Avez-vous reçu récemment un manuscrit intitulé Inconfulgurabilité subséquentielle d’un type qui se nommerait Luc-Aurèle Lebom? Si non, cela ne devrait tarder. La lecture de ce manuscrit pourrait modifier considérablement votre rapport à la lecture, voire altérer l’ensemble de votre fantasmatique, la prudence s’impose. Cet illuminé semble être sur une mission, il a expédié son manuscrit à pas moins de mille cinq-cents éditeurs, dit-on, sans blague! Dans toute la francophonie.
Selon sa bio, il enseigne les arts plastiques et l’astrogéophysique à l’université de Beauceville à Val d’Or (l’UBAV). Si vous voulez bien vous joindre à moi, j’organise un co-voiturage mardi qui vient, pour l’extirper de sa première période du matin et l’isoler. Le recteur nous a confirmé qu’il pourrait nous prêter assistance en nous fournissant quelques agents de sécurité de l’université et même nous prêter le local de ressourcement spirituel, local éternellement inoccupé depuis la laïcisation de l’état. Magalie-Marie lui a même trouvé un suppléant pour ne pas trop perturber ses élèves déjà suffisamment ébaubis. Un type de Mont-Laurier qui enseigne la soudure à l’arc électrique, on ne trouve pas plus terre à terre – groundé comme disent les chinois. Cela leur fera le plus grand bien. Belle pensée, non?
Nous avons également discuté avec quelques-uns de ses élèves qui auraient l’intention de publier l’intervention sur TikTok*. Apparemment, le type leur lit ses textes échevelés en pleine classe. Ils ont construit une fausse page Instagram à son nom, un truc super sarcastique avec à peine un soupçon de montage et d’édition, où on peut voir Lebom leur faire la lecture à voix haute (j’ai mis le lien ici-bas).
Soyez averti cependant, ces images sont terriblement perturbantes.
Bien à vous,
Édith.
*Ne pas confondre avec TokTok, nouveau réseau social des témoins de Jéhova.
La mère de Pierrette trouve sa fille pas mal chouette. “T’es pas mal chouette, ma petite Pierrette,” la mère dit-elle souvent à sa fille. Chaque fois que c’est Pierrette qui tient la caisse à la petite tabagie familiale, le chiffre d’affaires fait un bond remarquable. Comment ne pas être chouette à seize ans? Ça ne devrait même pas être permis avoir un âge pareil.
“Assez chouette pour que je t’inscrive aux auditions pour adolescentes qui rêvent d’être mannequins ou actrices. C’est une occasion rare, manque pas ton coup. Tu ne vas pas rater ta chance, hein Pierrette?”
***
Hier, le gars qui livre pains et pâtisseries à la tabagie, un bellâtre dans la vingtaine, et Pierrette, ont eu un épisode de sexe sur le plancher de tôle du camion de livraison.
“Je t’aime bien Pierrette,” dit-il après leurs ébats rudimentaires, “T’es vraiment chouette.” Puis il lui a donné une danoise au fromage.
“Celles aux framboises sont bien meilleures,” répondit-elle, pas peu fière de son nouveau flirt.
Pierrette s’est mise en retard pour l’école. Ça valait le coup. Elle se sentait électrifiée. Elle espérait que tout le monde découvrirait son flirt avec le gars des pains et pâtisseries. Que les filles spéculeraient dans les vestiaires. Se passeraient des notes en cours de dactylo. Au pire, elle trouverait une façon discrète de lancer la rumeur elle-même.
***
Ce matin, elle rode alentour du camion. “Nous donnerais-tu chacun une rosette au coconut, moi et mes amies?” demande-t-elle en roulant des yeux.
L’étincelle n’est plus là.
Même si elle avait dormi avec le toupet scotché et portait sa longue chevelure détachée et savamment ondulée.
Même si elle s’était rasé les jambes en chipant le Barbasol d’un de ses frères.
Même si le livreur de pains et pâtisseries lui avait dit t’es vraiment chouette, je t’aime bien Pierrette.
“Et pourquoi je te donnerais des rosettes au coconut, hein?”
“T’es rien qu’un pervers,” dit Pierrette.
“T’es rien qu’une petite écervelée.”
“Tu pues du cul, tu sens le tabac.”
Et encore et ainsi, ça y allait.
***
Hier, après sa triste baise sur le plancher du camion, elle avait trouvé un morceau de croissant brisé dans la poche de sa jupe d’école bleu marine. Le genre de jupe craquée qui la faisait brailler de rage le temps venu de la repasser. Le morceau de croissant avait dû rouler sur son dos et se glisser dans sa poche dans la confusion de leurs ébats précipités.
***
Aujourd’hui, le bout de croissant traîne au fond de sa poche de veston. Brun, durci, le morceau lui fait penser à un nez de bébé.
“Va-t’en d’ici tout de suite,” lui dit le beau livreur qui semble déjà rassasié d’elle.
