La première tempête – 2ème partie

“L’esprit maintenant accordé au ralenti de la nuit, il me remontait au nez son odeur chaude et animale que je n’aurais échangée contre aucune autre odeur de savonnette bon marché ni même du plus luxueux des parfums.”

La pauvre Marie-Lise

Ma formation en cuisine s’était déroulée rondement. J’avais une bonne habitude des consignes et des contraintes du travail avec tous les commerces que mon père avait tenus et tous les autres petits boulots que j’avais aussi déjà eus à l’extérieur du giron familial. J’aimais cette nouvelle vie même si ce n’était que pour un été. J’aimais l’environnement de l’hôtel et j’avais pris énormément de plaisir à découvrir toutes ces nouvelles gens, du propriétaire de l’hôtel monsieur Bérubé qui avait connu ma mère toute jeune à Lambton d’où tous deux étaient natifs, les gens de la réception toujours bien mis dont monsieur Lessard le père d’une camarade de la petite école et qui deviendrait éventuellement le beau-père de mon frère Doris, des valets toujours courtois jusqu’à la plus jeune des femmes de chambre, le maître d’hôtel qui était une femme en l’occurrence, une grande madame bourgeoise qui luttait férocement contre le ravage des années à grands coups de teintures blond platine, de produits cosmétiques variés, d’une intense bijouterie bling-bling et d’une garde-robe chic tout droit sortie du catalogue Simpson-Sears, tout un bataillon de beaux garçons de table, une belle et grande barmaid dont le sourire parfait comme les touches d’un piano illuminait toutes les belles rondeurs que le bon Dieu lui avait installées aux bonnes places pour le plus grand plaisir des piliers de bar, tante Colombe bien aux commandes de sa cuisine et bien sûr la pauvre Marie-Lise parmi quelques autres femmes de cuisine.

La pauvre Marie-Lise était une fille sans âge à la beauté ingrate. Comme si son visage et son corps avaient eu deux vies différentes. Je savais qu’elle avait deux jeunes enfants encore au primaire mais pas de conjoint, que je lui connaissais du moins, ou dont elle m’aurait parlé forcément. Son corps semblait avoir encore dans la vingtaine, aucune trace d’embonpoint et aucune mollesse apparente, tout semblait tenir en place bien fermement et dans de belles proportions. Elle avait une collection impressionnante d’uniformes de cuisine en tissus synthétiques plutôt moulants venant dans les teintes de rose, de jaune canari, de bleu poudre mais tous bien taillés et révélant bien toutes ses formes, qui étaient somme toute fort agréables à regarder. Quand elle se déplaçait dans la cuisine, on entendait nettement le zwouit-zwouit de ses cuisses qui se frottaient dans le tissu synthétique de son pantalon et ironiquement cette musique attirait là le regard davantage que l’ouïe, peut-être uniquement l’effet de ma testostérone, va savoir. Son visage laissait deviner un certain degré de métissage, des airs de sauvagesse comme aurait dit mon oncle Aurèle. Sa chevelure noire comme l’ébène rappelait ces traits natifs et semblait bien abondante mais elle était toujours attachée par en haut et bien contenue dans une résille, comme toutes les femmes en cuisine. Son visage semblait avoir aussi conservé les traces d’une vie qui n’aurait pas toujours été facile. Une cicatrice blanche sur la lèvre du bas qui se terminait en toute petite boule de chair rose et une autre plus grande en diagonale sur le haut de l’oeil, qui lui dessinait comme un sourcil triste par-dessus son vrai sourcil et le traversait en fin de course en une fine ligne blanche sans poil. Le visage au repos, elle dégageait beaucoup de mélancolie, à la limite de l’inquiétude, ses traits étaient plutôt durs mais une tranquille beauté finissait toujours par ressurgir de toute ces incongruités. Un visage sans âge, difficile à déchiffrer mais charmant d’intrigues. Elle dégageait toujours des odeurs de savonnette, de shampooing ou de parfum bon marché dont elle ne semblait pas faire l’économie probablement dans la crainte que l’odeur d’humidité de son maudit sous-sol ne la suive partout. Elle semblait avoir apprécié ma présence constante alentour d’elle le temps qu’elle avait eu à m’enseigner toutes les tâches de mon ordinaire en cuisine. D’une sociabilité indéniable et appréciant les choses de l’humour, elle souriait d’emblée à mes mots d’esprit comme à mes farces plates. Son sourire faisait naître une toute petite paire de pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, des petites fossettes sur ses joues et venait semer une certaine confusion dans ce visage difficile à lire mais l’illuminait définitivement d’un joyeux éclat. Quand ma formation a été bien complétée et que Marie-Lise a pu en rendre compte à notre maître d’hôtel, son attitude s’était alors complètement métamorphosée. Elle était passée directement de la tutrice à qui on avait confié ma formation à la bonne camarade de travail, d’égal à égal, laissant définitivement de côté toute forme d’hiérarchie entre nous, chose que j’ai grandement appréciée. Et quelque chose d’également fondamental s’était profondément transformé en moi aussi. Dès lors, j’avais commencé à la regarder exactement comme on regarde une femme et quelques fois une rougeur subite de ses joues venait discrètement accuser réception de ce regard d’homme.

