Vendredi de rire

Petit tutti frutti tout petit tout petit

Le clown en en-tête est une photographie originale de Pavel Krivtsov (a sad holiday new year in a psychiatric hospital). J’avoue qu’elle n’est pas drôle.

Marina, aqua Marina!

J’en ai déjà eu une pareille. Pareille pareille.

26867124201_678b2d6cd5_b

Même couleur, toute. Une fois le radiateur a sauté sur Bellechasse et j’ai été obligé d’arrêter en face de la polyvalente Père-Marquette et naturellement tous les ados en récré se payaient ma gueule. Je leur ai dit qu’elle s’ennuyait de son Angleterre natale et qu’elle se faisait une petite brume londonienne nostalgique tout simplement, le temps que je grille une clope. P’tits morveux.  Je vous raconte cela maintenant parce que dans ce temps-là, Facebook n’existait pas. Vous l’auriez jamais su.

Je n’ai jamais rasé votre femme

callen-superman-antics-01-562x820

J’ai toujours adoré les pastiches, ma belle-mère en portait des sublimes comme Jinny  mon fantasme adolescent sans nombril. (On lui dissimulait avec de la putty et du maquillage pour ne pas trop exciter les petits garçons. Ce fut, croyez-moi, peine perdue).

Si vous voulez voir d’autres pastiches de votre super-héros sous la plume de Kerry Allen, il y en a plein ici: Super Antics by Kerry Allen

Nostalgie quand tu nous tiens

(lâche-nous pas trop vite, avertis)

MissLSD

Je me souviens comme si c’était hier, hier je n’avais rien à faire. Une longue marche sur une plage sauvage et déserte des Seychelles, main dans la main avec une femme merveilleuse et presque nue, à l’heure bleue du petit matin qui laisse naître les rêves les plus fous malade-mental. Les papillons dans le ventre, les Sweet Caporal qui retroussent du Speedo. Nous avons tant et tant marché au soleil levant sur un sable blanc de plus en plus chaud jusqu’à ce que les pieds me brûlent, l’acide redescende et que je réalise que je traînais un mannequin volé, en plein jour au gros soleil dans le parking en asphalte d’un Zeller’s.

Bien loin tout ça. Aujourd’hui le LSD ne m’est plus d’aucune utilité. Je n’ai qu’à me lever un peu vite et je vois des mouches en masse.

Je l’avais dit. Tout petit tout petit.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Un jour l’asile

Aller-simple pour nulle part où aller

Laissez-passer gravé sur un trésor oublié,

Poches bombées de cailloux jalousement choisis

Carnets de mots doux mon enfance fossilisée

À la barre des mes jours impunis

 

Ténu baluchon d’un ciel court et avare

Un lit défait mer calme en une piaule perdue

De mille automnes au coeur suspendus

De mes mains ballotantes sur un quai de gare

Adieux tremblants spasmes sans muscles ni corps

 

Ma piste défoncée dans le dense tissage des aulnes

La palme écrasante de mes pieds nus la verte mousse violée

Dans l’orée sublime par-devant si le temps attendait arrêté

Agitant ses pieds de grue sous un ardent soleil jaune

Sans cri sans douleur à la danse de ton corps retrouvée

 

Mais un octobre trop pressé saute en fou sur l’hiver

Deux lièvres encore gris d’effroi sur la blancheur précipités

Un vent fou court s’empaler aux branches dénudées

Vole et virevolte mon corps déporté éphémère

Tes tristes poussières éparpillées souffle au diable vert

 

Je sème à tout ce vent fou mes beaux cailloux chamoirés

Débusquant gélinotte et hibou qui emportent à grandes becquées

Nos mémoires nos amours le chemin du retour

Je marche à la poste restante des meilleurs jours

Déposer la paire d’elle qui poussait à mes pieds

 

Sur mes genoux à la douane ultime revendiquent

Mes pieds meurtris la grâce le repos l’asile poétique.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Un l’d’jieuvre, un argnal, un pacte.

Bien peu de créatures ne sont aussi mal situées dans la chaîne alimentaire que le pauvre lièvre. À peu près tout carnivore qui se déplace à deux ou à quatre pattes dans nos forêts s’en régalera, sans compter quelques très grands oiseaux de temps en temps. Si je m’amuse à faire un LaFontaine de moi et considérant le régime de l’orignal, essentiellement végétarien, je pourrais vous raconter la fable du pacte entre le lièvre et l’orignal. J’y reviendrai.