“Il va falloir que tu achètes de la bière pour moi et mes amies,” dit Pierrette sur un ton à peine revanchard, “j’ai rien que seize ans, tu sauras, toi, t’es majeur.”
“Débarrasse ou j’appelle la police,” répond le beau livreur.
Il offre à Pierrette un plein sac brun de pâtisseries mélangées, probablement brisées ou passées date. “Sont bonnes pareil,” lui dit-il en lui passant le sac.
Il salue Pierrette machinalement comme on salue un conducteur qui nous cède gracieusement le passage.
“Allez. Va. Va,” ajoute-t-il, agitant ses mains.
Quelle tache, pense-t-il.
***
Contrairement à hier lorsque Pierrette était en retard et électrifiée, aujourd’hui, Pierrette marche vers l’école à l’heure et affamée. Elle mange les pâtisseries brisées dans le sac brun. Toutes. Et la collation que sa mère lui a préparée. Et son repas du dîner. Et une barre de chocolat que son amie Odile ne veut pas. Après l’école, elle s’en retourne directement à la maison et bouffe tout ce qu’elle trouve dans le frigo avant que ses parents ne rentrent du travail.
Et ça dure un mois comme ça avec la nourriture. Elle ne retourne plus au camion de pains et pâtisseries qui vient toujours livrer ses choses au commerce familial.
***
Et puis, elle avait probablement oublié, on en était à la veille des auditions pour mannequins adolescentes.
Pierrette et sa mère se préparent pour une journée de spa maison. La mère de Pierrette porte une belle robe de chambre blanche, Pierrette n’en a pas alors elle porte son plus beau pyjama deux pièces, celui en soie avec des Père Noël en chemise hawaïenne.
La mère de Pierrette se peint les ongles d’orteil orange marmelade. Puis ceux de Pierrette. Chacune se masse les tempes avec de l’huile de coco. Elles n’ont pas de concombres alors elles se mettent sur les yeux des cuillères de métal fraîchement sorties du congélateur. C’est génial, dit la mère. Pierrette se sent pathétique.
Pendant que sa mère trempe dans un bain bouillant, Pierrette mange et mange et mange. Elle gratte le fond des plats de pâtisserie, détachant les beaux morceaux croustillants. Lorsqu’elle en a fini, elle se frotte le bedon en rond comme les personnages de dessin animé qui viennent de se bourrer la face de friandises.
La mère de Pierrette sort enfin de la salle de bain et revient avec une bassinette d’eau bouillante. “Viens ici, penche ta tête au-dessus de la bassinette.” Et puis elle érige une sorte de tente au-dessus de la tête de Pierrette avec une serviette. “Allez, respire par le nez et garde la bouche fermée pour ne pas t’étouffer avec la vapeur.”
Le cou de Pierrette touche au rebord de la bassinette. C’est dans ce plat que sa mère prépare la paëlla et que son père met ses poissons lorsqu’il rentre de la pêche. Pierrette a un long toupet, sa mère le relève d’une main pendant qu’elle passe une débarbouillette dans le visage de Pierrette de l’autre main. Pierrette n’entend rien de ce que sa mère raconte, la hotte de la cuisinière tourne à plein régime pour gober la vapeur perdue.
La mère de Pierrette appuie fortement sur le derrière de la tête de sa fille. Elle la pousse vers le bas. D’une seule main, elle appuie et la tête de Pierrette descend. Plus bas. Plus bas. Encore plus bas.
Le toupet de Pierrette est imbibé de vapeur, pendouille sur ses yeux. Il semble s’être allongé avec l’humidité comme des cheveux frisés allongent lorsqu’ils sont mouillés. Encore plus bas. Pierrette est étourdie par la vapeur. Le bout de son menton touche à l’eau. Sa lèvre d’en bas. Le bout de son nez.
Pierrette se défait de l’emprise de sa mère, et lorsqu’elle ouvre les yeux elle réalise que ses beaux ongles d’orteil orange marmelade sont sévèrement amochés. Et les soins de ci et les soins de ça n’en finissent plus de finir.
***
Le lendemain matin sa mère se dit désolée pour la journée de spa-maison qui a totalement frôlé la démence. “Tu sais, fille, des fois on en fait trop mais c’est pas pour mal faire,” puis en retenant un rire elle ajoute, “Ta peau reluit!”
***
Le casting recherche particulièrement des jeunes filles en pleine adolescence, des jeunes filles tout à fait normales. Mignonnes, soit, mais typiques. Pierrette garde les mains dans les poches de son veston et s’amuse à tourner le bout de croissant en nez de bébé qui se meurt lentement dans le fond de sa poche.
Trois femmes sont assises derrière une table pliante grise. La première est là pour les inscriptions. Elle ressemble à un marsupial avec sa face longue, son grand nez et ses yeux aux couleurs de crêpes. Elle croise beaucoup trop ses jambes, on ne sait plus quel pied va avec quelle jambe. “Écris ton nom ici,” dit la bonne femme en pointant le haut du formulaire. “Ôte ton veston.” Elle fait passer Pierrette à la deuxième femme. Cette femme a l’air d’être la plus importante – la femme au hochement décisif. “Tourne, fille. . . OK. . . tourne encore.”