Dans tous mes retours en terre natale, je pratiquais toujours une sorte de pèlerinage. Je partais à pied et je me rendais à la maison qui avait jadis abrité notre famille, le 102 de la huitième rue à Bourlamaque. Je m’arrêtais un petit moment devant la maison faisant remonter en moi les émotions, les bons souvenirs comme les mauvais. Quelquefois, je poussais jusqu’à aller voir par la ruelle aussi. Je faisais un méticuleux inventaire des choses qui avaient changé, un arbuste malade enlevé, l’énorme sapin bleu qui avait été abattu, la peinture rafraîchie des boiseries maintenant bourgognes au lieu de vertes, des fleurs nouvelles plantées ici et là ou les énormes touffes d’aconits mauves que ma mère avait jadis plantés et qui fleurissaient toujours à l’ombre de la galerie de brique. Le gros “S” dans la contre-porte d’aluminium qui avait toujours été là et qui venait me rassurer, seul témoin survivant pour témoigner du puissant lien qui m’attachait à cette maison. Ces initiales d’aluminium sur les portes étaient très à la mode à une certaine époque et mon père avait succombé à la mode de toute évidence. Mais cet été-là, tout avait disparu; la porte d’entrée avait été changée, la contre-porte envolée, et avec elle le gros “S” pour St-Pierre. On m’aurait arraché à froid des grands lambeaux de peau, ça aurait été pareil. Ne pouvait-on pas laisser cette maison tranquille un peu, demeurer l’image que je chérissais en mémoire?

Comme venue de nulle part, apparue au sortir de mes songes, une femme s’est approchée de moi doucement et en plaçant une main toute légère sur mon épaule m’a demandé d’une voix rassurante: “Are you OK, young man?” C’est dire dans quel état je m’étais retrouvé et dieu sait depuis combien de temps l’apoplexie m’avait paralysé sur place. Et je lui ai raconté tout bonnement ce qui m’arrivait là, devant sa maison, celle que mon père lui avait jadis vendue. Et prise de sympathie elle m’a invité à entrer, prendre un bon café, reprendre mes esprits. Elle était bien la femme du militaire américain qui avait acheté la maison directement de mon père Une belle grande femme rousse et picotée comme bien des femmes américaines que la base de Val d’Or a accueillies au fil des années lorsque la base militaire était partagée avec les États-Unis dans le NORAD (North American Aerospace Defense Command). Et j’ai revu pour une dernière fois l’intérieur de cette maison où mon imagination dopée à la nostalgie voyait encore courir des enfants, mes frères et moi tout petit, Joe picotté le vidangeur, et mon ami Normand Beaudet qui entrait sans frapper venant me chercher pour l’école; les pépées Lauréanne et Jacqueline, deux ravissantes cousines qui venaient pratiquer leur méthode sur la dactylo de mon père; mon oncle Aurèle qui arrivait avec des poignées de Popsicle les beaux dimanches d’été ou des Life Savers en hiver; mon frère Alain qui essayait de nous attrapper Marco et moi comme Jules le gros méchant chat parti après les pauvres petites souris Dixie et Pixie, en nous menaçant de nous mettre dans la fournaise et surtout ma mère toute souriante, assise la jambe repliée sous ses fesses qui équeutait des fraises tranquille à la table de la salle à manger. Plus rien du décor n’avait survécu, naturellement, outre la configuration des murs, l’ouvrage de bois qui séparait le corridor de la salle à manger et les trois grandes portes du fond derrière la table dans la salle à manger. Après le café, je remerciai poliment mon hôtesse et je repris mon bâton de pèlerin avec le triste sentiment du dévalisé, la nette impression qu’on m’avait volé quelque chose. En descendant la rue déserte vers le crique à marde, je réalisais que Lee Anne n’était plus là ni madame Rutkowsi ni la petite Rozon, Pete notre voisin, décédé, et de tous les autres il ne restait probablement que les Bernier et les Beaudet que j’avais connus. Je me suis arrêté devant la maison de Normand, je suis allé cogner à la porte et sa mère m’a répondu. Elle m’a reconnu malgré les quelques années mais Normand était parti pour l’été sur un programme du bon gouvernement, planter des repousses d’épinettes sur le ravage des coupes à blanc. Le 4-9309 et le 4-2995 ne répondaient plus. Puis remontant la septième, les Baribeau étaient déménagés à Sullivan, partis Chouchou Balaj, ti-cul Lortie et les Bonsant et je n’aurais pas mis un autre cinq cennes de mon cochon sur l’ingrate petite Gamache et la fille de l’autre docteur, snobinarde qui chante aujourd’hui sur sa vie qu’elle ne m’a jamais connu. Puis j’ai pris le petit bois par la ruelle derrière la maison des Fortin, le trou carré qui sent le bonbon aux raisins, une douce pensée pour la belle Loretka, et la maison des Gingras au bout du sentier, en face de l’école, qui semblait déserte. Je n’avais plus qu’à redescendre Dennison vers Val d’Or, gros Jean comme devant, le vague à l’âme. Cette vie-là n’était plus, ne serait plus et je n’en étais plus.

