Odile et Marie-Luce de Jacola

Avec l’air innocent et visage sans la moindre émotion, le client leur dit qu’il préférerait une bonne pipe parce qu’il craint que les vagins soient pourvus de dents. Il y a un nom pour ce mythe, vagina dentata. Évidemment, c’est de la bouillie pour les chats, ce mythe. La seule chose qui est vraie dans ce domaine c’est l’eurotophobie, la peur obsédante des organes génitaux féminins, de l’utérus, du vagin, des lèvres.

Odile se dit que c’est de cela que le type doit être affecté, assurément, l’eurotophobie. Odile pratique le plus vieux métier du monde avec sa coloc Marie-Luce, rien que le temps de compléter leurs études universitaires. S’assurer d’avoir de quoi financer leurs études, de quoi assumer leur subsistance dans leur bancale maison de Jacola.

“Ou l’anxiété de castration, c’est certain,” rajoutera plus tard Marie-Luce. À deux, elles cumulent deux bacs en sociologie, une demi-mineure en psychologie et trois certificats chacune dans différentes matières. Elles auraient fini depuis longtemps avec des cursus davantage linéaires mais le temps ne semble pas trop leur peser.

Marie-Luce prend une chance d’offrir son derrière à l’homme anxieux mais sans toutefois lui consentir un quelconque rabais sur la somme convenue. Elle est intraitable sur les profits qu’elles partagent, pas de ventes de feu, pas d’escomptes, Odile se considère chanceuse d’avoir une telle partenaire d’affaires.

Il ne veut rien savoir du derrière de Marie-Luce de toutes façons. “Que vos bouches,” dit l’homme. “Nous ne sommes pas venues ici pour dicter les goûts du client,” affirme Odile en descendant lentement sur ses genoux simultanément avec Marie-Luce sur le tapis du salon.

L’homme les arrête aussitôt.

“Ne pourriez-vous pas relever vos cheveux, vous faire des tresses? Ou des lulus, oui des lulus ce serait bien.” Il a besoin de quelque chose pour s’accrocher, dit-il.

Odile craque son cou lentement par en arrière avant de tourner lentement la tête vers Marie-Luce. Marie-Luce déteste les petits scénarios, elle ne s’habitue pas, elle affirme que ses performances sont plus que suffisantes pour la moyenne des ours, au-dessus de toute critique, mieux que tous leurs petits fantasmes à trente sous. Odile est moins farouche à l’idée de se laisser guider, se sentir dirigée comme dans une danse à deux, sans toutefois l’admettre à Marie-Luce. Utile, même, pas besoin de se casser le bicycle à deviner ce que le client désire. Si elle avait à élaborer avec sa partenaire, elle dirait que cela n’a rien à voir avec la crainte de la critique, c’est un genre de transcendance, non?

Les lulus appellent automatiquement le fantasme éculé de l’écolière et Marie-Luce tient mordicus à ce que l’homme ne voie pas leur transformation alors elles partent vers la salle de bain. Odile sépare les cheveux de Marie-Luce en plein centre avec le bout d’une clé, elle se transpose dans la peau de sa mère qui jadis lui enseignait à faire ses lulus ou ses tresses, elle voit ses longs ongles bling-bling violets, elle sent l’odeur d’ammoniac de sa permanente. Avec sa prédisposition à l’alcoolisme, ses pieds plats, sa mère avait trouvé le temps d’apprendre des choses pratiques à sa fille. Sa mère lui avait aussi légué son absence de scrupules par rapport à son vrai métier à elle aussi.

Marie-Luce baptise ce look la panoplie du pédophile : souliers plats, collants mi-cuisse, lulus, jupe courte craquée motif blackwatch, blouse blanche déboutonnée un peu trop bas. Elle ne le dit pas devant le client, évidemment. C’est leur demande la plus fréquente. Marie-Luce très “marketing” déclare toujours qu’elles ont dix-huit ans même si elles étaient dans la mi-vingtaine avancée. Tout cela ne tient qu’au talent de comédienne de toutes façons, poudre aux yeux, voilages évanescents et miroirs enfumés. Dix-huit printemps, c’est ce qu’on trouve de plus jeune dans la catégorie encore légale.

“C’est plus près de l’éphébophilie en réalité, on joue les vieilles adolescentes,” note Marie-Luce. Plusieurs des sales types qu’on traite de pédophiles ne sont en fait que des éphébophiles, des hommes qui fantasment sur les ados. Odile suppose qu’elle n’a aucun souci avec eux. “Ils constituent les trois-quart de nos revenus, autant encaisser, non?”

Lorsqu’elles finissent par s’y mettre, pense Odile, Marie-Luce passe vite par-dessus l’idée de porter des lulus et tout le bazar, elle se soumet généralement sans trop d’hésitation. Les demandes du type sont somme toute très classiques. Mais cela ennuie profondément Marie-Luce. Appellez-moi papa, embrassez-vous toutes les deux, toute cette sorte de merde. Elle trouve le moyen de vivre la chose à distance, elle ferme ses yeux. Elle doit fermer ses yeux. Parfois, Odile a l’impression d’entendre Marie-Luce compter. Elle bouge ses lèvres en faisant des moues comme si elle avait appris le métier dans un bouquin de sexe pour les nuls. Quand ça lui arrive, Odile lui taponne les seins avec conviction rien que pour la ramener sur terre. Oui, c’est juste du pognon, mais ne pourrait-elle pas aimer ça un tout petit peu comme moi, pense alors Odile.

Le type dit, “Allez-vous être prêtes à tout avaler?” et Odile s’arrête. Elle observe la bouche de Marie-Luce fermée bien serrée. Odile connaît bien les réactions de Marie-Luce. Elle affirme qu’elles n’avalent rien même si elle sait qu’Odile le fait. Marie-Luce dit : “On va devoir le finir ailleurs, autrement.” Elle parle sèchement, elle veut paraître la plus forte, diriger les opérations. Odile déteste lorsqu’elle agit de la sorte.

Les deux filles s’y remettent mais il devient évident que le type se concentre maintenant sur Odile et Marie-Luce le sent très bien. Elle tente de se faire pardonner avec un excès de caresses manuelles, des gémissements feints.

Finalement, le type vient dans la bouche d’Odile sans prévenir, l’habitude qui prend le dessus, faut croire.

Il existe des illusionnistes qui avalent de l’eau fraîche avec des grenouilles vivantes dedans, des limaces – à pleins gallons – et les gardent dans leur estomac pour des heures. Ils se sont pratiqués pendant des années pour retenir, contrôler leur respiration, mettre leur digestion sur pause. Ils peuvent les régurgiter sur demande, ils recrachent tout.

Abracadabra, mesdames et messieurs, regardez qui est encore bien vivant!

C’est à se demander si en avalant des tétards on pourrait plus tard cracher des grenouilles de son estomac, comme lorsque les enfants pensent qu’avaler des pépins de melon fait pousser des melons dans leur ventre. Il y a sûrement eu un temps où les hommes pensaient qu’éjaculer en bouche pouvait engrosser une femme. Quelque viking ou cromagnon ou demi-babouin plus brillant que les autres y allait-il pour une salve dans le gosier pour s’éviter d’avoir une bouche de plus à nourrir?

“Ce sera 100 pour moi, 100 pour elle,” dit Marie-Luce à l’homme qui se rhabillait. Ce n’est pas leur tarif le plus cher mais le type n’y avait mis que dix minutes et elles 15 minutes pour enfiler la panoplie, pensait-elle. Il avait usé de beaucoup de théâtralité, des grands gestes pour que Marie-Luce voie bien, pour remettre un beau vingt dollars d’extra à Odile qui avait bien “voulu” avaler son sperme.

Les deux filles de Jacola toujours solidaires ont utilisé le pourboire pour s’offrir du McDonald sur le chemin du retour, belle solidarité.

“Jamais plus pour moi, un taré pareil,” que Marie-Luce répète en mâchouillant ses frites.

“Allez, tu ne te souviendras plus de ce type le jour de tes noces,” répond Odile qui connaissait bien son amie, “tu sais ce qu’on devrait faire maintenant?” enchaîne-t-elle.

“Non.”

Marie-Luce ouvre la gueule le plus grand qu’elle peut pour croquer dans son Big Mac, mâchouille vivement puis avale lentement, elle  s’essuie les commissures des lèvres souillées de mayonnaise jaunâtre du revers de la main.

“Qu’est-ce tu que dirais maintenant d’un bac en histoire de l’art?”

 


La touche “caps lock” était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires.

(Extrait de “Cap lock”)

Odile et Marie-Luce de Jacola est un spin off de Cap lock qu’on peut lire en cliquant sur ce lien : https://leretourduflyingbum.com/2021/04/21/caps-lock/


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Les yeux trépassés

La première jeune fille que j’ai embrassée avait les yeux tellement verts que je pouvais les voir même si je fermais les miens. C’était également la première jeune fille avec laquelle j’ai couché. C’était presqu’une femme, en fait, elle était de plus de dix ans mon aînée. Un soir, elle m’avait emmené voir un curieux phénomène, un visage fantôme sur le mur d’un poulailler industriel, la face géante d’un fermier qui avait l’air enragé, les traits de son visage comme esquissés à grands traits au fusain qui auraient commencé à s’effacer, s’embrouiller dans ce qui aurait pu être un flou artistique. La légende disait qu’aucune sorte de peinture, peu importe le nombre de couches, ne pouvait venir à bout de ce visage, il finissait toujours par transpercer la surface encore et encore.

“C’était qui, ce fermier?” que le lui ai demandé.

“Personne ne le sait.”

Nous avions trespassé, comme disent les chinois, mais nous n’étions pas les premiers.

“Qu’est-ce qui arrive à ceux qui trespassent?”

“Les violateurs seront prosécutés,” avait-elle répliqué en riant.

Une brèche restait découpée en permanence dans la haute clôture de broche peu importe les efforts pour la réparer et finalement, le propriétaire des lieux avait abandonné le projet. La face effrayante était un pélerinage local obligé. La puanteur des poules entassées émettait des vapeurs nauséabondes par les carrés de ventilation, une pleine lune jetait un éclairage blafard sur les structures vieillissantes. Je fixais le portrait géant et j’essayais d’imaginer ces yeux terrifiants en vert mais les seules couleurs qui ressortaient du mur décrépit et gris étaient des lignes couleur rouille qui pendaient bien droites comme des glaçons sous chaque clou planté dans la tôle.

L’été s’est achevé et la belle jeune femme aux yeux verts a signé, elle s’est engagée sur un grand chantier, un barrage hydro-électrique au nord du cinquantième parallèle, comme serveuse dans la cantine des hommes. J’ai aussi quitté la ville mais mon voyage n’avait pas été aussi loin que le sien, j’étais rentré à la maison. Le soir je m’étendais dans mon lit et j’imaginais les paysages grandioses du grand nord québécois qu’elle pouvait admirer à loisir. Je lui écrivais de longues lettres de ma plus belle main, avec mon plus beau Pilot à pointe fine noire, elle me répondait brièvement en se fabricant des cartes postales découpées dans des boîtes de céréale, textes brefs et illisibles par l’encre qui s’infiltrait dans le carton brun poreux et je les déchiffrais du mieux que je pouvais, désespéré, jusqu’à ce qu’elle cesse totalement de se donner la peine de m’écrire.

***

La deuxième fille avec qui j’ai couché avait les yeux noirs et perpétuellement vitreux, le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours. Une gothique avant son temps avec des allures de fainéante et des moues de princesse continuellement frustrée. Étui de guitare accroché au dos en tout temps, elle était auteur-compositeur et chanteuse dans un groupe peu connu aux chansons plutôt noires, style mi-chansonnier, mi-gothique. Étrangement, on aurait pu confondre son public avec un public de country. Difficile de rester fâché contre elle, son départ vers d’autres aventures, vers une ville ou une autre, je connaissais sa condition de perpétuelle nomade. Sa maison était une ville perdue sans poulailler et sans pèlerinage vers un visage fantôme effrayant. Un jour elle m’a écrit, longtemps après nos premiers et seuls ébats mais je n’ai jamais pris le temps de lui répondre ne sachant pas où elle aurait pu être le temps que la lettre voyage vers elle. Un an plus tard, elle m’a écrit à nouveau pour me dire qu’elle avait écrit une chanson à propos de moi. Difficile de croire vraiment une fille avec le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

***

Mon coloc et moi étions partis pour une escapade estivale en auto-stop. Dans une petite ville minière du nord du Manitoba, j’ai aperçu l’affiche à la porte d’un bar. Combien de chances? Nous n’avions pas l’âge légal pour entrer dans un bar, de peu mais tout de même. Heureusement, nous avions de fausses cartes d’identité. Nous avons trespassé, comme disent les chinois. C’est là que j’ai entendu la chanson. Elle a mentionné mon nom, au complet, nom et prénom, lorsqu’elle a présenté la chanson, mais elle ne m’a jamais vu, souriant et l’égo gonflé avec mon coloc à une table isolée au fond de la salle. Les projecteurs étaient dirigés vers elle, nous étions noyés dans la noirceur. Ses yeux vitreux réfléchissaient la lumière des projecteurs en rayons, comme les yeux d’une zombie. Elle n’aurait jamais pu soupçonner ma présence et si elle avait su, aurait-elle quand même mentionné mon nom? Elle aimait toujours garder une distance émotionnelle entre elle et les gens, cette fille au regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

“T’as vu, elle a dit ton nom, c’est à toi qu’elle parle?”

“Non, aucune chance, non.”

***

Les autres après elles ne se distinguaient pas vraiment. Il y a eu des yeux bruns, des yeux bleus, mais jamais d’aussi verts ou d’aussi noirs. Avec le temps, les jeunes filles se sont faites femmes et moi je commençais à me voir aussi comme un homme. Mais toujours, en premier, j’observais leurs yeux, les yeux des jeunes filles qu’elles avaient été. Je faisais des colonnes dans ma tête, une colonne verte et une colonne noire, bien égales.

***

Je vois encore les rivages de la Baie James et des visages dans le noir même lorsque mes yeux sont fermés.

Et j’entends une chanson.


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Le chant des grenouilles

Adéline Rozon avait une façon particulièrement délicieuse de replacer ses lunettes sur son nez, franchement mignonne, un petit ventre rond plein à ras bord de liqueur aux fraises et de Koo-Koo*. La mère de Léon ne voulait plus lui donner la permission d’aller dormir chez elle parce que la mère d’Adéline Rozon était toujours saoule et sa maison sentait toujours la salade aux patates passée date. Adéline dormait dans une rallonge de la maison mobile et le joint qui la reliait à la roulotte n’étant pas très étanche, l’eau s’y infiltrait à chaque ondée laissant une odeur désagréable dans la chambrette. Une fois elle et Léon s’étaient couchés beaucoup trop tard pour des gamins de leur âge, la mère cuvait dans les bras de Morphée, ils avaient soupé aux saucisses à hot dog crues trempées dans de la moutarde en regardant un film à propos de travailleuses du sexe et quelque chose là-dedans avait tourné dans l’estomac de Léon à un point tel qu’il avait dû se concentrer rien que pour continuer à respirer jusqu’au matin. La mère de Léon lui avait dit qu’Adéline était bienvenue en tout temps si elle voulait venir dormir chez eux, si sa mère le lui permettait. Adéline avait plus souvent qu’à son tour profité de l’invitation et ce jour-là, fin de printemps, tout allait bien et les deux comparses se sentaient bien et étaient même devenus héros et héroïne.

Les nuages avaient fui l’Abitibi, le ciel s’était asséché et le grand étang était réduit à l’état d’une vaste flaque de boue brunâtre d’où émergeaient quelques roches rondes dont le vermoulu qui les enveloppait séchait lentement en prenant une triste teinte blanchâtre. Adéline Rozon et Léon avaient ramassé tout ce qui pouvait ressembler à une cuvette. Ils s’étaient précipités vers l’étang desséché juste à temps pour trouver les poches d’œufs collants comme de la gomme balloune qui commençaient à se déshydrater dangereusement dans la végétation mourante. Délicatement, à quatre pattes dans la gadoue, ils soulevaient les poches d’œufs à deux mains pour les transférer doucement dans des chaudières à demi-pleines d’eau qu’ils allaient ensuite transvider dans les cuvettes sous la maison mobile.

Ils étaient alors devenus parents, parents d’une nombreuse famille de grenouilles en devenir.

Une après l’autre, ils soulevaient les poches d’œufs à la hauteur de leurs yeux pour examiner chaque germe en gloussant de dégout, en riant de leurs propres peurs et en plaçant chaque ponte en sécurité sous la maison. Dans leurs esprits juvéniles, il semblait y en avoir des milliers sinon des millions suspendus dans leurs bulles, accrochées aux pieds des quenouilles ou collées aux pierres. Bientôt, les toupets leur collaient au front et on aurait dit qu’ils avaient longuement trempé leurs bras dans la gélatine. Avec grand zèle, ils avaient ramassé jusqu’au dernier œuf pour le mettre à l’abri des prédateurs dans des cuvettes et des cuvettes d’eau propre sous la maison mobile.

Comme s’ils capturaient des étoiles naissantes pour les libérer dans l’eau pure et claire des cuvettes.


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Plus tard cet été là, Adéline Rozon avait cessé de venir dormir chez Léon. Il n’en avait pas pensé grand-chose ni gardé rancune, c’était un de ces étés d’enfance rempli de joies et de jeux où l’insouciance dictait l’agenda. L’été où Les Excentriques avaient commencé à gravir les palmarès avec des traductions de chansons popularisées par les Beach Boys.

L’été suivant, il avait poussé des seins à Adéline Rozon et elle avait toujours son petit ventre bien rond de liqueur aux fraises et de Koo-Koo et elle racontait à qui voulait bien l’entendre être enceinte du beau Réginald, le chanteur des Excentriques. Puis elle était complètement disparue. Léon l’imaginait quelques fois dans cette chambrette humide aux murs tapissés d’images des Excentriques et de photos du beau Réginald Breton, chanteur soliste du groupe, câlinant son bébé imaginaire et Léon espérait sincèrement que la belle Adéline ne s’en portait pas trop mal.

Un jour Léon a demandé à sa mère ce dont elle se rappelait de tout cela. Elle s’était longuement plainte du bruit agaçant des grenouilles particulièrement nombreuses cet été là mais elle se rappelait peu d’Adéline Rozon, pas avec la même force d’émotion que Léon à tout le moins.

Elle se rappelait que Léon et Adéline avaient dansé ensemble tout l’été, inséparables, sur la musique yéyé des Excentriques et de bien d’autres groupes de l’époque, montant le volume au maximum pour enterrer les perpétuels appels à l’amour des grenouilles.


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Les Excentriques, originaires de Val d’Or en Abitibi, furent l’un des groupes les plus populaires de l’ère yéyé au Québec.

Trois signes que la fin du monde est (probablement déjà) arrivée.

1.

Pour un instant, j’ai réellement cru que l’indépendance était en train de se faire. Les gens couraient en tous sens par les rues. Des missiles, dirigés et mis à feu par des ontariens bien camouflés et invisibles ont fait disparaître deux pâtés de maison à Longueuil. Les arbres se désintègrent à Loretteville. Les anges sur les nuages chantent enfin pour nous. Quand les hommes vivront d’amour

Les familles, les amis, de parfaits étrangers se sautent dans les bras les uns des autres sans égard aux odeurs corporelles, à la grosseur des comptes en banque ou à la couleur de l’impôt. Les banquiers enlacent les vidangeurs. Les agents de voyage font les valises des anglais. Les enfants sautent dans les bras des meurtriers et moi je m’agrippe à toi. Tu n’étais même pas là, mais nous étions si proches jadis, je ne savais plus à qui étaient tous ces cheveux. Ils sentent tous pareil.

Tous les deux, on pourrait se créer des ailes à partir de vieux rideaux et de la gaze. Je pourrais te répéter ad nauseam  “dlagaze, dlagaze, dlagaze” jusqu’à ce que ce mot ne veuille plus rien dire. Si tout se mettait à bien aller, tour à tour nous nous couserions ces ailes sur les omoplates, on s’envolerait, pas très haut bien sûr, on atterrirait sans trop de difficultés, on s’envolerait encore.

Aujourd’hui je réalise l’ampleur de ma bêtise. Il n’y a pas d’indépendance qui se fait, qui ne se fera jamais de notre vivant du moins. Seulement voilà, il me manque cruellement une chaussure. J’ai passé des jours et nuits à l’enlever puis à la remettre, toujours la même, et les choses n’ont pas fini comme je l’aurais espéré. Je ne sais plus où elle est ni ce que sera ma vie maintenant, chaussé d’un seul pied.


2.

J’étais confiné, sans emploi, incapable de structurer mon emploi du temps. J’aurais bien voulu reprendre le voyage astral, la méditation transcendentale, mais mon esprit était un peu rouillé. Il s’est scindé en deux sans prévenir et chaque partie s’est précipitée sur deux chiens différents. Mon esprit a toujours eu l’esprit tordu, jamais scindé. L’une moitié sur un sale bâtard jaune et l’autre, sur un beau petit chien de madame, de maison, propret et bien éduqué.

Comme chien de maison, j’ai ressenti de l’amour comme jamais auparavant dans ma chienne de vie, je suivais, j’obéissais, je m’écroulais sur le dos comme une pétale tombée au sol, les quatre fers en l’air et des doigts agiles parcouraient mon abdomen délicatement comme la lumière sur les pétales de rose. Je me laissais enfiler le collier, je mangeais ce que la madame mangeait, seulement dans un petit bol par terre.

Comme sale petit bâtard jaune, je vagabondais. On m’associait bientôt à telle ou telle ruelle, tel ou tel autre bâtard comme moi. Je terrorisais plusieurs bêtes, écureuils, chats et rongeurs. Je suivais les odeurs. Je pistais, je traquais. J’ai traqué un autre bâtard, je l’ai baisé. Je sentais ma bonne conscience se dissoudre. J’ai suivi un sans-abri et je le considérais comme un membre de ma meute, aucun de nous n’était vraiment l’alpha, aucun de nous n’était vraiment un chien. Nous étions la neige et la pluie, nous urinions sur les édifices de cette ville érigés comme des pierres tombales remplies de fantômes, à l’effigie de personne.

Mais encore, un jour le sale bâtard jaune a croisé le beau petit chien de maison de madame et l’a baisé lui aussi. Cela semblait la chose la plus naturelle à faire, toutefois singulière à réaliser, me baiser moi-même. C’était comme plonger en moi, descendre les marches d’une piscine où l’eau était à la même température que l’air. Mais lorsque la madame nous a surpris, elle m’a frappé à grands coups de balai et les chiens se sont séparés et mon esprit est redevenu un, le mien.

Avez-vous déjà vu une chose pareille? Un endroit où deux chiens si vivement attirés l’un vers l’autre s’accouplent enfin mais tout se produit si brièvement et se termine de façon si violente que vous êtes certains que cela n’aura même pas un peu compté pour elle? 


3.

Je n’arrête pas de penser pour moi-même que je serais sorti d’ici en un rien de temps si je me dirigeais droit vers la porte mais je me retrouve constamment dans une pièce ou une autre. Je ne suis même pas certain si je suis encore dans ma propre maison. Jamais je n’aurais peint un mur vert pomme, jamais je n’aurais fait rembourrer un divan avec du velours bleu royal. Je n’arrête pas de croiser des gens que je n’ai jamais croisés auparavant. Certaines disent être ma tante, se promènent flambant nues en sirotant des thés gingembre-citron. Une qui affirme être ma sœur, je n’ai jamais eu de sœur, mais elle tient un pistolet chargé braqué sur moi, cette sœur-là.

Des lettres arrivent continuellement, adressées à des gens qui n’habitent pas ici. Ou qui ne se sont pas installées encore. J’aime bien observer ces missives passer par la craque du passe-lettres et échoir sur la mosaïque du vestibule. Elles me rappellent que cette maison n’est qu’une sorte de halte, temporairement envahie par des étrangers. Aujourd’hui, un huissier est venu déposer un mandat d’arrestation pour une personne que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. De bonnes chances que cette personne en cavale soit loin d’ici maintenant.

Tout de même j’ai composé le numéro sur les documents et je me suis livré moi-même, j’ai attendu que le panier à salade vienne me cueillir sur le balcon, je voulais tellement partir d’ici, l’occasion de ma vie qui se présentait à moi.

Au poste de police, un homme en uniforme m’a longuement questionné sur ma compréhension de la loi, sur ma santé mentale, mon nom, toute cette sorte de choses. J’ai répondu du mieux que je pouvais considérant ma connaissance limitée du dossier. Il m’a demandé, “Comprenez-vous bien l’ampleur de votre crime?” Il affirmait que les lois sont là pour une raison. J’ai pensé à toutes les fois où j’ai enfreint impunément une loi ou une autre. J’ai pensé à tous ces autres actes que j’ai commis sans enfreindre la moindre loi et qui m’ont valu d’être puni quand même. Dans la cellule, un homme plutôt singulier m’a longuement dévisagé avant d’affirmer n’avoir rien fait lui-même mais il avouait me reconnaître. Il m’a dit “Je vous reconnais, vous.” Puis, “À bien y penser, non, je ne vous connais pas.”

Quand l’homme en uniforme est revenu, je suis redevenu un homme libre. Il m’a conduit hors du poste de police, m’a supplié de ne pas me mêler aux gens dehors, les gens sont une telle source de confusion parfois, m’a-t-il dit. Il m’a tendu la carte d’affaire d’un psychanalyste local en me disant au revoir.

Mais l’adresse sur la carte était la mienne. Comment ai-je pu me retrouver dans cette maison? Comment ai-je pu m’en enfuir si facilement?


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Bonus ! En prime, un petit poème.

 

Nouvel an en Tchéchoslosomnie


Quelle admirable odyssée

Que de grandes choses à faire

Les bilans des bilans laissés en plan

Des listes de merveilles à réaliser

Des listes de listes reclassées à hue et à dia

De basses résolutions en haute définition

Les images à se faire et se rejouer

Une pièce en huit actes

Un décor de vaudeville

Mais gare à l’ambition

Déception garantie si ô pure folie

Dans les brumes de la Tchéchoslosomnie

On tentait de réinventer la roue

Et réaliser les yeux grand ouverts

Que l’utopie rarement engendre

La force d’aboutir.


FB

 

Oublie ça, Léon.

 

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Toutes les commodes, tous les placards. Sous les lits. -Impossible de retrouver mon maillot, pensait Léon frustré mais calme. –Mes sandales non plus. Oublie le maillot, Léon, nous sommes en janvier. Le maillot et les sandales. Oublie ces gens, oublie cet endroit. Oublie la côte, le paysage comme une huile sur canevas et les herbes sur les dunes tirées à grands traits de pinceau, les goélands en rase-mottes sur les vagues bleu-vert de l’Atlantique.

Oublie le ratisseur qui filtre tout ce sable à la recherche de son trésor, le couple, probablement en lune de miel, qui marche chaussures à la main à la limite de l’écume, le garçon qui creuse les douves autour de son château à tourelles en créneaux qui s’effrite lentement sous la force tranquille de l’eau, la fillette qui cueille galets et coquillages comme on cueille les roses.

Oublie ton condo plein de p’tits vieux comme toi, oublie la longue marche pour voir clair dans tes pensées. Oublie comment quatre virages à droite te ramèneront à la case départ, comment tu as dérivé, passé devant les maisons recouvertes de vinyle qui imite mal le bois, des lots vacants, des devantures de commerce – une boucherie, une pharmacie, un salon de barbier qui s’appelle Chez Bob et où, peut-être, tu t’es jadis fait couper les cheveux, fait raser la barbe. Où tu as peut-être un jour discuté de sport, de politique, de femme, de météo, du bout de la gueule, sans trop t’étendre sur chaque sujet. Oublie Chez Bob, Léon.

Je m’attache très facilement, pense Léon. Mais que le diable l’emporte, que le diable emporte Chez Bob.

Oublie les gens que tu as croisés, Léon, comme ceux que tu n’as jamais croisés. Oublie Raoul, ce bon ami qui ne t’a jamais remis ce livre emprunté un jour. Ou était-ce un DVD? Oublie le DVD, Léon. Oublie le livre. Oublie tes parents depuis longtemps disparus, oublie ta sœur que tu n’as jamais connue, oublie les bébés nés bleus. Oublie ta douce, Éveline.

Merde.

Adéline, c’est Adéline son prénom mais tu l’as toujours appelée ton ange. Oublie ton ange, Léon. Oublie Adéline. Oublie comment elle cherche toujours ta main le soir sous les céphéides, dans la balançoire, malgré les années, comment elle entrelace ses doigts dans les tiens, comment elle ferme ses yeux pour murmurer un air familier – quel air familier? – un air doux et apaisant comme une berceuse.

Oublie tes fils – Georges et Henri? Oui, Georges et Henri. Oublie-les, leurs conjointes, leurs enfants – tes petits-enfants. Oublie tous ces gens, Léon.

Oublie 1957, oublie 1965, oublie 2021, oublie la nouvelle année 2202? 2220? 2002?

Oublie-toi toi-même, Léon, oublie ton esprit cartésien à cette étape de ta vie (a) qui se retrouve sur un autre point (b) incapable de résoudre le problème faute de temps (t), question de distance (d) ou à cause d’une variable imprévue (x).

Oublie x, le temps n’est plus à se revancher contrit contre x.

Oublie le médecin, sicaire ou assassin, sa salle d’examen – plancher de tuiles blanches, murs blancs, espace blanc, blanc de mémoire.

Oublie les questions : Qu’avez-vous mangé ce midi? Qu’avez-vous fait le week-end dernier? Le week-end d’avant? Oublie le diagnostic, Léon, probablement l’Alzheimer.

Probablement? Oublie probablement, Léon.

Oublie ceci : plus tu essaies d’oublier, plus tu te souviens. Alors oublie tout. Toute cette sorte de choses. Oublie sur-le-champ cet endroit même – l’ombre des dunes qui s’allonge lentement vers la mer, toutes ces mouettes alignées dans le sable dans un drôle de garde-à-vous le bec sous une aile, oublie ces mouettes, Léon, le château du garçon vaincu par le revif de la vague et la froide caresse de l’écume sur ses ruines humides et aplaties.

Oublie ton oeil d’artiste, Léon, celui qui scrute de chaque côté de l’horizon, celui qui cherche dans la perspective sans fin tous les points de fuite imaginables.

Oublie tout ça, Léon.

 


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Texte soumis à l’agenda ironique de janvier qui se tient chez Lyssamara. Ici :

Lyssamara

Les parties en gras sont les mots imposés par le thème.

En en-tête, extrait du Café de la plage, Régis Franc

Noël confiné (prise 2)

Dans le mot Noël, allez savoir comment, se cache toujours le mot enfance. J’ai cependant très peu de souvenirs bien vifs de mes Noël d’enfant, je n’ai peut-être pas été enfant assez longtemps. Cette fois où le vent et la pluie s’étaient abattus sur l’Abitibi et que les pauvres madames et les monsieurs en perdaient leurs chapeaux au sortir de la messe de minuit ou se ramassaient le cul à l’eau les quatre fers en l’air. Cette fois où ma tante Colombe avait aménagé le sous-sol de notre maison pour y tenir un vrai dépouillement de sapin. Alain, un de mes grands frères, m’avait offert un bel hélicoptère téléguidé, attaché à une grande tige fixée à une base et qui tournait alentour en montant et en descendant. En me chamaillant avec mon frère Marc, j’étais tombé les fesses sur l’installation qui n’a jamais plus fonctionné par la suite. Des grandes marches dans les rues de Bourlamaque avec Jocelyne, pour faire passer le temps avant minuit, pour voir toutes les maisons décorées et illuminées. D’autres Noël chez les tantes, dans des maisons de bois rond, maisons de mineurs, dans des trois-et-demi bondés où les enfants empilés dans un coin jouaient au bingo pour gagner des pacotilles. Il manquera toujours à mes souvenirs les figures paternelles et maternelles, témoins et piliers de toute enfance digne de ce nom, personnages de Noël aussi indispensables aux enfants que ceux de la crèche le sont au petit Jésus.

***

Voici venu le temps de remercier mon très cher lectorat disséminé dans toute la francophonie mondiale, l’Europe et l’Afrique, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, Angleterre et Irlande, en Finlande, au Brésil, aussi loin qu’en Chine. Merci pour votre fidélité et vos beaux mots.

Malgré ce grand cycle de la vie terrestre qui s’abat sur nous, marqué par les pandémies et l’isolement, même seuls, vivez en paix, soyeux heureux, gardez le courage.

Je vous partage finalement ces superbes mots empruntés à un ami d’outre-mer :

Car s’il n’y avait qu’un vœu vraiment à formuler pour ce nouveau cycle de l’univers, ce serait que tout à chacun retrouve son propre enfant secret comme je ressens parfois le mien. – Patrick Blanchon


 

Flying Bum

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Du Québec, une magnifique chanson de Claude Gauthier, interprétée par Robert Charlebois :

Le feu, la roue, la pipe.

(une soirée comme tant d’autres au Walmart)

Les roues du panier sculptent des lignes noires dans la neige qui recouvre le stationnement du Walmart puis une seule roue commence à faire à sa tête et détruit complètement ce qui aurait été, dans un monde parfait, une très jolie symétrie de lignes noires sur le tapis de neige blanche. La mère d’Adéline suit loin derrière elle. Emmitouflée dans son paletot rose et la tête enveloppée dans un foulard aux couleurs de l’arc-en-ciel elle avait parfaitement l’air d’une licorne, tant et aussi longtemps qu’une licorne puisse peser deux cent cinquante livres, marcher et jouer à Candy Crush sur son cellulaire en même temps.

Un bon deux cent dollars de céréales sucrées, de pizzas-pochettes, de lasagnes surgelées, de chips au vinaigre, un emballage jumbo de papier-cul et une caisse de Mountain Dew. Les sacs bleus de Walmart claquent au vent. Adéline donne une bonne poussée au panier, saute les deux pieds sur son rebord, et se paie une chevauchée jusqu’à ce que le panier dérape misérablement.

La voiture est dans le fond du fond du stationnement, toute seule. Avant que le père d’Adéline ne perde son permis de conduire, sa mère lui confiait toujours les manœuvres de stationnement. Ils changeaient de place – elle sortait faire le tour de la voiture pendant que lui se tortillait le fessier sur la banquette pour rejoindre le volant – et il stationnait la voiture pour elle comme il l’avait toujours fait. Sans lui, elle devait trouver un espace vacant, entouré d’espaces vacants.

Les gens s’esclaffaient toujours à propos de la ressemblance hallucinante entre Adéline et sa mère. Sa mère toute chiée, disaient les uns, sa mère tout crachée, disaient les autres. Comme l’histoire du bon dieu qui a créé un homme à sa parfaite ressemblance en crachant abondamment sur une poignée de terre pour en faire une sorte de pâte à modeler, ce qui est une chose totalement stupide à faire si vous êtes un dieu. “Comme, check le dégât, dieu, de la bouette et du crachat partout.”

L’idée, pensait Adéline, c’est que sa mère représentait sa destinée. Les filles grandissent et finissent toujours par ressembler à leurs mères un jour ou l’autre. De toute évidence, pensait Adéline, la future moi sera une licorne, une femme vulgaire qui se dandine le fessier dans un legging rose ou mauve, il sera inscrit sur mon cul en belle lettres brodées : Pink, ou Bienvenue ou Pute, dans le Walmart où elle achèterait de la grocerie bas de gamme pour une espèce de bon à rien de conjoint et leurs enfants qu’ils aimeraient tellement, à en chier des pets d’amour foireux dans leurs culottes.

D’un bon cinquante pieds de distance, sa mère déverrouille le coffre de la voiture avec sa clé électronique. Lorsqu’Adéline en a fini de vider le panier dans le coffre, elle pointe le nez du panier vers l’ilot et le chevauche encore une fois se donnant des poussées d’un seul pied. Elle croise sa mère en chemin et lui fait des saluts de la main comme les reines dans les parades mais sa mère ne la voit pas. Toujours sur son Candy Crush.

Supposément, les paniers d’épicerie ont des sortes de laisses invisibles. Si vous les éloignez trop du Walmart, si vous sortez du stationnement, les roues se barrent automatiquement. Son prof de sciences, Gérald Labesse un français de France, affirme que les innovations technologiques résolvent des problèmes que nous ne savions même pas avoir. Un problème? Besoin d’une solution? Clignez des yeux, rouvrez-les, la v’là!  Ou comme le dit Labesse : Voilà!

Le problème avec la plus vieille invention (la roue) est maintenant résolu avec les progrès de la science (des sortes de laisses à panier d’épicerie électromagnétiques). À moins, pense Adéline, que la plus vieille invention ne soit le feu, ce qui serait plus logique selon elle. Elle ne se rappelait plus vraiment, elle jurait avoir entendu les deux versions.

Probablement que le feu est venu avant la roue.

Mais encore, pensez-y bien. Si la prostitution est supposée être le plus vieux métier du monde, alors la première invention se doit d’être l’argent. Même si c’est de l’argent primitif comme des coquillages spéciaux ou des boules d’argile aplaties. Mais si le feu était la première invention, alors la fabrication d’un feu devrait être le premier métier. Pas donné à tout le monde d’allumer un feu, au début, mais tout le monde et sa sœur peuvent se prostituer. Facile. Ou alors le feu serait la première monnaie d’échange. Genre, tu allumes un petit feu, tu allumes une torche avec et tu pars à la recherche d’une prostituée. Heille, je te donne mon bâton de feu si tu me suces bien la bite. C’est longtemps après que les humains ont réalisé que le feu était bien pratique pour les barbecues en famille et les feux de camp dans les campings. Pendant des millions d’années le feu n’avait été bon que pour obtenir une bonne pipe.

À moins que la roue ne soit venue en premier. Merde.

***

Dans la voiture, elles se vident les poches sur les cuisses. La pile d’Adéline était constituée de tubes de baume à lèvres, un masque aux algues de mer, un mascarat bleu, des Skittles saveur tropicale et une bouteille de 2 onces de supplément énergétique à la saveur de limonade. De sa sacoche fripée qui avait l’air d’une vieille poche, sa mère extirpe un chargeur à téléphone neuf dans sa boîte et son propre sac de Skittles.

“C’est moi qui gagne,” glousse Adéline.

Pantoute,” réplique la mère pointant son chargeur au visage d’Adéline comme un crucifix. “Ça vaut trente piastres, ça!”

Adéline compte sur ses doigts un moment.

“C’est une nulle alors, les baumes valent deux piastres chaque, le mascarat dix-huit, les Skittles sont, genre, une piastre et demi chaque, le masque dix piastres, le supplément trois quatre-vingt-dix-neuf.”

Le chargeur est fait pour un tout autre modèle de téléphone que le sien, mais la mère refuse d’y croire. Elle essaie de planter la prise du téléphone de tous les angles possibles et impossibles. Tout à fait probable que les vols à l’étalage sont venus les premiers, première invention, même avant l’invention de la propriété privée, pense alors Adéline.

“Oh shit,” dit-elle, “Pis ça.” De son manteau, Adéline extirpe une belle paire de lunettes fumées griffées, puis elle les met. “C’est certain que je gagne avec ça!”

Sa mère s’allume une longue et fine cigarette et range le reste du paquet dans le vide-poches de la console là où elle accumule de la petite monnaie.

“OK d’abord, t’as gagné, j’ai perdu.”

“Alors, laisse-moi conduire,” propose Adéline.

“Non, pas question.”

“Mais tu l’avais dit, c’était ça l’enjeu.”

“J’ai dit non.”

“Papa me laissait conduire, lui.”

“M’en fous,” dit la mère. Elle baisse la fenêtre juste assez pour laisser sortir la fumée de sa cigarette. “T’as rien que quatorze ans et ton père, c’est un idiot qui a perdu son permis à force de se promener saoul.”

“Tant pis.” Adéline lui vole une cigarette, l’allume, en prend une grande bouffée et laisse sortir la fumée par ses narines.

Lorsqu’elle bouge, son manteau rose bon marché fait le même son que son petit frère en couches qui se dandine, elle tente d’attraper la main d’Adéline mais ses bras sont trop courts. Adéline s’écrase contre la portière le plus possible de sorte que sa mère ne puisse lui attraper le bras ou lui foutre une baffe.

“Éteins ça tout de suite, niaise-moi pas.”

“Je ne te niaise pas, ou je conduis ou je fume, c’est clair?”

Adéline a gagné, sa mère le réalise très bien. Mais Adéline sait très bien qu’elle ne la laissera pas savourer sa victoire en bonne et due forme. Elle sait aussi qu’elle doit se faire à l’idée de perdre les petites batailles insignifiantes pour viser à plus long terme.

“Y’a rien que les petites faiseuses de pipes qui portent des lunettes fumées le soir,” dit la mère, par dépit davantage que par vengeance.

Adéline ne lui répond pas ce qu’elle avait vraiment envie de lui répondre parce qu’elle savait que ça impliquait que sa mère stoppe la voiture, traverse de son côté, ouvre la portière, la tire dehors par les tresses et lui en foute toute une devant tout le monde. Et ça n’en finirait plus de finir.

À la place, Adéline attend patiemment qu’elle prenne la bretelle d’autoroute et s’insère dans les voies trop rapides et trop achalandées pour s’arrêter.

“Alors je pense bien que je suis la plus grande suceuse de bites en ville . . .” lui lance une Adéline frondeuse, en agitant son poing fermé devant sa bouche et en poussant sa langue contre sa joue pour faire une bosse.

“. . . qu’est-ce tu veux, j’ai appris de la meilleure.”


Flying Bum

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Cervelle-o-matic

L’endroit ne paie pas de mine. Un ancien lave-auto à la main dans un quartier en manque d’amour ou en mal d’urbanistes et certainement d’un peu d’éclairage urbain le soir venu. J’attends debout dans la queue sur l’étroit rebord de ciment qui longe le derrière des bâtisses dans la ruelle, comme on attendrait pour une soupe populaire. Bien qu’à première vue cela ressemble à la liste d’attente pour être reçu en enfer en bonne et due forme, on a droit à chacun un beigne en attendant de pénétrer tour à tour dans la clinique secrète qui utilise des laveuses à pression pour décrasser les cervelles comme la mienne, cervelles avec d’exécrables synapses déconnectées en burn-out et en sévère manque d’un nouveau départ, d’une bonne douche froide. La clinique demeure secrète parce que la méthode du lavage sous pression de la cervelle manque encore à ce jour d’une bonne base de justification scientifique et de reconnaissance légale, parce qu’elle utilise des laveuses sous pression vraisemblablement volées à des entrepreneurs en lavage de terrasses et balcons, les toubibs et leurs assistantes ont l’air tout droit sortis de la taverne du port, et surtout parce que les cervelles sont des choses bien délicates et ne sauraient être soumises à de fortes pressions d’eau froide, à moins qu’il n’y ait urgence, bien sûr.

Si nécessaire, je jurerais bien, la main droite sur le coeur, devant dix hommes en complet-cravate, de l’existence de ma propre urgence interne. Messieurs, messieurs, messieurs, écoutez-moi bien. À l’exception de quelques vieux souvenirs et de certaines habiletés particulières qui, tenaces, s’accrochent à ma cervelle, tout ce qu’il reste dedans ce sont de vieilles publicités de voyage dans les Antilles avec Dominique Michel en bikini et sa brosse à dents pour unique bagage, des buffets à volonté dignes des plus grands goinfres et des outre-mangeurs anonymes excités, des rangées bien droites de chaises de plage blanches et bleues, des boulettes et des boulettes de hamburger et autres viandes provenant des cadavres de moult espèces animales, le regard perdu dans l’océan émeraude pendant que le soleil des tropiques cultive sur ma peau le plus joli des cancers dermatologiques. C’est l’hiver, calvaire.

Je suis bien préparé, j’y ai mis le temps. J’ai apporté un imper jaune avec pantalon assorti, mes bottes de caoutchouc, et j’ai tapé mon historique médical sur Words et j’en ai mis une copie sur mon portable au cas où les formulaires d’admission se feraient un brin tatillons, voici :

Naissance : Ma mère se tenait le ventre à deux mains tentant péniblement de passer de la cuisine à sa chambre à coucher et elle était tellement écoeurée – j’étais le cinquième et souhaitait-elle ardemment, son dernier – qu’elle est tombée sur ses genoux et s’est mise à vomir et je suis né précisément là, pendant qu’elle s’accroupissait et qu’elle forçait pour vomir. Près d’elle, sa sœur qui répétait ad nauseam, ébaubie, je ne savais pas que tu étais SI enceinte que ça. Moi non plus, disait ma mère, tout en essuyant son petit déjeuner de mon abdomen avec son tablier. Elle m’a installé dans un tiroir de sa commode en improvisant ma crèche et aussi une berceuse à propos de comment elle ne voulait plus d’enfants, de ne pas m’avoir moi mais qu’elle aimait tout de même mon expression niaise et indifférente et mon incapacité à questionner les paroles de sa chanson. Ma mère n’allaitait pas. Son corps ne voulait pas comme je n’étais qu’une espèce d’excroissance improvisée davantage qu’une chose attendue. Elle laissait tremper des morceaux de légumes crus dans du lait de vache avant de me présenter le biberon de lait ainsi fortifié. Avant ma troisième année, elle est décédée.

Enfance : Quelques conjonctivites, peu de fièvres et de démangeaisons. Beaucoup de taches de rousseur, surtout l’été ou lorsque j’abuse des légumes crus, une manie qui me vient on ne sait d’où.

Première fracture : À sept ans, après la mort de ma mère, lorsqu’une fille m’avait donné un bracelet de voeux. On accrochait une breloque pour chaque nouveau vœu. L’os de mon poignet s’est rompu sous le poids des breloques.

Première grosse tête : À 12 ans, je me suis réveillé les yeux croches. On m’a dit d’aller me recoucher et recommencer. Pas fonctionné. J’ai dessiné un œil sur mon patch de pirate. Mon œil s’est replacé en quelques jours mais crochit à nouveau chaque fois que la fatigue est trop grande.

Puberté : tardive, puis longue et fastidieuse.

Infections : yeux, orteils, vessie, et mon futur au complet.

Autres antécédents familiaux : laisser tout traîner, brailler en passant l’aspirateur, quelques tocs, diverticulites. 

Historique sexuel : inégal mais glorieusement infructueux. 

***

Lorsque la dame de la clinique qui portait des lunettes de protection bon marché et un sarrau de garagiste m’a tendu le formulaire d’admission, j’ai bien vu qu’ils ne s’attendaient pas à autant de détails. Tellement clinique et littéral – pas de cases à cocher pour “historique des vomissements en avion” ou “symptôme de vœux excessifs pendant l’enfance associé à la déception chronique” ou encore “érections semi-rigides par moments”– seulement quelques bêtes allergies à cocher et la promesse de leur verser 300 dollars dont j’avais grandement besoin pour le loyer, la nourriture et du rince-bouche extra puissant.

Ça y est, je m’en vais. Je tourne les talons. Une organisation qui opère sèchement avec un formulaire qui ne compte que quelques froides cases à cocher n’aura sûrement au bout du compte qu’une pression d’eau de la force d’une pissette d’enfant à lancer sur ma cervelle déglinguée. Ils ne pourront jamais atteindre la pression d’eau froide dont ma cervelle a besoin pour son nouveau départ. Il me faut quelque chose comme la force d’un boyau d’incendie. La pire chose serait de ne jamais atteindre le soulagement espéré, j’imagine à peine ma déception de voir alors disparaître mon 300 dollars avec mon nouveau départ. J’imagine qu’avec une faible pression d’eau, je ne serais jamais précipité à nouveau jusqu’aux plages du sud, une nouvelle plage où tout deviendrait possible et je me sentirais comme dans la publicité de croisière dans les Caraïbes lorsqu’une dame en robe rouge écourtichée collée à la peau grimpe sensuellement sur la scène du karaoké – je ne sais pas pourquoi j’adore le karaoké – attrape le microphone, puis se retourne vers la foule souriant d’un large ratelier de dents blanches et droites comme si tous ces gens à bord n’étaient venus que pour l’entendre performer cette plutôt banale ballade qui raconte ce que son coeur meurtri désire le plus au monde sans jamais l’obtenir vraiment.

Chanceuse.


Flying Bum

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Un Noël mauve

Contribution à l’agenda ironique qui loge chez mon ami Patrick Blanchon.

 

En ce mois de décembre 1957, la saison froide avait pris tout son temps et très peu de neige était tombée sur le village minier de Bourlamaque, fait plutôt rare dans cette région aux hivers particulièrement rigoureux. Diane Thomas habitait une de ces petites maisonnettes de bois rond de la rue Perreault à l’ombre du grand shaft de la mine Lamaque, protégée des vents d’hiver par une rangée de conifères. Le statut de contremaître de son père valait à leur famille une maison un peu plus grande et luxueuse que celles réservées aux simples mineurs et elle était flanquée de beaux trottoirs de bois entretenus à l’année par la mine. Cela provoquait hélas trop souvent la moquerie des copines de Diane qui l’appelaient ironiquement la princesse de Lamaque. Jalousie mesquine de filles.

C’était la veille de Noël et toute la maisonnée se préparait à recevoir la famille pour le grand réveillon après la messe de minuit. Les yeux bourrés d’étincelles, la fébrilité particulière de Diane s’expliquait tout autrement; elle anticipait nerveusement le rendez-vous le plus exaltant de sa courte vie. Ce soir, le beau Blaise Higgins devait venir la voir à 7 heures pour la surprendre, croyait-elle, avec la grande demande. Le genou au sol et présentant un petit écrin tout blanc de la bijouterie Baribeau, Blaise lui demanderait de l’épouser, elle le savait, elle en était convaincue.

Entre deux chansons de Noël, la radio jouait le succès de l’heure, Diana, et en toute naïveté Diane prenait les paroles de Paul Anka à son compte et voyait là un présage heureux qui venait confirmer son rêve de jeune fille. Quand Paul Anka rangea finalement son micro et que l’animateur de CKVD-Val d’Or précisa de sa belle voix radiophonique qu’il était sept heures quinze, le coeur de Diane faillit flancher. Blaise n’est jamais en retard, pensa-t-elle. Que se passait-il donc? Cela prouvait-il que la fameuse rumeur était fondée? Des langues sales racontaient avoir vu Blaise Higgins embrassant langoureusement la pulpeuse Paula Gingras dans sa rutilante Thunderbird mauve, bien à l’abri des regards, sur le sentier qui monte vers la Côte de 100 pieds au bout de la rue Allard. Et la Paula en connaissait tout un rayon dans cette sorte de choses inavouables.

Sinon, pourquoi Blaise serait-il en retard?

