Les mal partis

Rosemont, mon ancien quartier, il y a bien des lunes de cela. Ce n’est pourtant pas si loin que ça mais ceux qui ont aujourd’hui l’âge de mes fils auraient bien de la difficulté à reconnaître ce quartier de Montréal à l’époque environnant la grande exposition universelle. La radio AM jouait encore partout, CKVL, CKAC, CJMS en pleine gloire, CKGM pour les anglos et les bougalous. On payait huit cennes le voyage, les autobus étaient tous peints d’un horrible brun-drabe et on voyait encore circuler des vieux autobus Mack avec le front rond qui descendait bas sur un étroit pare-brise en deux morceaux pointant vers en-avant. De loin, ces vieux bus avaient l’air de plisser des yeux fâchés.

À l’est complètement du quartier, les horribles rangées de duplex de brique blanche venaient à peine de remplacer les champs verdoyants que les vaches broutaient encore paisiblement il n’y avait pas si longtemps. À l’ouest, Rosemont venait mourir d’un coup sec au pied de l’overpass Van Horne dans un décor post-industriel déjà vieillissant. Le centre du quartier s’animait alentour de la commerciale rue Masson qui grouillait de vie. Quelque part à l’autre bout du boulevard Rosemont, naissait la plaza St-Hubert erreur impardonnable d’un urbanisme encore naissant qui se poursuivait loin au nord jusque dans Villeray.

Les ordinateurs, les téléphones cellulaires, l’internet ou l’interac n’étaient encore que des promesses de la science-fiction que nous avait faites miroiter l’expo 67. On se branchait au monde en se tirant une copie du journal d’une boîte au coin de la rue avant que le maire Drapeau fasse le ménage et les enlève toutes. Ou on s’engoufrait dans une cabine téléphonique à dix cennes faire nos petits appels qu’on ne voulait pas faire chez nous devant les autres, un téléphone par maison généralement vissé au mur. Pas même de répondeur, rien. Les rues pullulaient encore de bicyclettes à gros paniers et de triporteurs noirs qui livraient à domicile pour les épiceries licenciées la bière en caisse, les clopes et autres petits ravitaillements au bonheur du jour.

J’avais vécu une partie de mon enfance là-dedans lorsqu’exilé de l’Abitibi mon père avait acheté un petit commerce rue Dandurand en 68. Davantage ce qu’on appellerait aujourd’hui une tabagie, à l’époque ces commerces portaient le nom de Variétés. Variétés Dorothy, du nom de la seconde épouse de mon père. Ma mère n’avait pas fait le voyage en ville. Elle reposait dans le ventre de l’Abitibi depuis la dernière journée de ma deuxième année. Fallait vivre avec une belle-mère maintenant.

Ces petits commerces s’opéraient en famille et nous habitions à même, un petit quatre-et-demi coincé derrière les étalages. Nos jardins d’enfance dans le bois de Bourlamaque étaient devenus un labyrinthe de caisses de Coke et de Kik dans un sous-sol gris et humide à travers lesquels on pouvait toujours s’amuser à traquer les rats. Dès que nous n’étions plus en classe, mon frère et moi y tenions tour à tour la caisse, les guidons du gros bicycle de livraison, à genoux derrière le grand comptoir vitré, sac brun à la main, on y faisait l’interminable cueillette des bonbons à trois-quatre pour une cenne sous les ordres d’enfants excités et indécis qui les choisissaient parcimonieusement un par un. Et encore les mille et une autres corvées plus pénibles de l’ordinaire du commerce auxquelles nous avions à nous résigner sans chigner.

Tout ce temps perdu à jamais, rogné sans vergogne sur nos vies d’enfant.

Le Père Noël a pas vieilli d’un poil

Tom Pouce a pas poussé d’un pouce
Dans la cervelle
A Isabelle

Le vent n’a rien de mystérieux
La vie
La vie n’a rien d’exceptionnel
Dans les beaux yeux
A Isabelle

Cet extrait et tous les autres plus bas sont les paroles d’Isabelle, chanson de Jean-Pierre Ferland, album les Vierges du Québec.

J’avais marché depuis Saint-Denis sur le boulevard Rosemont, j’attendais Isabelle assis sur un banc de parc au coin de St-Hubert. Elle et moi on s’était connus par le biais d’amis communs et une amitié toute particulière s’était emparée de nous. Fille brillante, première de classe comme moi, situation familiale délirante comme moi, les atomes crochus n’ont pas mis long à s’accrocher les uns aux autres comme du velcro. À quatorze ans, elle s’était installée chichement mais proprement dans un sous-sol tout meublé du boulevard Pie-IX. Ces désertions précoces du giron familial étaient plus fréquentes qu’on aurait pu le croire à l’époque.

Isabelle était belle comme ses quatorze ans et elle savait se faire plus belle que les plus belles actrices françaises avec des fringues payées à la livre dans les sous-sols d’église. Il m’arrivait de squatter son petit logis lorsqu’englouti dans l’instant présent je manquais le dernier autobus du soir. Isabelle et moi dormions alors serrés l’un contre l’autre entraînés dans les angles inconfortables d’un divan-lit bancal, elle en vêtements de nuit, moi dans mes bobettes de coton blanc. Je ne savais jamais si elle fréquentait sérieusement quelqu’un ou non et cela n’avait alors aucune espèce d’importance pour moi. Nos corps se laissaient volontairement s’emboîter immobiles dans la même chaleur réconfortante sans s’inventer d’autres histoires et nous trouvions le sommeil ainsi. Nous pouvions alors devenir à nouveau ces enfants qui se cachaient toujours quelque part dans un recoin de nous.

Elle s’en venait me rejoindre de l’est par la 197. Je somnolais sur le banc lorsque le bruit du frein-moteur de son autobus m’a surpris, je la cherchais du regard en reprenant tranquillement mes esprits. Le lundi n’était pas ma meilleure journée côté forme. Quand je finissais la veille à minuit mon travail étudiant à la tabagie du métro, Bolduc venait me chercher dans son gros station-wagon Dodge Polara avec des panneaux en simili-bois qui ornaient les deux côtés de l’énorme minoune. J’avais connu Bolduc quand je fréquentais une organisation un peu chrétienne qui essayait de garder dans le droit chemin les jeunes garçons vulnérables. Il était en quelque sorte le responsable d’un cercle dont je faisaie partie. Bolduc n’était pourtant pas plus catholique que le pape. Jeune vingtaine et orphelin, il s’occupait seul de sa jeune soeur qui avait mon âge et pour laquelle j’avais eu jadis un petit quelque chose. Il avait maintenant une route de journaux. Trois fois semaine on quittait à minuit le métro où il me ramassait, nous passions attendre en ligne au quai du journal alors installé rue Port-Royal pour charger la Dodge de journaux jusqu’au plafond. Nous partions ensuite direction Basses-Laurentides où une partie de la nuit je comptais et allais déposer des paquets bien ficelés devant les maisons des camelots pendant que Daniel au volant écoutait les lignes ouvertes en sifflant café par-dessus café, en priant que la vieille Dodge tienne le coup. Au petit matin, on rentrait en ville et on se rendait au Cozy rue Beaubien près de Pie-IX où Bolduc payait le déjeuner. Puis, souvent avec l’angoisse de l’heure qui me déchirait le ventre, je sautais dans la 139 qui me menait jusqu’à l’école plus bas dans Hochelaga, plus souvent qu’autrement en retard surtout l’hiver quand les chemins avaient été mauvais. Le jour même ce lundi-là, j’avais passé mes deux derniers examens du ministère et je n’avais toujours pas dormi depuis le samedi. La douceur de la brise de l’été naissant me gardait éveillé tant bien que mal.

Isabelle ne m’avait pas laissé le choix, il fallait procéder aujourd’hui même, les vidanges étaient ramassées le lundi sur la chic plaza St-Hubert. À la voir on aurait pu croire qu’elle était descendue de l’autobus en tenue de combat. Bottillons noirs et bas kakis, un capri de denim noir bien ajusté nous laissait apprécier presque tout le mollet, un gaminet noir justaucorps à l’encolure évasée bien large qui révélait beaucoup de la blancheur de sa poitrine, une veste militaire kaki du surplus de l’armée trop grande pour elle, déboutonnée, les manches savamment relevées et un béret noir porté à la Che Guevara qui ramassait sa chevelure toute du même côté ne laissant tomber que deux guiches rebelles sur ses tempes. Personne ne s’habillait de la sorte à l’époque, elle était carrément rayonnante, théâtrale toujours. Puis nous avons remonté la plaza tranquillement bras-dessus bras-dessous jusqu’au bazar indien où Jean V, un ami, était commis. Elle choisissait pour moi une chose et une autre et celle-ci et celle-là dans le bazar où tout venait de loin, sentait exotique, s’achetait bon marché. Nous avons rempli à ras bord nos paniers de toutes ces choses de maison qui constitueraient maintenant mon trousseau. D’un coin de l’oeil, nous attendions que Jean V soit à la caisse puis nous nous y sommes présentés avec nos achats. La somme était impressionnante tout de même pour des bricoles de bazar.

