Les framboises de madame Piché

Comme tous les grands crimes, tout ceci avait commencé bien innocemment. Un petit garçon désoeuvré qui tournait alentour de sa mère comme une mouche à marde, à la recherche d’attention, de façons de déjouer l’ennui. La pauvre femme aurait bien mérité un peu de tranquillité. La saison était encore un peu jeune mais ma mère m’avait demandé d’aller vérifier dans mes talles voir si les bleuets avaient commencé à pousser. Une tarte ou deux faites de fruits frais seraient fort bienvenues, la réserve de fruits congelés de l’été précédent étant depuis longtemps totalement épuisée. Tous les enfants de mon âge se piquaient d’avoir les meilleures talles de bleuets dont personne au monde ne connaissait l’emplacement secret. Les miennes étaient bien cachées sur le versant le moins fréquenté de la côte de cent pieds, entre le pied de la pente et l’ancien Cabbage Town là où la forêt avait repris depuis longtemps ses droits sur le vieux squat irlandais. J’étais donc parti avec mon petit videux et mon panier de balsa investi d’une mission importante.

Mais la saison était effectivement bien jeune encore. Les plants étaient tout juste en fleurs, quelques petits fruits durs et blancs ici et là, un rarissime bleuet encore rose ou rouge. Bref le succès de la mission était fortement compromis. Je rentrais donc, piteux, la tête entre les jambes, gros Jean comme devant. J’étais tout sauf pressé de rentrer, forcé d’admettre le non-respect de ma mission, la crainte de décevoir ma mère.

En marchant lentement dans la ruelle entre la septième et la huitième, j’avais eu une épiphanie. Le but de l’opération n’était-il pas l’éventualité de préparer des tartes aux petits fruits bien frais? La framboise ne répondait-elle pas si judicieusement à la définition de petits fruits? N’étais-je pas par le plus merveilleux des hasards juste derrière la maison de madame Piché? Madame Piché ne possédait-elle pas la plus paradisiaque plantation de framboisiers de toute l’Abitibi?

La haute clôture de bois me semblait impossible à sauter, aucun trou pour passer en-dessous non plus. Ne restait plus que la stratégie la plus complexe et la plus risquée, passer par la porte. J’avais inséré mon canif très minutieusement entre le poteau et la porte pour relever la clanche et je poussais la porte le plus délicatement du monde. Au premier mouvement, les gonds de la lourde porte de bois avaient commencé à crier me forçant à refermer la porte aussitôt et de revoir ma stratégie. Personne alentour et avec une envie de pisser qui tombait à pic, j’avais lubrifié habilement et généreusement les pentures rouillées.

Cette femme était une jardinière exceptionnelle. Sept ou huit beaux rangs bien droits avec des arbustes bien alignés et distanciés avec zèle au ruban à mesurer, des allées au sol bien meuble sans aucune mauvaise herbe. J’étais descendu à quatre pattes sur mes genoux pour faire commando, un peu ridicule si on pense que les arbustes étaient au moins deux fois ma taille, petit bout de cul je n’avais aucune chance d’être vu de la maison. Le fruitage battait son plein, les branches ployaient sous les fruits énormes d’un beau rouge-rose qui dégageaient une divine odeur de sucre et d’épices. Lorsque nous allions aux framboises sauvages, c’était généralement dans des swompes compactes et dénivelées où les épines nous arrachaient la peau et où les fruits étaient beaucoup plus rares et petits. Il fallait toujours aussi un peu se méfier des ours.

Les premiers fruits devaient obligatoirement passer par le contrôle de la qualité. Je faisais éclater les jus et toute la saveur des framboises mûres à point en les serrant vivement entre ma langue et mon palais. On n’oublie jamais de telles framboises. Dans le temps de crier ciseaux, mon panier était plein à ras-bord.

Lorsque je suis rentré tout fier, ma mère était au lavabo. J’ai déposé mon panier tout juste à côté d’elle sur le comptoir. “Y’avait pas de bleuets, maman, des framboises ça fais-tu pareil?” lui avais-je demandé, fier, la fixant directement dans les yeux. Ma mère avait été élevée sur une ferme, toutes les petites filles passaient une bonne partie de leurs étés à cueillir les petits fruits. Elle savait ce que c’était. Elle regardait les framboises dans le panier, ses yeux revenaient se planter dans les miens, retournaient se fixer sur les fruits, revenaient se planter dans les miens. Elle en avait finalement pris une dans ses doigts, l’avait sentie puis l’avait glissée dans sa bouche. Comme moi, elle l’avait fait éclater entre sa langue et son palais. Dès que son regard était revenu se planter dans le mien, je l’ai su. J’ai su qu’elle savait. Elle savait que ces framboises-là n’avaient jamais vu la moindre swompe de toute leur vie.

“Si tu veux m’aider, on va se faire deux bonnes tartes et s’il en reste, on se fera des tartelettes, juste pour nous deux.”, m’avait-elle dit le plus naturellement du monde après un moment. Ce soir-là, au souper, ma mère, mes frères et moi avions tout dévoré dans la joie. Faire plaisir à ses enfants passait bien avant de ténébreux scrupules dans la tête de ma mère. Le lendemain lorsqu’elle m’avait nettoyé un grand panier de balsa, qu’elle avait découpé un papier ciré pour en couvrir le fond, j’ai eu la confirmation qu’elle savait. En me remettant le panier elle m’avait dit : “Fais attention, sois discret.”

Cet avertissement venait sceller le pacte de complicité que nous signions ainsi tacitement vis-à-vis de ce méfait inavouable.

Je devais avoir à peine 6 ans et j’éprouvais en passant la porte du jardin de madame Piché une sensation délicieuse de grand bonheur, de liberté et de toute puissance. Personne n’aurait pu me prendre la main dans le sac, qui prendrait un enfant qui opère sous les ordres et en complicité avec sa mère aimante? Cet été là les framboises de madame Piché nous avaient permis de se régaler en famille et de patienter avant l’arrivée des bleuets frais. Mais encore, elles avaient marqué profondément mon coeur d’enfant.

On ne saurait jamais assez évaluer le drame profond pour un enfant de perdre sa mère en bas âge, pour un petit garçon c’est une blessure profonde qui gardera éternellement un potentiel d’infection prêt à s’enflammer à tout moment. Quelques tartelettes partagées égoïstement juste elle et moi, cette complicité tissée avec ma mère bien au-delà de la morale et des scrupules judéo-chrétiens de l’époque me ramène encore des souvenirs si intenses qu’ils agissent, lorsque l’infection revient, comme un remède miracle. Elle m’a légué ainsi un baume magique pour soulager la douleur de sa perte.

Chaque été quand je m’éclate une première framboise fraîche entre la langue et le palais, je me sens tellement proche d’elle à nouveau.

Flying Bum

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Merci à Patrick Blanchon pour l’inspiration.

Quand le bum fabule comme LaFontaine

Sur un bloc erratique deux bêtes vautrées

Sous un soleil de novembre déboussolé

L’astre du jour s’était trompé de calendrier

Et réchauffait la haute pierre comme en mai

Deux beaux coyotes énormes entre tous

Observaient en bas sur le tapis d’humus

La hase trop tôt blanchie prise de frousse

Bien avant que la première neige là ne fusse

Pleurait déjà pauvre bête sa pelure grège

Suppliant le ciel de lui larguer sa neige

Sinon avant l’heure son imparable trépas

Prendrait toutes les allures d’un bon repas

Le plus gros dit je la prendrais sans gêne

Même si depuis toujours je sais une chose

Ces jours-ci sa saveur est plutôt moyenne

Sapinage ou cèdre, mélèze à moindre dose

Mais ne vous excitez pas si tôt cher ami

Même si ma tête connaît tous ses atours

Mon ventre creux n’est en pas moins épris

À son gémissement troublant je resterai sourd

Le second dit moi je ne sais rien d’elle

Dans mon pays on se sustente de riens

Poulettes grises et tristes tourterelles

Je ne sais rien d’elle son goût sera le mien

Rien que les mots des autres bêtes

Qu’un vent complice porte à mon oreille

Qu’elle court et bondit le coeur en fête

Et la sensation que sa douceur éveille

Pourquoi je la suspecte si goûteuse

Mes salives s’énervent sans pourtant savoir

Mon ventre me crie qu’elle est savoureuse

Sa chair ne saurait que mon corps émouvoir

La hase écoutait toute coite sa mise à l’enchère

N’aurait pour rien au monde voulu leur déplaire

Elle bondit au plus gros offrir sa pauvre chair

Gardant son dernier regard pour l’autre compère.

Flying Bum

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Éparpillé

Des choses qui étaient éparpillées ici et là, que je regroupe ici pour ne pas les perdre.


“Mais quelquefois tout ce que j’écris à travers la lucarne de mes yeux râpés ressemble à un instantané, sinistre, rapide, criard, intensifié par sa propre vie, paralysé dans sa triste vérité. Tout est mésalliance. Mais encore, pourquoi ne pas dire ce qui s’est passé?”

Robert Lowell, Day by Day, (traduction de moi)


En équilibre, étourdi.

Fildefériste mal chaussé, mal barré, un câble tendu sur la vallée noire des sombres desseins qui m’attendent en bas.

Personne ne sauvera plus personne, c’est la raison pour laquelle j’écris, le crayon bien serré dans mes doigts exsangues.

Comme on serre un tronc d’arbre dans nos bras, qu’on s’accroche à sa force immuable; qu’on entend se lever les gémissements, les cris, la tempête.

Que le plomb craque au bout du crayon.

Qu’on veut retourner se crisser dans la neige d’hiver.

Sur le dos faire des anges.

Descendre dans la glaise d’été douce et chaude, se laisser gober par elle.

Je prenais quatre, six, huit bains le même jour avec des feuilles mortes, des sels et des cailloux magiques pour la retrouver.

Tenter la réunion comme un enfant pousse de ses petits doigts l’Amérique du Sud sur l’Afrique convaincu que ça va encore et toujours ensemble.

Tu avales finalement deux petites jaunes en cachette, tu cesses lentement de parler tout le temps, toujours trop vite, de rien qui vaille.

Elle part toute belle danser en ville. Tu l’aimes tellement, tu n’as plus si froid.

Tout va bien.

Un enfant chaud, ton fils, collé au corps.

Tu dors.

F.B.


À propos de Robert Lowell – Robert Traill Spence Lowell est né le 1er mars 1917 à Boston, fils d’un officier de marine et appartenant à une éminente famille dont les racines plongent jusqu’aux Pilgrim Fathers. Objecteur de conscience pendant la Seconde guerre mondiale, il sert plusieurs mois dans une prison du Connecticut. Par la suite, il sera un virulent opposant à la guerre contre le Vietnam. En 1940, il épouse la romancière Jean Stafford (1915-1979), dont il divorce en 1948, et épouse l’année suivante la romancière et critique Elizabeth Hardwick (1916-2007), dont il aura une fille, Harriet, née en 1957. Maniacodépressif, il effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Il est l’auteur d’une douzaine de recueils, dont Lord Weary’s Castle, qui lui vaut le prix Pulitzer de poésie en 1947 et The Dolphin, qui lui vaut un second prix Pulitzer en 1974.


La mort nique

Pas de longue robe noire

De cagoule, de faux bien aiguisée

Garrochées au bout de ses bras

Son char est parké

Sur le bord du chemin

Dans le gros soleil

Un désert de sable

Des running shoes sales dans les pieds

Pas de bas

Pas de brassière

Assise les fesses sur le top du char

Brûlant

Des grandes jambes

Des belles cuisses cuivrées

Mollets à faire suer

Les running accotés sur les poignées de porte

Pas de pantalon

Une bobette minuscule

Blanche avec des étoiles bleues

Un t-shirt trop petit

Blanc sale

Pas mal en haut du nombril

Pas de manche

Pas de col

Seins libres

Le dos bien droit

Ses seins, cibole

Ses deux mains pendent entre ses deux jambes

Des grosses barniques de soleil roses

La tresse française à moitié défaite

Trahit la direction du vent chaud

Rousse

Brûlante

Un grain de beauté sur la babine d’en haut

Une grosse chiquée de gomme

Une grosse balloune qui s’enfle lentement

Sort de ses lèvres comme un sexe

Sur sa face nonchalante

Touche son nez

Explose

Elle bave le paysage

Regarde droit en avant

La terre entière

Grimace méprisante

La mort nique

Une salope

Sur un top de char

Dans le fond du coffre

Pas de bagage

Aucun jack

Pas de spare

Aucun remord

J’espère

Juste…

un corps mort.


Dans mes recherches pour trouver les fondements incontestables de complots célèbres, je suis tombé sur ceci. La seule photographie connue à ce jour de Pet et Répète avant le triste événement.

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Pensées matinales ramassées dans la rosée des petites choses.

L’originalité n’existe pas, disait un critique d’art que j’ai bien connu, ce n’est qu’un manque de référence ou un abus de prétention.

Les créateurs pêchent tous dans les eaux du même néant et peuvent donc, pourquoi pas, en ramener de semblables prises parfois. Les idées flottent toutes comme des volutes gazeuses dans l’atmosphère de la planète pensée. Si on pense être l’auteur d’une seule idée, on nage dans la prétention, un océan de prétention, tant qu’on n’aura pas vu, lu ou écouté tout ce qui est consigné sur le sujet depuis les aurores de l’intelligence humaine.

Modestie, de grâce.

Humilité pour ceux qui aiment mieux souffrir.

La bonne disposition pour entreprendre la soixantaine, oublier la notion d’originalité, se foutre carrément d’être ou ne pas être comme tout le monde, comme personne ou con comme pas un. Voilà.

En abandonnant les prétentions de singularité, d’originalité, je découvre un territoire inconnu comme un explorateur, un Christophe Colomb de pacotille et comme lui je découvre en croyant me rendre complètement ailleurs que là où les cartes me prédestinaient. Là où les parfums d’épice obnubilent la pensée comme parfums de femmes.

Sur le long du chemin, je ramasse en bonus des souvenirs intacts comme si le temps n’avait eu aucune prise sur eux, nettoyés par l’abandon des illusions, polis par un regard nouveau.


Alma m’atterre

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Elle était timide, toute candide, dix-douze ans et belle enfant. Ma première visite à vie à Alma pour voir un mort, des funérailles. Elle avait tout de suite senti que je n’étais pas de la région, un étranger, le vague cousin d’on-ne-sait-qui, nouveau conjoint d’une ancienne matante, quoi d’autre encore, les hypothèses défilaient dans sa tête. Assurément quelqu’un de Montréal, de la grande ville avait-elle jugé. À l’accent.

Comme si elle m’avait choisi dans la foule bigarrée. Elle n’avait probablement vu aucune malice en moi, avait décidé de prendre une chance avec son intuition. La chose la chicotait depuis trop longtemps. Il fallait qu’elle demande à quelqu’un qui venait de loin. Elle attend que je sois coincé entre nulle part et personne, s’approche direct et me demande du tac au tac, toute gênée:

-À cause que ça se dit pas “à cause”, là, tu l’sais-tu, toé?

Son regard à lui seul valait un poème. J’observe encore un petit moment ses yeux d’enfant qui imploraient, j’étais un peu ébaubi mais tombé sous son charme, totalement.

Mais je ne sais trop quoi lui répondre.

À cause que je sais pas pourquoi.


Antigone with the wind

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Pièce déconfinante en un seul acte

ANTICORPS

Tiens ma bière, Ismène ma soeur, je pars en mission tuer en toi ce vil virus et toute son armée dans tous les confins de ton pauvre corps.

ISMÈNE

Va, je cède à ta force, je n’ai rien à gagner à me rebeller.

ANTICORPS

Il y a une chose qui m’importe avant tout ma soeur : sauver ta peau. Et souishhh et souishhh. (bruits d’épée)

ISMÈNE

Ayoye, ciboire, c’est mon poumon que tu attaques !

ANTICORPS

Corps étranger, créature dégoûtante, j’en appelle à la guerre, la mort est ton seul destin.

ISMÈNE

Ben voyons donc, c’est mon poumon que tu picoches, ça fait mal, tabarnak!

ANTICORPS

Je tuerai pour toi ce virus, je le découronnerai sans la moindre pitié.

ISMÈNE (à boutte)

Ouch, mon poumon . . . ARRÊTE ! . . . j’étouffe

ANTICORPS (plus emballé que jamais)

Oui ma soeur, regarde-moi bien aller, j’annihilerai la bête partout dans tous les confins de ton corps frêle et chétif et souishhh et souishhh (bruits d’épée).

ISMÈNE (qui n’en mène pas large)

Ayoye, ça suffit!

Slack dans mes confins pis déconfine d’icitte, innocent!

Rideau.


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La dernière vague

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Après la dernière vague de brumes vertes, le nain de jardin de madame Cooper avait été la première victime. Lorsque monsieur Cooper lui avait offert, elle en était tellement fière. Elle le montrait à tout le monde. Puis elle l’avait lentement oublié, négligé. La mousse avait lentement envahi ses replis. Ce matin-là, une épaisse couche de coquillages était apparue dessus, comme des moules miniatures, rigides et soudées les unes sur les autres formant une carapace épaisse et indestructible sur le pauvre nain.

Un coquillage est apparu sur mon mollet, je l’ai arraché.

Les gens parlaient d’une nature vengeresse. Portes, tiroirs pris d’assaut qui n’ouvraient plus. Des heures, tous les jours, à débarrasser au ciseau à froid les objets usuels qui perdaient définitivement leur bel aspect d’origine, blessés par les coups et tachés par les résidus. Les maisons toujours sombres, les vitres envahies.

Il en repoussait toujours d’autres là où mon mollet avait été frappé. Ça saignait quand je les arrachais.

Et l’odeur, forte odeur de cuisine lorsqu’on vient de frire du poisson, comme une demi-tonne de poisson pas frais.

Impossible maintenant de m’en débarrasser, mes doigts prennent en pain, le crayon prisonnier dedans incapable d’écr


Chaque bonne nouvelle est un roman gaspillé. – F.B.

Flying Bum

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Tharèse, je t’aime!

Tharèse, c’est toé mon beubé,

J’t’oublierai jama.

Les faux numéros

Des faux numéros avaient commencé à se produire à une fréquence plutôt anormale. Les faux numéros étaient toujours des voix d’hommes qui demandaient toujours à parler avec Carolane. Lorsqu’Adéline répondait qu’elle n’était pas Carolane, qu’elle ne connaissait personne qui s’appelle Carolane, quelques-uns mâchouillaient quelqu’excuses du bout de la gueule, d’autres insistaient que c’était bien elle, Carolane, arrête de niaiser, ou que Carolane se cachait probablement pas tellement loin du téléphone. D’autres avaient vraiment envie d’élaborer à propos de la légèreté de certaines femmes. Oui, approuvait Adéline, cette Carolane a l’air d’une petite christ. Oui, c’était cruel de donner un faux numéro. Oui le monde des rencontres était un monde cruel parfois. Non l’usage du terme petite christ ne convenait pas à une conversation entre étrangers, t’as juste à ne pas répondre insistait le petit ami d’Adéline. Mais Adéline était à la recherche d’emploi et toutes les fois que le téléphone sonnait, son coeur voulait juste arrêter de battre. Elle courait de la salle de bain à moitié rhabillée, les culottes à moitié relevées, elle s’enfargeait partout et risquait sa propre vie pour aller répondre. Mais même après avoir décroché le poste de sa vie, elle avait continué de répondre. C’était plus fort qu’elle.

Un lendemain de veille alors qu’il avait la tête comme un melon d’eau, son petit ami du moment, excédé, l’avait quittée après plusieurs faux numéros qui lui buzzaient douloureusement dans le crâne. Adéline avait calmement débouché une bouteille de vin et elle avait réactivé son compte Coeur à prendre. Tout ce qui était changé, son âge qui passait de trente-et-un à trente-deux et la constatation qu’elle ne l’avait jamais vraiment aimé de toutes façons.

Et ça sonnait encore. 

“Carolane est morte.” avait-elle répondu une fois, excédée. Le pire c’est qu’elle sonnait crédible, comme une sœur de Carolane éplorée et prise avec le fardeau de répondre à tout le monde après le tragique accident de Carolane. Accident de voiture? Mauvais équipement de bungee? Elle ne connaissait pas l’état de santé ou les habitudes de vie de Carolane alors ce devait être quelque chose comme une mort subite.

“Oh, my god,” répétait sans cesse l’homme au bout du fil. “Oh my god.”

L’homme semblait profondément touché, bouleversé, Adéline ne savait plus quoi dire.

“Non, pas vraiment, elle n’est pas vraiment morte” avait-elle finalement avoué. “Je ne connais pas Carolane. Vous avez composé un faux numéro.” 

“Calvaire!” L’homme avait fait une pause comme s’il attendait une explication. Puis il avait raccroché.

Il n’avait aucune raison valable d’être si choqué après elle. Adéline essayait seulement de lui épargner la tristesse et la douleur du rejet. Pourquoi voulaient-ils tous Carolane? Qu’est-ce que Carolane avait de si spécial? Adéline passait des heures à s’imaginer Carolane, d’abord en se plaçant dans la peau d’une tête de linotte incapable de noter son numéro de téléphone correctement et qui attend chez elle, misérable, en se demandant pourquoi tous ces hommes ne la rappelaient jamais. Puis elle se l’imaginait en femme mariée, éternelle flirteuse mais jamais assez brave pour conclure ses flirts comme il se doit. Ensuite, elle se demandait où Carolane pouvait bien rencontrer tous ces hommes. Carolane, s’inquiétait-elle tout en finissant de peindre sa grosse orteil d’un superbe vernis bleu irridescent, avait définitivement beaucoup plus de plaisir qu’elle. Potentiellement, du moins. Plus tard ce soir-là, Adéline bien endormie sur le divan, le téléphone avait encore sonné.

“Oui, allo?” avait-elle répondu, un peu endormie encore.

“Shit, je t’ai réveillée, je suis désolé, vraiment.”

“Non, ça va. Je ne dormais pas du tout.”

Son interlocuteur ne l’avait pas contredite, mais elle sentait bien qu’il ne la croyait pas.

“On a eu beaucoup de plaisir hier soir, n’est-ce pas.” avait demandé l’homme pour lancer la conversation.

“Qui parle, là?”

“Léopold. Léopold Simoneau d’hier soir. Tu m’as donné ton numéro.” Petite pause. “Écoute, désolé Carolane de t’avoir réveillée, tu veux que je te rappelle plus tard?”

“Je suis tout à fait réveillée.”

“D’accord. Bon, je t’appelais juste pour te dire que cela avait été très agréable de te rencontrer, est-ce qu’on pourrait se revoir pour souper, mettons vendredi?”

“Souper?” avait-elle répondu. “Pourquoi pas?”

Lorsqu’elle avait été complètement réveillée, elle cherchait un moyen de valider l’info dans sa petite tête. Avait-elle vraiment accepté une rencontre avec un prétendant de Carolane?

*** 

Rendez-vous sept heures, resto espagnol dans le Vieux-Montréal. Adéline avait mis sa robe favorite, petite robe noire assez courte qui lui galbait admirablement les seins mais pas les hanches, elle n’aimait pas ses hanches plutôt étroites. Elle était un quart d’heure d’avance et faisait le pied-de-grue devant le resto.  Chaque fois qu’un homme passait la porte, elle demandait, “Léopold?”

Ses trois premières tentatives s’étaient avérées des fausses balles. Puis, à sept heures pile, un homme avec la tête poivre et sel se présentait. Plus vieux qu’elle ne l’avait espéré. Fin quarantaine, peut-être même cinquantaine mais il portait un superbe complet trois-pièces. Elle révisait dans sa tête ses assomptions à propos de Carolane. Peut-être que Carolane courait les “sugar daddies”, flirtait un brin devant un verre ou deux et invoquait soudainement un mal de tête stratégique. Ou elle disparaissait simplement sans laisser de traces à la recherche d’un homme plus jeune, plus “hot”, le genre qu’elle appréciait davantage.

Léopold observait Adéline tout en refaisant sa cravate puis il avait hypocritement regardé son téléphone. Ses yeux avaient définitivement fait des allers-retours entre Adéline et le téléphone. Elle avait vu mais très rapidement la photo sur l’écran de téléphone et la Carolane sur le cellulaire avait l’air plus vieille qu’Adéline un brin. Elle était soudainement anxieuse.

“Léopold?” avait-elle demandé.

“Oui?” Il avait passé sa main dans ses cheveux pour les replacer un peu.

“C’est moi, Carolane.”  

Il l’avait regardée plus attentivement les deux sourcils en mode froncé. Elle s’était demandé s’il portait usuellement des lunettes.

“Tu as l’air différente,” avait-il noté.

“Ah, oui?”

“Tu as l’air plus petite et tes cheveux ne sont plus blonds.”

“Ça a vraiment été tout un chiard pour trouver du stationnement, n’est-ce pas?” avait-elle enfilé rapido pour faire diversion et se sortir du guêpier.

Elle l’observait voir s’il continuerait avec ses comparaisons embarrassantes. Il s’était passé la main dans les cheveux encore. “Désolé,” avait-il dit. “C’est de ma faute, il y a tellement de monde dans le Vieux-Montréal le vendredi.” Il lui avait ensuite ouvert galamment la porte.

Elle avait lancé les hostilités avec une margarita, lime, sans sel sur le verre.

“Même chose pour moi.” avait-il commandé, et il avait souri. Il savait plaire.

“Alors que fais-tu dans la vie?” avait questionné Adéline.

“Dentiste, tu ne t’en souviens pas?”

“On était plutôt saouls,” avait-elle répondu. Les margaritas arrivaient dans un synchronisme parfait. Elle avait sifflé une petite lapée rapide. “J’ai toujours des caries même si je me brosse les dents trois fois par jour et que je passe la soie dentaire, pourquoi?”

“Cela fait partie des gènes, certaines personnes, il n’y a rien à faire.” avait-il répondu. “Moi, c’est pareil comme toi. Mon ex-femme, elle, se les brossait une fois par jour, max. Elle n’avait jamais de caries.”

Elle avait acquiescé de la tête. Il y a des gens comme ça, le cul bardé de nouilles, tout leur sourit.

“Crois-tu à l’amour, Léopold?”

“Oui, pourquoi?”

“Parce que moi, je n’y crois pas. L’amour n’a pas besoin d’être cru. L’amour est ou n’est pas, sans avoir vraiment besoin de nous. C’est ça que je n’aime pas de l’amour.”

“Oh. J’ai simplement cru que tu t’attendais à ce que je réponde oui.” avait répondu Léopold.

“Alors, tu n’y crois pas toi non plus?”

“Non, je pense que j’y crois toujours. Je veux dire, il n’y a pas d’amour sans qu’il y ait des gens pour tomber en amour, ou pour le faire, faire l’amour, non?”

“Mais si nous le faisons, n’est-ce pas un peu comme faire des crêpes? Je peux faire des crêpes mais quand je fais des crêpes, je n’ai pas besoin d’y croire, aux crêpes, elles sont là pareil.”

“Je suppose que oui.” avait acquiescé Léopold.

***

Les tapas étaient arrivés et avaient été expédiés assez rapidement. Le vin également. Un petit pousse-café pour conclure.

“Qu’est-ce qu’on va faire?” s’était informé Léopold après que le serveur soit venu débarrasser la table.

“Aller baiser?”

“Non, je parlais de l’addition.”

“Ah, excuse-moi, je suppose qu’on peut partager.”

***

En sortant du restaurant, ils avaient marché en direction du Vieux-Port croisant les boutiques de souvenirs, les échoppes de crème glacée, des choses qu’elle n’avait pas vues depuis des lunes. Puis ils avaient marché vers la nouvelle plage sur le fleuve.

“Je ne savais même pas qu’il y avait une plage ici maintenant.” avait dit Adéline.

“J’adore le fleuve.” avait-elle dit

“Moi aussi.”

“J’adore le fleuve le soir.”

“Je suis davantage du type matin.” avait dit Léopold.

Ils avaient retiré leurs chaussures, il lui avait offert de transporter les siennes. Adéline avait peur qu’elles sentent, elle avait refusé poliment. Puis ils avaient lentement marché vers l’eau.

“Ça aurait été super beau si la lune avait été pleine. Et s’il y avait eu des galets. On aurait pu s’amuser à les lancer et compter les bonds sur les crêtes des vagues illuminées par la lune.” avait rêvassé Adéline.  

“Tu le sais que je ne suis pas Carolane, non?” avait-elle finalement lâché.

“Je suppose que je le sais,” avait dit Léopold. “Je ne sais même pas si ça fait une si grosse différence que ça, dans le fond.”

“Qu’est-ce que tu aimais tant que ça à propos de Carolane?” avait demandé Adéline.

“Elle était facile d’approche, de toute évidence,” avait-il répondu. “Et on était saouls, alors on a parlé beaucoup, comme les gens saouls le font. Le lendemain matin, j’espérais juste que je n’avais pas trop parlé, quand même.”