Diane faisait nerveusement les cent pas dans sa chambrette, vêtue de sa plus belle robe, celle que sa mère avait fait venir du catalogue Simpson’s-Sears. À fleurs mauves et blanches, bordée de dentelle et au délicat corsage lacé. Celle que Blaise préférait. Celle qu’elle portait fièrement lorsqu’il l’avait conduite la première fois au Stanley Quick Lunch avant de l’emmener au Strand pour y voir Elvis Presley et Lizabeth Scott s’acoquiner dans Loving You.

Loving You. . . un autre signe indéniable, se disait-elle.

Marco et Loulou, ses deux petits frères, ridiculement endimanchés, couraient comme des poules pas de tête partout dans la maison, survoltés par tous ces cadeaux sous le sapin, ces odeurs divines de dinde et de ragoût qui s’échappaient de la cuisine et tous ces plats de bonbons encore interdits de toucher au centre de la table du grand salon que les gamins dévoraient de leurs yeux écarquillés, enfin le jeûne de l’Avent achevait. Patience, pensaient-ils, sinon les oranges dans leurs bas de Noël risquaient de se transformer en charbon. Diane perdit patience avec eux plus d’une fois, préoccupée qu’elle était à essayer d’entendre et de courir à la fenêtre chaque fois qu’une voiture descendait la rue Perreault, comme toutes les autres fois que Blaise était venu pour la voir.

Plus tôt cet après-midi là, Blaise avait sorti fièrement la Thunderbird mauve du garage de son père, il l’avait frottée avec zèle en-dedans comme en-dehors et vers six heures trente il prenait la route. Son coeur battait la chamade, sa tête était définitivement ailleurs et ses pensées virevoltaient dans tous les sens.

Brutal retour sur terre vers sept heures moins vingt.

Blaise faisait zigzaguer la Thunderbird mauve pour éviter un chat qui appartenait à la veuve Saint-Amant qui gérait le commerce en gros de son défunt mari et qui chantait dans la chorale de l’église Saint-Joseph aux côtés de Yolande Beaudoin, la bossue, dont elle était secrètement amoureuse depuis la neuvième année. La Thunderbird mauve avait quitté la route, les moyeux en déroute, et n’avait fait qu’une bouchée d’une clôture de perches de cèdre. La voiture glissait doucement le nez devant sur une pente.

Rien n’allait plus et Diane voyait passer dans sa petite tête affolée, comme en vrai, les images de son beau Blaise embrassant lascivement la Gingras tout en prospectant maladroitement ses excitantes rondeurs blanches sur le siège de la Thunderbird mauve. Elle se jeta pesamment sur son lit, face dans l’oreiller et au diable la poudre à joues, le toupet scotché et la belle boule de cheveux savamment crêpés sur sa nuque. Elle braillait sa vie à grands flots. Ses sanglots désespérés retentissaient dans toute la maison.  Sa jeune vie venait définitivement de se terminer là, maintenant, dans cette chambrette, à la veille de Noël, l’image du sourire baveux de Paula Gingras qui obsédait ses pensées.

L’hiver n’avait pas encore eu toute la force nécessaire pour offrir un bon couvert de glace à la rivière Thompson. L’eau glaciale qui s’infiltrait dans la Thunderbird mauve par le pare-brise fissuré ramenait lentement Blaise à la conscience. Pris de stupeur et handicapé par un froid paralysant, il s’acharnait frénétiquement sur la poignée mais la longue portière restait immuable sous la pression de l’eau. L’eau atteignit rapidement son menton. Comme Blaise prenait ce qu’il pensait bien être son dernier respir, une puissante et réconfortante chaleur vint envahir son corps engourdi et il vit apparaître devant ses yeux ébaubis, dans une céleste auréole de lumière blanche, le doux visage et le beau sourire de Diane, illuminée de ravissement lorsque lui, genou au sol, sortait de la poche de son veston le petit écrin blanc de la bijouterie Baribeau.

 

La neige qui n’était toujours pas venue déposer sa blanche couverture sur le paysage d’Abitibi et un ciel sans lune ni étoiles donnaient à cette nuit de Noël un éclairage particulièrement sombre. À l’église, on se préparait lentement à l’introït au son des grelots des carrioles qui tintinnabulaient en apportant les familles à la messe.

 

Tout doucement, sans faire le moindre son, les ailes mauves de la rutilante Thunderbird disparurent les dernières dans les eaux noires de la rivière Thompson.

 


Flying Bum

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Petit papa Noël, quand est-ce tu ramènes ton cul, calvaire?

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, dans les repousses anarchiques des terres abandonnées par les premiers colons découragés, pas de numéro, pas de nom, tout juste 7 milles d’asphalte pleine de craques où poussent sans gêne le foin et moult mauvaises herbes de toutes sortes. Les restes de la mine Fontana, de la Claverny, de la Standard Gold se terrent tant bien que mal dans les environs, la nature qui peine à effacer leurs désastres. Au bout de ce chemin en cul-de-sac, se prolonge un chemin de terre tapé autant par les sabots que les quatre-roues et si vous suivez ce chemin jusqu’au bout, se trouve une fourche pour les demi-tours, une ancienne roulotte de chantier transformée en habitation de fortune, encerclée par un amassement de choses disparates et à la fenêtre de la roulotte vous croiserez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent.

 

L’une porte deux tresses, les joues colorées par le soleil et le vent mais aussi, force est-il d’admettre, la crasse, puis elle a les yeux rouge sang d’avoir trop pleuré. La plus vieille vient tout juste de lui annoncer – la plus âgée nommée Gervaise qui porte les cheveux beaucoup plus courts surtout à cause d’une récente histoire de poux et qui n’a plus que neuf doigts à cause d’une récente histoire de couteau – lui annoncer donc qu’elles ne partiraient pas à la poursuite de leur père en remontant le long du lit de la rivière desséchée parce qu’il est parti dans l’autre direction, et elles ne partiraient pas de l’autre côté non plus parce qu’elles avaient déjà essayé la veille.

 

Celle avec les tresses, Charlotte, six ans, en reniflant constamment, observe sans arrêt à travers la fenêtre la piste prise par leur père au crépuscule, il y a cinq jours de cela. C’est un ruisseau desséché, plein de roches rondes immobilisées dans un lit de poussière qui attendent les eaux du printemps pour se faire belles et vermoulues à nouveau. Elle sait, forte de leur épopée d’hier, que si vous remontez la piste assez loin, plus loin que vous n’avez jamais essayé d’aller, si vous marchez assez longtemps pour que votre gorge ne soit plus que poussière et vos pieds arrondis brûlent d’avoir chevauché toutes les pierres, vous parviendrez au pied d’une croix de bois, penchée par le vent et à moitié mangée par les pique-bois et les fourmis. Derrière cette croix, plus de chemin de pierre et de poussière. Une vaste plaine lisse et grise, sans vie, grande comme un océan, qui s’étend jusqu’à l’horizon comme s’il n’existait plus rien à partir d’ici que ce désert gris déversé jadis par la mine.

 

“Tante Madeleine est enterrée ici,” déclare solennellement Gervaise à leur arrivée, aussi certaine de son affaire que peut l’être une fillette de huit ans.

 

“Peut-être que c’est quelqu’un d’autre?”

 

“Non” répond Gervaise en pointant le M gravé dans le bois, elle savait à peine lire mais elle savait reconnaître un M lorsqu’elle en voyait un.

 

Charlotte n’était pas du tout convaincue d’avoir déjà entendu parler d’une tante Madeleine qui aurait un jour vécu dans les alentours – une terre, aux dires de leur père, qui leur appartenait à eux seuls et à personne d’autre et qui était entourée d’eau. Et si ce n’était de cette terre, de leur père, elles seraient perdues au milieu de l’océan. Dévorées par les requins. Le monde entier, disait-il, voulait goûter à leur sang.

 

“Est-ce qu’on continue?” demande Charlotte, les yeux suppliants.

 

“Non,” répond sèchement Gervaise qui rebroussait déjà chemin.

 

Sur le chemin du retour, aucune des fillettes n’a dit mot, même pas pour se plaindre. Lorsqu’elles ont enfin rejoint la roulotte, Charlotte jurait qu’elle avait aperçu quelqu’un à l’intérieur. Il y avait de la lumière, elle était certaine, et comme l’ombre de leur père, la même silhouette, est passée derrière la fenêtre avec la même démarche que lui. Elle pouvait le voir tenant deux belles boîtes colorées et enrubannées, le visage scrutateur se demandant : Où sont mes filles, où diable sont-elles passées?

 

”C’est pas lui,” dit Gervaise.

 

“Oui, mais si c’était lui? Si c’était lui qui avait rien que mis un peu trop de temps pour trouver nos cadeaux de Noël?”

 

“Non, c’est pas lui.”

 

Gervaise avait raison. Ce n’était pas lui. Ce n’était rien. Il n’y avait même pas de neige, même pas de père, même pas de Noël. Lorsque Charlotte a ouvert la porte pour constater elle-même la vérité, elle a pleuré. Gervaise, elle, est restée étendue sans bouger sur le divan bancal jusqu’à l’heure où les coyotes commencent à se faire entendre.

 

”Est-ce qu’il va finir par revenir à la maison?” Charlotte demande-t-elle tout haut comme si elle parlait toute seule dans l’obscurité.

 

Un silence a duré le temps des roses, un vide angoissant, puis : “Non.”

 

***

 

Au matin, Gervaise faisait l’inventaire des provisions s’amenuisant dans le fond de leur réservoir d’eau qui descendait de la tour d’eau dehors. Encore deux gallons dans un baril de 5 gallons, trois boîtes de chili en conserve, une boîte de maïs, un sac d’haricots séchés. Après son inventaire du matin, elle avait rejoint Charlotte qui attendait toujours, faisait le guet à la fenêtre inlassablement – et c’est comme ça que vous les trouveriez. Vous croiseriez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent, qui font exactement ce qu’on leur a demandé de faire, rien de moins, rien de plus.

 

Une fine neige s’était enfin présentée devant elles, comme pour leur rappeler cruellement que le vingt-quatre décembre était arrivé lui aussi. Charlotte essuie son nez morveux avec le revers de sa manche barbouillant au passage ses joues crasseuses.

 

“Avec la neige, on va le voir venir,” dit Gervaise pour consoler la petite.

 

“Il est peut-être déjà là, il est peut-être venu par en arrière de la maison. Il joue peut-être à un jeu, il se cache peut-être sous la roulotte.”

 

“Non, il se cache nulle part,” réplique Gervaise mais Charlotte se précipite dehors pour aller voir par elle-même.

 

À plat ventre sur un vieux carton, elle compte une couleuvre à moitié engourdie, un mulot qui déguerpit, trois cent araignées – mais pas de père, sauf si elle ferme les yeux très fort et les tient comme ça longtemps. Il apparaît alors comme par magie, toujours le même que lorsqu’il est parti, avec sa carabine, son sac à dos, sa promesse de revenir avant le prochain matin. Un seul dodo à l’attendre. Elle se souvient avoir dansé autour de lui, ses mains comme des pistolets qui tiraient ici et là, de lui avoir demandé de rapporter un lion. Il a dit non; ils sont trop difficiles à attraper, trop lourds pour les rapporter.

 

Alors, de ses pistolets-doigts, bang bang, elle l’a tiré dans le dos alors qu’il s’éloignait, criant, “Je t’ai eu, papa, t’es mort!”

 

Même s’il ne s’était pas donné la peine de se retourner, Charlotte pensait l’avoir atteint quand même pour vrai. Qu’il est allé mourir plus loin, que la croix était pour lui.

 

Lorsqu’elle est rentrée dans la roulotte, Gervaise lui avait lancé : “Te l’avais dit.”

 

***

 

“Je veux voir l’océan,” annonçait Charlotte.

 

“Tu ne sais même pas nager, innocente.”

 

“Qui a besoin de nager rien que pour regarder?”

 

“Il nous a demandé de l’attendre.”

 

“Tu m’as dit qu’il ne reviendrait pas.”

 

“Il ne reviendra pas non plus,” Gervaise se voyait-elle concéder à sa sœur, réalisant brutalement ce que cela voulait dire.  Elle savait comment coudre et repriser des fonds de culotte, comment attraper des écureuils, comment partir un feu avec des bouts de bois. Cela pourrait suffire pour un temps si seulement la citerne n’était pas si proche de la sécheresse; elle ne savait pas comment faire tomber la pluie.

 

Charlotte enfile ses godasses, se parle à elle-même.

 

“Et si c’était facile de nager, finalement? Ou si on pouvait flotter sur des feuilles géantes comme les grenouilles? Et si . . . ?”

 

“Et si tu te faisais dévorer par un requin?” réplique Gervaise qui avait tout entendu, mais les lacets de Charlotte étaient déjà attachés jusqu’en haut.

 

Elle réclamait sa juste part, une boîte de chili en conserve et la boîte de maïs chacune coincées sous ses aisselles, prête à partir. Sa voix craquait. “Tu ne veux pas venir avec moi, Gervaise?”

 

Gervaise fixait sa petite sœur, elle pensait aux carcajous sanguinaires, aux ours impitoyables, aux coyotes, à leur père, à la possibilité que tout ceci ne soit qu’un jeu, un défi. Un test étrange. “Non,” a-t-elle finalement décidé.

 

“Mais pourquoi, pourquoi tu veux pas venir avec moi?”

 

Aucune réponse ne venant, la porte s’ouvre dans un grincement malaisant, et après une pause nourrie d’espoir, “Joyeux Noël, quand même, Gervaise,” dit Charlotte du bout de la gueule et la porte se referme en claquant. Il y a le son de ses petits pieds qui descendent les quelques marches, qui s’éloignent, des pistes dans la neige qui s’additionnent une après l’autre. Joyeux Noël, Charlotte se dit Gervaise dans sa tête, croyant dur comme fer à une autre comédie de la petite.

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, une route pas de nom, pas de numéro, un chemin pas pavé au bout, une rivière desséchée qu’on emprunte comme un sentier. Et si vous remontez la piste à reculons dans la neige, vers le couchant, vers la roulotte de chantier rouillée transformée en maison de fortune, vous croiserez le regard d’une seule petite fille qui gratte la glace dans la vitre pour regarder toujours par la fenêtre givrée, une petite fille seule qui attend.

 

Excepté, bien sûr, si vous traînez trop longtemps, dans ce cas vous ne verrez plus rien du tout.


Flying Bum

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NDLR : Surtout, n’allez pas lire ce conte à vos fillettes et garçons.

Spleen de maison mobile

On écoute le vent chanter à travers les glaçons qui pendent aux branches des arbres et on se voit comme des fantômes qui communiquent entre eux à travers le vent et le gel. Emmitouflée dans les draps de flanelle de son enfance, Adéline a toutes les allures du personnage, une enfant perdue aux grands yeux, un corps blanc aux veines exsangues.

Grandir pauvre vous donne une imagination hors du commun, dit Adéline.

Je me retourne sur le dos et je fixe vers le haut, là, notre ciel secret. On a tout juste gobé la mescaline et mes orteils brûlent de froid, mon cerveau pèle par peaux d’oignons successives, une peau après l’autre. Je devrais me sentir bien, en sécurité, mais je n’ai pas accès à ce genre de sécurité, pas après une vie entière à me laisser envahir passivement par tout un chacun. Tout ce à quoi je peux m’accrocher, c’est un vague pressentiment qui me retient, qui m’empêche de flotter aussi haut que je ne le voudrais.

L’esprit fusionné avec celui du lit, je cogite à toutes les raisons qui poussaient Adéline à utiliser son imagination lorsqu’elle était encore une enfant, comment elle s’évadait avec moi lorsque nous levions les bras vers le ciel brandissant nos paumes ouvertes pour jeter des sorts qui faisaient danser les arbres. Je lui ai jadis dit que lorsque les feuilles se tournaient à l’unisson, nous exposant sans pudeur leurs pâles dessous, cela annonçait toujours la tempête – ne sachant pas encore que dans un parc de maisons mobiles, annoncer la tempête tenait du blasphème, le pire cri des oiseaux de malheur.

En été, nous laissions nos mères à leurs commérages de galerie et leurs cigarettes sans filtre, elles suçaient, expulsaient et transpiraient la nicotine comme dans un rituel de communion débile. Adéline et moi marchions incognito par les étroites rues bordées de roulottes disposées en angle et on se racontait nos histoires dénaturées, des contes d’abus et de vies sombres. La fille qui habite ici, Adéline m’avait dit, pointant vers une maison mobile rose au coin cabossé par une voiture, son frère lui fait faire des choses. Elle n’avait pas besoin d’élaborer sur ces sortes de choses. Ces choses dansaient directement derrière mes yeux comme des gestes d’une violence ordinaire. En revenant chez elle, je lui ai dit que j’avais toute une de ces envies de pisser. Je n’avais pas de sœur, je maudissais les frères de filles qui osaient leur faire faire des choses. Je me suis faufilé sournoisement dans la chambre du frère d’Adéline, une pile de linge sale longeait le sol. J’ai laissé aller une rivière d’urine dessus en murmurant blâme le chat, mon frère, encore et encore, comme une incantation diabolique. Tu blâmeras le chat, frère.

 

Les grandes chaleurs voulaient dire soif et semelles brûlées, dansant dans l’entrée asphaltée sur une musique pop lancinante et affamée. Nous nous énervions l’esprit avec des récits peu édifiants à propos du chauffeur du camion de crème glacée, un vieil homme à la peau de cuir et un tatouage de prison sur un avant-bras. Il y avait là tellement de place pour nos imaginations débridées.

Le soir, on tentait tant bien que mal d’imbriquer nos os les uns dans les autres comme un jeu de construction, à la recherche de formes nouvelles d’union, de tendresse, jusqu’à ce que la sueur nous en lasse.

Adéline s’allume une cigarette dans la pénombre, une lueur rouge qui vibre alentour de sa bouche comme un avertissement de danger imminent. Rouge poison, comme le chandail affreux que son contremaître portait toujours. Je pense à comment nous réussissons chaque soir, à placer chaque nouveau souvenir indésirable sur la tablette du haut, hors de portée. Ici, un compagnon de travail qui lui tâte le derrière dans la salle de pause, là, la rumeur qui circule sur nous, nos bouches, toutes les sortes de choses qu’on peut faire avec. Et comment on s’en branlait. Une fois, on s’était imaginés être des poupées blindées avec des sous-vêtements de satin, des cœurs tendres au centre de deux pierres. Adéline n’était pas blindée, moi non plus. Elle n’allait pas bien.

Ça ira beaucoup mieux après, si tu manges quelque chose, je lui dis, et elle hoche de la tête même si nous n’avions au ventre qu’un brin de poudre de mescaline, pleins d’un grand vide nauséeux qui donnait à toute nourriture des allures dégoûtantes. Avoir faim. Manger quoi? Si tu ne sais pas quoi manger, t’as pas faim, disaient les mères.

Je pars vers la cuisine et je réchauffe une poêle, j’y lance deux tranches de pain beurré des deux côtés, du fromage industriel pré-emballé entre les deux tranches, et j’écoute le grésillement de la cuisson. C’est rien, ça a l’air de n’importe quoi, mais c’est chaud, ça sent les bons vieux soirs d’hiver. Je coupe en quatre pointes, je les glisse dans une assiette et les apporte à Adéline dans le lit. Le sandwich reste là, intouché, et nous respirons tous deux son fumet familier et ordinaire pendant que nos esprits dévorent un festin de restaurant cinq étoiles. Le triste et vague ressentiment me revient et je me retourne sur le dos, soudainement étourdi au moment où je pense à toutes les fois où nous avons eu à nous servir de nos imaginations pour se transformer en ectoplasmes, à pousser nos âmes hors de notre corps pour trouver quelque chose de mieux, aller quelque part de plus beau . . . some place better than where you’ve been.

Dehors, le vent chiale et se lamente comme une vieille mégère haïssable qui m’enguirlanderait sans ménagement. Je me bouche les oreilles en me coinçant la tête avec l’oreiller.

Je refuse de l’écouter.

Pas ce soir.


Flying Bum

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Last call pour un miracle

Jules et Émile, les deux fils de Léon, l’un tout juste ado et l’autre pré-ado, se chamaillaient perpétuellement sur la banquette arrière. Les coups de pieds intempestifs d’Émile derrière le siège de Léon étaient la chose qui l’exaspérait le plus au monde, bien au-delà des argumentations semi-débiles entre les deux frères désoeuvrés que le père, d’une patience d’ange, avait appris à oublier, opté pour la stratégie de ne jamais s’en mêler pour les laisser trouver la paix à leur façon. Mais les coups de pied dans son dos, merde.

En plein milieu du vaste stationnement, il pleuvait des cordes. Léon avait éteint le moteur. La buée dans les fenêtres empêchait l’équipée de regarder vers l’extérieur et Léon avait laissé la radio allumée espérant que la musique adoucirait la pénible attente. Il y avait bien 100 mètres à faire avant d’atteindre les portes du vaste magasin à rayons, impossible de sortir pour le moment sans prendre la douche de leur vie. Léon avait été pris de court par cette pluie abondante qui s’était mise à se déverser violemment sur la ville après un assourdissant coup de semonce du tonnerre qui avait semblé illuminer tout l’hémisphère nord. Pas d’imper, pas de parapluie.

***

Au K-Mart sur l’Adirondak Northway à Plattsburgh, il y avait un stationnement dans le ciel. Sur le toit du grand magasin, en fait. Lorsque Léon l’avait repéré, il s’était cru béni des dieux. Ils pourraient s’adonner aux courses et stationner gratuitement la camionnette sur le toit. Pas besoin non plus de monter la poussette en panique entre deux voitures sur la rue pour y installer le plus petit, de zigzaguer pour toujours au risque de leurs vies dans le stationnement terrestre aux dimensions intergalactiques et aux automobilistes excités et distraits. De revenir avec tous les articles qu’Adéline aurait amassés compulsivement et qu’elle espérait passer sous le nez des douaniers au retour. Léon pourrait prendre tout son temps et rassembler ses idées, regarder le paysage de Plattsburgh bien relax. Adéline adorait partir sur des rages de magasinage juste avant de rentrer au pays espérant faire des économies monstres sur le dos du taux de change avec le dollar américain. La récession avait fait grimper le dollar canadien démesurément. De son siège d’auto, le petit Émile réussissait à marteler le dossier de Léon avec ses petits pieds. Jules dormait encore. Adéline s’agitait déjà à sortir et à déplier la poussette. Pénible. C’était quand ses jambes la supportaient encore avec un aplomb relatif.

Émile ne s’est même pas réveillé lorsque Léon l’a transféré dans la poussette. Jules est sauté en bas de la camionnette aussitôt libéré de son siège d’appoint. Il avait les cheveux longs et bouclés, de grands boudins qui s’étiraient pour toujours et reprenaient leur forme dès qu’on les lâchait. Adéline ne voulait pas lui couper les cheveux, elle disait qu’il cesserait aussitôt d’être son petit bébé à elle, que cela ferait s’évanouir un morceau d’enfance en lui, en elle surtout. Léon a entrepris de pousser le carrosse d’une main en tenant fermement la main de Jules pour avancer dans ce stationnement du ciel, sans garde-fous qui plus est. Il tenait apparemment la main du petit assez fort pour lui faire mal, Jules lui a-t-il avoué, une fois plus grand. Émile, lui, ronflait comme un vieux grincheux dans ses langes.

Du haut du toit de l’édifice, on voyait au bas une strip insignifiante de commerces et de restaurants, la laideur comme seuls les américains peuvent en produire lorsqu’ils s’y mettent, de l’autre côté vers le sud-est on pouvait voir aussi loin que la rivière Saranac, le lac Champlain au bord duquel s’alignaient dans de superbes îlots de verdure les pierres tombales de trois cimetières. Le Oldwest, le Riverside et le Saint Peter’s, de loin le plus vaste. La légende, ou l’orgueil des locaux, leur faisait dire qu’Harry Houdini y serait enterré sous un pseudonyme. Ailleurs, on disait qu’il était dans un cimetière juif de Glendale ou encore à Appleton au Wisconsin mêlé à travers les protestants. Léon pensait qu’il pouvait très bien se faufiler à gré d’une tombe à l’autre, ce foutu Houdini, comme la boule d’aluminium sous les trois gobelets de plastique des amuseurs publics. On s’en fout dans le fond où se ramasseront nos carcasses sans vie, rendu là.

Adéline suivait, bien appuyée sur sa canne. Pour le moment, toute la famille était encore bien vivante.

***

À demi somnolent malgré la pluie forte et incessante, Léon achevait de siphonner un énorme Coke Diet du McDo. Il était allé chercher les deux garçons à l’école puis les avait régalés de malbouffe avant de les conduire à ce qui serait le dernier des derniers Miracle Mart au monde, bien triste gloire pour le quartier Rosemont. La fermeture avait été annoncée, les soldes seraient divins, ça tenait effectivement du miracle. Toutes ces choses, comme le lui avait dit Adéline, que ça ne vaudrait même pas la peine de ne pas acheter. Mais elle s’arrachait le coeur, seule à la maison, de n’avoir pas pu venir elle-même, triste à mourir d’avoir à se priver d’un tel Eldorado de la camelote en liquidation. Elle avait délégué Léon en mission.

***

“Papa?”

Jules avait sorti Léon de sa douce torpeur.

“Oui, mon homme?”

“Pourquoi on est là? On fait quoi, là?”

“On est où, là?” avait à son tour lancé Émile qui émergeait d’une sieste trop brève le regard perdu.

Léon actionne brièvement les essuie-glaces pour que les garçons puissent constater par eux-mêmes. Devant eux, un des deux énormes M de l’enseigne lumineuse vivote et vibre, s’éteignant totalement par moments pour ne laisser lire que Miracle art, ce qui fait bien rigoler les garçons. Et si l’art tenait du miracle?, pensa Léon. Plus loin sur l’autre bâtisse à gauche, il ne reste que les trous du filage électrique, quelques fils pendouillants et sur la brique brun sale et usée, les fantômes en brique encore bien propre de quelques lettres disparues – Toy World – un autre commerce que la récession a fini par couler. En fond de décor, un immense parc de transformateurs électriques alignés en rangs bien droits et prisonniers de hautes clôtures barbelées, donne des allures apocalyptiques à toute la scène.

***

–“Pourquoi l’auto est montée sur le toit?” Pourquoi toutes les autos sont montées sur le toit, ça ne va pas s’écrouler?”, demande Jules les yeux ronds comme des deux piastres.

Tout finit toujours par s’écrouler lamentablement, pense Léon en lui-même, tout finit toujours par partir en merde. Il ne sait pas trop quoi répondre au petit. Ils sont tous plantés là devant les portes d’ascenseur en inox mal léché qui mène du toit directement à la foire alimentaire du K-Mart juste en-dessous. Le soleil tape. Au départ, Adéline disait n’avoir besoin que de sous-vêtements et des bas bon marché pour toute la famille, mais elle retrouverait vite son plaisir à errer par les allées, rien qu’à être là, en immersion jouissive dans le royaume de la consommation, empiler les choses disparates dans les paniers. Juste un endroit où elle semblait retrouver sa joie dans la compulsion.

Dans la réflexion des portes d’ascenseur, Léon observait une image digne des miroirs déformants des cirques ambulants. Jules à ses côtés, adorable et tout petit, exagérément plus petit. Lui, un double distorsionné et grotesque de son fils, Léon s’étirant plus grand et mince que nature, son bras s’étirant sans fin comme un spaghetti ondulé pour rejoindre la main du petit. Léon se sentait comme un extra-terrestre adulte en possession d’un enfant humain. La police de Plattsburgh allait le capturer, l’enfermer dans un laboratoire et le livrer à une horde de scientifiques fous et excités. L’esprit de Léon était toujours à cheval sur deux réalités.

La foire alimentaire n’était pas vraiment une foire alimentaire mais une version rudimentaire d’un Little Caesar’s Pizza, une populaire chaîne américaine de cuisine vaguement italienne. Décor bon marché, installation négligée, odeur trop forte de fromage et de pain grillé qui se mêlaient à des relents de désodorisants floraux pour créer dans le nez une sensation nauséeuse, hôtesse et serveuses qui se cachaient on ne sait où. Comme le dernier Little Caesar’s Pizza négligé, abandonné au bout du monde.

Un agent de sécurité se tenait debout près de l’ascenseur. Un vieil homme noir avec un impressionnant trousseau de clés accroché à la ceinture. Il ne semblait aucunement préoccupé que Léon soit un extra-terrestre adulte. Après que Léon eut plié la poussette comme le demandait un pictogramme au mur et pris le bébé dans ses bras, l’homme s’est gentiment occupé de la poussette les invitant à prendre place dans l’ascenseur. Il les a suivis sans dire un mot.

–“Down, down, down,” répétait-il tout le long et l’ascenseur ne semblait pourtant jamais atteindre le plancher des vaches.

–“Mais jusqu’où descend ce putain d’ascenseur?”

Soudainement silencieux comme un moine, l’agent picochait d’un coin de carton d’allumettes quelque morceau de nourriture pris dans ses dents. Rendu au sol, il a lui-même déplié la poussette et Léon a installé Émile dedans. Léon l’a remercié d’un timide thank you sir en hochant de la tête. L’homme s’est reculé dans la cabine et s’en est retourné vers le toit.

L’intestin d’Adéline était intolérant à tout ce dont elle n’était pas carrément allergique, le Little Caesar’s Pizza n’était même pas une option pour elle. Ils se sont tous dirigés dans la première allée à travers les étalages de gougounes colorées et de t-shirts trop grands pour la plupart des êtres humains normaux. Léon s’est jeté sur une boîte de beignets Krispy Kreem qui avait été remise au hasard par un outre-mangeur repentant entre un étalage de bottes de pluie et de parapluies. Cette trouvaille saurait se faire pratique lorsque les garçons commenceraient à crier famine. Leur dernier repas digne de ce nom remontait au matin après avoir dit adieu aux plages du Maine. Dans un endroit comme celui-ci à une période de l’année comme celle-ci quand tout était soldé, Adéline s’attendait toujours à trouver un véritable trésor qui ne coûterait à peu près rien. Léon ne comprenait pas son optimisme délirant. Des bottes d’hiver pour les garçons, la parfaite petite robe noire, un jeans designer, le tout à un dollar pièce. Folie furieuse. Adéline inspectait chaque pouce carré de chaque étalage et traînait loin derrière un Léon qui semblait perdre ses moyens. Il avait installé le plus petit dans le siège à même le panier et le plus grand directement dedans, le pousse-pousse plié dessous. Les enfants perdaient lentement mais sûrement leur génie et leurs échanges frénétiques produisaient de plus en plus de décibels dans le grand magasin.

Rien n’attirait vraiment l’attention de Léon sur les étalages pendant que la famille déambulait lentement, Adéline suivait, claudiquant loin derrière. Au bout de l’allée devant eux était apparue une sinistre image, ce que Léon avait d’abord cru être une vision, gracieuseté de son état de lassitude extrême. Une vieille dame, limite bag lady, qui trimballait tant bien que mal un appareil à oxygène en poussant du même coup un panier plein à ras bord. Dieu qu’elle est laide, avait pensé Léon. Quand elle fût proche de Léon et ses fils, sa tête pivotait d’un enfant à l’autre, vers Léon, vers les enfants encore, elle s’est arrêtée. L’agitation des enfants a cessé d’un coup sec. Des tubes partaient de sa bonbonne, parcouraient son corps maigrichon par-dessus les mailles de sa veste de laine élimée. Jules s’est reculé dans le panier vers son petit frère, reculant par coups saccadés sur ses fesses comme un animal traqué. Léon a souri poliment à la vieille et elle a répondu en approchant son visage de celui de Léon en grimaçant comme si elle avait senti l’odeur d’une carcasse de poulet avarié. Sans reculer, de deux doigts, elle avait renfoncé sous son nez l’embout qui lui apportait l’oxygène en fixant toujours Léon droit dans les yeux, puis avait continué son chemin. De longs cheveux gris secs comme de la paille émergeaient d’un bonnet de laine verge d’or et balayaient son dos arqué derrière son passage. Elle s’approchait maintenant d’Adéline, stoïque et chambranlante.

***

–“On s’en vas-tu, là, la pluie n’arrêtera jamais,” protestait Jules pendant que le ciel grondait constamment et que de grandes explosions de lumière illuminaient momentanément le ciel.

–“Maman ne serait pas contente, elle veut que je vous trouve du linge d’hiver et des espadrilles pour l’école et des bobettes, plein de bobettes. Le Miracle Mart ferme dimanche, pour toujours, c’est notre dernière chance d’en trouver en super solde,” réplique Léon mais, dans le fond, rien au monde ne lui tenterait davantage que de rentrer à la maison lui aussi. Là ou n’importe où sur cette planète où il ne pleuvrait plus de la crotte à boire debout sur leurs vies. Un nowhere droit devant avec ses deux fils comme il avait l’habitude d’en faire parfois l’été pour les amuser. Aller se cacher des heures dans un cinéma sombre en se faufilant sans payer d’une salle à l’autre toute la journée. Adéline s’était toujours occupée avec un zèle indéfectible de la garde-robe des garçons mais elle ne pouvait plus conduire sa voiture maintenant. Léon l’avait expliqué longuement aux garçons. Elle tenait à peine debout et la voiture ne pouvait pas contenir son triporteur.

–“Regarde, papa, on est juste à côté du Toy World, maman nous amenait souvent au Toy World avant, lorsque nous avions de beaux bulletins scolaires. Elle nous laissait toujours choisir quelque chose nous-mêmes. Il y a une place juste devant pour garer la voiture, on se ferait mouiller juste un petit peu,” ajoutait Émile les yeux tout allumés.

Assez de bombes étaient tombées sur ces deux enfants récemment, sur Léon également. Toute chose finit toujours par se savoir, pensa Léon, mais il esquiva habilement la proposition, passant sous silence la fermeture définitive du magasin de jouets par excellence de leur enfance. Une enfance innocente maintenant passablement écorchée.

–“OK, d’abord, on rentre à la maison,” conclut-il pour dévier l’attention d’Émile.

***

À la caisse, la ligne s’allongeait. Une seule caisse ouverte à ce bout-ci du plancher, une pauvre fille seule à affronter des montagnes de camelote, souventes fois sans prix affiché, et devant faire appel au secours dans un microphone grinchant à quelque commis boutonneux et à peine réveillé. Les enfants déjà hors de contrôle s’animaient encore plus à l’approche de toutes les friandises subtilement disposées à proximité des caisses.

–“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye,” scandait l’un, “Je veux des Tootsie Rolls,” criait l’autre en tentant d’étirer les bras comme le Rubber Man pour en attraper un lui-même.

Adéline à bout de forces et gênée par les regards exaspérés des magasineuses prisonnières de la file d’attente, s’est approchée du panier. Appuyant sa hanche sur le bord du panier, dans un équilibre très approximatif, elle a ramassé la boîte de Krispy Kreem enterrée sous les fringues qu’elle avait trouvées en solde et en tremblotant allègrement, elle avait extrait de la boîte un beignet pour chacun des garçons. Jules avait engouffré la moitié du sien d’une puissante mordée, se poudrant de sucre blanc sur une large circonférence tout le tour de la bouche et des coulisses de crème blanche lui faisaient une barbichette gluante. L’autre est parti en vol plané, en kamikaze aveugle pendant que le petit Émile, entêté, continuait : –“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye!”

Une sorte de victime collatérale, avec les traces d’un beignet écrasé sur l’épaule, la vieille emphysémique était apparue de nulle part pour planter son visage hideux à portée de nez du visage d’Adéline.

–“Ils n’ont pas besoin de sucre, ces enfants-là, ils ont besoin de leur mère, vous voyez bien” gueulait la vieille, “le sucre va achever de les rendre débiles, vous voyez bien que votre mari est à bout.”

Léon se mordait douloureusement la lèvre d’en bas, les petits s’étaient éteints d’une seule claque. Le visage d’Adéline prenait toutes sortes d’expressions lugubres comme Léon n’avait jamais vues auparavant. Les mains d’Adéline s’agrippaient fortement au panier comme si elle se retenait de se mettre à frapper la femme qui venait de traiter ses enfants chéris de débiles. Et ses jambes flageolaient.

–“Elle va pas me frapper, la marâtre,” répliquait la sorcière, “si t’es pas capable de t’en occuper de tes enfants, la prochaine fois, ferme tes jambes, l’envie va te passer.”

Léon se demandait à quel point ils avaient vraiment besoin de toute cette camelote et qu’y avait-il de bon pour lui et sa famille à rester là et à écouter vociférer une vieille chipie américaine frustrée lorsqu’une autre vision indésirable lui apparût. Les mains d’Adéline étaient maintenant agitées de spasmes violents et son corps descendait sur ses jambes maintenant de chiffon et elle s’est affalée sur le plancher de terrazzo, la chute produisant des sons sourds et creux insupportables. Finalement immobile au sol, ses grands yeux cherchaient désespérément ceux de Léon. Il n’avait pas pu l’attraper à temps.

–“Tiens, vieille scrounche, t’aimes ça les aubaines,” répétait Léon en transférant tous les articles de son panier vers celui de la vieille qui protestait du bout de la gueule en examinant les items. Puis il fit descendre Jules et installa Adéline dans le panier avant d’asseoir Jules sur elle. “Qui veut des hosties de beigne icitte, c’est moi qui régale,” adressait-il aux femmes estomaquées dans la file tour à tour en leur présentant la boîte ouverte. Devant le bide évident de sa généreuse offre, il avait placé la boîte sur les genoux de Jules. La tronche du monsieur noir lorsqu’il a vu la famille revenir à son ascenseur.

–“Poor lady, what happened?” répétait-il en examinant Adéline honteuse, en pleurs, avec quelques ecchymoses bien apparentes et un nez sanguinolent. L’événement avait sidéré les enfants qui n’étaient plus que des statues de sel ne sachant pas comment réagir. En haut, l’homme noir avait aidé Léon à installer une Adéline raide et spastique sur son siège. Léon avait vu dans son rétroviseur l’homme noir debout et immobile tenant sa casquette sur son abdomen aussi loin que la chose fût possible.

Le Christ avait eu droit à trois chutes. Adéline, beaucoup moins chanceuse, seulement celle-là. Elle n’avait jamais plus tenu sur ses deux jambes après, ni sur une chaise, bientôt même plus dans un lit. Les esprits purs ne tiennent sur rien.

***

Léon s’était empressé de mettre la clé au moteur avant qu’Émile ne découvre la triste façade sombre du Toy World et ses vitrines éteintes à jamais. Léon essayait de les préserver de toutes les fois où on pouvait voir ces choses qu’on aime et qui disparaissent, comme ça. Mais, tout y passe, finalement. Tout finit toujours par y passer. Les choses, les gens, qu’on les aime ou qu’on les déteste, rien à faire. Le plus immense des éclairs s’est alors produit dans un fracassant coup de tonnerre, comme si la foudre avait frappé tout juste à côté. Un feu d’artifice aveuglant, vibrant et bleu a suivi l’éclair. Au moins un des transformateurs du parc électrique explosait, expulsant des fragments incandescents en tous sens, puis un autre, et un autre.

–“Papa, papa, on va voir!” criaient à l’unisson les enfants oubliant totalement la forte ondée qui tombait toujours. Ils sont tous descendus de voiture pour se ruer aux premières loges du spectacle hallucinant. Il fallut bien peu de temps avant que voitures de police et camions de pompier envahissent les lieux. Le plus beau du feu avait duré à peine une dizaine de minutes et bientôt les policiers circulaient et demandaient aux badauds de regagner leurs voitures.

Près de la petite voiture qu’Adéline ne pouvait plus conduire depuis longtemps, deux enfants totalement détrempés, droits comme des piquets, quatre grands yeux humides et découragés comme ceux des truites sur la glace concassée de l’étal de la poissonnerie, regardaient droit dans ceux de leur père ébaubi. Le moteur tournait toujours. La radio jouait toujours comme si de rien n’était, Riders on the storm, les portières qui s’étaient automatiquement vérouillées après le temps prescrit.

–“Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, papa, comment on s’en revient? Ça va nous prendre quoi?”

Léon a fermé les yeux et levé la tête vers le ciel pour recevoir calmement l’ondée rafraîchissante sur son visage. Un long moment. Le temps d’absorber encore. Encore. Le plus jeune a inséré sa tête sous le chandail de son père et s’est serré fort contre sa cuisse. Ça va nous prendre quoi, Léon se répétait-il dans sa tête, bonne question.

–“Un miracle, mon homme, un p’tit miracle.”


Flying Bum

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À moi la belle Adéline

Étrangement, j’étais attablé avec celle qui était probablement la plus belle fille de toutes les neuvièmes années. Toute une chance, moi qui en arrachais toujours dans le domaine de la jeune fille. On occupait seuls, Adéline Turcotte et moi, une grande table de six et j’avais tout le loisir de l’embabouiner vertement. Jusqu’à ce que le plus grand insignifiant de toute l’école, Monsieur Spoc, vienne s’installer sans façon avec nous. On l’appelait comme ça à cause d’un énorme appareil auditif qu’il portait, ces gros appareils d’époque qui manquaient de subtilité et de discrétion et qui lui donnaient des airs de Frankeinstein. Il se tenait debout directement entre nous deux, sa face agitée de tics, sa grosse tête hirsute de cheveux noirs frisés en bataille, des vêtements totalement dépareillés avec des pantalons vert fluo, entre autres. Tout le monde se payait ouvertement sa gueule et le pire c’est que lui-même joignait la chorale de dérision et faisait des farces à propos de lui-même, tout le temps. C’était terrible et triste à la fois.

Puis, achevant de m’ébaubir totalement, Adéline Turcotte me l’a présenté comme étant son frère Henri. Je la regardais, examinais serait plus juste. Impossible. Pas une hostie de chance au monde. Adéline, blonde, superbe, celle qui semblait avoir été été ma blonde jusque-là, c’est-à-dire depuis la première période du matin. Elle était nouvelle à l’école comme moi, d’ailleurs. Mais Monsieur Spoc, son frère? Je veux dire fuck, elle était tellement hot et il était tellement l’insignifiance et la laideur incarnées.

J’étais là, immobile, à scruter son regard à la recherche du moindre indice qui aurait révélé le subterfuge, fait échouer sa blague même pas drôle. Rien n’est venu.

–“Ça fait que t’es fou malade en amour avec ma sœur?” me demandait Monsieur Spoc qui tendait son cabaret chambranlant vers la table en hochant de la tête sans fin. Il s’était tiré une chaise droit devant nous. “Sais-tu ce que tu devrais faire à la place de perdre ton temps avec elle? J’ai comme hoché de la tête sans trop savoir où il s’en allait avec ce conseil poche. Prends une poignée de napkins et va faire zoin-zoin toi-même en-arrière de la colonne de ciment là-bas.”

Comme il continuait à débiter des niaiseries semblables, Adéline ne bronchait pas, elle restait bien assise, souriant à son frère, semblant apprécier sa petite comédie burlesque. Impossible. Je ne pigeais pas. Aucune fille de cette classe et de cette beauté ne pouvait être la sœur d’un bouffon pareil. Le moment était complètement surréaliste.

Tout en pigeant dans les frites d’Adéline sans protestation de sa part, il se plaignait que sa sœurette, là, comme il semblait aimer l’appeler, avait fait de sa vie à lui un enfer en lui confiant la tâche de raisonner ses prétendants, calmer les ambitions des plus vigoureux et ramener à la vie ceux qu’elle rejetait du revers de la main et que le chagrin tentait d’occire. Il m’a alors adressé son meilleur conseil – tiens-toé loin de ma soeurette!

Adéline a littéralement explosé de rire à la table. Je suis resté là, ébaubi, hochant misérablement de la tête. Mes yeux faisaient le tour de la cafétéria pour voir si quelqu’un d’autre que moi avait saisi toute la saynète pathétique.

Lorsqu’elle fut calmée de son fou rire, qu’Henri m’ait traité de multiples fois de caca de tortue, de mangeur de compote de crottes de tortue, il s’était avancé au-dessus de la table pour essayer de zieuter dans la craque du chandail de sa sœur. Elle l’avait repoussé sur sa chaise.

–“Oh wow,” dit-il, roulant des yeux, “y’a rien à voir là, de toutes façons.”

Adéline qui l’ignorait a levé et appuyé ses deux coudes sur la table.

–“Mon ami Léon, ici, c’est un artiste, tu sauras.” Qu’elle lui dit sur un air légèrement baveux.

–“Merveilleux,” répliqua monsieur Spoc en se claquant le front de la main, “un autre artiste. On en a trois déjà dans la famille. Ça en fera quatre.”

Quoi, j’étais dans la famille maintenant?

Spoc avait traversé et j’étais maintenant coincé entre lui, le bizarroïde de l’école et sa soeurette la vamp irrésistible de l’autre côté, les deux, j’en étais convaincu, qui se payaient ma gueule devant toute l’école. Je commençais à ressentir l’impression de me désubstantier lentement. À cet instant précis, j’ai vu passer Yvonne (la grosse conne) qui m’observait avec une moue de dédain du tabarnak. Jamais je n’ai détourné le regard avec autant de conviction, mes yeux sont presque restés pris de l’autre bord.

Vite comme un singe, monsieur Spoc m’avait arraché la cuillère des mains.

–“Est-ce qu’elle t’a dit d’où est-ce qu’elle vient?” me demande-t-il en la pointant de la (ma) cuillère.

Je fais simplement signe de la tête que non.

–“Originalement?” demande Adéline, drôle de sourire en coin.

J’échappe un autre soubresaut incertain de la tête.

–“Japon,” qu’elle dit.

–“Tu viens du Japon?” Bien sûr, devais-je rire? On me menait en bateau, c’est certain.

–“Montre-lui ta cicatrice,” que Spoc rajoute, c’est les chinois qui ont fait ça.

Adéline se tourne vers moi et d’un doigt descend le col de son chandail —descend très bas le col de son chandail—révélant une cicatrice blanche sur la haut de son sein, une forme comme la première moitié d’un X le reste caché par une pudeur somme toute minimale. Spoc est reparti de l’autre côté de la table et observait la chair blanche le torse juché à nouveau sur la table. Après être restée immobile dans sa position révélatrice, un long silence, puis :

–“C’est monsieur Spoc qui m’a coupée,” dit-elle tout en donnant des coups de pied à son frère en-dessous de la table.

Lorsqu’il s’est mis à roucouler comme une fillette, savourant des yeux la blessure, la réalité est venue me frapper de plein fouet. Je ne pouvais expliquer comment ni pourquoi mais ils semblaient vraiment être frère et sœur. Une incohérence génétique, une ADN en folie mais fuck, ils étaient frère et sœur pour vrai. Je ne savais plus où regarder à part dans mon bol de fèves de lima horriblement mutilées à la cuillère par Spoc, les questions débiles qui se frappaient contre les parois de mon cerveau. C’est à coups de cuillère à soupe sur le coco que m’assénait Spoc revenu de mon côté de la table que je suis revenu à moi.

–“Il va falloir que tu te trouves une vie,” me dit-il et il me fallait sérieusement envisager une forme de maladie mentale chez ce garçon.

–“Va falloir que tu grandisses, faire un homme de toé et passer à un autre projet,” conclut-il.

–“Henri, calvaire, je vais le dire à maman,” clame Adéline furieuse.

–“Faudrait que tu arrêtes un peu de jouer avec ton corps de fille, toé, ça aussi je pourrais le dire à maman.”

Je faisais semblant de finir mes fèves de lima pour me distraire de l’idée de le poignarder à la fourchette.

–“Sais-tu quoi d’autre?” demande Spoc en me fixant dans les yeux. Et il attendait, gaga, jusqu’à ce que j’exprime une forme de réponse et j’ai donné un léger coup de tête.

–“Va falloir que tu arrêtes aussi de chier de la chiasse molle verte de canard malade à force de manger ta bouillie verte aux fèves,” qu’il rajoute en continuant de piler violemment le bol de fèves de lima à grands coups de cuillère. La purée giclait trois tables tout le tour de nous.

–“OK, tu veux savoir qui on est vraiment?“ poursuit-il en tambourinant maintenant sur la table avec la cuillère.

–“On est en amour, ciboire!”

–“Henri, calvaire,” qu’Adéline lui crie.

–“Je vais la mettre enceinte.”

–“Henri, ciboire, je vais le dire à maman!”

–“Je vais mettre mes autres soeurs enceinte aussi.”

Elle le gifle bruyamment et puissamment mais il n’a que l’air d’apprécier le supplice. Il rit toujours.

–“À c’t’heure, toé, tu veux mettre ma sœur enceinte, toé aussi, — mais je l’ai déjà mis enceinte.”

Il pousse sa chaise vers l’arrière juste au moment où Adéline l’agrippe par l’avant-bras qu’elle commence à lui tordre et le corps de Spoc roule en entier dans le même sens pour atténuer la douleur.

–“Ma soeurette Adéline ici-présente,” gueule-t-il à pleins poumons pour la cafétéria maintenant en émois, “est enceinte de moi et de mes cinq frères en même temps.”

La cuillère s’est envolée. C’est lorsqu’elle a atteint le visage du principal qui descendait l’allée entre les tables s’en venant vers nous que j’ai réalisé que tout le monde était debout et nous regardait. Je ne savais plus où me mettre.

Je comprends une chose maintenant. Elle avait beau être la plus belle fille des neuvièmes, le corps le plus irrésistible, elle avait beau être la plus populaire des clubs scolaires, son frère agirait toujours pour elle comme un repoussoir à prétendants. Je dois admettre que cela faisait bien mon affaire.

À moi la belle Adéline.


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En-tête : Summer evening, Edward Hopper, 1947

Idées de novembre, idées de marde

Ces idées à propos de la mort, les rituels, l’embaumement, l’incinération, le compostage du corps, les orgues et les chanteuses d’église, toute cette sorte de choses. Dehors, tout l’été est rangé dans les cabanons. Il ne reste plus que deux chaises et une table pour les rares beaux soirs qui restent. Bien emmitouflés, les feuilles nous tombent dessus et aussi, merde, dans nos verres de vin rouge. Il fait noir comme dans le cul d’un ours et il est quatre heures de l’après-midi. On discute. On se demande lequel de nous deux va mourir le premier et si notre voisine est assez bonne pour lui confier notre immortalisation. Depuis sa retraite, il y a bien vingt ans de cela, Francine s’est mise à la taxidermie. Pas clair si c’est pour elle un hobby ou si elle essaie d’ajouter un petit revenu d’appoint par-dessus sa maigre pension du fédéral. Les gens disaient avoir vu des vedettes descendre sa longue allée chez elle. On pensait qu’elle ne faisait qu’empailler leurs pauvres petits animaux de compagnie décédés. Mais une bonne fois, je vous jure qu’on l’a vue passer d’un de ses bâtiments à sa maison en poussant Michel Louvain bien raide dans son complet trois pièces, debout sur un diable à gros pneus, la chevelure impeccable comme toujours, pour toujours maintenant, ajouterais-je.