Quand Jean V nous a annoncé le total, nous nous pincions les lèvres pour ne pas rire. Isabelle se tapotait les poches, moi de même, devant, derrière, devant, derrière. As-tu apporté ton porte-monnaie, toi? Euhh . . . Non, toi? . . . Fuck.

Jean V jouait l’impatient, faisait semblant de ne pas nous connaître se pinçant les lèvres lui aussi. Il s’adressa à sa gérante pour lui demander s’il pouvait garder nos choses dans le back-store, le temps que nous allions chercher de quoi payer et elle acquiesça. Isabelle et moi sommes ensuite allés niaiser sur la plaza, fumer des clopes et peut-être un peu de libanais, bien assis se payant la gueule des passants les plus étranges, bouquiner un peu chez Raffin puis nous nous sommes installés au Roi du Smoked Meat jusqu’à la fermeture des magasins. En rentrant, nous sommes passés par la ruelle où nous attendaient deux gros sacs à vidange.

À travers toutes les vidanges du bazar indien, on les différenciait des autres par des attaches jaunes que Jean V avait placées là comme un signal à notre intention. On s’en est pris chacun un sur le dos et on est repartis comme si de rien n’était, ravis.

La situation familiale avait connu bien des revirements pas toujours glorieux. J’avais la ferme conviction que je n’avais plus d’affaire là. Que je devais partir et l’appel était puissant. La semaine d’avant j’avais cherché et trouvé une place qui me convenait. Du métro Rosemont en descendant Saint-Denis vers le sud on passait sous un viaduc ferroviaire, vieille structure de béton usée sous laquelle passaient les voitures. Sur deux passerelles aménagées de chaque côté à même l’ouvrage, deux trottoirs pour les piétons, un garde-fou de béton lui aussi. Graffitis, odeur de pipi, d’humidité, de pourri même, de boucane de char nous accompagnaient sur toute la traversée. En haut de l’autre côté, à droite si on contournait le garde-fou et qu’on revenait sur nos pas, un étrange bout de rue mal éclairé qui se prolongeait un peu jusqu’à la voie ferrée sous laquelle on venait de passer. Quatre ou cinq vieilles conciergeries alignées, collées les unes sur les autres, laides, probablement dessinées par un dernier de classe de poly, leurs couleurs originales disparues sous une épaisse couche de poussière grise déposée là par des années de trafic ferroviaire incessant. La dernière au fond dans le cul-de-sac où le vent pour marquer la fin de la rue venait façonner là une triste plage de menus détritus. Là où le vacarme des trains ne cessait à peu près jamais, le dernier étage en-dessous au fond d’un corridor mal éclairé dans une humidité à voir voler des grenouilles, un meublé d’à peine cent pieds carrés, tout d’un morceau, qu’on osait appeler studio. Rien de privé, une toilette avec douche par étage probablement entretenue par un magnat de la procrastination. Dans le studio, une petite fenêtre collée au plafond avec sa saleté pour unique rideau jetait sa triste lumière sur la pièce à moitié vide.

Le linge que j’avais sur le dos, quelques pièces de vêtements que j’affectionnais, quelques bricoles, mes cahiers de dessin et une poignée de crayons garrochés à la va-vite dans un packsack.

À deux pas de mon boulot. Quatorze piastres cash par semaine, rien à signer pas de questions posées, l’argument ultime à quatorze ans pour faire de ce trou mon chez nous bien à moi, le repaire de ma liberté nouvelle.

Isabelle sombrait quelquefois dans un mode totalement parano, des tremblements s’emparaient de ses mains, le débit de sa voix devenait rapide et saccadé, à la limite du compréhensible, et elle pompait alors ses clopes à un rythme d’enfer. En général, cela énervait les gens mais moi d’un naturel calme ça me rendait triste, triste pour elle. Fille de notaire alcoolique mais prospère, elle n’avait jamais connu la moindre contrariété matérielle. Sa vie plutôt bohème nouvellement assumée lui apportait par moments une insécurité exacerbée que j’avais de la difficulté à comprendre mais que j’acceptais calmement sans juger, dans l’espoir qu’avec l’empathie sincère, mon calme la contamine. Et ça opérait la plupart du temps.

On ne va pas entrer là-dedans, es-tu malade? Je sentais l’angoisse la gagner. On rentre juste dix minutes, une bière, ces maudits sacs-là sont pesants, j’ai les épaules mortes, pas toi? On a encore un bon bout de chemin à faire. Si ça chie, on sort c’est tout. Es-tu fou, ils vont te carter. Isabelle, elle, avait tous les âges qu’elle voulait. Simple question de savoir s’arranger disait-elle mais aussi histoire de cartes dont elle faisait la collection. Elle en avait pour être plus jeune et économiser en titres de transport ou en entrées au cinéma, d’autres pour être plus vieille et entrer dans les débits de boisson, s’acheter des clopes et toute cette sorte de choses. Ils ne me carteront pas voyons donc, on est lundi soir, viarge, je peux pas croire qu’ils vont cracher sur des clients à soir. On était beaucoup moins pointilleux dans le temps.

Isabelle s’est débarrassée du béret, a mis un peu d’effet dans ses cheveux vite-vite avec ses doigts, rafraîchi le peu de rouge qui restait sur ses lèvres en les pinçant ensemble d’une grimace à la Miss Clairol, deux-trois tapes sur les joues pour se donner un peu de crunch, Ch’tu correct, là?, et ses réticences ont tranquillement disparu.

Une madame d’un certain âge beaucoup trop chic et trop grimée pour un lundi soir, son linge sentait le 5-10-15 à plein nez et son grimage avait connu ses belles heures déjà. Gisèle avait sauté la coche depuis un bon bout de temps même s’il était encore de bonne heure. Seule femme au beau milieu de neuf ou dix hommes répartis icitte et là dans le bar salon de la Roche, elle était attablée le regard dans le vide, sa tête vacillait lentement vers le bas puis remontait se mettre droite par petites saccades devant sa flûte de draft et quelques autres tristement vides devant elle, un cendrier débordant, une sacoche en cuir vernis rose-pettant ouverte et à moitié répandue devant elle, une salière pour la bière. On avait bien tenté de réhabiliter toutes ces tavernes où les femmes ne devaient plus être persona non grata en soi-disant brasseries ou bars salons, les lieux étaient restés ici tristement eux-mêmes. Juste le nom avait changé. Le repère des hommes n’avait gagné qu’une seule femelle dans l’opération, Gisèle.

Bar salon de la Roche. Coin boulevard Rosemont et de la Roche, l’originalité ne s’était jamais présentée le jour du baptême. Pour le reste, ne cherchez pas les divans dans ce salon perdu, que des chaises de taverne, des tables de deux pieds par deux pieds, la grosse stériliseuse à verres dans le centre où les flûtes et les bocks entraient d’un bord et ressortaient de l’autre bord à la queue-leu-leu dans un nuage de vapeur et quelques petits tintements de vitre. Et la même persistante odeur de boules à mites qui nous venait directement des urinoirs. Une douze pouces noir et blanc sur une tablette dans les airs que personne ne regardait vraiment faisait vibrer la lumière blafarde des lieux.

Quand Gisèle a vu les deux enfants entrer avec leur bagage sur le dos, c’est comme si le bon Dieu lui-même venait de lui apparaître, rien de moins qu’une épiphanie du lundi. Donald, tabarnak, viens faire un peu de ménage icitte gagner tes ciboires de tips, j’ai de la visite qui arrive pis j’ai le cendrier ben plein qui boucane tout seul. Gisèle rapaillait nerveusement ses cossins répandus partout en essayant de les faire entrer dans la petite sacoche rose en se tenant debout de peine et de misère. Elle n’avait pas besoin de voir nos cartes pour savoir quel âge on avait pour vrai. Venez vous asseoir ac’moé, les jeunes, awoye venez vous asseoir ac’moé ! Ses mains tournaient dans le vide en guise d’invitation ou comme une poule qui essaie de rapatrier ses poussins sous ses ailes. Isabelle me lançait du regard tous les couteaux du tiroir à ustensiles mais je restais bien calme. Je ne sais pas pourquoi j’ai tiré deux chaises et Isabelle a dû abdiquer en bouillant par en-dedans, on s’est assis. Gisèle s’est rassise, heureuse de toute évidence. Du bout de la gueule en chuchotant : Si y vous cartent, j’va y dire que vous êtes mon gars pis ma fille, shhhht pas un mot. Puis en hurlant carrément : Donald, apporte trois drafts tabarnak !