“Oui mais de quoi exactement avez-vous parlé?” insistait Adéline.

“J’étais passablement éméché. Actuellement je suis relativement sobre.”

“Fais un effort.” D’un grand mouvement circulaire de la jambe elle avait amassé un tas de sable qu’elle avait ramené sur les pieds de Léopold comme pour le narguer. S’il pouvait longuement discuter avec Carolane, pourquoi était-il si insignifiant avec elle. Ou était-ce elle qui était insignifiante. Ce n’était pas elle que tous ces faux numéros tentaient de joindre après tout.

“Je ne sais pas,” disait-il. “Difficile de me rappeler dans le détail. Je suis divorcé depuis à peine un an, j’ai probablement parlé de mon ex-femme.”

“J’ai horreur qu’un homme me parle de ses ex.”

“Je peux comprendre, mais Carolane était divorcée elle aussi alors nous avions ce sujet en commun. Je me rappelle lui avoir dit que je n’avais pas eu de sexe depuis au moins un an, depuis mon divorce. Elle m’avait répondu que ce n’était pas une si grosse affaire, qu’elle n’en ferait pas tout un plat.” Léopold avait fait une pause cherchant dans les yeux d’Adéline une réaction à sa révélation. “Et puis elle m’a donné son numéro de téléphone, plutôt ton numéro.”

Adéline n’avait pas pris la balle au bond mais elle enviait la légèreté de cette Carolane qui s’amusait à repousser ses conquêtes du revers de la main avec ses faux numéros. Elle aussi aurait dû avouer manquer cruellement de sexe depuis au moins un an déjà. Elle lui avait pris la main et ils avaient repris leur marche. Si Carolane était divorcée, elle n’était définitivement pas une fille “hot” dans la vingtaine. Peut-être Carolane était-elle un peu comme ce Léopold, encore belle femme mais déjà anxieuse de voir passer les années. Elle se demandait pourquoi donc Carolane n’avait pas gardé ce Léopold pour elle. Peut-être était-elle simplement difficile. Peut-être donnait-elle son numéro à toutes ses rencontres parce qu’elle avait peur.

“Est-ce que Carolane est jolie?” Adéline avait-elle demandé.

“Je ne me rappelle plus vraiment,” avait-il répondu. “Je suppose que je l’ai trouvée jolie, pourquoi?”

“Juste curieuse, c’est tout.” Mais Adéline aurait préféré qu’il lui dise qu’elle était beaucoup plus jolie que Carolane.

Lorsqu’ils s’étaient retrouvés dans le même stationnement public, Adéline avait invité Léopold à la suivre avec sa voiture, à venir prendre un verre chez elle.

Dans cet intermède, plongée dans la solitude de sa voiture, elle avait allumé la radio. Une vieille chanson de son adolescence jouait, ce genre de chanson dont les paroles restent à jamais gravées dans la mémoire des filles. L’histoire d’une pauvre fille que les garçons ignoraient la plupart du temps, l’intérêt de tous les beaux garçons de l’école éternellement tournés vers une Debbie blondasse à gros seins ou une pulpeuse et énigmatique rousse avec de longues jambes et des hanches bien rondes. Elle ne pouvait s’empêcher de s’imaginer cette éternelle ingénue énigmatique dans la personne de Carolane. Pas dans la sienne.

Rendus à son appartement, elle leur avait versé chacun une coupe de blanc que la nervosité leur avait fait boire beaucoup trop rapidement. Elle leur en avait simplement versé une seconde coupe qu’ils avaient savourée un peu plus patiemment cette fois-ci. Lorsqu’il s’était finalement décidé à l’embrasser, elle avait réalisé que Léopold ne serait probablement jamais un pro du baiser. Ou peut-être lui offrait-il un baiser sans grande motivation, pas le genre de baiser impétueux et brûlant qu’un homme offrirait à une pulpeuse et énigmatique rousse.

Mais Léopold était gentil tout de même, pensait-elle, il lui tenait la main entre ses assauts timides. Adéline pensait qu’au fond, elle aurait de loin préféré une bonne baise torride au lieu de ce à quoi elle s’attendait maintenant.

Lorsqu’ils se dirigeaient instinctivement vers sa chambre à coucher, elle s’était arrêtée devant lui. Elle avait mis ses mains sur les épaules de Léopold comme si elle voulait tout stopper là.

“Appelle-moi Carolane, veux-tu?” avait-elle sussuré comme si cela pouvait faire la moindre différence.

Flying Bum

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Escalade

J’ai mis deux bas de la même couleur. Je t’attends. Des bobettes propres. Je t’attends. Les fenêtres sont impeccables. Je t’attends. Est-ce qu’elle aime l’eau plate ou pétillante? Je t’attends. Température pièce ou glacée? Je t’attends. J’ai changé un bas de couleur. Je t’attends. Google, au secours! Je t’attends. Sept femmes sur 10 préfèrent l’eau plate froide. Je t’attends, Je sors trois bouteilles d’eau pétillante du frigo. Je t’attends. Je mets 4 bouteilles d’eau plate au frigo. Je t’attends. Est-ce qu’elle m’a dit qu’elle a peur des araignées? Je t’attends. Je fais une tournée des toiles d’araignée. Je t’attends. Ranger le plumeau. Je t’attends. Je regarde sur mon cell. Je t’attends. Rien. Je t’attends. Le gazon est fait. Je t’attends. La vaisselle est faite. Je t’attends. Je m’assois. Je t’attends. Je me lève. Je t’attends. Je m’assois ailleurs. Je t’attends. Je replace les coussins. Je t’attends. Poils de chats, ciboire. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Est-ce qu’on peut mettre un chat dans la sécheuse si on la part pas? Je t’attends. Est-ce qu’elle sent bon? Je t’attends. Quelle question! Je t’attends. C’est certain qu’elle sent bon. Je t’attends. Et moi? Je t’attends. Juste mon déo? Je t’attends. Un peu d’Azzaro? Je t’attends. Oui mais ses cheveux? Je t’attends. Attachés? Je t’attends. En tresses ou en toque. Je t’attends. À quoi elle s’attend? Je t’attends. Merde, je me rase. Je t’attends. Je rase mon sexe? Je t’attends. Elle aime ça hippy-style? Je t’attends. Je rase mais pas trop court. Je t’attends. Elle aime ça pas de poil du tout? Je t’attends. Court, ça pique beaucoup trop. Je t’attends. C’est louche aussi. Je t’attends. Voir si j’aurais déjà eu des morpions! Je t’attends. J’enlève mon pantalon. Je t’attends. J’enlève mon slip. Je t’attends. On rase. Je t’attends. Mais pas trop. Je t’attends. Est-ce qu’on va vraiment baiser la première fois? Je t’attends. C’est pas écrit dans le ciel ces affaires-là. Je t’attends. Dans mon temps, non. Je t’attends. J’ai changé mes draps pareil. Je t’attends. J’ai l’air de quoi tout nu avec des bas? Je t’attends. Ne jamais oublier d’enlever mes bas. Je t’attends. J’enlève mes bas. Je t’attends. Mes bas sont pleins de poils. Je t’attends. Mes jambes aussi. Je t’attends. Je retourne dans la douche. Je t’attends. Les miroirs sont embués. Je t’attends. Je remets mon slip. Je t’attends. Un blanc ce serait mieux. Je t’attends. Je change pour un blanc. Je t’attends. Je trouve d’autres bas. Je t’attends. Je remets mon pantalon. Je t’attends. Je mets une chemise. Je t’attends. Non, un chandail, c’est plus vite enlevé. Je t’attends. Mes cheveux? Je t’attends. Merde, mes cheveux. Je t’attends. Impossible les cheveux avec la buée. Je t’attends. Fuck, elle va penser que je me suis peigné avec un pétard à mèches. Je t’attends. En partant, la tête ébouriffée. Je t’attends. Je regarde mes courriels. Je t’attends. J’écris un mot. Je t’attends. Non, je recule le curseur. Je t’attends. Lettre par lettre. Je t’attends. Est-ce qu’elle est en route? Je t’attends. Oui mais où est-elle rendue? Je t’attends. Si elle est en route, elle ne lit pas ses courriels. Je t’attends. Est-ce qu’il fait trop froid ici? Je t’attends. Si c’est trop froid? Je t’attends. Je monte le chauffage. Je t’attends. Si c’est trop chaud? Je t’attends. Elle enlèvera des pelures, c’est tout. Je t’attends. Elle défera des boutons. Je t’attends. Je touche pas au chauffage. Je t’attends. Un beau décolleté? Je t’attends. Une jupe courte? Je t’attends. On remontera le chauffage. Je t’attends. Moi, j’ai chaud tout d’un coup. Je t’attends. Merde, on ne peut pas aller à la guerre avec une arme chargée à bloc. Je t’attends. Je me masturbe un coup. Je t’attends. Si elle arrive trop vite et me saute dessus avant l’apéro? Je t’attends. Deux érections rapprochées? Je t’attends. Je regrette de m’être masturbé, finalement. Je t’attends. Quelle heure est-il? Je t’attends. La salade s’est écrasée? Je t’attends. Je vais au frigo. Je t’attends. La salade est encore belle. Je t’attends. Le rouge est trop chaud? Je t’attends. Je le mets au frigo 5 minutes. Je t’attends. Les pâtes sont parfaites. Je t’attends. Un coup d’eau bouillante, on les ramène à la vie. Je t’attends. La sauce sur le rond d’en arrière. Faut pas oublier le rouge dans le frigo, froid c’est dégueu. Je t’attends. Et si elle aime le blanc? Je t’attends. Je mets du blanc sur la glace. Je t’attends. Merde, le persil. Je t’attends. Chop-chop le persil. Je t’attends. Maudit persil, ça éclabousse partout. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Les escalopes? Je t’attends. Dans le lait. Je t’attends. Dans la farine. Je t’attends. Dans l’œuf. Je t’attends. Dans la chapelure. Je t’attends. Je vais te rouler dans toute. Je t’attends. Fuck, y’en a partout. Je t’attends. Balayeuse, encore. Je t’attends. Y’a rien qui joue. Je t’attends. Je mets Indigo les vieux succès francos. Je t’attends. Elle va me prendre pour un vieux ringard. Je t’attends. Pas rock classique, on s’entendra pas parler. Je t’attends. Le rouge, faut je le sorte du frigo. Jazz, toujours une bonne idée le jazz. Je t’attends. Y’en a qui saignent des oreilles avec le jazz. Je t’attends. Merde. Je t’attends. Du classique? Je t’attends. Non, ça fait pincé, le classique. Je t’attends. Du québécois-woua-woua. Je t’attends. Calvaire, C’est quoi que j’écoute d’habitude? Je t’attends. Préchauffer le four. Je t’attends. 350. Je t’attends. Moi pas besoin de me préchauffer. Je t’attends. J’ai chaud, sacrament. Je t’attends. Me suis préchauffé moi-même tantôt quand j’y repense. Je t’attends. Tant pis pour moi. Je t’attends. Ma température baisse pas. Je t’attends. La température du four monte. Je t’attends. Je place la nappe. Je t’attends. Je mets la table. Je t’attends. Face à face? Je t’attends. Côte-à-côte? Je t’attends. Fait trop longtemps, m’en rappelle plus. Je t’attends. Et les ustensiles, je ne veux même pas y penser. Je t’attends. Je les lance sans regarder. Je t’attends. Woups, ça sonne. Je t’attends. Pas la porte, le four. Je t’attends. Allez hop, escalopes. Je t’attends. Au four! Je t’attends. Escalope avec une salade. Je t’attends. Faut pas que la langue me fourche. Je t’attends. Pas une escapade avec une salope. Je t’attends. Faut vraiment pas que la langue me fourche. Je t’attends. Une autre couche de déo? Je t’attends. La bol de toilette est propre? Je t’attends. Je pisse. Je t’attends. Je prends pas de chance. Je t’attends. Pisse assis. Je t’attends. Ça sonne. Je t’attends. Le four, pas la porte. Je t’attends. T’es où? Je t’attends. Les escalopes attendront pas. Je t’attends. Sont prêtes, les maudites. Je t’attends. Ça se réchauffe pas. Je t’attends. Ça fige dans le micro-ondes. Je t’attends. Ce serait à peu près temps que tu arrives.

Je te l’ai-tu dit que je t’attends?          

Flying Bum

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Impie prière

Il y a des jours de ciel si lourd

Les paupières ploient sur les yeux

Le sombre achève les contre-jours

Un ciel rase-mottes se purge en pleurs

Les oiseaux déglingués deux par deux

Se heurtent, chutent et puis meurent

……..Il y a des jours de souffle court

……..Regards perdus distinguent à peine

……..La nuit, la lune, la barre du jour

……..Un vent doux dernière caresse

……..Enveloppe à deux mains pleines

……..De ta chaude brume mon ivresse

Il y a des jours d’impies prières

Sur les prie-Dieu de nos envies,  

Prends-moi dans ton lit belle rivière

Mon bel arbre par le vent effeuillé

Dans ta sève sucrée, toute la vie

Tiens-moi fort dans tes bois serré

Flying Bum

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Un temps pour chaque chose

L’Agenda Ironique, défi littéraire, édition de novembre. Voici mon petit grain de sable – le sel ne durcit-il pas les artères? – sur un thème imposé : Un temps pour chaque chose. Autres défis, utiliser le patois du célèbre concombre masqué : Bretzel liquide! et inclure un ou plusieurs anapodotons, je vous laisse le défi de chercher. Et dans mon cas, essayer d’arrêter de faire trop québécois et d’utiliser un français à la portée de toute la francophonie. Voilà.

***

Bien installés sur les rayures vives aux couleurs primaires de leurs serviettes de plage envahies par les seaux, les petites pelles et les moules de tourelles, Adéline soudainement distraite de son portable passait doucement la main dans les cheveux du petit garçon. Blond comme le sable, pensait-elle, qu’il est beau cet enfant – à vérifier, usage du démonstratif cet dans le cas de son propre fils – , pensait-elle les yeux dans le vide.

“Ce n’est pas du tout ce que nous avions convenu,” avait dit Léon, “tes foutues révisions, un temps pour chaque chose, t’as oublié déjà?”.  Son visage était demeuré sans expression, seules ses lèvres avaient bougé. Par-dessus son épaule, Léon fixait Adéline derrière lui directement dans les yeux, leurs deux enfants bien concentrés devant eux sculptant des fenêtres dans un énorme château de sable.

“Pas maintenant, pas tout de suite,” avait-elle répondu. Elle avait soulevé son portable et balayé le sable du revers de sa main avant de le redéposer à sa place devant elle. Elle avait relevé l’écran et s’était replongée dans ses travaux de révision.

Léon avait pris une lente et profonde respiration comme un long soupir de frustration. Il s’était levé et avait agrippé un seau. S’adressant aux enfants il avait crié : “Chasse au verre de mer, chaussettes à clous! Premier qui en trouve un rouge, bretzel liquide!” Les enfants avaient bondi, piétinant sans façon les tourelles du château dans leur précipitation impétueuse et joyeuse vers la grève.

Adéline avait momentanément cessé de grignoter la peau de son pouce et observait Léon et les enfants se lancer à la chasse au trésor. Elle se rappelait leur premier voyage ici, il devait bien y avoir 15 ans de cela. Elle et Léon, seuls, marchant lentement sur la plage en se tenant par la main dans les dernières chaleurs du mois d’août, à regarder le soleil descendre sur le lac. Bien loin, pensait-elle, le temps où la seule idée de vivre avec quelqu’un – n’importe qui, mais aussi lui en particulier – avec qui tout semblait calme et normal, réconfortant, sexy même. Combien tout cela lui semblait étrange maintenant.

“Maman!” criait la fillette en brandissant bien haut une pièce de verre polie chamoirée bleue de la taille d’un franc, “Regarde!”

“Superbe,” avait répondu Adéline du bout de la gueule avant de replonger le visage dans son portable et son pouce entre ses dents, “vraiment belle.”

Un matin encore récent, elle avait bien dit à Léon que ses week-ends leur appartenaient. Les ententes avec les éditeurs appartiennent aux jours de semaine, elle était d’accord. Avant le dîner, encore, elle était d’accord. Puis les échéanciers approchant, une soirée ou deux venaient d’y passer. Son petit déjeuner du samedi se prenait seule dans son bureau à l’étage. Les après-midis au parc avec les enfants sacrifiés dans les allers-retours sans fin de courriels avec les éditeurs. Éventuellement, sa présence se faisait rare. Elle se déplaçait comme une ombre gênée dans la maison après le coucher du soleil. Léon savait qu’elle vivait toujours là à observer ici et là un pommeau de douche qui dégoulinait, une brosse à dent encore humide, une banane de moins dans le régime.

Deux jours avant de partir en week-end, Léon lui avait dit : “Encore une fois, et je me trouve un appartement.” De longues et larmoyantes conversations avaient déjà eu lieu mais cette fois-ci, les yeux de Léon étaient bien secs. Adéline l’avait regardé dans les yeux pour se faire une opinion par elle-même, ils exprimaient toute la fatigue de Léon mais affichaient également toute la clarté et la limpidité de la détermination. Elle avait pris un temps puis avait fini par promettre.

Mais, assise là sur sa longue serviette colorée, tout semblait la distraire et ralentir son travail de révision. Le sable, l’eau, les bouées, les mouettes. Ce chapitre qu’elle ne cessait de relire et de réécrire – peut-être avait-il à voir avec toutes ces choses, sable, chaud, doré, granuleux, granulaire – elle cherchait des mots déterminant le sable. Elle avait même pensé à demander l’opinion de Léon, dans le choix des déterminants, écouter ce qu’il en pensait. Elle avait ultimement senti l’odieux de son idée, heureusement.

Léon l’avait hypocritement observée à distance, à quelques reprises, les deux chevilles caressées par le va-et-vient de l’eau. Il n’avait pas l’air outré ni enragé. Ni même si préoccupé que ça, finalement. Il tendait les mains pour recueillir les trouvailles des enfants ravis de s’amuser avec leur père.

Elle le voyait là, les deux mains tendues devant les enfants radieux de joie. Il avait l’air tout jeune dans son maillot aux couleurs impossibles, jeune et beau. Il semblait constituer le centre de l’image, tout le reste du décor en orbite autour de lui. S’appuyait sur lui. Un appui fiable, solide. Lui, il avait toujours tenu ses promesses, se disait-elle. Elle pensait à ses propres engagements à la fiabilité plutôt variable. Les cheveux de Léon brillaient dans la clarté d’été, sa silhouette dansante dans la lumière aveuglante. Il était déjà midi et le temps filait. Elle s’imaginait se lever, marcher vers eux et se sentir entière et heureuse, l’image d’eux-quatre ensemble, immobilisée dans un superbe instantané enluminé de soleil et d’amour.

Mais l’image aurait pu être plus forte encore.

“Je retourne au chalet, ma pile est à plat, on se rejoint plus tard.”, leur avait-elle lancé en levant les voiles sans se retourner.

Le Flying Bum

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Les doigts dans le nez

J’aurais pu écouter mon père.

J’aurais pu être un administrateur ou un politicien.

J’aurais pu faire des tonnes de fric.

J’ai pris l’autobus.

***

Adéline nous avait offert toute la rangée, trois bancs de large pour qu’on puisse prendre nos aises. Elle m’avait laissé le siège du fond, côté fenêtre. Elle avait fait faire ses ongles d’orteil rouge cerise éclatant. Sa jambe droite était embarquée par-dessus les miennes. Parle-moi du grand luxe. Ses petites jambes molles étaient tremblotantes comme une victime du Parkinson. Mais tout va bien, elle ne faisait pas de Parkinson. Elle avait juste exagéré un tantinet sur la Prednisone, un genre de stéroïdes.

La conductrice, ouf. J’avais rarement vu une plus belle fille que ça. Plus sexy non plus. J’avais presque planté en pleine face dans l’escalier en la voyant. Est-ce qu’on s’était trompé d’autobus, est-ce qu’on avait pris l’autobus pour le ciel?

Lorsque nous avions monté, j’étais nerveux de présenter nos billets à la conductrice. Une superbe fille, noire. Je me disais qu’elle allait bien voir; qu’elle me jugerait. Comme un p’tit jeune à qui une riche madame paie le voyage, ses fringues et tous ses comptes de fin de mois probablement aussi. Mais elle n’avait même pas bronché. Sur sa (superbe) poitrine, un écusson avec le logo du transporteur disait : Bonjour, mon nom est Layla! Elle avait tout juste balayé du regard les billets avec une moue dédaigneuse, de beaux grands yeux noirs, ses écouteurs bien plantés dans les oreilles d’où on pouvait distinguer une musique soul et pour finir elle avait gonflé et laissé éclater une gomme balloune comme si de rien n’était.

Installés sur nos banquettes, j’avais eu droit aux recommandations formelles d’Adéline. Si ceci, alors cela, si cela alors ceci, et elle s’était endormie dès les premiers ronronnements du moteur. J’avais senti un nœud douloureux se former dans mon estomac.

On s’était rencontrés sur un site spécialisé où les riches cinquantenaires de trente ans magasinaient leurs fantasmes juvéniles, et vice versa naturellement. Adéline St-Onge et moi discutions tous les soirs sans jamais s’être vus avant qu’elle ne se décide à m’emmener rencontrer sa mère à Val d’Or. Sa mère faisait partie d’une communauté de vieilles madames riches qui vivaient dans un centre d’hébergement de grand luxe où des gardes à la porte empêchaient fort probablement les petits gigolos comme moi d’entrer. Moi, drop-out du secondaire, éternellement cassé, travaillant occasionnellement comme bus boy dans un bar à la mode du Mile-End.

J’aurais pu ramasser des bourses et des prêts et étudier jusqu’à temps que mon cerveau ressemble à un raisin Sun-Maid.

J’aurais pu avoir un immense loft dans le Plateau Mont-Royal, au penthouse, vue sur le centre-ville.

Caro m’avait ramassé rien que parce qu’elle me trouvait beau, j’habitais dans son petit appartement. Pas l’amour fou mais ça me convenait tout à fait, pauvre fille.

Adéline, elle, un fonds de commerce apparemment sans fond, trop amicale, attentive et occupant ses journées essentiellement à jaser avec des jeunes hommes dans le besoin comme moi. Je l’appelais ma hot little thing sur un ton mielleux, je la provoquais subtilement, je l’agaçais tout le temps et quand je raccrochais je lui disais Bonne nuit ma beauté. Je lui disais qu’elle serait superbe même la tête rasée. On apprend vite à ferrer le gros poisson.

J’aurais pu être un super acteur.

J’aurais pu être connu, reconnu.

J’aurais pu passer toutes les auditions, les doigts dans le nez.

Adéline me disait que j’avais un énorme potentiel mais que mes babines travaillaient beaucoup trop par rapport à mes bottines. J’étais rendu à 28 ans, les fenêtres d’opportunité commençaient à rétrécir considérablement devant moi. J’écoutais tous les bons conseils d’Adéline d’une oreille attentive. Elle me les rabâchait sans cesse avec ses vingt années passées à devenir un véritable magnat dans l’industrie des médias qui lui a permis d’empocher des millions avant de tout revendre à prix d’or et s’assoir sur le magot. Elle racontait qu’elle avait à ses pieds tous les hommes qu’elle voulait à l’époque. Je saurais sûrement faire comme elle, disait-elle, si je le voulais vraiment. Avec son aide naturellement, si je voyais à ses moindres caprices.

Adéline est malade. Elle peut à peine marcher sur de courtes distances, sa face et son cou se mettent à enfler au moindre effort. Quand on s’est finalement rencontrés il y a quinze jours, elle ne ressemblait en rien à sa photo de profil. Belle fraude ces foutues applications de rencontre. Quelquefois, elle tousse péniblement et elle crache ses mucosités épaisses dans des foulards de soie hors de prix qu’elle jette à mesure. Dans l’autobus, je veille sur sa trousse de médicaments en tout temps. Je suis préparé pour chaque situation. J’ai son Épi-Pen, ses stéroïdes, ses pompes. Je garde un inventaire de Bénadryl, d’Aspirine et de Zoloft. J’ai des Band-Aids, des Tums, des petites bouteilles de Pédialyte. Des comprimés de curcuma, du Dayquil, des somnifères et des Wake-Up. Tout ce dont elle peut avoir besoin ou ce qu’elle peut réclamer à tout moment. Je ne sais pas ce que je fais avec elle. Et je n’ai aucune idée de ce qu’elle a comme maladie, vraiment. Je ne l’ai jamais baisée, à date. L’estomac me vire chaque fois que je pense qu’éventuellement elle va me demander de la sauter et de la faire jouir.

***

Une craque dans la fenêtre déposait une petite fraîche agréable dans mon cou. Elle avait acheté la moitié de la Côte-nord pour être bien certaine d’avoir la paix et de voir le soleil se lever sur le fleuve. De Sept-Iles à Val d’Or, au moins dix-huit heures d’autobus nous attendaient encore et nous n’avions même pas encore fait 100 milles. Prochain arrêt : Baie-Comeau, bientôt et heureusement. Avec le poids de sa jambe, j’avais les miennes en picots et une sérieuse envie de pisser. Derrière nous, un homme avec des yeux énormes se parlait tout seul, fort. Il sentait fort aussi mais je n’avais pas le goût d’être celui qui lui annonce alors, je plantais mon nez dans la craque de la fenêtre.

Le fleuve s’enflammait dans les derniers rayons de soleil de l’après-midi et mon nez attrapait de bonnes effluves de varech. Je voulais m’étirer les jambes un peu cherchant le soulagement mais Adéline dormait comme un ours, la gueule ouverte. Sa respiration semblait normale. Inspire expire inspire expire inspire . . . instant de panique, expire tarde à revenir alors je me redresse, en cas. Je place un doigt sous ses narines pour vérifier mais éventuellement elle expulse l’air massivement puis tout redevient normal. Inspire expire inspire expire.

Adéline aura 51 ans demain mais elle ne les fait pas. On lui en donnerait facilement quinze de plus. Quand elle dort et que sa bouche molle pendouille je regarde son visage, je veux dire, j’examine à fond son visage. Elle a de bien grosses pores à mon goût et le nez peuplé de points noirs. Des litres et des litres de Botox et ses nombreuses chirurgies paraissent à peine, quand j’enlève mes lunettes.

Je sors mon cellulaire et j’examine toutes les brillantes idées que j’ai ramassées pour elle sur Pinterest, un album rien qu’en ballons, en ridicules chapeaux et en trompettes de papier. J’espère que quelque part en chemin je vais pouvoir lui dénicher un gâteau couvert de fondant rose. Bonne fête ma beauté! que j’y ferais inscrire dans un beau script en saccharine rouge juste pour la faire sourire. Créer comme un moment, avec elle, et la regarder s’empiffrer de sucre voir si ça lui ferait faire un AVC.

J’aurais pu lui organiser quelque chose de gros rendu à Val d’Or, au Forestel ou une autre grande table régionale mais je n’ai pas ce genre de budget.

***

Je niaise sans fin sur mon téléphone et je vois que j’ai 6 notifications, toutes de Caro.

-T’es où?

-T’es où?

-Youhou?

-Es-tu correct?

-Je vais me tanner, là, réponds-moi.

-Farce à part, dis-moi t’es où . . . ok . . . s’il te plaît.      

Caro est contrariée parce que je prends des moments pour moi. Elle sait que je reviens toujours après mes petites excursions, que j’ai besoin d’avoir des zones de décompression. Une autre chose avec laquelle Adéline m’aide. Je m’en viens habile pour traduire en mots mes émotions. Adéline me dit que je m’améliore en matière d’affirmation de soi, de moi en fait.

Mon loyer sera encore en retard ce mois-ci mais Caro comprendra, pauvre fille. J’étais cassé de même quand elle m’a ramassé, rien de neuf. J’en ai pour quelques jours, une semaine tout au plus.

***

On sortait à peine de Baie-Trinité quand l’homme avec les gros yeux a commencé à désorganiser sérieusement. Il parlait de plus en plus fort et on aurait dit qu’il s’était mis à sentir encore plus fort. Il s’était pissé dessus, ma foi. Il s’était levé et avait couru vers le devant de l’autobus et s’était mis à crier après Layla.

“J’veux descendre de ton foutu bus, j’veux débarquer, tabarnak!”, criait-il comme un demeuré, en plein milieu de nulle part.

Quand il a attrapé la pauvre fille par le cou, j’ai paniqué.

J’aurais pu aller au gym comme un malade.

J’aurais pu jouer dans l’équipe de football du collège.

J’aurais pu avoir un corps rien qu’en muscle, des six-packs du tabarnak.

J’aurais pu ramasser le bonhomme avec les gros yeux et le geler d’un seul coup de poing.

J’aurais pu, les doigts dans le nez.