***

On a déjà eu un beau hibou, une trouvaille heureuse dans un marché aux puces. Ça faisait beau sur le manteau de la cheminée avant que la chose ne s’égrène lentement et disparaisse morceaux par ti-bouts dans l’aspirateur central. Travail d’amateur. On aurait dû s’en douter, qu’espérer du marché aux puces, autre que de la camelote? Mais supposons que j’y passe le dernier, une épouse complète, bourrée de paille? Avoir à l’épousseter de temps en temps, nettoyer au Windex ses beaux grands yeux en vitre, enlever les toiles d’araignée dans ses entre-jambes? Je mets ça où, une ex empaillée?

***

Tout de même, nous étions allés sonner la cloche en fonte chez Francine pour s’enquérir de ses tarifs. Elle y a mis un moment mais elle est venue nous répondre à petits pas, le dos arqué, un tablier crotté qui traînait jusqu’à terre, une tête de chevreuil sous le bras qu’elle dépose sur ce qui semble une pile de foin sur le plancher du portique. En fait, le foin couvre tout le plancher de la véranda. Comme entrée en matière, ma douce demande : –“C’est-tu du foin partout sur le plancher?” Et Francine de répondre : –“Ben, non, c’est de la paille de bois, du cèdre, ça pourrit pas, ça repousse les insectes aussi.” J’étais rassuré sur ses compétences de taxidermiste.

Elle nous a guidé vers le salon complètement au fond de la maison, une pièce sombre et encombrée, muséale. Elle est allée porter le chevreuil, l’a déposé au plancher, l’a appuyé sur un coin de mur libre, pendant que sans gêne nous nous installions sur le long divan.

–“Francine”, que je lui demande sans prologue, “serais-tu d’accord pour nous empailler?”

Sa tête hirsute est lentement descendue pendant qu’elle passait lentement ses doigts dans ses cheveux à mesure que ses épaules descendaient vers l’avant : –“Je voudrais bien mais je suis un peu occupée en ce moment, vous pensiez vouloir faire ça quand?”

–“Ah, on n’a pas vraiment de date encore, on voulait rien qu’avoir un petit estimé des frais.

–“Ça dépend, pour des bons voisins comme vous, je pourrais probablement vous donner un bon escompte.

–“Rien qu’un estimé, même approximatif, ça ferait bien notre affaire.”

Les lèvres de Francine se gonflaient à mesure que ses joues dégonflaient et qu’elle laissait aller de l’air. On aurait dit qu’elle étirait le temps volontairement.

–“Mille pour elle, cent-cinquante pour toi?” risqua-t-elle comme chiffres, les yeux maintenant bien ronds examinant ma réaction.

–“Ça me semble bien raisonnable,” que je réponds mais en évitant son regard, en négociateur habile. Je fixais un raton-laveur accroché derrière elle, droit dans les deux billes qui lui servaient d’yeux.

–“Ça veut dire quoi, ça, bien raisonnable?” que ma douce me lance, visiblement irritée.

Francine se recale lentement dans sa chaise, un grand soupir puis elle enchaîne.

–“Comment dirait-on,” entame-t-elle, “disons les choses telles qu’elles sont, Odile, tu as beaucoup plus de … mmmm … surface à travailler.”

***

De retour à la maison, j’ai mis Le tricheur à la télé pour remplir le vide désolant et nous avons soupé en silence. Par l’odeur qui venait de chez Francine, on sentait bien qu’elle brûlait encore des foutus viscères dans sa cour. Après je me suis dirigé au lavabo et j’ai commencé à laver la vaisselle. J’ai senti une présence à mes côtés. Armée d’un linge sec, elle essuyait calmement la vaisselle, sans un traître mot, comme frustrée.

On voyait bien que quelque chose dans l’idée de la taxidermie l’enchantait un peu moins maintenant.


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La comète aussi mourra

Chaque nuit, quelque part sur le sommet d’une montagne, dans un dôme d’acier monté sur une tour immense, un homme seul écoute, patiemment, chaque nuit. Il cherche dans l’écho de l’univers la voix d’une vie lointaine. Le plus triste, c’est qu’il n’y a jamais rien à y entendre. Et il écrit aussi des messages, il réinvente les formes d’écriture, les ondes, les fréquences, il sème les mots de notre espèce dans le cosmos et il attend les réponses, patiemment, chaque nuit. Le plus triste, c’est que personne ne lui répond. Une anomalie furtive ici et là, quelques grichements sans signification qui écorchent ses oreilles, tempête solaire ou quasar inconnu, son coeur s’emballe un moment puis se calme lentement. Et le matin revient.

***

Aux confins peu fréquentés de la toile, dans la blogosphère, un homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers entier, parfois rien qu’à lui-même. Il observe ce que ses semblables sur d’autres fuseaux horaires ont publié pendant la nuit, commente ce qui l’allume, aime d’un clic pour signaler sa présence fidèle aux autres, ses favoris. Puis il consulte l’onglet statistiques pour voir combien d’entre eux sont passés par là, chez lui, qu’ont-ils lu, aimé, commenté, de quel pays ils sont et toute cette sorte de choses.

***

Dès qu’il avait appris qu’elle se mourait lentement, il était apparu une anomalie sur sa mappemonde numérique. Un lointain pays resté gris jusque-là s’était peint en rouge avec la mention 1, le chiffre 1, pour 1 lecteur, tout juste à côté de son drapeau. Mais il avait tout de suite su que c’était une lectrice. Et il savait exactement laquelle. Chaque matin, ce nouveau pays, ce chiffre 1. Un clic, un texte lu, aucun like, aucun commentaire. Elle avait été souvent la muse d’un texte ou d’un autre, elle y avait parfois joué son propre rôle, parfois la victime d’une imagination exacerbée, d’un coeur attendri. Voulait-elle relire des segments de son histoire à travers la plume d’un autre? Autrefois, elle avait été une personne importante pour lui, capitale par moments. Voilà qu’elle s’éteignait lentement, la flamboyante comète s’égrenait lentement dans son dernier passage derrière le soleil.

Tant que ce pays serait rouge sur la carte grise, son drapeau sur la colonne des visiteurs, le chiffre 1 tout juste à côté, elle vivrait toujours.

Après, il saurait.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en pompant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

***

Assis sur une pierre erratique loin dans le fond de son bois, un homme joue de l’harmonica pour quelque bête un peu curieuse, chantonne quelques mots de son cru, note des choses à mesure sur un calepin. Il arrête et il recommence parce qu’il apprend encore. Apprendre encore, l’essence de la survie, apprendre encore et toujours.

L’essence d’apprendre, pensait-il, peut également vouloir dire qu’il existera toujours quelque chose de plus triste encore que ce que l’on croit être la plus triste chose au monde. La poésie n’y changera rien, la poésie ne peut jamais rien changer. Mais encore des hommes et des femmes meurent chaque jour bien misérablement pour en avoir manqué.

***

Chaque matin, à l’heure où deux astres se battent un moment, le temps de se relayer pour dominer un ciel bleu-violet, un homme rentre se coucher, décu d’un cosmos infatigablement sourd et muet, un autre homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers lui aussi, parfois rien qu’à lui-même. Mais la plupart du temps, ces temps-ci, le coeur étranglé, il y a comme un supplice. Il cherche un pays rouge, son drapeau dans la colonne des lecteurs, un chiffre, le 1, voir s’il est toujours là.

Voir si elle est toujours en vie.


Flying Bum

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Quand j’étais mort

Quand j’étais mort, je suis retourné à la maison.

La maison de ma mère. Un petit bungalow presque carré sur une rue de Bourlamaque, et je suis resté planté debout sur le trottoir en avant de la maison. Un bonheur innommable, une paix intérieure jamais ressentie lorsque j’ai réalisé qu’ils avaient remis la maison telle qu’elle avait toujours été, telle qu’elle aurait toujours dû être. Stucco à la peinture blanche écalée, fenêtres de bois peintes en vert comme les tuiles de la couverture, balcon avant en forme de castelet de briques à l’ombre duquel poussaient les aconits mauves de ma mère, le même castelet en-dessous duquel ma chatte était allée mourir, qu’on m’avait dit, après s’être fait frapper dans la rue, même le gros sapin était revenu. Je grimpais dedans et sous l’épaisseur des branches piquantes et collantes, j’appelais ma mère et elle faisait semblant de me croire quand je lui disais que j’étais disparu et elle appelait mon nom de façon joyeusement théâtrale. J’allais de moins en moins souvent voir la maison justement à cause de la déception de la voir dénaturée par ses nouveaux occupants. Et aussi parce que j’habitais loin maintenant.

Je n’ai pas frappé à la porte. Seul un étranger aurait été tenu de frapper et je n’étais pas un étranger peu importe le nombre des années. À la place, je suis passé par le tambour sur le côté, je suis entré directement dans la cuisine sombre, j’entendais en sourdine le son de la télévision qui jouait au salon et je humais le fumet indéfinissable du souper qu’elle avait mangé, seule ce soir-là. Je me suis approché du salon où elle était installée seule devant la lumière vibrante du téléviseur noir et blanc, les rideaux tirés. Elle s’est levée. Son sourire était resté le même qu’il avait été soixante ans avant, à peine froissé par le passage du temps. Je me demandais si j’avais vieilli moi-même, si ça paraissait, si j’étais rendu vieux, plissé et grisonnant. Pire, je me demandais si j’avais l’air mort, l’air d’un mort. Est-ce que j’étais pâle, décharné?

Elle s’est levée et s’est approchée de moi lentement, vraiment plus lentement que dans mes souvenirs, elle m’a pris dans ses bras et elle a dit mon nom. J’ai reconnu sa chaleur, son odeur. Je l’ai serrée à mon tour, avec la crainte de la blesser tellement elle me semblait petite maintenant, petite et fragile. Elle ne m’a pas demandé où était mon bagage. Je n’en avais pas. Je ne t’attendais pas, m’a-t-elle dit, je ne savais pas que tu venais, j’aurais fait une tarte aux framboises, juste pour toi. Je lui ai répondu que je voulais lui faire une surprise et elle m’a demandé si j’avais faim. Elle me demandait toujours si j’avais faim. Je lui ai dit que je n’avais pas faim. Je me souvenais de la dernière chose à avoir mangé, un sandwich à la dinde sans beurre et sans mayonnaise et la dinde était sèche. Le pain aussi était sec, ranci à la limite. Le sandwich était resté sur mon estomac. Il resterait probablement là pour toujours, maintenant. Et ma mère m’a invité à la rejoindre à la table de la salle à dîner. À moins que tu sois fatigué, j’ai fait une brassée de draps, les draps des gens ici sont tellement laids, je vais aller faire ton lit en haut, avait-elle dit. Mais je ne me sentais pas fatigué, ni rien, je ne voulais pas aller me coucher. J’avais besoin de la voir.

On a jasé longtemps de ce qui se passait dans ma vie, à Montréal, dans la sienne prisonnière de cette maison depuis si longtemps. On a enfilé les cafés un par derrière l’autre, les cigarettes. À un moment, elle a lentement levé la tête et laissé échapper des ronds de fumée pour moi et j’ai souri parce que cela m’avait toujours fait sourire lorsqu’elle faisait des ronds de fumée pour moi lorsque j’étais très jeune encore.

La nuit était tombée et seulement quelques flashes d’une faible lumière vibrante venaient du fond du salon. Dans le noir, je la distinguais à peine derrière la fumée de nos cigarettes. Une dernière salve de ronds de fumée a été lancée dans les airs, ses yeux fixaient les ronds qui montaient grossissants et elle ne me voyait plus. Elle s’est immobilisée complètement, toute la fumée de nos cigarettes s’est immobilisée carrément, on aurait dit un vieil instantané en noir et blanc, mes yeux léchaient désespérément les dernières lueurs sur son visage, sur toutes les choses alentour, de très douces lumières bleutées qui vivotaient encore un moment, puis l’ombre découpée de toutes choses, puis les ombres mourantes et vacillantes, les ombrages flous.

Mais encore les ombrages noirs et opaques qui ont finalement absorbé toute cette sorte de choses, partout alentour.


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Photo: La petite fille à la cigarette, Mary Ellen Mark

La nuit des feux follets

Léon adore la sensation de non-être qui l’envahit la nuit, dans le silence, entre Parent et Senneterre où rien n’existe plus pour de longues heures, à part peut-être un bled isolé du monde entier qui s’appelle Clova. Lorsqu’il lui semble que son âme sort de son corps. Que le temps s’arrête et il n’existe plus que le mouvement du train et l’image qui file, monotone, dans les fenêtres. Léon n’a pas pu mettre la main sur un siège avec fenêtre. Une femme le sépare du tableau aussi fascinant que désolant de la nuit noire sans lune. En fait, il y a deux belles grosses lunes blanches qui aspirent irrésistiblement le regard de Léon, dans l’échancrure profonde du col en V de sa voisine de cabine. Léon est encore un adolescent qui, malgré ses dix-sept ans, rêve encore à ces choses davantage qu’il ne les vit. Beau gosse, yeux bleus et bouclettes blondes, il se dit qu’il faudra bien que ces choses se passent un beau jour. Ou encore une nuit, comme dit la chanson.

Des kilomètres et des kilomètres qui sont tous identiques, épinettes grises, épinettes grises, épinettes grises.  Sur les rails immobiles, le train entier tremble et vacille dans le vide monotone d’une forêt sombre à perte de vue, ses roues d’acier marquent les temps comme un métronome entêté et insistant. La réflexion du visage de la femme se transpose au loin contre un ciel de charbon mouillé et luisant, puis dans le vert profond des ifs. Adéline détourne son regard assombri par une tranquille panique qui éteint son regard, collant son visage contre la fenêtre, elle se distancie du jeune homme près d’elle, un adolescent qui s’était présenté à elle plus tôt, Léon, qui empestait les Doritos, le cannabis et qui se tenait désagréablement un peu trop près d’elle à son goût. Il croyait probablement qu’elle ne s’apercevait pas de ses furtifs regards dirigés vers le gouffre que l’encolure de son chandail ouvrait entre ses seins, mais Adéline n’était pas dupe. Elle, elle l’avait examiné dans les détails sans gêne aucune. Beau gosse, quand même, et le visage du garçon avait pris des belles teintes de vermillon sous le regard inquisiteur d’Adéline.  Elle aimait le froid cinglant de la fenêtre du wagon contre sa joue. Des souvenirs lui venaient à l’esprit, les jets piquants d’une douche froide sur son visage après une longue soirée de scotch, beaucoup trop de scotch et une gorge brûlante et asséchée par les Gauloises.

Elle se demande pourquoi toutes ces gens qui ronflent dans la noirceur de leurs sièges à deux heures du matin sont montés dans ce train, pour aboutir au bout de la marde, dans un trou qui s’appelle Hervey Jonction, ou Senneterre, ou LaSarre. Pourquoi ce foutu train Montréal-Barraute devait-il rallonger son trajet du simple au triple en contournant par LaTuque? Faisaient-ils exprès? Mais Adéline réalisait qu’elle s’en foutait dans le fond. Elle ne voulait plus que le train s’arrête, elle ne voulait plus descendre. Le train pourrait frapper un orignal, dérailler. Un des passagers pourrait se lever debout et se mettre à tirer dans le tas. Une balle perdue pourrait l’attraper. Elle avait même pensé descendre au prochain arrêt, si jamais il existait un endroit plus profondément plongé dans le néant qu’un trou nommé Clova. Elle avait planifié rompre avec sa douce, Marie-Luce, juste avant d’apprendre pour son père, mais elle avait décidé de s’occuper des désastres un par un. Adéline pensait qu’elle excellait dans les situations d’urgence, qu’elle savait se mettre en mode gestion de crise, mais est-ce que la mort se qualifie vraiment comme une urgence? Spécialement lorsque cette mort avait été annoncée, qu’elle savait qu’il mourrait, mais qu’elle ne s’était jamais donné la peine de répondre aux courriels de la conjointe de son père.

Adéline, je t’écris pour te dire que le cancer de ton père est revenu, dans ses poumons cette fois-ci. Il souffre terriblement mais ils font ce qu’ils peuvent. Je sais que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps et que vous ne vous entendez pas à merveille ces temps-ci mais ce serait gentil de l’appeler, au moins.  – Betty-Lou

Pendant des jours après avoir reçu le courriel, une vieille chanson de Claude Dubois la suivait partout, la hantait comme un fantôme tenace, un ver d’oreille accroché solide de toutes ses ventouses. Derrière la fenêtre, le vent sur cette marée d’épinettes à perte de vue, c’était la mer. Pareil.

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer. . .

Elle l’avait joué en boucle, ses doigts de petite fille tournant le bouton du volume pour enterrer les bruits venant de la chambre de sa mère pendant qu’elle s’agitait à tout ranger, tout nettoyer alentour d’elle pour minimiser la colère qui s’ensuivait toujours. Mode panique, gestion de crise.

À l’âge adulte, la gestion de crise face à la mort imminente consistait maintenant à cuire des quantités ridicules de muffins aux canneberges ou aux noix, de les ficeler dans du coton-fromage et d’aller les distribuer aux copines même si c’était la dernière chose dont elle avait envie, vraiment. Elle se sentait trop coupable pour être capable d’envisager la moindre notion de chagrin. Des muffins, encore des muffins.

Adéline, les médecins disent que le foie ton père est affecté. Ils ont dû interrompre sa chimiothérapie. Il a murmuré ton nom, il y a quelques jours de cela. Je me suis dit que tu devais le savoir . . .

Les gens laissent toujours rancir le pain trop longtemps sur le comptoir, puis ils le lancent aux vidanges quand les fourmis le trouvent.

Ta tante Odile est ici avec moi. Elle dit que tu es aussi têtue que lui mais que peu importe ce qui a détruit votre relation, ça s’est passé il y a bien longtemps de ça. Tout ce qui est révolu est révolu, Adéline. Je sais qu’il peut parfois être un homme difficile mais ça demeure ton père. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, le médecin nous l’a dit ce matin.  – Betty-Lou

Elle n’a aucun droit de s’immiscer dans ta vie, un affront aux années que tu as passées à te placer entre ta mère et lui, à prendre les coups à sa place. Sa maladie n’a rien fait pour te faire briser la promesse à toi-même de ne jamais plus lui adresser la parole. Tout ce qui est révolu est révolu mais ça ne veut pas dire que l’heure du pardon est venue pour cet homme cruel et sans-coeur. Adéline se demande quand est-ce qu’elle a cessé d’être une bonne personne elle-même.

* * *

Léon retire ses écouteurs et pivote son corps pour faire face à Adéline. Il toussote pour éclaircir sa gorge ou attirer son attention puis lui demande, “C’est la première fois que tu montes à Barraute?”

”Oui, mais j’ai entendu dire que c’était très bien,” ment-elle du mieux qu’elle peut. Mais elle ne sait pas pourquoi.

“Pour quelqu’un qui aime les épinettes et la neige, peut-être,” répond l’adolescent. ”Mais je pourrais te montrer des endroits sympathiques si tu veux.”

“Non, merci, ça va aller, je ne serai pas là assez longtemps,” répond Adéline assez sèchement.

Elle s’imagine sa douce, Marie-Luce, dormant avec les chats vautrés sur son côté du lit, près d’elle, ignorant complètement qu’Adéline feuilletait déjà les petites annonces à la recherche d’un logement. Adéline essaie de se rappeler ce que c’était d’être folle raide en amour avec Marie-Luce, de découvrir les belles petites choses qu’elle savait broder comme une vraie fille, les bonnes confitures qu’elle savait mettre en conserve et les émissions de télé tellement trash qu’elle regardait. Adéline se rappelait du moment où elle s’était remise à fréquenter les bars, laissant Marie-Luce à ses petites affaires à la maison, pour aller repousser les avances de filles beaucoup trop butch à son goût puis se mettre à les sérénader elle-même après la bonne quantité de shooters, puis rentrer sur sa moto malgré sa condition, son casque resté accroché derrière le banc, sa longue chevelure au vent. Adéline était convaincue qu’elle se ferait éventuellement frapper par une voiture –qu’elle l’aurait bien mérité comme son père le lui criait toujours– mais cela ne s’était jamais produit. Pas facile à comprendre pour une petite fille, la notion de mériter une chose, bonne ou mauvaise, mais aujourd’hui Adéline croit que personne ne mérite rien. Les choses se produisent, c’est tout.

Chaque fois qu’elle rentrait saine et sauve, une partie d’elle était déçue, une drôle de déception doublée d’une bonne dose d’euphorie. Elle avait défié la mort en pleine face mais elle l’avait vaincue. Aux bruits provoqués par l’ébriété de ses mouvements, Marie-Luce sortait de leur chambre à coucher et la trouvait là, les cheveux en tempête. –Quelle heure qu’il est?” grognait-elle à Adéline. –“Pourquoi tu me gueules après?” se plaignait Adéline en valsant malhabilement à travers la cuisine, en explorant bruyamment le frigo, totalement imperméable à la présence et aux questions de Marie-Luce.

* * *

Le dernier courriel de Betty-Lou contenait quatre mots.

Ton père est mort.

Il y avait ensuite un lien vers son avis nécrologique sur le web. La note nécrologique était minimaliste, aseptisée, mais on pouvait y lire qu’il laissait derrière lui sa charmante épouse Betty-Lou. Aucune mention de sa fille. Aucune mention des longues années passées à prendre la peau de sa première épouse, la mère d’Adéline, comme canevas pour peindre des toiles abstraites explicites et violentes, faisant éclore partout des oedèmes dans les tons de violet et de bleu, se métamorphosant en vert puis en jaune, parfois ornés de jolies coutures pour retenir ensemble des bouts de chair sanguinolents. Oubliées des années de chômage, de dope et de luxure, puis, marche rapide avant, vers sa rencontre avec Betty-Lou et le bon dieu, apparemment (“Après une lutte courageuse contre la maladie, dieu l’a rappelé à lui dans le royaume des cieux”) avec la date, l’heure, l’adresse des funérailles et pas grand-chose d’autre.

La vie d’un homme en 78 mots, pas un de plus, Adéline les a comptés.

Marie-Luce était à son travail lorsqu’Adéline avait reçu l’ultime courriel. Elle a fermé son portable, tiré les rideaux, s’est étendue au sol sur le plancher de la chambre. Elle a écouté en boucle Le Labrador, le volume au fond, fixant désespérément des fissures au plafond qui prenaient vaguement la forme de la baie d’Hudson. Vide, détachée, un corps gisant, là et pas vraiment là, laissant la voix chaude de Claude Dubois envelopper le monde entier pour ne plus rien voir d’autre. Gestion de crise.

À la dernière note de la dernière boucle, Adéline s’est levée et est allée se planter debout devant le petit miroir ovale dans un coin de la chambre. Elle s’est regardée intensément, à travers les yeux noisette qui lui venaient de son père, recherchant quelqu’autre trace de ressemblance qu’elle pouvait partager avec lui. Elle a décidé qu’elle devait le voir une dernière fois maintenant qu’il n’était plus capable de faire davantage de dommages. Elle avait besoin de valider qu’il n’était qu’un homme, comme tous les hommes, mortel comme tout le monde. Et mort. Impossible pour elle d’avoir peur d’un homme mort. Il ne lui ferait plus jamais peur. Ni lui, ni aucun autre.

Elle a acheté son billet de train sur internet. Il partait le soir même. Un pénible trajet de 18 heures et 17 minutes, Montréal-Barraute en passant par LaTuque. Pas le budget pour s’offrir une couchette. L’avion aurait été trop rapide, trop irréel. Elle avait besoin de ce temps pour s’y faire, se préparer, laisser la forêt boréale absorber tout ça.

* * *

Dans la noirceur du train, Adéline réalise qu’elle traînait toujours une peur, peur de ne pas réagir comme les gens à Barraute (la famille, se rappelait-elle, ces gens sont sa famille). Ils vont s’attendre à ce qu’elle assiste aux funérailles, qu’elle soit triste, qu’elle pleure, à la limite. Il lui faudra plisser les yeux et se rappeler les scènes les plus tristes de son film fétiche The way we were. Ce serait là une bonne façon de produire des larmes, ou feindre une quelconque émotion, en conjonction avec suffisamment de shooters.

Dans le train, toutes les veilleuses sont éteintes. Tout le monde dort. De son regard périphérique un peu parano, elle peut voir Léon encore sournoisement affairé à zieuter au plus profond de son canyon de chair blanche. On dirait qu’elle ressent vraiment le regard d’un homme sur son corps. Que ça produit une sensation sur elle. Adéline se demande s’il a une copine, elle se l’imagine jeune collégienne intello qui écoute Joni Mitchell et qui a une longue chevelure brune, des broches dans les dents peut-être, et qui aime s’éclater au cannabis légal avec Léon. Ils pratiquent probablement une sexualité immature et étrange avec les lumières éteintes, en croyant dur comme fer qu’ils aiment cela parce qu’ils ne connaissent rien de mieux.

Comme un automatisme, sans vraiment la moindre préméditation, elle sent sa propre main abandonner son livre toujours fermé sur ses genoux. Elle se sent comme si elle sortait de son corps, un voyage astral, une main complètement détachée de son corps, indépendante de son contrôle cérébral et qui agit pour elle, malgré elle. Les petites lampes de sécurité au sol lancent de faibles lueurs orangées qui tracent des ombrages profonds sur les sièges, elle réalise que les yeux de Léon suivent le moindre mouvement de sa main qui s’approche de lui, manipule la boucle de sa ceinture, détache le bouton de son jeans. Il prend une grande inspiration bien sonore pour dissimuler le son de la fermeture-éclair qui descend, puis sa respiration s’épaissit, lourde et pesante. Elle ferme ses yeux. Au creux de sa main, elle sent battre le sang dans cette chose rigide et brûlante qu’elle ne croyait jamais toucher un jour. Elle appuie doucement sa tête contre lui, commence à lui faire ce que les adolescents comme lui ont l’habitude de faire par eux-mêmes, quittes à devenir sourds. Elle les voit en rêve, lui et cette étrangère qui agit pour elle, partout sauf ici mais un petit coin d’elle veut toujours y être malgré tout. Adéline se demande quel genre de personne peut accomplir des actes semblables avec une conjointe aimante qui l’attend à la maison. Le mal est en elle, quelque chose de très mal, pense-t-elle.

Sa main suit le rythme des roues d’acier sur les rails, en haut, en bas, en haut, en bas, et elle rêve de se rendre ainsi jusqu’à Barraute dans sa plus troublante relation à vie. Mais, ô amère déception et si précipitamment, le garçon rote un borborygme étouffé et la main d’Adéline se remplit de sa semence visqueuse et chaude. Elle se trouve tellement ridicule de n’avoir rien vu venir, de se sentir soudainement si dédaigneuse. Elle l’aura bien mérité comme son père le lui criait toujours. Les choses se produisent, c’est tout.

Elle s’essuie la main sur le tissu du siège bleu Victoria. L’histoire ne dit rien à propos de toutes les substances imbibées dans les banquettes de train. Près d’elle, le garçon remonte sa fermeture-éclair et dans son ébaubissement total et sa bêtise adolescente, il marmonne merci du bout de la gueule. Adéline se retient de pouffer de rire tellement le malaise est singulier. Il est encore plus hébété qu’elle de ce qui vient de se produire. Adéline ne répond rien, elle le regarde dans le blanc des yeux un moment avec une tendresse indéfinissable, puis elle détourne le regard vers le décor fuyant, rafraîchit sa joue étrangement rouge et brûlante contre le froid de la vitre.

Dans la nuit boréale, quelques timides lames de lumière percent lentement l’épaisse étendue d’épinettes grises, accentuant la dureté des lieux avec une violence nouvelle et belle.

Quelques feux follets bleus dansent brièvement entre les grands ifs et semblent s’adresser à elle, la pardonner. Adéline est séduite, hypnotisée.

Dans ce silence de cimetière, Adéline est enfin calme et apaisée, toutes ses peurs sont parties rejoindre les âmes des morts que font danser les feux follets. Elle tient toujours fermement, emprisonnée entre sa cuisse et sa main, la main douce de Léon, son premier homme à elle.


Flying Bum

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En forêt

Zone inhumaine inhabitée
à l’immobilité effrayante
dans cet enclos vert figé
ce doux silence qui me hante

Partis pour la froide saison
piqueurs suceurs de sang féroces
rejoignent en enfer les démons
et ma chair nue invitent à la noce

Les bêtes n’y sont qui des sons
qui une piste, une déjection
dans mon immense jardin
imperceptibles à l’oeil humain

Un visage invisible fait de même
se laisse deviner au matin blême
dans les brumes qui volent bas
dans les dernières effluves des bois

Mon esprit cherche ses contours
ma main ses courbures ses atours
et le reste d’elle dans mes pensées
qui viennent défier les vents glacés

Sa robe aux teintes de miel
au sol nourrit la prochaine saison
ses bras nus tendus vers le ciel
le chêne attrape un premier frisson

Deux à deux sur lui ligotées
dos à dos attachées bien serrées
mes espoirs et mes peurs
mes passions et mes frayeurs

À l’hiver qui vient abandonnées
affamées aux quatre vents
alors les bêtes curieuses viendront
danser pour l’oeil du moribond

Leur ballet me parlera d’elle
et les noeuds d’un vieil orme
à son visage prêteront forme
viendront me dire comme elle est belle

Museaux glacials dernières caresses
carnassières et ultimes maîtresses
à grandes et profondes becquées
à l’aube bleue viennent festoyer.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord

 

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


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François d’Assise 2.0

Ça court dans la famille, il y a des précédents. Une relation spéciale que certaines gens entretiennent avec les bêtes qui laisse tout le monde pantois. Comme un don ou un talent. Ne pas craindre les coyotes, se faire un devoir de laisser filer couleuvres et crapauds en tondant le gazon quitte à y mettre l’après-midi, parler aux poules et aux oies, caresser les chats errants que personne ne peut généralement approcher, pleurer lorsqu’on ne croise pas chaque matin notre troupeau de dindes sauvages. Et les bêtes reconnaissent les gens comme nous, on dirait, elles nous écoutent.

J’avais laissé la porte d’en avant débarrée, stupide négligence, et je suppose que c’est par là qu’il est entré. Vraiment étrange, je n’ai jamais entendu la porte s’ouvrir (on serait porté à croire qu’un raton laveur ne peut pas entrer par effraction sans faire de bruit), mais bête de même, il était là, bien installé sur une chaise près de la fenêtre, il inspectait l’intérieur d’un œil quasi intéressé. Il n’a même pas bronché quand je suis arrivé près de lui. –“Je peux te servir quelque chose à boire?” que je lui ai demandé tout bonnement.

On aurait dit que le raton laveur a fait signe que oui de la tête, un mouvement de la lèvre supérieur et du museau qui ont fait brièvement vibrer ses moustaches.

–“Bois-tu ton bourbon dans un verre à cognac?” que je lui ai demandé, mais j’étais déjà à lui verser le sien dans un verre à cocktail très ordinaire en cherchant de l’œil une canette de Canada Dry et des limes.

Lorsque j’ai placé son verre devant lui, il a bien tenté de l’attraper avec ses petites pattes pour le porter à sa bouche mais c’était trop difficile pour lui. À la place, il a approché la tête et plongé son museau dans le long verre et sa langue atteignait tout juste le breuvage dans un sapement excité et bruyant qui provoquait des joyeux tintements de glaçons contre le verre. L’idée m’est venue de lui demander si la langue des ratons laveurs s’était génétiquement adaptée, comme celle des chiens, maintenant merveilleusement bien adaptée pour laper des liquides dans des bols de fabrication humaine, mais j’ai eu peur de paraître grossier. Ce raton laveur n’était probablement pas rendu à l’étape de tenir des conversations de salon à propos de l’évolution des espèces.

Je l’ai laissé finir tranquillement son Kentucky mule, puis je lui en ai versé un autre.

–“Écoute,” que j’ai commencé à lui dire mais j’ai changé d’idée en chemin de peur de dire la mauvaise chose, ou dire des niaiseries. Tout ce qu’on peut raconter à un raton laveur qui boit un Kentucky mule dans votre cuisine est suspect, en partant. Faut trouver les bons mots. À la place, je suis allé aller chercher mon haut-parleur bluetooth et je lui ai fait jouer Rocky Raccoon, pensant lui faire plaisir. La chanson l’avait définitivement plongé dans une humeur triste et maussade, ses yeux étaient devenus humides et fixaient dans le vide. J’ai refermé Spotify.

–“Écoute,” que je commence encore, espérant lui dire quelque chose susceptible de l’intéresser, “je pense que je sais pourquoi tu es ici.”

Les yeux du raton laveur étaient luisants et sombres comme la nuit, parfaitement ronds comme des billes comme les animaux dans les dessins animés, deux trous noirs.

Je ne savais pas vraiment pourquoi il était là, pourquoi j’étais là moi-même. Pourquoi quiconque boirait un bourbon-gingembre avec un raton laveur un mercredi soir? On se regardait encore dans les yeux et moi j’attendais simplement qu’il me réponde quelque chose.

Le raton n’a rien dit, mais il a tendu ses petites mains ouvertes vers moi, et le temps d’un flash, il ressemblait à un enfant suppliant qu’on le prenne dans nos bras. Je me suis approché de lui mais il a sifflé et laissé sortir un grognement à peine perceptible, maintenant debout sur sa chaise sur ses deux pattes d’en arrière. Étirant son corps pour paraître plus grand, il entretenait probablement l’espoir stupide de m’effrayer.

Prudemment, j’ai pris du recul en me demandant si cela avait été la meilleure idée du monde de lui avoir offert deux verres de Kentucky mule. Pris de remords, j’ai décidé de lui offrir des bretzels trempés dans le beurre d’arachides pour absorber un peu le bourbon, que sa femelle ne s’aperçoive de rien à son retour. Je lui ai présenté dans une belle soucoupe à motifs de roses un peu chippée sur son contour. Il est resté bien tranquille lorsque j’ai déposé la soucoupe sur sa chaise et que je l’ai poussée délicatement vers lui. Il a bien mis une minute avant de s’intéresser à sa collation, avant d’attraper le bretzel dans ses petites mains, il le retournait en tous sens, sentait l’odeur salée en le portant à son nez. Il a hésité la gueule ouverte puis il l’a frotté contre une de ses aisselles, parfaite source additionnelle de sel pour son petit goûter. Qui eût cru que leur nom venait de leur façon de nettoyer leur nourriture qui m’apparaissait pour le moins dégoûtante.

Le raton-laveur voulait quelque chose, ou cherchait quelque chose. Il le fallait. Autrement pourquoi moi? Pourquoi ouvrir ma porte, s’installer sans crainte à la cuisine comme s’il y était chez lui? Et si c’était le même raton qui est venu farfouiller dans mes poubelles il y a quelques nuits de cela. Ou celui qui avait vandalisé mes mangeoires à oiseaux. Est-ce qu’il avait découvert des choses dans la poubelle qui l’auraient incité à en savoir davantage sur moi? Je ne me rappelle plus exactement ce que j’avais mis dans cette poubelle, des factures? des lettres intimes? des contenants de take-out? Rien dans mon souvenir pour justifier une entrée par effraction de ce raton sans-gêne.

Mais encore, peut-être quelque raison plus profonde, quelque chose de difficile à découvrir dans mes poubelles de quelques jours, mais quelque chose de plus essentiellement incorrect ou incongru dans ma vie. Quelque chose de louche. Les ratons laveurs passent leur vie à manger ce que d’aucuns ne désirent plus vraiment, peut-être mon tour était-il venu, tout simplement. Peut-être était-ce la finalité de toute créature devenue indésirable d’être dépecée et dévorée sur le prélart de sa cuisine par un raton laveur vengeur en état d’ébriété?

J’ai été pris d’un frisson mais avant de pouvoir lui exprimer quelqu’argument pour sauver ma peau, le raton s’est mis à fouiller partout dans les replis de sa fourrure et il en a tiré un petit objet brillant. Lorsqu’il a réussi à bien le serrer dans ses petites griffes et qu’il l’a déposé devant lui, qu’il l’a poussé vers moi, j’ai pu clairement constater que c’était une pièce de vingt-cinq cents. Son regard était vissé dans le mien. De légers petits hochements de sa tête, il avait l’air de me dire, tiens, c’est pour toi et il est demeuré de même tant que je n’ai pas ramassé la pièce et que je l’aie glissé dans ma poche. Son ardoise apparemment réglée, l’animal s’est glissé en bas de sa chaise lourdement et s’est dandiné tranquillement vers la porte. Après s’être péniblement hissé sur ses pattes d’en arrière pour rejoindre la poignée de porte, il a très lentement retourné sa tête et même si j’ai bien cru avoir la berlue, il m’a vraiment adressé un long clin d’œil nonchalant pendant que son autre œil louchait de toute évidence, probablement l’effet des deux bourbons.


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Où les mots vont se noyer

–“Je suis embêté au possible, je ne sais vraiment pas comment vous expliquer la chose,” dit le détective engagé par Marie-Luce.

Une volée de canards majestueux traverse un ciel bleu indigo profond dans les fenêtres du petit bureau plutôt sombre derrière le détective privé. Marie-Luce, cinquantenaire maigrelette, on aurait pu croire que le malheur avait pompé toutes ses graisses, en était rendu aux muscles. Elle est assise devant lui et fixe distraitement les piles de papier qui traînent sur le bureau. Elle a cru voir un coin de photographie retrousser d’un épais dossier et son coeur a semblé s’arrêter pour un moment. Quelque chose de sombre et troublant couvait par tout son corps, une créature de peur et d’angoisse gestait en elle, un corbeau venu directement de l’enfer à la toute veille de prendre un envol vengeur au-dessus de son mariage.

Le détective devant elle ressemblait à un intimidateur d’école secondaire mal vieilli et un brin confus. Pas très propre de sa personne non plus. Mal nourri aussi.

–“Ce ne sera certainement pas ce à quoi vous vous attendiez,” avait-il dit, nerveusement.

Mais Marie-Luce savait à quoi s’attendre. Exactement à quoi s’attendre. Cela faisait bien six mois que son mari avait commencé à rentrer du boulot avec deux ou trois heures de retard. Il expliquait qu’il avait eu quelques réunions importantes, un client inattendu, des tâches impossibles à remettre, toute cette sorte de choses. Mais elle l’avait senti de plus en plus distant, jour après jour, et c’est ce qui l’avait conduite ici, dans ce sombre bureau poussiéreux.

–“Mon agent a suivi votre mari pendant deux semaines, j’ai son rapport ici, sous mes yeux. Voulez-vous que je vous le résume?”

Marie-Luce, le visage livide blanc immaculé, hoche légèrement de la tête. Le privé soulève une chemise d’entre d’autres chemises dans une des piles.

Les événements relatés ici se sont produits dans le même ordre, tous les jours qu’ont duré notre investigation. Vers dix-sept heures, tous les soirs, votre mari quitte l’édifice où il travaille et monte dans sa voiture. Les notes de filature indiquent qu’il utilise un trajet ou un autre, probablement selon le niveau de circulation, pour se rendre toujours au même endroit. La baie. Il descend de voiture et s’engage sur le quai, marche jusqu’à son extrémité. Puis il s’assoit et demeure immobile semblant ne faire rien d’autre que de regarder le temps filer au loin, d’observer les mouvements de la marée.

Le détective relève les yeux du rapport et observe Marie-Luce un moment avant de poursuivre sa lecture.

Après approximativement deux heures trente, il se relève, rejoint sa voiture et se dirige directement vers votre résidence familiale.

Il dépose lentement le rapport devant lui. Ils s’observent. Rien ne filtre, rien ne bouge. Comme si tous ces mots étaient tombés à l’eau, sous les pieds de son mari au bout du quai sans faire le moindre bruit. Comme si la marée les avait tirés au large dans la profondeur de la baie sans ramener de réponse avec eux.

Deux maigres humains immobiles dans un bureau aux dimensions ridicules dans ce monde immense et rien n’existait plus que la profondeur du bleu derrière la fenêtre, la volée de canards disparue dans l’immensité derrière la cité, les mots qui meublaient jusque là ses pensées engloutis pour toujours au fond des eaux de la baie sombre et froide.


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Un zoo l’ennui

 

Le coeur d’Adéline se gonfle comme si elle avait oublié de fermer une valve. Il semble énorme et elle respire profondément un grand coup. Ou elle est exaspérée et elle soupire puissamment. Il est quand même mignon, le jeune homme qui l’accompagne. Une dense volée d’oiseaux noirs semble aspirée par le feuillage abondant d’un arbre. Ou, c’étaient peut-être des chauves-souris. Adéline a une peur bleue des chauves-souris, toutes ces histoires à propos des chauves-souris qui collent aux cheveux la terrorisent. Adéline et Léon sont au zoo.

***

Léopold a tellement promis au petit de l’emmener, combien de fois avait-il remis le doux instant. Aujourd’hui, c’était enfin le jour J. Enfin pour le petit, Henri. Léopold a réglé leur admission et ils ont passé le guichet, passé la boutique en forme de hutte africaine. Henri était impatient de se projeter carrément dans l’enceinte du zoo. Cela faisait l’affaire de Léopold, que le petit passe la boutique et oublie toutes les promesses de mousse collante et de boisson gazeuse, de dégâts de boisson gazeuse. L’air frais du matin transportait déjà une odeur rance et musquée d’animal vers les narines de Léopold.

***

Léon aurait aussi bien pu inviter Adéline à l’allée de quilles ou à l’aréna, manger des frites à la cantine. Jouer aux quilles, patiner, manger des frites. Léon avait choisi le zoo. Le zoo, c’est pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’on est libres de son corps. Pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’il y a tous ces animaux à regarder, au zoo.

***

Les grues, les cigognes se tiennent sur une patte, pressées les unes sur les autres dans pas plus d’un pied d’eau, une eau brune et saumâtre. Elles semblent déplumer sur place, ou muer ou quelqu’autre activité à laquelle ces oiseaux pouvaient s’adonner, quelqu’autre mal épidermique qui pouvait les affecter. On se gratterait rien qu’à les observer. On pouvait voir des bouts de peau rose hérissée là où le plumage se faisait plus rare. Des plumes flottaient sur l’eau malodorante. Une des cigognes, apparemment la plus vieille du groupe ouvrait constamment son bec et laissait échapper un son râpeux et maladif. Une odeur de bête malade sautait directement aux narines avant de tomber sur le coeur.  

–“Papa, papa,” crie le petit Henri, “c’est elle qui nous apporte les bébés?”

–“Oui,” répond Léopold, secrètement terrifié et dégueulé de la chose.

***

Le ciel est blanc comme la neige. Adéline, vieille fille de trente-deux printemps, ne se souvient plus de ce que l’Adéline de vingt-deux printemps avait l’air. Elle sait une chose, elle a passé beaucoup de temps devant le miroir à se regarder mais elle ne s’est jamais vraiment vue. Elle a vu ses amies disparaître les unes après les autres, s’enfermer dans des logements, des maisons, avec des hommes. Leur faire des enfants. Torcher des enfants, des maisons et des hommes.

–“As-tu vu, Adéline, les cigognes? C’est pas ça qui apporte les bébés?” demande Léon.

Les enfants, ça nous sort par la noune dans une douleur du tabarnak, crétin, pense Adéline pour elle-même.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate dans leur étang, les cigognes,” qu’elle répond à Léon.

***

Les ours polaires étaient dans le top 10 du petit Henri et de bien d’autres petits morveux agglutinés alentour de leur faux paysage arctique en fibre de verre à la peinture blanche craquelée. Le soleil commençait à taper fort et la plupart des ours se planquaient à l’ombre quelque part. Une grosse femelle haletante et la langue pendue tournait le dos à la foule loin au fond de sa cage. D’autres faisaient des saucettes dans le petit lac artificiel nageaient sur le dos, descendaient sous l’eau, passaient devant la vitre et y donnaient un coup de patte en passant au plus grand bonheur des enfants puis regrimpait sur la berge et se secouait un grand coup. Saute, plonge, sort, s’essore, saute encore. Les petits enfants en bataillon serré, le nez morveux et les mains sales bien collées sur la vitre et Léopold y voyait que dalle, à travers l’épais verre embrouillé par les sueurs, la morve et la salive accumulées d’autres enfants avant eux.

***

Léon demande à Adéline si elle veut un Coke, elle dit que non. Il s’en prend un pour lui et c’est Adéline qui l’a presque tout bu finalement. Ils observent un couple de rhinocéros sur une colline poussiéreuse, deux rhinocéros totalement immobiles sur une colline poussiéreuse. Léon observe, hypocritement, les rondeurs d’Adéline dans sa robe de coton.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate sur leur tas de poussière,” dit Adéline avant de rendre à Léon sa canette de Coke vide.

***

Le petit Henri, à qui la mémoire était bien revenue, exigeait à hauts cris sa boule de mousse sucrée mais Léopold réussit à le convaincre de dîner avant de passer aux sucreries. Ils ont trouvé une table à pique-nique libre près de la cantine et ils ont mangé. À la table voisine, un groupe de déficients mentaux en sortie de groupe mangeaient aussi avec une grâce discutable. Une de leurs chaperonnes, une grosse madame avec un gaminet aux allures d’un parachute et des shorts en spandex vert fluo, se décrottait le nez sans gêne, au vu et au su de tout le monde. Elle lâche un grand “Quoi?” à Léopold qui la fixait du regard pendant sa pêche aux crottes de nez. Léopold, embarrassé, détourne le regard.

–“Papa, papa, regarde, la madame elle se fouille dans le nez!” pointant du doigt directement sur elle pour éviter toute confusion.

–“Je sais, je sais,” répond Léopold tout en ramassant précipitamment leurs déchets sur la table à pique-nique et en attrapant Henri sous le bras et le tirant plus loin, sans jamais croiser le regard avec elle.

***

Une hyène se lèche le derrière avec un enthousiasme délirant pendant que des badauds excités la prennent en photo.

***

Qu’est-ce que je fais ici avec une fille de dix ans plus vieille que moi, se demande Léon, pendant que lui et Adéline sont postés devant la cage des singes. Qu’est-ce qu’il me veut, ce p’tit jeune-là, se demande Adéline de son côté. Me semble que je ne lui ferais pas mal, me semble que ça me ferait du bien à moi aussi. Une fois de temps en temps. Je vois pas le mal.

Trois ou quatre primates mâles de l’autre côté de la vitre se masturbent allègrement au plus grand inconfort des parents qui bouchent la vue aux enfants soudainement hystériques devant le spectacle. Elle est juste sur le bord d’avoir l’air défraîchie même si moi je la trouve quand même de mon goût, pense Léon, on doit pas faire la ligne devant son lit, sûrement qu’elle voudra bien que je la saute un de ces quatre, pense Léon en lui-même.

–“Leur vie doit être plate en calvaire pour qu’ils se crossent tout le temps, sans gêne, devant tout le monde de même,” dit Adéline à un Léon soudainement écarlate. Elle a du mal à retenir son rire en s’imaginant Léon tout nu à travers les singes, se masturbant gaiment.

***

Léopold a cédé. Il a acheté une énorme boule de mousse en sucre au petit Henri, ils sont assis sur un banc et se la partagent. Léopold filait déjà nauséeux avec toute cette chaleur et un tel apport en sucre n’arrange en rien son cas. Derrière eux, deux employés nettoient une cage vide.

–“J’ai enfin réussi à convaincre Lauréanne à me faire une pipe,” dit un des deux hommes le dos appuyé sur la cage tout juste en arrière d’eux. Drôle de hasard, sa femme aussi s’appelait Lauréanne et sa femme aussi ne lui avait jamais fait une pipe sauf une fois au chalet. Léopold, pris d’angoisse, se demande si le petit Henri sait c’est quoi une pipe. Avant qu’il ne pose des questions, Léopold prend le petit par le bras et le traîne littéralement de force devant l’enclos des girafes, plus loin.

***

Léon demande à Adéline si elle aimerait ça une boule de mousse. Elle dit que non mais c’est Adéline qui l’a presque toute mangée. Une grande tache bleutée de mousse s’est ramassée sur le bord des lèvres d’Adéline et Léon se lèche le pouce et essuie délicatement les lèvres et la joue d’Adéline et tout le visage d’Adéline tourne au rouge écarlate. Elle passe sa main derrière la tête de Léon et l’attire violemment contre elle et leurs bouches se touchent, leurs langues se mêlent avec passion. Lorsqu’elle rouvre ses yeux, une dague rouge vif sort du corps d’une girafe, comme sanguinolente et spastique, une érection de girafe qui s’apprête à se hisser sur une autre girafe.

–Tu parles d’une vie plate, obligée de bander devant tout le monde, pauvre girafe, pis fourrer aussi,” dit-elle à Léon, comme confuse et gênée de réaliser ce qu’elle vient de dire, et aussi avant de voir du coin de l’œil le bermuda de Léon qui semble soudainement habité.

***

Pour Léopold, c’est curieux, toutes les girafes doivent être des femelles. On dit bien une girafe, non? Léopold et Henri observaient au loin les animaux aux grands cous lorsque ce qui semblait au départ un jeu innocent s’est mis à prendre une tournure troublante. Une girafe grimpait sur l’autre, son pénis émergeant bien droit d’une gaine huileuse. Léopold ne pouvait s’empêcher de voir là comme une dague, l’acte étant violent en apparence. Le pénis de la girafe était pourtant à peu près de la taille de celui d’un humain mais en plus rose, plus effilé, vulgaire. L’attention du petit Henri était automatiquement captivée.

–“Papa, papa, qu’est-ce qu’ils font là, on dirait qu’ils essaient de se faire mal,”

Des badauds présents près d’eux se sont tournés vers eux, curieux d’entendre la réponse de Léopold.

–“Ben non, ils ne se font pas mal, ils font rien que s’amuser, c’est comme ça que les girafes jouent.”

***

Chaque fois que j’ai cédé, se dit Adéline, je l’ai regretté. Lorsqu’ils ont fini de s’amuser avec mon corps, ils virent de bord et je ne les revois plus. Jamais. Quand je pense à ceux qui sont restés dans la vie de mes amies, je me dis que c’est probablement mieux de même.

–“Est-ce qu’on va finir l’après-midi chez moi?” demande Léon, “j’ai du bon rosé bien froid, c’est-tu vrai que toutes les filles aiment le rosé?”