Sic transit gloria mundi.

Mon lubrique projet d’été, la lente et inexorable avance du temps, la promiscuité, les petites occasions espérées par le larron et toute cette sorte de choses travaillaient sévèrement mon cas. Et juillet achevait. La pauvre Marie-Lise, malgré l’espace sans fin et les flots agités qui séparaient nos deux radeaux errants, dans ses zwouit-zwouitants habits de polyester jaune canari, prenait contre toute attente et de plus en plus à mes yeux les couleurs du désir. En les fermant, je voyais disparaître la ridicule résille et tomber sa longue chevelure noire lustrée, agiter sa tête langoureusement pour la remettre gracieusement en place sur ses blanches épaules et dans son dos, comme les farouches secrétaires des services secrets britaniques abandonnant le chignon sous le charme d’un Roger Moore en James Bond irrésistible. Et je voyais voler les souliers blancs, tomber un à un les ridicules morceaux de ses habits de faux satin aux couleurs léchées et je voyais apparaître sa petite lingerie de femme, dernier obstacle à la grande félicité. J’en voyais bien des choses mais les mots, eux, les mots qu’il fallait, ne venaient pas. Ces envies devaient bien avoir un langage propre, des mots précis, une grammaire particulière. À l’école, on nous avait bien pointé de la baguette toutes les parties du torse d’une pauvre fille en plâtre de Paris déposée sur le coin du pupitre du prof, coupée en deux et ses organes aux quatre vents peints de couleurs vives. Ici les trompes de fallop en bleu, par ici les ovaires en rouge, et woups un utérus en vert, et en bas la vulve sans vraiment de couleur pour ne pas énerver les garçons outre-mesure et on nous avait aussi raconté toute les histoires de spermatozoïdes dans une course effrennée vers l’ovule, grosse balloune paresseuse et molle qui attendait tranquillement de la visite. Et les niaiseries nerveuses des cancres et le malaise évident des enseignants, dieu qu’on passait vite à autre chose, dans vos cahiers de mathématique bande de petits énervés. Tous ces jeunes garçons auraient pu trouver le moyen de se reproduire les doigts dans le nez et faire des légions de bébés les yeux fermés; aucun n’était instruit sur la façon de déposer correctement un baiser sur les lèvres d’une fille, encore moins d’un autre garçon, ou de simplement leur parler avec les mots qu’il faut. Et les choses, les bonnes choses à faire, à ne pas faire, les simples mots, le langage qui initie toutes choses, silence-radio, pages blanches, personne ne nous enseignait ces choses-là. J’ai longtemps cru que c’était l’ouvrage des mères d’enseigner tout ça aux garçons et que le destin m’avait fait passer mon tour en faisant tout simplement mourir la mienne avant ma puberté. Sûrement pas mon père qui se serait prêté à ces insignifiances, ni mes grands frères. Alors, on doit apprendre par soi-même en traversant des océans d’angoisse et les longs déserts de l’incertitude, en tâtonnant timidement et malhabilement nos approches, en cherchant désespérément nos mots, en attendant misérablement de la belle un écho favorable. Je ne pouvais plus reculer maintenant, je comprenais fort bien qu’on ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant servilement.