Aujourd’hui le mot à la mode est le pacte. Quelque quatre-cent artistes québécois nous invitaient à signer le “Pacte pour la transition”, grandes manoeuvres des temps nouveaux qui appelle déjà de son appellation dilluée un acte tout sauf guerrier, une “transition”. Il me vient des odeurs de comités ad hoc chargés d’étudier la question et de faire rapport. Et dans le détail cela consiste essentiellement à faire d’abord son mea culpa par rapport à nos comportements privés en matière d’écologie. Ensuite exprimer, de façon à peine plus compliquée qu’un bon vieux “like” de réseau so-so, nos espoirs collectifs d’un monde meilleur, une belle planète qu’on demandera au bon gouvernement de peinturer verte et bleue. Fuck.

Bébé-boumeur parano et fatigué, j’entends ad nauseam les accusations pointées directement au visage de notre génération, de ma génération, individu par individu, qu’on accuse d’avoir cochonné la place pour les générations futures. Re-fuck.

Allumez grandes vos lumières fluoro-compactes mes petits X, Y, Z, artistes et millénaires confondus. On ne peut jamais pactiser avec l’ennemi, le capital, la grande et magnanime industrie, bouffeurs de ressources affamés du fric à tout prix qui à eux seuls sont responsables à quatre-vingt-dix-neuf point plusieurs décimales pourcent du grand dégât. Avez-vous seulement déjà couru sur un désert de slam de mine à perte de vue à en perdre le souffle, de vos yeux vu une forêt pleumée sans arbres, enfants se dépêcher à se baigner dans la rivière l’Assomption entre un déversement de petits pois verts des aliments Carrière et un voyage de marde de la ville de Joliette, l’avez-vous déjà vu le tuyau d’où sortait toute la marde du monde? Les dompes à ciel ouvert comme des océans de vidange? Des dortoirs peuplés d’enfants difformes après Tchernobyl? À combien estimez-vous la part de votre paille en plastique dans l’ampleur du dégât? À combien devriez-vous vous mettre, combien de vies entières pour maganer la planète autant que les pesticides ne le réalisent en un seul épandage empoisonné sur de la nourriture qu’on nous destine?

Pour ceux de mon âge qui n’épandent rien et qui s’accommodent de ce que la nature offre comme verte couverture au sol parce qu’on puise l’eau qu’on boit sous nos pelouses, ce n’est pas de l’implication sociale, c’est juste logique. Qu’on réduise ce qui entre d’un bord pour réduire ce qui ressort de l’autre, simple mathématique. Composter pour jardiner, nul besoin d’une maîtrise en agronomie. Bien manger pour mieux vivre, ça dit ce que ça a à dire, mieux vivre. Pas besoin d’un bac en économie pour savoir que la nourriture la plus chère est celle qu’on gaspille. Et parlant de bac, beau geste que d’y placer tout ce qui est recyclable, bel acte de contrition quand on sait très bien que la plupart de son contenu ne sera pas recyclé parce que le recyclage de tel ou tel matériau n’est pas rentable ou qu’on ne trouve plus personne pour trier au salaire minimum et que toutes nos bonnes intentions ne font que se promener en camion-diésel d’une place à l’autre finalement.

Et l’écologie sociale, moi qui ne mange plus de chocolat Cadbury depuis qu’ils ont sauvagement déménagé l’usine de la rue Masson en Ontario en 76 pour faire un pied-de-nez à Lévesque et aux méchants séparatistes qui venaient de prendre le pouvoir, moi qui ne mange plus de farine Robin Hood depuis que des agents de sécurité ont abattu un travailleur dans le stationnement de la minoterie pour avoir tenté d’empêcher un scab de passer et la liste de mes entêtements serait longue. Je me force, j’achète local, provincial au pire, canadien en dernière instance, j’ai acheté six arpents de forêt que je laisse pousser tranquille, je paie les taxes, et au fond de moi j’achète mon pardon à l’atmosphère pour la voiture que je suis obligé d’utiliser encore. Mes arbres nettoient pour moi les émissions de Co2 de ma bagnole. J’admets totalement que mon petit système de purification home made est un luxe qui comporte ses limites à l’échelle planétaire.

