Tu seras un homme

Il fait une chaleur étouffante spécialement dans le petit deuxième étage en haut de la buanderie où habite Carmen, l’amie de mes frères. La climatisation était une affaire de millionnaire à cette époque-là et lorsqu’on vit en haut d’une buanderie c’est pas parce qu’on est riches. Ma mère forçait mes deux frères à me traîner partout avec eux presque tout l’été.

Mes frères sont partis avec Carmen essayer de voler un melon d’eau chez Jos de l’autre côté de la rue. Je devais rester ici avec la sœur de Carmen. Apparemment, ils ont un plan à toute épreuve, des ruses de sioux incroyables. Voler un melon d’eau, c’est pas comme voler une chiquée de gomme. Généralement, on ne volait rien chez Jos parce qu’on le connaissait par son nom. En fait, mes frères m’avaient dit qu’il s’appelait Jos. Tout le monde qui était cool, on les appelait Jos. Je ne sais même pas si c’est son vrai nom. Je ne sais même pas pourquoi on l’appelle de même. Quand on se faisait des jeux de rôles, tout le monde voulait s’appeler Jos.

–“Veux-tu jouer un jeu de marde avec moé?” me demande la petite sœur de Carmen. Je ne me souviens plus de son nom. Dans un cendrier chromé sur pied surmonté d’une grande assiette en verre épais brun, qui déborde, elle procède à un triage minutieux avec ses longs ongles. Elle choisit un mégot d’environ deux centimètres, pas plus, elle le pince entre ses faux-ongles bling-bling pour fillettes en plastique bon marché, le porte à sa bouche et l’allume.

–“C’est quoi, ça, un jeu de marde?” que je lui demande.

–“Tu baisses tes culottes pis tu chies de la marde,” qu’elle répond, bien sérieuse.

–“Non, sais-tu, ça me tente pas vraiment de jouer à ça.”

–“Bon, ben d’abord, ça te tentes-tu de jouer au cul?”

–“Comment ça se joue, ça, au cul?”

–“Tu baisses tes culottes et je te joue après le cul, après je baisse mes culottes et tu me joues après le cul.”

–“Non, sais-tu, ça ne me tente pas vraiment de jouer à ça non plus.”

–“Ah, pis, moé non plus je veux pas jouer finalement,” dit la sœur de Carmen, visiblement contrariée.

La sœur de Carmen avait toute la collection des “Lee press-on nails” des faux ongles pour fillettes qu’ils annonçaient à la télévision. Toutes les couleurs. Carmen les volait pour elle au Woolworth. Elle les appuyait en pesant fort sur ses joues puis elle me disait : –“R’gard, ça fait comme des demi-lunes dans ma face, veux-tu que je t’en fasse?” Puis elle suçait son mégot et faisait de la boucane, plein de fumée brune comme les rideaux qui devaient bien être constitués à quatre-vingt-dix pourcent de boucane, dix pourcent de tissu. Toute sa famille devait fumer comme des engins, tout dans le petit logement encombré au possible tirait sur le brun et sentait le calvaire.

–“Bébé,” qu’elle a dit.

J’ai tourné la tête dans tous les sens, j’étais certain qu’on était fin seuls.

–“Non, toé, c’est à toé que je parle,” qu’elle dit.

–“Heille, je ne suis pas un bébé, s’tie!”

La sœur de Carmen n’était certainement pas un bébé, pas plus que moi d’ailleurs. Elle avait probablement comme moi, dans les alentours de 10 ou 11 ans mais elle avait l’air attardée un peu. Beaucoup, quand j’y repense. Son corps était plutôt normal mais ses yeux étaient troublés, troublants des fois. Ses agissements, ouf. Elle n’allait pas à l’école, même pas à St-Pierre-Apôtre où se trouvait l’école pour les enfants attardés. Quand je voyais passer les enfants de l’école spéciale, je trouvais qu’ils faisaient pitié, je me cachais et je leur lançais les gros suçons jaunes ou verts que personne chez nous ne voulait manger. Mais seulement quand un parent les accompagnait, comme ça ils auraient eu quelqu’un pour les consoler si je les attrapais droit dans un œil par accident.

–“Baisse-les tes culottes d’abord,” qu’elle me dit, “si t’es pas un bébé.”

–“Ben là, baisse les tiennes, toé, pour commencer,” que je lui dis croyant que la défier lui ferait changer d’idée de marde.

Ça n’a pas été bien long que ses culottes tombaient sur le plancher.

–“Ton tour, à c’t’heure!” qu’elle dit, vindicative, les yeux ronds comme des billes.

–“Calvaire que t’es bizarre, toé,” que je lui dis.

Je voulais m’en retourner à la maison, mais pas vraiment en même temps. Mes frères se seraient fait chicaner par ma mère si j’étais rentré seul. Je voulais vraiment foutre le camp de là mais c’était vraiment rarissime qu’on pouvait manger du bon melon d’eau en Abitibi. Quelques oranges dans le temps des fêtes, des bananes de temps en temps mais j’ai toujours eu horreur des bananes. C’est la texture pâteuse, ça me roule dans la bouche. Des pommes, des hosties de pommes, ça, en veux-tu? Y’en a pour s’écoeurer, des hosties de pommes, à l’année longue.

Il fait tellement chaud, ce serait tellement bon du melon d’eau.

Je ne voulais pas vraiment rester pour jouer à chier à terre ou me faire jouer après le cul par la sœur attardée de Carmen avec ses drôles d’ongles en plastique pointus qui me dévisage, la noune à l’air, et je ne voulais pas vraiment m’en aller non plus, c’est bête comme ça, parfois, la vie.

–“Envoye, triche pas, c’t’à ton tour là, baisse-les toé-tou,” gueulait la pauvre fille.

Partout les gens disaient avec toute la philosophie dont ils étaient capables : dans la vie mon p’tit gars, des fois, si tu veux être un vrai homme, sache qu’un vrai homme se fait toujours un devoir de faire ce qu’il faut faire.


Flying Bum

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Florence pour toujours

J’avais probablement mal noté les coordonnées et les choses avaient tellement changé ici. J’avais du mal à m’y retrouver. Cela devait bien faire trente ans que je n’étais pas revenu dans mon ancien bled perdu. Trois-cent cinquante kilomètres, ce n’est pas la porte voisine. J’ai finalement trouvé l’endroit. À l’époque, c’était une maison de riche, un notaire, un avocat ou quelque chose comme ça, mes souvenirs sont flous. En entrant, un monsieur en queue-de-pie m’interpelle. –“Monsieur, s’il vous plait,” me dit-il simplement, pendant que son regard presqu’outré passait de mes yeux à mes pieds à mes yeux. “J’ai ce qu’il vous faut, ici, attendez un moment, je vous prie.” S’en retournant derrière un haut comptoir de réception, il en revient avec une paire de couvre-chaussures en papier. “On en a toujours à portée de main en hiver, c’est plutôt rare qu’on les utilise en été,” dit-il en me tendant une paire de chaussettes bleues avec une frange frisée élastique qui leur donnait l’allure d’un casque de bain. J’avais mis mon complet le plus sobre dans les circonstances, chemise et cravate, mais mes souliers juraient avec ma tenue irréprochable, couverts de boue, mes bas et le bas de mon pantalon avaient écopé aussi. Personne n’aurait voulu cochonner les beaux tapis de Turquie du salon funéraire.

En traversant distraitement la structure moderne qui n’était pas là jadis, je n’avais pas vraiment réalisé que je surplombais la rivière Thompson. Le vieux pont ferroviaire à côté, les ruines des vieux débarcadères à demi submergés au loin et par-dessus tout, cette odeur très particulière inscrite au plus profond de ma mémoire. Après le pont, j’ai trouvé l’endroit idéal pour faire demi-tour et j’ai traversé le même pont encore une fois, en sens inverse. J’ai trouvé un endroit où me garer et je suis descendu de voiture. En déposant le pied, j’ai senti la mollesse du sol. Je me suis immédiatement souvenu de la sensation. Mais je me suis dit merde. Il fallait que j’aille voir.

Aux tout débuts de la colonisation, ce qu’on appelait les chemins d’eau constituaient les seules grandes voies de circulation à travers la région. Les steamboats accostaient sur les grèves de la rivière apportant leurs lots de marchandises, nouveaux colons, de mineurs, d’aventuriers de tout acabit mais encore, aux semaines de paye des mineurs, des bataillons de travailleuses du sexe venues de Montréal avec leurs proxénètes dans leurs zoot suits ridicules. La rive ouest de la rivière constamment boueuse, voire marécageuse, était un endroit hostile et peu invitant où même les plus pauvres colons n’auraient voulu s’installer. Les proxénètes, qu’on appelait ici des pimps, y avaient fait construire quelques camps de bois rond et un bancal réseau de trottoirs de bois. C’est dans ces camps, squattés sur les terres publiques, que les filles d’affaires faisaient leurs affaires avec leurs pimps et quelques bootleggers qui fournissaient à tout ce beau monde de quoi se rincer le gosier. On y jouait aussi aux cartes, à l’argent bien sûr. Après la grande dépression et les nombreuses descentes de la police provinciale, les camps avaient été abandonnés là. Plusieurs avaient presque totalement pourri puis s’étaient effondrés sur eux-mêmes, un ou deux tenaient encore en place de peur et les trottoirs de bois avaient lentement calé dans la vase.

Une calvette de béton installée plus haut sur la rive en pente déversait maintenant la presque totalité des égouts de la petite agglomération dans la rivière. Les rejets traversaient l’ancien squat aux bordels pour se répandre plus bas directement dans l’eau. C’était partout pareil à l’époque, longtemps avant la nouvelle conscience écolo. L’odeur déjà pestilentielle du terrain marécageux gagnait en saveurs. La quantité impressionnante d’insectes de toutes sortes servait également de repoussoir par excellence pour les curieux qui oseraient vouloir y flâner. Personne n’osait plus s’aventurer dans le secteur, sauf quelques adolescents romantiques en mal de sensations fortes. Une cabane tenait toujours et entre nous, on l’appelait la cabane aux fesses. Tout un chacun y emportait des choses, réparait une faiblesse de structure, ou construisait un mobilier rudimentaire. Comme si le vice était historiquement imprégné dans chacune des billes de bois de ses murs, il était convenu d’office que quiconque y séjournait était soupçonné de tous les péchés du monde.

Nous étions quatre un vendredi soir de juin à occuper la cabane. Deux garçons et deux filles et tout le monde était bien à son aise. C’était soir de première pour moi et pour Florence Gagnon aussi, je présumais, la fille qui m’avait offert d’essayer ça –mettre mon doigt dans son vagin– elle avait agi si spontanément et naturellement que je me serais senti idiot de refuser. Elle a elle-même demandé à Odette Verville et mon ami Beaudette d’aller s’installer au bord de l’eau un moment. Ils savaient ce qui se manigançait dans la tête de Florence et ils sont partis en souriant. C’était une des premières belles soirées d’été, l’école achevait. Les nuages se faisaient jaune feu dans le bleu plus sombre du ciel et s’étampaient comme un double identique sur la surface de la rivière tranquille. Sur le vieux pont de bois, la silhouette bien découpée de deux pêcheurs. Florence Gagnon qui se tenait bien immobile les culottes aux genoux et son chandail étiré pudiquement vers le bas tenait mes épaules pendant que je procédais machinalement à l’exploration maladroite. Nous ne nous étions même pas embrassés, rien. Je me souviens que mes mains tremblaient, souvenirs de sentiments extrêmement confus et le reste de la soirée est demeuré brumeux dans ma mémoire.

Le lundi matin suivant, je me suis présenté à l’école, gêné, manque évident de confiance en moi, nerveux. J’avais pensé à Florence Gagnon toute la fin de semaine sans oser aller chez elle, à la cabane aux fesses ou simplement l’appeler. Je suis entré dans la cafétéria à la recherche de Beaudette et Odette Verville s’est levée debout.

–“Toé pis Florence Gagnon…” me criait-elle d’un bord à l’autre de la cafétéria, –“…dans le cul!” gueulait-elle en pointant le majeur bien haut vers le ciel avec une face de dédain total, –“en plein dans le cul, sans-dessin!” Confus, j’avais le goût d’aller m’enterrer dans la cour d’école.

À l’époque, j’étais tellement innocent. Je ne connaissais rien à ces choses-là. Je pensais probablement que le vagin se situait dans la zone la plus anatomiquement improbable. Comme la maison de Zorro à la télé qui a l’air d’une casa d’une taille tout à fait modeste vue de l’extérieur mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, ça prend les allures d’une hacienda monumentale avec des pièces et des pièces étalées comme un vrai dédale. Le vagin devait se trouver quelque part tapi dans le plus insoupçonnable recoin de ce château derrière moult épaisseurs de rideaux. Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit, Florence Gagnon? Pourquoi tu m’as laissé aller là?

À mes yeux, Florence Gagnon était magnifique mais elle avait les bras particulièrement poilus pour une fille. Personne n’osait l’agacer avec ses poils de bras cependant, elle avait la mèche courte. Je m’en foutais totalement. On racontait que dans un party-pyjama de filles, on l’avait surprise à se masturber avec le manche d’un stylo-feutre et pour s’en sortir elle avait presque forcé les autres filles à faire pareil. Comment on aurait pu ne pas être amis? Florence Gagnon et moi, ensemble comme une paire de doigts croisés serrés, exsangues. Mais “l’accident” a installé une petite distance entre nous. Avant ça, je sautais sur mon vélo et je me rendais chez elle même quand sa mère était absente et on écoutait la télé collés l’un contre l’autre, ou on se contait des peurs sur la galerie. Après, je ne me rappelle même pas lui avoir parlé, serait-ce au téléphone. Tout ce qu’elle aurait eu à me dire c’est : “Arrête, t’as passé tout droit, innocent,” mais en y repensant, j’aurais dû savoir. Quelque sensation étrange que j’avais ressenti bien que familière d’une certaine façon, du déjà vu, un orifice inhospitalier, pas correct.

Oui, j’ai alors vécu une grande déception mais j’étais surtout furieux contre cette stupide Odette Verville qui s’était fait une joie débile de répandre le cancan. Presque pendant un an, j’avais peur de tenir des choses dans mes mains. Quand je tenais un stylo en classe j’entendais murmurer “Mets-moi le pas dans le cul,” lorsque je mangeais une carotte ou un céleri dans mon lunch : “Ça va dans ta bouche, çà, hein, pas dans mon cul.” Mes notes ont baissé, j’ai perdu du poids.

Mais, la vengeance est un plat qui se mange froid et je n’ai rien eu à manger du tout; contre toute attente l’incident a lentement sombré dans l’oubli. Un soir je me suis retrouvé chez Florence Gagnon et deux autres filles étaient là avec nous. Un drôle de party-pyjama où j’avais été admis pour une raison qui m’échappe. Les filles occupaient un grand lit double et moi je dormais par terre sur un matelas soufflé, entre le lit et le mur, du côté occupé par Florence. À un certain moment dans la nuit, sans avoir provoqué quoi que ce soit, la main baladeuse de Florence tâtonnait son chemin dans mon pyjama. Un drôle de courant électrique sort de la main d’une fille lorsque c’est la première fois qu’une fille touche à votre pénis, et le choc se répand comme un courant magique dans votre corps en entier comme de vives ondulations qui piquent un peu. J’entendais tout. Son coeur. Mon coeur. Sa respiration. La chaleur d’une main étrangère. Le moindre mouvement quasi imperceptible de ses doigts, même les mouvements créés de toutes pièces par mon imagination survoltée. Mais sa main n’avait à peu près pas bougé. Elle s’était enveloppée autour de mon pénis comme un bas sur un pied. Comme morte, aucun mouvement. Je me tenais raide tranquille, comme mort moi aussi. Pour un moment j’ai bien cru qu’elle s’était endormie comme ça. –“Florence?” que j’ai murmuré le moins fort possible, mais immédiatement elle a répondu : “Oui?”

Après, plus personne n’a prononcé un traître mot. Je suis resté là, sa main sur moi, et j’ai senti le courant électrique diminuer tranquillement remplacé par une inconfortable moiteur. Je n’étais pas du tout certain de ce que Florence aurait dû faire ou aurait pu faire mais il m’apparaissait évident qu’elle avait bâclé le travail ou alors, elle ne savait pas quoi faire du tout. J’avais hâte de raconter ça aux amis pour obtenir en quelque sorte ma petite vengeance. Je m’imaginais les copains en train de mimer la masturbation dans les airs et se payer la tête de Florence devant toute la cafétéria mais ce n’est pas arrivé. J’ai fermé ma gueule. Heureusement, avant la fin du week-end, elle avait trouvé le truc. Mais avec le gros Blaise Babin. Le gros se faisait aller la gueule à l’école avec les “mains magiques” de Florence Gagnon en mimant le geste dont Florence m’avait cruellement privé. Blaise et Florence se sont mis à se fréquenter et à nouveau, je ne pouvais plus tenir de stylo à l’école, ni de carotte ni de céleri.

Florence Gagnon avait de beaux grands yeux marrons. Exotiques et chauds. Tellement grands, comme ils avaient semblé illuminer tout son visage en s’abreuvant de la lumière des nuages jaune feu au-dessus de la rivière Thompson, cette fois où j’ai véritablement connecté directement avec ses yeux. Je ne sais pas pourquoi on ne s’est pas embrassés ce soir-là et qu’est-ce que ça aurait pu changer, ce dont je me souviens c’est que ma huitième année avait été une foutue d’année moche.

J’ai bien dû faire cent pieds sur la grève boueuse. L’odeur fétide de l’époque était toujours là comme le fonds de commerce des nouveaux parfums que le temps avait transportés là. J’ai suivi une piste qui paraissait plus sèche et je suis monté un peu plus haut sur la rive. La végétation cachait en grande partie la grande gueule de la calvette de béton maintenant asséchée qui crachait autrefois tous les égouts de Dubuisson sur le marais des anciens bordels. Un piquet de bois ici et là rappelaient la route des trottoirs de bois. La plupart des billes de bois qui émergeaient encore de la boue s’étaient habillées d’une épaisse couche de mousse vert olive et se laissaient lentement absorber par la nature. Un tas de bois pourri, un peu plus haut que les autres, les billes recroquevillées sur elles-mêmes comme pour cacher tellement de vieux péchés, j’ai fermé les yeux et j’ai revu la cabane aux fesses, les grands yeux marrons de Florence Gagnon.

–“Madame Gadbois est dans le premier salon à votre droite,” me dit le monsieur austère dès que j’eus fini d’enfiler les pantoufles bleues. “Madame Florence Gadbois?” que je lui demande du tac au tac. “Non, c’est madame Armande Gadbois,” dit-il.

“N’y a-t-il pas une madame Florence Gagnon, ou Florence autre chose exposée ici?” Le monsieur me regarde comme si je débarquais de la planète mars. “Vous êtes vraiment ici pour voir Florence Gagnon?” enchaîne le bonhomme qui semblait toujours aussi sonné et qui m’observait avec une curiosité malsaine mal contenue. “Oui, Florence, Florence Gagnon,” que je rajoute. “Au bout complètement à gauche,” qu’il répond sèchement puis il tourne vitement les talons et regagne son comptoir.

En longeant le couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les pièces chaudement mais sobrement décorées. J’ai à peine entrevu madame Gadbois étendue au centre d’un amoncellement de fleurs hallucinant dans un cercueil digne des meilleurs ébénistes. Une foule compacte discute, les chaises occupées forcent l’ensemble des visiteurs à rester debout. J’essaie de reconnaître des visages mais tellement d’années se sont écoulées, il faudrait que je dévisage longuement tous ces gens pour en reconnaître un ou deux probablement, peut-être aucun. Je continue jusqu’au bout du couloir jusqu’au dernier salon à gauche. Un bout de papier épinglé sur le mur sur lequel est écrit à la main : Florence Gagnon. Le salon baigne dans une noirceur quasi opaque, je distingue à peine le fond de la pièce. J’entends monsieur pantoufles qui galope malhabilement dans le corridor et qui arrive essoufflé en s’excusant. “On n’avait pas allumé, personne n’est venu encore, je suis désolé.” Il passe sa main sur l’embrasure intérieure et une lumière blafarde s’installe sur le salon minuscule. Un cercueil en simple contreplaqué de merisier russe, un seul bouquet modeste déposé sur la partie fermée du cercueil.

Je marche solennellement vers la tombe, mes genoux descendent sur le prie-dieu. D’instinct, je regarde d’abord le petit arrangement floral, bleu et jaune feu, la carte indique Léon Santerre.

C’est moi Léon Santerre.

…  

Je suis seul, non seulement seul mais je me sens profondément seul. Les autres ne sont pas arrivés. On avait dit sept heures et demi, il était huit heures moins quart. Il ferait bientôt noir. J’espérais secrètement que je n’étais pas encore tombé dans un de ces traquenards à la con. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté de venir. Les deux dernières années, ma mère m’avait envoyé en pensionnaire au séminaire d’Amos, tout le monde voulait un curé dans sa famille dans ces temps-là mais je songeais déjà à défroquer avant même l’ordination. Je n’avais pas vu les gars depuis un bon bout de temps mais c’est comme si ça ne me faisait rien, nos mondes étaient bien différents maintenant. Nos vieilles amitiés vivotaient sur du temps emprunté. Je sais que le père du gros Babin et celui de Beaudette sont enfermés ensemble à la prison de La Macaza, je ne sais pas trop quelles gaffes ils ont fait ni pour combien de temps ils seront là. Le gros Babin en mène large dans le secteur, des affaires louches, même à seize ans, les pommes pourries ne tombent pas bien loin des pommiers. Dope, vol d’autos, recel, blablabla. Il travaillait à la cour à scrap de madame Simard qui était tout juste en haut de la côte du vieux squat où la cabane aux fesses s’était finalement effondrée deux printemps avant. En arrière de la cour à scrap, séparé par un ruisseau pas très propre qui draine les eaux de la dompe, un dépotoir à ciel ouvert. Nous avons rendez-vous dans une vieille van Volkswagen au fond complètement de la cour à scrap. Babin s’arrange pour voler à madame Simard les batteries encore bonnes pour y avoir de la lumière, de la radio et les gars viennent veiller ici maintenant. Ils fument de la dope, boivent de la bibinne, déconnent en masse et se regardent perdre connaissance un coup bien gazés.

–“Tu vas voir Santerre, tu vas avoir une tabarnak de surprise, manque surtout pas ça, ça arrive pas tous les soirs icitte des affaires de même.” Mais les gars n’arrivaient toujours pas, il était passé huit heures maintenant. J’essayais de les voir venir dans la noirceur, à travers les carcasses de voitures pêle-mêle.

Je suis presque mort de peur quand Beaudette et Blaise Babin sont arrivés mais du côté de la dompe. Ils traînaient un matelas en condition étrangement passable, glané là où les camions ont fraîchement débarqué des ordures.

–“Ah, t’es là, toé?” demande Babin. “On avait dit sept heures et demi, non?” Et Babin s’empresse de répondre : “Oui mais ça a valu la peine de marcher un peu, m’as-tu vu le beau matelas, toé?” Beaudette était déjà affairé à démancher la banquette arrière du Volkswagen pour étendre le matelas sur le plancher. Babin et moi on s’est installés sur la banquette à la belle étoile et on a fumé un joint, bu un peu. De longs silences malaisants en disaient long sur les tangentes que prenaient nos jeunes vies et le temps se faisait éternité en attendant la “surprise”.

–“La v’là, les gars, la v’là, hostie que je le savais qu’elle viendrait!” s’exclame le gros Babin excité comme ça ne se peut même pas. Au loin dans la pénombre s’avance une silhouette de fille. À mesure qu’elle s’approche on distingue une longue chevelure javellisée jaune avec des racines noires, une jupe en denim très courte, deux longues jambes blanches et une camisole noire moulante avec des bretelles spaghetti. Dans ses pieds, la fille porte des bottes de caoutchouc noires découpées à la va-vite un peu en haut des chevilles, un sac à dos sur l’épaule.

–“Te l’avais dit, Santerre, une christ de surprise, hein? Tu t’attendais pas à voir Florence Gagnon icitte à soir, hein?” Effectivement, le coeur m’a fait rien qu’un tour.

Florence m’a regardé vite-vite avec les yeux d’un lièvre pris au collet.

–“Veux-tu boire un p’tit quec’chose, fumer de quoi?” lui demande Babin qui sautillait sur place et presque synchro je lui demandais timidement –“Ça va, Florence?” Elle marchait tout droit vers la vieille van Volkswagen d’un pas décidé.

–“Pas icitte pour faire du social,” qu’elle répond à Babin. Elle ne m’a ni répondu ni regardé. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, ses deux genoux pointant vers le plafond du camion, les bottes de caoutchouc encore dans ses pieds de chaque côté du matelas, la jupe sous les seins et la petite culotte encore accrochée sur la cheville, entre ses cuisses les grosses fesses blanches du gros Babin qui s’époumonait sur elle qui s’agrippait au matelas les bras en croix, silencieuse. Le gros n’a pas mis bien longtemps à émettre un son de truie dont on botte le cul annonçant la triste fin de sa petite affaire. Je regardais ébaubi Beaudette les culottes à terre qui déjà se partait à la main en attendant son tour.

Après Beaudette, elle m’a regardé en pleine face. –“C’est ton tour mon beau Léon, Babin m’a fait venir juste pour toé. C’est ma première fois, désolée que c’était pas toute pour toé, t’avais beau venir me voir avant ou forcer pour passer le premier.”

Je n’aurais jamais été capable. Le gros Babin a sorti une vieille boîte de chocolat en tôle, a levé le couvercle puis l’a tourné à l’envers. Une pluie de billets et de pièces de monnaie est tombée entre ses jambes toujours écartées pendant qu’elle essuyait le sperme répandu partout sur elle. Elle était la seule belle chose dans ce foutoir de tôle pourrie entre le dépotoir, la cour à scrap et la swompe puante.

–“Compte pas pour rien, toute l’argent est là,” lui dit le gros Babin. Beaudette qui se reculotte, lui, n’ose même pas me regarder dans les yeux et le gros en remet :

–“Es-tu contente, là?, tu vas pouvoir dire que t’es une putain à c’t’heure.”

Elle a relevé le regard vers le gros dégueulasse et lui a répondu sèchement : “Tu dis ça à une personne, gros christ de Babin à marde, et je raconte partout que ta petite pissette d’écureuil garoche sa petite sauce en 15 secondes, même pas.” Elle se tenait debout bien droite, la tête haute, un corps sculptural, ses grands yeux marrons lançaient des torches de feu sur le gros Babin déconfit.

Elle a gardé son dernier regard pour moi, l’affaire la plus triste que je n’avais jamais vue, puis elle est repartie.

 

Je crois bien que je n’ai jamais souffert d’amour de toute ma vie autant qu’à ce moment-là, précisément ce moment-là.

 

 

J’ai quitté le bouquet des yeux et mon regard s’est retourné lentement vers la gauche, angoissé. J’avais peur de ce que j’allais voir, j’imaginais des cicatrices laissées là par des crétins ou le visage d’une femme de trois cent livres, les traces d’un long bout de l’histoire qui m’échappaient complètement. Je savais que ses beaux grands yeux marrons étaient maintenant fermés à jamais et que je ne les verrais plus. Mais à ma grande surprise, son visage était superbe, tout paisible sous sa couche de fard poudreux et son immobilité troublante. Ils avaient réussi à lui conserver un sourire presque taquin. Et cela m’a soulagé. Elle était toujours aussi belle ou c’est mon cerveau qui est totalement tordu.

Je suis resté là de longues minutes à la regarder, une heure peut-être, à la reconstruire dans ma mémoire, me faire un triste cinéma et personne n’était venu nous achaler. Le signet funéraire ne parlait d’aucune personne laissée derrière, ni mari, ni enfant.

Nerveusement, je me suis convaincu de frôler sa joue, la main tremblante, puis d’embrasser son front.

 

 –“Tu peux y aller à c’t’heure, Florence Gagnon, personne d’autre va venir te voir maintenant.”

 

–“Mais c’est pas grave, moi je suis venu … moi, je t’aime.”

 


Flying Bum

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Le pire placement

Léon possède ce don, il a l’œil pour dépister tous les placements de produit dans les téléromans à petit budget jusqu’aux grandes productions hollywoodiennes. Dès qu’une véritable marque de commerce, un logo même pastiché apparait à l’écran, Léon le détecte tout de suite, fut-il placé tout à fait au fond du décor. La chose va jusqu’à lui provoquer des poussées d’urticaire. Léon est un être extrêmement sensible, quoique dépressif depuis quelque temps. Imaginez lorsqu’on lui commandait un placement publicitaire dans un de ses textes.

Ma dernière tentative de suicide s’est passée dans le parc Liébert. Philippe Liébert, un obscur sculpteur débarqué des vieux pays et qui a réalisé, arrivé en Nouvelle France, en collaboration avec Antoine Cirier, un retable et le tabernacle du maître-autel de l’église de la Purification-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie de Repentigny. Cirier, justement le nom d’une des rues qui ceinturent le parc, drôle de nom pour un assistant-fabricant de tabernacle. C’est le nom de ma rue aussi. Wow. Le service de toponymie de la ville traversait une période difficile, lui aussi, c’est clair.

Je dis ma dernière tentative de suicide pas parce que la tentative s’était avérée efficace mais parce que j’ai abandonné là le projet de me mettre à mort moi-même, je ne serais plus là pour l’écrire sinon, vous l’aurez compris. Écrire peut jouer des tours dans les notions complexes de vie et de mort, on se doit d’être très pointilleux dans le choix des mots.

C’était l’été, tout juste à l’approche du crépuscule. L’herbe était fraîche et portait encore des reflets bleutés dans les premières faiblesses de la lumière blafarde du soir. J’étais légèrement ivre et puissamment fatigué. Gros manque de sommeil. À mon chambreur, le dernier que j’ai croisé en quittant la maison, j’ai simplement dit que j’allais au parc. Les plus grands alibis doivent toujours contenir une parcelle de vérité, au moins.

J’avais comme des aiguilles dans les côtes. Tous mes muscles étaient raides de tension; la pression dans mon crâne atteignait des records, on aurait dit que tout le sang de mon corps était pris là et ne pouvait plus redescendre. Il y avait un arc formé de spirées blanches en pleine floraison, spectaculaires grappes de fleurs blanches partout comme si une tempête de neige avait frappé le parc en plein été. En bonus, un refuge discret à l’abri du regard des passants sur Cirier. Un petit square mais rond, des bancs de bois adossés aux spirées mais j’ai choisi de m’asseoir par terre au milieu. La chute aurait pu avoir comme effet pervers d’engendrer des extras pour me mettre en bière le moindrement présentable. Je me suis donc installé sur la pierre plate, j’ai sorti mes choses de mon sac à dos. J’avais un tourne-disque portatif à batteries que j’avais acheté dans une grande surface lorsque le jeune vendeur beaucoup plus cool que moi m’avait juré que c’était son rêve d’en avoir un pareil. Avant de m’offrir sans sourciller sa plus belle garantie prolongée. À côté de ma merveilleuse Crosley Revolution battery operated portable turntable, une bouteille de porto bon marché, trois microsillons dans leurs pochettes élimées, un pot de pharmacie avec je ne sais plus combien de comprimés dedans.

Un des disques était un Leon Russel Live tellement égratigné, on aurait dit que le pauvre homme chantait au fond d’un bac à récup qui aurait aussi logé une énorme ruche d’abeilles. C’est celui que j’avais choisi de faire jouer le premier. Le détail a peu d’importance, à savoir le titre des deux autres, que je n’escomptais pas avoir le temps d’écouter de toutes façons.

J’ai brassé le pot de pilules avant de l’ouvrir, comme un son de dés, de maracas ou de serpent à sonnettes. Le beau logo de l’ordre des pharmaciens sur le flacon donnait un ton officiel à la chose, la mort comme une banale prescription à un mal de vivre bénin. Cela ne faisait aucune différence dans le résultat que la prescription soit adressée à moi ou à ma douce. J’ai écrasé quelques comprimés, j’en ai laissé d’autres entiers. Je me rappelle comment tout cela avait été facile.

Un couple de pigeons se faisait une cour dévergondée devant moi comme si je n’existais plus déjà. J’écoutais la voix de Léon et sa chorale d’abeilles en écho au fond d’un bac à récup, je regardais au loin les beaux petits bungalows alignés bien droits et j’essayais d’imaginer les gens à l’intérieur. Je me suis soudainement senti mal pour la pauvre personne qui me retrouverait là.

J’ouvre les yeux dans une ambulance. Le plafond et les murs sont en acier inoxydable impeccable. Un belle grande paramédic rousse, un policier moustachu à ses côtés. Je les regarde, les deux personnes dans leurs costumes de fonction, et la première chose qui me vient à l’esprit de retour du grand tunnel de la mort : Urgences 911. C’est en plein ça. Aucune révélation, aucun remord, je ne suis qu’un figurant dans la populaire série Urgences 911.

Une croûte de vomi tenacement accrochée à mes lèvres et mon crâne brûle comme si j’avais douze migraines en même temps. Le corps baigné dans un aquarium géant de fourmis rouges enragées comme dans Fort Boyard et je me questionne à savoir si je survivrai jusqu’à l’interrogatoire débile du père Foura. Je referme les yeux et je me repasse des moments précis de ma vie, des instants insensés ou des placements de produit s’infiltraient dans mes propres rêves. Un en particulier où j’étais un sauveteur de plage au bord de la mer avec mon fidèle assistant, un dauphin qui buvait toujours sans vergogne et en tenant le logo face à l’écran, des quantités impressionnantes de Pepsi. Je buvais du Pepsi aussi, inlassablement, goulument, comme quand on se réveille assoiffé un lendemain de cuite. Je me sens tellement stupide, je souris, je ris même devant la paramédic et le flic ébaubis.

La mignonne paramédic me demande comment je vais et je réponds “Trrrrès bien,” en roulant longuement le r. Elle rit. Ils rient. Tout le monde et sa soeur ont l’air de trouver tout ça tellement comique. Je leur demande : “Pourquoi les menottes?” Le policier referme son calepin et plante son stylo dedans avant de me dire que j’étais en état d’arrestation pour errance nocturne et pour avoir été dans un parc public après onze heures. Oh que j’avais erré nuitamment, oh que oui la belle errance, que je me dis bien que les mots roulent dans mon cerveau comme dans une boule de caramel.

Je dis “J’habite là,” en pointant vaguement de la main dans une direction approximative que je croyais bien être vers chez moi. Le policier hoche de la tête un petit coup avant de débarrer les menottes, la paramédic qui semblait posséder le monopole de l’empathie ajoute “il est correct, il a été chanceux, il peut repartir.” Mon sac à dos est près de moi sur le sol de l’ambulance. Ils m’avaient laissé mes “armes”, même la bouteille de porto y était toujours. Je m’attends à bien d’autres questions mais ça ne vient pas.

La porte de l’ambulance s’ouvre sur la scène exacte où tout cela s’était joué. L’herbe était tournée au bleu très foncé maintenant que la nuit était définitivement tombée. La douce et les enfants devaient dormir à une heure pareille. J’appelle mon chambreur sur son cell directement pour lui dire que je suis encore au parc en omettant de lui raconter tout ce qui venait de s’y jouer comme mélo. “J’avais compris ça tantôt,” répond-il tout de go sans émotion. Je l’ai sûrement réveillé.

Avant de quitter le parc, la rousse paramédic me dit que lorsqu’ils m’ont trouvé, le disque jouait toujours, un son à chier, mais il jouait toujours. Les piles avaient duré tout ce temps. Elle l’a fermé et tout ramassé avant de m’attacher à la civière.

Quand elle m’a dit ça, j’ai tout de suite pensé “Excellente performance! ****1/2 étoiles” à poster sur le site web du Crosley Revolution battery operated portable turntable. Excellente critique, l’appareil rêvé, quatre étoiles et demi, 100% pur bonheur.

Les gens chez le Crosley Revolution battery operated portable turntable vont sourire et partager mon commentaire dans toutes leurs publicités et d’autres gens souriront et partageront à leur tour et d’autres à leur tour aussi, ad nauseam. Je serai viral, je serai le “suicidaire qui a survécu courageusement en écoutant Leon Russel sur son Crosley Revolution battery operated portable turntable” et je serai partout à la fois dans toutes les maisons, tous les bureaux, les écoles, les autobus, sur toute la toile jusqu’à ce que la chose se réduise à un petit fait anecdotique, une de ces petites insignifiances de la vie qui font rigoler et réchauffent les cœurs sur la planète le temps d’un court attendrissement avant de sombrer totalement dans l’oubli.

Léon est rentré se coucher dans son lit, mais son insomnie, comme une amante trahie,  l’y attendait patiemment.


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 Flying Bum

Haïti chérie

J’y ai séjourné quelques semaines en 1976, dans le temps de la dictature de Duvalier fils (Jean-Claude, dit bébé Doc, “président à vie” de 1971 à 1986). Quel peuple ami et adorable et tellement résilient. Ils ne méritent pas l’ombre de la moitié d’une chiure de mouche du destin qui ne semble jamais manquer d’imagination pour les accabler encore et encore. L’actualité nous démontre encore aujourd’hui l’ampleur de cette imagination. Dans ces tristes circonstances, je reviens donc avec ce texte revu et corrigé pour égoïstement ressentir encore la beauté de ce peuple et son pays meurtri. Jodi a, nou tout’ sé haitien nou yé.


Ô Dambala

Dambala

Ne jamais envisager vraiment
être un jour plus grands
avant de s’éveiller ébaubis
un matin hors du temps
échevelés entre lune et soleil
un ciel pourpre sur Pétionville
dans l’urgence brûlante
qui n’admet ni résistance
arguments ni régimbance
trois mille kilomètres et un lit
au sud du néant blanc

Tourner, retourner deux corps
pris aux cordes comme des pantins
les sangs retournés
emportés aveuglément
manipulés sauvagement
par la main chaude des tropiques

Alors
tout cela était la vérité
rien que la vérité
toute la vérité
maintenant
au diable déportée
le temps, tout ce temps
le vent du large, la mort
la menace de l’oubli

L’entièreté de ta peau
revient s’étendre sur ma mémoire
un mirage où je rêvais m’échoir
amour, ô combien
la maison perd ses couleurs
quand raide comme soudain
dans la stupeur s’efface demain
tout le temps qui vient
ton souffle et bientôt le mien

Chaque jour j’enfonce
des aiguilles dans le Dambala
chaque matin au loin
j’entends battre les tams-tams
chaque nuit au bord
des rivières et des sources
dans mes rêves saignent des coqs

Dans un grabat de touriste
j’ai appris que la mort serait viable
demain tout aussi radieux
si le présent mourait là

À jamais je me résigne
les passés pas tous narcotiques
sèment sur demain la guigne
y versent un élixir toxique

Je le jure ici
même en l’enfance bénie
jamais aussi près du sentiment
je n’aurais su être tout autant

béni

Comme ce matin
après la tempête
nos corps épaves
en rade sur la vague des draps

Ta main a retrouvé au sol
toute une platée de goyaves
encore juteuses et molles
tranchées en petits bateaux
comme tu les aimais

Je regardais ta bouche
accueillir le rose fruit

Je caressais ta tête
sur ma cuisse, chaude la tienne
la lune aurait bien voulu rester
le soleil, lui, s’installer

Comment toutes ces choses banales
prenaient un goût si délectable
à la minute même si belle
ni la veille ni demain
nanoseconde figée dans l’éternel

quand l’amour démasqué
Dambala, ô Dambala
prince vaudou de la fécondité
avec deux petits enfants

s’en fabriquait des plus grands.

à Denise.


Flying Bum

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En en-tête, Haïti Chérie 2, 2020, tous droits réservés.

Élizabeth Martineau, Média mixte sur papier d’Arches.

En inséré, carte postale d’époque, Hôtel Dambala, Pétionville, source inconnue.

Pathétique et géométrique

 

Pour nous deux ce samedi soir, ce sera du sexe charitable et hygiénique, moi et Thérèse avec son œil de vitre, dans un motel bon marché du boulevard Taschereau.

J’éteins les lumières et nous nous retrouvons là, à tâtonner dans le vide en pleine noirceur. Je n’ai des relations sexuelles que dans la noirceur totale parce que mes couilles ont la forme de parallélogrammes. Ça me gêne rondement. Dans le noir, aucune fille ne peut constater la chose mais en plein jour ça devient tellement évident. La dernière fille qui les a vues pensait que c’étaient des losanges, j’ai esquivé le débat géométrique.

–“Tu trouves?” ai-je simplement dit en essayant d’attraper l’interrupteur au plus coupant.

Heureusement, Thérèse préfère baiser en pleine noirceur aussi. Thérèse doit bien avoir 45 ans et possède, outre une beauté indéfinissable, une peau pas très douce, plutôt reptilienne en fait. Mais ses cheveux sont impeccables. Mais encore, elle porte un oeil de vitre assez évident. Probablement un truc bon marché ou du travail d’ophtalmo bâclé. Elle l’expulse régulièrement de son orbite sans façon et elle le frotte avec une lingette à lunettes. Elle dit que ça la gratouille tout le temps, surtout en pleine saison de pollen.

–“Parfois je l’enlève en pleine baise,” dit-elle, “il y a des gars qui aiment ça,” et elle rajoute : “Des fois, il poppe tout seul en plein orgasme, ça surprend son mec!”

–“Sens-toi bien à l’aise,” que je lui dis, “Vas-y comme tu le sens.” Il fait noir comme dans le cul d’un ours, heureusement.

Thérèse enlève son oeil de vitre et le dépose sur le chevet. Ensuite, elle enroule ses jambes autour de mes fesses. Sur le miroir au plafond, ses jambes maigrelettes forment un beau triangle isocèle.

Du sexe hygiénique et charitable mais assez hot quand même, le genre de sexe où la charité s’exerce de façon équilatérale et nous fait donc oublier l’aspect beau geste de la chose, on lèche donc les choses un peu plus, on tient les choses un peu plus longtemps parce qu’on ne sait jamais si c’est la derrnière fois qu’on aura la chance de tenir ou lécher de telles sortes de choses.

–“Ciboire, tes couilles sont donc bien pointues,” se plaint Thérèse, “ça me pique dans la raie, c’est gossant!”

–“Voyons donc, c’est la première fois que j’entends ça.” que je lui dis même si j’ai déjà entendu ça. Souvent. Tout le temps, en fait.

Cris aigus, ou autres positions obtues, hypoténuse chinoise ou polonaise inversée, vient un temps où la chose est finalement accomplie, totalement consommée, et nous taponnons tous les deux sur le tapis de la chambre à la recherche de nos fringues. Il y a un chemin de fer juste derrière le motel et le train qui passe siffle à nous percer les tympans et le plancher de la chambre vibre au moins autant que la vibration à péage du lit king octogonal. Avec un peu plus de synchronisme, avoir su, j’aurais pu épargner cinquante cennes.

–“On devrait se reprendre un de ces quatre,” dit Thérèse sur un ton assez carré.

–“Certain,” – je mens rondement – “Absolument!”

Elle gribouille son numéro de cellulaire sur un carton d’allumettes. Dans le noir, elle me fait le bisou d’adieu directement sur le bord d’une oreille avant de se reprendre et ensuite attraper une de mes narines. Elle abandonne finalement le projet et elle s’en va. Je sens une certaine forme de tristesse et de résilience jusque dans mes deux parallélogrammes irrités. Triste que nos lignes se séparent ici bien droites, presqu’aussi triste que de l’avoir rencontrée dans un premier temps.

Je me lève et je rallume la lampe de chevet. On dirait qu’un ouragan a passé dans le lit, les draps sont emmêlés les uns dans les autres, les condoms qui ont atterri aveuglément ici et là forment un trapèze parfait, je vais te prendre un 6/49. En enfilant mes culottes, j’aperçois ébaubi l’œil de vitre de Thérèse déposé dans sa lingette sur la table de chevet, on dirait qu’il me regarde.

Ce n’est pas la première fois qu’une femme “oublie” quelque chose comme un hypocrite prétexte pour me revoir. Par contre, la plupart du temps, c’est une paire de boucles d’oreilles ou un bracelet. Par la fenêtre, je vois encore les phares de sa voiture qui pointent vers la chambre du motel, je la vois assise immobile derrière son volant, le visage illuminé par son cellulaire. Je pourrais partir après elle, mais je reste là, assis sur le bord du lit. En lieu et place, pris d’une curiosité un peu malsaine, je ramasse l’œil de vitre de Thérèse et je le roule dans la paume de ma main. En fait, ce n’est pas si sphérique qu’on pourrait le croire, plutôt ovaloïde. Je le roule dans la paume de ma main un long moment, et Thérèse recule lentement dans le stationnement puis elle part vers l’ouest sur Taschereau.

Je marche jusqu’à ma voiture, je fous l’oeil de vitre dans ma poche de pantalon avec le carton d’allumettes, et je pars parallèlement mais dans le sens opposé sur Taschereau.

Tu n’es pas encore tout à fait débarrassée de moi, ma belle Thérèse.

CQFD.

 

à Lucien Deschamps, il ne m’aura pas enseigné la géométrie pour rien.


Flying Bum

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Retours

“le ciel est bleu, la mer est calme…”

Des années-lumière noires sans les retrouver,

présumés fermés à jamais dans l’éternité.

Et là, tout en teintes bronzées,

comme la rouille sur le bulbe d’ail

annonce déjà la fin d’un été,

et avant que le rêve ne s’en aille,

une fillette avec les yeux de sa grand-mère

qui récite se dandinant une comptine vulgaire.

Joies retrouvées ou retour des chagrins,

un grand mystère là s’y trame,

Et quand reviennent tous ces matins…

“… farme ta yeule pis rame.”


Flying Bum

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Philo 101 dans le boudoir

Le garçon est étendu de travers sur le lit de la femme; chez nous, on aurait dit évaché. Appuyé sur un seul coude, sa main libre gesticule. Il disserte pompeusement en massacrant une théorie fraîchement apprise à ses premières leçons de philosophie, comme si toute cette science émergeait miraculeusement de son cerveau adolescent.  Elle se questionne à savoir combien de cette gauche dissertation elle va devoir supporter. Elle se voit quitter son bureau, retourner au lit, lisser des mains, suavement, sa longue chevelure dans un mouvement qu’il reconnait, auquel il ne résiste pas. Son regard se tournerait vers elle – bref mouvement furtif de la tête comme un oiseau – et il décoderait non sans perplexité toute la signification de son langage corporel, de ses attentes.

–“Qu’est-ce que tu bricoles à ton bureau?” demande-t-il.

Elle ne répond pas. Elle est bien installée à son coin de travail, des esquisses sont épinglées au mur autour d’une affiche vert néon où figure à grands coups de crayons une esquisse de la célèbre chaise Le Corbusier. Son ordinateur est allumé et elle déroule distraitement son fil d’actualités. Un contact a publié une vidéo de Madonna, en gros titre “Les grands succès du passé”. Des éclairs de sa jeunesse lui reviennent, pas grand-chose d’autre, mais elle clique sur le lien, curieuse de voir si c’est quelque chose dont elle se souvient. Il y avait là un très jeune garçon. À l’époque, elle le trouvait craquant. Les hauts-parleurs de l’ordi laissent entendre des sons de synthétiseur.

Une image à la taille titanesque d’une femme nue coiffe la marquise d’un théâtre. Deux énormes ampoules rondes émettent une lumière blanche et éblouissante, font office de seins sur le torse de la femme sur l’affiche. Un garçon de dix ou onze ans essaie de payer son entrée au “peep show” mais le vieux guichetier agite son index signifiant son refus de laisser entrer le garçon.

–“C’est qui?” demande le garçon maintenant sur le ventre, la tête appuyée dans ses deux paumes.

–“Tu me niaises?” dit la femme, “C’est Madonna.”

Le garçon hausse une épaule, passe une main dans ses longs cheveux bouclés. Le garçon à l’écran passe sa main lui aussi dans sa chevelure blonde.

–“Tu ne vas pas regarder tout le vidéoclip?” se plaint-il. “Reviens donc dans le lit.” Son ton ressemble davantage à une lamentation qu’une invitation.

Elle demeure rivée à l’écran. –“Meee. . . minute.”

Le garçon émet un soupir profond et bien sonore. Il balance ses jambes hors du lit, marche vers le coin cuisine du loft. Elle épie sournoisement le corps nu définitivement encore juvénile, les cuisses fermes qui finissent en belles fesses bien rebondies. Ils se sont rencontrés dans un café, il se disait tellement plus âgé, elle tellement plus jeune. Elle aimait croire que leur attraction était basée sur l’intelligence, niant l’évidence même, il était beau comme un coeur, frais comme un printemps. Des notions élémentaires de biologie et de mathématiques suffisaient, elle le savait très bien, elle aurait pu être sa mère. Elle était spécialement attendrie par son sourire étudié, à la limite narquois, soutenu par un regard perçant, un battement de ses longs cils à peine perceptible. Même si maintenant elle le connaissait davantage, son vrai lui, celui qui sacre un peu, trippe sur la philosophie et qui porte des vêtements douteux, qui n’a peut-être même pas les seize ans qu’il affirme avoir, ce sourire fonctionne toujours à merveille sur elle. Elle fond.

Madonna porte un bustier noir qui lui fait des seins pointus, des bas-résille et une chevelure platine androgyne. Des hommes dans des cabines, derrière des vitres, se touchent, la regardent se rouler et se dandiner sur un parquet noir luisant. Ses sourcils sombres en arc, les mâchoires larges et angulaires; elle est tout en muscles et en chairs blanches, quelques os en saillie. Les hommes ont chaud, bavent. Dehors, le petit garçon qui craint ce qu’il pourrait voir couvre ses yeux de ses petites mains.

Le garçon revient de la cuisine avec un ziplock de cannabis et un paquet de papier à rouler. Il s’évache en plein ventre sur le lit, à la même place, et se bricole un joint.

Le bambin dans la vidéo danse de façon définitivement lascive devant un miroir.

–“Ishhh,” dit la femme. ”Le petit gars dans le vidéoclip, il danse comme s’il voulait sauter Madonna.”

Le garçon sourit. –“Peut-être que c’est ça qu’il veut.”

Elle regarde, en fait, elle le dévisage. –“Es-tu sérieux?”

Aucune réponse. Le garçon est tout concentré à son petit projet. Dans sa position, les gestes ont l’air malhabiles et imprécis. Elle repense à leur première rencontre – ses drôles de gaucheries comme un bébé chien – l’envie lui prend de se glisser contre lui, embrasser le bas de son dos, tâter ses fesses. Elle pense rarement à ce que lui veut. Parfois, il lui tient les deux mains derrière la tête avec force pour assurer une emprise bien virile sur elle mais il les relâche généralement assez rapidement lorsqu’elle résiste. Cela la laisse perplexe, elle se désappointe un peu elle-même, elle se demande toujours si elle aurait dû résister avec plus de théâtralité, en faire suffisamment pour rendre le jeu plus jouissif pour lui.

Les hommes ont les visages en sueur, les yeux au désespoir, semblent n’en avoir jamais assez d’elle et sont extrêmement déçus; Madonna est disparue du parquet luisant. Partie.

Elle se rappelle avoir eu cet album, avoir dansé sur cette chanson lorsqu’elle était enfant. Elle se dandinait avec les copines au sous-sol en utilisant les queues de billard comme des microphones. Cette année-là, sa meilleure amie était déguisée en Madonna à l’Halloween, elle était jalouse, suppliant sa mère pour avoir un costume semblable. “Ce n’est pas un déguisement convenable pour une jeune fille bien!” insistait la mère. Elle avait dès lors décidé qu’elle se rangeait définitivementdu côté des méchantes petites filles.