Monette, Leclair et Saint-Denis, célèbres architectes de Val d’Or. Je les avais rebaptisés tendrement Bobette, Éclair et Sans-Génie et je les maudissais ces architectes de merde qui avaient dessiné cet hôtel avec sa cuisine en plein milieu, sans fenêtre et mal ventilée. Nous étions samedi, en pleine canicule de juillet et dans l’agitation extrême d’une noce d’environ 300 convives qui mangeaient chaud de surcroit. La cuisine brûlait de tous ses feux au sens propre. Une vaste installation d’acier inoxydable en forme de L constituait l’espace pour la plonge formant un coin à l’écart de la cuisine. À droite, les busboys rapportaient quantité de vaisselle de la salle à manger sur le grand dalot d’acier. Dans le coin du L se trouvait un immense lave-vaisselle industriel dans lequel on pouvait empiler plusieurs cabarets de vaisselle à la fois et à gauche on installait la vaisselle propre et brûlante en attendant d’aller tout reclasser à sa place. La vapeur pissait continuellement par les joints usés de la grosse machine, nous pissions tous de partout en fait. Il devait bien faire 100 dans cette foutue cuisine assez humide pour y voir voler des truites. La pauvre Marie-Lise était de service avec moi au poste de plonge et nous étions dans le plus fort des manoeuvres. La chose ayant été mal pensée, les ustensiles de cuisine et les chaudrons sales arrivaient par la gauche là où se trouvaient la vaisselle propre et les rinçoirs et nous devions nous croiser sans arrêt dans ce racoin torride. Quiconque a travaillé en cuisine sait fort bien qu’en pareille circonstance, il se développe d’instinct une chorégraphie qui vient compenser pour la mauvaise disposition des lieux, faire en sorte que personne ne se fonce dedans. Mais ces choses arrivaient tout de même. La pauvre Marie-Lise était face au coin à relever les longues portes du lave-vaisselle qu’on poussait à ses limites ce soir-là. Je finissais de faire place à la vaisselle propre à gauche avant de passer à droite l’aider à embarquer la vaisselle sale à son tour. Et elle s’est reculée vivement, déséquilibrée, surprise par une inhabituelle et énorme nuée de vapeur surgie à l’ouverture des portes du lave-vaisselle et je l’ai attrapée avant qu’elle ne tombe sur le dos. Mes mains sur le haut de ses hanches, le bout de mes doigts sur son ventre, les pouces presque sous ses seins, ses épaules sont tombées se réfugier dans le haut de mon torse, son dos gêné pour un moment finalement abandonné sur mon abdomen humide, sa tête portée par en arrière sur mon épaule, et nous étions soudainement joue contre joue, soudés l’un à l’autre. Et des fourmis sortant de partout m’ont envahi le dedans et mon génie s’est enfui. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai maintenu la pose un peu plus que nécessaire, j’ai même avancé mes doigts sur son ventre, senti toute la tendresse de son abdomen et ses seins sur le haut de mes pouces, et poussé discrètement ma joue sur la sienne pour faire durer le moment, étirer ma chance. Loin de paniquer, elle a nettement marqué un temps elle aussi. Elle a simplement tourné la tête vers moi, pour se déprendre de sa fâcheuse position, pensais-je alors naïvement. Mais tout en me fixant d’un regard de côté, elle recula lentement, calmement mais fermement ses fesses sur mon sexe alerté qu’elle avait sans doute recherché sinon obligatoirement ressenti, en m’offrant un fascinant sourire qui faisait écho à tous les mots qui me manquaient et que mon corps venait de prononcer à ma place. Puis elle se déprit tout en douceur, gracieuse comme un serpent, et continua à vaquer à ses affaires en me lançant occasionnellement un gamin petit regard en coin, en gardant le sourire comme si rien ne venait d’arriver. Mais je n’avais pas eu la berlue, ô que non.

Invitation bien sentie il y avait eu.