Oui j’en conviens, chacun de nous doit se servir de sa tête pour autre chose que de promener sa tuque. Il faut connaître la portée de nos gestes et agir en conséquence. Se comporter en être civilisé et conséquent. Compenser pour l’inertie de nos compatriotes moins conscients, les éduquer patiemment sans leur crier à la gueule. De là à mettre le genou au sol, confesser nos gros péchés de négligence écologique personnelle en s’en excusant pieusement avec les beaux artistes de la tivi en espérant que le bon gouvernement fera pareil? Fuck. C’est l’ennemi qu’il faut regarder en pleine face, pas le bon gouvernement qui est essentiellement sa marionnette, l’affronter, lui dire haut et fort:  -Toé, mon hostie, t’as fini de faire ton ravage icitte.-

La subversion doit retrouver sa place, la lutte ses lettres de noblesse. Les sociologues évaluent qu’il suffit de 3.5% de la population engagée à fond dans une lutte déterminée pour virer la girouette du gouvernement de bord. Oui slaquer sur le pétrole, oui des chars électriques Manon, plein de chars électriques et des autobus gratis, du monde qui mange à sa faim, qui couche pas dehors, qui retrouve le bonheur de s’instruire, de lire, d’écrire, de chanter et de s’amuser entre eux autres sans être obligé de ramener un char de bébelles du Walmart ou du Costco qui vont finir dans le bac dans le temps de le dire.

Je l’ai signé pareil le fameux pacte, vieux réflexe hippie, mon côté rêveur, sans réfléchir. Mais hé, il n’est jamais trop tard pour mal faire.

J’ai un jour été invité à une noce Anishnabe en plein bois au nord du 50ème parallèle. Plein de volontaires avaient cuisiné des plats de toutes sortes et se tenaient fièrement debout derrière leurs mets à les servir. De grandes tables alignées où les convives étaient appelés à passer selon un ordre bien précis. Les ainés en premier qui avaient le privilège de ramasser les quelques babines d’orignal, puis en ordre de générations et de liens parenté avec les époux. À la fin de la file évidemment, je suivais mon frère qui vit toujours en Abitibi et qui connaissait la plupart de ces gens. Nous montions nos assiettes lorsque nous nous sommes arrêtés devant une superbe femme au moins octogénaire sinon plus. Elle avait préparé un ragoût de lièvre et d’orignal qui sentait divinement bon. Mon frère salua la dame et tout en jasant avec elle goûta au ragoût dont elle ne semblait pas peu fière. Un peu mal à l’aise, il lui mentionna que le ragoût (ce n’est pas pour chiâler) goûtait beaucoup plus l’orignal que le lièvre. La dame lui répondit calmement avec un petit sourire en coin. C’est la recette de mes ancêtres, de ma grand-mère et de ma mère avant moi et je respecte la recette à la lettre. Moitié lièvre, moitié orignal. J’y mets des patates, des oignons, des carottes, un lièvre et un orignal.

Nous tous qui sommes tellement mal placés dans la grande hiérarchie sauvage, on aura beau se nourrir des plus tendres pousses, de s’abreuver aux sources les plus claires, de respirer la divine phéromone des bois, de fondre nos graisses dans la joyeuse gambade forestière, d’aller chier directement dans la boîte à compost s’il le faut, nous ne serons toujours que le lièvre qui cherche à goûter plus fort que l’orignal. Va falloir être une christ de gang à prendre le ragoût d’assaut.

Et tenir tête.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

L’absente.

Un superbe texte qui effraie comme quand on surprend sa propre image le soir dans un miroir inattendu.

Lire dit-elle

images

Ne m’appelez pas

je n’ai pas de réponse aux pourquoi des saisons

les montres pendent à ma pensée perdue

et vous me dérangeriez tout au plus.

Je n’ai pas mis le pied dans le sabot du jour

je ne suis pas là où l’on me voit

à l’empreinte de mille directions

flottante au seuil des alentours

Ne m’appelez pas

je dors dans le pouls d’ une autre ville

dont les avenues me parcourent en espaces de silence

et la proximité reste le leurre de la distance

à ma voix suspendue

Ne m’appelez pas

Montrez-vous sage

Je suis simplement de passage

entre la réalité

le songe

et la page

Barbara Auzou.

Voir l’article original

Ô tempora, ô mores!

On dit toujours qu’où il y a des hommes, il y a de l’hommerie. Imaginez une contrée entière peuplée essentiellement d’hommes. Dans les tout débuts de la colonisation de l’Abitibi on dit qu’il y avait une femme vertueuse pour dix prostituées. Et aux quinze jours, les jours de paye, on devait importer des prostituées de Montréal pour contenir l’exultation. Il existait même une ville, Roc d’Or, dite Putainville où toutes les maison ou à peu près étaient des “lieux de débauche”.

Putainville

En image-titre : La rue principale de Roc d’Or, alias Putainville, dans les années 1930. Les jours de paie, des prostituées de Montréal arrivaient en train afin de prêter main forte à leurs collègues abitibiennes.

 

Quelquefois, les différents corps policiers unissaient leurs efforts pour faire des “clean-up” et les descentes donnaient lieu à des procès de groupe qu’on devait tenir ailleurs que dans les petits tribunaux si tribunal il y avait dans la ville.