“Je t’aime bien, Pierrette, c’est bien ça? Tu es pas mal chouette mais tu dois perdre 10 kilos,” dit madame hochement qui ne hoche pas du tout la tête pour Pierrette. Pierrette ne se rend pas à la troisième femme.
Pierrette a manqué son coup et sa mère lui avait bien dit “rate pas ton coup, hein Pierrette?” Mais elle se sent belle quand même. Elle se sent prête à partir une rumeur. Peut-être qu’elle va appeler la police. Elle ne sait pas très bien encore, mais peut-être bien. Elle mangerait volontiers d’autres danoises aux framboises dans une boîte de camion, le corps encore électrifié. Rien qu’à y penser…
Pierrette remet son veston, met ses mains dans ses poches, sort ses mains de ses poches. Elle écrase avec fracas le dernier morceau du nez de bébé en plein centre de la table pliante grise devant trois femmes ébaubies, les miettes s’éparpillent en toutes directions sous le choc. Elle dit aux trois femmes de l’agence:
“Vous vous êtes pas vues, vous autres? Calvaire que vous êtes grosses pis laides!”
Puis elle tourne les talons.
Flying Bum
Aujourd’hui 5 mai 2023, il y a 25 ans que les Colocs lançaient l’album Dehors novembre. Ça ne me rajeunit pas.
Tu te souviens comment tu t’assoyais sur le plancher de ma chambre peinte d’énormes rayures rouges et bleues lorsque j’avais quatorze ans et que tu en avais vingt-et-un? Comment tu tournaillais une tresse alentour de tes doigts et que tu regardais au mur les affiches de mes idoles musicales que j’y avais accrochées et que tu me demandais si j’aimais vraiment cette musique?
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Tu te souviens lorsque tu m’avais acheté un harmonica? Tu te souviens comment tu m’avais enseigné à souffler dedans de façon à ce que l’harmonica ne chatouille pas mes lèvres? Comment nous avons parcouru toute la gamme en mi mineur et comment j’avais réalisé que le sens profond de l’amour était lui-même contenu tout rond dans le mi mineur? Quel âge devrais-je atteindre pour avoir le droit d’y goûter?
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Ne te reviennent-elles pas à l’esprit, ces frites salées, chaudes et graisseuses dans leur sac brun que nous mangions assis sur les bornes de béton d’un stationnement? L’asphalte brûlait nos orteils.
Et toutes nos phrases commençaient par, “et si nous avions le même âge . . .”
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Tu te souviens lorsque le téléphone sonnait et sonnait lorsque nous écoutions Le charme discret de la bourgeoisie et que nous nous inventions des rêves comme les militaires du film? On ne répondait pas au téléphone et nous étions deux intellos européens qui divaguaient allègrement des heures et des heures et nous étions un film, un Bunuel, deux stars. Tu ne répondais pas à ce pauvre garçon même si tu le fréquentais vaguement à l’époque.
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Je souhaiterais ne jamais avoir retiré mon chandail cette soirée du nouvel an. J’aurais dû aller me coucher avant le coup de minuit. Je n’aurais jamais dû boire tout ce champagne bon marché même si toi tu t’abstenais d’en boire. Tu t’abstenais toujours. J’aurais préféré te laisser descendre au sous-sol toute seule. Préféré que tu n’essaies pas de me convaincre que toutes ces lumières me dérangeaient. J’aurais préféré que tu ne les éteignes pas.
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Tu te rappelles lorsque tu me cassais les oreilles à propos de combien heureuse tu te sentais? Je suis heureuse, disais-tu à mon oreille, mes yeux tournés vers le plafond les tiens dans le vide. Je t’entends encore.
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J’ai eu dix-huit et tu avais maintenant vingt-cinq ans. Tu te rappelles toutes les blagues insignifiantes que tu me faisais à propos de mon âge maintenant légal? Tu te souviens comment les choses sont devenues beaucoup moins drôles après que j’aie soufflé les chandelles sous la tente au bord de la crique et que le matelas s’était mis à se dégonfler sous nos fesses? Moi je m’en souviens.
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M’entends-tu encore? T’annonçant la nouvelle? J’étais accepté au collège, le même que toi. Je voulais être toi. Je voulais être à toi. À toi de me dire qui j’étais. À toi de me dire quand je pourrais être aimé en mi mineur, pour vrai.
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Tu te souviens lorsque nous en avions discuté? On se demandait combien d’années étaient encore de trop? Et ni l’un ni l’autre ne savions plus vraiment quand rire des choses. Si ce n’est de l’amour, pourquoi étais-tu dans ma vie? Mais il me fallait assumer pour cela qu’il existe une raison pour laquelle les gens viennent et pourquoi les gens vont. Nous nous étions assumés de différentes façons. Et nous nous accrochions chacun à nos assomptions jusqu’à ne plus se reconnaître l’un dans l’autre. Jusqu’à ce que nous commencions à nous rappeler les choses de façon différente.