Tous les passagers sont paralysés sur place et on entendait même des gémissements. Dangereux que la belle Layla perde le contrôle de l’autobus dans toutes ces côtes, ces courbes et ces falaises de la basse Côte-nord. J’ai entendu clairement la femme en avant de nous prier à voix haute et elle serrait ses deux enfants contre elle. Layla a manoeuvré comme une pro. L’autobus a à peine zigzagué, elle a freiné sec, elle s’est collée sur le bord de la route. Les précipices sont impressionnants dans le coin. Les portes s’ouvrent laissant pénétrer une grande bouffée d’air chaud, chaleur de juin. L’homme aux gros yeux déboule presque les marches, atterrit de peine et de misère sur l’asphalte, saute le garde-fou et part à courir en hystérique sur le bord de la falaise. Tout l’autobus le regarde disparaître dans le décor, terrorisé, le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tache qui sautille au loin. Le coeur veut me sortir de la poitrine. Au bout d’à peu près trois minutes, Layla a retrouvé sa vitesse de pointe et Adéline se réveille. De la bave séchée plein la face. J’ai un haut-le-coeur.

“J’ai manqué quelque chose, mon ange?” 

Je secoue la tête et je me tords le cou pour voir au loin si l’homme avec des gros yeux n’est pas tombé dans le vide. Rien.

***

Enfin l’autobus s’arrête dans le stationnement d’un Walmart. Nous descendons Adéline et moi et je me dirige machinalement vers le McDo. Il y a un Score’s de l’autre côté de la rue, Adéline insiste, “C’est toujours mieux que rien.”, dit-elle, et nous traversons. Je trouve ça cher comme place et je me demande combien j’ai encore d’argent dans mes poches mais Adéline sent mon désarroi, elle insiste de façon un peu théâtrale, c’est moi qui invite. Je m’attendais à rien de moins. Elle ne peut pas manger du McDonald’s de Walmart, c’est hors de question.

Elle paie et elle commande aussi. “Le bar à salades pour moi et assurément un combo côtes levées-poitrine pour monsieur.” Le monde à l’envers, calvaire. Elle me commande une grande bière-pression et un thé glacé pour elle. Juste à regarder la bière, mon envie de pisser momentanément endormie se réveille. Je la remercie et je cours aux toilettes.

J’aurais pu m’éclipser dans la confusion.

J’aurais pu faire un homme de moi.

J’aurais pu me sauver là, les doigts dans le nez.

Avant la fin du souper, j’en aurai sifflé trois ou quatre autres de même toujours sur le bras d’Adéline. “C’est correct de relaxer, mon ange, bois, bois. J’aimerais ça être capable, moi.”, avait-elle commenté.   

***

Tout en mangeant, Adéline me débite les instructions bien précises quant à savoir quoi faire rendu à Val d’Or. Avec la démence de sa mère qui ne va pas en s’améliorant, elle ne se rappelle pas toujours de tous les détails, mais Adéline veut qu’elle se rappelle que sa fille est installée avec quelqu’un de bien. Si elle me demande qui je suis, je suis son fiancé chéri. Si elle demande où on s’est connus, je dis au travail. Si elle demande à quand les noces, je lui dis l’été prochain. Après toutes les leçons, Adéline s’approche de la table et attrape mes deux mains dans les siennes. Elle me masse gentiment les jointures avec un sourire presque potable. La gorge me serre. Je lui souris aussi mais j’ai l’impression que je vais étouffer.

Au moment de partir, un autre moment angoissant. Pour un instant, je pensais avoir perdu le sac de médicaments. Pendant que je passe les mains nerveusement sur la banquette de chaque côté, partout, Adéline regarde tranquillement son téléphone. Je l’ai. Je l’ai trouvé. J’ai tout, le Naproxen, les Centrum One-a-Day pour femmes, l’Épi-Pen, l’Allegra, Alleluïa. Le stress m’a gonflé le coeur, ça et les bières, le sucre des côtes levées, le goût de vomir m’a pris. Je me tiens après elle autant qu’elle se tient après moi et j’espère que rien n’y paraît. On entre dans le Walmart deux minutes le temps de ramasser des revues, de la gomme, quelques trucs. Il reste encore toute une route à faire avant Val d’Or. Je la soutiens sous les bras pendant qu’elle remonte dans l’autobus. “Non, attends.”, me dit-elle en retournant les talons. “Je veux aller dans une vraie toilette.” La belle Layla nous regarde avec une superbe moue, cette fille a toute une paire de lèvres pour faire la baboune.

***

Layla s’en vient en furie, Adéline est toujours enfermée dans la salle de bain du Walmart. Elle vient tout proche de mon nez pour m’engueuler, je sens son parfum, son haleine fraîche de gomme à la menthe, je zieute au fond de son corsage quelque chose d’absolument sans pareil. Les femmes noires n’ont pas cette démarcation désagréable. Des seins parfaits, brun chocolat au lait avec à peine un soupçon de bronze déposé là par les puissants néons du Walmart. “Savez-vous combien d’heures ça va prendre si madame a une phobie des toilettes d’autobus?”, qu’elle me dit en roulant de superbes yeux noirs comme du charbon.

J’aurais pu l’accoter sur le mur.

J’aurais pu la faire languir d’un regard de James Bond à n’en plus finir.

J’aurais pu m’offrir ses grosses lèvres pulpeuses et pousser ma langue dans sa bouche pendant qu’elle m’écraserait le torse sur ses gros seins en m’attirant sur elle de ses deux bras.

J’ai entendu la toilette flusher.

***

 “Dans le Lundi, il y a des horoscopes, tu serais chou de me lire la mienne.”, Adéline m’avait demandé en me tendant sa revue. “Veux-tu de la gomme, mon ange?”

Quand j’ai bu, j’ai la fâcheuse manie de parler trop près des visages des gens. Pour ça probablement qu’elle veut que je lui fasse la lecture. Je lui mets son comprimé de somnifère dans le creux de la main et je me mets à lui lire ce qu’on raconte aux gémeaux pendant qu’elle l’avale péniblement à sec. Quelque chose à propos de combien la lune est en parfait transit pour l’amour et la créativité. Et à quel point elle s’approche d’une véritable renaissance et de nouvelles richesses. En guise de remerciement, je crois bien, elle colle sa bouche sur la mienne. J’ai horreur de ça mais je ne résiste pas. Nos bouches se mouillent lorsqu’elle entreprend de me grimper dessus s’aidant avec son bras. C’est drôle, elle ne tremble plus tout d’un coup. Son somnifère et mes bières n’aidant pas, on s’embrasse de façon très molle et brouillonne pour un moment. Je retiens mes hauts-le-coeur et on jase de tout et de rien jusqu’à ce que ses mots commencent à s’empâter. Elle remet les embrassades mouillées. Putain, ça finira jamais. Elle se laisse partir vers sa banquette, comme elle y glisse, sa bouche se décolle de la mienne et elle s’encastre finalement dans son siège. J’aperçois une petite coupure sanguinolante sur sa main, elle s’est probablement coupée par inadvertance, ou grattée trop violemment avec ses longs ongles rouges. Je sors un Band-Aid et le Neosporin. Je nettoie la petite coupure avec un coton-tige et de l’onguent. Tout brille. Je colle minutieusement le Band-Aid bien centré sur la petite plaie. J’ai tout bien fait, je m’occupe d’elle comme un pro. J’ai hâte de voir la couleur du fric. Pourquoi le coeur me lève? J’étouffe encore. Le nœud se remet à me serrer l’estomac, sérieusement. Layla baisse l’éclairage dans tout l’autobus. Il fait si noir tout d’un coup, je ne vois plus le visage d’Adéline. Je ne le cherche pas non plus. Je peux la localiser aux ronflements.

En avant, au loin, si je plisse les yeux, je vois le beau cou brun chocolat au lait de Layla qui dépasse de son siège de chauffeur. Une couleur de peau à faire rêver, une douceur qu’on ose à peine s’imaginer. Je ne peux pas m’empêcher de la regarder. Je rêve qu’elle se retourne et qu’elle me refait sa moue toute à elle de ses belles grosses lèvres. Qu’elle me gonfle une autre balloune rose. Qu’elle me la pète sur le nez en riant. Elle frotte lentement le bas de son cou, là où l’homme aux gros yeux l’a empoignée. Pauvre fille, elle a mal.

Je me vois dans un motel bon marché de Mont-Laurier baiser sauvagement Adéline en lui serrant le cou de toutes mes forces et elle ne crève pas, elle en redemande, elle jouit en gueulant comme une hyène et je sens que je vais mourir avant de venir.

Pour un moment je me suis dit, ça y est. C’est maintenant que ça se passe. L’affirmation de soi finit toujours par servir même aux crétins dans mon genre. Je peux décider maintenant, là, que j’en ai soupé. Que c’est fini. Et j’emporte Layla avec moi aussi. Elle freinerait en fou, stationnerait sans façon cette grosse merde d’acier de travers dans le chemin, je courrais dans l’allée et on se pousserait tous les deux. On serait correct, tout se passerait très bien. On trouverait le moyen de refaire nos vies aux Escoumins.

Je pourrais tirer la corde d’urgence. Maintenant, tout de suite. Layla et moi on pourrait s’élancer ensemble, se perdre dans le décor. Courir comme des fous en riant, vite comme l’éclair sans toucher à terre, main dans la main dans le soleil couchant. On s’arrêterait un bref instant pour s’embrasser, alanguis et ébaubis. On repartirait en gambadant comme deux enfants. J’aurais pu tout arrêter ça là.

J’aurais pu le faire, garanti.

Les doigts dans le nez.

Flying Bum

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Beau mardi pour mourir

On est rendus en novembre, je sais que je vais mourir. Pas comme cette vague certitude qu’ont tous les gens et qu’ils refoulent tous par en-dedans. Ou comme cette cruelle certitude des condamnés à mort lorsqu’ils reçoivent la cédule de la chambre à gaz. Non, beaucoup moins glorieux que ça. Ni celle des suicidaires déterminés et bien organisés. Dans un peu plus d’une semaine, mardi le 10, toute trace de vie quittera brusquement ma vieille carcasse quand j’irai porter mon bac de récupération sur le petit chemin qui mène au rang. Plus précisément, je me ferai frapper par la camionnette du facteur. Même pas à cent pieds de la maison que j’habite depuis plus de dix ans. Mon sang va se répandre jusque dans le fossé avant que les ambulanciers arrivent ici. C’est long par chez nous obtenir une ambulance. J’espère que ma mort poussera dans le derrière de la municipalité pour qu’elle répare ces énormes dépressions dans la chaussée qui ont fait perdre le contrôle de son véhicule à la pauvre femme qui distribue le courrier. Je me sens vraiment mal pour elle, pauvre femme.

Shirley que je n’appréciais pas beaucoup au début, elle m’avait fait rallonger le poteau de la boîte aux lettres parce que madame Shirley était passée d’une petite Honda Fit à une camionnette et qu’elle craignait une bursite. Mais elle était fidèle au poste depuis une dizaine d’années et elle m’envoyait toujours la main quand je promenais la chienne et qu’on se croisait, quand elle me remettait mes colis en mains propres on jasait toujours un peu mais je sentais qu’elle voulait tellement juste savoir ce qu’il y avait dans le colis. Et je faisais exprès pour parler de tout sauf de ça. Il n’y a aucune raison pour que la pauvre Shirley assiste à mon dernier souffle. Et en même temps pourquoi pas. Elle fait autant partie de mon quotidien que n’importe qui d’autre, on se voit de façon ma foi amicale depuis une dizaine d’années. Je ne peux pas lui tenir rigueur éternellement pour ses caprices à propos de la hauteur du poteau. Tout ça n’a plus vraiment d’importance maintenant.

“Tu vas devoir t’occuper de la chienne bientôt.”, que j’ai dit à mon fils au téléphone.

“P’pa, j’embarque pas là-dedans, tu le sais. Voir si tu vas mourir mardi. T’es pas tuable, tu as toujours dit que tu allais tous nous enterrer.”

Mon fils, l’incrédulité en personne, éternel optimiste.

***

Dans l’après-midi, la voisine est venue pour sa petite jasette régulière.

“Désolé, Francine, je ne reçois plus personne d’ici le poisson d’avril. Je suis fatigué du futur, l’avenir m’épuise.”

Et voilà Francine toute froissée qui proteste.

“Mon fils,” plaide-t-elle, “il est encore en train de commettre une grossière erreur.” Et elle gesticule sur place dans le cadre de porte, elle piétine bruyamment sur place. Avec sa perruque frisée noire, elle me fait soudain penser à un ours de cirque, un ours mal nourri toutefois.

“OK d’abord,” que je lui dis. “Tu peux entrer mais dis pas ça à personne.” Elle acquiesce frénétiquement de la tête pendant qu’elle me suit jusqu’à la table de cuisine. “Tu sais que je vais le savoir si tu en parles à quelqu’un.”, que je rajoute juste pour l’effrayer un peu.

Je connais Francine depuis le premier jour où j’ai habité ici. Elle avait envoyé son chien après moi parce que je m’étais accidentellement aventuré sur son terrain. Je n’ai jamais connu Francine autrement que dans une sorte d’état de panique. Elle dépasse les soixante-quinze ans et elle est maigre comme un pied de lampe comme si pour elle manger était juste une corvée de trop par-dessus toutes les autres.

“Tiens, prends un biscuit aux pommes, c’est moi qui les ai faits”, que je lui dis en lui tendant le plus dodu de l’assiette. “Ah non merci, j’peux pas.”, réplique-t-elle comme elle le fait la plupart du temps en faisant des grands non de la tête. J’ai essayé avec les brisures de chocolat, les carrés aux dattes, les pains aux bananes, rien à faire.

Elle s’assoit sur le bout des fesses le dos bien droit, les deux mains jointes déposées sur ses cuisses comme une fillette à l’église. Je fais bouillir l’eau pour le thé et elle m’observe en silence. Je croque dans un biscuit et je la fixe comme un dans duel de clignage jusqu’à ce qu’elle détourne le regard, gênée. J’aime donner le ton, intimider le client un peu.

Drôle de boulot. On voit toujours les gens lorsqu’ils sont misérables pour une raison ou pour une autre. Quand ils manquent de travail, d’amour, de chance. Tout le monde cherche une sorte de réconfort dans ces moments-là. Mais je les avertis toujours un peu d’avance, je ne suis pas un foutu psy, j’ai pas de diplôme et je ne suis pas votre mère non plus, mais on dirait qu’ils ne m’écoutent jamais. Du moins ce bout-là. Je fais ça depuis assez longtemps pour savoir que la plupart du temps pour tous ces malheureux, non ce ne sera pas facile, tout ne sera jamais facile. Ça peut toujours aller un peu plus mal avant d’aller mieux. Ta blonde te trompe avec la petite traînée qui travaille au Shell mais qui a de superbes seins, quelle époque. Ton employeur c’est un trou-de-cul qui cherche juste une craque dans la convention pour te mettre à la porte et c’est pour ça qu’il te fait la vie dure, tu ne viendras pas à bout de rien, jamais, pas dans cette vie-ci à tout le moins. Une femme enceinte a déjà fracassé sa tasse juste parce que je lui ai dit que son fils à naître serait probablement un violeur et un meurtrier. Elle l’avait lancé de toutes ses forces sur le mur de pierre de la salle à dîner. J’ai trouvé des morceaux partout pendant trois mois.

Généralement, ceux qui finissent par tout casser veulent se faire rembourser. Mais c’est là que je trace la ligne. Je ne négocie pas avec les terroristes.

La bouilloire siffle. Je verse délicatement l’eau sur le dos d’une petite cuillère qui cache un peu plus qu’une cuillère à soupe d’English Breakfast dans une vieille tasse anglaise en porcelaine. Les petites feuilles brunâtres tournoient et finissent par caler dans l’eau avant de s’agglutiner au fond. Je retire la cuillère et j’apporte minutieusement la tasse pour ne pas troubler le thé au fond et je la dépose délicatement devant Francine qui observe le thé avec des grands yeux interrogatifs. Et maintenant, ma partie favorite.

“Fais attention, Francine, c’est chaud.”, que je l’avertis, Elle sape longuement le thé comme si perdue dans le désert c’était son dernier thé à vie. Ensuite avec la petite cuillère elle agite les derniers débris trois fois dans le sens contraire des aiguilles et vire la tasse à l’envers sur la petite soucoupe. Le thé tombe en créant un motif plutôt boueux sur la petite assiette bleue. Ensuite elle me regarde dans les yeux avec le regard suppliant d’un caniche dépressif.

Qu’est-ce qu’elle vient foutre ici? Qu’est-ce qu’elle aimerait bien que je lui dise?

J’observe les feuilles attentivement. Généralement ça vient assez vite quand la question est claire. Je lui dis “Francine, je pense que ton fils s’apprête à commettre une grossière erreur.”

“Oh my god!”, répond-elle les yeux qui s’agrandissent à vue d’oeil. “J’peux-tu faire quelque chose?”

“Non, rien. Tu peux rien faire, pauvre Francine, c’est fait.”, que je déclare solennellement en ramassant la vaisselle. “C’est comme ça.”

Elle fouille dans sa sacoche en marchant vers la porte, elle me tend quarante piastres. Je tiens la porte le temps qu’elle sorte. Pas de ma faute si elle est crédule de même. À force de vieillir, un homme se ramasse littéralement encerclé de veuves malheureuses, une vraie manne.

***

Dans la soirée, j’ai appelé mon ex directement du lit que nous avons longtemps partagé.

“Salut, douce.”, que je lui dis.

“Qu’est-ce  qu’y a?”, sa voix a l’air épaissie par un surplus important de vin rouge –pas que j’en bois pas un peu moi-même – “Qu’est-ce qui s’passe encore?”, me demande-t-elle

“Je vais mourir.”

“Ben là. Bienvenue dans le club.”

“Mardi, mardi qui vient je vais mourir.”

Elle ne parle plus. J’entends clairement le son du vin qu’on verse dans une coupe, un téléroman qui joue en bruit de fond, je dois la déranger.

“Selon qui, ça, tu meurs mardi?”, finit-elle par dire.

“Selon moi. Je l’ai vu dans un rêve, clairement.”

“…”

Elle ne parle plus encore. Je regarde les rideaux de chambre danser lentement sous l’action de la brise du soir. J’entrevois entre les mouvements de rideau s’agiter la touffe de black-eyed Suzan qui ont gelé debout et que je n’ai pas encore eu le temps de couper.

“Tu pourrais venir me voir, veux-tu venir me voir? Tu sais, pour fermer nos livres, une fois pour toutes.”, que je lui demande.

“T’as toujours été un original, toé, un genre de freak.”, il y avait un peu de rage contenue dans sa voix et aussi un autre petit quelque chose d’indéfinissable. “Un peu fucké même, depuis le début. Je sais pas pourquoi je ne voyais pas ça. Ça nous aurait épargné bien du trouble à tous les deux. Non, je ne veux pas te voir et quand tes feuilles de thé te raconteront que je vais me tordre une cheville, ou que je vais tomber dans un trou d’homme ou manger des sushis passés date pis en crever, appelle-moi pas non plus.”

“Je suis vraiment désolé.”, que je lui dis.

J’ai du mal à croire que je lui dis ça. Ma voix sonne comme si elle venait d’une autre pièce, une autre maison, une autre vie. “Je suis vraiment désolé pour tout.” 

“Ben sur”, dit-elle comme si ça l’intéressait un peu. Mais la ligne a coupé.

***

Pour ce qui est de mes affaires, il n’y aura pas grand-chose à gérer. J’ai cette petite maison qu’on va probablement jeter à terre après mon départ, le terrain a une bonne valeur, on y construira sûrement quelque chose bien plus à la mode avec un loyer de beaucoup supérieur. Au début c’était une petite campagne plutôt pure-laine ici mais avec le temps, les choses ont changé. Les pure-laines ont pris une débarque, les chinois magasinent sans pitié. Et la moyenne d’âge a considérablement baissé. Les jeunes familles cherchent à se loger. Quoi d’autre? La chienne, un gros bulldog américain tellement grasse qu’elle ressemble bien plus à une vache que n’importe quoi d’autre. Tellement de trouble, je ne m’ennuierai pas de ça. Je m’étais aussi acheté un tout-inclus à Cuba pour février. Une chance que je l’ai pris transférable. Du soleil, ça fait longtemps, me semble, j’avais pensé. Ça fait toujours du bien à nos vieux os le bon soleil de Cuba, et à mes pieds d’athlète aussi. Des fois aussi, une belle cubaine…

La chienne réussit à se hisser dans le lit et vient se répandre davantage que s’étendre à côté de moi. Elle pue de la gueule, la vache. Je la gratte vitement en arrière d’une oreille et sa grosse tête carrée se soulève, laisse aller une longue coulisse de bave et elle gémit comme si elle atteignait l’orgasme, sa petite queue en moignon s’agite tellement frénétiquement que je pense qu’elle va finir par se la déboîter.

Je pense donner mon tout-inclus à Shirley. Est-ce que ça va la consoler ou achever de l’effrayer? Elle ne pensera plus à rien de tout ça lorsqu’elle aura un beau long cigare brun cubain (blink blink, clins d’œil) dans la bouche. Je me fais des images.

Mon père avait à peu près mon âge lorsqu’il est mort. On pourrait croire à une conspiration de la génétique, je n’en crois rien. Tout est destin. Lui, un terrible cancer qui a traîné une dizaine d’années pour finir sur la morphine pendant trois mois. La dernière fois que je l’ai vu, il disait qu’il se levait la nuit et allait copuler avec des belles sauvagesses dans le corridor de l’hôpital. Pas de la morphine de la rue Ontario, ça. Pour une rare fois mon père serait d’accord avec moi, ma mort sera plus efficace que la sienne.

***

Dimanche, mon fils est là. Lui et ma bru vont préparer le souper.

“Ma dernière scène?”, je leur demande.

“Fais pas ton comique, p’pa. T’es donc bien morbide depuis quelque temps.”

Ils sont exagérément de bonne humeur ce soir mais on sent l’inconfort dans l’air. Pesant, pas à peu près. Ils bardassent dans la cuisine bruyamment, les casseroles qui se frappent, la porte du frigo qui claque sans arrêt comme si le bruit pouvait exorciser ma mort imminente. La maison sent bon. Ils sont rendus presqu’aussi bon que moi en cuisine. Je peux partir tranquille.

Ma bru est toujours rien que sur une gosse. Quatre enfants sur les bras, toujours à courir d’un bord et de l’autre, à dévaliser les internets et attendre des colis entre ses interminables brassées de lavage. Nous n’avons jamais été vraiment proche. Pas que j’ai vraiment essayé.

“Viens t’asseoir deux minutes,”, que je lui dis de mon lointain divan.

“S’ra pas long!”, répond-elle de sa voix rauque de ligne érotique. Et je l’entends chuchoter à mon fils “Vas-y toé, j’sais jamais quoi lui dire.”

Il fut un temps où une partie de moi, il y a un bail quand même, une partie de moi voulait lui révéler ou lui transmettre ce don, ce que je connais à propos du futur, la cruauté du destin qui frappe aveuglément et toute cette sorte de choses. Ça se passe de père en fille mais je n’ai pas eu de fille. Mais je me suis dit qu’elle en avait déjà pas mal sur les épaules de toutes façons.

Surprise, c’est mon fils finalement qui vient se coller sur son vieux père.

“Te rappelles-tu quand tu étais un bébé?”, que je lui demande. Question idiote s’il en est une.

”… non.”

Je lui dis “Moi, oui.” Et on reste assis un bon deux minutes avant que je me mette à brailler comme un veau.

“Je pensais vraiment que j’aurais plus de temps.”, que je réussis finalement à lui dire entre les sanglots. “Je pensais honnêtement avoir le temps de me bâtir un plus gros cabanon.”

Long silence. Mon fils se décolle, se redresse sur le divan.

“Maman m’a appelé hier soir, elle m’a dit que tu avais l’air étrange.”

“Ah, elle, elle ne m’a jamais vraiment compris.”

“Pas sûr qu’il a été question de vos vieilles chicanes, p’pa. Elle avait l’air très inquiète et un peu saoule, by the way.”

“Je le savais, ça. Je vois tout, tu le sais.”

Il ne me regardait plus vraiment dans les yeux mais par-dessus mes épaules, il fixait une petite cage à homard qui datait de l’année où il est né. J’avais sauté dans l’auto en plein milieu de la nuit et j’avais roulé sept ou huit heures comme un zombie jusqu’aux plages du Maine. Je l’avais abandonné à sa mère et roulé et roulé sans jamais m’arrêter. Une brosse de quinze jours. Tout ce que je me souviens c’est d’avoir repris mes esprits sur le chemin du retour sur la 89, un CD de Sade qui jouait Smooth operator à pleine tête et une cage de homard avec un homard en plastique dedans sur le banc du passager. Le soleil se levait à peine. Je me suis arrêté à Plattsburgh, j’ai bu comme trois silex de café noir avec une seule pensée obsédante, je ne reviendrai jamais, jamais je ne vais retourner là.

“Il fallait que je le fasse, je voyais clairement ce qui allait se passer si je revenais. Elle me crisserait là de toutes façons.”

J’étais revenu et elle était partie la semaine suivante. Et ensuite? La vie. Rien que la vie. Mon fils avait grandi dans deux maisons dans l’obsession de nous revoir ensemble puis plus vieux celle de nous pardonner et de passer par-dessus sa vie d’enfant à la valise. J’ai vu passer des ouragans, des tempêtes de verglas, de neige, de la bisbille, des faillites, des dépressions avant qu’ils ne reviennent, tous ceux que j’ai perdus, qui sont partis sur d’autres planètes, dans d’autres dimensions. Je les voyais dans les fenêtres, dehors, dans mes rêves. Ils me parlent, me préviennent.

“Est-ce que j’ai été un père aussi pourri que le mien?”, je lui avais demandé. “Vraiment aussi nul que lui?”

Il a pris un long moment. “Pas pire qu’un autre, tsé, p’pa.”, qu’il me répond sur un ton plus que neutre.  

***

Il reste toute la question de ma conscience. Je ne trouve rien d’intelligent à dire à propos de mon âme ou de ma conscience, pas à moi de juger, mais j’aimerais bien croire qu’ici-bas je n’ai pas fait que des niaiseries et surtout pas trop de mal à personne.

***

Ils sont partis maintenant mais dans la maison tout est comme si jamais ils n’étaient venus. Pas un seul morceau de vaisselle sale, pas une miette nulle part, pas un coin de tapis retroussé nulle part non plus. Je saute dans mes bottes de caoutchouc, dans ma grosse chemise de chasse et je sors par la porte patio. La chienne se faufile entre mes pattes, opportuniste petite merde, jamais moyen d’être tout seul, ici. Dans la balançoire, ils ont oublié les dernières coupes de vin et le vinier avec sa petite valve pratique à peine entamé. Je bois dans chacune des coupes, tour à tour, comme un stupide ado qui essaie de prouver quelque chose. Comme un homme qui est à veille de mourir.

On peut croire, tout le monde croit, en fait, que c’est une damnation de savoir exactement quand et comment on va mourir, comme un sort jeté cruellement sur nous par une sorcière débile. Mais ce n’est pas le cas. C’est la liberté. Le savoir, c’est la liberté, disait la publicité.

Au loin dans la cuisine, j’entends les derniers soupirs du lave-vaisselle. Je me souviens brutalement que j’ai laissé la cafetière allumée depuis le souper. Ça sent le cramé jusqu’ici. Le mécanisme qui doit l’éteindre ne fonctionne plus depuis longtemps, ça finit par être dangereux.

Je finis le vinier tranquillement et ensuite je rentrerai l’éteindre, faut pas que j’oublie.

La maison ne s’embrasera pas en pleine nuit, je l’aurais su.

Le temps est doux pour un soir de novembre.

Tout va bien.

Flying Bum

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Corona mon amour

Une armée de chiures ridicules

D’elles-mêmes gonflées et imbues

Fauche de l’aube au crépuscule

Drague à fond les rivières et les rus

Deux cœurs nus secrètement émus

De vieux amants déjà sous serment

Peu lui chaut vraiment le statut

Frappe et frappe sans discernement

Lève des pelotons d’interdictions

Les grandes criées les mises en garde

Aux potences de sa déraison

La corde aux amants qui renardent

Sur les plages froides à perte de vue

D’une marée basse qui s’étire sans fin

Éparpille distanciés les cœurs éperdus

Les roule un brin dans l’eau de boudin

Nos amours méduses et médusées

Gisent sur le dos cœurs retournés

Ports d’échouage qu’embrassent les sargasses

Où tous nos espoirs s’accrochent ou trépassent

Sur nos carcasses entre les vagues scélérates

Des chiures couronnées d’un nouvel apocalypse

Une mouette y va de quelques radadas d’acrobate

Dépose en cible une bonne fiente et puis s’éclipse

Flying Bum

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Corona mon amour 1,201,833 cœurs détruits à ce jour

Hiroshima mon amour 250,000.

Rose et Chose

“Hey, es-tu là?”

“Oui, je suis là.”

“ Je peux te parler de quelque chose?”

“Donne-moi une petite seconde.”

“Tu es dans une autre conversation?”

“Ouin, laisse-moi conclure.”

“Elle s’appelle comment?”

“Aucune idée mais son nom de profil c’est Éléonore J

“Comme la chanson?”

“Exact.”

“Tout à fait ton genre.”

“ Si tu veux. 21 – 39, cherche homme, dans un rayon de 50 milles.”

“Vous parliez de quoi?”

“Elle est en vacances ici. Une pause de sa vie trépidante à Beauharnois, peux-tu croire ça? Elle a un mari et un fils, je pense. Elle dit que je la fais se sentir jeune.”

“Qu’est-ce que tu fais avec elle?”

“Elle vient me voir et nous couchons ensemble.”

“Vous ne sortez pas ensemble avant, quelque chose, un resto, un cinéma?”

“Nah, elle ne veut pas que j’existe, je veux dire, elle ne veut pas me voir comme quelqu’un de vrai, qui existe pour vrai. Elle ne veut même pas savoir mon vrai nom de famille.”

“Ton prénom c’est Chose, elle t’appelle juste Chose?”

“Tout à fait.”

“Elle m’envoie toujours un message à la dernière minute. Je pense que toute la journée elle se dit qu’elle ne me contactera pas et vers onze heures onze heures et demi, bingo, mon téléphone vibre pour m’annoncer sa notification.”

“Tu ne te sens pas un peu comme un objet, une simple chose?”

“Mais c’est moi, ça, Chose. Si je me fie aux expériences passées, dans encore deux ou trois rencontres, je vais commencer à me sentir un peu comme une merde le matin. Mais je pense bien qu’elle ne sera plus qu’un vague souvenir avant ça. Une nuage flou en forme de belle fille.”

“Tu trouves pas ça un peu bizarre qu’on se parle dans cette application-là?”

“Qu’on se parle dans une application de rencontres mais qu’on ne se soit jamais vraiment organisé une rencontre. Oui. Oui je pense que c’est pour le moins bizarre.”

“Te souviens-tu du premier message que tu m’avais envoyé après qu’on ait matché?”

“Attends.”

“Non, je ne suis pas capable de scroller jusque-là.”

“Tu m’avais dit: “Qu’est-ce qu’une belle fille comme toi fait dans une application comme cette merde?”

“Et t’en as pensé quoi quand tu as lu ça?”

“Je me suis dit: oh shit.”

“Je me rappelle très bien t’avoir offert de sortir prendre un verre et tu m’avais demandé si c’était le genre de choses que les gens faisaient sur ce genre de site.”

“C’était ma première fois.”

“Tu m’avais dit que tu avais le nette impression d’être en train de commettre une grosse niaiserie.”

“Oui, une foutue de grosse niaiserie. C’était après une journée étrange, vraiment une mauvaise journée. J’avais rencontré ce gars-là. Il s’appelait Kevin. Kevin Picotte. Il m’avait dit qu’il était très heureux que je me rappelle de son nom de famille mais de l’utiliser le moins possible. Au bout de Kevin, ça chiait selon lui. On révisait des textes de poésie et on avait eu un moment, il avait touché ma main et il m’avait dit qu’il me trouvait superbe. Le lendemain, je suis entrée de bonne heure au bureau et je l’avais vu en train de faire tout un bagou à une femme qui plus tard s’était avérée être sa femme. Je ne savais plus très bien ce que ce moment avait signifié mais je me rappelle que je m’étais dit que c’était le dernier, un de trop. Je ne me laisserais plus jamais approcher par quelqu’un qu’il s’appelle Kevin ou non avant d’avoir un rapport officiel de l’état civil.”

“Généralement pas le moment parfait pour se rabattre sur les applications de rencontre.”

“Je voulais juste vérifier si c’était dans l’ordre des possibilités qu’un homme s’intéresse à moi. Peu importe ce que cela peut vouloir dire sur un site comme ici.”

“…”

“T’es encore là?”

“Oui, désolé. Éléonore J vient tout juste de me demander de lui envoyer une photo … spéciale.”

“Ishhhh.”

“Attends, non. Il y a quand même des règles non-écrites ici. C’est totalement impoli de ne pas envoyer une photo spéciale à quelqu’un qui vient de vous en envoyer une.”

“C’était quoi sa photo spéciale?”

“Ah, une pose quelconque dans une salle de bain. Je ne reconnais pas la salle de bain.”

“Et la tienne?”

“T’es une petite curieuse, toi.”

“Oui mais d’un point de vue sociologique, c’est tout. Ça m’intéresse.”

“Bon, moi je m’intéresse à ce que tu voulais me dire exactement, tu voulais jaser de quoi?”

“Est-ce que tu as fini avec Éléonore J?”

“C’est correct. Je suis tout à toi. J’ai déjà écrit une série de petites notes grivoises sur Words, je lui en copie-collerai une de temps en temps.”

“Mon grand romantique, toi.”

“Assez parlé de moi, tu voulais me dire quoi?”

“Je voulais juste jaser.”

“Jusqu’à temps que la conversation tourne à quoi?”

“Te rappelles-tu d’une raison précise pour laquelle on ne s’est jamais rencontrés?”

“Je me rappelle vaguement que tu considérais comme une grossière erreur de t’être inscrite ici. Tu m’a envoyé des gigabytes de textes à t’excuser avec au moins cent raisons et huit-cent versions de m’expliquer que tu ne voulais absolument pas m’agacer ou me faire croire des choses ou quoi que ce soit du genre.”

“Alors, comment on en est rendus là? Quand j’ouvre mon téléphone, je ne vérifie pas mes textos ni mes courriels. Je saute directement ici. Juste pour te parler. Quand je trouve quelque chose de pissant et que je veux le partager, je te l’envoie à toi.”

“Voulais-tu me rencontrer?”

“Je pense que si on le faisait maintenant, ça ruinerait notre belle relation.”

“Pis quoi encore? Tu t’inquiètes que je pense que tu ne m’utilises que pour ma belle personnalité?”

“Non, je veux juste savoir … qu’est-ce que tu penses de moi? En tant que … personne.”

“Comme personne?”

“J’avais à peu près vingt-cinq ans sur ma photo de profil. J’étais maigre, j’avais l’air cool pis toute. Je ressemble encore à la personne sur la photo, je pense, mais en même temps je ne suis plus vraiment la personne sur la photo. Alors, voilà. Tout ce que tu connais de moi ce sont les petits mots que je te tape dans la petite boîte de cette application. Quelle idée de ma personne est-ce que ça te donne? Quelle image est-ce que cela te communique?

“…”

“Youhou, t’es encore là?”

“Oui, oui.”

“Éléonore J est revenue?”

“…”

“Est-ce que c’est trop? Est-ce que je suis comme trop?”

“Nah, Je ne sais juste pas quoi dire. Comment on répond à une question comme ça?”

“Je ne sais pas. De façon honnête peut-être?”

“Si je voulais être honnête, je répondrais en te disant que tu as l’air d’être une personne très insécure.”

“Tu es dur avec moi, là.”

“Oui, je sais que c’est dur. Et je suis loin de me sentir bien que tu me forces à te dire des choses dures. Je suis ici justement parce que je ne veux pas de tous ces verbillages émotionnels qui viennent avec les relations mutuellement exclusives. J’ai beaucoup de squelettes dans mon placard. Des choses que tu ne veux pas savoir. Pas de questions, de grâce.”

“C’est pas juste. Je te parle de ma vie tout le temps mais la tienne semble tourner essentiellement alentour de coucher avec des femmes désespérées.”

“Oui, mais elles me semblent beaucoup moins désespérées après.”

“C’est ce que tu penses mais je suis à peu près certaine qu’elles sont à la recherche de quelque chose qu’elles ne trouveront sûrement pas sur une application comme celle-ci.”

“Quoi donc?”

“L’amour, l’engagement à long terme.”

“Ah oui? Et comment ces choses-là se produisent-elles dans la vraie vie? Les gens ne tombent pas amoureux du premier coup. Ils veulent baiser et baiser et parfois à force de baiser de gauche à droite, un jour l’amour se présente. L’application fait juste accélérer le processus.”

“Es-tu en amour avec Éléonore J?”

“Je ne pense pas, non.”

“Et les gens ne tombent pas en amour sans sexe?”

“Pas dans mon monde à moi.”

“…”

“…”

“Alors… c’est quoi tout ceci?”

“Ceci quoi?”

“Tous ces messages. Ce que l’on fait, qu’on s’écrit. Nous.”

“Nous?”

“Je n’aurais pas dû utiliser le mot Nous?”

“Je ne sais pas. Y a-t-il un Nous? »

“Quand je pense à toi et moi je pense à un Nous. »

« Et ce Nous serait quoi au juste?”

“D’abord moi, je suis une Je. Rose. Une poétesse avec beaucoup trop de temps à perdre. Je blogue, je vais au gym, je travaille chez un éditeur et mon restaurant favori est, je l’avoue, n’importe quel boui-boui italien bon marché. J’ai des pensées profondes et des sentiments admirables. Toi tu es Chose 31-49 cherche femme dans un rayon de moins de 30 milles. Je ne sais rien de toi sauf ce que tu écris toi aussi dans la petite boîte de l’application.”

« Si toi tu es hors de Nous, alors, ça fait de moi un … fantôme? Un être sans corps physique réel. Je ne vis que dans ton téléphone?”

“Une bonne façon de voir les choses. Tu pourrais être une création de l’esprit. Une photo de profil. Qui dit que tu ne l’as pas piquée sur Google et que tu ne ressembles en rien à Rose. Tu pourrais fort bien être le fruit d’une sorte d’intelligence artificielle qui prétend être une femme dans la quarantaine.”

“Je ne fais pas semblant d’être moi. Je suis moi.”

“Mais comment est-ce que tu peux le prouver?”

“Je pourrais développer sur ma vraie vie. Comment j’ai déjà été heureuse mais ça fait un bail. Quand je libère mon esprit du travail, tout ce que je fais c’est de fixer le plafond de ma chambre jusqu’à temps que ça me tente de brailler ma vie. Que j’en suis rendue à parler avec un gars rencontré sur une application de rencontre et que je n’ai jamais eu de véritable personne signifiante dans ma vie et que je me sens près de cette personne quand on s’écrit. Le genre d’émotions qui m’assaillent, me font souffrir mais si je souffre, n’est-ce pas la preuve que j’existe?”

“Non, tout ça ne sont que des mots, l’intelligence artificielle peut très bien en écrire des tonnes de semblables.”

“Alors, nous avons atteint une impasse. Comment est-ce que je pourrais te prouver que ces sentiments sont vrais, que je suis vraie, une vraie personne. Que j’existe physiquement et de belle façon en plus, que je ne suis pas juste une créature de l’intelligence créée essentiellement pour ton unique plaisir?

“Il y aurait bien une manière.”

“Ah oui, laquelle?”

 

“Tu pourrais m’envoyer une photo … spéciale.”

 

Flying Bum

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Chroniques du péché mortel (fin)

Ils étaient restés plantés là, un peu sonnés quand même. Leurs regards se sont immobilisés un long moment l’un dans l’autre. Sylvie avait finalement pris la main de Lothaire dans la sienne et en l’attirant dans la chambre elle lui avait dit : “Envoye, mon beau Lolo, c’est pas à notre âge qu’on va commencer à bouder notre plaisir, ça serait pas fin pour les filles.”

Ils avaient déjà bu presqu’une bouteille de porto gracieuseté de Petteux et fumé quelques pipées de hasch avec les filles. Lothaire était debout depuis longtemps et avait conduit six-sept heures, Sylvie avait coiffé plein de madames et de monsieurs pour Noël depuis les aurores. La journée avait été longue. Mais la Veuve Clicquot était tentante et Lothaire avait beaucoup de choses à discuter avec Sylvie. Ils avaient “slacqué” leur linge un peu, fait sauter les souliers et s’étaient installés bien calés dans les fauteuils-crapauds pour trinquer au champagne.

“Comment ça se fait que toutes les filles semblaient me connaître tant que ça?”, avait lancé Lothaire, “Ça m’a chicoté toute la soirée.”

“Tu sais comment sont les filles, imagine un paquet de filles ensemble. Une méchante gang de marieuses. Elles se demandaient tout le temps comment ça se faisait que je n’avais jamais d’homme dans ma vie. Elles arrêtaient pas de m’en pousser un dans les pattes de temps en temps. Toutes sortes d’hosties de bozos. Je me suis tannée et je me suis inventé une histoire d’amour impossible pour qu’elles me sacrent la paix. Je m’excuse d’avoir abusé outrageusement de toi.”, avait-elle ajouté en passant sa main sur la cuisse de Lothaire et en mimant une face cochonne de méchante abuseuse d’hommes.” Lothaire avait souri mais, fatigue et champagne aidant, dans sa petite tête pesante, des pensées troublantes commençaient à sentir drôle sur le rond d’en arrière.

“Pis, toé, comment ça se fait que tu débarques icitte après dix-huit ans pis que tu débarques direct dans mon salon?”

Lothaire avait été ébranlé par la question, une claque sur la gueule, il avait calé sa flûte de champagne tranquillement avant de risquer une réponse sensée.

“J’sais pas. J’filais pas bien. Des idées noires, tu croirais même pas ça. C’est fort les mottons de Noël quand ça pogne à la gorge mais c’était pas rien que ça. J’me suis juste rappelé les rares fois dans ma vie où j’avais été vraiment bien pis j’ai sauté dans mon char.”

Sylvie l’avait écouté sans parler, le coeur sur le bord de la gueule, en siphonnant lentement son champagne et en croquant une fraise. Tout en lui répondant, Sylvie s’était levée debout, ouhhhh les jambes commençaient à être molles, elle avait laissé tomber sa jupe sur le tapis. “Vous avez jamais manqué de front, vous autres les Santerre.” Penchée péniblement par en avant, les bas-culottes de nylon descendaient une jambe après l’autre. “Tu penses que tu vas débarquer le soir de Noël toutes les quinze-vingt ans pis que ta cousine va être encore là à t’attendre?” et les pieds de Sylvie piétinaient péniblement sur place pour faire définitivement sortir de ses pieds les bas tout mêlés. Et elle avait perdu l’équilibre et s’était ramassée sur le cul. Lothaire s’était précipité pour l’aider à se relever et l’avait assise sur le bord du lit. “Ben oui, tabarnak, ta cousine va t’attendre, mon beau Lolo. Envoye, déshabille-toé, on va se coller.”, avait-elle ajouté la tête un peu chambranlante.

Tout son corps réclamait tellement celui de Sylvie, Lothaire avait perdu toute notion d’orgueil. Pendant que Sylvie se battait avec les boutons de sa blouse, il s’était déshabillé lui aussi et s’était embarqué rien qu’en petit caleçon dans le grand lit king. Sylvie s’était hissée dans le lit et s’était assise les fesses sur ses talons devant Lothaire en slip et en brassière. Un beau petit slip blanc avec des cannes de Noël rouges. Des rivières de larmes descendaient sur ses joues.

La tête de Sylvie était descendue et sa longue chevelure couvrait presque tout son corps replié sur lui-même. “Ah, pis, que le diable l’emporte.”, avait-elle murmuré avant de relever lentement la tête, de relever ses fesses de ses talons et de se tenir agenouillée bien droite dans le lit. “J’ai jamais montré ça à personne, t’es le premier. Tout le monde me dit qu’ils sont pareils comme avant mais c’est pas vrai.”, avait-elle dit pendant que ses mains passaient dans son dos défaire les agrafes de son soutien-gorge. La brassière détachée pendait mollement sur sa belle poitrine. Sylvie l’avait lentement relevée en baissant les yeux.

Deux grandes cicatrices épaisses rose-brun en forme de U découpaient le bas de ses seins. Deux autres plus petites partaient du bas de chaque sein et montaient rejoindre deux faux mamelons tatoués sur sa peau blanche au centre desquels un petit motton de chair servait de mamelle.

“Le cancer avait commencé à manger les autres, ils me les ont enlevés. Les filles se sont cotisées pour m’aider à me payer ceux-là.”

Au loin dans le Dix, on entendait en sourdine la voix chaude de Gloria Gaynor qui chantait I will survive pour une pauvre fille grimpée dans un poteau qui essayait d’aguicher encore deux-trois saoulons qui avaient oublié de s’en aller chez eux.

Sans qu’un autre mot se prononce, Sylvie avait rejoint Lothaire, s’était installée toute du long devant lui comme elle le faisait toujours. Elle avait levé son corps pour lui donner une chance de passer son bras et Lothaire avait compris. Après avoir rabattu un maximum de couverture et de manteaux sur eux, la main de Sylvie était partie derrière chercher celle de Lothaire pour la ramener devant elle. Au lieu de la placer contre elle entre ses deux seins comme elle le faisait toujours, elle avait enveloppé de sa main tous les doigts de Lothaire, sauf l’index et le majeur restés bien droits. Puis elle avait entrepris de faire voyager au ralenti les doigts de Lothaire sur les sentiers raboteux de ses cicatrices, un sein à la fois, une cicatrice à la fois comme une sainte onction, comme si les doigts de Lothaire avaient un pouvoir magique de guérison sur son corps meurtri.

C’était maintenant Lothaire qui avait libéré sa main, de ses paumes chaudes il caressait doucement les seins de Sylvie comme un vrai homme aurait caressé les vrais seins d’une vraie femme. Le coeur était à veille de leur exploser tous les deux. Sylvie avait calmé le jeu en attrapant la main de Lothaire et en la replaçant exactement là où elle avait l’habitude de passer la nuit de Noël. Elle avait achevé les manœuvres usuelles pour se rapprocher le plus possible de la chaleur de Lothaire, poussant lentement ses fesses contre son bassin. Chaque nouvelle manœuvre était éxécutée dans une douceur extrême semblable au travail minutieux et réfléchi d’un désamorceur de bombes qui risquait sa peau au moindre faux-pas. On aurait pu entendre circuler le sang qui s’affolait dans leurs veines. L’Atlantide retrouvée, la chaleur intense maintenant humide de leurs peaux l’une contre l’autre, le parfum délicat de l’anémone des bois qui venait même à bout de leurs sueurs, le bien-être ultime retrouvé.

Lothaire serrait sa cousine fort comme jamais, le pauvre pénis raide et spastique et probablement tout bleu d’avoir si longtemps souffert, qu’il ne savait plus comment placer à l’abri du péché mortel. Mais la vulve chaude et suintante de Sylvie coulait de désir et venait souiller son beau slip de coton blanc avec des belles cannes de Noël rouges dessus. Sylvie avait démissionné la première. Elle avait lentement tourné la tête et avait déposé un long et doux baiser sur les lèvres de Lothaire. Elle avait libéré la main prisonnière de Lothaire qui montait lentement rejoindre le cou de Sylvie, puis sa joue brûlante. L’autre main de Lothaire prenait le relais pour la serrer contre lui bien appuyée sur l’extrème limite encore prude du bas de son ventre. Il avait lentement tourné la tête de Sylvie vers lui et avait repris là ou elle avait laissé mais il avait plongé doucement sa langue dans la bouche de Sylvie, et la langue de Sylvie dansait maintenant avec la sienne, suavemente.

Une énorme onde de choc était descendue tout le long du corps de Sylvie et était venue s’écraser en fracas dans tout le bas de son corps et des spasmes de jouissance faisaient vibrer son bassin, ses hanches, ses fesses.

Elle réalisait qu’elle s’était agitée bien davantage qu’elle ne l’aurait cru. Elle sentait maintenant sur sa cuisse derrière elle couler le sperme chaud de Lothaire.

Deux petits suppôts de Satan plutôt blasés étaient évachés sur la commode au pied du lit en train de mutuellement se débarrasser des dreads poignés dans les poils de leurs longues queues.

“Je n’ai jamais vu de ma ciboire de vie un péché mortel aussi plate.”, avait affirmé le premier. “On rapporte pas ça au maître, il va rire de nous autres.”, avait dit le second.

Malgré l’issue en queue de poisson, une honte sans nom et les regrets profonds qui les avaient plongés dans la gêne la plus malaisante, le sommeil avait quand même gagné Sylvie et Lothaire qui n’avaient jamais quitté leur étreinte mais qui croyaient bien y avoir perdu toute leur grâce sanctifiante.

-Qu’est-ce que la grâce sanctifiante?

– La grâce sanctifiante est celle qui demeure en notre âme, et qui la rend sainte et agréable à Dieu.

Pouvons-nous perdre la grâce sanctifiante?

– Oui, un seul péché mortel suffit pour nous faire perdre la grâce sanctifiante.

La grâce est-elle nécessaire au salut?

– Oui, la grâce est absolument nécessaire au salut; et sans elle nous ne pouvons rien faire pour mériter le ciel.

Des coups dans sa tête, une vessie gonflée et la gueule en sable avaient réveillé Lothaire. Il faisait encore bleu dehors à travers les rideaux du motel et on entendait aucun bruit de voiture sur la troisième avenue. Lothaire taponnait doucement cherchant désespérément Sylvie partout dans le motton maintenant tout mêlaillé de leur crèche de Noël. Après la honte de leurs misérables ébats, il serait probablement mieux qu’elle lui ait refait le coup et qu’elle soit disparue en catimini. Beaucoup mieux. Mais rien qu’à y penser, tout d’un coup, ça ne faisait plus aucun sens. L’angoisse qui le prenait au ventre en était témoin. Forcé d’admettre son départ et de se réaligner sur la triste existence qui l’attendait maintenant à Montréal, Lothaire s’était assis sur le bord du lit et se prenait la tête à deux mains. Il s’était rincé la gueule avec un restant de champagne flat et croquait dans une fraise molasse lorsqu’il avait entendu la douche partir dans la salle de bain.

Une fleur mourante de soif qu’on arrose abondamment qui se relève et se déploie gracieusement, un oiseau qui s’envole gauchement après avoir frappé la vitre d’une fenêtre, les braises qui rougissent à nouveau sous le souffle du vent matinal. Un bonheur difficile à expliquer mais de taille gargantuesque, indéfinissable, inconfulgurable. Lothaire s’était précipité dans la salle de bain. À travers les vitres embuées, l’objet de sa résurrection, Sylvie dans son plus simple appareil, celui qui lui seyait le mieux malgré toutes les cicatrices et les os brisés. Lothaire avait glissé lentement la porte vitrée pour ne pas l’effrayer mais Sylvie avait tout de même réagi sous la peur. Le bras avait sauté de bord en bord de ses seins pour en cacher le maximum, son autre main déployée sur le bas de son corps pour cacher sa vulve.

“Fais-moi pas peur de même, mon sans-dessin, toé.”, avait été sa première réaction. Elle s’était vite calmée en voyant la face déconfite de Lothaire désolé de l’avoir effrayée mais ses mains étaient quand même restées en position de vigile sur sa pudeur, la défensive est toujours la meilleure attaque.

“Je pensais que tu t’étais sauvée comme la dernière fois.”, avait dit Lothaire autant pour elle que pour se consoler lui-même, “C’est toé qui m’a faite peur, ma petite mozus.”, avait-il conclu. Trois-quatre petites larmes imprévues en avaient profité pour se camoufler sur les joues mouillées de Sylvie.

“L’hostie de Rosaire avait raison dans le fond. Vous autres les Santerre vous pensez toute savoir pis vous arrangez toujours les affaires pour que ça fasse votre affaire.

Sylvie avait pris le temps de prendre une longue pause pour achever de stresser le pauvre Lothaire.

“Moé, ça, je me suis défilée? T’as un front de beu, Lothaire Santerre. Oui j’ai eu longtemps peur du péché mortel pis des vieilles affaires de cousin pis de cousine pis de bébés mongols quand j’étais plus petite. Penses-tu vraiment que si on fait jamais de péché mortel dans notre vie on mourra jamais? Je vais jamais avoir aimé l’homme de ma vie à mon goût pis sais-tu quoi? Je vais crever pareil. Tu’seule.” Là, ça y allait, les larmes, la débâcle.

“J’peux-tu embarquer dans la douche avec toi?”, avait demandé Lothaire le plus innocemment du monde. Sylvie l’avait longuement regardé droit dans les yeux. Elle avait relâché la vigile sur son sexe et ses seins meurtris puis elle avait allongé les bras lui tendant les mains pour l’aider à enjamber le bord du bain sans se péter la gueule. Avec un regard de feu elle l’avait sévèrement mis en garde.

“Toé si t’embarques icitte, mon p’tit tabarnak de Lothaire Santerre, tu débarqueras plus jamais, as-tu compris?”

Mais la vie étant ce qu’elle avait toujours été pour eux, Lothaire et Sylvie avaient finalement dû débarquer de la douche quand même. Avec les doigts et les orteils ratatinés, épuisés, les jambes molles et les petits yeux qui empestaient le sexe à plein nez. Le bon sexe.

Jamais plus ils n’allaient redormir ailleurs qu’ensemble, quelque part entre Val d’Or et l’Atlantide.

Pis le péché mortel, lui?, avait demandé Lothaire en enjambant le bord du bain, ses mains dans celles de Sylvie.

Ah, ben, lui, que le diable l’emporte, hostie!

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

En rose et bleu, extraits du petit catéchisme.

Chroniques du péché mortel (3)

C’est ce soir de Noël-là, devenu cette nuit-là que Lothaire et Sylvie savaient très bien, dans le fond, qu’une bonne fois ou une autre cette nuit adviendrait. C’était écrit dans le ciel. Pour elle comme pour lui. Et après ces quelques minutes passées sans respirer tous les deux sur le côté encastrés l’un dans la chaleur de l’autre, plongés dans le noir total sous le poids des couvertures, à ne pas oser bouger un orteil comme si le moindre mouvement du drap qui glisserait sur leur peau aller trahir cette envie irrépressible qu’ils avaient l’un de l’autre et déclencherait à la fois une chaude tempête et la froide colère des dieux. Cette envie coupable qu’ils avaient déjà vu passer entre leurs yeux à plusieurs reprises en plein jour quand furtivement leurs regards plongeaient l’un dans l’autre, après que des armées de fourmis rouges enragées aient envahi leurs entre-jambes respectifs, comme on tombe lentement dans la bouche d’un volcan, presque au ralenti tout en se disant « calvaire, ça y est je tombe, je glisse, ça y est, câlisss, ça part, je m’enfouis, c’est même en toi et carrément dans toi que je pénètre tout entier, c’est toi mon précipice, toute ma chute et ma mort. Ma chute et toute ma vie.

Et toujours Lothaire et seulement Lothaire qui finissait par reprendre enfin son souffle, alors que Sylvie non plus n’en pouvait plus de cette apnée étouffante. Et c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire qui, après avoir retrouvé son oxygène comme un noyé sort la tête de l’eau miraculeusement au tout dernier moment et inspire comme s’il allait faire éclater ses poumons sous la pression du désir de vivre encore, c’était toujours Lothaire qui, le cœur battant comme une machine déréglée, déjà avant le geste, par à la fois le désir fou de la toucher et la peur folle de ne jamais pouvoir lui toucher, c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire, qui finissait par lui redonner aussi son souffle à elle alors qu’elle basculait vers la tétanie, que le souvenir douloureux de la pénitence démesurée qui avait battu et brisé son corps à elle pour lui, à sa place, si injustement et cruellement, que l’imminence du vrai péché mortel lui faisait craindre le pire pour elle et commandait sa retenue. C’était toujours Lothaire, qui venait lui sortir la tête de l’eau et la tenait serrée dans ses bras avec une force exagérée, le visage entier enfoui dans son cou, une étreinte qui valait cent fois tous les mots, comme pour lui dire en même temps comment sa retenue le tuait, incrustée en eux la peur du péché mortel et la crainte de perdre à jamais leur ange gardien, leur lien le plus proche avec leur propre âme, leur enfance bénie.

Tous les anges sont-ils restés bons et heureux?
– Non, les anges ne sont pas tous restés bons et heureux; beaucoup d’entre eux péchèrent et furent précipités dans l’enfer.

Le suppôt de Satan s’était gelé le cul sur le bord du châssis toute la nuit pour rien. Son maître Satan n’aurait aucune âme en offrande en ce matin de Noël, aucun ange déchu à accueillir parmi les démons. Et lorsqu’au matin encore bleu, le suppôt avait vu Sylvie quitter son Lothaire profondément endormi sur la pointe des pieds en catimini, il s’était bien fait la promesse de ne plus rien espérer d’eux, jamais. Jamais.

Troisième partie

Val d’Or, 18 ans plus tard, Noël 1989.

Les hommes ne comprennent jamais rien, la vie n’est toujours qu’un éternel recommencement. Au début, cette ville avait été ouverte en plein bois par des hommes partis à la recherche de la richesse. Puis ils s’étaient retrouvés dans une contrée aux hivers cruels, aux étés empoisonnés par les mouches sanguinaires, un travail titanesque à abattre, une vie bien difficile à gagner. Peu de femmes honorables aux alentours. Heureusement aux jours de paye des mineurs, les filles d’affaires débarquaient de Montréal pour peupler les bordels le temps que les payes disparaissent dans les coffres des pimps installés un peu partout dans des squats entiers de shacks en bois rond. Des villes entières constituées essentiellement de bordels naissaient, mourraient et renaissaient au rythme des chèques de paye. Et les bootleggers y débarquaient aussi avec les eaux-de-vie pour aplanir la rugosité des jours des braves pionniers. Le diable connaissait bien la place dans le temps, il y faisait des affaires d’or.