Lorsqu’on n’y a jamais goûté, on ne peut pas savoir ce que ça goûte vraiment la liberté. Pour moi, escroquer une bière à une Gisèle un lundi soir dans un bar salon digne d’un film québécois pas de budget ça pouvait très bien goûter un peu ça, la liberté, va savoir. On a finalement été servis sans embrouille. Gisèle n’arrêtait pas de nous trouver beaux, trop jeunes pour faire ce qu’on était en train de faire là, vous avez pas peur de gâcher vos vies, partir si jeunes, vous allez pas lâcher l’école, toujours? Je repensais à mon studio minable, Isabelle ne l’avait pas vu encore, je n’avais eu la clé que le jeudi d’avant. J’avais peur de sa réaction même si elle avait promis de m’aider. Est-ce qu’on me cherchait? Mon père n’oserait jamais laisser Dorothy mettre la police après moi. Qu’est-ce qui arriverait en septembre lorsque le temps de retourner à l’école viendrait, est-ce que j’en aurais encore l’envie, les moyens? Gisèle, elle, elle nous aimait, nous aimait donc, encore et encore, on était donc jeunes, donc beaux. Elle n’arrêtait pas de nous passer la main dans les cheveux encore et encore en nous râlant des mièvreries. La bière est vite descendue. Et Gisèle qui avait retrouvé momentanément son calme, en nous regardant chacun notre tour, tendrement, de sa bouche empâtée :

Pis vous autres, vous vous aimez-tu, vous autres?

La phrase est tombée comme un frigidaire en bas du cinquième.

Isabelle et moi on s’est regardé dans le blanc des yeux un moment et en parfaite synchro on a repris nos sacs à vidange et on s’est précipité vers la sortie. Gisèle est partie après Isabelle comme une folle et elle la collait jusqu’à la porte en tentant désespérément de lui refiler un beau cinq piastres. Prends-lé donc! Awoye, prends-lé!

Isabelle résistait, se contorsionnait pour éviter que Gisèle ne réussisse à lui glisser dans les poches. Prends-lé donc, tu iras t’acheter des Kotex avec, pauvre chouette, ça coûte cher des Kotex calvaire!

Atterris sur le trottoir, la 197 s’en venait. Isabelle catastrophée me criait en courant vers l’arrêt : On la prend, on la prend!

Ils sont partis de Sorel

Sur un autobus
Pour n’importe quel terminus

Daphnis et Chloë
Roméo Juliette
Toi et moi
McGraw McQueen
Marie et Joseph

La magie des cartes avait encore opéré, du grand cinéma. Isabelle était maintenant une petite fille de treize ans qui glissait dans la boîte de verre son billet d’écolière à huit cennes. Il restait tout au plus deux arrêts à faire avant le terminus de la 197 au métro Rosemont qu’on entrevoyait déjà au loin. Isabelle avait couru, moi derrière, les gros sacs verts nous frappaient le dos à chaque enjambée, son estomac étranglé par les vipères de l’angoisse. Seuls sur la grande banquette de côté, elle s’accrochait à mon bras comme si elle voulait me couper le sang. Elle reprenait son souffle serrée contre moi les deux gros sacs à vidange à nos pieds.

Je regrettais, le coeur noué, comment aurais-je pu savoir.

Gisèle l’avait carrément terrorisée. Dans les gestes lourds et mous de l’ivrognesse à l’haleine de fond de tonne, elle avait nettement reconnu la voix de son père. Les mêmes t’es donc bien belle toi, les mêmes hi que je t’aime toi, les mêmes beaux cinq piastres qui empestaient l’arnaque à plein nez, les mêmes yeux glauques de truite perdue saoule morte, puante.

Le même regard déboîté qui parcourait son corps d’enfant comme de sales caresses.

Celui qui l’aura
Aura les cheveux long comme elle
Isabelle

Celui qui l’aime
A les cheveux long comme elle
Isabelle

Y’ a une Dorothy qui n’arrête pas d’appeler icitte, elle te cherche. Elle dit que ça fait au moins une semaine qu’elle est sans nouvelles. Elle se demande si tu es en train d’essayer de faire mourir ton père. Rappelle-là, vieux, une vraie tache la bonne femme. Hystérique. Elle menace même d’amener son cul ici s’il le faut.

J’avais décidé que nous ferions un croche à la tabagie du métro, tant qu’à être dans le coin. Essayer d’escroquer un ou deux paquets de clopes à mon collègue Jean-Pierre qui faisait les quatre-à-minuit la semaine. Le genre de petit service qu’on s’échangeait discrètement sans faire d’histoires. Lui présenter Isabelle aussi qui s’était vite précipitée sur le vaste étalage de magazines européens aussitôt les mondanités expédiées.

Dis-lui qu’elle arrête d’appeler, que ça nuit au commerce, elle sait ce que c’est. Dis-lui que tu ne m’as pas vu, que tu ne sais pas où je traîne de ce temps-là, dis-lui n’importe quoi, ciboire.

Son trouble évident, Jean-Pierre n’avait pas assez de ses deux yeux pour apprécier cette superbe jeune femme déjà profondément absorbée dans ses Cahiers du nouveau cinéma au bout de la petite échoppe. Je ne me sentais plus du tout à l’aise dans ce lieu qui m’était pourtant si familier, comme traqué. Faut qu’on se tire d’ici, lançai-je à Isabelle qui s’accrochait à son magazine en me tournant des yeux de biche suppliante. La foutue revue valait pas loin de dix piastres. C’est “on the house” lui dit Jean-Pierre qui n’avait rien manqué du petit mélo qui se jouait là. Mon cadeau de noces sera fait, poursuivit-il en nous faisant une drôle de face ringarde.

La lumière descendait sérieusement sur ce bout de la ville déjà bien assez gris. De l’autre côté, si Isabelle survivait à la peur paralysante de traverser le sombre tunnel sous le viaduc ferroviaire, mon superbe studio qu’elle n’avait jamais encore vu nous attendait. Tapi au fond d’un cul-de-sac, au fond du dernier fond d’un quartier sans nom, oublié, coincé quelque part dans un repli de la misère entre Rosemont, le plateau, le mile-end. En bas d’un escalier en plaques de terrazzo craquées de partout, au bout d’un couloir mal éclairé empestant l’humidité crasse et les relents d’un petit coin négligé.

Au son du Tadam! ridicule qui est sorti tout seul de ma bouche quand j’ai ouvert la porte d’un grand geste théâtral, une Isabelle stoïque avait déjà scanné l’ensemble de l’oeuvre en deux-trois mouvements de l’oeil. Le désarroi dans ses beaux grands yeux noisette venait de transformer de sa triste magie le repère de ma liberté en une chambrette crottée, infâme et misérable. Après un long silence malaisant qui avait fait de nous deux statues de sel campées sous un cadre de porte à la peinture craquelée, nous avons ramassé le bagage échappé dans l’effet surprise, on est entrés, refermé la porte derrière nous.

Je te l’avais dit que je t’aiderais, t’inquiètes, je vais te faire un petit château avec ça.

Isabelle s’affairait déjà à vider le larcin du bazar indien, sortait un à un les morceaux de mon trousseau en déclamant gaiment des plans de décoration des plus audacieux. Dans une sorte de joie fébrile qu’elle sortait on ne sait d’où. Tu vas voir, on va mettre ça beau! Pessimiste, je doutais du succès de l’opération. Au mieux, embellir ce trou équivalait à mettre du rouge à lèvres sur une truie dans sa soue, j’éprouvais tout de même une petite tendresse pour sa belle motivation.

Nous avons pendu la crémaillère le soir même, sifflant lentement deux bouteilles de cidre bon marché qu’on avait ramassées en chemin, fumé tout le libanais. Les sangs gazés, gagnés par la fatigue, son corps tout chaud lové contre le mien sur le divan-lit miteux déployé, elle murmurait encore à mon oreille, par bribes de plus en plus inaudibles, d’autres petits bouts de ses idées géniales lorsque nous avons lentement perdu connaissance, épuisés, dans des beaux draps indiens flambant neufs qui sentaient vaguement le patchouli.

Je n’ai pas compté combien de ces tonitruantes parades d’acier étaient venues perturber ma courte nuit. Le dernier convoi en lice avait eu raison de mon sommeil une fois pour toutes. Je n’avais pas la radio, ni réveille-matin, ni horloge. Que l’heure bleue du petit matin qui essayait péniblement de lancer des indices à travers la crasse d’une petite fenêtre jouquée au plafond. Ma gueule de sable maudissait le cidre bon marché. Dans la crèche improvisée sans oreillers, Isabelle dormait la tête appuyée dans le creux de mon épaule. Sa longue chevelure se répandait sur moi, son souffle doux réchauffait mon cou. Le temps aurait dû s’arrêter là.

Dans l’éclairage bleu du matin, les choses criaient maintenant la vérité, toute la vérité. Tout ici était laid, tellement laid. Je n’avais rien à offrir à Isabelle.