Je suis tombé par hasard sur une vieille coupure de journal du Val d’Or News qui relate en détail un de ces procès pour lequel on a dû réquisitionner le théâtre Princess. Le Val d’Or News était publié en anglais. J’ai mis tous les efforts dans ma traduction pour conserver le style d’écriture saccadé des reporters, trouver des équivalences aux termes de l’époque. Notez le manque de rectitude du journalisme de ces années-là. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte qui m’a fait littéralement fait voyager dans le temps. On ne parle pas ici du far-west mais bien du far north-west. J’ai joint une copie numérique de l’article pour ceux qui aimeraient mieux le lire dans la langue de Shakespeare.

article

Jour de procès à Val d’Or

Le jeudi 5 décembre 1935, à travers une foule nombreuse et bigarrée, le Val d’Or News s’est rendu au théâtre Princess à Val d’Or pour une séance prévue à 2h. L’attraction principale n’étant pas “Boucles d’Or” mettant en vedette Shirley Temple mais bien les têtes frisées de différents prévenus accusés d’avoir enfreint le code moral ainsi que d’une bande de crânes chauves, de têtes grises et de têtes chaudes soupçonnées de complicité dans l’immoralité.

Shirley.jpg

Suite à un “clean-up” opéré à Val d’Or par la police provinciale assistée par la police locale, une quarantaine de mécréants seront présentés à la barre de justice. Le tribunal agira en ses pouvoirs, en toute conformité avec la loi. Des tables et des chaises avaient d’abord été placées sur la scène mais on les a plus tard déplacées au niveau du sol de façon à ce que la cour soit plus proche des prévenus. Le théâtre était complet, près de 400 personnes s’étaient déplacées. Les sièges des premiers rangs de l’allée centrale étaient réservés pour les accusés. Ceux-ci furent amenés. En conformité avec l’étiquette, les femmes furent placées les premières. Dans la seconde rangée on pouvait apercevoir Bill. Il semblait embarrassé. Était-ce parce qu’on l’avait placé au second rang? où était-ce parce qu’il devait comparaître sur un siège de théâtre alors que d’autres villes disposaient de véritables box d’accusés? Peu importe la raison, Bill frétillait, se tortillait sur place et son visage luisait dans toutes ses rougeurs.

Soudainement, une cruche noire qui devait contenir une bonne pinte s’est échappée de sa cachette dans la grande froque de Bill, s’est mise à rouler au sol dans un cliquetis incommodant pour se déplacer complètement hors de la portée de Bill. Avant qu’il n’ait pu s’élancer pour la récupérer, l’oreille vigilante d’un policier l’a fait se précipiter sur la cruche avant Bill. La cruche a été placée au pied de la scène derrière les magistrats bien à la vue de toute l’assistance.

La Madelon.jpg

La cour était déjà convoquée avec les magistrats Germain et Hewlett comme juges. La première manoeuvre fut un caucus autour de la table entre les policiers, les avocats, le procureur et le greffier; long démêlage de paperasses, concert d’éclaircissements de gorges.

Une après l’autre, sept filles se sont levées et ont plaidé coupable à l’accusation d’avoir dévié de l’étroit et droit chemin de la vertu. Un autre caucus s’ensuivit. Escortées par des policiers, les filles ont été conduites là où un médecin pouvait les examiner. Elles sont plus tard revenues avec l’air ragaillardi et heureuses. Même si leur moralité avait souffert, leur condition physique était convenable. On les a mises à l’amende, on les a exhortées et dûment mises en garde. Elles se sont retirées montrant des signes évidents de soulagement de n’avoir finalement pas connu pire comme destin.

Quatre hommes ont ensuite été appelés, deux têtes grises et deux jeunes frisés, tous accusés de s’être nourri du fruit défendu. Heureux de tourner dos à l’audience, les hommes arboraient des visages cramoisis. La cour fût brièvement ajournée. Les magistrats, les policiers, les avocats et le greffier s’engouffrèrent dans une petite pièce derrière la scène.