–“N’importe quoi,” répond Adéline, “envoye, amène tes fesses, mon beau Léon,” gueule Adéline “vite, vite, avant que je change d’idée,” puis elle tirait Léon par le bras en courant vers la sortie du zoo, sa robe dans le vent dévoilant ses belles cuisses blanches, ses deux mamelles sautillant d’un bord et de l’autre.

***

Léopold a dû ramener le petit à l’auto, totalement épuisé, sur ses épaules. Ils sont restés silencieux tout le long du trajet de retour mais, de façon générale, le petit avait adoré sa journée.

–“Est-ce que mes deux hommes ont eu du plaisir?” demande Lauréanne aussitôt qu’ils avaient pénétré dans la maison. Elle écoutait la télé, une pub jouait derrière, une pub de restaurant populaire, une fille en bikini lavait une voiture sport, un boyau dans une main, un hamburger dans l’autre.

–“Oui, c’était cool, maman,” répond Henri, avant de courir en vitesse vers sa chambre, jouer avec des animaux en plastique que son père lui avait achetés dans la hutte africaine.

–“Et toi, mon amour,” Lauréanne demande-t-elle à Léopold qui se laissait choir, vanné, sur le grand divan du salon.

–“Oui, c’était bien,” répondit Léopold qui n’avait aucun comparatif pour se faire une opinion. Jamais son père ne l’avait emmené au zoo, lui.

–“C’était vraiment très bien,” répondit-il en hochant légèrement de la tête, souriant du bout de la gueule, comme s’il croyait un tant soit peu à ce qu’il venait d’affirmer.

***

Adéline et Léon se sont promis l’éternité le soir même, Léon s’est amusé avec le corps de sa belle Adéline à bouche-que-veux-tu, entre autres choses qui ont meublé leur soirée et une grande partie de leur première nuit.

À Noël, ils se sont mariés et avant le nouvel an, Adéline a commencé à s’enfermer dans des logements, des maisons, avec Léon. Des enfants sont péniblement sortis de sa noune. Des enfants qu’elle a torchés, des logements et des maisons qu’elle a torchés aussi, autant qu’elle a torché Léon.

 

Tout ça pour une girafe bandée?

 


Flying Bum

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L’océan pacifié

L’histoire éteinte avant sa fin
un signet là vers les trois-quarts
un antique billet de train
aller-simple pour nulle part

Planté là pour freiner les mots
bloquer là le dernier passage
le grand silence du scénario
coincé là entre deux pages

Bouquin écorné jaunissant
sous la poussière des ans
petits poissons d’argent
poux du livre festoyants

Vieux compagnon de voyage
abandonné à si peu de pages
où tout tenait encore du doute
on espérait tenir la route

Boit toute ma jouvence
tout le vent passé en vent
espoirs mes espérances
et tous mes plans laissés en plan

Un quai de gare crève-coeur
Belle dame et tristes sires
et l’engin transporte ailleurs
la source même des soupirs

Comme un poignard
tranchant l’histoire
interminable trêve
cruel attrape-rêves

D’une femme tant espérée
et de grands rêves avortés
d’un bonheur en demi-tours
et du malheur, pour toujours

Je ne lirai jamais la fin
que la mienne vienne,
intouché ce billet de train
de peur que tout s’égrène

Il parlait là de la Californie
de promesses de pain béni

Il parlait aussi de raisins
d’abuseurs et d’assassins
de colères et de mécréants

oui mais encore, de l’océan.


Flying Bum

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Pour en finir avec tout ce sexe.

Je pense que la pandémie a détruit ma libido, tous ces aliments qu’on livre maintenant directement chez vous ont décrissé ma relation au sexe, dit-elle. Chaque fois que j’ai le goût de quelque chose, facile, zip zap, ça sonne à la porte aussitôt et ça sent bon. Ou c’est l’obésité qui m’a éteinte aux douces joies du samedi soir, va savoir.

Je rigole.

–“T’es toute mince,” je lui dis, et c’est vrai, pas pour essayer de la séduire, rien, “T’as rien qu’à faire un effort minimal vers l’autre.”

–“Pourquoi faut-il tant de travail pour si peu de sexe, alors?”

Elle pratique à fond les relations publiques platoniques et la consommation de benzodiazépines. Nous n’avons jamais eu de relations sexuelles mais nous en avons discuté de long en large, souvent, de façon vague et générale, hypothétiquement, de façon non-courtisane ni romantique.

–“Parce que le travail, c’est la santé,” que je lui dis. “Et le sexe aussi, c’est la santé, le corps doit exulter.”

–“Tout ce que je veux exulter, je peux très bien l’exulter moi-même. Je suis une grande fille maintenant et je possède un tiroir rempli d’assistants conjugaux en toutes sortes de tailles et de couleurs. Je ne vais tout de même pas gaspiller toute une soirée ou une semaine à faire semblant qu’une personne m’intéresse, rien que pour une orgasmette rapide et bien souvent décevante. Encore, si je suis chanceuse un peu. Tout cela est tellement improductif et inefficace au bout du compte.”

–“Les français ont un mot particulier pour définir les pratiques sexuelles des gens comme toi,” que je lui dis.

–“Ouinnnn,” dit-elle. Puis, en prenant une petit accent parisien chiant, elle rajoute : “une branleuse?”

***

Il avait pratiqué le trip à trois, deux ou trois fois en différentes circonstances, chaque fois il était le participant le moins motivé, affirmait-il le plus sérieusement du monde.

–“On était tous dans le même lit,” raconte Léon, dans un pub de Griffintown, “moi et ces deux filles. Mais il ne s’est pas passé grand-chose. Presque rien, à toutes fins pratiques. Je me demande encore si elles ont pris leur pied.”

–“Ça vaut pas la peine, le trip à trois,” que je lui dis, “tu passes ton temps à te demander qui fait quoi?, qui commence quand?, qui on achève en premier?, qu’est-ce qui se passe après?, est-ce vraiment ça le nec plus ultra du sexe? Vraiment surestimé le trip à trois, finalement.”

Léon est saoul. Il parle fort. Quelqu’un plus loin lui crie : “Ben oui, ma grande gueule! Commence donc par en fournir une avant d’en amener deux dans ton lit.”

–“Buzz Aldrin est revenu de là alcoolique, tu sauras, blasé parce qu’il ne trouvait plus rien d’intéressant à faire sur la terre après son voyage sur la lune,” rétorque Léon confus et la tête chambranlante, “moé, c’est pareil.”

–“Regarde-le, l’autre attardé, il se prend pour Buzz Aldrin à c’t’heure, rien que parce qu’il a fourré deux filles en même temps,” gueule la voix off.

–“Je suis Buzz Aldrin,” clame Léon, la voix pâteuse, “je suis le Buzz Aldrin du sexe,” ajoute-t-il, “toé, t’es rien que le Peewee Herman de la branlette, face de cul!”

***

Léopold ne baise pas beaucoup, parce qu’il ne peut s’empêcher de ressentir un certain sens de l’accomplissement après, et il ne veut absolument pas ressentir un sens de l’accomplissement ailleurs que dans l’écriture. Léopold est un écrivain.

Il en rêve beaucoup, cependant. Du sexe. Une chute de reins particulière, des mollets bien fermes et ronds, un short rouge court et collé au corps qui sculpte un sabot de chameau à l’entre-jambes. Une femme de l’internet qu’il ne connaît que par quelques commentaires sur ses publications sur Instagram. De longs regards langoureux bourrés de désir mutuel, par-dessus les lunettes sur un quai de gare juste avant un adieu troublant.

Léopold ne peut jamais décider lequel de ces rêves le trouble le plus mais il serait extrêmement plus poli de ne pas écrire à propos de ces fantasmes, ce qu’il ne met pas toujours en application.

Il envoie une de ces histoires à une bonne amie à qui il confie souvent la première lecture de ses écrits. Il lui demande : est-ce que de trop citer ses commentaires sur Twitter épaissit la lecture? Est-ce que ça détruit le flot, ça brise l’excitation?

–“La fiction doit servir à cela, créer de l’inconnu,” réplique-t-elle, “retire les tweets inutiles, laisse plutôt le lecteur languir, deviner.”

Une chose maintenant bien apprise par Léopold : le désir avant tout, le désir est sacré.

Il ne sait pas encore exactement comment, toutefois.

***

Ma tante Adéline, peintre bien connue, peignait des gens en pleine copulation.

Ses toiles hors de prix sont des huiles bien épaisses et colorées, des pâtes appliquées au couteau, alors vous devez plisser les yeux bien forts pour voir que les sujets baisent ardemment.

Mais bien sûr, une fois que vous les avez vues une fois, ça y est, les images sont là pour rester. Troublantes.

Je me rappelle d’un de ses vernissages, j’étais un gamin, d’un âge quelque part entre la découverte de la pornographie et celui d’avoir le droit de boire en public. Une femme saoule d’un certain âge avait entrepris de me faire la conversation, elle était plutôt gentille et bien familière. Elle m’a demandé ce que je pensais d’une œuvre en particulier.

–“Ça ressemble à un chameau,” répondis-je, parce que j’étais terriblement embarrassé par le décolleté plongeant de la dame.

–“Mon pauvre chéri,” dit-elle tout en déposant délicatement sa main chaude sur mon épaule, “ce sont deux personnes qui baisent follement.”

J’ai eu là ma première érection. Suivie plus tard ce soir-là de me première éjaculation.

Depuis quelque temps, ma tante Adéline peint surtout des épaves de bateaux, des scènes de champ de bataille, l’abattage de bovins ou d’animaux sauvages. Ça le fait moins maintenant.

***

Je soupais tranquille dans un restaurant d’Amos alors que cette avocate américaine est venue s’installer à ma table. Elle baragouinait un français tout à fait indigeste et elle admirait Trump. D’un sujet à un autre nous aurions bien voulu boire encore un peu mais il y avait couvre-feu, alors nous nous sommes arrêtés dans un dépanneur autochtone à Pikogan, à peine un détour en route pour ma chambre d’hôtel, histoire d’acheter quelques bières.

–“Jouons un jeu, si tu veux, mystifie-moi,” me demande-t-elle, “je veux que tu fasses comme si je t’énervais, que j’étais détestable au possible,” me dit-elle, alors que je lui retirais son pull moulant et que ses seins bondissaient devant mes yeux ébaubis, “comme une vraie petite merde, une totale emmerdeuse.” continue-t-elle.

Plus tard, je raconte l’histoire à un ami.

–“C’était véritablement une emmerdeuse, détestable au possible” que je raconte à mon ami, “naturellement, je n’ai pu rien faire, aucune érection digne de ce nom, elle aurait tout de suite senti que je ne jouais pas vraiment le jeu et j’ai une sainte horreur de déplaire.”

***

Une des dernières fois qu’on a fait la foire Jean et moi, on est tombés face à face avec une fille qu’il avait jadis baisée. Il ne savait plus où se mettre parce qu’il n’avait jamais dit à cette fille qu’il avait maintenant une conjointe, à l’époque également. Entre son entrée et son plat principal, la fille s’attable avec nous qui buvions tranquilles.

–“Hé, nous allons à une super fête mes amies et moi après le lunch,” dit-elle en gesticulant à l’intention de ses amies à l’autre table, “je te texte tantôt.”

–“Ça pourrait être drôle,” que je réponds à la fille qui se rassoit aussitôt. Jean me donne des grands coups de pied sous la table.

Elle me regarde, comme soudainement intéressée à moi. Je ne la connais ni d’Ève ni d’Adam pourtant.

–“Qu’est-ce que tu fais, toi?” qu’elle me demande.

–“Je suis un écrivain.”

–“Ah oui? Sur quoi tu travailles présentement?”

–“Un roman sur la guerre d’Afghanistan,” je réponds. C’est habituellement ce que je réponds lorsque ça ne me tente pas de répondre.

–“Oui, mais gai,” rajoute Jean.

–“Oui, un peu comme Brokeback Mountain mais en Afghanistan,” je rajoute en retenant un fou rire.

–“Ça me semble intéressant.” dit-elle, un peu niaise.

–“Un terroriste taliban tombe profondément en amour avec un coiffeur américain,” je dis, “mais il ne semble y avoir aucune possibilité que cet amour survive à la guerre.”

–“Es-tu gai, toi-même?” demande-t-elle en me fixant droit dans les yeux comme une italienne en pleine opération charme.

–“Oh, que oui,” que Jean s’empresse de répondre à ma place, “gai comme deux moineaux,” continue-t-il en me regardant dans les yeux et en battant des cils.

La fille s’en retourne, son plat principal refroidit sur sa table à côté. Nous réglons l’addition sournoisement et nous disparaissons avant son dessert vers un autre bar, pas ça qui manque à Val d’Or, d’autres bars.

Gais comme deux moineaux sur la haute branche,” chantons-nous en duo, bras-dessus bras-dessous, sur le trottoir de la troisième avenue.

Nous nous tenons le ventre, hystériques.

On l’a chanté toute la nuit.

***

Les gens racontent cette chose horrible à propos des grecs, qu’ils pratiqueraient six différents types de sexe et qu’ils auraient un nom pour chacun. Qu’ils n’en pratiqueraient chacun qu’un type bien précis. Ils ont ludus (j’aime te baiser), philia (j’aime bien être ton ami), agape (j’aime tout ce qui bouge, vu de dos), pragma (je t’aime toujours mais te baiser n’est plus une priorité), philautia (je m’aime moi-même), et éros (la pulsion que j’éprouve à vouloir te baiser est humainement insoutenable).

Les gens ont raison, dans le fond, les grecs sont terribles sur ce point, ils ont tout mal, honnêtement. Il me semble si ennuyeux de ne pas mélanger intentionnellement tout cela, en tout ou en partie.

***

Dans un bar enfumé, lorsqu’il était encore permis d’enfumer un bar, avec un groupe de personnes presque tous sur la cocaïne, Albert se plaint ouvertement du sexe.

–“De toute évidence je veux fourrer,” dit-il, “mais du moment que je commence à penser aux besoins de la fille, je me sens coupable. Parce que ce sont des personnes humaines à part entière avec des espoirs et des rêves. Et toujours des pensées à propos d’où tout ce sexe va-t-il nous mener.”

–“T’a rien qu’à rester tout à fait honnête avec elle,” dit une fille dont j’ai oublié le nom.

–“Si tu demeures honnête, les filles s’attachent, elles voient cela comme un défi.”

En général les gens disent d’Albert qu’il n’est rien d’autre qu’un fuckboy. Il déploie son rire sarcastique et continue d’élaborer sa théorie idiote mais les filles à table l’ont déjà rayé de leurs carnets.

***

Je travaille sur une nouvelle à propos d’un oligarche vivant avec le fétichisme particulier d’éjaculer sur des œuvres d’art hors de prix. Il devient de plus en plus obsédé d’éjaculer de plus en plus sur des œuvres de plus en plus dispendieuses. Puis un jour il se fait finalement prendre, après les heures d’ouverture du musée, les culottes à terre, en train de désacraliser juteusement un triptyque de Bacon évalué à 145 millions de dollars.

L’histoire s’intitule Le tribut, titre provisoire.

Mon éditrice veut changer ça pour Cum Tributo, beaucoup plus drôle selon elle, du latin qui voudrait dire Tribut de sperme selon elle. Avait-elle seulement étudié le latin? Son anglais semblait transparaître dans son latin.

Un tribut de sperme c’est lorsqu’on éjacule sur la photo d’une personne et qu’on la publie sur internet. Cum tributo est le latin pour avec tribut, ou en tribut (hommage) à quelqu’un ou quelque chose.

Purement métaphorique, je métaphorise au max dans mon travail, j’adore la métaphore depuis toujours.

Quand m’éta-tit, m’éta-fort.

***

Je n’aime pas particulièrement parler de sexe, après, et je n’aime pas particulièrement parler de littérature, après, non plus.

Parfois je me demande, en vain, si Buzz Aldrin, lui, aime ça parler de la lune.

***

Un auteur don’t j’ai oublié le nom a un jour dit : je présume qu’une vitre brisée n’est pas vraiment métaphorique en soi. À moins que métaphorique veuille dire brisée.

Je crois que ce qu’il voulait exprimer par là était plutôt : si le désir est sacré, est-ce que le désir d’éjaculer sur une œuvre d’art hors de prix est inclus là-dedans?

Et l’auteur dont j’ai oublié le nom de répliquer : –“Je présume que ça peut être le cas, si cela peut permettre au mec d’exulter.

***

Il y avait cette jolie rouquine que j’ai souvent observée lorsque j’habitais Rosemont. Un certain été, je l’ai longuement regardé faire des longueurs dans la piscine Masson et des langueurs sur une serviette de plage. Je l’ai observée quelques journées de suite. Dans l’eau ou sur sa serviette à absorber des rayons de soleil.

Je pense beaucoup à elle. Beaucoup trop. Je me souviens du livre qu’elle semblait lire d’un œil distrait les yeux par-dessus ses verres fumés, du Bukowski je crois, sa serviette de la même couleur que l’eau et le ciel bleu de juillet, sa lotion bronzante qui traçait de longues coulisses sur ses cuisses dodues et entre ses seins pour le moins excitants.

Nous avons bien échangé quelques regards furtifs, un sourire ou deux, etc. Mais rien de plus que ça.

***

Je pense beaucoup aussi à une bonne amie à moi qui me textait un jour : les pages blanches sont tellement pures, immaculées et tellement magnifiques à mes yeux que l’acte d’écriture se comparerait pour moi à une éjaculation sur une œuvre d’art hors de prix.

Au-delà de mes fantasmes, il existe une porte immense, la porte d’un ancien temple qui n’existe plus, le reste du temple n’existe plus. C’est rien qu’une porte qui tient à je ne sais quoi. L’océan sur un côté, une île de l’autre côté.

On peut seulement se les imaginer, mais je parlais bien d’un fantasme, non?

Je penserais moins à la jeune fille rousse si je l’avais baisée un bon grand coup, j’en suis convaincu.

J’ai répondu au texto de mon amie, à propos de sa page blanche.

–“Hé, jeune fille,” que je lui dis, “que celui qui n’a jamais vraiment envie d’éjaculations abondantes me lance la première pierre.”

***

En effectuant la recherche pour ma nouvelle, j’ai passé une semaine à observer attentivement le triptyque de Bacon à 145 millions. J’allais prendre un verre au bar du Holiday Inn pas loin du musée, et je retournais observer le triptyque. Puis je retournais prendre un autre verre. And so on, and so on, comme disent les chinois.

Je me suis ainsi fait une bonne amie à la sécurité du musée. Je lui posais des questions de plus en plus spécifiques à propos de la sécurité au musée, les systèmes d’alarme, la détection des liquides projetés alentour et sur les œuvres d’art hors de prix, des incidents passés de vandalisme sur une œuvre. Elle semblait plus qu’heureuse de me donner un franc coup de main à la scénarisation de Cum Tributo, ma nouvelle fiction qui traite de déviance sexuelle. L’expulsion massive de sperme sur une œuvre d’art ou ailleurs semblait vraiment faire partie de ses centres d’intérêt. Je l’ai appris bien assez vite.

Un franc coup de main, je vous l’ai dit?


Flying Bum

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“Neil Armstrong a été le premier homme à marcher sur la lune. J’ai été le premier homme à pisser dans ses culottes sur la lune.”
― Buzz Aldrin

(Citation véridique, traduction de moi)

Intumescence – origine inconnue

Ce son cristallisé, c’est une douleur. A fuck’n pain in the ass, diraient les chinois. Comme des coups de poignard, à travers le casque d’écoute que la jeune technicienne porte sur ses cheveux vert fluo, des coups qui viennent blesser la douce musique de la radio FM qui s’en échappe, seule et douce musique d’un dimanche soir que Léon perçoit à peine. Léon se focalise au maximum et essaie de savourer chaque note mais ce son cristallisé du vieil appareil de résonance magnétique, c’est une douleur qui vient assassiner chaque accord de guitare.
Léon vendrait son cul pas cher pour le seul bonheur d’aller pisser. Pense pas à ton envie de pisser, Léon. Pense à la neige. Comme tu le faisais tantôt en écoutant cet air de Noël. Sur un fond de sapins verts, ce ruisseau immobile aux pierres arrondies couvertes de glace noire et les grèves en rondeurs de neige blanche. Non, c’est de l’eau plutôt, pas de la glace noire. De l’eau qui coule en chantant. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon. Impossible. Calvaire d’envie de pisser.

Le scanner te griche des dents de métal énormes dans les oreilles.

Pense aux grands magasins, leurs étalages de jouets géants et toutes les belles décorations brillantes. On distribue des cannes de Noël, on fait goûter des échantillons de chocolat chaud. C’est comme si tu marchais dans une de ces cartes de Noël dont les personnes âgées raffolent, qu’elles s’envoient les unes aux autres tout attendries. Qu’est-ce que tu pourrais bien t’acheter? Un beau foulard de soie blanche. Des manchons de renard. Des truffes au champagne emballées dans des beaux cornets en cellophane craquant translucide et probablement dix piastres trop cher.

On vous sort un moment pour reprendre le contraste, s’ra pas long.

La voix de la jeune technicienne sonne comme un cri d’insecte métallique dans le vieux microphone devant elle, presqu’aussi gros que son visage encore adolescent.

Léon garde les yeux fermés pour le peu de temps qu’il restera sorti du tube. Il est comme un animal traqué. S’il fallait qu’il voie la cage de plexiglass qu’ils ont installée alentour de sa tête pour la garder immobile, il se gratterait au sang, d’angoisse. Celle qu’il imaginait être l’assistante est en fait la neurologue de fin de semaine. Incroyable, une enfant. Elle lui injecte un liquide colorant et retourne se cacher dans son abri après avoir repoussé Léon comme un cadavre dans un tiroir de morgue. Léon serre ses coudes contre lui pour ne pas écorcher sa peau nue sur les parois de la machine.

Le prochain scan durera un peu plus de 5 minutes.

Léon est frappé par la violence de la voix dans le microphone en contraste flagrant avec sa petite voix naturelle toute douce. Le cri grésillant de l’insecte n’a rien à voir avec la voix humaine. Crépitements et cris étouffés comme dans un concert heavy metal à deux pouces de ses oreilles. Tout cela est-il pré-enregistré, se demande Léon. Une si petite femme peut-elle-même créer des sons pareils avec sa bouche?

Où en était-on, déjà? Grand magasin à rayons. Une fois, Léon a vu un gâteau dans la vitrine du Eaton’s, huit pieds de haut. Une tour garnie de fruits, d’anges sculptés dans le chocolat blanc et décorés avec des encres et de la feuille d’or comestibles. Imaginez un gâteau pareil en plein milieu d’un grand bal du nouvel an. Des gens masqués qui dansent recouverts de paillettes, qui passent, s’en prennent une tranche qu’ils ne finiront même pas. Champagnettes, prosecco, astis, gerbes d’orchidées immenses. Un orchestre de swing au grand complet.

Comment est-ce que l’appareil de résonance peut-il bien faire pour transporter complètement l’esprit de Léon au diable Vauvert? Il porte un pantalon de serge et un chandail d’alpaga sans manche sur une chemise en soie, des chaussures en cuir de chevreau et des gants de dandy qui ont déjà appartenu à son père. Il ne fête jamais le nouvel an. Se peut-il que le bruit et les grondements du long tube viennent à bout de tout de ressusciter le tissu cicatriciel qu’il a patiemment accumulé pendant tous ces traitements?

Le prochain scan durera à peu près deux minutes.

Le son, c’est comme des étoiles qui meurent. Des éclairs de lumière comme des pics derrière ses paupières fermées bien serrées.

Puis, un doux silence. Un petit jet d’air frais sur son visage. Encore une seconde ou deux et on le tirera de là comme on ouvre un tube de rouge à lèvres.

Mais rien ne se passe vraiment.

Vous écoutez “Haven’t got time for the pain” de Carly Simon sur Smooth FM. Fuck, Carly Simon!

Calme-toi, Léon. Les orteils de Léon s’agitent comme des moignons de doigts qui essaieraient de jouer du piano. Pianissimo, Léon. On se calme. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon, pas encore.

Il se souvient qu’il y avait des gens pourtant. D’autres salles d’examen chaque côté d’un corridor, un plancher en linoléum, un lobby, le monde dehors, à l’extérieur. Tout le monde. Mais tout ce qui existe maintenant c’est un long cylindre blanc qui contient son corps. Son corps qu’il ne peut même pas voir parce que s’il ouvre ses yeux, tout ce qu’il verra c’est une cage en plexiglass qui enferme sa tête. Comme une cervelle dans un bocal. Comment a-t-on pu l’oublier là?

Arrête de penser à toutes ces niaiseries-là, Léon. Une neurologue ça ne se perd pas de même, quelqu’un doit l’attendre quelque part. La chercher. Elle va revenir.

Elle essaie péniblement d’ouvrir un seul œil, attraper la poire pour sonner l’alarme. Sa main paralysée se colle au caoutchouc de la poire par la sueur. On ne voit plus qu’une tache vert fluo immobile derrière la fenêtre en verre trempé épais. La technicienne devrait passer bientôt s’en occuper.

Avec tout ce boucan, pas surprenant, la machine est déréglée, déglinguée. Les rayons nucléaires fuient. La jeune neurologue est frappée, sinon l’usure achève son œuvre de mort sur elle.

Quand la neurologue l’avait examiné plus tôt, Léon croyait l’avoir vue s’enfoncer quelque peu à travers le plancher. Ses pupilles s’étaient dilatées, une vision trouble mais tranquille. On aurait pu la laisser dans une stase pareille pour toujours. Un serpent en transe. Soma. Une mère qui dort n’importe où, dans ses sueurs, épuisée.

Trop freudien tout ça. Imaginer son médecin traitant, dans la peau d’une mère, l’espace d’une minute, la folie pure. C’est pour cette raison que Léon aimait sa neurologue. La vraie, pas la gamine qui tenait le fort les week-ends. Mais que se passe-t-il lorsque le médecin traitant devient plus jeune que vous. Beaucoup plus jeune. La belle transe se fait-elle catalepsie éternelle? Comment oser poser la question à sa neurologue? Pourquoi la radio ne joue-t-elle pas la réponse du méridien sensoriel autonome de son cervelet, au lieu de Carly Simon?

Sa vessie capitule lentement comme une mort lente. Où est la tabarnak d’assistante? Où est tout le monde? Où est passé tout le reste de toutes ces choses et tous ces gens?

Le patin à glace. Le patinage. Un lent mouvement vers l’avant monté sur deux minces lames d’acier. Des lames qui poussent une fine peau d’eau à la surface de la glace molle et la peau meurt aussitôt que le mouvement s’arrête. Gelée à nouveau. Des boules géantes, rouges, vertes, dorées. Une statue de cuivre verdi au centre d’une fontaine d’eau qui gicle et qui gicle. Et tu ne peux toujours pas aller pisser, pauvre Léon. Des mitaines tricotées à la main, des tuques. La mère de Léon est celle avec le beau foulard de soie blanche, le manchon en renard, ce n’est pas toi, Léon, c’est elle. Il ne peut pas attraper sa main parce qu’elle file plus rapidement que lui comme si elle volait sur la glace. Une brume. Léon patine tout le tour du lac gelé. Après ils iront ensemble faire des emplettes de Noël dans les magasins de bonbon qui exposent en vitrine des jujubes aigres et acides gros comme des bergers allemands et des bâtons de menthe géants en styromousse. Léon pense qu’il est mort depuis des années lui aussi. Que la chose a toujours été là. Engourdie.

Il y a quelque chose d’extrêmement pur dans le chagrin de la mort. On l’enterre lentement, avec le temps, en sédiments, une strate après l’autre, une par-dessus l’autre. Vous pouvez empiler des gravats dessus si vous le voulez, de la terre noire, tiens. Aussi épais que ça vous tente. Alors il resurgira tout de même, regagnera la surface, sans prévenir, après dix, vingt, trente ans, intact. Aucunement dilué, tiède presque froid.

Les coulisses de sueur descendent du cou sur les épaules de Léon et se réchauffent en chemin.

Pourquoi la mort le préoccupe-t-il tant que ça. La mort arrive. C’est tout. Tout ce que l’on peut faire pour l’éloigner, la drogue, les montagnes russes et tous ces nouveaux manèges terrifiants, devenir un jour célèbre, se faire refaire le visage, les greffes de cheveux, pratiquer abondamment le sexe libre, fonder une secte, sauter en bas des falaises dans une mer bouillante. S’y couvrir la tête de sombres algues mortes puantes.

Sous un roc humide, un sarcophage. Le corps d’un ancien dieu oublié. Des pièces de monnaies vertes rouillées déposées sur l’orbite de ses yeux pourris. Des balanes plein des bocaux de formol. Des urnes usées vidées depuis longtemps de leur jadis précieuses huiles. Les paroles de sa chanson tracées dans le sol sous lui, jamais plus chantée. Écrite dans une langue plus morte encore que le latin.

Léon ne peut pas s’essuyer les yeux, les larmes en séchant ne laissent que du sel sur ses joues. Le long tube blanc souffle sur lui une marée d’air froid comme un vent de novembre.

Sous l’eau, cherchant la surface, à demi-étouffé, à demi-noyé, aveugle et froid. Puis il respire à nouveau. La buée de son souffle paniqué disparaît lentement du plexiglass du masque qu’on lui retire.

Oh my god, jeune fille, oh my god, t’étais passée où tout ce temps-là?

La lumière le fait grimacer et il tremble. Quelqu’un le prend par les coudes. Derrière le mur, les paramédics hissent la pauvre jeune femme sur une civière. Son visage a pris la teinte verdâtre de ses cheveux hirsutes.

Léon debout, recule. Sur ses joues craque le sel de ses larmes et sa jaquette bleue est gorgée de sa propre urine. Calvaire d’envie de pisser. Quelqu’un l’assoit sur une chaise roulante, ses vêtements déposés sans façon sur ses cuisses trempées de pisse et l’enveloppe dans quelque chose d’épais, de chaud. Léon n’entend rien. Puis il se rappelle et retire les bouchons d’oreille qu’on lui avait installés là.

Un goût étrange envahit sa gorge. La chaise est abandonnée là dans le chaos de la mort imminente. Léon dedans. La cigarette, cela devait bien faire vingt ans qu’il ne fumait plus. J’ai besoin d’une cigarette, dit Léon sans y croire, peut-être pas assez fort, personne ne lui répond.

Alors Léon pousse sur les roues de la chaise dans les couloirs où la forte odeur de pisse lui ouvre le chemin entre les regards fuyants et les grimaces de dédain, il traverse la salle d’urgence, se pousse jusqu’aux portes coulissantes, se lève, ses fringues et la couverture tombent au sol devant lui, il marche dessus comme si elles n’existaient pas.

Jaquette au vent, pieds nus les fesses à l’air, Léon marche lentement dans le stationnement sans se retourner.

Personne n’arrête Léon.

Il neige.


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Flying Bum

Épouse-moi, Sydney.

C’est novembre et il pleut. Un mardi soir dans un gratte-ciel de Montréal, un ailier gauche offensif transmet nonchallament son herpès à une nouvelle jeune femme, préalablement autorisée à pénétrer la suite de l’ailier gauche offensif, après avoir signé une entente de confidentialité et de non-divulgation qui contient une clause – qu’elle n’avait manifestement pas lue – à propos des risques inhérents pour la santé d’une jeune femme de pratiquer le coït avec un ailier gauche offensif, une clause que l’ailier gauche offensif type a fait unanimement ajouter à la paperasse d’usage au tournant du millénaire, lorsqu’il ne pouvait plus négocier avec la honte de voir sa condition particulière gênante publiée à pleines pages de journaux et discutée partout sur les lignes ouvertes des radios. D’autant plus qu’il peut s’offrir le luxe d’oublier cette condition qui se traite maintenant très bien lorsqu’elle fait le caprice de réapparaître ponctuellement.

Pendant que l’ailier gauche offensif transmettait tranquillement son herpès à la jeune femme, il ne pouvait s’empêcher de penser au fait qu’il ne reverrait jamais plus cette nouvelle jeune femme. Il préfère et de loin les hanches musclées et bien agressives mais les gyrations du bassin de la nouvelle jeune femme sont juste trop timides à son goût. L’ailier gauche offensif considère transmettre l’information à la nouvelle jeune femme, soit de s’animer de façon plus convaincante, mais il aurait préféré et de loin que l’intuition de la nouvelle jeune femme la guide directement vers les correctifs souhaités. L’ailier gauche offensif est frappé d’un éclair d’intelligence sournois qui lui fait réaliser qu’il est parfaitement ridicule de blâmer la nouvelle jeune femme pour son incapacité à lire à mesure dans les pensées d’un ailier gauche offensif, et se rappelle aussitôt qu’il a tout à fait le droit d’être parfaitement ridicule parce qu’il est, selon la presse spécialisée et littéralement des millions de personnes, tout à fait exceptionnel, merveilleux et spectaculaire.

La nouvelle jeune fille émet soudainement une série de sons et de murmures que l’ailier gauche offensif apprécie, et il pense que finalement, il ne donne pas à la nouvelle jeune femme toutes les chances auxquelles elle devrait normalement s’attendre de lui en pareille circonstance. Il se questionne à savoir si son ingratitude par rapport au manque de vigueur des gyrations du bassin de la nouvelle jeune femme ne serait pas plutôt due à son humeur affectée à cause de l’erreur commise en fin de troisième période alors qu’il avait tenté une mise en échec du bassin sur un ailier droit offensif qui s’élançait vertement vers la zone défensive mais la glace était plus molle qu’il ne l’avait jugé et son fessier prêt à frapper avait misérablement échoué dans la bande de bois. Généralement, l’ailier gauche offensif aurait soulevé le pauvre ailier droit offensif par-dessus la bande et directement sur le banc de l’équipe adverse cul par-dessus tête à la plus grande joie débile de la foule excitée et tapageuse à mort. L’ailier droit offensif a ensuite filé comme une bombe, mystifiant carrément le défenseur recrue devant lui et s’est rendu déposer la rondelle derrière un gardien manifestement pas prêt mentalement à la situation malgré une entente récente qui lui valait plusieurs millions de dollars par saison.

Oui, c’est ça, pensait-il, ça doit être ça.

Mais l’ailier gauche offensif est encore préoccupé. Pas parce qu’il avait mal jugé la condition de la glace mais parce que son corps n’était pas focussé sur la glace, il était comme sur un pilote automatique, son corps se déplaçant inconsciemment mû par l’habitude sans que son esprit participe pleinement à son jeu. En réalite, il prenait conscience maintenant des incorrectes assomptions de son corps laissé à lui-même qui l’avait conduit à commettre une telle erreur idiote. Il pensait, lorsque son fessier a raté l’adversaire, qu’il avait complètement oublié de souhaiter un joyeux anniversaire à sa tante Odile. L’ailier gauche offensif se sentait terriblement mal spécialement parce que tante Odile avait suivi sa carrière avec assiduité depuis les premiers matins bleus où elle conduisait un gamin à l’aréna avec une poche plus grosse que lui à transporter, bien longtemps avant qu’on ne puisse voir son visage dans les publicités télévisées et sur toutes ces boîtes de céréales.

La nouvelle jeune femme affirme maintenant qu’elle est sur le point d’orgasmer. L’ailier gauche offensif aime bien la façon dont elle exprime ce fait mais encore ses hanches sont si peu agressives, pense-t-il. Cela constitue une contrariété majeure, selon l’ailier gauche offensif, plus difficile à ignorer, selon lui, qu’un visage plus ou moins hideux même bien rattrappé par toute la science cosmétique du monde. Tout de même , l’ailier gauche offensif se concentre sur la tâche que la déclaration claire d’une jouissance anticipée de la nouvelle jeune femme appelle, c’est-à-dire aboutir lui-même. L’ailier gauche offensif ne peut généralement pas s’endormir le soir sans avoir éjaculé sur ou quelque part dedans la nouvelle jeune femme qu’il a choisie et gratifiée de ses ardeurs et qui ne peut qu’adorer l’idée que l’ailier gauche offensif l’ait choisie personnellement pour pratiquer le coït. S’il ne procède pas ponctuellement à sa quotidienne éjaculation, il tournera éternellement dans son lit et se sentira extrêmement seul et sera hanté chaque fois par cette pensée persistante et horrible qu’il pourrait ne plus jamais avoir de sexe de toute sa vie. Alors, pour calmer son angoisse, l’ailier gauche offensif se rappelle de Boston, de Bridget, une jeune femme qu’il avait sélectionnée après un match contre les Bruins dans les années 90. Il se rejoue les images d’elle en train de procéder sur lui à des choses et ces images sont, ouf, exactement ce dont tout ailier gauche offensif aurait besoin.

Puis, juste avant d’aboutir, l’ailier gauche offensif espère, en regardant hypocritement d’un œil plissé la nouvelle jeune femme aux paresseuses et frustrantes gyrations des hanches décevantes, il espère que Bridget de Boston n’a pas vraiment décidé d’arrêter de tromper son mari, un type nommé Brett que l’ailier gauche offensif s’imagine, bien qu’il ne le connaisse pas sauf que Brett fait partie de ses grands admirateurs, Bridget le lui avait dit, comme un beau gosse grand et musclé, bronzé et au commerce agréable, exactement le genre que les nouvelles jeunes femmes adorent.

Les mouvements de l’ailier gauche offensif dans la nouvelle jeune femme deviennent terriblement désynchronisés par la distraction, l’idée qu’il, lui, pense à un beau gosse grand et musclé, bronzé et au commerce agréable qui serait de surcroît un fan, en cela bien différent de tous ces autres fans pas du tout athlétiques mais ventrus pour la plupart, portant comme des boulimiques toutes les guenilles et la scrap des boutiques d’aréna et parfois même maquillés malhabilement en bêtes bleu-blanc-rouge dans l’espoir d’oublier l’espace d’un match de hockey leur vie triste et misérable qui le demeurera jusqu’à leur dernier souffle.

L’ailier gauche offensif essaie de s’imaginer dans la peau et les fringues d’un homme médiocre comme ces fans ridicules mais il en est tout à fait incapable. Et cette idée le trouble. Il est totalement incapable de s’imaginer dans la peau de personne d’autre, sauf sa propre peau à lui. Pire, est-ce qu’il peut seulement s’imaginer une telle chose? Pourquoi lui, trois fois champion marqueur, détenteur de trois bagues de la coupe Stanley, autrefois recrue de l’année, pourrait-il bien vouloir s’imaginer dans la peau de qui que ce soit d’autre? Il ne sait pas. Mais il sait, dans bref un éclair de conscience, qu’il aimerait tout de même savoir ce que cela pourrait être de vivre dans la peau d’un médiocre pas du tout merveilleux et tout à fait inconnu et ignoré. Il est terrorisé rien que de s’imaginer qu’il pourrait un jour détester cette vie incroyable que Dieu lui a donnée et cela l’amène à craindre. Quelque chose s’est-il déréglé dans son cerveau, le seul fait de désirer quelque chose en bas des hauts standards de la vie d’un ailier gauche offensif se doit d’être causé par une défectuosité de sa cervelle.

Oui, c’est ça, pensait-il, ça doit être ça. Je devrais en parler au médecin de l’équipe.

Avec toutes ces idées pourries qui traversent son esprit, l’ailier gauche offensif se retire lentement et tristement de la nouvelle jeune femme dont les espoirs d’orgasme venaient d’être coupées sec sans façon, qui lui demande presque frénétiquement et les yeux bien humides si elle a fait quelque chose de mal, quelque chose qui lui a déplu? Et ces mots, l’expression des sentiments de la nouvelle jeune femme, ont longuement résonné dans le silence pesant d’un malaise évident.

Ce qui a immédiatement porté l’ailier gauche offensif vraisemblablement en proie à une sorte d’émotion, à se questionner sérieusement, encore, tout en observant distraitement la quantité impressionnante de sperme que son pénis herpétique déversait compulsivement sur le visage de la nouvelle jeune femme.

Pour la première fois de sa vie, se retrouvait-il en train, ne serait-ce que l’espace d’un bref moment, à considérer les sentiments d’une nouvelle jeune femme?


Flying Bum

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Déjà l’ancêtre

Être que le temps sèvre
achèvera et mettra en bière
quelque part où cette terre
rencontrera nos lèvres

Nos gorges seront le refuge
de langages oubliés parfois
d’un déluge de transfuges
piètre aloi et quant à soi

Nos mains ne se frôlent qu’à peine
sous la lumière vacillante
d’une lampe mourante
la flamme en vain s’y démène

Se rappeler à toi, à moi
se soufflant sur les joues
de bien tristes alhamdilillah
quelques bons vieux tidilidam-tidilidou

Soufflées au cou d’un bouleau
à genoux nos prières adressées
prieront à leur tour pour nous idiots
dans le vent d’un novembre gelé

Toute trace de chaque pas
sur la terre de nos mères
sera la même invocation
à bas désespérance à bas

Nos pieds seront les saints
nos yeux les seuls témoins
pour celui qui aura espéré en vain
retrouver tous les siens

Nous aimons déjà tout ce qui fût
perdu avant qu’on ne le perde
nos oreilles auront tout entendu
les sous-merdes des claque-merdes

Que nous restera-t-il à apporter
en gage sur vos tables de repus
que vous n’ayez déjà au long mâché
sucé pompé le dernier du dernier jus

Nous sommes déjà les falaises
des fantômes qui dominent la mer
nos vrilles déjà accrochées balèzes
aux pics de roc dressés contre l’éphémère

Ce qui nous aura rendu ivres
forcé à continuer d’écouter
un monde à même nos cœurs façonné
mais incapables d’y survivre

Comme la femme venue avant nous
nous aurons su allaiter tout comme elle
envers et contre tous nos courroux
une terre durcie repoussera nos mamelles

Nous gémirons en réclamant au ciel
une récompense inutile et triste
au nom des damoiseaux demoiselles
qui nous égarent derrière leur piste

Nous leur crierons toute la joie
l’espérance à très petites doses
rien d’autre à nous-mêmes ici bas
et des mots sur toutes ces choses

amour

mère, père

frère, soeur

fils

filles

étoiles

vétilles

poussière.


Flying Bum

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L’amour à mort

Derrière lui sur sa moto, à cent kilomètres passés sur l’autoroute, Adéline avait considéré la possibilité de tout laisser aller, juste pour ruiner sa vie.

La seule chose qui la contraignait, c’étaient ses bras alentour de sa taille. Mais elle savait très bien que ça ne ruinerait pas sa vie. Même pas un peu.

Les pancartes floues chaque côté de la route, les épinettes noires desséchées et les voitures en sens inverse tout s’embrouillait. Adéline s’est accrochée à lui encore plus fort.

*

Son père lui avait montré à jouer au billard lorsqu’elle avait douze ans, il insistait pour qu’elle devienne la meilleure, en lui répétant que c’était important. “Tu vis par la queue, tu meurs par la queue.” lui disait-il toujours. Adéline hochait de la tête, pareil comme si elle comprenait quelque chose là-dedans.

“Oublie pas, ma petite fille, j’ai jamais fourré le chien avec d’autres femmes que ta mère, rappelle-toi de ça, pas de ma faute si elle est partie sans demander son reste,” avait-il dit pendant qu’il la préparait pour la boule suivante. “Place tes yeux de niveau avec le tapis, prends ton temps.”

La semaine suivante, Adéline allait à son premier party chez un garçon riche dans une grosse maison près de l’hôpital. Adéline a gagé cent piastres à un homme plus vieux qu’elle pouvait le battre au billard les doigts dans le nez. Ça n’avait pas été facile, elle l’avait finalement battu par la peau des dents. “Christ de bitch!” lui avait-il crié en allongeant les billets sur la table de billard, ses amis étaient ébaubis total. Son père jubilait les yeux écarquillés sur la petite pile de billets de dix, le lendemain.

*

La première fille avec qui Adéline était tombée en amour était obsédée essentiellement par une seule chose, capturer les beaux gosses populaires à l’école. Cindy qu’elle s’appelait. Elle n’en avait rien à branler qu’ils soient stupides ou cruels. Elle disait n’apprécier qu’une chose d’eux, la sensation de leurs queues à l’intérieur d’elle. “Plus ils sont populaires, meilleure est la queue, c’est bien connu,” affirmait-elle. Adéline restait cependant convaincue qu’elle était encore vierge comme une madone en plâtre.

Adéline l’observait attentivement lorsqu’elle se mettait du rouge à lèvres comme une vraie pro, sans même utiliser un miroir. Elle le faisait devant les garçons, devant leurs casiers, scrutant leurs yeux perdus fixés sur ses lèvres pulpeuses et rouges. Elle agitait sa chevelure vers l’arrière en bombant sa poitrine après avoir replacé le bouchon sur le bâton de rouge, faisant semblant de se sentir outrée par leurs regards de truite affamée. Ça fonctionnait à tout coup.

Adéline lui avait demandé comment elle faisait, “Commence avec du gloss neutre, quand tu penseras l’avoir, continue à pratiquer avec du carmine,” mais Adéline ne comprenait que dalle à tous ces mots de fille.

Une série de langages étrangers qu’elle n’apprendrait jamais.

*

La première fois qu’elle avait vu un animal se faire tuer, c’était un chat. Le petit voisin l’avait noyé dans une cuvette, ses yeux la suppliant de regarder ailleurs mais c’était plus fort qu’elle malgré la terreur. Elle avait quatorze ans, plus vieille que lui, elle aurait pu facilement l’arrêter. Mais elle avait été paralysée sous la surprise lorsqu’il lui avait dit “Hé, viens icitte,” et elle était restée plantée là debout, en apoplexie, regardant le pauvre chat, le boyau qui coulait encore au sol près de la cuvette.

Adéline l’avait raconté à son père et il lui a répondu du tac au tac, “Je t’amène au champ de tir la fin de semaine prochaine, tu m’y feras penser pour pas que j’oublie. Tu vas apprendre à tenir une arme et tirer.”

Mais son père semblait fier qu’Adéline ne se soit pas dérobée ou n’ait pas pleuré devant le garçon. “La minute que tu leur donnes ce qu’il veulent,” avait-il ajouté, “ces petits câlisses-là en rajoutent toujours, en veulent toujours plus, ça vient que ça n’a plus de fin.”

*

Lorsqu’Adéline l’avait rencontré, lui, elle était déjà rendue beaucoup plus loin, loin à l’intérieur d’elle-même comme une huître refermée bien serré. Seize ans, laide et bizarre selon sa propre analyse et fatiguée de n’être jamais aimée en retour par l’objet de ses désirs.

Il avait été le premier à lui dire “je t’aime” comme s’il le pensait ne serait-ce qu’un peu, bien qu’il ne lui avait dit qu’une seule fois. Après six bières. Mais cela ne semblait pas la déranger le moins du monde. Il était saoul la plupart du temps mais saoul gentil, disait-elle. La plupart des soirs, il perdait connaissance sur le divan du salon avec un curieux sourire accroché dans le visage.

Elle était beaucoup trop intelligente pour l’interroger à propos de son travail, de sa vie, de toute cette sorte de choses et il comprenait très bien que c’était son jeu de faire pareil.

“Juste, arrange-toi pas pour tomber enceinte,” que son père lui avait dit la première fois qu’elle lui avait dit qu’elle découchait. “Je vais t’acheter toutes les capotes sur l’hostie de planète si tu veux, juste, tombe pas enceinte. T’as une cervelle, sers-toi-z-en.”

*

Derrière lui sur sa moto, Adéline se sentait au sommet de l’univers. Seule au sommet de l’univers. Elle ne savait pas qu’une telle liberté pouvait exister.

*

Après un certain temps, papa avait commencé à s’inquiéter. “Y’a quel âge, ce gars-là?” lui avait-il demandé à bout de patience. Adéline avait quitté la pièce, refusant obstinément de répondre à ses questions, comme toujours. Elle ne voulait surtout pas lui dire qu’elle commençait à être inquiète, elle aussi.

*

Il lui avait dit qu’elle n’avait pas besoin d’apprendre à conduire, il la conduirait là où elle le voudrait, il la ramasserait à l’école si elle le voulait. Adéline lui avait répondu que son père lui montrerait à conduire son pick-up comme ça elle pourrait avoir son permis, peut-être même se trouver un petit boulot. Elle a vu la rage monter dans ses yeux lorsqu’elle lui a dit cela.

Il buvait plus vite, après. Ils se battaient. Il était plus fort qu’il n’en avait l’air. Adéline se trouvait plus stupide qu’elle ne l’avait pensé. Quand ses amis venaient à la maison, ils pouvaient voir toute la tristesse dans ses yeux jusqu’à temps qu’ils aient assez bu pour les oublier.

Bientôt, il n’y avait plus que cette rage qui bouillait en-dedans de lui, comme si c’était la seule chose qui l’animait encore. Lorsqu’Adéline avait compris enfin, elle ne pouvait plus s’arrêter, rien ne pouvait plus l’arrêter, sa rage était permanente.

Il lui disait qu’elle devrait lâcher l’école, elle pourrait demeurer avec lui gratis. Il disait qu’il pourrait économiser, qu’ils pourraient partir, loin, recommencer ailleurs. Adéline se demandait ce qu’il adviendrait si elle lui disait non. Elle préférait ne pas y penser.

*

Adéline avait revu Cindy par hasard à l’épicerie. Cindy, elle, ne l’avait pas vue. Adéline a figé sur place, le coeur compressé dans la poitrine comme dans un étau. Cindy et trois autres filles de l’école vivaient maintenant ensemble dans une vieille maison aux limites de la ville, elles disaient vivre en commune. Cindy semblait gérer les troupes, une liste à la main, et elle dictait les choses. Laquelle va aller chercher le ketchup, allée 3, le sucre, allée 4 ! Les filles ne faisaient même pas attention à elle. Rayon des fruits et légumes, chacune des autres filles tripotait frénétiquement des régiments de bananes à la recherche de la banane parfaite. Cindy, short assez court pour apprécier ses petites boules de gras de fesse, camisole collée au corps qui moulait ses seins comme une couche de peinture. Les filles ne se préoccupaient pas d’elle, prises dans leur chasse à la banane parfaite, personne dans l’épicerie au complet ne se préoccupait de Cindy. Sauf peut-être un petit commis boutonneux qui salivait piteusement dans son coin. Mais jamais autant qu’Adéline.

*

Quelques semaines plus tard, son père avait remarqué un bleu sur son poignet et Adéline n’avait jamais vu de sa vie le genre de regard que son père avait posé sur elle cette fois-là.

“C’est toi qui décides quel genre de vie tu veux mener,” avait-il dit. “Tu devrais savoir ça à l’âge que tu es rendue mais tu me le dirais si quelqu’un t’empêchait de le faire, non? Si c’était rendu trop pour toi?”