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Tu te rappelles comment tu m’avais offert une vieille montre qui venait de ton père lors d’un chic dîner aux chiens chauds vapeur après que nous ayons oublié quand rire des choses? Le temps s’était arrêté à cinq heures moins vingt. Il y est toujours. Te souviens-tu de l’odeur rance de la graisse et des sièges de vinyle orange qui collaient à nos cuisses? Je m’en souviens. Tu te souviens, sur le chemin du retour, assise sur la barre de mon vélo, une pièce avait brisé et plein d’autres s’étaient mises à décrocher si bien qu’on avait dû l’abandonner sur le trottoir? Moi, je m’en souviens.
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Tu te souviens comment la diseuse de bonne aventure du parc Belmont m’avait dit que j’avais deux âmes sœurs et que j’avais déjà rencontré les deux? Tu te souviens que je t’avais dit que tu étais une de ces deux âmes-là? Je regrette tellement de choses que je t’ai dites, ou tues – mais j’étais encore un enfant disais-tu et tu m’avais si bien appris à mentir.
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“Souviens-toi,” m’avais-tu dit, “ta nouvelle vie adulte est une opportunité d’être qui tu veux. Tu peux raconter que tu as été élevé par les carcajous ou que tu vis dans une yourte au Tibet ou que tu as traversé le Costa-Rica à dos de mule.” Tu n’as jamais pensé aux conséquences inattendues de ces folles propositions sur ma petite tête de linotte, non?
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J’avais eu en cadeau une caméra Polaroïd, tu te souviens? Celle avec un petit tiroir au bas qui permettait aux photos de se développer lentement – dans la noirceur de leur discrète intimité. Lorsque j’avais seize ans et que tu en avais vingt-trois tu m’avais demandé de me photographier avec. Mon frère avait trouvé la photo et je lui avais dit que c’était rien que pour moi, pour faire des esquisses au fusain. Aussitôt que je l’avais sortie du petit tiroir, j’avais su que cette photo ne serait pas pour toi. Je savais que je ne voudrais pas te la donner. Je savais que tu n’avais pas à la voir.
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Tu te souviens des biscuits d’Halloween, des beignets au sucre blanc en poudre qui nous soudaient les deux moitiés de la gueule ensemble, des vernissages où on se faufilait sans carton pour chiper du vin et des ciné-clubs gratuits, les escapades nocturnes, nus dans le parc et le cahier avec un dauphin en couverture et les longues jupes qu’on portait pour y écrire des poèmes? C’était quoi tout ça sinon de l’amour en mi mineur. Quel âge devrais-je atteindre pour avoir enfin le droit d’y goûter?
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Est-ce que tu m’entends maintenant? Moi qui te racontes la bonne nouvelle? Que je suis un grand garçon maintenant depuis belle lurette? Un homme, pour vrai. Et je sais maintenant que nous nous rappelons les choses chacun de notre façon. Comme une longue marche du fleuve vers mon appartement de Rosemont alors que j’avais maintenant l’âge que tu avais lorsque je t’ai connue. Je portais l’uniforme d’époque, sandales afghanes, jeans déchirés, je portais la tunique de lin, les cheveux aux fesses. Tu portais une peine d’amour. Te souviens-tu de ce que ton visage avait l’air lorsque tu m’as regardé pour me dire au revoir – comme si c’était la dernière fois qu’on se voyait, comme si nous n’étions pas en amour du tout.
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Te souviens-tu de qui tu étais, toi, avant que l’on se rencontre?
Léon avait trouvé sa dryade au printemps, dans le bois derrière son école élémentaire. Elle était nue sauf pour sa longue chevelure verte et ondulante assez longue pour couvrir les parties de son corps que Léon aurait bien aimé regarder. Léon s’était présenté poliment, comme s’il s’adressait à une personne adulte. Lorsqu’elle lui a répondu, sa voix était musique. Ils ont parlé un bon dix minutes à propos des salamandres qui vivaient aux abords de la crique, elle lui avait dit le nom de chaque salamandre qui vivait là. Puis, elle lui avait tendu son bras long et fin et Léon avait bien cru qu’elle l’investirait de pouvoirs magiques mais elle était simplement venue plonger sa main dans son sac de croustilles et elle lui en avait volé une grosse poignée. Trois ou quatre printemps avaient dû s’écouler avant qu’il ne la revoie. Et la mère de Léon était morte avec ce printemps-là.
***
Léon était au secondaire et il était revenu, il marchait comme quelqu’un qui marche sans but, mais il s’approchait lentement mais sûrement de là, guidé rien que par l’air du temps dans ses belles effluves de printemps. Ses pensées erraient, la réalité devenait de plus en plus évidente dans son esprit, quelle déception devait-il être comparé à ses frères, brillant au cours classique, artistes de génie, électroniciens rusés ou intellectuels de gauche et lui, pour tout bagage, ses travaux non-finis, son spleen collé au cul, son deuil de quatre tonnes sur les épaules, son quart d’once de hashish dans ses poches. Il se roule un pétard assis sur la grosse pierre au milieu du ruisseau et tente de démêler son agenda dans sa tête. Rédaction, révision, examens, trigonométrie, un projet en anglais. Ses pensées, un immense bordel encombré, un Everest à gravir sur les genoux.