Quelqu’un jetait-il des regards discrets et envieux sur la cruche? Toujours est-il qu’on “l’ajourna” elle aussi la déplaçant bien à l’abri de l’assistance. La cour ne voulait pas exacerber l’état de besoins dans lequel sombraient les hommes à la seule vue d’une cruche. Vingt-cinq minutes plus tard, la cour revenait – mais pas la cruche – et la cause de Bill fût appelée. La police lui récita la mise en accusation en français. Son avocat a plaidé la clémence demandant l’indulgence pour son client prétextant que celui-ci avait été récemment mis à l’amende pour une autre offense et que sa fortune y était passée. Bill s’est avancé devant la cour et a demandé si dans une cour sous les auspices de sa majesté le roi d’Angleterre il lui serait possible d’entendre sa mise en accusation en anglais. Il craignait d’être accusé sous la foi de simples ouïe-dires et de commérages. Il demandait à la barre un policier avec qui il avait fait l’armée dans le passé pour dire à la cour tout le bien qu’il savait de lui. Le magistrat mit fin aux incessantes récriminations de Bill en lui rappelant qu’il avait plaidé coupable.

-Est-ce que votre cruche contenait de l’alcool?- demandait le juge. Ayant répondu de bonne foi, Bill n’a finalement reçu qu’une petite amende et un sermon.

-La prochaine fois, ni votre dossier de guerre, ni votre tête grise ou vos fréquentations ne vous épargneront un séjour derrière les barreaux, tant que je serai juge ici, je ferai mon boulot avec tout le zèle nécessaire.- dit le juge.

Bill, vous devriez être un politicien; trop tard pour élaborer là-dessus mais je me demande encore si la cruche vous a échappée ou si vous l’avez laissé tomber par exprès.– conclut-il.

Princess 1957

Le théâtre Princess en 1957.

Dix-sept autres garçons qui prétextaient n’avoir que profité de l’hospitalité et du gros poêle à bois de Bill par une glaciale nuit d’hiver tout en relaxant autour d’une partie de poker ont finalement eu à payer une amende et les frais pour s’être trouvé là où la vertu des jeunes filles avait connu sa perte.

Tout avait été dit. Tout le monde satisfait. Les magistrats heureux d’avoir accompli leur tâche avec justice et miséricorde en cette saison où la charité devait être offerte à tous les hommes de bonne volonté.

Les policiers le torse bombé de la fierté du devoir accompli et les poches débordantes du fruit des amendes perçues démontraient leur satisfaction d’avoir encore pu maintenir l’ordre.

Les accusés satisfaits de pouvoir demeurer à l’intérieur des limites de l’hospitalière ville de Val d’Or et la foule des bonnes gens satisfaits que pour une fois aucun prix d’entrée n’a été encaissé par le théâtre Princess pour un spectacle fort apprécié. Le public eût été davantage ravi que l’argent des amendes serve à construire l’école tant attendue pour bien éduquer les jeunes générations.

Là-dessus la cour a été ajournée.

Longue vie au Roi!

Traduction du Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Val d'Or 1936

Troisième avenue, Val d’Or en 1936

L’underground est mort, vive l’underground!

Pour ceux qui me connaissent bien, c’est devenu un lancinant running gag lorsqu’on parle de consommation de cannabis. J’affirme tout de go que je n’en ai fumé que deux fois dans toute ma vie. Puis je rajoute : quinze ans chaque fois.

Journée historique au Canada, le 17 octobre 2018, la vente et la consommation du cannabis sont maintenant légales tant soit-il qu’on assimile et qu’on respecte une bordélique série de réglementations fédérales, provinciales, municipales, syndicales, locales, régionales, cataméniales, bicipitales, bilatérales, cérébrospinales et abysalles. On jurerait que le père de la légalisation, fils du tristement célèbre rapatrieur de constitution qui n’appréciait guère les chiens chauds, en a fumé du bon en écrivant sa loi, pissant de joie entre deux Kit Kat en pensant à ceux qui auraient à l’administrer. Je le soupçonne d’avoir concocté sa loi uniquement pour s’affranchir lui-même de ses plaisirs coupables exception faite de l’idée d’enrichir la famille libérale soudainement éprise de vertes cultures et d’une soudaine averse de verts billets.

Je me rappelle de la lointaine époque où j’avais encore des genoux (pour marcher vers un Québec libre) et que je devais me lever la nuit pour pouvoir détester Trudeau le père suffisamment à mon goût, je ne fumerai certainement pas un gros spliff à la gloire de son fils. Après que le père ait à toutes fins pratiques enterré le Québec libre, son fils prodigue et innocent (innocent dans la définition de ma tante Colombe) vient d’envahir et de brûler toutes les terres du pays aujourd’hui imaginaire qu’ont habité tous les vieux hippies et les grisonnants freaks de mon âge : l’underground.