Lorsque le joint a été prêt, ils se sont assis sur le lit et ont fumé. Un goût épicé sur la langue, elle aimait la sensation que faisait la fumée lorsque ses poumons en étaient remplis à ras bord. Elle en prenait une grande lampée à la fois et lui, à son tour, monopolisait le joint pour toujours en l’agitant dans les airs et en poursuivant avec les théories d’Adorno ou de Marcuse emberlificotées les unes dans les autres sans discernement ni respect. À l’occasion, elle lui posait une question pour l’entendre parler, lui faire croire qu’elle écoutait. Elle se doutait bien que sa comédie n’était pas sans passer inaperçue, elle croyait qu’elle l’aidait ainsi à améliorer sa philo. Un jour il serait professeur et son ton serait aussi condescendant avec ses élèves que le sien l’était avec lui aujourd’hui. Tout le monde saluerait sa grande érudition et se trouverait des excuses pour le suivre à son bureau après les cours, laissant à peine une craque d’ouverte à sa porte. Il aurait ses favorites, des filles considérant fort aise un juste équilibre entre les études et la bohème, mais jamais il ne poserait les mains sur elles. Elle le savait fort bien.

Elle se rappelait cet homme qu’elle fréquentait lorsqu’elle avait l’âge du garçon. Un pauvre type malmené par l’usage prolongé de narcotiques, parfois un tantinet rude au lit, limite agressif, mais il avait un sourire à la faire craquer. Ils passaient des nuits blanches à fumer des cigarettes en parlant et en écoutant de la musique, Jacques Brel, Georges Brassens, Félix, des artistes qu’ils appréciaient également mais pour des raisons différentes. Quand le soleil se levait, elle le conduisait à la pharmacie où il recevait sa dose de méthadone. Parfois, il se passait des semaines sans qu’il ne lui donne des nouvelles et ses absences la faisaient mourir d’angoisse. Puis, il débarquait chez elle comme ça, bouteille de vin et film loué, comme si de rien n’était, et elle se demandait alors si lui se questionnait, qu’est-ce qu’elle avait fait pendant son absence, si elle disparaissait ou se pliait en quatre au fond d’un garde-robe et pleurait.

Le joint fini, le garçon se débarrasse du mégot dans le fond d’une tasse de café avec un peu d’eau dans le fond.

–“On écoute de la musique?” qu’il demande. “Pas Madonna, par exemple.”

–“Je veux bien, je n’ai plus d’albums de Madonna de toutes façons, mets ce que tu veux.”

Il marche jusqu’à l’ordinateur, y branche son ipod. Un son rythmé et grave de contrebasse électrique sort des hauts-parleurs.

–“Est-ce que c’est du rap?” demande-t-elle,

Il agite la tête légèrement, puis le mouvement prend de l’ampleur, son corps entier s’emporte sur le rythme pendant qu’il revient sur le lit.

–“Avoue,” dit-il, “avoue que tu aimes ça.”

–“Pas vraiment, non, le rap je veux dire. Ta petite danse, c’est autre chose.”

–“Comment que tu peux dire que c’est pas bon? Tout le monde aime ça, c’est une industrie qui rapporte des milliards par année!”

–“Pourquoi tu aimes ça tant que ça?”

Il expire longuement, attend un bref moment avant de se retourner sur le ventre. “C’est honnête,” dit-il. “J’aime la façon dont les rappeurs américains glorifient le matérialisme.”

Elle se préparait à rire mais l’expression sérieuse du garçon la force à se raviser. Elle est fâchée, moins parce qu’une personne peut avoir ce genre de raisonnement qu’à l’idée de penser qu’elle-même pouvait se tromper, mais totalement errer. Il pourrait tout autant abandonner la philosophie et devenir un agent d’assurance, ou courtier immobilier, un enragé dans un gros pick-up klaxonnant après les enfants. Si elle devait croiser son chemin alors, elle n’aurait plus rien à lui dire. Dégoutée par ses nouvelles habitudes, lui par le gras tout le tour de sa taille à elle, les pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, ses peaux flasques. Une partie d’elle commençait déjà à s’ennuyer de la personne enjouée, du corps d’adonis et du sourire craquant allongé près d’elle aujourd’hui.

Dans le vidéoclip, le petit garçon a maintenant les yeux fermés et Madonna le surprend avec un chaste baiser, ses lèvres peintes rouge vif sur les petites lèvres du bambin qui accepte le baiser les yeux fermés.

La femme se demande combien de fois ils ont dû reprendre cette scène, combien étrange ce devait être pour Madonna d’embrasser un si jeune bambin, de si petites lèvres. Avait-elle aimé ça?

Madonna est maintenant rhabillée un peu comme le jeune garçon. Pour le reste du vidéoclip ils dansent, mais pas vraiment lascivement; ils s’amusent et gambadent en s’éloignant du théâtre main dans la main.

Elle raconte la fin du vidéoclip au garçon. Il ramène le sac de mari et le papier, s’apprête à préparer un autre joint et l’écoute religieusement.

–“Je ne pige pas vraiment,” dit-elle, “c’est un peu débile comme fin.”

–“Pas vraiment,” qu’il répond, “c’est basé sur les désirs primitifs et inconscients des gens.”

Bon, encore la philosophie, pense-t-elle. Mais elle embarque dans son jeu.

–“Oui, mais encore?” questionne-t-elle.

–“Je parle du désir inconscient, je veux dire, tout le monde a envie de coucher avec des enfants.”

Elle reste bien silencieuse. Ébaubie raide. Puis, lentement, nerveusement, elle demande :

–“Pourquoi tu dis des affaires de même?”

Il se redresse. –“Parce que c’est vrai,” dit-il, et en même temps, comme un bref éclair, son beau sourire narquois apparaît puis s’en retourne aussi vite.

–“Je ne crois pas à ça, moi,” dit-elle la voix craquée, mais son visage blêmit, son rythme cardiaque s’affole.

Puis le visage du garçon s’assombrit; plus que jamais, il se concentre sur la confection de son joint. Elle a toutes les peines à s’imaginer de quoi il aurait l’air s’il avait son âge à elle, impossible de se faire l’image dans sa tête. Pour elle, il incarne la peur du vrai mâle évacuée, il se compose de sensations enivrantes, une odeur combinée de chair fraîche, de cannabis et d’Azzaro, une texture et une chaleur de la peau, le timbre suave et réconfortant de sa voix, la douceur de ses doigts, sa langue, ses étreintes.

Pour l’instant précis, il est le son des feuilles de cannabis frottées ensemble, une langue qui lèche un papier, le clic d’un briquet.

Elle se sent envahie par l’envie impérieuse de lui demander quelque chose de spécial mais ne sait pas trop quoi au juste, c’est son corps énervé qui demande pour elle. Ensuite, dans une motion qui aurait bien pu paraître involontaire et débonnaire, elle s’approche de lui, s’assoit les fesses sur les talons, le corps bien droit. Elle ferme les yeux et tire doucement sa tête vers l’arrière et bombe le torse en soulevant ses seins bien haut, leur posture avantageuse améliorée par ses bras qui montent lisser suavement sa longue chevelure avec ses deux mains derrière sa tête.

Elle ouvre les yeux pour mesurer son effet mais derrière un épais nuage de cannabis, l’expression du garçon ne lui a jamais parue aussi sombre.

 


Flying Bum

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Photo extraite du vidéoclip officiel Open your heart, Madonna, tous droits réservés.

À propos de la flamme

À propos de la flamme
au musée de mon âme
un portrait invisible
noir et blanc, impossible

Le sable des marées
au diable expatrié
au désert et ses mirages
dans un livre sans pages

Où deux mots ne parlent guère
un autre saura bien y faire
un que je ferai tournoyer
en tous sens ferai danser

Je suis de cette terre où
un poisson apprit à marcher
le feu niche plutôt là où
une sittelle apprit à voler

Et c’est elle pourtant qui va,
mon pied jamais ne touche terre
l’œil ému jamais n’embrassera
beaux airs et toutes manières

Étrange envie encore de pâtir
sentir le sable brûler le sang
le corps sans fin s’alanguir
la raison se perdre au champ

À propos de la flamme
un silence se déclame
dans le souffle lyrique
des augures chimériques.


Flying Bum

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Prendre Dandurand

Tous les jours pendant trois ans, j’ai pris Dandurand pour aller au collège. Le matin et le soir. À pied. Tous les autres itinéraires me faisaient paraître le trajet trop long, stressant pour rien. J’ai toujours dit que l’humain est un cochon par l’habitude. Il me fallait faire des efforts éreintants pour stopper tout le boucan qui se passait toujours dans ma tête en chemin. Cervelle d’artiste toujours aux prises avec une épuisante effervescence. Encore plus d’efforts nécessaires pour résister aux pulsions sournoises qui me faisaient parler tout seul parfois, sans m’en apercevoir, à voix haute. Surtout quand ma tête écrivait des vers en marchant. Généralement rien ne se passe vraiment dans la ville et c’est ça qui est bien. Les enfants sont à l’école, les papas partis travailler, les mamans à leurs petites affaires chacune chez elles. Mon horaire est atypique alors c’est la grosse paix dans les rues. Sauf une fois.

En traversant St-Michel, une femme assise sur un banc à l’arrêt d’autobus avec deux jeunes enfants près d’elle. Avait-elle souventes fois été là sans que je ne la remarque? J’ai senti qu’elle me regardait lorsque je me suis mis à m’approcher d’elle lentement. Avant que je ne mette le pied sur le trottoir de l’autre côté du boulevard, elle s’était levée et se dirigeait droit sur moi.

–“Es-tu correct?” qu’elle me demande.

–“Pourquoi vous me demandez ça?”

–“Ton visage. Ton visage est tellement intense et tes lèvres bougent. Quand tu t’es approché, j’entendais même des mots.”

–“C’est rien que du marmonnement.”

Je ne veux pas l’encourager, partir une conversation inutile, mais je rajoute quelques mots. “C’est rien que mon esprit qui essaie de comprendre son propre bruit.” Très calmement, comme si mon propos avait le moindre sens. Elle enchaîne.

–“Je pense bien qu’on est tous pareils, tout le monde fait ça. Moi aussi je fais ça, en tous cas.”

Elle était toute jeune, mi-vingtaine je présume, assez mignonne, très mignonne même, mais pas assez pour que je ne la trouve pas légèrement étrange. Je lui ai souri poliment et j’ai continué ma route. Mais sa question première a résonné longtemps dans mon esprit.

Sur le même banc, j’ai revu la même femme plus tard dans la même semaine. Elle faisait aller sa main dans les airs, me saluant de loin, ses deux enfants blottis de chaque côté d’elle sur le banc public. Quand elle s’est levée pour se diriger vers moi, son visage manifestait une impatience bien sentie à l’égard des deux enfants qui se précipitaient pour s’accrocher littéralement à ses jupes.

–“Je suis désolée pour l’autre fois. Je pensais que ça pourrait t’aider de savoir que tu avais été vu, bien vu. Que tu laissais une trace, ta trace.”

De quoi est-ce qu’elle pouvait bien parler? Peut-être qu’elle ne savait pas elle-même de quoi elle parlait, ça se voyait dans ce quartier plutôt populaire et pas toujours des plus riche. L’humanité dans toutes ses couleurs. Mais pourquoi parler quand même, alors?

–“Ah, y’a pas de trouble. Merci pour votre. . . de votre . . . – les mots ne me venaient pas – merci pour vos belles pensées,” Pas terrible mais c’est sorti comme ça. Et j’ai repris le pas.

–“Attends,” qu’elle a dit. “Je n’ai personne à qui parler. Parler en adulte, je veux dire. Plein le cul des gnagnas des enfants. Je n’ai personne à qui parler et je voudrais que tu me parles, je veux parler avec toi.”

–“Vous n’avez pas un mari à qui parler?”

–“Non.”

J’ai hésité, légèrement ébaubi. J’ai pointé le banc et nous nous sommes assis. Chacun sur un bout du banc, les deux enfants collés sur elle qui me regardaient comme un ours de cirque les yeux ronds comme des trente sous. Rien qu’à moi que ces choses-là arrivent et je lui ai consenti un moment. Je ne voulais pas aller jusqu’à la questionner, j’espérais sincèrement n’avoir qu’à l’écouter. Mais elle était assise bien immobile, pas très sûre de savoir quoi dire, plutôt l’air d’attendre que je parte le bal.

–“J’ai bien peur de vous décevoir, désolé,” que je lui dis, “je ne suis probablement pas la bonne personne pour cette sorte de situation, je ne sais pas quoi vous dire et je pense que le mieux c’est que je reprenne mon chemin. Je vous souhaite bonne chance.” Au tout premier mouvement de mon corps qui voulait se lever, elle a mis sa main sur mon genou pour le stopper.

–“C’est la reproduction,” qu’elle me lance sur un air déclamatoire, ”la reproduction c’est la racine de tous les problèmes, l’enfer, rien de moins que l’enfer.”

Ces quelques mots m’ont paralysé sur place. Mais encore, voulais-je en entendre davantage?

–“Comprends-moi bien, là, ce n’est pas de la faute de mes enfants mais ils m’ont connecté avec leur père. Je m’éloigne de lui mais n’importe où je vais, je vais transporter une partie de lui avec moi et je ne peux pas croire que la moindre parcelle de lui ne soit essentiellement constituée d’autre chose que de la merde. Comprends-moi bien, jamais je ne leur ferais mal, j’ai un endroit où habiter, je ne t’achalerais pas avec ça de toutes façons. Mais quand j’observe le monde et ma situation, je ne peux m’empêcher de croire que cette planète serait bien mieux avec personne dessus.”

–“Arrête de te reproduire, alors,” réponse foireuse, mais c’est tout ce qui m’est venu, “mais tu pourras jamais empêcher les autres de le faire,” que j’ai conclu.

–“Je l’ai lu dans ton visage, je l’ai lu que tu savais exactement où je voulais en venir.”

Ça déraillait. Je ne voulais absolument pas qu’elle lise dans mon visage. Je voulais plus que tout au monde reprendre Dandurand tranquille, énervé à la seule pensée de devoir changer mon itinéraire pour elle, pour être bien certain de ne plus la croiser. Je me suis levé et je suis parti.

–“Christ de pissou!” que je l’ai entendu gueuler de loin.

À son insulte, je ne me suis pas retourné. J’ai continué droit devant moi mais le “christ de pissou” et bien d’autres mots qu’elle avait prononcés tournoyaient dans ma cervelle et je me faisais des images d’elle, des deux enfants les yeux piteusement accrochés au premier passant à marcher devant eux.

Après mes conversations avec elle, la bonne vieille routine de mes pensées, si on peut qualifier cela de routine, était totalement éclaboussée dans tous les recoins de ma tête. La marche ne suffisait pas à me redonner le plein contrôle et toutes les personnes que je croisais me rappelaient qu’ils étaient tous des êtres reproductibles, fruits vivants de la reproduction, qui formaient une espèce essentiellement consacrée à sa reproduction. Une partie de moi regrettait de l’avoir abandonnée sur son banc, seule pour annoncer au monde cette inévitable pandémie destructrice, mais merde, j’avais dix-sept ans, je ne savais absolument pas ce qu’elle espérait de moi ou ce que j’aurais bien pu faire pour l’aider.

Neuf ou dix semaines plus tard, après avoir abandonné l’idée de prendre Dandurand, mon cochon d’habitude avait adopté à contre-coeur un nouveau trajet et mon esprit avait repris une température d’ébullition normale et je crois bien que parfois mes babines laissaient à nouveau échapper des sons. Je montais la cinquième jusqu’à Holt, que je suivais jusqu’au boulevard, je traversais sans regarder en bas de la côte St-Michel, au cas.

Un matin que je marchais sur Holt, rendu près de la huitième, je l’ai revue, elle, avec ses deux enfants prendre place à bord d’une grosse berline stationnée au coin de la ruelle plus bas, avec un homme. Elle m’a vu elle aussi, je le sais, on sent ces choses-là, mais son regard a immédiatement fui. J’ai résisté à l’étrange envie d’insister au risque d’ameuter les deux enfants. Était-elle retournée près de lui ou elle ne l’avait jamais vraiment quitté? Ou alors avait-elle trouvé quelqu’un de nouveau, piégé quelqu’un venu de l’extérieur de sa vie passée comme elle avait fort probablement tenté de le faire avec moi, décidé de partager ses idées sombres avec un étranger adroitement enjôlé?

Resté figé sur le trottoir, j’ai observé le passage de la voiture devant moi, aucune tête tournée vers moi sauf la sienne, une fraction de seconde, son regard a à peine flashé dans le mien. Elle aurait pu être préoccupée par l’idée que je la pourchassais pour une raison ou pour une autre. Pourquoi j’aurais agi de la sorte? Mais vu que j’étais moi-même un pur étranger pour elle, comment aurait-elle pu en être certaine? Se demandait-elle même si j’avais bien pu apercevoir le petit ballon bien rond de son ventre qui dépassait de sa veste entrouverte?

Le lendemain, j’ai repris Dandurand.


Flying Bum

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La langue de Léonida

Ma participation à l’Agenda Ironique de juin qui se tient ce mois-ci chez Le dessous des mots. Au menu du défi, le sujet : la langue et quelques mots à insérer – insomniaque, frigoriste, chouette, narine.


La langue de Léonida

Les femmes étaient pourtant spécialement belles ce soir-là. Si je n’étais pas si insomniaque ces jours-ci, j’aurais laissé tomber l’invitation singulière. Adéline m’avait traîné là de force et je restais plutôt de glace devant ces filles même avec leurs longues chevelures qui tombaient dans leurs dos sur leurs grosses fesses bien bombées. Lorsqu’elles se pendaient au poteau, la tête en bas et redescendaient lentement dans un lent mouvement de spirale, les jambes écartées sans petite culotte et la vulve bien rasée, l’anus rosi à l’eau de javel aux quatre vents, j’avais l’impression d’assister à du porno vivant. Adéline était une chouette fille mais elle avait des drôles d’idées lorsqu’il était question de sexe, un peu voyeuse à l’occasion. Le porno me laisse toujours un peu froid, aussi allumé qu’un frigoriste prisonnier dans son camion réfrigéré.

Adéline accroche un billet de dix dollars dans l’encolure de mon chandail. –Attends, elle va venir le prendre, n’y touche pas,” dit-elle, comme si elle s’amusait à apprivoiser un animal. La fille s’approche à quatre pattes montrant toutes ses dents et sa lourde poitrine ballotait sous son corps. On dirait qu’elle essaie d’imiter vaguement une panthère. À deux pouces de mon visage, elle sort une langue spectaculaire de sa bouche et l’agite langoureusement devant moi, une longue chose bien rose assez longue pour monter cacher complètement ses narines, presque tout son nez. C’est sa marque de commerce, une langue pareille c’est plutôt rare. Un visage exotique, une origine difficile à identifier. Roumaine? Arménienne? Elle prend le billet et à sa mimique je comprends qu’elle me demande de le tenir avec ma bouche. Elle passe ses longues mains de chaque côté de mon visage, longue caresse sur mes joues, dans mes cheveux, avance sa bouche sur mon oreille et y murmure quelque chose que je ne peux pas saisir, l’accent est terrible. Puis elle ouvre ses lèvres rouges et botoxées devant ma bouche qu’elle gobe littéralement et s’en retire au bout d’un moment avec le billet complètement enroulé dans la langue.  

Ouf, dit Adéline qui a visiblement chaud, le visage tout cramoisi. –“Oh oui, elle l’a, elle, oh que oui. Je te paye une danse avec elle.”

Après la chanson, Adéline appelle la danseuse. Elle me tire par la main suivant la fille qui nous guidait vers un cubicule discret.

–“Attendre, prochaine chanson,” baragouine la fille en faisant des ronds dans le vide d’un long index. Elle ne parle définitivement pas un bon français. Nous sommes assis l’un à côté de l’autre et nous regardons sur la piste une blonde avec d’énormes –faux– seins qui se dandine en les tâtant. Des cordes invisibles semblent relier les yeux des hommes au moindre mouvement du buste géant. Adéline, impatiente, nous observe. Je sens la chaleur irradier du corps plantureux de la fille. Le bras qui me frôle est humide de sueur. Son odeur exactement comme j’avais imaginé l’odeur d’une danseuse, sucrée.

–“Moi Léonida, toi?” demande la fille

–“Fuck, tu parles, je m’appelle Léon!”

–“Non, non, non, pas fuck, danse seulement,” répond Léonida nerveuse.

–“Et d’où tu viens, Léonida, pas un prénom commun?” Elle examine ses jambes, proprement rasées, luisantes d’une lotion pleine de petits cristaux brillants.

–“Bosnie Herzégovine, tu connais? Famille à Gaspésie, maintenant. Elle, dehors, c’est ton chérie?” Elle roule les r comme des roues carrées sur un parquet de bois.

–“Oui.”

–“Elle, jolie. Moi, ennui de ma famille, à Noël moi à Gaspésie, les trouver,” dit-elle tandis que je ne regarde plus la scène du même oeil, “Manger vraie nourriture, pas McDonald toujours, à Gaspésie.”

Je vois Adéline s’impatienter, se demander si elle a écopé de vingt dollars ou si elle va avoir son spectacle un jour.

–“Manque la famille, papochka et mamochka fait les cours en français, je veux voir s’ils parlent déjà, rire un peu. Chérie rit pas beaucoup, elle, hein?”

La chanson finit, une autre commence.

–“Pas savoir être aussi fatiguée avant de moi assoir. Parler encore un peu? Même si moi mauvaise langue française? Rattraper souffle un moment. Regarder filles un peu, eux souperbes ce soir.”

–“OK.”

–“Aurait dû écouter papochka plus. Mais mamochka touche mon coeur plus. Mamochka pas aimer papochka beaucoup, moi pas laisser tomber mamochka, pas trahir.”

J’étais sur le point de dire quelque chose, mais elle n’arrêtait pas.

–“Moi aime les deux. Quand Noël, moi à Gaspésie, aller moité mamochka, moitié papochka. Pas vu 3 ans, eux penser Léonida en école ici Montréal.”

Adéline se pointe devant le rideau, frustrée. –On n’a pas des choses à faire dans cette cabine?”, demande-t-elle sans même regarder la fille, ni lui adresser la parole. Mais Léonida comprend le sens de son intervention.

–“Moi juste rattraper souffle un peu. Travaillé fort poteau ce soir,” elle fait un rire nerveux, “commencer là, tout d’souite.”

Léonida grimpe sur moi, un genou chaque côté des appui-bras m’emprisonnant entre ses cuisses fabuleuses. Elle ondule sa croupe par en avant, par en arrière devant mon visage. Elle descend son corps et pousse ses seins sur mon visage. Je manque d’air. Des seins fermes mais surprenamment froids enveloppent ma tête totalement.

–Toi, aime les gros boubies?– autre rire nerveux de Léonida. Elle se penche et respire bruyamment dans mon cou. Sa langue digne du cirque pénètre mes oreilles tour à tour pendant que ses deux mains parcourent mon torse, je frémis, elle lèche mon cerveau, merde. –“Toi bien doux, oreilles bien propres, merci,” qu’elle dit. Puis elle galope poliment sur moi quelques petits coups, sans toutefois toucher à rien.

À travers la longue chevelure platine aux repousses noires de Léonida, je vois Adéline qui a discrètement tiré le rideau derrière elle, qui se gâte en observant le moindre détail. Elle a vu que je la voyais aussi et elle a souri. Elle a levé sa main libre en faisant le geste de fesser, elle me pointe du regard les grosses fesses de Léonida, elle mime des lèvres, clairement : tape ses fesses, tape ses fesses.

J’ai simplement fermé les yeux, laissé tomber ma tête par en arrière sur le dossier de la chaise.

La chanson se mourait, enfin.


Flying Bum

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Solstice maudit

D’Épicaste je suis un fils inconnu

d’Ismène le frère ange déchu

langé serré au pied de l’escalier

abandonné au solstice d’un été

Pélerin avant que d’être puéril

errant avant que d’être en exil

il y a de cela trop de lunes

de ces jours sans pitié aucune

Rapinés des fragments de ma mère

dans la vulve des aînées de fratrie

dans le regard heureux des sorcières

les pieds pris dans leurs pièges de nuit

En ce jour qui me rappelle sa mort

de ces jours où s’est tracé le sort

des jours où je ne puis lire Verlaine

sans chialer comme une Madeleine


Flying Bum

À ma mère.

La dernière foire

 

Lorsque la nuit tombe sur Malartic, loin des lumières de la ville, tous les cadavres de voiture de la cour à scrap prennent la même couleur gris sombre, comme des centaines de chats gris qui se seraient étendus dans le champ, dans toutes les directions et qui dorment paisiblement. Il vient des nuits sans étoiles et sans lunes, où le seul éclairage vient des essaims de lucioles qui apparaissent aux premières soirées chaudes d’été. Leurs derrières de feu font renaître un bref moment de minuscules auréoles de couleur, celles de la peinture usée des carrosseries qui jonchent le sol, gros Chrysler vert menthe, petite Volkswagen orange, la couleur du tissu élimé de la banquette d’une vieille Cadillac décapotable, là où sont collés l’un contre l’autre deux enfants d’à peine huit ou neuf ans, les yeux partout, ébaubis. Camille, petite fille un peu garçonne, fille de la propriétaire de la cour à scrap, que tous appellent simplement Cam. Et Léon, un petit blond le visage picoté de taches de rousseur dont la famille plutôt pauvre habite Roc d’Or, un squat un peu en-dehors de la ville, passé la cour à scrap. Ces soirs-là, ils y sont toujours sans avoir à s’appeler, s’y donner rendez-vous. Dès que les premières lucioles apparaissent, ils s’y retrouvent. Ils se réchauffent l’un contre l’autre sur la banquette arrière d’un gros décapotable qui sent le chalet abandonné, grignotent quelque ravitaillement rapiné ici ou là, se racontent des peurs ou les pires commérages du moment, s’apprennent à l’occasion, et délicatement, l’un à l’autre les différences fondamentales entre ce qu’est un garçon, ce qu’est une fille. Une amitié profonde qui remonte au berceau, les deux enfants semblent n’afficher leur propre couleur que lorsqu’ils sont un avec l’autre, l’un contre l’autre toujours comme des siamois. Cam et Léon, caméléons!, leur crie-t-on en s’esclaffant.

Comme le soleil finit de disparaître derrière la ligne d’horizon au fond de la cour à scrap où elle passe ses journées d’été à chercher, à démancher et à rapporter des pièces pour sa mère la patronne, le frère de Camille et ses amis se pointent, à peu près tous gelés comme des balles et en pleine galère. Son frère lui file cinquante piastres de la part de sa mère, cinquante piastres et un billet d’entrée pour le cirque tout juste débarqué en ville; la mère a parlé d’un spectacle de tigre qui serait une toute nouvelle attraction qu’elle devrait absolument aller voir et je ne sais quoi d’autre. Les mouches à feu s’en donnent à coeur joie alentour et même dans les cadavres de voitures qui jonchent la place et elles donnent un spectacle au moins aussi bon qu’un stupide spectacle de tigre, pense Camille qui a en sainte horreur l’idée qu’on puisse maltraiter des animaux. Cent fois mieux les mouches à feu, spécialement avec la musique d’Esther Phillips qui sort de son vieux boombox. Évidemment Léon va se pointer dans pas long, c’est écrit dans le ciel comme dans le cul des mouches à feu. Camille prendra son billet d’entrée pour elle et le beau billet de cinquante rose fera amplement les frais pour celui de Léon.

Camille et Léon attendent que le flic retienne la ligne de voitures et les laisse traverser à pied la grande route vers le cirque de l’autre côté. La grosse noirceur vient de tomber et tous ces néons et toutes ces fumées de barbecue et les relents excitants des friteuses à beignes, des machines à mousse et l’odeur des cigarettes et des feux de bois, du diésel et des génératrices se pendent aux brumes d’une des rares soirées chaudes et humides de l’été abitibien.

Les phares qui viennent de la grande route projettent de longues ombres mobiles qui circulent et se croisent partout sur les installations du cirque, se faufilent entre les stands de mousse et de queues de castor, la piscine folle du clown Henri, le chapiteau où sont exhibés sans pudeur des pastiches d’atrocités humaines et pas mal toutes les tentes et les manèges, finalement. Une fois traversé le terrain de la foire, le champ derrière où sont disposées comme un vrai capharnaüm les remorques du cirque, où logent tous ces nomades, les Airstream ou les Winnebagos leurs feux ou leurs phares allumés et les feux de camp et les génératrices et tous les Hé, qu’est-ce que vous faites icitte, vous avez pas le droit! et tous les Fuck you! qu’ils font résonner jusqu’à la colline derrière où était la vieille école qui est passée au feu l’hiver dernier, là où on a entrepris de construire un Walmart, parfois ce n’est plus rien que les rires gras des clowns et les bruits de moteurs qu’on peut entendre, en haut de toute cette étrange vie temporaire, sur la colline, on peut entendre le bourdonnement des mouches et les croassements des batraciens et les cris d’oiseaux et si on est vraiment chanceux, le feulement d’un lynx.

Après qu’ils aient tout laissé derrière, la grande route, la foire, le campement et les Fuck you!, Camille et Léon courent.

L’air est pesant et chaud, ça colle à la peau. Léon se débarrasse de sa chemise, la lance dans les airs et hurle comme un loup. Camille fout une grande claque qui résonne sur le ventre nu de Léon. Des générations spontanées de moustiques émergent des flaques d’eau du chantier pour se précipiter sur eux, suivant au nez l’odeur de leurs transpirations. Camille plante les doigts écartés de ses deux mains à travers ses cheveux qu’elle ramène vers l’arrière. Des mèches restent collées à son visage, huileuses et gorgées de sueur.

Ils ont seize ans.

–“Sais-tu quoi, Léon?…” Elle glisse les deux pouces derrière les bretelles spaghetti de son justaucorps. Elle les étire un grand coup et les laisse aller claquer sur sa poitrine. “… j’adore l’été.”

Elle sort un vieux thermos Dunkin Donuts de son sac à dos, un gros vingt-quatre tasses. Elle dévisse la tasse puis le bouchon et prend une gorgée à même le goulot. Un liquide rouge et sirupeux déborde de chaque coin de ses lèvres et coule le long de son cou.

–“Calvaire,” gueule-t-elle, “Je viens de saloper mon fuck’n top.”

–“Je me rappelle de ma première cuite à ça, mais c’était tellement romantique,” que Léon ajoute avec un brin de sarcasme. Il allonge son bras vers le thermos, Camille lui frappe l’épaule d’un bon coup de poing.

–“Ça m’a tout l’air que tu vas être obligée de l’enlever, ton top” dit-il l’œil un peu brillant, comme si c’était la chose la plus intelligente à dire dans les circonstances.

Ce vin aux fruits particulièrement sucré était le hobby du frère de Camille. Une vieille recette de famille. Épais, davantage un sirop de framboises sauvages qu’un vin. Elle en fait gicler un long jet bien droit à travers la craque entre ses deux palettes, directement sur le ventre de Léon. La fin du jet est tombée comme une corde flasque et molle, tombée dans son cou à elle et sur son pauvre justaucorps déjà souillé.

–“T’aimerais trop ça les voir,” qu’elle lui répond en se pinçant les seins comme s’ils étaient des klaxons-poires.

Léon bombe le torse. Son ventre est dur et plat, son nombril en saillie a l’air d’un popcorn collé là. Camille se tient tout près de lui. Dans une direction, ils observent les éclairs de lumière rouge que font les cigarettes des gens qui s’embrassent dans les voitures plus loin. Dans l’autre direction, les lumières des remorques qui s’allument et s’éteignent par moments, les silhouettes sombres des gens du cirque qui animent les murs des roulottes. Ils observent au loin le spectacle de lumières psychédéliques au-dessus du cirque, le Zipper en néons violets, les lumières jaunes de la Fureur du Pharaon, le Marteau et ses faisceaux verts et bleu en alternance et la grande roue qui domine le spectacle dans une orgie de halos bleu-blanc-rouge clignotant en farandole.

Ils sont redescendus s’installer près de la grande roue un moment. Camille s’est offert la totale, une queue de castor avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, du sirop au chocolat et une pluie de grenailles de bonbons de toutes sortes de couleur. Henri le clown assis sur sa chaise au-dessus d’une piscine transparente a crié à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Camille crampée de rire répète à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Une Jeannette en uniforme fait couler le pauvre clown à son premier lancer, les enfants agglutinés devant la piscine se tordent de rire. Léon s’offre une limonade, il en boit la moitié puis il mélange le reste avec le vin aux fruits. Pas tellement bon. Camille se colle serrée contre Léon sur leur banc. Lorsque la Jeannette coule Henri une seconde fois, il lui gueule au micro qu’il irait dire aux petits garçons les plus laids de son école qu’elle avait un kick sur eux.

Dans les chemins boueux couverts de foin entre les stands et les manèges ils se fraient une route dans la foule de familles en meutes serrées, des petits couples habillés pareil et des groupes d’adolescents survoltés. Lorsqu’ils aperçoivent le frère de Camille et sa bande de lurons en goguette, ils se faufilent à travers les toilettes chimiques et se sauvent vers le campement de la foire encore une fois. Puis vers la colline derrière.

–“Il en a pris pour combien?” demande Léon en pensant au frère de Camille.

–“Aucune idée, il passe devant le juge dans deux semaines.”

–“Oh.”

Léon se tient les épaules bien tirées vers l’arrière, le cou droit. Il prend une longue et virile lampée dans le thermos Dunkin Donuts, presqu’à s’en étouffer. Camille s’assoit sur le sable et prend une grande gorgée, elle aussi. Elle se remplit les joues et elle fait gicler le liquide entre ses lèvres. Du vin lui coule de la bouche, elle s’essuie avec ses mains. Le vin est encore descendu le long de son cou. Elle rit et le reste du liquide s’écoule malgré elle de sa bouche entrouverte.

–“T’es donc bien fuckée,” Léon lui dit et puis il vient s’assoir près d’elle. Elle lui passe le thermos. Il en prend une gorgée plus grosse qu’il ne l’avait d’abord imaginée, qu’il souffle au complet sur la poitrine de Camille. Il regarde le liquide descendre entre ses deux petits seins venir tacher encore plus sa camisole. Il se retourne rapidement et regarde ailleurs, troublé, lorsqu’il réalise que Camille semble gênée qu’il regarde sa poitrine. Sans réfléchir, il dit :

 –“C’était juste pour prendre ma vengeance.”

Elle le repousse de ses deux mains dans un drôle de petit son que font ses doigts couverts de vin lorsqu’ils collent et se décollent des épaules de Léon. Elle recommence, écoute le drôle de son et rit. Elle s’extirpe du justaucorps imbibé, le tord comme une guenille, elle l’agite ensuite dans les airs comme un drapeau, comme pour l’aider à sécher.

–“Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent?” qu’elle demande. Puis, un brin confuse, elle ajoute : “Je dis on, je veux dire un grand nous, pas juste toi et moi. Mais toi et moi aussi, je présume, on est un genre de nous, nous aussi.”  Elle s’étend dans le sable et prend appui sur ses coudes et laisse sa tête plonger vers l’arrière comme un poids mort, ses cheveux qui traînent dans le sable. Elle arque subtilement le dos pour grossir sa poitrine nue.

–“Peut-être parce que la christ de foire vient juste une fois dans l’été,” répond Léon.

–“Ah et pis fuck la foire,” Camille avait la voix légèrement empâtée, “si c’était moi le patron, j’installerais toute la patente et je la ferais la plus lumineuse possible, la plus boucaneuse, brumeuse, effrayante comme elle est là, avec tous les cris et les bruits, les odeurs de gras et de sucre et je ne chargerais rien pour entrer mais je chargerais dix piastres pour venir s’assoir ici et la regarder de haut. D’ici, c’est beau en calvaire.”

Léon est inquiet. Il la regarde en plein dans les yeux. Son visage est étrange.

–“Léon, ciboire, ramène ta babine d’en bas rejoindre ta babine d’en haut. C’est pas comme si c’était la première fois que tu me vois pas de camisole, rien.”

–“Mpfff,” que Léon répond. Il détourne les yeux. Il tente de lancer son regard le plus loin d’elle que possible. “C’est pas poli,” qu’il dit, nerveux.

–“Qui ça, toi ou moi?”

Comme bien des filles de onzième année, Camille portait un parfum en vaporisateur qu’on pouvait trouver au nouveau centre d’achats, rempli de petits brillants. L’odeur du parfum avait pris le bord depuis longtemps mais toute la peau de son corps était encore comme une constellation brillante même sans la grosse lune. Léon remarque comment toute sa peau, sa poitrine spécialement, scintillent et comment le vin et la sueur tracent comme des rivières sur sa peau comme une carte géographique et comment des sédiments s’accumulent dans des drôles de recoins, comment les chemins contournent les belles courbes de son corps.

–“Depuis quand tu essaies d’être poli, Léon Santerre?”

–“Depuis quand tu as d’aussi jolis seins?” la seule stupidité qu’il trouve à lui répondre, mal à l’aise.

Camille se laisse tomber complètement sur le dos, les bras en croix. Elle fait un son bizarre comme Meuh. Ensuite, elle rote un grand coup.

–“Hello-o, toutes les femmes ont des seins, man, fuck. Rince-toi l’œil comme tu veux. C’est rien que de la peau.” Puis elle ajoute sur un ton beaucoup moins offusqué, “De toutes façons, ils sont tellement petits, alors proportionnellement parlant, tu as été rien qu’un peu impoli.”

Léon se laisse tomber sur le dos lui aussi.

–“J’en avais jamais vu une vraie paire sur une vraie fille avant.”

Camille pouffe de rire.

–“Tu pensais en voir une où d’autre que sur une fille, ciboire?”

Ils se rassoient et se regardent. Léon dit, “Tu sais ce que je veux dire.”

Les deux partent à rire en même temps. Camille donne un bon coup de poing sur l’épaule de Léon mais moins fort cette fois-ci. Camille était une joueuse de softball redoutable, elle frappait comme un garçon lorsqu’elle le voulait. C’est ce que les garçons lui avaient dit. Elle parle et regarde en même temps, le torse nu de Léon, son pantalon un peu descendu qui laisse voir une ligne de poils noirs courir vers son nombril en popcorn. C’est nouveau ça, pense-t-elle.

Elle dit, “Ça ne me dérange pas que tu regardes mes seins. Regarde tant que tu veux. Je te laisse les regarder parce que je les aime bien, moi, et j’aime bien que tu aimes bien les regarder toi aussi. J’aime ça quand tu me regardes.” Elle cherche du regard le thermos. Elle le retrouve, en prend proprement une gorgée cette fois-ci puis le passe à Léon. Il essaie de boire et de lui répondre en même temps.

–“Je n’aime pas ça, non, pas tant que ça en tous cas,” qu’il essaie de dire la bouche pleine.

Elle dit : “Merde au cul, Léon Santerre, va chier.”

Elle rajoute : “Et c’est quoi le chapiteau dans tes culottes?”

Léon rit mais redresse quand même ses genoux dans un effort pour rapetisser le chapiteau. “Fuck”.

–“Prends le temps de t’en remettre, mes grandes oreilles rien que bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre.” Elle se lève et part vers une benne mécanique derrière eux dans le chantier du Walmart. Elle grimpe dans le siège du chauffeur, baisse ses culottes et pisse sur le banc de cuirette. Lorsqu’elle est revenue Léon est debout, et calmé, il regarde vers le bas de la colline. Elle se colle sur lui, place sa main sur ses épaules.

–“Je ne sais vraiment pas ce qui serait la bonne chose à faire, qu’est-ce qui doit se passer maintenant,” dit Léon qui regarde les lumières de la foire au loin.

Le fond de l’air se fait plus cru sur la colline. Camille est couverte de chair de poule. Les mamelons de Léon sont comme des effaces neuves au bout d’un crayon de bois. Ceux de Camille aussi, en plus long.

“Il va pleuvoir,” n’importe quoi, Léon dit n’importe quoi.

“On va se baigner,” suggère Camille.

“Oh yeah!”

Ils piquent à travers le chantier et les lumières de la foire s’estompent derrière eux à mesure qu’ils redescendent sur l’autre versant. Certaines d’entre elles projettent de longs rayons jaunes et violets à travers les nuages, comme des rayons de soleil dans l’eau. Au bout du chantier, une petite grève de sable sur la crique où les gens vont pique-niquer, descendre leur kayak ou leur canot. Camille et Léon se retrouvent nus comme à leur première heure au bout de la pointe de sable léchée par un coude de la rivière, les orteils à la flotte déjà. Elle se retourne et se penche sans façon, histoire de pousser tous leurs vêtements dans son sac à dos. Elle se relève et part sur un sprint de l’enfer se jeter à l’eau. Elle disparaît momentanément sous l’eau comme une torpille, puis se relève, de l’eau à hauteur de taille, pour voir ce que fout Léon. En cambrant les reins, elle glisse ses cheveux vers son dos. Sa peau blanche prend une coloration bleutée lorsque la lumière d’une faible lune la frappe.

–“Arrête de regarder ma bite!” se plaint Léon, encore debout sur la grève, “est-ce que l’eau est froide?”

Elle crie : “De la vraie glace fraîche fondue!” avant de s’élancer à la renverse dans l’eau. Léon s’élance à son tour vers Camille.

–“Ou bien on est mieux dans l’eau que les fesses à l’air, ou bien je suis saoul,” dit Léon

–“Tu dois être saoul,” répond Camille, et ils pagaient avec les bras jusqu’à atteindre la limite, là où ils peuvent encore prendre pied et ne garder que la tête hors de l’eau. Léon se hisse sur le dos, Camille plonge et passe dessous.

–“Ça ressemble à avant, quand on était petits, quand mon père était encore vivant, quand il nous emmenait pique-niquer ici et ma mère finissait toujours par nous laver ensemble, tout nus, avant de nous rembarquer dans l’auto,” dit Camille. “Seulement, là on est saouls.”

–“Ça fait toute la différence.”

Camille se retourne et plonge vers l’avant. Pour un temps, seules ses deux fesses blanches sortent de l’eau avant de disparaître, ses deux pieds disparaissent les derniers en projetant un puissant jet d’eau sur Léon.

Elle remonte et Léon dit : “Tu m’as mooné, Camille Simard, j’ai vu tes fesses!”

–“J’ai essayé d’ouvrir mes yeux sous l’eau mais moi je n’ai pas pu rien voir,” répond Camille.

–“Tu fais dur!” dit Léon, intimidé.

Elle dit : “La petite quéquette des grandes oreilles rien que bon pour aller faire de la lutte avec une vieille chèvre a été avalée par ton nombril en popcorn?” et elle pouffe de rire.

–“Il fait juste trop noir, tu n’as pas pu voir, c’est tout.” Puis, fier comme un coq, Léon s’élance sur le dos en lançant de l’eau au visage de Camille avec ses pieds et se laisse flotter sur le dos devant elle, qu’elle zieute à son goût.

–“Wouash, as-tu vu la touffe de poils!” dit Camille.

–“Quoi, pas comme si t’en avais pas toi aussi!”

Il nage sur le dos vers elle et il attrape sa main. Elle lâche un petit cri et se sauve en arrosant le visage de Léon avec ses mains.

–“Ça, tu le sauras jamais!” Elle rit, elle nage, elle plonge encore. Elle refait surface plus loin, elle essaie de débarrasser l’eau de ses yeux avec ses mains. “J’aurais dû apporter plus de vin,” dit-elle l’air un peu bougonneuse.

Léon s’élance à son tour et en moins de deux il est debout près d’elle dans l’eau et sa main descend à la recherche du pubis de Camille. Ses doigts découvrent brièvement une texture drue et piquante. Elle dit : “Léon!” et elle n’a pas l’air de rigoler, “Je ne pense pas que je veux qu’on aille là.” Et elle se pousse hors de portée de Léon.

Il dit, “Oh.”

“Désolé,” dit-il, “qu’est-ce que j’ai fait de mal?”

–“Je ne sais pas, rien, je suppose.”

–“Je pensais que tu aimais que j’aime te regarder?”

–“Oui mais là, tu n’es plus juste là à essayer de me regarder.”

–“Excuse-moi, Camille.”

–“C’est pas grave, ça doit être le vin de mon frère, beaucoup trop sucré.”

Ils sont assis sur le sable, des pièces de vêtements déposés sur eux tiennent en place par la seule humidité de leurs corps détrempés. De rares gouttelettes de pluie mais grosses comme des billes commencent à tomber, les cercles de leur onde délicate fuit lentement sur la surface de l’eau, le silence commence à avoir envie de les suivre.

–“Pour qui tu t’es donné la peine de te raser dans ce coin-là?” demande Léon.

–“Personne,” dit-elle. “Pour moi, je ne sais pas.”

–“Pourquoi tu te rases, alors, si c’est pour personne ou si tu ne le sais pas.”

–“Parce que ça me tentait, Léon, c’est tout.”

–“Tu peux me le dire, ça ne me dérange pas,” demande Léon sur un ton nouveau.

–“Personne, je t’ai dit, Léon. Juste pour moi, je le voulais. Pourquoi ça te dérange? Qui ça dérange? Pourquoi ça te choque?”

–“Je ne suis pas fâché. Je veux juste comprendre.”

–“Tu n’as rien à comprendre, je n’ai rien à expliquer.”

–“Je pensais qu’on était amis depuis toujours, tu m’as toujours expliqué. Tant de choses que tu m’as expliquées.”

–“Arrête, Léon.”

–“As-tu déjà baisé avec quelqu’un?”

–“Ça te tenterais-tu qu’on en reparle une autre fois?”

–“Alors, tu l’as fait!”, accuse Léon.

–“Non, non. Je ne sais pas.”

–“Tu ne sais pas si tu as déjà baisé ou non?”

–“Léon.”

–“Je suis tellement stupide, tellement fuck’n stupide, excuse-moi, Camille.”

–“Tu n’es pas stupide –”

–“Tu m’as dit que je l’étais.”

–“Non, je n’ai jamais dit ça. C’est toi qui as dit ça.”

–“Alors, c’est ça, c‘est de mja faute à moi.”

–“C’est –”

Léon bondit sur ses pieds, il marche vers le sac de Camille retrouver le reste de ses vêtements. Il vire le sac à l’envers, prend les siens, tasse de côté ceux de Camille.

–“Léon.”

–“Je ne te reconnais plus, Camille, moi non plus d’ailleurs je ne me reconnais plus.” dit Léon avec une voix qui se met à craquer.

–“Tu ne vas pas t’en aller tout seul, comme ça, sous la pluie?”, se plaint Camille.

–“Oui, non, je ne le sais plus. Allez, on s’en va. Inquiète-toi pas, je ne te regarderai pas te rhabiller.”

–“Léon, calvaire, hostie que t’es pas juste avec moi.”

Il ne restait qu’une mince couche, des restants de temps entre eux et le matin bleu, et au matin clair, le soleil a brûlé les nuages qui avaient survécu à la nuit, fait fondre la bruine et la brume. La foire reprendrait lentement vie. Ils auraient remonté sur leurs bicyclettes, fait le chemin de chez eux jusqu’à la cour à scrap sous un soleil de plomb, se retrouver là où le frère de Camille et ses amis déjà éméchés seraient déjà à la tâche. Et à la fin de la journée, il leur tendrait chacun quelques billets à l’heure où les lucioles recommenceraient encore à se faire briller le derrière à travers les Pontiac, les vieux DeSoto et les F-150 bossés au point d’être irrécupérables.

Ils ont fait le chemin inverse, remonté puis redescendu la colline, marché à travers le chantier du Walmart, traversé sournoisement le campement des employés, traversé la foire déserte sans se faire voir, passé les guichets inhabités dans le noir, traversé la grande route depuis longtemps abandonnée par les voitures et le policier qui contrôlait la circulation. Une pluie pesante tombait drue maintenant jouant du tambour sur les manèges et les toits des remorques.

Une lumière jaunâtre vibrait par la pluie qui faisait grésiller les lampadaires à l’iode le long de la route et devant la cour à scrap. Les lampadaires se faisaient de plus en plus inutiles. La noirceur totale. Ils ont ramassé leurs bicyclettes et Camille marchait à côté de la sienne du côté de la route où se trouvait sa maison et Léon marchait à côté de la sienne dans l’autre direction, vers Roc d’Or.

–“C’était pour toi, sans dessin,” a cru entendre Léon au loin, à travers les grésillements et les feulements.

Avez-vous déjà entendu le feulement des lynx dans la nuit? On s’y méprendrait avec les lamentations des banshees, les fantômes des pécheresses bannies qui errent aux limites des cités et pleurent dans la nuit.

Le lendemain, le spectacle de tigres a été annulé. Apparemment dans la nuit, des garçons en goguette se sont introduits sur le site et se sont amusés à jouer au premier qui touche un tigre gagne une bière. La tigresse croyant ses petits en danger a attrapé le frère de Camille par le bras et lui a offert tout un tour de manège. C’est au prix de sa main, une partie de son bras, abandonnée à la gueule de la bête qu’il a pu fuir. Un homme, probablement un employé du cirque, a abattu le tigre qui mangeait paisiblement le bout de bras sans penser à se méfier. Un tigron s’est évadé en courant sous la pluie vers la grande route. Eut-il pris la direction du campement derrière, couru à travers le chantier du Walmart, gravi la colline, redescendu la colline vers la pointe de sable au bord de la crique, il aurait été enfin libre et heureux.

Aurait été. Un homme l’a abattu, lui aussi. Et la foire n’est jamais revenue à Malartic.

Les mouches à feu, elles, toujours.

 


Flying Bum

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Perdus dans l’espace

Bonheur à vendre

Andréanne épluchait les petites annonces des grands quotidiens minutieusement depuis qu’elle avait quitté la maison de ses parents parce qu’elle ne pouvait pas s’offrir le luxe d’un téléviseur. Et aussi parce qu’elle souffrait d’insomnie. Maintenant il y a cinq téléviseurs dans sa maison. Cela peut sembler redondant mais toutefois nécessaire et justifié. Il y en a un, installé à la cuisine, pour l’accompagner lorsqu’elle hache, tranche, coupe et lave ou essuie, qu’elle enfourne et attend les yeux dans le vide la clochette de la minuterie. Il y en a un, installé dans sa chambre à coucher là où elle écoute les quinze premières minutes d’un film plate avant de tomber endormie la tête appuyée sur le torse de son mari. Elle s’interroge toujours à savoir si Charles déplace sa tête sur son oreiller à l’instant même où elle s’endort ou s’il la garde sur lui et caresse ses cheveux jusqu’à la fin du film, mais elle n’a jamais osé lui demander. À cause, par peur, la possibilité qu’il lui donne la réponse qu’elle ne voudrait pas entendre. Il y a également un téléviseur installé dans une chambre inoccupée qu’elle espère toujours transformer en chambre d’amis un jour, si jamais elle avait des amis, un autre dans la salle familiale qui joue des enregistrements choisis pour bébé Henri. Andréanne laisse Henri regarder rien d’autre que des vidéos choisis – ceux avec de belles bandes sonores, de belles histoires pour bébés avec des personnages qui rient toujours et des jouets brillants de propreté. Elle ne peut s’empêcher de remarquer la drôle de bouille que prend le visage du petit à force de les regarder, des petits airs d’opiomane, toujours les mêmes films, et elle trouve bien difficile de savoir si elle nourrit l’esprit du petit de cette façon ou si elle ne serait pas en train de le lui dessécher totalement.