Les grosses vagues de chaleur étaient plutôt rares dans mon Abitibi natale. Celle-ci était particulièrement crevante. J’étais rentré tard, j’avais pris un bain dans le profond bain sur pattes en fonte. Tante Colombe n’avait pas de véritable douche et je n’aurais eu que l’impression d’avoir baigné dans mon propre jus n’eût été de la petite douche-téléphone qui finissait très bien la job. La chaleur du jour avait été profondément absorbée et dégageait maintenant par toutes les pores du vieux logis et promettait un sommeil pénible, aucun courant d’air en vue. Tante Colombe avouait en avoir traversé une difficile. Elle n’était plus toute jeune et nourrir tout ce monde dans cette chaleur insupportable l’avait littéralement épuisée. Elle s’excusa mille fois d’aller se coucher avec le seul ventilateur de la maison en me promettant que mon oncle Aurèle irait en chercher un autre lundi chez Canadian Tire.

La maisonnée couchée, j’ai enfilé le bermuda en commando et la camisole la plus fine et je suis sorti griller une clope, pieds nus assis sur le grand escalier de bois en avant de la maison. C’était un escalier plutôt bancal en simples deux par dix qui traversaient les deux vérandas et servait pour les deux logis du rez-de-chaussée. Les toutes dernières lueurs du jour se mêlaient à la lune pour rosir par endroits le bleu profond du ciel et laisser percer occasionnellement de timides raies de lumière dansante. Aucun vent, aucun son ne venaient perturber le moment, le terrain de football devant était désert et la noire cime des arbres au loin découpait le plancher d’un ciel d’étoiles sans plafond. L’esprit maintenant accordé au ralenti de la nuit, il me remontait au nez son odeur chaude et animale que je n’aurais échangée contre aucune autre odeur de savonnette bon marché ni même du plus luxueux des parfums. Et je me rejouais et me rejouais dans ma tête sa voluptueuse poussée contre moi et je revoyais ce sourire. Et un bruit de porte vint me ramener à la réalité d’un coup sec. Jacques Auger, voisin de palier, sortait lui aussi en fumer une petite à la recherche d’un peu de fraîcheur et nous avons jasé un bon petit bout de temps. J’ai pris une chance de lui offrir quelques bouffées de la mienne qui contenait un petite touche de magie et il en a fumé sans façon. Jacques était content de me revoir et de prendre des nouvelles de mon père et de mes frères avec qui il avait prospecté toute l’Abitibi avec des poussées jusqu’au Nouveau-Brunswick et même au Honduras. Nous avons brièvement parlé de la mystérieuse disparition de sa femme Thérèse mais la pêche est vite venue sur le tapis et nous avions dès lors convenu d’une petite escapade au lac Preissac quand mes congés le permettraient. Jacques travaillait de moins en moins et envisageait même de finir d’hiverniser son chalet et d’abandonner définitivement ce triste logis de la sixième dans lequel on gelait l’hiver de toutes façons. Thérèse redoutait comme la mort ce moment et n’aurait jamais accepté, elle à qui ça prenait continuellement une oreille pour endurer ses insupportables babillages. Puis, surgie du derrière de la maison par le trottoir qui la longeait, une fille d’à peine 11 ou 12 ans lui lança un gros “Bonsoir, monsieur Jacques, fait chaud, hein?” au même moment où une voiture tournait le coin et s’arrêtait devant nous pour y cueillir la petite. Jacques la connaissait bien cette petite, il répondit d’un poli “Woin, c’est chaud pas mal” en saluant la petite en retour. Fille d’un collègue, c’est lui qui avait proposée cette enfant à la pauvre Marie-Lise pour venir garder les enfants les soirs qu’elle travaillait et elle avait bien aimé la fillette et avait retenu ses services.

Comme c’était son habitude, en homme de peu de mots qui ne poussait jamais la conversation vraiment longtemps et la magie plus tôt fumée aidant, Jacques retourna essayer de trouver le sommeil dans cette chaude nuit d’été et me laissa le bonsoir. Je savais maintenant qu’elle était fin seule en bas et que ses enfants devaient définitivement dormir comme des anges dans la fraîcheur du sous-sol. Et à cette seule pensée, une barre de fer me traversa le ventre. La fatigue, la chaleur de la nuit et la puissance de la calvaire de testostérone embrouillaient totalement mon esprit, je voyais blanc. Pour faire passer la douleur, je me répétais encore et encore qu’on ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant servilement. Je fumai la cigarette du pendu puis me levai. Je pris courageusement mais nerveusement le chemin par où la petite gardienne était venue en me répétant en pensée: “vas-y Loulou, vas-y!”