Sera-t-il toujours aussi jouissif pour les jeunes générations montantes de fumer l’herbe enivrante dès lors qu’elle n’est plus qu’un objet de consommation taxé comme tous les autres sous le contrôle du “pouvoir” et que même un quidam bien cravaté peut maintenant se procurer dans un légal petit magasin ayant pignon sur rue sans être suspecté d’être un nark? Ne vont-ils pas tout simplement passer à autre chose tellement la chose sera devenue banale et à la portée de tous les mononcles et toutes les matantes en goguette?

Mes sangs s’échauffent encore juste à me remémorer les frousses qu’on éprouvait à aller faire nos petites emplettes, nos deals, dans tous ces clubs louches aux serveuses court-vêtues, tous les JJ Pub et les Chez Roger de ce monde. Ces rendez-vous noirs dans des recoins malfamés et peu fréquentés où chaque fois on se demandait si ce n’était pas plutôt la police qui viendrait nous surprendre. La totale paranoïa qui envahissait mon petit deux-et-demi et ses quarante-deux occupants pas toute là du samedi soir pendant que je laissais Tarzan venir y diviser ses livres en beaux quart-d’onces ou caper sa mescaline. Notre bohème à nous un peu tout cela, salut Charles, snif snif !

Qui voudrait mettre au chômage son fidèle pusher vieillissant après tant d’années de bons services. Dans les bons jours comme les mauvais, de la bonne dope et de la moins bonne, il est devenu pour plusieurs au fil du temps un ami, un membre de la famille qui sert aujourd’hui avec le même zèle nos enfants devenus des hommes. Le pauvre homme va se ramasser à la rue, qu’est-ce que le gouvernement va faire pour lui?

Trudeau le fils prive les générations futures de bien grands frissons et sa loi, par la bande, de toute la culture underground qui venait avec. Comme la publicité sur l’alcool et le tabac, l’image de la feuille de cannabis elle-même est maintenant bannie et soustraite à l’oeil public. Il n’y a qu’un pas avant que les grands apôtres de la contre-culture soient mis à l’index, retirés des rayons pour toujours.

91FA3Xl6xHL

On ne le réalise peut-être pas encore mais Freewheelin Frank, Phineas et Fat Freddy, les Fabulous Freak Brothers, sont maintenant persona non grata au Canada. Comme on a échangé la clope de Lucky Luke pour un brin d’herbe dans la foulée de la mise au ban de la publicité sur le tabac, qu’adviendra-t-il des Freak Brothers? Si on retire de leurs albums tout ce qui fait l’étalage ou l’éloge de la dope, il ne restera plus qu’une grosse touffe de poils au bas de chaque page de leurs péripéties illustrées.

Phineas, le grand poète des trois frères, a laissé pour la postérité un bijou de la poésie contre-culturelle que je cite ici :

“La dope va vous faire traverser les mauvais jours sans argent beaucoup mieux que l’argent les jours sans dope.”   – Phineas

Mettre cette citation sur une enseigne aujourd’hui au Canada dans une pub pour la dope vous mènerait directement en prison. Que dire de cette autre célèbre citation de Fat Freddy celle-là, un avertissement à ceux qui seraient tentés par les drogues dures :

“Keed spills! . . . Pill skeeds! . . . Skill peeds! . . . ? . . .”   – Fat Freddy

. . . direct l’asile.

Il subsiste tout de même une lueur d’espoir pour l’underground. Le serpent finit toujours par croquer sa propre queue un jour ou l’autre. La loi, en interdisant la diffusion des images de la contre-culture associée à la consommation de cannabis, la fera renaître de ses cendres comme le phényx, fera reprendre le feu de plus belle comme une énorme lampée d’huile jetée sur un papier à rouler.

Pour les nostalgiques, avant que ma collection ne soit saisie ou que mes fils en déclinent l’héritage par peur de la répression, je vous laisse sur quelques images que je suspecte être devenues totalement illégales aujourd’hui. Tant qu’à être dans l’ambiance, écoutez celle-là en même temps:

Frissonnez, voyeurs hors-la-loi.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

8201fa0872856132738dcf5773455840

2693149-fat1

images.jpg

nark

SUICIDE-BOMBER-COLORS-F.-et-US-p.1

Madame Cooper

Elle sentait bon la lavande. Elle était toute menue, toujours mignonne dans ses belles robes aux garnitures de dentelle. Sa tête était toute blanche presque bleue, sa longue chevelure toujours bien retenue en une savante toque sur sa nuque, de belles joues toutes roses bien que marquées sévèrement par des plis creusés par le temps qui la balafrait cruellement en fuyant. Une longue solitude avait emporté toute sa volubilité, comme si elle économisait ses mots qui me venaient comme autant d’offrandes toutes douces, que les plus ressentis et les plus beaux des mots. Je ne les comprenais pas tous, son anglais venait tout droit du nord-est de l’Angleterre là où son mari avait jadis travaillé au fond des mines de charbon et ma mère disait que c’était malpoli de faire répéter les vieux. On osait encore appeler les vieux des vieux à cette époque. Le son de sa voix comme une musique me suffisait quand quelques mots m’échappaient.