Je n’avais rien pour lui offrir un café, pas de grille-pain pour lui offrir une rôtie, même pas une toilette propre pour aller pisser tranquille, je n’avais rien pour elle que la misère promise d’une fugue irréfléchie qui lançait mon sort au tapis vert avec deux dés pipés à l’os. Un plan de nègre mal parti.

Je pensais à ma mère, ma petite enfance lumineuse, ses promesses perdues à jamais. Mon pauvre frère abandonné derrière moi à la vile Dorothy.

Je regardais dormir Isabelle blottie contre moi. Comme un miracle, la plus belle chose dans cette piaule misérable, dans toute cette conciergerie de l’enfer, dans ce quartier perdu, dans toute mon existence. Ma tête m’ordonnait de la libérer, la laisser partir courir aux abris loin d’ici avant de couler avec moi. Mon coeur, lui, a déraillé, s’est mis à battre comme un christ de fou, pour elle, juste pour elle. Des larmes étaient montées pompées par des soubresauts intempestifs qui agitaient ma poitrine. Je serrais Isabelle contre moi pour les contenir, la laisser dormir encore. Peine perdue, elle s’est ranimée doucement, s’est relevée sur un coude pour me regarder, essuyer minutieusement de ses doigts les larmes qui jaillissaient à mesure de mes yeux comme pour quémander encore la douce caresse de ses doigts. Ses grands yeux noisette questionnaient le fond de mon âme en silence. Elle trouvait toujours les bonnes réponses. La quiétude de ce long moment apaisait mon coeur parti en peur.

T’as raison, tu ne peux pas rester ici dans ce trou à rat. On ramasse l’essentiel, on se trouve un taxi, on s’en retourne à Rosemont. Je t’emmène chez nous, après on verra.

Après on s’en fout.

Une grande noirceur est descendue sur le matin bleu lorsque ma tête s’est retrouvée ensevelie sous sa longue chevelure qui s’affalait sur moi comme une douce tempête. Tout s’est ensuite rallumé comme un feu d’artifices derrière mes paupières closes quand nos bouches se sont trouvées dans cette obscurité singulière, nos lèvres se faisant les présentations les unes aux autres comme si soudainement on ne se connaissait plus. Jamais plus de la même façon. Jamais.

Le doux mystère de ses chairs qui s’était mis à m’envahir lentement dès lors que son corps comme un serpent brûlant grimpait tout doucement sur le mien, la seule chose dans tout l’univers dont j’avais maintenant cruellement besoin.

Le reste, on l’a abandonné là.

Une autre histoire d’amour de plus
Et puis ça continue

Pareil,

pareil

C’est peut être parce que l’amour
C’est peut–être encore vrai

Y’a deux amoureux
Qui sont partis de chez eux
Pour toujours

Flying Bum

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Éclairs de grille-pain

Estomac creux n’a point d’oreilles, dit le dicton. Entre autres, rajouterais-je, et qu’en est-il du génie? Lui en reste-t-il un peu dans un de ces moments futiles, inutiles, hors-nos-vies, hors-nos-corps et insignifiants au possible qui s’amorce dès qu’affamés nous appuyons sur la manette du grille-pain? Le multi-tâches tôt le matin très peu pour moi, je tombe alors dans le gouffre-néant de l’attente, l’esprit dopé par l’odeur montante du bon pain. Instant merveilleux toutefois pour la pensée en goguette, pour cogiter, rêvasser, l’homme du matin court-vêtu allant même jusqu’à se gratter béatement côté couilles, sa soeur sous la mamelle.

Ensuite, couteau à la main tout s’embrouille comme un oeuf, part en des confitures, moment que l’esprit errant qui a une sainte horreur du vide s’empresse de meubler d’incongru, de voguer tout azimuts. Puis l’ancre qui accroche le fond brusquement dès lors que dans le chant du ressort qui exulte sautent vers le ciel deux belles tranches de pain bien dorées. Le supplice est fini. Se rallume graduellement l’intelligence de l’homo-sapiens et de sa soeur. Les songes singuliers mais brefs, concentrés mais à la fois évaporés, partent se perdre, triste gaspillage. Éclairs de sans-génie engourdi, éclairs de grille-pain vite refroidis dans l’oubli.

En voici récupérés au vol, nouvelle rubrique ramasse-miettes. 

L’art qu’on texte

Prière de noter que j’en sors tout juste et que je serai maintenant hors contexte pour une période indéterminée. Pas que j’y ai séjourné trop longtemps et que j’aurais décidé sur un coup de tête que ça suffisait. Je n’ai pas été tiré hors d’un contexte précis ni n’en ai été extirpé de force. Je quitte le contexte volontairement sans contraintes. Le contexte m’apparaît trop limitatif en ce qui attrait à la signification des choses perçue à travers un alignement beaucoup trop rigoureux de mots. Autant laisser tout un chacun piger dans le tas ceux qu’ils préfèrent et qui feront très bien leur affaire de toutes façons. Prenez bonne note que j’ai quitté définitivement le contexte à onze heures onze, heure avancée de l’est, et ne me citez plus que de là. (J’ai laissé la clef sous la carpette)

ToasterWonder

Transe en dentelles

Selon le deuxième dieu de la trinité Hindoue, Vishnu lui-même en personne de soies et de dentelles vêtu, l’âme humaine traversera sept cycles vie-mort-renaissance avant de reposer pour l’éternité sur une fleur de lotus dans le grand jardin spirituel des dieux et ainsi l’âme humaine pourra se reposer et cesser définitivement d’attendre en vain un médecin de famille.

ToasterWonder

Guère épais

Les plus grandes stratégies militaires finissent inévitablement par consister à traverser les rivières par les ponts et les montagnes par les cols. Je citerai ici Winston Churchill que l’histoire a retenu comme ayant été un fin stratège militaire :

“Inutile de discuter avec le petit singe si le tourneur d’orgue est dans la pièce.”

La question qui me démange le derrière des rotules sans réel espoir de soulagement : pourquoi donc Winston Churchill cherchait-t-il à définir un moment propice pour discuter avec le petit singe?

La question est à vendre pas cher à qui se chercherait un sujet de thèse.

ToasterWonder

Mort aura

Je VEUX mourir.

C’est une phrase qu’on entend souvent dans toutes sortes de circonstances. Mais tu VAS mourir, innocent. La volonté n’a rien à voir là-dedans. La mort est une fatalité, à chacun sa chacune. Le suicide lui-même devient la fatalité de celui qui s’y commet. Penser s’en sortir en se tuant soi-même n’évite en rien la fatalité, tu VAS mourir pareil. Au mieux, on peut espérer que la vie après la mort n’existe pas, un peu comme la vie passé Normétal, ça existe peut-être mais personne à ce jour n’en est revenu pour nous dire où s’y cachent les plus belles talles de bleuet.

Quiconque a lu la définition du mot fatalité doit bien se douter que même au bout de la vie après la mort s’il en est une, on VA mourir encore et toujours.

Shit.

ToasterWonder

Cou cou que tchou, missiz Robine-sonne

Bonjour, vous avez bien rejoint la boîte vocale de monsieur Robinson. Je serai dans l’impossibilité de recevoir vos messages durant toute la journée de mardi, journée que je passerai au complet dans l’indifférence la plus totale. Ni mercredi où je ferai un séjour tout compris dans le déni. Jeudi je serai échoué malencontreusement sur une île du Pacifique sud une bonne partie de l’après-midi. S’il s’agit d’une urgence, merci de rappeler Vendredi.

ToasterWonder

Même en songes, mes mensonges

“On ne va pas se mentir…”  On l’entend souventes fois dans le discours et lorsque l’énoncé commence de même, je ne suis pas convaincu que la suite nous garantisse un accès direct à la vérité malgré la prétention du préambule. J’entends là plutôt comme une alerte qui annonce que l’on va subtilement procéder à quelques arrangements avec elle, délibérés ou inconscients. La triturer, pauvre vérité. On ne va pas se mentir mais je n’oserais jamais, ô grand jamais, triturer la vérité, même en songes.

ToasterWonder

Antigone with the wind

Pièce rhumatismale en un seul et bref acte

ANTICORPS

Tiens ma bière, Ismène ma soeur, je pars en mission tuer en toi ce vil virus et toute son armée.

ISMÈNE

Va, je cède à ta force, je n’ai rien à gagner à me rebeller.

ANTICORPS

Il y a une chose qui m’importe avant tout ma soeur : sauver ta peau. Et souishhh et souishhh. (bruits d’épée)

ISMÈNE

Ayoye, ciboire, c’est mon coude que tu attaques !

ANTICORPS

Corps étranger, créature dégoûtante, j’en appelle à la guerre, la mort est ton seul destin.

ISMÈNE

Ben voyons donc, c’est mon articulation que tu picoches, ça fait mal, tabarnak!

ANTICORPS

Je tuerai pour toi ce virus sans la moindre pitié.

