La première tempête – 1ère partie

S’il fût dans l’univers une seule craque dans l’espace-temps où la main divine aurait pu se faufiler et venir me toucher, ne cherchez plus.

 

Un jour, un fort vent d’ouest est venu sournoisement vider le carré de sable où hier encore l’enfant s’amusait innocemment à tracer sa petite route tranquille. Terrible sensation de vide, de vertige. Nous sentons nettement que quelque chose de plus grand que soi s’annonce. Les feuilles se virent d’effroi pour ne rien y voir, ce n’est plus une vague impression. Il ne nous reste que l’option de fuir ou celle de foncer car ici on séparera définitivement les hommes des enfants. Les grands frissons s’emparent de nous en même temps qu’une onde de chaleur nous électrise les vertèbres. Un inquiétant silence ne fait qu’attendre hypocritement le vacarme qui dort encore. Les rafales du sang nous empêchent d’avoir une vision claire de toutes choses. Ça va chier des tacks, fulminer, exploser. Les plus grandes craintes, les plus troublantes incertitudes en même temps que les plus impossibles espoirs envahissent les hommes en devenir qui en sont rendus là … à la veille de leurs tout premiers emportements. Jamais n’auront-ils autant redouté dans tout leur corps et attendu de toutes leurs envies ce vent qui s’en vient inexorablement pour les emporter. Les images se multiplient, se contredisent, s’éteignent pour ne revenir à la charge que plus lumineuses et plus puissantes encore. Et l’objet du désir revêt tantôt les couleurs de l’ennemi tantôt les splendeurs de l’envie; on le mesure comme on le craint, on le désire sans mesure. Puissantes émotions sans nom qui deviendront pour toujours le grand moule où seront coulées nos vies d’hommes. Femme, ma pauvre soeur, puisse Allah crever dévoré vivant par les rats de ne t’avoir légué que la peur du mal et la douleur du sang en semblable circonstance. Les futurs hommes eux, subjugués par la tempête qui se lève, jubilent frénétiquement d’être soudainement frappés sans merci par le grand appel du corps et de la vie. Généralement vers l’âge de quatorze ans. C’était mon cas en 1972.

Une chiche nature n’avait pas fait de moi le plus costaud parmi mes camarades de classe et un concours de circonstances faisait aussi de moi le plus jeune coq de toutes les dixièmes années mais pas le plus con, osais-je croire. Je fréquentais Rouen-Desjardins, une école où le ixiéme déménagement familial me valait d’être classé parmi les nouveaux, un corps étranger dans un vieux quartier ouvrier de Montréal tricoté serré et muni d’un puissant système immunitaire qui savait reconnaître et isoler les intrus. Tout ceci me faisait une belle jambe le temps venu de partir après les filles comme tous les gars de dixième. Mais grand bien me fasse, ces filles du quartier Hochelaga me semblaient toutes plus insignifiantes, fadasses et mal dégrossies les unes que les autres. Aucune ne m’inspirait vraiment. Aucune ne pouvait m’inspirer autant, devrais-je plutôt dire à leur défense, que Nancy Dever, une superbe jeune fille du quartier Rosemont. Sa grâce faisait pâlir toutes les étoiles alentour. Elle était née d’une mère francophone et d’un père anglophone, un chauffeur de locomotive aux shops Angus. Elle cassait presqu’imperceptiblement son français avec le plus délicat des accents et roulait subtilement ses “r” à la Jane Birkin, c’était d’un charme fou. Elle était une amie d’amis que mon frère s’était faits au cours classique à Saint-Pierre-Claver. La grande classe, d’une grande beauté. Je la voyais dans ma soupe et j’en avais le sommeil perturbé, les périodes d’éveil aussi devrais-je dire. On n’oublie jamais la violence de l’impact du premier madrier qui nous frappe en pleine face. Le génie qui m’habite usuellement a été immédiatement porté disparu dès que je l’ai vue. Mon unique et niais réflexe a été de l’idolâtrer, de la déposer sur un piédestal d’où moi-même je ne pourrais finalement jamais la faire redescendre et je rêvassais les yeux grand ouverts à l’ombre de mon propre malheur d’être heureux. Je l’écrivais et je la dessinais sur tous les papiers avec tous les crayons qui me tombaient sous la main. J’étais soudainement Charlie Brown et elle était la petite fille rousse, une puissante machine conçue essentiellement pour me faire languir et soupirer. Et elle était habile, elle opérait cette grosse machine à faire suer comme une grande.