Le scénario était toujours à peu près le même. J’étais tout petit, bien peigné et habillé en beau linge comme un singe de cirque. Beaucoup de monde, toute ma famille mais aussi l’autre famille, celle de l’autre bord, que je ne connaissais pas. Et les cousines excitées qui m’entouraient, qui insistaient, vous allez voir comme il chante bien, un vrai petit Josélito de Bourlamaque, il pourrait passer à Jeunesse d’aujourd’hui anytime! Et mon frère Marc à peine plus grand que moi, en bon gérant, qui empruntait un chapeau s’apprêtant à ramasser la manne. Et les regards condescendants des mononcles et des matantes chaudasses qui tapaient dans leurs mains en riant ou en sifflant. Et une estrade était improvisée avec des tables ou une banquette de piano et on me poussait encore et toujours, vas-y, vas-y Loulou, tu n’as pas d’affaires à être gêné, tu chantes tellement bien, vas-y Loulou! Et je me refaisais les paroles en résistant par principe, en sachant très bien que je ne pourrais plus reculer. Quand les filles chantait Adamo dans un coin de ma tête, Aline hurlait Christophe dans l’autre coin, pour qu’elle revienne, et un autre dont j’ai oublié le nom qui construisait des marionnè-è-è-tes avec une ficelle et du papier. Et cette barre de fer qui venait me traverser le ventre quand ils se mettaient à deux pour me hisser presque de force sur la scène improvisée. Devant mes yeux tout devenait blanc comme du lait pour un moment et j’avais peur de tomber en bas. J’avais tellement peur de ne pouvoir émettre aucun son digne de ce nom, de perdre tous les mots. Puis, les premières notes parties, tout se calmait, la paix et le bonheur de chanter revenaient et m’emportaient au septième ciel pour un long moment d’extase.

L’escalier était dehors, un trou de béton avec un escalier de bois usé, couvert par ce qu’on appelait en Abitibi un tambour. La porte en bas était ouverte. La blancheur s’est dissipée et les couleurs sont revenues et je n’avais plus peur de tomber en bas. Je me doutais bien qu’elle m’attendait aussi ébranlée que moi. J’ai descendu lentement l’escalier chambranlant pour être sûr de ne pas faire un clown de moi et faire une entrée en vol plané. Le logis était petit, ne payait pas de mine et dégageait effectivement une désagréable odeur de cave. On entrait directement dans une seule et unique pièce qui logeait la cuisine tout au fond et une table plus à l’avant qui faisait de cet espace-là la salle à manger, un mur longeant le côté gauche découpé par trois portes fermées qui devaient cacher les chambres et la salle de bain et adossé au mur de l’autre côté, une petite causeuse avec une petite table de chaque côté faisaient de cet espace-là le salon. Et elle se tenait là, debout devant la table, elle m’attendait effectivement. Elle me demanda de fermer la porte derrière moi. Elle n’était plus le personnage de la pauvre Marie-Lise en ridicule uniforme de cuisine bleu poudre. Devant moi se présentait une femme nouvelle et intrigante. En voyant ses pieds nus, j’ai réalisé que je n’avais pas pris la peine d’aller me chausser moi-même avant de descendre. Et partant de là, deux belles grandes jambes droites et charnues juste ce qu’il faut qui montaient jusqu’à un petit short ample et soyeux, une camisole noire avec de toutes fines bretelles, ample et soyeuse elle aussi et qui annonçait une grande déception pour les amateurs de lingerie féminine, il n’y avait rien sous cette camisole de toute évidence. Telle que dans mes songes, une épaisse chevelure noire comme le néant, lustrée et encore fraîchement humide se déposait en ondulant gracieusement sur ses blanches épaules. J’ai aussi eu droit à une inspection de la tête aux pieds de sa part et je crois bien avoir lu un verdict heureux sur son visage. En me pointant la causeuse d’un mouvement la tête, elle me dit: “Sais-tu ce qui est bon quand il fait chaud de même? Une bonne tasse de thé! En prendrais-tu une avec moi? Je ne bois pas d’alcool, il n’y en a pas dans la maison.” Et j’ai dit oui et je me suis assis dans la causeuse. Un ventilateur déposé sur la table en face venait aérer précisement la largeur de la causeuse, tout était planifié. Les choses semblaient étrangement simples, bien sûr je ne m’attendais pas à des envolées de violon, mais tout de même, le set-up était aussi triste qu’élémentaire. Tout ceci ressemblait au temps qu’il fait quand les feuilles se mettent sournoisement à tourner sur elles-mêmes sous un vent mort et à plat, dans une atmosphère qui s’apesantit, quand la lumière devient jaune, qu’aucun son n’existe plus et que les oiseaux fuient. Je la regardais remplir puis déposer la bouilloire sur le petit poêle à deux ronds, préparer les tasses avez zèle et les déposer dans une soucoupe assortie, chose qu’elle n’utilisait probablement jamais quand elle était seule, chacun une petite cueillère pareille et bien alignée sur le côté. Je commençais à avoir peur qu’aucun son ne sorte de moi ou que les mots sortent dans un ordre tout à fait aléatoire, il me restait le temps de faire chauffer une bouilloire d’eau pour me reconstruire par en-dedans. Mais elle est revenue s’asseoir près de moi en attendant, tout près de moi, me volant ce seul petit sursis. Et effectivement, mes mots sont restés pris quelque part dans l’escalier. Je sentais monter une malaisante chaleur de nervosité dans ma colonne et quand j’ai vu son visage et ses lèvres entreprendre de parler en premier, j’ai été comme délivré, je me suis senti léger, sauvé des eaux, comme ces caravanes de colons soulagés de voir débarquer la cavalerie avant les indiens. Mais elle aussi ses mots sont finalement restés pris en chemin. Alors comme pour tuer ce silence insupportable et longtemps avant que le sifflet de la bouilloire ne se fasse entendre nous nous étions garrochés littéralement dans les bras l’un de l’autre s’embrassant et s’explorant fébrilement des mains, des genoux et des cuisses, partout où c’était généralement interdit et délicieux, pendant un bon moment quand même. Et le sifflet s’est mis à crier. Elle bondit en vociférant des tabarnaks et des câlisss et se précipita pour aller finir le thé. Dire que j’étais ébaubi serait faible, très faible. Si elle en avait contre le sifflet de peur qu’il ne réveille les petits, pourquoi criait-elle alors? En se retournant avec nos thés chauds dans un petit cabaret, j’ai bien vu qu’elle pleurait.