ISMÈNE (à boutte)

Ouch, CALVAIRE, mon coude . . . ARRÊTE !

ANTICORPS (plus emballé que jamais)

Oui ma soeur, regarde-moi bien aller, j’annihilerai la bête sans pitié et souishhh et souishhh (bruits d’épée).

ISMÈNE (qui n’en mène pas large)

. . . ishhh

Rideau.

ToasterWonder

Grosse annonce petite réponse

Il y a petite et petite tout de même. Lue pour vrai dans un vrai journal en vrai papier (vrai comme chu là) :

10,000 pipinnes de pain, toutes sortes de couleurs, toutes sortes de dates d’expiration, à vendre, donner, échanger ou si quelqu’un peut me dire quoi faire avec

Tout à fait mon opinion de la profondeur que peut atteindre la détresse humaine. Comment peut-on en arriver à accumuler bêtement 10,000 de ces petites choses avant même de se poser la question? La première réponse qui me vient en tête impliquerait que l’annonceur s’insère des tas de ces petites choses colorées aux coins piquants dans des endroits pas très propres ni vraiment appropriés.

Affaire classée, bien que des images étranges subsistent dans mon esprit.

ToasterWonder

Pour qui sonne l’anglais

Autre vraie petite annonce qui révèle la beauté de la langue française même cachée dans la plume d’un anglophone aux sentiments éminemment plus nobles que sa grammaire.

Annonce tuque verte … je sais pas que te rajouter…

ToasterWonder

Longitude l’attitude platitude

On ne lance pas de platitude aux gens. (règle no. 9, Manuel du savoir-vivre et de la bienséance de ma tante Colombe). Dire aux grosses madames en pleine face qu’elles sont rondes, là sont de bien discourtoises platitudes à lancer comme ça aux madames à brûle pour point. C’est pourtant la vérité toute chiée. La vérité ne devient-elle une platitude que lorsqu’elle est déclamée sans gêne haut et fort? Et le mensonge, lui? Classerait-t-on dans le domaine des platitudes le fait de déclamer haut et fort que la terre n’est pas ronde, elle? Si la terre était vraiment si plate que ça, on ne rirait plus personne. Ça se serait su.

Ça aurait fait le tour du globe.

ToasterWonder

Russe, uranus, ananus et toute cette sorte de choses

Une erreur originale vaut mieux qu’une vérité banale écrivait Fiodor Dostoïevski. Alors comment s’explique le titre de son ouvrage Les carnets du sous-sol ? Titre banal s’il en est un. Moi qui haïs les sous-sols. Comme Dostoïevski prenait continuellement des notes sur une multitude de calepins dans un sous-sol pour composer cette oeuvre, n’aurait-il pas dû plutôt appeler cet ouvrage Les carnets du calepin ?

Pou poum tishhhhh.

N’est-ce pas lui qui avait dit : Tout est bon quand il est excessif ? Si le célèbre marquis de Sade avait compilé sous un seul titre tous ses écrits concernant de près ou de loin la sodomie, le titre aurait fort bien pu être Les annales de l’anal.

Pou poum tishhhhh.

ToasterWonder

Alma m’atterre

Elle était toute timide, candide, dix-douze ans et belle enfant. Ma première visite à vie à Arvida pour voir un mort, des funérailles. Elle avait tout de suite senti que je n’étais pas de la région, un étranger, le vague cousin d’on-ne-sait-qui, nouveau conjoint d’une ancienne matante, quoi d’autre encore, les hypothèses défilaient. Elle m’avait comme choisi dans la foule bigarrée. Elle n’avait probablement pas vu de malice en moi, avait décidé de prendre une chance avec son intuition. La chose la chicotait depuis trop longtemps. Elle attend que je sois coincé entre nulle part et personne, s’approche direct et me demande du tac au tac, toute gênée:

À cause de quoi que ça se dit pas à cause?

Son regard à lui seul valait un poème. J’observe encore un petit moment ses yeux d’enfant implorer, j’étais ébaubi mais charmé.

Mais je ne sais trop quoi répondre. À cause que je sais pas pourquoi.

 

Flying Bum

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À surveiller : d’autres miettes du genre bientôt dans un grille-pain près de chez vous. 

Mottons à vendre

Pour mes lecteurs d’outre-atlantique, le motton est un mot tout québécois qui comme bien d’autres peut prendre différentes significations selon l’usage ou le contexte. Le motton typique est une agglutination, un précipité, un grumau en quelque sorte. S’il se retrouve à un endroit spécifique, un motton dans la gorge par exemple, cela signifie qu’on est le sur bord d’éclater en sanglots. Avoir le motton tout court peut signifier avoir plein de fric, être riche. Le motton sur le coeur signifie être envahi d’une profonde mélancolie, d’une grande tristesse. Dans un monde plus intime, mon oncle Aurèle qui n’aimait pas le traditionnel gâteau aux fruits de Noël appelait cela du gâteau aux mottons. Et voilà un exemple typique de l’origine de bien des mottons sur le coeur. Noël, un être cher disparu ou simplement inaccessible et le tour est joué, ça pogne en mottons partout sur le coeur.

Bien peu d’entre nous ont vécu ces Noël idylliques, une joyeuse promenade en carriole tirée par des chevaux sur une nature blanche de neige immaculée au son des grelots, bien emmitoufflés dans de belles peaux d’ours qui finissait en réunion au pied du sapin. Un père fonctionnel, une mère aimante, une fratrie à la vie à la mort, des beaux petits pyjamas et une pile de cadeaux. Alors on en achète. On se paie des mottons. Les lancinantes chansons de Noël nous en vendent tant qu’on en veut, ad nauseam. À prendre à notre compte tous ces souvenirs artificiels bien léchés et se prendre à y croire nous révèle notre propre bêtise et nous fout les mottons à tout coup.

D’ailleurs à ce chapitre, nous savons maintenant que le père Noël tel que nous le connaissons est une pure invention des génies de la mise en marché chez Coca-Cola. Le pétillant breuvage avait le fâcheux défaut de moins bien se vendre en hiver lorsque le besoin de se désaltérer diminue considérablement. En 1860, un illustrateur new-yorkais invente un personnage qui viendrait distribuer des cadeaux aux enfants, en se basant sur la légende de Saint Nicolas. Ce personnage est alors bedonnant, il fume, et il porte une grande barbe blanche avec un costume. Mais dès les premières illustrations colorées qui suivirent les années suivantes, le Père Noël arborait déjà un costume rouge !

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En 1931, la firme s’apporte le soutien du personnage mondialement connu. Durant sa longue nuit de livraison de jouets, le Père Noël, il doit avoir soif ? Quoi de mieux qu’un Coca-Cola pour se donner des forces ? Et en plus, il porte déjà la couleur de la marque, idéal pour associer facilement deux icônes mondialement connues… !

Jusqu’en 1964, c’est l’illustrateur Haddon Sundblom qui va créer les publicités de Noël pour Coca-Cola, mettant en scène le Père Noël en train de distribuer ses cadeaux, de se détendre avec les enfants ou encore de faire une pause Coca-Cola. Et les américains ont acheté. Rien de surprenant d’un peuple hétéroclite aux origines variées et sans réelles valeurs communes qui trouvaient là un rare point de ralliement. Même peuple sans commune culture auquel une dénommée Martha Stewart a fabriqué de toutes pièces un folklore national qu’ils ont tout acheté d’un bloc. Et Martha qui riait jusqu’à la banque. On peut dire ici que les américains ont avalé le motton tout rond.

Il y a cependant de ces mottons qu’on ne réussit jamais à faire passer. Les statistiques démentent la croyance populaire qui laisse croire que le temps des fêtes est la saison de prédilection du suicide. Il n’y a pas plus ni moins de suicides en décembre que dans les autres mois. J’ai lu un truc qui racontait que les suicides de Noël sont cependant les plus romantiques, les plus tristes évidemment. La solitude en ces temps festifs est lourde à porter mais on y lisait que les suicidés de Noël utilisaient leur propre mort pour lancer des flèches empoisonnées à un amour perdu, des messages amers à une famille dysfonctionnelle, règlements de compte familiaux extrêmes.

Il faut garder l’oeil bien ouvert. Tous ces gens que la misère emporte sont autour de chacun de nous, jamais bien loin. Une amie m’a déjà raconté que deux jeunes garçons issus d’une famille aisée et conservatrice ont organisé leur coming-out homosexuel en se pendant de façon parfaitement symétrique de chaque côté d’une couronne de Noël allumée dans une immense baie vitrée devant le chalet de ski familial de façon à ce que la famille les voie de loin en se présentant au chalet pour festoyer. J’ai toujours une pensée pour mon pauvre oncle Bobby qui s’est gazé dans son garage à quelques jours de Noël, à une superbe jeune fille d’à peine dix-huit printemps que mon fils fréquentait et qui un soir s’est enfuie entre le dessert et le digestif. On l’a retrouvée trois jours plus tard, à quelques heures de Noël, pendue dans une chambre anonyme du Ritz-Carlton. Nous avions été les dernières personnes à l’avoir vue bien en vie. La petite a déposé une sérieuse couche de mottons sur mon coeur et sur bien d’autres. Venus joindre tous ces mottons qui remontent encore et toujours en ces jours joyeux. Prenez bien soin les uns des autres, gardez l’oeil et votre coeur ouverts, toujours.