Dans ce qu’on appelait jadis un pageant de paroisse, elle avait été couronnée Miss Saint-François-Solano et je vous épargne en miss quoi tous les petits mâles de mon entourage se l’imaginaient. Je n’étais pas le seul de ma gang à prendre un numéro pour cette beauté mystique. La fanfaronade battait son plein, chacun y allait de sa prétentieuse petite prédiction quant à ses chances de succès mais la belle était farouche. J’étais constamment à l’affût des occasions de rencontre et je me suis alors mis à la fréquenter assidûment, je la baisais tout le temps et infatigablement, partout, en toutes circonstances et de toutes les possibles et les plus lubriques manières mais toujours tout seul, en secret dans ma tête, dans la douche généralement. Le regretté Robin Williams disait que Dieu dans sa miséricorde avait donné à l’homme un cerveau et un pénis mais pas assez de sang pour opérer les deux simultanément, voilà qui résume assez bien. Pour ma part, je louangeais sans fin le divin pour le seul cadeau de ma main droite et un obscur gaulois pour l’invention de la savonnette. À mon crédit, j’avais quatorze ans, j’étais vierge et paniqué comme un petit bambi aveuglé dans la lumière des phares qui s’approchent. L’ignorance de toutes ces choses troublantes, une certaine pudeur, la peur d’être inadéquat mais aussi l’attraction de l’inconnu et l’envie puissante de m’accomplir composaient ce tableau de ma vie, cubiste et indéchiffrable, invivable à la limite. L’option de fuir ou celle de foncer, disais-je, j’en étais là. Englué là profondément dans les visqueuses premières montées de ma testostérone.

L’année scolaire tirait à sa fin, l’été s’en venait à grands pas. Mon père et sa nouvelle conjointe opéraient un commerce de détail rue Hochelaga, un dépanneur pour être précis, un concept tout nouveau à l’époque. Dans la biographie du tristement célèbre Maurice Mom Boucher, on parle de ce dépanneur puisque mon père l’avait embauché pour faire les livraisons lorsqu’il avait 15 ou 16 ans. Dans la biographie, on mentionne Dépanneur Leclaire mais c’est une erreur, c’est bien du Dépanneur Paul dont il s’agissait, du prénom de mon père. Ce genre de commerce impliquait des heures d’ouverture interminables et je me voyais mal passer l’été qui s’en venait dans ce foutu dépanneur à classer des bouteilles vides ou faire des livraisons monté sur un gros bicycle à pédales noir. Mon père s’attendait à une pure dévotion de ses enfants et en conséquence, payait très peu pour nos services.

Je m’étais toujours considéré comme un déraciné, un bourlamaquois errant, ayant été forcé de suivre mon père après avoir amorcé ma vie, perdu ma mère et abandonné tous mes amis derrière moi en Abitibi, être passé de la région éloignée à la grande ville. Souventes fois, même très jeune, je partais de mon propre chef pour retourner à Val d’Or en autobus. Ma tante Colombe toute heureuse et qui m’accueillait à bras ouverts devait toujours éventuellement se résoudre à me remettre dans l’autobus de force pour me renvoyer en ville. En cette fin d’année scolaire et dans les circonstances précises de mon apprentissage de jeune homme, je ressentais le besoin d’aller me ressourcer plus que jamais. Il y avait longtemps que je n’avais pas foulé le sol de mon Abitibi natale et j’espérais y retrouver mes repères, quelques réponses à mes angoisses du jour, me recentrer en quelque sorte. J’avais aussi besoin d’aller accumuler un pécule à la hauteur de mon train de vie d’adolescent qui aimerait bien fréquenter une fille un de ces quatres sans savoir ce qu’il en coûte vraiment. J’avais également besoin d’aller réfléchir sérieusement à cette tempête en moi qu’il faudrait bien harnacher un jour. Fuir ou foncer, disais-je encore? J’ai donc pris la ferme décision de foncer.