En 1989, les églises maintenant vidées de leurs fidèles, le diable ne faisait plus peur à personne sauf à quelques fillettes les soirs d’Halloween. La ville était pleine à craquer de travailleurs spécialisés venus de partout, les salaires étaient redevenus gros, les logements introuvables, l’or se transigeait maintenant au-dessus de douze-cent piastres l’once. Dans une région éloignée d’une province dirigée par des politiciens corrompus, des policiers à l’intégrité douteuse, le diable et ses suppôts portaient maintenant des noms plus exotiques. Gérald “Apache” Gauthier, Conrad “Petteux” Doiron, Ti-Guy “Grosse Queue” Ouellette ou une horde invisible de petits mafieux anonymes, vestons-cravates et discrets qui contrôlaient les paradis artificiels et le grand cirque de tous les vices. Les patchés du nord-est ontarien ou du nord-ouest québécois se partageaient la manne de la prospérité revenue à Val d’Or pour la gloire des Anges de l’Enfer ou de d’autres bandes criminelles chrissement bien organisées.

***

La belle Louise avait manqué de patience. À dix-sept ans elle avait tourné le dos à la maison paternelle pour aller habiter chez Lothaire, enfin. Elle avait dû compléter ses études par les soirs et tenir des petits boulots en même temps pendant trois-quatre ans et les choses s’étaient compliquées juste un peu plus lorsqu’elle avait donné à Lothaire son premier fils. Lothaire avait trouvé le moyen de racheter l’atelier de son employeur dévalué à cause d’une sévère récession. Une occasion, certes, mais qui venait avec une récession à traverser. Il s’était passé bien des mois difficiles avant que la prospérité ne revienne. D’autant que la belle Louise avait enfanté encore, un deuxième fils pour Lothaire qui avait enterré son père Henri-Évariste après la naissance du premier.

Lothaire disait tout le temps : “Ça va aller encore juste un peu plus mal avant d’aller mieux.” Et il ne se trompait jamais. Un bon matin, à trente ans à peine, la belle Louise avait été diagnostiquée d’une sévère maladie dégénérative, une cochonnerie qui courait dans sa famille. Lothaire s’épuisait à la soigner et à s’occuper de son commerce et de ses deux garçons en même temps. Dans l’hiver 89, Lothaire affaibli et en proie à la dépression, les médecins avaient ordonné le placement dans un centre spécialisé de la belle Louise maintenant grabataire et confuse. Lothaire devait prendre une pause, confier le commerce à son homme-clé, ses fils à leur grand-mère pour un moment. Comme un matou frappé par un char, il n’avait plus que le goût de se rouler en boule et rester caché dans son trou, brailler tranquille. La nuit de l’avant-veille de Noël, il ne voyait plus beaucoup de dénouement heureux à toute ses histoires. Ses plans noircissaient à vue d’œil. Il aurait eu grand besoin qu’un ange passe le ramener vers la lumière. Dans l’heure où le soleil se demande encore si on est rendus demain et que la lune se demande si elle a encore d’affaires là, il s’était levé raide dans son lit, s’était paqueté un petit bagage, une seule idée en tête.

“M’a sauter dans mon char, m’a descendre à Val d’Or.”*

***

Dans un recoin du hall principal de l’hôtel Val d’Or, un espace emmuré d’à peine deux-cent pieds carrés qui donnait aussi sur la rue, on y avait été aménagé un tout petit salon de coiffure. Une coiffeuse y accueillait une clientèle régulière sur rendez-vous et acceptait occasionnellement un badaud ou un touriste qui entrait sans avertir. Il fallait vraiment savoir qu’il y avait là un salon de coiffure. Mais Lothaire, lui, savait, même s’il reconnaissait à peine la ville de son enfance où il n’avait pas mis les pieds depuis belle lurette. Arrêté à Louvicourt pour de l’essence et manger une bouchée, il avait appelé Olive qui lui avait donné le tuyau. Puis il avait appelé au salon pour prendre un rendez-vous sur un faux nom pour surprendre Sylvie. Il ne portait plus sa longue chevelure bouclée de hippie et portait maintenant le goaty taillé bien proprement, de bonnes chances qu’elle ne le reconnaisse pas, surtout dans sa maigreur, cadeau de la dépression. Lorsqu’il avait entendu la voix de sa cousine même à travers le crépitement du téléphone, un choc électrique dans toute la colonne, le courant de chaleur et de bien-être qui l’avait envahi l’avait surpris au point de le faire bégayer. Elle n’y avait vu que du feu.

“Vous êtes chanceux, c’est la veille de Noël, je vais vous faire un petit trou à cinq heures mais je vais vous“passer” les portes barrées pis les stores baissés, je ne serais même plus supposée d’être là, à cette heure-là.”

 Lothaire riait tout seul dans son auto, fier de son coup. Mais la rigolade s’était transformée en un trac sans nom lorsqu’après avoir garé l’auto tout juste devant l’hôtel Val d’Or, il pénétrait le hall en tentant tant bien que mal de gérer ses pensées. Un tout petit deux minutes de retard, les stores étaient déjà baissés. “Je pense qu’elle est partie, monsieur!”, lui avait lancé le commis à l’accueil. “Je vais prendre une chance de cogner”, avait répliqué Lothaire. Lorsque Sylvie avait ouvert la porte, les genoux ont failli lui plier. Les années n’avaient jamais réussi à lui chiper ne serait-ce qu’une once de sa grâce et de sa beauté. Tous les hommes de Val d’Or devaient venir défiler ici tenter de soulager tant bien que mal le bon vieux fantasme de la coiffeuse pulpeuse. “Monsieur Smith?”, avait-elle demandé avec un joli sourire. Refermant la porte derrière lui, Lothaire avait nettement entendu le clic de la serrure et elle l’aidait maintenant à enlever son paletot et le guidait vers la chaise. “Vous êtes pas de Val d’Or, vous?, avait-elle d’abord demandé et Lothaire savait maintenant qu’elle ne l’avait pas reconnu. “Accotez votre cou, je vais descendre votre tête sur le lavabo. Qu’est-ce qui vous amène dans le coin? En visite pour les fêtes? Les affaires? Lothaire écoutait tout ce small talk et parlait le moins possible, en cas. Elle avait levé les bras bien haut pour attacher sa longue chevelure et le bas de son ventre lui était apparu pour un moment, la peau nue avait frôlé sa main déposée sur l’appuie-bras. Lothaire ne filait pas bien. Puis elle s’était approchée de lui, son odeur était maintenant à portée de nez du pauvre Lothaire. Ce délicieux parfum d’anémone des bois. Pendant que l’eau coulait en attendant d’être juste assez chaude elle s’était approchée davantage et penchée sur lui, ses seins frôlaient carrément le visage de Lothaire, elle aurait franchement pu boutonner un ou deux boutons de plus. Ou elle savait y faire pour extorquer des pourboires faramineux aux pauvres hommes alanguis. Elle avait failli le rachever lorsque ses mains étaient passées sous sa tête et massaient lentement son cuir chevelu. Elle relevait la tête de Lothaire lentement vers la craque de ses seins qui, gêné, tentait de la rabaisser subtilement à mesure. Puis, elle lui donna le coup de grâce et le gros nez de Lothaire sentait déjà le contact des deux lobes de chair tendre contre lui. Et elle tirait finalement un grand coup rapide et sournois pour lui aplatir carrément la face dans ses seins.

“Tu pensais berner qui, Lothaire Santerre? Tu pensais-tu vraiment que je ne t’avais pas reconnu?

Et elle riait de toutes ses belles dents en redéposant sa tête dans le creux du lavabo et en lui passant la douche en pleine face. Le fou rire contagieux s’était emparé de Lothaire cruellement démasqué. Il se demandait c’était quand la dernière fois qu’il avait autant ri.

***

Rosaire Sévigny était mort dans le gros “fall” à la Palmarolle. Une douzaine d’hommes morts horriblement broyés par le roc entre deux galeries de mine. Olive disait, et le coroner également, que Rosaire était probablement saoul et avait mal placé les charges de dynamite et que son ivrognerie avait privé onze familles de leur père. Sylvie, elle, pensait qu’il s’était suicidé en se foutant égoïstement des autres hommes dans le trou avec lui. Le corps de Rosaire n’avait jamais été remonté. À la profondeur où cela s‘était passé, il ne lui restait pas très long à creuser pour aller brûler en enfer, disait-elle aussi. Olive s’était fait un nouveau chum, ses frères avaient maintenant chacun leur famille, loin de Val d’Or.

Et les deux cousins s’étaient longtemps rattrapés dans les nouvelles, raconté des vies résumées en grands traits, la pauvre Louise, ses deux fils et tout ça pendant que Sylvie finissait la coupe de cheveux et la barbe de Rosaire. Leurs vies étaient devenues tellement différentes. “Est-ce que tu penses qu’on va pouvoir réveillonner ensemble?, avait risqué de lui demander Lothaire. Le visage de Sylvie s’était décomposé devant lui. Ses joues avaient rougi au bord d’exploser, ses mains tremblaient. Un silence de la mort, Lothaire ne comprenait pas, ne savait plus où se mettre. “C’tu plate, je réveillonne avec mes filles.”, avait-elle dit en le regardant avec un irrésistible sourire retrouvé. “T’as des filles? Combien de filles que t’as?” avait demandé Lothaire, ébaubi. “Une quinzaine.”, avait répondu Sylvie en mesurant l’effet de sa réponse sur les expressions de Lothaire. “On passe chez nous me changer, je pense que les filles vont être contentes de te rencontrer, on va réveillonner tous ensemble. Penses-tu vraiment que je vais te laisser tu’seul comme un coton la nuit de Noël, mon sans-dessin, toé.”

***

Lothaire en avait profité pour examiner hypocritement le garde-robe d’entrée de Sylvie. Aucun vêtement d’homme là-dedans. Sylvie habitait un des petits shacks en bois rond du village minier historique de Lamaque, celui-là même qu’elle avait racheté de son grand-père Santerre qui l’avait habité de plein droit une bonne partie de sa vie sacrifiée à la mine Lamaque. Grand-papa Frank était allé s’installer au foyer de Val d’Or où la platitude des jours et la pesanteur de sa solitude avaient achevé de le tuer. Simple journalier, le shack de Frank était à l’avenant, petit. Un quatre-et-demi quand même coquettement aménagé par Sylvie. Mais il était clair pour Lothaire qui attendait sa cousine au petit salon ouvert sur la cuisine qu’on ne pouvait pas élever une quinzaine de filles là-dedans.

Hôtel Motel Dix, pour une raison obscure, à Val d’Or, tout le monde prononçait Dix comme on prononce “Dicks” en anglais. On disait “Le Dicks”, tout court. Pas très loin d’être le plus gros trou en ville après le trou de la mine Sigma. Au plafond, tout le long des fausses poutres de bois pour faire country, les suppôts de Satan, blasés, étaient vautrés nonchalamment. Certains zieutaient les pauvres filles nues qui se dandinaient devant un public mâle déjà pas mal engourdi par trop de bière en fût, d’autres visaient le racoin discret où les pauvres accrocs allaient supplier Ti-Guy “Grosse Queue” de leur “fronter” un dernier quart de poudre avant la prochaine paye, d’autres essayaient de suivre de loin les écrans des machines pour voir si de pauvres mères de famille avaient fini de jouer toute l’argent de la grocerie, on suivait aussi la parade des filles rien qu’en bobettes et en talon haut qui, cabaret en main, distribuaient les drinks en se faufilant entre les mains tâteuses; dans un autre recoin discret, ils tentaient de voir dans les confessionnaux alignés un à côté de l’autre où pour dix piastres d’autres pauvres filles se dandinaient l’entre-jambes sur les culottes à moitié déboutonnées des gars, les seins bien étampés dans leurs faces, jusqu’à temps que leur sperme gicle à travers leurs bobettes ou que la toune finisse, c’était selon. Certains suppôts s’amusaient même à gager là-dessus. Il y avait tellement de ces âmes perdues, toutes pareilles, qu’aucun d’eux ne fournissait plus l’effort d’en ramener une à Satan qui se plaignait d’avoir maintenant beaucoup trop de gueules semblables à nourrir pour rien.

 Comment appelle-t-on le péché dont les hommes naissent coupables?
– On l’appelle le péché originel, parce que nous naissons tous avec cette tache sur notre âme. Il a obscurci notre intelligence et affaibli notre volonté, en nous donnant une inclination au mal.

“Veux-tu bien me dire pourquoi tu m’amènes ici la veille de Noël?”, avait immédiatement questionné Lothaire en prenant place au Dix. Lorsque Darquise Trépanier était partie de Val d’Or, avait expliqué Sylvie, le doorman que je connaissais parce que je le coiffais m’a demandé si je voulais venir la remplacer. Coiffer les filles avant la soirée, m’occuper des retouches entre les sets, voir qu’elles soient bien maquillées, c’était bien payé. Je n’avais rien à faire de mes soirées alors j’ai dit oui. Ces pauvres filles-là viennent de Montréal la plupart, ou des campagnes creuses, on les loge dans la vieille partie de l’hôtel, certaines arrivent ici à dix-sept-dix-huit ans, j’en ai même eu de seize ans. Ils leur font des faux papiers mais la police pose jamais de questions. Je suis un peu comme leur mère, je m’occupe d’elles, elles se confient beaucoup à moi. Je raccomode leurs petites chicanes. On a beaucoup de plaisir ensemble. Je suis un peu leur seule famille. Lothaire écoutait, ébaubi. Une petite blonde avec d’énormes seins à la hauteur des yeux de Lothaire s’était présentée à leur table pour prendre leur commande. “Josée, je te présente Lothaire.” Les deux mains pleines, elle avait fait sauter ses deux mamelles en souriant devant ses yeux pour le saluer. “Josée, Petteux y’es-tu arrivé, faudrait que j’y parle, tu nous apporteras chacun un porto.”, avait demandé Sylvie. “J’vas aller te le charcher tu’suite.”

Le hippie qui vivait toujours quelque part au fond de Lothaire, plongé dans la musique disco, les danseuses tout nues et tout le bling bling du Dix avait les yeux ronds comme des trente sous. Josée était revenue avec les deux portos, les avait déposés devant eux, et en faisant un clin d’œil à Lothaire elle avait dit à Sylvie : “Beau bonhomme, ton Lothaire, check-lé comm’faut, j’en connais qui se feraient pas prier pour le passer au confessionnal.” Lothaire et Sylvie avaient siroté leur tawny et avaient placoté un peu, encore. Les boss avaient fait venir un gros buffet pour les filles qui devait être à veille d’arriver. On installerait tout ça dans la grande loge commune en arrière du stage où les filles avaient déjà décoré et monté un beau sapin. C’était là que Sylvie s’occupait des filles. Quand Petteux est finalement arrivé s’asseoir à leur table, Sylvie l’avait présenté lui aussi à Lothaire. “Mon beau Petteux, lui avait demandé Sylvie en lui roulant des yeux de biche, on peux-tu faire exception à soir? Est-ce que je pourrais amener Lothaire avec moi dans la loge? Les filles sont d’accord avec ça. Il est venu de Montréal, il connait plus personne icitte.” Petteux avait inspecté Lothaire de la tête aux pieds, les yeux froncés. “Qu’est-ce que je ferais pas pour toé ma belle Sylvie. Depuis le temps qu’on entend parler de lui, ton beau Lothaire, on va l’accueillir en grand.” Lothaire avait du mal à cacher son ébaubissement, il avait lancé un regard de chien perdu à Sylvie qui avait habilement détourné le regard. “Josée! Va leur porter une bouteille de porto dans la loge, c’est on the house.”

 ***

Une série de miroirs au-dessus d’un grand comptoir où s’amoncelaient des sacoches ouvertes d’où sortaient des cosmétiques de toutes sortes, des paquets de cigarettes, des briquets et des brosses, des peignes, des séchoirs, des fers à friser et toute cette sorte de choses. Quelques tabourets le long du comptoir. Derrière, pêle-mêle, un assortiment de divans et de causeuses de toutes sortes de couleurs qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, des bobines de bois virées sur le côté faisaient office de tables de salon et au fond, une ou deux grandes tables pliantes avec des nappes en papier qui attendaient le buffet. Et des filles de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, installées un peu partout les pieds dans des pantoufles en Phentex pour se reposer des talons hauts, certaines avec une petite veste sur le dos même pas fermée en-avant, personne n’avait vraiment le réflexe de la pudeur. Des seins partout. Ça allait et ça venait, toujours une dizaine de filles sur le plancher et cinq-six filles dans la loge et plus la clientèle fuyait avec l’heure, plus le ratio changeait. Sylvie passait les filles au besoin, l’une après l’autre. Un petit coup de ciseaux par ci, un petit coup de fer à plat par là, un touch-up de make-up, les cheveux vaporisés à l’eau remis en pli au séchoir et parfois même une fille complètement écartillée sur le comptoir devant Sylvie qui maniait avec une main de maître le rasoir droit et taillait des petites œuvres d’art dans le poil de leurs entre-jambes. Deux filles étaient venues s’installer de chaque côté de Lothaire seul dans sa causeuse et s’étaient mises à faire semblant de lui faire du bagou. Une belle grande rousse puis une jolie petite blonde. Il n’avait pas pu se retenir de demander aux filles comment ça se faisait que Sylvie leur avait parlé de lui. “Parle-moé-z’en pas. À toutes les Noël, elle arrête pas de nous casser les oreilles avec son histoire de petite fille que son père avait pogné tout-nue avec son cousin en d’sours des manteaux de matantes la nuit de Noël pis y l’avait battue pis y y’avait cassé le bras.”, avait lâché la fille, sans façon. “A nous conte ça pis à toutes les fois, les filles braillent, faut qu’elle leur refasse le make-up après.”

Lothaire avait répondu du tac au tac, un peu contrarié : “On était pas tout nus, calvaire, pis même à ça, on avait juste dix-onze ans.” Les deux pauvres filles réalisaient abasourdies que c’était Lothaire, le cousin. Pour racheter la grande rousse, la petite blonde avait rajouté : “Ben non, on le sait ben, Sylvie se serait jamais montrée tout-nue. Même encore, même si elle a un beau corps pis des christ de beaux totons pour une fille de 36 ans, elle les a jamais montrés à personne. Même avant, elle les montrait pas à personne.”

“Avant quoi?”, avait vivement rétorqué Lothaire, mais les deux filles, aussi confuses que contrites, s’étaient regardées l’une l’autre rougir puis elles s’étaient sauvées en courant sur le plancher sans se revirer.

***

La veillée avançait, le buffet était finalement arrivé et les filles affamées étaient tombées dedans, la bouteille de porto de Petteux descendait. Sylvie, occupée, Lothaire entretenait la conversation avec les filles en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre là. Sylvie venait le voir de temps en temps heureusement. Passé minuit, même aux danseuses, les gars avaient le motton de Noël et rentraient plus de bonne heure que d’habitude rejoindre leurs Germaine ou aller brailler tout seuls dans leur trou. Beaucoup de filles réveillonnaient maintenant sur un méchant temps dans la loge. La petite blonde et la grande rousse qui se sentaient coupables avaient organisé un plan de nègre en cachette pour se faire pardonner. Vers une heure du matin, avant que trop de monde soit trop barbouillé, la grande rousse était montée nu pieds sur une bobine de bois et sifflait les deux doigts dans la bouche pour attirer l’attention. Quand ce fut fait et qu’un silence acceptable se soit installé, elle avait fait son petit speech. “Comme vous le savez, à soir c’est un Noël spécial pour quelqu’un que nous autres les filles on aime d’amour. C’est pas à toutes les Noël que Sylvie a la chance de voir son beau Lothaire qu’à nous casse toujours les oreilles avec. On s’est toutes mis ensemble les filles, les doorman, les barmaids, toute le staff pour leur offrir un beau cadeau de Noël. Mais on l’a caché quelque part.” Puis la petite blonde s’était approchée de Lothaire et Sylvie et leur avait remis la clé d’un motel.

“Y’est là, votre cadeau. Vite, allez le chercher.”

Étrangement, personne ne les avait suivis de l’autre bord. Rendus devant la chambre avec le bon numéro, Lothaire avait remis la clé à Sylvie. “Après tout, c’est un cadeau de tes filles”, avait-il dit en souriant et Sylvie avait nerveusement ouvert la porte.

Une lumière tamisée reignait sur toute la chambre, un seau à glace sur pied d’où on pouvait voir dépasser le bouchon typique d’une bouteille de champagne trônait entre deux fauteuils-crapauds, deux flûtes sur la table d’appoint, quelques bouchées, des chocolats Laura Secord et des fraises dans une assiette de Noël en plastique.

Sur le lit king, les filles avaient fait une montagne avec tous leurs costumes à froufrous, leurs couvertes de flanellette, leurs manteaux de guenille, de mouton, de fourrures cheap de toutes sortes.

 

À suivre

Flying Bum

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La suite ici

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

*Paroles extraites de Quand j’vas être un bon gars, Richard Desjardins

Chroniques du péché mortel (2)

Le suppôt de Satan avait fait son choix, un choix facile. Il avait vu de ses yeux vu bien plus de péchés mortels commis par Rosaire que par n’importe qui d’autre cette fameuse nuit-là dans cette chambre-là. Heureux les cœurs purs, le suppôt avait laissé les pauvres enfants tranquilles et s’en était retourné vers son maître avec l’âme de Rosaire, inutile de faire la litanie de ses fautes.

Faut-il beaucoup de péchés mortels pour mériter l’enfer?

– Non; pour mériter l’enfer: il suffit d’un seul péché mortel.

De peur de son propre père, Sylvie s’était endurée jusqu’au lendemain soir avant de se plaindre de son bras qu’elle cachait de son mieux. Olive avait raconté au médecin que la petite se l’était cassé en traîne sauvage dans la côte de cent pieds.

-“C’est la dernière fois que je te couvre, Rosaire Sévigny, là tu vas faire un homme de toé. Tu vas arrêter de boire pis tu’suite.”

Et quand elle l’appelait par son nom de famille, c’était du sérieux. Mais le péché de gourmandise le rongeait toujours, l’addiction était sévère, l’ivrognerie la plus vile. Mais encore son âme appartenait maintenant au diable de plein droit.

Après ce fameux Noël, les Santerre avaient fermé leurs portes aux Sévigny, pauvre Olive. Et le printemps suivant un cancer fulgurant avait emporté Germaine, la mère de Lothaire. Olive avait mis son Rosaire à la porte en lui disant de revenir sobre ou de ne jamais revenir. Sylvie n’avait plus jamais revu Lothaire.

Deuxième partie

Montréal, Noël 1971.

Cette année-là, il était clair que nous aurions un Noël bien blanc. La neige avait tombé en légères boules blanches flottant suavement entre ciel et terre tout l’avant-midi. Dès l’heure du dîner passée, le vent du nord avait remplacé le calme plat et cette neige de contes de Noël se faisait maintenant compacte et humide. Ça tombait dru partout. Une neige pour hommes. Et les rafales menaçaient de s’en mêler.

***

Si on n’avait pas su, on aurait pu facilement croire que Simone Fréchette était une de ces madames imposantes comme celles qui tiennent les rennes d’un grand bordel de luxe. Imposante poitrine et fessier à l’avenant, toujours bien mise dans de belles robes de chez Dupuis & Frères, une masse drelin-drelante de bijoux de qualité douteuse, des parfums de magasins à rayons et un maquillage digne des grandes actrices de cabaret. Rue Ontario près de Plessis, Simone Fréchette tenait effectivement maison. Une maison de chambres, on devrait plutôt dire une pension, pour les jeunes filles qui étudiaient de l’autre côté de la rue à l’Académie de coiffure de Montréal. Toutes des jeunes filles de bonne famille qui venaient des régions, des lointaines campagnes, et que leurs familles confiaient aux bons soins de madame Fréchette le temps de leurs études. Les tenir loin des tentations de la grande ville et du péché qui sévissait toujours un peu partout à portée de marche dans le bas de la ville était la mission que Simone s’était donnée et elle l’accomplissait avec zèle. Montréal était encore la ville de Jean Drapeau, entre l’expo 67 et les olympiques de 76; un vent d’optimisme et de joie de vivre soufflait toujours joyeusement, et nuitamment surtout, sur les braises du vice montréalais qui brûlaient perpétuellement.

Ce matin de veille de Noël, les filles étaient excitées, affairées à compléter leur bagage. Enfin, la longue session d’automne était complétée. On viendrait les prendre et les ramener dans leurs familles pour la période des fêtes. Une à une elles disparaissaient dans de grands au revoir tristounets et des grandes embrassades entre copines. Mais leurs sourires revenaient à mesure qu’un parent arrivait pour les prendre à leur tour. Madame Fréchette supervisait les opérations avec flegme et fermeté. Elle cachait mal son propre bonheur de s’envoler en soirée rejoindre son frère et sa belle-sœur qui tenaient un petit motel à Pompano Beach en Floride. Elle avait une sainte horreur de la neige et du froid.

Aucune fille ne pouvait demeurer à la pension pendant la période de vacances. Et la maison se vidait une à une de ses pensionnaires. La toute dernière rongeait encore son frein assise devant son bagage et il était déjà 3 heures passé. Simone Fréchette tapait du pied et s’inquiétait pour le père de sa plus rebelle protégée qui devait être aux prises avec la tempête quelque part entre Val d’Or et Montréal. Quelques coups de téléphone n’avaient rien donné de bon pour rassurer la femme et la jeune fille. Simone Fréchette en était à se demander si elle n’appellerait pas la Sûreté du Québec pour voir s’il n’y avait pas eu un grave accident dans le parc de la Vérendrye ou quelque part d’autre sur la 117.

“Il ne viendra pas, c’est rien qu’un ivrogne qui tient jamais ses promesses.”, avait affirmé la jeune fille par dépit. “Ça ou il a commencé à fêter trop de bonne heure et il a pris le champ dans le parc.”, avait-elle ajouté. “Ils vont le retrouver vivant demain matin. Ça gèle pas un saoulon. C’est ma mère qui l’a forcé à venir me chercher, sûrement pas son idée à lui.”

“Oui mais écoute, jeune fille, moé je pars en Floride, là, j’ai mon avion à 6 heures, faut je parte moé là, j’peux pus attendre ben ben, j’avais bien dit avant 2 heures à tout le monde”, plaidait Simone Fréchette. “Je ne peux pas te laisser ici tu’seule de même, t’as rien que dix-sept ans. As-tu de la parenté à Montréal, quec’chose?” Simone Fréchette n’avait jamais, oh grand jamais, laissé une de ses filles dans le trouble. Même ses plus révoltées comme Sylvie Sévigny.

***

En ces temps-là, les jeunes de Montréal vivaient à l’heure de l’underground. Les nouvelles radios alternatives jouaient Pink Floyd, Led Zeppelin, Frank Zappa, King Crimson, combien d’autres encore. Toute une contre-culture qui venait de l’Europe et des États était venue faire oublier la récente crise d’octobre et la morosité qui avait suivi. La belle jeunesse sombrait du même coup dans une multitude de paradis artificiels maintenant disponibles partout. Pot, mescaline, haschich, LSD. Les soirs dans les bars du Vieux-Montréal ou de la rue Saint-Denis, les spectacles au Campus, au Forum, au parc des Nations, des dizaines de bars alternatifs du rock au jazz faisaient leurs choux gras de la jeunesse délurée et en avant la fête, rien de trop beau! Mais pas aussi facile pour tout le monde, le monde comme Lothaire, par exemple. Après la mort de sa mère, son père Henri-Évariste avait perdu sa job à la mine East-Sullivan et s’était ramassé le bec à l’eau avec en bonus une condition pulmonaire attrapée dans le fond de la terre. Il s’était exilé en ville où il s’était amouraché d’une anglophone détestable qu’il a tout de même épousée envers et contre tous. Déracinement forcé pour Lothaire qui, après multiples drames et mélos familiaux de toutes sortes, s’était sauvé de la maison paternelle à quinze ans. Il s’était pris un petit boulot de lettreur-graveur après avoir fait croire au patron qu’il savait ce qu’il faisait. Après supplications de Lothaire, le type qu’il remplaçait était resté deux semaines de plus en cachette pour lui montrer le métier et Lothaire lui refilait son salaire en échange. Heureusement que Lothaire était habile et brillant.

Lothaire s’était pris un petit quatre-et-demi des plus modeste dans le vieux Rosemont, une cuisine avec salon attenant sans cloisons et un autre salon-double qui était en fait, sa chambre. Lothaire faisait ce qu’il pouvait pour suivre le rythme de ses amis qui habitaient la plupart chez leurs parents mais souvent il se rabattait sur la lecture et le dessin pour passer ses veillées moins fortunées seul chez lui.