Andréanne pense à toutes ces choses mais ne sait pas comment se motiver suffisamment pour y changer quoi que ce soit. Elle s’inquiète de l’état de son propre esprit. Cervelle de maman, appellent-elle la chose, entre mamans full time au parc, puis elles rient comme des petites chinoises. Jaune. “J’ai encore mis la crème glacée dans la boîte à pain et le beurre d’arachides au congélateur,” dit l’une d’elles en s’esclaffant, “cervelle de maman!” Andréanne est pourtant convaincue d’avoir lu quelque part, probablement dans un de ses petits mensuels de potins de vedettes, que la maternité devrait, au contraire, améliorer ses fonctions cognitives. En réalité, Andréanne ne lit plus rien. Elle pense que c’est temporaire, que ça lui reviendra le temps venu. Elle prend des romans de la bibliothèque, les empile sur sa table de chevet et avant de se faire mettre à l’amende, elle les rapporte, pas lus. Elle n’arrive pas à s’expliquer elle-même ce comportement irrationnel.

Tout ce qu’elle peut encore lire depuis l’arrivée d’Henri, ce sont encore les annonces classées des grands quotidiens. Jadis, elle les lisait minutieusement, en riant parfois – robe de mariée à vendre, n’a servi qu’une seule fois et toute cette sorte de choses. C’était comme ça, lorsqu’elle était plus jeune et qu’elle ne pouvait rien s’offrir et qu’elle s’imaginait pouvoir se payer toutes ces choses de seconde main qu’on offrait dans les petites annonces. Maintenant, elle ne veut plus rien. Mais elle les lit toujours avec plus de voracité que jamais, comme s’il manquait toujours quelque chose à sa vie et qu’elle le trouverait là.


Ce sera le signe

Si elle voit une voiture jaune avant d’arriver au coin, alors il va appeler, pense Anne-Sophie. Elle n’aurait pas dû choisir le jaune, la plupart des nouvelles voitures sont grises, noires ou blanches, rouges ou bleues au pire. Qui manque suffisamment d’attention de nos jours pour se promener dans une voiture jaune canari? Anne-Sophie marche regardant distraitement les vitrines.

Il a dit qu’il appellerait et chaque fois qu’il l’a dit, il l’a fait. Elle n’avait aucune raison de croire qu’il ne le ferait pas. Jaune! Allez, voitures jaunes! Un gros Hummer jaune de Gino, s’il le faut! Merci. Merci, Gino, d’aimer les Hummer jaunes.

Si elle se rend au coin avant que le feu ne tourne au vert, alors, il restera pour la nuit. Il n’est jamais resté à date. Une autre façon à lui d’être fiable – il appelle toujours avant midi, il s’en retourne toujours avant minuit. Anne-Sophie ne s’explique pas encore très bien les sentiments qu’elle éprouve pour lui. Lumière rouge au loin. Anne-Sophie marche. Elle se dit que si on le mettait en ligne avec d’autres, comme une ligne de suspects, elle ne le choisirait probablement pas. S’il y avait, mettons, cinq hommes en ligne et qu’elle se tenait de l’autre côté du miroir et qu’elle pouvait les voir mais pas eux. Cinq hommes debout bien droit, gênés et inconfortables, se dandinant d’un pied à l’autre. Elle ne le choisirait pas, elle tenterait plutôt de trouver le plus gentil, plus gentil que lui.

Et elle marche.

Mais comment le différencier? Comment savoir lequel serait du genre à marcher toujours sur le bord du trottoir, comme si elle était la chose la plus précieuse et qu’elle avait besoin de protection? Si elle pouvait s’attendre à s’éveiller tous les matins avec la bonne odeur du café qui serait déjà préparé? Si elle n’avait jamais plus à cirer ses chaussures elle-même? Ne serait-ce pas l’idéal si au lieu de longues règles qui indiquent leur taille, on appuyait ces hommes sur une sorte de charte qui mesurerait leur gentillesse?

Anne-Sophie marche toujours.

Anne-Sophie est presqu’à l’intersection maintenant et la lumière ne veut toujours pas tourner au vert. Je peux y arriver, je peux le faire, pense-t-elle, et elle s’arrête. Reste plantée debout au milieu du trottoir comme une tarte.

Elle attend.


La deuxième affiche

La première affiche dit “Si vous viviez ici…” et elle est campée devant un de ces blocs appartements qui rappellent à Léopold les jeux de briques de construction de son enfance. Carrés, rectangles, des fenêtres et des portes, jamais assez de portes. Rien de bien compliqué, pas comme les jeux d’aujourd’hui. Les blocs ne sont ni vieux, ni récents. Rien que des blocs appartements plantés là. Toutes les fois qu’il est passé par là de retour de son travail vers sa maison sur le lac, toutes ces fins de journée, il n’a jamais vu quelqu’un entrer ou sortir de ces blocs, quelqu’un qu’il connaissait bien. Trois ans qu’il effectue ce trajet. Trois ans qu’il se réveille le matin au son des oiseaux, de l’eau, dans son morceau de nature à lui.

Sa maison a trois chambres mais il n’ouvre guère qu’une porte. S’il avait eu des enfants, ils auraient pu prendre ces chambres. Mais elle n’est pas restée assez longtemps pour cela.

Il avait remarqué qu’une fenêtre d’un de ces blocs avait de vrais rideaux. À niveau de voiture, la plupart étaient drapées de n’importe quoi, des vieux draps pour séparer les occupants du monde extérieur, le trafic qui passe toujours. Plus haut, un drapeau qui sort à moitié par la fenêtre ouverte et laisse passer la lumière de l’appartement. Léopold a déjà rencontré le gars qui habite là, à tout le moins quelqu’un exactement comme lui, lui-même – va savoir. À d’autres fenêtres, ici et là, sont installés des mini-stores bon marché en PVC – de ceux qui répandent un poison dans l’atmosphère lentement mais sûrement comme dans un lent cauchemar.

Léopold ne sait pas où elle habite maintenant. Elle habitait un bloc appartement le long de l’autoroute mais elle a déménagé depuis parce que cela la troublait de savoir que sa voiture passait tout près matin et soir. Et c’est là qu’ils s’étaient connus. Elle le lui a écrit. Elle disait le faire pour fermer les livres pour toujours. Léopold n’y comprenait rien. Il n’est jamais descendu de voiture. Jamais même ralenti. Jamais cherché désespérément derrière laquelle de ces fenêtres elle se trouvait. Il espère qu’elle a trouvé quelqu’un de bien. De mieux que lui. Quelque part de mieux que dans ces horribles blocs appartements.

Pas tellement plus loin, après le premier bloc, il y en a un deuxième, en tout points semblable au premier. Il y a également une affiche campée devant, semblable à la première, mais celle-ci dit : “…au moins vous seriez à la maison déjà.”


Sous le signe de Mercure

Lorsqu’Annie se lève le matin, elle ne regarde pas son horoscope. Un petit pipi matinal. Elle se lave les mains, le visage, brosse ses dents et ne regarde toujours pas son horoscope. Elle brosse longuement sa chevelure en broussaille, son regard qui passe carrément à travers de son image dans le miroir. Elle ne regarde toujours pas son horoscope. Elle se prépare un pot de café et pendant que le café s’écoule, bloup, bloup, bloup, elle capitule et ramasse le journal sur le palier et le tourne à l’envers. Pas aujourd’hui, affirme son horoscope. En pas tellement de mots, pas plus qu’il n’en faut, mais c’est ce que ça dit. Vous ne trouverez pas votre âme sœur aujourd’hui. Ça parle aussi d’immobilier, quelque chose à propos de patience et de Mercure. Comme si Annie avait quoi que ce soit à foutre de l’immobilier, ou de Mercure.

Le café est amer. Elle ne peut même plus se rappeler de la dernière fois où son café avait été buvable, avait goûté aussi bon que la publicité le promettait. Elle se dit que ce doit être la faute de ce café si elle se sentait plutôt à pic et déprimée ce matin, qui lui donnait cette bête certitude que si elle ouvrait la bouche pour parler ce ne serait que pour écouter son propre écho ennuyant. Le café n’avait jamais plus été pareil depuis qu’elle avait cessé de fumer. Elle ne pouvait plus se rappeler pourquoi elle avait commencé à fumer dans un premier temps. Quelque chose à voir avec l’idée d’avoir l’air plus âgée, plus mature, une idée qu’elle trouvait complètement ridicule maintenant. Elle ne se rappelait plus d’une seule journée maintenant où elle n’avait pas fait d’effort pour paraître plus jeune au contraire. Elle se demande s’il y a eu une période tampon entre les deux, un moment béni où elle n’avait été ni trop jeune ni trop vieille, juste parfaite. Juste parfaite mais elle l’a complètement loupé.

Annie relit et croit que immobilier veut dire maison, que maison veut dire famille et que la patience est une vertu et la vertu sera récompensée et que si aujourd’hui n’est pas le bon jour, alors ce jour viendra tôt ou tard.

Comme si Mercure pouvait subitement se rendre visible à ses yeux dans la lumière grisâtre de ses tristes matins.


Inséparable perdu.

L’affiche était brochée au poteau de bois, les languettes de papier découpées abandonnées aux quatre vents, elle était assez racornie pour qu’on croit qu’elle était brochée là depuis des lunes. Mais Léon passe devant ce poteau deux fois par jour, tous les jours pour se rendre au supermarché de quartier et il ne se rappelle pas avoir vu l’affichette avant. Inséparable perdu, y lit-on en gros. En plus petit et entre parenthèses le mot oiseau, SVP appelez, au bas du message. Sur chaque languette détachable, un numéro de téléphone.

Léon repense à l’affiche tout le long de son trajet. Il se demande bien à quoi peut ressembler un inséparable et si ce ne serait pas une sorte de cygne, trompette? Siffleur ou chanteur? Il se promet de se rappeler de la question et de vérifier à la maison à son retour. Il s’imagine pouvoir, s’il connaissait son nom, son chant, appeler l’oiseau de la bouche ou de l’appeau, comme dans la vieille chanson de Noël. Il suppose que l’affiche a été placée là pour les passants comme lui, sollicitant leur aide et il aurait été éminemment plus facile d’appeler l’oiseau que d’attendre de l’apercevoir, l’affiche ne pourrait pas avoir été placée là à l’intention de l’inséparable qui ne se serait jamais séparé, c’est dans sa nature de rester avec un autre inséparable, toujours, sinon à quoi bon l’appeler un inséparable. Ou alors on tremperait dans la métaphore jusqu’au cou, pensait Léon, et cela faisait des années qu’il ne s’était demandé si oui ou non on pouvait interpréter ce genre de choses de façon métaphorique. Il cogitait là-dessus en poursuivant sa route.

Et dans toute cette réflexion, son propre mouvement dans l’espace et dans le temps, l’esprit occupé ailleurs, Léon n’avait pas pensé une seule fois à Élise, à lui qui l’avait abandonnée là, avec son petit bagage, à travers tous ces vieux et toutes ces vieilles qui sentent drôle et qui ne sourient jamais, elle toute jeune et pourtant si près de sa fin. Pas une seule fois pensé, dans cette distraction inopinée, à ces douze jours et ces onze nuits passés depuis qu’elle n’était plus là et comment à chaque nouveau matin, au réveil, il se retrouvait immobile exactement dans la même position que la veille, ses yeux toujours fermés sans avoir dormi ou si peu, épiant chaque son et chaque mouvement dans la chambre ou ailleurs dans la maison, quoi que ce soit qui aurait pu lui dire qu’il n’avait que rêvé ces choses horribles et qu’il pouvait maintenant rouvrir les yeux en toute confiance.


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La théorie des olives

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous.

Une bancale passerelle de fortune suspendue dans le vide entre la rambarde du balcon et le toit, un sous-tapis de caoutchouc vert sur le fin gravier du toit d’un hangar, lorsque la bouteille de Chianti avait un cul de paille et qu’un stylo-bille qui défonce le liège laissait couler un mince filet de rouge à la fois – où est encore passé le foutu tire-bouchon? Les ongles d’orteil rouges d’Adéline, un poil unique, frisé, noir et têtu qui revient toujours pousser dans la vallée entre ses seins et tout le monde qui ferme sa gueule en rigolant en-dedans de lui et comment, quand personne ne regarde par là, ses doigts fouineurs qui abusent de l’ampleur de mon bermuda pour venir me surprendre, pincer délicatement par là en s’espouffant de bonheur espiègle devant mon sursaut de panique, le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka, croquer le dernier dur de la croûte d’un pain de fesse et les cuisiniers blancs sales, grecs et gras accotés sur le conteneur à vidanges en bas dans la cour arrière du très chic Miss Masson qui épiaient sournoisement avec la hâte de voir se lever une des filles en maillot, la brune Adéline ou les grandes jambes sculpturales de la belle Iseult, la blonde de son Tristan fou d’amour incapable de la lâcher deux minutes, le téton bien rond de miss Saint-François-Solano, éternelle solitaire malgré un charme fou. Comme ça que je préfère me rappeler ces choses, quand James Taylor venait nous chanter qu’Adéline était mon amie à moi, Iseult à son Tristan à elle, que les jours d’été étaient un paradis langoureux l’un après l’autre, les dimanches bénis, que d’autres en goguette ou René qui débarquait avec sa jupe trois-quart et son trois-quart de poudre et trois-quatre melons d’eau frais. Génius qui arrivait toujours le dernier quand tout le monde planait le soir en improvisant des spectacles d’ombres chinoises à la chandelle sur les murs de la shed en faisant semblant de savoir chanter. Adéline qui racontait la main coincée dans le bocal, à qui voulait l’entendre, sa théorie qui disait que si une personne dans un couple adorait les olives et que l’autre les détestait, ils seraient ensemble pour la vie. Et sa paranoïa et son vertige exacerbés par trop de marocain vert et de chianti, au moment de quitter le toit, mon frère le costaud qui devait la prendre à bras-le-corps pour lui faire passer la passerelle bancale de force pendant que ses bras et ses jambes gesticulaient en proie à des spasmes de terreur et la douleur des coups de soleil qui n’arrangeait rien.

Et l’été qui finit toujours par rafraîchir ses nuits. Génius parti militer à gauche de quelque part, mon frère en galère ailleurs, les copains chacun à leurs affaires estudiantines. Et lorsque survint la craque dans la tête de mon plus que brillant ami Tristan qui a été conduit dans une triste unité où des puces implantées dans la télé noir et blanc, même fermée, parlaient à celles dissimulées par la CIA dans ses lunettes pour annoncer directement à ses neurones que les chinois débarquaient mardi matin prochain avant 5h30, pour sauver du traffic. Et sa belle Iseult désemparée et à bout de ressources, incapable de se payer le divorce, qui faisait son barreau par correspondance pour le plaider elle-même. Très chère Iseult, aujourd’hui maître Iseult. Le prince Albert, lui, disparu pour toujours, angoissé d’avoir engrossé une pauvre fille. Et comment on déclarait tout de même unilatéralement comment la vie était belle et le ciel si bleu dans ces étés-là et comment il s’était fait si effrayant avant de s’écraser sur ma tête un bon soir sans prévenir.

Moi, pauvre con qui par malheur adorais les olives, autant que la belle Adéline partie choisir les siennes directement parmi les olivieraies d’Italie avec un beau gosse allemand.


Flying Bum

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Leic

Un secret joyeux qui marchait

à travers le tracé sinueux

de parades égarées

des piqûres d’épingles

dans un drap comme un ciel

trop lourd sur nos têtes

nos respirs entêtés

lorsque tout au-dessus

s’allongeait sur nous

couvrait nos yeux

nos nez, nos bouches

comme un oreiller poussé là

étouffés dans les fibres

ou était-ce l’oxygène

qui se faisait inutile

l’ordinaire bien futile

et nos ongles endoloris

qui grattaient les murs

comme des enterrés vivants

comme nous avons bien suffoqué

tapis dans nos chevelures infinies.

Un lit si pauvre et petit

peuplé de nos insouciances

entre les strates naissantes

dans une empilade insensée

de rêves fous et de draps doux

pleins à ras cœurs

de montagnes à gravir

de rivières à remplir

de bateaux à construire

d’enfants qui se baignent

de cœurs qui saignent

de la vie qui ne battra plus.

Lentement comme l’ennui

un puits s’emplit sur elle

elle attend que je tombe encore

et toujours pour elle

je m’agrippe à son corps

elle se pend à ma bouche

son cri à mon oreille

qui écoute les sappements

des baisers bien timides

qui jalousement rapinent

ce qui peut rester de goût

sur nos lèvres asséchées.

Des esprits au seuil des portes

baluchons campés sur l’épaule

crient à l’abri! à l’abri! à l’abri!

et la faucheuse se trouve drôle

mes yeux qui roulent vers l’arrière

je vois blanc et je dis noir

je mords dans sa poussière

et je tombe et je tombe et je tombe

dans un grand ciel à l’envers.


Flying Bum

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Des choses, parfois.

Parfois, on fait des choses. Comme si on écoutait une petite voix mais une petite voix complètement silencieuse et nous devons inventer nous-même les mots à sa place. Parfois des mots de vengeance ou de tristesse, d’orgueil ou de désespoir. Comme si un drôle de démon bas sur pattes nous picochait le derrière avec une fourche en murmurant –“Vas-y, Léon, vas-y donc, gâte-toi.” Ou un petit enfant enfoui en nous qui désire ardemment devenir un homme et qui écoute les provocations qu’on lui scande –“T’es pas game, Léon, t’as trop peur, t’es pas game.” Nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses.

Cet automne-là, j’ai eu dix-sept ans et j’avais cru les belles paroles d’une fille qui disait fort probablement m’aimer. Moi, je l’aimais en tous cas. Nos corps, eux, se sont aimés en masse, fort probablement davantage que nos coeurs. Une passion charnelle épormyable, inconfulgurable. Après un été chaud comme il ne s’en fait guère qu’à ces âges-là, il finit toujours par tomber sur les amants brûlés une pluie froide d’octobre. De beaucoup baiser à fort probablement m’aimer, elle était passée à fort probablement autre chose.

Raide comme ça.

Le temps que je récupère quelques effets chez elle, il me semble être revenu assez rapidement à une routine de vie animée par davantage de résilience que d’entrain. Pas de là à arrêter de me laver ou de manger, ni de réécrire L’Assommoir; je faisais mes journées au collège comme si de rien n’était et le soir je tentais d’éviter de fréquenter les bars où je risquerais de tomber sur elle, sur les copains aussi malheureusement. Je m’étais en quelque sorte tassé d’elle. À pied de chez moi, fort commodément, le destin en profitait pour me raconter encore une de ses blagues idiotes, je m’étais un soir barré les pieds dans un bar qui s’appelait fort à propos, la Tasserie. Et j’y revenais occasionnellement, me tasser par là.

La Tasserie était une des premières brasseries nées après la loi qui interdisait maintenant aux taverniers de Montréal de refuser l’accès aux femmes. Mais à vue de nez, ça ressemblait toujours à une bonne vieille taverne. Au menu, les œufs et les langues de porc dans le vinaigre, leur traditionnel accompagnement, le biscuit soda en cello de quatre et de la bière, beaucoup de bière, à même la bouteille, au verre, à la chope, au pichet, beau, bon, pas cher. Et un peu de vin, pour les femmes en général. D’habitude, une quinzaine d’hommes tranquilles qui se mêlaient respectueusement de leurs affaires chacun à distance, peaufinant patiemment leurs cirrhoses, parfois une table de deux ou de trois hommes ici et là, c’est pas mal ce qui peuplait l’endroit. Ceux d’entre eux qui avaient encore un emploi arrivaient vers l’heure du souper un sac brun à la main qui dégageait l’excitante odeur des frites grasses et du hot dog moutarde-oignons, on leur permettait d’entrer de la bouffe venue d’ailleurs. Derrière le bar un petit monsieur propret dans sa chemise blanche avec les manches retenues par de discrets brassards élastiques noirs et sa boucle noire elle aussi qu’il replaçait toujours comme pris d’un toc. L’homme s’appelait fort probablement Jean-Guy ou Gérald. À l’autre bout du bar, derrière une plaque de verre trempé, se tenait un ours noir que le propriétaire avait fièrement abattu et fait professionnellement empailler. Un faux arbre à ses côtés, un paysage boréal peint sur le mur noir derrière lui et qui se prolongeait sur le plancher sous la bête. On pouvait y voir en avant-plan une vallée tapissée de mousses et un ruisseau en méandres qui coulait vers nous, venu des montagnes esquissées à la va-vite au fond de la scène. L’ours, les pieds sur le ruisseau davantage que dans le ruisseau, se tenait en position d’attaque, les griffes bien sorties et ses mâchoires grandes ouvertes qui mettaient bien en évidence deux rangées de dents pointues et jaunies. Une ampoule unique et faiblotte disposée au-dessus de la scène projetait l’ombre du terrible animal directement sur le décor peint en créant une déconcertante perspective.

Il y avait très rarement présence féminine à la Tasserie à l’exception de quelques tendres épouses qui venaient y réclamer l’un ou l’autre des réguliers comme on reprend ses guenilles à la blanchisserie. Elles se tenaient dans le cadre de porte silencieusement comme si elles ignoraient la nouvelle loi, les cheveux ébouriffés, de longs paletots d’hiver sous lesquels se laissait sournoisement apercevoir le bas de leurs vêtements de nuit. Leurs visages vieillis et marqués par l’abdication face au lot de leur sort insignifiant, elles attendaient que le mari finisse la bière déjà commandée, se lève maladroitement de sa chaise et ramasse en balayant d’une main dans l’autre sa petite monnaie restée étendue sur la table.

La plupart du temps, je restais discrètement assis au bout du bar, seul, écoutant Réal Giguère à la télé ou peu importe ce qui jouait ou j’observais longuement le pauvre ours dans sa mise en scène grotesque qui cachait très mal le cruel destin de la bête. On laissait boire les mineurs dans ces années-là, surtout ceux près de l’âge légal et les plus tranquilles, ceux qui compensaient en généreux pourboires.

Mais ce soir-là, celui dont je vais vous parler, je jouais une partie de billard avec un vendeur d’habits d’une mercerie semi-chic de la rue Masson qui venait prendre ici tous ses repas qu’il mangeait seul avec lui-même. Il n’y avait qu’une seule table de billard, une surface élimée et déchirée par endroits, picotée de plusieurs brûlures de cigarettes. Les queues croches donnaient aux coups les plus directs les allures de grands coups de maître. Nous ne jouions pas pour de l’argent ni rien, juste pour passer le temps. C’était la fin d’un mois de novembre particulièrement glacial et la pluie qui prenait des airs de verglas par moments déposait un lustre brillant sur les voitures, l’asphalte et le parc Pélican de l’autre côté de la rue. La Tasserie était presque déserte vu le climat et le chèque de bien-être social qui se faisait attendre comme à toutes les fins de mois. Il se faisait tard et je me demandais si je n’allais pas rentrer mais la perspective d’affronter la pluie me ramenait jouer une dernière partie avec le vendeur d’habits. Mon partenaire s’est fatigué avant moi et s’est excusé.

J’avais honnêtement songé à partir lorsque la grande porte vitrée s’est ouverte devant une femme qui entrait, seule. Elle ne portait pas d’imperméable ni de parapluie et lorsque la porte s’est refermée derrière elle, elle s’est secouée de la tête aux pieds comme un chien qui sort de l’eau. De minuscules cristaux de glace s’étaient fixés à sa longue chevelure brune et même dans l’éclairage blafard de la brasserie, ils brillaient comme une constellation d’étoiles. Elle est restée un moment debout près de la porte promenant son regard comme si elle cherchait une personne en particulier. Son regard est tout juste passé sous le mien et sous tous les autres aussi. Quand elle en a eu fini, elle s’est dirigée directement au bar. Elle portait des bottes avec de hauts talons et son pas n’était pas des plus assuré.

Un homme assis plus loin au bar observait la femme, puis il m’a regardé. Il m’a fait un petit sourire condescendant en agitant pas très subtilement la tête vers la femme. Puis, l’homme est allé se choisir une place plus loin parmi toutes les tables vides. J’ai repris ma place au bar et je me suis commandé une flûte de bière. La femme était à quelques tabourets du mien, personne d’autre que nous au bar. Elle agitait son vin blanc avec les longs ongles rouges de ses doigts plongés directement dans le vin. Puis elle se léchait les doigts un à un. J’essayais de voir son visage mais sa longue chevelure brune m’obstruait la vue. Après un moment, elle a passé une longue mèche derrière son oreille et s’est retournée dans ma direction; son regard est passé tout droit devant moi, c’est sur l’ours qu’elle jetait son oeil. Puis elle s’est levée et elle a marché jusqu’à moi et elle est restée plantée debout tout près, dans mon dos.

–“Tout un animal,” dit-elle, “je me demande qu’est-ce qu’il a pu se dire quand la balle a percé son coeur.”

Parfois, on fait des choses. Parfois, on dit des choses.

–“Probablement Oh shit!” que je lui ai répondu sans me retourner. Je l’ai entendue rire alors je l’ai invitée à s’assoir et elle l’a fait.

–“P’tite vie en hostie,” qu’elle m’a dit, “une bête forte de même enfermée ici pour toujours à se faire dévisager par une bande de soulons.”

–“Et de soulones,” que j’ai rajouté sans y penser, pas du tout convaincu d’avoir dit quelque chose de sensé dans les circonstances. La peur qu’elle tourne les talons m’a pris momentanément mais elle a acquiescé du visage.

–“De rares soulones aussi, d’après ce que je peux voir ici,” avait-elle rajouté en me regardant et pour un bref instant j’ai pu voir qu’il devait bien y avoir eu un temps où elle était une très jolie jeune fille mais elle portait ce soir beaucoup trop de fond de teint qui prenait en pain par endroits, un mascara qui avait quelque peu coulé sous la pluie. Elle était chaudasse mais pas assez pour empâter son langage, juste un tout petit brin que je m’en aperçoive. Sur l’annulaire de sa main gauche, une alliance dorée.

–“Il est où ton mari,” que je lui ai demandé en pointant la bague.

–“Il enterre sa mère à Matane,” qu’elle répond sans sembler affectée le moindrement.

–“Elle était morte, j’espère?” que j’ai répliqué osant faire une blague idiote.

Elle a ri de bon coeur. C’était un peu étrange mais pour un moment je l’ai trouvée belle.

–“Pourquoi tu n’es pas avec lui?”

–“Parce que je l’haïssais la bonne femme.” Elle souriait toujours et lorsque Jean-Guy est passé par là, je lui ai demandé de rafraîchir nos drinks.

Ça n’a pas été très long, à l’âge que j’avais, à boire comme on buvait. Première chose qu’on a su, on cherchait son auto dans le stationnement du Distribution aux Consommateurs. Comme dans un rêve étrange, c’est moi qui conduisais sa voiture sur Iberville vers le sud en me demandant stupidement si j’avais mon permis de conduire, je n’en avais pas de permis, pas d’interdits non plus, faut croire. On s’est engagés dans le tunnel de la mort. Ensuite, on a traversé un quartier plutôt glauque plein d’usines désaffectées et de blocs-appartements crottés. Je n’avais plus aucune idée où nous étions. Elle m’a dit qu’elle saurait lorsque nous serions près de sa rue mais il m’a semblé avoir conduit cette voiture toute la nuit. Sur l’autre siège, elle roulait des épaules et des fesses constamment comme si, même assise, elle ne tenait plus debout. Ses yeux étaient fermés dur mais jamais sa main n’arrêtait de monter et de descendre le long de ma cuisse.

–“On es-tu arrivés, là, ciboire?”

–“Tu me demandes ça à moi?”

Elle a alors ouvert les deux yeux. –“La prochaine, ralentis,” dit-elle.

On a tourné à la suivante et je roulais au ralenti en obéissant à ses instructions. Il y avait bien une mince couche de glace partout et je venais tout juste de le réaliser en tournant péniblement le coin. Finalement, j’ai garé la voiture sous ses ordres. Sa maison ressemblait à toutes les autres maisons du pâté, pourtant pas si vieille mais négligée. Un petit édifice à deux étages d’où la peinture craquelée des moulures roulait comme des aiguisures de crayon de bois. J’ai fermé les phares, éteint le moteur.

–“Tada!!!” dit-elle, “c’t’icitte!” Puis elle s’est hissé le corps par-dessus la console et m’a embrassé furieusement, poussant tellement fort sur ma bouche que ma tête au complet est allée se coincer contre la vitre côté chauffeur. Elle goûtait comme un fruit un peu trop mûr, un petit goût de pas frais et de vin tourné lorsqu’elle agitait sa langue dans ma bouche. Je pensais à l’autre, dans quel bar pouvait-elle se trouver à cette heure-ci, son odeur de jeune fille bien, la chaleur de son lit, qui y avait-elle ramené depuis moi et toute cette sorte de choses.

Elle s’est finalement redressée dans son siège et elle a repris son souffle en prenant un long et profond respir. Sous l’éclairage du réverbère, pas de manteau et la chemise maintenant ouverte sur une poitrine généreuse, de belles et longues jambes, somme toute un corps encore bien désirable, je me suis dit pourquoi pas.

Parfois, on entend des voix. Parfois inaudibles, parfois criardes et vindicatives, des voix qui viennent de plus loin, de plus bas, de la queue souvent. Et alors parfois on fait des choses.

Devant nous, dans une fenêtre en baie, j’ai cru voir le rideau s’entrouvrir légèrement et il y avait à l’intérieur une petite fille qui nous observait.

–“C’est chez vous, ça, c’est qui la petite fille?” que je lui ai demandé en pointant vers la baie vitrée.

–“C’est ma fille,” a-t-elle simplement répondu, “elle devrait être au lit depuis longtemps à cette heure-ci.”

–“Qui la garde?”

La femme s’est tournée vers moi ébaubie. –“Elle devrait être couchée depuis longtemps, la petite maudite,” dit-elle un peu énervée, “elle se garde toute seule.”

Je ne suis jamais retourné à la Tasserie. Tout ceci est tellement loin derrière. Je n’habite même plus cette ville-là, je n’y repense même pas tant que ça, même si j’y ai vécu plus de trente ans. Et j’ai été longtemps à m’en tenir au cannabis, sans boire de bière, complètement écoeuré de l’alcool. J’ai eu une famille à moi, des beaux petits garçons qui voyaient en moi un superhéros et une femme aimante qui voyait en moi tout l’or du monde. Le soir après leur avoir raconté une histoire et les avoir bordés, j’attendais près de la porte de leur chambre pour une minute ou deux en cas qu’ils m’appellent, que je les entende bien, que je sois là pour eux. Tous les jours, je rentrais directement du travail à la maison près d’eux et plusieurs disaient alors de moi que j’étais un homme bien. Et c’est probablement à cause de toutes ces choses qu’il m’est plus que pénible d’imaginer que c’était bien moi ce jeune homme. Celui qui est descendu bien calmement de voiture et qui est resté debout, stoïque, à écouter cette femme engueuler sa petite fille à partir du trottoir. Ce jeune homme qui est monté avec une femme, entré dans sa maison, regardé la femme tirer sa fille par l’ourlet de sa chemise de nuit pour conduire la fillette tremblante et pleurnichante jusqu’à sa chambrette. J’essaie de m’imaginer comment cette petite fille me voyait, la silhouette inquiétante d’un inconnu dans le corridor, un étranger dans sa maison, et je repense à la tache énorme que j’ai laissée sur ma conscience ce soir-là. Difficile pour moi de revoir ce jeune homme que j’étais, ce jeune homme qui est resté avec cette femme pour la nuit et qui est reparti à l’aube bleue sans dire un traître mot à ce grand corps nu et endormi que seul un ronflement puissant laissait deviner qu’elle était toujours vivante.

Parfois, on fait des choses et nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses. On fait tellement de choses. Et parmi ces choses, il y en aura toujours qui seront profondément gravées dans le grand livre du mal. Triste et bien difficile pour moi de revoir l’image de ce jeune homme que j’ai été cette nuit-là mais tout cela n’arrangera rien. C’est ma croix maintenant. Je ne parle même pas de regrets, de toutes ces choses que l’on fait et qu’on préférerait de loin oublier complètement; non, je parle ici de se détester soi-même, se répugner. Je me rappelle très peu de cette femme, le moins possible, cette femme qui s’était déniché un jeune homme et lui avait offert toute une rincée pour une nuit. Lorsque son image me revient par bribes, son goût de fruit passé date me prend à la gorge et je voudrais lobotomiser la partie de mon cerveau où elle et son image vivent toujours à travers ces sensations nauséeuses. Mais, rien à faire, je me rappelle d’elle. Comme une punition. Je me rappelle lorsqu’elle avait crié après sa petite fille, elle avait gueulé son nom. Elle l’appelait Ninon. Ninon, ma p’tite tabarnak.

Mais encore, jamais de ma vie, même si je vivais cent ans, même si je buvais tout le porto du monde, même si on me crevait les deux yeux ou qu’on m’amputait la cervelle, jamais je ne pourrai oublier cette image, une nuit dans une lumière jaunâtre, derrière une craque dans le rideau d’une baie vitrée, le visage déconstruit et le regard effrayé d’une pauvre petite fille.

Jamais.

Parfois, on fait des choses.

Des choses qui restent pris là.


Flying Bum

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Viendra un dernier été

Tiens, je vais parler de moi. Directement de moi. C’est rare. Parler de soi, quelle vilaine chose, disait mon ami Jean-Paul. Parler de moi ailleurs qu’entre les lignes ou dans les circonvolutions étriquées de mon écriture tordue. Un peu aussi pour consoler les purs et les durs qui suivent ce blogue et qui ont dû se priver de moi une semaine entière. Allez, rangez vos mouchoirs, je suis de retour. Petit congé bien mérité.

J’ai beaucoup travaillé à mon jardin pendant ces quelques jours. J’ai entre autres doublé la surface de mon potager et ajouté des espèces qu’on pourra savourer pendant l’été ou que ma douce pourra mettre en conserves pour l’hiver. Mon jardin ce n’est pas qu’un potager. C’est aussi une petite forêt, une division d’une vieille terre à bois trop longtemps négligée que j’ai entrepris de rénover une pelletée de terre, un arbre à la fois. Je pense exactement comme un dénommé Lao-Tseu à ce propos. Ce monsieur disait : – Donnez-moi un petit lopin et toute une vie et je vous ferai un jardin.

Puis j’ai pris sous mon aile pour quelques jours deux charmants petits garçons blonds que j’ai baptisés pour l’occasion le club des 5 ans. Thomas et Laurent, deux cousins du même âge qui m’appellent grand-papa tous les deux. C’est bien là le seul bonheur qui vient avec la tristesse de se voir vieillir, prendre le temps de voir grandir ses petits-enfants, ces deux-là et les six autres aussi. Et pour cet été, une grosse talle de lupins, des framboisiers de toutes sortes de couleurs sont venus s’installer et cinquante nouveaux saules à planter que je regarderai grandir en sachant très bien qu’ils me survivront. Même si j’avais la grâce de vivre aussi vieux que mon oncle Edmond.

En fait, mon oncle Edmond était l’oncle de mon père. Mon père qui portait initialement le prénom d’Éleuthère parce qu’il est né la journée du cinquantième anniversaire du village de St-Éleuthère. Pas chanceux. Pour se consoler, s’il était né ces jours-ci, on l’aurait baptisé Pohénégamook, le nom que porte aujourd’hui l’ancien village de St-Éleuthère maintenant fusionné avec quelques bourgades avoisinantes. Lorsque le centième anniversaire du village est venu, mon oncle Edmond avait 104 ans. Comme doyen du village, il tenait une place d’honneur dans les festivités. Dans le banquet de clôture, il avait pris place à la grande table d’honneur avec les grosses poches et comme il était veuf et qu’il aimait bien se coller aux belles dames, il avait épuisé au quick-step la pauvre épouse du maire trop occupé à ses fonctions supérieures pour faire danser lui-même sa femme. À la fin des cérémonies, on avait demandé à mon oncle Edmond son avis sur les fêtes et il avait répondu que tout cela avait été superbe et mémorable quoiqu’un peu épuisant. –“Vous me r’pognerez pas pour le deux-centième”, avait-il répondu à la blague. Le pauvre Edmond est mort l’hiver suivant. Pour lui, le dernier été était déjà passé et ne reviendrait plus.

Pour revenir à ce petit lopin, j’ai entrepris il y deux ou trois ans, d’y aménager un sentier vert, carrossable, pour en faire le tour et aussi pour en sortir le bois mort avec mon tracteur de jardin. Un travail de patience, de sueur et de sang abandonné aux insectes piqueurs. Surtout un travail d’automne pour ces deux raisons – la sueur et les mouches. Les gens alentour voient cela comme un autre de mes projets un peu farfelus spécialement lorsqu’ils me voient déposer minutieusement chaque carré de tourbe récupéré d’autres aménagements, un à un, déposé au bout de mon sentier vert qui doit bien faire pas loin de cent pieds maintenant. Par endroits, les fougères géantes ont déjà remplacé les arbres morts et les détritus patiemment retirés du sol et donnent au sous-bois un petit look préhistorique. –“Grand-papa, c’est comme Jurassic Parc ici,” crie Laurent en courant à travers les fougères aussi grandes que lui, brandissant bien haut un gourdin pour s’occuper des reptiles géants qui doivent bien se terrer quelque part par là. Pour ce qui est d’inventer et de raconter des histoires, la relève est toute là. Les framboisiers sauvages se multiplient le long du sentier, quelques plants de bleuets sauvages ont aussi surgi de nulle part, le thé des bois encercle lentement les souches, les sabots de la vierge s’abreuvent à la lumière des nouveaux rais qui pénètrent le sous-bois. Comme si la nature elle-même venait me donner un coup de pouce pour me remercier. Le projet, à long terme, un sentier des fruits où les enfants pourraient circuler tout en se bourrant de petits fruits sauvages, éventuellement rejoints par des espèces non-indigènes susceptibles de bien s’adapter, et qui sait, des arbres à noix ou à fruits, d’autres espèces réservées aux lièvres et aux chevreuils qui viendront s’y alimenter spécialement l’hiver. Toute une vie, disait Lao-Tseu, pour le faire, ce jardin. Il s’agit simplement de se rappeler que toute une vie ça commence chaque matin que le soleil ramène. Et si Allah manifeste la grâce de me réserver autant de nouveaux soleils qu’il en a offerts à mon oncle Edmond, il me resterait quand même près de quarante étés pour avancer un peu le sentier des fruits.

Puis, là ou avant, il viendra. Il vient toujours. Un dernier été.

Mon fils le plus vieux poussera ma chaise dans le sentier aux fruits, la plus petite fille de ma dernière petite-fille toute bien langée et déposée sur mes genoux. Tous ces descendants d’Éleuthère et d’Isabelle, de Carol et Louise, toute la ribambelle des plus grands et de leurs petits, la gueule mauve de bleuets, de mûres et de framboises qui me demanderont de leur raconter encore comment c’était avant, quand il n’y avait rien ici, rien qu’une vieille terre à bois abusée et abandonnée, rien que des arbres tombés, des tas de branches pourries, pas de sentier pour se promener ou pour laisser marcher les chevreuils. Rien que la désolation et le rêve fou d’un aïeul un peu singulier. Et je leur raconterais l’histoire du sentier aux fruits, les vertus de la patience et de la persévérance, du travail, l’importance de soigner la nature et de voir comment elle nous répond si on la traite gentiment. Comment je l’ai fait pour eux et tous les autres petits enfants, les leurs, qui viendront après eux.

Et je verrais dans tous ces petits yeux allumés une image, la même image dans tous ces petits yeux multicolores, rien de moins que celle d’une sorte de bon dieu qu’ils découvriraient dans le regard du très vieil homme que je serais devenu.

Et je serais alors prêt à aller rejoindre le mien.

 

Bon été!    

 


Flying Bum

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Un gros trio

Roman-savon saveur Doritos et Root Beer

Elle avait une diction à géométrie variable, toujours lorsqu’elle venait de jaser avec sa mère au téléphone, son accent prenait les airs chantants des îles, le mot et le rythme créoles. Lorsqu’il lui a demandé avec qui elle parlait, elle a dit “ma mère,” au lieu de manman, le mot créole pour mère, alors il a compris qu’elle mentait. Elle se dirige à la salle de bains et son oreille à lui cherche un bruit de chasse d’eau, de robinet, les sons sourds d’une personne qui change de vêtements mais tout ce qu’il entend c’est le son du loquet. Et des chuchotements.

Quand elle sort finalement, il lui dit, “C’est correct si tu veux lui parler. Je comprends. Tu l’aimais, il t’aimait.” Il prend une pause puis conclut avec, “Il vaut toujours mieux rester honnête l’un envers l’autre, on finit toujours par se mêler dans nos propres menteries un jour ou l’autre.” Elle s’assoit près de lui, glisse son portable dans sa poche gauche, côté opposé à lui; elle est droitière. Elle lui explique longuement et malhabilement qu’elle n’a pas “besoin” de lui parler, toutes les choses sont on ne peut plus claires entre eux, depuis longtemps. Il reste de marbre. Elle lui demande s’il examine ses comptes de téléphone ou quoi, il reste calme. “Si tu lisais mes comptes de téléphone, tu saurais que je ne l’ai jamais appelé. C’est lui qui m’appelle chaque fois.” Il lui répond que la facture donne aussi l’historique des textos, même s’il n’en avait pas la moindre idée avant de l’affirmer. Il n’a jamais vu rien de tel sur sa facture à lui, la sienne il ne l’a jamais vue. “Il en arrache, tu sais. Toi et moi ça l’a jeté sur le cul. C’est arrivé si soudainement. Je n’essaie pas de l’agacer ou quoi que ce soit, seulement, il me connaît tellement bien, c’est agréable de parler avec lui.” Il lui demande si elle essaie de l’aider ou s’il est juste agréable pour elle de jaser avec lui. “C’est exactement pour ça que je ne peux jamais parler avec toi, c’est toujours comme un fuck’n interrogatoire,” qu’elle répond. Il lui dit qu’eux n’ont pas vraiment besoin de parler et puis il s’en va dans la chambre pour tenter de se faire une tête sur ce qui se passe au juste ici. Vraiment.

Après trois heures de lecture, il réalise qu’il ne réfléchit pas du tout, il attend. Il attend après elle, il attend qu’elle vienne finalement s’expliquer, il attend qu’elle ne soit plus sur son foutu téléphone, qu’elle vienne lui donner une raison valable de lui refaire confiance même si dans le fond, il se fout de tout ça comme de sa première dent. Il enfonce sa face dans l’oreiller de son côté à elle et se demande si ça sent la cigarette au menthol ou la lotion après-rasage. La sienne sent à peine. Il ouvre son téléphone et relit les textos qu’elle échangeait avec lui du temps où c’était lui l’autre homme.

Il copie un de ces messages particulièrement sirupeux et lui renvoie. Un texto passe de la chambre au salon d’où il venait de la laisser. Même pas à quatre pieds d’ici. Ridicule, pense-t-il un moment trop tard. Le message était parti. Après plus de soixante-cinq secondes, merde, elle n’était toujours pas venue le rejoindre dans la chambre. Ou elle n’avait pas répondu. Même le témoin de lecture n’était pas allumé encore sur le message. Il s’en va au salon pour la retrouver, ensuite dans la cuisine, ensuite dans la salle de bain, le corridor. Il vérifie par la fenêtre si sa voiture est dans l’entrée. Il l’appelle directement. Ça sonne dans le vide. Elle lui répond par texto qu’elle est juste à la station-service. Juste à? s’interroge-t-il.

Il lui demande si elle veut rapporter des Doritos et de la Root Beer qu’ils puissent regarder un film plus tard dans la soirée. Collés.

Mais n’espérons rien, pense-t-il en-dedans de lui-même, il sait très bien déjà qu’il y a du hockey à huit heures.  

 


Flying Bum – Go Habs Go!

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Adieu Cindy Garcia

Dans ces années-là, Rosemont était encore un quartier ouvrier des plus modeste. Je fréquentais alors l’école du quartier, une école dirigée par des frères maristes avec déjà plusieurs enseignants laïques mêlés au corps professoral religieux. Dans la grande salle de l’école qui pouvait autant servir d’amphithéâtre que de gymnase, les garçons de septième année étaient tous alignés debout côte-à-côte. Devant eux, assis en indiens directement par terre, un peu pêle-mêle, tous les plus jeunes de la première à la sixième qui écoutaient sans parler. Sur le mur du fond, bien assis sur les plus belles chaises de l’école, celles en chêne blond avec de confortables appui-bras, tout le corps enseignant, le frère Bonneau, obèse directeur reconnu pour sa sévérité et ses doigts parfois plutôt longs, sa secrétaire et le concierge, un monsieur de l’amicale mariste, le curé de Sainte-Philomène avec quelques vicaires et abbés. Derrière la rangée de garçons debout, le frère Côté qui déambule de long en large. Un cancre chante en faussant Gros Jambon de Réal Giguère jusqu’à ce qu’un blanc de mémoire vienne interrompre sa médiocre prestation. Le visage du pauvre garçon passe au rouge écarlate. Quelques rires étouffés mal retenus viennent momentanément briser la loi du silence. Le frère retire sa main de l’épaule du cancre, lui dit d’aller s’asseoir avec les autres. Le frère arpente derrière le long rang d’élèves toujours debout, faisant languir les pauvres garçons; s’il met la main sur l’épaule de l’un d’eux, celui-ci doit commencer à chanter à son tour. S’il ne trouve plus rien à chanter ou si la mémoire lui fait défaut en chemin ou s’il reprend par distraction un air déjà chanté auparavant, il doit abandonner et aller rejoindre le public assis par terre. À la fin il ne reste plus qu’un seul champion. On jouait régulièrement à ce petit jeu mais aujourd’hui, c’était la dernière ronde. Les quatre derniers vivants iraient chanter avec les quatre finalistes de l’école de filles voisine le jour de la remise des bulletins, seul jour de l’année où les garçons de Saint-Jean-de-Brébeuf et les filles de Sainte-Philomène se retrouvaient réunis dans la même salle. Frais débarqué à Montréal en sixième année, comme un indésirable petit “colon” de campagne débarqué de l’Abitibi, je finissais généralement bon deuxième, derrière Daigneault, le parfait petit Daigneault, rossignol à la voix d’or de la grand-messe de onze heures, fils de la présidente du comité de parents et chouchou incontesté des frères maristes. Deuxième, c’était tout de même suffisant pour que j’aille chanter contre les filles.

Il y avait bien quelques filles que j’observais de l’autre côté de la haute clôture de broche entre les deux écoles, hypocritement, aux récréations et à la pause du dîner quand les deux cours d’école étaient bondées. Carole Denis, dont je connaissais le nom parce qu’elle habitait sur ma rue et que l’épouse de mon père embauchait sa mère à l’occasion pour des travaux domestiques. Petite brunette de type rieuse et espiègle, avec un corps athlétique auquel la puberté avait déjà commencé à tracer des formes, spécialement celles qui énervent les garçons. Louise Bérubé, notre voisine du deuxième, snobinarde mais néanmoins très jolie blonde qui me rappelait les belles petites polonaises sur ma rue à Bourlamaque quand j’étais tout petit et qui, pour énerver les garçons, trichait en raccourcissant sa jupe d’écolière aussitôt qu’il n’y avait plus de religieuse en vue, exposant beaucoup plus de peau blanche qu’il n’en fallait pour énerver des cohortes de garçons de 12 ou 13 ans. Finalement, et comment ne pas la remarquer, la seule petite fille noire de toute la cour d’école Sainte-Philomène, belle comme un oiseau rare mais j’ignorais encore son nom et son prénom, je travaillais là-dessus. Il y avait beaucoup plus qu’une haute clôture de broche entre moi et ces jeunes filles. Il y avait une conviction sincère qui m’habitait, que j’étais seulement de passage à Montréal, à la première occasion je retournerais en Abitibi, en fugue ou autrement, et je n’aurais d’aucune façon voulu faire de peine à une fille. Quel romantisme innocent, quand j’y repense. Il y avait aussi cette barrière sociale malicieuse entre les gens natifs de Montréal et les “colons” comme moi venus des régions dont on se payait la tronche à la première occasion. Mais lorsque le regard de l’une de ces filles se tournait furtivement vers le mien à travers les mailles de broche, la puissance de la testostérone naissante avait tôt fait de me faire oublier toutes ces barrières. Il ne restait que la barrière invisible mais bien présente de la timidité à franchir, la montagne des émois à escalader et cela appelait en moi les plus souffrants mais les plus beaux malaises du monde dont je me souvienne. Et le soir venu, des soupirs gros comme la lune qui m’accompagnait dans la coupable découverte toute solitaire de l’exultation du corps.

Dans ces années-là, dès qu’une chanson brûlait les palmarès en Angleterre ou aux États-Unis, les gogos locaux se précipitaient sur leurs crayons pour pondre une traduction française, fût-elle boboche et bâclée au possible, et passaient la nuit même en studio à endisquer leur version sur des arrangements vite faits. Il fallait battre la compétition à tout prix. Il est même arrivé quelques fois que deux versions de la même chanson sortent le même matin dans les radios de la province. J’avais besoin de battre le rossignol à Daigneault lors de cette ultime compétition. Je voulais finir en tenant la meilleure chanteuse de l’école des filles par la taille devant une foule aussi excitée qu’ébaubie de voir un “colon” de l’Abitibi voler la palme au petit rossignol de Rosemont. À la guerre comme à la guerre, dans les semaines avant la compétition, j’avais appris plusieurs nouvelles chansons pour être bien certain de ne pas manquer de munitions. Jusqu’à la veille même du concours, les oreilles soudées à la radio, enregistreuse en mains, j’attendais la grande nouveauté du jour pour porter le coup de grâce à ce Daigneault de merde que je m’imaginais en train de dormir profondément sur ses lauriers. Imaginez ma chance, une chanson était débarquée le soir même, directement de Paris où elle enflammait déjà les palmarès comme un baril de poudre à canon. Même pas besoin d’attendre la version française des gogos de chez nous. Et cette chanson allait même devenir un succès boeuf sur une bonne partie de la planète, j’allais frapper un grand coup, c’est sûr.

Quand j’y pensais sérieusement, je me disais qu’aucune fille pour laquelle j’aurais pu avoir de l’intérêt pouvait utiliser mes origines abitibiennes contre moi, ce serait trop injuste. Élevé dans un véritable melting-pot des nations à travers les enfants de mineurs venus de l’Europe de l’est, de l’Europe danubéenne, d’Angleterre ou même d’Asie, ma mère me disait toujours que sa grand-mère était venue de Pologne à quinze ans, les aïeux de mon père étaient venus de Normandie il y a plusieurs générations de cela, que nous étions tous venus d’ailleurs, que nous étions tous pareils dans le fond. Je ne serais jamais un montréalais tout comme je ne pouvais pas passer directement de l’enfance à la vie adulte. Je devais m’habituer à vivre dans un monde plutôt ingrat pour un garçon de mon âge, de région, qui veut se faire une blonde à Montréal. Je voyais dans le concours de chant la plus belle opportunité de me faire voir sous mon meilleur jour par Carole Denis, Louise Bérubé et peut-être même la charmante petite fille noire dont j’ignorais le nom. Peut-être même la chance de m’intégrer un peu plus dans l’identité montréalaise et de faire oublier mon statut de “colon”.