Tabarnak de câlisss, ch’peux pas faire ça à madame St-Pierre, elle qui a été tellement fine pour moé, j’ai trente-et-un ans ciboire, t’en as juste quatorze! Veux-tu bien me dire qu’est-ce que chu t’en train de faire là?” Et elle pleurait à chaudes larmes en venant pourtant se rasseoir directement là où son problême avait commencé. J’ai passé mon bras sur ses épaules pour la rassurer et elle m’a laissé faire. Presque quinze maintenant, lui dis-je. Je lui ai aussi gentiment expliqué que je n’avais rien à cirer de son âge, que je n’étais pas nécessairement venu jusqu’ici pour la demander en mariage, et elle le savait très bien. L’époque permettait encore de cacher sous une tendre couche de rose silence les histoire de jeunes hommes qui avaient trouvé leur premier bonheur dans les bras d’une vraie femme et je ne crierais pas au crime pour ça. Mais elle n’avait jamais été cette sorte de femme en mission pour harnacher et éduquer l’impétuosité des jeunes hommes comme moi. Son histoire était plutôt terrible. Et elle me raconta.

Elle venait de Barraute et elle travaillait dans un hôtel lorsqu’elle a connu ce gars qui était batteur dans un orchestre western. Et il leur arriva comme dans les chansons country, ils s’acoquinèrent et eurent deux enfants. À la longue, problême d’alcool aidant, il s’était avéré qu’il ne battait pas que la mesure, il cognait très fort les mauvais soirs. Et elle n’en pouvait plus. Elle avait accumulé un petit pécule de peine et de misère en endurant les coups puis s’était sauvée à Val d’Or avec ses enfants, deux petits garçons qui avaient maintenant 7 et 8 ans. Première place qu’elle a vu en arrivant à Val d’Or, c’était l’hôtel l’Escale et elle a payé pour une nuit sans savoir qu’elle était allée au plus cher en ville. Dans l’après-midi, elle s’était rendue aux cuisines pour voir si des postes étaient disponibles et c’est tante Colombe qui l’avait reçue. Elle avait été barmaid pendant un certain temps à Barraute mais maintenant que l’alcool la répugnait au plus haut point, la cuisine ou même les chambres feraient bien son affaire. Épuisée et angoissée, rassurée devant la bonne maman que semblait être ma tante, elle avait fini par lui brailler sa vie. Ma tante Colombe l’a immédiatement prise en pitié et on connait la suite. Elle s’était terrée sous le logis de ma tante et elles avaient convenu ensemble d’un système d’alarme qui impliquait de donner un nombre donné de coups sur la robinetterie de cuisine au cas où son mari ne la retrouve et ne veuille venir lui faire noise. So far so good, l’homme ne l’avait pas retrouvée ou était tout bêtement passé à d’autres projets et d’autres codes étaient venus s’additionner à cet étrange mode de communication.