Foncer fuir à Val d’Or pour l’été.

Je n’ai jamais fugué. La première fois que j’ai fait mon sac à dos pour partir, c’était à la fin de ma sixième année. J’avais commencé l’année scolaire en cinquième à Bourlamaque avant le grand dérangement, mais arrivé à Montréal on m’avait placé en classe de sixième après évaluation et discussion avec mon père. Ayant fait deux ans dans un, j’avais donc quand même l’âge d’un ti-cul de cinquième. Pire, le hasard des dates de naissance et des dates d’inscription scolaire faisait déjà de moi un des plus jeunes. Bref, à âge égal j’étais parti pour finir longtemps avant les autres. Je disais toujours à mon père où j’allais et comment je m’y rendais mais jamais exactement quand je reviendrais. Je reste encore aujourd’hui convaincu que mon père reconnaissait ma condition de déraciné. Cette irrésistible attraction vers la terre natale qui me rattrappait toujours, il en souffrait probablement autant sinon davantage que moi. Le grand plateau abitibien où les eaux se partagent, toute cette étendue de lacs et de rivières, d’épinettes grises et de mousses épaisses, ses cieux d’aurores exceptionnelles, ce sol qui cachait tant de promesses, il les avait arpentés à pied, en raquette, en traîneau à chiens ou en snowmobile, en canot, en chaloupe, en hydravion. Il y avait dormi avec l’orignal, l’ours et le loup, le carcajou et les nuées hostiles de mouches assoiffées et aussi avec quelques compagnons d’aventure dans la prospection de ces terres nouvelles. Le plus clair de sa vie trouvait ses racines dans cette contrée qu’il a aimée comme sa propre terre et où pas beaucoup de recoins ont échappé à son regard. J’imagine qu’il aimait profondément ce pays. Même si son état de santé chancelait sérieusement et qu’il avait réellement besoin d’aide dans ses affaires à Montréal, jamais il ne m’avait refusé de partir pour l’Abitibi quand l’envie m’en prenait. Jamais.