La semaine avant le concours j’avais vu Carole Denis et Louise Bérubé marcher bras-dessus bras-dessous avec les frères Gagnon sur la rue Masson. Deux grandes fripouillles boutonneuses qui se voulaient la terreur de la rue Dandurand et qui avaient toujours les goussets bien remplis des fruits de leurs multiples petites rapines malhonnêtes. Je pensais bien que mon chien était mort avec elles. Je les ai vus entrer tous ensemble au Canada Hot Dog. Le seul charme que les Gagnon, laids comme des poux, pouvaient utiliser pour s’attirer les filles était leur capacité à les empiffrer de cheeseburgers-frites, de hot-dogs et de Coke à volonté. Tant pis pour elles, avais-je pensé, elles avaient beau se laisser aller dans les cheeseburgers et les frites graisseuses si le coeur leur en disait, elles avaient bien le droit de prendre de l’avance à se faire pousser un gros cul de future bonne femme de Rosemont, avais-je pensé sous le coup d’une déception certaine et de la plus mesquine jalousie.

Les frères avaient aménagé à même la grande salle une sorte de loge, une structure de tubes d’acier encerclée de rideaux noirs. J’étais arrivé un des premiers et je relisais mon cahier de chansons quand le frère Côté est venu me voir.

–“Est-ce que tes parents vont venir, jeune homme?” m’a-t-il demandé.

–“Mes parents?”

J’ai ouvert une craque dans le rideau noir et j’ai vu les seize chaises où devaient prendre place les parents des huit finalistes. J’avais peur que le frère aie procédé à des invitations sans m’avertir. Trop préoccupé ou distrait, ou par exprès allez savoir, je n’avais parlé à personne de cette compétition. Quelques chaises étaient déjà occupées mais aucun signe de la famille. J’ai refermé le rideau.

–“Ils sont probablement en retard,” que j’ai répondu tout bêtement.

Aurais-je pu tout simplement oublier d’en parler? Toutes ces longues heures de mémorisation et de pratique caché dans le fin fond de la cave n’étaient certainement pas destinées à impressionner mon père ou son épouse. Je ne voulais pas qu’ils soient là. J’avais mon propre agenda.

Lorsque les autres garçons sont arrivés, Daigneault la grande vedette en dernier naturellement, j’ai rangé mon cahier de chansons et je me sentais prêt, confortable, confiant. Les efforts que j’y avais mis devenaient payants. J’ai même senti que mon attitude décontractée avait semé un inconfort chez les autres garçons. Puis, le frère Côté nous avait donné les consignes de politesse puisque soeur Catherine viendrait bientôt nous présenter les quatre filles finalistes. Je savais d’ores et déjà que Carole Denis et Louise Bérubé n’étaient pas parmi elles. Je le savais parce qu’on me l’avait dit, mais aussi parce que je savais qu’elles chantaient comme deux dindes sur le point d’être égorgées. Je les avais déjà entendues chanter dans les balançoires du parc Pélican. Mais elles seraient dans la salle. Puis les filles sont entrées dans la loge de fortune à la suite de sœur Catherine. Et elle était là, la petite fille noire. Elle s’appelait Cindy Garcia et malgré un vocabulaire français de loin supérieur aux cancres de ma classe, elle avait un léger mais ô combien charmant accent qui lui venait de sa famille anglophone originaire de Porto Rico mais qui avait aussi vécu aux États-Unis. Il était aussi fascinant pour moi de voir les filles autrement que dans leur uniforme scolaire de tous les jours. Les familles avaient mis le paquet sur les vêtements des filles. Généralement, dans le Montréal de ces années-là, les anglais étaient les riches d’office et les canadiens-français les gueux. Il faut croire que l’ordre des choses changeait avec la couleur de la peau. Cindy Garcia détonnait à travers les autres filles dans sa robe de bazar de sous-sol d’église, quelques mailles apparentes dans ses bas trois-quarts blancs et ses petits souliers vernis qui trahissaient leur âge malgré un cirage zélé. Le jupon de la pauvreté dépasse toujours un peu sous les robes de la misère. Mais je m’en foutais, Cindy Garcia était de loin la plus belle à mes yeux. Lorsque nous avons été présentés, elle n’avait pas pu retenir un timide sourire probablement adressé à mon visage soudainement rouge pompier. Et à la main tremblante et moite qu’elle avait délicatement serrée en me regardant droit dans les yeux.

Les discours officiels avaient duré un mois et demi avant qu’on vienne nous aviser de sortir et de se placer chacun sur notre espace désigné pour amorcer la compétition. On nous avait annoncé à la dernière minute que les règles différaient quelque peu pour cette occasion spéciale. C’était la première fois que la compétition rassemblait garçons et filles. On garderait d’abord le meilleur garçon et la meilleure fille qu’on opposerait en finale en leur faisant chanter au complet une chanson de leur choix. Le public choisirait le grand vainqueur par applaudissement. J’ai alors fixé le rossignol de Rosemont droit dans les yeux avec un regard théâtral qui lui lançait au visage des poignards en feu et je suis sorti le premier de la loge en regardant droit devant, en lui marchant sur un pied au passage.

Bien installé sur mon X, quelque chose de spécial doit s’être produit. En voyant les deux sièges de la famille vides, j’ai compris qu’il n’en tenait plus qu’à moi maintenant et j’ai chanté comme je n’avais jamais chanté auparavant. Et quelque chose d’autre s’est produit. Lorsque le frère Côté enlevait sa main de mon épaule pour passer à un autre garçon, j’entendais la salle applaudir. Je ne pouvais faire autrement que de ressentir ces applaudissements comme une surprise hallucinante et bouleversante à la fois. Je n’étais peut-être plus un petit colon d’Abitibi tout d’un coup. Et les chansons sont venues l’une après l’autre, facilement et naturellement, sans bavures ni fausses notes et des têtes tombaient au fur et à mesure. Puis, quand il ne restait plus que moi et le chouchou du côté des garçons, le frère Côté, un sourire frondeur au visage, a mis la main sur l’épaule de Daigneault. Un silence pesant a envahi la salle un long moment. À la surprise générale, Daigneault stoïque s’est lentement mis à regarder le sol, à renifler, assailli par des soubresauts intempestifs et le frère gardait toujours sa main sur son épaule, beaucoup plus longtemps que de coutume. Aucun son ne sortait de la bouche du chérubin à la voix d’or. Et on a entendu du fond de la salle un garçon crier, “T’es fini Daigneault, tu voé ben, va donc t’assir à c’t’heure!

Le frère Côté a retiré sa main, furieux.

Cindy Garcia attendait, seule dans la loge. Son visage s’est illuminé lorsqu’elle m’a vu entrer.

–“Tu as été vraiment super, les gens étaient avec toi!” me dit Cindy.

–“Toi aussi tu as été franchement et de loin la meilleure,” que je lui réponds en réalisant ébaubi qu’une jeune fille noire pouvait rougir, au moins changer de coloration un brin.

–“Est-ce que ça t’intimide d’aller en finale contre moi? Contre une fille, je veux dire,” me demande-t-elle

–“Aucunement, rien que d’avoir battu le petit rossignol des frères maristes, j’ai déjà ma victoire. Le frère s’est acharné sur moi mais j’étais fin prêt, il me restait des chansons en masse, je n’ai même pas utilisé mon arme secrète.”

–“Je t’ai déjà remarqué, tu sais,” qu’elle enchaîne, “j’ai bien vu que tu m’observais dans la cour d’école.”

–“Ah oui?”

–“Mais ça ne me dérange pas,” continue-t-elle, “je t’observais moi aussi.”

Je ne savais plus où me mettre ni quoi dire. Les deux jambes sciées, complètement sous le charme de Cindy Garcia qui semblait loin d’être insensible elle aussi. Carole Denis et Louise Bérubé pouvaient se bourrer la face de cheeseburgers pour le restant de leurs jours si ça leur tentait et venir le cul quatre pieds de large. Je ne sais pas d’où m’est venu le courage mais je lui ai demandé :

–“Dans quel coin tu habites, on pourrait peut-être se faire une petite fête de champions quelque part cet été, non?”

–“Ce ne sera pas possible,” qu’elle m’a répondu le visage soudainement métamorphosé par une tristesse évidente, “on déménage la semaine prochaine, la famille s’en retourne à New York. Mon père a épuisé tous ses recours. Un rond-de-cuir de l’immigration a ordonné qu’on quitte le Canada, mon père n’a jamais réussi à avoir sa résidence.”

Ça ou un voyage de briques sur la tête . . . j’ai donc appris les émois amoureux par la logique polonaise inversée, j’ai eu ma première peine d’amour avant même d’avoir véritablement eu une blonde. Après un long et malaisant silence, Cindy m’a demandé ce que je chantais en finale. Il me restait le super tube arrivé hier qui faisait déjà trembler l’Europe et que personne ne connaissait encore ici. Alors j’en ai profité pour tricher un peu.

–“J’ai une chanson rien que pour toi, ça vient de Paris et c’est tout nouveau, ça s’appelle Adieu jolie Cindy.” Évidemment j’ai falsifié les paroles originales qui parlaient plutôt d’une Candy. Elle avait rougi encore une fois.

Sœur Catherine venait nous avertir à travers le rideau qu’il fallait se préparer à monter. Elle s’est levée, je me suis levé et je lui ai souhaité bonne chance avant qu’on quitte la loge. Elle s’est approchée et elle m’a embrassé rapidement sur la bouche avant de tourner les talons vitesse grand V et aller se placer sur son X. Elle a livré une superbe interprétation d’Amazing Grace et elle a remporté une victoire bien méritée.

Lorsque que les rubans nous ont été remis, sous les applaudissements, le photographe du journal local nous a placés un à côté de l’autre, m’a fait passer un bras derrière elle, ma main sur sa hanche délicate. Un fier petit “colon” d’Abitibi et une pauvre enfant noire déportée avaient volé le concours aux méprisants petits montréalais. J’ai vu sur les joues de Cindy Garcia descendre quelques larmes, on pouvait les voir sur la photo du journal.

J’ai marché jusqu’à la maison. J’étais tellement troublé. De plus, j’étais aussi quelque peu embarrassé de n’avoir rien dit à mon père, alors je suis rentré en catimini, sans rien dire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté avec la conviction que la grandeur de l’amour se mesurait à la hauteur des barrières qui nous séparent de ceux qu’on aime, des mois, des années peut-être. J’espérais bien que quelqu’un noterait quelque chose dans mes humeurs, m’aiderait à comprendre cette sorte de choses. Une mère, par exemple. Ou un père. Mais rien de tout ça ne s’est passé.

J’avais intercepté la livraison du journal local et découpé la photo avant qu’on ne la voie à la maison. J’ai broché le ruban sur la photo et je les ai faits disparaître dans un livre à moi. Je la regardais occasionnellement le coeur un peu patate. Des années plus tard, je l’ai sortie de sa longue cachette et je l’ai accrochée sur un babillard au-dessus de mon bureau dans ma chambre. Un jour, mon père l’a vue et m’a demandé ce que c’était. J’aurais voulu lui dire que c’était la première fille qui m’avait déchiré le coeur, que ce concours était la façon que j’avais trouvée pour me prouver que je valais mieux que mon statut de petit “colon” d’Abitibi, de passer de l’enfance innocente à la vie de jeune adulte, de découvrir par moi-même si l’amour était la plus belle ou la plus cruelle chose au monde. Mais, connaissant mon père, je ne lui ai rien dit de tout ça.

Je lui ai dit que j’avais gagné la deuxième place dans un concours chez les frères maristes en septième année et il m’a simplement dit :

“Ah, c’est bon.”


 

Flying Bum

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Léon n’est pas ici.

 

Ma participation à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Laurence Délis.

 

Nous aurions pu survivre au pont de cordages, dansant dans le vide au-dessus des eaux. À pied, on s’entend. L’épaule blessée et souffrante d’Adéline recroquevillée au fond du cyclo-pousse lui avait fait préférer de loin le bateau-taxi. Nous avions tout de même survécu, dépoussiéré nos bagages et rangé nos petites choses dans les tiroirs et les commodes. J’ai calé l’arrêt de porte et nous regardions les grands hérons pêcher dans la petite baie au soleil couchant. Un bateau-cigare noir voguait pas très loin de l’île à petit trot. Le poirier devant la loggia avait profité de notre brève absence pour se mettre à fleurir.

Endormi sous le ventilateur à grandes palles de bois et de vannerie. Le tic-tic d’une horloge. Un rêve puis une frayeur monte en moi. Le chauffeur du bateau-taxi qui gueule “Cent balles! Cent balles ou je vous laisse là!” Une pétarade de carabines qui descend de la montagne.

Dans la lumière blafarde du réfrigérateur, je croque un cornichon à la polonaise, j’en pêche un autre dans le bocal pour l’emporter dans la loggia. La saumure trace une coulisse sur mon poignet. La lune est pleine, électrisante. Dans leur panier, les nasturtiums sont en fleurs, leurs feuilles rondes s’élèvent comme des mains ouvertes vers la lune comme pour la prier.

Le bateau-cigare trottine, cette fois-ci s’immobilise et son moteur ronronne à peine. Son pare-brise est si noir que je ne peux voir le conducteur. Je dis, “Léon n’est pas ici,” juste pour m’exercer, ma voix est étouffée. J’achève de croquer le cornichon et j’essuie ma main sur mon bermuda. “Léon n’est pas ici. Léon n’est pas ici.” Le bateau-cigare glisse doucement sur les eaux sombres et touche au quai sans faire de bruit. L’homme descend, amarre son cigare, ajuste son col et monte vers le chalet. Il demande, “Où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Non, je ne veux certainement aucun souci avec vous ou n’importe qui d’autre.”

J’ai sérieusement tout fait foirer. Ce n’est pas ma ligne du tout. Ma ligne était : “Léon n’est pas ici.” C’est évident maintenant, l’homme va me tuer. Une vapeur de la mort remonte lentement de mon œsophage, sort finalement par mes yeux. L’acide dans la gorge et plein la tuyauterie. Pourquoi j’ai mangé ces foutus cornichons?

L’homme sourit. Difficile à dire dans cette pénombre, mais son œil gauche pourrait bien être en verre et au moins une de ses dents est en or massif.

“Mon très cher ami,” dit-il, “où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Léon n’est pas ici,” cette-fois-ci j’ai tout bon, que je pense dans ma tête.

“Tu sais quoi?” demande l’homme, “c’est bien dommage tout ça, où est-il passé ce coquin de Léon?” et je n’ose aucune autre réponse que : “Léon n’est pas ici.”

“On s’offre un verre en attendant? Léon aime bien le rhum des îles, as-tu une bouteille de rhum des îles qui traîne ici?” demande l’homme en se tirant une chaise près de la mienne.

Un grondement de train à peine audible, plutôt le son d’un petit avion étouffé dans l’épaisseur des nuages, l’impression générale d’un silence écrasant. Adéline, assommée par la morphine, dort comme une ourse dans la chambre du fond. Je veux faire comprendre à l’homme que nous ne sommes partis qu’une journée. Nous cherchions un chalet moins dispendieux pour allonger nos vacances. Nous ne voulions aller mettre notre nez nulle part de bien particulier. Nous ne voulions rien apprendre de bien spécial. Mais, l’homme s’attendait à ce babillage. Avec le chat si près, la souris doit se faire plus ingénieuse, garder l’esprit vif et aligner ses pensées le plus droit possible.

“Mon très cher ami,” dit l’homme, “ne pleure pas, elle va s’en tirer, t’inquiètes.”

Je touche mon visage et je réalise qu’il dit vrai. Je pleure. Sous la plaggia en dentelles de bois, pieds nus en bermuda et en camisole, la gueule qui empeste le cornichon et devant un gorille sans âme, je pleure.

“Je ne connais pas Léon,” lui dis-je, “Nous voulions juste trouver un chalet moins cher.”

“Shhhhhh…” dit l’homme. Il se lève et me soulève de ma chaise pour me placer face à lui. Il fait bien une tête de plus que moi. Il enroule ses bras alentour de moi et ma tête s’écrase de côté sur son torse. “Shhhhh….” fait-il encore comme on consolerait un enfant. Il porte un parfum viril bon marché, quelque chose de musqué et alcoolisé. Sa veste est lourde, en vrai cuir. Beaucoup trop chaude pour une soirée comme celle-ci. “Elle va s’en tirer,” dit-il, “ne t’en fais pas pour elle.” Il serre encore davantage ma carcasse entre ses bras puissants. Mes sanglots aspirent avec force l’air qui se fait dense et lourd. “Tiens … voilà … c’est bien,” dit-il après un long moment, le temps que les sanglots s’étouffent, “quelquefois, il faut juste savoir laisser aller; laisse aller, va, ça ne peut que te faire du bien.”

Son emprise est puissante et il ne la relâche pas d’un iota. Suit un très long silence coincé dans les bras de l’homme, un long temps mort envahi graduellement par un bruit étrange et beau. Un concert de petits flap-flap. Les gauches battements d’ailes de quelques chauve-souris qui batifolent alentour de deux hommes debout dans la nuit paisible, qui, de loin, auraient pu sembler apprécier un moment tendre et particulier.

Puis le son de la vibration d’un portable dans sa poche.

“Oui,” répond l’homme, “Oui. Il est avec moi. Léon est bien avec moi,” dit l’homme, tout en frottant mon dos dans une puissante et douloureuse motion circulaire.


Flying Bum

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Existences abandonnées

tout jeunes et tout beaux

on mettait le feu à la noirceur

un grand feu de bois, de camp, de joie

proclamant nos existences romantiques

des roses guimauves à s’en lever le coeur

des licornes et des divines liqueurs

vidangeur même se faisait romantique

tout spécialement vidangeur

tellement satisfaisant et spirituel

dans tout le parfum de nos aisselles

jamais dans un vaste espace

fenestré du plancher au plafond

derrière un bureau où il ne se passerait rien

jamais jamais rien

quelques années de cela

c’est là qu’on croyait tous aller

tout ce qu’on espérait mériter

élevés aux patates pilées

aux forçures de bœuf bien hachées

entre une religion bien catholique

et des grands frères beatniks

on mangerait sur un lit de pissenlits du printemps

des œufs de faisans roulés dans le safran

arrosés de ce que le Jura a de plus pétillant

on monterait une vaste organisation

pour réparer un monde en perdition

ou on partirait photographier la misère

on mettrait le nez des autres dedans

on jouerait de la musique pour l’éternité

écrirait des poèmes à s’en écoeurer

et le succès viendrait comme une brûlure

ou une démangeaison envahissante

et même la gloire nous serait méprisable

si nous n’avions pas eu de famille

on irait coucher chez les voisins

ou on essaierait la vie en tribu

nus dans des huttes au Wisconsin

ou dans des grandes piaules à Rouyn

on se baignerait dans des vérités absurdes

on laisserait pousser tous nos poils

et on goûterait à toutes les vulves

on fréquenterait une femme de loin notre aînée

ou une demoiselle beaucoup moins âgée

on goûterait à l’homosexualité rien qu’un été

ou on ferait d’autres folies à lier

là où il neigerait toute l’année

le sexe aurait toujours été bon

nous le savions rien qu’en dansant

sexe d’hôtel avec elles

sexe de cuisine avec une pas fine

un sexe sans âge et sans visage

sexe à la dope qui ferait de nous des nuages

pas tellement penser aux morts

qui viendraient bien assez tôt

d’aussi loin que les étoiles

vêtus de guenilles ou de riches linceuls

de couches de papier d’aluminium

ou de superbes papiers de Noël

coiffés de longs chapeaux ridicules

ils viendraient aussi tels qu’ils sont

sans eux-mêmes apprécier la fin

si d’aventure la mort se présentait

s’invitait à la fête sabordée

on n’aurait qu’à cesser pour de bon

de porter nos ornières de bouffons

on contournerait désormais

ou tous ensemble on ralentirait

on retrouverait nos amis

rechargés dans une nouvelle vie

on se réincarnerait en aigles

en lions ou en beaucerons

et si on n’aimait pas les aigles

ni les lions ni les beaucerons

alors en belles filles

ou en anguilles

et ce serait aussi bon.


Flying Bum

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Ah, les beaux plaisirs d’été!

 

J’étais déjà beaucoup trop intellectuel à l’époque, trop petit pour pratiquer un sport autre que jockey ou escrimeur, jamais n’aurait-on pu m’intéresser à quelque chose d’aussi insipide que le softball féminin. C’était avant de connaître Françoise Fournier.

Françoise Fournier sacrait comme un bûcheron, rien qu’une bonne éducation ne saurait éventuellement corriger cependant. Elle faisait un peu d’acné et souffrait d’un léger surplus de poids mais elle semblait être le genre de jeune fille qui, avec le temps, se métamorphoserait en une délicieuse jeune femme, le temps travaillerait pour elle, c’est certain. Je le sentais. Je la voyais déjà en une ingénue créature des dieux, à travers les yeux d’un désir troublant et maladif qui m’accablait nuit et jour et de plus en plus. Je m’étais taillé un plan ingénieux pour passer un maximum de temps près d’elle. Je m’étais porté volontaire comme marqueur bénévole pour la ligue féminine de balle-molle scolaire de l’est de Montréal et je passais mes après-midis d’été dans la chaleur humide et malodorante de la tranchée de béton qui sert d’abri aux joueuses. Une douzaine de filles toutes en sueurs, entassées les unes sur les autres. Des filles pour la plupart costaudes, mal engueulées, pas toujours des plus féminines assises écartillées sur le banc de bois, qui roulaient sur leurs bras poilus leurs manches bien serrées jusqu’aux aisselles, qui se crachaient dans les mains avant de se lancer des grands high-five pour soi-disant attirer la chance sur leur équipe. Je passais là les neuf longues manches réglementaires, souventes fois à tenter de cacher une érection naissante, aidant Françoise Fournier à enlever et remettre son lourd équipement de receveuse en me gâtant occasionnellement, effleurant ses ronds mollets, passant un doigt ou deux derrière l’élastique de son capri serré en flirtant dangereusement avec la possibilité d’en perdre connaissance de bonheur.

Après avoir été finalement éliminées par un troupeau de lourdes pointelières enragées, sur une décision au marbre tout à fait discutable, Françoise Fournier, enragée noire, m’avait offert de me ramener de Pointe-aux-Trembles à Hochelaga dans sa Thunderbird pimpée. Ce, après l’avoir écouté gueuler les pires obscénités, les jointures saignantes à frapper dans le grillage de l’abri des joueuses, à ramasser les pauvres pièces d’équipement éparpillées qu’elle faisait voler partout. “Chu tellement fuck’n enragée, ciboire, ça se peut même pas un arbitre stupide de même!” criait-elle sur le chemin de retour en omettant délibérément de faire ses stops, à ne jamais céder le passage même quand la signalisation l’obligeait, à peser un peu fort sur la pédale à gaz. “Je suis fâché, moi aussi,” que je lui disais tout en m’imaginant passer ma langue de haut en bas en suaves allers-retours sur ses mollets ragoûtants quoique légèrement poussiéreux, “Je suis fuck’n fâché, moi aussi,” que je répétais dans l’espoir imbécile qu’elle se calme un tant soit peu.

“D’la marde, juste de l’ostie de marde!” Françoise gueulait-elle à tue-tête en brûlant le caoutchouc des pneus de sa Thunderbird sur Notre-Dame en poussant son bolide à ses limites, ailleurs que vers la mort certaine, espérais-je dans ma tête terrifiée mais encore optimiste quant à mes chances de survie. Elle a soudainement fait un virage en U en plein milieu de la rue et elle est revenue dans l’autre sens. On aurait vraiment dit qu’elle filait pour tuer. Ses yeux ne parlaient que de ça à tout le moins.

Rendu au local de l’équipe adverse logé dans un école primaire attenante à un autre terrain, nous n’y avions trouvé qu’un stationnement désert, les autres filles n’ayant probablement même pas le quart du trajet de complété occupées à festoyer leur courte victoire. Qu’un rang bien serré d’autobus scolaires abandonnés là pour la nuit. Personne à tuer. Françoise Fournier toujours hors d’elle avait attrapé un bâton de softball en aluminium sur le siège arrière de sa voiture et réalisait un petit projet personnel d’après-match, elle faisait payer la décision douteuse de l’arbitre à tous les phares arrière des autobus qui partaient en éclats dans la clinquante musique du verre brisé qui tombait partout alentour d’elle. Il n’y avait pas d’autre bâton alors je marchais derrière elle émettant des sons incongrus à chaque nouveau coup qu’elle portait, chaque nouvel autobus qu’elle vandalisait, comme pour lui faire sentir toute ma solidarité avec elle. Au dernier autobus, le cerveau de Françoise n’en avait pas encore fini de tirer son machiavélique plan de vengeance à elle. Elle a déchiré le bas de son chandail, elle en a détaché un grand lambeau, qu’elle a inséré dans le bouchon de gaz du dernier autobus. “As-tu une allumette, un briquet, quelque chose?” qu’elle m’a demandé. J’ai sorti mon briquet et sans poser de question, j’ai allumé le lambeau de tissu. J’ai attrapé le bras de Françoise Fournier au passage, courant comme un fou vers la Thunderbird. En moins de trente secondes, nous avons entendu l’autobus exploser puis les bruits de tôle des morceaux d’acier qui rebondissaient sur l’asphalte et sur les autres autobus. Ébaubis, nous avons rapidement monté dans son bolide et nous sommes partis. Ce n’était pas là exactement comment moi et mes amis du club d’art oratoire occupions généralement nos soirées.

En reprenant Notre-Dame vers l’ouest, Françoise a pris ma main, se l’est mise là où les filles vont faire le pipi et les garçons vont faire le papa, elle a serré les cuisses sur ma main comme un étau. Je ne savais carrément pas quoi faire, alors je lui ai abandonné ma main, maintenant un bout de viande morte, possiblement fracturé au niveau du poignet, engourdi et frottant douloureusement sur le rude polyester de ses capris de softball chaque fois qu’elle passait de l’accélérateur au frein et vice versa.

Arrivés en face de chez moi, Françoise a finalement coupé le moteur et m’a dit, “Hostie que ça m’a fait du bien, ça.”

“Ouin, c’était bon, ça,” avais-je risqué comme réponse, ébaubi, en récupérant les débris de ma main moite prise de fortes pulsions synchronisées aux battements de mon coeur sans compter l’âcre mais ô combien délicieuse odeur.

“Je vais te faire une belle faveur, mon beau petit Léon, si tu ne parles à personne de notre petite virée, je vais te faire quelque chose de terriblement bon. Si tu en parles à quelqu’un, je vais te faire quelque chose de terriblement mal.”

“Qu’est-ce que tu vas me faire?” lui ai-je répondu aussi curieux qu’horrifié. Je savais maintenant ce dont elle était capable.

“Je vais te tailler une bonne pipe.” dit-elle.  

Automatique, une érection monstre est survenue illico, suivie d’une sorte de crainte.

“Attends,” j’ai dit, “as-tu déjà fait ça?”

Elle a fait un oui rapide et sec de la tête.

“Ben, pas moi, personne ne m’a jamais fait une pipe, je suis un peu nerveux tout d’un coup.”

“T’as pas grand-chose à faire, tu sais, mon beau Léon.”

“Faut que je te dise quelque chose avant,” j’ai dit – ah, ta gueule Léon, ta gueule, ciboire, que je me répétais mais je ne m’écoutais pas.

“C’est mes testicules…” que je commence à dire.

“OK?”

“Sont pas normales.” Même si je n’avais aucune idée de la texture normale d’une belle couille en santé. J’intellectualise toujours un peu trop dans de telles circonstances, ça peut jouer des tours.

Ça avait l’air de l’intéresser 2 sur 10. “OK?” avait-elle encore dit.

“Elles sont spongieuses comme des balles anti-stress.”

“OK?”

“Je voulais juste t’avertir, que tu ne fasses pas le saut.”

“Je ne ferai pas le saut, t’inquiètes, mais je vais examiner ça de près.”

Quand tout a été fini, elle m’a dit : “Sont bizarres, un peu, genre, mais pas assez bizarres pour que tu fasses peur à une pauvre fille qui aurait le goût de te faire une pipe.”

Le lendemain à l’école, une autre fille du club de softball, une petite grosse pas de classe mal engueulée qui portait un tatouage qui disait Fuck you derrière l’oreille gauche, est venue me voir à l’heure du dîner pour me dire : “J’ai entendu dire que tes couilles sont bizarres.”

“Pas vrai ça, ciboire!”

“Peut-être qu’elles sont pas bizarres,” avait-elle dit en riant, “peut-être que oui, aussi, spongieuses comme des boules anti-stress.”

“Qui t’a dit ça?”

“C’est Françoise Fournier qui l’a dit à Rachel Sicotte en lui faisant promettre de ne pas en parler, mais Rachel l’a dit à tout le monde.”

J’ai été appelé au bureau du principal. “Il y a une terrible rumeur qui court dans l’école.” Je n’ai rien répondu, je pensais aux autobus. “C’est à propos de toi, la rumeur,” a-t-il enchaîné, “En as-tu entendu parler?” J’ai agité la tête nerveusement en signe de oui. Il s’est levé de son bureau, est traversé de mon côté. Il s’est appuyé sur le dossier de ma chaise et s’est penché vers mon visage. “Cette rumeur,” a-t-il commencé à dire, “a-t-elle été partie par une personne du sexe opposé?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Est-ce qu’elle possède cette information d’une source fiable, un événement du type intime?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Laisse-moi te donner un bon conseil,” a-t-il dit, “ne fais jamais confiance à une fille,” continua-t-il, “les filles de son âge, spécialement celles qui jouent à la softball, sont la pire chose au monde. Je sais que de nos jours, ce n’est plus possible d’affirmer des choses comme celle-là mais ces softballeuses sont attardées. Elles ont quelque chose dans les gênes qui les rendent malicieuses et pour obtenir ce qu’elles veulent, elles sont prêtes aux pires bassesses sur les pauvres garçons comme toi. Si tu les contraries, Dieu ait pitié de ta pauvre carcasse.” Le principal avait l’air d’en avoir fini avec son sermon, j’ai fait un salut de la tête et il m’a renvoyé en classe, où tout le monde, étrangement, riait hypocritement en me regardant traverser la porte.

Après l’école, j’ai couru dans le stationnement vers la Thunderbird de Françoise Fournier et je lui ai demandé : “Pourquoi t’as fait ça?” On aurait dit qu’elle se mettait à brailler comme une fillette. “Je l’ai juste dit à une personne. Rien qu’à Rachel Sicotte. T’as pas ça, toi, un meilleur ami à qui tu pensais pouvoir tout dire?” J’ai hoché de la tête, je n’avais pas vraiment quelqu’un à qui je pouvais tout dire. “Câlisse d’hostie de ciboire, je suis désolée,” a-t-elle dit, avec le cordon du coeur qui lui pendait dans la merde.  Des élèves commençaient à s’amonceler alentour de nous, les visages transis de plaisir mesquin. 

“T’es grosse, Françoise Fournier,” que j’ai alors dit, comme consumé par un désir de vengeance débile, et elle n’a rien répondu. “T’es grosse et tu fais de l’acné,” aucune réaction encore, “et tu ne l’as pas retirée au marbre hier, la fille. Elle s’est glissée en-dessous de ton gant, l’arbitre l’a bien vue. Tu pensais que la fille te rentrerait dedans, tu n’étais pas prête, elle a glissé sous ton gant. Tu n’étais pas prête parce que… tu es attardée. Attardée, Françoise Fournier, attardée.”

Les mêmes yeux qu’hier, ceux qui veulent tuer, sont apparus dans ses deux orbites en feu. Elle s’est élancée vers moi comme une guerrière cruelle et sans réfléchir j’ai laissé mon poing partir se plaquer directement sur le côté de sa tête et elle s’est affalée sur le dos, coma. Je savais que je m’étais fracturé chaque doigt de la main. Je le sais parce que lorsque d’autres filles de son équipe se sont élancées vers moi et qu’une première dent est sortie de ma bouche, j’ai frappé encore quand même et je sentais les morceaux d’os se promener librement sous ma peau et la douleur s’est répandue partout dans mon corps. Je me rappelle d’avoir fait saigner un nez ou deux et d’avoir mis mon genou dans un entre-jambe tellement fort que la fille a émis un son d’ourse terrifiée comme si un gros poupon essayait de sortir de son cul. Après, comme il fallait le prévoir, de plus en plus de filles de l’équipe de softball tombaient sur ma carcasse comme la misère sur le pauvre monde, me lousser quelques dents, prélever à froid quelques mèches de cheveu en souvenir de moi, traçant de longues stries sanguinolentes de leurs ongles partout sur mon corps, visant qui du poing qui du genou mes spongieuses balles anti-stress. J’étais roué de coups, enterré sous une montagne de créatures enragées au genre douteux, psychopathes à l’haleine de cheval, obèses pissant une sueur aux relents de soupe et de vinaigre qui m’assommaient à perdre conscience, qui me ramenaient à la vie rien que pour le plaisir de m’assommer encore, tellement de fois que je rêvais maintenant que je baignais dans un océan de softballeuses nues et gluantes, nageant sur les formes rondes et molles de leurs corps m’agrippant à ce que je pouvais, glissant d’une à l’autre sans la moindre érection, priant le ciel de ne pas me noyer pour de bon avant d’arriver de l’autre bord.

Ah, les beaux plaisirs d’été, comme on s’amusait jadis en ville ! 

 


Flying Bum

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Poète de service

 

La douleur est inévitable mais la souffrance est optionnelle. Exactement, pense-t-il, avant de clamer sa ligne haut et fort. Ce n’est qu’après qu’il réalise qu’il est seul et qu’il est descendu de scène depuis vingt minutes. Heureusement, imagine la honte, tout le monde et sa soeur ont déjà écrit cette ligne sirupeuse.

La salle de bain est vide et la lumière y est insupportable. De l’autre côté de la cloison, dans une petite salle décorée essentiellement d’une épaisse fumée et de mobilier dépareillé, une chanteuse nulle à chier s’acharne sur les oreilles d’un public qui fait des efforts énormes pour trouver ça bon. Une chansonnière à la voix déchirée par le tabac pousse des mots au sens étriqué dans le vague espoir d’enterrer le piano et la contrebasse. Un peu plus tôt dans la soirée, dans la partie de la soirée qu’il se rappellera demain matin comme la meilleure partie, il était parmi eux. Il racontait à l’un d’eux, “trop jeune, on m’a lancé dans une barque de bois sec sur une rivière de feu,” ici un long silence pendant lequel l’homme ne savait plus où regarder, se demandait s’il profiterait du silence pour s’en aller, “j’ai dû faire un homme de moi tellement vite, tellement ramé que j’ai été forcé de prendre une pause.”

Apparemment, cette pause c’était maintenant, elle durait toujours. Elle s’était étirée pendant des années, trop longtemps pour la moyenne des ours, et il ne semblait plus pouvoir en apercevoir la fin ou l’envisager. Lorsqu’il s’imaginait y mettre un terme, le vertige le prenait. Qu’est-ce qui pouvait bien venir après, il n’avait plus aucun mot pour l’expliquer. Ni à lui ni à d’autres. Les gens qui savent ou qui pensent savoir appelleraient cela la maturité, c’est la maturité qui vient après, mais ce sont là les mêmes personnes qui se lamentent sans fin de leur propre vie, leur destin merdeux, leurs mariages pénibles et vivotants, leur progéniture collée au cul qui accapare la grosse part du budget, leurs vies professionnelles qui leur sucent l’énergie, jusqu’à la dernière goutte de leur moëlle. Ils l’appelaient à l’occasion pour une rencontre d’un soir, le soir que leur tendre épouse leur laissait parfois pour sortir entre gars, pour se sentir jeunes encore, rire, faire un peu de dope, se recrinquer, se replonger dans un bon vieux temps qui n’existait plus que dans leurs souvenirs, un bon vieux temps beaucoup plus extatique aujourd’hui que jadis. Ils se voyaient dans des cabarets, des bars, des restaurants ou des chambres d’hôtel le temps de se bercer dans l’illusion de voler du temps à leurs misérables vies d’hommes assumés, leurs hypothèques, leurs paiements d’auto, leurs chalets vides la plupart du temps, leurs femmes tièdes et sèches et leurs ados éteints et geignards. À la fin, lui, il se retrouvait là, exactement et encore…là. La fin n’était glorieuse pour personne mais leurs misères à eux portaient le sceau de l’approbation sociale. La sienne, il en doute encore.

Pendant longtemps il avait cru au mythe bohémien que la famille, finalement, c’était celle qu’on choisissait soi-même. Ce qu’il restait de la sienne logeait depuis toujours à l’enseigne de l’indifférence alors il s’accrochait encore à eux dans une espèce de romantisme maladif. Mais avec le temps, les choses avaient bien changé. Les gens apprivoisent leurs limites, apprennent d’instinct la longueur de leurs laisses à force de se tordre le cou, sentent de loin l’odeur des prédateurs qui menacent leur douillette tranquillité. Ils l’ont tellement vu railler, dérailler même parfois, et ils savaient qu’il était devenu subversif et dangereux sinon ennuyant à bailler aux corneilles. Ils ont lentement fait le vide alentour de lui. Les appels se faisaient moins fréquents, les invitations comme de la crotte de pape, ils lui laissaient presque gentiment de l’espace – l’univers entier d’espace, faut croire.

Toute cette soirée, cette nuit à trop boire et à trop ressentir toutes ces choses pour se retrouver seul dans cette salle de bain trop éclairée à se lancer de l’eau froide au visage; ce qu’il commençait à comprendre lentement à toutes ces choses qu’il ressentait, à comprendre que cela ne voulait absolument plus rien dire. Plus aucun sens. Toute une soirée insensée avec des poseurs feignant d’être riches et beaux, d’être en position de pouvoir, d’être intéressants, de vouloir casser la baraque en s’écriant joyeusement à l’unisson “À soir, sky is the limit, toute se peut!”  Mais ça fait longtemps que ce chant de guerre a pour eux perdu toutes ses dents. Que du vent.

La chanson à textes profonds se termine. À travers les cloisons de la salle de bain, il les entend applaudir poliment. Des bruits de scène impossibles à définir murmurent et grondent à travers les grichements d’un microphone laissé ouvert par inadvertance. Un dernier jet d’eau froide au visage, il débarre la porte de la salle de bain. Deux hommes titubants soudain aveuglés par les néons violents veulent entrer en même temps, chacun la main sur la quéquette; il se faufile difficilement entre eux dans l’étroit cadre de porte. Il scrute toute la petite salle du regard. Sa belle compagnie a fui, probablement terrorisée à l’idée d’un rappel. Il sort prendre l’air, peut-être fumer, mais se surprend à se mettre à marcher, marcher sans se retourner.

Sur la rue criarde, blancs, noirs, autochtones et toutes sortes d’hirsutes créatures de la nuit, immobiles, jouent les personnages de Hopper les yeux dans le beurre ou déambulent en se dandinant gaiment en petites tribus homogènes. Une grande rousse et blanche trop maquillée, le téton presqu’au vent, montée sur des talons aiguille impossibles se fie au coude de son escorte aux allures de proxénète pour rester debout. Plein d’autres semblables tiennent le coup appuyées sur les vitrines, spécialistes du service complet ou reines de la pipe vite faite, name it. Où était passé le décor bucolique des hippies, des mods en beau linge et des freaks poilus des années 70, tout est laid. Une ville en ruines. Il s’est déguisé en statue, immobile, le bras en l’air, puis le bras faisant des vagues dans le ciel. Les taxis passent, pleins, vides, dôme allumé ou dôme éteint, rapides ou sur les petites gears. Finalement, une Chevrolet Impala finit par s’arrêter.

Il se voit un bref moment dans le rétroviseur comme un visage qu’on croit reconnaître mais qu’on ne replace pas vraiment, familier mais avec des détails qui semblent clocher. Le chauffeur, lui, le reconnait. Soir après soir, nuit après nuit. Il récite une adresse. Encore trois lumières, quatre poteaux d’arrêt, puis la maison. La paix, l’écriture, l’aube ensuite. Il mène sa barque depuis si longtemps qu’il sait maintenant que la qualité des rencontres est étroitement liée au lieu davantage qu’au temps, on rentre seul d’un lieu pareil, ça vaut mieux pour tout le monde. Le temps n’a aucun pouvoir sur cette sorte de choses. Deux âmes qui se frottent désespérément l’une à l’autre dans de longues conversations nocturnes qui s’étirent jusqu’à l’aube ne voulaient plus rien dire pour lui, sinon qu’ils étaient jeunes et affamés et lui n’était plus là, ni dans les one-night épuisants où les belles promesses ne sont que des vampires tristes et vicieux qui fuient avant le soleil levant.

Il porte ses cicatrices et ses histoires à dormir debout comme si elles voulaient tout dire, comme si elles avaient pu être vraies ainsi, comme s’il pouvait encore en absorber davantage.

“Nos cœurs n’ont pas de jauge, ils sont condamnés à déborder.” Exactement, pense-t-il, en enfonçant sa clé dans la serrure, pressé d’aller noter sa nouvelle ligne. Celle-là est à moi.

 


Flying Bum

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Ainsi sera-t-il

Un silence qui frappe à grands coups de rame

pousse et ramène en tas le long des caniveaux

les carcasses convulsives des génies du drame

saignées à blanc comme de vulgaires pourceaux

La dernière insignifiance du très grand pédigrée

nulle à chier dans toute son unanime immunité

la cour délicieusement vaine et ridicule se pâme

sur le prie-Dieu des sots s’égosille à fendre l’âme

Le génie perdu arpente le côté sombre des rues

abreuve sa soif profonde là où le fiel pisse dru

sur sa pauvre gueule s’échouent des trente sous

pour un rien résonne sec le cliquetis des verrous

Pendant qu’une grande plume indolente et perverse

déambule pompeusement en céleste saltimbanque

gambade en sifflant des grands airs jusqu’à sa banque

canadienne impériale et du plus agréable commerce


Flying Bum

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Caps Lock

 

La touche caps lock était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires. Dans les circonstances, le budget résiduel pour le remplacement d’un clavier était à peu près nul. Lorsqu’il envoyait des courriels à ses amis, ils lui répondaient, non sans exprimer une certaine forme de frustration, qu’il n’avait pas besoin de crier après eux tout le temps. Tout le monde est tellement fuck’n rhétorique ces jours-ci. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

On lui a demandé souvent c’était quoi son problème au juste. (Simple pourtant, son problème : accroc aux délicieuses branlettes de deux bachelières homosexuelles et une foutue touche caps lock collée au fond). Il a bien essayé de leur expliquer que la majuscule ne représentait en rien une forme de sentiment ou une autre, que c’était là le boulot de la ponctuation, que s’il était fâché vraiment il abuserait volontiers de points d’exclamation en lieu et place de majuscules. Leurs réponses tièdes et sèches se faisaient toutefois unanimes : il devrait cesser de dépenser tout son argent chez ses sulfureuses bachelières et faire réparer son clavier. De quoi se mêle-t-on, merde. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Ce n’était pas exactement une épiphanie mais : il avait découvert qu’il pourrait utiliser une taille de caractère plus petite pour réfuter, à tout le moins contrecarrer l’impression qu’il crie constamment après eux. Il est passé au 7 points mais c’était tout simplement trop petit pour la moyenne des ours. Les dieux sont ligués contre moi, pensa-t-il. À force d’essais-erreurs, il avait fini par convenir que le 9 points faisait très bien l’affaire. On pouvait aisément lire du 9 points, fût-il majuscule, sans se sentir engueulé, il s’en était vaguement convaincu.

Les bachelières habitaient une maisonnette, presqu’une cabane, couverte d’un horrible papier-brique vert-mousse, dans le coin de Jacola. Elles lui prenaient cinquante balles à chaque fois, ce qui peut sembler un peu cher, jusqu’à ce que vous preniez en considération la prospérité économique sans pareille qui s’abattait sur Val d’Or et toutes les villes minières en général. L’Abitibi était maintenant hors de prix. Abitibi, Californie, enfin unies –par le coût de la vie. Tout est cher, de la saucisse locale, les fruits et légumes bio, les deux par quatre en épinette, les branlettes, name it. Pas trop abordable d’être un sincère épicurien comme Léon dans une région aussi empestée par l’odeur de la piastre. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Adéline lui avait fait remarquer que si son caps lock était effectivement collé au fond, toute cette histoire aurait vraisemblablement dû RESSEMBLER À CECI. Adéline était professeur de français à la polyvalente, elle lisait autant Céline que Marguerite Duras et possédait tous les Larousse, les Robert et les Grévisse de ce monde alors on ne pouvait rien lui passer. Adéline était aussi celle qui avait loué une chambre à Léon le temps d’assumer sa charge de cours en littérature à l’université de Barraute à Val d’Or (UBAV). Elle et lui s’étaient en quelque sorte “acoquinés” avec le temps.

–“Écoute, ma chouchoune,” Adéline détestait ce sobriquet, “les bachelières c’est juste bon pour les petites branlettes innocentes. Tu le sais que tu es la seule que j’apprécie vraiment.”

Et voilà Marie, la sœur d’Adéline, qui s’invitait toujours dans les pires moments : –“Léon est le genre d’homme à lire et surtout vénérer Bukowski. Comme lui, il passe son temps chez les putes et finit par bander mou après trois verres de rouge quand c’est à ton tour à toi d’exulter. Je me demande ce que tu fais avec lui,” qu’elle disait à Adéline sans aucune pudeur, comme si Léon n’était même pas là à les écouter.

–“Léon est un écrivain exceptionnel, un professeur de littérature apprécié, tu es dure avec lui,” que répond une Adéline sans trop de conviction, “et un coloc presque parfait qui serait bien difficile à remplacer.”

Ainsi vont tranquillement toutes choses et toujours est-il que les deux bachelières finirent par décrocher leurs diplômes. Apparemment, cette fois-là, ce serait son ultime exultation avec elles, avaient-elles annoncé à un Léon aussi triste qu’ébaubi. Un moment, comme une borne cruelle le long d’une destinée déjà sinueuse. Les deux bachelières avaient même laissé à Léon l’impression d’avoir le coeur un peu gros, sans affecter toutefois la qualité de leur exquise pratique et elles lui avaient finalement consenti un escompte d’adieu sur leur tarif régulier. Leurs études étaient maintenant payées, après tout. Ensuite, Léon avait lentement remonté son pantalon, littéralement bu des yeux tout ce qu’il pouvait de la scène offerte par les deux jeunes femmes qui se rhabillaient lentement devant lui pour une dernière fois. Il a marché jusqu’à la fenêtre, triste. Il avait cru entendre un chant d’oiseau bucolique, un bruant possiblement, mais il n’avait vu aucun oiseau se promener dans le décor désolant de Jacola. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

À la fin du semestre, Adéline et lui se sont quittés, plus précisément : Adéline a largué Léon. Elle avait simplement allégué que ce qui qualifiait le mieux l’amour de Léon pour elle était sa flaccidité. Quatre Robert, six Larousse et c’est le seul mot qu’elle avait trouvé. À son départ pour son retour à Montréal, avant de monter dans l’autobus, il avait ouvert sur une page au hasard les “Souvenirs d’un pas grand-chose”, il aurait voulu monter dans l’autobus et coller le livre ouvert sur la fenêtre pour qu’elle s’approche et vienne, appâtée par la curiosité, lire le passage pas choisi du tout. Il ne voulait que la voir de près une ultime fois. Se faire un cinéma. Il aurait juste voulu lui dire : DÉSOLÉ DE N’ÊTRE RIEN D’AUTRE QUE CE QUE JE SUIS. Une Adéline aux sentiments confus se disait, elle, dans sa tête : JE SUIS DÉSOLÉE DE M’ÊTRE SENTIE AUSSI SEULE QUE ÇA AVEC TOI. Mais aux premiers ronronnements du diésel, le climatiseur déposait déjà une buée dense sur la fenêtre de l’autocar et il était totalement hors de question que Léon y mouille son édition originale des “Souvenirs d’un pas grand-chose”.

Après son premier roman ”Au large du Cap Lock”, un peu à la Hemmingway, écrit et livré tout en majuscules et qui avait connu un succès mitigé, Léon avait finalement changé son vieux clavier. C’était pour un modèle nec plus ultra, du type ergonomique, sans fil et hors de prix, avec une légère incurvation qui lui rappelait tristement la courbure de l’horizon de cette foutue planète où il se faisait toujours autant chier à vivre de même.

Les yeux dans le vague et le vague dans l’âme, Léon pianotait distraitement, testait à répétition le mécanisme du caps lock de son nouveau clavier –barre-débarre, barre-débarre, barre-débarre; il se remémorait avec une poignante nostalgie les deux superbes jeunes femmes de Jacola qui l’avaient jadis tellement mais tellement ébranlé, presqu’autant que branlé.


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Flying Bum

Sur la huitième jadis

Petit devant la maison de ma mère

J’attendais fébrile que finisse l’hiver

Alors il passait une jeune polonaise

Blonde sur sa bicyclette montée

Les joues couleur de braise

Blanches cuisses sous sa jupe relevée

Un bon vent dérangeait un peu trop

Son chemisier un brin malséant

Qui allumait de brefs éclairs de peau

Furtives beautés offertes à ma vue

Mais c’est dans son souffle innocent

Qu’elle était complètement nue.


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Flying Bum

Trois plumes

Je l’ai enfin vue

passer un soir de mai

derrière un chandelier

de longs cierges chenus

Et je n’ai pu deviner

ni même imaginer

dans la danse du feu

un regard dans ses yeux

Je l’ai à peine aperçue

aller d’un pas empressé

dans l’hiver en plein mai

un temps qu’on haït aimer

La silhouette de s’effacer

dans un dédale de rues

des plumes à sa traînée

mêlées à la neige drue

De celles-là hélas

que l’air du temps lasse

le pas toujours fuyant

qui s’efface dans le vent

Boire au même café

quêteux et autres vils

se morfondre en ville

à son passage soupirer

Je l’ai enfin vue passer

par un sombre soir de mai

j’ai capturé trois plumes

virevoltant dans la brume


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Flying Bum

Une saison ivre

Le teint verdâtre

de la terre ivre et repue

toute ma neige bue

marquée sur l’ardoise

d’un avril prodigue

sauf un îlot frais

qui s’étire lascif

à l’orée des ifs

et habite encore l’ombre

de moins en moins

et tristement

le temps qui reste

à se fondre dans l’oubli

 

et je vois

et je trouve

les serpents

des chemins d’hiver

tracés sur la terre

de tristes mulots

surpris à découvert

par les yeux furtifs

des éperviers affamés

deux merles revenus

le monsieur et sa dame

qui chassent parmi

les branchailles éparses

qui gisent au sol délivré

en mémoire de janvier

ses grandes bourrasques

qui les ont rompues

au sol rabattues

avant que le jardinier

d’un printemps neuf

ne les offre au feu

 

et je vois

et je retrouve

une maison

de pierres carrées

qu’on ne voyait plus

ailleurs que dans ses murs

où espérer n’offre plus

la garantie d’avant

et où mourir

a été déclaré

par un roi de bon aloi

désirable et seyant

de plus en plus

avec le temps

encore lui mécréant

qui dessine au plomb

en pesant bien fort

l’agenda du jour

trace à gré les plans

l’architecture de l’effort

à se rappeler

ce qui nous échappe

encore

 

les enfants de lumière

qui ne viendront plus

compter jusqu’à cent

cinq cent tribizillions

dans leur petite cache

sous la grande bache

derrière l’orme gris

y resteront tapis

jusqu’à l’Épiphanie

et encore…

 

combien beau ce fût

de rêver là

dans les pierres

sans épitaphe

sur des mots

à oublier

l’idée même d’un temps

droit et linéaire

pour toujours annulée

à partir d’hier

après dîner

proclame en édit

le fou du roi gentil

 

attendre même

essaie de cesser

je cesse, tu cesses

on a tous déjà cessé

abandonné au temps

les soirs coupés courts

le compte des nuits

le retour des matins

des pluies de samares

et des arbres en plumes

l’odeur de peau brûlée

dans le soleil du matin

et voilà que déjà

on voit venir un été

auquel nul n’est invité

qu’un quêteux

un étranger

ne sachant où aller

 

et voilà que déjà

dans la saison ivre

d’un gosier sec

au regard mouillé

on pleure la neige

son vent cinglant

son froid lénifiant

quand elle venait

sur nos peines

infectées

nos blessures

enflammées

déposer de sang froid

sa caresse glacée.