Ma tante Colombe préparait son gâteau aux fruits à travers toute la boustifaille qui l’occupait avant les fêtes. Mais on ne le mangeait pas. Pas tout de suite du moins, pas celui-là. Elle l’emmitouflait dans du papier ciré et le calait bien serré dans sa boîte de métal pour le ressortir de temps en temps pour le badigeonner de rhum. À Noël elle servait celui de l’année d’avant. Comme j’ai eu un automne très occupé et que j’aurais bien aimé écrire un nouveau conte de Noël, je vais vous re-servir celui de l’année dernière. Je l’ai ressorti de temps en temps pour le badigeonner de quelques nouvelles tournures, corrigé quelques fautes, et je vous invite à le découvrir ou à le redécouvrir, c’est selon.

Je vous souhaite des beaux mottons de Noël, soyez heureux.

Cliquez ici pour accéder au Blanc Noël de Noël Leblanc.

Flying Bum

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Poète . . . circulez !

Cette semaine le Québec perdait un de ses grands poètes. Je dis bien le Québec parce que le québécois moyen ignore à peu près qui était ce sédentaire des longitudes syndiqué de la solitude* connu sous le nom de Claude Péloquin. Il faut leur rappeler que c’est bien lui, un soir de brosse, qui a aligné les mots de Lindberg qui sont devenus la chanson-thème de la contre-culture québécoise naissante; qui a signé la célèbre phrase-scandale inscrite sur la murale du Grand Théâtre de Québec par Jordi Bonet en 1970 : Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ! C’est assez !

En 1974, à l’âge où tous les ti-culs de mon âge se demandaient s’ils voulaient être Bobby Hull qui écrasait un à un les records de Maurice Richard ou ce nouveau démon blond qui soulevait les foules, mes héros à moi, à quelques rares amis aussi, étaient des poètes. Ces poètes nouveaux qui parlaient la langue locale en vers libres, libérateurs. Même qu’un ami de ma gang de secondaire 3 avait hérité du pseudo de Pélo en hommage à sa ressemblance et à ses accointances au grand poète. Bien loin tout cela, la télévison jouait encore en noir et blanc des reprises de Cré Basile.

Pauvre Péloquin, comme bien d’autres avant lui, combien grand sera-t-il devenu une fois sa viande refroidie ! Il n’en reviendrait pas lui-même. Il aura fallu qu’il s’éteigne pour briller de ses plus beaux éclats. Les suffisants de ce monde ne cessent de se scotcher à sa mémoire, se réclament soudainement amis. Curieux tout de même, quand quelqu’un plus grand que nature disparaît, tout le monde veut s’en garder un morceau juste pour lui. Pour le garder vivant? Pour posséder jalousement un morceau d’éternité? Pour parader avec dans le cortège?

Une seule fois, je l’ai vu en personne. Mais j’ai bien connu un gars qui doit encore se promener avec la tuque de Péloquin sur la tête. Lui et aussi le cousin de Jenny Rock, une longue histoire. Dans un pays où tout le monde n’en a que pour le hockey, le pauvre gars était le petit frère inconnu d’un joueur de hockey très connu qui portait un nom de famille très particulier et rare. Partout où le pauvre gars se présentait, on lui demandait s’il était le frère de X. Puis un jour, un cousin à lui convola en justes noces avec Jenny Rock, chanteuse pop bien connue à une certaine époque. Douliou douliou douliou Saint-Tropez, tant qu’à être dans la poésie. Depuis ce jour béni, lorsqu’on lui demande s’il est le frère de X, il répond non, mais je suis le cousin de Jenny Rock!

À cette époque lointaine, j’avais été embauché par le collège de Rosemont pour y donner des ateliers de sérigraphie. J’avais jusque là un boulot dans un petit atelier de sérigraphie commerciale rue Laurier près de Papineau. Quelques semaines avant de quitter, le patron qui n’était pas un homme de métier, m’avait demandé d’embaucher moi-même mon remplaçant. Il s’était présenté ce type mi-vingtaine, originaire de la France mais arrivé à Montréal enfant, un fort accent, l’air tout à fait bohème, évaporé même. Son père pratiquait le métier de lithographe-artisan et mettait en gravure des oeuvres pour le compte d’artistes connus. Cela m’avait grandement impressionné. Edmond connaissait que dalle à la sérigraphie et cela m’avait fait sourire. Quelques années auparavant, aussitôt embauché, j’étais moi-même revenu dans cet atelier en catimini par la porte d’en arrière et j’avais dit au graveur qui était encore là, tu as deux semaines pour me montrer comment ça marche tout ça. L’histoire se répétait donc.

À ma dernière journée, nous sommes allés souper Edmond et moi chez madame Duquette tout juste à côté. Resto de cuisine familiale où nous avions nos habitudes. On a bu un peu trop d’un excellent vin rouge qu’Edmond avait apporté pour ensuite aller prendre une petite bière d’adieu ailleurs. Sur Laurier, à l’est de Papineau, il y avait une taverne de quartier à l’époque. Taverne Laurier? Taverne Garnier? Aucun souvenir précis. Passé le vestibule, pénétrant dans la buvette enfumée, nous cherchions un bon spot où s’installer. Edmond se mit à me donner du coude dans les flancs avec une insistance pas ordinaire. −Non, mais t’as vu, là?− en se balançant le menton pour ne pas pointer impoliment du doigt. −C’est Claude Péloquin, le poète, qui trinque là, t’as vu?− Je connaissais bien l’oeuvre mais moins bien le poète, c’est à peine si je l’aurais reconnu. Edmond jurait qu’il vendrait bien son cul pas trop cher pour pouvoir s’asseoir à la table du poète. Faut croire que le programme du collège français couvrait bien la poésie québécoise, mieux que nos écoles de toute évidence.

Péloquin était attablé avec deux autres personnes, un qui nous faisait dos et qui s’est avéré être Lucien Francoeur et un grand roux déjà considérablement éméché qui s’est levé d’un bond en nous voyant s’approcher. D’une gueule pâteuse, faisant des grands signes avec sa flûte de bière en fût, tenant à peine sur ses pieds: St-Pierre, tabarnak! Ah ben câlisssss! Viens t’assire estie! Qu’est-ce tu fais icitte?− J’avais connu Pat Martel au secondaire à Saint-Stanislas le peu de temps que j’ai habité rue St-Denis en face du théâtre du Rideau Vert là où mon père avait eu la géniale idée de s’installer pour importer, vendre et coiffer des toques et des perruques synthétiques horribles qui avaient commencé à faire une brève fureur chez la madame montréalaise. Une autre de ses grandes idées qui avait tourné en queue de poisson.

Pat Martel a connu une brève mais très arrosée carrière comme batteur pour Offenbach et faisait des gigs occasionnellement avec Aut’Chose, un band mis sur pied par Francoeur. Edmond jubilait, il pourrait s’asseoir à la table du poète. J’ai raté une belle chance de profiter pleinement de tout ça cependant. Je n’avais même pas l’âge légal pour être dans une taverne, pas beaucoup l’habitude des beuveries, la résistance à l’avenant. Le son et l’image sont vite devenus flous et je me suis réveillé à l’air frais après le last call, marchant vers le nord sur Papineau avec Edmond qui se bidonnait comme un malade. Tu te rends compte, Luc? Tu te rends compte? J’ai sa tuque, mec, j’ai sa tuque!− Edmond avait volé la tuque de Péloquin. Je suis convaincu qu’il a longtemps dormi avec la tuque et qu’il l’a encore sur la tête si les mites ne l’ont pas déjà mangée.

Claude Péloquin a déjà dit quelque chose comme : J’aime mieux passer pour un fou que de passer tout droit.− Ce soir-là, moi, je n’ai que passé proche pas à peu près.

Sa plus célèbre citation touche à l’universel et le rattrape aujourd’hui. Salut Péloquin. À chaque poète qui meurt, meurt la poésie un peu plus. Un art qu’on aura peut-être vu de notre vivant fondre avec les banquises. La firme Influence Communication notait un net recul de la culture dans les médias en baisse de 30 % depuis dix ans, alors que 97 % de la couverture de l’industrie du livre en 2017 a été consacrée… aux ouvrages de recettes de cuisine. Poète . . . circulez !