L’express de nuit

Le trajet Montréal-Val d’Or était desservi à l’époque par les autobus Voyageur qui offraient un express de nuit. On quittait le vieux terminus coin Berri et Ste-Catherine vers 11h30 le soir. On ne s’arrêtait que rapidement à St-Jérôme faire monter quelques passagers et puis au Grand-Remous pour une pause-repas. La grande traversée du parc de La Vérendrye se faisait d’une traite et l’autocar filait ensuite jusqu’à Val d’Or. J’ai toujours fait le trajet de nuit et quiconque aime la nuit comme moi et qui aura parcouru ce trajet à cette époque comprendra ma fascination. Tout jeune j’adorais cette sensation de ne plus être nulle part, sensation que le déplacement, le mouvement produisent encore et toujours sur moi. C’était bien avant la plaie de la communication cellulaire et de la géolocalisation. Se déplacer c’était pour moi ne plus être quelque part de bien précis, un peu ne plus être, comme porté disparu dans le pays des chimères, entre deux états, somewhere, somehow. Et la nuit en rajoutait dans cet effet magique où toutes choses semblaient s’arrêter. Dans l’autocar, quand la dernière veilleuse se sera éteint, que toute l’équipée se sera endormie, que tout le bâti humain sera disparu du bord du chemin à la faveur d’une nature inviolée, que toute trace d’humanité se sera évaporée et que notre corps bien calé dans son grand fauteuil ne nous sera plus d’aucune utilité, les réalités du monde deviendront de vagues notions sans utilité aucune. Après le Grand-Remous, passé le Park Lodge, à la fortune d’une lune d’été et d’un ciel d’étoiles, la route qui serpente sous nos roues, ces parois de pierre découpées par l’homme pour ouvrir la voie, les épinettes grises et les rares touffes de feuillus, à l’unisson, s’accomodent sans façon de la même robe du soir toute en teintes de bleu chamoirée. Tous les lacs se recouvrent de leur sombre violacée couverture de nuit, transpercés par des jardins de blancs chicots difformes et pointus qui émergent de leurs eaux lisses pour pointer vers la grande voûte picotée d’étoiles. Et voilà que seul avec soi-même dans le faible ronronnement du diésel, pour celui qui saura garder les yeux ouverts, le temps ne sera plus que silence, image en mouvement, deux bonnes heures bénies durant. Nous ne serons plus que profondément enfouis en nous-même dans les couleurs d’un tableau défilant sans fin, bercé dans la mouvance du car, plus rien qu’une conscience et ses pensées profondes sans corps physique réel, connecté à la puissance et la beauté de cette nature qui n’existe plus que pour nos yeux qui la regardent se déployer, animée du seul mouvement qui nous emporte en elle. Nos pensées s’illuminent dans cette pénombre indigo et nos âmes s’y nourissent; nos vieilles souffrances émergent de leurs profondes cachettes pour être aussitôt absorbées par l’esprit bienvaillant de la nuit. S’il fût dans l’univers une seule craque dans l’espace-temps où la main divine aurait pu se faufiler et venir me toucher, ne cherchez plus. Cogito ergo sum puissance cent tribillions pour un rêveur comme moi, l’ultime jardin de grâces. Maudits soient ceux parmi les hommes qui ont depuis barbouillé cet idyllique tableau de leurs insignifiantes constructions et privé à jamais nos enfants de ce paisible asile vivant.

Les petites filles et les madames

Mon esprit s’était longuement attardé à organiser l’été devant moi, où aller demander du travail, quoi faire des temps libres, qui et quoi aller voir et toute cette sorte de choses. Au pire me disais-je, je pourrais bambocher jusqu’à la fin-juillet pour ensuite planter ma tente près de la cabane de mon oncle Raphaël et ramasser des bleuets de l’aube au crépuscule tout le mois d’août à la bleuètière de Val Senneville, je trouverais bien de quoi faire un peu d’argent quelque part. Puis mes pensées dévièrent forcément côté filles. Toute ma quête de cet été 1972 tournait essentiellement alentour d’elles, martel en tête je ne pouvais pas revenir bredouille et vierge à l’automne, je devais vaincre les gardiens de l’innocence et passer dans le camp des hommes, aussi bien ne jamais revenir en ville sinon.