Les larmes sont venues chaudes et abondantes sur les joues d’Adéline, tout son torse était agité par des soubresauts incontrôlables lorsqu’elle avait murmuré faiblement : “Papa, c’est fuck’n beaucoup plus que ce que je peux contrôler.” Son père a eu un faible hochement de la tête. C’est tout ce qu’il voulait entendre.

*

Cette nuit-là, ils ont tracé un plan. Ils se rendraient chez lui vers minuit, à l’heure où ils étaient à peu près certains de le trouver endormi dans un rond de bave sur son divan. Son père le tiendrait immobile et Adéline tiendrait la carabine.

“Si tu veux, je pourrais le tirer moi-même,” avait tout de go suggéré Adéline.

“Comme tu veux, c’est ton call, fille, ton papa y t’aime, lui.”


Flying Bum

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Éclairs de grille-pain (3)

À la une : C’est ce qui se produit si on échappe une rôtie bien tartinée sur les deux côtés. Elle ne sait plus de quel bord tomber et défie la gravité pour toujours. Vous l’aurez appris ici.


ToasterWonderComme un salmigondis, tutti-frutti. De tout et de rien, ce qui vient à l’esprit lorsque le nez totalement séduit par l’odeur de pain grillé, debout devant le grille-pain, on attend. Temps mort. Craque dans l’espace-temps. L’esprit s’éparpille en tout sens. Et on attend. Et l’esprit déraille. Un moment traverse le cortex. Et dès que, ô joie, sautent les deux belles tranches bien grillées, toutes ces pensées ébouriffées fuient vers les limbes désennuyer les petits bébés pas baptisés. En voici encore une fois, de ces idées singulières parfois, interceptées à temps juste pour vous, fidèles lecteurs. Vous me remercierez lundi.


Les girafes

Quel humain aurait pu être assez génial pour inventer la girafe? La question se pose. C’est un magnifique animal et c’est génial une girafe, surtout quand les chèvres sont passées avant et ont mangé toutes les feuilles du bas. Parfois, les yeux fermés dans mon lit ou dans une chaise longue l’été, je pense à elles, les girafes.

J’espère que les girafes pensent aussi à moi parfois.


Moi et les GIF

J’adore les GIF. Un que j’ai fabriqué pour un texte qui n’est jamais venu – encore.

VERSION6


 

Sa reine est partie

Lui, il est au lavabo, il lave de la vaisselle et son vieux chien se met à japper comme un désespéré. La bête se précipite sur la clôture au bout du terrain. Une bande d’adolescents passe devant la maison avec des cornets de crème glacée dans les mains. De bons enfants qui aiment cependant plaisanter avec le vieux chien et le narguer un peu avec leurs beaux cornets. Généralement, ça excite la grosse bête, son jappement monte en volume et en intensité jusqu’à ce que lui le rappelle et le fasse entrer dans la maison pour le calmer. Étrangement, aujourd’hui le chien se fatigue assez rapidement de l’arrogance des adolescents, cesse de hurler, tourne finalement le dos à la clôture et s’en retourne penaud près de la maison là où sa meilleure amie – elle, l’épouse – avait l’habitude de s’assoir en fin d’après-midi, un banc de bois où elle s’allongeait après s’être débarrassé de ses sandales, elle fumait une cigarette tranquille en caressant longuement la tête du chien qu’elle était allée chercher elle-même à la fourrière il y a de cela une dizaine d’années. Lui, il regardait par la fenêtre devant le lavabo, il observait le chien pendant qu’il faisait des tours alentour du banc, huit, neuf, dix tours, la mine patibulaire comme s’il faisait ces tours à contrecœur. Il s’assoyait ensuite prenant la pose d’une lionne, relevait la tête et le nez haut dans les airs comme pour se faire caresser, reniflait l’air doux du printemps, puis il soupirait un grand coup avant de se laisser choir devant le banc vide.


Deux petits GIF d’un artiste que je serais incapable d’identifier qui font référence à la folie de dégenrer tout ce qui bouge en communications.iwd-logo-8

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Le coeur d’une truite morte

Derniers spasmes, de la chaudière s’échappe le bruit d’une ultime danse, un son liquide, quelques flabadaps qui éclaboussent des eaux sales. Un lit de papier journal et la lame coupante qui te pénètre du cul jusqu’aux ouïes. On te passe un doigt tout le long de la colonne, un sploutch de viscères visqueux émerge de ton abdomen bleuté défoncé, étalage indécent d’organes divers sur un article du papier journal, un fait divers qui fait dresser les poils. Une situation de débâcle liquide malodorante, une ampoule explosée, énorme furoncle éclaté, comment tu t’es ramassée là, stupide truite. Un ver juteux? Une fausse mouche en polyester jaune? Tu veux retourner à l’eau maintenant? Tu y vas. Un puissant jet de robinet pour ta dernière rincée, en v’là de l’eau. Contente?

La farmes-tu ta yeule à c’t’heure? stupide truite, ça a été une dure journée pour tout le monde.


 

Et si c’était ça l’amour?

calinsgratuits

L’amour est plus fort que tout !
OK . . .
Mais l’envie de chier se défend pas mal aussi.


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Elle roulait des yeux

(Roman Harlequin à deux personnages en moins de 200 mots seulement)

Elle marchait sur la plage, sa longue chevelure ondulant comme les vagues sous le soleil couchant et elle roulait des yeux. Un beau gosse apparaît au loin, marche vers la belle et triste jeune fille.

“Pourquoi es-tu si triste,” demande-t-il en s’approchant tout près d’elle.

Elle s’est retournée brièvement vers lui, le dernier roulis d’une vague venait délicatement lécher son pied.

“Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi?” demande-t-il.

“Non, j’ai bien peur que non,” soupire-t-elle en roulant des yeux, toujours.

“Qu’y a-t-il donc?” insiste-t-il.

“Je ne sais plus moi-même. Seulement quelqu’un qui m’aime le saurait.”

“Alors, laisse-moi essayer.”

Il a pris sa main, tourné la paume vers le ciel en la soulevant très délicatement. Pendant un bref moment qui aurait bien voulu se figer dans le temps, elle observait au creux de sa main le soleil couchant qui s’y berçait.

“Oui, c’est cela. C’est bien cela que je veux,” murmure-t-elle, surprise et ébaubie.

“Je sais,” dit-il, “je sais. . . mais je ne t’aime pas.”

Puis il a repris sa route laissant la vague lentement effacer la marque de ses pas derrière lui dans le sable blanc.


 

Zappa Forever

tu y crois dur comme fer

sans réaliser vraiment

tu crois dur comme fer

que ce sera pour toujours

alors

quand Zappa meurt

tu te fais tatouer

sa face longue

sa grosse moustache

ses gros sourcils

give me your dirty love

directement sur ta cuisse

la moue manquée

tatoueur bon marché

on dirait qu’il rit

Zappa, pas le tatoueur

comme elle

son cher Leon Russel

sur sa cuisse à elle

this song for you

tellement ancré

dans l’univers

dans l’instant présent

tellement beau

mais encore

et aussi ensuite

vient son départ

pour de bon

tu deviens ce triste type

qui

chaque fois qu’il chie

est observé de près

triste et résigné

par Frank Zappa

Zappa forever

on dirait qu’il rit

crampé

le tabarnak.


 


Le Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

Bonus : Le hit de l’été !

L’heure leurre

je ferme la fenêtre le clair le bruit
mon double une ombre transpire
se tait transi et traîne-misère

ce qui n’appartenait qu’à la nuit
ramène encore toujours le pire
jamais ne s’accroche à l’hier

le matin se fait bleu sombre
impossible d’y échapper
agenouillement servile et forcé

encore la puissance des ombres
que la langue du matin vient lécher
si prégnante que l’âme ne sait que brûler


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Viens te coucher, Léon.

Nous nous étions retrouvés plus de quatre décennies après une romance adolescente turbulente et compliquée. Moi, accroché depuis plus de vingt ans dans une troisième relation qui n’allait nulle part et moi, Adéline, divorcée pour une énième fois. À deux, nous avions cinq enfants maintenant éparpillés aux quatre coins du globe. Retrouvés, ça sonne tellement pathétique, le mot tout à fait inapproprié ; après tout, je ne te cherchais pas, Adéline. Ma relation avec Lauréanne n’était pas très excitante mais davantage du genre confortable. Bon, quel serait alors le bon mot? Foncés l’un dans l’autre, enfargés l’un dans l’autre, heurtés l’un sur l’autre? D’accord, ma vie et celle d’Adéline s’étaient heurtées l’une sur l’autre encore une fois, cela et les souvenirs du passé nous laissant croire que le destin n’a jamais eu l’intention de nous voir bien loin l’un de l’autre bien longtemps. Un premier spectacle auquel on avait assisté ensemble, Frank Zappa et ses Mothers of Invention au vieux forum en 1972. Nous avions pris le métro et niaisé au centre-ville un moment en faisant semblant d’être un vrai couple adulte, fiers et bourrés d’illusions en même temps. On s’était même choisi une maison de rêve, un castelet de briques rouges avec de mignonnes tourelles et des rambardes de béton ouvragé sur De Maisonneuve pas très loin derrière le forum. Une pacotille d’un million ou deux, prix d’époque.

C’était comme il y a un siècle de cela et maintenant, une relation toute en tourbillons – les choses semblent tellement plus claires et plus simples maintenant, après une vie de mauvaises décisions à répétition derrière soi – heureux comme des poissons dans l’eau de s’être carrément foncé l’un dans l’autre dans le bureau d’un dentiste, d’avoir revécu ce choc. Rencontre qui nous a valu, non seulement une longue discussion de retrouvailles dans un café, mais encore d’avoir aujourd’hui discuté ensemble, déjà, de nos premiers problèmes majeurs en matière d’immobilier. Nos problèmes d’immobilier, douce musique à nos oreilles. Moi, Adéline, bien qu’enseignante en architecture, j’avais laissé la maison que j’avais moi-même dessinée partir en décrépitude à force de négligence. Mes finances personnelles avaient également un besoin criant de redressement. Lauréanne se faisait compréhensive et prête aux accommodements mais envisageait très mal l’éventualité de vendre et partager notre propriété. Lauréanne, accommodante? Elle te manipule comme un pantin et tu t’y es lentement fait sans rechigner, pauvre Léon. Peut-être mais les chiffres parlaient par eux-mêmes, plaidaient pour Lauréanne. Des problèmes de taxes et d’impôts ténébreux, les frais de notaire, d’avocats, perdre un bras et une jambe à se partager les épargnes-placements, les fonds de pension, vendre dans un marché d’acheteurs voraces, la plus jeune encore à l’université tellement attachée à sa chambre de bébé qu’elle rentrait à tous les congés scolaires et au moins un week-end sur deux. La solution de Lauréanne : Nous sommes des personnes sophistiquées, intelligentes, hein Léon ? Pourquoi on ne dirait pas à tout le monde qu’on est divorcés sans le faire vraiment dans les faits ? Malgré le piètre état du marché – de la maison – Adéline (moi) j’ai décidé de mettre ma maison en vente. Lui et moi magasinons pour un condo au centre-ville, une version revue et corrigée de nos rêves d’adolescents. Adéline enseignait au centre-ville et il n’existait plus aucune contrainte d’école ou de garderie pour nous. Tout ce qui préoccupe Adéline c’est la lumière naturelle. Léon (moi), écrivain, je n’ai vraiment qu’un seul impératif, un bureau fermé. Non, pas un impératif. Un désir. Une place où travailler sans déranger Adéline. Adéline, encore du type bohémienne, aime bien dormir jusqu’à midi. Attends, qui écrit cette histoire ? Si tu veux continuer à revoir mes terminologies, Léon, vas-y, ne te gêne surtout pas. Ensemble, Adéline, nous faisons tout ceci ensemble, oui ou merde ? Tu as bien raison, je m’excuse. Pourquoi on ne s’en tiendrait pas à la troisième personne, sans attaques personnelles, il s’agirait de s’entendre : troisième personne du singulier ou du pluriel ? Ah, chère Adéline. Si tu veux que quiconque et nos enfants comprennent quoi que ce soit à cette histoire et comprennent bien nos choix, tu vas avoir à te taper toute une séance de révision. Que je relirai ensuite. Qu’on relira, si tu veux. Ensemble.

Johanne, notre agent d’immeuble, est vraiment une des pires agents d’immeuble au monde. La pire. La compréhension de la différence entre un million et deux millions était tellement trop une bête question d’arithmétique pour elle. À chaque nouvelle visite, elle dressait immédiatement une liste en commençant par les désavantages et sa liste finissait toujours avec les inconvénients. Tout l’édifice avait une plomberie douteuse, la rue est bruyante, les murs sont trop minces, un rez-de-chaussée une vraie porte ouverte pour les cambrioleurs, un penthouse est toujours un risque de dégâts d’eau, le plafond trop bas ou le plancher pas vraiment de niveau, le balcon un nid de pigeons, la boulangerie au niveau de la rue et sa file d’attente devant l’édifice, vous allez finir obèses. Bien sûr, dit-elle, je veux vous aider à trouver l’endroit parfait. Je ne fais pas ça pour tous mes clients, croyez-moi. Et combien de temps ça va te prendre, Johanne? À peu près deux, trois ans max. Johanne, la fille du cousin germain d’Adéline apparemment redevable à son cousin pour un coup de pouce dans sa thèse il y a au moins trois bonnes douzaines d’années de ça. Je t’avais averti, Léon. C’est ça qui arrive quand tu t’amouraches d’une femme qui vient d’une longue lignée de femmes reconnues pour leur sens de la reconnaissance.

Deux ans? Vous ne voyez pas qu’on est excités comme deux adolescents. On ne peut pas attendre deux ans!? Quand on était adolescents, on ne pouvait même pas attendre le temps qu’Adéline finisse sa maîtrise pour se retrouver ensemble enfin. Alors on s’est séparés et Adéline s’est inscrite à Laval et elle besognait comme commis pour un architecte de Limoilou qui dessinait des garages et des stationnements en rêvant de dessiner un jour des musées ou une maison de l’opéra; et Léon, tu faisais quoi? Je déteste quand tu simplifies les choses de cette façon, Adéline. À t’écouter, on dirait qu’à l’époque tu m’as quittée parce que tu m’aimais trop. Dans un sens, je peux te croire, un peu, Léon. Je sais qu’on aurait pu se marier et avoir des enfants mais j’avais beaucoup trop la tête dans les nuages à l’époque. Moi, je rêvais aux grands amours courtisans, la grosse patente romantique, poétique même. Rien qu’à l’idée de ne pas coucher avec toi, j’étais terrifié. J’écrivais jour et nuit. Tout ce que je voulais dire c’est que c’est toi, Adéline, qui a rompu avec moi. Je n’étais pas assez bon pour toi, à l’époque, et tu es partie illico direction Québec, vrai ou merde? Et? – J’ai joint un équipage d’avironneurs olympiques et j’ai attrapé une bursite, ensuite une troupe de théâtre pour enfants où je me faisais huer je ne sais pas pourquoi, j’ai essayé le cigare, le rhum, le hachish et toute cette sorte de choses et je me suis ramassé correcteur d’épreuves dans une imprimerie et on s’est totalement perdus de vues toutes ces années.

De temps à autres, on se voyait. En rêves, particulièrement Léon après avoir installé sa famille dans le plateau Mont-Royal là où ils avaient eux-mêmes grandi à l’époque où c’était encore un quartier populaire et Adéline dans Outremont, après son premier divorce. En rêves, comme dans les romans à l’eau-de-rose dont tu étais friande, Adéline. Et Léon en rêves, comme dans les grands romans littéraires et les dramatiques à la télé, ce qui n’est guère mieux mais moins embarrassant pour un homme de son âge. Deux ans? Mais la petite-fille d’Adéline qui a trois ans et qui lui demande déjà, pourquoi mamie tu as les cheveux si blancs? Quand est-ce que tu vas être jeune encore? Oh my god, Johanne, arrête ça tout de suite, les listes, casse-toi pas la tête avec ça, n’importe quelle piaule va très bien faire l’affaire.

Organiser le home staging de la maison d’Adéline, ouf, tout un projet. Si on peut juger le caractère d’une personne à partir d’une simple visite de sa maison, Adéline était un foutoir contemporain, décoré en autodidacte plus audacieux que talentueux de quatre chambres à coucher et de quatre salles de bain. Tous ses livres étaient empilés entre le canapé du salon et le manteau de la cheminée. Sa table à dessin traînait aussi au salon alignée approximativement devant la grande fenêtre en baie qui offrait une vue saisissante sur le jardin de roses de sa vieille voisine. Une souris qui faisait maintenant partie de la famille à toutes fins pratiques, juchée confortablement, rien de trop beau, sur une pile de livres d’art, surtout pas sur des livres de poche, et qui laissait négligemment tomber ses crottes dans les rouleaux de plans accotés dans un coin, en levant méticuleusement le nez sur les morceaux de fromage piqués dans les pièges Victor.

Le design contemporain compensait un peu, certes, mais – Johanne avait raison sur ce point – la maison avait besoin d’être strippée à la grandeur. Nous avons passé quatre semaines à l’hôtel; puis en considérant le peu de gentillesse des femmes de chambres et très sensible à des considérations bêtement financières, Adéline avait accepté une offre avantageuse, une chambre en pension dans un lieu pour le moins singulier mais très bon marché. Adéline a déménagé son bagage – vraiment temporairement – avec Léon dans la maison de Lauréanne, troisième femme mais celle-là, ex de celui-ci. La plus grande faiblesse d’Adéline : elle était curieuse d’en apprendre un maximum sur la vie de Léon pendant toutes ces décennies perdues. La maison, maintenant de Lauréanne, était un cottage de style Tudor avec de vastes chambres bien aérées et des salles de bain qui levaient le coeur avec les odeurs nauséabondes des pot-pourris innombrables que Lauréanne y entretenait avec zèle. Ses étudiantes entraient et sortaient à toute heure du jour sans frapper en faisant craquer bruyamment toutes les marches de bois qui menaient au sous-sol où Lauréanne avait installé son école de danse. Une lourde solitude dans la nouvelle vie de Lauréanne commandait la présence constante d’étrangers dans sa maison.

Hé, je ne veux pas faire une psychanalyse de la pauvre femme, loin de moi l’idée de critiquer ton ex. Je ne dis pas que tu la juges ni que tu as complètement tort, peut-être juste la laisser en-dehors de notre histoire, non? Non, je n’ai certainement pas tort, je n’ai pas tort parce que tu vivais ici compartimenté, confiné dans une petite “aile”. Le bureau de Léon : une pièce au plafond bas rempli de filières, des piles de Playboy vintage dans des boîtes de carton même pas fermées et une petite télé dans un coin. Hé, je suis un écrivain honorable et un bon père de famille. Tu veux que je fasse quoi, exposer au vu et au su de tout le monde mes reliques porno de collection partout dans la maison?

La dame de la maison, une ancienne danseuse de ballet jazz, grande, posture parfaite, en plein contrôle du moindre de ses gestes, toutes les parties de son corps endommagées en proie à de constantes douleurs. Adéline, fruits frais et fromages hors de prix pour déjeuner, dîner et souper, le nez en crochet de plus en plus proéminent avec l’âge, le cheveu roux retournant au blanc aux six semaines ou à peu près. Et Léon, un écrivain connu, rondelet inavoué portant un man boob bien évident mais contre toute attente encore bien charmant. Léon se faufilait discrètement de son bureau de l’aile perdue à la chambre d’amis occupée par Adéline lorsque Lauréanne était occupée dans son studio ou à la cuisine. Mais pas pour faire des mots croisés.

Les étudiantes n’arrêtaient pas de toujours apparaître ici ou là de façon inopinée, leurs ragoutantes silhouettes découpées au tranchant de leurs léotards comme une seconde peau, et bientôt une Lauréanne qui ne se reconnaissait plus s’était mise à déposer des restants de muffins et de biscuits à la farine d’avoine dans un cabaret au pied de la porte de la chambre d’Adéline, exit la cerise de terre et le Jersey Blue. Lauréanne disait beaucoup aimer Adéline, comme si Adéline était une de ses étudiantes, une danseuse amateur trop vieille pour ses ambitions. Insinuation mesquine, Léon tromperait-il aussi Adéline avec une belle et jeune danseuse? L’occasion ne fait-elle pas le larron? Je n’ai jamais trompé Lauréanne, quelle bullshit. Non, mais qu’est-ce qu’elle raconte? Choque-toi pas, Léon, je te crois. Bon, tout ce que je dis c’est que Lauréanne ne voulait pas divorcer longtemps avant qu’on se rentre dedans, je veux dire qu’on se croise – après près de quarante ans – tout à fait par hasard chez le dentiste. Tu as raison, Lauréanne pense qu’elle te connait vraiment, mais elle ne nous connait pas. Nous sommes des âmes sœurs, oui ou merde? Si cela existe, Adéline, oui si cela existe.

Finalement, vint un temps où d’un commun accord nous avons dit à Johanne : ça y est, même les bornes ont des limites, on achète. On s’en fout que cette place soit sur Ontario et non pas sur De Maisonneuve, on ne peut pas racheter tous nos rêves d’adolescents après tout. Et ce, même s’il y a à peu près trois prises électriques qui fonctionnent pour quatre pièces. Mon ordi, ton ordi, la radio et du take-out à la chandelle, ça fera l’affaire en attendant qu’on trouve un électricien. On pourrait au moins réparer le tuyau de la sécheuse pour que l’air sorte enfin dehors. Le bouton de panique dans l’ascenseur ne fonctionne pas? Il y a des escaliers et on a encore des jambes aux dernières nouvelles. La brochure du condo promettait : “Le printemps ramène enfin l’été. C’est le temps de faire le vin de pissenlit.” Slogan ridicule qui ne veut absolument rien dire, mais on l’aime, nous, ce condo. Et ultimement, il est définitivement grand temps qu’on commence à vivre ensemble, enfin. Rien à craindre quand on s’aime, oui ou merde?

Non?

– Épilogue –

Seulement, Adéline a presque mis le feu à la place en essayant de faire cuire des patates douces dans un grille-pain à palettes. Et Léon a recommencé à écrire sa poésie de garçon pubère à la testostérone incontrôlable et en mal d’amour romantique. À défaut de l’opéra, je finirai bientôt les plans de la Maison du Rasoir, ça promet, ça va être au poil, tu vas voir. J’ai connu quelques vieux fous dans ma vie mais regarde-nous maintenant, on les bat tous, haut-la-main. Tu te rends compte, nous, battre des vieux fous? Je vois des images. Voici notre chez nous, finalement, home sweet home. Notre atterrissage forcé. Les croisades sont ter-mi-nées. Un lieu d’amour, de grâce et d’art, et rien d’autre. Un peu d’eau, peut-être, qui ne coulerait pas des plafonds par contre. L’odeur de rôties brûlées dans la cuisine sera notre seul pot-pourri, odeur divine, les murs blancs notre seul décor, sublime décor nordique et blanc comme la neige qui a neigé, ah, comme un endroit pour dormir loin des vents contraires et pour s’aimer hors du temps au contraire, un endroit pour se nourrir le corps et l’esprit à même le garde-manger de nos imaginations assoiffées, trop à l’étroit pour y loger le moindre mécontentement ou sa méchante sœur la contrariété tout de noir vêtue. Nous saperons lentement l’élixir enivrant de nos lèvres enflammées au calice de notre amour . . . cet amour qui ne connait aucune limite et nous trébucherons côte-à-côte sur son seuil accueillant avant de tomber dedans en pleine face ébaubis. Mais gais comme deux moineaux sur la plus haute branche, versons avec aplomb l’essence de nos amours enfin retrouvées dans ce bolide fou lancé sur les chemins du bonheur aux brûlantes asphaltes noires comme l’ébène. Appelons cela notre chaud foyer. Trop hot. Sans mettre le feu dedans, quand même, fût-ce t-il avec des patates douces – ou fusse-t-il?

–“Léon, t’achèves-tu d’écrire des niaiseries, là? Viens donc te coucher, mon vieux fou.”


Flying Bum

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Des mouches à marde et des hommes

Gérald attend sous le porche, un tapon de billets de banque qui a l’air d’un bouquet fané dans son poing fermé. L’automobile qui s’en vient est un vieux trois portes, trois couleurs, jaune moutarde, orange et rouille, un modèle discontinué importé d’une de ces républiques communistes discontinuées de l’Europe de l’est. Toujours fascinant de voir une de ces bagnoles se retrouver aussi loin de chez elle qu’en Abitibi. Creux, en Abitibi. Gérald pouvait entendre le boucan à deux kilomètres, comme un troupeau sauvage de poubelles en métal qui dévaleraient la rue, affolées et se frappant les unes contre les autres. La banquette arrière est recouverte d’une couverture en flanellette d’un carreauté aux couleurs hideuses, probablement pour dissimuler des malpropretés inavouables incrustées dans le recouvrement original de la banquette, Barraute Pizza dit le dôme lumineux en forme d’aile de requin aux couleurs voyantes qui tient de peur au toit par deux bras agrippés tant bien que mal au haut des fenêtres de côté.

Monsieur pizza débarque, renfonçant à la va-vite ses pans de chemise dans ses culottes kaki du surplus de l’armée, la démarche assurée et dandelinante d’un beau blond comme ceux que Gérald voit souvent rôder devant les tables qu’il étale dehors devant sa librairie d’occasion lors des soldes d’été, un bellâtre trop sûr de lui, un look surfer philosophe, un swag d’intello vaguement poète, de bum de bonne famille, une douce insouciance imprimée dans les traits du visage. Gérald a toujours rêvé d’être blond, des fois il met un peu de bleach dans ses cheveux pour voir. Mais monsieur pizza n’a aucun bouquin sous le bras. Pas de pizza non plus. Monsieur pizza porte un regard ébaubi et dédaigneux mais intéressé sur le bouquet de vieux billets fripés que Gérald agite devant lui comme une offrande rituelle ; prends-les, prends-les, prends-les donc. Monsieur pizza hausse les épaules et arrache les billets des mains de Gérald. Il les compte rapidement, les enfonce dans la poche de sa chemise rouge matador là où le logo brodé de Barraute Pizza fait lentement grandir et se répandre une tache de sueur autour de son mamelon gauche. Monsieur pizza descend les quelques marches et s’étend de tout son long sur un des deux ridicules petits morceaux de gazon qui se trouvent de chaque côté de l’escalier, les bras remontés sur la tête pour protéger ses yeux du soleil de plomb.

Gérald lui présente les paumes de ses mains tendues vers le ciel en relevant les épaules, les yeux ronds comme des deux piastres, bouche bée.

–“Ma pizza, elle !?”

–“Quoi, tu viens-tu de dire de quoi?” demande monsieur pizza.

–“Ma pizza, tabarnak!”

Monsieur pizza se redresse sur un coude, sa tête se transforme en périscope, tourne un coup vers l’auto, un coup vers Gérald, un autre coup vers l’auto.

–“Personne ne m’a jamais parlé d’une pizza,” que dit monsieur pizza, son bras libre qui fouille dans sa poche de chemise. Il en sort un porte-nom à épinglette qu’il pique maladroitement en diagonale côté pectoral en sueur.

Gérald descend les marches et s’approche de la chose.

–“Lucie?” lit-il, “bonjour Lucie!” rigole Gérald en se disant qu’à c’t’heure toute se peut.

–“Bien le bonjour monsieur le soi-disant client qui se sent tout escroqué. C’est Lucien mon nom, sa fille s’est trompée et l’italien n’a jamais voulu investir sur une autre stupide épinglette. Ou ils ont peut-être déjà eu une serveuse qui s’appelait Lucie et ils en ont profité pour sauver un peu d’argent.”

–“Pis mon argent à moé, qu’est-ce que tu fais avec mon argent à moé?”

–“Je te l’ai déjà dit, es-tu sourd? Personne ne m’a jamais parlé d’une hostie de pizza extra-large au jambon et aux ananas.”

–“Jambon et ananas?”

–“Extra-large avec tout le tralala?”

–“C’est ma pizza, ça!” conclut Gérald sûr de lui.

–“C’est quoi qu’y se passe icitte là, un fuck’n tribunal d’inquisition, quoi?“ que Lucien gueule, “j’ai une job à faire moi, icitte, oublie pas ça.” Monsieur pizza croise ses bras maigres sur sa poitrine plutôt chenue, monsieur pizza remue et se roule le bassin de gauche à droite, les bras qui lui ballottent mollement de chaque côté du corps, sa tête suit, il lance des regards furtifs vers sa voiture.

–“La beauté c’est rien qu’une hostie de menterie,” se dit Gérald en lui-même.

Gérald se rappellait d’avoir vu aux nouvelles un reportage sur ce modèle de voiture-là en particulier, de sa propension un peu facile à la combustion spontanée, à s’auto-immoler pour aucune raison. Des milliers et des milliers de ces petits trois portes bon marché, pris dans le trafic dans tous les pays de richesse pauvre ou moyenne qui se mettaient à boucaner et jouer à Jeanne d’Arc sur son bûcher d’ordinaire sans plomb en plein milieu de la rue.

–“Je pensais que le gouvernement avait forcé le retrait des bagnoles de même, des petits cercueils ambulants,” dit Gérald sur un ton sarcastique pour tenter de prévenir la fuite de Lucien.

Monsieur pizza est toujours concentré à tenter de calmer les mouvements désarticulés de son corps sur le bord du trottoir. Les expressions sur son visage défilent comme un catalogue de faces de théâtre mélangées.

–“C’était à mon frère, le char. Mon frère le plus vieux entre nous deux, le plus allumé des deux, le plus  . . . mort à c’t’heure. Il m’a couché sur son testament. Pas moé, là, ses dernières volontés. En fait c’était une napkin de restaurant gribouillée au Sharpie. Sharpie, faut-tu que je te l’explique ce mot-là? As-tu quelque chose de sarcastique à rajouter par-dessus ça, monsieur jambon-ananas?”

–“Ton frère, y’étais-tu dans le char la première fois qu’il a explosé?” réplique Gérald du tac au tac.

Monsieur pizza cherche sa contenance et pendant ce temps-là ses joues en profitent pour prendre une belle teinte rosée de plus en plus rouge et son corps s’immobilise dans une étrange pose de statue de sel infirme. Son oeil scanne Gérald de la tête aux pieds comme on jauge son agresseur ou l’objet d’un désir coupable.

–“T’es un calvaire de poète, toé, moé aussi j’suis un calvaire de poète, tu sauras.” raconte Lucien toujours paralysé d’une sorte d’apoplexie incontrôlable.

–“Je présume qu’on garroche notre linge où on veut icitte,” dit monsieur pizza qui déjà se débarrassait de sa ceinture en fonçant vers l’appartement de Gérald.

Du salon chez Gérald, on peut voir le grand shaft de la vielle mine derrière une rangée d’anciennes maisons de mineurs en papier-brique, toutes de la même couleur avec les finitions peintes en vert bouteille, à travers un store en lamelles jaunies et moins parallèles qu’elles l’avaient déjà été. Mais ça prend toujours un store pour se cacher. Gérald était déjà descendu jusqu’au Woolworth à Val d’Or pour s’en magasiner des nouveaux, une grande surface d’époque aux allures de bazar, aux planchers craquants et qui vendait un peu de tout. Il avait fait exprès pour y aller un mardi matin pour rencontrer le moins de monde possible. Le moins possible de gros machos poilus et musclés de Val d’Or, en fait. Les madames en dusters fleuris multicolores étaient affairées à refaire les étalages lorsque Gérald est entré et à la seule vue de l’alignement désordonné des mannequins de plâtre désarticulés, dénudés et sans tête, c’en était déjà trop pour les globules rouges et l’ensemble des glandes de Gérald, surtaxées par cette vision horrible. Il est reparti sans même manger la pointe de tarte qui le faisait rêver depuis la veille. Il s’est retrouvé sur le trottoir engourdi par l’angoisse. Un peu comme maintenant alors qu’il se tenait devant sa bibliothèque qui semblait un peu moins bien garnie, prenant par coeur l’inventaire de ses livres. Les revues de naturisme avaient été dissimulées ailleurs depuis longtemps, il possédait cependant plusieurs dictionnaires de médecine et des livres d’art, spécialement ceux concernant l’anatomie humaine et aussi un ouvrage étrange sur les rayons cosmiques.

Gérald dans sa robe de chambre en nylon des grands jours époussetait les épines, les reliures et les tablettes consciencieusement lorsque Lucien est sorti de la salle de bains se faisant aller les bras en grands cercles comme un mouvement d’hélices pour achever de se sécher les aisselles.

–“Y’a quelqu’un qui avait le boute collé et qui a pissé de travers, ta bol est toute beurrée d’un côté,” dit Lucien, “ta twoélette,” spécifia-t-il, “pas vraiment hospitalier pour la visite, y’as-tu juste toé qui vit dans cette dompe-là?”

–“C’est rien ça tu devrais voir mon lit, du poil de chat mur à mur.” Gérald n’a pas pu retenir un petit rire étouffé. “Je niaise, là, c’est une joke de chats, j’ai 4 chats, je vis pas tout seul. Je l’avais juste pas vue la coulisse de pisse.”

Monsieur pizza regarde un peu dehors marchant d’une fenêtre à l’autre, il entreprend des yeux la tournée du mobilier de toute évidence acheté aux disciples d’Emmaus.

–“Fa’que t’es juste tu’seul icitte avec quatre chats en train de savourer lentement ta vie, c’est ça? Pas grand’chose à savourer icitte, pauvre toé.”

–“Le petit plâtrier que j’ai fait venir la semaine passée après que le toit ait coulé m’a dit la même chose, c’est drôle,“ dit Gérald pendant que Lucien, le cou cassé, admirait les grandes taches de plâtre bien blanc au plafond, “le gars de la fournaise, lui, il m’a câlissé une volée.”

–“Ton bain avait l’air propre, les chats coucheront dedans, j’endure pas ça dans le lit. Je me lève aux aurores, je prends ma douche le matin et une le soir aussi, alors tu céduleras tes lavements en conséquence. J’aime pas ça le monde qui touche à mon manger alors je vais avoir besoin de mon propre frigidaire barré avec mon propre cadenas. L’italien me laisse ramener les pizzas faites par erreur ou quand des morons réalisent un peu tard qu’ils ont pas assez d’argent pour la payer. Les pizzas et les petits pains à l’ail sont pas là pour être partagés. Je me rappelle pas avoir fait un deal de hippie socialiste utopique avec toé.” La voix de monsieur pizza reprenait son naturel et avait bien monté d’un octave. “Aimerais-tu mieux qu’on mette tout ça par écrit?”

–“Arrête un peu, toé-là–“ entreprend de dire Gérald interrompu brusquement.

Monsieur pizza se retourne promptement et enfonce sans prévenir son index dans le nez de Gérald et pousse fortement vers le haut de son nez.

–“Tu disais quoi, toé là, tu penses-tu que j’ai jamais resté dans un trou comme icitte? Juste parce que j’ai l’air d’un gars aux appétits luxueux? Chu peut-être ben beau mais chu pas si facile à vivre que ça, tu sauras.”

Lucien abandonne l’appendice nasal de Gérald, se retourne et se laisse choir dans les ressorts grinçants du divan de Gérald. Lorsqu’il eut fini de rebondir sur ses fesses, à la vitesse de l’éclair, il capture d’une seule main une grosse mouche à marde qui avait fait l’erreur d’adopter l’appui-bras. Tant pis pour elle.

–“Tu sais où j’ai pris la minoune que j’ai stationnée en avant de chez vous?” demande Lucien.

Gérald s’assoit du bout d’une fesse à l’autre bout, lentement, pour ne pas débalancer le divan bancal ou faire sortir une autre mouche de son trou. “Ton frère, non?”

–“Mon frère, oui mon frère,” Lucien répond-il sur un ton solennel, “mon frère était un homme exceptionnel. Il me battait pis toute jusqu’à ce que je crie au meurtre mais ça ne me dérangeait pas. Il avait une tête hallucinante, des cheveux blancs effayants comme une laine d’acier, pas peignables. Blanc tempête de neige, blanc sainte vierge. Tout le monde capotait sur ses cheveux. Il racontait toutes sortes d’histoires à coucher dehors pour expliquer la pigmentation d’une tête de même. Comme la foudre qui l’aurait frappé sur la tête, ou un mauvais sort jeté par un sorcier maya dans un désert au Mexique. Toute du folklore de gars gelé. Tout le monde écoutait quand il déconnait. Il s’est bleaché lui-même avec du fix dans la chambre noire d’un laboratoire-photo. Débile, hein? Il avait monté sa propre chambre noire qu’il avait baptisée chez Kinski, personne savait c’était qui Kinski par icitte. Il s’est enfoncé toute la câlisse de tête dans le bassin de fix. Il lui a poussé des tumeurs partout dans le front et sur le bord de la tête, jusque dans les oreilles, et ses cheveux ont brûlé pour toujours, les racines attaquées. Un moment donné, il est mort tout seul dans son trou, dans un deux-et-demi d’un vieux bloc à Amos. Tu connais-tu ça le club des 27? La malédiction des 27? Jimi, Janis, Morrison, tous morts à 27 ans. Mon frère avait vingt-six ans et demi. Si près de la gloire. Même pas capable de toffer un autre six mois.”

Lucien relevait lentement la tête révélant des yeux vitreux, humides. Son corps avait lentement envahi l’ensemble du divan miteux. Gérald, ramassé serré sur son racoin de divan minuscule, comptait les trous au plafond oubliés par le petit plâtrier dans son empressement coupable, regardait vaguement les cadavres de mouches séchés entre les châssis doubles. Son regard fuyait monsieur pizza et s’accrochait désespérément à sa bibliothèque.

Monsieur pizza s’était retourné sur le côté, le visage étampé dans le tissu rugueux et poussiéreux, et il a fermé ses yeux.

“–Je le vois encore dans mes rêves ce câlisse-là, je le sens. Ses cheveux sont revenus, mais pas de la même couleur, différents, je m’en rappelle plus de la vraie couleur mais ils puent encore le bleach. Juste des tapes sur la gueule pis toute, ses mains qui se tiennent après mon dos, ça je m’en rappelle en tabarnak.” Lucien repère sur le bras du divan une coccinelle et la prend entre ses deux doigts, lui demande de faire une dernière prière avant de l’écrapoutir sans pitié et de l’envoyer dans l’au-delà.

La pénombre règne dans le logement. Les lumières de rue sont éteintes. Gérald s’est réveillé bête dans son lit, les chiffres du radio-réveil changent constamment sur la batterie de secours à cause de la panne électrique. Avant les aurores, Gérald sort dehors à moitié somnambule. Tous les voisins sont sortis voir ce qui se passe comme lui et errent dans la rue semi-comateux, à moitié déshabillés, tiennent tendrement contre eux des séchoirs à cheveux débranchés, des brosses à dents électriques qui ne brossent plus rien. Comme un doux vent de folie qui aurait fait de tous ces gens des êtres soudainement radieux et inoffensifs. Gérald se présente spontanément à tous ces citoyens parmi lesquels il vivait en étranger, caché, depuis toutes ces années. Comme tous les hommes comme lui, toujours cachés. Tout le monde s’est mis à faire des grands plans de bar-b-q entre voisins dans une cour ou dans l’autre, de ventes de garage dans toute la rue. Une pulpeuse demoiselle dans un top en ratine serré avec un épervier tatoué sur une clavicule a même fait de l’œil à Gérald, innocente. Quand l’électricité est revenue, tout le monde est rentré chez lui barrant portes et fenêtres et tous ces gens ne s’étaient jamais reparlés depuis.

Gérald observe la danse des chiffres sur le réveil les yeux dans le vide. Il lève la tête et aperçoit la silhouette dans l’embrasure de la porte. L’homme penche drôlement sur un côté, une épaule sur le cadre de porte pendant qu’il met son pantalon, enfile sa grande chemise rouge qui, assez étrangement, semble lui faire parfaitement maintenant. Il bourre le bas de la chemise dans son pantalon, tire sa ceinture comme s’il tentait de s’étouffer lui-même et tout ça sans jamais quitter des yeux Gérald étendu dans son lit. Aucune joie dans le regard, ni rage. Rien qu’un regard perdu et sans expression. Une main monte vers la poche de sa chemise sortir la liasse de billets fripés et la brandit au bout de son bras autant pour narguer que pour vérifier que tout est encore là.

Les deux hommes fixent l’argent.

–“L’affaire c’est que,“ dit Gérald, “sais-tu quoi? Je pense que je n’ai jamais vraiment commandé de pizza, finalement. Oublie ça. Oublie-moé.”

Lucien fait bruisser les billets baveusement. –“Une excuse de marde, ta pizza, penses-tu que je l’savais pas. Rendu à ton âge, t’as pas fini de payer si tu veux un beau p’tit jeune.”

Il écrase les billets qui retournent rembourrer sa poche de chemise, la bouche tordue et le regard constipé. –“Tu sens-tu ça, l’odeur?” demande monsieur pizza en grimaçant du nez.

–“Non, une odeur de quoi?”

–“Ça me rend malade des fois, la fuck’n odeur de bleach à cheveux, c’est-tu toé qui s’est mis du bleach dans les cheveux, calvaire? Je viens tout pogné de partout par en-dedans, l’estomac plein de nœuds qui veulent me fendre dans le ventre, pis le trou-de-cul me pince pis y m’brûle quand je sens c’t’hostie d’odeur là.”

Comme la sensation du sable sur ma peau, pense Gérald soudainement envahi d’une angoisse profonde. Ça lui faisait la même chose. À cause de ça, jamais plus Gérald n’allait à la plage Rotary l’été, regarder les beaux garçons se dandiner en se lançant des ballons pis des frisbees en petits maillots serrés. Jamais plus depuis que quatre gros baveux de Barraute en goguette l’avaient amené faire un tour de pick-up au pit de sable. Il avait eu de la misère à s’assoir pendant cinq-six jours après ça.

Monsieur pizza déambule le long du long corridor, des craquements de bois sec et le son de ses pas de plus en plus inaudibles à mesure qu’il s’en va.

Gérald entend la longue plainte des gonds de porte, il ne bouge pas de son lit, la porte ne semble pas avoir claqué, il n’a même pas entendu le clic de la serrure. Il s’en contre-fout. Lorsqu’il s’est finalement levé après avoir somnolé une heure ou deux, il est allé voir et la porte était bel et bien fermée comme il faut.

Tout est en place, comme rien ne bouge jamais, rien ne va jamais nulle part d’autre qu’à sa calvaire de place dans ce triste logement si c’est pas Gérald lui-même qui fait bouger les objets. Aucun mouvement, aucun bruit, aucun son. On pourrait entendre une mouche à marde voler. Rien n’a bougé d’une coche dans sa bibliothèque, sur ses meubles de brocante défraîchis, sous les grandes plages de plâtre blanc du plafond, la vaisselle sale reste bien sale à sa place, les mouches à marde mortes entre les châssis doubles n’ont pas grouillé d’un poil.

Gérald, immobile devant la fenêtre, les observe un moment, pauv’tites bêtes. Mais il en vient à penser que ce sont elles qui le dévisagent, avec tout le dédain, comme s’il n’avait pas d’affaire là, comme s’il n’aurait jamais dû être là de sa vie.


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Chacun son café

Pointes de plume
cafés de brume
calepins noircis
tranches de vie
et verre de whisky

Le clavier ivre
s pour survivre
barre espace
souffle et passe
i pour immonde
m comme monde

Voir venir le mot
ébaubi et sot
sorti de nulle part
c pour cauchemar
chercher le suivant
i comme ignorant

Au bout de la plage
deux enfants sages
une mère en beauté
une mer si bleutée
une grue qui piaffe
fientes et paragraphe
la dame s’indigne
point à la ligne

Le doigt se retient
plus rien ne vient
une mère noyée
un café déserté
l’horizon triste barre
le génie qui s’endort
et quoi encore

Sur le clavier
pavé double v
wagon déraillé
retour et pavé p
p p p désespéré

Sous les pavés
pauvre cliché
poète et barbu
que cherches-tu

Qu’y trouveras-tu
amer et déçu
poussière et vil gravier
et jamais rien de plus


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Image en en-tête extraite de la couverture, Le café de la plage, Régis Franc, Les B.D. du Matin, 1977


 

Trouvaille et coup de coeur, auteur inconnu.

coup de coeur

C’est pas beau, ça?

Fruit de la passion double poivre de chili

Le billet pour assister à un strip-tease d’Adéline Labine se vendrait un dollar et une crème glacée. Les termes et conditions du contrat indiquaient :

  • Le dollar se payait avec un billet d’un dollar en papier ou en petite monnaie. Les coupons de crédit du magasin général de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde n’étaient pas acceptés.
  • La seule saveur de crème glacée admissible était le fruit de la passion double poivre de chili achetée au snack bar chez Germaine sur la rue principale.
  • Seuls les mâles mineurs de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde pouvaient se procurer un billet.
  • Photographier le striptease d’Adéline était strictement interdit mais des cartes postales grivoises d’Adéline posant de façon plus que naturelle étaient disponibles pour une somme additionnelle de cinquante cents chacune, bien que le beau visage d’Adéline y soit pixellisé pour des raisons évidentes.
  • La masturbation était permise pendant chaque séance de cinq minutes tant soit-il que les choses soient faites proprement mais l’utilisation de langage grossier était strictement interdite étant donné que la religion d’Adéline ne tolérait absolument pas le langage blasphématoire.

Lorsque la rumeur de cette nouvelle entreprise de striptease s’était répandue et avait fini par traverser l’épaisse couche de cire d’oreille noire de poussière des garçons pubères, désoeuvrés et sans-génie de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, Léon Santerre réalisait avec tout l’ébaubissement de ses seize ans qu’il serait bientôt riche.

Le village de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde était un baillement subliminal de lassitude extrême comparé à la verbomotricité exacerbée du progrès ambiant en ville un peu plus loin, un ramassis mal aligné de bâtiments bancals habillés de papier-brique élimé et craquelé, de toutes les teintes, avec des couvertures rafistolées en un patchwork tout aussi multicolore et leurs gouttières pendantes, carreaux brisés et moustiquaires défoncés ici et là, des balcons qui tenaient de peur, quelques devantures de magasins éparpillées devant des terres arides au foin jaune et haut, des talles de vivotantes épinettes grises. Une rue principale qui est en fait la grande route où les machines roulent vite. L’urbanisme approximatif des constructions, triste comme l’ennui, où l’activité la plus susceptible d’exciter les jeunes âmes en peine du coin consistait à visiter le cimetière nuitamment une bière à la main, à tenter de reconstituer leur généalogie consanguine et incestueuse d’une pierre tombale à l’autre.

À titre de petit ami officiel d’Adéline Labine, Léon Santerre faisait l’envie de tous les jeunes mâles du village parce que la sulfureuse Adéline était la plus physiquement précoce créature de seize ans sur laquelle les yeux exorbités des pauvres garçons se garochaient béatement comme des papillons de nuit sur les lampes à l’huile. Tous ces sans-génie au regard livide savaient très bien que Léon Santerre se frottait bien davantage que le papillon de nuit entre les blanches cuisses de la belle Adéline et seraient plus qu’heureux de payer un dollar et une stupide crème glacée pour la panacée sublime, quitte à se la faire aller eux-mêmes avec grand zèle devant tant de grâces féminines langoureusement dénudées juste pour eux.

La fenêtre des chambres d’Adéline et de Léon dans leurs maisons paternelles respectives se faisaient face de chaque côté d’une petite ruelle étroite et abandonnée qui ne débouchait nulle part, tapissée de mauvaises herbes, aux odeurs d’urine de chat et colorée par des taches de couleurs vives de restants d’emballages et de détritus divers d’un consumérisme délirant et surtout négligent. Depuis qu’il avait eu treize ans et des premières raideurs là où les sermons du curé prédisaient les feux éternels de l’enfer au moindre geste malheureux, il se tenait à sa fenêtre envouté par l’exhibitionnisme d’Adéline alors qu’elle agitait une langue reptilienne sur ses cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili tout en retirant un à un ses vêtements avant de se mettre au lit sachant très bien que Léon était là, le nez collé à sa fenêtre, comme un gros nez de chat de ruelle devant un bocal de poissons rouges qui s’agitaient devant lui. Au quinzième anniversaire de Léon, l’exhibitionnisme à sens unique d’Adéline Labine se transforma soudainement en un bel onanisme mutuel lorsque Léon a trouvé une échelle accrochée au cabanon du beau-père handicapé d’Adéline qui n’avait fort probablement plus rien à foutre d’une échelle. C’est armé non pas d’un mais de deux cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili qu’il est monté la rejoindre, les suivant de la langue, les coulisses sucrées de crème glacée qui se sont mises à couler suavement dans le cou puis sur la poitrine généreuse d’Adéline et qui lui ont gentiment indiqué le chemin à suivre vers ses premières et puissantes félicités du corps.

Lui ont aussi donné l’inspiration pour son commerce singulier. Léon Santerre et Adéline Labine ont savamment conspiré pour construire une véritable petite machine à imprimer de l’argent en utilisant le corps de rêve d’une Adéline Labine pas vraiment farouche comme moteur central de l’affaire, une idée dont il ne soupçonnait même pas à l’époque qu’elle mettrait fin au long moratoire sur la joie et l’allégresse de ce coin perdu et ennuyeux et le transformerait même en un joyeux village, tout en beauté et en pleine prospérité.

En moins d’une semaine, Léon l’avait fait savoir à tous les jeunes mâles de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui avaient déjà eu la grâce de ressentir une sorte de joie coupable quelque part en bas de la ceinture. Sur une rame de papier volée à l’école du village où il avait tout découpé l’entête, sauf les mots Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, il a fabriqué des billets à la main puis il a pimpé gaiment l’échelle du beau-père d’Adéline pour en faire un véritable tapis rouge à barreaux illuminés vers le paradis lubrique des adolescents de la place, victimes de démangeaisons inavouables au niveau de la bobette.

La grande soirée d’inauguration ne s’est pas déroulée totalement sans problèmes techniques. En tout bon démocrate, la politique édictée par Léon, premier arrivé premier servi, a bien fonctionné pour les premiers garçons à se présenter au pied de l’échelle pour venir se régaler les yeux et un autre organe ou deux, de leurs cinq minutes en tête-à-tête privé avec la belle qui se dénudait bien hardiment et se laissait couler des grandes coulisses de crème glacée sur les belles courbes de son corps là où elle pouvait les récupérer goulument de sa langue reptilienne pour le plus grand ravissement du client d’où jaillissait assez précipitamment le bonheur. Mais tous les autres Roméo en puissance qui faisaient le pied-de-grue en bas, chargés à bloc d’espérances et de testostérone, se sont bien vite retrouvés pollués de toute cette crème glacée qui leur fondait dans les mains et coulait partout sur eux alors que la chaleur accablante de cette soirée d’été s’abattait sans pitié sur leurs cornets.

Pas tout à fait aussi brillante que ravissante, Adéline Labine démontrait un énorme appétit pour le sexe mais largement éclipsé par son appétit pour la crème glacée fruit de la passion double poivre de chili. Lorsqu’elle et Léon avaient comploté leur affaire et négocié les termes, c’est avec une moue blasée qu’Adéline avait patiemment écouté Léon dicter les aspects financiers lors des pourparlers mais c’est avec un zèle de tous les instants qu’elle avait elle-même établi la clause du cornet de crème glacée obligatoire.  Alors lorsque qu’un des derniers branleux s’est présenté en haut de l’échelle avec son cornet tout fondu et dégueulasse, c’est une Adéline frustrée et vengeresse qui lui a fermé la fenêtre au nez et tiré le store définitivement avant de se mettre en grève.

C’est en s’inspirant sans retenue de la célèbre maxime que Léon Santerre proclama alors que “the show must go on, tabarnak!” Avant même que ne se mettent en ligne tous les inamoratas de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde le lendemain soir, Léon avait installé près de l’échelle un vieux réfrigérateur récupéré au dépotoir qui ronronnait toujours malgré sa décrépitude somme toute essentiellement esthétique et il invitait les clients à y entreposer leurs cornets à deux boules en attendant que ne vienne le moment de joie incommensurable où ce serait leur tour de grimper vers la belle et de prendre leur chose en main. Les affaires bien reprises, Adéline répétait son numéro pour chaque Adonis de pacotille à l’émotion cependant bien réelle et ferme qu’elle regardait grossir, et Léon Santerre gloussait d’allégresse lui aussi mais en regardant grossir le rouleau de billets collants dans ses mains. On avait aussitôt vu les queues se rallonger au pied de l’échelle, comme celles d’en haut évidemment.

Mais d’autres sortes de grains de sable sont venus s’infiltrer dans l’engrenage avec le temps et Léon a été forcé de modifier quelque peu le modus operandi jusque-là bien huilé de leur singulière affaire. Un beau dimanche soir que tous les vieux de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde jouaient au 500 comme c’était ici l’habitude, que le commerce était en pause dominicale, religion oblige, Chouchou Botnick, un polonais poilu pas de classe, non-croyant et totalement illettré a bien tenté d’en obtenir beaucoup plus que son dollar et un cornet, fût-il à deux boules bien gelées, ne lui permettaient d’espérer. Et il a tenté de s’introduire par la fenêtre nuitamment et en catimini. C’est une Adéline totalement outrée qui a laissé tomber la fenêtre à guillotine emprisonnant l’organe du polonais maintenant aussi bleu qu’aplati dans sa fâcheuse position entre la fenêtre et son cadre. Alerté par les étranges cris de sopranino, Léon est accouru et a vite remédié à la situation en installant un vieux condensateur électrique de tracteur branché à l’échelle de métal avec un interrupteur qu’Adéline pouvait allumer dès qu’un serpent serait tenté d’imiter Chouchou Botnick et de se hisser au paradis sans invitation, Chouchou qu’on avait rebaptisé depuis Castor Botnik.

On a également frôlé le désastre la nuit que le beau-père s’est pointé dans la ruelle ameuté par les cris d’Adéline qui argumentait sévère avec un marmot pas vite à venir qui avait dépassé ses cinq minutes réglementaires, un dénommé Théo pour lequel il n’était pas question de redescendre de là “amanché d’même”. Le client derrière lui était monté le tirer par les chevilles et les deux pauvres garçons ont foutu le camp en bas de l’échelle les chevilles en morceaux et hurlant au meurtre. Les chiens se sont mis à japper de partout, les lumières de la maison d’Adéline se sont allumées et le beau-père d’Adéline est descendu de la galerie dans sa chaise roulante, un douze bien pompé planté entre ses deux jambes paralysées. Les pauvres petites bêtes de sexe avaient fui comme des coquerelles lorsqu’on allume une lumière. Léon Santerre seul restait au pied de l’échelle.

–“Léon, c’tu toé, gars, que je voé là?”

–“Oui, m’sieur, c’est bien moé.”

–“Veux-tu bien me dire qu’est-ce tu fais dans’ruelle à c’t’heure-là pis, tabarnak, pourquoi mon échelle est peinturée rose fluo pis est pleine de lumières de Noël?”

Le principal de la petite école de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde avait dit de Léon qu’il était tellement ratoureux que si on le mettait au peloton d’éxécution, il serait bien capable de conter assez de menteries aux balles pour qu’elle passent à côté de lui.

–“Ben, m’sieur, ça a l’air des lumières de Noël, mais ça n’en est pas. Ce sont des barbelés polychromatiques lumineux branchés sur un condensateur. Un truc pour mettre le grappin sur l’infâme voleur d’hélices de pompes à eau qui court toujours.”

–“Ben, calvaire toé. Veux-tu bien me dire où s’en va le monde tabarnak? Quatorze ans que je me traîne dans cette christ de chaise roulante-là après avoir essayé de remonter l’hélice à sa place en haut de la tour de la pompe à eau. L’hostie de ville est revirée à l’envers depuis mais je suis bien content que l’hostie de voleur d’hélices de pompe à eau va pas pouvoir grimper dans mon échelle en métal sans prendre un christ de choc électrique.”

Se remettant tant bien que mal des émotions d’une catastrophe annoncée qui avait somme toute bien fini un peu grâce à Adéline qui avait fait tous les efforts possibles pour le satisfaire une quatrième fois depuis que son beau-père était reparti se coucher, c’est en réfléchissant au temps infini que ça lui prenait pour aboutir que Léon avait remarqué que la silhouette divine de la belle Adéline avait gonflé plus que très sensiblement après toute cette crème glacée. Il ne soupçonnait pas encore les effets pervers sur leur commerce qu’auraient ses nouvelles rondeurs. Il voyait sérieusement poindre un autre problème d’ordre commercial. Les clients finissaient par manquer d’argent, toutes les bouteilles vides vendues, rapinée toute la petite monnaie dans les craques de divan, les visites s’espaçaient faute de fonds. Mais Léon a eu une épiphanie bien synchronisée.

–“Allez travailler, bande de traîne-les-bottines,” leur gueula-t-il un soir monté sur une caisse de bois dans la ruelle, “allez vous salir les mains aussi noires que vos esprits vicieux et vous reviendrez avec vos piastres et vos cornets.”

–“Hein? aller travailler?” avait alors répondu un mineur de narines, mangeur de crottes de nez indécrottable. “Calvaire, rien que me décrotter le nez ça m’épuise déjà en masse!”

–“Voyons donc, pas besoin de faire des grosses jobs, offrez de laver une vitre ou deux, réparer un bardeau icitte et là, changer un carreau, faire un gazon de temps en temps, redresser une clôture, peinturer une galerie. Une piastre, c’est vite faite, pensez à votre branlette. Adéline s’ennuie de vous autres, ses beaux p’tits branleux qu’elle dit tendrement. Elle pense même entrer au couvent, ciboire!”

Le discours n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Le lendemain matin, plein de petites carcasses crottées sortaient de leurs draps frippés de bonne heure pour aller se faire un dollar ou deux. Les petites clôtures redevenaient bien droites et blanches immaculées, les haies étaient taillées toute égales, les mauvaises herbes arrachées et des fleurs plantées, les cochonneries ramassées, les carreaux réparés et les galeries balayées. Les balais et les brosses étaient brandis bien haut comme les armes d’une guerre à finir contre la négligence crasse et le détergent et le désinfectant coulaient à flot partout dans Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde. Dans le temps de le dire, le trou perdu prenait des allures de village respectable. Et la rumeur s’est répandue jusqu’à la ville à côté. On y racontait que même le crique à marde se serait mis à sentir bon.

Roupillant dans son hamac sur son balcon, le maire Picotte s’était fait réveiller par la cloche du poste à essence où s’approchait une voiture inconnue, un superbe Chevrolet Impala. Avant qu’il n’ait le temps de traverser, les deux étrangers dans leurs beaux habits rayés fins et aux souliers vernis étaient déjà entrés dans le casse-croûte chez Germaine.

–“Es-tu certain qu’on est à la bonne place?” demande le plus petit des deux hommes qui portait une fine moustache qui finissait en boucles ridicules de chaque côté. “Me semble que je ne reconnais pas la place.”

–“La carte doit pas être à jour,” répond l’autre homme qui nettoyait ses lunettes avant de regarder de plus près le papier épinglé à son clipboard, “on serait mieux de vérifier avec le bureau.”

–“Ils ont de la crème glacée, en tous cas,” affirme le petit homme, “elle a l’air bonne, la place est pas si mal finalement.”

Portant un léotard en polyester argent métallique qui lui pétait sur le corps et des souliers de course vert fluo, Adéline passait par là en faisant du jogging, toute en sueurs avec un sac à dos rempli de sable mouillé que Léon la forçait à porter pour courir cinq kilomètres matin et soir jusqu’à ce qu’elle retrouve sa svelte et lucrative silhouette.

–“Hé, mademoiselle,” lui crie le grand avec des lunettes, planté dans le cadre de porte, “est-ce qu’on est bien à Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde ici?”

–“Oui, m’sieur, Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, maintenant la nouvelle perle de toute l’Abitibi, c’est rendu beau en tabarnak, hein?” que lui répond une Adéline à bout de souffle mais toujours espiègle au possible, avant de reprendre sa course, des perles de sueurs suintant de son visage cramoisi.

–“Un peu dodu, mais un beau cul quand même,” dit le type à la moustache de magicien à l’autre qui la suivait toujours du regard, “mais ça ne peut pas être ici, cette fille-là dit n’importe quoi, on n’est pas à la bonne place certain, une langue de vipère, la joggeuse.”

Ce matin-là le maire Picotte se languissait sur une tripe dans sa piscine hors-terre à la belle eau claire, au milieu de son beau gazon frais coupé lorsqu’on lui avait dit que des étrangers avaient été vus en ville. Il avait quitté son oasis de fraîcheur pour déménager sa carcasse sur le hamac de son balcon histoire de surveiller les lieux à sa guise. Lorsqu’il avait entendu le ding-ding du garage Massicotte, il avait galopé sur la rue principale incarnant tant bien que mal l’autorité locale et toute la dignité que ça implique dans son bermuda hawaïen, des flip-flops aussi jaunes que bruyants, une ridicule casquette avec une visière translucide bleue, une camisole pas de manches à l’effigie des Foreurs de Val d’Or.

“Hé ho, ça va?” déblatère-t-il nerveusement avec un sourire forcé de patineuse de fantaisie, un peu essoufflé lui aussi, en s’approchant des deux étrangers qui sortaient de chez Germaine, “j’attendais votre visite depuis longtemps mais rien ne se passait, je pensais que vous nous aviez oublié. Vous auriez pu. La ville est impeccable, n’est-ce pas? Est-ce que je peux vous offrir une crème glacée? Germaine en a de la bonne.”

Aucune réponse ne venait, les deux étrangers dévisageaient le maire de la tête aux pieds en déployant des efforts de titans pour garder leur sérieux. Le maire avait retiré sa casquette et grattait le cuir luisant de son crâne chauve.

–“Vous êtes bien ceux que je pense que vous êtes, non?” marmonna le maire Picotte un brin angoissé.

Avant que le regard des deux hommes ne fuie l’homme, le maire avait bien cru voir poindre une lueur de pitié dans leurs regards d’acier.

–“Des urbanistres, des huissiers? de la ville de Val d’Or?”

–“Il n’y a pas de sots métiers, monsieur le maire,” répond l’un des deux hommes en ressortant minutieusement ses manchettes de chemise perdues dans ses manches de veston, “mais on finit toujours par se piler sur le coeur et faire ce qu’il y a à faire.”

–“Qui n’a pas droit à l’erreur ici-bas,” rétorque aussitôt le maire, “il a bien dû se commettre quelques petites bourbes ici et là dans notre belle petite municipalité,” continue-t-il d’une petite voix étouffée, “on aurait pu faire plus d’efforts, organiser une chambre de commerce, partir un club Rotary, ouvrir une laundromat, un bowling, un casino peut-être? Pourquoi pas un centre d’achats? Ces rumeurs de fusion avec la grande ville inquiètent nos jeunes générations qui ont pris leurs choses en mains solidement et lancé de grands mouvements, redonné à notre belle ville toute sa beauté perdue au fil des ans. Il faut remercier cette jeunesse bien fringante et vigoureuse.”

Les deux hommes de la grande ville se sont regardés dans les yeux, perplexes. Lorsque le petit homme à la moustache a agrippé la poignée de porte de leur gros Chevrolet Impala, les espoirs du maire se sont mis à fondre comme neige au soleil.

–“N’espérez pas trop pour rien, monsieur le maire, vous vous rendriez malheureux inutilement,” dit le grand avec des lunettes, comme s’il avait lu dans les pensées du maire Picotte, “laissez-nous repenser à tout ça.”

En remontant lentement la rue principale dans leur grosse machine, les deux ronds-de-cuir de la ville ne pouvaient nier la propreté exemplaire des lieux partout dans une Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde méconnaissable. En haut de la côte, ils n’auraient pas pu manquer toute l’agitation devant l’ancienne salle du cinéma Bijou depuis longtemps fermée où Léon Santerre et quelques jeunes de la place s’affairaient à redonner vie à la façade. Léon dans son échafaudage collait une grande affiche qui disait : Bientôt, ici-même et en personne, “Crimes glacés brûlants” mettant en vedette nulle autre que la sémillante Adéline Labine. Sur l’affiche, du beau travail d’aérographie, un gros plan du buste blanc bien rond d’Adéline Labine et son visage qui puait le sexe, sa langue reptilienne s’affairant suggestivement sur un gros cornet à deux boules fruit de la passion double poivre de chili.

–“Écoute,” dit le petit moustachu au grand presbyte, “des erreurs ont probablement eu lieu, mais impossible de nier qu’il y a eu ici des améliorations considérables. Ces gens ont des saveurs de crème glacée inoubliables. Bientôt ils auront même une salle de spectacles érotiques, un signe évident d’une belle civilisation en plein progrès. On a tous Babylone en mémoire, davantage un grand fiasco social qu’un chef-d’œuvre bureaucratique.”

–“Oui,” répond le grand monsieur, “j’ai encore Rome de travers dans la gorge. Trop de pouvoirs délégués à des pousseux de crayons aveugles et sans empathie aucune pour la population. On nous demande de faire un travail si ingrat et après les politiciens s’aperçoivent qu’ils ont fait les choses tout de travers et se mettent à chier dans leurs culottes à l’idée de perdre leurs élections.”

Le huissier à la longue moustache enroulée s’est permis un rare sourire un peu débile.

–“On pourrait simplement remplir un formulaire 4RT-MMN-0098? Erreur cartographique 122-VC8, impossible de localiser les lieux ci-mentionnés.”

Adéline Labine qui poursuivait sa séance de jogging passait tout juste près de l’auto des deux fonctionnaires et leur envoyait des grands signes de la main pendant qu’elle s’approchait du Bijou. La Chevrolet s’est immobilisée un moment.

–“Venez-vous voir mon spectacle à soir?” leur criait-elle en agitant ses rondes mamelles de gauche à droite en penchant bien les épaules pour que la craque de ses seins soit bien visible de l’intérieur de leur grosse Chevrolet Impala.

–“Une autre fois, peut-être,” répondirent les deux hommes en parfaite synchro pendant que la Chevrolet passait son chemin lentement et que déjà en bas de la côte ils pouvaient apercevoir la belle pancarte flambant neuve habilement lettrée au pinceau par le beau-père d’Adéline qui disait :

Vous quittez maintenant la ville de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui vous dit :

Bien contents de vous avoir argârdé passer en machine, la prochaine fois, arrêtez donc!


Flying Bum

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Tu seras un homme

Il fait une chaleur étouffante spécialement dans le petit deuxième étage en haut de la buanderie où habite Carmen, l’amie de mes frères. La climatisation était une affaire de millionnaire à cette époque-là et lorsqu’on vit en haut d’une buanderie c’est pas parce qu’on est riches. Ma mère forçait mes deux frères à me traîner partout avec eux presque tout l’été.

Mes frères sont partis avec Carmen essayer de voler un melon d’eau chez Jos de l’autre côté de la rue. Je devais rester ici avec la sœur de Carmen. Apparemment, ils ont un plan à toute épreuve, des ruses de sioux incroyables. Voler un melon d’eau, c’est pas comme voler une chiquée de gomme. Généralement, on ne volait rien chez Jos parce qu’on le connaissait par son nom. En fait, mes frères m’avaient dit qu’il s’appelait Jos. Tout le monde qui était cool, on les appelait Jos. Je ne sais même pas si c’est son vrai nom. Je ne sais même pas pourquoi on l’appelle de même. Quand on se faisait des jeux de rôles, tout le monde voulait s’appeler Jos.

–“Veux-tu jouer un jeu de marde avec moé?” me demande la petite sœur de Carmen. Je ne me souviens plus de son nom. Dans un cendrier chromé sur pied surmonté d’une grande assiette en verre épais brun, qui déborde, elle procède à un triage minutieux avec ses longs ongles. Elle choisit un mégot d’environ deux centimètres, pas plus, elle le pince entre ses faux-ongles bling-bling pour fillettes en plastique bon marché, le porte à sa bouche et l’allume.

–“C’est quoi, ça, un jeu de marde?” que je lui demande.

–“Tu baisses tes culottes pis tu chies de la marde,” qu’elle répond, bien sérieuse.

–“Non, sais-tu, ça me tente pas vraiment de jouer à ça.”

–“Bon, ben d’abord, ça te tentes-tu de jouer au cul?”

–“Comment ça se joue, ça, au cul?”

–“Tu baisses tes culottes et je te joue après le cul, après je baisse mes culottes et tu me joues après le cul.”

–“Non, sais-tu, ça ne me tente pas vraiment de jouer à ça non plus.”

–“Ah, pis, moé non plus je veux pas jouer finalement,” dit la sœur de Carmen, visiblement contrariée.

La sœur de Carmen avait toute la collection des “Lee press-on nails” des faux ongles pour fillettes qu’ils annonçaient à la télévision. Toutes les couleurs. Carmen les volait pour elle au Woolworth. Elle les appuyait en pesant fort sur ses joues puis elle me disait : –“R’gard, ça fait comme des demi-lunes dans ma face, veux-tu que je t’en fasse?” Puis elle suçait son mégot et faisait de la boucane, plein de fumée brune comme les rideaux qui devaient bien être constitués à quatre-vingt-dix pourcent de boucane, dix pourcent de tissu. Toute sa famille devait fumer comme des engins, tout dans le petit logement encombré au possible tirait sur le brun et sentait le calvaire.

–“Bébé,” qu’elle a dit.

J’ai tourné la tête dans tous les sens, j’étais certain qu’on était fin seuls.

–“Non, toé, c’est à toé que je parle,” qu’elle dit.

–“Heille, je ne suis pas un bébé, s’tie!”

La sœur de Carmen n’était certainement pas un bébé, pas plus que moi d’ailleurs. Elle avait probablement comme moi, dans les alentours de 10 ou 11 ans mais elle avait l’air attardée un peu. Beaucoup, quand j’y repense. Son corps était plutôt normal mais ses yeux étaient troublés, troublants des fois. Ses agissements, ouf. Elle n’allait pas à l’école, même pas à St-Pierre-Apôtre où se trouvait l’école pour les enfants attardés. Quand je voyais passer les enfants de l’école spéciale, je trouvais qu’ils faisaient pitié, je me cachais et je leur lançais les gros suçons jaunes ou verts que personne chez nous ne voulait manger. Mais seulement quand un parent les accompagnait, comme ça ils auraient eu quelqu’un pour les consoler si je les attrapais droit dans un œil par accident.

–“Baisse-les tes culottes d’abord,” qu’elle me dit, “si t’es pas un bébé.”

–“Ben là, baisse les tiennes, toé, pour commencer,” que je lui dis croyant que la défier lui ferait changer d’idée de marde.

Ça n’a pas été bien long que ses culottes tombaient sur le plancher.

–“Ton tour, à c’t’heure!” qu’elle dit, vindicative, les yeux ronds comme des billes.

–“Calvaire que t’es bizarre, toé,” que je lui dis.

Je voulais m’en retourner à la maison, mais pas vraiment en même temps. Mes frères se seraient fait chicaner par ma mère si j’étais rentré seul. Je voulais vraiment foutre le camp de là mais c’était vraiment rarissime qu’on pouvait manger du bon melon d’eau en Abitibi. Quelques oranges dans le temps des fêtes, des bananes de temps en temps mais j’ai toujours eu horreur des bananes. C’est la texture pâteuse, ça me roule dans la bouche. Des pommes, des hosties de pommes, ça, en veux-tu? Y’en a pour s’écoeurer, des hosties de pommes, à l’année longue.

Il fait tellement chaud, ce serait tellement bon du melon d’eau.

Je ne voulais pas vraiment rester pour jouer à chier à terre ou me faire jouer après le cul par la sœur attardée de Carmen avec ses drôles d’ongles en plastique pointus qui me dévisage, la noune à l’air, et je ne voulais pas vraiment m’en aller non plus, c’est bête comme ça, parfois, la vie.

–“Envoye, triche pas, c’t’à ton tour là, baisse-les toé-tou,” gueulait la pauvre fille.

Partout les gens disaient avec toute la philosophie dont ils étaient capables : dans la vie mon p’tit gars, des fois, si tu veux être un vrai homme, sache qu’un vrai homme se fait toujours un devoir de faire ce qu’il faut faire.


Flying Bum

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Florence pour toujours

J’avais probablement mal noté les coordonnées et les choses avaient tellement changé ici. J’avais du mal à m’y retrouver. Cela devait bien faire trente ans que je n’étais pas revenu dans mon ancien bled perdu. Trois-cent cinquante kilomètres, ce n’est pas la porte voisine. J’ai finalement trouvé l’endroit. À l’époque, c’était une maison de riche, un notaire, un avocat ou quelque chose comme ça, mes souvenirs sont flous. En entrant, un monsieur en queue-de-pie m’interpelle. –“Monsieur, s’il vous plait,” me dit-il simplement, pendant que son regard presqu’outré passait de mes yeux à mes pieds à mes yeux. “J’ai ce qu’il vous faut, ici, attendez un moment, je vous prie.” S’en retournant derrière un haut comptoir de réception, il en revient avec une paire de couvre-chaussures en papier. “On en a toujours à portée de main en hiver, c’est plutôt rare qu’on les utilise en été,” dit-il en me tendant une paire de chaussettes bleues avec une frange frisée élastique qui leur donnait l’allure d’un casque de bain. J’avais mis mon complet le plus sobre dans les circonstances, chemise et cravate, mais mes souliers juraient avec ma tenue irréprochable, couverts de boue, mes bas et le bas de mon pantalon avaient écopé aussi. Personne n’aurait voulu cochonner les beaux tapis de Turquie du salon funéraire.

En traversant distraitement la structure moderne qui n’était pas là jadis, je n’avais pas vraiment réalisé que je surplombais la rivière Thompson. Le vieux pont ferroviaire à côté, les ruines des vieux débarcadères à demi submergés au loin et par-dessus tout, cette odeur très particulière inscrite au plus profond de ma mémoire. Après le pont, j’ai trouvé l’endroit idéal pour faire demi-tour et j’ai traversé le même pont encore une fois, en sens inverse. J’ai trouvé un endroit où me garer et je suis descendu de voiture. En déposant le pied, j’ai senti la mollesse du sol. Je me suis immédiatement souvenu de la sensation. Mais je me suis dit merde. Il fallait que j’aille voir.

Aux tout débuts de la colonisation, ce qu’on appelait les chemins d’eau constituaient les seules grandes voies de circulation à travers la région. Les steamboats accostaient sur les grèves de la rivière apportant leurs lots de marchandises, nouveaux colons, de mineurs, d’aventuriers de tout acabit mais encore, aux semaines de paye des mineurs, des bataillons de travailleuses du sexe venues de Montréal avec leurs proxénètes dans leurs zoot suits ridicules. La rive ouest de la rivière constamment boueuse, voire marécageuse, était un endroit hostile et peu invitant où même les plus pauvres colons n’auraient voulu s’installer. Les proxénètes, qu’on appelait ici des pimps, y avaient fait construire quelques camps de bois rond et un bancal réseau de trottoirs de bois. C’est dans ces camps, squattés sur les terres publiques, que les filles d’affaires faisaient leurs affaires avec leurs pimps et quelques bootleggers qui fournissaient à tout ce beau monde de quoi se rincer le gosier. On y jouait aussi aux cartes, à l’argent bien sûr. Après la grande dépression et les nombreuses descentes de la police provinciale, les camps avaient été abandonnés là. Plusieurs avaient presque totalement pourri puis s’étaient effondrés sur eux-mêmes, un ou deux tenaient encore en place de peur et les trottoirs de bois avaient lentement calé dans la vase.

Une calvette de béton installée plus haut sur la rive en pente déversait maintenant la presque totalité des égouts de la petite agglomération dans la rivière. Les rejets traversaient l’ancien squat aux bordels pour se répandre plus bas directement dans l’eau. C’était partout pareil à l’époque, longtemps avant la nouvelle conscience écolo. L’odeur déjà pestilentielle du terrain marécageux gagnait en saveurs. La quantité impressionnante d’insectes de toutes sortes servait également de repoussoir par excellence pour les curieux qui oseraient vouloir y flâner. Personne n’osait plus s’aventurer dans le secteur, sauf quelques adolescents romantiques en mal de sensations fortes. Une cabane tenait toujours et entre nous, on l’appelait la cabane aux fesses. Tout un chacun y emportait des choses, réparait une faiblesse de structure, ou construisait un mobilier rudimentaire. Comme si le vice était historiquement imprégné dans chacune des billes de bois de ses murs, il était convenu d’office que quiconque y séjournait était soupçonné de tous les péchés du monde.

Nous étions quatre un vendredi soir de juin à occuper la cabane. Deux garçons et deux filles et tout le monde était bien à son aise. C’était soir de première pour moi et pour Florence Gagnon aussi, je présumais, la fille qui m’avait offert d’essayer ça –mettre mon doigt dans son vagin– elle avait agi si spontanément et naturellement que je me serais senti idiot de refuser. Elle a elle-même demandé à Odette Verville et mon ami Beaudette d’aller s’installer au bord de l’eau un moment. Ils savaient ce qui se manigançait dans la tête de Florence et ils sont partis en souriant. C’était une des premières belles soirées d’été, l’école achevait. Les nuages se faisaient jaune feu dans le bleu plus sombre du ciel et s’étampaient comme un double identique sur la surface de la rivière tranquille. Sur le vieux pont de bois, la silhouette bien découpée de deux pêcheurs. Florence Gagnon qui se tenait bien immobile les culottes aux genoux et son chandail étiré pudiquement vers le bas tenait mes épaules pendant que je procédais machinalement à l’exploration maladroite. Nous ne nous étions même pas embrassés, rien. Je me souviens que mes mains tremblaient, souvenirs de sentiments extrêmement confus et le reste de la soirée est demeuré brumeux dans ma mémoire.

Le lundi matin suivant, je me suis présenté à l’école, gêné, manque évident de confiance en moi, nerveux. J’avais pensé à Florence Gagnon toute la fin de semaine sans oser aller chez elle, à la cabane aux fesses ou simplement l’appeler. Je suis entré dans la cafétéria à la recherche de Beaudette et Odette Verville s’est levée debout.

–“Toé pis Florence Gagnon…” me criait-elle d’un bord à l’autre de la cafétéria, –“…dans le cul!” gueulait-elle en pointant le majeur bien haut vers le ciel avec une face de dédain total, –“en plein dans le cul, sans-dessin!” Confus, j’avais le goût d’aller m’enterrer dans la cour d’école.

À l’époque, j’étais tellement innocent. Je ne connaissais rien à ces choses-là. Je pensais probablement que le vagin se situait dans la zone la plus anatomiquement improbable. Comme la maison de Zorro à la télé qui a l’air d’une casa d’une taille tout à fait modeste vue de l’extérieur mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, ça prend les allures d’une hacienda monumentale avec des pièces et des pièces étalées comme un vrai dédale. Le vagin devait se trouver quelque part tapi dans le plus insoupçonnable recoin de ce château derrière moult épaisseurs de rideaux. Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit, Florence Gagnon? Pourquoi tu m’as laissé aller là?

À mes yeux, Florence Gagnon était magnifique mais elle avait les bras particulièrement poilus pour une fille. Personne n’osait l’agacer avec ses poils de bras cependant, elle avait la mèche courte. Je m’en foutais totalement. On racontait que dans un party-pyjama de filles, on l’avait surprise à se masturber avec le manche d’un stylo-feutre et pour s’en sortir elle avait presque forcé les autres filles à faire pareil. Comment on aurait pu ne pas être amis? Florence Gagnon et moi, ensemble comme une paire de doigts croisés serrés, exsangues. Mais “l’accident” a installé une petite distance entre nous. Avant ça, je sautais sur mon vélo et je me rendais chez elle même quand sa mère était absente et on écoutait la télé collés l’un contre l’autre, ou on se contait des peurs sur la galerie. Après, je ne me rappelle même pas lui avoir parlé, serait-ce au téléphone. Tout ce qu’elle aurait eu à me dire c’est : “Arrête, t’as passé tout droit, innocent,” mais en y repensant, j’aurais dû savoir. Quelque sensation étrange que j’avais ressenti bien que familière d’une certaine façon, du déjà vu, un orifice inhospitalier, pas correct.

Oui, j’ai alors vécu une grande déception mais j’étais surtout furieux contre cette stupide Odette Verville qui s’était fait une joie débile de répandre le cancan. Presque pendant un an, j’avais peur de tenir des choses dans mes mains. Quand je tenais un stylo en classe j’entendais murmurer “Mets-moi le pas dans le cul,” lorsque je mangeais une carotte ou un céleri dans mon lunch : “Ça va dans ta bouche, çà, hein, pas dans mon cul.” Mes notes ont baissé, j’ai perdu du poids.

Mais, la vengeance est un plat qui se mange froid et je n’ai rien eu à manger du tout; contre toute attente l’incident a lentement sombré dans l’oubli. Un soir je me suis retrouvé chez Florence Gagnon et deux autres filles étaient là avec nous. Un drôle de party-pyjama où j’avais été admis pour une raison qui m’échappe. Les filles occupaient un grand lit double et moi je dormais par terre sur un matelas soufflé, entre le lit et le mur, du côté occupé par Florence. À un certain moment dans la nuit, sans avoir provoqué quoi que ce soit, la main baladeuse de Florence tâtonnait son chemin dans mon pyjama. Un drôle de courant électrique sort de la main d’une fille lorsque c’est la première fois qu’une fille touche à votre pénis, et le choc se répand comme un courant magique dans votre corps en entier comme de vives ondulations qui piquent un peu. J’entendais tout. Son coeur. Mon coeur. Sa respiration. La chaleur d’une main étrangère. Le moindre mouvement quasi imperceptible de ses doigts, même les mouvements créés de toutes pièces par mon imagination survoltée. Mais sa main n’avait à peu près pas bougé. Elle s’était enveloppée autour de mon pénis comme un bas sur un pied. Comme morte, aucun mouvement. Je me tenais raide tranquille, comme mort moi aussi. Pour un moment j’ai bien cru qu’elle s’était endormie comme ça. –“Florence?” que j’ai murmuré le moins fort possible, mais immédiatement elle a répondu : “Oui?”

Après, plus personne n’a prononcé un traître mot. Je suis resté là, sa main sur moi, et j’ai senti le courant électrique diminuer tranquillement remplacé par une inconfortable moiteur. Je n’étais pas du tout certain de ce que Florence aurait dû faire ou aurait pu faire mais il m’apparaissait évident qu’elle avait bâclé le travail ou alors, elle ne savait pas quoi faire du tout. J’avais hâte de raconter ça aux amis pour obtenir en quelque sorte ma petite vengeance. Je m’imaginais les copains en train de mimer la masturbation dans les airs et se payer la tête de Florence devant toute la cafétéria mais ce n’est pas arrivé. J’ai fermé ma gueule. Heureusement, avant la fin du week-end, elle avait trouvé le truc. Mais avec le gros Blaise Babin. Le gros se faisait aller la gueule à l’école avec les “mains magiques” de Florence Gagnon en mimant le geste dont Florence m’avait cruellement privé. Blaise et Florence se sont mis à se fréquenter et à nouveau, je ne pouvais plus tenir de stylo à l’école, ni de carotte ni de céleri.

Florence Gagnon avait de beaux grands yeux marrons. Exotiques et chauds. Tellement grands, comme ils avaient semblé illuminer tout son visage en s’abreuvant de la lumière des nuages jaune feu au-dessus de la rivière Thompson, cette fois où j’ai véritablement connecté directement avec ses yeux. Je ne sais pas pourquoi on ne s’est pas embrassés ce soir-là et qu’est-ce que ça aurait pu changer, ce dont je me souviens c’est que ma huitième année avait été une foutue d’année moche.

J’ai bien dû faire cent pieds sur la grève boueuse. L’odeur fétide de l’époque était toujours là comme le fonds de commerce des nouveaux parfums que le temps avait transportés là. J’ai suivi une piste qui paraissait plus sèche et je suis monté un peu plus haut sur la rive. La végétation cachait en grande partie la grande gueule de la calvette de béton maintenant asséchée qui crachait autrefois tous les égouts de Dubuisson sur le marais des anciens bordels. Un piquet de bois ici et là rappelaient la route des trottoirs de bois. La plupart des billes de bois qui émergeaient encore de la boue s’étaient habillées d’une épaisse couche de mousse vert olive et se laissaient lentement absorber par la nature. Un tas de bois pourri, un peu plus haut que les autres, les billes recroquevillées sur elles-mêmes comme pour cacher tellement de vieux péchés, j’ai fermé les yeux et j’ai revu la cabane aux fesses, les grands yeux marrons de Florence Gagnon.

–“Madame Gadbois est dans le premier salon à votre droite,” me dit le monsieur austère dès que j’eus fini d’enfiler les pantoufles bleues. “Madame Florence Gadbois?” que je lui demande du tac au tac. “Non, c’est madame Armande Gadbois,” dit-il.

“N’y a-t-il pas une madame Florence Gagnon, ou Florence autre chose exposée ici?” Le monsieur me regarde comme si je débarquais de la planète mars. “Vous êtes vraiment ici pour voir Florence Gagnon?” enchaîne le bonhomme qui semblait toujours aussi sonné et qui m’observait avec une curiosité malsaine mal contenue. “Oui, Florence, Florence Gagnon,” que je rajoute. “Au bout complètement à gauche,” qu’il répond sèchement puis il tourne vitement les talons et regagne son comptoir.

En longeant le couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les pièces chaudement mais sobrement décorées. J’ai à peine entrevu madame Gadbois étendue au centre d’un amoncellement de fleurs hallucinant dans un cercueil digne des meilleurs ébénistes. Une foule compacte discute, les chaises occupées forcent l’ensemble des visiteurs à rester debout. J’essaie de reconnaître des visages mais tellement d’années se sont écoulées, il faudrait que je dévisage longuement tous ces gens pour en reconnaître un ou deux probablement, peut-être aucun. Je continue jusqu’au bout du couloir jusqu’au dernier salon à gauche. Un bout de papier épinglé sur le mur sur lequel est écrit à la main : Florence Gagnon. Le salon baigne dans une noirceur quasi opaque, je distingue à peine le fond de la pièce. J’entends monsieur pantoufles qui galope malhabilement dans le corridor et qui arrive essoufflé en s’excusant. “On n’avait pas allumé, personne n’est venu encore, je suis désolé.” Il passe sa main sur l’embrasure intérieure et une lumière blafarde s’installe sur le salon minuscule. Un cercueil en simple contreplaqué de merisier russe, un seul bouquet modeste déposé sur la partie fermée du cercueil.

Je marche solennellement vers la tombe, mes genoux descendent sur le prie-dieu. D’instinct, je regarde d’abord le petit arrangement floral, bleu et jaune feu, la carte indique Léon Santerre.

C’est moi Léon Santerre.

…  

Je suis seul, non seulement seul mais je me sens profondément seul. Les autres ne sont pas arrivés. On avait dit sept heures et demi, il était huit heures moins quart. Il ferait bientôt noir. J’espérais secrètement que je n’étais pas encore tombé dans un de ces traquenards à la con. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté de venir. Les deux dernières années, ma mère m’avait envoyé en pensionnaire au séminaire d’Amos, tout le monde voulait un curé dans sa famille dans ces temps-là mais je songeais déjà à défroquer avant même l’ordination. Je n’avais pas vu les gars depuis un bon bout de temps mais c’est comme si ça ne me faisait rien, nos mondes étaient bien différents maintenant. Nos vieilles amitiés vivotaient sur du temps emprunté. Je sais que le père du gros Babin et celui de Beaudette sont enfermés ensemble à la prison de La Macaza, je ne sais pas trop quelles gaffes ils ont fait ni pour combien de temps ils seront là. Le gros Babin en mène large dans le secteur, des affaires louches, même à seize ans, les pommes pourries ne tombent pas bien loin des pommiers. Dope, vol d’autos, recel, blablabla. Il travaillait à la cour à scrap de madame Simard qui était tout juste en haut de la côte du vieux squat où la cabane aux fesses s’était finalement effondrée deux printemps avant. En arrière de la cour à scrap, séparé par un ruisseau pas très propre qui draine les eaux de la dompe, un dépotoir à ciel ouvert. Nous avons rendez-vous dans une vieille van Volkswagen au fond complètement de la cour à scrap. Babin s’arrange pour voler à madame Simard les batteries encore bonnes pour y avoir de la lumière, de la radio et les gars viennent veiller ici maintenant. Ils fument de la dope, boivent de la bibinne, déconnent en masse et se regardent perdre connaissance un coup bien gazés.

–“Tu vas voir Santerre, tu vas avoir une tabarnak de surprise, manque surtout pas ça, ça arrive pas tous les soirs icitte des affaires de même.” Mais les gars n’arrivaient toujours pas, il était passé huit heures maintenant. J’essayais de les voir venir dans la noirceur, à travers les carcasses de voitures pêle-mêle.

Je suis presque mort de peur quand Beaudette et Blaise Babin sont arrivés mais du côté de la dompe. Ils traînaient un matelas en condition étrangement passable, glané là où les camions ont fraîchement débarqué des ordures.

–“Ah, t’es là, toé?” demande Babin. “On avait dit sept heures et demi, non?” Et Babin s’empresse de répondre : “Oui mais ça a valu la peine de marcher un peu, m’as-tu vu le beau matelas, toé?” Beaudette était déjà affairé à démancher la banquette arrière du Volkswagen pour étendre le matelas sur le plancher. Babin et moi on s’est installés sur la banquette à la belle étoile et on a fumé un joint, bu un peu. De longs silences malaisants en disaient long sur les tangentes que prenaient nos jeunes vies et le temps se faisait éternité en attendant la “surprise”.

–“La v’là, les gars, la v’là, hostie que je le savais qu’elle viendrait!” s’exclame le gros Babin excité comme ça ne se peut même pas. Au loin dans la pénombre s’avance une silhouette de fille. À mesure qu’elle s’approche on distingue une longue chevelure javellisée jaune avec des racines noires, une jupe en denim très courte, deux longues jambes blanches et une camisole noire moulante avec des bretelles spaghetti. Dans ses pieds, la fille porte des bottes de caoutchouc noires découpées à la va-vite un peu en haut des chevilles, un sac à dos sur l’épaule.

–“Te l’avais dit, Santerre, une christ de surprise, hein? Tu t’attendais pas à voir Florence Gagnon icitte à soir, hein?” Effectivement, le coeur m’a fait rien qu’un tour.

Florence m’a regardé vite-vite avec les yeux d’un lièvre pris au collet.

–“Veux-tu boire un p’tit quec’chose, fumer de quoi?” lui demande Babin qui sautillait sur place et presque synchro je lui demandais timidement –“Ça va, Florence?” Elle marchait tout droit vers la vieille van Volkswagen d’un pas décidé.

–“Pas icitte pour faire du social,” qu’elle répond à Babin. Elle ne m’a ni répondu ni regardé. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, ses deux genoux pointant vers le plafond du camion, les bottes de caoutchouc encore dans ses pieds de chaque côté du matelas, la jupe sous les seins et la petite culotte encore accrochée sur la cheville, entre ses cuisses les grosses fesses blanches du gros Babin qui s’époumonait sur elle qui s’agrippait au matelas les bras en croix, silencieuse. Le gros n’a pas mis bien longtemps à émettre un son de truie dont on botte le cul annonçant la triste fin de sa petite affaire. Je regardais ébaubi Beaudette les culottes à terre qui déjà se partait à la main en attendant son tour.

Après Beaudette, elle m’a regardé en pleine face. –“C’est ton tour mon beau Léon, Babin m’a fait venir juste pour toé. C’est ma première fois, désolée que c’était pas toute pour toé, t’avais beau venir me voir avant ou forcer pour passer le premier.”

Je n’aurais jamais été capable. Le gros Babin a sorti une vieille boîte de chocolat en tôle, a levé le couvercle puis l’a tourné à l’envers. Une pluie de billets et de pièces de monnaie est tombée entre ses jambes toujours écartées pendant qu’elle essuyait le sperme répandu partout sur elle. Elle était la seule belle chose dans ce foutoir de tôle pourrie entre le dépotoir, la cour à scrap et la swompe puante.

–“Compte pas pour rien, toute l’argent est là,” lui dit le gros Babin. Beaudette qui se reculotte, lui, n’ose même pas me regarder dans les yeux et le gros en remet :

–“Es-tu contente, là?, tu vas pouvoir dire que t’es une putain à c’t’heure.”

Elle a relevé le regard vers le gros dégueulasse et lui a répondu sèchement : “Tu dis ça à une personne, gros christ de Babin à marde, et je raconte partout que ta petite pissette d’écureuil garoche sa petite sauce en 15 secondes, même pas.” Elle se tenait debout bien droite, la tête haute, un corps sculptural, ses grands yeux marrons lançaient des torches de feu sur le gros Babin déconfit.

Elle a gardé son dernier regard pour moi, l’affaire la plus triste que je n’avais jamais vue, puis elle est repartie.

 

Je crois bien que je n’ai jamais souffert d’amour de toute ma vie autant qu’à ce moment-là, précisément ce moment-là.

 

 

J’ai quitté le bouquet des yeux et mon regard s’est retourné lentement vers la gauche, angoissé. J’avais peur de ce que j’allais voir, j’imaginais des cicatrices laissées là par des crétins ou le visage d’une femme de trois cent livres, les traces d’un long bout de l’histoire qui m’échappaient complètement. Je savais que ses beaux grands yeux marrons étaient maintenant fermés à jamais et que je ne les verrais plus. Mais à ma grande surprise, son visage était superbe, tout paisible sous sa couche de fard poudreux et son immobilité troublante. Ils avaient réussi à lui conserver un sourire presque taquin. Et cela m’a soulagé. Elle était toujours aussi belle ou c’est mon cerveau qui est totalement tordu.

Je suis resté là de longues minutes à la regarder, une heure peut-être, à la reconstruire dans ma mémoire, me faire un triste cinéma et personne n’était venu nous achaler. Le signet funéraire ne parlait d’aucune personne laissée derrière, ni mari, ni enfant.

Nerveusement, je me suis convaincu de frôler sa joue, la main tremblante, puis d’embrasser son front.

 

 –“Tu peux y aller à c’t’heure, Florence Gagnon, personne d’autre va venir te voir maintenant.”

 

–“Mais c’est pas grave, moi je suis venu … moi, je t’aime.”

 


Flying Bum

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Le pire placement

Léon possède ce don, il a l’œil pour dépister tous les placements de produit dans les téléromans à petit budget jusqu’aux grandes productions hollywoodiennes. Dès qu’une véritable marque de commerce, un logo même pastiché apparait à l’écran, Léon le détecte tout de suite, fut-il placé tout à fait au fond du décor. La chose va jusqu’à lui provoquer des poussées d’urticaire. Léon est un être extrêmement sensible, quoique dépressif depuis quelque temps. Imaginez lorsqu’on lui commandait un placement publicitaire dans un de ses textes.

Ma dernière tentative de suicide s’est passée dans le parc Liébert. Philippe Liébert, un obscur sculpteur débarqué des vieux pays et qui a réalisé, arrivé en Nouvelle France, en collaboration avec Antoine Cirier, un retable et le tabernacle du maître-autel de l’église de la Purification-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie de Repentigny. Cirier, justement le nom d’une des rues qui ceinturent le parc, drôle de nom pour un assistant-fabricant de tabernacle. C’est le nom de ma rue aussi. Wow. Le service de toponymie de la ville traversait une période difficile, lui aussi, c’est clair.

Je dis ma dernière tentative de suicide pas parce que la tentative s’était avérée efficace mais parce que j’ai abandonné là le projet de me mettre à mort moi-même, je ne serais plus là pour l’écrire sinon, vous l’aurez compris. Écrire peut jouer des tours dans les notions complexes de vie et de mort, on se doit d’être très pointilleux dans le choix des mots.

C’était l’été, tout juste à l’approche du crépuscule. L’herbe était fraîche et portait encore des reflets bleutés dans les premières faiblesses de la lumière blafarde du soir. J’étais légèrement ivre et puissamment fatigué. Gros manque de sommeil. À mon chambreur, le dernier que j’ai croisé en quittant la maison, j’ai simplement dit que j’allais au parc. Les plus grands alibis doivent toujours contenir une parcelle de vérité, au moins.

J’avais comme des aiguilles dans les côtes. Tous mes muscles étaient raides de tension; la pression dans mon crâne atteignait des records, on aurait dit que tout le sang de mon corps était pris là et ne pouvait plus redescendre. Il y avait un arc formé de spirées blanches en pleine floraison, spectaculaires grappes de fleurs blanches partout comme si une tempête de neige avait frappé le parc en plein été. En bonus, un refuge discret à l’abri du regard des passants sur Cirier. Un petit square mais rond, des bancs de bois adossés aux spirées mais j’ai choisi de m’asseoir par terre au milieu. La chute aurait pu avoir comme effet pervers d’engendrer des extras pour me mettre en bière le moindrement présentable. Je me suis donc installé sur la pierre plate, j’ai sorti mes choses de mon sac à dos. J’avais un tourne-disque portatif à batteries que j’avais acheté dans une grande surface lorsque le jeune vendeur beaucoup plus cool que moi m’avait juré que c’était son rêve d’en avoir un pareil. Avant de m’offrir sans sourciller sa plus belle garantie prolongée. À côté de ma merveilleuse Crosley Revolution battery operated portable turntable, une bouteille de porto bon marché, trois microsillons dans leurs pochettes élimées, un pot de pharmacie avec je ne sais plus combien de comprimés dedans.

Un des disques était un Leon Russel Live tellement égratigné, on aurait dit que le pauvre homme chantait au fond d’un bac à récup qui aurait aussi logé une énorme ruche d’abeilles. C’est celui que j’avais choisi de faire jouer le premier. Le détail a peu d’importance, à savoir le titre des deux autres, que je n’escomptais pas avoir le temps d’écouter de toutes façons.

J’ai brassé le pot de pilules avant de l’ouvrir, comme un son de dés, de maracas ou de serpent à sonnettes. Le beau logo de l’ordre des pharmaciens sur le flacon donnait un ton officiel à la chose, la mort comme une banale prescription à un mal de vivre bénin. Cela ne faisait aucune différence dans le résultat que la prescription soit adressée à moi ou à ma douce. J’ai écrasé quelques comprimés, j’en ai laissé d’autres entiers. Je me rappelle comment tout cela avait été facile.

Un couple de pigeons se faisait une cour dévergondée devant moi comme si je n’existais plus déjà. J’écoutais la voix de Léon et sa chorale d’abeilles en écho au fond d’un bac à récup, je regardais au loin les beaux petits bungalows alignés bien droits et j’essayais d’imaginer les gens à l’intérieur. Je me suis soudainement senti mal pour la pauvre personne qui me retrouverait là.

J’ouvre les yeux dans une ambulance. Le plafond et les murs sont en acier inoxydable impeccable. Un belle grande paramédic rousse, un policier moustachu à ses côtés. Je les regarde, les deux personnes dans leurs costumes de fonction, et la première chose qui me vient à l’esprit de retour du grand tunnel de la mort : Urgences 911. C’est en plein ça. Aucune révélation, aucun remord, je ne suis qu’un figurant dans la populaire série Urgences 911.

Une croûte de vomi tenacement accrochée à mes lèvres et mon crâne brûle comme si j’avais douze migraines en même temps. Le corps baigné dans un aquarium géant de fourmis rouges enragées comme dans Fort Boyard et je me questionne à savoir si je survivrai jusqu’à l’interrogatoire débile du père Foura. Je referme les yeux et je me repasse des moments précis de ma vie, des instants insensés ou des placements de produit s’infiltraient dans mes propres rêves. Un en particulier où j’étais un sauveteur de plage au bord de la mer avec mon fidèle assistant, un dauphin qui buvait toujours sans vergogne et en tenant le logo face à l’écran, des quantités impressionnantes de Pepsi. Je buvais du Pepsi aussi, inlassablement, goulument, comme quand on se réveille assoiffé un lendemain de cuite. Je me sens tellement stupide, je souris, je ris même devant la paramédic et le flic ébaubis.

La mignonne paramédic me demande comment je vais et je réponds “Trrrrès bien,” en roulant longuement le r. Elle rit. Ils rient. Tout le monde et sa soeur ont l’air de trouver tout ça tellement comique. Je leur demande : “Pourquoi les menottes?” Le policier referme son calepin et plante son stylo dedans avant de me dire que j’étais en état d’arrestation pour errance nocturne et pour avoir été dans un parc public après onze heures. Oh que j’avais erré nuitamment, oh que oui la belle errance, que je me dis bien que les mots roulent dans mon cerveau comme dans une boule de caramel.

Je dis “J’habite là,” en pointant vaguement de la main dans une direction approximative que je croyais bien être vers chez moi. Le policier hoche de la tête un petit coup avant de débarrer les menottes, la paramédic qui semblait posséder le monopole de l’empathie ajoute “il est correct, il a été chanceux, il peut repartir.” Mon sac à dos est près de moi sur le sol de l’ambulance. Ils m’avaient laissé mes “armes”, même la bouteille de porto y était toujours. Je m’attends à bien d’autres questions mais ça ne vient pas.

La porte de l’ambulance s’ouvre sur la scène exacte où tout cela s’était joué. L’herbe était tournée au bleu très foncé maintenant que la nuit était définitivement tombée. La douce et les enfants devaient dormir à une heure pareille. J’appelle mon chambreur sur son cell directement pour lui dire que je suis encore au parc en omettant de lui raconter tout ce qui venait de s’y jouer comme mélo. “J’avais compris ça tantôt,” répond-il tout de go sans émotion. Je l’ai sûrement réveillé.

Avant de quitter le parc, la rousse paramédic me dit que lorsqu’ils m’ont trouvé, le disque jouait toujours, un son à chier, mais il jouait toujours. Les piles avaient duré tout ce temps. Elle l’a fermé et tout ramassé avant de m’attacher à la civière.

Quand elle m’a dit ça, j’ai tout de suite pensé “Excellente performance! ****1/2 étoiles” à poster sur le site web du Crosley Revolution battery operated portable turntable. Excellente critique, l’appareil rêvé, quatre étoiles et demi, 100% pur bonheur.

Les gens chez le Crosley Revolution battery operated portable turntable vont sourire et partager mon commentaire dans toutes leurs publicités et d’autres gens souriront et partageront à leur tour et d’autres à leur tour aussi, ad nauseam. Je serai viral, je serai le “suicidaire qui a survécu courageusement en écoutant Leon Russel sur son Crosley Revolution battery operated portable turntable” et je serai partout à la fois dans toutes les maisons, tous les bureaux, les écoles, les autobus, sur toute la toile jusqu’à ce que la chose se réduise à un petit fait anecdotique, une de ces petites insignifiances de la vie qui font rigoler et réchauffent les cœurs sur la planète le temps d’un court attendrissement avant de sombrer totalement dans l’oubli.

Léon est rentré se coucher dans son lit, mais son insomnie, comme une amante trahie,  l’y attendait patiemment.


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 Flying Bum

Haïti chérie

J’y ai séjourné quelques semaines en 1976, dans le temps de la dictature de Duvalier fils (Jean-Claude, dit bébé Doc, “président à vie” de 1971 à 1986). Quel peuple ami et adorable et tellement résilient. Ils ne méritent pas l’ombre de la moitié d’une chiure de mouche du destin qui ne semble jamais manquer d’imagination pour les accabler encore et encore. L’actualité nous démontre encore aujourd’hui l’ampleur de cette imagination. Dans ces tristes circonstances, je reviens donc avec ce texte revu et corrigé pour égoïstement ressentir encore la beauté de ce peuple et son pays meurtri. Jodi a, nou tout’ sé haitien nou yé.


Ô Dambala

Dambala

Ne jamais envisager vraiment
être un jour plus grands
avant de s’éveiller ébaubis
un matin hors du temps
échevelés entre lune et soleil
un ciel pourpre sur Pétionville
dans l’urgence brûlante
qui n’admet ni résistance
arguments ni régimbance
trois mille kilomètres et un lit
au sud du néant blanc

Tourner, retourner deux corps
pris aux cordes comme des pantins
les sangs retournés
emportés aveuglément
manipulés sauvagement
par la main chaude des tropiques

Alors
tout cela était la vérité
rien que la vérité
toute la vérité
maintenant
au diable déportée
le temps, tout ce temps
le vent du large, la mort
la menace de l’oubli

L’entièreté de ta peau
revient s’étendre sur ma mémoire
un mirage où je rêvais m’échoir
amour, ô combien
la maison perd ses couleurs
quand raide comme soudain
dans la stupeur s’efface demain
tout le temps qui vient
ton souffle et bientôt le mien

Chaque jour j’enfonce
des aiguilles dans le Dambala
chaque matin au loin
j’entends battre les tams-tams
chaque nuit au bord
des rivières et des sources
dans mes rêves saignent des coqs

Dans un grabat de touriste
j’ai appris que la mort serait viable
demain tout aussi radieux
si le présent mourait là

À jamais je me résigne
les passés pas tous narcotiques
sèment sur demain la guigne
y versent un élixir toxique

Je le jure ici
même en l’enfance bénie
jamais aussi près du sentiment
je n’aurais su être tout autant

béni

Comme ce matin
après la tempête
nos corps épaves
en rade sur la vague des draps

Ta main a retrouvé au sol
toute une platée de goyaves
encore juteuses et molles
tranchées en petits bateaux
comme tu les aimais

Je regardais ta bouche
accueillir le rose fruit

Je caressais ta tête
sur ma cuisse, chaude la tienne
la lune aurait bien voulu rester
le soleil, lui, s’installer

Comment toutes ces choses banales
prenaient un goût si délectable
à la minute même si belle
ni la veille ni demain
nanoseconde figée dans l’éternel

quand l’amour démasqué
Dambala, ô Dambala
prince vaudou de la fécondité
avec deux petits enfants

s’en fabriquait des plus grands.

à Denise.


Flying Bum

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En en-tête, Haïti Chérie 2, 2020, tous droits réservés.

Élizabeth Martineau, Média mixte sur papier d’Arches.

En inséré, carte postale d’époque, Hôtel Dambala, Pétionville, source inconnue.

Pathétique et géométrique

 

Pour nous deux ce samedi soir, ce sera du sexe charitable et hygiénique, moi et Thérèse avec son œil de vitre, dans un motel bon marché du boulevard Taschereau.

J’éteins les lumières et nous nous retrouvons là, à tâtonner dans le vide en pleine noirceur. Je n’ai des relations sexuelles que dans la noirceur totale parce que mes couilles ont la forme de parallélogrammes. Ça me gêne rondement. Dans le noir, aucune fille ne peut constater la chose mais en plein jour ça devient tellement évident. La dernière fille qui les a vues pensait que c’étaient des losanges, j’ai esquivé le débat géométrique.

–“Tu trouves?” ai-je simplement dit en essayant d’attraper l’interrupteur au plus coupant.

Heureusement, Thérèse préfère baiser en pleine noirceur aussi. Thérèse doit bien avoir 45 ans et possède, outre une beauté indéfinissable, une peau pas très douce, plutôt reptilienne en fait. Mais ses cheveux sont impeccables. Mais encore, elle porte un oeil de vitre assez évident. Probablement un truc bon marché ou du travail d’ophtalmo bâclé. Elle l’expulse régulièrement de son orbite sans façon et elle le frotte avec une lingette à lunettes. Elle dit que ça la gratouille tout le temps, surtout en pleine saison de pollen.

–“Parfois je l’enlève en pleine baise,” dit-elle, “il y a des gars qui aiment ça,” et elle rajoute : “Des fois, il poppe tout seul en plein orgasme, ça surprend son mec!”

–“Sens-toi bien à l’aise,” que je lui dis, “Vas-y comme tu le sens.” Il fait noir comme dans le cul d’un ours, heureusement.

Thérèse enlève son oeil de vitre et le dépose sur le chevet. Ensuite, elle enroule ses jambes autour de mes fesses. Sur le miroir au plafond, ses jambes maigrelettes forment un beau triangle isocèle.

Du sexe hygiénique et charitable mais assez hot quand même, le genre de sexe où la charité s’exerce de façon équilatérale et nous fait donc oublier l’aspect beau geste de la chose, on lèche donc les choses un peu plus, on tient les choses un peu plus longtemps parce qu’on ne sait jamais si c’est la derrnière fois qu’on aura la chance de tenir ou lécher de telles sortes de choses.

–“Ciboire, tes couilles sont donc bien pointues,” se plaint Thérèse, “ça me pique dans la raie, c’est gossant!”

–“Voyons donc, c’est la première fois que j’entends ça.” que je lui dis même si j’ai déjà entendu ça. Souvent. Tout le temps, en fait.

Cris aigus, ou autres positions obtues, hypoténuse chinoise ou polonaise inversée, vient un temps où la chose est finalement accomplie, totalement consommée, et nous taponnons tous les deux sur le tapis de la chambre à la recherche de nos fringues. Il y a un chemin de fer juste derrière le motel et le train qui passe siffle à nous percer les tympans et le plancher de la chambre vibre au moins autant que la vibration à péage du lit king octogonal. Avec un peu plus de synchronisme, avoir su, j’aurais pu épargner cinquante cennes.

–“On devrait se reprendre un de ces quatre,” dit Thérèse sur un ton assez carré.

–“Certain,” – je mens rondement – “Absolument!”

Elle gribouille son numéro de cellulaire sur un carton d’allumettes. Dans le noir, elle me fait le bisou d’adieu directement sur le bord d’une oreille avant de se reprendre et ensuite attraper une de mes narines. Elle abandonne finalement le projet et elle s’en va. Je sens une certaine forme de tristesse et de résilience jusque dans mes deux parallélogrammes irrités. Triste que nos lignes se séparent ici bien droites, presqu’aussi triste que de l’avoir rencontrée dans un premier temps.

Je me lève et je rallume la lampe de chevet. On dirait qu’un ouragan a passé dans le lit, les draps sont emmêlés les uns dans les autres, les condoms qui ont atterri aveuglément ici et là forment un trapèze parfait, je vais te prendre un 6/49. En enfilant mes culottes, j’aperçois ébaubi l’œil de vitre de Thérèse déposé dans sa lingette sur la table de chevet, on dirait qu’il me regarde.

Ce n’est pas la première fois qu’une femme “oublie” quelque chose comme un hypocrite prétexte pour me revoir. Par contre, la plupart du temps, c’est une paire de boucles d’oreilles ou un bracelet. Par la fenêtre, je vois encore les phares de sa voiture qui pointent vers la chambre du motel, je la vois assise immobile derrière son volant, le visage illuminé par son cellulaire. Je pourrais partir après elle, mais je reste là, assis sur le bord du lit. En lieu et place, pris d’une curiosité un peu malsaine, je ramasse l’œil de vitre de Thérèse et je le roule dans la paume de ma main. En fait, ce n’est pas si sphérique qu’on pourrait le croire, plutôt ovaloïde. Je le roule dans la paume de ma main un long moment, et Thérèse recule lentement dans le stationnement puis elle part vers l’ouest sur Taschereau.

Je marche jusqu’à ma voiture, je fous l’oeil de vitre dans ma poche de pantalon avec le carton d’allumettes, et je pars parallèlement mais dans le sens opposé sur Taschereau.

Tu n’es pas encore tout à fait débarrassée de moi, ma belle Thérèse.

CQFD.

 

à Lucien Deschamps, il ne m’aura pas enseigné la géométrie pour rien.


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Retours

“le ciel est bleu, la mer est calme…”

Des années-lumière noires sans les retrouver,

présumés fermés à jamais dans l’éternité.

Et là, tout en teintes bronzées,

comme la rouille sur le bulbe d’ail

annonce déjà la fin d’un été,

et avant que le rêve ne s’en aille,

une fillette avec les yeux de sa grand-mère

qui récite se dandinant une comptine vulgaire.

Joies retrouvées ou retour des chagrins,

un grand mystère là s’y trame,

Et quand reviennent tous ces matins…

“… farme ta yeule pis rame.”


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Philo 101 dans le boudoir

Le garçon est étendu de travers sur le lit de la femme; chez nous, on aurait dit évaché. Appuyé sur un seul coude, sa main libre gesticule. Il disserte pompeusement en massacrant une théorie fraîchement apprise à ses premières leçons de philosophie, comme si toute cette science émergeait miraculeusement de son cerveau adolescent.  Elle se questionne à savoir combien de cette gauche dissertation elle va devoir supporter. Elle se voit quitter son bureau, retourner au lit, lisser des mains, suavement, sa longue chevelure dans un mouvement qu’il reconnait, auquel il ne résiste pas. Son regard se tournerait vers elle – bref mouvement furtif de la tête comme un oiseau – et il décoderait non sans perplexité toute la signification de son langage corporel, de ses attentes.

–“Qu’est-ce que tu bricoles à ton bureau?” demande-t-il.

Elle ne répond pas. Elle est bien installée à son coin de travail, des esquisses sont épinglées au mur autour d’une affiche vert néon où figure à grands coups de crayons une esquisse de la célèbre chaise Le Corbusier. Son ordinateur est allumé et elle déroule distraitement son fil d’actualités. Un contact a publié une vidéo de Madonna, en gros titre “Les grands succès du passé”. Des éclairs de sa jeunesse lui reviennent, pas grand-chose d’autre, mais elle clique sur le lien, curieuse de voir si c’est quelque chose dont elle se souvient. Il y avait là un très jeune garçon. À l’époque, elle le trouvait craquant. Les hauts-parleurs de l’ordi laissent entendre des sons de synthétiseur.

Une image à la taille titanesque d’une femme nue coiffe la marquise d’un théâtre. Deux énormes ampoules rondes émettent une lumière blanche et éblouissante, font office de seins sur le torse de la femme sur l’affiche. Un garçon de dix ou onze ans essaie de payer son entrée au “peep show” mais le vieux guichetier agite son index signifiant son refus de laisser entrer le garçon.

–“C’est qui?” demande le garçon maintenant sur le ventre, la tête appuyée dans ses deux paumes.

–“Tu me niaises?” dit la femme, “C’est Madonna.”

Le garçon hausse une épaule, passe une main dans ses longs cheveux bouclés. Le garçon à l’écran passe sa main lui aussi dans sa chevelure blonde.

–“Tu ne vas pas regarder tout le vidéoclip?” se plaint-il. “Reviens donc dans le lit.” Son ton ressemble davantage à une lamentation qu’une invitation.

Elle demeure rivée à l’écran. –“Meee. . . minute.”

Le garçon émet un soupir profond et bien sonore. Il balance ses jambes hors du lit, marche vers le coin cuisine du loft. Elle épie sournoisement le corps nu définitivement encore juvénile, les cuisses fermes qui finissent en belles fesses bien rebondies. Ils se sont rencontrés dans un café, il se disait tellement plus âgé, elle tellement plus jeune. Elle aimait croire que leur attraction était basée sur l’intelligence, niant l’évidence même, il était beau comme un coeur, frais comme un printemps. Des notions élémentaires de biologie et de mathématiques suffisaient, elle le savait très bien, elle aurait pu être sa mère. Elle était spécialement attendrie par son sourire étudié, à la limite narquois, soutenu par un regard perçant, un battement de ses longs cils à peine perceptible. Même si maintenant elle le connaissait davantage, son vrai lui, celui qui sacre un peu, trippe sur la philosophie et qui porte des vêtements douteux, qui n’a peut-être même pas les seize ans qu’il affirme avoir, ce sourire fonctionne toujours à merveille sur elle. Elle fond.

Madonna porte un bustier noir qui lui fait des seins pointus, des bas-résille et une chevelure platine androgyne. Des hommes dans des cabines, derrière des vitres, se touchent, la regardent se rouler et se dandiner sur un parquet noir luisant. Ses sourcils sombres en arc, les mâchoires larges et angulaires; elle est tout en muscles et en chairs blanches, quelques os en saillie. Les hommes ont chaud, bavent. Dehors, le petit garçon qui craint ce qu’il pourrait voir couvre ses yeux de ses petites mains.

Le garçon revient de la cuisine avec un ziplock de cannabis et un paquet de papier à rouler. Il s’évache en plein ventre sur le lit, à la même place, et se bricole un joint.

Le bambin dans la vidéo danse de façon définitivement lascive devant un miroir.

–“Ishhh,” dit la femme. ”Le petit gars dans le vidéoclip, il danse comme s’il voulait sauter Madonna.”

Le garçon sourit. –“Peut-être que c’est ça qu’il veut.”

Elle regarde, en fait, elle le dévisage. –“Es-tu sérieux?”

Aucune réponse. Le garçon est tout concentré à son petit projet. Dans sa position, les gestes ont l’air malhabiles et imprécis. Elle repense à leur première rencontre – ses drôles de gaucheries comme un bébé chien – l’envie lui prend de se glisser contre lui, embrasser le bas de son dos, tâter ses fesses. Elle pense rarement à ce que lui veut. Parfois, il lui tient les deux mains derrière la tête avec force pour assurer une emprise bien virile sur elle mais il les relâche généralement assez rapidement lorsqu’elle résiste. Cela la laisse perplexe, elle se désappointe un peu elle-même, elle se demande toujours si elle aurait dû résister avec plus de théâtralité, en faire suffisamment pour rendre le jeu plus jouissif pour lui.

Les hommes ont les visages en sueur, les yeux au désespoir, semblent n’en avoir jamais assez d’elle et sont extrêmement déçus; Madonna est disparue du parquet luisant. Partie.

Elle se rappelle avoir eu cet album, avoir dansé sur cette chanson lorsqu’elle était enfant. Elle se dandinait avec les copines au sous-sol en utilisant les queues de billard comme des microphones. Cette année-là, sa meilleure amie était déguisée en Madonna à l’Halloween, elle était jalouse, suppliant sa mère pour avoir un costume semblable. “Ce n’est pas un déguisement convenable pour une jeune fille bien!” insistait la mère. Elle avait dès lors décidé qu’elle se rangeait définitivementdu côté des méchantes petites filles.

Lorsque le joint a été prêt, ils se sont assis sur le lit et ont fumé. Un goût épicé sur la langue, elle aimait la sensation que faisait la fumée lorsque ses poumons en étaient remplis à ras bord. Elle en prenait une grande lampée à la fois et lui, à son tour, monopolisait le joint pour toujours en l’agitant dans les airs et en poursuivant avec les théories d’Adorno ou de Marcuse emberlificotées les unes dans les autres sans discernement ni respect. À l’occasion, elle lui posait une question pour l’entendre parler, lui faire croire qu’elle écoutait. Elle se doutait bien que sa comédie n’était pas sans passer inaperçue, elle croyait qu’elle l’aidait ainsi à améliorer sa philo. Un jour il serait professeur et son ton serait aussi condescendant avec ses élèves que le sien l’était avec lui aujourd’hui. Tout le monde saluerait sa grande érudition et se trouverait des excuses pour le suivre à son bureau après les cours, laissant à peine une craque d’ouverte à sa porte. Il aurait ses favorites, des filles considérant fort aise un juste équilibre entre les études et la bohème, mais jamais il ne poserait les mains sur elles. Elle le savait fort bien.

Elle se rappelait cet homme qu’elle fréquentait lorsqu’elle avait l’âge du garçon. Un pauvre type malmené par l’usage prolongé de narcotiques, parfois un tantinet rude au lit, limite agressif, mais il avait un sourire à la faire craquer. Ils passaient des nuits blanches à fumer des cigarettes en parlant et en écoutant de la musique, Jacques Brel, Georges Brassens, Félix, des artistes qu’ils appréciaient également mais pour des raisons différentes. Quand le soleil se levait, elle le conduisait à la pharmacie où il recevait sa dose de méthadone. Parfois, il se passait des semaines sans qu’il ne lui donne des nouvelles et ses absences la faisaient mourir d’angoisse. Puis, il débarquait chez elle comme ça, bouteille de vin et film loué, comme si de rien n’était, et elle se demandait alors si lui se questionnait, qu’est-ce qu’elle avait fait pendant son absence, si elle disparaissait ou se pliait en quatre au fond d’un garde-robe et pleurait.

Le joint fini, le garçon se débarrasse du mégot dans le fond d’une tasse de café avec un peu d’eau dans le fond.

–“On écoute de la musique?” qu’il demande. “Pas Madonna, par exemple.”

–“Je veux bien, je n’ai plus d’albums de Madonna de toutes façons, mets ce que tu veux.”

Il marche jusqu’à l’ordinateur, y branche son ipod. Un son rythmé et grave de contrebasse électrique sort des hauts-parleurs.

–“Est-ce que c’est du rap?” demande-t-elle,

Il agite la tête légèrement, puis le mouvement prend de l’ampleur, son corps entier s’emporte sur le rythme pendant qu’il revient sur le lit.

–“Avoue,” dit-il, “avoue que tu aimes ça.”

–“Pas vraiment, non, le rap je veux dire. Ta petite danse, c’est autre chose.”

–“Comment que tu peux dire que c’est pas bon? Tout le monde aime ça, c’est une industrie qui rapporte des milliards par année!”

–“Pourquoi tu aimes ça tant que ça?”

Il expire longuement, attend un bref moment avant de se retourner sur le ventre. “C’est honnête,” dit-il. “J’aime la façon dont les rappeurs américains glorifient le matérialisme.”

Elle se préparait à rire mais l’expression sérieuse du garçon la force à se raviser. Elle est fâchée, moins parce qu’une personne peut avoir ce genre de raisonnement qu’à l’idée de penser qu’elle-même pouvait se tromper, mais totalement errer. Il pourrait tout autant abandonner la philosophie et devenir un agent d’assurance, ou courtier immobilier, un enragé dans un gros pick-up klaxonnant après les enfants. Si elle devait croiser son chemin alors, elle n’aurait plus rien à lui dire. Dégoutée par ses nouvelles habitudes, lui par le gras tout le tour de sa taille à elle, les pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, ses peaux flasques. Une partie d’elle commençait déjà à s’ennuyer de la personne enjouée, du corps d’adonis et du sourire craquant allongé près d’elle aujourd’hui.

Dans le vidéoclip, le petit garçon a maintenant les yeux fermés et Madonna le surprend avec un chaste baiser, ses lèvres peintes rouge vif sur les petites lèvres du bambin qui accepte le baiser les yeux fermés.

La femme se demande combien de fois ils ont dû reprendre cette scène, combien étrange ce devait être pour Madonna d’embrasser un si jeune bambin, de si petites lèvres. Avait-elle aimé ça?

Madonna est maintenant rhabillée un peu comme le jeune garçon. Pour le reste du vidéoclip ils dansent, mais pas vraiment lascivement; ils s’amusent et gambadent en s’éloignant du théâtre main dans la main.

Elle raconte la fin du vidéoclip au garçon. Il ramène le sac de mari et le papier, s’apprête à préparer un autre joint et l’écoute religieusement.

–“Je ne pige pas vraiment,” dit-elle, “c’est un peu débile comme fin.”

–“Pas vraiment,” qu’il répond, “c’est basé sur les désirs primitifs et inconscients des gens.”

Bon, encore la philosophie, pense-t-elle. Mais elle embarque dans son jeu.

–“Oui, mais encore?” questionne-t-elle.

–“Je parle du désir inconscient, je veux dire, tout le monde a envie de coucher avec des enfants.”

Elle reste bien silencieuse. Ébaubie raide. Puis, lentement, nerveusement, elle demande :

–“Pourquoi tu dis des affaires de même?”

Il se redresse. –“Parce que c’est vrai,” dit-il, et en même temps, comme un bref éclair, son beau sourire narquois apparaît puis s’en retourne aussi vite.

–“Je ne crois pas à ça, moi,” dit-elle la voix craquée, mais son visage blêmit, son rythme cardiaque s’affole.

Puis le visage du garçon s’assombrit; plus que jamais, il se concentre sur la confection de son joint. Elle a toutes les peines à s’imaginer de quoi il aurait l’air s’il avait son âge à elle, impossible de se faire l’image dans sa tête. Pour elle, il incarne la peur du vrai mâle évacuée, il se compose de sensations enivrantes, une odeur combinée de chair fraîche, de cannabis et d’Azzaro, une texture et une chaleur de la peau, le timbre suave et réconfortant de sa voix, la douceur de ses doigts, sa langue, ses étreintes.

Pour l’instant précis, il est le son des feuilles de cannabis frottées ensemble, une langue qui lèche un papier, le clic d’un briquet.

Elle se sent envahie par l’envie impérieuse de lui demander quelque chose de spécial mais ne sait pas trop quoi au juste, c’est son corps énervé qui demande pour elle. Ensuite, dans une motion qui aurait bien pu paraître involontaire et débonnaire, elle s’approche de lui, s’assoit les fesses sur les talons, le corps bien droit. Elle ferme les yeux et tire doucement sa tête vers l’arrière et bombe le torse en soulevant ses seins bien haut, leur posture avantageuse améliorée par ses bras qui montent lisser suavement sa longue chevelure avec ses deux mains derrière sa tête.

Elle ouvre les yeux pour mesurer son effet mais derrière un épais nuage de cannabis, l’expression du garçon ne lui a jamais parue aussi sombre.

 


Flying Bum

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Photo extraite du vidéoclip officiel Open your heart, Madonna, tous droits réservés.

À propos de la flamme

À propos de la flamme
au musée de mon âme
un portrait invisible
noir et blanc, impossible

Le sable des marées
au diable expatrié
au désert et ses mirages
dans un livre sans pages

Où deux mots ne parlent guère
un autre saura bien y faire
un que je ferai tournoyer
en tous sens ferai danser

Je suis de cette terre où
un poisson apprit à marcher
le feu niche plutôt là où
une sittelle apprit à voler

Et c’est elle pourtant qui va,
mon pied jamais ne touche terre
l’œil ému jamais n’embrassera
beaux airs et toutes manières

Étrange envie encore de pâtir
sentir le sable brûler le sang
le corps sans fin s’alanguir
la raison se perdre au champ

À propos de la flamme
un silence se déclame
dans le souffle lyrique
des augures chimériques.


Flying Bum

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Prendre Dandurand

Tous les jours pendant trois ans, j’ai pris Dandurand pour aller au collège. Le matin et le soir. À pied. Tous les autres itinéraires me faisaient paraître le trajet trop long, stressant pour rien. J’ai toujours dit que l’humain est un cochon par l’habitude. Il me fallait faire des efforts éreintants pour stopper tout le boucan qui se passait toujours dans ma tête en chemin. Cervelle d’artiste toujours aux prises avec une épuisante effervescence. Encore plus d’efforts nécessaires pour résister aux pulsions sournoises qui me faisaient parler tout seul parfois, sans m’en apercevoir, à voix haute. Surtout quand ma tête écrivait des vers en marchant. Généralement rien ne se passe vraiment dans la ville et c’est ça qui est bien. Les enfants sont à l’école, les papas partis travailler, les mamans à leurs petites affaires chacune chez elles. Mon horaire est atypique alors c’est la grosse paix dans les rues. Sauf une fois.

En traversant St-Michel, une femme assise sur un banc à l’arrêt d’autobus avec deux jeunes enfants près d’elle. Avait-elle souventes fois été là sans que je ne la remarque? J’ai senti qu’elle me regardait lorsque je me suis mis à m’approcher d’elle lentement. Avant que je ne mette le pied sur le trottoir de l’autre côté du boulevard, elle s’était levée et se dirigeait droit sur moi.

–“Es-tu correct?” qu’elle me demande.

–“Pourquoi vous me demandez ça?”

–“Ton visage. Ton visage est tellement intense et tes lèvres bougent. Quand tu t’es approché, j’entendais même des mots.”

–“C’est rien que du marmonnement.”

Je ne veux pas l’encourager, partir une conversation inutile, mais je rajoute quelques mots. “C’est rien que mon esprit qui essaie de comprendre son propre bruit.” Très calmement, comme si mon propos avait le moindre sens. Elle enchaîne.

–“Je pense bien qu’on est tous pareils, tout le monde fait ça. Moi aussi je fais ça, en tous cas.”

Elle était toute jeune, mi-vingtaine je présume, assez mignonne, très mignonne même, mais pas assez pour que je ne la trouve pas légèrement étrange. Je lui ai souri poliment et j’ai continué ma route. Mais sa question première a résonné longtemps dans mon esprit.

Sur le même banc, j’ai revu la même femme plus tard dans la même semaine. Elle faisait aller sa main dans les airs, me saluant de loin, ses deux enfants blottis de chaque côté d’elle sur le banc public. Quand elle s’est levée pour se diriger vers moi, son visage manifestait une impatience bien sentie à l’égard des deux enfants qui se précipitaient pour s’accrocher littéralement à ses jupes.

–“Je suis désolée pour l’autre fois. Je pensais que ça pourrait t’aider de savoir que tu avais été vu, bien vu. Que tu laissais une trace, ta trace.”

De quoi est-ce qu’elle pouvait bien parler? Peut-être qu’elle ne savait pas elle-même de quoi elle parlait, ça se voyait dans ce quartier plutôt populaire et pas toujours des plus riche. L’humanité dans toutes ses couleurs. Mais pourquoi parler quand même, alors?

–“Ah, y’a pas de trouble. Merci pour votre. . . de votre . . . – les mots ne me venaient pas – merci pour vos belles pensées,” Pas terrible mais c’est sorti comme ça. Et j’ai repris le pas.

–“Attends,” qu’elle a dit. “Je n’ai personne à qui parler. Parler en adulte, je veux dire. Plein le cul des gnagnas des enfants. Je n’ai personne à qui parler et je voudrais que tu me parles, je veux parler avec toi.”

–“Vous n’avez pas un mari à qui parler?”

–“Non.”

J’ai hésité, légèrement ébaubi. J’ai pointé le banc et nous nous sommes assis. Chacun sur un bout du banc, les deux enfants collés sur elle qui me regardaient comme un ours de cirque les yeux ronds comme des trente sous. Rien qu’à moi que ces choses-là arrivent et je lui ai consenti un moment. Je ne voulais pas aller jusqu’à la questionner, j’espérais sincèrement n’avoir qu’à l’écouter. Mais elle était assise bien immobile, pas très sûre de savoir quoi dire, plutôt l’air d’attendre que je parte le bal.

–“J’ai bien peur de vous décevoir, désolé,” que je lui dis, “je ne suis probablement pas la bonne personne pour cette sorte de situation, je ne sais pas quoi vous dire et je pense que le mieux c’est que je reprenne mon chemin. Je vous souhaite bonne chance.” Au tout premier mouvement de mon corps qui voulait se lever, elle a mis sa main sur mon genou pour le stopper.

–“C’est la reproduction,” qu’elle me lance sur un air déclamatoire, ”la reproduction c’est la racine de tous les problèmes, l’enfer, rien de moins que l’enfer.”

Ces quelques mots m’ont paralysé sur place. Mais encore, voulais-je en entendre davantage?

–“Comprends-moi bien, là, ce n’est pas de la faute de mes enfants mais ils m’ont connecté avec leur père. Je m’éloigne de lui mais n’importe où je vais, je vais transporter une partie de lui avec moi et je ne peux pas croire que la moindre parcelle de lui ne soit essentiellement constituée d’autre chose que de la merde. Comprends-moi bien, jamais je ne leur ferais mal, j’ai un endroit où habiter, je ne t’achalerais pas avec ça de toutes façons. Mais quand j’observe le monde et ma situation, je ne peux m’empêcher de croire que cette planète serait bien mieux avec personne dessus.”

–“Arrête de te reproduire, alors,” réponse foireuse, mais c’est tout ce qui m’est venu, “mais tu pourras jamais empêcher les autres de le faire,” que j’ai conclu.

–“Je l’ai lu dans ton visage, je l’ai lu que tu savais exactement où je voulais en venir.”

Ça déraillait. Je ne voulais absolument pas qu’elle lise dans mon visage. Je voulais plus que tout au monde reprendre Dandurand tranquille, énervé à la seule pensée de devoir changer mon itinéraire pour elle, pour être bien certain de ne plus la croiser. Je me suis levé et je suis parti.

–“Christ de pissou!” que je l’ai entendu gueuler de loin.

À son insulte, je ne me suis pas retourné. J’ai continué droit devant moi mais le “christ de pissou” et bien d’autres mots qu’elle avait prononcés tournoyaient dans ma cervelle et je me faisais des images d’elle, des deux enfants les yeux piteusement accrochés au premier passant à marcher devant eux.

Après mes conversations avec elle, la bonne vieille routine de mes pensées, si on peut qualifier cela de routine, était totalement éclaboussée dans tous les recoins de ma tête. La marche ne suffisait pas à me redonner le plein contrôle et toutes les personnes que je croisais me rappelaient qu’ils étaient tous des êtres reproductibles, fruits vivants de la reproduction, qui formaient une espèce essentiellement consacrée à sa reproduction. Une partie de moi regrettait de l’avoir abandonnée sur son banc, seule pour annoncer au monde cette inévitable pandémie destructrice, mais merde, j’avais dix-sept ans, je ne savais absolument pas ce qu’elle espérait de moi ou ce que j’aurais bien pu faire pour l’aider.

Neuf ou dix semaines plus tard, après avoir abandonné l’idée de prendre Dandurand, mon cochon d’habitude avait adopté à contre-coeur un nouveau trajet et mon esprit avait repris une température d’ébullition normale et je crois bien que parfois mes babines laissaient à nouveau échapper des sons. Je montais la cinquième jusqu’à Holt, que je suivais jusqu’au boulevard, je traversais sans regarder en bas de la côte St-Michel, au cas.

Un matin que je marchais sur Holt, rendu près de la huitième, je l’ai revue, elle, avec ses deux enfants prendre place à bord d’une grosse berline stationnée au coin de la ruelle plus bas, avec un homme. Elle m’a vu elle aussi, je le sais, on sent ces choses-là, mais son regard a immédiatement fui. J’ai résisté à l’étrange envie d’insister au risque d’ameuter les deux enfants. Était-elle retournée près de lui ou elle ne l’avait jamais vraiment quitté? Ou alors avait-elle trouvé quelqu’un de nouveau, piégé quelqu’un venu de l’extérieur de sa vie passée comme elle avait fort probablement tenté de le faire avec moi, décidé de partager ses idées sombres avec un étranger adroitement enjôlé?

Resté figé sur le trottoir, j’ai observé le passage de la voiture devant moi, aucune tête tournée vers moi sauf la sienne, une fraction de seconde, son regard a à peine flashé dans le mien. Elle aurait pu être préoccupée par l’idée que je la pourchassais pour une raison ou pour une autre. Pourquoi j’aurais agi de la sorte? Mais vu que j’étais moi-même un pur étranger pour elle, comment aurait-elle pu en être certaine? Se demandait-elle même si j’avais bien pu apercevoir le petit ballon bien rond de son ventre qui dépassait de sa veste entrouverte?

Le lendemain, j’ai repris Dandurand.


Flying Bum

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La langue de Léonida

Ma participation à l’Agenda Ironique de juin qui se tient ce mois-ci chez Le dessous des mots. Au menu du défi, le sujet : la langue et quelques mots à insérer – insomniaque, frigoriste, chouette, narine.


La langue de Léonida

Les femmes étaient pourtant spécialement belles ce soir-là. Si je n’étais pas si insomniaque ces jours-ci, j’aurais laissé tomber l’invitation singulière. Adéline m’avait traîné là de force et je restais plutôt de glace devant ces filles même avec leurs longues chevelures qui tombaient dans leurs dos sur leurs grosses fesses bien bombées. Lorsqu’elles se pendaient au poteau, la tête en bas et redescendaient lentement dans un lent mouvement de spirale, les jambes écartées sans petite culotte et la vulve bien rasée, l’anus rosi à l’eau de javel aux quatre vents, j’avais l’impression d’assister à du porno vivant. Adéline était une chouette fille mais elle avait des drôles d’idées lorsqu’il était question de sexe, un peu voyeuse à l’occasion. Le porno me laisse toujours un peu froid, aussi allumé qu’un frigoriste prisonnier dans son camion réfrigéré.

Adéline accroche un billet de dix dollars dans l’encolure de mon chandail. –Attends, elle va venir le prendre, n’y touche pas,” dit-elle, comme si elle s’amusait à apprivoiser un animal. La fille s’approche à quatre pattes montrant toutes ses dents et sa lourde poitrine ballotait sous son corps. On dirait qu’elle essaie d’imiter vaguement une panthère. À deux pouces de mon visage, elle sort une langue spectaculaire de sa bouche et l’agite langoureusement devant moi, une longue chose bien rose assez longue pour monter cacher complètement ses narines, presque tout son nez. C’est sa marque de commerce, une langue pareille c’est plutôt rare. Un visage exotique, une origine difficile à identifier. Roumaine? Arménienne? Elle prend le billet et à sa mimique je comprends qu’elle me demande de le tenir avec ma bouche. Elle passe ses longues mains de chaque côté de mon visage, longue caresse sur mes joues, dans mes cheveux, avance sa bouche sur mon oreille et y murmure quelque chose que je ne peux pas saisir, l’accent est terrible. Puis elle ouvre ses lèvres rouges et botoxées devant ma bouche qu’elle gobe littéralement et s’en retire au bout d’un moment avec le billet complètement enroulé dans la langue.  

Ouf, dit Adéline qui a visiblement chaud, le visage tout cramoisi. –“Oh oui, elle l’a, elle, oh que oui. Je te paye une danse avec elle.”

Après la chanson, Adéline appelle la danseuse. Elle me tire par la main suivant la fille qui nous guidait vers un cubicule discret.

–“Attendre, prochaine chanson,” baragouine la fille en faisant des ronds dans le vide d’un long index. Elle ne parle définitivement pas un bon français. Nous sommes assis l’un à côté de l’autre et nous regardons sur la piste une blonde avec d’énormes –faux– seins qui se dandine en les tâtant. Des cordes invisibles semblent relier les yeux des hommes au moindre mouvement du buste géant. Adéline, impatiente, nous observe. Je sens la chaleur irradier du corps plantureux de la fille. Le bras qui me frôle est humide de sueur. Son odeur exactement comme j’avais imaginé l’odeur d’une danseuse, sucrée.

–“Moi Léonida, toi?” demande la fille

–“Fuck, tu parles, je m’appelle Léon!”

–“Non, non, non, pas fuck, danse seulement,” répond Léonida nerveuse.

–“Et d’où tu viens, Léonida, pas un prénom commun?” Elle examine ses jambes, proprement rasées, luisantes d’une lotion pleine de petits cristaux brillants.

–“Bosnie Herzégovine, tu connais? Famille à Gaspésie, maintenant. Elle, dehors, c’est ton chérie?” Elle roule les r comme des roues carrées sur un parquet de bois.

–“Oui.”

–“Elle, jolie. Moi, ennui de ma famille, à Noël moi à Gaspésie, les trouver,” dit-elle tandis que je ne regarde plus la scène du même oeil, “Manger vraie nourriture, pas McDonald toujours, à Gaspésie.”

Je vois Adéline s’impatienter, se demander si elle a écopé de vingt dollars ou si elle va avoir son spectacle un jour.

–“Manque la famille, papochka et mamochka fait les cours en français, je veux voir s’ils parlent déjà, rire un peu. Chérie rit pas beaucoup, elle, hein?”

La chanson finit, une autre commence.

–“Pas savoir être aussi fatiguée avant de moi assoir. Parler encore un peu? Même si moi mauvaise langue française? Rattraper souffle un moment. Regarder filles un peu, eux souperbes ce soir.”

–“OK.”

–“Aurait dû écouter papochka plus. Mais mamochka touche mon coeur plus. Mamochka pas aimer papochka beaucoup, moi pas laisser tomber mamochka, pas trahir.”

J’étais sur le point de dire quelque chose, mais elle n’arrêtait pas.

–“Moi aime les deux. Quand Noël, moi à Gaspésie, aller moité mamochka, moitié papochka. Pas vu 3 ans, eux penser Léonida en école ici Montréal.”

Adéline se pointe devant le rideau, frustrée. –On n’a pas des choses à faire dans cette cabine?”, demande-t-elle sans même regarder la fille, ni lui adresser la parole. Mais Léonida comprend le sens de son intervention.

–“Moi juste rattraper souffle un peu. Travaillé fort poteau ce soir,” elle fait un rire nerveux, “commencer là, tout d’souite.”

Léonida grimpe sur moi, un genou chaque côté des appui-bras m’emprisonnant entre ses cuisses fabuleuses. Elle ondule sa croupe par en avant, par en arrière devant mon visage. Elle descend son corps et pousse ses seins sur mon visage. Je manque d’air. Des seins fermes mais surprenamment froids enveloppent ma tête totalement.

–Toi, aime les gros boubies?– autre rire nerveux de Léonida. Elle se penche et respire bruyamment dans mon cou. Sa langue digne du cirque pénètre mes oreilles tour à tour pendant que ses deux mains parcourent mon torse, je frémis, elle lèche mon cerveau, merde. –“Toi bien doux, oreilles bien propres, merci,” qu’elle dit. Puis elle galope poliment sur moi quelques petits coups, sans toutefois toucher à rien.

À travers la longue chevelure platine aux repousses noires de Léonida, je vois Adéline qui a discrètement tiré le rideau derrière elle, qui se gâte en observant le moindre détail. Elle a vu que je la voyais aussi et elle a souri. Elle a levé sa main libre en faisant le geste de fesser, elle me pointe du regard les grosses fesses de Léonida, elle mime des lèvres, clairement : tape ses fesses, tape ses fesses.

J’ai simplement fermé les yeux, laissé tomber ma tête par en arrière sur le dossier de la chaise.

La chanson se mourait, enfin.


Flying Bum

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Solstice maudit

D’Épicaste je suis un fils inconnu

d’Ismène le frère ange déchu

langé serré au pied de l’escalier

abandonné au solstice d’un été

Pélerin avant que d’être puéril

errant avant que d’être en exil

il y a de cela trop de lunes

de ces jours sans pitié aucune

Rapinés des fragments de ma mère

dans la vulve des aînées de fratrie

dans le regard heureux des sorcières

les pieds pris dans leurs pièges de nuit

En ce jour qui me rappelle sa mort

de ces jours où s’est tracé le sort

des jours où je ne puis lire Verlaine

sans chialer comme une Madeleine


Flying Bum

À ma mère.

La dernière foire

 

Lorsque la nuit tombe sur Malartic, loin des lumières de la ville, tous les cadavres de voiture de la cour à scrap prennent la même couleur gris sombre, comme des centaines de chats gris qui se seraient étendus dans le champ, dans toutes les directions et qui dorment paisiblement. Il vient des nuits sans étoiles et sans lunes, où le seul éclairage vient des essaims de lucioles qui apparaissent aux premières soirées chaudes d’été. Leurs derrières de feu font renaître un bref moment de minuscules auréoles de couleur, celles de la peinture usée des carrosseries qui jonchent le sol, gros Chrysler vert menthe, petite Volkswagen orange, la couleur du tissu élimé de la banquette d’une vieille Cadillac décapotable, là où sont collés l’un contre l’autre deux enfants d’à peine huit ou neuf ans, les yeux partout, ébaubis. Camille, petite fille un peu garçonne, fille de la propriétaire de la cour à scrap, que tous appellent simplement Cam. Et Léon, un petit blond le visage picoté de taches de rousseur dont la famille plutôt pauvre habite Roc d’Or, un squat un peu en-dehors de la ville, passé la cour à scrap. Ces soirs-là, ils y sont toujours sans avoir à s’appeler, s’y donner rendez-vous. Dès que les premières lucioles apparaissent, ils s’y retrouvent. Ils se réchauffent l’un contre l’autre sur la banquette arrière d’un gros décapotable qui sent le chalet abandonné, grignotent quelque ravitaillement rapiné ici ou là, se racontent des peurs ou les pires commérages du moment, s’apprennent à l’occasion, et délicatement, l’un à l’autre les différences fondamentales entre ce qu’est un garçon, ce qu’est une fille. Une amitié profonde qui remonte au berceau, les deux enfants semblent n’afficher leur propre couleur que lorsqu’ils sont un avec l’autre, l’un contre l’autre toujours comme des siamois. Cam et Léon, caméléons!, leur crie-t-on en s’esclaffant.

Comme le soleil finit de disparaître derrière la ligne d’horizon au fond de la cour à scrap où elle passe ses journées d’été à chercher, à démancher et à rapporter des pièces pour sa mère la patronne, le frère de Camille et ses amis se pointent, à peu près tous gelés comme des balles et en pleine galère. Son frère lui file cinquante piastres de la part de sa mère, cinquante piastres et un billet d’entrée pour le cirque tout juste débarqué en ville; la mère a parlé d’un spectacle de tigre qui serait une toute nouvelle attraction qu’elle devrait absolument aller voir et je ne sais quoi d’autre. Les mouches à feu s’en donnent à coeur joie alentour et même dans les cadavres de voitures qui jonchent la place et elles donnent un spectacle au moins aussi bon qu’un stupide spectacle de tigre, pense Camille qui a en sainte horreur l’idée qu’on puisse maltraiter des animaux. Cent fois mieux les mouches à feu, spécialement avec la musique d’Esther Phillips qui sort de son vieux boombox. Évidemment Léon va se pointer dans pas long, c’est écrit dans le ciel comme dans le cul des mouches à feu. Camille prendra son billet d’entrée pour elle et le beau billet de cinquante rose fera amplement les frais pour celui de Léon.

Camille et Léon attendent que le flic retienne la ligne de voitures et les laisse traverser à pied la grande route vers le cirque de l’autre côté. La grosse noirceur vient de tomber et tous ces néons et toutes ces fumées de barbecue et les relents excitants des friteuses à beignes, des machines à mousse et l’odeur des cigarettes et des feux de bois, du diésel et des génératrices se pendent aux brumes d’une des rares soirées chaudes et humides de l’été abitibien.

Les phares qui viennent de la grande route projettent de longues ombres mobiles qui circulent et se croisent partout sur les installations du cirque, se faufilent entre les stands de mousse et de queues de castor, la piscine folle du clown Henri, le chapiteau où sont exhibés sans pudeur des pastiches d’atrocités humaines et pas mal toutes les tentes et les manèges, finalement. Une fois traversé le terrain de la foire, le champ derrière où sont disposées comme un vrai capharnaüm les remorques du cirque, où logent tous ces nomades, les Airstream ou les Winnebagos leurs feux ou leurs phares allumés et les feux de camp et les génératrices et tous les Hé, qu’est-ce que vous faites icitte, vous avez pas le droit! et tous les Fuck you! qu’ils font résonner jusqu’à la colline derrière où était la vieille école qui est passée au feu l’hiver dernier, là où on a entrepris de construire un Walmart, parfois ce n’est plus rien que les rires gras des clowns et les bruits de moteurs qu’on peut entendre, en haut de toute cette étrange vie temporaire, sur la colline, on peut entendre le bourdonnement des mouches et les croassements des batraciens et les cris d’oiseaux et si on est vraiment chanceux, le feulement d’un lynx.

Après qu’ils aient tout laissé derrière, la grande route, la foire, le campement et les Fuck you!, Camille et Léon courent.

L’air est pesant et chaud, ça colle à la peau. Léon se débarrasse de sa chemise, la lance dans les airs et hurle comme un loup. Camille fout une grande claque qui résonne sur le ventre nu de Léon. Des générations spontanées de moustiques émergent des flaques d’eau du chantier pour se précipiter sur eux, suivant au nez l’odeur de leurs transpirations. Camille plante les doigts écartés de ses deux mains à travers ses cheveux qu’elle ramène vers l’arrière. Des mèches restent collées à son visage, huileuses et gorgées de sueur.

Ils ont seize ans.

–“Sais-tu quoi, Léon?…” Elle glisse les deux pouces derrière les bretelles spaghetti de son justaucorps. Elle les étire un grand coup et les laisse aller claquer sur sa poitrine. “… j’adore l’été.”

Elle sort un vieux thermos Dunkin Donuts de son sac à dos, un gros vingt-quatre tasses. Elle dévisse la tasse puis le bouchon et prend une gorgée à même le goulot. Un liquide rouge et sirupeux déborde de chaque coin de ses lèvres et coule le long de son cou.

–“Calvaire,” gueule-t-elle, “Je viens de saloper mon fuck’n top.”

–“Je me rappelle de ma première cuite à ça, mais c’était tellement romantique,” que Léon ajoute avec un brin de sarcasme. Il allonge son bras vers le thermos, Camille lui frappe l’épaule d’un bon coup de poing.

–“Ça m’a tout l’air que tu vas être obligée de l’enlever, ton top” dit-il l’œil un peu brillant, comme si c’était la chose la plus intelligente à dire dans les circonstances.

Ce vin aux fruits particulièrement sucré était le hobby du frère de Camille. Une vieille recette de famille. Épais, davantage un sirop de framboises sauvages qu’un vin. Elle en fait gicler un long jet bien droit à travers la craque entre ses deux palettes, directement sur le ventre de Léon. La fin du jet est tombée comme une corde flasque et molle, tombée dans son cou à elle et sur son pauvre justaucorps déjà souillé.

–“T’aimerais trop ça les voir,” qu’elle lui répond en se pinçant les seins comme s’ils étaient des klaxons-poires.

Léon bombe le torse. Son ventre est dur et plat, son nombril en saillie a l’air d’un popcorn collé là. Camille se tient tout près de lui. Dans une direction, ils observent les éclairs de lumière rouge que font les cigarettes des gens qui s’embrassent dans les voitures plus loin. Dans l’autre direction, les lumières des remorques qui s’allument et s’éteignent par moments, les silhouettes sombres des gens du cirque qui animent les murs des roulottes. Ils observent au loin le spectacle de lumières psychédéliques au-dessus du cirque, le Zipper en néons violets, les lumières jaunes de la Fureur du Pharaon, le Marteau et ses faisceaux verts et bleu en alternance et la grande roue qui domine le spectacle dans une orgie de halos bleu-blanc-rouge clignotant en farandole.

Ils sont redescendus s’installer près de la grande roue un moment. Camille s’est offert la totale, une queue de castor avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, du sirop au chocolat et une pluie de grenailles de bonbons de toutes sortes de couleur. Henri le clown assis sur sa chaise au-dessus d’une piscine transparente a crié à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Camille crampée de rire répète à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Une Jeannette en uniforme fait couler le pauvre clown à son premier lancer, les enfants agglutinés devant la piscine se tordent de rire. Léon s’offre une limonade, il en boit la moitié puis il mélange le reste avec le vin aux fruits. Pas tellement bon. Camille se colle serrée contre Léon sur leur banc. Lorsque la Jeannette coule Henri une seconde fois, il lui gueule au micro qu’il irait dire aux petits garçons les plus laids de son école qu’elle avait un kick sur eux.

Dans les chemins boueux couverts de foin entre les stands et les manèges ils se fraient une route dans la foule de familles en meutes serrées, des petits couples habillés pareil et des groupes d’adolescents survoltés. Lorsqu’ils aperçoivent le frère de Camille et sa bande de lurons en goguette, ils se faufilent à travers les toilettes chimiques et se sauvent vers le campement de la foire encore une fois. Puis vers la colline derrière.

–“Il en a pris pour combien?” demande Léon en pensant au frère de Camille.

–“Aucune idée, il passe devant le juge dans deux semaines.”

–“Oh.”

Léon se tient les épaules bien tirées vers l’arrière, le cou droit. Il prend une longue et virile lampée dans le thermos Dunkin Donuts, presqu’à s’en étouffer. Camille s’assoit sur le sable et prend une grande gorgée, elle aussi. Elle se remplit les joues et elle fait gicler le liquide entre ses lèvres. Du vin lui coule de la bouche, elle s’essuie avec ses mains. Le vin est encore descendu le long de son cou. Elle rit et le reste du liquide s’écoule malgré elle de sa bouche entrouverte.

–“T’es donc bien fuckée,” Léon lui dit et puis il vient s’assoir près d’elle. Elle lui passe le thermos. Il en prend une gorgée plus grosse qu’il ne l’avait d’abord imaginée, qu’il souffle au complet sur la poitrine de Camille. Il regarde le liquide descendre entre ses deux petits seins venir tacher encore plus sa camisole. Il se retourne rapidement et regarde ailleurs, troublé, lorsqu’il réalise que Camille semble gênée qu’il regarde sa poitrine. Sans réfléchir, il dit :

 –“C’était juste pour prendre ma vengeance.”

Elle le repousse de ses deux mains dans un drôle de petit son que font ses doigts couverts de vin lorsqu’ils collent et se décollent des épaules de Léon. Elle recommence, écoute le drôle de son et rit. Elle s’extirpe du justaucorps imbibé, le tord comme une guenille, elle l’agite ensuite dans les airs comme un drapeau, comme pour l’aider à sécher.

–“Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent?” qu’elle demande. Puis, un brin confuse, elle ajoute : “Je dis on, je veux dire un grand nous, pas juste toi et moi. Mais toi et moi aussi, je présume, on est un genre de nous, nous aussi.”  Elle s’étend dans le sable et prend appui sur ses coudes et laisse sa tête plonger vers l’arrière comme un poids mort, ses cheveux qui traînent dans le sable. Elle arque subtilement le dos pour grossir sa poitrine nue.

–“Peut-être parce que la christ de foire vient juste une fois dans l’été,” répond Léon.

–“Ah et pis fuck la foire,” Camille avait la voix légèrement empâtée, “si c’était moi le patron, j’installerais toute la patente et je la ferais la plus lumineuse possible, la plus boucaneuse, brumeuse, effrayante comme elle est là, avec tous les cris et les bruits, les odeurs de gras et de sucre et je ne chargerais rien pour entrer mais je chargerais dix piastres pour venir s’assoir ici et la regarder de haut. D’ici, c’est beau en calvaire.”

Léon est inquiet. Il la regarde en plein dans les yeux. Son visage est étrange.

–“Léon, ciboire, ramène ta babine d’en bas rejoindre ta babine d’en haut. C’est pas comme si c’était la première fois que tu me vois pas de camisole, rien.”

–“Mpfff,” que Léon répond. Il détourne les yeux. Il tente de lancer son regard le plus loin d’elle que possible. “C’est pas poli,” qu’il dit, nerveux.

–“Qui ça, toi ou moi?”

Comme bien des filles de onzième année, Camille portait un parfum en vaporisateur qu’on pouvait trouver au nouveau centre d’achats, rempli de petits brillants. L’odeur du parfum avait pris le bord depuis longtemps mais toute la peau de son corps était encore comme une constellation brillante même sans la grosse lune. Léon remarque comment toute sa peau, sa poitrine spécialement, scintillent et comment le vin et la sueur tracent comme des rivières sur sa peau comme une carte géographique et comment des sédiments s’accumulent dans des drôles de recoins, comment les chemins contournent les belles courbes de son corps.

–“Depuis quand tu essaies d’être poli, Léon Santerre?”

–“Depuis quand tu as d’aussi jolis seins?” la seule stupidité qu’il trouve à lui répondre, mal à l’aise.

Camille se laisse tomber complètement sur le dos, les bras en croix. Elle fait un son bizarre comme Meuh. Ensuite, elle rote un grand coup.

–“Hello-o, toutes les femmes ont des seins, man, fuck. Rince-toi l’œil comme tu veux. C’est rien que de la peau.” Puis elle ajoute sur un ton beaucoup moins offusqué, “De toutes façons, ils sont tellement petits, alors proportionnellement parlant, tu as été rien qu’un peu impoli.”

Léon se laisse tomber sur le dos lui aussi.

–“J’en avais jamais vu une vraie paire sur une vraie fille avant.”

Camille pouffe de rire.

–“Tu pensais en voir une où d’autre que sur une fille, ciboire?”

Ils se rassoient et se regardent. Léon dit, “Tu sais ce que je veux dire.”

Les deux partent à rire en même temps. Camille donne un bon coup de poing sur l’épaule de Léon mais moins fort cette fois-ci. Camille était une joueuse de softball redoutable, elle frappait comme un garçon lorsqu’elle le voulait. C’est ce que les garçons lui avaient dit. Elle parle et regarde en même temps, le torse nu de Léon, son pantalon un peu descendu qui laisse voir une ligne de poils noirs courir vers son nombril en popcorn. C’est nouveau ça, pense-t-elle.

Elle dit, “Ça ne me dérange pas que tu regardes mes seins. Regarde tant que tu veux. Je te laisse les regarder parce que je les aime bien, moi, et j’aime bien que tu aimes bien les regarder toi aussi. J’aime ça quand tu me regardes.” Elle cherche du regard le thermos. Elle le retrouve, en prend proprement une gorgée cette fois-ci puis le passe à Léon. Il essaie de boire et de lui répondre en même temps.

–“Je n’aime pas ça, non, pas tant que ça en tous cas,” qu’il essaie de dire la bouche pleine.

Elle dit : “Merde au cul, Léon Santerre, va chier.”

Elle rajoute : “Et c’est quoi le chapiteau dans tes culottes?”

Léon rit mais redresse quand même ses genoux dans un effort pour rapetisser le chapiteau. “Fuck”.

–“Prends le temps de t’en remettre, mes grandes oreilles rien que bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre.” Elle se lève et part vers une benne mécanique derrière eux dans le chantier du Walmart. Elle grimpe dans le siège du chauffeur, baisse ses culottes et pisse sur le banc de cuirette. Lorsqu’elle est revenue Léon est debout, et calmé, il regarde vers le bas de la colline. Elle se colle sur lui, place sa main sur ses épaules.

–“Je ne sais vraiment pas ce qui serait la bonne chose à faire, qu’est-ce qui doit se passer maintenant,” dit Léon qui regarde les lumières de la foire au loin.

Le fond de l’air se fait plus cru sur la colline. Camille est couverte de chair de poule. Les mamelons de Léon sont comme des effaces neuves au bout d’un crayon de bois. Ceux de Camille aussi, en plus long.

“Il va pleuvoir,” n’importe quoi, Léon dit n’importe quoi.

“On va se baigner,” suggère Camille.

“Oh yeah!”

Ils piquent à travers le chantier et les lumières de la foire s’estompent derrière eux à mesure qu’ils redescendent sur l’autre versant. Certaines d’entre elles projettent de longs rayons jaunes et violets à travers les nuages, comme des rayons de soleil dans l’eau. Au bout du chantier, une petite grève de sable sur la crique où les gens vont pique-niquer, descendre leur kayak ou leur canot. Camille et Léon se retrouvent nus comme à leur première heure au bout de la pointe de sable léchée par un coude de la rivière, les orteils à la flotte déjà. Elle se retourne et se penche sans façon, histoire de pousser tous leurs vêtements dans son sac à dos. Elle se relève et part sur un sprint de l’enfer se jeter à l’eau. Elle disparaît momentanément sous l’eau comme une torpille, puis se relève, de l’eau à hauteur de taille, pour voir ce que fout Léon. En cambrant les reins, elle glisse ses cheveux vers son dos. Sa peau blanche prend une coloration bleutée lorsque la lumière d’une faible lune la frappe.

–“Arrête de regarder ma bite!” se plaint Léon, encore debout sur la grève, “est-ce que l’eau est froide?”

Elle crie : “De la vraie glace fraîche fondue!” avant de s’élancer à la renverse dans l’eau. Léon s’élance à son tour vers Camille.

–“Ou bien on est mieux dans l’eau que les fesses à l’air, ou bien je suis saoul,” dit Léon

–“Tu dois être saoul,” répond Camille, et ils pagaient avec les bras jusqu’à atteindre la limite, là où ils peuvent encore prendre pied et ne garder que la tête hors de l’eau. Léon se hisse sur le dos, Camille plonge et passe dessous.

–“Ça ressemble à avant, quand on était petits, quand mon père était encore vivant, quand il nous emmenait pique-niquer ici et ma mère finissait toujours par nous laver ensemble, tout nus, avant de nous rembarquer dans l’auto,” dit Camille. “Seulement, là on est saouls.”

–“Ça fait toute la différence.”

Camille se retourne et plonge vers l’avant. Pour un temps, seules ses deux fesses blanches sortent de l’eau avant de disparaître, ses deux pieds disparaissent les derniers en projetant un puissant jet d’eau sur Léon.

Elle remonte et Léon dit : “Tu m’as mooné, Camille Simard, j’ai vu tes fesses!”

–“J’ai essayé d’ouvrir mes yeux sous l’eau mais moi je n’ai pas pu rien voir,” répond Camille.

–“Tu fais dur!” dit Léon, intimidé.

Elle dit : “La petite quéquette des grandes oreilles rien que bon pour aller faire de la lutte avec une vieille chèvre a été avalée par ton nombril en popcorn?” et elle pouffe de rire.

–“Il fait juste trop noir, tu n’as pas pu voir, c’est tout.” Puis, fier comme un coq, Léon s’élance sur le dos en lançant de l’eau au visage de Camille avec ses pieds et se laisse flotter sur le dos devant elle, qu’elle zieute à son goût.

–“Wouash, as-tu vu la touffe de poils!” dit Camille.

–“Quoi, pas comme si t’en avais pas toi aussi!”

Il nage sur le dos vers elle et il attrape sa main. Elle lâche un petit cri et se sauve en arrosant le visage de Léon avec ses mains.

–“Ça, tu le sauras jamais!” Elle rit, elle nage, elle plonge encore. Elle refait surface plus loin, elle essaie de débarrasser l’eau de ses yeux avec ses mains. “J’aurais dû apporter plus de vin,” dit-elle l’air un peu bougonneuse.

Léon s’élance à son tour et en moins de deux il est debout près d’elle dans l’eau et sa main descend à la recherche du pubis de Camille. Ses doigts découvrent brièvement une texture drue et piquante. Elle dit : “Léon!” et elle n’a pas l’air de rigoler, “Je ne pense pas que je veux qu’on aille là.” Et elle se pousse hors de portée de Léon.

Il dit, “Oh.”

“Désolé,” dit-il, “qu’est-ce que j’ai fait de mal?”

–“Je ne sais pas, rien, je suppose.”

–“Je pensais que tu aimais que j’aime te regarder?”

–“Oui mais là, tu n’es plus juste là à essayer de me regarder.”

–“Excuse-moi, Camille.”

–“C’est pas grave, ça doit être le vin de mon frère, beaucoup trop sucré.”

Ils sont assis sur le sable, des pièces de vêtements déposés sur eux tiennent en place par la seule humidité de leurs corps détrempés. De rares gouttelettes de pluie mais grosses comme des billes commencent à tomber, les cercles de leur onde délicate fuit lentement sur la surface de l’eau, le silence commence à avoir envie de les suivre.

–“Pour qui tu t’es donné la peine de te raser dans ce coin-là?” demande Léon.

–“Personne,” dit-elle. “Pour moi, je ne sais pas.”

–“Pourquoi tu te rases, alors, si c’est pour personne ou si tu ne le sais pas.”

–“Parce que ça me tentait, Léon, c’est tout.”

–“Tu peux me le dire, ça ne me dérange pas,” demande Léon sur un ton nouveau.

–“Personne, je t’ai dit, Léon. Juste pour moi, je le voulais. Pourquoi ça te dérange? Qui ça dérange? Pourquoi ça te choque?”

–“Je ne suis pas fâché. Je veux juste comprendre.”

–“Tu n’as rien à comprendre, je n’ai rien à expliquer.”

–“Je pensais qu’on était amis depuis toujours, tu m’as toujours expliqué. Tant de choses que tu m’as expliquées.”

–“Arrête, Léon.”

–“As-tu déjà baisé avec quelqu’un?”

–“Ça te tenterais-tu qu’on en reparle une autre fois?”

–“Alors, tu l’as fait!”, accuse Léon.

–“Non, non. Je ne sais pas.”

–“Tu ne sais pas si tu as déjà baisé ou non?”

–“Léon.”

–“Je suis tellement stupide, tellement fuck’n stupide, excuse-moi, Camille.”

–“Tu n’es pas stupide –”

–“Tu m’as dit que je l’étais.”

–“Non, je n’ai jamais dit ça. C’est toi qui as dit ça.”

–“Alors, c’est ça, c‘est de mja faute à moi.”

–“C’est –”

Léon bondit sur ses pieds, il marche vers le sac de Camille retrouver le reste de ses vêtements. Il vire le sac à l’envers, prend les siens, tasse de côté ceux de Camille.

–“Léon.”

–“Je ne te reconnais plus, Camille, moi non plus d’ailleurs je ne me reconnais plus.” dit Léon avec une voix qui se met à craquer.

–“Tu ne vas pas t’en aller tout seul, comme ça, sous la pluie?”, se plaint Camille.

–“Oui, non, je ne le sais plus. Allez, on s’en va. Inquiète-toi pas, je ne te regarderai pas te rhabiller.”

–“Léon, calvaire, hostie que t’es pas juste avec moi.”

Il ne restait qu’une mince couche, des restants de temps entre eux et le matin bleu, et au matin clair, le soleil a brûlé les nuages qui avaient survécu à la nuit, fait fondre la bruine et la brume. La foire reprendrait lentement vie. Ils auraient remonté sur leurs bicyclettes, fait le chemin de chez eux jusqu’à la cour à scrap sous un soleil de plomb, se retrouver là où le frère de Camille et ses amis déjà éméchés seraient déjà à la tâche. Et à la fin de la journée, il leur tendrait chacun quelques billets à l’heure où les lucioles recommenceraient encore à se faire briller le derrière à travers les Pontiac, les vieux DeSoto et les F-150 bossés au point d’être irrécupérables.

Ils ont fait le chemin inverse, remonté puis redescendu la colline, marché à travers le chantier du Walmart, traversé sournoisement le campement des employés, traversé la foire déserte sans se faire voir, passé les guichets inhabités dans le noir, traversé la grande route depuis longtemps abandonnée par les voitures et le policier qui contrôlait la circulation. Une pluie pesante tombait drue maintenant jouant du tambour sur les manèges et les toits des remorques.

Une lumière jaunâtre vibrait par la pluie qui faisait grésiller les lampadaires à l’iode le long de la route et devant la cour à scrap. Les lampadaires se faisaient de plus en plus inutiles. La noirceur totale. Ils ont ramassé leurs bicyclettes et Camille marchait à côté de la sienne du côté de la route où se trouvait sa maison et Léon marchait à côté de la sienne dans l’autre direction, vers Roc d’Or.

–“C’était pour toi, sans dessin,” a cru entendre Léon au loin, à travers les grésillements et les feulements.

Avez-vous déjà entendu le feulement des lynx dans la nuit? On s’y méprendrait avec les lamentations des banshees, les fantômes des pécheresses bannies qui errent aux limites des cités et pleurent dans la nuit.

Le lendemain, le spectacle de tigres a été annulé. Apparemment dans la nuit, des garçons en goguette se sont introduits sur le site et se sont amusés à jouer au premier qui touche un tigre gagne une bière. La tigresse croyant ses petits en danger a attrapé le frère de Camille par le bras et lui a offert tout un tour de manège. C’est au prix de sa main, une partie de son bras, abandonnée à la gueule de la bête qu’il a pu fuir. Un homme, probablement un employé du cirque, a abattu le tigre qui mangeait paisiblement le bout de bras sans penser à se méfier. Un tigron s’est évadé en courant sous la pluie vers la grande route. Eut-il pris la direction du campement derrière, couru à travers le chantier du Walmart, gravi la colline, redescendu la colline vers la pointe de sable au bord de la crique, il aurait été enfin libre et heureux.

Aurait été. Un homme l’a abattu, lui aussi. Et la foire n’est jamais revenue à Malartic.

Les mouches à feu, elles, toujours.

 


Flying Bum

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Perdus dans l’espace

Bonheur à vendre

Andréanne épluchait les petites annonces des grands quotidiens minutieusement depuis qu’elle avait quitté la maison de ses parents parce qu’elle ne pouvait pas s’offrir le luxe d’un téléviseur. Et aussi parce qu’elle souffrait d’insomnie. Maintenant il y a cinq téléviseurs dans sa maison. Cela peut sembler redondant mais toutefois nécessaire et justifié. Il y en a un, installé à la cuisine, pour l’accompagner lorsqu’elle hache, tranche, coupe et lave ou essuie, qu’elle enfourne et attend les yeux dans le vide la clochette de la minuterie. Il y en a un, installé dans sa chambre à coucher là où elle écoute les quinze premières minutes d’un film plate avant de tomber endormie la tête appuyée sur le torse de son mari. Elle s’interroge toujours à savoir si Charles déplace sa tête sur son oreiller à l’instant même où elle s’endort ou s’il la garde sur lui et caresse ses cheveux jusqu’à la fin du film, mais elle n’a jamais osé lui demander. À cause, par peur, la possibilité qu’il lui donne la réponse qu’elle ne voudrait pas entendre. Il y a également un téléviseur installé dans une chambre inoccupée qu’elle espère toujours transformer en chambre d’amis un jour, si jamais elle avait des amis, un autre dans la salle familiale qui joue des enregistrements choisis pour bébé Henri. Andréanne laisse Henri regarder rien d’autre que des vidéos choisis – ceux avec de belles bandes sonores, de belles histoires pour bébés avec des personnages qui rient toujours et des jouets brillants de propreté. Elle ne peut s’empêcher de remarquer la drôle de bouille que prend le visage du petit à force de les regarder, des petits airs d’opiomane, toujours les mêmes films, et elle trouve bien difficile de savoir si elle nourrit l’esprit du petit de cette façon ou si elle ne serait pas en train de le lui dessécher totalement.

Andréanne pense à toutes ces choses mais ne sait pas comment se motiver suffisamment pour y changer quoi que ce soit. Elle s’inquiète de l’état de son propre esprit. Cervelle de maman, appellent-elle la chose, entre mamans full time au parc, puis elles rient comme des petites chinoises. Jaune. “J’ai encore mis la crème glacée dans la boîte à pain et le beurre d’arachides au congélateur,” dit l’une d’elles en s’esclaffant, “cervelle de maman!” Andréanne est pourtant convaincue d’avoir lu quelque part, probablement dans un de ses petits mensuels de potins de vedettes, que la maternité devrait, au contraire, améliorer ses fonctions cognitives. En réalité, Andréanne ne lit plus rien. Elle pense que c’est temporaire, que ça lui reviendra le temps venu. Elle prend des romans de la bibliothèque, les empile sur sa table de chevet et avant de se faire mettre à l’amende, elle les rapporte, pas lus. Elle n’arrive pas à s’expliquer elle-même ce comportement irrationnel.

Tout ce qu’elle peut encore lire depuis l’arrivée d’Henri, ce sont encore les annonces classées des grands quotidiens. Jadis, elle les lisait minutieusement, en riant parfois – robe de mariée à vendre, n’a servi qu’une seule fois et toute cette sorte de choses. C’était comme ça, lorsqu’elle était plus jeune et qu’elle ne pouvait rien s’offrir et qu’elle s’imaginait pouvoir se payer toutes ces choses de seconde main qu’on offrait dans les petites annonces. Maintenant, elle ne veut plus rien. Mais elle les lit toujours avec plus de voracité que jamais, comme s’il manquait toujours quelque chose à sa vie et qu’elle le trouverait là.


Ce sera le signe

Si elle voit une voiture jaune avant d’arriver au coin, alors il va appeler, pense Anne-Sophie. Elle n’aurait pas dû choisir le jaune, la plupart des nouvelles voitures sont grises, noires ou blanches, rouges ou bleues au pire. Qui manque suffisamment d’attention de nos jours pour se promener dans une voiture jaune canari? Anne-Sophie marche regardant distraitement les vitrines.

Il a dit qu’il appellerait et chaque fois qu’il l’a dit, il l’a fait. Elle n’avait aucune raison de croire qu’il ne le ferait pas. Jaune! Allez, voitures jaunes! Un gros Hummer jaune de Gino, s’il le faut! Merci. Merci, Gino, d’aimer les Hummer jaunes.

Si elle se rend au coin avant que le feu ne tourne au vert, alors, il restera pour la nuit. Il n’est jamais resté à date. Une autre façon à lui d’être fiable – il appelle toujours avant midi, il s’en retourne toujours avant minuit. Anne-Sophie ne s’explique pas encore très bien les sentiments qu’elle éprouve pour lui. Lumière rouge au loin. Anne-Sophie marche. Elle se dit que si on le mettait en ligne avec d’autres, comme une ligne de suspects, elle ne le choisirait probablement pas. S’il y avait, mettons, cinq hommes en ligne et qu’elle se tenait de l’autre côté du miroir et qu’elle pouvait les voir mais pas eux. Cinq hommes debout bien droit, gênés et inconfortables, se dandinant d’un pied à l’autre. Elle ne le choisirait pas, elle tenterait plutôt de trouver le plus gentil, plus gentil que lui.

Et elle marche.

Mais comment le différencier? Comment savoir lequel serait du genre à marcher toujours sur le bord du trottoir, comme si elle était la chose la plus précieuse et qu’elle avait besoin de protection? Si elle pouvait s’attendre à s’éveiller tous les matins avec la bonne odeur du café qui serait déjà préparé? Si elle n’avait jamais plus à cirer ses chaussures elle-même? Ne serait-ce pas l’idéal si au lieu de longues règles qui indiquent leur taille, on appuyait ces hommes sur une sorte de charte qui mesurerait leur gentillesse?

Anne-Sophie marche toujours.

Anne-Sophie est presqu’à l’intersection maintenant et la lumière ne veut toujours pas tourner au vert. Je peux y arriver, je peux le faire, pense-t-elle, et elle s’arrête. Reste plantée debout au milieu du trottoir comme une tarte.

Elle attend.


La deuxième affiche

La première affiche dit “Si vous viviez ici…” et elle est campée devant un de ces blocs appartements qui rappellent à Léopold les jeux de briques de construction de son enfance. Carrés, rectangles, des fenêtres et des portes, jamais assez de portes. Rien de bien compliqué, pas comme les jeux d’aujourd’hui. Les blocs ne sont ni vieux, ni récents. Rien que des blocs appartements plantés là. Toutes les fois qu’il est passé par là de retour de son travail vers sa maison sur le lac, toutes ces fins de journée, il n’a jamais vu quelqu’un entrer ou sortir de ces blocs, quelqu’un qu’il connaissait bien. Trois ans qu’il effectue ce trajet. Trois ans qu’il se réveille le matin au son des oiseaux, de l’eau, dans son morceau de nature à lui.

Sa maison a trois chambres mais il n’ouvre guère qu’une porte. S’il avait eu des enfants, ils auraient pu prendre ces chambres. Mais elle n’est pas restée assez longtemps pour cela.

Il avait remarqué qu’une fenêtre d’un de ces blocs avait de vrais rideaux. À niveau de voiture, la plupart étaient drapées de n’importe quoi, des vieux draps pour séparer les occupants du monde extérieur, le trafic qui passe toujours. Plus haut, un drapeau qui sort à moitié par la fenêtre ouverte et laisse passer la lumière de l’appartement. Léopold a déjà rencontré le gars qui habite là, à tout le moins quelqu’un exactement comme lui, lui-même – va savoir. À d’autres fenêtres, ici et là, sont installés des mini-stores bon marché en PVC – de ceux qui répandent un poison dans l’atmosphère lentement mais sûrement comme dans un lent cauchemar.

Léopold ne sait pas où elle habite maintenant. Elle habitait un bloc appartement le long de l’autoroute mais elle a déménagé depuis parce que cela la troublait de savoir que sa voiture passait tout près matin et soir. Et c’est là qu’ils s’étaient connus. Elle le lui a écrit. Elle disait le faire pour fermer les livres pour toujours. Léopold n’y comprenait rien. Il n’est jamais descendu de voiture. Jamais même ralenti. Jamais cherché désespérément derrière laquelle de ces fenêtres elle se trouvait. Il espère qu’elle a trouvé quelqu’un de bien. De mieux que lui. Quelque part de mieux que dans ces horribles blocs appartements.

Pas tellement plus loin, après le premier bloc, il y en a un deuxième, en tout points semblable au premier. Il y a également une affiche campée devant, semblable à la première, mais celle-ci dit : “…au moins vous seriez à la maison déjà.”


Sous le signe de Mercure

Lorsqu’Annie se lève le matin, elle ne regarde pas son horoscope. Un petit pipi matinal. Elle se lave les mains, le visage, brosse ses dents et ne regarde toujours pas son horoscope. Elle brosse longuement sa chevelure en broussaille, son regard qui passe carrément à travers de son image dans le miroir. Elle ne regarde toujours pas son horoscope. Elle se prépare un pot de café et pendant que le café s’écoule, bloup, bloup, bloup, elle capitule et ramasse le journal sur le palier et le tourne à l’envers. Pas aujourd’hui, affirme son horoscope. En pas tellement de mots, pas plus qu’il n’en faut, mais c’est ce que ça dit. Vous ne trouverez pas votre âme sœur aujourd’hui. Ça parle aussi d’immobilier, quelque chose à propos de patience et de Mercure. Comme si Annie avait quoi que ce soit à foutre de l’immobilier, ou de Mercure.

Le café est amer. Elle ne peut même plus se rappeler de la dernière fois où son café avait été buvable, avait goûté aussi bon que la publicité le promettait. Elle se dit que ce doit être la faute de ce café si elle se sentait plutôt à pic et déprimée ce matin, qui lui donnait cette bête certitude que si elle ouvrait la bouche pour parler ce ne serait que pour écouter son propre écho ennuyant. Le café n’avait jamais plus été pareil depuis qu’elle avait cessé de fumer. Elle ne pouvait plus se rappeler pourquoi elle avait commencé à fumer dans un premier temps. Quelque chose à voir avec l’idée d’avoir l’air plus âgée, plus mature, une idée qu’elle trouvait complètement ridicule maintenant. Elle ne se rappelait plus d’une seule journée maintenant où elle n’avait pas fait d’effort pour paraître plus jeune au contraire. Elle se demande s’il y a eu une période tampon entre les deux, un moment béni où elle n’avait été ni trop jeune ni trop vieille, juste parfaite. Juste parfaite mais elle l’a complètement loupé.

Annie relit et croit que immobilier veut dire maison, que maison veut dire famille et que la patience est une vertu et la vertu sera récompensée et que si aujourd’hui n’est pas le bon jour, alors ce jour viendra tôt ou tard.

Comme si Mercure pouvait subitement se rendre visible à ses yeux dans la lumière grisâtre de ses tristes matins.


Inséparable perdu.

L’affiche était brochée au poteau de bois, les languettes de papier découpées abandonnées aux quatre vents, elle était assez racornie pour qu’on croit qu’elle était brochée là depuis des lunes. Mais Léon passe devant ce poteau deux fois par jour, tous les jours pour se rendre au supermarché de quartier et il ne se rappelle pas avoir vu l’affichette avant. Inséparable perdu, y lit-on en gros. En plus petit et entre parenthèses le mot oiseau, SVP appelez, au bas du message. Sur chaque languette détachable, un numéro de téléphone.

Léon repense à l’affiche tout le long de son trajet. Il se demande bien à quoi peut ressembler un inséparable et si ce ne serait pas une sorte de cygne, trompette? Siffleur ou chanteur? Il se promet de se rappeler de la question et de vérifier à la maison à son retour. Il s’imagine pouvoir, s’il connaissait son nom, son chant, appeler l’oiseau de la bouche ou de l’appeau, comme dans la vieille chanson de Noël. Il suppose que l’affiche a été placée là pour les passants comme lui, sollicitant leur aide et il aurait été éminemment plus facile d’appeler l’oiseau que d’attendre de l’apercevoir, l’affiche ne pourrait pas avoir été placée là à l’intention de l’inséparable qui ne se serait jamais séparé, c’est dans sa nature de rester avec un autre inséparable, toujours, sinon à quoi bon l’appeler un inséparable. Ou alors on tremperait dans la métaphore jusqu’au cou, pensait Léon, et cela faisait des années qu’il ne s’était demandé si oui ou non on pouvait interpréter ce genre de choses de façon métaphorique. Il cogitait là-dessus en poursuivant sa route.

Et dans toute cette réflexion, son propre mouvement dans l’espace et dans le temps, l’esprit occupé ailleurs, Léon n’avait pas pensé une seule fois à Élise, à lui qui l’avait abandonnée là, avec son petit bagage, à travers tous ces vieux et toutes ces vieilles qui sentent drôle et qui ne sourient jamais, elle toute jeune et pourtant si près de sa fin. Pas une seule fois pensé, dans cette distraction inopinée, à ces douze jours et ces onze nuits passés depuis qu’elle n’était plus là et comment à chaque nouveau matin, au réveil, il se retrouvait immobile exactement dans la même position que la veille, ses yeux toujours fermés sans avoir dormi ou si peu, épiant chaque son et chaque mouvement dans la chambre ou ailleurs dans la maison, quoi que ce soit qui aurait pu lui dire qu’il n’avait que rêvé ces choses horribles et qu’il pouvait maintenant rouvrir les yeux en toute confiance.


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La théorie des olives

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous.

Une bancale passerelle de fortune suspendue dans le vide entre la rambarde du balcon et le toit, un sous-tapis de caoutchouc vert sur le fin gravier du toit d’un hangar, lorsque la bouteille de Chianti avait un cul de paille et qu’un stylo-bille qui défonce le liège laissait couler un mince filet de rouge à la fois – où est encore passé le foutu tire-bouchon? Les ongles d’orteil rouges d’Adéline, un poil unique, frisé, noir et têtu qui revient toujours pousser dans la vallée entre ses seins et tout le monde qui ferme sa gueule en rigolant en-dedans de lui et comment, quand personne ne regarde par là, ses doigts fouineurs qui abusent de l’ampleur de mon bermuda pour venir me surprendre, pincer délicatement par là en s’espouffant de bonheur espiègle devant mon sursaut de panique, le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka, croquer le dernier dur de la croûte d’un pain de fesse et les cuisiniers blancs sales, grecs et gras accotés sur le conteneur à vidanges en bas dans la cour arrière du très chic Miss Masson qui épiaient sournoisement avec la hâte de voir se lever une des filles en maillot, la brune Adéline ou les grandes jambes sculpturales de la belle Iseult, la blonde de son Tristan fou d’amour incapable de la lâcher deux minutes, le téton bien rond de miss Saint-François-Solano, éternelle solitaire malgré un charme fou. Comme ça que je préfère me rappeler ces choses, quand James Taylor venait nous chanter qu’Adéline était mon amie à moi, Iseult à son Tristan à elle, que les jours d’été étaient un paradis langoureux l’un après l’autre, les dimanches bénis, que d’autres en goguette ou René qui débarquait avec sa jupe trois-quart et son trois-quart de poudre et trois-quatre melons d’eau frais. Génius qui arrivait toujours le dernier quand tout le monde planait le soir en improvisant des spectacles d’ombres chinoises à la chandelle sur les murs de la shed en faisant semblant de savoir chanter. Adéline qui racontait la main coincée dans le bocal, à qui voulait l’entendre, sa théorie qui disait que si une personne dans un couple adorait les olives et que l’autre les détestait, ils seraient ensemble pour la vie. Et sa paranoïa et son vertige exacerbés par trop de marocain vert et de chianti, au moment de quitter le toit, mon frère le costaud qui devait la prendre à bras-le-corps pour lui faire passer la passerelle bancale de force pendant que ses bras et ses jambes gesticulaient en proie à des spasmes de terreur et la douleur des coups de soleil qui n’arrangeait rien.

Et l’été qui finit toujours par rafraîchir ses nuits. Génius parti militer à gauche de quelque part, mon frère en galère ailleurs, les copains chacun à leurs affaires estudiantines. Et lorsque survint la craque dans la tête de mon plus que brillant ami Tristan qui a été conduit dans une triste unité où des puces implantées dans la télé noir et blanc, même fermée, parlaient à celles dissimulées par la CIA dans ses lunettes pour annoncer directement à ses neurones que les chinois débarquaient mardi matin prochain avant 5h30, pour sauver du traffic. Et sa belle Iseult désemparée et à bout de ressources, incapable de se payer le divorce, qui faisait son barreau par correspondance pour le plaider elle-même. Très chère Iseult, aujourd’hui maître Iseult. Le prince Albert, lui, disparu pour toujours, angoissé d’avoir engrossé une pauvre fille. Et comment on déclarait tout de même unilatéralement comment la vie était belle et le ciel si bleu dans ces étés-là et comment il s’était fait si effrayant avant de s’écraser sur ma tête un bon soir sans prévenir.

Moi, pauvre con qui par malheur adorais les olives, autant que la belle Adéline partie choisir les siennes directement parmi les olivieraies d’Italie avec un beau gosse anglais


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Leic

Un secret joyeux qui marchait

à travers le tracé sinueux

de parades égarées

des piqûres d’épingles

dans un drap comme un ciel

trop lourd sur nos têtes

nos respirs entêtés

lorsque tout au-dessus

s’allongeait sur nous

couvrait nos yeux

nos nez, nos bouches

comme un oreiller poussé là

étouffés dans les fibres

ou était-ce l’oxygène

qui se faisait inutile

l’ordinaire bien futile

et nos ongles endoloris

qui grattaient les murs

comme des enterrés vivants

comme nous avons bien suffoqué

tapis dans nos chevelures infinies.

Un lit si pauvre et petit

peuplé de nos insouciances

entre les strates naissantes

dans une empilade insensée

de rêves fous et de draps doux

pleins à ras cœurs

de montagnes à gravir

de rivières à remplir

de bateaux à construire

d’enfants qui se baignent

de cœurs qui saignent

de la vie qui ne battra plus.

Lentement comme l’ennui

un puits s’emplit sur elle

elle attend que je tombe encore

et toujours pour elle

je m’agrippe à son corps

elle se pend à ma bouche

son cri à mon oreille

qui écoute les sappements

des baisers bien timides

qui jalousement rapinent

ce qui peut rester de goût

sur nos lèvres asséchées.

Des esprits au seuil des portes

baluchons campés sur l’épaule

crient à l’abri! à l’abri! à l’abri!

et la faucheuse se trouve drôle

mes yeux qui roulent vers l’arrière

je vois blanc et je dis noir

je mords dans sa poussière

et je tombe et je tombe et je tombe

dans un grand ciel à l’envers.


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Des choses, parfois.

Parfois, on fait des choses. Comme si on écoutait une petite voix mais une petite voix complètement silencieuse et nous devons inventer nous-même les mots à sa place. Parfois des mots de vengeance ou de tristesse, d’orgueil ou de désespoir. Comme si un drôle de démon bas sur pattes nous picochait le derrière avec une fourche en murmurant –“Vas-y, Léon, vas-y donc, gâte-toi.” Ou un petit enfant enfoui en nous qui désire ardemment devenir un homme et qui écoute les provocations qu’on lui scande –“T’es pas game, Léon, t’as trop peur, t’es pas game.” Nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses.

Cet automne-là, j’ai eu dix-sept ans et j’avais cru les belles paroles d’une fille qui disait fort probablement m’aimer. Moi, je l’aimais en tous cas. Nos corps, eux, se sont aimés en masse, fort probablement davantage que nos coeurs. Une passion charnelle épormyable, inconfulgurable. Après un été chaud comme il ne s’en fait guère qu’à ces âges-là, il finit toujours par tomber sur les amants brûlés une pluie froide d’octobre. De beaucoup baiser à fort probablement m’aimer, elle était passée à fort probablement autre chose.

Raide comme ça.

Le temps que je récupère quelques effets chez elle, il me semble être revenu assez rapidement à une routine de vie animée par davantage de résilience que d’entrain. Pas de là à arrêter de me laver ou de manger, ni de réécrire L’Assommoir; je faisais mes journées au collège comme si de rien n’était et le soir je tentais d’éviter de fréquenter les bars où je risquerais de tomber sur elle, sur les copains aussi malheureusement. Je m’étais en quelque sorte tassé d’elle. À pied de chez moi, fort commodément, le destin en profitait pour me raconter encore une de ses blagues idiotes, je m’étais un soir barré les pieds dans un bar qui s’appelait fort à propos, la Tasserie. Et j’y revenais occasionnellement, me tasser par là.

La Tasserie était une des premières brasseries nées après la loi qui interdisait maintenant aux taverniers de Montréal de refuser l’accès aux femmes. Mais à vue de nez, ça ressemblait toujours à une bonne vieille taverne. Au menu, les œufs et les langues de porc dans le vinaigre, leur traditionnel accompagnement, le biscuit soda en cello de quatre et de la bière, beaucoup de bière, à même la bouteille, au verre, à la chope, au pichet, beau, bon, pas cher. Et un peu de vin, pour les femmes en général. D’habitude, une quinzaine d’hommes tranquilles qui se mêlaient respectueusement de leurs affaires chacun à distance, peaufinant patiemment leurs cirrhoses, parfois une table de deux ou de trois hommes ici et là, c’est pas mal ce qui peuplait l’endroit. Ceux d’entre eux qui avaient encore un emploi arrivaient vers l’heure du souper un sac brun à la main qui dégageait l’excitante odeur des frites grasses et du hot dog moutarde-oignons, on leur permettait d’entrer de la bouffe venue d’ailleurs. Derrière le bar un petit monsieur propret dans sa chemise blanche avec les manches retenues par de discrets brassards élastiques noirs et sa boucle noire elle aussi qu’il replaçait toujours comme pris d’un toc. L’homme s’appelait fort probablement Jean-Guy ou Gérald. À l’autre bout du bar, derrière une plaque de verre trempé, se tenait un ours noir que le propriétaire avait fièrement abattu et fait professionnellement empailler. Un faux arbre à ses côtés, un paysage boréal peint sur le mur noir derrière lui et qui se prolongeait sur le plancher sous la bête. On pouvait y voir en avant-plan une vallée tapissée de mousses et un ruisseau en méandres qui coulait vers nous, venu des montagnes esquissées à la va-vite au fond de la scène. L’ours, les pieds sur le ruisseau davantage que dans le ruisseau, se tenait en position d’attaque, les griffes bien sorties et ses mâchoires grandes ouvertes qui mettaient bien en évidence deux rangées de dents pointues et jaunies. Une ampoule unique et faiblotte disposée au-dessus de la scène projetait l’ombre du terrible animal directement sur le décor peint en créant une déconcertante perspective.

Il y avait très rarement présence féminine à la Tasserie à l’exception de quelques tendres épouses qui venaient y réclamer l’un ou l’autre des réguliers comme on reprend ses guenilles à la blanchisserie. Elles se tenaient dans le cadre de porte silencieusement comme si elles ignoraient la nouvelle loi, les cheveux ébouriffés, de longs paletots d’hiver sous lesquels se laissait sournoisement apercevoir le bas de leurs vêtements de nuit. Leurs visages vieillis et marqués par l’abdication face au lot de leur sort insignifiant, elles attendaient que le mari finisse la bière déjà commandée, se lève maladroitement de sa chaise et ramasse en balayant d’une main dans l’autre sa petite monnaie restée étendue sur la table.

La plupart du temps, je restais discrètement assis au bout du bar, seul, écoutant Réal Giguère à la télé ou peu importe ce qui jouait ou j’observais longuement le pauvre ours dans sa mise en scène grotesque qui cachait très mal le cruel destin de la bête. On laissait boire les mineurs dans ces années-là, surtout ceux près de l’âge légal et les plus tranquilles, ceux qui compensaient en généreux pourboires.

Mais ce soir-là, celui dont je vais vous parler, je jouais une partie de billard avec un vendeur d’habits d’une mercerie semi-chic de la rue Masson qui venait prendre ici tous ses repas qu’il mangeait seul avec lui-même. Il n’y avait qu’une seule table de billard, une surface élimée et déchirée par endroits, picotée de plusieurs brûlures de cigarettes. Les queues croches donnaient aux coups les plus directs les allures de grands coups de maître. Nous ne jouions pas pour de l’argent ni rien, juste pour passer le temps. C’était la fin d’un mois de novembre particulièrement glacial et la pluie qui prenait des airs de verglas par moments déposait un lustre brillant sur les voitures, l’asphalte et le parc Pélican de l’autre côté de la rue. La Tasserie était presque déserte vu le climat et le chèque de bien-être social qui se faisait attendre comme à toutes les fins de mois. Il se faisait tard et je me demandais si je n’allais pas rentrer mais la perspective d’affronter la pluie me ramenait jouer une dernière partie avec le vendeur d’habits. Mon partenaire s’est fatigué avant moi et s’est excusé.

J’avais honnêtement songé à partir lorsque la grande porte vitrée s’est ouverte devant une femme qui entrait, seule. Elle ne portait pas d’imperméable ni de parapluie et lorsque la porte s’est refermée derrière elle, elle s’est secouée de la tête aux pieds comme un chien qui sort de l’eau. De minuscules cristaux de glace s’étaient fixés à sa longue chevelure brune et même dans l’éclairage blafard de la brasserie, ils brillaient comme une constellation d’étoiles. Elle est restée un moment debout près de la porte promenant son regard comme si elle cherchait une personne en particulier. Son regard est tout juste passé sous le mien et sous tous les autres aussi. Quand elle en a eu fini, elle s’est dirigée directement au bar. Elle portait des bottes avec de hauts talons et son pas n’était pas des plus assuré.

Un homme assis plus loin au bar observait la femme, puis il m’a regardé. Il m’a fait un petit sourire condescendant en agitant pas très subtilement la tête vers la femme. Puis, l’homme est allé se choisir une place plus loin parmi toutes les tables vides. J’ai repris ma place au bar et je me suis commandé une flûte de bière. La femme était à quelques tabourets du mien, personne d’autre que nous au bar. Elle agitait son vin blanc avec les longs ongles rouges de ses doigts plongés directement dans le vin. Puis elle se léchait les doigts un à un. J’essayais de voir son visage mais sa longue chevelure brune m’obstruait la vue. Après un moment, elle a passé une longue mèche derrière son oreille et s’est retournée dans ma direction; son regard est passé tout droit devant moi, c’est sur l’ours qu’elle jetait son oeil. Puis elle s’est levée et elle a marché jusqu’à moi et elle est restée plantée debout tout près, dans mon dos.

–“Tout un animal,” dit-elle, “je me demande qu’est-ce qu’il a pu se dire quand la balle a percé son coeur.”

Parfois, on fait des choses. Parfois, on dit des choses.

–“Probablement Oh shit!” que je lui ai répondu sans me retourner. Je l’ai entendue rire alors je l’ai invitée à s’assoir et elle l’a fait.

–“P’tite vie en hostie,” qu’elle m’a dit, “une bête forte de même enfermée ici pour toujours à se faire dévisager par une bande de soulons.”

–“Et de soulones,” que j’ai rajouté sans y penser, pas du tout convaincu d’avoir dit quelque chose de sensé dans les circonstances. La peur qu’elle tourne les talons m’a pris momentanément mais elle a acquiescé du visage.

–“De rares soulones aussi, d’après ce que je peux voir ici,” avait-elle rajouté en me regardant et pour un bref instant j’ai pu voir qu’il devait bien y avoir eu un temps où elle était une très jolie jeune fille mais elle portait ce soir beaucoup trop de fond de teint qui prenait en pain par endroits, un mascara qui avait quelque peu coulé sous la pluie. Elle était chaudasse mais pas assez pour empâter son langage, juste un tout petit brin que je m’en aperçoive. Sur l’annulaire de sa main gauche, une alliance dorée.

–“Il est où ton mari,” que je lui ai demandé en pointant la bague.

–“Il enterre sa mère à Matane,” qu’elle répond sans sembler affectée le moindrement.

–“Elle était morte, j’espère?” que j’ai répliqué osant faire une blague idiote.

Elle a ri de bon coeur. C’était un peu étrange mais pour un moment je l’ai trouvée belle.

–“Pourquoi tu n’es pas avec lui?”

–“Parce que je l’haïssais la bonne femme.” Elle souriait toujours et lorsque Jean-Guy est passé par là, je lui ai demandé de rafraîchir nos drinks.

Ça n’a pas été très long, à l’âge que j’avais, à boire comme on buvait. Première chose qu’on a su, on cherchait son auto dans le stationnement du Distribution aux Consommateurs. Comme dans un rêve étrange, c’est moi qui conduisais sa voiture sur Iberville vers le sud en me demandant stupidement si j’avais mon permis de conduire, je n’en avais pas de permis, pas d’interdits non plus, faut croire. On s’est engagés dans le tunnel de la mort. Ensuite, on a traversé un quartier plutôt glauque plein d’usines désaffectées et de blocs-appartements crottés. Je n’avais plus aucune idée où nous étions. Elle m’a dit qu’elle saurait lorsque nous serions près de sa rue mais il m’a semblé avoir conduit cette voiture toute la nuit. Sur l’autre siège, elle roulait des épaules et des fesses constamment comme si, même assise, elle ne tenait plus debout. Ses yeux étaient fermés dur mais jamais sa main n’arrêtait de monter et de descendre le long de ma cuisse.

–“On es-tu arrivés, là, ciboire?”

–“Tu me demandes ça à moi?”

Elle a alors ouvert les deux yeux. –“La prochaine, ralentis,” dit-elle.

On a tourné à la suivante et je roulais au ralenti en obéissant à ses instructions. Il y avait bien une mince couche de glace partout et je venais tout juste de le réaliser en tournant péniblement le coin. Finalement, j’ai garé la voiture sous ses ordres. Sa maison ressemblait à toutes les autres maisons du pâté, pourtant pas si vieille mais négligée. Un petit édifice à deux étages d’où la peinture craquelée des moulures roulait comme des aiguisures de crayon de bois. J’ai fermé les phares, éteint le moteur.

–“Tada!!!” dit-elle, “c’t’icitte!” Puis elle s’est hissé le corps par-dessus la console et m’a embrassé furieusement, poussant tellement fort sur ma bouche que ma tête au complet est allée se coincer contre la vitre côté chauffeur. Elle goûtait comme un fruit un peu trop mûr, un petit goût de pas frais et de vin tourné lorsqu’elle agitait sa langue dans ma bouche. Je pensais à l’autre, dans quel bar pouvait-elle se trouver à cette heure-ci, son odeur de jeune fille bien, la chaleur de son lit, qui y avait-elle ramené depuis moi et toute cette sorte de choses.

Elle s’est finalement redressée dans son siège et elle a repris son souffle en prenant un long et profond respir. Sous l’éclairage du réverbère, pas de manteau et la chemise maintenant ouverte sur une poitrine généreuse, de belles et longues jambes, somme toute un corps encore bien désirable, je me suis dit pourquoi pas.

Parfois, on entend des voix. Parfois inaudibles, parfois criardes et vindicatives, des voix qui viennent de plus loin, de plus bas, de la queue souvent. Et alors parfois on fait des choses.

Devant nous, dans une fenêtre en baie, j’ai cru voir le rideau s’entrouvrir légèrement et il y avait à l’intérieur une petite fille qui nous observait.

–“C’est chez vous, ça, c’est qui la petite fille?” que je lui ai demandé en pointant vers la baie vitrée.

–“C’est ma fille,” a-t-elle simplement répondu, “elle devrait être au lit depuis longtemps à cette heure-ci.”

–“Qui la garde?”

La femme s’est tournée vers moi ébaubie. –“Elle devrait être couchée depuis longtemps, la petite maudite,” dit-elle un peu énervée, “elle se garde toute seule.”

Je ne suis jamais retourné à la Tasserie. Tout ceci est tellement loin derrière. Je n’habite même plus cette ville-là, je n’y repense même pas tant que ça, même si j’y ai vécu plus de trente ans. Et j’ai été longtemps à m’en tenir au cannabis, sans boire de bière, complètement écoeuré de l’alcool. J’ai eu une famille à moi, des beaux petits garçons qui voyaient en moi un superhéros et une femme aimante qui voyait en moi tout l’or du monde. Le soir après leur avoir raconté une histoire et les avoir bordés, j’attendais près de la porte de leur chambre pour une minute ou deux en cas qu’ils m’appellent, que je les entende bien, que je sois là pour eux. Tous les jours, je rentrais directement du travail à la maison près d’eux et plusieurs disaient alors de moi que j’étais un homme bien. Et c’est probablement à cause de toutes ces choses qu’il m’est plus que pénible d’imaginer que c’était bien moi ce jeune homme. Celui qui est descendu bien calmement de voiture et qui est resté debout, stoïque, à écouter cette femme engueuler sa petite fille à partir du trottoir. Ce jeune homme qui est monté avec une femme, entré dans sa maison, regardé la femme tirer sa fille par l’ourlet de sa chemise de nuit pour conduire la fillette tremblante et pleurnichante jusqu’à sa chambrette. J’essaie de m’imaginer comment cette petite fille me voyait, la silhouette inquiétante d’un inconnu dans le corridor, un étranger dans sa maison, et je repense à la tache énorme que j’ai laissée sur ma conscience ce soir-là. Difficile pour moi de revoir ce jeune homme que j’étais, ce jeune homme qui est resté avec cette femme pour la nuit et qui est reparti à l’aube bleue sans dire un traître mot à ce grand corps nu et endormi que seul un ronflement puissant laissait deviner qu’elle était toujours vivante.

Parfois, on fait des choses et nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses. On fait tellement de choses. Et parmi ces choses, il y en aura toujours qui seront profondément gravées dans le grand livre du mal. Triste et bien difficile pour moi de revoir l’image de ce jeune homme que j’ai été cette nuit-là mais tout cela n’arrangera rien. C’est ma croix maintenant. Je ne parle même pas de regrets, de toutes ces choses que l’on fait et qu’on préférerait de loin oublier complètement; non, je parle ici de se détester soi-même, se répugner. Je me rappelle très peu de cette femme, le moins possible, cette femme qui s’était déniché un jeune homme et lui avait offert toute une rincée pour une nuit. Lorsque son image me revient par bribes, son goût de fruit passé date me prend à la gorge et je voudrais lobotomiser la partie de mon cerveau où elle et son image vivent toujours à travers ces sensations nauséeuses. Mais, rien à faire, je me rappelle d’elle. Comme une punition. Je me rappelle lorsqu’elle avait crié après sa petite fille, elle avait gueulé son nom. Elle l’appelait Ninon. Ninon, ma p’tite tabarnak.

Mais encore, jamais de ma vie, même si je vivais cent ans, même si je buvais tout le porto du monde, même si on me crevait les deux yeux ou qu’on m’amputait la cervelle, jamais je ne pourrai oublier cette image, une nuit dans une lumière jaunâtre, derrière une craque dans le rideau d’une baie vitrée, le visage déconstruit et le regard effrayé d’une pauvre petite fille.

Jamais.

Parfois, on fait des choses.

Des choses qui restent pris là.


Flying Bum

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