Le temps fait son énorme ménage alentour de nous inlassablement. Emporte tous ces artistes bénis et ces poètes maudits qu’on a tant aimés. Ils n’en finissent plus de disparaître. Ici se placent à merveille les mots de Péloquin encore et encore, vous êtes pas écoeurés...

Tout là-haut, il se sentira comme dans ses pantoufles aux côtés de Rimbaud qui écrivait en 1873 :

Elle ne finira donc point cette goule, reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés?

Flying Bum

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Goule: vampire femelle des légendes orientales

*du texte de la chanson de Léo Ferré : Poète, vos papiers!

Un blogue à la mer

Un blogue à la mer, histoire à l’amer, un milliard de pavés lancés dans la mare des internettes. Moi qui lis des centaines de pages de blogues de tout acabit chaque semaine, immanquablement je tombe sur un texte où le blogueur disserte et exprime une souffrance nouvelle que je qualifierais de blues du blogueur. Serait-ce mon tour? Tristesse des temps modernes où ceux qui s’amusent à écrire pour le plaisir d’écrire se prennent au jeu de brailler parce que bien peu de gens les lisent. Branchez-vous les amis branchés.

À l’heure des nouvelles pratiques numériques inhérentes à notre hypermodernité détraquée, tout un chacun peut appuyer sur un bouton pour obtenir une image, mixer un son, aligner les mots pour rédiger un blogue et partager le contenu de sa réalisation.

«Il se crée en ligne toutes les 48 heures autant de contenus que nous en avons créé depuis la naissance de l’humanité jusqu’en 2003.»

Ce constat d’Eric Schmidt, le président exécutif de Google, donnerait le vertige à un parachutiste chevronné et répond en partie à vos interrogations.

Tout ne sera jamais lu parce qu’à l’impossible nul n’est tenu.

En 2011, on recensait 173 millions de blogues de toutes sortes. En 2014 selon Neilsen, ce nombre serait passé à plus de 440 millions dont environ 75 millions sur la même plate-forme que moi soit WordPress. En 2018, difficile à chiffrer avec la multiplication de toutes les plates-formes à la Tumblr, Squarespace, Medium, Google. Chose certaine le phénomène a pris une ampleur galactique, appuyée par la récupération commerciale massive des concepteurs de plates-formes et des hébergeurs qui sont en bout de ligne les seuls qui tirent à coup sûr profit du phénomène blogue.

À titre d’exemple, Le Retour du Flying Bum est hébergé chez WordPress au tarif annuel de 60.00$ US. Multipliez par les 75 milllions de sites hébergés sur WordPress seulement et déjà la somme donne le vertige. Sans compter les heures personnelles investies et tout cela pour fournir du contenu gratuit, déposer mes offrandes aux pieds du dieu internet.

Dans le sous-secteur que j’habite et que je baptiserai bien modestement les blogues littéraires, est-ce que les pratiques d’écriture des blogueurs nous permettent de repenser ce qui fait littérature, d’affronter la complexité d’analyse qui conduit à conclure à l’oeuvre littéraire réelle? De prime abord, on peut en effet percevoir les écrits (amateurs?) sur le web comme une pratique littéraire émancipée des contraintes éditoriales que d’aucuns qualifieraient d’élitistes, liées au choix des thèmes abordés, à un usage correct de la langue, à tous les autres diktats des propriétaires de l’édition contemporaine qui règnent en dieu et maître sur ce qui paraît ou ne mérite pas de paraître. Juste en passant, on note une forte tendance actuellement à favoriser les écrits d’auteurs (?) déjà validés par une certaine forme de reconnaissance populaire (états d’âmes, goûts et habiletés en matières de décoration intérieure, de pratiques sexuelles ou de recettes de pâtés au canard de petites vedettes surfaites qui ont parfois même le seul mérite d’avoir beaucoup maigri).

À cette enseigne, une telle vision de la littérature façon blogue serait inévitablement perçue comme cet éden littéraire démocratique, pour ne pas aller jusqu’à dire libertaire, où tout le monde autant que sa soeur peut tout écrire et lire tout, gratuitement, partout, tout le temps, à cette source nouvelle, fraîche et apparemment intarissable. Tout est cependant affaire de perception. Ne nous emballons pas.

La production de richesse centralisée principalement vers les hébergeurs et les propriétaires de bandes passantes de un. De deux le secret désir profondément enfoui de publier pour vrai, en vrai papier, chez une vaste quantité de blogueurs numériques, le pur voeu de chasteté intellectuelle et de pauvreté volontaire des autres font en sorte que ce modèle littéraire nouveau demeurera pour le moins idéaliste dans une très forte mesure. Et pour longtemps.

Le lecteur affamé y trouvera toujours ses perles bien à lui. Mais pas avant d’avoir ouvert des tribillions de coquillages aussi vides que visqueux. Affamé et curieux mais non moins d’une extrême patience devra-t-il être. Têtu même.

Tant soit-il que tous ces écrits restent, ce qui est tout sauf assuré, un phénomène nouveau se produit ici devant nos yeux ébaubis. À l’heure où l’on discute de la protection des informations personnelles et des renseignements privés, plus d’un demi-milliard d’individus se livrent corps et âme à leurs prochains sans aucune forme de retenue ni de censure. Dans des situations où le risque est omniprésent, des individus bloguent leurs opinions à bouche que veux-tu au risque de leur propre vie, on n’a qu’à penser aux Raïf Badawi de ce monde. D’autres exposent aux périls leur vie professionnelle, amoureuse, leur crédibilité, l’assomption de leur santé mentale.

Comment expliquer la chose? Assiste-t-on à la totale décentralisation de l’histoire de l’humanité à son plus petit dénominateur commun c’est-à-dire l’histoire individu par individu, histoire que la technologie rend aujourd’hui possible? Je ne voudrais pas être un archéologue du futur enterré sous des tonnes de disques durs dépareillés où se ramassera pêle-mêle l’essentiel des connaissances de l’ère numérique dont on ne soupçonne même plus la fin.

Alors écrire un blogue comme on jette une bouteille à la mer? Toute proportion gardée, la métaphore reste prétentieuse et totalement fallacieuse. On risque d’un jour trouver une bouteille à la mer, il existe un certain pourcentage de probabilités bien que celui-ci m’échappe. Des milliards de ces bouteilles relâchées presque quotidiennement rendent cependant l’exercice insipide et sans intérêt. Polluant à la limite.

Non, non, non, fais pas comme ça, fais comme les chinois

L’espoir d’être lu est tout de même puissant. Les fournisseurs de plates-formes en sont conscients et fournissent aux blogueurs-payeurs l’aspirine par excellence. Pour chaque publication, le blogueur dispose d’un lot impressionnant de statistiques quotidiennes et bien précises quant au nombre de lecteurs, leur fidélité, leur pays d’origine, l’inventaire exact des abonnés, des simples likeux et de leurs commentaires. Quand j’ai entrepris d’écrire j’ai vite pris l’habitude d’aller lire ces statistiques. J’ai remarqué non sans étonnement que le premier lecteur de mes blogues était toujours situé géographiquement en Chine. De là, j’ai conclu que mon plus fidèle et empressé lecteur était un chinois, assez étrange mais logique. Peut-être un de ces nombreux petits chinois de la sainte-enfance jadis achetés à la petite école, va savoir.

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(Capture d’écran réelle de ma page de statistiques)

Étant un francophone français québécois d’expression française, un canadien-français français en pays conquis par les anglais pour paraphraser notre Elvis Gratton national, lorsque j’utilise un anglicisme j’ajoute souvent la mention comme disent les chinois pour donner le moins de crédit possible à la langue du conquérant. J’en ai conclu qu’à force de répéter la comparaison, j’ai été mis sous écoute. Le mot-clé chinois détecté par les moteurs de recherche faisait en sorte qu’un chinois était automatiquement attitré à la lecture de mes textes à la recherche de je-ne-sais-quoi pour le compte de je-ne-sais-qui. Les chinois sont nombreux et ne dorment pas beaucoup c’est connu.

Puis, je me suis fait des contacts dans le monde du blogue, je me suis abonné à d’autres blogueurs, d’autres blogueurs me suivent, on échange parfois. Je me suis éventuellement risqué à poser la question. Croyez-non ou le, eux aussi ont un chinois comme premier lecteur. Qu’ils utilisent le mot chinois ou non. . . ?!?

Et j’ose exposer la chose aujourd’hui. Au grand jour la sombre affaire. Qu’adviendra-t-il de moi maintenant? Comment s’y prendront-ils pour me faire taire, acheter mon silence? Vont-ils me kidnapper littéralement, me torturer, me ligoter sur la voie ferrée, simplement m’empoisonner discrètement avec un composé secret qui imite à perfection la trombo-phlébite?