Une vieille photo de son époux dominait sur le haut du piano près de celles de deux grands garçons en uniforme qui n’avaient pas fait le voyage en Abitibi et qui avaient finalement abandonné leur jeunesse sous le feu des allemands. L’image des trois hommes vivait là, au milieu d’un jardin de belles fleurs en pots. Le tout disposé sur de belles dentelles crochetées prenait l’allure d’un petit éden installé là pour toujours sur le dessus du piano.

Dans l’indigence immense de l’Europe d’entre deux guerres, la grève du charbon de 1926 qui les avait poussés au bout de leurs ressources, la pneumoconiose qui affectait déjà son époux les avaient forcés à envisager d’autres cieux et ceux de l’Abitibi des années 30 s’annonçaient des plus cléments pour eux. L’Abitibi avait faim de main d’oeuvre minière, était pays de promesses, destination de rêve pour les mineurs captifs de la grande dépression.

D’autres comme eux étaient venus nombreux de toute l’Angleterre, de l’Europe de l’est, même de Russie, et tous leurs enfants de première ou de seconde génération qui peuplaient ma rue s’amusaient ensemble sans façon utilisant tous, même les petits canadiens-français comme moi, un anglais maîtrisé avec un bonheur variable pour se comprendre entre eux. Mais pour le pauvre monsieur Cooper, nul bien ne fût fait à son black lung* dans le tréfonds glacial et humide de la mine Lamaque. Après quelques années de dur labeur, il rendit son ultime souffle en débardant un trop lourd voyage de roc, quinze cent pieds sous la terre, en 57, l’année de ma naissance. Je ne l’ai jamais connu.

Et elle s’était retrouvée toute seule en Abitibi, toute seule avec ses souvenirs lointains de Lanchester, de ses deux petits soldats morts au combat et de son amour mort dans le ventre de la mine Lamaque. Elle était demeurée sur sa terre d’adoption, là où dormait maintenant son homme en l’attendant.

L’intérieur de sa maison était à l’image de la petite reine des lieux, propre, paisible, ordonnée, comme une petite maison de poupée à l’échelle humaine, un peu figée dans le temps. Une haute et épaisse haie de chèvrefeuille cachait sa toute petite maison et elle pouvait ainsi vaquer à l’entretien de ses fleurs et de son potager en toute discrétion à l’abri des regards. Je l’observais souvent lorsqu’armé d’un bocal je m’enfonçais la tête dans la haie chassant le bourdon dans la jaune floraison de juin. Quand elle m’y surprenait, elle me souriait et me disait : “Come, don’t be shy, there must be huge ones on this side.” J’aimais la musique de ce mot. Youuuuuudje. Et elle me laissait gentiment chasser sur son territoire et nous partagions plus tard une limonade fraîche dans sa balançoire en observant la chorégraphie désespérée de mes bourdons dans leur prison de verre.

De la rue, une percée comme une porte dans la haie ouvrait la voie sur un petit trottoir pour accéder à l’entrée de sa maison. Le soir de l’Halloween 1963, j’étais là, immobile devant la percée de la haie. Avec mon ami Normand, nous hésitions. Aucune décoration de circonstance qui aurait pu nous faire sentir les bienvenus mais la petite lanterne de porte qui éclairait jaune était bel et bien allumée et il y avait lumière au salon. J’avais six ans à peine. Les autres enfants qui passaient par là, des plus grands, nous lançaient de solennels avertissements : “N’allez pas là, elle est folle, elle va vous faire chanter avant de vous donner vos bonbons.”

Tout le temps que nous réfléchissions à la situation, aucun enfant ne s’était risqué à passer le trou, longer le trottoir et sonner. Mon ami n’était pas très chaud à l’idée lui non plus mais moi je la connaissais. “C’est une vieille sorcière!”, disaient au passage les grands espiègles pour nous faire peur. Pour moi elle n’était rien d’autre que notre voisine immédiate, mon amie croyais-je, ne me laissait-elle pas chasser le bourdon chez elle? Ne prenions-nous pas la limonade ensemble? Elle était gentille, madame Cooper, j’en étais convaincu. Alors, j’ai réussi à en convaincre aussi le pauvre Normand, le pressant de me suivre et nous nous sommes finalement présentés à sa porte.