Ce soir de Noël-là, quelques amis étaient passés, histoire de se geler la gueule tranquillement avant de repartir en soirée rejoindre leur famille dans les festivités de Noël. À un certain moment il y avait eu beaucoup d’action dans le petit quatre-et-demi mais vers les dix heures, le dernier visiteur avait quitté. Lothaire ramassait seul les traîneries, les bouteilles vides et vidait les cendriers. Il s’était confortablement installé pour lire un énorme bouquin d’art que sa récente flamme lui avait offert comme cadeau de Noël. Elle l’avait volé chez Raffin où elle était caissière à temps partiel juste pour se payer des frivolités; elle ne manquait de rien, en fait. Volé ou pas, le bouquin était superbe. Il le feuilletait en pensant à sa belle Louise qui était elle aussi repartie vers sa famille l’abandonnant seul avec lui-même. Lothaire était toujours persona non grata dans la famille de Louise, famille aisée et snobinarde, qui acceptait mal que l’une des leurs fréquente un hippie qui n’allait même plus à l’école de surcroît. Comme lui, elle était mineure et devait se plier aux caprices de son père en attendant l’âge de sa majorité qui venait fort commodément de passer à dix-huit ans. Plus que deux ans à attendre.

Lothaire s’était tout de même ménagé un petit réveillon. Pain français, quelques pâtés et fromages, une bouteille de porto d’assez bonne qualité et quatre ou cinq grammes de libanais blond. Il n’attendait plus que minuit vienne et que la forte odeur de tabac se dissipe dans le petit appartement avant de se souhaiter joyeux Noël à lui-même et de passer à table. Il avait rarement revu son père depuis son départ de la maison familiale.

Un disque de James Taylor sur la platine, Lothaire soudainement envahi d’une tristesse profonde, blotti au creux de son divan était tout simplement tombé dans les bras de Morphée avant le grand banquet-solo.

Le suppôt de service cette nuit-là s’emmerdait perché sur le chauffe-eau au fond de la cuisine. Lorsque l’ennui le prenait ainsi il s’amusait à pénétrer les esprits endormis et de faire tourner leurs rêves au noir. Trop facile de tirer une jeune âme, esseulée de surcroît, vers les abysses où se terrent la tristesse et le désespoir. Heureusement, il passait un ange de temps en temps, spécialement dans la nuit de Noël, pour prendre les esprits par la main et les ramener dans la lumière.

Dieu a-t-il donné à chacun de nous un ange gardien?

– Oui, Dieu a donné à chacun de nous un ange gardien, pour nous préserver du mal.

Tout juste avant minuit, des coups dans la porte avaient réveillé brusquement Lothaire. Il s’était précipité le long du corridor. En ouvrant la porte, il avait accueilli une superbe jeune femme et il l’avait reconnue malgré le temps, sa tuque profondément calée sur son front et le foulard qui recouvrait sa bouche. Sylvie était là.

“Qu’est-ce que tu fais icitte? Comment t’as faite pour me trouver? Entre, vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans.”

Après l’avoir laissée se débarrasser de son linge d’hiver couvert de neige et de glace et de lui avoir trouvé des gros bas de laine pour mettre dans ses pieds, Lothaire était aller accrocher tout ça sur la pôle de douche. Elle grelottait. De toute évidence elle traînait dehors depuis un bon bout de temps. Il l’avait installée dans le divan et il était allé lui chercher sa plus chaude couverture et lui avait préparé un bon café.

“Je me suis dit qu’il devait pas en avoir beaucoup des Henri-Évariste Santerre à Montréal. Ça m’a pris du temps à allumer, j’ai marché beaucoup. Je suis entrée dans un bar et j’ai demandé un bottin et j’ai fouillé. Ton père m’a dit que tu ne restais plus là puis il m’a donné ton adresse. Il fait dire joyeux Noël, de l’appeler. Toi, je ne t’ai jamais trouvé dans le bottin.”

“Normal, j’en ai pas de téléphone.”

Lothaire était rien de moins qu’ébaubi. Sa belle anémone des bois avait grandi en grâce et en beauté et se promenait désormais dans un superbe corps de jeune femme. Ils avaient longuement bavardé, rattrapé toutes les nouvelles des uns et des autres, remémorés les bons souvenirs et se regardaient maintenant les yeux dans les yeux, alanguis et heureux.

“Fuck, j’avais oublié! Chu donc ben sans dessin. Viens, on va réveillonner!”

Lothaire avait sorti et tranché le beau pain croûté, placé des beaux couverts et les pâtés et les fromages gracieusement disposés sur la petite table de salon et ouvert la bouteille de porto.

“Un toast à nos retrouvailles!”

Après les bombances, les cousins heureux avaient fumé le libanais blond en finissant tranquillement la bouteille de porto et en placotant. Lothaire avait bien senti que Sylvie n’en était pas à sa première fumerie. Les yeux brillants ils se dévoraient du regard encore et encore. Elle était le plus beau cadeau de Noël qu’il pouvait espérer, et lui était le sien. Après un moment, Sylvie avait parlé de son autobus aux aurores le lendemain matin, et de sa mère Olive, disait-elle, qui devait se morfondre seule avec ses deux petits frères. C’était la première fois qu’elles n’étaient pas ensemble à Noël.

“On se fais-tu une grosse pile de couvertures et de manteaux sur ton lit et on va se coller en-dessous pour dormir un peu?” avait-elle proposé bien candidement avec un sourire à faire dégeler un iceberg. “On boudera quand même pas notre plaisir, pour les fois qu’on se voit!” avait-elle ajouté. Sur ce, on frappait encore à la porte. Lothaire se demandait bien lequel de ses amis s’était évadé d’un ennuyeux party de famille et était simplement revenu gâcher sa soirée de retrouvailles. Pour une rare fois, il n’aurait pas voulu que ce soit sa belle Louise qui lui fasse une surprise. Il était allé ouvrir pendant que Sylvie organisait l’installation dans la chambre de son cousin. Lothaire n’avait eu que le temps de voir la grosse face rouge et l’énorme poing brandi, d’entendre la grosse voix qui criait :

“Ah ben, toé, mon p’tit tabarnak!”

Puis, black-out.

***

Depuis le temps, elle s’y était fait et elle n’avait pas froid aux yeux. Rosaire ne comprenait rien, ni du cul ni de la tête et elle le détestait. On ne négocie pas avec les saoulons. Elle avait scanné rapidement les lieux du regard et aperçu une espèce de tête en plâtre qu’elle avait agrippée solidement par le cou. Lorsque Rosaire s’est présenté dans le cadre de la porte de chambre, elle l’attendait. Elle s’était élancée de toutes ses forces et lui avait égrené le bel apollon grec dans le front. Le temps que Rosaire reprenne ses esprits, elle l’avait poussaillé jusque sur le balcon et barré la porte derrière lui, même flanqué une chaise sous la poignée, en cas. Il avait probablement décidé de lâcher le morceau parce qu’elle l’avait entendu descendre l’escalier puis, plus rien. Rosaire avait été chanceux qu’elle ne finisse pas jusqu’au bout le mandat qu’elle s’était donnée et ne pousse sa carcasse en bas des marches.

***

Lorsque Lothaire avait repris ses esprits, une douleur lancinante pulsait au rythme de son coeur sur le côté de son visage enflé. Les bleus mauves de l’œdème avaient déjà commencé à descendre sur son œil. Sylvie était assise près de lui sur son lit envahi par tout ce qu’elle avait pu trouver de couvertures et de manteaux. Elle appliquait doucement sur le visage de Lothaire un sac de bleuets congelés qu’elle avait trouvé dans le congélateur du frigo. “Pauvre Lolo”, répétait-elle comme à elle-même lorsqu’il avait repris conscience. Elle lui avait doucement raconté le bout que Lothaire avait loupé. Rosaire était resté pris trois fois dans les neiges du parc ce qui l’avait retardé et s’était cogné le nez sur la porte de Simone Fréchette partie vers les plages de la Floride. Il avait eu le même réflexe que sa fille et l’avait retrouvée ainsi chez Lothaire dans l’espoir de la ramener à sa mère à Val d’Or.

Sylvie avait fouillé dans sa sacoche et en avait sorti deux 222 qu’elle lui avait fait avaler pour passer la douleur. Elle s’était levée près du lit et avait commencé à s’extirper de son jeans moulant. “Là on va se coucher et on va dormir un peu, faut que je sois au terminus Voyageur à 7 heures demain matin, déshabille-toi, je vais t’aider si tu veux, on va se coller.” Lothaire avait été épluché jusqu’à son caleçon de coton et s’était glissé sous le tas de couvertures. Sylvie assise sur le bord du lit en bobettes s’était débarrassée de ses bas et défaisait un à un les boutons de sa blouse. Quand elle s’était tortillée et qu’elle s’en était extraite c’était un superbe corps de femme qui se révélait à lui, Lothaire était bouleversé. La blouse disparue, elle avait pris un temps d’arrêt. Étiré le bras pour fermer la lampe puis Lothaire l’avait nettement entendu dire : “Ah, pis, que le diable l’emporte!” Il avait vu les doigts de Sylvie chercher dans la blancheur de son dos les agrafes de son soutien-gorge qui s’était scindé en deux avant de disparaître par en-avant sur la table de chevet.

Dès qu’il avait entendu l’appel au diable, le suppôt s’était réveillé en sursaut et était passé comme un éclair de son chauffe-eau dans la cuisine vers le bord de la fenêtre de la chambre à coucher. Il avait eu tout juste le temps de zieuter les deux seins bien ronds et bien fermes de Sylvie. Quelle aubaine, pensait-il. Il y a ici un potentiel sans pareil ! Luxure, adultère, inceste. Le maître à son réveil demain matin recevra la plus belle étrenne de Noël, deux anges devenus démons.

Elle s’était littéralement encastrée le long du corps arqué de Lothaire et avait soulevé le haut de son corps et Lothaire avait compris. Il avait passé un bras sous elle comme il le faisait toujours. Sauf qu’il n’avait plus dix ans. Et elle non plus. On aurait pu entendre voler une mouche dans le quatre-et-demi. La température grimpait vitesse grand V.

Sylvie était allée chercher l’autre main de Lothaire et l’avait ramenée entre ses seins où elle la maintenait tendrement mais fermement. On était bien loin des boutons de roses, la chair tendre de sa poitrine était impossible à cacher ou à oublier. Le souffle court, tout le sang du pauvre garçon voulait lui sortir par les blessures infligées par Rosaire. Et en poussant lentement elle avait fini de mouler ses fesses dans le bassin de Lothaire assez pour comprendre que le petit cousin était maintenant un grand garçon.

“Ciboire, Sylvie, c’était pas péché mortel ça? On est encore cousins, non?” avait-il murmuré du bout de la gueule.

Il caressait doucement le bras de Sylvie et le terrible son de craquement d’os brisé lui revenait comme un cauchemar vivant. Dans la respiration saccadée de Sylvie il avait compris qu’elle n’avait jamais oublié la cruelle pénitence de son innocent péché. Mais Lothaire totalement ébaubi ne faisait que faire son farouche. Il retrouvait son paradis perdu, la chaleur de sa peau douce, son Atlantide engloutie sous les couvertures pesantes, le parfum de l’anémone des bois ramassé dans le creux de son cou si doux que son nez retrouvait avec un plaisir évident et toutes les fourmis rouges de l’Abitibi avaient trouvé le moyen de descendre à Montréal malgré la tempête et de pénétrer son pauvre corps qui démangeait et qui brûlait de partout.

“Des petits-cousins seulement, rappelle-toi.” avait répondu Sylvie sur un ton rigolo.

À suivre.

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Chroniques du péché mortel

Première partie

Bourlamaque, Noël 1965.

Cette année-là, il avait plu pendant toute la messe de minuit. Du tonnerre, des éclairs, des bourrasques de vent d’une force inouïe soufflaient sur Lamaque. Situation incongrue parce qu’un froid glacial régnait depuis au moins une semaine sur toute l’Abitibi. La couche de neige durcie qui recouvrait déjà les trottoirs et les rues s’était transformée en véritable patinoire sous la pluie. Au sortir de la messe, les monsieurs et les madames avaient été totalement surpris par la force des vents. Sur la belle glace bleue, les chapeaux partaient au vent et atterrissaient plus loin dans de grandes flaques d’eau, les monsieurs attrapaient leurs madames par les épaules et d’autres moins chanceuses étaient littéralement emportées, qui directement dans les grands cèdres au bout du pallier de l’église St-Joseph, qui au bas des marches le cul à l’eau. Deux enfants, Lothaire et Sylvie pliés en quatre se tenaient à deux mains les côtes endolories par des grands fous rires incontrôlables. Ils pointaient tantôt une pauvre femme ébaubie de se retrouver les deux fesses à l’eau, tantôt les beaux chapeaux du dimanche qui s’envolaient et partaient comme des feuilles à l’automne. Le père de Sylvie était arrivé de nulle part derrière les deux enfants et les avaient attrapés par le cou de ses deux grosses paluches de mineur. Il leur serrait les ouïes allègrement comme on disait à l’époque.

“Vous allez r’rentrer en-dedans vous confesser tout de suite mes deux petites faces laides, vous autres. Voir si on peut rire des grandes personnes de même.”

Mais les frêles épaules des deux enfants étaient bien insuffisantes pour supporter le poids de l’homme qui était particulièrement costaud. Ses deux pieds avaient levé par en avant et l’homme était parti par en arrière atterrir les deux fesses à l’eau, les deux pauvres enfants entraînés avec lui dans sa chute.

Un grand silence de plomb, le temps de réaliser que personne n’était blessé, puis de la grosse voix de ténor de l’oncle Rosaire, le père de Sylvie, un grand “Tabarnak de câlisss!” avait résonné dans la nuit de Noël. Les deux enfants stoïques regardaient l’homme, terrifiés. Puis, hésitant, Lothaire lui avait demandé sur le plus respectueux des tons : “Tu vas-tu venir à la confesse avec nous autres, mon oncle Rosaire?”, redonnant vie au concert de grands fous rires, contagieux et généralisés cette fois-ci. Devant l’unanimité de la bonne humeur, l’oncle Rosaire avait ri lui aussi du bout de la gueule mais Lothaire avait nettement senti s’abattre sur lui son regard de côté, hypocrite, frustré et menaçant.

***

“Vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans. Allez toute mettre vos bottes dans le bain, les hommes vos manteaux dans le garde-robe, les femmes sur mon lit.”

Peu importe où se passaient les festivités, ces consignes étaient partout pareilles. Les familles étaient nombreuses et à Noël, ça fêtait fort. Lothaire avait tout juste dix ans et Sylvie, sa cousine, venait d’avoir onze ans. En réalité, Sylvie n’était pas tout à fait la cousine de Lothaire. Olive, la mère de Sylvie était la plus vieille du plus vieux des frères de son père et Olive était la cousine propre de Lothaire, sa fille Sylvie devenait donc sa petite-cousine. Des choses qui arrivaient souvent avec les grosses familles. Dans toutes les fêtes de famille, Lothaire et Sylvie étaient néanmoins inséparables et se considéraient cousin-cousine.

À Noël, on baissait le chauffage parce qu’on savait que ça allait chauffer. Tout ce beau monde-là dans la maison, le four et les quatre ronds de poêle qui ne dérougissaient jamais et aussi la boisson qui coulait à flots et venait réchauffer les buveurs quelquefois bien davantage que la couronne en demande. En général, les femmes se tenaient dans la cuisine, les hommes dans le salon et les enfants, une fois la folie des cadeaux passée, partaient jouer dans la cave avec leurs nouvelles bébelles. Lothaire préférait de loin s’amuser ou jaser longuement avec sa cousine, en retrait des autres. Du plus lointain Noël qu’il pouvait se rappeler, sa cousine Sylvie était tout près de lui ou elle le gardait à l’œil en tout temps comme un ange gardien. Et avec les années, l’écart d’âge entre eux avait fini par s’amincir comme une peau de chagrin.

Les frères et les cousins, survoltés à cette heure inhabituelle de la nuit perdaient généralement leur génie et inventaient des jeux de plus en plus nuls et désagréables au goût de Lothaire qui était plutôt intello et fluet. Dans les souvenirs de Lothaire, toutes ces longues veillées de Noël finissaient toujours de la même façon. Sylvie le délivrait des jeux débiles des garçons de la famille. Elle le prenait par la main et l’attirait avec elle à l’étage où en catimini ils rejoignaient tous deux la chambre où étaient empilés les manteaux de matantes. Ils fermaient doucement la porte derrière eux et se déshabillaient sans faire de bruit ne gardant que leurs petites culottes puis ils s’enfouissaient sous l’énorme tas de manteaux.

Le paradis perdu enfin retrouvé. Un calme si doux, loin des espiègleries des garçons, une autre planète totalement. Une Atlantide de béatitude engloutie sous l’océan fourrures de renard, de vison ou de mouton rasé court, les doublures de soie aux odeurs de muguet et de lilas qui glissaient suavement sur leurs corps, leur poids comme une caresse, les beaux foulards angora et les gros manchons à poil long comme oreillers. Le silence enfin. La sainte paix. Et la douceur et la chaleur, la chaleur du corps de Sylvie contre le sien, qu’il tenait devant lui, enroulé dans ses bras, un parfum de petite fille divin qui se concentrait dans son cou là où Lothaire plantait son nez, probablement rien qu’une savonnette bon marché de l’épicerie, son odeur glorifiée dans le flou des souvenirs. Ils s’endormaient ainsi comme des anges. Puis aux petites heures, une matante qui soulevait brusquement son manteau les réveillait bête. Aussi surprise que les deux enfants elle s’écriait tout attendrie, comme si elle venait de trouver une portée de bébés chats : “Venez voir ça. Sont tellement mignons! Germaine, apporte ton Kodak, ça vaut la peine!”

***

Ce Noël-là, Lothaire avait ressenti comme une petite gêne lorsque Sylvie ne semblait pas vraiment empressée de se dévêtir et de gagner leur cachette. Sylvie s’était assise sur le bord du lit. Il s’était assis lui aussi près d’elle. Un moment étrange qui avait mis Lothaire tout à l’envers. Leurs yeux qui s’étaient maintenant faits à la pénombre, ils s’observaient l’un et l’autre, insécures. Lothaire avait toujours vu sa cousine Sylvie comme une fleur. Sylvie en botanique, c’était aussi une fleur sylvestre, l’anémone des bois, lui avait-il une fois expliqué. Un grand fouet mais avec une belle fleur blanche et rose tout en haut de la tige. Cette nuit-là la belle fleur était toujours là mais son grand fouet avait commencé à se transformer. Les hanches de Sylvie avaient commencé à s’arrondir, il l’avait bien senti lorsqu’il avait déposé sa main sur sa cuisse déjà plus charnue que le Noël d’avant. Elle rougissait à rien. Des petits seins qu’elle dissimulait du mieux qu’elle pouvait avaient éclos sur sa poitrine comme deux boutons de rose au printemps. Ils s’étaient longuement regardés dans les yeux en silence, hésitants. Il aurait été cruel pour rien de bouder un bonheur qui durait depuis si longtemps.

“Que le diable l’emporte!” s’était-elle dit tout bas comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même. Puis elle avait lentement commencé à se dévêtir et il avait fait comme elle. Lothaire avait déjà commencé à leur creuser un nid dans la montagne de fourrures et Sylvie, encore assise de dos sur le bord du lit ne portait plus que sa petite culotte et une camisole de coton blanc. “Que le diable l’emporte!”, avait-il cru l’entendre dire encore une fois. Lothaire regardait les deux mains de Sylvie apparaître de chaque côté d’elle en bas sur ses hanches, agripper les bords de la camisole, la hisser lentement par-dessus sa tête révélant pour un bref moment la blancheur de son dos avant que la longue chevelure ne s’y redépose. Puis, à la vitesse de l’éclair pour qu’il ne voie rien de sa poitrine, elle l’avait rejoint dans la chaleur de leur nid et s’était lovée devant son cousin comme elle le faisait toujours. Lothaire, embarrassé, ne savait plus quoi faire de ses mains. Elle s’était soulevée pour lui donner une chance de passer son bras sous elle comme il le faisait toujours. Puis elle a attrapé son autre main et l’avait guidée sur le devant de son corps où elle l’avait tenue tout contre elle, immobile. Bien centrée entre ses deux petits boutons de rose pour éviter que les mains de Lothaire ne les découvrent.

Trois cent anges auraient joué du luth à pleine tête dans leur paradis secret qu’ils se seraient quand même endormis, confortés dans la chaleur de leur innocent bonheur retrouvé.

***

Henri Richard serait-il un meilleur joueur de hockey que son célèbre grand frère? Les bleus vont-ils débarquer les rouges aux prochaines élections? Marilyne Monroe était-elle plus sexy que Mae West? Est-ce que la mine Lamaque va slaquer ou engager cette année?

La boisson aidant, tout devenait prétexte aux engueulades les plus épiques dans le salon où les hommes trinquaient allègrement. Et plus la nuit avançait, pire c’était. Rosaire Sévigny n’était pas un Santerre, il en avait épousé une, certes, mais il était ici en pays de Santerre, entouré de Santerre dans le grand salon. Et les Santerre s’amusaient ferme à le faire damner, lui qui était particulièrement susceptible et n’était pas reconnu pour avoir très bon caractère. Généralement les choses ne dégénéraient pas suffisamment pour que les hommes en viennent aux coups, mais pas loin. On savait assez bien doser l’endêvage. Rosaire particulièrement allumé et frustré par une attaque concertée des Santerre avait soudainement peine à se contenir. La famille de pince-sans-rire, l’alcool aidant, avait poussé la note au-delà de la patience de Rosaire qui avait maintenant la mèche particulièrement courte. Les baves chaudes lui montaient dans la gorge, le sang lui montait au visage et le ton montait à propos de n’importe quoi, une insignifiance, une stupide argumentation qui s’était mise à déraper désagréablement même si plus personne ne se rappelait le fin mot de l’histoire. C’était généralement à ce moment-là que les femmes, alertées pas les hauts cris, traversaient de la cuisine au salon et tentaient tant bien que mal de calmer les esprits. C’était au tour d’Olive ce soir-là d’essayer de calmer son Rosaire avec toutes les ruses de sioux qu’une bonne épouse d’homme en boisson devait savoir maîtriser.

“Olive, tabarnak, asseye pas. Habille les deux petits sans les réveiller, je m’occupe de Sylvie. On décâlisse d’icitte.”

”Sylvie, viens t’en tussuite, as-tu compris? Ces hosties de frères Santerre-là, ch’pus capable. On dirait qu’ils connaissent toute, eux autres. Ousqu’elle est, elle, encore?”, gueulait-il à pleins poumons. ”Sylvie, estie !”

“Va voir dans’chambre à Germaine ent’sours des manteaux, à doit être là”, avait répondu Olive.

***

La porte de la chambre à Germaine ouvrait maintenant des deux bords tellement Rosaire était rentré dedans avec force. Olive le suivait derrière et lui hurlait de se calmer, de prendre sur lui. Les manteaux de matantes volaient de tous bords, de tous côtés, renversant les lampes et les bibelots qui frappaient les murs avec fracas. Les enfants avaient été surpris par la violence du réveil, d’abord frappés d’apoplexie dans leur quasi nudité, leurs corps tremblaient maintenant autant du froid soudain que mus par une terreur sans nom.

“Ah ben mon p’tit tabarnak, toé ! Tu le savais-tu que c’est péché mortel de coucher avec sa cousine? As-tu été élevé dans un bordel toé, ciboire? Ça donne rien que des enfants infirmes pis mongols fourrer sa propre cousine. PÉCHÉ MORTEL, tu sais-tu ce que ça veut dire PÉCHÉ MORTEL, calvaire!”

Les postillons de Rosaire ou les chutes Niagara c’était pareil sauf en bave, ses yeux étaient revirés par en-dedans, des veines gonflées mauves dans sa grosse face rouge. Olive son épouse pleurait derrière, impuissante. Il avait agrippé le bras de Sylvie dans sa grosse main de mineur et l’avait sauvagement tirée du lit avec une force telle qu’elle avait presque frappé la lampe du plafond dans son envol vers un atterrissage forcé sur le parquet de bois. Elle n’avait jamais touché au matelas.

“Habille-toé, ça presse, sacrament.”

Quand la petite s’était penchée pour ramasser ses vêtements, une ruade de claques sur les fesses avait résonné à travers les cris de douleur de Sylvie et les pleurs de sa mère, la petite projetée au sol sous la force des coups. Les femmes ramassées en troupeau compact dans le corridor à épier la scène se gardaient silencieusement une petite gêne comme il était coutume de le faire dans ces circonstances-là.

Le suppôt de Satan assis calmement sur le gros calorifère d’acier au pied du lit attendait bien patiemment une âme à ramener en étrenne à son maître. Dans le petit catéchisme de l’école que Lothaire et les enfants devaient mémoriser par coeur, questions en rose et réponses en bleu.

Qu’est-ce que le péché mortel?

Le péché mortel est un acte si vil qu’il coupe totalement celui qui le commet de la grâce divine, plaçant ainsi l’âme en état de mort spirituelle, séparée de Dieu jusqu’au jugement dernier.

Pour les enfants qu’on éduquait avec une bonne dose de peur : la crainte ultime, l’effroi de leurs jeunes esprits, l’essence de tous les cauchemars et de toutes les terreurs nocturnes. Où se cachait donc le péché mortel? Dans le doux parfum d’anémone des bois qui se terrait au creux du cou de Sylvie ou dans les écumes de bave et l’haleine d’alcool pourri de Rosaire? Dans la douce et chaude étreinte de Sylvie ou dans la violence qui possédait son père? Avec laquelle de toutes ces âmes le suppôt repartirait-il, la sienne?, se demandait Lothaire. Pourquoi alors l’ivrogne enragé ne corrigeait-il pas Lothaire au lieu de sa fille? Lothaire sous le coup d’un bouleversement profond essayait de penser vite, le suppôt s’était déjà relevé sur ses courtes pattes et sa grosse face rouge souriait.

Lorsque dans leur paradis ravagé sa cousine avait été sauvagement arrachée de son étreinte par son père déchaîné, Lothaire avait clairement entendu le son.

Le craquement sinistre de l’humérus de Sylvie qui se fracturait en deux.

À suivre

Le Flying Bum

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La suite ici.  

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Bande passante, passe bandante

Hier soir le porto était bon, moi, totalement bon à rien. Tiens, j’appelle une ex-flamme même si le mélange ex et porto n’est pas toujours une si bonne idée quand j’y repense. Je lui dis que même si je ne me rappelle plus très bien de son joli minois (et même de son nom, elle est listée dans mon bottin sous Douce 1997-1999), je n’en suis pas moins encore fou d’elle. Pourquoi, Douce, tu ne me donnerais pas une autre chance?

Je lui brode toute une romance à propos de combien la vie était meilleure avec elle que sans. Que si j’avais eu une fille, c’est une fille comme elle que j’aurais voulu. Elle m’écoute ébaubie, on dirait bien qu’elle ne sait aucunement avec qui elle parle. Tu te souviens du soir qu’on a vidé tout le mini-bar et qu’on ne souvenait même plus dans quel hôtel ou même dans quelle ville on était le lendemain? Ni où pouvaient être passés mes vêtements – Ah woin. Ça a dû être bien malaisant pour toi – qu’elle me répond sur un ton presqu’intéressé, aussi poli que sarcastique. Jusqu’à ce que je lui dise, éclair de génie, je pense que Fourré – c’est comme ça que j’appelle mon furet – Fourré aussi s’ennuie de toi,

Fourré n’est plus pareil depuis que tu n’es plus là.

Et sa voix prend vie tout d’un coup, Aaaah, c’est toi, ça: celui avec un stupide furet!

Bien sûr que c’est moi, qui d’autre (je pense qu’il y a beaucoup plus de choses à dire sur moi que la nature de mon animal de compagnie, que je ne suis pas celui avec un stupide furet autant que ce bel homme de grande classe qui possède énormément de belles qualités ET un furet. Je lui demande, si tu ne savais pas que c’était moi, à qui est-ce que tu pensais parler alors?

Un gars de Bell, ; il l’appelle tous les soirs environ à cette heure-là pour tenter lui aussi de récupérer Douce. Elle a annulé son abonnement il y a des années de cela (à peu près au même moment où elle m’avait évincé de chez elle quand j’y repense) et le type est apparemment beaucoup plus désespéré que moi de la récupérer. Une tache. En fait, hier soir encore, Kevin du département de la rétention de la clientèle lui récitait théâtralement des vers de Rimbaud en alternance avec une étude comparative de Protégez-Vous! vantant l’amélioration sans pareille de la fiabilité de son réseau et de sa grosse bande passante, les deux récités avec la même innocence attachante.