Vous devrez venir me lire à tout coup pour le savoir ou vous ronger les ongles pour toujours. Vous y êtes maintenant condamnés, abonnés pour ceux qui souffriraient du syndrôme de Stockholm. Mais surtout ne commettez jamais l’erreur de commenter dans l’espace réservé à cette fin, les chinois se mettraient sur votre cas illico. Revenez voir à chaque nouveau texte, vous verrez. Vous pourrez juger par vous-même en constatant le vide inter-sidéral de l’espace-commentaires combien mon auditoire est devenu vaste et obéissant!

Flying Bum

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Ah la vache.

Très généralement je dirais, je me couche je m’endors et pas toujours dans cet ordre-là.

Mais là, j’écris un scénario de film au complet, j’apprends les textes, je le tourne, je joue dedans, je fais le montage, j’organise la distribution, vous voyez le genre. J’essaie de voir combien de mes humeurs humides peuvent absorber mes draps-santé avant d’être malades. Et je tourne un petit tour à gauche, un petit tour à droite. Zéro dodo.

Toutes ces bêtes qui errent dans la nuit, j’aurais dû m’habituer à leur présence depuis le temps. Je n’entends plus que ça. Old MacDonald had a farm hi-han-hi-han-yo. Évidemment, passer de la basse-cour la poche sous le bras à la cour de l’état le lendemain matin les poches sous les yeux, ça porte à l’insomnie quelque peu. On est toujours moins beau avec des grosses poches sous les yeux. Le juge jugera, on le paie pour ça. And a kwak kwak here and a kwak kwak there. Comment je me suis ramassé là?

Qui aurait pu prévoir le terrible coup d’état, toutes ses conséquences sur nos vies? Ces gens avaient l’air tellement “flower power” pis toute. Des méditators en transe et en sandales. On ne fait pas bobo aux bozanimos, on les aime on les mange pas, on ne mange pas leurs oeufs, on ne boit pas leur lait, on ne tricote pas leur laine, on ne se fait pas de linge avec, rien. Quelques vitrines de boucheries peinturées tout au plus. Personne n’a pu voir venir, même pas eux finalement.

Mon sub-pœna sur le chevet est on ne peut plus clair, en lettres mauves à l’encre de betterave sur papier de soya, j’ai terrorisé un individu volatile en le pourchassant cruellement dans toute la cour, séquestration sous une chaudière de plastique avec un orifice pour ne passer que la tête, homicide volontaire et prémédité par décapitation à la machette, outrage à un cadavre déplumé, dépossession de viscères et grillé sans pitié au piment d’espelette. Et finalement, jouissive ingestion par la bouche du corps démembré d’une de nos soeurs les poules. Qu’est-ce qui m’a pris?

Mon avocat informé de mes pépins et vert d’inquiétude m’invective de ses paroles acides acétiques, qu’ai-je fait au ciel pour mériter cet avocat-vinaigrette? Ma pire sentence pour l’heure c’est l’éveil. Vais-je seulement y parvenir? Dormir, dormir, est-ce que je peux juste dormir un peu?

Sur le patio un couple de coyotes dévore goulûment une pauvre chèvre ou est-ce qu’ils la sautent? Rien n’est moins sûr juste au son. Je me masturbe un p’tit coup en plissant fort les yeux et en me jouant les images fantasmatiques d’une boule de cretons à l’ail enroulée dans une tranche de bacon frite dans la graisse de rôti. Je viens et vite de surcroît, j’en reviens pas. Mais rien à faire, l’homme comblé dégonflé et repu ne tombe toujours pas endormi.

Il y aura bientôt quatre ans, le 15 novembre 2026, cinquante ans bien sonnés après l’élection du gouvernement Lévesque, le groupe révolutionnaire anti-spécisme, le GRAS, jusque là à peu près inconnu, a pris le contrôle du gouvernement dans un spectaculaire coup d’état armé qui a pris tout le pays par surprise, les véganes comme les méchants carnassiers. Les Landry, les Leblanc et tous les autres producteurs laitiers dans le rang chez nous, pris de peur ont libéré toutes les bêtes et ont fui demander l’asile politique en Suisse.

Les vachères parties les vaches errent partout, broutent mes pelouses, mon jardin, mes plates-bandes fleuries. Les écuyers écoeurés les écuries évacuées, les moutons blancs au diable vert, and a oink oink here and a oink oink there les porcs courent partout, chez eux comme autrui. Et ça se reproduit à une vitesse folle toutes ces bêtes maintenant libres et sans aucune contrainte, les prédateurs du coup se multiplient comme les petits pains aux noces de Cana. Et le gros rouge, à grandes gueules dans le buffet. On s’enfarge dans les carcasses, partout on frappe un os.

Hier, les sirènes des troupes du général DeMontigny ont retenti dans la nuit. Plus loin vers l’Épiphanie, l’ancienne porcherie Au Porc Sain a été prise d’assaut au bélier. Une quarantaine de sales spécistes cachés là y avaient installé un méchoui et grillaient tranquillement trois fesses de porc bien rondes salivant sans bon sens. Un massacre sans nom s’ensuivit et les sales spécistes empalés sur de longues broches ont été exposés dans le parking du supermarché pour faire peur aux autres.

J’ai du sable dans les yeux mais rien à faire, le sommeil ne vient pas. J’entends les loups qui piaffent et hurlent en encerclant les quelques vaches et leurs beus à l’heure bleue qui pacageaient tranquillement entre la piscine et le cabanon. Leurs beuglements désespérés percent dans la nuit au-dessus des cris de toutes les autres bêtes hébétées. En panique totale elles coupent de leurs sabots le cordon de loup et se précipitent directement sur la fenêtre de ma chambre qui vole en éclats.

Les ruminants sont partout, immenses et malodorants, les yeux exorbités. Je saute de panique hors du lit sauver mon cul vite encerclé de grosses langues roses et blanches aux relents fétides qui s’agitent partout sur mon corps nu. Impossible de rejoindre la machette que je garde toujours sous mon lit, le Manitoba ne répond plus. La lutte serait vaine et ennuyeuse. Je me fraye la fuite rampant à travers la forêt des minces pattes de bovidés et je cours à la cuisine, mais rien à faire elles m’y suivent des babines.

D’effroi et sans y ruminer davantage, je vide et me cache dans une armoire à Tupperware. Un gros mâle m’a senti, mal m’en prît, il frappe et frappe de ses cornes sur la frêle porte d’armoire qui part en morceaux pas plus gros que des cure-dents. Il se recule pour mieux revenir, tête basse et cornes devant.

Je me réveille à côté du lit carrément encastré dans ma table de chevet. Jamais plus les boules de cretons à l’ail enroulées dans le bacon et frites dans la graisse de rôti avant d’aller me coucher.

Je vire végane, moé s’tie.

Flying Bum

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Vendredi de rire

Petit tutti frutti tout petit tout petit

Le clown en en-tête est une photographie originale de Pavel Krivtsov (a sad holiday new year in a psychiatric hospital). J’avoue qu’elle n’est pas drôle.

Marina, aqua Marina!

J’en ai déjà eu une pareille. Pareille pareille.

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Même couleur, toute. Une fois le radiateur a sauté sur Bellechasse et j’ai été obligé d’arrêter en face de la polyvalente Père-Marquette et naturellement tous les ados en récré se payaient ma gueule. Je leur ai dit qu’elle s’ennuyait de son Angleterre natale et qu’elle se faisait une petite brume londonienne nostalgique tout simplement, le temps que je grille une clope. P’tits morveux.  Je vous raconte cela maintenant parce que dans ce temps-là, Facebook n’existait pas. Vous l’auriez jamais su.

Je n’ai jamais rasé votre femme

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J’ai toujours adoré les pastiches, ma belle-mère en portait des sublimes comme Jinny  mon fantasme adolescent sans nombril. (On lui dissimulait avec de la putty et du maquillage pour ne pas trop exciter les petits garçons. Ce fut, croyez-moi, peine perdue).

Si vous voulez voir d’autres pastiches de votre super-héros sous la plume de Kerry Allen, il y en a plein ici: Super Antics by Kerry Allen

Nostalgie quand tu nous tiens

(lâche-nous pas trop vite, avertis)

MissLSD

Je me souviens comme si c’était hier, hier je n’avais rien à faire. Une longue marche sur une plage sauvage et déserte des Seychelles, main dans la main avec une femme merveilleuse et presque nue, à l’heure bleue du petit matin qui laisse naître les rêves les plus fous malade-mental. Les papillons dans le ventre, les Sweet Caporal qui retroussent du Speedo. Nous avons tant et tant marché au soleil levant sur un sable blanc de plus en plus chaud jusqu’à ce que les pieds me brûlent, l’acide redescende et que je réalise que je traînais un mannequin volé, en plein jour au gros soleil dans le parking en asphalte d’un Zeller’s.

Bien loin tout ça. Aujourd’hui le LSD ne m’est plus d’aucune utilité. Je n’ai qu’à me lever un peu vite et je vois des mouches en masse.

Je l’avais dit. Tout petit tout petit.

Flying Bum

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