Flying Bum

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Comment je sais ne pas souffir d’Alzheimer (encore)

Je plonge les mains dans l’eau chaude et savonneuse de l’évier et j’en sors le dernier survivant de ce qui était jadis tout un ensemble de verres à eau en vitre teintée bleue. Immédiatement me reviennent en tête des images du temps où l’ensemble était encore complet, d’un joyeux groupe d’amis répartis dans ma petite piaule par un après-midi d’été chaud et humide, chacun trinquant, un verre de sangria suintant à la main. Ces images lancent mes songes à la dérive dans les flots d’un ruisseau, un affluent du Léthé, qui coule au-delà de mes pensées conscientes. Quand je rentre de mon petit voyage introspectif, je tiens le verre bleu, immobile, savonneux, je cherche la bonne température pour le rincer et je cherche aussi le nom de celui qui a écrit : « Nous ne serons jamais plus des hommes si nos yeux se vident de leur mémoire. » Je sais que je sais son nom, que son nom est grand, que je le vénère même, mais j’ai dû le laisser traîner dans une arrière-boutique où mon esprit négligent abandonne des bribes d’informations utiles et des connaissances générales qui finissent par se confondre dans l’inventaire précis des vêtements que j’ai portés hier, les prénoms des sept nains et la liste complète des ingrédients que ma tante Colombe mettait dans sa fricassée au bœuf haché. Tout ce que je laisse traîner dans cette arrière-boutique reste suspendu dans le noir, quelques-unes de ces choses discutent entre elles, d’autres en profitent pour faire une sieste le temps que je les rappelle ou se lèvent et partent, indignées, décident que je les avais oubliées depuis trop longtemps.

À une certaine époque pas si lointaine, j’avais une très efficace assistante administrative dans mon personnel de neurones qui pouvait partir promptement vers l’arrière-boutique et retrouver dans tout ce bordel, en un rien de temps, l’objet précis dont j’avais besoin et me le rapporter à temps avant que mon esprit passe à autre chose ou que la visite s’en aille. Qui sait, peut-être s’est-elle trouvé un emploi plus payant chez la compétition ou qu’elle a pris une retraite méritée, ou qu’elle a quitté son poste sans préavis, outrée du peu de reconnaissance que j’ai pu lui exprimer. Ils l’ont remplacée par un stagiaire boutonneux qui a de la misère à retrouver son cul dans ses culottes. Pendant que je suis là, debout, à rincer un bol à soupe et que je pense encore à la citation dont je cherche l’auteur, cet idiot me ramène une photo de Jean Leloup. Crétin. Leloup a une bonne plume mais pas pour ce genre de mots.

En m’essuyant les mains, je retourne à la table de cuisine où les vieux amis trinquaient jadis à même une cuvette de porcelaine émaillée pleine à ras bord de sangria avec les verres bleus d’un ensemble de verres bleus encore intact à l’époque et j’ouvre mon laptop pour chercher le nom que je cherche. Une poussée de dopamine gicle sur ma mémoire irritée et la soulage de sa vive douleur lorsque je retrouve avec un bonheur fumant le nom de Gaston Miron. Je fouine sur quelqu’autres sujets un moment et lorsque je retourne m’occuper d’une casserole où la sauce a cramé et que j’ai laissée tremper toute la nuit, je me demande pourquoi j’ai soudainement eu besoin de me rappeler du nom de Gaston Miron. Mais, en finissant la vaisselle, je me suis mis à chanter En 1990 de Leloup, version intégrale, sans fautes. Ça prend une foutue mémoire.

Je me rappelle un documentaire sur le sujet où on disait : si tu te rappelles que tu oublies, ça va; si tu oublies avoir oublié, ça ne va plus. Alors ça me réconforte lorsque j’arrive dans une pièce et que soudainement je ne me rappelle plus ce que je venais y faire, je retourne à l’endroit d’origine avant que la raison de mon déplacement ne disparaisse de mon esprit et j’attends qu’elle me revienne tranquillement. Et ça rembarque. Exactement comme une navette à l’aéroport qui fait constamment le tour pour ramasser quiconque ne serait pas embarqué du premier coup. Si j’avais oublié avoir oublié pourquoi j’étais rendu dans une nouvelle pièce, pourquoi aurais-je fait demi-tour et attendu la navette? Je me rappelle donc que j’oublie alors tout va bien.

Quand on ne sent pas le besoin de Googler les choses. Je ne me rappelle plus très bien pourquoi moi et mon vieil ami parlions de Gaston Lepage.

–“C’était quoi le film où il jouait avec Gilbert Sicotte?” que mon vieil ami me demande.

–“Mmmmm, je ne pense pas que j’aie vu ce film-là.”

–“Oh oui, tu connais ça. Je suis certain même que tu as lu le livre. C’était écrit par une femme, son nom commence par P ou par C,” qu’il me dit.

Mon vieil ami venait de me pousser à l’eau tout habillé dans mon petit ruisseau, affluent du Léthé, qui vogue là où mon conscient n’a pas immédiatement accès aux infos. Je savais de quoi il parlait, je savais que le livre qui a inspiré le film a été écrit par une femme mais son nom ne me venait pas.

–“Paule Baillargeon, peut-être?”

–“Naaaa.” Je ne sais pas c’est qui mais je sais que ce n’est pas elle. Alors j’ai dit à mon vieil ami, pourquoi on n’écoute pas Je me souviens (…) d’André Forcier à la place, Gaston Lepage joue dans ce film-là aussi.

–“Oui, mais pas Gilbert Sicotte,” me répond mon vieil ami, il était occupé à jouer dans l’histoire du pilote d’avion cette année-là.

–“Piché, entre ciel et terre.” (pourquoi cette info est venue illico, elle?)

Quelques jours plus tard, je croise mon vieil ami à l’épicerie.

–“Pauline Cadieux!” que je lui lance avant la moindre formule de salutation.

–“C’est ça, exactement ça,” me répond-il, “mais c’était quoi le titre du livre?”

–“Ça ne m’est pas revenu encore,” que je lui réponds.

Il me rappelle quelques jours plus tard.

–“Je m’en rappelle, La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux.”

Je le rappelle encore quelques jours plus tard.

–“Puis?”

–“Cordélia, ciboire, c’est Cordélia, le titre du film!”

L’affaire était résolue en juste un peu plus d’une semaine. Sans jamais aller sur Google! À deux hommes. Quelle mémoire, quand même!

Parfois, on dirait que mon processus de récupération des informations est un vieux chien fatigué à qui ça ne tente tout simplement plus de jouer à aller chercher la balle. D’autres vont vous rapporter n’importe quoi. Et quand deux vieux cabots se parlent, c’est un peu la même idée.

Moi : “Ishhhh, ça me rappelle un film que j’ai vu, quelque chose à propos d’un cuisinier voleur et de l’amant de sa femme.”

Jean : “Oui, je m’en rappelle. Je l’ai vu en 89 à Val d’Or avec toi. Mes amis avaient vu dans ce film beaucoup plus de valeur sociale que moi. Moi je n’y voyais que de l’horreur pour de l’horreur. On a vu ce film-là ensemble toi et moi au Capitol, je crois, je venais juste de revenir d’Ottawa. Le film m’a donné des haut-le-coeur tout le long et j’ai ramé comme un malade pour ne pas vomir dans ta voiture. Quand on a passé le village de Sullivan tu t’étais mis à chantonner Take Five de Brubeck, je pense, ou était-ce Peaches in regalia de Zappa. Ishhh, je me rappelle clairement de la discussion que j’ai eue à propos de ce film avec mon frère Claude et sa femme à leur chalet du lac Sabourin.” (méchant chien, Jean, tu as tout ramené sauf la balle)

Moi : Ça me revient, ça s’appelait : Un cuisinier, un voleur, sa femme et son amant.

(bon chien, il a ramené la balle, tiens, un bon biscuit)

 Mais je ne suis jamais allé à Val d’Or en 89. Je suis formel.

On dit que les êtres créatifs finissent par compenser les pertes de mémoire en remplissant les trous de manière créative. Un jour, j’ai surpris mon voisin, monsieur Frank, à marcher sur la couverture de son bungalow, heureusement peu pentue, sa pipe allumée à la main, comme si de rien était. Pour un homme de son âge, il avait bien au-delà de 80 ans, je trouvais son choix comme lieu pour sa promenade matinale bien audacieux. Étant pris de vertige moi-même et pour ne pas risquer de faire chuter le vieil homme dans la surprise, j’ai quand même sauté la clôture qui séparait nos deux maisons mais j’ai attendu calmement qu’il redescende.

Bien qu’on ne s’était jamais vus de près avant, sauf des bonjours polis entre voisins, et que j’avais transgressé la règle de propriété privée, lorsqu’il est finalement descendu, il m’a accueilli en toute bonhomie comme si on avait nourri les cochons ensemble.

–“Mais qu’est-ce que vous faisiez là?” la seule question idiote qui m’est venue à l’esprit.

–“Oooooh,” m’a-t-il dit en anglais avec son fort accent irlandais, “je suis allé faire un tour sur la montagne aider les nonnes à traire leurs vaches, elles me donnent toute la crème que je veux, un régal des dieux.”

Ceci se passait à Tétreaultville, en pleine ville. Quand j’en ai parlé à son épouse plus tard, elle m’a dit que les seules soeurs dont elle se souvenait qui auraient pu vivre sur une montagne étaient la mission des pauvres sœurs du Bon Secours, dans leur enfance à Tuam en Irlande. La mission des sœurs montait une énorme crèche à Noël mais les nonnes ne possédaient aucune vraie vache vivante.

–“Et après avoir fait le train avec les sœurs?” que j’ai demandé à monsieur Frank, amusé.

–“Je suis allé manger le déjeuner que ma femme me prépare toujours –une trentaine de tranches de bacon avec une vingtaine d’œufs brouillés par-dessus et j’ai nappé le tout avec la bonne crème fraîche, épaisse et chaude,” et il souriait à pleines dents, “ensuite, j’étais tellement ragaillardi et reconnaissant pour le déjeuner que j’ai donné un bon bain à l’éponge à ma femme, je l’ai montée comme seul un homme irlandais sait le faire puis je l’ai promenée toute nue sur mes épaules dans la cour pour la faire sécher au soleil.” conclu-t-il en me servant un clin d’oeil complice et ringard.

Si un jour par malheur, je ne vois pas les choses venir et que j’ai à m’engager sur la route de la démence, je veux prendre la même navette que monsieur Frank a prise.


Flying Bum

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Dialogue de sourdes gourdes

Défi littéraire – L’Agenda Ironique d’avril.

 


–Je ne sais pas pourquoi, je voulais me perdre, je crois. Ce serait long à raconter.

–Cause toujours tu m’intéresses (je me demande ce qui arrivera en premier, bailler ou brailler).

–J’ai quitté la ferme. J’ai conduit jusqu’à ce que je voie l’immense Chop Suey qui brillait dans l’ombre du soir au beau milieu de ce petit bourg perdu. Je me suis arrêtée ici, j’ai pris une table et j’ai demandé au serveur combien de gens vivaient ici, dans ce trou. Il m’a observée longuement puis il m’a dit, hé bien tout dépend, qu’est-ce que vous buvez? Bière blonde, une Leffe ça ferait l’affaire, que je lui ai répondu. Il me l’a versée, il m’a observée porter le verre à mes lèvres puis il m’a dit 37 maintenant, je crois bien. Il est retourné derrière son bar où il a effacé le 36 sur l’ardoise pour le remplacer par un 37.

–Et quel rapport avec le chop suey? Je ne peux supporter le chop suey ça me constipe toujours, depuis ce jour…

–Ce n’est que le nom du bar, t’inquiètes. Jeu de mots douteux pour les anglos sûrement. Je ne les ai jamais vus en servir. Je n’ai pas bougé d’ici pendant 6 jours; le couple derrière est en cire, comme au Grévin, t’as vu? J’ai dormi sur la banquette d’une cabine et je me lavais à la va-vite dans les salles de bain derrière. Rafraîchir serait le terme juste.

–J’avais le coeur totalement en miettes, une sale affaire de coeur, j’avais dévoré un plein bol de chop suey taille jumbo. Après, j’étais incapable de chier. Il devait bien être deux heures du matin.

–Il m’appelait par le nom de mon breuvage, mademoiselle Leffe, ou disait-il mademoiselle F.? Quelquefois on apportait d’autres clients en cire qu’on répartissait dans le bar, quelquefois un vrai client prenait place mais la plupart du temps j’étais seule. Seule au Chop Suey avec le barman.

–Je pouvais ressentir toute cette merde, dure, concentrée en boulettes, là-dedans. Plein le rectum. Mais rien ne voulait sortir de là. Rien. Le mal de ventre, je ne te dis pas.

–Puis, dimanche, le barman m’a appelée au bar pour me dire que je ne pouvais pas rester pour la nuit. Nous fermons les lundis, avait-il platement dit. Et il avait l’air triste de devoir me l’apprendre.

–Je regardais une photographie des seins de Britney Spears dans un magazine assise sur le trône. J’ai enveloppé mon majeur dans une lingette humide et je l’ai inséré dans mon cul. J’ai fait un tour de reconnaissance avant de localiser quelques petites boules de merde rigides que j’ai tirées de là comme j’ai pu. À la guerre comme à la guerre!

–À minuit, il a refermé la porte derrière moi et pour la première fois en près d’une semaine, je me suis retrouvée dehors, debout sur le trottoir, désemparée. J’ai regardé à travers la vitre de la porte. Le barman passait consciencieusement un linge humide sur l’ardoise faisant disparaître complètement un 29. Il a pris une craie puis il a tracé un 28 au milieu de l’ardoise impeccable. Je ne me suis jamais sentie aussi rejetée de toute ma vie.

–Je souffrais ma vie. J’ai pris une autre lingette humide et j’ai recommencé le manège. Je pouvais sentir mon rectum lentement relaxer puis, d’autre merde qui semblait prête à descendre par elle-même, sans que je n’aie à la tirer de là moi-même. Juste l’aider un peu avec mes sphincters. Eureka! J’avais encore le coeur totalement en miettes, l’anus en feu, une sale affaire de coeur, mais je pouvais maintenant chier gaiment.

–Quelle merde, j’ai retrouvé ma voiture le pare-brise à ras bord de contraventions. J’ai roulé et roulé. Dans des chemins de terre poussiéreux, à travers des labyrinthes de maïs, de longs tunnels sous des processions de saules centenaires et j’ai fini par retrouver mon chemin vers la ferme, va savoir comment.

–Britney Spears a le nom de quelqu’un tatoué sous le galbe de son sein gauche. J’étais incapable de lire correctement. Ses seins tombent un peu maintenant, ma foi. Il me semble bien que ça commence par J, Jesse ou Justin ou Jamey, peut-être? J’ai un petit perroquet moi-même, tatoué sur les côtes sous le sein gauche mais mon ex petit copain ne s’appelait pas perroquet ou père Roquet ni Pierre Hoquet.

–Tous ces travailleurs du maïs qui m’haïssent, ces beaux gosses aux fourches qui m’enfourchent quand je m’emmerde, mes propres gosses qui me gossent, leur pervers père vers qui je crie merde, personne ne s’est jamais posé la question. Personne ne s’était demandé où j’étais passée. Il ne sert à rien de chercher, c’est comme le chemin du retour, chercher n’aide en rien. Il s’agit de trouver. Les gens se perdent, c’est tout. Mardi j’y suis revenue, me perdre encore un peu au Chop Suey. Et m’y voilà.

–Je me demande si Britney Spears tolère bien le chop suey. Si ça arrive à Britney Spears d’être constipée parfois. C’est drôle, je la vois écartillée en train de se javelliser le trou du cul au pinceau. Je me l’imagine, il me semble, avec son beau petit trou de cul tout joli, bien rose et tout ferme.

–Et toi, qu’est-ce qui t’emmène ici? Qu’est-ce que tu racontais? Allez, cause, tu m’intéresses.

 


Le Flying Bum

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A l’en-tête : Edward Hopper, chop suey, 1929

Les règles du défi se trouvent ici :

https://constantinescu685249153.blog/2021/04/04/5544/comment-page-1/?unapproved=1111&moderation-hash=12c08705c321f98734f54f5ef352b7a9#comment-1111

Extraits du Grand Livre des Lunatiques Oubliés, volume 47.


LA CHAMBRE À COUCHER


Bon matin, mon nounou.

Il te prend une stridente angoisse au ventre. Tout d’un coup. La couette. Elle est énorme, chaude, lourde, étouffante. Un monstre de lit. C’est beaucoup trop sec ici dans cette chambre, la gorge te brûle. Ton cerveau émerge de la plus lancinante façon depuis de profondes strates de sommeil, une à la fois, la conscience reprend ses droits une miette à la fois. Au loin comme loin dans la cale d’un navire immense, on dirait qu’un calorifère siffle avec entêtement, et il y a quelqu’un étendu près de toi. Une petite femme. Elle porte tes vêtements : un pantalon chinois en lin beige noué à la taille et on ne voit même pas ses pieds, un vieux t-shirt aux couleurs d’Aut’Chose, un groupe rock mort depuis bien longtemps, deux seins encore bien vivants qu’on devine là-dedans. Elle possède une chevelure brun chocolat énorme, longue, dense, épidémique. Une arborescence. Une pandémie capillaire. Ça enveloppe l’oreiller au complet, une bête ni plus ni moins, ça couvre tout le haut de son corps, ça contourne ses bras avant de s’élancer jusqu’à ton visage, s’infiltre dans tes narines. Qui sait ce qui peut se retrouver dans une chevelure pareille – des écus d’or, des lames de rasoir, un trousseau de clés, des élastiques, des vieilles broches, des nids de fées perdues.

Il existe des probabilités mathématiques que tu n’aies pas couché avec elle, couché on s’entend, pas dormi seulement, mais elle est bien là, allongée contre toi, elle porte tes vêtements. Elle tient aussi une de tes paires de bas favorites dans une main. Verts fluos avec des perroquets imprimés. Cela a dû la faire rire, être énormément drôle. À un autre moment. Plus du tout amusant maintenant avec toi à côté flambant nu. Il y a deux portes fermées, côté cour et côté jardin. Sur le chevet de ton côté, tes cigarettes, ton briquet de brocante, ton porte-monnaie et un petit sifflet. La femme ne bouge pas d’un poil. Tu es frappé par un doute terrifiant, qu’elle serait morte, peut-être. Son visage totalement obscurci par ses cheveux intergalactiques. Elle est soudainement effrayante.

Qu’est-ce qu’un gars peut faire? Qu’est-ce que tu aimerais voir se produire?

>Parle, fille.

Tu ne comprends pas. Tu ne comprends rien.

>Parle, fille.

>Parle, à la fille.

–“Est-ce que je pourrais récupérer mes vêtements?” tu lui demandes, à répétition, en tapotant doucement sur une section nue de son épaule.

Finalement, tu sens un mouvement. Elle n’est pas morte.

–“Non,” marmonne-t-elle, elle se retourne et reprend son inquiétante immobilité.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’excuse, comment tu t’appelles, j’en ai aucune idée.”

–“Là, mon nounou qui se rappelle plus de mon nom, tu décrisses d’ici avant que j’appelle la police,” grommelle la fille pas morte en se retournant vers toi et te voilà encore pris dans la sinistre épaisseur de sa chevelure d’enfer.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’appelle Léon.”

Aucune réponse.

Elle n’appellerait pas la police. Non? Tu penses? Tu aimerais bien savoir l’heure qu’il est. Tu devais rejoindre ta douce, Adéline, à ton appartement, tôt ce matin.

>Tu t’habilles.

Tu farfouilles dans une pile de vêtements et tu trouves quelque chose qui a l’air assez grand pour toi : un grand coton ouaté qui dit “Spartiates Escrime 1974” et des culottes courtes qui te plongent dans la plus inconfortable confusion. Culotte? Bermudas? Shorts? Capris peut-être? Adéline le saurait, elle. Chère Adéline.

>Tu prends le sifflet

Tu mets le sifflet dans ta poche avec le briquet de brocante, le paquet de cigarettes, ton porte-monnaie.

>Côté jardin

Tu ouvres la porte côté jardin. C’est un placard. Dedans, un panier d’osier qui déborde de fringues sales, un tas de vêtements multicolores accrochés bien en ligne sur une large pôle, sur la tablette une photo de la fille pas morte, debout au sommet d’une montagne, les poings brandis vers le ciel en signe de victoire. Un beau corps, quand même.

>Côté cour

Tu te bats avec le rideau de bricoles en guirlande qui sert de porte, tu fonces tout droit vers une autre porte, une vraie celle-ci, tu sors, tu la claques derrière toi et tu t’engouffres dans une sombre cage d’escalier cinq étages de profond pour enfin percer ta voie vers la lumière du jour.


LA RUE


De l’autre côté de la rue, il y a un bar triste à chier, un ramassis sordide de solitudes et de cirrhoses – juste comme tu les aimes. Si tu entres là, tu pourrais innocemment poursuivre la nuit là où tu l’avais laissée, ne jamais plus avoir à te réveiller avec la fille pas morte. Ce côté-ci de la rue, un autobus s’en vient. La 47, qui va jusque chez toi.

>Prendre l’autobus.

Tu te sens tordu par en-dedans dans le bus. Quelque chose de toi était encore intégral, intact à l’intérieur, hier encore mais apparemment tout n’est plus en place comme c’était. Ton canal lombaire? Ta vésicule biliaire? Ton méat urinaire? Ton âme? Quel mot Adéline utiliserait-elle, ton essence divine? Ton essence divine a de toute évidence manqué de gaz un peu. Les odeurs dans le bus sont terribles, qui peut bien vouloir manger des frites grasses à cette heure du matin, tes fonctions olfactives s’éveillent ébaubies à ce qui pourrait bien être l’odeur insupportable de l’incontinence matinale. Il n’y a guère que deux sièges disponibles. Un vers l’avant qui porte des taches de vomi et un plus vers l’arrière près d’un homme occupé à compter ses doigts tout haut, furieusement.

>S’asseoir près de l’homme

Ton regard en arrache à quitter des yeux une large coupure sur le menton de l’homme. Une lacération. Une tranchée. Ça pourrait s’arranger avec neuf points de suture. Non, avec quatorze points de suture. Ton ex-beau-frère a déjà eu besoin de quatorze points, tu sais ce que c’est, un soir où il avait défoulé sa rage en frappant à grands coups de poings sur un pauvre aquarium dans un greasy spoon chinois. Pauvres poissons.

–“VA CHIER,” gueule l’homme au menton lacéré. “VA CHIER, tu vas me l’infecter! Tu peux pas aller t’asseoir ailleurs?” Il se lève maintenant, se plante devant toi, menaçant mais titubant également. Il n’est pas si grand que ça, mais il tempeste sérieusement. Avec tous ces gens dans le bus, tu n’as pas vraiment beaucoup d’endroits où fuir.

>Frapper l’homme

Tu ne peux pas faire ça.

>Parler, à l’homme.

–“Désolé, je n’essayais pas d’infecter quoi que ce soit.”

–“Tu m’as coupé à la grandeur de la face, innocent,” hurle-t-il pendant que son visage prend les couleurs d’une fureur incroyable. “Il m’a arraché les ongles!” crie-t-il s’adressant aux passagers terrorisés en leur montrant ses mains. “Il m’a arraché les ongles d’orteil,” témoigne-t-il avec volubilité à la foule ébaubie. Il t’enfonce l’index droit dans le sternum comme un ultime ultimatum.

>Souffler dans le sifflet.

Tu pousses avec acharnement tout l’air de ton thorax dans le sifflet. C’est un réveil-matin de l’enfer, c’est un klaxon d’automobile, c’est une chanteuse d’opéra hystérique. L’homme au menton lacéré bat en retraite. Le sifflet continue à siffler. Une femme avec un poupon enfoui contre elle dans son kangourou fait de grands non de la tête. Le petit est réveillé, il braille sa vie.

–“Pour l’amour de Dieu, allez-vous arrêter ça? Il dormait, pauvre ange.”

>Arrêter de siffler

Le sifflet tombe de ta bouche avec un long filet de bave qui le suit.

>Parler, à la femme

–“J’essayais juste de me protéger le cul, vous avez bien vu qu’il me menaçait.”

–“Laissez-le donc tranquille, pauvre homme, il est fou vous voyez bien, il n’y peut rien,” explique maman kangourou.

–“Je suis peut-être fou, moi aussi, va savoir,” que tu affirmes dans l’espoir qu’elle te foute la paix elle aussi.

–“T’es pas encore assez fou. Pas comme lui, en tous cas.” Puis, elle roule des yeux dans tous les sens.

–“Je le suis, ça se voit bien que je suis fou, regarde mes… cu… mes… ridicules… bermudas?”

–“C’est pas des bermudas, ça, c’est une jupe culotte.”

>Arrêter ça là.

La 47 arrive près de chez toi. Tu pourrais rester là, continuer la promenade, défendre ta déficience mentale auprès de maman kangourou. Lui raconter ce que tu sais faire avec un coupe-ongles un coup inspiré ou tes rêves aussi récurrents que dérangeants qui impliquent la grosse fille qui habite en-dessous de chez toi.

>Descendre de la 47


L’APPARTEMENT


Tu cours, tu escalades jusqu’au troisième sans presque toucher au sol, tu essaies désespérément de détecter dans l’air des filets du parfum d’Adéline, son gros savon naturel à l’ortie sauvage, le secret de ses aisselles assez fort pour lui mais conçu pour elle, la musique délicate de ses orteils sur le plancher de bois franc. Tu arrives finalement à la porte de ton appartement.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Retrouver la clé

Tu n’as pas tes clés. Tu ne te rappelles même pas avoir déjà vu tes clés dans un espace-temps relativement rapproché.

>Défoncer la porte

Tu ne peux pas faire ça.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu as perdu tes clés.

>Ouvrir la porte

Ah non, la porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés, commence à te faire à l’idée.

>Ouvrir la porte

L’hostie de porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés. Sont où, encore, tes tabarnak de clés, calvaire?

>Chercher des clés, encore

Dans les cheveux de la fille pas morte, as-tu regardé comme il faut?


Flying Bum

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Maudit moron

Pas chanceux le maudit moron. Il fait les allées dans les rayons du saisonnier et il taponne les boyaux d’arrosage à la recherche de la flexibilité parfaite, l’épaisseur indestructible. La verte semble lui plaire mais encore la noire en caoutchouc naturel ferait bien son affaire. Impossible de faire un choix. Ce sera les deux modèles, finalement. Avec des bagues pour les accoupler. Deux arrosoirs circulaires l’intéressent également. On prend les deux. Il a les bras bien pleins, une montagne chambranlante. Il quitte le rayon du saisonnier, passe devant la zone animaux de compagnie, la pharmacie, la longue lignée de paniers de broches regorgeant de bidules de toutes sortes qui font semblant d’être en solde. Le maudit moron passe par une caisse fermée et continue vers la sortie comme si de rien n’était. Il passe devant l’homme avec le veston et le chapeau pleins de pins qui quête les piastres Canadian Tire aux clients qui n’en ont rien à branler. L’homme le salue vaguement, lève vers lui une main arthritique et veineuse.

Le maudit moron, c’est Lucien Sévigny, quarantenaire. Lucien voudrait bien se faire attraper. Le maudit moron réalise que se faire attraper c’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Il rentre chez lui penaud avec le matériel qu’il n’a jamais payé.

Il y a deux mois de cela, Lucien a passé sur le corps de la fille d’un voisin, une fillette de sept ans, avec son gros pick-up. Il reculait dans son driveway, son café en équilibre d’une main, tenant le volant de l’autre. Il regardait dans ses miroirs avec beaucoup d’attention parce que même un moron sait que c’est lorsqu’on recule qu’on bute des objets ou des gens. Mais pas cette fois. Il était fort occupé à siphonner une lapée de café bouillant et pensait à ce qu’il allait manger pour dîner lorsque c’était arrivé. Le moron s’était précipité derrière son camion pour voir s’il l’avait endommagé ou sali et il était resté très surpris de la taille de l’enfant. Elle était si petite, des petites jambes tout en tendons, en os et en peau. Un genou râpé à l’os et l’autre jambe déboîtée, quelque chose ne semblait plus vraiment à sa place sous la peau de la jambe qui prenait une coloration bizarre soudainement.

C’était en avril. Après il y eut les visites à l’hôpital, les graffitis et les signatures sur le plâtre, les excuses interminables. Lucien dans le salon de ses voisins tenant une carte, un énorme bouquet de fleurs mélangées, une boîte de fraises et d’ananas plongés dans le chocolat. La mère de la petite qui disait : –“On a été bénis des dieux.” Le mari qui réplique : –“Ça aurait pu être bien pire que ça.” Il regardait le moron avec des yeux attendris. –“On n’est pas fâchés. Ça aurait pu être n’importe qui –un stupide ado à casquette à l’envers, la pédale au fond qui aurait fui la scène après nous l’avoir tuée”– Le mari hochait de la tête, sa femme déposait affectueusement sa main sur celle de son mari. –“On est contents que ce soit toi, vraiment contents. Merci, Lucien.”

Le moron a longtemps attendu que la culpabilité embarque, mais elle n’est pas venue. Il se sentait un peu au milieu de nulle part, désemparé, vide. Les soirs de semaine, il s’écrasait tout habillé dans son lazy-boy, la télé allumée pas de son. D’autres fois, assis dans son gazébo, il fixait longuement le ciel gris sombre foncir tranquillement au-dessus de sa maison. Sa femme venait le chercher. –“C’est de ça que tu as l’air  toé aussi, un gros blob gris qui noircit tranquillement au-dessus de la maison, reprends-toé, chose, s’coue-toé!” râlait la femme. “Reviens-en, ciboire!”

Lucien était allé voir sur Google Les dix indicateurs de la psychopathie et des comportements psychopathiques. Parmi ceux-ci, l’absence de culpabilité ou de remords. C’était peut-être lui, ça. Un parfait démon moron qui se tapissait dans l’ombre tout ce temps à planifier son coup, attendait la bonne opportunité et s’était finalement emparé de son esprit.

En juin, la sécheresse s’était installée. Le gazon de Lucien jaunissait à vue d’œil. Lorsqu’il marchait dessus, nu-pieds, une étrange sensation de marcher dans un énorme bol de croustilles. Mais il marchait et marchait partout sur son gazon jaune et mourant. Sa femme disait qu’il avait un désordre affectif saisonnier.

–“C’est pour l’automne et l’hiver ça, on est en été, calvaire.” que répondait le moron.

Elle rajoutait : –“On ne sait pas, peut-être ce soleil qui n’arrête jamais jamais.”

Debout dans son driveway, nu pieds, il disait à sa femme se sentir exactement comme ça en pointant de la main l’immense pelouse brûlée, les arbustes décrépits de sa haie mourante, l’horizon poussiéreux d’une banlieue déprimée.

Pour reprendre du moral un brin, le moron se pointe au Walmart, allée des valises. Il s’en choisit une belle grosse sur roulettes. Lucien savoure le doux roulement à billes sur le plancher de terrazo. Il passe par le rayon des vêtements pour hommes. Il ramasse quantité de bermudas aux couleurs ridicules, des bobettes, des chaussettes aux motifs incroyables, des t-shirts avec des messages irrévérencieux et il remplit la grosse valise à ras bord. Il se dirige vers la caisse, embarque la valise sur le tapis roulant et examine la caissière à peine pubère qui sue à tourner la valise dans tous les sens pour trouver le code-barre. La jeune fille dit :

–“Elle m’a l’air pas mal pesante.”

–“Effectivement,” ajoute le moron en souriant.

–“Monsieur, je vais devoir l’ouvrir pour voir.”

–“Paye-toi la traite, jeune fille.”

La caissière dézippe la valise et l’ouvre. Elle regarde le contenu et après un grand respir théâtral elle dit : –“Attendez une minute, monsieur, je vais devoir appeler un gérant.”

Le fille lui fait des grands yeux de truite morte et une moue de diva contrariée. Lucien reste bien planté là. Il se décroche et s’ouvre un sac de croustilles devant les yeux ébaubis de la duchesse de la caisse 6. Après quelques croustilles, il pousse son haleine de Doritos directement vers le nez de la caissière qui fait maintenant des faces de princesse offensée. Quand le gérant arrive, il sourit à Lucien et lui dit : –“Je suis désolé, monsieur. Ça arrive souvent ces choses-là. Les enfants qui s’amusent à bourrer les valises avec n’importe quoi. Je suis vraiment désolé pour les inconvénients,” dit-il tout en vidant la valise. “Allez, scanne la valise pour le monsieur, Carolane.” Dans toute l’histoire du Walmart, on aura jamais vu une valise se faire scanner avec plus de dégoût que ça.

Le moron se rappelle de son larcin. Il se dirige au cabanon et revient avec les boyaux, les adaptateurs, les arrosoirs. Il examine l’état lamentable de son gazon jaune et sec, des grandes plaies brunes ici et là où toute trace de végétation est complètement disparue. La sécheresse ne va qu’en s’aggravant, des restrictions s’appliquent, pas d’arrosage entre 7 heures du matin et 7 heures du soir. Mais le moron n’a rien à cirer des stupides règlements, il y va de la vie de son gazon. Il déroule les boyaux, les étale, les connecte, place ses deux arrosoirs de façon stratégique. Il place le débit des arrosoirs à maximum et ouvre le robinet. Rien de moins que les fontaines de Bellagio qui s’agitent dans le ciel de la banlieue. Un pur ravissement pour l’œil.

Le voisin se pointe. –“Tu sais qu’on est en pleine sécheresse, hein?”

–“Ça m’a tout l’air.”

–“Vas-tu vraiment… je veux dire, tu ne vas pas attendre à sept heures? C’est quoi ton plan, exactement?”

–“Mon plan, c’est le grand plan miracle de la pluie artificielle. Mon offrande personnelle à la nature.”

Bellagio a continué d’opérer sa magie toute la journée, toute la nuit. Le lendemain matin, le moron réalise que certaines parties hors d’atteinte ne sont pas arrosées. Il se précipite au centre d’achats. Ça vient tout juste d’ouvrir. Lucien se prend une de ces plate-formes roulantes, se précipite dans la section saisonnier et empile. Trois rouleaux de boyaux de cent pieds, des boîtes de valves et de coupleurs de toutes sortes, des contrôleurs de débit, des arrosoirs en jets en acier inoxydable, des arrosoirs rotatifs, des arrosoirs pivotants. La caisse libre-service est libre; l’ado boutonneux en charge regarde ailleurs, il discute avec un autre ado d’un lézard fraîchement tatoué sur l’avant-bras de celui-ci. Lucien ressent un petit creux, ramasse au passage une boîte complète de chocolats fourrés au beurre d’arachides. En passant la porte coulissante, l’alarme sonne. Une voix robotique le somme de s’arrêter et d’attendre un préposé. Le moron s’arrête un moment, grignote un morceau de chocolat fourré au beurre d’arachides, personne ne vient. Un client s’apprête à entrer, entend l’alarme.

–“C’est là qu’on te pogne, hein?” dit-il en souriant et en continuant son chemin.

Le moron pousse le chariot jusqu’à son pick-up, décharge son voyage et entre tranquillement à la maison. Sa femme se tient dans le driveway avec la belle grosse valise de Walmart. Elle ouvre le coffre de sa voiture et y hisse péniblement la valise.

–“Je serai au Holiday Inn sur Taschereau si jamais tu retrouves tes esprits un jour.”

Le moron assemble son système d’irrigation nouveau et amélioré bien calmement. Des heures de plaisir intense sous le soleil de plomb. Tout est là, méchante plomberie qui jonche le parterre. Il crinque la pression au maximum, observe ravi les jets d’eau qui fusent en tous sens, il sent une fraîche brume partout sur son corps et son visage et il est heureux. L’orgie d’eau, un ballet détraqué de jets qui dansent dans le ciel, c’est de toute beauté de voir ça. Il s’imagine maintenant le scénario. Il opère les gicleurs jour et nuit. Le terrain sera marécageux par endroits mais le gazon redeviendra vert, majestueux à travers la désolation de la banlieue. Un appel anonyme sera reçu aux services des travaux publics de la ville. Le Walmart constatera un gouffre immense dans ses inventaires de matériel d’arrosage. Les pièces du casse-tête vont se mettre à s’emboîter.

Le moron entend presque les sirènes au loin qui s’approchent de sa maison où la police lui passera bientôt les menottes. Ils le placeront dans une pièce sombre au sous-sol du poste de police et le feront suer abondamment sous deux énormes projecteurs. Le moron leur exprimera toute l’insignifiance de son existence, la misère profonde des êtres comme lui et les démons qui envahissent leurs esprits perdus, la triste vacuité de leur vie et toute cette sorte de choses –les flics ne goberont rien de toute cette merde– ils vont le sonner, le frapper, lui tordre le cou jusqu’aux aveux, le traiter de maudit moron et le laisser pourrir dans une cellule froide et humide pour dix ans minimum.

Deux agents en bicyclette arrivent finalement sans tambour ni trompette devant la maison du moron, un jeune homme et une jeune femme en tenues impeccables malgré les ridicules culottes courtes. Ils lui demandent poliment de couper l’eau et rédigent en silence un constat d’infraction de 500 dollars. Ils lui remettent en mains propres en le remerciant de sa collaboration, le moron dit merci en souriant.

Dès que les policiers tournent le coin, les fontaines repartent de plus belle, Lucien Sévigny rentre son pick-up dans le garage, ferme la porte derrière lui et laisse tourner le moteur, maudit moron.


Flying Bum

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Trois petites vite

On ne peut pas tous être Michel Pagliaro

Rémi Doré capotait sur Michel Pagliaro. Il disait à qui voulait l’entendre qu’on ne l’avait pas baptisé avec quatre notes de musique pour rien. On avait juste à le regarder aller. Les filles lui arracheraient sa chemise sur le corps. Quand il s’était laissé allonger les cheveux et s’était mis à porter des lunettes de soleil vingt-quatre heures par jour à l’intérieur comme à l’extérieur, comme Corey Hart, tout le monde s’était mis à rire de lui. Il disait qu’il n’avait pas le choix, qu’il avait des yeux roses. On était alors en neuvième année. C’est en dixième année qu’il avait dit au professeur d’éducation physique qu’il ne pouvait pas aller dans la piscine parce qu’il n’avait pas de maillot ni de serviette. Il ne voulait juste pas enlever ses lunettes fumées. Ou montrer son corps maigrichon. Le professeur l’avait poussé tout habillé dans la piscine et ses épais pantalons en corduroy étaient restés collés après ses minces pattes tout le long du cours d’algèbre, de culture religieuse aussi. Et puis, Sylvie DeLaCouture nous a raconté après une danse de gymnase d’école que Rémi Doré lui avait confessé, un soir qu’il était paqueté raide, que quelquefois il se tartinait les deux couilles avec du beurre d’arachides et qu’il laissait au bichon maltais de sa mère le soin de les nettoyer pendant qu’il se branlait gaiment. Le plus drôle c’est que tout le monde savait que Rémi Doré n’avait qu’une seule couille. Une sale chute en bas d’un arbre. Après son déménagement, l’été avant le collégial, quelqu’un m’a raconté qu’il avait triché avec son âge et qu’il était serveur à la taverne Dagenais, bien qu’Adrienne Portugais m’ait raconté que Pélo lui avait dit l’avoir vu à l’Iroquois vendre de l’acide pour le clan Dubois et sa meilleure amie Carmen Picard  avait confirmé le fait mais en rajoutant qu’il était maintenant en-dedans mais Pélo avait ajouté qu’Adrienne Portugais l’avait vu opérer les tasses rouges de Beauce Carnaval à la foire agricole de Saint-Hyacinthe pas plus tard que la semaine passée, enfin, elle jurait que c’était lui. Ce que je sais c’est qu’il s’était fait déclarer mineur émancipé pour échapper à son trou-de-cul de père et qu’il était déménagé quelque part en région, assez loin pour ne jamais plus tomber par hasard sur lui. C’était mon ami malgré tout. Alors j’ai dit à tout le monde qu’aux dernières nouvelles que je tenais de source sûre, Rémi Doré se tapait maintenant dans les deux-cent-mille piastres par année à opérer un bateau de pêche en Alaska. Même chose que j’ai entendu quand plus tard j’ai revu Sylvie DeLaCouture qui m’a dit que Pélo lui avait raconté la même histoire, sauf que c’était aux Bahamas.


Laver laver

Enfin deux minutes seule pour aller niaiser sur internet. Elle dépose son verre sur le bureau de façon plutôt brusque, le jus a tout éclaboussé.

–“Merde”, se dit-elle examinant le dégât tout en se léchant goulument le bout des doigts. Elle court à la cuisine chercher des serviettes de papier mais il n’y en a plus, plus d’essuie-tout dans la salle de lavage non plus, elle attrape un t-shirt sale dans le panier.

–“Laver, laver…” qu’elle se met à chantonner tout haut.

Une voix grave d’outre-tombe répond : –“Savez-vous savonner?”

Penchée à nettoyer, elle se redresse droite comme une barre, sa colonne vertébrale pisse la sueur comme une rivière. La raie de ses fesses, on se garde une petite gêne. Les petits poils folichons sur la base de son cou se dressent raides comme des clous de six pouces. Ses oreilles brûlent. Flabergastée, elle se risque timidement du bout de la gueule, craintive.

–“Laver, laver.”

–“Savez-vous savonner?” répond encore la voix.

Les pupilles en proie à des vibrations incontrôlables, les lèvres tremblantes, sa tête à la peau maintenant blanche tourne lentement scannant la pièce scrupuleusement. Elle perçoit un bruissement, comme un froissement de tissu. Ses mains parcourent son visage puis son torse. Ses mains sentent à travers ses côtes son coeur s’affoler là-dedans. Pou-poum, pou-poum.

–“Lav…” entreprend-elle sans être capable de finir les mots.

Dehors, tout est noir. Elle regarde partout et nulle part en même temps. Elle fixe le dégât de son verre de jus.

–“Laver, laver, savez-vous savonner,” reprend la voix mais plus douce cette fois.

Ne sachant plus comment réagir, quoi faire, où aller. Crier ou se taire. D’où ce bruit vient-il. Pourquoi mes jambes veulent plier. Ses yeux roulent au fond de leurs orbites, ses grandes mains viennent se rejoindre une sur l’autre sur sa bouche aux grandes lèvres maintenant violettes.

–“C’est moi,” reprend la voix, “c’est moi, maman.”


Musique à bouche

En deux tours de tête et trois pas de trois, Adéline avait déjà fait le tour du Musée de l’Insignifiance de Tiblemont. Ses mots à elle, plate, plate, plate. La dérision est un mystère pour Adéline.

J’essaie toujours de voir le beau côté de toutes choses. Mes mots à moi, au moins la visite est gratuite.

On était plantés devant une vielle boîte de poivre McCormick en tôle, montée sur un socle avec un petit descriptif drôlatique sur un carton plié en deux, comme si ça avait pu donner de l’intérêt à la chose. Le seul intérêt qu’elle aurait pu y voir c’est un vague souvenir de Chez Mémaine où on allait jadis manger un spécial du jour à trois piastres et vingt-cinq et qu’il traînait toujours une boîte de poivre McCormick en tôle sur la table. Les jours heureux. Ou ça l’allumait de savoir que le Musée de l’Insignifiance de Tiblemont était le dernier arrêt de notre long périple avant Lebel-sur-Quévillon et c’est là que j’ai allumé pour la première fois. Pour Adéline, nos vacances étaient essentiellement à propos de tourner une page.

Ses mots à elle. Ça ne fonctionne plus. Nous deux.

Pour moi, nos vacances n’étaient pas à propos de tourner une page. Mes mots à moi.

Alors nous sommes là à Tiblemont, Québec, Musée de l’Insignifiance. Mon idée à moi. Dès qu’Adéline avait démontré des signes avant-coureurs que je devrais bientôt me préparer à une transformation personnelle (nouveau statut, nouvelle garde-robe, nouvelle coupe de cheveux, nouveau compte “Cœurs à prendre”), j’avais aussitôt donné un dépôt sur ce magnifique motorisé pour l’emmener faire son voyage de rêve à Lebel-sur-Quévillon. Je lui avais promis de réaliser son rêve, sur la tête de ma mère pis toute. Une opportunité exceptionnelle. Une aubaine. Un Ford Éconoline adroitement pimpé en confortable baise-o-drôme, avec seulement 300,000 kilomètres au compteur!

Juste ça, ça valait le voyage, disait-elle le visage soudainement radieux, en me pointant du doigt une touchante pieuvre-jouet en douce peluche à peine usée. Pas cher. Trois piastres. Ça vaut même pas la peine de pas l’acheter, ses mots à elle.

Mes mots à moi. Vraiment? Je tente toujours de voir le bon côté des choses, dans ma tête je tourne les choses dans tous les sens et là, je ne trouve rien.

Une pieuvre, ça possède trois cœurs, savais-tu ça?, mes mots à moi. Ça fait beaucoup de cœurs à briser dans une seule journée, non?

Elle marinait sur place dans son propre silence ébaubi.

Elle est demeurée comme ça jusqu’à Lebel-sur-Quévillon. Puis jusqu’à Montréal tout le long du trajet de retour. Dans mon livre à moi, c’était la chose la plus gentille qu’elle pouvait faire dans les circonstances. La plus belle chose qu’elle n’avait jamais faite pour moi. Ces deux longues journées de silence m’ont laissé amplement le temps de penser . . . à la note d’harmonica.

Au Musée de l’Insignifiance de Tiblemont, j’avais lu devant l’exhibit en question qu’un type, après avoir travaillé trente ans sous la terre à Lebel-sur-Quévillon, s’en retournait seul dans son bled natal en Beauce. Pas aussi riche qu’il ne l’avait cru au départ. Une petite patrie qu’il ne reconnaîtrait probablement même plus. Une place qu’il n’avait pas revue en trente ans. Mais il devait abandonner sa vie, son logement de mineur à un plus jeune. Il avait pris l’harmonica –le même harmonica qui trônait encore sur son socle– et aussitôt qu’il avait poussé une note, il l’avait redéposé sur le socle avant de tourner les talons. Le pauvre homme avait tout de suite su que c’était là la note la plus triste au monde. Et le petit carton sur le socle près de la musique à bouche abondait : Cet harmonica émet la note la plus triste au monde.

J’ai pensé à cette note d’harmonica tout le long du voyage de retour.

D’une certaine façon, j’y pense toujours.


Flying Bum

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Radio macaroni

Elle

Suspendue à un fil
n’appartenait à rien
ni à personne
mais rêvait à l’homme qui
allume de ces nuits

Comprenez ça,
elle n’existe pas
ni le château
aux longs rideaux
dans l’eau

Vous devinez
que cette histoire
est triste à boire

Que tous les mots
tous ces beaux mots
je les ai volés à bien des bozos

Les mots qui nous hantent
pour un instant de folie
et ceux qui disparaissent
dans l’oubli

Jusqu’à vous mes amours passées
pour ne jamais vous oublier
car on finit toujours par effacer
le nom de ceux qu’on a juré d’aimer

J’sais pas si c’est moé
qui est trop p’tit
p’t-être ben qu’le vent m’emporte

J’ai l’goût de m’en aller quelqu’part
j’voudrais sacrer l’camp
plus ça va, plus ça devient mort
c’tait plus beau avant

J’ai mis des ailes à mes bretelles
un stéréo dans mon cerveau.
J’ai l’univers dans ma cuillère…

Je fumerais du pot
je boirais de la bière

Mais

Je dois retourner vers le nord
L’un de mes frères m’y attend.

C’est là que je m’r’trouverai tout nu
le jour où moi, j’en pourrai pu

J’ai laissé mon jeu d’aquarelle
sous le banc de bois

J’peux pas faire autrement
ça m’fait d’la peine
on vit rien qu’au printemps,
l’printemps dure pas longtemps.

Elle
c’est un loup, une tourterelle
c’est un animal étonnant
elle

A s’parfume à térébenthine

Une fine odeur subtilissime
que le vent cache dans l’if
le sapinage et les épines
aussi fine que le souffle
de deux ailes d’abeille
qui monte aux narines
et que ravi on découvre
si
on cherche vraiment
si
on ferme les yeux
si
on s’aiguise le nez
assez pointu
assez longtemps

si aussi
on se meurt d’elle

tout le temps

Temps

Dans le lit défait
Des rivières fatiguées

Tout l’monde est malheureux tout l’temps

Tout l’temps.


Flying Bum

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Merci (pas nécessairement dans l’ordre, amusez-vous à les démêler) à Charles Aznavour, Lucien Francoeur, Pierre Flynn, Jean-Pierre Ferland, Diane Tell, Robert Charlebois, Francine Raymond, Félix Leclerc, Plume Latraverse, Pierre Harel, Claude Dubois, Paul Piché, Didier Barbelivien, Gilles Vigneault. Quelques italiques à moi.

Le TERRIBLE variant Abitibi

Une mutation génétique serait à l’origine du pire variant de la Covid-19 étudié à ce jour. Le coronavirus aurait trouvé un environnement propice dans des ancules de forme sphérique (kystes anculés) qui sont apparus sur une espèce de poisson cousin de la truite, le rosin moucheté (rosanus picotis piscis), espèce qu’on croyait disparue et qu’on trouvait essentiellement dans la rivière Tarrieuse dans le nord-ouest de l’Abitibi. Voici une vieille illustration d’époque qui fut ramenée par les premiers zoologistes à avoir prelevé des spécimens dans les années 20 du siècle dernier. On peut y voir un rendu artistique du rosin moucheté, deuxième à partir du haut sous le numéro 153.

Hunanus

Les scientifiques s’entendent pour identifier la source de la mutation à une espèce botanique non-indigène retrouvée dans la rivière Tarrieuse. Lors d’une prolifération épidémique (qualifiée de catastrophique) de rats musqués survenue en 1931, des habitants riverains de la Tarrieuse originaires de Lituanie auraient utilisé des semences rapportées de l’Europe de l’est pour tenter de faire pousser une variété de riz sauvage (Zizania Oryzae) dans la rivière Tarrieuse pour dévier l’intérêt des rats musqués et ainsi protéger leurs récoltes de patates. On attribuerait même cet événement comme étant l’origine première de la présence de riz sauvage dans les lacs du nord-est ontarien avec des poussées jusqu’au nord du Manitoba. Le riz dont se serait nourri le rosin moucheté aurait provoqué la mutation à l’origine des ancules sphériques où le coronavirus aurait trouvé un environnement propice à la déviance. Les scientifiques ont tout logiquement baptisé le variant du nom de la région, le variant Abitibi.