Dans l’air, une mélodie, une rafale de vent qui joue avec la cime des arbres un air bucolique et envoûtant. Elle est apparue. Faisant une avec l’esprit de la forêt, fière, belle et nue. Léon était muet d’ébaubissement. Scié en deux.
“Tu es réelle, finalement?” dit-il.
“Oui,” ricana-t-elle en rougissant même un peu.
En courbant un long doigt, elle lui fait signe de s’approcher. Il s’est levé d’un seul coup pour traverser la crique vers elle. Et si elle voulait l’attirer dans un guet-apens pour l’embrasser? Et s’il pouvait toucher sa poitrine? Le coeur essayait carrément de lui sortir par les trous d’oreille. Mais elle ne l’a pas embrassé, elle lui a seulement arraché le joint de la main.
“Qu’est-ce que c’est?” qu’elle a demandé.
Léon a pensé qu’elle saurait bien le dire à son père ou à ses professeurs, alors il lui a expliqué.
“Comme ça?” avait-elle demandé tout en portant le joint à sa bouche et elle le pompait si énergiquement, le joint entier s’est embrasé menaçant même de lui brûler les lèvres. En quelques minutes à peine elle riait pour aucune raison et parlait de boire la sève des arbres à même les racines, le nectar de mère Nature. “C’est un peu comme ça, en moins sucré toutefois,” soutenait-elle le plus sérieusement du monde. Il est retourné dans la petite clairière tous les jours pendant deux semaines mais il ne l’a pas revue, puis le temps est venu de rentrer en ville.
***
Il aura fallu trois autres printemps, quatre peut-être. Il avait repris le chemin entre un je l’aime et un je l’aime pas à l’égard de sa douce Marguerite qui se jouait de lui ou qui l’avalait tout rond parfois, c’était selon. Il n’avait pas fait le collège, impossible de faire le foyer sur ses pensées alors qu’il n’avait même plus de foyer où vivre lui-même. Son père s’était ramassé en ville avec une conjointe plus jeune et il n’y avait plus de place pour Léon dans ce nouveau nid d’amour.
En visitant le vieux village, Léon s’est arrêté au magnifique dépanneur ultra-moderne qui avait remplacé le magasin de bonbons de son enfance, il est entré s’acheter une boisson énergisante. Puis, pour aucune raison, il a marché derrière le magasin en direction du petit bois. Il y avait un sacré bail qu’il n’avait pas repensé à la nymphe, mais il se souvenait de son vieux chemin. Léon a retrouvé la grosse pierre en plein milieu de la crique et est grimpé dessus, debout. Est-ce qu’elle avait vraiment vécu ici ou avait-elle été uniquement de passage ici?
“Si tu traînes encore dans le coin,” Léon dit-il à voix haute, “j’aurais certainement besoin d’un bon conseil.”
L’eau claire coulait sur les galets, contournait la grosse pierre. Léon se demandait combien d’eau avait bien pu s’écouler depuis sa dernière visite. Une si petite crique mais encore, son flot ne s’arrêtait jamais. Une grande mare? Un lac? Un océan entier? Léon a regardé l’heure. Il a lancé sa cannette dans le buisson en avant, avec les autres cochonneries et les emballages de plastique qui traînaient là, et il tournait délicatement les pieds sur la pierre ronde pour s’en retourner.
Soudain, une brise. La dryade était allongée là près des eaux vives. Son sourire s’est éteint lorsqu’elle a aperçu le visage de Léon. Elle lui a aussitôt demandé ce qui n’allait pas. Léon aurait bien voulu lui expliquer mais qu’est-ce qu’un esprit de la forêt aurait bien pu comprendre à ses histoires tristes, ses amours chancelants, son destin tordu. Elle écoutait. Léon avait fini avec l’histoire de sa mère, sa pauvre mère.
“Elle souffrait trop, elle avait suffisamment souffert.” La voix de la dryade était une flute traversière, ses bras grattaient des cordes invisibles. Léon la regardait s’épancher dans l’eau sous l’éclairage verdi par le feuillage des arbres. Elle a souri, lui a lancé un clin d’œil, Léon avait pensé qu’elle lui préparerait une concoction miracle qui guérirait tout. Il se sentait prêt à avaler d’un grand trait toute potion qu’elle ferait apparaître pour lui. Mais lorsqu’il s’est approché d’elle, elle lui a arraché sa montre du poignet.
Elle s’amusait avec les boutons de la montre. “Qu’est-ce que ça fait? Ça sert à quoi?”
“Ça dit l’heure,” répondit-il tout simplement.
“Pourquoi ne pas se fier au soleil, aux étoiles?”