Nous avons longuement siroté notre thé, même eu droit à un petit refill histoire de jaser un peu et d’attendre en vain que la nuit se rafraîchisse. Elle était toujours dans mes bras, contre moi dans l’espace restreint de la petite causeuse et d’instinct ou je ne sais pour quelle raison, sa main s’était déposée sur ma cuisse tout près de là où les garçons sont susceptibles de s’énerver. Nous avons convenu de ne jamais ô grand jamais parler de cette soirée à tante Colombe et de reprendre le service à l’hôtel en bons camarades comme si de rien n’était. Et nous avons également convenu de sceller l’entente d’un tendre petit baiser de cousin-cousine. Évidemment c’était écrit dans le ciel en énormes lettres de feu, ce baiser de cousins a mal viré, rallumé les braises pour un temps, un feu bien difficile à éteindre avec deux corps brûlants comme uniques pompiers. Il y avait quand même eu cette tension, un moment fort entre nous. Et la pauvre Marie-Lise a été soudainement prise de remords. Dans son monde, ça ne se faisait pas d’agacer les hommes, encore moins les pauvres garçons comme moi qui réagissent toujours bien promptement aux roses propositions. Elle ne risquait pourtant pas de claques sur la gueule avec moi. Mais elle sentait bien qu’elle venait tout juste encore de faire lever en moi l’appel du bonheur, sa main était toute proche et un ample bermuda sans bobettes cache généralement très mal ces choses-là. Elle ne pouvait pas me faire ça, ô que non, elle ne pouvait pas me faire ça, me répétait-elle, elle ne pouvait absolument pas me laisser repartir “de même”.

J’ai résisté par principe en sachant très bien que je ne pourrais plus reculer. Et cette barre de fer est revenue me traverser le ventre et devant mes yeux tout devenait blanc comme du lait et pour un moment j’avais peur de tomber. Puis, les premières notes sont sorties, harmonieuses et suaves anonçant un moment de pure grâce.

Elle fit disparaître sa camisole d’un gracieux mouvement des deux bras, mon bermuda envolé comme par enchantement et elle entreprit de me faire le plus naturellement et le plus délicieusement du monde ce que les garçons peuvent très bien se faire eux-mêmes sauf que cette fois-ci je n’avais pas à plisser fort les yeux et me faire jouer les images de miss Saint-François-Solano. J’avais amplement de belles choses à voir, un doux tempo qui me laissait tout le temps pour apprécier la vue et les mains libres de caresser à mon goût le cocher qui menait cette heureuse carriole droit vers le paradis. Et ce fut délicieux à souhait et mémorable faut-il croire.

Cette tempête-là avait finalement passé en vent. Mais il me resterait bien tout le mois d’août pour voir venir la vraie tempête espérée. La mort de ma tante Colombe m’a depuis délivré de la promesse faite à la pauvre Marie-Lise de ne rien raconter de tout ça. À notre dernier quart de travail ensemble, en septembre avant que je reparte pour Montréal, elle m’avait suivi discrètement dans l’énorme réfrigérateur de l’hôtel et m’avait dit d’une voix tremblante, prenant doucement mes deux joues dans ses mains et en arborant son plus triste sourire de sauvagesse:

Toé, mon p’tit tabarnak, si t’avais eu dix ans de plus…”.

Dans l’hiver qui a suivi, son mari l’a retrouvée dans son pauvre sous-sol de Val d’Or et Allah était probablement parti faire du ski-doo, personne n’était là pour entendre frapper la cuillère sur la champlure du sink. Dans un excès de rage il l’a battue à mort devant ses deux pauvres garçons avant de se planter le canon d’un 12 dans la bouche et d’appuyer sur la gachette.

Pauvre Marie-Lise.

À suivre.

Crédits photographiques, photo du fond: Rick Robert, photo de la lune sur la slam de la East Sullivan, photo de la maison de tante Colombe: Google streets. Photomontage: Flying Bum

Flying Bum

pieds-ailes

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