Poisson (Spécimen récemment capturé dans la rivière Tarrieuse montrant la présence de l’ancule sphérique sur le dos du rosin moucheté)

À compter du 1er avril, le département de la santé publique demande à la population locale avoisinant la rivière Tarrieuse et ses confluents, spécialement les pêcheurs sportifs, de pratiquer une vigilance de tous les instants et de le rapporter immédiatement aux autorités compétentes s’ils surprenaient un rosanus à sphère anculée.

Vous l’aurez su ici.

Merci, Flying Bum

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Écoute

Écoute,

Perdu dans ma propre tête

Dehors le pire capharnaüm

Mon bain comme un jardin détraqué

Mon banc un plan pour s’évader

J’implore une toute menue force en moi

Qui se tiendrait prête

Au moins pour me rendre

Pisser sur une flambe d’eau

Chier des baies de sureau

Traverser le bois jusqu’aux barbelés

Jouer de la flûte aux vaches

Ou t’appeler dans la brise folache

 

Écoute,

Tu sais que les choses le long des périples

Ne sont que l’ombre de ces mêmes choses

Le temps les tire et les pousse

Avec lui en tous sens insensés

On ne peut qu’y marcher le temps qu’elles sont là

Ailleurs et ici et là parfois

Si leur présence existait

Comme on sent un baiser venir

Il faudrait fermer les yeux

Pour enfin les voir

Vraiment être là

Et personne ne te croirait

 

Écoute,

L’un contre l’autre

Nous sommes nichés

Contre la courbe la plus pentue

De la route qui s’en va où

La promesse n’est jamais venue

Appuyés sur le vide

À s’échanger des diamants bruts

Contre des bijoux taillés dans l’os

De nos bras cassés

Et nos rêves fracturés

À l’ombre d’un frêne

Le coeur rongé par l’agrile

Et dans la lumière de cinq heures

Tu fronces des sourcils

Que je n’ai jamais vus

Qui ne m’ont jamais cru

 

Écoute,

Perdu dans ma propre tête

Une mappemonde sans mots

Et la chatte n’y trouve plus ses petits

Une mère ses marmots

J’ai jadis mouillé un lit moi aussi

Et je repisserai un jour bientôt

Des mers de chinon et de merlot

Dans un amer lit de mer lasse

De lac ou de ruisseau

Voir couler les heures

À espérer encore une peau

Une pêche ou un radeau

Rentré de son odyssée d’un matin

 

Écoute,

J’entends toujours le chant des mots

Et les grands coups de sabot

D’un troupeau de têtes heureuses

À voir tant de choses passées

Siffler un refrain de lendemains

Et la force menue en moi sera prête

Je courrai nu à travers les framboises et les mûres

Drapé des plus beaux mauves de l’arc-en-ciel

Cherchez en vain où je les aurai puisés

Que le rouge de mon pauvre sang

De vin mauvi pour toi encore plus beau

Même qu’un rose matin d’avril

 


Flying Bum

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Chacun sa cage

En arrière de mon école élémentaire, au fond de la cour, il y avait une grosse cage en acier rouillé. Innocent enfant, je pensais qu’un cirque quelconque s’était débarrassé d’un vieil ours et de sa cage, trop vieux pour continuer de faire des pitreries devant une foule d’enfants morveux et ravis. Que l’ours était mort depuis et que la cage rouillait tranquillement là où on l’avait abandonnée. Sa porte maintenant soudée, on était tous embarrés dehors. Grande gueule, je racontais l’histoire de l’ours aux copains qui m’écoutaient ébaubis. Je lui avais inventé un nom de scène, un costume, essentiellement un tutu bleu poudre et un chapeau-melon rouge, toute une histoire à coucher dehors. À l’époque, nos mères nous menaçaient de nous vendre au cirque si on racontait des mensonges, lorsque nous étions particulièrement turbulents ou si on avait fait des coups pendables. Moi enfant, j’écoutais fidèlement une vieille émission, l’enfant du cirque, sur la grosse télé noir et blanc en bois du salon familial et je pense bien que cela ne m’aurait pas dérangé qu’elle mette ses menaces à exécution. Au contraire, je me voyais, heureux, ouvrir la parade du cirque sur la rue principale d’une ville inconnue au son de la fanfare, monté fièrement sur mon éléphant tout décoré de diamants à trente sous avec mon fidèle ami le singe Corky.

J’ai appris beaucoup de choses depuis. Et j’en ai malheureusement désappris un bon lot. Des souvenirs qui ne se présentent plus que par bribes évanescentes. Des gamins, des gamines, leurs noms, leurs visages. Dans le temps où on brûlait les ordures dans de grands dépotoirs à ciel ouvert qui attiraient les garçons en mal d’aventure ou à la recherche de bonnes roues pour se construire des boîtes à savon. Ils y côtoyaient sans trop de méfiance quelques ours à la recherche de bons restants de table à rapiner. La cage en grillage rouillé avait servi pendant de longues années à incinérer les poubelles de l’école. Je sais ça, maintenant. Je maintiens l’histoire de l’ours, je la préfère de loin a de vieilles grammaires incinérées.

Je ne saurais dire pourquoi au juste, je sais que certaines journées chaudes nous grimpions sur la cage brûlante, un ciel bleu sous un soleil de plomb avec de rares nuages faméliques qu’on s’imaginait prendre la forme de lapins ou de grenouilles. Un vent puissant et chaud qui soufflait sur nos jambes pendantes un sable piquant qui parfois nous attrapait aussi les yeux. Nos doigts endoloris et rougis par la rouille. Le derrière de nos cuisses brûlées par le métal.

Une fille. Suzanne? Hélène? Assise sur le rebord de la cage les pieds pendants qui tambourinaient lentement un rythme bien régulier sur le grillage rouillé, un sourire radieux, craquant, les épaules dorées qui sortaient de sa camisole et suivaient le tempo. Ses cheveux dans le vent. Une chanson qu’elle chantonnait. Un air, des mots que je connaissais à l’époque mais dont je suis incapable de me rappeler. Idiot. Elle souriait à me paralyser et puis, quand nos regards se croisaient, que la chaleur de nos bras se frôlaient plus brûlante qu’un feu de forêt, son visage qui rougissait comme si la température s’était affolée, qu’elle s’était mise à grimper sans avertir. Je me rappelle en train de ressentir que quelque chose était sur le point de se produire, là sur une cage abandonnée où un ours émanant de mon esprit avait été cruellement laissé pour mort. Je gardais ma main bien appuyée sur le bord de la cage, ma main qui frôlait sa cuisse, mon bras qui se consumait sur le sien et j’attendais qu’elle prononce un mot. Mais il n’y a qu’un silence qui me revient, le chant d’un frédéric et un long silence. Et l’air de la chanson qui ne me revient pas et les mots que j’ai oubliés.

Quelquefois quand l’insomnie me prend, je me triture les méninges douloureusement pour les retrouver. Même après tout ce temps. Et plus les années passent, plus la douleur est grande. Des fois je pense que si je l’entendais ne serait-ce qu’une fois, tout me reviendrait par magie. Des fois je crois que si ça ne me revient pas avant de mourir, mon âme va errer aux portes du ciel éternellement en attendant de m’en rappeler, comme une punition ou un mot de passe secret pour accéder au paradis. Mes plus belles mémoires privées de leur trame sonore. D’autres fois, je me traite simplement de vieux con.

J’étais dévasté cette fois-ci. On avait disposé de la vieille cage rouillée derrière ma petite école. Après toutes ces années d’occupation pacifique, on aurait bien pu la laisser là, en hommage à tous ces souvenirs d’enfants, par respect. Des herbes folles avaient récupéré l’espace, on y avait gagné quoi? Il fallait que je l’enterre, que j’enterre mon ours en tutu bleu, mes chaudes journées d’été ensoleillées et une craquante jeune fille, sa peau brûlante, qui chantonnait cet air au rythme de ses pieds sur la grille et ces mots que j’ai oubliés. Mon enfance avec, tant qu’à creuser un trou.

La serveuse du Capitol, une lointaine cousine, qui me voyait revenir après tous mes pèlerinages et à qui j’ai raconté mon histoire assez souvent pour l’écoeurer, avait déposé devant moi le bottin téléphonique, pour en finir. Elle m’observait, été après été, revenir ici, sortir un trente sous de ma poche et le tenir serré entre le pouce et l’index devant la craque du juke-box et tourner les plaquettes de la première à la dernière, encore et encore, à la recherche d’un titre de chanson. C’est une petite ville ici, les gens sont généralement assez stables, cherche, elle vit probablement encore ici. Et je regarde le bottin, pathétique. Une partie de moi désirait ardemment en finir, l’autre retenait ma main, n’osait pas ouvrir ce bottin.

Jamais, je n’ouvrirais ce bottin par crainte de ce que j’y trouverais davantage que la crainte de n’y rien trouver. Autant que mon âme erre pour l’éternité aux portes du ciel plutôt que de remplacer ma précieuse image par celle d’une vieille femme inconnue, grisonnante et fadasse, qui chantonnerait en faussant une vieille toune que je réaliserais déjà connaître par coeur.

La vérité peut se faire si cruelle pour nos mémoires.

Et ma mère, sans le vouloir vraiment, m’avait déjà vendu au cirque.

Flying Bum

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Dans une aube

Sagesse obligée

Petits rangs bien alignés

Vin rouge, pain blanc, rose pilule

Petits cratères percés

Rebords d’acier déchirés

Nuit après nuit la chair maculent

Déconstruction assumée

Ventre sur lui-même retourné

En eaux de bain souillées bascule

Des mots vides à prononcer

Les bras se taisent sans bouger

Tortue chavirée qui jamais ne gesticule

Les deux poings levés

Cent coupures de papier

Transpirent un sang qui brûle

Anomalies démembrées

Grandes danseuses emballées

À petits pas aveugles démantibulent

Une maison à réinventer

Par-dessus l’or la belle idée

Aux tréfonds de la mine bascule

Grotte pierre désaffectée

Habite au lieu d’héberger

Dans une aube un crépuscule


Flying Bum

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Quatre heurts du matin

Dans le cycle infini de la nuit et du jour chevauchés, il est cet instant impensé et impensable où les esprits, les mauvais comme les bons, visitent les rares vivants encore debout. Le peuple du jour, besogneux, inlassable et bien-pensant s’accroche désespérément à son ultime moment de jouissif sommeil. Les fêtards de la nuit ont tous déjà regagné leur lit, l’esprit ivre et engourdi. Un grand silence règne sur le mouvement interrompu de toutes choses. Il existe cet instant de trève silencieuse dans le passage d’hier à demain où les esprits circulent librement. Comme on pourrait allègrement danser nus sans aucune pudeur dans un doux moment sans musique et sans yeux pour nous voir faire. Trop tard pour se coucher tôt, trop tôt pour se lever tard. L’heure de la pénombre violette et bleue, la mort du vent doux et la bruine des fraîches rosées qui tombent. L’heure sublime où ça et là par les rues désertes, seuls les fous promènent leur chien imaginaire en parlant à leurs propres reflets dans les vitrines éteintes. L’heure aussi des plus grandes craintes.

Adéline et Armand

Armand ne sait toujours pas qui est Adéline, pas vraiment, mais il en rêve toujours. Elle lui était apparue comme une vision dans la nuit. Au bonheur d’une insomnie, Armand avait entendu des pas dans le couloir. Il avait enfilé son poing américain et s’était approché de la porte sur la pointe des pieds. Il avait ouvert la porte d’un grand coup sec et elle était là, debout directement devant lui, calme et souriante, le poing fermé bien haut, figée dans son mouvement, elle s’apprêtait à frapper à sa porte. Elle s’était présentée et s’enquérait aussitôt du prix du loyer dans la pitoyable maison de chambres où Armand faisait office de concierge. Il savait qu’elle venait du Nouveau-Brunswick rien qu’à l’accent à couper au couteau, qu’elle portait très bien sa trentaine, qu’elle était aussi désirable qu’intrigante. Une très belle femme.

Tu parles d’une heure, avait simplement pensé Armand rompu aux travers de la race humaine, avant de lui proposer d’entrer. Armand avait dans les soixante ans, ex-bagnard maintenant tranquille, il vivait seul dans sa chambrette d’un quartier définitivement pauvre dans une ville de province. Il avait jadis tué de ses blanches mains le pauvre homme qui avait, un soir bien arrosé, emprunté la femme de sa vie sous ses yeux. Il aurait pu difficilement ne pas ressentir les sentiments troublants qui s’étaient mis à l’envahir en la présence d’une femme aussi inspirante qu’inattendue, des grands morceaux de lui-même depuis trop longtemps réprimés se rappelaient à lui avec violence. Adéline avait pour tout bagage un énorme sac à main en bandoulière. Armand qui ne buvait plus d’alcool depuis la fameuse nuit lui avait offert un café qu’elle avait accepté. Ils avaient jasé de choses et d’autres après que les négociations avaient été conclues pour le prix de la chambre. Elle n’avait pas l’argent pour la première semaine mais Armand semblait enjôlé, avait fait abstraction de ses règles habituellement les plus strictes. Elle lui avait demandé une journée ou deux prétextant des problèmes d’accès à ses comptes bancaires à Bathurst. Il était monté avec elle à l’étage et lui avait montré la chambre chichement meublée qu’elle avait regardée bien distraitement. Elle avait remercié Armand qui avait compris qu’elle désirait maintenant aller se reposer un peu et il avait regagné ses quartiers non sans éprouver un certain dépit et s’était mis au lit lui aussi. Puis il était lentement tombé dans les bras de Morphée.

Il était passé quatre heures du matin, peut-être même près de cinq heures, il faisait encore bleu sombre dehors. Une heure à laquelle on ne sait jamais à quoi s’attendre dans les pas beaux quartiers. Armand s’était réveillé en sursaut, un bruit suspect dans le couloir. Puis un cognement tenace se faisait entendre dans sa porte, à peine audible mais qui ne cessait pas. Armand avait entrouvert la porte laissant prudemment la chaîne en place. Adéline était là, debout avec son sac sur l’épaule, les cheveux en broussaille, essoufflée, tout habillée comme tantôt mais la robe passablement froissée, déboutonnée assez loin pour laisser entrevoir la dentelle de son soutien-gorge et la rondeur ragoûtante de sa poitrine. –“Laisse-moi entrer, j’ai peur. Je suis en train de chier carrément dans mes culottes de peur, toute seule en haut.” Et Armand l’avait fait entrer. Elle l’avait trop facilement convaincu de la laisser passer le reste de la nuit chez lui. Après une brève conversation, ils s’étaient mis au pieu tous les deux dans le seul lit disponible. Armand avait toujours son pantalon de pyjama, elle avait enlevé sa robe et ses bas de nylon et n’avait gardé que son slip et son soutien-gorge. Elle était superbement belle, Armand croyait littéralement rêver et cachait très mal son désir maintenant aussi évident que hors de contrôle. –“Je ne te connais pas encore beaucoup,” avait-elle dit à Armand en se faufilant sous les draps à ses côtés, “mais tu m’as l’air d’un bon Jack, il y a au moins une chose que je pourrais faire pour toi, pour ne pas te laisser “amanché” de même, pauvre toé.” Elle l’avait libéré de la prison de coton de son pyjama maintenant à l’étroit et avait entrepris de faire pour lui, de la plus suave façon, ce que les hommes peuvent très bien se faire eux-mêmes lorsqu’ils s’ennuient un peu trop. Armand ébaubi et ravi l’avait docilement laissé opérer avant que les deux singuliers tourtereaux ne s’endorment du sommeil du juste. Lorsqu’Armand s‘était réveillé au petit matin, elle était disparue.

Cabaret Flamingo, Saint-Hyacinthe. Madeleine sort et descend sur le trottoir pour attraper un taxi sur la rue. Ils ne sont pas trop nombreux les soirs de semaine à l’heure de fermeture des bars. Elle est perchée sur des talons aiguilles et elle ne porte qu’une robe qui détaille avec une efficacité redoutable les belles rondeurs que Dame Nature lui a offertes. Les taxis se font extrêmement rares. Elle voit venir une grosse Cadillac par le pont qui vient du quartier Saint-Joseph de l’autre côté de la Yamaska. Quand la voiture passe devant elle, elle fait aller ses bras comme si c’était un véritable taxi. Le chauffeur croit bien avoir la berlue, n’est pas certain de ce qu’il voit dans le bleu violacé de la nuit, à travers une brume légère qui s’évade lentement de la rivière pour envahir les rues. La voiture s’arrête, le chauffeur baisse sa fenêtre. Un homme dans la cinquantaine, veston-cravate, bijoux clinquants et coiffure à la Elvis. La négociation est brève, Madeleine monte avec l’inconnu. –“T’es pas de par ici, toi, je ne t’ai jamais vue à Saint-Hyacinthe,” demande l’homme curieux et définitivement alangui. Ils sont rapidement rendus chez elle. Madeleine et l’homme descendent de voiture et elle l’accompagne en le tenant par le bras. Madeleine habite une chambre meublée de la rue Sicotte qui ne paye pas de mine, un quartier qui a connu des jours meilleurs. L’homme retire ses chaussures, lance son veston sur une chaise et s’assoit sur le bord du lit. Dans la pénombre, il observe le décor tellement pauvre et rudimentaire qu’on dirait que personne n’habite vraiment ici. Madeleine sort un dix-onces de vodka de son sac et trouve deux verres dépareillés dans l’armoire au-dessus du lavabo. Elle vient se planter debout devant l’homme et se tient entre ses deux jambes. Elle défait sa cravate qu’elle lance sur le veston et commence à déboutonner la chemise de l’homme. Puis, elle défait quelques boutons de sa robe et s’agenouille devant lui et s’attaque à son pantalon qui a vite fait d’aller rejoindre le reste. –“Non non non, tabarnak, pas trop frais ton affaire, tu vas aller prendre une douche si tu veux vraiment visiter le paradis à soir, mon homme.” Madeleine sort une serviette du tiroir, l’enroule autour de la taille de l’homme; elle ouvre la porte et lui pointe, plus loin dans le couloir, la salle de bains de l’étage. –“Envoye, je t’attends.” dit-elle à l’homme en poussant sur ses fesses. L’homme se précipite sur la pointe des orteils pressé de revenir exulter.

Madeleine referme la porte, se rhabille rapidement. Elle fouille le pantalon de l’homme pour en extraire le porte-monnaie. Soir de chance, bingo! une belle grosse liasse de billets qu’elle enfouit dans son sac et elle quitte les lieux en catimini. Quand l’homme revient frais et dispos et qu’il réalise sa propre stupidité, il est en furie. Il se rhabille et se précipite chez le concierge.

–“C’est qui la grande plotte rousse de la chambre 12, où est-ce qu’elle se cache, la tabarnak?” vocifère l’amant abandonné et dépoché.

–“La 12? Elle est même pas louée, la 12,” répond Armand toujours un peu endormi mais qui a toujours eu un esprit très vif. Adéline derrière avait levé le drap par-dessus sa tête.

Armand se demande toujours s’il ne l’a pas imaginée, si Adéline n’était pas qu’un esprit de la nuit particulièrement bien incarné. Il ne l’a jamais revue. Il en rêve toujours à ce jour et se la rejoue dans sa tête chaque fois qu’il s’ennuie un peu trop.


Gottfried et Waltrude

Pointe-aux-trembles, trois heures du matin. Léon Simard attendait au quai de chargement. Il avait attelé un quarante-deux pieds vide derrière son puissant camion-remorque noir métallique pimpé. La patience de Léon était durement éprouvée, le chargement ne se faisant pas à un rythme assez rapide à son goût. Il voulait absolument sortir de l’île avant l’heure de pointe et surtout avoir complètement franchi l’échangeur-monstre à l’ouest de l’île. On avait construit cette hallucinante jonction de plusieurs routes qui partaient en toutes directions et les camionneurs maudissaient les ingénieurs qui avaient conçu ce monstre d’asphalte et de béton. Il s’y tuait bon an mal an un bon lot de chauffeurs comme lui et de pauvres automobilistes pas de taille pour rivaliser avec les mastodontes. Un enchevêtrement de routes à niveaux multiples dont les courbes parfois trop serrées faisaient chavirer même les plus puissantes mécaniques. À vol d’oiseau en bonne altitude, on aurait presque pu confondre l’œuvre d’ingénierie avec une assiettée de spaghettis renversée au sol.

On raconte que toute la partie sud et ouest du plan d’eau constitué par le lac Saint-Louis, le lac des Deux-Montagnes et le versant sud de la rivière des Outaouais était autrefois un seul et unique territoire Kanien’kehaka (Mohawk ou Iroquois) qui englobait les actuelles réserves d’Akwaesasne, de Kahnawakee et tout ce qui se trouve entre les deux. L’échangeur serait d’ailleurs construit sur d’anciens cimetières amérindiens. On raconte aussi qu’Oranda veille toujours sur le repos des esprits des anciens. Oranda, le Grand Esprit Kanien’kehaka qui est à l’origine de l’univers et domine tout ce qu’il entoure est une entité abstraite dont les manifestations peuvent se multiplier dans le monde vivant sous différentes formes humaines ou animales. Plusieurs qui ont vu la mort de près dans le secteur préfèrent se taire sur certains phénomènes qu’ils auraient été à même d’y observer en état de mort imminente.

Léon Simard avait finalement pris la route. Avant les pépins de la circulation, vers 4h30 du matin, il était sorti de l’île et entrait maintenant dans la zone de jonction. Deux auto-patrouilles de la police amérindienne étaient stationnées en bordure de l’autoroute. –“Qu’est-ce qu’ils font ici ces hosties d’enfoirés-là, c’est pas leur territoire icitte,” pensait Léon en faisant partir une chorégraphie de lumières multicolores tout le tour de son mastodonte et un concert de klaxons. Mais la nuit, c’est bien connu, la police mohawk en mène beaucoup plus large que la couronne en demande et ce n’est pas la police provinciale qui va venir traîner dans le coin en pleine noirceur.

Bien installés sur la pente gazonnée d’un accotement d’autoroute, deux auto-stoppeurs entre deux occasions faisaient une pause forcée. À une certaine heure de la nuit, non seulement les occasions se font très peu nombreuses, la noirceur fait naître une certaine crainte à l’égard de cette race de voyageurs poilus qui traînent une réputation douteuse et on les laisse penauds sur le bord de la route le temps que la lumière du jour revienne. On en déposait là nuitamment, en plein milieu de nulle part, là où toutes les routes se croisaient et venaient mettre un terme aux alliances dont les trajets divergeaient précisément là, dans ce désert d’asphalte, de béton et de champs à perte de vue.

Lucien Santerre et Camil Grégoire, bien qu’encore adolescents, étaient de vieux compagnons de route. En destination de Chicago cette fois-ci, simplement pour découvrir la ville des vents mais aussi pour assister à un concert de Frank Zappa et ses “Mothers of Invention”. Habitués de voyager dans de telles conditions, ils dormaient à tour de rôle par mesure de sécurité. Camil avait étendu une toile imperméable, s’était englouti dans son sac de couchage déposé sur la toile et l’avait rabattue par-dessus pour se protéger de la rosée nocturne. Il ronflait comme un dix-roues. Lucien était assis sur sa toile, bien appuyé sur leurs deux sacs à dos, et fumait lentement à lui seul un long splif de hashish. Plaisir solitaire, Camil était incapable de l’accompagner sans subir à tout coup des psychoses troublantes mais heureusement plutôt brèves.

À cette heure morne et aplatie sous une lumière blafarde, aucun insecte, aucun batracien ne venait plus troubler le silence de la nuit. Pour maintenir la garde efficacement, Lucien gardait les yeux ouverts bien grands sur la voute étoilée et cherchait à percevoir le moindre bruit dans le grand silence de plomb tout en cogitant sur un millier de choses que le puissant narcotique offrait pêle-mêle à ses pensées. Il plissait les yeux serrés et observait les constellations se redessiner sur l’intérieur de ses paupières fermées, les rouvrait pour vérifier si les étoiles avaient gardé leur position, rechargeait l’image dans son cerveau puis refermait les yeux pour voir encore.

–“That’s a nice little game, man!” avait dit une voix près de lui. Lucien avait eu un sursaut nerveux spasmodique et puissant, il avait eu la chienne de sa vie, en fait, une chaleur intense avait traversé son corps des orteils au crâne aller-retour. Un grand et filiforme jeune homme blondinet était assis tout près de Lucien bien paisiblement. Lucien ne l’avait jamais entendu venir, ni s’installer pourtant tout près de lui. Maudite bonne dope, avait-il pensé.

Gottfried, puisque c’était son nom, était fraîchement débarqué d’Allemagne à l’aéroport de Mirabel. Il était lui aussi de la race des pouceux. Lui et Lucien jasaient à voix basse pour ne pas réveiller Camil qui dormait toujours. Lucien qui avait l’esprit déjà fortement engourdi par le puissant hashish avait tout de même roulé un autre splif histoire de fraterniser en bonne et due forme avec son nouvel ami allemand. C’était presqu’un rituel à l’époque. Gottfried parlait aussi français, bien qu’il ait eu un accent à chier qui le rendait difficile à saisir.

Gottfried était passionnément amoureux de Waltrude depuis six mois bien que celle-ci se soit aussi amourachée de Hermann entre-temps. Waltrude et Hermann s’étaient enfuis au Canada pour échapper aux manœuvres persistantes de Gottfried qui cherchait à récupérer sa belle Waltrude à tout prix malgré les scrupules de la belle et contre l’injonction formelle de la cour. Lucien écoutait le récit de son nouvel ami malgré la fatigue, son état de confusion narcotique et une capacité de concentration avoisinant celle d’un escargot, lent d’esprit de surcroît. Gottfried avait ajouté qu’il avait pris le premier et le moins dispendieux des vols pour le Canada dès qu’il avait su. Chez elle, on disait qu’elle devait se trouver dans les environs de Vancouver. –“Calvaire, Gottfried, t’as pas regardé une mappe avant de partir, tu as 4,500 kilomètres de pouce à faire, y’as-tu pensé?” Gottfried avait regardé Lucien dans les yeux un long moment, la face soudainement deux fois plus longue et les paupières barrées en position d’ouverture maximale. Il ne pouvait plus reculer. C’était hors de question. Lorsque Gottfried avait surpris Hermann bien en selle sur sa belle Waltrude, ses yeux avaient viré au blanc. Il gardait un vague souvenir de ce qu’il avait offert comme traitement au pauvre Hermann mais il revoyait très clairement l’image de sa belle Waltrude debout dans toute la splendeur de sa nudité divine, carabine bien en main, qui lui vidait le chargeur de quatre balles en pleine poitrine. Gottfried déballait l’histoire tout en déboutonnant sa chemise pour montrer les trous de balle à Lucien dont c’était maintenant le tour de s’ébaubir dans une stupeur catatonique.

En voyant dans la zone du coeur les perforations purulentes à demi coagulées dans la chair de Gottfried, Lucien pris d’un puissant haut-le-coeur, s’était retourné rapidement de l’autre côté pour vomir puissamment ses deux dernières visites au McDo. Longtemps aux prises avec ses derniers spasmes du coeur, après s’être essuyé la bouche sur le revers de ses manches et après avoir repris son souffle, Lucien s’était relevé et s’était retourné vers Gottfried. Sur l’espace qu’il occupait, l’herbe n’était même pas un peu aplatie, aucune trace de pas ne paraissait dans l’herbe de l’accotement, rien. Lucien avait bondi sur ses deux pattes scrutant les alentours, en se tordant le cou dans toutes les directions et en visant aussi le plus loin possible sur l’autoroute qui se fondait au loin dans la noirceur. Gottfried, volatilisé.

Lucien s’était littéralement rué sur le pauvre Camil qui n’avait rien vu de tout ça.

–“Réveille-toi, Camil, ciboire, envoye, c’est à mon tour, faut que je me couche, j’suis plus capable.”

Les affaires étaient sous contrôle pour Léon Simard. La ville derrière lui, il roulait à bonne vitesse dans l’immense échangeur qui distribuait les véhicules vers différentes routes secondaires, d’autres autoroutes qui partaient vers le sud rejoindre la Montérégie, Chateauguay ou Toronto, d’autres vers l’Ontario, Ottawa, Gatineau. Il amorçait la montée d’une longue bretelle en épingle qui lui permettrait d’aller se connecter à la 401 lorsqu’un auto-stoppeur qu’il ne se rappelait même pas avoir fait monter revenait de la couchette derrière en se contorsionnant entre les deux bancs. En total déséquilibre, le jeune homme avait plongé d’un genou entre la console et le banc, s’était accroché désespérément à deux mains au volant faisant cambrer l’énorme machine. La remorque chargée à bloc oscillait dans toute sa longueur de gauche à droite dans la grande courbe et Léon Simard malgré ses bras puissants ne parvenait plus à reprendre le plein contrôle. La remorque a grimpé sur le parapet, s’est détachée de sa charge avant de plonger seule, sur ses flancs cinquante pieds plus bas. La carlingue déglinguée surfait en se dandinant mollement sur une hallucinante vague d’étincelles. Au bout de sa longue acrobatie, versée sur l’accotement en angle, une explosion était venue mettre un terme au spectacle désolant. Avaient été épargnés de justesse par une destinée particulièrement clémente et généreuse deux auto-stoppeurs allongés tout près dans l’herbe de l’accotement.

Camil s’était précipité le premier, Lucien peinant à s’extirper de son sac de couchage dans l’instant paniquant. Au péril de sa vie Camil avait grimpé, s’était approché de la cabine tordue en proie aux flammes et avait réussi à agripper un des deux occupants et par la puissance de l’adrénaline le hisser hors de son éventuel cercueil. L’homme semblait toutefois avoir déjà rendu l’âme. Lorsque Lucien est finalement arrivé, il était tombé bêtement sur ses deux genoux, livide devant le cadavre. –“Qu’est-ce que t’as, tu le connais?” avait demandé Camil.

–“Calvaire … c’est Gottfried!”

Oranda le Grand Esprit avait marqué le territoire, affirmé cruellement sa domination sur les esprits du territoire Kanien’kehaka.


Tom, Dick et Harry

Chaque jour qui se ramène sur terre, de jeunes esprits aventuriers venus des campagnes profondes, des objecteurs de conscience de tout acabit, des cœurs blessés, des âmes en peine ou en détresse se présentent en ville avec leur jeune vie et leur rêve de jours meilleurs comme seul bagage. Vieille gare Windsor, gare Centrale, terminus d’autobus les voient débarquer les yeux remplis d’espoirs mais aussi d’incertitudes. Il n’est même plus caricatural d’imaginer le regard de lynx des rabatteurs à l’affût d’une nouvelle proie pour les proxénètes qui rôdent sur les quais de débarquement à les attendre, des proies toutes jeunes, fraîches et tellement innocentes. Pour les garçons, c’est moins pire quand même.

Tout ce que le jeune Ludovic Sirois avait retenu de la conversation avec son vieux voisin d’autobus, une série de conseils paternalistes et boboches.

–“Don’t you ever go near Square St-Louis, never give a dime to any of all those hoboes, don’t you ever trust the first Tom, Dick and Harry to show up.

Ludovic marchait depuis quelques heures déjà, une vague impression de tourner en rond dans une ville dont il ne connaissait à peu près rien. L’autobus qui l’avait ramassé dans le fin fond de l’Abitibi l’avait déposé au terminus Berri un peu avant minuit. Il avait longuement arpenté quelques rues insignifiantes d’un patelin pas très riche ni sympathique avant de revenir presqu’à son point de départ. Il visait maintenant vers le nord. L’ascension de la côte Sherbrooke rappelait à ses épaules endolories et à ses jambes fatiguées le poids de son bagage. Une belle nuit de juillet qui était particulièrement douce. Quatre heures trente du matin, la ville était profondément endormie sous un ciel d’un bleu mauve profond qui volait bas. Pas d’âme qui vive, une rare voiture descendait lentement St-Denis avec un conducteur à deux têtes magasinant un gîte bon marché pour aller consommer son amourette du jour, un autobus presque vide montait de l’autre côté, à bord quelque bag lady en mal de promenade avait déposé son fatras pour un moment, se reposait les bras et regardait dehors. Ludovic sentait le besoin de prendre une pause, reposer ses jambes un peu, fumer une bonne clope, réfléchir à cette nouvelle vie à imaginer de toutes pièces, finir de digérer tranquille celle qu’il avait définitivement laissée derrière. Un grand îlot de verdure se présentait fort commodément à lui. Un parc qui faisait bien comme deux pâtés de maison, un sentier de fin gravier qui ceinturait des pelouses en manque d’amour, des ormes et des frênes majestueux qui construisaient des tunnels sombres sous leurs énormes panaches, des bancs de bois comme une dentelle tout le tour des chemins et d’autres le long des sentiers qui convergeaient en étoile vers le centre du parc où une fontaine au repos accueillait les matinales ablutions des moineaux et des pigeons. Un panneau en bordure de trottoir annonçait : Carré Saint-Louis.

–“Don’t you ever go near Square St-Louis.

Une rangée de triplex du début du vingtième, peut-être même fin dix-neuvième siècle faisait face au parc. De superbes édifices qui avaient déjà dû, à une autre époque, loger la crème de la bourgeoisie de Montréal. Des constructions encore bien droites toutes mitoyennes avec quelques portes cochères qui perçaient le large front de façades en pierres taillées grises coiffées de prestigieuses corniches en zinc à motifs embossés. De vastes fenêtres et de larges portes de bois doubles, la plupart encore ornées de vitraux rivalisant de couleurs et de motifs, de grands escaliers, certains en colimaçons, s’accrochaient aux maisons et aux balcons pour atterrir directement sur les larges trottoirs. Dans son coin, Ludovic n’avait jamais vu de telles maisons. L’Abitibi rurale était plutôt le pays de la tuile d’amiante, du papier-brique, le festival de la cabane qui tient de peur. Les rares lampadaires de rues s’étaient éteints vers les cinq heures excités par une blafarde lumière qui n’avait été que passagère. Une couverture nuageuse épaisse s’était hypocritement hissée au-dessus de la ville. Aucune maison n’affichait la moindre lumière, aucun lampe allumée ne se laissait deviner à travers les grandes fenêtres aux rideaux tirés, une lourde pénombre régnait spécialement sous le banc qu’avait choisi Ludovic campé sous la chevelure dense et gigantesque d’un arbre plus que centenaire. La ville était éteinte, un calme presqu’effrayant régnait sur les lieux et Ludovic, clope à la bouche, sur son banc de bois songeait car que faire seul sur un banc de bois que l’on n’y songe (…). Une première et timide volée de quelques pigeons était passée devant lui pour aller se poser sur le dossier d’un banc un peu plus loin où reposait une masse sombre que Ludovic n’avait pas vue encore. La bonne odeur du tabac que lui apportait le vent doux et le battement des ailes de pigeons avaient probablement réveillé l’itinérant. Le mouvement de l’homme qui se dépliait péniblement avait attiré l’attention de Ludovic. L’homme était finalement parvenu à se remettre sur ses deux pieds et approchait lentement vers Ludovic. –Heille, c’es-tu toé qui sent bon de même, t’aurais-tu une cigarette à me donner?” avait dit l’homme sur un ton des plus posé. –Assoyez-vous, je vais vous en rouler une, en voulez-vous une pour la route aussi?” avait demandé Ludovic pour s’assurer que l’homme ne s’incruste. Mais après une brève et courtoise conversation, dès que la première fut allumée, l’autre accrochée sur son oreille, l’itinérant avait poliment fait ses remerciements et tourné les talons. Ludovic l’avait longuement observé s’éloigner d’un pas de promeneur du dimanche. L’itinérant était entré un instant dans une cabine téléphonique à dix cennes puis Ludovic l’avait regardé se fondre dans la noirceur au bout d’une rue étroite passé le parc.

–“Never give a dime to any of all those hoboes.” N’importe quoi, avait pensé Ludovic.

La lourdeur des choses laissées derrière ne sera donc jamais inversement proportionnelle à la distance de la fuite, pensait Ludovic assailli par quelques passagères mais douloureuses angoisses qui lui traversaient le ventre. Ou Montréal ne sera jamais assez loin de Barraute, faut croire. Après quelques autres clopes fumées seul avec lui-même et les éventuels esprits du carré St-Louis, la tabatière se faisait plus vide qu’elle ne l’avait déjà été. Facile d’imaginer la prochaine grande étape de sa nouvelle vie. Trouver du tabac. Assailli par une lassitude de plus en plus affligeante, Ludovic était maintenant tenté de faire comme le seul montréalais qu’il avait connu et de s’allonger sur le banc. Il avait placé son sac à dos à l’extrémité pour lui servir d’oreiller et tout juste avant de s’allonger, son attention avait été attirée de l’autre côté de la rue.

Une lumière jaune venait de s’allumer d’un deuxième étage. Le rideau de la porte avait bougé laissant une craque derrière laquelle Ludovic distinguait un visage qui l’épiait. Rien pour diminuer son angoisse. Puis le rideau s’était replacé et le visage disparu derrière. La lumière du portique s’était rallumée avant que la porte ne s’ouvre finalement. Un petit homme plutôt obèse, court sur pattes, de toute évidence en robe de chambre s’était avancé jusqu’à la balustrade et son regard avait visé directement vers Ludovic après avoir longuement parcouru l’ensemble du parc. Il était rentré chez lui mais les lumières étaient restées allumées. La curiosité de Ludovic bien allumée elle aussi, il ne lâchait pas cette porte du regard. Après un bref moment, la porte s’était rouverte sur l’homme. Après avoir déposé quelque chose au sol, l’homme maintenant sur le balcon avait refermé la porte derrière lui. Il avait ramassé ce qui semblait être un cabaret et descendait maintenant prudemment les marches. Il semblait définitivement s’en venir vers Ludovic, qui d’autre? À mesure que l’homme s’avançait, Ludovic distinguait maintenant deux tasses, de café, fort probablement, transportées dans un petit cabaret. Il salivait déjà. L’homme rond portait bien une robe de chambre en soie d’une autre époque, élimée avec des fils qui pendouillaient ici et là, une soie bon marché où sur un fond noir grouillait une orgie de motifs paysley bleu marine foncé et cyan. Dans ses pieds des pantoufles de cuir roux avec un rouleau de mouton blanc qui ceinturait la cheville. Un nez de brandy craquelé au milieu d’un visage trop rouge, une barbe poivre et sel de deux nuits, des mèches de cheveux en anarchie partaient d’un côté de son crâne et tentaient de rejoindre l’autre côté pour essayer de camoufler le crâne aussi rose que chauve. Des épais sourcils en broussaille hébergeaient des flocons blancs sur un fond de gale rose. Des petits yeux qu’un verre trop épais transformait en deux ridicules et minuscules billes noires. –“Ch’peux-tu m’assir, veux-tu du café?” avait débité l’homme sur un ton saccadé et rapide, “Ch’sais ce que c’est, t’sais, t’aurais dû me voir quand chu t’arrivé en ville, shit de marde, veux-tu une cigarette?” Il avait déposé un café près de Ludovic. –“Il me reste du tabac, merci,” Ludovic avait-il répondu poliment. –“Envoye donc, tiens, une bonne toute faite,” avait répondu l’homme en sortant d’une petite boîte dorée et en lui tendant une cigarette longue et fine comme celles que les matantes fument habituellement. L’homme avait pris une pose distinguée, les fesses sur le bout du banc et les pattes croisées une pantoufle par-dessus l’autre. Il sapait bruyamment de petites gorgées de café brûlant du bout de la gueule. Ne serait-ce du carré Saint-Louis, on se serait cru dans un salon privé. En soulevant sa tasse, Ludovic en mode alerte avait bien cru avoir vu le rideau se tirer encore une fois dans la porte chez l’homme. Il avait remercié l’homme pour le café et la cigarette, puis lui avait demandé ce qu’il faisait debout à une heure pareille. –“Tu verras ben be’tôt, ça dort pas les vieux crisses comme moé.” Ludovic avait esquissé un sourire. “T’sais, t’es pas obligé de me conter ta vie, gars. Bois ton café, fume ta cigarette. J’sais c’que c’est, t’sais,” répétait l’homme en faisant des efforts évidents pour que ses dentiers restent en place. –“Après, j’vas te faire des toasts, as-tu faim? Aimes-tu ça des toasts, mon fré a faite des bons cretons.” Au moment même où le café faisait gargouiller l’estomac creux de Ludovic. C’est comme si ses borborygmes répondaient pour lui. –“On va monter manger des bonnes toasts, après on jasera, si tu veux. Comment tu t’appelles? Moé c’est Tom, Tom Faucher,” avait dit l’homme en tendant sa petite main forte et trappue.

–“Don’t you ever trust the first Tom, Dick and Harry to show up!”

Ludovic suivait derrière l’homme le long d’un corridor sombre qui n’en finissait plus. De chaque coté, tout le long, des portes fermées. Il devait bien y avoir sept ou huit pièces. Une persistante odeur de vieux garçon imprégnait toutes choses. Au loin devant, ce qui semblait être une cuisine, d’où émanaient des volutes de fumée et une forte odeur de tabac et de vieux cendrier. Arrivé à destination, Ludovic faillit avoir un choc vagal. Jamais de mémoire n’avait-il vu autant de laideur dans un seul homme que celle qu’il avait vue dans Tom Faucher. Elle était maintenant triplée. Deux autres hommes étaient déjà attablés devant leur café et des cendriers débordants. Sous la lumière faiblotte des pilotes du poêle à gaz qui dessinaient des formes dansantes sur les murs jaunis, il distinguait les mêmes robes de chambre, les mêmes grosses faces rondes et rouges avec un nez de brandy, les mêmes lunettes épaisses devant des petits yeux noirs qui le dévisageaient de la tête aux pieds, les mêmes comb-over ridicules. –“Ça donne un christ de coup, hein, quand tu le sais pas,” disait Tom en riant et en donnant des grands coups de coude dans les flancs du pauvre Ludovic, “c’est mes frés, on est des jumeaux pareils mais trois, des triplés, on a jamais été capable de vivre séparés, on voit tu’suite que c’est pas normal, je’l’sais, capote pas, on est juste nés de même,” avait dit Tom pendant que ses deux frères se bidonnaient un grand coup. Leurs rires n’avaient pas détendu l’atmosphère, pas suffisamment au goût de Ludovic. “Lui, c’est Dick, lui c’est Harry, pour ce que ça vaut, dans cinq minutes tu distingueras pus parsonne ici-d’dans, on est pareil-pareil, on s’arrange encore pareils, on aime les mêmes affaires,” avait continué Tom, “lui, c’est Ludovic,” avait-il adressé à ses frères qui examinaient toujours leur invité de façon fort malaisante de la tête aux pieds.

Tom s’affairait à sortir les choses, un grille-pain sur le comptoir, un pain blanc tranché du commerce sorti d’une boîte à pains en tôle brune, des cretons dans un plat même pas couvert sorti du frigo brun rouille.

–“Assis-toé là,” disait Tom à Ludovic en lui tirant une chaise. Ludovic n’était plus certain mais l’odeur de pain grillé le désarçonnait. Une assiette était apparue devant lui flanquée d’un couteau étrange, on aurait dit un vieux couteau de chasse, le plat de cretons avait suivi et dégageait une affolante odeur de porc grillé et d’ail. Tom faisait un boucan terrible en brassant les ustensiles d’acier dans un tiroir où tout était pêle-mêle. Il finit par trouver trois autres couteaux semblables qu’il avait répartis sur la table en avant de ses frères et devant la place inoccupée. –“Pis le pic, y’est où le pic, Dick? Y’est où le ciboire de pic? C’es-tu toé qui l’a pris, Harry, c’est qui qui l’a pris la dernière fois?” demandait-il en continuant de brasser frénétiquement les ustensiles dans le tiroir. –Ahhhhh, les v’là,” dit-il en brandissant une queue-de-rat sur laquelle il faisait monter et descendre un petit pic d’acier avec un manche de bois en forme de poire. Et les deux frères faussement accusés souriaient débilement en regardant Tom aiguiser le pic. Les tranches de pain avaient bondi du grille-pain et Tom les déposait dans l’assiette de Ludovic. Les autres n’avaient pas d’assiette. Tom s’était excusé, devant déranger Ludovic pour passer derrière sa chaise coincée dans la cuisine étroite.

Quand Tom était passé derrière lui pour aller rejoindre sa place, Ludovic avait à peine ressenti un pincement dans le haut du dos puis la froideur du métal de la garde du pic enfoncé dans sa colonne. Il était totalement conscient mais incapable de parler ou de bouger quoi que ce soit. Paralysé.

Quand Tom, Dick et Harry l’avaient soulevé à trois pour le hisser sur la table, Ludovic avait clairement entendu Tom proclamer fièrement : “C’est moé qui l’a attrapé, celui-là, c’est moé qui mange les couilles.”


Flying Bum

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Café Caprice

Pour un soir, tu passes à l’ouest. Ta gang de l’est sont tous partis dans le Vieux. La routine. Un fond chez Paul, la nuit chez Queux. Dans l’ouest ils ont davantage de filles, net avantage. Tu vérifies un peu parano si le petit ziplok de mescaline à Tarzan est toujours à sa place dans ta poche. Le pire c’est que la gang de l’ouest est juste plus à l’ouest, pas vraiment dans l’ouest. Laurier, Henri-Julien, encore dans l’est. Et c’est ta fête, mine de rien.

Tu n’es pas nécessairement à ta place dans un endroit comme celui-ci à cette heure-ci. Mais, hé, tu es bien là même si tu n’es pas un cotisant au loyer de la piaule. La soirée a été baptisée et publicisée comme un party alors tout le monde peut être là. La fête de leur gourou tombe la même soirée que la tienne, c’est bien d’adon. Tu es dans un party à te parler tout seul à la deuxième personne, à parler à une fille aussi.

Une belle fille avec des yeux comme si elle venait tout juste de se réveiller, les cheveux en broussaille et un jeans ajusté qu’on peut se demander comment elle a pu entrer dedans. Ou si elle est simplement née dedans. Sandale-orteil afghane de l’Import Bazaar. Blouse indienne blanche qui ne cache aucunement deux mamelons à l’aise là-dedans, bien libres. Tu découvres une O’Keefe bien froide apparue de nulle part dans ta main mais la bière c’est pas vraiment ton truc. Ton esprit reste maladivement fixé au petit ziplok de mescaline et tes doigts hypocrites vont prendre les présences. Il est toujours là. Il attend bien sagement.

Comment tu t’es ramassé là? Ton pote Michel T qui a ses entrées autant à l’est qu’à l’ouest comme un agent double et beau gosse de sa personne. L’autobus 47 Masson direct. Mais il s’est fondu dans la foule, invisible depuis un certain temps. T’inquiètes, il n’est jamais très loin quand il sait que tu as un plein ziplok de la mescaline à Tarzan vu qu’il connaît ton grand coeur.

Tu peux soupçonner qu’il est parti, qu’il a suivi une belle grande rousse avec une robe de hippie que personne ne connaissait vraiment qui s’est faufilée à travers le hangar derrière pour aller prendre l’air dans les marches d’escalier. T a sa réputation à ce sujet. Essayer de charmer les nouvelles avant tout le monde.

Ce genre de fête cumule tout ce que tu haïs dans une fête. Beaucoup trop de Rolling Stones beaucoup trop fort, trop de recoins où ça joue aux échecs, la foule compacte ramassée dans la cuisine à jouer au capitaine Paf, dans un long salon-double à écouter le gourou de la place élaborer un monde meilleur à une foule estudiantine éblouie.

La fille dans les jeans serrés jase en se payant la tronche des Gaulois de Rosemont incapables de battre le CEGEP Maisonneuve. Ses yeux sont maintenant brillants et bleus avec un genre de halo brun tout le tour. Elle parle vaguement d’un quart-arrière à faire mouiller une Saharienne en pleine sécheresse et tu lèves la tête mine de rien et tu te mires hypocritement dans la craque de sa chemise indienne.

Tu te dis fuck, pas d’autre place à aller, tu vas rester un bout de temps, voir. Tu fais le tour, tu regardes dans les alentours, partout. La piaule aurait besoin d’amour, planchers qui craquent, la peinture est due depuis l’expo 67, quelques Picasso de l’ouest ont commis quelques œuvres étranges qui ornent les murs, des draps rigolos qui servent de rideaux sont presque plus beaux que leurs tableaux. Le mobilier, tu passes. Dans un autre salon-double, des gars regardent le Canadien sur une douze-pouces noir et blanc en buvant de la grosse à même les bouteilles vertes. Deux antennes écartillées avec des laines d’acier à chaque extrémité nous relient à l’univers.

Une autre angoisse passe. Tu passes deux doigts dans ta poche, ziplok présent, toujours. Tu te demandes si ça pourrait intéresser la fille dans les jeans serrés. Tu ne connais pas vraiment les habitudes dans l’ouest, difficulté à cerner tout un chacun, les habitudes, les goûts, la consommation, toute cette sorte de choses. Tu prends une gorgée de O’Keefe et tu vérifies le niveau dans la bouteille, elle est encore bonne pour te donner de la contenance pour un temps. Tu ne comprends plus du tout ce que la fille raconte, tout commence tranquillement à avoir l’air d’un Fellini ici, tu te rappelles les deux caps avalés en cachette dans la 47. En fait, ce sont eux qui se rappellent à toi sans trop prévenir.

La fille s’excuse, elle passe ses deux mains sur le haut de ton torse et tu sens passer une chaleur. Elle aimerait vraiment ça s’accrocher les pieds ici encore un peu mais elle doit absolument partir trouver la rousse pour lui dire qu’elle est rien qu’une pute et un trou-de-cul rose de rousse. Les filles sont dures entre elles. La fille avait un plan cul avec T? Pas original. Tu esquisses un sourire pour vérifier si elle niaise mais rien n’indique la moindre intention de rigoler dans son visage maintenant semblable à celui d’une chasseresse à l’affût d’une pauvre biche.

Il doit bien être onze heures, on n’entend plus le hockey. Si tu étais dans le Vieux avec tes potes de l’est, ce serait la dernière heure avant le last-call des brasseries, bientôt le temps de descendre chez Queux en profitant de la marche pour allumer un splif ou deux.

La O’Keefe a toujours une fin. Tu te faufiles cherchant le frigo ou une glacière et tu croises la fille en jeans trop serré dans le passage –en train de serrer dans ses bras une autre fille– avec un coton ouaté beaucoup trop grand pour elle et les mêmes jeans que l’autre. Enfin, les Rolling Stones ont fini de me casser les oreilles, on est rendus à Shawn Philipps. Le gourou semble plus allumé, il fait du lip-sync sur Woman au milieu d’un cercle d’adeptes avec à la main un pilon de poulet frit Kentucky en guise de micro. Tu te demandes où il a pris ça avant de réaliser que tout le monde a un morceau quelconque de poulet à la main, toutes les faces sont ravies et graisseuses, les regards comme des enfants abandonnés dans un magasin de bonbons. Les munchies font du ravage.