Léon haussa les épaules. Elle ne lui dit plus rien à propos de sa mère mais elle commençait à lui énumérer ses constellations favorites. Expliquait comment pister nuitamment le carcajou lorsque la lune partait se cacher, comment reconnaître le premier jour de septembre dans le seul parfum du temps, toute cette sorte de choses. Rien de bien utile, somme toute, et elle ne lui a jamais remis sa montre.
***
La dernière fois, Léon était un homme, un père de famille. Les printemps ne se comptaient plus. Les enfants étaient presque des hommes déjà. Lorsqu’on avait enterré leur mère, que toutes les choses de la maison avaient été mises dans des boîtes, que la dernière boîte avait été embarquée dans le camion, Léon avait embrassé les deux garçons et était parti vers la crique. Des pensées étranges – lui, lui tout seul, vraiment tout seul. Vingt-cinq ans de marguerites effeuillées aux quatre vents, envolées à jamais.
La forêt était agressée de toutes parts pour la gloire d’un nouveau développement domiciliaire. Probablement en tous points semblable aux horribles maisons à déclin de plastique bleu qui avaient remplacé la vieille école. Chacune en forme de L avec chacune son garage double. Léon n’avait pas eu à marcher longtemps dans le petit bois, il s’est presque rendu directement jusqu’à la grosse pierre en automobile. Des rétrocaveuses étaient garées au bout d’un cul-de-sac et attendaient comme des vautours une autre journée de destruction. En gagnant la crique, au sol de grands lambeaux de verdure avaient fait place à des grands carrés bien droits de boue et de gravier. Léon pouvait voir poindre quelques fondations, les squelettes de bois de trois ou quatre futures maisons.
Léon a refermé la portière de la voiture, s’est mis à marcher vers la grosse pierre. Il ne restait plus beaucoup d’arbres. Il s’est arrêté un moment, les deux pieds dans la boue à observer la ligne argenté de la crique qui transportait toujours patiemment ses eaux limpides sur son chemin de galets et de glaise, il se demandait si sa dryade apparaîtrait encore. Il avait peine à se l’imaginer aujourd’hui dans son royaume violé, colonisé.
Puis, il l’a aperçue. Elle le regardait. Ses lèvres étaient flasques et pendantes, sa silhouette opaque, camouflée, et qui s’estompait entre deux arbres restants.
“Bonjour,” dit Léon.
“Léon?” répondit-elle.
“Oui, c’est bien moi.”
Léon a fait quelques pas vers elle culbutant presque sur les glaises luisantes et glissantes. Elle semblait se contracter à son approche alors Léon s’est arrêté. Rien de mal, il voulait se mettre à jour avec elle, une partie de lui aurait voulu la combler, une autre lui demander son aide dans un moment particulièrement difficile. Il ne voulait pas être seul. S’il avait vraiment eu besoin d’un miracle, c’était bien aujourd’hui plus que jamais, et il s’est arrêté sec à la vue d’une bétonnière, d’une pile d’arbres abattus derrière elle. Des sections d’énormes tuyaux de béton alignés derrière la crique.
“La magie est presque toute partie d’ici,” dit la dryade.
“Je suis désolé, tu ne peux pas savoir.” Léon, debout dans la boue, revoyait toutes les horribles maisons qu’il avait vues sur sa route. Les longues allées asphaltées et les stationnements déserts, les étangs artificiels et leurs fontaines. Mais il ne s’agissait plus de simple géographie. Ou de progrès. Ou de simple poésie. C’était tout. La tourbe déroulée au diable vauvert. Le stupide tapis de caoutchouc sous les jeux du parc. Les pierres toute droites des cimetières. Toutes des choses inévitables qui soudainement étaient là.
“Est-ce qu’il reste de la magie quelque part?” Léon voulait vraiment savoir.
“Un peu.”
“Comment je fais pour la trouver?”
“Tu te souviens de ce que je t’ai dit?”
“Non,” Léon répondit-il, parce qu’il oublie lentement les choses maintenant, et il a une sainte horreur des devinettes. Un petit sourire est venu puis il est disparu entre les lèvres de la dryade qui se serraient l’une sur l’autre. Elle n’avait rien répondu, et Léon la fixait des yeux comme un désespéré, la voyait lentement se dissoudre entre les arbres, se fondre dans les effluves du printemps.
Lorsqu’elle est partie, Léon savait cette fois-là que c’était pour de bon.
Dans le soir triomphal la froidure agonise
Et les frissons divins du printemps ont surgi ;
L’Hiver n’est plus, vivat ! car l’Avril bostangi,
Du grand sérail de Flore a repris la maîtrise.
Certes, ouvre ta persienne, et que cet air qui grise,
Se mêlant aux reflets d’un ciel pur et rougi,
Rôde dans le boudoir où notre amour régit
Avec les sons mourants que ton luth improvise.
Allègre, Yvette, allègre, et crois-moi : j’aime mieux
Me griser du chant d’or de ces oiseaux joyeux,
Que d’entendre gémir ton grand clavier d’ivoire.
Allons rêver au parc verdi sous le dégel :
Et là tu me diras si leur Avril de gloire
Ne vaut pas en effet tout Mozart et Haendel.
La femme-serpent, quelle fumisterie! Nous avons attendu en ligne une grosse demi-heure à travers une file de sans-dessins surexcités. Des garçons en avant de nous donnaient des coups de pieds sur les barreaux de la cage, cognaient leurs grosses bottes au sol. Ce que nous avons vu, un long corps articulé en carton-pâte, la tête d’une femme dont on se doutait bien que le corps était dissimulé sous un faux plancher, mal maquillée et mal agencée aux écailles peintes du serpent. On se fiait sur un éclairage blafard pour faire passer la pilule. “Bidon ! Bidon !” criait Adéline, “c’est comme s’ils ne s’étaient même pas forcés juste un peu !” Je riais, comme soulagé.
Nous sommes sortis, déçus, et nous sommes passés à la tente suivante qui annonçait la plus petite femme au monde. Nous avons ratissé le fond de nos poches et nous avons réuni une cagnotte pour s’acheter les billets d’admission. Ici, il n’y avait pas de file d’attente.
Aaaaapprochez, mesdames et messieurs, approchez.
Le guichetier? La guichetière? Possiblement un adolescent blasé qui s’était trouvé un boulot à la foire cette semaine-là, peut-être un vieillard qui se cachait, honteux de son plan de carrière peu reluisant, aucun souvenir.
Nous sommes entrés dans la tente – toute rouge et poussiéreuse, l’air épais avec des relents de friture et d’animalerie. Nous nous faufilions dans les dédales de l’attraction en examinant chaque affiche et panneau sur notre chemin. “Ça n’annonce rien de bon, ça va être bidon encore!” affirme Adéline. Les affiches ont des formats disproportionnés, des trucs de cinq ou six pieds de haut. Nous sommes devant un tableau qui décrit la taille normale d’une femme, des flèches pointent vers des organes. Pas à l’échelle, indique une plaquette.
L’affiche suivante est plus petite, de grosses lettres en rouge proclament Modèle à l’échelle. Les contours d’un corps minuscule y sont tracés. “Ça ressemble aux silhouettes tracées au sol dans les films policiers, le contour d’un cadavre,” dit Adéline. Elle touche l’affiche, ses doigts effleurent le cœur de la silhouette. Des flèches pointent vers les organes sur l’affiche, les comparent à des objets de tous les jours. “Son cœur est de la taille d’une cerise de France!”
Je demeure sceptique, pas du tout impressionné.
Nous contournons un mur de toile rouge et nous apercevons enfin une table dans une pénombre artificielle. La réplique d’une petite maison est positionnée au centre, comme un décor de théâtre minuscule. Un rectangle de vinyle presque transparent nous empêche de pénétrer plus loin. Des panneaux sont peints pour ressembler à un mur avec des fenêtres et des rideaux. Dans la fenêtre, un décor peint sans la moindre profondeur qui représente un ciel clair, un pommier en fleurs, des nuages duveteux. Une lampe, comme une petite lampe de lecture, est accrochée au haut du panneau, sa lumière faiblotte dirigée vers le centre du décor.
Une petite chaise berçante au milieu de la scène. Et là nous la voyons, une petite femme, plus petite que petite, trop irréelle pour l’appeler femme, même petite. La taille d’une des poupées qu’Adéline a déjà reçue en cadeau, un genre de cow-girl qui venait avec un livre d’aventures de l’ouest.
Devant elle, sur un panneau est écrit : Elle ne parle pas français. Ne pas lui parler.
Mes yeux se promènent entre l’affiche et elle à la recherche d’autres indices, d’autres trucages. Sa peau est brun-rougeâtre comme la couleur de mon crayon de bois favori, rouge brulée, brun terre cuite. Sa peau lisse est brillante malgré l’éclairage avare. Ses cheveux sont tirés vers l’arrière, tressés, noués avec des bouclettes probablement chipées à une poupée. Ses yeux sont tellement brillants. Est-ce que je l’ai vue cligner?
J’ai senti Adéline se heurter contre moi, accidentel? Nerveux? L’envie de courir – vers où? je la sens moi aussi cette envie mais il n’y a nulle part où aller. Nous sommes paralysés, coincés par une sorte de force – curiosité?
Ma gorge est sèche, un goût de suri sur ma langue. Je sens mes mains s’élever, réflexe involontaire, et je les vois saluer – comme un geste usuel, un salut banal entre deux individus à l’épicerie, sur la rue.
Je vois Adéline saluer aussi, une grimace que je ne lui connaissais pas sur le visage. Essaie-t-elle de lui sourire? Elle a perdu ses couleurs maintenant, “Hé,” lui dit-elle comme une salutation décontractée à une camarade de classe rencontrée dans un stationnement de centre commercial.
Soudainement, nous ne parlons pas français. Nos corps sont faits de plâtre de Paris. Nous sommes trop énormes pour cette pièce. Trop petits pour être vus. Nous sommes irréels. Nous ne sommes pas ceux qui saluent bizarrement. Nous ne sommes pas deux personnes qui ont payé pour voir cette petite femme – un spectacle, un spécimen, un freak-show. Nos mains s’affaissent le long de nos corps et nous continuons à la contempler, hypnotisés. À cet instant précis nous prions ardemment pour qu’elle soit vraie, elle fait tellement pitié, a-t-elle cligné des yeux? as-tu vu? a-t-elle cligné?
Elle est assise, ses mains poliment déposées sur ses genoux. Ses pieds se croisent à la hauteur des chevilles, deux marie-jeannes en cuir verni croisées l’une sur l’autre. Le haut de ses bas de dentelle sont repliés à mi-mollets pour former des rebords parfaitement identiques. Ses yeux vitreux sont fixés sur nous – comme deux billes de verre qui luisent sous la fausse lumière de sa fausse maison. Fixés sur nous. Fixés sur nous.
Elle cligne, oui, elle a cligné. Vraiment? Adéline me tire par le bras et nous entraîne violemment tous les deux. Nous fonçons vers la lumière rouge qui indique la sortie et nous arrivons au plein jour comme un atterrissage forcé, les gens nous regardent ébaubis. Il fait plus chaud, on dirait, beaucoup plus chaud, et les odeurs de barbe-à-papa mêlées aux effluves de queues-de-castor et d’huile à friture nous tombent sur le cœur directement et nous font plier les genoux. Nous nous penchons, je m’agrippe à mes genoux, Adéline aux siens, nous sentons nos estomacs se serrer, nos gorges se contracter, des baves chaudes monter.
Rien ne vient.
Aaaaapprochez, mesdames et messieurs, aaaapprochez. Venez voir madame Tito, la seule femme au monde qui a plus de poils au visage que sa sœur n’en a sur la aaaaapprochez, mesdames et messieurs, approchez!
Sans se préoccuper le moindrement de la présence de sa mère attablée dans la cuisine devant sa grosse Dow* tablette et son cendrier enseveli sous les mégots, Adéline est assise, une cuisse sur le garçon, sa jambe pendante entre celles du garçon comme une fille prête à grimper sur lui et le bras du garçon encercle les épaules d’Adéline comme s’il craignait qu’elle s’envole. Ensemble, ils feuillètent un numéro du Vogue et font semblant, pour la gloire du décorum, qu’ils admirent béatement la beauté plastique des mannequins. En réalité, ils se font un petit jeu, ils se pointent tour à tour des mots. Il pointe son doigt sur le mot “mouillée”, elle pointe sur “dure”; il trouve le mot “extase” et elle souligne le mot “explosion”. Dans l’humidité chaude et crue de l’été, la chaleur qui se dégage du divan où reposent leurs corps pubères de seize-dix-sept ans menace de foutre le feu d’une minute à l’autre à toute la maison mobile.
Le garçon rajuste sa position. Son souffle devient saccadé dans l’oreille d’Adéline. Elle est répugnée et totalement ravie à la fois, saisissant à peine la vérité déroutante sur ce qui se passe vraiment dans cet instant troublant. Et ça continue comme ça, lorsque même les mots les plus inoffensifs sont pointés par l’un ou l’autre – des mots comme “rouge” ou “jus”, “fondre” ou “dessous” – ils semblent brûler la page sur laquelle ils sont imprimés. Le regard de la mère d’Adéline semble arriver sur eux, sourcils relevés, bouche pendante, un regard strabique dont on ignore s’il vise ce qu’il regarde ou s’il regarde où il vise. Trop de bière, ça le fait tout le temps.
“Oh!” le garçon dit-il. Il bondit du divan et fouille toutes les poches de son pantalon. “Je pense que j’ai oublié mon briquet dans la balançoire en arrière.”
“Vraiment?” répond la mère d’Adéline, déjà absolument convaincue qu’il n’en est rien. Elle savait à l’instant même que le garçon est entré dans la maison mobile que les choses finiraient ainsi. Il a le profil d’un dieu aztèque et la tignasse blonde des polonais, les yeux bleus dans la graisse de binnes, une bouche bécotable jour et nuit. La mère d’Adéline se souvient de garçons comme lui, des appels passé minuit le soir, leur musc enivrant, sa déroute.
“Je vais aller t’aider à le retrouver!” Adéline lui offre-t-elle spontanément. Bien sûr, pense la mère.
Ils se précipitent vers la sortie, deux chiots qui se pourchassent, et c’est la dernière fois que la mère d’Adéline l’aura vue parce qu’Adéline ne reviendra jamais, pas vraiment.
La fille qui est revenue dans la maison mobile est une tout autre bête, quasi aveugle, titubante autant qu’ébaubie, traînant aux pieds les lourds boulets d’un amour aussi énorme que sauvage.
Flying Bum
*Dow, marque de commerce d’une bière jadis populaire au Québec.