J’ai le goût de crier, là. C’EST QUI, ÇA, KEVIN ?! Mais elle venait tout juste de m’expliquer c’était qui. Porto, porto. Si tu n’en veux pas de sa grosse panse bandante, pourquoi tu passes des heures au téléphone avec lui?

Elle me dit que c’est bon de se sentir désirée à l’occasion, même par un vendeur de bande passante et, pour être totalement honnête, ses affaires ne volaient pas tellement plus haut que les miennes. Elle avait pensé que si elle annulait son abonnement chez Bell ça changerait tout – avoir une plus grosse bande, meilleur marché, plus fiable avec moins de chichis bureaucratiques l’emporterait, finalement, au sommet de sa vie adulte enfin libérée, qu’elle se sentirait loin de son sentiment d’être une éternelle payeuse de comptes, besogneuse de 9 à 5 et débarrassée des publicités télévisées stupides où on voit des femmes tout à fait souriantes et heureuses de travailler et de payer des comptes, miraculeusement exemptées de ces corvées plébéiennes et elles peuvent enfin s’adonner à toutes ces bonnes bières suintantes et ces shampooings miraculeux qui vous donnent une souple chevelure de princesse devant qui tout quidam qui se respecte sécrète des quantités de bave –mais canceller Bell n’a aucunement soulagé ses angoisses.

La cerise là-dessus, Bell a le monopole dans son bloc de condos. Alors la seule façon de s’offrir une bande passante, c’est de se réabonner à Bell ou de voler le signal à des voisins mais tous ces cons ont des bandes protégées. Ils ont tous ce petit système ingénieux à base de mots de passe qui nous souffle à l’oreille –Je sais que tu veux me voler mon signal, dégénérée que tu es, mais je ne te laisserai pas faire–  et après elle se ramasse à essayer de deviner leur foutu mot de passe –ce qui constitue un excès de confiance en ses dons divinatoires mais encore un forme pathétique de désespoir profond– et quand tu en essaies un sans succès, l’image vibre sur l’écran un bref instant puis repasse au flou. Et, oui, il y a toujours un con qui utilise une énormité comme mot de passe –tu veux même pas le savoir– et puis zut je te le dis : SuceMaMégabite mais toutes les fois que je lui chipe sa bande, je n’y trouve que des canals-culs horribles qui me donnent l’impression d’être complice de viols en série. Elle sent sa télé sucer sa mégabite et elle est convaincue qu’il sait –IL étant le gars de l’appartement 5– qui zieute toujours ses sous-vêtements goulument quand elle les sort de la sécheuse dans la buanderie de l’étage. Pervers…

Mais sa gueule est en feu! Je mets mon téléphone en mode mains libres et je me tape les joues pour rester concentré mais du même souffle je me sers un autre porto dans une longue flûte à bière.

… dégoûtant mais aussi un débile mental profond parce que tout le monde sait ça qu’un sous-vêtement même lorsqu’étalé au vu et au su de tous n’est finalement qu’une vague représentation désincarnée d’une partie du corps (ça réfère à une partie du corps sans en être vraiment une) mais dans le cas qui nous préoccupe, placés bien à l’abri du regard (bien pliés et empilés bien droit dans mon panier à linge) ils sont alors totalement dépossédés de toute symbolique sexuelle ou de la moindre référence à toute partie d’un corps de femme. Il lorgne quoi alors ce salaud? – en plus il a séparé la bande de l’internet de celle de la télé et je ne peux pas me brancher dessus. Je dois me rendre au coffee-shop pour aller sur l’internet et je te jure que pas un seul coffee-shop à des milles à la ronde ne sert un café digne de ce nom – C’est pas triste ça, quand tu y penses?

Rien qu’à mentionner un café pas buvable, haut-le-coeur, j’ai des baves chaudes qui me montent à la gorge. Je siffle une bonne lampée de porto pour stopper le geyser qui veut sortir.

Les propriétaires le savent-ils que leurs employés sont incapables de préparer un café digne de ce nom? Ou s’ils s’en foutent comme de leur première bobette? Ça ou ils ont un café à peu près buvable mais leur internet va et vient comme des marées poussées et tirées par une lune furieuse et capricieuse et que le signal dure juste assez longtemps pour compléter un formulaire de demande d’emploi en ligne mais jamais assez longtemps pour se rendre au bouton SOUMETTRE et une roue quelconque se met à tournailler et tournailler sans jamais que le MERCI D’AVOIR SOUMIS VOTRE CANDIDATURE n’apparaisse et cette éternelle roue qui tourne sans fin ne fait que vous rappeler la misérabilité de votre pitoyable existence.

Elle semble prête à y mettre fin. Succomber aux avances de Kevin du service de la rétention et ses arguments mielleux qui viendrait la prendre par la main et la guider patiemment à travers des pages et des pages de conditions verbeuses écrites en caractères minuscules et y déterrer les frais cachés tapis dans leur ombrage prêts à nous sauter direct dans le porte-monnaie.

Fourré! Non! (que je dis à mon furet qui vient de plonger dans une craque du divan à la chasse aux détritus quelconques) Et à mon ex, je dis, alors si tu succombes aux avances de Kevin, serais-tu prête à revenir vers moi aussi? Elle fait une petite pause – et si je me rappelais son visage je l’imaginerais soudainement frippé par l’ébaubissement et le doute – puis elle me demande, ouin, pis quelle grosseur de bande pourrais-tu m’offrir?

La tête un peu branlante, je scanne mon condo à la recherche d’une ferme de serveurs énormes ou d’une prise internet double que j’aurais oubliée quelque part. . . non, rien, mais cela ne me décourage aucunement, j’ai tellement à offrir! Je descends sur mes genoux (je lutte avec Fourré, on se dispute une crotte de fromage si vieille que je sens une urgente envie de la soumettre à un test de carbone-14) et je lui dis Douce, je n’ai pas de panse bandante à t’offrir, seulement tout mon coeur! Je suis en manque de bande mais plein à ras bord d’amour brûlant!

Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une relation mutuellement exclusive, si c’est de ça que tu parles? s’exclame-t-elle du tac au tac (sous son argument strident qui me griche dans les oreilles je me demande si je n’ai pas erré et que ce serait plutôt avec Minou 2001-2003 que je serais amoureux fou). Pourquoi je devrais choisir entre l’amour et la bande passante? T’es tellement fuck’n cynique! Ça ne me surprend guère que je t’aie foutu à la porte.

Elle raccroche.

Elle rappelle tout de suite. Désolée, dit-elle, j’ai raccroché accidentellement. De quoi on parlait, au juste? Ah oui, pourquoi je t’ai foutu là, ce cynisme! Et aussi ce furet! Ça pue un furet. Et pas rien que parce que tu es un grand garçon maintenant et que tu vis encore seul, avec un furet. Je parle de ce furet en particulier, Fourré, qui est une merde comparé à tout autre furet, quelle femme qui se respecte voudrait Fourré dans ses pattes?

Oh, porto, ça presse, je suis en mode défensif pas à peu près. Fourré m’a toujours accompagné à travers les hauts et les bas de l’existence, mais je vois qu’il est descendu du divan et qu’il se masturbe frénétiquement avec le pied gauche de ma paire de chaussures qui traînait sous la table du salon, les yeux grand ouverts de surcroît. Au moins s’il fermait les yeux je pourrais croire qu’il s’imagine être monté sur la femelle de ses fantasmes (ou de tout autre genre susceptible de l’exciter), et j’aurais alors la plus grande sympathie pour la pauvre bête. Mais non. Son déficit d’affection le porte aux pires démonstrations de lubricité et force m’est-il d’admettre, vu ses yeux ouverts, que la chaussure somme toute banale et d’une propreté douteuse (s’il faut admettre tous mes petits secrets) ou à le regarder aller il est tout occupé à résoudre passionnément son petit manque d’affection amplement satisfait de sa partenaire ce qui rend pour moi tout à fait compliqué de réfuter avec la moindre conviction les mots de Douce qui vient d’affirmer que Fourré est une merde. Ne le sommes-nous pas tous dans une moindre mesure? allais-je ajouter mais la ligne était morte tout d’un coup. Et cette fois, pour de bon.

Je ne peux plus accuser le porto de tous les maux. Outre un sentiment d’ivresse, travaillent maintenant en complémentarité pour faire de moi un être misérable : la migraine, l’épuisement, la dépression et un coeur brisé. Je me lève et je vais chercher une autre bouteille de porto.

Je reviens m’écraser mais Fourré a volé ma place au chaud sur le divan et semble raide mort, il ronfle dans un profond sommeil post-orgasmique. Plus rien à tirer de lui pour ce soir. Amer et avec un sentiment de rejet indéniable, hésitant ne sachant plus où m’asseoir (mon divan est comme une plage de jouets de furet à marée basse), je compose le seul numéro où je suis convaincu qu’une voix bienveillante me répondra : Service de rétention de la clientèle de Bell.

Comment est-ce que je peux vous aider ce soir? La voie robotique est si douce à mon oreille que je sens presque ses deux mains chaudes et douces passer sur mes joues. Je lui demande de parler à une personne du service de la rétention. Elle me répond. Désolée, je n’ai pas bien compris votre requête, que voulez-vous dire exactement? Et la douceur de la voix vient de tourner au vinaigre; même cette foutue robote ne me comprend pas.

Une épaisse bile remonte et je m’emporte quelque peu.

JE VEUX TOUT CANCELLER TABARNAK, INTERNET, TÉLÉVISION, CELLULAIRE, TOUTE! DÉBARRASSEZ-MOI DE TOUT ÇA! JE NE VEUX PLUS AUCUN FIL NI AUCUNE ONDE QUI ME RATTACHE À VOTRE MONDE SANS DIEU NI LOI OÙ TOUS LES DIABLES DE L’ENFER DOMINENT SANS PITIÉ LA MASSE DE CRÉTINS SOUMIS ET JE VEUX RÉCUPÉRER MON DÉPÔT!

Sur le divan, Bougé n’a même pas fourré un peu.

Un lointain son de couinage comme un ordinateur qui retrouve lentement ses esprits, se recalcule une stratégie, un son comme une chicane de couple d’écureuils dans les dessins animés du samedi matin.

Ok, dit la voix redevenue toute douce, laissez-moi vous aider. Écoutez attentivement parce que nos stratégies de rétention ont été récemment mises à jour.

Si vous désirez engueuler quelqu’un jusqu’à ce que votre angoisse diminue : Appuyez sur le 1   

Si vous êtes actuellement en furie contre l’économie, la pandémie, la température ou que vous êtes en peine d’amour et que vous considérez Bell comme responsable de tous vos malheurs : Appuyez sur le 2

Si vous voulez nous entendre vous supplier de ne pas nous claquer la ligne au nez : Faites le 3

Si vous voulez vous sentir inconditionnellement aimé et passionément désiré : Appuyez sur le 4

Elle me le dira pas deux fois, quatre.

Maudit porto.

Flying Bum

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Grève bleue

Comme la sirène un jour rêvée

Lascive sur un lointain rocher

Une mer se déverse sous ses yeux

Une rivière s’affole entre nous deux.

Si je lui lançais mes plus beaux galets

Bondir sur le sommet des remous

À mi-chemin s’y perdraient à jamais

Dans le tumulte des courants fous.

Sur un batelet de fortune

Je m’embarquerais hardiment

Sans commisération aucune

Le roc cruel percerait son flanc.

Si je plongeais tête première

Des beaux galets plein mon sac

La rivière se ferait démoniaque

M’inviterait à l’ultime prière.

Je tournerais le dos au grand remous

Elle verrait sa morsure dans mon cou.

Sur sa rive elle se languirait

Adieu tous les beaux galets.

Comme on dépose les armes

J’irais les offrir à l’humus des bois.

Sur la grève d’une rivière de larmes

Vaincu, je ne reviendrais pas.

Flying Bum

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Le trou de la fille

À ne pas confondre. Je ne sais pas pour les autres coins de la planète ronde mais chez nous à peu près toutes les grottes s’appellent le trou de la fée. J’ai eu la grâce de visiter le trou de la fille. Même pas cent pieds carrés, six cent pieds cube si on compte le plafond à six pieds du sol, creusés par un propriétaire besogneux en-dessous d’un triplex presque centenaire, une porte défoncée à travers une fondation pierre sur pierre du début du siècle, une fenêtre grande comme une feuille format lettre et voilà un trou devenu logement.

Un trou vraiment trop petit, mais on s’en foutait. Elle s’en foutait parce qu’elle se sentait bien dans une petite place, sécure. Si elle avait été un animal, elle aurait été ce genre d’animal qui vit dans une coquille et moi son petit chien, du moment qu’elle me faisait une petite place au chaud dans son trou. On s’en foutait carrément de vivre dans une version glorifiée de la grotte humide et de se laver à l’eau tiède dans une douche de tôle si étroite qu’on frappait les cloisons au moindre mouvement et que ça faisait bong! bong!

L’eau qui venait sans pression d’un minuscule pommeau posé au mur nous arrivait quelque part entre le menton et les mamelons. Impossible de se rincer la raie du cul là-dedans.

Le matin lorsque le soleil nous éclaboussait à travers la fenêtre grande comme une feuille mobile, elle nous faisait du café dans son bodum, elle allumait son boom-box et Jean-Pierre Ferland dans sa cassette quatre-pistes venait déjeuner avec nous. Elle ouvrait la seule porte qui donnait sur le boulevard et de notre situation on voyait les pieds des passants là-haut sur le trottoir et on se moquait de leurs souliers ou de leurs bas. La chatte du propriétaire qui prenait un bain de soleil sur la marche d’en haut. On jappait pour la faire suer. Elle ne bronchait même plus habituée à nos outrages. Elle savait que ça finissait toujours par des câlins coupables qu’on lui faisait pour se faire pardonner. Et on grignotait un croissant ou deux et on se remettait au lit exulter nos corps en feu parce que c’était samedi et que nos corps étaient en feu et que la semaine avait été longue.

Les jours où je venais la rejoindre après le boulot empestant l’imprimerie, elle m’attendait assise dans les marches. Quelquefois, je lui rapportais des bagels. Les jours fastes, avec des câpres, du fromage en crème et du saumon fumé. À la brunante, avant la fermeture des magasins, nous allions marcher sur la rue Masson en se moquant des petits couples habillés pareil en blanc ou en jaune canari ou des grosses madames en short et en tube-top en ratine avec des bas de nylon et des talons hauts. On essayait d’imaginer quelle sorte de vie animait ces tristes personnages. Où allaient-ils? De quoi se sauvaient-ils? Chacun son histoire. On marchait jusqu’au chic bar salon La Paz où on s’installait à la terrasse et on sifflait des grands verres de rosé à deux pour une piastre et demi.

On rentrait dans son trou où on grignotait des bouibouis de chambreurs assis sur un divan bancal, le bon manger coûte cher, comme la viande à chien. On finissait par jaser de nos maisons d’enfant, de nos familles sans jamais oh grand jamais qu’il soit question qu’on y retourne un jour. On finissait par se coucher sur le dos et on essayait de voir les étoiles à travers la fenêtre ridicule et l’atmosphère pollué du boulevard. On fumait du haschich. Elle rallumait le boom-box et la belle voix de Jean-Pierre Ferland nous invitait à faire du feu dans la cheminée et nous réalisions avec des sentiments ambigus que c’était ça chez nous maintenant. Tout le reste était derrière nous. Et parfois on s’endormait là-dessus, tout habillés par-dessus les couvertures.

Et aux premières lueurs du matin dans le trou de la fille, tout recommençait, pareil. Elle se réchauffait blottie contre moi. Elle était toujours aussi fabuleuse, la fille.

Flying Bum

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Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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Invisible

Dans les sombres ombres en camaïeu

La nuit derrière chacun des troncs noirs

Les lucioles deux par deux se font éclats de feu

Au coin des yeux que les miens ne peuvent pas voir

Les vertes mousses des bois

Portent les marques de ton passage

S’y incrustent en vain tous mes pas

Ta course devant, un éternel mirage

Un vent fou s’empale aux branches nues

Me souffle à l’oreille des rimes sans voix

Des timbres, des tons, chansons méconnues

Émergent floues du plus profond des bois

Des verbes lancés comme autant de pierres

Sur ma vieille carcasse déjà morte à terre

Jamais ne sera venue d’image assez claire

Pour lier toute ton âme à tes chairs

Flying Bum

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Suffit d’un caillou

Suffit d’un caillou, tout petit bijou

Par la chance posé sur la route à mes pieds

Pour un infime moment plier le genou

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

hwT

Suffit d’un caillou, une minute perdue

Sur la route devant souffle un nouveau vent

La vérité crue soudain perd l’absolu

Un destin se raconte et sa route reprend

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Suffit d’un caillou, qu’au loin sur le chemin

Du joyeux traînard se présentent au regard

Imprévus et divins deux yeux dans les siens

Pour quelques secondes volées au hasard

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Suffit d’un caillou, qu’une flamme s’allume

Les sens se dédisent les corps s’embalourdisent

Les coeurs se fondent dans le blanc d’une brume

Minute exquise deux âmes s’emparadisent

TautLimpingKinkajou-size_restricted

Suffit d’un caillou, suffit qu’il soit là

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

Parmi dix, cent, mille, parmi tout un tas

À mes pieds jamais le tien ne se sera déposé

Flying Bum

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Horreur sans plomb

En ville, je me sentais déjà pourchassé. Chassé, même. Je voyais clairement des silhouettes dans la nuit appuyées innocemment sur les poteaux des lumières de rue qui m’observaient, détournant leur regard dès que je m’approchais de la fenêtre. Je vis seul à moins qu’on compte une poignée de poissons rouges ou une vieille chatte à moitié sauvage avec laquelle je co-existe dans une sorte de trève, dans la plus précaire des paix. Elle consent à cesser de me mordre et de me griffer au sang, je la nourris. Nos échanges se résument à cela sauf pour son occasionnelle utilité comme système d’alarme. Écrasé sur le divan avec elle, lisant ou parcourant les infos sur mon téléphone, son oreille se dresse sans apparente raison, son poil s’hérisse sur le bas de son cou qui se dresse soudainement. Alors je me lève, je m’approche de la fenêtre et ils sont là dans leurs longs manteaux gris. Personne ne leur a dit à toutes ces vigies mystérieuses, ces espions d’un maître inconnu, d’abandonner ces longs manteaux gris une fois pour toutes. Ils croient leurrer qui?

Mais une fois que je les ai vus, je ne peux plus arrêter de les voir. Ils ne m’inquiétaient pas toujours outre mesure jusqu’à ce que je découvre qu’ils m’observaient les observer, et la rencontre de nos regards mutuels semaient en moi un sentiment d’angoisse pesant, de danger imminent. Ils savaient que je savais, ce qui voulait dire que les choses allaient prendre une tournure, incessamment. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien attendre sous les lampadaires? Pensent-ils vraiment que leurs longs ombrages suffiraient à modifier mon comportement, mes intentions, contrôler mes allées et venues de la seule crainte qu’ils m’inspirent, de l’idée que je me fais d’eux?

Motivé par la frousse, je fais la seule chose que je suis convaincu qu’ils espèrent de moi. Je disparais.

Longtemps avant qu’ils ne viennent et s’installent partout, j’avais caché ma vieille Austin Marina dans un entrepôt décrépit sous l’overpass Van Horne là où ça coûtait moins cher si on laissait la voiture immobile pour de longues périodes. Les gens en voiture sont désormais mal vus en général. Je ne l’ai pas utilisée depuis l’été, au moins trois-quatre mois que je ne leur avais demandé de me la sortir. Je l’avais repeinte noir mat à l’aérosol pour passer inaperçu de nuit. Toute repeinte en noir, les chromes aussi. À bout de fréon, l’air climatisé ne fonctionne plus, le chauffage ne fonctionne guère mieux, les freins ne sont plus vraiment fiables. Mais je l’aime toujours, plus que la chatte ou qu’un autre humain. Je la vois comme une reflet de moi-même, sombre, toute en courbes, impétueuse, aussi usée que moi. J’ai pris le chat avec moi dans une poche, quelques effets dans un vieux sac à dos, transféré les poissons rouges dans la cuvette et je les ai longuement regardés tourner et tourner vers de nouvelles aventures.

En attendant ma Austin, je regardais les informations télévisées à travers la vitre sale du guichet sur une vieille noir et blanc qui trônait sur une tablette derrière le bureau. Une annonceuse blondasse qui semblait à bout de nerfs sous son maquillage bâclé, son sourire forcé comme une patineuse de fantaisie. Il était question de calamité démographique, immigration nulle, émigration massive, taux de natalité nul, morts prématurées massives. À quand la population zéro?, indiquait l’infographie derrière la speakerine. De plus en plus de gens comme moi fuyaient, incertains de leur statut réel dans ce nouvel ordre strict, affamés de leur liberté d’antan mais angoissés de ne jamais la retrouver nulle part.

Au bulletin local, des histoires inhabituelles. Des animaux errants en détresse partout de par les rues, des morceaux de femmes démembrées éparpillés sur les trottoirs mais aussi un jeune professeur d’université propret avec une boucle violette au cou qui parlait de ses recherches. La speakerine l’écoutait comme si Dieu en personne était venu à son émission.  “Quand le loyer d’un deux-et-demi atteint le salaire annuel moyen du travailleur moyen, alors il ne se trouve plus à sa place dans cette ville.” Pas besoin d’être allé à l’université bien longtemps pour déclarer ces inepties.

Après lui, topo sur la rue, un vieux bougre interrogé déclare que finalement les choses ne seraient pas si pire qu’on le croit. Moins de monde égale moins de trouble, moins de trafic, des files d’attente plus courtes, plus facile de faire régner l’ordre enfin. Puis l’automatisation compense largement, même les balais de rue sont téléguidés maintenant.

Puis un jeune couple qui appuie le vieux bougre, beaucoup plus facile d’avoir des places pour les enfants en garderie et si la demande chute à l’extrême, les prix vont suivre, tout sera meilleur marché. Puis l’intervieweur qui demande : “La pénurie de personnel dans les services de garde et les écoles ne vous inquiète pas?” Une lueur d’angoisse a traversé le regard du jeune couple.

Retour en studio, la speakerine parle de restaurants avec personne dans les cuisines, de gazons hauts comme les foins, des enfants instruits sur un écran dans des écoles sans supervision, les enseignants en fuite. Je commençais à être surpris que le commis de l’entrepôt de voitures soit encore là.

“Tiens tes clés, mec”, dit-il en branlant le porte-clés devant mes yeux. Pendant que j’ouvrais la portière et que je lançais mon bagage sur le siège arrière, il est revenu vers moi. “Quelqu’un est venu l’autre jour et m’a posé des questions à propos de votre Austin Marina, mais je n’aime pas particulièrement les fouineux en chiennes grises, je lui ai dit que je ne savais rien de l’Austin ni de son propriétaire.” Puis il est retourné dans son aquarium. Je l’ai remercié. J’ai ouvert une craque aux fenêtres arrière et j’ai libéré la chatte qui commençait à me grogner des menaces à peine voilées.

Le son du moteur anglais sonnait comme une musique à mes oreilles. En traversant Outremont j’observais les superbes tours à condo qui abritaient des riches. Je les imaginais blottis dans leurs chaudes couettes et je les enviais un peu. Outremont avait fait abattre ou enterrer tous les poteaux de rue. En sortant de la ville, je suis passé devant mon appartement désert et j’ai cru voir deux ou trois longs manteaux gris regarder vers la fenêtre de mon salon en discutant vigoureusement.

Le pont traversé, quelques voitures se sont jointes à la mienne. Travailleurs matinaux, fêtards et fêtardes aux regards de cul qui rentraient se coucher, des fugitifs comme moi fondus discrètement dans l’heure de pointe rachitique. J’ai roulé sur l’autoroute des Laurentides au moins jusqu’à St-Jérôme avant que le paysage ne tourne aux jaunes et aux orangés et que les patrouilles n’apparaissent de chaque côté de la route scannant systématiquement les visages de tous les automobilistes avec leurs pistolets électroniques. Tous les passagers des voitures sur la ligne de gauche semblaient m’observer curieusement à travers les vitres de côté en me doublant.

Au bout de l’autoroute, les voitures se sont mises à se faire plutôt rares, idem pour les patrouilles. Passé Mont-Laurier, j’étais fin seul sur la route. Épuisé. Je suis entré sur une route secondaire puis sur un chemin de pénétration d’une ZEC ou d’une compagnie de bois quelconque et je me suis rangé. J’ai dormi jusqu’à sept heures du soir.

Je me suis réveillé avec une forte odeur d’urine. Merde, la chatte. Je suis descendu lui ouvrir la portière qu’elle aille finir ses besoins dehors. Elle est partie dans le bois comme une bombe. En furie contre elle, je l’ai abandonnée aux coyotes et j’ai repris la route.

Avant le Grand-Remous, le témoin de niveau d’essence s’est allumé. Bref, il me restait suffisamment d’essence pour faire environ une quarantaine de kilomètres encore. Assez pour me rendre au Grand-Remous ou jusqu’au Lac Saguay.

Dans un poste d’essence digne du far-west, j’ai collé la voiture sur l’unique pompe encore ouverte. Je suis descendu de ma Austin et l’air était déjà beaucoup plus frais. J’en ai pris une grande lampée pleins mes poumons et l’air est ressorti en nuage de vapeur. J’ai ouvert le bouchon et inséré le pistolet dedans et le préposé est sorti de son garage. Un grand bonhomme plutôt costaud et mal rasé, coiffé d’un chapeau de laine carreauté rouge et noir avec deux panneaux de feutre qui lui descendaient sur les oreilles. Il pouvait aussi bien avoir 25 ou 40 ans, dur à dire. Il semblait totalement ébaubi de voir retontir un humain, ou une Austin Marina noire mat, va savoir. Il approchait.

“Pas pour toé,” dit-il très calmement mais d’une voix grave et assez forte.

“J’ai de l’argent liquide,” que je lui ai répondu. Généralement ça les calme.

“J’ai dit pas pour toé, quel boutte tu comprends pas,” en souriant de façon étrangement gentille.

Un peu de gazoline était déjà passée par le pistolet mais je ne voulais absolument pas faire d’histoires avec le pompiste. J’ai relâché la poignée du pistolet et j’ai commencé à l’agiter longuement pour ne pas perdre une seule goutte. Le tintement de métal agaçant est venu à bout des nerfs du gros pompiste. Je l’ai senti accélérer le pas derrière moi. J’ai senti son poids sur le sol et son haleine de bœuf dans mon cou. Alors j’ai appuyé de nouveau sur le pistolet pour chaparder le maximun d’essence avant qu’il ne m’interrompe puis j’ai retiré le pistolet de mon réservoir en me retournant vivement. Un grand mouvement des bras. L’essence pissait encore dans le vide formant un grand cercle entre ciel et terre. La crosse du pistolet l’a frappé exactement devant l’oreillette de feutre sur la partie exposée de son crâne. Il a émis un grognement lugubre puis s’est écrasé au sol. J’ai terminé le plein le plus rapidement que je l’ai pu. En sautant dans ma Austin, j’ai bien vu un homme en gris sous le lampadaire de l’enseigne du garage. Nos regards se sont croisés pendant que l’homme tirait une allumette au sol. J’ai vu l’explosion nettement dans mon rétroviseur.

En fonçant vers Val d’Or dans le parc sauvage, la noirceur est tombée raide comme la misère sur le pauvre monde. Y a-t-il seulement encore de la vie de l’autre côté en Abitibi? Devant moi pas de lune, pas une seule étoile, rien. Rien d’autre que deux grands cônes de lumière bleutée émanant des phares de ma vieille Austin Marina qui vont se perdre au loin dans le noir profond de l’asphalte neuve, sans lignes, comme une sombre rivière sinueuse. La lumière est peuplée par une infinité d’insectes et de papillons qui se précipitent sur moi en rafales. Un assaut linéaire et furieux, perpétuellement réalimenté par une source d’insectes apparemment sans fin. Les insectes se jettent sur moi jusqu’à ce que l’essaim réalise, trop tard, que mon pare-brise sera leur tombeau. La radio éteinte, j’entends encore mon coeur battre dans la cabine à travers les tic-tic des mouches contre le pare-brise. Je suis désespérément seul sur la route, aucune voiture ni devant ni dans les rétroviseurs. Noir comme chez le diable. Noir comme dans le cul d’un ours, comme disent les anishnabe.

Je lance le liquide lave-glace pour laver les mouches écrasées puis le pare-brise devient une boue opaque de cadavres de mouches broyées sous le balayage des caoutchoucs. Je suis dans le cul d’un ours. Avant que je n’aie le temps de relancer du liquide, ma Austin frappe un orignal de plein fouet.

Il n’y aura pas de long tunnel de lumière blanche s’ouvrant devant moi, pas d’ascension verticale dans un ciel de bon Dieu ni de film de ma vie à se dérouler devant moi. Au bout de mon sang, l’image pâlit lentement à mesure que mes énergies m’abandonnent et ma carcasse est maintenant démembrée, souffrante et emmêlée dans un amas de chair animale chaude, de verre brisé et de tôle fripée. La lumière jaune et crue de deux lampes de poche me tournoie dans le visage. En plissant des yeux je parviens à apercevoir deux hommes en longs imperméables gris qui m’observent, qui sourient.