Ce qui te ramène à Tarzan. Tu te faufiles dans la salle de bains. Tu sors du ziplok deux capsules et tu te dis, fuck, pas le temps d’attendre le buzz.  Tu les casses en deux comme des œufs minuscules. Tu étales la poudre sur le bord du lavabo, sort un deux piastres de tes poches, tu le roules et tu aspires au plaisir tarzanesque et mexicain. Vlan dans le nez. Ça cogne instantanément par-dessus le vieux buzz pourtant encore bien présent. Mais tu trouves tout de même comment débarrer la porte et retourner dans le party. Pas facile.

T est devant la porte, deux bières dans ses mains. –“T’as envie, quoi? T’attendais-tu après la toilette? T’étais où, cou’donc?”– T répond, –“Je te conte ça en chemin, amène tes fesses je connais une bonne place pas loin pour aller finir ça.” Il t’en tend une bien froide, tu la cales en te frayant un chemin à travers la marée humaine en goguette psychédélique. Tu mets la bouteille vide dans la boîte à malle en passant.

L’air frais te fait du bien et tu en as vraiment besoin, Tarzan ne vend pas de la crotte de chameau pilée, oh que non. T et toi descendez Saint-Denis jusqu’à temps qu’à Gilford, une craque dans l’espace-temps laisse passer une odeur de smoked meat. T veut t’en payer un pour ta fête. –“T’es-tu fou, j’aurais beaucoup plus besoin de boire quelque chose.”

Tu reprends la route vers le sud, le trottoir semble un peu mou sous ton pas incertain. Tu lèves les genoux plus haut, ça règle le problème. T te dit : –“Pas tous les soirs qu’un gars pogne dix-huit ans, on s’en va au Café Caprice.” Tu vas avoir dix-sept ans mais pas du tout le genre à décevoir un ami. Tu n’as jamais été là, mais va pour le Café Caprice.

–“Michel! Michel!” que ça crie derrière nous, une petite voix stridente. Au loin, une grande rousse court en tenant le bas de sa robe hippie d’une main, ses babouches de l’autre, et les mamelles font une chorégraphie de l’enfer dans le mince tissu de la robe. T s’arrête, tu fais quelques pas, la fille le rejoint. Première chose que tu réalises, elle tient T sous le bras et vous marchez à nouveau.

Quelques mononcles Roger font la queue devant le Caprice. Ils se sont vraiment mis beaux! Impossible de voir en dedans, les vitrines ont été remplacées par un revêtement d’aluminium où l’on peut voir icitte et là des trous de balle. Je m’ennuie des Rolling Stones, un disco infernal gagne le trottoir lorsque les portes s’ouvrent pour laisser entrer les prochains mononcles Roger de la file.

Tu te dis que si tu n’entres pas t’asseoir là-dedans bientôt c’est dans la quatrième dimension que tu vas te ramasser. Tu passes deux doigts dans ta poche, inquiet. Le petit ziplok répond : –“Présent!”

C’est ton tour, la porte s’ouvre sous l’habile manœuvre d’un homme énorme en complet trois pièces. Je vois T qui brandit un billet de 10 bien haut pour les grosses paluches de l’homme gigantesque qui le gobe à la volée. Le salaire minimum est à deux piastre et vingt.

–“Installe-le ringside, je te l’abandonne, fais-y attention, c’est sa fête,” que T raconte au doorman qui répond d’un clin d’oeil en mettant le 10 dans sa poche, ”bonne fête Ti-Lou, on s’appelle.” que T te dit rapidement avant de s’engouffrer dans un taxi où la fille rousse est déjà installée. T’as rien vu venir.

Tu fêtes tout seul finalement, une table de deux pieds par deux pieds, trois chaises vides comme compagnons de beuverie. Tu regardes les gens alentour, tu te sens tellement dépareillé, quoi de neuf, mal assorti à cette sous-race de voyeurs endimanchés mais finalement, tu les encules du premier au dernier, assis le premier en avant. Juste à côté de toi une énorme coupe en plexiglass remplie d’un liquide bleu qui ressemble à du windshield washer. L’éclairage change boute pour boute, la musique part.

Je fréquentais alors des hommes un peu bizarres
Aussi légers que la cendre de leurs cigares*

À travers le liquide bleu, tu vois une sculpturale brunette qui s’avance sur la scène juste derrière la coupe géante. Nue comme un ver. Elle agrippe le bord de la coupe, passe une jambe bien haut, tu vois sa vulve bien taillée dans son mouvement pour embarquer. Son trou-de-cul javellisé brille sous les projecteurs une fraction de seconde. Une autre jambe, la fille est toute là, elle se dandine langoureusement dans le windshield washer. Ça siffle et ça hurle partout. Ce n’est pas la première fois que tu crois voir des choses selon les substances et les dosages, mais cette fois-ci tout a l’air totalement réel. Fou malade mais vrai.

Tournée sur le ventre, les mains appuyées sur le bord, la fille te regarde droit dans les yeux. Ses roses mamelons écrasés contre la paroi aussi. Tu lui lèves ton verre, tu le cognes sur l’immense coupe en plexiglass en plein sur un mamelon puis sur l’autre en faisant tchin sur un, tchin sur l’autre.

La fille lèche lentement l’intérieur de la coupe directement devant ta face rouge et ébaubie. Avant qu’elle ne reprenne ses ablutions cochonnes pour la foule alanguie, ses yeux toujours noyés dans les tiens, ses lèvres miment distinctement:

–“Bonne fête, Ti-Lou.”

 


Flying Bum

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*Chanson Femme avec toi, Nicole Croisille.

Deux poèmes

Capture d’écran, le 2021-03-09 à 09.53.36

Envol


Mon beau pays des merveilles

wonderland débile et sans plan

sous un ciel noirci de corneilles

de mémoires ramenées par le vent


S’écrit en une longue cicatrice

l’image imprimée dans la peau

le temps perdu en sacrifices

en vains espoirs tombés de haut


Mon refuge vide se remplit de vents

comme la maison de ma mère hélas

l’univers un espace bêtement vacant

qui lui vaut bien son nom d’espace


Un de ces bons matins le passé

vient affadir tous les jours à venir

lance de grands doigts à l’éternité

son dos portera seul mon devenir


Futile de changer toutes choses

trop facile de changer les mots

charabia traduit en belle prose

partir serein ou bien mourir idiot


Je suis d’une société secrète aux dieux

réunie nuitamment avec deux planètes

n’en devient pas membre qui le veut

que les têtes en sempiternelle tempête


Quand le jour fini ronfle bien endormi

la lune voudrait bien veiller encore un peu

à l’heure bleue viennent flotter les esprits

tendent les mains qu’on se joigne à eux


La séance ajournée au soleil levé

leur appel dans le silence perd la voix

toujours au sol mes pieds bien arrimés

l’envol sera pour une prochaine fois.


1024px-Theo-Koster-terre-brulee-1067x800

Terre brûlée


Ma terre brûlée est une amie

une mer pleine d’enfants sans père

des hommes que jamais je ne verrai

filles demoiselles ou glorieuses chipies

amies fidèles ou amours délétères

derrière cendre et suie abandonnées


Au nom du drame ou de la vétille

compagnes de chasse aux moulins à vent

dompteuses de rêves et de chimères

belles reines aux royaumes de pacotille

qu’il fallut bien venu le bon moment

le coeur en combat laisser derrière


Ma terre brûlée est un homme

un père fils un frère ou tout comme

joyeux luron ou compagnon d’infortune

parti pour une vie ou sur une autre saturne

sans rancœur chacun avalé droit devant

et plein d’âmes emportées par le vent


Une rivière sans pont sur ma terre brûlée

sur ses grèves traîtres et trahis confondus

se roulent de contrition dans les galets de misère

dans la cuve profonde d’un méandre glacé

amitiés mortes entre deux eaux suspendues

jamais ne seront dignement mises en bière


Belle terre brûlée ultimement mon bûcher

déceptions érigées comme bonheurs empilés

au jour annoncé sous mes pieds s’enflamment

le temps des adieux veau vache cochon couvée

pour des acres et des arpents de terre brûlée

qu’une fumée dense et noire emporte mon âme


Flying Bum

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Deux oeufs retournés quelque part

Un mardi matin. Tôt. Je me torture toujours pour y arriver, quelque part, rien que quelque part. Je me torture quand j’y arrive, quelque part, parce qu’il y a nulle part où aller vraiment après qu’on soit rendu. À tant essayer de ramener mon esprit dans mon corps, je me suis embarré dehors. J’haïs le mardi. J’haïs ceux qui haïssent le lundi, la vraie marde c’est le mardi.

J’étais immobilisé, cataleptique, l’autre mardi, dans ce décor vintage que je connaissais pourtant. Désorienté, certes, mais pas vraiment certain où j’étais. Pas où je me situais par rapport à une maison normale, j’étais debout dans une cuisine, aucune erreur possible là-dessus. Je me tenais sur un horrible prélart brun rouille avec un motif de cercles concentriques étourdissants, une tapisserie où pendouillaient dans le désordre des aubergines, des potirons et des casseroles de laiton entre lesquelles se faufilaient des lisières de lierre sans début ni fin, des surfaces de travail en faux-marbre hallucinant d’invraisemblance, une cuisinière électrique bon marché vert avocat avec des éléments ronds en spirales boudinées, un énorme frigo dans la même teinte de vert haut-le-coeur. Une vague et distraite odeur de vidanges oubliées. Évident que je me tenais dans une cuisine. Mais quel jour, dans quel temps, quelle année j’étais, si ma douce était là, pas là, pas loin ou nulle part ailleurs.

***

Un jour un peu trop excitée, elle s’était brûlé le dessus des deux mains en tirant du four un pouding-chômeur bouillant. C’est le prélart qui s’était régalé et les cicatrices sont restées là des jours, des mois, des années. Boursoufflures sur ses mains, sur le prélart gondolé. Avant qu’elle ne parte – pour quelque part, loin, quelque part, c’est tout ce qu’elle avait dit, comme si je ne pouvais pas ouvrir le journal et lire les rubriques nécrologiques, des chiens perdus et des cœurs à prendre– elle m’avait fait cuire deux œufs miroir, elle ne savait pas les tourner sans risque alors elle les regardait se figer, immobile, une spatule en plastique noir à la main. Un mardi matin. Vague et brumeux. Les Boomtown Rats dans la radio insistaient : “I don’t like Mondays, tell me why, I don’t like Mondays, tell me why.” Complètement dans le champ, la chanson. Pourquoi moi j’haïs tant le mardi?

Va savoir.

***

–“Tu vas faire attention à toi?” avait-elle dit, avant de partir quelque part.

–“J’vas être correct,” que j’ai dit, “je suis un grand garçon maintenant.”

Pas longtemps après, ou une semaine ou dix ans, deux hommes se sont présentés, deux grands garçons propres, bien rasés. Les uniformes impeccables et tout : vestons bleus, cravates noires. Chaussures astiquées au crachat. Un cognement creux dans une porte creuse, un courant d’air, le fond de l’air incertain de mars qui se faufilait entre eux bien droits sur le balcon, passait entre leurs jambes de pantalons emportés dans une danse débile comme des publicités gonflées de concessionnaires automobiles.

–“Quelle brave personne.” dit le premier. L’autre enchaînait : –“Vous pouvez dormir tranquille, monsieur, ses récompenses seront infinies et éternelles.” Képis en mains, la neige commençait à s’empiler sur le dessus de leur tête court-rasée. Ils ne bronchaient pas d’une coche. Je ne me rappelais pas avoir déjà dormi tranquille pour quoi que ce soit, récemment du moins. –“Elle aura le Mérite, le Grand Mérite, l’Hostie de Gros Mérite, l’Étoile d’Or, la Croix Jaune-Orange, le Coeur Violet, le Pouce Vert, la Tête Rousse . . .

Je n’y arrivais toujours pas. À me rentrer dedans je veux dire, toujours embarré en-dehors de moi-même.

***

Elle était là, maintenant, dans la cuisine. Debout devant la cuisinière électrique vert avocado. Ishhhhhh.

–“Qu’est-ce qui te serait arrivé si j’étais restée partie trop longtemps?” qu’elle demandait simplement, comme si elle m’avait demandé si la Chevrolet partirait quand même si je n’avais jamais plus mis d’essence dedans. Elle ignorait que la Chevrolet était partie depuis longtemps, la peinture toute craquelée par le soleil, la carcasse toute rongée, par la rouille, sa beauté disparue avec les années. –“De toutes façons,” avait-elle continué, “j’ai entendu dire que les choses ne se passaient très bien par ici.” Elle tenait la spatule noire dans sa main, m’a souri tendrement, m’a pris brièvement dans ses bras mais ne m’a pas préparé deux œufs miroir sur la cuisinière électrique vert à chier. Avant de s’en retourner quelque part.

J’avais faim, moi. Fait chier.

***

L’autre mardi, je me suis réveillé et elle était à côté de moi dans mon lit, sur le dos, les yeux fermés, pas le moindre ronflement. Pourtant, oh! qu’elle ronflait avant. Le son d’un dix-roues. Dans un instant particulièrement intense, je me rappelle lui avoir dit : –“Je pensais que quelqu’un était passé par la fenêtre et tentait de t’étrangler à mort et que tu râlais un grand râlement comme ton dernier grand râlement.”

J’haïs les mardis qui commencent de même.

***

Lorsqu’elle était partie quelque part, elle avait apporté sa sœur Adéline avec elle. Il devait bien en rester encore sept ou huit dans la maison familiale qui commençait à se faire encombrée quelque peu au goût des parents. Une sœur de plus ou une sœur de moins, de moins ce serait mieux, s’était-elle probablement dit. Cela m’avait ébaubi de voir arriver Adéline avec ma douce, un de ces mardis matins. Je ne l’avais pas vue depuis un sacré bout de temps et elle n’avait absolument pas changé, toujours aussi chiante. –“Pourquoi êtes-vous si belles et rayonnantes ce matin,” avais-je demandé, “et pourquoi moi, j’ai l’air d’un cadavre ambulant?” Elles n’ont rien répondu. –“Après tout, c’est vous autres qui êtes parties quelque part depuis longtemps.”

Le monde allant mal, le monde allant vert.

***

Il n’y a pas si longtemps, ma douce et ses sœurs se pourchassaient encore dans le grand logement familial se disputant les plus beaux morceaux de vêtement qui étaient classés par ordre de taille et par ordre alphabétique ou par couleur sans notion de propriété privée aucune. Il n’y a pas si longtemps, ma douce et ses sœurs se disputaient le choix des disques à faire jouer sur le vieux stéréo familial.

–“On écoutes-tu de la musique?” demandait l’une. Elle flippait un à un les microsillons debout dans leur présentoir. –“Les Doors?”

–“Non, j’haïs ça les Doors!” disait Adéline. –“J’haïs ça, moi?” ajoutait-elle soudainement incertaine. Et ma douce disait –“Oh, que oui, tu haïs ça.”

–“En tous cas, moi je suis affamée,” clamait Adéline, “on manges-tu des bons œufs tournés?”

–“Yes!” dit ma douce, “des bons œufs tournés de mon chum.”

–“Je pensais que les œufs c’est tout ce que tu savais faire dans une cuisine.” que j’ai protesté.

–“Oui,” rajoutait sa sœur, “c’est toi qui les faisais pour toutes les sœurs quand on habitait encore chez papa, c’était ta spécialité.”

–“Ah oui, trop vrai.” répondait ma douce. “Même les tournés?” s’interrogeait-elle, angoissée. Pour un moment on aurait dit qu’elle stagnait comme moi entre deux temps, embarrée en-dehors de sa tête loin de cette cuisine. Et le fil des choses lui est lentement revenu. –“Mais j’en ai tellement fait, des calvaires d’œufs, des œufs, des œufs, encore des calvaires d’œufs, cette maudite cuisine jaunie a l’air d’un immense jaune d’œuf éclaté partout sur les murs et regarde-moi cette cuisinière horriblement verte comme aucun avocat aurait l’audace de choisir comme couleur.” finit-elle en pointant l’horrible électroménager de sa spatule noire en plastique.

–“Oublie ça, les oeufs.”

***

Il n’y a pas si longtemps, leur mère était celle qui cuisait les œufs, elle qui était en charge, c’était sa seule spécialité, la seule chose qu’elle pouvait cuisiner de façon un peu potable, c’est elle qui me l’avait enseigné avant d’annoncer un beau mardi matin qu’elle s’en allait quelque part pour de bon elle aussi.

Que j’aurais maintenant besoin de savoir comment m’en faire tout seul, m’occuper de la famille tout seul.

–“Est-ce que tout va bien aller pour toi?” Adéline avait demandé à sa sœur, ma douce, avant de s’en retourner quelque part. –“Numéro un.” avait répondu ma douce en pointant les deux pouces par en haut avant de repartir, elle aussi, pour quelque part mais peut-être pas pour de bon quand on y repense ou qu’on se relit.

–“Bye bye, douce.”

***

Je ne suis toujours pas certain où je suis. Si je suis toujours embarré en-dehors de moi-même. Ça ressemble à une cuisine, oui, mais encore? Le temps, les années et toute cette sorte de choses. Où? Pas lundi, toujours?

Je commence à douter d’eux aussi par moments, les lundis. Mais j’haïs par-dessus tout le mardi.

J’haïs ceux qui haïssent le lundi, la vraie marde c’est le mardi.


Flying Bum

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La déprise

Le ciel était toujours incertain comme toute chose cherche toujours ses certitudes quand la nuit est particulièrement sombre. Sombre et violet et quelques éclairs de chaleurs ressuscitaient des images de Montréal pendant de brefs moments, comme des flashes, des photos instantanées qui venaient se superposer sur ses souvenirs flous du passé.

Il déambulait avenue du Mont-Royal à la recherche d’une porte encore ouverte à cette heure-là. En gardant le portable toujours dans sa main, il se disait qu’il ne l’ouvrirait pas, avec une sorte de conviction molle et fuyante comme une promesse d’ivrogne. Il ne voulait surtout pas l’indisposer en la textant à une heure pareille même s’il fallait lui en soustraire quelques-unes. Elle était quelque chose comme trois mille kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest du plateau Mont-Royal, quatre-mille-huit-cents par le plancher des vaches.

La montagne approchait, un peu avant l’avenue du Parc il s’engouffrait dans le seul café ouvert 24 heures par jour, un insignifiant café de bannière populaire. Avant d’y pénétrer, il s’était reculé jusqu’en bordure du trottoir pour observer l’édifice de trois étages, de haut en bas, essayant de se l’imaginer sans cette bannière criarde de lumière. Belle architecture d’origine qu’on pouvait à peine distinguer à travers des années de négligence et de rénovations au goût douteux effectuées au petit bonheur des vocations successives de l’édifice. Où se cachent tous ces urbanistes enquiquineurs quand on en a vraiment besoin, se demandait-il.

Il était à peu près convaincu que c’était là dans une de ces strates d’histoire que s’était jadis trouvé le Café Valentin, il devait bien y avoir quarante ans de cela, là qu’il avait vu à travers un nuage de fumée opaque un Lewis Furey s’adonner à son art sur un vieux piano à queue pendant qu’une Carole Laure presqu’encore adolescente chantait les créations de Furey avec un filet de voix sensuel et presqu’inaudible dans le tapage des conversations qui n’arrêtaient jamais.

D’une certaine manière il trouvait le hasard intéressant, mais pas si intéressant que ça, finalement. Il n’était jamais retourné au Valentin depuis, même si les invitations n’avaient pas manqué. Il pensait aussi à cette fois, il y a vingt ans de cela, lorsqu’un ami, une sorte d’ami parce qu’il était plutôt du genre solitaire, l’avait invité à une soirée d’impro dans ce même quartier, une nuit glaciale de février. Dans ce même édifice peut-être ou pas bien loin. Il y repensait pour aucune raison particulière sinon pour occuper son esprit, pour éviter qu’il ne s’attarde à l’idée d’ouvrir son portable et de la texter. Il détestait les soirées d’impro. Et oui, c’était un phénomène qui avait atteint Montréal, peut-être né ici, même. Personne ne sait vraiment comment ces phénomènes peuvent se produire. On dirait que ces phénomènes trouvent toujours le moyen de se produire. Les gens ont une étrange soif insatiable qui les empêche de discerner l’insignifiance sous les allures clinquantes de la nouveauté.

Ailleurs, comme chez elle, il ne se passait jamais rien de nouveau.

À Montréal ou à New York, même à Val d’Or, n’importe quelle ville digne de ce nom, les choses ne pouvaient être aussi différentes que sur les grèves du Grand Lac des Esclaves, à Fort Résolution, où elle avait repris le seul vieux motel de la place, celui qui avait appartenu à son père après la mort de sa mère dépressive et suicidaire. Motel Beaulieu. Elle était là, bien éveillée, elle entrait et sortait de la conversation selon son humeur, vautrée sur un long canapé avec ses trois chats, ses lectures, ses aquarelles en plan sur la table de salon, ses limes à ongles et un grand bol de nachos encerclé de cannettes de bière vides, des nachos d’une saveur qui fait puer de la gueule . Leur conversation était une lente chorégraphie de mots insignifiants avec de grands silences entre eux qui lui laissait l’impression cruelle d’être seule avec elle-même, même si leurs mots volaient par-dessus presqu’un continent avant de venir se rejoindre. Cette danse lente et difforme des mots la tuait. Pourquoi s’être amourachée d’un écrivain, la grande question.

Lui aussi, ça le tuait.

Elle flattait langoureusement le plus petit, un chat gris souris, songeuse, pendant qu’elle attendait qu’il lui demande des nouvelles de sa journée. Il lui demandait toujours comment sa journée s’était passée mais ce soir, il tardait à lui écrire. Désoeuvrée, elle avait décidé de demander à voix haute au chat gris souris comment s’était passée sa journée à lui, mais le petit bâtard s’en foutait royalement et faisait comme si elle n’avait rien dit. Elle s’est retournée vers Netflix pour lui tenir compagnie, pour compenser le peu d’attention que le chat lui portait. Le motel était désert à cette période-ci de l’année. Il y a toujours un temps, puis un autre où la ville se résout à redevenir tristement fantôme. Un temps d’automne que le grand lac prenait pour geler dur et un temps de printemps, que ses glaces calent et fondent au fond. Sinon, quelques rares amants maudits bien au chaud dans le motel du fond.

Il se terrait dans la pénombre lambrissée du café, discrètement propice, quasiment désert. Ce n’était pas l’heure, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs il n’attendait personne. Il y était entré peut-être pour évoquer bien à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le sien, fort probablement. Peut-être aussi juste le désir d’éprouver son existence, la mettre à l’épreuve du temps, la ressentir encore. Il croyait sincèrement que l’écriture et la chaleur de sa douce suffiraient à le retenir esclave du Grand Lac, résolu de vivre béat dans la grande résolution de Fort Résolution.

“Hé, como va, bella,” lui avait-il finalement écrit. Aucune volonté. Il savait que ces salutations en baragouinage mi-espagnol mi-italien l’agaçaient au plus haut point, mais bon, c’était plus fort que lui.

Elle regardait distraitement ses chats, à la télé une grande saga historico-romantique ou dans le ciel, à travers la grande vitrine du salon, des mouvements chromatiques en verts métallisés impossibles, quand son portable avait vibré.

Ses doigts taponnaient délicatement le petit appareil, “Sur le divan, j’essaie de m’endormir mais je n’y arrive pas, ou très peu, toi?”

“Dans un café très quelconque, quelque part, occupé à ne parler à personne.”

“Il y a des nuits comme ça… c’est ça l’Afrique,” avait-elle écrit de ses lointains territoires du nord-ouest.

Leur messagerie se prolongeait de façon décontractée, faible, anémique par moments, limite pathétique. Elle était écrasée profondément dans les coussins de son divan, seule à l’autre bout de l’univers, totalement consciente de l’inutilité, de la vacuité de leur conversation. Son regard passait d’un œil distrait de la saga historico-romantique à son portable à la saga historico-romantique.

Elle se questionnait en silence parce qu’elle savait fort bien que les chats n’en avaient rien à branler et ronflaient les uns fondus dans les autres. Elle refermait le portable, pas certaine, ou attendait –espérait?– qu’il cesserait d’écrire, de répondre, qu’elle cesse la première?

Elle avait éteint le téléviseur, elle s’était rassise bien droite, dans le silence, pendant de longues minutes fixant le portable immobile et sans lumière sur la table de salon. Sans utilité aucune, sans aucune nécessité objective. Des envies lui venaient. L’envie tenace et omniprésente de défenestrer, passer à travers la grande baie vitrée rejoindre les eaux paisibles du lac, claquer violemment des portes immenses, en claquer sur sa propre gueule maintenant vieille et fatiguée, maintenant que la dernière porte allait bientôt se claquer sur elle et qu’elle serait claquée définitivement. Quand chaque heure passée là n’est plus qu’une heure de moins dans le cercueil déjà ouvert, invitant.

L’appareil a laissé délibérément passer un temps, laissé passer l’interférence des songes bourrés de statique avant de vibrer à nouveau.

“As-tu pensé à ce qu’on pourrait écrire sur ce qu’une personne soi-disant saine d’esprit pouvait ressentir dans l’éventualité d’une auto-défenestration?” avait-t-il écrit, en écrivain ordinaire qui se sent obligé de faire intéressant.

Elle a lu la question d’un oeil morne, elle a mis son portable en mode muet, s’est rallongée sur le divan en prenant grand soin de ne pas réveiller ses chats, elle s’est couverte d’une grande doudou, bien déterminée à trouver le sommeil.

Il n’y aura jamais assez de café dans l’univers entier pour la tenir éveillée, pour que cette conversation vaille un tant soit peu la peine d’être continuée. Ni cette nuit, ni jamais.


Flying Bum

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L’enfant de la misère

Le pauvre garçon était né pauvre de même et continuait fort bien de l’être tout autant en grandissant. Il ne pouvait à lui seul mettre un terme à la pauvreté infectieuse qui accablait sa famille depuis plus de 300 ans. Une bien mauvaise lignée, pensait-il, une famille de quêteux et de miséreux, une longue descendance de cireux de bottines et de ramasseurs de bouteilles vides, de malpropres et de malodorants.

–“Prends une douche,” lui répétait son père, “ça pourrait décrasser la pauvreté.”

Ils n’avaient pas de douche mais ils avaient une vieille chaudière et il y avait une rivière pas très loin de leur maison. Alors, il allait remplir une chaudière d’eau qu’il laissait tiédir un long moment au soleil, se la versait ensuite sur la tête avant de réaliser à chaque fois que cela ne le rendait plus riche d’aucune façon.

Son père était un crétin couvert de tétines et de taches de vin poilues de toutes sortes et sa mère était maigre et muette et passait ses entières journées à faire semblant de tricoter. Ils vivaient à l’extrême limite d’une petite ville dans une cabane où tout était particulièrement inconfortable.

–“Pourquoi ma taie d’oreiller est-elle pleine d’os de poulet?”

–“Parce que,” répondait son père, “C’est moins cher que les plumes.”

Les canards n’existaient pas dans ce coin-là et l’enfant de la misère était résigné à dormir la tête appuyée sur des os de poulet pour le restant de sa vie.

–“Quelqu’un a jeté un mauvais sort sur ma vie,” racontait l’enfant de la misère au vent, sur le chemin de l’école.

Bien sûr, il allait à l’école dans une école de pauvres où tous les autres enfants pauvres allaient aussi. Des enfants qui utilisaient des mots pas jolis comme vagin ou pénis et qui disaient de bien vilaines choses comme suce ma queue, grosse plotte!

Évidemment, il était plus vieux que le reste des enfants. Il avait dix-sept ans, des joues flasques et ballotantes, de longs bras, et il transpirait exagérément du pubis. Il avait plein de petits points noirs sur le front et de la couperose plein le cou. Pas très joli, l’enfant de la misère.

–“Prostitue-toi,” lui avait dit son père une fois, si t’en as plein le cul d’être pauvre.

Sa mère avait aussitôt interrompu son stupide tricot imaginaire.

–“Ah, ah, ah, se prostituer. Il ne serait pas foutu de se faire zigner par un chien enragé en chaleur.” avait griffonné sa mère malhabilement sur un bout de carton sale.

C’était vrai, pensait l’enfant de la misère, il faisait partie de la catégorie des êtres particulièrement repoussants.

–“Mais tu as un grand coeur, par exemple,” lui avait une fois dit une fillette de six ans, en lui tendant un beau collier tricoté avec des pissenlits fanés, “mais tu as la face pareille comme un trou de cul.” avait-elle conclu.

–“Oh, merci,” avait répondu l’enfant de la misère en flagellant violemment le visage de la fillette avec le collier de pissenlits fanés.

–“Je ne suis qu’un monstre!” se disait-il. L’enfant de la misère était rentré chez lui et s’était versé quantité de chaudières d’eau sur la tête. Si je deviens riche, pensait-il tout haut, je serais moins laid. Et si j’étais moins laid, je pourrais vivre une bonne vie, plus simple qu’une vie d’enfant de la misère.

Son père qui était dehors, creusant de petits trous partout et remplissant des petits plats de terre pour aucune raison apparente, l’avait bien entendu.

–“Mais il faut que je te dise quelque chose,” dit le père en brassant un petit plat de terre de ses mains, “les gens riches et heureux sont gras et gros. Et tu n’es ni gras ni gros.”

–“C’est vrai,” griffonnait la mère muette avant de montrer son carton au garçon.

–“Peut-être qu’il faudrait que tu manges davantage en plus de prendre des douches,” dit le père.

L’enfant de la misère était bien confus tout d’un coup. –“Mais on n’a rien à manger,” dit-il. “Qu’est-ce que je pourrais bien manger alors?”

–“N’importe quoi qui te ferait engraisser.”

Le soir dans son lit, l’enfant de la misère avait mangé un des poteaux de sa tête de lit. Le bois était mou et pourri et descendait lentement dans son gosier. Il sentait le bois s’accumuler dans son estomac et il s’imaginait pouvoir manger le lit en entier. Peut-être que le pauvre estomac n’était pas fait pour digérer le bois, mais qu’il se ramasserait là, qu’il se rassemblerait et qu’il aurait finalement un lit complet dans son estomac et toutes ses rages intérieures iraient s’y allonger et dormir tranquille nuit et jour.

Le lendemain, il errait par les ruelles lorsqu’il est tombé sur un rat mort. Il l’a mâchouillé jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des petits os qu’il garda pour ajouter à son oreiller. Il a mangé la bourrure d’une chaise de cuisine et plusieurs pages du journal. Il s’est introduit dans la maison d’un pauvre vieux et a bouffé un frigidaire entier d’abricots.

–“Il n’y a plus de place pour un lit dans mon estomac, maintenant, papa!” dit-il, en passant devant son père. Mais cela avait laissé son père béat de confusion et d’incompréhension.

Plusieurs mois avaient passé et l’enfant de la misère n’était ni plus riche ni plus heureux. Il était finalement parti se coucher. Son père et sa mère avaient décidé de veiller plus tard et s’étaient fait un feu dehors avec des rebuts divers. Ils se regardaient mutuellement et souriaient. Leurs sourires faisaient apparaître des millions de rides sur la peau sèche de leurs visages et se raboudinaient de chaque côté sur leurs tempes osseuses.

L’enfant de la misère s’est réveillé en sursaut comme si on lui avait déchargé un défibrillateur cardiaque sur le torse.  Dehors, une légère couche de neige tapissait le sol. Il avait bondi de son lit, enfin ce qu’il en restait, un tas de débris avec deux oreillers pleins d’os de poulet et il s’était précipité dans l’air plutôt frisquet de ce qu’il croyait être un dimanche soir.

–“Papa,” criait-il fébrile en proie à une épiphanie, “papa, si l’eau était froide au point d’être douloureuse, est-ce que ça ferait une différence?”

–“Bien sûr,” répondit le père, “faudrait peut-être que je l’essaye après toi, moi aussi j’en ai plus que soupé de la misère.”

L’enfant de la misère avait couru vers la rivière avec sa chaudière et avait cassé un trou dans la glace et commencé à se verser de l’eau glacée sur la tête à profusion. Elle était tellement froide qu’elle brûlait la peau et son coeur avait presque cessé de battre mais l’enfant de la misère continuait avec frénésie. Soudain, la tête gelée, il pouvait deviner un grand château et une grande pièce remplie à ras bord de lingots d’or et de pierres précieuses et de femmes à la beauté divine presque nues. Il versait des chaudières glacées sur son torse, sur ses organes génitaux aussi, et sur sa tête encore et encore, et un froid paralysant se répandait partout dans son corps.

–“Maman, j’ai senti un changement,” avait-il dit au souper ce soir-là. Ils se partageaient en famille une pomme de terre bouillie accompagnée d’un plat rempli de terre du jardin que son père prévoyant avait récolté avant l’hiver.

–“Oui,” avait-elle finalement répondu comme si elle n’avait jamais été muette, “tu as l’air définitivement différent.”

Plus bleu, pensait-elle dans son for intérieur en se pinçant les lèvres pour ne pas s’étouffer de rire.

Elle avait ensuite donné un baiser au creux de sa main et pour une première fois de sa vie l’avait soufflé vers l’enfant de la misère qui l’avait habilement attrapé au vol avant de le glisser dans sa poche, heureux enfin.


Flying Bum

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Une vieille chanson que me chantait ma tante Colombe pour me narguer si je me plaignais de mon sort.

Rebelles sans cause 2.0

Pour des raisons évidentes, ce texte a été réécrit en français fonctionnel.

Le mouvement du JCFSP (Jeunesse contre un futur sans pizza), cellule de décrocheurs précoces forcés à de sales petits boulots dans le secteur des services dont personne ne veut et à d’interminables nuits à gamer, le mouvement, disais-je, tournait en rond. Il nous avait fallu passer à l’action.

Lorsque nous avons réalisé la situation dans laquelle nous nous étions retrouvés, nous avons dû conclure après discussions qu’il était probablement le temps de dresser la liste de nos revendications, définir ce à quoi nous nous attendions comme rançon. Nous avons discuté la chose entre nous et, en bons altermondialistes adolescents et démocratiques, nous avons décidé d’inclure les otages dans notre processus décisionnel. Nous avons formé le comité ad hoc de l’élaboration des demandes et revendications ici même dans le Pizza Hut barricadé. Les otages étaient enthousiastes et ravis que nous les invitions au processus. Je crois cependant qu’ils ont légèrement surestimé leur importance réelle. Une fâcheuse tendance qu’ont les gens à croire qu’ils valent mieux que les autres. Dans la situation plus qu’improbable que vous vous retrouviez un jour dans la peau d’un otage et que vous soyez invité à participer à la rédaction de la demande de rançon, il vous serait désavantageux de sur-estimer votre valeur de façon à gonfler vos chances d’obtenir sans effusions de sang ladite rançon et que tout se termine dans l’ordre. Le phénomène est une énigme psychologique difficile à résoudre pour l’otage-type; probablement un manque de délicatesse de notre part de leur avoir offert une telle opportunité. Il était trop tard pour reculer.

Mais notre objectif est toujours de préserver les libertés individuelles de tout un chacun, de leur donner une réelle chance de contrôler leur destinée tout en procédant de façon sécuritaire et raisonnable. Bien sûr, ils sont toujours nos otages et nous allons le leur rappeler dès que nécessaire mais nous vous assurons que tout le monde est bien confortable, qu’il y a assez de pizza pour tout le monde, et des breuvages en fontaine à volonté, les banquettes sont parfaites pour faire la sieste si un otage avait un petit coup de fatigue et que nous avons débarré Miss Pacman, Street Fighter et la machine à mâchoires afin que tout le monde puisse s’amuser sans chercher des trente sous partout. Cette dernière mesure semble particulièrement adéquate pour décontracter nos otages les plus jeunes et presque tous les autres passent un moment agréable à se détendre sur les banquettes ou à se délecter de la pizza à volonté, une opportunité que la vaste majorité d’entre eux avait jusqu’à ce jour considéré comme un fantasme aussi secret que ridicule, n’avaient jamais eu le courage d’envisager la chose comme une possibilité et qu’ils la vivaient en tant qu’otages en plus, ce qui pourrait fort bien être un autre fantasme secret de certains d’entre eux.

Je crois que les plus enveloppés du groupe iraient jusqu’à envisager de s’extraire péniblement de leur prison de vinyle rouge (banquette) et de s’attaquer une fois pour toutes à un autre fantasme qu’ils chérissent secrètement depuis longtemps : mort par pizza, par un curieux dérèglement métabolique ou par simple gloutonnerie. Ces otages en particulier semblent prêts à manger à mort, se noyer dans des rivières de fromage et de sauce tomate plus qu’heureux d’avoir une prise d’otage comme excuse tombée du ciel.

Si ce n’était des armes à feu piquées à nos pères amateurs de chasse, cette prise d’otages aurait tous les airs d’un party de fête. Tous ces cris de joie des fillettes qui se disputent la manette pour aller capturer une fée des neiges en peluche, les fumeurs rassemblés dans un coin toussant en coeur, comme si tout le monde était juste là, façon de parler, pour se payer du bon temps, savourer un peu de pizza, heureux, jusqu’à ce que nous apercevions tous ce type, seul dans son coin, casquette de baseball orange, t-shirt sans manches avec une face de loup, hygiène douteuse. Il est assis bien tranquille sans bouger depuis le début et tout d’un coup il se met à agir de façon totalement bizarre. Son système sudoripare est hors de contrôle, il marmonne sans arrêt, il est en proie à des tics incontrôlables. Finalement, au moment où il devenait prévisible qu’il se passerait quelque chose de stupide, il se rue sur le bar à salades où nous avions installé notre cellule de crise et bondit sur nous poignard à la main et nous avons dû l’abattre en plein vol et surtout en pleine légitime défense. Des taches de sang incrustées dans le tapis nous rappellent le triste incident sinon rien, le corps a été placé dans un congélateur du back-store, les traces de sang sur la céramique moppées avec zèle par notre camarade Léo-Gabriel.

Nous avons aussi dû procéder à l’évacuation d’un otage en prise à un delirium tremens et qui foutait une frousse monstre aux autres en tremblant, en criant, en évoquant la possibilité que les rats se mettraient à sortir de partout et du plafond en particulier.

Résumé, un otage tué, un otage libéré.

Nous sommes sérieux mais aussi raisonnable. On essaie de rester civilisé ici. Nous maintenons un inventaire complet dans le bar à salade et au risque de se répéter, l’arcade gratuite, la pizza et la fontaine à breuvage à volonté le tout parfaitement aux normes HCCAP, ISO 4001-R et toutes les normes de salubrité municipale, provinciale et fédérale et ce, pour s’assurer d’influencer positivement la qualité de réponse des autorités à nos demandes. Nous vous assurons et même jurons sur la tête de nos mères qu’aussitôt nos demandes positivement acquiescées par les autorités compétentes, tous les otages seront libérés sans autre condition et que cette charmante succursale de Pizza Hut pourra retourner à ses opérations régulières.

Parlant de nos demandes, il serait temps que nous parlions de nous afin d’offrir un peu de contexte à nos revendications. Nous ne sommes pas des méchants. Nous ne nous sentons pas méchants. Comme vous, nous avons des amis; nous faisons toutes sortes d’affaires dans la vie, comme vous. Peut-être qu’on a moins d’amis que vous finalement, qui sait? Quelquefois, nous avons le goût d’aller là où nous ne sommes jamais allés, parfois simplement aller dans des lieux familiers. Nous vivons tous quelque part et nous tentons tous de payer notre loyer le premier du mois et quelquefois, ça foire et la plupart du temps le propriétaire ne veut rien faire pour nous débarrasser des coquerelles et des punaises de lit. Quelquefois, la vaisselle sale s’empile et un fond de macaroni-fromage qui traîne depuis quinze jours qu’on a mangé parce qu’on ne peut pas se payer autre chose et qu’il n’y avait rien d’autre dans le garde-manger a commencé à se fusionner avec le fond du chaudron et nous aurions besoin de recourir à la dynamite pour le récupérer. Mais tout ce que l’on peut faire, vraiment, c’est d’y verser un pouce d’eau et du savon et espérer que demain ça va décoller tout seul. Et le lendemain ça ne fonctionne pas, même avec de la laine d’acier ou en grattant avec des cuillères en métal alors nous versons un pouce d’eau et du savon à vaisselle et nous espérons que demain sera la bonne journée, enfin. Et les jours se succèdent ainsi sans que jamais rien ne décolle vraiment.

Quelquefois, nous partons à brailler quand notre paye est déposée, et nous non plus on ne sait pas trop pourquoi. Peut-être parce que nous savons très bien que l’argent est déjà tout dépensé sur les comptes qui attendent et que tout ceci est un facteur aggravant côté tristesse. C’est difficile d’encaisser un salaire de Pizza Hut, je ne sais pas pour vous, vous sentez-vous triste aussi lorsque vous encaissez votre salaire?

Quelquefois on boit trop. Quelquefois, on a des petits surplus mais le bon gouvernement a légalisé le cannabis pour absorber. Quelquefois on s’étouffe en mangeant parce qu’on est trop excités, ça fait trop longtemps qu’on a mangé quelque chose de bon. Quelquefois le sexe n’est pas terrible, je sais, mais ça va. Des choses qui arrivent. Carences de vitamines? Quelquefois on se sent mal de se sentir comme ça et qu’on ne sait vraiment pas pourquoi, dans le fond.

Lorsqu’on a mis sur pied notre comité ad hoc de l’élaboration des demandes et revendications, on a vite frappé un mur. Réunis en table de concertation autour du bar à salade, nous avons échoué à rédiger une liste de demandes. Quelqu’un à crié –De la pizza! Mais nous en avions déjà suffisamment. Quelqu’un a crié –Lamborghinni! Actrices porno! Mais un hors-d’ordre a aussitôt été appelé là-dessus. Dans l’imbroglio, des otages ont réclamé leur libération, d’autres non. Nous étions tous passablement déboussolés et c’est assurément parce que nous étions déboussolés que nous avions pris le Pizza Hut en otage dans un premier temps. La vieille histoire de la saucisse Hygrade. Nous réalisons maintenant que nous n’étions motivés par aucune raison en particulier, juste déboussolés par rapport à nos vies mornes et apparemment sans issue.

Nous ne sommes pas certains, au moment où je vous parle, que les autorités compétentes qui encerclent le Pizza Hut puissent faire quoi que ce soit pour nous sans une liste en bonne et due forme. Nous aurions peut-être besoin de soins dentaires hors de prix, de faire vérifier des tétines au comportement évasif par un dermatologue compétent et disponible. Un asile politique à Bangkok? Nous ne sommes plus vraiment en bons termes avec la famille, les parents. Nous aimerions seulement que ça aille mieux. Pas nécessairement avoir la vie plus facile mais de faire quelque chose de mieux que d’opérer des Pizza Hut et des McDo, des centres d’appels irritants ou faire du nettoyage après sinistre ou quoi d’autre? Tout semblerait mieux. Nous avons déjà eu ça, des rêves, par le passé mais il semble qu’ils soient devenus bien difficiles à apercevoir à travers les vitrines placardées de publicités d’un Pizza Hut.

Que reste-t-il à espérer ici? Si vous étiez une autorité compétente, vraiment compétente, de l’autre côté de ces vitrines, et que vous aviez le moindre sens du timing, ne serait-il pas maintenant venu le temps où vous éclatez ces vitrines et vous foncez en tirant de la mitraillette dans le Pizza Hut?

Flying Bum

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La femme au sol

Léo Simon est couché sur le ventre, épuisé. Épuisé mais heureux comme un italien. Une belle grande rousse allongée près de lui compte méticuleusement les éphélides dans son dos en appuyant délicatement du bout des doigts sur chacune d’elles. Elle perd le compte et recommence à la base de son cou et redescend à nouveau sur son dos, lentement, d’une tache à l’autre. Puis, elle abandonne son drôle d’inventaire.  –“Impossible d’y arriver, tu as une véritable constellation d’étoiles dans le dos, dis donc!”, lui dit la jeune femme tout en cherchant ses vêtements partout dans le bordel des draps et en se rhabillant lentement à mesure de ses trouvailles. Léo Simon a dix-sept ans, la rousse peut-être vingt-cinq. –“Qu’est-ce que tu es venue faire dans mon lit au juste, penses-tu revenir un de ces quatre?” demande Léo.

Léo Simon. Une longue chevelure blonde et bouclée, imberbe, de grands yeux bleus. Un baby-face adorable. Il inspire tout sauf la crainte. Aucune femme n’a réellement peur de lui. De bien belles créatures insécures abusent nuitamment de son lit. Mais cette rousse-là, elle, ne promet pas de revenir. L’allure de chérubin de Léo Simon est devenue son fonds de commerce pour attirer la gente féminine comme le miel attire les mouches.

D’autres viendront, se dit Léo, en regardant un brin morose la rousse passer la porte.

Et il en venait toujours une autre. Et une autre.

***

Elle propose de monter sur le toit où tout doit être infiniment plus tranquille qu’ici, et Léo Simon accepte machinalement comme si aucune autre option n’était envisageable. Bien qu’il sache très bien que son but n’est absolument pas de poursuivre la conversation loin du bruit de la fête. Léo Simon sait exactement ce qu’elle veut. Les choses n’ont pas changé. Il y a vingt ans, lorsqu’il s’était sérieusement amouraché d’elle et qu’elle l’avait largué sans pitié, c’était toujours la même histoire. Lorsqu’elle lui proposait d’aller quelque part, ce qu’elle voulait dire vraiment c’était d’aller dans un bon endroit pour baiser. Elle ne disait jamais les mots, viens me baiser, viens on va baiser, je veux que tu me baises. Mais c’était évident, direct, convenu, alors Léo ne pouvait jamais l’accuser d’avoir abusé de ses bonnes grâces. Ou lui reprocher de disparaître illico par la suite.

Outremont, petit édifice à condos luxueux d’à peine cinq étages. Une vue panoramique sur le centre-ville illuminé pour la nuit. Léo Simon et Adéline admirent la vue appuyés, le dos résolument penché, sur un parapet si bas que toute chute serait d’office considérée accidentelle, bien qu’il ne pensait pas vraiment à cela. Depuis toutes ces années, Léo n’avait toujours pas appris à se méfier des femmes. Ni songé à se débarrasser subtilement de l’une d’entre elles si la situation se présentait. Il souriait. Un bien singulier sourire.

–“Ça fait quand même un bail,” dit-il, “je dirais vingt ans, au moins. Tu n’as pas vraiment changé, les années t’ont épargnée.” conclut-il. Mais Léo mentait. Il le savait très bien et le cachait tout aussi bien. Elle avait pris un peu de poids, ses chairs semblaient plus blanches et plus flasques. Ses cheveux maintenant courts lui donnaient des airs de madame. Son style avait changé. Pas nécessairement pour le mieux. Léo Simon, lui, tenait toujours la forme, pas de bide, tous ses cheveux, la barbe toujours aussi rare complètement disparue après un bon rasage. Le cheveu plus court qu’à l’adolescence mais toujours bouclé et blond.

Elle était maintenant propriétaire d’une école de danse à Boston, Léo était en ville seulement pour cette soirée de retrouvailles organisée par un ami commun. –“Alors, tu es un artiste reconnu, maintenant, à ce qu’on m’a dit,” Adéline dit-elle. Puis après avoir examiné Léo Simon de la tête aux pieds, poursuivant avec un sourire beaucoup trop ringard : “J’ai toujours su que tu avais beaucoup de talent.”

Adéline se rapproche sournoisement de Léo. Leurs coudes s’embrassent. La chaleur peut passer entre les deux. Une manœuvre rapide et sournoise et le tour serait joué. Elle s’écrase cinq étages plus bas dans le noir sur le bitume du stationnement ou peut-être y a-t-il un arbre mal placé, au feuillage particulièrement dense. Les gens se tirent des pires pièges et survivent des plus étranges façons parfois. Et ce serait Léo qui aurait l’air fou. Pathétique, même. Mais l’idée est là.

Adéline pointe du doigt vers la ville, à gauche, à droite, vers toutes ces choses qui n’existaient pas encore dans le temps. Des édifices, un pont, des banlieues entières ont émergé. Avec la belle assurance d’un guide touristique. Comme si c’était elle qui avait toujours habité ici. Comme si elle n’avait jamais planté Léo là sans pitié, un Léo pathétiquement épris d’elle, il y a vingt ans pour suivre une stupide troupe de danse aux États-Unis. La même assurance de la superbe jeune femme vers qui, à l’époque, les regards de tous les garçons se précipitaient comme des mouches aveugles sur les pare-brises d’auto. L’objet de tous leurs fantasmes.

Aucune étoile ne se laisse voir dans le ciel. Occasionnellement, un avion traverse le ciel, se retourne mollement vers l’aéroport et disparaît derrière eux. Léo Simon tient son verre de porto au-dessus du vide devant lui, considérant un test de gravité en laissant s’échapper un peu du divin tawny. Le suivre des yeux et le voir se perdre dans le néant de la noirceur.

–“Quelle chance, quand même, je ne t’avais pas vu depuis la fête que les copains avaient organisée avant mon départ en tournée, quelle fête cela avait été!”, Adéline raconte. Léo la regarde, reprend son sourire de tueur en puissance. Rien de tout cela n’est vrai. Léo ne s’est jamais présenté à cette soirée d’adieu. Ce soir-là, il était beaucoup trop occupé à ramasser les morceaux de sa vie, seul, ratatiné sur lui-même, le coeur au vif. Adéline continue sur le même souffle avec la suite des choses, sa tournée – spectaculaire, il va sans dire – ses apparitions à la télé américaine, ses débuts comme enseignante de danse, l’achat de son école à Boston, sa rencontre inoubliable avec ce jeune premier au talent exceptionnel qu’elle fit son époux malgré la décennie qu’elle lui concédait, ou serait-ce deux. Ils sont probablement divorcés maintenant, Léo conclut-il en observant hypocritement ses doigts sans alliance. Ou elle l’avait laissé à Boston et elle était venue seule à Montréal.

La première fois qu’ils s’étaient vus, Léo avait dix-huit ans. La piaule des copains était pleine à ras bord mais elle l’avait détecté à travers tous ces étudiants en goguette. Elle était apparue devant lui, lui avait pris sa bière des mains et l’avait poussé sans façon sur le divan. Elle s’était installée en se creusant une place à ses côtés en frappant le voisin à coups de hanche. Elle lui avait remis sa bière et avait promptement glissé sa main entre les cuisses de Léo avant de lui entreprendre tout un bagou. Il avait tellement rougi qu’il avait eu peur de luire dans la pénombre de la petite fête. Son égo venait de prendre au moins dix kilos. Léo ne portait plus à terre jusqu’à ce que son copain Charles lui souffle à l’oreille : – “Tu ne la connais pas elle, tu t’embarques dans un énorme paquet de trouble. Lève-toi, il parait que le party est pris solide au 5116, on y va.”

Léo s’était trouvé une excuse pour partir. Il l’avait recroisée plus tard le même soir à sa grande surprise au 5116 mais son copain Charles était parti se coucher. Les filles les plus folles ont ce don de ne jamais disparaître aussi facilement.

Adéline, elle, lorsqu’elle avait eu ce qu’elle cherchait, disparaissait ni vue ni connue. Ce genre de fille. Elle réapparaissait de nulle part un bon soir et faisait croire à Léo qu’il était la seule chose au monde pour elle. Elle le tirait par le bras et le traînait sur la piste de danse pour les plus longs slows et se frottait et se frottait contre lui jusqu’à ce que son génie disparaisse totalement. Elle se ramenait chez Léo et s’installait quelques jours, dispersait des choses à elle chez Léo pour les fois où il ne voudrait plus la voir, elle avait des prétextes, des excuses, toujours une ruse ou une autre.