Au plus lointain de mes souvenirs, j’ai toujours aimé la compagnie des filles mais aussi assez curieusement celle des madames. N’ayant que des frères à la maison et ayant grandi à une époque où les garçons jouaient avec les garçons, les filles avec les filles, cela faisait de moi un enfant particulier. Les français utilisent parfois le terme loulou et c’était justement là le surnom qu’on m’avait donné. Étant le plus jeune d’une fratrie de cinq garçons, peut-être ma mère avait-elle catiné davantage que de raison avec moi pour se consoler de n’avoir jamais pu élever une fille, pas eu personne à qui léguer son savoir-faire de femme. Quoique monsieur Freud en eût dit, je suis la preuve vivante que pareil comportement de la part d’une mère ne modifie en rien l’orientation sexuelle des garçons. Et je ne saurais tenir rigueur à ma pauvre mère de s’être payé la traite un peu avec moi. Cette sensibilité m’habitait déjà de toute évidence et pour preuve elle y est toujours. Je devais posséder un je-ne-sais-quoi qui me donnait le pouvoir magique de faire ramollir le coeur des madames. Si j’avais pu récupérer ne serait-ce que la moitié de ce pouvoir sur les filles de mon âge j’en eûs été bien aise. Petit, j’ai même fréquenté des maisons sur ma rue où n’habitaient aucun enfant. Madame Cooper notre voisine immédiate, veuve d’un mineur anglais d’Angleterre comme disait ma mère, me donnait des boules de popcorn au caramel chaud si je voulais bien chanter pour elle lorsqu’elle s’installait au piano. Elle finissait inévitablement par se mettre à pleurer, me prendre dans ses bras et s’excuser sans fin en m’accompagnant vers la porte. Une madame Gagnon à qui on ne connaissait aucun enfant et que je soupçonne d’avoir été abandonnée par un fils ingrat ou auquel fils il était peut-être arrivé malheur, me laissait entrer dans une pièce normalement barrée à clé, une chambre de garçon, et elle me regardait longuement jouer avec les jouets qui s’y trouvaient avant de m’offrir quelque pâtisserie ou quelque confiserie et de me retourner à ma mère. C’est elle qui m’avait un jour lavé et lavé tous mes vêtements lorsque mon frère Marc et moi avions essayé de vider le sac de l’aspirateur sans savoir que l’oncle Michel était venu faire l’entretien de la fournaise la veille et que le sac était plein de suie à ras bord. Nos malhabiles manoeuvres ont fini en catastrophe domestique et après avoir vainement tenté de passer notre dégât à l’eau et voyant que les choses ne faisaient que s’empirer, je m’étais sauvé chez cette madame Gagnon. Madame Jensen à qui j’allais emprunter son chien Arco, énorme berger allemand, pour aller jouer dans la neige et qui m’empruntait à son tour à l’occasion pour faire la conversation française à ses deux filles; deux belles grandes filles blondes, beaucoup trop vieilles pour moi hélas, qui en arrachaient avec le français à l’école et qui m’initiaient à la musique des Beatles en cachette au lieu de faire leur devoir comme convenu. Et madame Rutkowsi, une lituanienne de la petite noblesse. Mon frère Réal se rappelle que monsieur Rutkowsi était membre de la cavalerie lituanienne et qu’il avait affronté à cheval les tanks allemands. Elle était la plus gentille des dames et elle m’accueillait toujours avec des bonbons aux fruits importés d’Angleterre avec des centres liquides, cadeau des dieux pour le bambin que j’étais. Plus tard, cette même madame aménagea le deuxième étage de sa maison pour accueiller la famille Henri qui eux avaient une fille de mon âge, Lee Anne, qui sera la première grande amie de ma petite enfance. Et plein de petites filles ont suivi. La petite Rozon qui avait toujours l’envie irrépressible de jouer au docteur. Elle avait été sévèrement punie pour avoir montré sa vulve à un petit garçon et une fois que l’envie de s’amuser l’avait reprise, elle m’avait demandé de glisser ma main sous son collant beige d’écolière et dans sa petite culotte pour toucher sa vulve mais sans la regarder parce que ce n’était pas bien de regarder ces choses-là, on risquait une autre fessée. Et la fille du dentiste Gamache pour laquelle j’avais brisé ma tirelire afin de lui payer une bonne traite au restaurant Capitol. Mal m’en prit. Aussitôt bien nourrie, elle avait tourné les talons et s’était ensuite mise à rouler des yeux de biche pour Louis Baribeau son voisin. Ou la belle Lise Saint-Laurent avec qui j’ai dansé mon premier slow dans un party de sous-sol chez les Gingras, première fois où j’ai vraiment senti le corps d’une fille contre le mien en-dehors des calins de mes grandes cousines. Je me disais que beaucoup trop de temps s’était écoulé et que je ne pouvais tout de même pas reprendre les choses là où je les avais laissées avec ces filles-là. Cinq bonnes années s’étaient écoulées à une période charnière où toutes ces jeunes vies avaient évolué à la vitesse grand V et divergé dans toutes les directions.

Finalement, les lumières de Louvicourt sont venues me ramener dans le bon espace-temps et mettre un terme à tous ces songes. Fini le parc de La Vérendrye, les veilleuses se rallumaient une à une dans l’heure bleue du matin et tout un chacun commençait à rapailler ses affaires tranquillement dans l’autocar, Val d’Or approchait. Mon oncle Aurèle qui conduisait un taxi devait déjà y être, voir s’il n’y aurait pas un voyage pour lui au terminus sinon il me ramènerait, au pire cas je marcherais, il n’habitait qu’à un pâté de là.

Nos deux familles avaient toujours été très proches. Tante Colombe était la soeur de ma mère et oncle Aurèle était le frère de mon père. Eux n’avaient qu’une fille adoptive qui était comme notre soeur en quelque sorte. Leur famille était venue habiter notre maison lorsque ma mère est décédée et tante Colombe avait pris son rôle de mère suppléante très au sérieux. Nous étions maintenant “ses” petits envers et contre tous, particulièrement par-devers la Betty, nouvelle conjointe de mon père qu’elle n’affectionnait pas particulièrement. Notre famille maintenant décimée, mon père ayant vendu la maison de Bourlamaque, tante Colombe était retournée habiter sur la 6ème, en face du terrain de football de Val d’Or. Ma tante avait toujours logé petitement. Ce logis de trois pièces était au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble bleu et blanc qui avait connu des jours meilleurs. Tante Colombe y avait déjà habité, au deuxième étage, exactement là où avait déjà habité le célèbre criminel Normand Champagne dit Champagne d’Arabie connu notamment pour avoir assassiné de ses blanches mains Léopold Dion un pédophile et tueur d’enfants impénitent qui avait fait longtemps frémir la ville de Québec. Le voisin de pallier était Jacques Auger, un prospecteur qui avait déjà travaillé avec mon père, petit homme affable et tranquille qui m’invitait parfois à la pêche à son chalet du lac Preissac, un homme de très peu de mots. Il vivait seul et apparemment heureux depuis que Thérèse, son épouse volubile à souhait et à l’insupportable timbre de voix, avait été mystérieusement portée disparue et jamais retrouvée…

Généralement, quand je séjournais chez tante Colombe, j’avais droit à un petit lit pliant que j’installais soit dans le corridor soit dans la véranda en avant de la maison quand la température le permettait. Ma cousine étant maintenant mariée, on m’avait offert de m’installer dans le petit salon qui était anciennement sa chambre. Naturellement, tante Colombe et oncle Aurèle semblaient très heureux de ma présence pour l’été et on jasa longuement, buvant café sur café pendant qu’elle roulait ses cigarettes à la machine en me chicanant d’acheter les miennes toutes faites. Après notre départ de Val d’Or et le mariage de Jocelyne, s’ennuyant à la maison, elle avait pris un petit boulot en cuisine à l’hôtel l’Escale, probablement ce qu’il y avait de plus chic comme hôtel à l’époque à Val d’Or. Mais de fil en aiguille, son énorme talent de cuisinière lui avait valu de détrôner le chef français qui dirigeait jusque là cette cuisine en despote fendant et arrogant. Comme juin marquait le début de la haute saison et que bien des employés avaient droit à des vacances d’été, elle m’offrit spontanément un poste d’aide général en cuisine, de soir ou de fin de semaine. J’aurais à faire la plonge, desservir les tables, livrer des repas aux chambres, préparer quelques mets simples et m’occuper de rafraîchir les salles de réunion pendant les pauses. Le salaire était minimal mais des pourboires étaient distribués lors des réceptions privées, des noces, des réunions d’affaires et directement dans la main dans le cas du service aux chambres. Je n’en demandais pas plus.