Flying Bum

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Philomène

Quatre-et-demi de l’enfer, Montréal, 1972.

Cent soixante-quinze degrés fahrenheit ou celsius, c’est pareil, pas égal mais pareil. Pas de courant d’air, pas de fan, je pense que j’ai chaud. Je pendouille bêtement entre deux couches d’air comme une capsule spatiale dans le pays des petits bébés pas baptisés entre avaler une ou deux capsules de mescaline et attendre son effet. Quand “je veux” ressemble à une crampe dans le ventre. Je pense à ce que je veux, et je pense que c’est Philomène que je veux et le ventre me tord . . . Merde! Tout s’embrouille. Un dessin, je dessine. Plutôt, un rêve dans lequel je dessine. C’est évident, lumineux. Un rêve puisque je dessine sur une table à dessin. C’est quand la dernière fois que j’ai dessiné sur une table à dessin? Des années. Des sombres années-lumière. Passer des rames de papier-scrap récupéré à l’imprimerie à inventer des tronches de quidam, des décors de BD vaguement sociales, des maisons magiques, le visage d’une fille. Rien que le visage, le visage de qui? Elle en pense quoi, la fille, elle? Où est son corps? Sous trente-six cotons ouatés se terrent des seins qu’on ne peut même pas s’imaginer. De ventre non plus. Un drôle de visage, pénible à dessiner ce visage, j’y parviens à peine, d’abord un ovale, la petite croix théorique dans le centre, je place les yeux à la bonne place comme dans un stupide manuel d’art pour les nuls attardés. Grand sourire? Sourire narquois? Ou quelque chose de plus complexe, démoniaque, un arc approximatif qui fait la moue. . . mais je dessine, je n’arrête pas de dessiner. Je me vois, de mon point de vue comme les épaules collées au plafond, le carré de la table à dessin en bas de travers, mon autre corps penché dessus et comme arrière-plan une immense image projetée dans un angle inconfortable, Liza Minelli qui danse dans un cabaret les cuisses blanches à l’air et la craque de ses seins roses au creux de son décolleté qui descend jusqu’à son blanc nombril le reste vêtue toute en noir et plein de cornets plantés au bout de plein de trompettes qui râlent en canon des airs désolants. Combien de fois ai-je vu cette scène de ce film? Pourrait-il s’agir d’un rêve dans un rêve? Un rêve qui rêve comme un disque qui saute un disque qui saute un disque qui saute. Et le visage de fille s’empare de Liza Minelli qui tourne en Philomène et un homme qui tourne autour de Philomène comme un satellite et lui marmonne des mots, sussurer serait le bon mot, lui dit des choses à l’oreille, un deal semble conclu, elle rit comme un italien quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin, une auréole de lumière autour de son visage allume ses belles dents comme un piano et j’ai mal au ventre, j’ai tellement mal au ventre. La starlette est soudainement nue, qui rit, un autre homme satellite en queue-de-pie puis un autre avec un bout de chemise blanche qui retrousse de sa braguette négligemment ouverte, les deux lui tournent autour comme deux lunes lubriques, merde la gravité deux mamelons pointent vers moi au plafond et elle danse et elle entend tout ce que je pense et se fout de tout ce que je veux comme une actrice qui obéit à son scénario cruel pendant que je dessine bêtement, sur une table à dessin. Danse, mouvements désarticulés, déhanchements, mimiques, pattes en l’air comme un autre langage, un code, peut-être une façon de combler le vide immense, de jeter un pont? Faire contact avec moi avec des sentiments qu’elle est incapable de décrire, me rejoindre, m’appeler, espérer quoi, un vil satellite de plus? Non, Philomène ne t’appellera pas, idiot. Un idiot qui dessine sur une table à dessin à la main qui n’arrête jamais. De long en large, de haut en bas, en tournant. Où est tout le monde et qui me pince les gosses?*

La mescaline est débarquée sans prévenir comme une pizza que j’ai jamais commandée. Je le jure.

Je grince des dents bruyamment dans le silence de mon propre néant.

Je pense que j’ai chaud et mon ventre se tord,  je veux Philomène, les dents m’en font mal, tout va si mal, je vais où, je fais quoi?

Les options se font extrêmement minces pour quiconque grince des dents bruyamment dans le silence de son propre néant.

 

Flying Bum

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*testicules dans le langage familier du Québec

Texte publié dans le contexte de la journée mondiale pour la prévention du suicide.

De rien de rien

Dis-moi tout ou ne dis rien de rien

Des mots, des cris, des silences

Où tu vas à tant et tant de tâtons

D’où tu viens, est-ce si affreusement loin

Ton visage enfin ou ne montre rien de rien

Viens sous la lumière oublier l’observance

Bouche inconnue, deux yeux perdus, usurpation

Même la chaîne qui prisonnière te retient

Tu te caches couchée du long dans le blanc du papier

Dans les sentiers entre les lignes ou dans le rond des o

Bercée dans le creux de l’u, perchée aux barres d’été

Le pied de ta lettre si affreusement beau

Montre-moi tout ou montre-moi rien de rien

Le son de tes pleurs le rose de tes pudeurs

Que caches-tu avec tant et tant de déraison

Comment tu es, est-ce si affreusement divin

Dis-moi tout ou ne dis plus rien de rien

De ta couleur de tes chaleurs, tes odeurs

À pleins poumons ou en petits petits soupçons

De tout sentir et ressentir je t’enjoins

Ou alors affreusement rien

de rien.

Flying Bum

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Outrer Bukowski

(Défi littéraire)

Hank était sorti du champ de courses de Los Alamitos affamé ou peut-être que de trop nombreux apéritifs avaient creusé son estomac et ravivé ses vieux ulcères. Il s’était arrêté au premier casse-croûte crasseux sur sa route. Les chevaux n’avaient pas vraiment couru pour lui, pas de steak-frites hors de prix pour lui ce soir, encore moins un bon scotch. Quand Hank avait tenté de se commander deux hot-dogs fromage-bacon, le jeune hurluberlu derrière le comptoir qui avait l’air d’avoir consommé beaucoup trop de substances lui avait gueulé :

T’es ben pareil comme toutes les autres, toé, christ. Mangeux de bacon.

Hank agacé, on le serait à moins, lui avait demandé sur un ton baveux ce qu’il voulait dire au juste.

Une fois j’avais un cochon, j’étais tout petit. Les yeux du commis s’étaient fermés un long moment et ses paupières vibraient. J’ai jamais joué au baseball de toute ma christ de vie, avait-il platement conclu.

Ses yeux brillaient comme des diamants mais ses deux mains n’étaient que d’horribles tenailles de chair. Il devait avoir mis ses mains là où elles n’avaient pas d’affaire, il n’avait qu’un long doigt par main avec un moignon de pouce juste en-dessous, des boursoufflures colorées plein les paumes.

Hank lui avait demandé son nom. Il avait répondu : Toutça. Hank lui avait demandé s’il aimait ça se faire chier à griller des saucisses et des boulettes de viande à la journée longue.

Une fois j’avais faim, avait-il répondu, j’étais tout jeune. Son regard était parti voir ailleurs un bref moment puis était revenu mine de rien. –J’ai trouvé un serpent sur le bord du chemin. J’ai essayé de l’attraper pour me le faire cuire. Mais il était plein de bébés-serpents, alors je l’ai laissé tranquille.

Toutça était monté dans la bagnole de Hank et ils avaient filé sur Los Angeles. Toutça aurait bien aimé se taper une prostituée de la ville. Hank tournait systématiquement à gauche chaque fois qu’un type louche ou un pusher se trouvait devant lui et de fil en aiguille ils s’étaient retrouvés encerclés par les hôtels miteux et les maisons de chambres bon marché, des petits groupes de femmes mal fagotées en talons hauts avec des bleus pleins les bras arpentaient les trottoirs avec nonchalance.

Hank avait dit : – On devrait probablement se trouver un quartier plus sympathique qu’icitte.

Toutça avait dit : – Non, non, c’est bon ici.

Es-tu certain?

Il avait dit : – Oui, regarde la grande avec les gros tétons flasques à moitié à l’air, elle ressemble à ma mère.

Hank s’était garé en double. Drôle de hasard quand même, c’était la mère de Toutça. Alors au lieu de négocier le tarif des pipes et des services complets, Hank lui avait offert un lift.

Elle s’appelait Simone. Hank les avait conduits à un Best Western et ils avaient loué une chambre où Hank n’avait pas tardé à entamer le minibar. Rien de bon ne jouait à la télé alors tout le monde n’avait gardé que ses sous-vêtements et ils étaient descendus ainsi à la piscine de l’hôtel. Simone et Toutça essayaient bien de se remémorer leurs bons vieux jours mais à les écouter parler on aurait dit qu’ils n’avaient jamais habité sur la même planète.

Après un long moment, Toutça était tombé comme en transe. Ressuscitant très lentement comme s’il revenait du Pérou précolombien il disait : –Arrête un peu, toé là, là. Ma mère s’appelle Nancy.

Simone s’était soudain rappelé que son fils était à moitié américain, à moitié portoricain et qu’elle l’avait vu il n’y a pas si longtemps et qu’il était toujours aussi beau. Toutça était blanc comme de la mie de pain et pas vraiment joli.

Le bonus c’est qu’ils pourraient maintenant se taper une bonne baise. Au lieu de remonter à la chambre, Toutça et Simone s’étaient mis à se peloter gaiment dans la section peu profonde de la piscine. Hank s’était longuement demandé s’il devrait mais il s’était finalement joint à eux. Ils formaient un drôle de triangle dans l’eau se pressant les joues les unes contre les autres. Leurs langues se mêlaient dans l’ordre et dans le désordre, chacun les mains explorant la petite culotte de son voisin. Hank avait Toutça dans les mains et n’y allait pas de main morte. Toutça prenait des proportions démesurées qui surprirent Hank qui s’était alors demandé s’il ne lui masturbait pas la cuisse. Puis une mère avec ses deux petits était arrivée sur le bord de la piscine. Elle avait crié à l’assassinat en apercevant la scène étrange et en moins d’une minute le manager de l’hôtel était apparu et leur ordonnait de quitter les lieux sinon il allait appeler la police. Hank, Simone et Toutça étaient déjà considérablement allumés mais personne ne voulait vraiment faire un tour de panier à salade. Ils s’étaient rués à la chambre se rhabiller puis empilés dans la voiture pour se rendre à un autre hôtel.

Leur nouvel hôtel était beaucoup plus joli mais la carte de crédit de Hank avait été rejetée après deux-trois tentatives humiliantes. Hank demandait à ses deux amis si l’un d’eux avait de l’agent comptant. Toutça s’était alors mis à sortir de ses poches des liasses et des liasses de billets. Hank surpris lui avait demandé comment se faisait-il qu’il y avait tant de fric empilé dans les amples poches de ses pantalons en coton ouaté.

Une fois quand j’étais petit j’étais dans le bois, avait-il d’abord répondu. Puis ses yeux avaient fait un grand tour dans le vide comme une grande roue vide sans passagers. –Les pic-bois se sauvaient en me voyant, j’avais lentement poussé un crayon jusqu’au fond d’un trou dans un arbre, rajoutait-il en mimant le mouvement les yeux fixés au bout du crayon imaginaire malhabilement coincé dans ses pinces de crabe, et je pense bien que tout ce fric est ma récompense.

Les grands yeux de Hank pissaient l’incompréhension et la suspicion mais tout cela lui importait très peu parce que Toutça avait amplement de quoi payer la chambre qui avait, oh joie, son propre Jacuzzi.

Dans un empressement sauvage, aussitôt la porte barrée, rien n’aurait pu les empêcher de se faire mutuellement la grâce de leurs totales et singulières nudités. Hank devait bien faire cent cinquante livres de trop, les seins flasques de Simone tombaient sur une grande cicatrice qui lui traversait tout l’abdomen et son bras gauche portait les couleurs d’une fraîche infection aux staphylocoques. Toutça maigre et d’un blanc presque bleu portait à l’entre-jambe ce qui semblait bien être un pénis de 17 pouces de long. Ils avaient tous sauté dans le Jacuzzi bien qu’aucun d’eux ne savait vraiment comment ça fonctionnait.

Une fois quand j’étais petit, avait dit Toutça, j’avais sauté en bas d’un pont dans une rivière glacée et je n’en suis jamais ressorti vivant. Il avait ensuite roulé les yeux par en haut ne laissant parfois voir que deux globes blancs terrifiants et s’était mis à pousser tous les boutons, tourné toutes les valves et la température de l’eau avait monté jusqu’à 150 degrés. Ils avaient tous lentement commencé à mourir ébouillantés. Ils avaient bondi hors de l’eau, atterris la face aplatie dans le tapis. Simone suppliait personne en particulier de lui donner un dernier verre d’eau froide avant de crever la langue sèche.

Toutça venait tout juste de se rappeler que sa grand-mère était morte et lui avait laissé une quantité impressionnante de fric mais il n’avait pas de compte de banque. Le notaire lui avait remis la somme en argent liquide et il avait rembourré ses culottes en coton ouaté avec les liasses et il était reparti comme ça, l’air du bonhomme Michelin. Hank considérait que c’était la première chose sensée qui sortait de la bouche de Toutça et il était inquiet. Il examinait Toutça de la tête aux pieds. L’eau bouillante avait-elle provoqué du dommage à son cerveau? Hank se consolait en se disant que Toutça n’en avait pas de cervelle de toutes façons, mais il avait un pénis de 17 pouces alors Hank avait recommencé à jouer avec.

Toutça regardait Hank manœuvrer sa machinerie lourde, d’abord complètement ébaubi puis totalement indifférent.

Des fois quand j’étais petit, avait commencé à raconter Toutça, ma mère me chantait Rocky Raccoon quand elle me mettait au lit. Les yeux de Toutça étaient encore partis quelque part au Delaware pour un long moment. –Je donnerais bien tout ce qui reste dans mes cotons ouatés pour l’entendre chanter encore une seule fois. Puis il s’était rappelé que sa mère était mourante, gisant sur le tapis à ses côtés et elle gémissait, le suppliait pour avoir un peu d’eau froide. Il avait alors demandé sur un ton suppliant :

Maman, chante-moi Rocky Raccoon.

Simone comprenait que dalle à ce qui se passait là et elle était complètement muette, dangereusement déshydratée. Hank avait abandonné le gigantesque pénis de Toutça et était allé chercher de l’eau pour la pauvre femme. Il la versait directement sur sa bouche entrouverte et la langue de Simone s’agitait dans tous les sens sur ses lèvres rougies et en recrachait la moitié du bout de la gueule comme un bébé qui recrache sa compote de pommes. Hank inquiet lui demandait si ça allait. Les premiers mots de Simone avaient été : –Est-ce que c’est mon fils, ce fils de pute, oui ou merde?

Ça dépend, avait dit Hank. –Pour un moment j’ai cru que oui, puis j’ai cru que non. Maintenant on dirait que oui, encore. Elle avait acquiescé de la tête comme si l’histoire se mettait tout d’un coup à se tenir debout. Elle avait agrippé Toutça par les cheveux et lui avait donné un énorme baiser gluant sur le nez et elle s’excusait de n’avoir jamais su faire des biscuits pour lui et d’être une triste junkie et de ne jamais l’avoir conduit à ses pratiques de baseball ou d’avoir fait toutes ces choses que les mères sobres font usuellement à leurs garçons. Toutça braillait comme un veau et Simone le berçait dans ses bras.

Hank était à peu près certain d’assister à quelque chose de troublant, d’émouvant.

À peu près.

Puis il s’était rappelé combien il était devenu raide et excité plus tôt dans la piscine et jusqu’à quel point il avait eu une cruelle envie d’avoir du sexe odieux avec ces deux hurluberlus. Alors il s’était mis à passer ses doigts dans les cheveux de Toutça et avant longtemps tout le monde avait des doigts dans les cheveux de tout le monde et Hank chantait :

And Rocky Raccoon

Checked into his room

Only to find Gideon’s bible

But Rocky had come equipped with a gun

To shoot off the legs of his rival

Une fois quand j’étais petit, s’était confié Toutça, ses grands yeux voyageant entre les fesses de Hank et la vulve de Simone, j’avais planté une banane dans le silencieux de la bagnole de mon père.

Quand il est rentré le soir il l’a enlevée et il l’a mangée. Savez-vous quoi, avait-il finalement confessé, je n’ai jamais su lire ni écrire.

Je te jure que je vais te montrer un jour, avait dit Hank pendant que Toutça commençait à gosser après le pénis de Hank avec ses tenailles de crevette. Hank se vengeait sur l’énorme queue de Toutça pendant que Simone explorait des doigts l’anus de Hank et pour la première fois de sa vie Hank comprenait pourquoi tous ces foutus hippies scandaient toujours peace and love, brother, love.

Bien des choses s’ensuivirent, des choses plutôt juteuses, des choses inutiles à raconter comme à quoi pouvaient ressembler les sensations dans le vagin de Simone, quel pauvre orifice avait finalement hérité de Toutça et ce qui était advenu quand les pattes du lit avaient lâché et que tout le monde avait foutu le camp. Lequel avait crié : –Je pense que je viens de me casser une jambe? Des souvenirs si précieux que Hank tremblait d’extase juste à apprécier l’énorme chance qu’il avait eue de venir au monde juste pour voir tout ça.

La rumba congolaise avait bien duré quatre ou cinq jours. Hank avait mis un temps fou à dégriser. Finalement Hank et Toutça avaient contracté une sale hépatite. Dans la confusion, Simone s’était gonflé les veines à en crever avec des centaines et des centaines de dollars d’héroïne pigés dans le coton ouaté de Toutça qui finalement n’avait jamais pris la moindre dope de sa vie. Apparemment, il souffrait d’une maladie mentale rare et on avait dû l’interner pour un moment.

Hank voyait maintenant un psy pour démêler tout ça. Et un bon avocat aussi. Où se situait sa responsabilité, comment se portait sa conscience dans tout ça? La mort ne l’effrayait sûrement pas. Il savait qu’en rentrant au paradis tout le fric de Toutça serait encore là, qu’un énorme Jacuzzi l’attendrait, Simone serait assise sur le bol de toilette, se ferait un beau petit fix d’héroïne tranquille et Toutça serait à genoux à ses pieds le suppliant de lui chanter un petit bout de Rocky Raccoon et que quand Simone en aurait fini avec sa seringue et son garrot ils formeraient encore un triangle dans l’eau et la queue de Hank recevrait sa récompense pour tout le bien qu’il avait fait sur la terre comme ne jamais avoir jugé trop vite les paumés et de les avoir aimés de la seule façon qu’il savait le faire.

Le vieux Flying Bum dégueulasse

vieux crisse

L’idée était de tenter d’outrer celui qui a outré la prude Amérique toute sa vie.

Dimanche tu’seul dans l’bois

Deux pieds gisent sans bottes ni bas

douceurs du lycopode des bois.

Qui sait jusqu’où courent en vraies folles

ses racines vasculaires en tout sens s’étiolent.

De par la Gaspésie et dans toute l’Abitibi

comme si les pieds touchaient ici à tout un pays.

 

Mon cellulaire enfin utile, complice à kidnapper

traîner dans l’bois avec moé la belle Salomé.

Sa poésie rustique qui réveille bête les esprits endormis,

cruelle guitare électrique terrorise chevreuils et pauvres perdrix.

 

Au bord d’aucun lac du tout,

le cœur après se recoller

tire et pompe un dernier grand coup

de phéromone des forêts enchantées.

 

Se relèvent se rechaussent et partent regaillardis

vieille carcasse et ce qui lui reste d’heureux génie.

 

Flying Bum

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(Live dans le bois, vive la techno)

 

Amours débiles

 

Nous n’avions rien à foutre d’une chambre.

Nous nous plaisions bien l’un et l’autre et nous étions si jeunes et c’était tout ce dont nous avions besoin.

Nous étions ce que nous voulions bien être et l’instant suivant quelque chose d’autre, une mise en scène imprévisible, un casting improvisé.

Deux étrangers dans un bar quelque part puis deux amants fiévreux ailleurs n’importe où. Une salle de bain. Un divan-lit dans une maison de chambres bon marché. Endroits étranges ou familiers. Souvent même pas à moitié déshabillés. Empressés et nerveux. Excités. Aucun effort réel de se cacher, l’ombre d’un escalier au bout d’un couloir désert, murmures à peine étouffés, aucune pudeur.

Les gros mots tabous, amour, engagement, personne ne croyait plus à rien. C’était comme ça. Le temps d’une libération dont nous étions tous acteurs et prisonniers, libération obligée que traînait dans son sillon l’air du temps qui se prenait pour un vent nouveau.

Le commis était plutôt costaud, bien mis, poli. Un porte-nom trahissait son anonymat. Un livre de science-fiction à la couverture plutôt horrible cachait encore pour un moment la moitié de son visage. Des muscles énormes. Nous n’étions nullement nerveux, pas impressionnés. J’ai regardé partout, personne dans le petit lobby. Quelques voitures dans le stationnement. On a payé comptant. Chacun notre part. Monsieur et madame John Smith, naturellement, pour le jeu.

Il nous a tendu les clés, le check-out, c’est comme vous voulez, avait-il simplement dit. On s’est regardés dans les yeux, on a souri.

Encore un jeu et le jeu nous excitait. On apprenait encore à se connaître malgré qu’on pensait bien avoir fait le tour de la question, instinctivement sans plus. Nous nous édifions l’un sur l’autre à tâtons, comme deux jeunes botanistes qui chercheraient en retournant délicatement une à une les feuilles d’un plant, sans gants et scrupuleusement, espérant découvrir une nervure jamais vue, un insecte nouveau, s’émerveillant sur la complexité de nos natures, la beauté des anatomies, les opportunités infinies.

Nous avions décidé de prendre la route après avoir vu l’annonce dans un petit journal jaune tout juste à côté d’une publicité qui faisait miroiter un compagnonnage amoureux parfait, des rabais substantiels sur les massages sensuels. Nous étions attablés depuis un bon moment dans ce café quand son doigt avait atterri directement sur l’annonce où l’on pouvait voir la photo d’un bain tourbillon, un lit aux dimensions démesurées, des robes de nuit déposées galamment sur un fauteuil crapaud aux couleurs vives. Ce serait rigolo, non?

On a ramassé nos choses dans l’auto. Le motel avait l’air d’un petit complexe immobilier bon marché. Juste en-dehors de la ville. Modeste, même s’il semblait avoir jadis eu de grandes prétentions de luxe clinquant. La peinture blanche cloquée sur les volutes du fer forgé des garde-fous laissait voir la rouille qui rongeait le métal. Un alignement approximatif de climatiseurs dépareillés qui râlaient dans la nuit en pissant leurs condensations sans façon sur les balcons de ciment.

Elle riait. Elle disait qu’elle s’y plaisait. Ce sera notre place maintenant, disait-elle.

J’ai lancé la clé sur le chevet près du lit. On a scanné la place des yeux, tout le tour, en bas, en haut.

Check ça! C’est débile.

Sur le plafond au-dessus du lit étaient collées des tuiles de miroir d’un pied carré chaque. Un vieux téléviseur à tube sur un rack de métal doré, de fausses aquarelles d’une autre époque, des sous-verres en acrylique chamoiré, deux bouteilles de Moscato bon marché dans le mini-bar, une carpette lettrée qui nous souhaitait la bienvenue.

Comme un vieux casse-tête usé, les craques entre les tuiles de miroir étaient inégales et dans les plus profondes on pouvait voir les splash de colle qui maintenaient l’ensemble de l’œuvre au-dessus du grand lit. À leurs surfaces, une réflexion distordue du couvre-lit, du tapis avec ses marques de pas gravées par l’usure, le cercle irrégulier de lumière venue d’une lampe de chevet, son aura de lumière jaunâtre là pour révéler l’action, encercler les limites de l’imagination.

Nous observions le cou cassé, fascinés comme si nous découvrions une nouvelle planète dans le ciel.

Totalement débile, avais-je dit.

Qu’est-ce qui est débile?

Tu es débile!

Non, ça c’est débile, check.

Elle se regardait se déhancher sur le lit agitant son bassin dans tous les sens. J’ai fait pareil. Débile.

Notre haleine sentait les chips au ketchup.

Le sorbet arc-en-ciel.

La vodka.

Méchant mélange.

La chambre sentait trop fort le désodorisant commercial, parfum de fleurs impossibles et écoeurantes. L’humidité. La cigarette et quoi encore. Trop de sexe.

Autour du lavabo dans un bol peu profond, une empilade de savonnettes en forme de coeur. Une chaîne au-dessus du loquet, un téléphone à cadran dans le même turquoise que le couvre-lit râpé, des menthes en cellos dans un bol de verre ciselé.

Étendus nus sur le dos, nous faisions des faces pour le damier de miroirs. Nous faisions ceci, nous faisions cela.

Sa jambe reposait sur la mienne. Existait-t-il quelque chose d’aussi agréable que le poids chaud d’une jambe de femme sur la mienne? Nous avons cherché les robes de chambre en vain, putain de publicité. Il n’y avait que deux serviettes de bain trop petites pour faire le tour de nos tailles. Trop petites et trop rugueuses comme deux vieux linges à vaisselle.

Nous nous tenions debout dans le bain tourbillon qui se remplissait, à travers le bruit des jets nous écoutions les tic-tics des lampes solaires qui se réchauffaient lentement. Les nombreuses buses du bain rose, autant de yeux robotiques et indécents fixés sur nous se régalant de nos blanches nudités. Une vapeur nouvelle s’était élevée à mesure que les lampes solaires chauffaient la surface de l’eau.

Elle avait fabriqué un contenant en tordant une cannette de Pepsi, rinçait ses cheveux empilés sur le dessus de sa tête.

Nous avions ramassé des condoms en sachets au look vintage dans une distributrice des toilettes d’un garage sur la route. Elle avait toujours son petit flacon de Spanish Fly qui arborait un dessin au trait qui représentait le diable qui faisait un clin d’œil grivois et le texte en-dessous qui disait : Being bad never felt so good, des TicTac aux bananes, un reste de jus d’ananas dans un pot de verre, une vodka bon marché.

Comme un spleen soudain et puissant, je ne trouvais plus rien de bien excitant dans ce jeu insignifiant. Je me voyais ailleurs que là, en bien d’autres lieux, seul, tranquille.

J’ai tout de même pu parvenir à une érection à peu près potable mais nos ébats avaient déjà connu des jours meilleurs. Je me demandais si tout cela n’était pas soudainement devenu totalement débile. Loin de l’aventure romantique, loin du tressaillement, prisonnier dans un baise-o-drome de pacotille.

Nous nous étions réveillés avant l’aube. Elle avait tiré le rideau gris et usé. Écartillé deux doigts entre deux lattes du store. Un ciel glauque qui ne se rappelait plus s’il était là pour la fin de la nuit ou le début du lendemain. Un lointain couinage d’oiseaux. Le ronronnement du mini-frigo et les tintements de métal des calorifères électriques surpris par la fraîcheur du matin comme de longues et tristes complaintes.

Ses deux fesses bien blanches éclairaient la pénombre, sur la pointe des orteils elle avait tiré la corde du store, la draperie tenue sur ses seins pendait jusqu’à ses genoux. Les voitures luisaient sous la rosée du matin frais. Un panneau vert blessé de quelques trous de balle annonçait l’autoroute plus loin. Le noir de l’asphalte se confondait au brun profond des terres. Comme s’il n’y avait plus rien entre le motel et le champ de maïs fraîchement fauché, envahi par un murmure d’étourneaux cherchant leur pitance dans les grains échappés par les moissonneuses.

Des milliers, des tribizillions d’étourneaux. Chacun leur petit couinage additionné composait un concert sinistre.

Dans le reflet de la fenêtre, je devinais un sourire amusé sur son visage fasciné.

Check, check les oiseaux, viens voir.

C’est débile tout ça.

 

C’est exactement ce que je m’étais dit.

 

Flying Bum

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L’amour est dans le foin

 

Des lointains étés remontent confus

Souvenirs troublants de dos qui pique

De cachettes chaudes, d’innocences perdues

De joues en feu et de génie qui abdique

 

Beau garçon rare visite, un petit rat des villes

Belle cousine, boucles d’or et rate des champs

Dans un jeu innocent sans fin se tournillent

L’un sur l’autre crinières folles aux quatre vents

 

Sous le toit brûlant de si grands bâtiments

Évachés dans les premiers foins de l’été empilés

S’alanguissent sans rien y comprendre vraiment

Démissionnent les yeux ébaubis et les cœurs hébétés

 

Divines dentelles du dimanche décousues

Aux plus grandes envies prêtent enfin la vie

Dans nos si lointaines enfances perdues

Que de secrètes tasseries se sont faites paradis

 

Flying Bum

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