Un fond d’air frais descend lentement sur la belle nuit d’été, dehors sur le toit. Adéline est maintenant complètement collée sur Léo et l’entoure de ses bras. Il faut agir avant que le froid ne les ramène au coeur de la fête dans le condo plus bas ou que Léo lui-même ne refroidisse. On ne sait jamais à quoi s’attendre d’une femme comme Adéline lorsqu’elle vous prend comme cible, même après vingt ans, elle maîtrise toutes les ruses de sioux, elle peut très bien être venue jusqu’ici avec cette seule idée derrière la tête, elle peut avoir enfilé exprès cette sorte de robe qui vous parle, qui vient carrément vous dire “baise-moi, ici, maintenant”, déterminée et sûre d’elle, totalement prête, son esprit en toute assurance et en plein contrôle qui domine outrageusement sa proie penchée sur le parapet.

Pauvre elle qui pensait se faire envoyer en l’air.

 

Flying Bum

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Zolachelaga

Elle auraît du s’appeler Gervaise mais sa pauvre mère pas instruite écrivait comme elle parlait. On l’avait alors baptisé Jarvaise et le bon curé qui n’avait probablement pas inventé le bouton à quatre trous a copié bêtement Jarvaise sans poser plus de questions.

* * *

À soir, Jarvaise, songeuse, se demande si ça existe, ça, la perception extra-sensorielle. Elle pense que quand une personne est en train de fourrer, son cerveau s’ouvre, comme, et tout le monde se met à entendre tout ce que vous pensez, et la personne entend tout ce que les autres personnes pensent. C’est comme ça que Lanthier la contrôle. Oui, monsieur. C’est comme ça.

–“Ça n’a pas l’air de bien aller,” lui dit sa travailleuse sociale.

–“Mpfff,” que Jarvaise pouffe, dans le téléphone.

–“Je pense qu’on est dues pour se voir, passe au bureau.”

–“Ok d’abord.”

* * *

Jarvaise a été rentrée, comme un char qui marche mal, encore. Pas grand-chose à faire pour elle ici. Marcher dans le corridor. Dormir. Jarvaise est bonne là-dedans. Mais Jarvaise dort trop.

–“Plus tu dors, pauvre chouette, plus tu veux dormir,” dit le docteur, et le docteur lui donne d’autres sortes de pilules pour la tenir plus réveillée. Tout ce que ça lui fait, c’est de l’inquiéter, la stresser. Mais elle en parle pas parce que le docteur va lui donner d’autres pilules pour ça et ça va être l’enfer de démêler ses pilules.

Est-ce que tout le monde qui l’aime sont fâchés parce qu’elle ne file jamais vraiment bien? Qui ça, qui l’aime? Elle ferme ses yeux et les plisse du plus fort qu’elle peut, jusqu’à temps qu’elle sente son crâne au complet picoter. Elle les rouvre grand et voit plein de belles couleurs.

* * *

C’est la Saint-Valentin. Lanthier a décidé de venir la voir. Il est en train d’apprendre à se torcher tout seul, qu’il dit. Le lavage, la vaisselle, le balloney, le Kraft Dinner, la saucisse bon marché. Jarvaise pense pour elle dans sa tête aux beaux repas santé qu’elle pourrait préparer pour Lanthier si elle retournait à la maison. “Je suis un mangeux de viande,” que Lanthier répond sans même que ses lèvres bougent un peu ou que sa face change.

De toutes façons, pense Jarvaise, il y a juste de l’hostie de marde à manger au Tigre Géant.

* * *

On ne veut pas qu’elle boive du Mountain Dew Diète, mais le SevenUp, c’est correct.

–“C’est quoi leur hostie de problème?” Le problème c’est que Jarvaise est du genre Mountain Dew Diète, calvaire, c’est pas dur à comprendre. Dans une journée, elle peut descendre tout un deux-litres, des fois deux, mais elle sait que ça ne peut pas être santé tant que ça, c’est jaune fluo, calvaire. Lanthier, lui, la seule liqueur qu’il boit c’est du Pepsi.

Des fois Jarvaise se demande bien d’où ça vient sa maladie mentale. Son père (le tabarnak)? Sa mère? Le père de sa mère (le vieux câlisse)? Le bon dieu lui-même, comme une punition?

Des fois, elle se dit qu’elle n’est pas malade. Juste un peu trop susceptible. Trop prime.

–“Je ne veux pas te mettre la grosse pression, ma belle,” lui dit sa travailleuse sociale, “mais tu devrais socialiser un peu plus, ça te ferait du bien.”

Jarvaise aimerait bien ça que sa tête se calme. –“Jarvaise a trois sœurs pour socialiser en masse,” que Jarvaise répond à la travailleuse sociale.

–“Hmpff, tu dissocies, encore là, Jarvaise.”

Jarvaise sait que c’est pas toutes les voix avec qui elle parle qui sont du vrai monde.

–“Bon,” dit la travailleuse sociale un peu blasée, “c’est quand la dernière fois que tu as jasé avec tes trois sœurs?

Il y en a deux qui sont mortes, Jarvaise oublie toujours. Il reste rien que Rachel.

* * *

Sortie, enfin à la maison, son chat chasse le laser comme un malade. Grimpe sur les murs pour tuer l’hostie de picot rouge. Ses griffes arrangent la tapisserie comme c’est pas croyable. Le téléphone sonne. Jarvaise court.

–“Ils t’ont pris!” la travailleuse sociale lui annonce en grandes pompes.

–“Bon.” répond Jarvaise en enfouissant le laser dans une craque du vieux divan.

–“T’es pas plus excitée que ça?

–“Ben, oui.

Jarvaise va avoir son chèque de paye à elle, son escompte d’employée, toute. Elle est tout le temps rendue là, elle connait le magasin par coeur. Où les affaires vont. Combien ça coûte. Le magasin vend des produits pour faire le ménage, des Kotex, du manger en cannes, des cigarettes, des 6/49, presque n’importe quoi. Depuis quinze jours, Jarvaise se pratiquait dans sa tête à dire 6 mots. –“Bonjour et bienvenue au Tigre Géant.”

Là, elle va pouvoir commencer à se pratiquer à le dire tout haut, pour de vrai.

L’aide sociale a placé Lanthier dans une banque alimentaire. Il décharge et charge des boîtes dans un camion. Il y en a des pesantes, c’est dur pour Lanthier. Il porte un corset pour le bas de son dos.

Surprise! Lanthier a trouvé une belle causeuse neuve pas chère, il l’a achetée. C’est nouveau ça. Deux payes, c’est pas pareil. Tout d’un coup, ils s’en vont de la cave du père de Lanthier et se prennent leur propre logement. Jarvaise aime bien son petit quatre-et-demi avec un châssis à chaque bout et un autre petit dans les toilettes, mais pourquoi qu’elle peut pas garder son chat? Lanthier lui a fait la job, au chat. 

* * *

À leur premier vendredi soir dans le quatre-et-demi, un iceberg a englouti complètement le sac de patates frites congelées. Pas capable de le sortir de là. Pas grave, Lanthier est allé en chercher au coin, sont bien meilleures. Lanthier et Jarvaise sont assis dans la belle causeuse et écoutent La Poule aux Œufs d’Or ensemble. Lanthier tient Jarvaise par la main. Jarvaise aime Lanthier, Lanthier aime Jarvaise. Ça et une bonne patate, c’est pas la grosse vie sale, ça, non? Ils ont gagné un billet gratis à La Poule en plus.

* * *

Jarvaise se sent obligée de socialiser quand la voisine de palier lui paie une visite. Sa travailleuse serait contente de voir ça. Elle élève 5 enfants toute seule dans son quatre-et-demi, elle. Trois pères différents. Ça lui fait des grosses allocations, par exemple. Jarvaise avait déjà entendu dire que le gouvernement stérilisait de force le monde comme elle et comme sa voisine. Elle se demande s’ils font encore ça, inquiète.

La bible dit qu’une femme gagne son ciel rien qu’à faire et à élever des enfants.

La travailleuse sociale, elle, dit : –“Veux-tu vraiment faire des enfants qui vont passer par où t’es passée?”

“Ben, non,” que Jarvaise répond, “Voyons donc.”

Est-ce que ça veut dire que Jarvaise aura jamais sa place au ciel? qu’elle se demande angoissée.

* * *

Ce soir, l’ambulance est venue chercher Lanthier. Ses idées et ses angoisses se couraient après dans sa tête. Le docteur avait changé ses pilules. Parce que Lanthier a déjà eu des gros problèmes de consommation. Et puis les pilules pour dormir sont dures sur le foie. Et puis Lanthier a des problèmes avec son foie aussi. Tout ça pris ensemble, Lanthier ne va pas bien. Il ne peut pas s’habiller tout seul. Ni se laver. Il pisse dans un vieux deux-litres de Pepsi parce qu’il ne peut pas marcher jusqu’aux toilettes, quand il essaie, il tombe.

Il perd connaissance. Il revient. Il perd connaissance encore.

C’est plate, ils étaient supposés aller fêter la fête de Jarvaise en faisant le grand tour de l’étang au Jardin Botanique, lancer du pain aux canards. Des fois, Jarvaise voit des vrais cygnes blancs, elle capote.

* * *

Jarvaise replace les affaires sur les tablettes dans le congélateur pour que sa gérante trouve que c’est bien organisé. Ses doigts restent tout le temps pris après les boîtes de jus congelé.

“Toute un spécial!”

“Quoi?” demande Jarvaise en se tournant trop vite vers trois femmes qui tenaient des cocos de Pâques pleins leurs bras.

–“J’ai dit toute un spécial.” répondent les trois femmes habillées pareilles en parfaite synchro, les trois femmes sniffent du nez super fort en même temps, se démorvent en se passant le revers de la main sur leurs nez avant de se refondre en une seule et unique femme mais embrouillée un peu.

Quand Jarvaise se réveille, les paramédics lui disent : –“Relaxez, madame, toute va ben été.”

Qu’est-ce que Jarvaise avait mangé pour déjeuner?

Une toast à rien.

“Si Jarvaise mange pas plus que ça, tes anti-dépresseurs vont te faire perdre connaissance de même.”

Un des paramédics a ramassé un sac de réglisse noire sur une tablette et lui a donné.

“Ouin, mais rien qu’un sac, OK?” braillait sa gérante dans tous ses états.

“Non, merci, Jarvaise veut pas y aller à l’hôpital,” que Jarvaise disait un peu confuse, “Jarvaise elle veut juste être une bonne fille qui fait une bonne job au Tigre Géant.”

Pour dîner, Jarvaise a mangé une lasagne congelée –mais elle l’a fait chauffer avant– une grosse canne de blé d’inde en grains à même la canne et une bouteille de Mountain Dew Diet. On ne prend plus de chance.

* * *

Sur les petits chemins d’asphalte alentour de l’étang, Jarvaise et Lanthier sucent des bonbons sans-sucre tombés dans le panier à moitié prix au Tigre. Prends ton temps, on achève le paquet.

Sur la promenade, les gens viennent et les gens vont, en skateboard, en rollerblade, à pied. Sur l’étang, Jarvaise regarde les canards, quelques oies et un vrai couple de vrais cygnes tout blancs. Elle capote.

Quand il se met à faire noir, le stade et sa grande tour penchée s’illuminent. Jarvaise les regarde, ébaubie, changer en toutes sortes de couleurs de lumière, ça l’étourdit. Jarvaise est obligée de s’asseoir une minute dans le gazon.

Une chance que la côte est toujours plus facile à descendre qu’à remonter.

* * *

“Papa est mort,” que sa soeur Rachel lui dit, au téléphone.

“OK.” Jarvaise répond, dans le téléphone.

Jarvaise ne pleure pas, n’est pas troublée du tout. Son père était une mauvaise personne et elle se demande si elle pourrait, ou si elle devrait, le blâmer pour toutes les mauvaises affaires qui lui arrivent tout le temps dans la vie, à elle. Au moins en grande partie. Mais encore, elle se questionne à savoir si elle devrait se sentir mal de ne pas se sentir mal et de ne pas brailler pour lui, l’enfant de chienne.

Jarvaise s’inquiète pour sa sœur Rachel. Vraiment. C’est pas mal elle qui s’en occupe depuis un certain temps.

“Dans mon groupe,” Jarvaise dit à Rachel en se forçant pour articuler savamment, “l’animatrice dit que le suicide est une solution temporaire à un problème permanent et moi je crois à ça, pas toi?”

“As-tu eu des nouvelles de quelqu’un dernièrement?” demande Rachel dépitée. “Maman, quec’chose?”

* * *

Lanthier s’est organisé avec ça mais ça va prendre un certain temps avant que l’Hydro les rebranche. Chaque fois que l’hiver finit, ça les prend par surprise. L’électricité leur est coupée.

Essaie de ne pas trop ouvrir le frigidaire, mais le iceberg a fondu, le plancher de la cuisine est tout trempe. La bonne nouvelle, les patates frites sont dépris.

* * *

À soir, Lanthier s’est fait pogner. Qu’il dit. Un grand morveux lui a fait les poches à la pointe du couteau. Mais Jarvaise se demande bien ce que Lanthier faisait alentour de l’étang du parc Lafontaine. Avec tout son chèque de paye changé en plus. Mais Lanthier ne file pas pour parler. Il veut rien qu’écouter des vidéoclips avec Jarvaise dans la causeuse et se taire. Lanthier pense à tenir la main de Jarvaise pour faire baisser son stress à elle.

Ça la dérange pas de faire des ménages le soir en plus de sa job de jour, même s’il fait chaud l’été. Parce que Jarvaise se demande bien comment ils vont payer le loyer emmanché de même.

Le lendemain matin, Jarvaise frappe dans le cadre du moustiquaire chez la voisine. Les enfants sont assis par terre dans le salon en petits caleçons. Ils mangent des céréales direct à terre.

“M’mannnnnnnn,” crie un des garçôns à tue-tête. La télé est trop forte. “M’man, es-tu sourde calvaire, ça cogne?”

“Heil, je t’ai dit de jamais me parler de même, p’tit christ!”

Elle accroche deux chaises et va rejoindre Jarvaise sur la galerie.

Est bien fine, pense Jarvaise, élever ses petits morveux et me prêter de l’argent de ses allocations. Y’a du bon monde, pareil.

* * *

L’autre jour, ils ont fait un traitement à Lanthier, ça s’appelle élastication, quelque chose de même.

–“C’est-tu grave?” demande la voisine.

–“Ça doit, c’est deux jours payés,” répond Jarvaise.

Les hémorrhoïdes sont attachées serrées avec des élastiques pour couper le sang. Ils s’étouffent, sèchent et finissent par tomber dans le fond de ses culottes. Je sais pas pourquoi mais Lanthier ne pouvait pas respirer par les narines, ils ont pas pu l’anasthésier. Ils lui ont rien donné pour la douleur non plus, mais il dit que ça lui a rien fait. Un vrai dur. D’un autre côté, le docteur était pas sûr pour la grosse bosse sur sa gorge.

“Inquiète toi pas pour ça, il est pas tuable, Lanthier,” répond la voisine, mais pas trop convaincante pareil.

* * *

La semaine prochaine, Lanthier a sa chimio. Demain, tous les patients en chimio s’en vont voir une partie de baseball gratis en groupe. Jarvaise est contente parce que Lanthier est content. Mais rendus à leurs bancs, Lanthier s’est mis à saigner du nez sévère. Jarvaise court les napkins partout.

C’est long. Jarvaise plisse des yeux pour essayer de voir si les culottes du lanceur lui font des belles fesses. Jarvaise ne connaît rien au baseball, elle observe les mouettes s’entretuer pour des restants de saucisses à hot dog. Elle ne savait pas que c’étaient des mangeux de viande eux autres avec.

“À quelle heure, les lumières de la tour?” que Jarvaise demande à l’autre cancéreux à côté d’elle. –“Y’en aura pas, la partie finit vers 4 heures.”

–“Câlissss.”

* * *

Jarvaise essaie d’aller voir Lanthier à l’hôpital tous les jours, sauf le dimanche. Les autobus sont trop slow. Elle serait supposée aller à la messe. Elle aime mieux dormir tard. Elle adore se lever tard.

* * *

Bonne fête! C’est ça que la carte de sa mère dit. Désolée d’être si en retard, tu sais comment ce que c’est!

Jarvaise part chez la voisine lui donner l’argent de la carte pour rembourser une partie du loyer emprunté avant que Lanthier pogne l’argent avant elle.

* * *

Lanthier est revenu mais il n’est plus pareil. Le docteur a encore changé ses pilules à cause du cancer. Lanthier passe ses journées longues dans son lazy-boy. Il écoute de la musique forte ou écoute des vidéos de fesses, Jarvaise mange ses bas.

* * *

À date, cette année, Jarvaise et Lanthier ont eu trois Noël. Dans son groupe, à la banque alimentaire de Lanthier et un petit souper tranquille chez eux. À soir, avec le frère de Lanthier qui a un bungalow sur St-Clément, ils vont souper chez le grec. La femme raconte qu’ils se sont fendus le coeur pis l’cul pour faire un trois-et-demi dans le sous-sol mais les locataires finissent toujours par se pousser sans payer les derniers mois. Si Jarvaise et Lanthier prenaient le loyer et payaient à date, leur maison serait claire en moins de 15 ans. On a jacké la maison, en bas il fait clair, il y a des grands châssis. Ce serait un peu plus petit mais pas mal moins cher que votre quatre-et-demi, c’est certain.

Dans un tirage, dans la fête de Noël des patients en oncologie, Jarvaise a gagné un beau porte-monnaie. Vide. Ça fait réfléchir.

Avant la Saint-Valentin, Jarvaise bien installée dans le bungalow de son beau-frère regarde passer les machines sur St-Clément par la grande fenêtre d’en avant. Dans son lazy-boy dans le salon, Lanthier regarde bien tranquille ses vidéos porno à la journée longue.

* * *

Au Tigre Géant sur Ontario, Jarvaise vient encore tout étourdie des fois. Là, elle est assise sur le cul au beau milieu de l’allée du manger en cannes et les clientes doivent faire le tour avec leurs paniers.

La gérante arrive et lui dit : –“Je veux te voir dans mon bureau.”

Jarvaise relève la tête mais le corps ne veut pas suivre. Ses yeux ne visent nulle part non plus. Elle a de la réglisse noire plein les dents mais ça n’a pas marché. Elle pointe du doigt bien haut vers la gérante. –“Dans moins de quinze ans, elle, j’va avoir ma propre maison, toé, tu vas voir,” qu’elle gueule.

“OK, désolée, Jarvaise, mais il va falloir que je te laisse partir.”

“OK,” que Jarvaise répond, “mais où, ça?”

* * *

Sur son rayon-X, les intestins de Jarvaise sont complètement bouchés. Le docteur se demande depuis combien de temps elle n’a pas chié. Ses médicaments peuvent faire ça. Jarvaise s’en rappelle pas de la dernière fois. Elle a lâché le Mountain Dew Diète et s’est mise à l’eau de champlure. Ses intestins ont slaqué mais le docteur en a juste profité pour augmenter ses pilules. Les étourdissements peuvent aussi venir du stress, dit le docteur.

Une chance qu’elle a l’étang. Le soir, elle et Lanthier font un tour, des fois deux quand Lanthier est en forme. Elle peut aller voir ses oies, ses canards.

Le dernier cygne est mort depuis un bout.

* * *

À soir Lanthier voulait de l’argent pour de la coke et Jarvaise ne voulait pas lui en donner. Il en restait juste assez pour la dernière grocerie avant le prochain chèque. Ils étaient assis dehors dans la cour du bungalow de son frère. Le trouble a pogné d’aplomb. Le voisin a entendu les cris de Jarvaise qui pissait le sang des jambes. –“J’vas appeler la police si tu la lâches pas!” criait le voisin à travers sa porte-moustiquaire.

Jarvaise est maintenant en sécurité dans le refuge pour femmes.

Des fois, elle se demande où est rendu Lanthier, s’il prend ses médicaments comme il faut.

Jarvaise se rappelle qu’il y a bien longtemps de ça, son père la traitait de connasse, de grosse nulle à chier même pas bonne à baiser et comment ces choses-là l’affectaient.  Alors quand Lanthier parlait de combien il avait été négligé dans sa jeunesse, elle savait de quoi il parlait. Mais Lanthier avait aussi admis lui avoir fait la sacoche sans lui dire, ni même la rembourser, pour aller se faire sucer la graine chez les putes sur Sainte-Catherine. Et que la seule fois où il était allé la voir à l’hôpital, c’était encore pour lui faire la sacoche, pour sa coke. Jarvaise ne savait même pas qu’il était retombé là-dedans.

Des fois, quand ils baisaient, elle lui disait que ça lui faisait mal mais Lanthier disait :

“Ben, non, ça fait pas mal, endure-toé, calvaire.”

Depuis qu’ils habitaient le bungalow, Lanthier regardait toujours ses vidéos de cul et essayait tout le temps d’intéresser Jarvaise à les regarder avec lui. Il se masturbait sans arrêt et quand Jarvaise lui a demandé d’en parler au docteur, il a refusé. Il blâmait tous les problèmes de femme qu’il avait connus dans ses anciennes relations et Jarvaise était convaincue qu’il la blâmait elle aussi.

Lanthier l’avait ramassée, aidée quand elle était dans la rue. Il l’avait rencontrée pas de place à aller, à la clinique externe de Louis-Hippolyte et l’avait ramenée dans le sous-sol de son père. Mais après, il l’avait toujours traitée comme son propre père la traitait. Qu’est-ce que tu veux de plus?

* * *

Ça ne se fait plus à pied de là où elle habite maintenant à l’étang, mais il y a une église et une bibliothèque pas loin. Jarvaise est en train de lire un livre qu’elle a trouvé là, c’est long, il n’y a pas d’images, mais elle aime ça. Elle se force.

* * *

Jarvaise visite Lanthier à la prison.

Il a arrêté sa médication, est tombé dans la meth bon marché et un soir il a poignardé une pauvre pute dans une ruelle derrière la rue Sainte-Catherine, elle en est morte pauvre fille. Elle ne voulait pas lui faire une pipe gratis.

Elle lui en avait fait une pas plus tard que la veille au soir, c’est choquant.

* * *

Aujourd’hui, c’est dimanche, Jarvaise marche jusqu’à l’église. Son linge fait dur mais ses jambes vont mieux. Elle marche maintenant avec ses muscles au lieu de rien qu’avec ses os. Le couteau de Lanthier a fait des gros dégâts.

Demain, c’est son groupe. Elle va être capable d’aller au Jardin Botanique avec les autres femmes. Ça fait tellement longtemps.

* * *

Aujourd’hui, le père et le frère de Lanthier sont venus visiter le nouvel appartement de Jarvaise et lui rapporter la causeuse. Ils lui ont dit que la cour avait fait une offre à Lanthier. Plaider coupable et poigner 13 ans au lieu de 20, mais il a refusé. Il veut plaider la démence.

* * *

Jarvaise s’est mise sur une diète végane-suicide, elle essaie de manger le moins possible, de toute, mais surtout pas de la viande. Elle a aussi décidé d’abandonner totalement le Mountain Dew Diète. Ou tous les breuvages semblables. Les bulles semblent complètement détraquer sa mémoire, qu’elle pense. La bière, c’est moins pire.

* * *

Depuis quelque temps, un chat rôde alentour de chez Jarvaise. Ça lui fait penser à son ancien chat à elle. Celui que Lanthier a égorgé sur la galerie. Elle se demande quel nom lui donner. Quand elle était petite, elle se rappelle avoir écouté une émission qui s’appelait Félix le chat, un chat noir qui se pavanait en tuxedo noir aussi. Me semble. C’est dur à dire dans une télévision noir et blanc.

* * *

Jarvaise a commencé à jouer au bowling des fois, avec le groupe. Elle joue à peine pour 80. Un des hommes du groupe qui est supposé être rien que son ami n’arrête pas de passer son bras par-dessus ses épaules, profite de l’étroitesse des bancs au bout de l’allée de quilles pour la coller. Il lui demande toujours –“Es-tu chatouilleuse, coudonc?” parce qu’elle tortille à tout coup.

“Pis, toé, coudonc, t’es-tu sensible?” que lui a répondu Jarvaise une fois en lui pinçant un testicule de toutes ses forces comme une malade. Ils se sont mis à deux hommes pour lui arracher la couille du pauvre gars des mains. L’homme criait au meurtre. Le propriétaire du bowling avait jamais vu ça, il a appelé la police. Il a eu vraiment peur de perdre sa couille le gars, la travailleuse l’a convaincu de ne pas porter plainte. Là, Jarvaise, elle ne joue plus au bowling.

* * *

Lanthier a pogné 20 ans ferme. Jarvaise a de la misère à démêler ses sentiments par rapport à la sentence mais elle aurait bien aimé qu’on lui demande son avis. Il aurait séché là plus longtemps.

* * *

Jarvaise essaie de rappeler sa soeur Rachel encore une fois, une autre fois, encore une autre fois et elle tombe toujours sur le répondeur. Elle se demande bien comment se débrouille sa soeur Rachel, elle l’appelle. Elle rappelle. Rappelle.

Le téléphone sonne, Jarvaise court. C’est pas Rachel, c’est la bibliothèque. Son livre est trente-trois jours en retard. La chicane pogne au téléphone, Jarvaise leur raccroche la ligne au nez.

–“Ils mettront pas la police après moé pour trente-trois cennes, calvaire!”

Ce serait plate de leur rapporter, Jarvaise a onze pages de lues.

* * *

Jarvaise se ramasse à l’hôpital en convulsion beaucoup trop souvent. Jarvaise désorganise, défoule, refoule, dissocie, décompense, tout ce que tu voudras. On dirait que ses pilules marchent jamais. Sa travailleuse sociale la déménage dans un centre soi-disant pour personnes en perte d’autonomie. Quand ils sont venus la chercher, elle se laissait mourir depuis un bon bout de temps, dans la cave en dessous de la cage d’escalier. Elle ne voulait pas y aller. Viens donc, Jarvaise, tu vas voir, tu vas être bien, là.

Elle a jamais été bien quelque part, pourquoi qu’elle commencerait ça là, là.

* * *

Ça arrive que les repas sont bons mais ça change tout le temps au moins. On dirait qu’ils nous maintiennent dans le doute pour qu’on apprécie la nourriture quand elle arrive. Mais Jarvaise croit qu’une bonne routine de manger ce serait mieux pour des personnes prises avec des maladies mentales de même. Ça nous prendrait peut-être un peu moins de manger pis un p’tit peu plus de cigarettes.

* * *

La compagne de chambre de Jarvaise est une personne très réconfortante. Elle laisse Jarvaise parler, pas comme le paquet de pies qui restent là, pas moyen de placer un mot. Le pire, c’est qu’elle l’écoute en plus. Il y aurait tellement de choses qu’il faudrait qu’elle dise mais le plus souvent, Jarvaise se contente de répondre : –“Han-han, han-han.”

Sa compagne de chambre a 86 ans et elle a toujours un chapelet emmêlé dans ses vieux doigts croches. Elle part à brailler des fois et Jarvaise est obligée de lui démancher le chapelet des doigts. Elle ne se rappelle pas des choses qui ont fait sa journée ou les dernières cinq minutes, juste les vieilles affaires du passé. Il y a beaucoup de vieilles comme ça ici. Les plus jeunes ont toutes des maladies mentales. Quelquefois, Jarvaise pense qu’elle est une malade mentale elle aussi, mais des fois elle pense qu’elle est juste pas capable de se défendre contre les docteurs. Sa vieille compagne la rassure en lui disant que rien de tout ça n’est réel dans le fond. Y’a pas de danger. Toute est dans sa tête. 

* * *

Ah, les beaux dimanches.

C’est dimanche, Rachel est pas venue, finalement. Ça a l’air moins fou, les autres femmes en ont pas de visite non plus.

Dans la grande salle à dîner de l’institut, elles attendent, excitées comme des fillettes, toutes fébriles, pour un morceau de gâteau qui est à veille de s’en venir. Il y a même quelques pipis de joie qui se font, ça sent. Le jeune musicien lâche enfin de gratter sa guitare plate, la couche sur le dos dans sa boîte, referme le couvercle et clanche les barrures dorées.

Par les châssis, les belles lumières aux couleurs changeantes qui frappent les bâtisses annoncent l’arrivée d’une nouvelle ambulance. Ils les allument pas quand tu sors. –“Tu sors d’icitte rien qu’une fois.”

“Quand je restais dans Hochelaga,” Jarvaise racontait, “une fois j’ai eu comme une vision. Le pignon rond de la drôle de petite tour en brique dans la cour de l’institut, ça s’ouvrait, ça, comme un couvert de pot. C’était une porte d’entrée pour l’enfer, direct. C’est par là qu’ils venaient vous charcher.”

“Ben, non, voyons donc,” répond la vieille co-chambreuse calme et sûre d’elle, “les voies du seigneur trouvent toujours leur chemin à travers les dicaments, c’est clair. C’est fini ça, les hosties pis toute, le bon dieu travaille avec des pilules à c’t’heure, des belles pilules toutes sortes de couleurs.”

Jarvaise n’était plus vraiment certaine tout d’un coup si elle croyait encore à ça ou non, elle, le bon dieu.


Flying Bum

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La mort calvaire

les dents qui claquent

les bottines élimées

pauvres pas qui craquent

la croute de la noirceur gelée

la morve colle aux moustaches

les gueux les gueuses en arrachent

deux par deux les cerises patraques

tournaillent dans la nuit de janvier

deux par deux les fous braques

braquent en vrac et sans pitié

deux par deux culs, bien au chaud

dans les gros chars blancs et bleus

les cervelles au ralenti

des grosses faces de beu

à qui on prête un bon jugement

que la raison toujours nous dément

sans peur et sans reproches

dans tous les recoins moches

promènent leurs lampes de poche

quinze-cent piastres par ci

quinze-cent piastres par là

le petit ministre joli l’a bien dit

personne dehors, va où tu voudras

les mains en l’air mon hostie

le couvre-feu pardonne pas

un péché du calvaire

pauvre gars pas de maison

traîne sa vie dehors à soir

la carcasse un gros glaçon

la misère tournée en infraction

quinze-cent piastres calvaire

coudonc, je vas prendre la prison

ma vie vaut pas trente sous

aussi bien aller me cacher

pas un vrai christ de fou

où personne oserait aller chier

à moins trente-six plié en six

où le facteur vent passe tout droit

et personne laisserait son chien là

crever pour se cacher de la police

mourir gelé dans le gros silence

la honte et l’indifférence

ça ou tuer un homme à mains nues

varger, danser et pisser dessus

la police pas de cuisse numéro 36 a rien vu

béat sans se faire la moindre bile

le petit ministre joli dort au chaud bien tranquille

la vie, hostie

mon frère, christ

la mort, calvaire

À la mémoire de Raphaël André, itinérant innu mort gelé à Montréal dans une cabine de toilette chimique pour fuir la police.

Flying Bum

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AUDIO_combo

Maintenant disponible en version audio. Interprétation vocale: Doris St-Pierre

 

Le retour de Susanna – intégrale

Ici, en Colombie-Britannique, tout le monde pense que chaque foutue montagne sur une île au large de la côte ressemble à un indien étendu sur le dos. Il y a probablement ici autant de Indian Mountain qu’il n’y a de Lac à la Truite chez nous. – You should see it on the sunset, man, so obvious. On y est, pourtant. Le soleil descend sur Keats Island, Nanaïmo sur la grande île au loin, de l’autre côté d’un bras de mer qu’on appelle Georgia et après, le Pacifique, terminus ouest d’un pays immense mais où tous les habitants ne se sentent pas nécessairement chez eux, pas égal en tous cas. Rien au monde, je le jure, ne peut ressembler à ce soleil cyclopéen et démesuré quand il pose son œil sur la crête des montagnes et descend réveiller l’orient. Rien.

Fuck la silhouette d’indien couché sur le dos, tout le monde a peur des indiens par ici et les gens en voient partout. Et des fuck’n frogs aussi, francophones du Québec, qu’on apprécie davantage à l’est qu’à l’ouest. Qu’on endure parce qu’ils se forcent à baragouiner l’anglais et qu’ils acceptent tous les sales boulots qui répugnent les petits anglos.

Là où l’astre s’en va plonger sous l’horizon, Henri et moi, deux grands voyageurs, on n’aura pas pu y aller. C’est large le Pacifique, pas facile à traverser sur le pouce. On est échoués là, à quinze-cent pieds des vagues, en haut de la côte sur la Gibson Way. Quatre, maintenant. On a trouvé deux autres fuck’n frogs qui se sont cognés le nez sur un océan plus grand que leurs rêves. À quatre-mille-cinq-cent kilomètres de la maison, tout le monde est de la famille.

On partage une petite maison qui a besoin de beaucoup d’amour et son propriétaire nous y accueille sur le bras en autant qu’on lui fournisse gracieusement cet amour si nécessaire. La liste des travaux est longue, l’ambition plutôt courte. L’herbe ici vient de Thaïlande, le haschisch d’Afghanistan. Rien à voir avec la mauvaise herbe de chez nous qu’on peut fumer à la journée longue. Reste à glander, philosopher, rêvasser devant l’océan plus bas et écouter tour à tour, inlassablement, un des deux microsillons qu’un locataire précédent a abandonnés sur place. Boire de la bière. Quatre tortues virées sur le dos.

There’s somethin’ happenin’ here
But what it is ain’t exactly clear
*

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Quand on ne s’en va plus nulle part dehors, c’est qu’on est en train de fuir par en-dedans. À l’âge tendre de dix-sept ou dix-huit ans nous étions des hommes autoproclamés à se décrotter le nez encore avec nos doigts et à aligner les mauvaises décisions les unes derrière les autres. Mais on se débrouillait avec. Dans notre humble demeure de 4 pièces, il y avait là deux chambres d’à peine cent pieds carrés chacune, un révérend presbytérien nous avait donnés quatre lits simples. La répartition facile à calculer. Nous avions décidé de séparer les paires d’amis originales. Seul mon ami Henri avec qui j’avais fait le voyage pouvait venir à bout de Sergio, un rigolo qui avait tendance à inventer les pires plans-catastrophes sous l’effet de substances, même à jeun parfois. Je serais donc co-chambreur avec Tristan, un rouquin qui ne payait pas de mine mais totalement sympathique, un tantinet rondelet et plutôt easy-going, trop parfois. Notre chambre était parfaitement carrée, dix pieds par dix pieds à vue de nez. Au départ, ça sentait comme si la chambre n’avait pas été nettoyée depuis dix ans, ce qui était probablement le cas. Ce serait mon trou à moi pour va savoir combien de temps. On a donc fait un décrottage en règle, Tristan m’avait aidé. Je réalisais ébaubi que j’aurais maintenant à partager mon intimité avec un pur étranger. Peu importe ce à quoi j’aurais pu m’attendre, jamais ça ne ressemblait à ça. Déjà, les présentations…

– “Salut, je m’appelle Tristan, je viens de Pointe-aux-Trembles”, avait-il simplement dit. Oui mais encore?, avais-je pensé dans ma tête de linotte avant de me présenter à mon tour. Et les présentations avaient alors pris une tournure tout à fait burlesque et mémorable lorsque nous avions pris possession de notre chambre. – “Ça te déranges-tu si je dors tout nu? Si je me crosse des fois?J’ai horreur de me masturber sur la bol ou dans le bain.” Avec Tristan, on ne s’enfargeait pas dans les fleurs du tapis, c’était assez direct et spontané. – Tant que t’as pas besoin d’un coup de main de ma part, lâche-toi lousse mon homme. Ma réponse l’avait fait sourire. – T’inquiètes, ch’t’aux femmes, pas de danger.”, avait-il conclu.

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Les jours passaient penauds bien qu’au début c’était un peu particulier de vivre dans une telle promiscuité avec lui. Sa petite routine du soir qui faisait couiner les ressorts de son matelas, le clapoutis de son sperme qu’il lançait sur le côté de son lit et qui atterrissait sur le linoléum, pour ne pas salir ses draps, disait-il. Les soirs où il tenait la grande forme, à en juger par ses gémissements, je remontais mes draps jusque sur mon nez pour être certain de ne pas devenir une victime collatérale de son tir groupé. Après un moment on s’y fait, on se fait à tout. Tout le monde voyageait tout nu à l’heure du lit et faisait ce qu’il avait à faire, quoique cela puisse être. Moi pareil. Les beaux soirs, Tristan, moi et les autres on sortait veiller au pot-à-feu, au quai en bas de Gibson Way écouter les gratteux de guitare et fumer des choses avec eux, faire une petite partie de billard au village. Les soirs frisquets, Tristan nous faisait un concert d’harmonica dans la grande véranda. Ou on restait simplement couchés sur le dos dans notre chambre à se geler la fraise et se conter des peurs. Plus tard, une bière ou huit à l’hôtel de Sechelt les samedis soir. La place était carrément divisée en deux sections, autrefois une section pour les hommes et les femmes accompagnées et l’autre section pour les hommes seulement, comme nos vieilles tavernes d’antan. Maintenant c’était plutôt les canados blancs anglophones d’un côté, les indiens et les québécois francophones de l’autre. Quand en fin de veillée le bordel poignait sévère à la grandeur de l’hôtel et qu’il se mettait à pleuvoir des taloches, je vous jure qu’on était bien heureux de se trouver du côté des indiens.

There’s battle lines being drawn
And nobody’s right if everybody’s wrong
Young people speakin’ their minds
A-gettin’ so much resistance from behind

I think it’s time we stop
Hey, what’s that sound?
Everybody look what’s going down*

Un soir, après un de ces mémorables galas, après m’avoir diplomatiquement demandé ce que j’en pensais, Tristan avait offert le gîte à une mignonne demoiselle shíshálh, un projet qui me semblait un peu démesuré par rapport à la proximité mais surtout par rapport à la largeur de nos lits. Ce soir-là, j’ai longuement veillé dans la cuisine. Puis, les fesses en feu victimes de nos vieilles chaises de bois et les yeux qui fermaient tout seuls, je me suis discrètement glissé dans mon lit. Tristan la tournait toujours comme une crêpe dans tous les sens, la longue gymnastique en solitaire de Tristan valait à la demoiselle autant de parades sur Broadway qu’une jeune fille pouvait en espérer. Et elle chantait fort dans la langue shashishalhem. Lorsque la tempête s’est calmée, j’ai osé sortir la tête de sous mes draps et respirer un peu. Les deux comparses d’Éros étaient assis côte-à-côte sur le lit appuyés sur le mur du fond, nus et visqueux comme à leur premier jour, et fumaient une clope les chevelures et les visages totalement déconstruits. Tristan, spécialement, avait l’air d’en découdre. Le même disque avait joué et rejoué tout le long je ne sais plus combien de fois. Je réalisais ébaubi que la fille me tournait maintenant des yeux de biche. Tristan écrasait lentement sa clope, il m’a regardé et m’a demandé sans même rire un peu : –“T’as veux-tu? Est ben fine mais ch’pus capable!”

Un long automne à l’autre bout du pays à se sustenter de macaroni-soupe-aux-tomates, de bière, à fumer le thaï stick, pas de téléphone, pas de télé, pas de radio, et deux seuls longs-jeux à écouter en boucle mais je ne m’étais jamais senti aussi vivant. Je n’ai jamais revu mon singulier co-chambreur depuis. Bien loin tout ça maintenant mais chaque fois que j’entends une toune de Buffalo Springfield, je ne peux m’empêcher de penser à lui et vous ne pouvez pas savoir comment ça me fout les boules.

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J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, une chance que Susanna n’en espérait pas moins. Trop jeune, elle aimait beaucoup trop les hommes. Elle fumait beaucoup trop de thaï stick. Voulant se jeter sur les rails, elle avait tout confondu dans la noirceur du soir et à marée basse s’était échouée en bas du quai dans deux pieds de vase. Ce soir-là, nous traînions sur le quai, Henri, Sergio, Tristan et moi. Tristan, véritable radar à femmes, l’avait vue venir de loin et l’observait ponctuellement du coin de l’œil depuis un moment.  – “Calvaire, qu’est-ce qu’elle fait là?”, avait-il crié en la voyant sauter en bas du quai. Il s’était élancé vers elle à travers le varech échoué et les vases gluantes de la marée basse. Tristan l’avait tirée de sa fâcheuse position et avait ramené la frêle jeune fille dans ses bras dans notre maison plus haut sur Gibson Way.

Susanna avait troqué son corps maigrichon contre une pleine barge d’illusions, dompée sur elle par un beau touriste de passage et elle portait maintenant son enfant. Tristan et elle avaient définitivement besoin d’un bon bain chaud, ils puaient le diable tous les deux. Sans aucune espèce de pudeur inutile, chose que Tristan ne connaissait pas de toutes façons, il l’avait déshabillée et avait fait de même. Elle n’était pas du tout farouche dans les tristes circonstances. Il l’avait tout bonnement suivie dans le bain pour soigneusement les débarrasser tous deux de l’odeur de poisson, de vase et de varech. Et lui donner une chance de se réchauffer. De raconter son histoire.

Grand conciliabule dans la cuisine. Pendant qu’Henri préparait du thé bien chaud et cherchait de quoi la faire grignoter, je m’occupais de mettre les vêtements de Tristan et de Susanna dans la laveuse. Sergio se roulait une clope au bout de la table, incapable de la moindre occupation domestique. Je suis ensuite allé chercher la robe de chambre de Tristan et la mienne pour leur sortie du bain. Maintenant réunis tous ensemble autour de la table, sirotant un thé bien chaud et bien enveloppée dans ma robe de chambre, Susanna pleurait sa vie, ses petites épaules assaillies par des soubresauts incontrôlables. Il n’était pas question qu’on la laisse repartir.

Susanna était une employée de maison chez un riche villégiateur de la côte et on l’avait remerciée dès que sa condition était devenue visible. Tout son bagage était dans des casiers consignés au terminus maritime du traversier de Langdale. Tristan, entre autres stratégies, revendiquait le droit de voir personnellement à sa protégée. J’ai cédé mon lit à la pauvre fille et j’ai dormi dans l’horrible divan bancal du salon. Le lendemain, nous l’avons accompagnée à la gare maritime récupérer ses choses et ensuite nous sommes allés au sous-sol de l’église presbytérienne chercher un autre lit pour moi. Un bon trois heures de marche.

Tout l’automne et une partie de l’hiver, nous avons appris à la connaître. Elle était une jeune femme adorable. Tristan en prenait le plus grand soin et avait mis un terme temporairement à sa gymnastique du soir, ou il allait faire ça ailleurs quelque part et se gardait bien d’incommoder Susanna d’aucune façon. Nous l’avions nourrie, dorlotée, déniché pour elle et le petit tout ce dont ils pourraient avoir besoin. Tristan s’attardait patiemment à lui apprendre des rudiments de français. Après un temps, elle nous avait pondu un garçon minuscule comme sa mère et mignon comme tout. Susanna lui avait donné nos quatre prénoms en signe d’affection. Mais nous l’appelions tous tendrement la petite échalote. Mine de rien, un si petit enfant avait transformé notre piaule de marginaux en un foyer particulier. Les travaux avaient maintenant pris un rythme de croisière qui faisait la joie du propriétaire qui débarquait parfois avec des choses pour le petit et sa mère. Drôle de famille quand même.

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La véranda avant était maintenant trop froide pour continuer d’y installer l’échalote qui s’enrhumait à rien. Mais Susanna l’y installait quand même, bien emmitouflé dans les doudous de son petit ber. Quand la petite échalote avait de la difficulté à s’endormir, Tristan lui jouait de l’harmonica magique et le petit partait rejoindre les anges. Susanna allaitait toujours l’échalotte, les laits synthétiques étaient hors de prix pour son budget de misère. Elle essayait de fumer le moins de cigarettes possible, Susanna se demandait si c’était vraiment néfaste de fumer tout en allaitant l’échalote. O tempora, o mores. Le petit n’avait pas beaucoup d’appétit. Elle se demandait aussi si c’était indiqué de continuer à prendre sa teinture de lobélia, un produit naturel pour son asthme mais qui semblait constiper le petit. Elle mangeait continuellement du kale et du chou rouge pour essayer de le débloquer. Il faudrait bien qu’elle voit un médecin maintenant, mais aussi de façon régulière, mais les soins et les médicaments étaient toujours hors de prix.

Tristan s’était trouvé du travail à contrat à Vancouver, plutôt payant, on l’appelait de façon de plus en plus régulière compte tenu de son talent assez exceptionnel. Il tournait des scènes porno. Il n’avait qu’une seule idée derrière la tête, le confort matériel de Susanna et de la petite échalote. Susanna nous laissait toujours s’occuper d’elle et du petit mais recevoir de l’argent directement l’indisposait toujours. Elle considérait qu’on faisait bien plus que notre part pour elle et l’échalote et que bientôt elle pourrait retrouver un emploi et pourvoir à leurs besoins. Elle harcelait Tristan qu’il la recommande à ses producteurs de films olé-olé mais non seulement son physique était-il plutôt ingrat pour le travail mais pour Tristan, il était hors de question que tout salaud d’acteur porno ne mette ses pattes sur elle. Susanna était tout le temps sur le cas de Tristan et à force d’insister, il lui avait obtenu quelques contrats comme fluffer. Une fluffer est la personne qui, dans l’industrie, est chargée d’initier et d’entretenir entre les scènes, avec ses mains, la vigueur des acteurs masculins. Il n’était pas question, par contre, que Susanna travaille sur les mêmes scènes que Tristan, il avait été formel là-dessus. C’était un boulot étrange mais assez bien payé. Lorsqu’elle avait des mandats, Tristan tenait à l’accompagner en ville et voyait de près à sa protection. Henri et moi nous occupions de l’échalote maintenant au biberon et aux purées.

Le petit ne manquait plus de rien et grandissait à un bon rythme mais n’était toujours pas très enveloppé. Henri, intello incorrigible, s’assurait de lui enseigner des choses bien au-delà de l’entendement d’un garçon de six mois mais le petit était très allumé. Moi j’observais l’océan, les cachalots, les grands et les petits bateaux, les beachcombers qui ramenaient leurs énormes billots, en berçant le petit sur la véranda, je m’occupais aussi des sales boulots qui viennent avec un poupon aux couches.

Puis un jour, un bel acteur porno hindou nous avait volé le coeur de sa mère. Susanna le voyait dans sa soupe, son bel oriental aux belles manières. Après un temps, le bellâtre s’était trouvé un agent et était régulièrement appelé à Bollywood, nouvelle capitale du cinéma indien encore naissant, où il n’avait plus à se mettre tout nu et baiser des actrices, la plupart lesbiennes par dégoût et désagréables au possible. Susanna tournait en rond comme un ours en cage lorsqu’il partait tourner aux Indes. Son bel acteur faisait des tabacs dans son pays, beaucoup de fric, et elle était finalement partie avec lui et l’échalote s’installer à New Delhi.

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Une nuit sombre sans lune, un village désert, une pluie froide de l’ouest qui nous pourrissait la vie d’octobre à février. Tout ce que j’avais pu trouver, une grosse bicyclette de livraison qui passait ses nuits appuyée sur le mur de la petite épicerie du village. Il ne faisait aucun doute que si la patrouille de la GRC était passée par Gibson Way cette nuit-là, les agents se seraient tapés chacun une belle thrombophlébite. Je m’arrachais le coeur et les tripes sous la grosse pluie battante à grimper la côte en poussant de peur et de misère les guidons du gros bicycle volé, Tristan écrasé dans le panier, les jambes et les bras ballotant de chaque côté, sa carcasse molle et ses fringues empestant le poisson, la vase et le varech. Ça ou un cadavre repêché dans un marais, pareil. Il avait passé une bonne partie de la nuit à jouer de l’harmonica magique au bout du quai sous la pluie mais ni l’échalote ni Susanna n’étaient revenus l’écouter. Je l’ai trouvé couché sur la grève, inconscient et empestant l’alcool. Je l’ai ramené à la maison et je me suis occupé de lui. Encore une fois. Et d’autres fois encore.

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On avait tout réaménagé comme avant, avant Susanna, avant la petite échalote. C’était mieux ainsi pour tout le monde, spécialement pour Tristan. On était aussi redevenus co-chambreurs, comme avant. Mais jamais plus vraiment comme avant. Tristan ne sortait plus de la maison et c’était très bien ainsi pour lui, pour moi aussi. Il s’investissait avec zèle dans les travaux de rénovation qui achevaient maintenant et nous entraînait avec lui dans son bel empressement au travail. On aurait pu croire qu’il préparait la maison pour le retour de Susanna. Nous voyions venir le jour où la maison serait entièrement Spic’n Span et que le propriétaire voudrait récupérer un retour sur son investissement, nous voir partir.

Au début, quelques lettres, quelques nouvelles de Susanna et de l’échalote étaient venues sporadiquement. Puis, plus rien. Le temps dans sa course aveugle finit toujours par guérir un tant soit peu les blessures des uns et des autres, pousser encore et toujours les rêveurs vers de nouvelles aventures, ramener les plus nostalgiques chez eux.

J’ai réussi à convaincre l’aide sociale de m’offrir le billet de train et je suis revenu le premier à la maison, pas nécessairement guéri de la peine d’amour et de la crise existentielle profonde qui m’avaient poussé vers l’ouest. Mais j’ai bien appris ma leçon. On n’oublie les chagrins les plus cruels qu’en les remplaçant par de bien pires encore. Je sais pour les avoir croisés occasionnellement que Sergio et Henri sont rentrés un peu plus tard dans le même hiver. Je n’ai plus jamais revu Tristan.

À l’échelle du cosmos, une ridicule nanoseconde aura fait de nous des hommes à la tête blanche pleine de toutes les nostalgies du monde, le coeur toujours capable de s’enflammer encore et encore quitte à se brûler comme de stupides papillons sur les lampes à l’huile.

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Toujours, les gens là-bas pensent que le soleil couchant dessine dans le ciel la silhouette d’un indien couché sur le dos. Et l’indien leur cache encore et toujours l’essentiel. En bas de Gibson Way, au bout du quai du bout du pays, chaque soir que l’éternité ramène, l’astre du jour descend se faire l’œil de feu d’un cyclope géant qui offre le plus hallucinant des spectacles ne serait-ce que pour un seul vieil homme assis là, contemplatif, les pieds pendant au-dessus de la vague. L’œil immense aux couleurs de braises descend toujours là où bien d’autres avant et après nous n’auront jamais eu la grâce de mettre les pieds, butés sur l’immensité du Pacifique qui aspire les rêves dans ses marées incessantes. L’astre disparaît sous l’horizon pour aller réveiller d’autres rêves d’orient, les îles chaudes et enchanteresses de Gauguin, ses merveilleuses thaïtiennes, les bienveillantes geishas du Japon, les grands maharajas, tout l’or de la Birmanie, la grande muraille et les trésors persans, les hommes superbes enturbannés sur leurs chameaux, les femmes fabuleuses rivalisant de grâce et de beauté, leurs enfants aux yeux de lumière. Une petite échalote métamorphosée sous le ciel de l’Inde en un homme superbe, fort et grand, qui porte encore mon prénom et celui de mes amis, sa mère Susanna qui a tendrement veillé sur lui.

Toujours, en bas de Gibson Way, au bout du quai du bout du pays,

chaque nuit un vieil homme souffle dans son harmonica,

attend toujours le retour de Susanna.


Flying Bum

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*For what it’s worth, Buffalo Springfield, Stephen Stills (auteur-compositeur)