Le lendemain matin, je me précipitais sur la 3ème pour y trouver un pantalon, des souliers noirs et une chemise blanche pour pouvoir prendre mon service dans la tenue conforme. L’hôtel ne fournissait que les tabliers et les bonnets de cuisine, boucle et veston pour le service. J’étais tout fin prêt à l’heure dite quand l’oncle Aurèle se présenta devant la maison pour nous conduire à l’Escale, la tante Colombe, moi et la pauvre Marie-Lise. C’est tante Colombe qui appelait cette fille comme ça mais jamais devant elle, naturellement. Marie-Lise habitait le sous-sol, sous l’appartement de tante Colombe, et travaillait elle aussi à l’hôtel comme aide générale en cuisine. Pour une raison que j’ignorais à l’époque, tante Colombe l’avait prise sous son aile, pour ne pas dire qu’elle l’avait prise en pitié, et lui avait confié ce poste à l’hôtel. Elle lui avait également servi de référence pour pouvoir louer ce petit sous-sol sans flafla qu’une humidité constante rendait inconfortable et malodorant. Et l’oncle Aurèle la transportait lorsque les horaires adonnaient. Elles avaient établi entre elles un système de communication rudimentaire qui consistait à frapper un nombre de coups donné sur la tuyauterie de l’évier de cuisine, sinon c’était chacune chez elles, elles ne se fréquentaient pas beaucoup en-dehors du travail. Mon entraînement en cuisine avait été confié à Marie-Lise, le travail de chef étant trop accaparant pour que tante Colombe me forme elle-même.

L’Escale

Les escales se succédaient, toutes semblables et différentes. Partout brillaient les feux d’une harpe, partout l’hégémonie diffuse du maître des mailles rappelait au nomade sa condition de paria.   La harpe des étoiles – Johan Heliot

Hôtel l’Escale, ça sonnait plutôt comme un film de série B dans ma tête, ou comme les petits romans jaunes à 10 cennes qu’on se passait jadis par-dessous les comptoirs et les pupitres. Dans mon regard d’adolescent, l’hôtel était un lieu fantasmatique où les choses qu’on ose à peine s’imaginer se passaient pour vrai. Des étrangers au regard sombre et aux vies mystérieuses longeant les longs corridors clés à la main, des inconnus venus de nulle part qui disparaissaient aux premières lueurs du matin, des vies entières abreuvées dans les alcools puis braillées de toutes leurs larmes brûlantes sur le zinc des bars et dans le décolleté profond des barmaids, les amoureux bénis pour la vie et les amants maudits d’une seule nuit, les femmes de chambre innocentes qui troquent un moment de leur misère pour de fausses promesses le temps d’un bref emportement, toutes ces bonnes gens respectables et haut placées que le crépuscule vient habiller du même habit suspect que le pire des gueux, et tous ces gens qui savent, qui voient et qui se taisent dans la stoïque et polie rigueur de leur métier. Ici point de nuances ni de catégories, plus personne n’est une dixième année ou un cégepien, un ti-cul ou un homme, un gars d’Hochelaga ou une fille de Rosemont, de la gang de l’ouest ou de la cave à Bouth, chaque âme dérive seule et unique sur son radeau propre et vogue à gré sans pavillon. L’ours mal léché s’accouple sans manières avec la biche apeurée et la louve hurlante dévore goulûment les fringants petits lapins un à un et honni soit qui mal y pense, ainsi va la vie tout simplement. Tous auraient pu le sentir aisément, le mal ne nichait pas tellement loin. Je savais que les heures de mon innocence étaient maintenant comptées.

À suivre.

Flying Bum

pieds-ailes

Une réflexion sur “La première tempête – 1ère partie

  1. Je ne me lasse pas de te lire… c’est fantastique… j’apprends également à te découvrir… on se connait mais on voit que nous ne nous connaissons pas ou presque…. quelle découverte. MERCI de tout coeur continue et merci encore une aut=re fois grandement apprécié…. tes enfants doivent être très fiers de toi… et surtout d’avoir la chance d’avoir un père comme toi et aussi salutations à Laurie qui est à tes côtés Je vous aime xoxox Bonne St-Jean à vous tous xoxox

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