Pour s’amuser, la vieille dame avait poudré ses belles joues davantage que de coutume et rougi ses lèvres exagérément. Elle avait enfilé par-dessus ses vêtements usuels un élégant châle de tulle noire et elle portait un long chapeau noir pointu comme les sorcières. Une bonne odeur de popcorn et de caramel chaud envahissait la maison. En me retournant pour dire à mon ami Normand: “Tu vois?” . . . surprise. Plus rien, nada. Il avait tourné les talons et pris ses jambes à son cou d’épouvante.

Elle me prit délicatement la main pour m’attirer vers l’intérieur, refermant la porte derrière moi. Elle ne me faisait pas peur du tout. Elle faisait innocemment semblant de ne pas me reconnaître sous mes hardes de guenillou d’un soir et elle me plaça debout près du piano, un lutrin posé devant moi. “Tu vas devoir chanter avec moi” me dit-elle lentement que je comprenne bien son anglais d’un autre monde. “Je ferai les couplets et nous ferons les refrains ensemble, je te guiderai.” m’expliqua-t-elle encore dans son anglais tout à elle.

Trempant le maïs soufflé dans le caramel encore chaud, elle en faisait des boules, elle y plantait un bâtonnet de bois et déposait tout cela sur un petit carré de papier ciré qu’elle rabattait et venait tortiller sur le petit manche de bois. Et elle savait faire les meilleurs caramels anglais naturellement. Ça sentait divinement bon et il n’y avait rien de mal à chanter après tout. Le jeu en valait amplement la chandelle, pensais-je alors. Elle s’installa gracieusement sur le banc du piano et amorça le petit air traditionnel anglais “Oh, would I were a bird”.**

Je me débrouillais déjà en lecture et les cousines m’avaient surnommé en rigolant le petit Josélito de Bourlamaque me reconnaissant quand même un certain talent vocal. Quand vint la partie qu’on devait chanter en duo, mon oreille avait déjà saisi l’air et les paroles sont venues comme si je chantais cette chanson depuis le berceau. Je n’avais jamais vu quelqu’un jouer du piano en personne, encore moins en être accompagné et chanter, j’étais fasciné, emporté. La vieille dame, curieusement, semblait tout aussi chavirée que moi. Elle se retourna à ma première note et une grande tristesse s’était soudainement emparée de son visage mais elle continuait à chanter malgré les larmes qui s’était mises à lui descendre sur les joues, traçant de grandes stries dans son fard de mardi gras. Je ne comprenais pas très bien ce qui se passait mais je sentais qu’une profonde et triste magie s’était mise à descendre sur nous, envelopper le moment.

Au dernier chorus, ses doigts ne touchaient plus aux notes et elle chantait avec moi a capella la voix tremblotante en me fixant du regard. Ma petite voix de soprano formait avec la sienne une divine harmonie. Vint un interminable et malaisant silence après l’écho de nos dernières notes. Elle se leva, passa délicatement sa petite main chaude et frippée sur ma joue noircie de vagabond d’un soir et elle me dit tout simplement: “Thank you, Loulou.”

En me conduisant vers la porte sa main sur mon épaule, je pouvais voir que les larmes n’avaient jamais cessé de descendre sur ses joues rosies d’émotion. J’étais transi de malaise de l’abandonner ainsi à sa tristesse. Du fond de ses yeux aux couleurs du chagrin surgit un bienvaillant sourire qu’elle m’offrit tendrement en me remettant deux boules de maïs au caramel encore chaudasse. Puis elle me pria de retourner bien sagement chez moi et de partager avec mon frère.

Nous avons eu elle et moi quelques autres rendez-vous comme celui-là, à l’Halloween et en bien d’autres circonstances encore où tout devenait prétexte à passer au piano dans une joie profonde toujours nourrie de la même mélancolie. Tous les Halloween depuis me replongent dans cette même tristesse bénie. Tristesse qu’elle fasse maintenant partie de mes fantômes d’enfant, tristesse qu’aucune friandise n’aie jamais pu depuis rivaliser avec le délice des boules de caramel de ma belle amie, mais encore que jamais plus nos deux voix ne rêveront ensemble de devenir cet oiseau qui vole souffler les plus doux de ses mots à l’être si cher à son coeur.

CHORUS

Oh, would I were a bird,

That I might fly to thee,

And breathe a loving word,

To one so dear to me.**

* black lungs: poumons noirs, nom familier de la pneumoconiose, maladie pulmonaire qui affecte particlulièrement les mineurs des mines de charbon.

** “Oh, would I were a bird”, chanson traditionnelle populaire d’Angleterre, paroles et musique de Charles Blamphin.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert