Silence au 27

 

Le concierge tintinnabule dans le corridor. Sa ceinture de tournevis et de marteau et de clés à molettes qui tapent sur ses cuisses y vont d’un rythme sans harmonie ni parole. Il passe devant une porte rouge et une autre porte rouge et une autre encore, rouge aussi, jusqu’à ce qu’il parvienne au 27. Appartement 27. Là où habite la fille sourde. La superbe fille sourde aux longs cheveux noirs bouclés et ses hanches, oooh ses hanches de l’enfer, des hanches beaucoup trop charnues pour son petit ventre plat et sa petite poitrine. Ses hanches qui s’encastreraient parfaitement dans son propre pelvis à lui. Oooh!

 

Il frappe et il attend. Il frappe. Il attend, il crie concierge, mais à quoi bon? Elle ne l’entendra jamais. La dernière fois, il est entré directement alors qu’elle était installée devant le téléviseur, le volume à fond la caisse, ses mains légèrement soulevées du canapé, comme flottant sur un centimètre d’air, captant les vibrations, sentant les mots d’une manière que le concierge ne comprendrait jamais.

 

Cette fois-ci, il pourrait aussi bien la surprendre au sortir de la douche. Pas de serviette. Ses hanches de l’enfer complètement à l’air. Enveloppée dans tout le silence du monde, nul besoin de serviette, nul besoin de cacher ces hanches-là, oooh, ses hanches. Ses frisettes noires qui dégoutent sur ses petits seins, le long de son ventre plat. Elle le regarderait droit dans les yeux depuis le seuil de la salle de bain, jusqu’à ce que tout cet énorme silence l’aspire vers elle, et la porte qui claquerait derrière eux et les cris de plaisir inhumains d’une femme sourde totalement désinhibée jusqu’à ce que ses oreilles à lui bourdonnent de douleurs vives et qu’il en jouisse de terreur.

 

Il glisse son passe-partout dans la serrure, ouvre. Personne. La belle fille sourde est sortie, et elle a emporté tout son silence avec elle. Depuis l’appartement 27, il entend des filles qui s’esclaffent dans la glissade de la piscine, des petites voix aussi menues que leurs bikinis brûlés par le soleil. Une voiture passe bombardant la rue avec la contrebasse électrique trop forte d’une musique de rustres. Un camion d’ordure qui bipe se reculant vers les conteneurs. Les fourchettes qui s’écrasent contre le métal et les vidanges de tout le monde qui se soulèvent et se fracassent dans une avalanche tonitruante. Une machine à lessive quelque part sur l’étage qui agite monotonement une brassée de linge en marquant le tempo avec des sons qui ressemblent à des mots . . .  Où est-ce qu’elle est?   Où est-ce qu’elle est?   Où est-ce qu’elle est?

 

Il retient son souffle, plisse les yeux et localise le goutte à goutte de la pomme de douche qui fuit. Il dévisse la tête, déroule un ruban de téflon sur les filets, revisse la tête et le silence revient dans la salle de bain. Facile! La clé à molette rejoint sa gaine dans un geste théâtral de cowboy de série B. Il referme la porte de la salle de bain. Il entend toujours les bruits dehors, la laveuse, la circulation. Dans le corridor, quelqu’un qui rit fort. Il allume le ventilateur de plafond en pensant que ça le ferait. Les hélices chantonnent en se ballotant, le moteur ronronne et le monde, et l’étage, et tous les appartements et la vie dehors convergent dans cette chose. Mais cette chose est encore un son. Il referme le ventilateur et on entend au loin une alarme d’automobile, une porte qui claque. Il pousse la carpette contre le bas de la porte mais il ne peut pas fermer le son, tous les sons, aucun son. Il enfonce ses index dans ses oreilles, le son de ses callosités qui frottent le tunnel cartilagineux, il entend son coeur pomper le sang. Est-ce qu’elle peut l’entendre elle aussi, ou si son sang à elle est muet? Il aimerait lui demander si son pouls est aussi un tempo à deux temps comme le sien. Mais elle ne l’entendrait pas. Peut-être pourraient-ils utiliser le papier, son gros crayon ovale de menuisier, sur une page vierge déchirée à la fin d’un de ses chics romans russes qui traînent toujours sur la table du salon. Ils se le passeraient tour à tour et il oublierait tous les sons, sauf le son du crayon animé par les doigts de la belle sourde, le son de la mine de plomb qui caresse le papier.

 

Son sang se cogne à ses callosités, contre ses cartilages, et les sons tournent en sensations, en douleurs. Plus il pousse ses index au fond de ses oreilles, plus c’est pénible à entendre. Depuis si longtemps noyée dans le silence, elle, elle doit ressentir mille fois pire encore. 

Son coeur un marteau-piqueur, la course du sang dans ses veines une émeute.

Ses hanches, oooh ses hanches, une plaque tectonique.

 


Flying Bum

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Une fois au Gigi

Une fois au Gigi : rencontre arrangée

Au Gigi Pub, le serveur, Juan-Carlo, nous installe sur la terrasse. Il nous apporte des chips de maïs et de la salsa, sans qu’on ne lui ait demandé quoi que ce soit. Nous sommes encerclés par des gens heureux. C’est stupide, des gens heureux quand on y pense. Après quelques rondes, nous réalisons que nous pourrions être heureux, nous aussi. On a tellement bu de sangria qu’on en a oublié de manger, et nous faisons l’amour – la moitié de nos vêtements encore accrochés à nos corps agités – dans l’édifice sommaire deux portes plus loin qui abrite un lave-auto de fortune, et l’une de mes espadrilles Adidas reste coincée dans la courroie d’un convoyeur. Je dois l’abandonner.


Une autre fois au Gigi : deux tourtereaux

Deux tourtereaux, nous rions, croustilles en main devant un bol de salsa et un pichet de sangria. Nous rentrons dans notre nouvel appartement et nous tentons tant bien que mal, éméchés, d’enterrer une espadrille Adidas orpheline dans la cour en arrière, pour la chance se dit-on.


Encore une fois au Gigi : coup de grisou

Comme ça, comme les fragiles éléments d’une ampoule explosent sans prévenir, noirceur-surprise, une chiennerie de maladie venue de nulle part quand ce n’est surtout pas le temps. Tu ne peux pas amener notre bébé fille à terme, et pour toi c’est tout ce qui comptait.

Je voulais juste que tu vives, et j’espère seulement que cela suffira.


Cette fois-là au Gigi : yogourt à la tragédie grecque

Au Gigi, tu demandes de la glace et un verre (pour le vinier en carton de blanc bon marché que tu traînes partout maintenant que tu as la sangria en sainte horreur). Il est 3h15 un mardi après-midi et tu es ronde comme un ballon rouge. Je suis rouge de honte et tu ne veux pas manger. Notre chienne, Charlie le chihuahua – qui a hérité du prénom de la fille que nous n’aurons jamais eue – est portée disparue.

Nous ne le savons pas encore, mais dans quelques jours, ta mère en visite, retrouvera Charlie sur sa route et ira la vendre à l’animalerie du coin. Elle pissait partout. La chienne pas ta mère.

Mais avant ceci, au dîner, après nous avoir débarrassé de ta boîte en carton vide, notre serveur favori, Juan-Carlo, nous avouera en soupirant profondément qu’il s’appelle Gilles.


Au Gigi : parfois cinq années passent sans s’arrêter

Dans mon téléphone portable, quelques noms de filles. Sans plus.


Ici au Gigi, un an aussi ça peut passer : seuls et ensemble

Je te quitte. Ensuite je reviens. Tu me quittes. Ensuite tu reviens. Supplice chinois.


Toujours au Gigi, un de ces quatre : cinq à sept

Nous nous rencontrons à 4h59 pile, à temps pour voir Juan-Carlo-Gilles (maintenant gérant-serveur) allumer le néon du cinq à sept.

Dehors sur la terrasse, nous sommes seuls. Nous ne buvons pas. On se regarde, à peine. Un an depuis la dernière fois qu’on s’est touchés, à peine.

On ne se raconte plus la première fois qu’on s’est vus au Gigi. Le lave-auto deux bâtisses plus loin est fermé, un sans-dessin de Verdun est mort coincé avec une fille dans la grande turbine. Pauvre fille, elle a survécu. Je ne sais pas pourquoi les histoires doivent toujours finir aussi mal mais apparemment c’est comme ça. Pas de chance. Après le cinq à sept, je retourne, seul, dans la cour derrière notre appartement vide.

À la brunante, je déterre le calvaire d’Adidas.


Flying Bum

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Les cornichons dans le vinaigre

Pourtant j’ai du sang polonais. J’ai récemment réalisé que je ne détestais plus les cornichons dans le vinaigre. Comme la vie est espiègle. Je me suis surpris à ne pas les enlever s’ils faisaient déjà partie de la recette d’un burger du commerce par exemple, mais je ne crois pas avoir atteint le point où j’en croquerais un, fût-il frais sorti de son bocal, la ressemblance à un aquarium surpeuplé de batraciens étranges me hante, ou de demander spécifiquement à un grand chef d’en rajouter à un plat quelconque, à l’exception peut-être des jours qui nécessitent un geste particulier pour m’extraire de l’insignifiance de l’existence et qui demandent à se démarquer des hiers et des lendemains en tout point semblables, cette différence fût-elle si mince, verte, gorgée de vinaigre ou tranchée finement. Lorsque je serai à un cornichon près d’en finir, j’en croquerai un. Goulûment.


 

Flying Bum

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Publié dans le cadre du défi Flash Fiction du dimanche, avec pour thème cette fois-ci la nourriture, défi qui se tient chez Pandora

 

Rien qu’un autre samedi soir chez les esprits

 

Les esprits sont tous réunis autour de la planche de Ouija. Ils ne savent jamais lequel d’entre eux sera appelé mais tous ont le coeur gonflé d’espoir. Ils ont des messages, des bons mots pour conseiller, réconforter, des théories à propos de la vie qu’ils ont mis des milliers d’année à peaufiner, des potins croustillants à propos des décédés de la famille. Ils travaillent tous à l’actualisation de leur spiritualité, c’est un long processus, qui implique souvent la voix silencieuse de la toute-puissance qui souffle doucement dans leurs oreilles. La toute-puissance n’est pas une entité facile à décoder.  “Et ensuite vous savourerez le fruit solitaire de l’absolution,” dit-elle. “Et les chiens de prairie se dresseront et les phoques volants s’envoleront vers le ciel.”

“Quoi?” répliquent les esprits. “Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire?”

En général, la toute-puissance a une sainte horreur de se répéter. Elle ne partagera les secrets de l’univers qu’une seule fois.

Ils peuvent toujours se réincarner, retourner sur leur bonne vieille terre qu’ils connaissent bien et qu’ils aiment toujours, ce qui peut sembler être une sacrée bonne affaire tant soit-il qu’ils se souviennent de tous les tenants et aboutissants de redevenir humains : les migraines, la circulation monstre, les contraventions au stationnement, les voisins débiles, les longues semaines de travail, le tofu cuisiné au petit bonheur par des amis végétariens bien intentionnés, les lecteurs de nouvelles un peu trop exacerbés, les empoisonnements alimentaires, les allergies, la belle-famille, maître Goldwater, l’entièreté de l’adolescence, le débalancement hormonal, mal de pied, mal au genou, mal de vivre, les centres d’achat le samedi, les hôpitaux, la souffrance, la mort – encore?

Franchement, aussi bien s’en tenir au monde des esprits, le loyer est gratuit.

Ils se rassemblent près de la planche de Ouija même lorsqu’aucun humain ne l’utilise parce qu’ils savent très bien qu’à la minute même, la fraction de seconde dis-je, qu’un humain retirera la planche de sa boîte, il y aura bousculade monstre. Tous les esprits des sept plus proches paliers spirituels viendront jouer durement du coude et des pieds, se poussant et se ménageant sauvagement une route à travers les autres esprits, clamant à hauts cris être celui qui devrait parler. Certains esprits vont jusqu’à englober la planche de jeu dans leur énergie, se drapant tout le tour d’elle dans une technique qu’eux seuls maîtrisent. “Hé,” disent les autres, “tu ne peux pas faire ça.” “Oui, j’ai le droit,” répond l’esprit encercleur en se tenant encore plus fort après la planche de Ouija.

Rien n’est plus beau que la vie spirituelle mais jamais ils n’hésitent à se ramasser en groupes compacts dans les garde-robes des propriétaires de planches Ouija. Les papillons de la taille de ptérodactyles et des champs de tournesol à perte de vue qui se dandinent à l’unisson comme des vagues sur l’océan, les couchers de soleil sur le pacifique et les danses à travers les galaxies, on en apprécie une quantité donnée, on se fatigue vite. Ils préfèrent s’entasser à travers les jupes et les manteaux, les chemises et les pantalons et attendre. Ils vibrent ensemble. Ils vibrent chacun pour soi. Ils attendent.

Finalement, un humain se pointe, un petit garçon d’environ neuf ans. Il tire sur la boîte du Ouija dans la complète noirceur, en catimini, ses parents lui ont interdit sans doute. Il glisse la boîte sous son bras et s’en retourne vers sa chambre sur la pointe des pieds, et les esprits suivent comme une vague dans le corridor, un raz-de marée même. De retour dans le calme de sa chambre, le garçon installe la planche avec des précautions exagérées. Puis il dépose ses mains sur le pointeur, ferme ses yeux et attend.

Les esprits s’accumulent autour de la scène et attendent. Un esprit en pousse un autre et sa vibration ralentit, régression spirituelle.

Le garçon allume sa lampe de poche. Il chuchote, “Y’a quelqu’un ici?”

Les esprits s’embrouillent – il y en a tellement ici – mais le pointeur est réquisitionné par un esprit à l’intensité vibratoire moyenne qui est demeuré enroulé autour de la planche depuis des mois. Dirigeant minutieusement les mouvements du garçon, l’esprit compose, “Oui.”

Le garçon se recule, ébaubi, il regarde la table de Ouija comme s’il ne savait pas ce qui venait de s’y passer. Il replace ses mains sur le pointeur et demande, “Qui êtes-vous?”

Les autres esprits se rapprochent. Ils pourraient s’identifier de tellement de différentes façons, d’anciens noms, des aïeux inconnus, fantôme de x, y ou z, d’extra-terrestres, mais l’esprit décide de faire simple et épelle : a-m-i.

Le garçon répète le mot pour lui-même. “Si vous êtes mon ami,” dit-il, “alors quel est mon mets favori?”

Les esprits échangent des regards, leurs énergies vibratoires montent et redescendent rapidement. Ils sont exposés à tant d’idées et d’émotions dans leur long périple à travers leur vie d’esprits, mais la bouffe est totalement hors de leur compétence. Un esprit ne se nourrit plus aux aliments terrestres depuis trop longtemps.

“Spaghetti italien,” suggère un esprit volontaire.

“Macaroni au fromage,” lance un autre.

Au lieu de dire des âneries, l’esprit en contrôle du pointeur préfère se taire. Le garçon est bien tranquille et demande alors, “Est-ce que ma mère va mourir bientôt?”

Il n’a aucune raison particulière de poser cette question en dehors du fait qu’il a neuf ans et que sa mère est importante pour lui et que la mort lui semble être une chose bien horrible. Pour préciser, l’esprit est tenté de lui demander de lui expliquer ce qu’il entendait exactement par “bientôt”. Est-ce que bientôt c’est demain, dans dix ans? Et qu’est-ce exactement que la mort en dehors d’un long séjour dans le monde des esprits et tout ce temps passé dans les garde-robes à attendre un joueur de Ouija?

Il pourrait aussi lui dire comment les années n’ont aucune espèce d’importance, comment le temps s’enroule et se déroule, ce qui compte ce sont les événements entre ces vagues, la profondeur de chaque expérience.

L’esprit peut lui donner des dates et des heures précises, mais c’est à son esprit à lui de comprendre tout cela, tout comme c’est son périple à lui qui peut lui permettre de finalement comprendre un jour.

“Et mon chien, lui ? demande le garçon.

Encore une fois, l’esprit ne répond pas. Un silence de cathédrale règne parmi les esprits soudain bien tranquilles.

“Est-ce que je dois avoir peur de la mort ?”, demande le garçon, une petite mais sombre personne, les yeux plissés sur la planche, à la recherche d’une réponse qui ne viendra pas.

Tous ces mystères qui flottent alentour de nous, nous gardant à l’abri des réponses.

L’esprit ne peut s’en empêcher. Même si ses vibrations spirituelles s’épuisent, il enveloppe les mains du garçon de son énergie, les caresse doucement comme si elles étaient les mains de son propre garçon.

Mais le garçon ne fait que reculer, ressentant rien d’autre qu’un froid malaisant.

 


Flying Bum

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Touskis du vendredi

Tout ce qui traîne et que je vous sers en salade le vendredi parfois, mots de moi, mots des autres sur une romaine à quinze dollars la botte, sauce passée date.


 

Un grain de sable

C’est quoi? demande-t-il.

Du sable dans mes dents, répond-elle.

Salé? demande-t-il.

Non, ça ne goûte rien.

Laisse-moi faire, je vais essayer de t’en débarrasser.

La fille ferme ses yeux et ouvre la bouche et le garçon recherche le grain de sable dans ses dents.

Quoi, as-tu échappé ton sandwich dans le sable, il dit.

Non, elle bouge la tête de gauche à droite aller-retour, je n’ai rien mangé de la journée. C’est juste tellement venteux ici au bord du lac.

Elle lui montre encore sa dent et le garçon observe. Il monte ses mains vers le visage de la fille mais il ne la touche pas. Il place ses yeux en face de sa bouche comme s’il essayait de voir le lac au travers d’elle, placée ainsi sa bouche était comme un télescope, le lac une sorte d’âme. Le lac attendait tranquille. Le lac frémissait. Le lac s’excitait. Le vent n’avait pas l’air de savoir ce qu’il faisait. Les mains du garçon enveloppent finalement les joues de la fille.

C’est bien d’être seuls ici, tous les deux, seuls avec le lac, dit-elle.

Ils ont baissé les yeux et elle a tiré sa langue devant ses dents avant de cracher de côté et elle dit, embrasse-moi, ça devrait marcher.

Et le garçon l’embrasse longuement mais il est incapable de trouver quoi que ce soit. Il n’a trouvé qu’elle à l’intérieur de sa bouche. Il n’existe pas le moindre grain de sable au monde capable de le convaincre qu’il existait autre chose qu’elle.

Le lac a bougé un peu. Tout le reste attendait.

Ce n’est que plus tard au souper, en croquant son repas, que le garçon a senti le grain de sable qu’il avait attrapé dans la bouche de la fille. Et maintenant ce grain de sable était tout ce qu’il pouvait goûter peu importe combien de fois il se rinçait la bouche.


 

Les mots des autres

Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Extrait, Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.


 

Antarctique

Au bout de la rue, sous la rue, un tuyau de béton d’un mètre. L’hiver avec l’eau gelée au fond et l’épaisseur des cristaux de glace limpides qui collent aux parois comme autant de diamants géants, il ne reste guère qu’un demi-mètre d’espace au centre du tuyau.

L’homme trouve le garçon dans le tuyau et demande, qu’est-ce que tu fais là?

Le garçon le regarde comme si l’homme devrait déjà savoir la réponse.

Le garçon lui répond, je cherche l’Antarctique. Plus tard, à la maison, la femme de l’homme le surprend immobile devant la fenêtre, à fixer longuement la poussière de neige qui commence à descendre lentement en spirale dans la lumière crue de la fin d’après-midi et lui demande, à quoi penses-tu? Pour la millionième fois il la déteste lorsqu’elle le surprend ainsi mais il la détesterait encore davantage si elle ne le questionnait jamais alors il hausse les épaules et dit, je pense à l’Antarctique.

Il y retourne le lendemain mais le garçon n’est plus là. Il l’attend parce qu’il sait qu’il y a quelque chose d’autre qu’ils avaient besoin de se dire mais qu’ils ont probablement oublié. Le ciel métallique s’épaissit ; l’heure avant la chute de la neige. L’homme relève et resserre son collet et rentre à la maison et sa femme l’attend dans la cuisine, debout, nue. La neige est commencée, la grosse bordée; par les fenêtres, la maison baigne dans des boules de coton blanc et la seule couleur qui existe dans la cuisine toute blanche est le vert lime des ongles de la femme. La neige tombe, puissamment et ils ne peuvent se réchauffer peu importe l’énergie que leurs corps mettent à exulter.

Plus tard il fixe encore la neige, debout à la fenêtre et sa femme demande, Antarctique? mais comment peut-elle savoir qu’il est à plus d’un million de kilomètres de là avec un petit garçon dans un tuyau de cristaux limpides.

L’homme retourne au tuyau et s’accroupit sur les genoux et sur les mains. Ses épaules passent tout juste mais il les écrase contre lui. Il s’apprête à ramper dans le tuyau, cherchant son chemin vers le nouveau continent lorsqu’un étranger s’approche et lui demande, qu’est-ce que tu fais là?

L’homme le regarde comme si l’étranger devrait déjà savoir la réponse.


 

Les mots des autres

Zappa citation

“La plupart des journalistes rock sont ceux qui ne savent pas écrire, interviewent des gens qui ne peuvent pas parler, pour des gens qui ne savent pas lire.” Frank Zappa


 

 

“Pour devenir centenaire, il faut commencer jeune.” René de Obaldia


Le s en aluminium

 

“Le gros “S” dans la contre-porte d’aluminium qui avait toujours été là et qui venait me rassurer, seul témoin survivant pour témoigner du puissant lien qui m’attachait à cette maison.”

Extrait, La première tempête, Le retour du flying bum.

(le plus petit des garçons, c’est lui le flying bum)


 

Flying Bum

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Luc-Aurèle Lebom, nouvelliste

Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste qui écrit sa bio, pour la quatrième de couverture d’un livre qu’il s’apprête à publier. Pour remplir l’espace sur le rabat droit de la jaquette, imprimée sous une photo de lui, verres fumés, plume à la bouche, la même plume qu’il utilise pour écrire sa bio.

La douce de Luc-Aurèle Lebom dort dans la chambre au fond de la maison, un laps de temps non négligeable depuis qu’elle lui a demandé d’aller la rejoindre. Il lui a dit qu’il était trop occupé pour dormir, parce qu’il travaille sur sa bio, parce qu’il croit qu’il est important qu’il lui dise toute la vérité. C’est la moindre des choses. Les conjointes de nouvellistes peuvent parfois être si susceptibles.

Luc-Aurèle Lebom, outre l’esprit ouvert qui le caractérise tellement, ouvre une bouteille du spiritueux qui le grise tant. Le nouvelliste se verse un verre.

Luc-Aurèle Lebom écrit, Luc-Aurèle Lebom a grandi en Abitibi. Luc-Aurèle Lebom a longuement pratiqué la géophysique au Nunavut. Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste à temps plein.

Il pense pour lui-même, Calvaire que c’est ennuyant !

Il pense, Et quoi encore ?

C’est honnête mais jamais aussi excitant que Luc-Aurèle Lebom ne l’aurait désiré mais encore, tout n’est pas perdu. Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste et un nouvelliste sait qu’il ne faut jamais laisser de simples faits se planter au travers de la route de la grande vérité.

Il pense, Quelle est la véritable essence de Luc-Aurèle Lebom ?

Un autre verre de spiritueux monte à sa bouche machinalement.

Il allume, il efface, déchire la page de son carnet de notes. Il recommence.

Luc-Aurèle Lebom, écrit-il, a été élevé par les carcajous.

À strictement parler, ce n’est pas exactement vrai, mais est-ce que ça définit son essence réelle ? Y avait-il quoi que ce soit de l’essence du carcajou dans son père, sa mère? Il tente de vérifier lui-même, pour lui-même, clique des liens sur Google pour se transporter dans les images de Google Images et ses propres œuvres antérieures. Ses parents n’ont pas de page Facebook, naturellement. Impossible d’en être certain. Il existe un autre Luc-Aurèle Lebom sur internet, également un écrivain qui a grandi à Chicoutimi, mais qui dit que le Luc-Aurèle Lebom dans cette histoire est bien Luc-Aurèle Lebom, même si les deux mâchouillent leur crayon de la même façon ?

Admettons d’emblée qu’il ne le soit pas.

Lampée bien méritée.

Admettons que le Luc-Aurèle Lebom, le nouvelliste qui nous concerne, vienne de réaliser que cet autre Luc-Aurèle Lebom soit la raison pour laquelle il n’avait pas pu s’inscrire à Twitter sous son propre nom. À cause de cela, Luc-Aurèle Lebom ne s’est jamais inscrit sur Twitter.

Aujourd’hui notre Luc-Aurèle Lebom, le nouvelliste de notre nouvelle, s’ouvre enfin un compte Twitter.  Son nom d’usager sera @FilsDuCarcajou. Sa nouvelle filiation toute fraîche encore semble déjà prendre tout son sens pour Luc-Aurèle Lebom, comme les croyances exacerbées d’un nouveau croyant dans la secte.

Luc-Aurèle Lebom, notre Luc-Aurèle Lebom s’y remet, agitant sa plume sur une troisième page de son carnet. Il rajoute, Luc-Aurèle Lebom été élevé en Abitibi par une famille de carcajous mais au fond de lui, il a toujours soupçonné avoir été adopté, comme autant de jeunes précoces et d’esprits allumés peuvent le concevoir, quelle femelle carcajou pourrait accoucher d’un bébé humain même prématuré ? – puis il détecte une odeur dans l’air, une bonne odeur ; d’interminables forêts d’épinettes, la mousse verte trois pieds d’épais, le musc du poil d’orignal – l’odeur forte et trop propre du Old Spice ?

Luc-Aurèle Lebom n’est pas le vrai nom de Luc-Aurèle Lebom alors il devient plus facile pour lui de croire à ses nouvelles origines. Il sourit. Il possède un sourire que plusieurs pourraient apprécier si seulement il pouvait se permettre de sourire sur sa photo de bio, il aurait un sourire d’auteur remarquable. La plume à la bouche en lieu et place, les verres fumés. Pas de sourire au-dessus d’une bio, ça ne se fait tout simplement pas.

Oui mais encore, il pense, je dois respecter la dignité légendaire des carcajous. Qui ne sont pas des bêtes reconnues pour leur sourire. I’ll drink to that.

Le Luc-Aurèle Lebom élevé par les carcajous n’est pas le même Luc-Aurèle Lebom que le Luc-Aurèle Lebom sur le compte Twitter et il n’est pas le Luc-Aurèle Lebom qui se cache sous un nom de plume non plus. Notre Luc-Aurèle Lebom est bien vivant mais seulement dans l’histoire où il écrit sa bio, l’histoire de sa vie, de la vie qui lui a permis d’écrire le recueil de nouvelles derrière lequel sa bio sera imprimée.

Notre Luc-Aurèle Lebom écrit, Aussi, il n’était pas baraqué, jeune enfant, l’histoire de sa vie, plutôt chétif et craintif, un autre indice qu’une femelle carcajou n’aurait jamais pu être sa vraie mère.

La bio de notre Luc-Aurèle Lebom s’approchait dangereusement d’une bio beaucoup trop personnelle. Il tente d’ajuster le tir. Ceci doit demeurer un testament professionnel, il pense, pas un fourre-tout biographique. Colle à la base, Luc-Aurèle Lebom. Il peut déjà lire les revues à potins qui s’esbroufent à la une : La revue littéraire de cryptozoologie, division carcajou vs Luc-Aurèle Lebom soi-disant fils de carcajou : la chasse à la vérité entre au tribunal de première instance. Il ajoute une phrase pour souligner sa connaissance très élémentaire de la science des créatures humano-animales, pour solliciter la clémence de son public-cible puis il efface une autre phrase à propos de l’insularité institutionnelle du nouvelliste contemporain.

Pas de propos sociaux, Luc-Aurèle Lebom se dit-il à lui-même en rayant.

Il replie ses orteils nus, il réalise, se surprenant à tenter d’attraper des touffes du tapis shag sous ses pieds qu’il n’a pas couru les bois depuis un certain temps – il est occupé à écrire un recueil de nouvelles et une bio – mais il ressent un puissant besoin impérieux d’aller respirer la phéromone des bois. Il souffre, il pense, de ne pas courir avec les carcajous.

Je veux me laisser pousser du poil partout sur le corps et je rêve d’aller, de mes quatre pattes bien fermes et musclées, courir et dominer les bêtes de la forêt comme mes aïeux les carcajous l’ont fait avant moi.

Il écrit, Luc-Aurèle Lebom aurait bien pu se mériter le Goncourt ou le prix du gouverneur général mais, assez tristement, on ne récompense jamais ceux qui écrivent dans des magazines virtuels et surtout ceux qui proviennent de la progéniture d’une femelle carcajou. Il fut un temps où de nébuleux réfugiés de l’Europe de l’est raflaient tout, leur heure de gloire s’esquinte, voici venir la femme-poète autochtone et queer.

Mes passe-temps, écrit-il, sont l’observation des batraciens, la prophétie et la guerre aux insectes piqueurs. Les histoires et les scotch bien alambiqués.

Il perçoit des battements de tambour qui viennent de loin pour réverbérer dans ses oreilles. Il s’imagine qu’il écrit sa bio non pas depuis son pupitre mais loin au fond de la forêt boréale, il la grave au stylet sur un rocher erratique. Il se relit et se relit et se dit que ce devait être là la vie qu’il aurait toujours dû vivre. Fils de carcajou, à tout le moins fils adoptif de carcajou. Bête honorée et respectée. Habile à l’arc et au sling-shot. Amoureux des nymphes des marais, un prince parmi les crapauds mais en plus beau.

Luc-Aurèle Lebom examine son bureau. Au loin, il y a le son de la télé demeurée allumée par oubli mais lorsqu’il ferme ses yeux, il entend de la flûte de pan, une lyre. Il regarde ses diplômes sur le mur, des portraits de famille, une famille dont il doute maintenant, leurs jambes humaines si peu attrayantes. Il cherche encore sur Google Images pour aller observer le type de jambes qu’il préfère, musclées, griffues et poilues. En mode privé, naturellement, pour ne pas que sa douce le découvre et ne voie là une infidélité traîtresse.

Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste qui était nerveux à l’époque de l’écriture de la première nouvelle de son premier recueil. Comment sera-t-il reçu par les éditeurs ? Est-ce que les clubs de lecture apprécieraient ? Est-ce que le format poche afficherait une femme nue et floue, cheveux au vent, courant dans un champ de tournesol en fleurs pour mieux positionner les ventes et lui, pourrait-il vivre avec ce compromis ? Tout passe, va, avec un bon scotch.

Aujourd’hui Luc-Aurèle Lebom ne ressent plus cette nervosité. Et pas grand chose d’autre non plus. Maintenant, il sait qu’aucun éditeur n’oserait trahir son honneur, quitte à se priver de la joie de le publier. Après tout, il est Luc-Aurèle Lebom, nouvelliste et fils de carcajou. Qui ne craindrait pas un être pareil ?

À la fin de sa bio, il écrit finalement, Ceci est le premier et le dernier recueil de Luc-Aurèle Lebom. – de Luc-Aurèle Lebom, fils de carcajou – et lorsqu’il atteint la fin de la phrase, il perce violemment le point final avec sa plume dans le fragile papier de son carnet, comme une dague à travers le corps d’un ennemi, et avec le coup porté il hurle à haute voix son cri de guerre, un cri si féroce qu’il réveille sa douce qui ne sait pas encore qui il est vraiment, maintenant ; qui ne comprend pas, lorsqu’il se précipite dans la chambre pour lui expliquer celui qu’il il est devenu, comment il méritera enfin sa place dans l’Olympe des nouvellistes, sa place prédestinée parmi les statuettes des grands dieux de la plume sur les tablettes de l’éternité.

Tchin tchin la gloire ! il se dit, en levant son verre de scotch bien haut.


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Au bord de la crique

La crête dentelée de la forêt d’ifs trace une ligne dure dans la lumière crue qui s’étend à l’horizon. Le ciel est lentement siphonné par le soleil qui s’enlise. Je regarde vers ma gauche et il y a là Adéline, et je suis submergé de joie de la voir là. Hébété par le ravissement, ébaubi par la surprise impossible, son âme bien vivante, je retiens des larmes parce que c’est ce que je fais, ce qu’il y a de mieux à faire. Je lui dis que j’ai vu sa famille, comme elle me l’a demandé. Sa fille est une petite déesse, ses fils deux dieux.

Adéline me regarde et nous rions en dévalant le sentier. Nous faisons semblant d’être braves et à ce jour nous nous croyons toujours aussi braves. La braverie est un sport que nous avons longuement pratiqué jusqu’à ce qu’on dise de nous que nous étions des as. Nous sommes si jeunes, nous serons toujours aussi jeunes.

Puis, des choses arrivent. Les choses arrivent toujours et Léon n’est désormais plus Léon ; Léon n’est plus que quelques éclats de vie ici et là sur son visage gris, éclaboussures d’un sang qui n’est pas le sien parce que Léon a survécu tout ce temps.

Pendant qu’il ne fait presque plus jour, je descends à la crique. La crique efface tout. Il ni y a ni eau, ni torrent, ni rivière dans le désarroi. Ni le doux gargouillis de la crique pour enterrer toutes les traitrises, les disparitions, les déchirements, rien.

Désolé! Et la ville et le pays, et la terre. Merci pour la belle parade, le cirque, la crique, merci mes rêves éveillés pour me laisser encore habiter ma chambre d’enfant jusqu’à ce que “je retombe sur mes pieds.” Merci pour tout. Merci, merci, merci. Je remercie toujours les gens, les gens me remercient parfois, même lorsque je crois sincèrement appartenir à quelque chose de plus grand, mais encore, plus si grand que ça quand j’y repense.

Le soir, toujours je rejoins Adéline. Nous sommes la brume, la vapeur qui s’échappe de la crique. Bien assis ou allongés au bord de la crique, nous nous demandons ce que le mot “futur” peut bien vouloir dire maintenant que le futur est là. Nous écoutons la musique hypnotique du temps qui passe. Lorsque j’ouvre les yeux, en écoutant le flot de la crique, mes yeux fixent vers le haut, parfois le ciel est noir, opaque. C’est là la chose la plus difficile, la nuit, le calme, l’absence. On dirait qu’il n’y a plus de chemin pour rentrer chez moi, plus de retour, plus d’issue.

Je reviens et je porte l’odeur d’une forêt, de l’embrun d’une crique. Comme un animal qui revient de ses quartiers d’hiver, l’hibernation – d’un long sommeil sans rêve. J’aimerais bien que tout ça soit vrai.

Je ne partage pas tous les secrets qu’emporte l’eau qui se précipite vers l’aval. Je n’ai jamais partagé Adéline non plus.

“Tu vas où la nuit?” Mon frère a l’air inquiet. Comment lui dire, comment mettre des mots dans le blanc des interlignes?

Ils ont tous l’air si inquiets, si pleins de doutes. Surtout inquiets. Ils me regardent toujours un peu de côté, l’oeil au coin de leur curiosité malsaine. Fâchés, peut-être. Irrités comme s’ils regardaient un tour de magie raté. Le bel oiseau plonge dans le chapeau, le chapeau est vide. Les spectateurs espèrent que le bel oiseau soit toujours vivant, seulement là où personne ne peut plus le voir. Et à la fin, le magicien ramène un oiseau, mais pas le bon.

Raté.

Allongé dans l’herbe enveloppante sur le bord de la crique à écouter l’eau me parler, un langage codé pour moi, à moi seul. À regarder le ciel de nuit. Convaincu que la nuit ne fait que voiler le jour. Je soupçonne la clarté tapie sous le noir, criant présente! à travers des trous de clous percés dans le plafond du ciel.

Si seulement je pouvais retourner là. Le soleil qui m’attendrait tout doux comme un ventre sec et chaud. J’y trouverais aussi Adéline et je resterais là, elle aussi peut-être bien. Nous nous assoirions tous les deux dans le sable céleste et nous nous rappellerions l’air autour de la crique qui emplissait de vie nos poumons si facilement, si doucement. On parlerait de la maison. Du bois, des lacs, des étés et de la fièvre. On pourrait s’imaginer que l’abîme ouverte sur notre longue absence se refermerait à notre retour, comme par magie, un tour bien réussi, comme une suture invisible sur nos ventres déchirés.

Je gis là en pleine noirceur, rien d’autre que la crique et les herbes humides, et je ferme les yeux. Derrière l’ombre se cache la lumière, derrière l’ombre là où brûlent à blanc les os. Et le vent aride les éparpille au loin. Là où les bons comme les mauvais os reposent pêle-mêle. Que diable, suis-je en train de prier? Dieu laisse-moi y aller, aller là d’où je suis venu, ne me laisse pas ici dans ce lieu que je ne reconnais pas.

J’attends que les premières pointes de lumière passent du noir au violet profond et que le ciel s’abandonne lentement aux bleus qui réclament leur retour, que l’eau de la crique redevienne limpide, que les algues y reprennent sans pudeur leur éternelle caresse sur le dos des pierres rondes.

Le chant des oiseaux sortis d’un chapeau du matin enterre maintenant le subtil murmure de la crique.

Et je sais alors qu’il est temps de rentrer.


Flying Bum

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Bonus !

Le mois de mai

Salomé Leclerc

Dis-le
Ne le dis pas
Prends-moi dans tes bras

Fais comme
Comme si ça va
Nos corps ne penchent pas plus bas

Quand j’ai crié
Pour que résonne
Le mois de mai
Jusqu’à l’automne
Un visage s’est fané

Dis-moi
Dis-le tout bas
Le ciel entre par le toit

Quand j’ai crié
Pour que résonne
Le mois de mai
Jusqu’à l’automne
Une étoile est tombée
Le mois de mai
Jusqu’à l’automne
J’ai failli m’envoler

Nous n’étions pas un poème
Nous le sommes devenus quand même

Nous n’étions pas un poème
Nous le sommes devenus quand même.

La nuit où mon ombre m’a quitté pour toujours

 

Je m’appelle Léon. J’ai huit ans. Mon père me dit que c’est l’heure de partir.

On lance tout plein de choses dans le gros Chrysler noir charbon. Les sièges à l’intérieur, les tapis, tout est noir. Il n’y a pas de place pour le chien. Pour les poils de chien, je pense sans rien dire. Papa le traîne de force dans la cave chez maman, l’attache et ferme la porte derrière lui.

On roule dans la nuit. Je dois être triste, je crois. Je pleure.

“Arrête ton cirque,” dit papa. “Tu ne t’en es jamais occupé de cet hostie de bâtard de chien sale de toutes façons.”

***

Il me donne une cigarette, allumée. “Tu peux la tenir, mais tu ne peux pas la fumer,” dit-il. Je la tiens entre mes lèvres. Je ressens comme la fois où un papillon de nuit est entré dans ma bouche quand je dormais. Je fais semblant de prendre des touches. C’est mauvais.

J’essaie de me rappeler le nom du chien. Avait-il seulement un nom, il me semble que maman l’appelait par un nom. Ricky? Ronny? Papa disait toujours “Qui est assez dingue pour donner un nom à un chien, calvaire?” Papa déteste les chiens. Ils creusent des trous partout, dans le jardin des voisins, tout le temps. Merde les chiens.

***

C’était ma troisième ou peut-être bien ma quatrième maman et celle-là n’avait pas fait long feu. Je n’aimais pas l’endroit, de toutes façons. Je n’aimais pas les tapis verts à poils trop longs qui nous attrapent les orteils. Papa dit, “Tu ne peux jamais faire confiance à une femme, aucune. Promets-moi de ne jamais t’amouracher d’une femme.”

Je promets. Du bout de la gueule. Papa commence à chantonner avec la radio le tube de l’été 68. “Qui a pris l’avion St-Esprit de Duplessis sans m’avertir, alors chu r’parti…”* Lorsque papa arrive à “chu r’parti”, il me donne un coup de coude pour m’avertir que c’est à mon tour d’embarquer et je continue. “Sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western, puis Pan-American.” Et papa enchaîne “Mais ché pu où chu rendu, puis j’ai fait une chute, une kriss de chute en parachute et j’ai retrouvé ma Sophie, elle était dans mon lit avec mon meilleur ami et surtout mon pot de biscuits.”

Et on continue ça comme ça jusqu’à ce que j’en manque une. Et alors, il arrête de chanter et il me laisse la finir tout seul, la fenêtre baissée jusqu’à ce que la chanson se perde au dehors dans l’ombre noire des épinettes grises qui longent la route.

***

Il me semble que nous roulons depuis toujours. Il fait sombre, puis il fait plus noir encore. Papa s’arrête une fois pour s’approvisionner en cigarettes, une fois pour de l’essence. Je ne sais pas si je dors alors. Parfois je crois que je dors continuellement, papa dit qu’un bon jour je vais me réveiller.

Nous écoutons la radio. On parle de guerre dans le désert, ou dans la brousse, Vietnam, Palestine. Il écoute jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, puis il éteint la radio. “On n’aurait jamais dû donner le droit de vote aux femmes,” dit-il, “une bonne fois ils vont nous élire une femme comme premier ministre et là on va voir c’est quoi la vraie bisbille.” Long silence. “Si quelqu’un te demande comment la troisième guerre mondiale a commencé, tu leur diras ça.

***

Papa sort s’acheter de la gomme à mâcher. Il me dit d’attendre dans l’auto. Il me dit de ne pas jouer avec la radio. Une femme devant nous met de l’essence. Elle ressemble à maman, mais je ne me souviens plus de quelle maman exactement. Je tourne le bouton du volume de la radio dans les deux sens tour à tour, rapidement, toutes les voix deviennent comme la même voix. Je me demande si mon père me laisserait avoir un chat. Il n’aime pas les chats, mais il ne les déteste pas non plus. Je crois me souvenir avoir eu un chat lorsque j’étais plus jeune, très jeune. Je me souviens qu’il s’assoyait au pied de mon lit. Mais après, il s’est mis à devenir de plus en plus gros, presque plus gros que moi et je pouvais le sentir me respirer dans le visage.

La voix dans la radio m’ordonne de descendre de voiture et me sauver en courant. Je replace le volume au minimum pour ne pas que mon père s’en aperçoive.

***

“Est-ce que je pourrais avoir un chat?” que je demande à mon père lorsque la voiture reprend la route.

“Si tu es sage comme une image, peut-être.”

Le ciel est sombre mais l’interminable rang d’épinettes grises lance de longues ombres sinistres à l’infini sur la route déjà noire. “Regarde comme c’est beau,” dit mon père. Puis il éteint les phares de la grosse Chrysler. Une chaleur de terreur traverse ma colonne. Il les rallume. “Rien à faire,” dit-il en regardant dans le rétroviseur, “les ombres nous suivent partout.”

***

Il s’agit de la première chose dont je me rappelle à propos de moi, je ne m’attends pas à ce que vous croyiez cette histoire. Est-ce que j’y crois, moi ? Dans une nuit sans étoiles et sans lune, je suis debout dans une mer d’encre et mon ombre est totalement disparue. Une énorme vague vient me submerger. Papa dit que ce n’est jamais arrivé. Je me souviens qu’il m’attrape par les cheveux et me sort de l’eau. Papa dit qu’il n’est jamais allé même proche d’un océan, d’une mer non plus. Il dit que j’ai vu cela dans un film.

“Tu es un sacré raconteur, par contre,” dit-il. “Tu n’as sûrement pas hérité ça de ta mère. Tu as hérité ça de moi,” soutient-il sur ton fier.

***

Parfois je rêve que c’est la nuit et je suis dans une maison inondée, une maison sombre sans fenêtre. Je suis inondé. Je sens l’océan monter depuis le sous-sol. Lorsque je me retourne pour le dire à mon père, l’eau noire me sort par la bouche et commence à inonder le gros Chrysler, mais mon père ne voit rien. Je cligne deux fois et l’eau noire est toute disparue. Je ne sais pas si je dors alors. Parfois je crois que je dors continuellement, papa dit qu’un bon jour je vais me réveiller.

***

Mon père recommence à chantonner. Je me joins à lui pour finir la chanson. Une chanson triste. Il me regarde un instant. Il me dit merci. Il dit que sans moi, il ne chanterait jamais dans l’auto. Il dit que sans moi, il ne serait plus nulle part. Il n’aurait plus nulle part où aller.

“Où est-ce qu’on va vivre maintenant, papa?” que je lui demande.

Nous ne sommes plus qu’une grosse bagnole noire qui avance sous un ciel opaque dans les ombres noires d’une dense forêt d’épinettes.

 

“Mais c’est ici qu’on vit,” me répond-il.

 


Flying Bum

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*Paroles de Lindberg, chanson de Robert Charlebois et Claude Péloquin.

Texte publié dans le cadre de l’Agenda Ironique de Novembre 2022 avec comme thème l’ombre et pour phrase imposée: Je ne m’attends pas à ce que vous croyiez cette histoire. Est-ce que j’y crois, moi ?

La bouteille bleue

Je pousse un autre coup sur la porte de côté. La poignée est figée. Noire et vieille, elle ne tourne plus. J’essaie de la tourner, je pousse la porte en même temps.

Les gonds de la porte ne tiennent pas le coup. Merde. Je m’écrase sur mes genoux, sur mes mains, je tousse. J’ai mal mais ça va. L’orgueil. La pièce a conservé l’odeur de fumée, de tabac et de vieux, très vieux papiers humides. Et définitivement l’odeur de la poussière parce que mes yeux, mon nez et probablement mes poumons aussi commencent à me le crier, “Non, va pas là, pas question,” et j’imagine que quelqu’un a tiré la poignée de la boîte d’alarme rouge dans mon système immunitaire hyperactif.

Je me tiens là, debout, je me sens totalement idiot. Je brosse mes genoux de culotte avec mes mains, un peu, nerveusement.

“Léon? Vois-tu quelque chose en-dedans?” Adéline se tient derrière moi, elle regarde dans la pièce par-dessus mes épaules qu’elle vient de prendre dans ses mains à bout de bras, mais elle demande tout de même avant de pénétrer. Je suis fou d’amour pour cette fille-là. Elle porte toujours des petits chandails de coton serrés sous ses blouses et un jour je lui ai demandé pourquoi et elle m’a avoué bien candidement qu’elle transpirait parfois, beaucoup, et qu’elle ne voulait pas que cela se voit à l’école. Elle ne voulait pas être l’étrange petite fille de huitième année qui transpire.

Fou, d’elle. Je l’aime. Je ne lui ai jamais dit.

Je me passe un doigt sous le nez, j’essaie de stopper quelque morve qui commence à me pendre au bout du nez. Bien des choses semblent toujours me pendre au bout du nez. On a depuis longtemps commencé à m’appeler le petit morveux de la huitième année. Mais Adéline, elle, ne m’a jamais appelé de même. Parfois Monsieur Allergies mais gentiment.

“Je ne vois pas tellement bien,” que je lui dis en guise de réponse. On dirait qu’il y a des chaises, une table, des étagères et quelques fenêtres placardées avec des bouts de planche. Je prends une touche de ma pompe. “Ça pue ici,” que je lui dis.

Adéline me dépasse, habilement dans le cadre de porte étroit comme pour éviter que son corps touche volontairement au mien – comme j’aurais aimé. Elle peut se faire si petite, si mince, fluide, comme une sorte de rideau en tissu vaporeux et transparent qu’on ne peut voir que lorsque le vent souffle au travers d’une fenêtre entrouverte.

“C’est pas cool,” dit-elle. Elle passe sa main sur l’appui-bras d’un fauteuil et la ramène couverte de poussière, de poils et de je-ne-sais-quoi. “Pourquoi les gens voudraient laisser un endroit se détériorer de la sorte?”

Adéline et moi avons cette petite chose en commun. Nous adorons les maisons abandonnées. Les vraiment vieilles maisons abandonnées. Nous vendrions notre cul pas cher juste pour aller dans des vieux pays comme l’Angleterre ou ailleurs pour en voir des vraies vieilles. Dans les rangs désertés de l’Abitibi, les maisons abandonnées n’ont guère plus de cinquante ans. Moi j’adore les greniers, Adéline les vieilles chambres à coucher.

“Parce que personne n’a vécu ici depuis au moins trente ans,” que je lui réponds.

“Oui, mais cette place doit bien appartenir à quelqu’un.”

J’acquiesce de la tête, je suis bien d’accord avec elle. Mais il y en a tout plein de maisons comme celle-ci – vieilles, vides, dans les rangs aux terres de roche, pauvres bâtiments qui s’écaillent et qui penchent aux quatre vents. Des maisons que plus personne ne possède vraiment.

Adéline frappe un pied de la chaise avec son orteil puis elle s’approche et se penche sur une table pour l’observer de plus près. “C’est drôle que les gens aient laissé tous ces meubles ici,” dit-elle, “comme s’ils avaient l’intention de revenir un jour.”

Adéline aime bien les vieilles maisons parce qu’elle aime bien s’inventer l’histoire des gens qui y ont vécu. Moi j’aime les vieilles maisons parce que j’aime l’histoire. La vraie.

Adéline porte un doigt à sa bouche, ronge son ongle, et je suis totalement terrifié de la chose parce que c’est le doigt de la même main qui vient d’essuyer un bras de chaise crotté. Dans des endroits comme ici, qui sait, il peut bien survivre des germes de la peste. “On devrait partir d’ici,” j’affirme. Il n’est pas loin de sept heures du soir. Nous devons pédaler jusqu’à la maison. Mais si elle veut rester, on reste. Comme j’ai dit, je l’aime. Je me roulerais tout nu dans la poussière pleine de peste si elle me le demandait.

“Regarde,” dit Adéline. Elle tenait dans ses mains une bouteille bleue, une bouteille de verre bleu. “Elle est tellement vieille, on dirait qu’elle a crochi.” Elle porte la bouteille devant ses yeux et regarde à travers, directement vers moi. “T’es bleu,” dit-elle. Elle ricane. “Fais attention, les bouteilles bleues contenaient des médicaments ou des poisons dans l’ancien temps.” Puis mon coeur s’emballe follement lorsqu’elle s’approche de moi, si près, je peux sentir le sang se promener dans mes veines, elle approche son visage du mien, très près. Seule la bouteille bleue sépare nos yeux, appuyée sur le pont de nos nez.

Je la regarde droit dans les yeux à travers le verre bleu.

Je sens la brise chaude de ses respirs.

Je vais avoir besoin d’inhaler un autre coup de pompe.

Après une minute – comme trois mois – Adéline se recule et me tend la bouteille bleue. “Tiens, garde-là, je te la donne,” dit-elle.

Je la fixe encore une fois dans les yeux puis j’attrape la bouteille. Je sais que je vais regarder à travers ce verre encore et encore, je le sais. Nos visages n’avaient jamais été aussi près l’un de l’autre. Je vais m’assoir au pied de mon lit, écouter Félix, et regarder à travers la bouteille bleue. Des heures. Des heures.

“Je t’aime Adéline,” que je lui lâche tout haut sans prévenir. Fort. Je lui ai dit dans cette pièce, cette maison, parce que des gens nous ont abandonné cette maison, les meubles avec. C’est pour ça que j’ai réussi à lui dire. Parce qu’on s’imagine toujours qu’on aura une seconde chance, comme ces gens, mais elle ne revient jamais.

Elle est debout, elle me fait dos. Elle est complètement immobile, figée. Cela dure un an et demi. Finalement je vois sa tête se retourner en premier, hochant légèrement.

Cool,” qu’elle dit en souriant, pour toute réponse à ma déclaration pourtant claire.

Cool,” lui ai-je répondu machinalement. Je ne sais même pas ce que cool veut dire. Cool?

 “On devrait s’en aller,” dit-elle avant de tourner les talons et passer la porte.

Dehors, on attrape nos vélos par les guidons. Je respire comme un désespéré et ce n’est pas mon asthme.

Cool colle à mon esprit.

 Adéline me regarde. “Tu as la bouteille bleue?” qu’elle demande.

Je la soulève au bout de mon bras pour la lui montrer.

Good, passe-la moi, donne,” dit-elle en agitant la main.

Je lui remets la bouteille. Elle se penche et ramasse un caillou. Elle embrasse le caillou d’un long bec sonore exagéré en me fixant des yeux puis elle le laisse tomber dans la bouteille sans abandonner son regard perçant. La roche fait un petit bruit en tombant au fond de la bouteille, tink. Un autre tink lorsqu’elle me remet la bouteille. Je la secoue, j’entends le tink. Je la secoue encore, j’entends encore le tink. Je la secoue deux coups j’entends tink tink.

“Arrête de faire le con,” qu’Adéline me dit en me regardant agiter la bouteille bleue. Mais elle sourit, elle rit même, alors je ris aussi. Elle passe la jambe par-dessus sa bicyclette. “Ne la perds surtout pas.”

“Je ne la perdrai pas, t’inquiètes,” que je lui ai dit.

J’ai pédalé derrière elle jusqu’à la maison, une main sur le guidon. Mon autre main tient la bouteille bleue qui fait des tink chaque fois que je frappe une bosse ou un trou, ou quand je la secoue par exprès rien que pour entendre encore le tink.

 

C’est cool.


Flying Bum

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La fête des morts

L’été remet ses bottes le désordre revenu
Silence effroi la terre la boue les vents froids
Livide et immobile comme les arbres nus
Un trou où se pieuter aux abris aux grabats

Voir venir comme on va à la fête sans joie

Couleurs souvenirs boudent la mémoire
Avant le soir les jours tournent au noir
Binette bêche truelle et pelle à l’armoire
Les âmes s’envolent les ailes au désespoir

Jardins et vieux élus sont prêts pour la mort

La vie sa joie son vieux monde se meurt
Un nouveau monde qui ne sait plus être
Et dans le clair-obscur entre ces heures
Chantent et dansent monstres aux fenêtres

Comme une grande fête au crépuscule


Flying Bum

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Agenda Ironique d’octobre 2022 – le vote

“La beauté de toutes choses c’est qu’il y a un début et une fin.”

auteur inconnu qui le restera

Voilà, un autre mois derrière la cravate de l’Agenda Ironique. Nous avons été gâtés, ce n’est pas le choix qui manque. Voyez tous ces textes qui viennent de tous les coins de la francophonie. Pour vous y retrouver, voici la liste complète présentée par ordre de parution:

Question d’équilibre sur Le retour du Flying Bum
https://leretourduflyingbum.com/2022/10/05/question-dequilibre/

La boîte à couture sur Mijoroy
https://marie-josee-roy.esprit-livre.school/la-boite-a-couture-ai-octobre/

Pommettes contractuelles sur Lyssamara
https://lyssamara.wordpress.com/2022/10/09/pommettes-contractuelles/

La Beauté sur Gibulène le Petit escargot
https://laglobule2.wordpress.com/2022/10/11/la-beaute-a-i-octobre-2022/

Belle de joute (manifeste politique) chez poLétique et tocs
https://polesiaque.wordpress.com/2022/10/11/agenda-ironique-doctobre-2022/

La beauté chez Tout l’opéra (ou presque)
https://toutloperaoupresque655890715.com/2022/10/13/la-beaute/

N conne NOUS chez Adrienne
https://adrienne414873722.wordpress.com/2022/10/16/n-comme-nous/

Photonanie sert de relais pour Les beautés, un texte de Donald Bilodeau
https://photonanie.com/2022/10/19/quand-je-sers-de-relais-pour-lagenda-ironique-5/

Carnets Paresseux nous livre Le portrait du peintre, première partie.
https://carnetsparesseux.wordpress.com/2022/10/27/le-portrait-du-peintre/

Bernadette sur Photonanie nous propose Pas question d’être privé de dessert
https://photonanie.com/2022/10/26/lagenda-ironique-doctobre-2/

Sur La Craie, Le bucheron sous la lune
https://lacraie.art.blog/2022/10/23/ag-ir-2210-lune/

Il ne reste qu’à choisir ici:

Merci encore aux participant(e)s et au plaisir!

 

Voici les résultats tels que compilés par Crowdsignal :

résultats

Bravo et merci encore tout le monde !


Le Flying Bum

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Mae West Valiquette

Elle pense que les MayWest* goûtent bien meilleur lorsqu’on les mange dehors, sous la pluie, tout spécialement lorsqu’elle ne les a pas payés et qu’une voiture de police est stationnée de l’autre côté de la rue. Elle trouve une cigarette encore allumée sur le bord de la tablette dans la cabine téléphonique devant Chez Betty et elle la porte à son bec pour faire de la fumée avec, avec grand style. Elle peut avoir douze ans, peut-être treize. Elle porte des bas à rayures, troués, volés à sa mère. Elle porte du rouge à lèvres beige presque blanc qu’elle a piqué chez Farmateria : elle porte un contour des yeux – argent – chapardé dans le sac que son institutrice laisse négligemment traîner au coin de son bureau. Atriquée de cette façon, Adéline est une personne différente, pas la drôle de fille muette et un peu sotte de son école.

Son reflet incurvé brille sur un pare-brise de voiture. Elle se regarde un moment.

Depuis la tabagie, derrière son comptoir, le garçon lui lance des clins d’œil. Il lui lance tout le temps des clins d’œil, avec insistance, parfois des deux yeux comme s’il tentait de se défendre contre des attaques de mouches. Il porte un t-shirt serré arborant l’image qu’on trouve sur la pochette du disque de Diane Dufresne, seins nus, body-paint aux couleurs du drapeau du Québec. Une longue crinière bouclée, deux bras maigres pas très musclés complètent le portrait. Il lui offre le spécial du jour en bégayant légèrement, un sourire gauche, le visage qui tourne au rose. Adéline veut vraiment être gentille avec lui, elle sort de son sac deux ou trois MayWest qu’elle vient de lui voler, un sac de réglisses. Des choses qu’elle mange le midi à l’école, jetant aux poubelles les sandwichs à la dinde que sa mère lui prépare.

“C’est quoi, donc, ton spécial,” demande-t-elle, une main attrapant l’autre derrière son dos. Le garçon ne peut pas voir à quel point ses mains tremblent. Il traîne toujours au moins cinq MayWest dans le fond de son sac à bandoulière décoré de plusieurs signes de peace and love et de dauphins peints à la gouache rose qu’elle aurait préféré ne jamais avoir peints.

Le garçon lui passe au bout du nez un billet de loterie du maire Drapeau et il lui dit que le gros lot est de quatre-cent-mille dollars, un chiffre qu’Adéline ne peut même pas comprendre un peu. Il lui dit que le spécial du jour c’est un billet de loterie, un litre de Sprite, gâteaux illimités, mais il ne lui dit pas le prix à payer pour le spécial du jour.

“C’est pas des affaires qui vont bien ensemble,” affirme Adéline.

“Qui a dit ça?” réplique-t-il, les deux coudes appuyés sur le comptoir.

“Tu ne peux pas juste donner des billets de loterie, non?” dit-elle.

Elle se dirige vers le frigo où se trouvent toutes les boissons gazeuses au fond du commerce. Il la suit mais en chemin il ramasse une pleine poignée de MayWest.

“Dix pour le prix d’un,” lance-t-il en s’approchant d’elle dans un recoin exigu du commerce. Elle le traite de menteur et elle se sent de plus en plus coincée entre lui et le réfrigérateur.

“Je vais prendre rien qu’une canette de Sprite, qu’est-ce que tu veux que je fasse avec un litre,” demande-t-elle en proie à un stress grandissant. Il la pousse lentement vers la porte du frigo, la poignée lui pince un os du dos qu’elle ne savait même pas qu’elle avait. La clochette de la caisse enregistreuse sonne.

“J’ai assez de monnaie pour un MayWest,” dit-elle, mais elle sait très bien qu’il lui en donnerait bien plus que la couronne en demande. Elle peut maintenant sentir son haleine sucrée de bonbons mélangés. Quelqu’un l’a remplacé derrière la caisse, son frère peut-être? Le garçon sent le shampooing Halo. Il fait froid dans la tabagie. Bientôt, les MayWest ne seront plus qu’une boue crémeuse dans sa bouche, pense-t-elle pour se réconforter..

Le garçon respire dans sa bouche, sa langue chaude et molle est aussi collante qu’une sucette aux cerises, celle d’Adéline demeure paralysée – les épaules du garçon sont un peu flasques, elle se faufile en-dessous.

“J’en veux pas à ce point-là,” dit-elle, en parlant des MayWest. Après tout, elle les avait déjà gratis, elle pouvait avoir de tout ou de rien, gratis, elle savait. Troublée, elle échappe la cannette de Sprite, un son de craquement et le liquide se répand sur le linoléum. L’autre garçon arrive avec une moppe. Elle se sauve avant qu’on ne lui demande de nettoyer son dégât.

Elle se débarrasse de son lot de MayWest en passant, sur le dessus d’une boîte à journaux, sûrement que quelqu’un qui a faim va les apprécier plus qu’elle, pense-t-elle. Les rues sont noires et mouillées. En rentrant, elle enlève prestement les bas qu’elle déroule et pousse au fond de la corbeille, se débarbouille le visage et s’assoit nu-jambes à la table de la salle à dîner.

Un grand verre de Nestlé Quick semble avoir ramené la paix sur son visage, une moustache de lait au chocolat en prime.

Elle sourit. Sur son journal, elle écrit : premier baiser ce soir, enfin.


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*May West : petit gâteau industriel fourré avec une crème à la vanille, à la mémoire de la célèbre actrice Mae West mais volontairement mal orthographié pour éviter les droits.

Linguinininis

Je ne suis à l’abri d’aucun mot dit
Mot toi, mots tus, jamais à l’abri
Langue, lingua, lengua, langui
Celle des uns, de la tienne aussi

Dans celui de tes mots
Le sang de toutes choses


Flying Bum

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Sauvez mon âme

Le pasteur dodu avec un gros visage rose se penche vers toi et sourit. Tu es mort. Tu es étendu bien tranquille dans ton cercueil couleur crème, sur un lit de soie rouge écarlate et on dirait que tu souris en retour, comme un homme satisfait. Le pasteur Roy se tourne vers sa congrégation, on dirait que toute la ville y est, et il lève la main pour appeler le silence.

 

“Bien chers frères et sœurs, nous sommes réunis ici aujourd’hui, non pas pour pleurer sa vie, mais bien pour célébrer la mort de Léopold Simoneau, ce bâtard d’enfant de chienne!”

 

La foule applaudit, acclamations et moqueries pleuvent sur ton cadavre. Tout le monde s’est mis tout beau, sur son trente-six, dans toutes les couleurs imaginables, sauf le noir. On dirait que le festival du cochon de Sainte-Perpétue a envahi la petite église de bois blanchi et le party est pris.

 

Comme si tu n’habitais plus ce corps, tu te regardes. Hostie que t’es beau, que tu penses. Ta peau bronzée est bien tendue et brillante. Ton épaisse chevelure grise et blanche est peignée en belles ondulations qui rappellent un océan léché par la pleine lune de septembre. Ils t’ont découpé une moustache impeccable et fine qui ne fait qu’attendre une femme pour la séduire. Tout ceci emballé dans ton veston favori en velours bleu nuit et les boutons de manchettes en or volées à ton frère qui brillent au bout de tes manches de chemise blanche.

 

Le pasteur Roy demande si quiconque aurait des paroles d’adieu à prononcer et la ville entière se lève pour t’enguirlander gaiment.

 

“Il a mangé toute ma viande et il a remis les os dans le frigo!”

 

“Il a volé tous mes bas du pied gauche!”

 

“Il a volé tous mes gants de la main droite!”

 

“Il a fait l’amour à ma mère!”

 

“Il a baisé mon père!”

 

“Il a débauché ma sœur!”

 

“Il m’a baisée mais il ne m’a jamais rappelée après!”

 

Un petit homme aux yeux exorbités et à la coiffure en comb-over se lève et marmonne, “Il n’était pas si pire que ça dans mon livre à moi, je l’ai vu ramasser un vieux chien errant…”

 

“Ferme ta grand’gueule, Albert, gros contrarieux,“ dit le pasteur Roy alors que quelques hommes derrière lui tirent l’homme par les épaules pour le rasseoir cavalièrement sur son banc.

 

“Ce chien-là était la plus horrible et méchante créature en ville, un peu comme Léopold Simoneau lui-même.”

 

“Oui, ce chien-là m’a déjà mordu au sang.”

 

“Léopold Simoneau m’a déjà mordu lui aussi, une fois, au lit,” dit une femme, “pour me faire réaliser que j’avais aimé cela, ce qui m’enrage au plus haut point et me plonge dans la plus profonde perplexité.”

 

“Il me doit trois grosses piastres en argent de la confédération,” gueule madame Claudette l’institutrice en frappant le sol de sa marchette.

 

“Lorsque je lui ai dit que je l’aimais, il n’a rien répondu, l’écœurant,” dit une petite voix tremblotante qui venait du fond de la chapelle, une belle dame dans une jolie robe bleue.

 

Après une messe brève et lue du bout de la gueule par le pasteur Roy, le silence s’installe comme les gens commencent à sympathiser hypocritement en hochant de la tête ou en la baissant pour cacher leurs larmes de rage. Les pleurs et les cris passent au-dessus de ton cercueil et de ton sourire sournois toujours aussi immobile.

 

Le pasteur lève encore la main pour faire revenir le calme et pointe vers toi. “Cet homme,” dit-il, “est le péché réincarné en chaussures de suède.” Il renifle un grand coup et crie de bord en bord de l’église, “qu’il pourrisse en enfer, si le diable veut bien de lui.”

 

Les gens commencent lentement à partir, gonflés de fureur vertueuse, solidaires dans la commisération. À mesure que les gens défilent, tu aperçois deux hommes immobiles, un qui ressemble à un hippie en blanc et un autre qui ressemble à un comptable en rouge. Ils te regardent. Pas ton cadavre, toi.

 

C’est alors que Claudette, hystérique, se précipite sur toi avec sa marchette et commence à fouiller toutes tes poches à la recherche de ses foutues grosses piastres en argent de la confédération. “Où tu les as mis, mes belles piastres gros bâtard d’enfant de chienne?”

 

Le pasteur Roy est venu la tirer doucement par le bras, “Allez madame Claudette, laissez les charognards s’occuper de ce qu’il reste de lui,” dit-il, tout en l’éloignant de ton cercueil et en passant directement devant le hippie en blanc et le comptable en rouge.

 

“Tu sais,” dit le comptable en rouge, pasteur Roy a raison, je ne veux pas de toi en enfer.” Il sourit en affichant beaucoup trop de dents. “Tu pensais qu’un repentir de dernière minute suffirait à faire oublier tous tes péchés, mais je suis heureux que tu l’aies fait quand même, ça me donne une bonne raison de te fermer ma porte,” dit le comptable. Le hippie soupire en regardant vers le ciel. “Juste parce qu’un homme prononce un tardif appel au pardon, cela ne veut absolument pas dire que le pardon lui est accordé d’office, c’est comme, pas notre “vibe”, ici au ciel.”  Le hippie se penche sur toi et te dit en plein nez, “Tu ne peux pas remonter avec moi non plus.”

 

Le comptable en rouge geint comme une hyène en faisant de petites ondulations du bassin. “Ça m’a tout l’air qu’on t’abandonne aux asticots, Léopold, amuse-toi bien.”

 

Et les deux hommes joignent le défilé et s’en retournent.

 

Tu te dis que peut-être Charon le passeur des Enfers viendra te prendre dans son traversier sur le Styx pour t’emporter vers le royaume des morts mais tu réalises que tu n’as plus de quoi payer ton passage. Claudette, maudite Claudette, a réussi malgré tout à t’extirper les vieux dollars en argent de la confédération que tu croyais bien cachés dans tes godasses en suède bleu. Le tarif pour le monde souterrain a probablement grimpé, de toutes façons, comme tout le reste.

 

Tu penses à Anubis, tu te demandes si tu pourrais faire peser ton âme pour en connaître le prix. Une voix émerge de nulle part pour te dire que même ton chien bâtard ne te recommanderait pas à Anubis. Cette horrible bête était vraiment un trou-de-cul finalement; peut-être que tous les chiens ne devraient pas aller au ciel.

 

Mais encore, tu souris.

 

Un sourire creux comme une face de citrouille. On t’a bourré les joues de papier-journal et sculpté un sourire, cousu avec du fil pour te forcer à avoir l’air de sourire. Oui, ta face sourit, mais pas toi.

 

Le jour fait lentement place à la nuit, tu sens la matière de ton cadavre ramener ton âme vers l’intérieur, on ne laisse pas traîner les âmes qui n’ont nulle part où aller. Le lendemain, il pleut. Personne ne veut risquer de mouiller ses beaux vêtements pour aller voir ton cadavre une dernière fois. Le fossoyeur, seul, impassible, remplit le trou sur toi dans un silence pesant, une pelletée de terre à la fois. Tu ne sais pas depuis quand tu gis dans la terre. Des minutes, des décennies? Éventuellement, le couvercle de ton cercueil s’affaisse. Ils t’ont donné un cercueil défectueux, tu penses, pas du tout surpris. Tu sens les asticots se promener partout sur ton corps mais tu ne décomposes pas. Il semble bien que même la mère Nature et ses asticots ne veulent pas de toi.

 

Il n’y a pas de place nulle part pour les Léopold Simoneau du monde entier. Il n’y en aura pas de repos, pour toi.

 

Alors tu commencer à creuser.

 


Flying Bum

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Vent du soir

Je brandis l’épée vers les nuages gris
jusqu’à ce que le ciel se fende en deux
aux secours annulés pour cause de pluie

aux ruisseaux desséchés dans tes yeux

Avaler la lie épaisse, la cracher, la vomir
j’ai déchiré ma joue dans un cruel délire
ôté l’hameçon de mes ouïes sanglantes

je t’ai remise à l’eau, encore haletante

J’ai manqué l’ivresse de tant de nouvel an
pleuré ma mère chacun de tous ces Noël
enterré sous une ville, oublié dans le vent

ce souffle froid qui éteint mes chandelles

Tue-moi lentement mais surtout transpire
ardemment sur moi attendrir mes émois
fume-moi comme dans ces petits empires

qui permettent à peu près n’importe quoi

Je n’ai plus d’ode, ni d’églogue, ni d’élégie
à mettre sous la dent de tes yeux rougis
sans printemps, sans fleurs et sans génie

la tragédie d’en crever tous deux d’envie

 

 


Flying Bum

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En en-tête, Evening Wind (Vent du Soir), crayon de plomb, Edward Hopper, 1921

J’ai marché là

J’ai marché là
Cette forêt-là
D’autres enfants comme moi
Nos camps dans les bois

Nos deux têtes penchées
Sur le noir miroir de l’étang
Attendant que la lune blanche
Y esquisse nos visages innocents

J’ai marché là
Cette boue-là
Où la mine d’or a déféqué
Sur mon pays à moi

Planté comme un point d’exclamation
Sur ce plat cimetière de boue grise
Où ma tête cherche encore
Le graffiti de rage à y graver

J’ai marché là
Ce sable-là
Où l’océan toujours déchire le roc
Extrémités de ce pays-là

L’exil nous réinvente une maison
Y découvre nos sanctuaires
L’endroit sacré en nous
À l’autre bout de tout

J’ai marché là
Cet immense feu-là
À la recherche d’une noirceur
Où réclamer la lumière

Dans la voûte immense
Un immense silence
Où regarder les comètes jaillir
Tel qu’elles partir s’enfuir

J’ai marché là
Ce blizzard muet là
Dans l’haleine glaciale du vent
Et le silence qu’il charrie

Je ferme les yeux
J’y entends ta voix
La prière que tu récites
Mon trouble mot à mot dedans


Flying Bum

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Crédit photo : Markus Gjengaar (Unsplash.com)

La noune de Barbie

C’est dans la maison d’Adéline que j’ai toujours préféré découcher. Une boîte carrée de trois étages couverte de papier-brique. Rien de bien luxueux, beaucoup de pièces avec rien de bien dispendieux comme ameublement, plutôt bordélique. Sa mère élevait seule la famille avec peu de moyens. Je n’avais jamais vu un divan comme le sien. Si usé, décoloré, déchiré qu’on l’avait emberlificoté de pellicule plastique comme une momie, même les coussins de velours bon marché et les appuie-bras. Jusqu’aux coussins en forme de tube en tissu doré qui semblaient n’avoir rien à faire avec le divan original. Très désagréable de s’asseoir là-dessus l’été lorsqu’il faisait chaud, avec nos culottes courtes, nos cuisses collaient au plastique saran. Mais c’était tellement différent du divan de notre salon familial en tissu tissé serré comme un kilim turc, le divan d’Adéline m’attirait irrésistiblement.

 

Les enfants étaient laissés en liberté dans la grande aire ouverte du troisième qui ressemblait à un grenier davantage qu’à une chambre. Cinq matelas relevés sur les murs de bois brut pour faire de la place au jeu, les draps et les couvertures en bataille ici et là, les frères et les sœurs mêlés les uns aux autres dans cette chambre de fortune – des sacs de fève comme sièges avec des rapiéçages en ruban à conduits, des affiches fluorescentes, des cartes de hockey partout, des poupées Barbie, des G.I. Joe et des poupées de chiffon. Mais lorsque j’étais reçu à coucher, sa mère nous offrait à Adéline et à moi la chambre d’amis du deuxième.

 

Pour dîner, ils mangeaient des maïs en épis et une salade aux patates que leur mère fabriquait elle-même et des chiens chauds. Saucisses bon marché de marque maison. J’en prenais toujours deux. Avec ketchup. Chez moi, ma mère ne nous servait jamais de chiens chauds roses et verts pour dîner. À cause du gaspillage de colorant alimentaire probablement. Si on était chanceux, à nos anniversaires, elle nous servait à la grande table de la salle à dîner des chiens chauds grillés sans couleurs, garnis de relish, de moutarde et d’onions avec un énorme sac de croustilles et de l’orangeade pétillante. La famille d’Adéline dînait souvent dehors sur une table à pique-nique aussi bancale qu’énorme installée directement sur l’herbe haute qui semblait ne jamais être tondue, les enfants l’aplatissaient en la piétinant dans leurs mouvements quotidiens. Ils possédaient un énorme berger allemand, une femelle dont je ne me rappelle plus du nom, très gentille mais elle se frottait souvent et très allègrement le derrière sur le linoléum de la cuisine. Adéline et sa famille disaient que c’était “ce temps-là du mois“ et semblaient ignorer totalement son manège. C’est dans des moments comme ceux-là que j’ai appris comment les gens pouvaient agir et penser différemment d’une maison à l’autre. Chacun sa manière bien à lui de voir les choses.

 

Alors, le jour nous nous amusions avec ses poupées, je la suppliais de me laisser une Barbie, il n’y en avait pas chez moi. Nous étions cinq garçons. Ou nous allions jouer dans le petit bois au fond de leur cour – champ de foin. Ses frères Daniel et Michel, avaient creusé des pistes et érigé des buttes et des tunnels pour leurs petites voitures de métal. Nous guidions les petites voitures à travers ces routes, ces tunnels, les laissions dévaler les pentes pour les rattraper plus bas. Le beau fini métallique brillant des voitures devenait tout crayeux sous l’action de la poussière.

 

Le soir avec ses deux jeunes sœurs, nous sautillions partout dans l’herbe longue, chassant les mouches à feu armés de bocaux. Après, Adéline et moi nous nous glissions dans le divan-lit de la chambre d’amis et nous lisions ensemble le “livre sale”, comme elle l’appelait. Sa mère le conservait généralement bien caché dans sa table de chevet mais Adéline l’avait trouvé par hasard et voulait en connaître tous les vilains secrets. Nous lisions ensemble. Nous nous endormions ensuite, conservant une distance prudente entre nos deux jeunes corps en prise à des pulsations nouvelles.

 

Une nuit à la fois, c’est tout ce qu’on m’autorisait. Le lendemain, après cette visite, sa mère m’avait gentiment jeté dehors au soleil couchant et elle regardait par la fenêtre jusqu’à ce que je sois rendu chez moi. Je marchais lentement le coeur gros et personne n’était venu m’accueillir à la porte. Je suis entré et je me suis rendu à la salle de bain directement, j’ai fermé la porte derrière moi. J’ai fouillé dans la taie d’oreiller qui me servait à transporter mon petit bagage. Un pyjama que je ne mettais jamais, un chandail chaud au cas, une brosse à dents enroulée dans une débarbouillette et, un peu coupable, une vieille Barbie toute crottée sans la moindre pièce de vêtement sur le dos, chapardée chez Adéline. Je l’ai passée sous le robinet et je l’ai bien brossée, partout. La finition des petits recoins intimes avec un coton-tige. Puis je suis monté rejoindre mon frère dans la chambre que l’on partageait et je lui ai montré la poupée en la tenant écartillée devant lui et je lui ai donné.

 

“Je te l’avais bien dit, gros innocent, que Barbie n’en a pas de noune.”

 

Voir ses grands yeux et son visage ébaubi avait valu pour moi tout l’or du monde.

 


Flying Bum

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En en-tête, photographie de Davide Parise

Question d’équilibre

Elle apprécie énormément le sommeil qui lui restaure, pense-t-elle, un peu de sa beauté originale. Le truc ne fonctionne pas particulièrement bien ces jours-ci. Adéline descend les marches passé neuf heures, dans sa robe de chambre de tous les jours aux fils étirés, les yeux encore gommeux et encroûtés qu’elle plisse pour mieux voir où elle va.

Léon, lui, est debout depuis les aurores. Il a déjà avalé son petit déjeuner, continué de travailler sur sa nouvelle à propos d’un vieux singe qui se meurt d’amour, et il s’est même plongé dans le livre qu’on lui a envoyé pour en faire la critique.

“Tu as une mine de l’enfer,” lui dit-il. “En fait, tu pourrais réveiller un mort.” Ce doit être le pyjama du siècle dernier de feu son père qu’elle porte sous sa robe de chambre ouverte. Ou c’est la façon dont ses cheveux blancs entremêlés à des mèches blanc jauni se détortillent lentement comme des feux follets avant de plonger dans le bas de son dos, presqu’à sa taille, une tête presque féminine, mais encore, pas tant que ça.

“Innocence, beauté, autant en emportent les cruelles marées du temps.” 

auteur-blogueur peu connu

“Hé,” dit-elle, levant à peine une main. Puis juste des sourires et des hochements de tête. Et elle passe sans s’arrêter.

Elle ne porte jamais ses prothèses auditives à cette heure du jour. Léon s’amuse à dire à voix haute tout ce qui lui passe par la tête, du grand n’importe quoi. Parfois, il dira, “Tu es particulièrement adorable ce matin, ma chérie.” D’autres fois, “Tu as toutes les allures d’une terrifiante sorcière ce matin, mon amour.” Et peu importe la phrase, Adéline sourit montrant des dents usées par les années. Elle se prépare une potée de thé et retourne dans son lit avec.

Il fut un temps où Léon lui montait son thé, spécialement les jours de fête et aux congés. L’habitude s’est évanouie avec le temps. Il ne se souvient plus trop quand. Il s’interroge. Lorsque le corps se fait vieillissant, qu’apparaissent des taches sur une peau fripée de reptile, est-ce que les gens se touchent encore? Est-ce qu’ils se gomment encore la bouche ensemble avec leurs gueules de tortues?

Léon lave sa vaisselle du matin. Le plancher craque au-dessus de sa tête. Bientôt Adéline redescendra, tout habillée. Il suit le son de ses pas sur le plafond mais il sent quelque chose d’étrange dans la démarche d’Adéline ce matin. Il l’attend au pied de l’escalier et il y a quelque chose de lent et de bizarre dans ses pas. Lorsqu’Adéline apparaît en haut de l’escalier elle a l’air plus grande, comme majestueuse, et cela ne tient pas uniquement au fait qu’il l’observe de plus bas. Sa posture lui rappelle celle des femmes Yoruba. Léon retire ses lunettes et frotte ses verres sur sa manche. Adéline porte quelque chose sur la tête, une sorte de large chapeau plat, quelque chose qu’elle a dû sortir de ses malles au grenier, souvenir de sa folle jeunesse. Léon remet ses lunettes. Puis, il réalise que c’est le cabaret dont elle se sert pour son thé matinal et tout l’attirail qui vient avec, il reconnaît le pot à thé, la tasse dans sa soucoupe et il entend le délicat cliquetis de la petite cuillère dans la tasse. Elle a refait ses cheveux dans son usuelle toque française, pratique pour tenir le cabaret en place. Elle est toujours aussi élancée. Son corps, tout à fait droit pour tenir l’équilibre, lui redonne des allures de jeune femme. Debout et bouche-bée, Léon cherche son souffle. Adéline regarde droit devant, elle ne se tient après rien, trouvant uniquement du bout de ses orteils l’extrémité de chaque marche sans hésiter le moindrement.

Adéline a appris le truc de ces femmes. Il y a bien trente ans, sinon davantage, au sud-ouest du Nigéria où était-ce au Bénin, à force d’observer ces femmes Yoruba qui transportent absolument tout sur leurs têtes. Léon se rappelle lorsqu’Adéline l’avait surpris au retour du travail en lui démontrant son nouveau talent. Comment elle se débarrassait habilement de la charge sur sa tête avant d’attraper les mains de Léon pour l’entraîner dans une danse au salon. Quelle fille c’était.

Il lui reste trois marches à descendre. Deux. C’est fait, bien réussi. Les yeux d’Adéline et de Léon se rencontrent, elle sourit subtilement.

“Permettez-moi,” dit Léon. Il tend les deux mains pour saisir le cabaret sur la tête d’Adéline et l’en débarrasse. Elle se tient toujours droite et immobile, les épaules en arrière, le cou allongé.

“T’es tellement belle, Adéline” lui dit Léon, les yeux tout brillants.


Flying Bum

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Publié dans le cadre de l’Agenda Ironique d’octobre 2022 traitant obligatoirement de la beauté avec l’ajout imposé d’une citation créée de toutes pièces.

Agenda ironique d’octobre 2022

“Les vertus sans prudence sont des beautés sans yeux.”
    – proverbe espagnol

Ah, la beauté ! Que dire encore de la beauté ? Qu’elle est dans les yeux de celui qui voit, soeur de la vanité ou mère de la luxure ? Beauté des hommes, des femmes, des choses et des mots . . . à vos plumes belles gens. La beauté sera le thème central de l’Agenda Ironique d’octobre. Poésie, récit, nouvelle, prose, tout sera reçu avec beauté, tant soit-il que le texte contienne un proverbe créé de toutes pièces et présenté sous forme de citation.

Répandez la bonne nouvelle en partageant sur vos blogues pour rejoindre un maximum de participant(e)s.

On votera à partir du 28 octobre.

Voilà, bonne journée !

Luc, alias Le Flying Bum (jadis jeune et beau)

panneau-princupal

Comme d’habitude, déposez un lien vers vos créations en commentaire ici-bas.

 

Les mots laissés derrière

Il ne lui a jamais écrit, même pas une seule lettre, même après ces nuits de misère, le corps en feu chacun dans sa chambre misérable dans des hôtels différents, même après ces longues nuits blanches dans les prairies à s’explorer le fond de l’âme tour à tour, l’un d’eux le visage toujours noyé dans la lumière orangée du siège côté fenêtre pendant que tout le monde dormait dans le wagon. Ce qui l’intriguait le plus, pourquoi l’avait-elle suivi jusque-là. Ce qui la bouleversait le plus c’était de n’avoir rêvé à lui qu’une seule fois depuis, un rêve viscéral plus réel que réel qu’elle avait rêvé une seule fois, de retour dans son propre lit, dans sa propre maison, son propre pays.
 
Dans son rêve, ils étaient tous deux dans un train, il est soudainement disparu, elle courait d’un wagon à l’autre, juste assez lentement pour éviter les étourdissements qui l’assaillaient lorsqu’elle s’affolait totalement. Lorsqu’elle a ramassé son bagage et qu’elle est descendue du train, il était planté là, sur le quai de la gare. “Est-il trop tard?” lui demandait-il. “Je crois qu’il n’est jamais trop tard,” répondait-il lui-même. Ce rêve, comme quelque chose qu’une cartomancienne lui avait déjà raconté lorsqu’elle avait à peine quatorze ans, un rêve qui lui collait à la mémoire comme une tache de graisse têtue.
 
Parfois, elle croyait que ce rêve c’était réellement lui qui lui parlait et parfois non, et rien qu’une fois, elle décide de lui écrire, une dernière fois. Tard, en pleine nuit dans le vieil édifice où elle logeait, après que les arpèges venus du corridor se soient lentement tus, assise par terre les genoux ramenés sur sa poitrine elle avait entrepris d’écrire sa lettre.
 
Elle n’avait pas mentionné son rêve à propos du train et comment elle le ressentait comme une éternelle promesse impossible, non plus qu’elle aurait bien voulu qu’ils partent ensemble tout jouer à la roulette. Parce qu’elle rentrait le lendemain, seule, et tout jouer à la roulette n’était-il pas exactement ce qu’ils faisaient, non?
 
Elle essayait de se rappeler toutes les histoires qu’il lui avait racontées : le froid glacial de son pays, son père, comme le sien, qui n’était pas un homme très bon, un petit studio mal chauffé où elle venait parfois et où il s’était frappé la tête contre les murs plus souvent qu’à son tour. Et même s’il ne vivait plus là, c’est là qu’elle se l’imaginait, déchirant l’enveloppe pour en sortir sa lettre. Là, dans son studio de pauvre, il lisait sa lettre à elle. Sa lettre et tout ce qu’elle avait omis volontairement de sortir de l’encrier, le coeur coincé dans un étau de sempiternelles doléances, et en sachant très bien qu’il ne lui répondrait jamais.


Flying Bum

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“Je crois qu’il n’est jamais trop tard,” répondait-il lui-même, Pour mon trois-centième texte – déjà !? –, les mots laissés derrière se sont imposés, un petit texte que je gardais sur le rond d’en arrière depuis longtemps et que je venais retravailler de temps en temps. Les plus courts sont les plus difficiles. Il est prêt maintenant, il s’imposait pour moi, aujourd’hui, le temps est venu de le laisser aller. Tous, en définitive, tous les mots de ces 300 textes sont des mots laissés derrière, des indices, des pistes et des traces laissées derrière moi. Je remercie tous mes fidèles lecteurs et lectrices de la francophonie et même d’ailleurs, ceux qui sont de passage et ceux qui viendront un jour. Au bonheur de lire vos commentaires !

L’acrise d’octobre

(avant-goût des déréglements climatiques)

Parce qu’on l’a observée la toute première fois dans la paroisse d’Acrise, dans le Kent en Angleterre dans les premiers jours d’octobre.

Une nouvelle espèce d’insecte piqueur, une sorte de pou, qui s’est répandue chez nous à la vitesse d’un feu de forêt. L’acrise d’octobre est minuscule – la taille d’un grain de sable – et elle parcourt des plaines de peau humaine à la queue-leu-leu formant de belles lignes pointillées. Partout où elles vont, les acrises piquent, laissant des alignements de points rouges sur la peau de leur victime. Chacune à son tour, elles quittent la ligne un moment, nidifient sur l’accotement du défilé déposant un lot d’œufs dans un seul pore de peau. Les œufs s’incubent d’eux-mêmes pendant neuf heures et seize minutes. Ensuite les bébés-acrises se nourrissent de poussière en suspension et de peau morte jusqu’à ce qu’elles atteignent la taille nécessaire pour se joindre au prochain convoi d’acrises à passer par là.

Certains scientifiques contestent les origines de l’acrise d’octobre, blâment la pollution combinée aux bouleversements climatiques, les plus criards évoquent une conspiration de l’état en collusion avec l’industrie des insecticides en vaporisateur et des pesticides de tout acabit. Foutaises, l’acrise d’octobre résiste à tous les insecticides connus. Les gens essaient tout de même, douchant littéralement leur corps dans le DEET, revendiquent le retour du bon vieux DDT et portent nuitamment des ponchos de plastique pour ne pas tacher leurs draps.

***

L’acrise d’octobre possède une physionomie adorable. Tous les jours l’internet et la télé publient de nouvelles photos prises au microscope. D’énormes yeux brillants un peu tristes, des antennes multiples aux allures de faux-cils de starlette, la courbe supérieure de la bouche sans lèvre qui donne l’impression d’un sourire tendre et amical. Une industrie artisanale prend vie mettant sur le marché des peluches à son effigie, des autocollants, des t-shirts imprimés. Les enfants dans les cours d’école jouent à la tag-acrise, se pourchassant les uns les autres en longues files indiennes qu’ils ne délaissent que pour s’accroupir, se couvrir la tête lorsque c’est leur tour de pondre à côté du défilé.

***

Chaque morsure de l’acrise d’octobre ressemble à une centaine de morsure de moustique concentrées sur un diamètre pas plus grand que celui d’un pois vert. Lorsque la morsure est grattée elle prend la taille d’une pièce de vingt-cinq cents, la démangeaison plonge profondément sous la peau, jusqu’à l’os. Un écho de la démangeaison peut même être ressentie jusqu’au côté opposé du membre affecté, de bord en bord du torse même. La guérison est quasi-interminable. Des gens vont jusqu’à ouvrir leurs plaies au couteau, se mordre au sang, convaincus qu’il y a quelque chose qui vit à l’intérieur des plaies. Les nids d’acrise, eux pourtant, ne piquent pas du tout.

Les revendeurs de drogue et autres entrepreneurs plus légaux vident leurs inventaires de crèmes hydrocortisones et de pilules antihistaminiques, vendues à des prix abusifs. Des gens désespérés errent dans les rues les plus malfamées à toute heure du jour et de la nuit. Ils paient des centaines de dollars pour des flacons de la taille d’un dé à coudre que les pharmaciens barricadés leur passent à travers des fentes dans des vitres blindées. Des remèdes qui ne calment la douleur que partiellement, temporairement, et d’autres gens optent pour les drogues de rue. Des anesthésiants dissociatifs comme le PCP et la kétamine leur permettent de transcender la sensation de démangeaison.

D’autres refusent la drogue, cherchent des traitements alternatifs. Des studios d’acrise-yoga voient le jour. Chaque séance de quatre-vingt-dix minutes inclut vingt minutes de méditation, soixante minutes d’étirements et d’effleurements cutanés et un dernier dix minutes d’incantations, une lente lamentation sonore, plaidoyer gémissant pour appeler la miséricorde de l’acrise d’octobre.

***

Un infime pourcentage de la population, on l’estime à une personne sur mille, est allergique aux sécrétions de l’acrise. Personne à ce jour n’en est mort mais aucun cas connu n’est sorti du coma de l’acrise d’octobre. Éventuellement, tout le monde connaît une victime isolée dans les centres d’hébergement pour comateux qui obligent les visiteurs à subir une procédure d’épouillage complète à nu qui inclut gracieusement une solution de corticostéroïdes en crème à l’odeur de lavande qui se vend cent-cinquante dollars le gramme au marché noir.

***

Nous sommes devenus un îlot d’acrises d’octobre coupé du monde extérieur par un filet électromagnétique invisible. Les autorités municipales nous avisent que de toucher toute partie du filet avec n’importe quelle partie du corps rendra une personne instantanément stérile. Des groupes de personnes ne désirant pas d’enfants convergent vers les zones interdites le samedi soir. Ils boivent de la sangria, fument des cigarettes trempées dans le PCP et forniquent gaiment dans le filet électromagnétique.

Le métro et les trains sont fermés. Aucun transport n’est autorisé à partir d’ici ou à venir de l’extérieur. Nous sommes devenus dépendants des conserves et des aliments surgelés. Dans un supermarché local, deux femmes dans la cinquantaine se disputent leurs fèves au lard favorites à coups de sacs à main.

Les hôpitaux ont révisé leur politique à propos de qui peut visiter les victimes du coma de l’acrise. Famille proche seulement, les gens volaient les crèmes à base de cortisone et les combinaisons étanches.

Une équipe de scientifiques passe à la télévision pour annoncer qu’ils en viendront bientôt à une solution. Toute solution efficace passe par la destruction de l’entière population de l’acrise d’octobre. Bien sûr, ceci enrage les Témoins de l’Acrise, un groupe de défenseurs zélés de l’acrise qui affirment atteindre un état spirituel extatique en pratiquant un grattage sans retenue de leurs morsures. Le plaisir est multiplié si le grattage est effectué par une autre personne. Les Témoins de l’Acrise se réunissent pour tenir des cercles de grattage en alternance dans le salon d’un membre ou d’un autre. Il est maintenant de notoriété publique que ces cercles dérapent inévitablement vers de bonnes vieilles orgies.

***

La population de l’acrise semble diminuer sensiblement aidée en cela par l’apparition d’une nouvelle variété de cafards carnivores. La population est soulagée. Par contre, la population doit consentir à se laisser envahir par les cafards mangeurs d’acrise qui ne sortent que la nuit et qui pullulent sur la peau des dormeurs. Heureusement les cafards sont petits et rapides.

Les gens complètement dégoûtés cherchent refuge dans les sédatifs, les plus forts qui soient. Une forte proportion de la population dort profondément sous sédation chaque nuit, le corps couvert de cafards. On rapporte que les introductions par effraction et les violations de domicile ont déjà augmenté de quarante-quatre pourcent.

***

Il s’est passé six mois depuis la dernière observation d’une acrise d’octobre vivante. Le filet électromagnétique est maintenant désactivé. Les cafards sont maintenant autorisés à sortir des limites de la ville à dos de pigeon, de rats et d’écureuils, dans le fond des poches de manteaux et les rebords de pantalons. Comme l’acrise, le cafard est résistant à tous les pesticides connus. Les scientifiques travaillent à la création d’un poison inodore, incolore et sans saveur pour être versé dans les aqueducs.

Les cafards sont hideux et visqueux, ils portent de longues défenses barbelées. Leur odeur est infecte. Ils n’ont pas d’yeux.

Après avoir dévoré la population entière d’acrises, les cafards se sont dirigés vers de nouvelles sources d’alimentation, les peaux mortes d’humain et les arachnides qui peuplent les lits et les oreillers. L’automne de l’acrise, une pièce en un acte jouit d’une très grande popularité au théatre local et l’on songe à lancer la pièce en tournée nationale. Les salons de tatouage ne fournissent plus à tatouer des représentations de l’acrise, ses longues lignes de piqûres traçant des volutes sur la peau.

Nous grattons maintenant nos vieilles cicatrices comme si cela pouvait réveiller la démangeaison particulière des piqûres de l’acrise. La nostalgie n’est plus ce qu’elle a déjà été.

Le soir, les enfants s’accrochent à leurs jolies acrises en peluche et prient très fort pour s’endormir avant que des essaims d’affreux cafards ne viennent se nourrir par milliers sur leurs corps nus.


Flying Bum

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Le prochain article sera mon 300ème, roulement de tambour.

Bienvenue au musée de l’oubli

En ce lieu, les jours se fondent les uns dans les autres
Mon esprit, un tamis trop grossier pour retenir le fin grain de la raison
J’erre dans les pièces dessinées par des objets hirsutes
Un stylo-bille sans son bouchon, une enveloppe jamais ouverte, une toile d’araignée, un buste vulgaire

Trop grossier pour retenir le fin grain de la raison
Un filtre pour résidus inutiles, pensées futiles, poils et cils
Un stylo-bille sans son bouchon, une enveloppe jamais ouverte, une toile d’araignée, un buste vulgaire
Hier soir encore, nous plaisantions sur nos chambres oubliées

Un filtre pour résidus inutiles, pensées futiles, poils et cils
Rempli de pages vierges, de non-dits, un verre vide
Hier soir encore, nous plaisantions sur nos chambres oubliées
Ce matin ma maison est un musée de l’oubli

Rempli de pages vierges, de non-dits, un verre vide
Je me pousse de mon pupitre et je roule dans le passage vers nulle part
Ce matin ma maison est un musée de l’oubli
Un reposoir pour objets teintés par la douce patine de l’indifférence

Je me pousse de mon pupitre et je roule dans le passage vers nulle part
J’ouvre une armoire, je rince une tasse de thé, mon œil scanne la table
Un reposoir pour objets teintés par la douce patine de l’indifférence
Le majeur dans l’anneau à me demander ce que ces clés peuvent ouvrir

J’ouvre une armoire, je rince une tasse de thé, mon œil scanne la table
Ici je scrute les étagères, je mélange des papiers, je fouille dans mes poches vides
Le majeur dans l’anneau à me demander ce que ces clés peuvent ouvrir
Je retourne à mon bureau chercher des indices, pourquoi je suis encore ici

Ici je scrute les étagères, je mélange des papiers, je fouille dans mes poches vides
J’erre dans les pièces dessinées par des objets hirsutes
Je retourne à mon bureau chercher des indices, pourquoi je suis encore ici
En ce lieu, les jours se fondent les uns dans les autres, mon esprit, un tamis

Trop grossier pour retenir le fin grain de la raison


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Flying Bum

“Il y a des jours comme ça où on n’a pas assez de cailloux.”
  – Forest Gump

En prime. (dans le cadre des élections générales qui se tiendront bientôt au Québec)

Elle s’appelle Maria.

Maria

Elle pourrait s’appeler Guadalupe, Juana, Leticia. Maria est mexicaine. Elle pourrait être ukrainienne, libyenne, congolaise, afghane. Maria n’est plus en sécurité dans son propre pays, sa vie y est menacée. Elle vit maintenant parmi nous, au Québec. Le Québec est sa terre d’accueil, son rêve d’une vie meilleure pour elle, ses sœurs, ses frères. Tous les matins, Maria se présente dans notre usine, en région. St-Esprit, Lanaudière. On imprime et on fabrique des emballages-plastique pour les fruits et légumes frais. Maria travaille sur une machine qui fabrique les sacs, elle est emballeuse, un travail un peu ingrat. Maria ne parle pas français ni anglais, Laurie ne parle pas espagnol mais c’est Laurie qui accueille Maria, qui la forme, avec le peu d’espagnol qu’elle a appris en voyageant dans le sud l’hiver, elles se parlent entre elles avec un traducteur sur leurs téléphones mobiles. Laurie est heureuse d’apprendre l’espagnol avec Maria, Maria est reconnaissante d’apprendre le français avec Laurie. Maria ne peut pas fréquenter les classes de francisation qui ne sont données que le jour. Maria doit travailler le jour. Ses employeurs sont heureux d’avoir Maria, il est très difficile de recruter des personnes en région pour des emplois de journalière et Maria est heureuse de travailler.

Maria habite Côte-des-Neiges à Montréal, l’agence privée compense un de ses compatriotes pour la transporter en voiture, soir et matin, elle et d’autres personnes, vers l’usine de St-Esprit. De deux à trois heures par jour pour le transport entre ici et l’humble logement qu’elle occupe avec d’autres personnes chez une logeuse cupide à qui l’agence privée les a gentiment référés. L’employeur paie l’agence qui paie ensuite Maria, salaire minimum, la privant au passage du droit d’adhérer au syndicat de l’usine et enrichissant au passage l’agence privée. L’employeur n’a pas vraiment le choix. Si Maria et les autres ne produisent pas les sacs, l’employeur n’a d’autre choix, pénurie de main d’œuvre oblige, que de réduire son carnet de commandes. Patates, carottes, rutabagas, choux sortiront de la station de lavage et faute de sacs, tomberont en vrac dans les cageots, se gâteront, ne rejoindront pas tous les étals des fruiteries de la grande ville ou pas aussi rapidement, rareté égalera hausse des prix pour vous et moi. Inflation. Gaspillage alimentaire.

Maria voudrait bien habiter la région, loin de la ville, fréquenter Laurie et ses autres compagnes de travail, apprendre le français, s’intégrer, trouver mari et élever une famille, gagner un meilleur salaire, être syndiquée, améliorer son sort comme c’est ici le droit de tout un chacun. Mais voilà, il y a ici pénurie de logements abordables, les investissements de nos bons gouvernements en transport en commun régional dans les dix dernières années approchent le zéro dollar, les ressources communautaires pour les immigrants comme Maria, négligées et sous-financées sont disparues les unes après les autres. On ne trouve plus, fort heureusement d’ailleurs, que quelques banques alimentaires qui sont même fréquentées par des gens qui travaillent de 40 à 50 heures par semaine, au salaire minimum et qui peinent à nourrir leur famille.

Régionalisation de l’immigration, accueil des immigrants, francisation, pénurie de main d’œuvre, crise du logement, transport régional public, un paquet de mots qu’on peut entendre tous les jours aux bulletins de nouvelles. Pour Maria qui n’écoute pas la télé, ces choses-là, si elles étaient prises de front, feraient une réelle différence, la différence entre vivre et vivoter, entre bonheur ou détresse, entre craindre et espérer.

En vous présentant bientôt devant l’urne, pensez à Maria, à Guadalupe, Juana et tous les autres, et aux vôtres aussi, à notre environnement menacé. Osez, de grâce, mettre le X vis-à-vis d’une personne qui saurait, pour Maria, pour Guadalupe, pour Juana, pour vos enfants, vos parents, et avec vous, se montrer, pour une fois, résolument et concrètement solidaire.

Luc St-Pierre (alias FB)

Le goût de la moule

Premier souper guindé pour Adéline, près de lui, à la grâce de l’hôtesse qui aimait trop jouer les marieuses, placée de force tout près de lui. Si elle ressentait sa cuisse se frotter contre la sienne, devrait-elle l’ignorer, pensait-elle, tout en commentant la roquette aux noix de pin.

“Un goût très fort et pointu pour le champagne, non?”

Ou devrait-elle se lever d’un coup sec, déposer la serviette comme si elle devait se rendre aux salles d’eau? Puis, disparaître . . . ou revenir? Mais ne se lèverait-il pas du même coup, “Est-ce que je puis vous être utile de quelque façon?”

Ou devrait-elle croiser la jambe? Lui faire clairement ressentir une résistance, lui laisser savoir que c’était non et du coup, le homard bouilli nappé généreusement de beurre à l’ail atterrissait devant elle, son fumet envahissant toute la salle.

Devait-elle lui raconter qu’en mars elle avait plongé dans les Keys de la Floride, pincée d’exotisme, capturant une bonne douzaine de ces crustacés géants en moins d’un après-midi? Briserait-il sa coquille, émerveillé et ébaubi qu’une femme aussi fine et mince qu’Adéline ne soit aussi habile au harpon et au filet? Ou se tairait-il tout simplement? Impossible, il ne pouvait jouer l’indifférent sur ses exploits passés s’il voulait jouer un rôle quelconque dans son présent, cette soirée, à tout le moins la fin de celle-ci. Oserait-il frôler la soie de ses bas tout en levant l’autre main pour porter le chardonnay à ses lèvres en plongeant un regard de conquérant sur sa chair blanche?

Elle a croisé la jambe. Était-ce une main ou quoi, ce frottement délicat sur sa hanche? Comment pouvait-il la croire encore ouverte? Au milieu des tintements de verre, comment aurait-il pu l’entendre échapper involontairement une indiscrète voyelle ou deux? Qu’est-ce qu’elle a dit? Que ouïs-je? Ou était-ce le genre à assumer que toute voisine de table était intéressée à lui d’office? Bellâtre prétentieux avec à peine un zeste de tradition romantique.

La moule était là, chaude et fumante devant lui. Comment aurait-elle réagi si le mouvement de ses doigts s’était arrêté? Moules à la bière aux échalotes françaises, fumet à rendre fou parfaitement assorti au Riesling bien sec et frais juste à point. Adéline avait lu dans un roman qu’une héroïne, larguée par un ami de collège de son frère, l’avait poignardé violemment à multiples reprises avec une fourchette. Où, elle n’était plus certaine, son avant-bras peut-être?

“Et que faites-vous d’une douzaine de homards sur les Keys de la Floride? Vous faites une grande fête comme celle-ci ou une petite orgie à deux?”, lui glisse-t-il à l’oreille, cachant aux hôtes ces vilains mots du revers de sa main.

Elle l’a bien entendu mais, catatonique, ses yeux n’ont jamais quitté les flammes de son Alaska flambé. Devait-elle décroiser ses jambes maintenant et commencer à étudier froidement le choix de fourchettes à portée de sa main? Une voix la retenait.

 

Une image, aussi, dans sa tête.

Pour mieux lui laisser apprécier de la langue le goût de sa moule, elle lui passait une jambe sur l’épaule et avec force elle le ramenait contre elle avec son mollet.

 


Flying Bum

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Pour l’Agenda Ironique de septembre qui se tient chez  Mijo  où il doit être question d’une première fois, de mots de cuisine et d’expressions gastronomiques et où doivent se glisser pincée d’exotisme et zeste de tradition.

Vol 102 direction paradis

Léopold s’est finalement pris un petit travail dans une librairie de seconde main dans le bas de la ville. Pas le choix. Triste boulot pour un écrivain quand même. Chaque jour lui ramène son propre portrait, le plus vivant portrait de la boue épaisse et froide dans laquelle il a laissé sa vie s’enfoncer. La lecture ne signifiait plus grand-chose pour lui, moins que jamais auparavant. Peut-être, songeait-il, avait-il trop lu et relu ses propres écrits. Il lui semblait que ses tournures de phrase tournaient à l’infini, que tous ses épilogues étaient prévisibles, impossible pour lui de ne pas les voir venir, ni dans ses écrits ni dans sa propre vie. Il ne pouvait plus vivre de cette façon. De ses prétentions. Il avait survécu de peine et de misère à l’hiver précédent, un creux personnel qui avait laissé sa trace en lui sous la forme d’acouphènes atroces, perpétuels sifflements dans sa tête qui avaient remplacé le silence comme fondation première de ses expériences sensorielles. Si vous avez des acouphènes, répétait-il à tout vent, ne fréquentez pas les sites de soutien aux victimes d’acouphène. Tous ces gens sont suicidaires. Ce qui, en soi, n’avait pas constitué une surprise pour Léopold.

Léopold a cessé toute lecture pour un moment, la souffrance à se concentrer sur le son des mots dans sa tête, là où se vit vraiment la lecture, à travers les sifflements lancinants de ses acouphènes, peine perdue. Puis, il a trouvé ce travail. Puis il a trouvé cette médication qui a totalement transformé le lecteur en lui en un lecteur nouveau qui aspire maintenant aux intrigues les plus enchevêtrées en littérature. La complexité interminable et banale de l’intrication pour l’intrication. La drogue, sans doute.

***

Un jour, en révisant l’étalage de la section religion, Léopold a remarqué un titre, Vol 102 direction paradis, écrit par un pilote de ligne qui a crashé un vol commercial, qui est presque mort, qui a fait un très bref séjour au paradis avant de se réveiller après un long coma de plusieurs mois, se voyant le seul et unique survivant du crash. Une catastrophe, de son propre aveu, dont il assumait l’entière responsabilité. Tout le long du récit, il n’est aucunement question de bêtes questions d’aviation, ni de réconciliation avec ses sentiments de culpabilité. En lieu et place, le texte était construit essentiellement alentour de ses visions du paradis. Léopold était ébaubi, tant soit-il qu’on puisse être ébaubi sous forte médication. Peut-être croyait-il que la révélation du paradis compensait à elle seule pour la mort de quelque deux-cents individus. L’auteur avait découvert l’ultime raison d’écrire. Son livre, un phénomène de transfert conçu pour justifier l’injustice de sa survie. Et il trouvait la plus simple, élégante entre toutes, façon de proclamer que Dieu lui-même avait protégé sa vie afin qu’il puisse proclamer, par son livre, la révélation du paradis. En d’autres mots, à la limite, transférer sa propre culpabilité à tous les incroyants. Le crash était nécessaire pour eux, tous ces mécréants comme Léopold.

***

Lorsque Léopold a retiré le livre de l’étalage quelques jours plus tard pour s’y attarder davantage, il a réalisé qu’il avait passé rapidement sur des détails importants. L’auteur n’avait pas abimé un avion commercial – c’était un avion-cargo. Ses deux co-pilotes morts dans l’écrasement avaient été les seules victimes. L’avion s’est écrasé dans un cimetière, réduisant en mille miettes un mausolée de sept étages érigé à la mémoire des pilotes décédés en fonction. Les ironies du destin sont horribles, pensait Léopold, en regardant partout alentour de lui. Peut-être que je ne devrais pas travailler dans cette librairie, au milieu de tous ces auteurs décédés.

Léopold peinait à chasser l’inconfort que cette idée faisait monter en lui.

L’homme, lui, était finalement devenu un pilote de ligne après l’écrasement.

***

Un jour, un homme est entré dans la librairie, sans chemise, nu de la ceinture en montant.

Intéressant, pensa Léopold. Intéressant parce que Léopold lisait justement le passage où le pilote émerge de son long coma.

“Trois mois dans la brume totale,” dit l’homme sans chemise, “du moins c’est ce qu’ils m’ont dit, je suis encore tellement fatigué.”

“Qu’est-ce qui s’est passé?” répond Léopold, curieux.

“J’ai commencé à faire rapport de TOUS mes rêves au gouvernement à l’âge de dix-sept ans,” l’homme sans chemise expliqua-t-il, “Mes rêves semblaient si prodigieux. J’ai cru que c’était mon devoir de citoyen de tout leur rapporter. Aujourd’hui, je ne peux plus m’en rappeler parce que le gouvernement m’a plongé dans un coma artificiel et me les a extraits avec un neurovacuum ou une patente de même.”

Léopold n’a que hoché de la tête avant de se replonger dans Vol 102 direction paradis. On n’y trouvait rien sur les rêves ce qui était tout de même admirable. Si un auteur doit relater ses rêves, il se doit de le faire de la façon la plus réaliste qui soit, sans affirmer que c’est un rêve. Exactement ce que le pilote a fait. C’était là l’essentiel du livre. Le pilote avait d’excellents instincts d’écrivain. Il savait quand retenir l’information, quand en relâcher, à quel dosage, il n’en mettait jamais trop. Combien de personnes avaient-elles lu ce livre? Probablement moins d’une centaine. Un petit éditeur chrétien de Lennoxville avait publié le texte. Léopold a scruté le web. Leur site web explique qu’ils sont reconnus comme “leader mondial de la fiction inspirée” et qu’ils sont “engagés à faire connaître la littérature chrétienne à travers le monde.”

Léopold a immédiatement pensé à leur soumettre un manuscrit qui tournerait alentour de ses écouphènes, qui était son propre rêve prodigieux en quelque sorte, sa vision religieuse à lui, les sons venus de l’au-delà. Ce qui constituait un net avantage pour lui sur le pilote. Lui, il était encore en plein dedans, dans la souffrance. Dieu nous rend fous, sourds, aveugles, nous laisse vivre de faux rêves qu’il nous enlève dès que l’on s’y complait et il appelle cela notre guérison.

Léopold a alors refermé une fois pour toutes Vol 102 direction paradis.

Dans la section voisine, des bruits fracassants, l’homme sans chemise se frappait l’abdomen violemment avec un livre, un gros ouvrage à reliure rigide sur la lutte au terrorisme.


Flying Bum

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Inconfulgurabilité subséquentielle

La critique est à ce jour unanime, “Ishhhhh, quel roman ce sera!”

L’œuvre de Luc-Aurèle Lebom, bien qu’encore en chantier, Inconfulgurabilité subséquentielle, pousse les limites de l’avant-garde littéraire en bas de son lit et est, d’entrée de jeu, confondante de par ses particularités problématiques – fumantes s’il en est – Chapitre Trois a été gravé sous forme d’écriture cunéiforme pré-colombienne sur les murs d’une grotte dont la localisation précise reste à découvrir de façon fiable, Chapitre Quatre, facture originale de conte oral entendu par seulement quelques dizaines de spectateurs ébaubis dans un café choisi au hasard, Chapitre Cinq publié uniquement sous la forme d’un CD purement instrumental en un millier d’exemplaires, déjà épuisé sur Amazone. Entre tous, mis à part Chapitre Un et Deux, qui n’existent vraisemblablement sous aucune forme matérielle connue ou annoncée à ce jour, Chapitre Six se présente sous la forme de théâtre dansé, ce qui toutefois demeure une rumeur, la chorégraphie n’ayant jamais été vue ni cataloguée à ce jour, des dizaines de versions s’exécutent quotidiennement sur le web ou dans les rues, chacune en réclamant l’authenticité. Les critiques éclairés y voient tout de même clair même si plusieurs versions ont “amélioré” la pièce, particulièrement la version qui s’est fait connaître sous le nom Inconflexivité Supraséquentielle. Le tapis est ainsi tiré sous les pieds de la question de l’exclusivité critique, semant une multiplicité diamétralement opposable de lectures qui additionnées les unes aux autres suffisent à tourner l’estomac, du moins pour la moyenne des ours et des lecteurs et lectrices, des critiques éclairés – ou éteints.

Chapitre Huit de Inconfulgurabilité Subséquentielle, sortira sous peu sous forme de bande dessinée, plus précisément sous la forme de fascicule en papier-journal avec couverture glacée à la super-héros et, pour une fois, il y sera abondamment de questions relatives à l’humain, l’humanité, toute cette sortes de choses (Le palais des melons d’eau, le fameux Chapitre Sept traitait, lui, plutôt de l’architecture des vespasiennes à travers les âges, de sable, de rouille, de béton, d’armamentaria, du gauchissement de la cornée, s’attaquant aux questions humaines de façon essentiellement tangentielle). Tout en traitant délicatement d’humanité, Inconfulgurabilité subséquentielle fait exploser le sujet de toutes parts, pas seulement, mettons, une partie de l’humanité commentant sur une autre – il s’y trouve des étoiles commentant sur les planètes, des oiseaux commentant sur le ciel, des toitures commentant sur les gazons, des gazons commentant sur les humains, des humains commentant sur des nations et vice versa.

On y retrouve même une exceptionnelle section de quatre pages se dépliant qui capture toute l’essence de l’intemporalité tout en se maintenant dans l’espace et le temps des quatre pages. Une fillette crie dans un des coins revendiquant son droit inaliénable à crier dans son coin, elle présente son visage vers un ciel qui la douche violemment de sa pluie qui traverse depuis l’autre côté du quatre-pages voyageant à travers le multi-temps de l’intemporalité multi-terrain dans de longues et fantomatiques transitions floues et ce, rien que pour la faire taire. Mis à part de tels passages laissant entrevoir des instants sublimes, qui passent du sublime “sublime” au sublime burlesque, et certains moments particulièrement banals, à la limite gâchis (partiellement sanglants), des moments qui provoquent autant la claustro que l’agoraphobie, particulièrement la section Tournevis et Clitoris, qui en constitue la partie la plus jouissive et dense se méritant le plus grand mérite des mérites, d’être lue et relue et relue et lue lue.

Dans une de ces entrevues radiophoniques dont l’authenticité est toujours remise en question, Luc-Aurèle Lebom semble laisser entrevoir la possibilité que le lecteur potentiel (voire le témoin) de son travail ne soit pas encore né. Si cette déclaration est analysée textuellement, Lebom est assurément un des plus grands escrocs de son temps qui ironiquement, pour une fois, ne veut pas que vendre des livres mais se contente amplement de faire parler de lui pour des années à venir. Toutefois, il existe une autre probabilité. Ce serait qu’il nous annonce ainsi sans explicitement le phraser pour les lecteurs à naître qui ne seraient pas encore nés, qu’ils le liront alors avec toute la perspective et le recul que l’œuvre impose, et elle en impose.

Il existe également une autre possibilité. Il s’agirait là essentiellement de l’expression exacte de l’intention originelle de Lebom – les multiples et diamétralement opposées lectures possibles de Inconfulgurabilité subséquentielle –  auquel cas l’entrevue ne serait qu’une autre manifestation de l’ère de l’hypertexte et du multivers. Dans semblable éventualité, Luc-Aurèle Lebom pourrait aussi bien être un collectif de créateurs virtuels vicieux qui le maintiendraient captif quelque part à Minecraft pour s’offrir sa gueule et celle des critiques aussi confondus qu’ébaubis.

Il semblerait que Chapitre Neuf, L’Absconglomérat, sur lequel la rumeur court que ce serait plutôt un film mettant en vedette un pur inconnu, pourrait tout aussi bien être une télésérie muette, ce qui en dirait long sur Lebom. Il n’est dit nulle part que le Chapitre Dix ne pourrait pas se scinder en plusieurs parties qui pourraient revêtir toute et chacune des formes des autres chapitres avec lesquelles Lebom a expérimenté sa nouvelle vision du roman. La conclusion pourrait aussi être, qui sait avec Lebom, une forme de tour de chant de cabaret présenté quelque part, mettons, en Turquie. En langue anishinaabe, mettons.  

Oui mais encore si, lorsque personne ne s’en attendra, se pourrait-il que Luc-Aurèle Lebom nous cache un autre chapitre, totalement inexistant celui-ci?

 


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Flying Bum

Salades du vendredi

 

Les éléphants

 

Les éléphants étaient enterrés dans le sable jusqu’au cou. D’une certaine distance, tout ce que l’on pouvait voir, des trompes et des oreilles énormes battant dans le vent chaud du désert ondulant comme un banc d’algues sous l’eau limpide. Les éléphants se battaient les oreilles contre le sable envoyant des vibrations qui leur revenaient par des ondes messagères lorsque les vibrations frappaient un objet solide. Une pierre, par exemple, une pierre assez grosse tout de même. Ou un camion transportant des cochons en cage protestant contre leur triste sort. Ou un plein camion de Budweiser. Ainsi, les éléphants voyaient venir le danger de loin.

 

On rêve de choses comme celles-là ou on les voit clairement, substances floues aidant.  On ne le demande pas, mais on les rêve, on se les imagine très bien. Et aussi on se nourrit, on dort, on marche, comme en transe à travers le dédale des tâches quotidiennes qui constituent nos vies. Peut-être bien que tous ces éléphants ont toujours été là. Peut-être n’existaient-ils pas avant que vous ne les remarquiez, que votre regard les invente. Peut-être n’existent-ils pas du tout. Ils sont là pourtant à dix mètres de la route. Peut-être que VOUS n’existez pas. Les éléphants soulèvent des questions qui n’avaient jamais été soulevées avant les éléphants.

 

Les éléphants ne sont pas stupides. Ils sont brillants, bien entraînés, et ils construisent avec leurs trompes essentiellement – qui sont beaucoup plus flexibles qu’aucun bras humain et qui peuvent aussi bien caresser un bébé que déraciner un arbre –  construisent à même le sol des tranchées profondes pour se protéger contre nos colères.

 

Les éléphants ont gagné une guerre pour Hannibal. Il a traversé les Alpes en plein hiver alors que les meilleurs stratèges militaires affirmaient haut et fort que les Alpes étaient impassables l’hiver à cause des tempêtes de neiges imprévues, des vents impitoyables. Les éléphants, souvent enterrés dans la neige jusqu’au cou, étaient capables d’avancer encore et toujours, inlassablement, grimpant ou dévalant les montagnes à travers les traîtres cols et les pentes abruptes, transportant les troupes armées de lances et de catapultes. Pas rien que quelques éléphants, on se l’imagine très bien, sont tombés dans de sournois précipices et en sont morts. Hannibal ne s’est jamais arrêté.

 

Peut-être ne s’en est-il même jamais aperçu.

 

michelangelo

 

La femme du lac

 

Sur une chaise pliante aux courtes pattes, elle est assise, seule sur la plage, les pieds dans le sable, les yeux dans l’eau, cigarette au bec, personne alentour ne la connaît ni n’en fait de cas, et ce n’est pas clair ce qu’elle veut vraiment à moins que ce qu’elle veut vraiment ne soit d’être laissée tranquille et seule, auquel cas elle a choisi la mauvaise section de la plage.

 

Elle ramasse les canettes de bière à même la caisse près de sa chaise, tire les goupilles et avale, et plus longtemps elle reste là, buvant et fixant le vide, plus sa peau prend une coloration comme de la rouille, particulièrement ses maigres épaules marquées de quelques tatouages et de brûlures naissantes. Ma douce n’apprécie guère ses allures d’enfant perdu et son visage m’effraie, l’image de la torpeur sans sourire aucun, ni expression quelconque. M’inquiètent aussi, les multiples chaînes qui pendent à son cou et qui proviennent probablement davantage de la quincaillerie que de la bijouterie et comment, après plusieurs bières, elle sort un poignard et qu’elle commence à découper des silhouettes animales dans les canettes et qu’elle les plante dans le sable à ses pieds, une tribu singulière d’aluminium qui prend vie devant elle sous les rayons du soleil. Et leurs longs ombrages inquiétants.

 

Même au hasard d’une journée aussi parfaite, il m’est impossible de résister à l’idée de lui inventer une histoire dans ma tête. Je pourrais l’appeler Adéline ou Odile. Sans me rapprocher d’elle, sans échanger un traître mot, je pourrais lui fournir une vie et une voix qui conviendraient à ses tatouages, ses chaînes, ses sculptures d’aluminium et, avant que je ne quitte la plage, je croirais moi-même à toute cette histoire. Mais il est beaucoup trop commode d’imaginer. Après une baignade, je m’approche d’elle et je lui demande si elle serait assez gentille pour m’offrir une bière. Après qu’elle aie craché un gros morviat dans le sable et qu’elle m’eut dit non, sec, sans même me regarder, j’ai continué mon chemin. Je me suis dit à moi-même qu’elle devait en avoir besoin beaucoup plus que moi.

 

Et je me suis refusé d’imaginer pourquoi.

 


Movie

Fin

La conscience est une fin en soi. Nous nous torturons d’arriver quelque part, et quand nous arrivons là-bas, il n’y a nulle part où aller. ~ D. H. Lawrence

Flying Bum

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La Sno-Cone Machine

Quand j’étais enfant, j’en rêvais. La première fois que je l’ai vue, c’était dans une publicité télévisée. C’était alors encore permis de passer des publicités destinées aux enfants à la télé. Un petit bonhomme de neige qu’on emplissait de cubes de glace par le dessus de sa tête et en tournant la manivelle dans son dos, on la concassait et elle ressortait par une ouverture au bas de son ventre. On versait la neige ainsi obtenue dans un cornet de papier et cinq saveurs de sirop étaient incluses pour sucrer la gâterie glacée. Je connaissais la chanson de la pub par coeur et je la chantonnais sans arrêt. J’en ai tellement rêvé. Je ne sais plus à combien de Noël j’ai espéré trouver “Frosty Sno-Man the Sno-Cone Machine” sous le sapin. Il n’est jamais venu.

***     

Lorsque la nouvelle typographe a commencé à mâchouiller de la glace au travail, Léon a d’abord cru qu’elle tentait d’arrêter de fumer. Elle en avait probablement fait le vœu, pensait Léon, arrêter de fumer si elle décrochait un nouvel emploi. Croquer de la glace était la façon qu’elle avait trouvé pour ne pas succomber aux démons de la nicotine.

On était bien avant l’ère de l’infographie. Elle n’était pas la typographe attitrée uniquement à Léon, pas exactement. Elle devait fournir quatre autres monteurs-graphistes sur leurs tables à dessin et ce n’était pas Léon qui avait procédé à sa sélection ni à son embauche. Mais elle n’en était pas moins une attirante jeune femme, très attirante. Pas exactement très mince mais pas loin, ragoûtante pensait Léon. Fin vingtaine, jeune trentaine Léon avait-il jugé. À peu près l’âge de sa propre fille. À sa troisième journée de travail, Odile qu’elle s’appelait, avait apporté une machine à Sno-Cone au boulot.

“J’en ai une autre à la maison,” dit-elle, “je ne peux pas me passer de Sno-Cones, ça ne peut pas être pire que ceux qui sont accrocs aux menthes ou à la gomme, non?”

“As-tu déjà fumé?” avait tout de suite rétorqué Léon, “Essayes-tu d’arrêter?”

“Non, pas du tout.” Elle avait eu l’air surprise puis Odile s’était mise à rire. “Je comprends, mon tempérament nerveux, toute cette sorte de choses. Non, je dirais que je combats davantage des rages de croustilles ou de biscuits, tu sais, la gratification orale, ces choses-là.”

Léon ne pouvait quitter la petite machine des yeux.  Odile lui tend un cornet de papier, comble de glace concassée.

“Tiens, essaye ça,” dit-elle, “aujourd’hui j’ai apporté vanille,” dit-elle en lui remettant le flacon d’essence sucrée.

***     

Les soirs de Noël lorsque je fermais les yeux avant de me coucher, une boule d’angoisse me montait du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait mon cerveau, je m’imaginais tenir le cornet de papier dans ma main, avec mes dents je croquais goulument la glace rougie sous l’averse de sirop aux cerises que j’y avais abondamment laissé couler. Le temps semblait s’arrêter. Et je m’abandonnais longuement et totalement à mon plaisir imaginaire mais puissant, dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

***     

Léon l’a invitée à dîner. Il l’a invitée à souper. Et lorsqu’il s’est retrouvé dans l’appartement d’Odile sur le divan avec elle, il n’avait cesse de toucher le corps d’Odile, partout, comme s’il l’idolâtrait, même la cicatrice près de son nombril qui avait l’apparence d’une fermeture-éclair. Le résultat d’une récente chirurgie, Odile avait-elle fourni comme explication, sans plus de détails.

“Sens-toi bien comme chez toi, ici, sois bien à l’aise,” Odile avait-elle exprimé à Léon, “Regarde la télé pour un moment, si tu veux. J’aime bien passer un peu de temps dans le bain après le souper.” Elle lui a souri gentiment puis elle s’est fabriqué un cornet de glace à la cerise dans la machine qu’elle avait chez elle, une vraie machine, le bonhomme Sno-Cone, lui-même en personne, avant de disparaître pour la salle de bain.

Dans le petit salon d’Odile, il y avait une télé quatorze pouces à lampes, un peu comme celles dans les motels bon marché. Léon s’attendait même à ce que la télé soit chaînée à son rack de métal au faux-fini or.

Rien de bon à la télé. Elle ne semblait abonnée à aucun magazine, aucune revue à potins dont les filles raffolent habituellement, même pas un journal en vue. Il l’a entendue patauger dans le bain, se l’imaginait se contorsionner pour récupérer son cornet de glace une fois bien installée dans l’eau.

Léon s’est levé discrètement. Il a pénétré dans ce qui semblait être une chambre à débarras qu’elle utilisait essentiellement comme entrepôt. Il y avait là plein de cartons remplis de vêtements – des tailles immenses –  Léon s’imaginait une co-locataire sur le point de déménager. Une énorme co-locataire.

Il y avait un carton ouvert sur un lit simple, une boîte remplie de photos pas encadrées, racornies et roulées sur elles-mêmes, mal dissimulées sous quelques pièces de vêtements. Sur presque chacune des photos, une femme obèse. Pour un instant, Léon a cru qu’Odile avait une sœur avant de réaliser que toutes ces photos représentaient Odile à différentes périodes de sa vie. Les vêtements lui appartenaient. Elle avait dû peser jusque dans les cent-cinquante kilos, estimait Léon dans sa tête, peut-être davantage. Sur quelques photos, elle était jeune, se tenant près d’un gros homme et d’une grosse femme qui devaient être ses parents et un frère, obèse lui aussi mais pas autant qu’elle. Même adolescente, elle avait été énorme. Pauvre fille.

Il pensait à elle, mangeant ses cornets de glace qui servaient finalement à l’empêcher de s’empiffrer de pizza, de pâtisseries ou quoi que ce soit dont elle aurait maladivement envie, comme des crises, des impulsions à contrôler. Sa cicatrice, pensa alors Léon, fort probablement une de ces chirurgies bariatriques. Le corps d’Odile avait fondu, littéralement, si rapidement qu’elle ne savait pas encore comment dire non à un homme qui démontrerait le moindre intérêt pour elle. Troublée dans tout son corps jamais encore désiré par quiconque.

Léon savait alors qu’il n’en avait que pour quelques jours avec sa nouvelle conquête, semaines peut-être, avant d’être échangé pour un homme plus jeune, de l’âge d’Odile, qui ne l’aurait jamais vue obèse et qui lui afficherait son intérêt. Elle profiterait de ce temps avec Léon pour finir de se débarrasser de tous ces vêtements et de toutes ces photographies.

“Hé toi,” appelait-elle de la salle de bain, “Prépare-toi un cornet de glace et viens me rejoindre.” Léon se sentait tout chose, fébrile, comme perdu sur une autre planète en opérant la petite machine à glace pour la première fois de sa vie.

La salle de bain était surchauffée, humide, le thermostat à trente-deux degrés. Léon s’était senti complètement moite en moins de trente secondes.

“Est-ce que ça te plait de me regarder comme ça,” avait-elle demandé à Léon, curieuse, “j’ai toujours tellement froid depuis quelque temps,” dit-elle. Le bain sur pattes était rempli presqu’à ras bord et sur le dessus de la mousse on voyait poindre la moitié supérieure de sa blanche poitrine et ses mamelons curieusement érectiles.

“Oui,” répondit timidement Léon, “j’aime bien ce que je vois. Beaucoup, en fait.”

“J’adore mariner longuement dans l’eau chaude,” dit Odile, “j’ai toujours tellement froid.” Lorsqu’Odile s’était gracieusement étirée pour rejoindre son cornet de glace aux cerises sur une table d’appoint près du bain, Léon avait pu voir toute sa poitrine ragoûtante, l’arc de son dos. Léon observait le corps d’Odile avec le plus grand plaisir, il l’examinait comme s’il l’idolâtrait encore des yeux comme ses mains l’avaient fait plus tôt sur le divan.

Avant de se dévêtir et d’aller la rejoindre dans le bain, Léon, les yeux fermés, avait mordu goulument dans son cornet de glace débordant de sirop aux cerises. Une boule d’angoisse lui a monté du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait son cerveau, le temps semblait s’arrêter.  

Nu, il a rejoint le corps chaud d’Odile dans le bain, déposé son cornet de glace contre le sien, et il s’est longuement et totalement abandonné à son puissant plaisir dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

Flying Bum

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Comme une panne sèche

Ma douce me demande qu’est-ce que j’écris encore et je lui dis que j’écris une histoire à propos d’une relation entre deux individus, par hasard de sexes différents. Elle me dit que j’écris toujours la même histoire, à propos d’une intrigante qui s’appelle presque toujours Adéline, d’un insignifiant éternellement perturbé qui s’appelle généralement Léon. Ça, ou tu écris à propos de ta mère, directement ou indirectement. De la mort. Je ne sais pas trop d’où ils viennent tous, que je lui dis, je crois que ces personnages s’écrivent tout seuls, ce sont eux qui guident ma main. Et elle me dit, bullshit, Cela n’a aucun sens. Commence donc à t’assumer, crétin, qu’elle jappe presque après moi.

Et je lui dis, je jure que j’essaie.

***

Cette conversation me ramène à mes comportements d’écriture, mes chouchous et mes marottes. Mes sujets, le sexe, la mort, l’enfance, ma mère. Je pense à ce texte que j’ai un jour essayé d’écrire à propos de ma mère, morte, et c’était sorti tout croche et il y avait plusieurs passages rêvés, et je me suis dit à la relecture que les passages rêvés n’étaient que de l’arnaque, ratoureuse facilité. C’est arnaqueux et bébé-fafa la technique du rêve, j’ai alors cru, sans aller jusqu’à me dépeindre comme un arnaqueur d’une façon ou d’une autre, ce que je considère somme toute assez indulgent envers moi-même. Les séquences rêvées sont aussi bidon que les finales tirées par les cheveux, je pense. Dieu merci, mon histoire n’était aucunement tirée par les cheveux, ma mère demeurait morte de la première à la dernière page contrairement à J.R. dans Dallas.

Ce dont mon histoire avait grandement besoin, une sorte de métaphore pour la douleur du personnage-narrateur. Quelque chose qui représenterait ma mère, mais indirectement. Pas nécessairement proche d’elle, même. Des extra-terrestres, mettons, mon esprit me dictait-il. Oui, heureuse inspiration, un extra-terrestre ferait une magnifique métaphore pour la douleur.

L’histoire que j’ai originalement écrite contenait du gros sérieux que j’espérais cependant tendre et résonnant d’émotions. Le personnage pleurait beaucoup, tant et tellement qu’il en saignait abondamment du nez à la fin. Ça fait tellement mélo, pensais-je en relisant le texte. Magnifique travail de description des vraies choses et des sentiments profonds. Lorsqu’on le lit, mes pensées m’exprimaient-elles, on ne découvre rien de moins que la vérité. Des extra-terrestres, oui, oui, mes pensées insistaient-elles. Vraisemblance pure, toute la vérité!

Quoi?

La vérité, c’est lorsque ma mère est morte, j’ai effectivement pleuré. J’ai pleuré des jours et des jours, des semaines. Mais de la façon dont je vois les choses, en me relisant, je pouvais sentir mes pensées me lancer un regard complice et ensuite se détourner de moi, cracher au sol quelque part, s’allumer une cigarette, s’ouvrir une bière.

Sur l’avis éclairé de mes profondes pensées, j’ai chamboulé totalement l’histoire. Exit les extra-terrestres mais, en lieu et place, écrire la véritable histoire de ma mère, de sa mort, de la fois où je m’étais écorché un genou quasiment à l’os et ma mère m’a soulevé pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine, de ses paroles apaisantes, de la façon qu’elle a nettoyé et pansé ma plaie, des mots réconfortants lorsqu’elle m’a dit que ma vie ne serait qu’une longue suite de genoux écorchés et que je devrais apprendre à guérir tout seul. Poignant, une larme se pointe même au coin de mon œil.

Platitude, endormitoire, mes pensées criaient-elles dans ma tête. Mets-y de la vie, de l’action, de l’inattendu. Et si mes pensées me suggéraient ceci, ma mère se tenait, tenez-vous bien, debout sur la carapace d’une tortue géante albinos alors qu’elle soignait mon genou? Une tortue géante albinos donnerait toute une tournure à l’histoire. Oui, m’écriai-je tout haut, toute une tournure, mesdames et messieurs!

***

Ma douce m’a demandé un jour pourquoi mes personnages étaient toujours comme ils sont et je lui réponds sèchement, aucune idée. Elle a alors braqué sur moi un index deux mètres de long pour démontrer son désarroi. À trois mètres de haut et deux mètres cinquante de large, elle se déplaçait dans trois chaises roulantes qui avaient été démantelées et re-soudées ensemble autrement. Une femme-plus-plus. Plus-plus-plus. Tous les jours, il lui faut vingt-cinq cheeseburgers, une brouette à jardin pleine de frites salées, les calories une nécessité incontournable pour mobiliser ce corps. Sa chevelure est un entrelacement de longues frites, mutation conséquente de cette alimentation. Elle possède une minuscule ampoule électrique là où son coeur devrait se trouver. Elle ne peut se tordre le cou pour aller voir par elle-même. Je n’ai pas le courage de lui dire moi-même.

***

Tu devrais écrire à propos de ta mère morte si c’est vraiment ce dont tu as envie d’écrire, ma douce me dit. Tu as raison, je lui réponds. Sans lui demander, je lui arrache une frite salée de la tête et je la bouffe.

***

Il y a longtemps de cela, j’avais environ cinq ans, je me suis sévèrement écorché un genou et je suis entré à la maison en pleurant assez fort pour que ma mère m’entende venir de loin. Elle m’a amené à la cuisine et a tenté de me soulever pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine pour soigner mon genou, mais elle en était incapable. Incapable de me soulever assez haut. Ma mère ne mesurait que quarante-cinq centimètres et dans ce temps-là les comptoirs de cuisine touchaient presqu’au plafond, alors elle a sifflé sa tortue géante albinos. La tortue est accourue à son secours, s’est accroupie devant le comptoir et ma mère n’a eu qu’a grimper sur sa blanche carapace pour me hisser sur le comptoir. Elle a nettoyé ma plaie avec de la confiture aux raisins et du sable jaune. Elle m’a dit quelque chose, mais je n’ai rien compris, sa voix était un cri aigu dans les hautes notes, celles qui percent généralement les tympans. Des bandes de couleurs semblables à un arc-en-ciel sortaient de sa bouche. Son visage était joliment flou comme une brume épaisse, mon genou allait mieux.

***

Je crois que lorsque j’écris, je ne sais à peu près pas ce que je fais, qu’il y a une autre force qui agit. Si on peut qualifier la chose de force. Ou c’est l’autodidacte en moi qui ne sait plus à quels seins se vouer. Je pense que ma douce est superbe et gentille, qu’elle me soutient, sauf en ce qui concerne les écrits, et que je pourrais passer des heures à dresser la liste des petites choses qui font que je l’aime, mais quel lecteur cela intéressera-t-il?

Je pense aussi que ma mère était une personne assez grande et forte pour me soulever et me grimper sur un comptoir de cuisine et réparer mon genou. Je pense aussi que ma mère est morte beaucoup trop jeune et là réside toute la fuck’n tragédie et peut-être cela n’importe-t-il que pour moi et moi seul après tout. Je crois que la vie est terriblement ennuyante jusqu’à preuve du contraire. Je crois que tout est fini bien avant que tout commence. Je crois que tout est écrit d’avance et qu’est-ce que ça peut bien faire si personne ne voit la différence ou n’a pas déjà lu le livre?

Et comme j’écris tout ceci en pleine panne de génie, je regarde à travers ma fenêtre comme un cliché éculé, le poète triste à la fenêtre, le regard à trente sous dans la graisse de binnes. Mes pensées profondes, elles, insistent vraiment, en chœur : je les vois tous, là-haut, galopant à travers les étoiles, les extra-terrestres dans leur soucoupe qui me font des beaux bye-bye, une femme de 300 kilos montée sur trois chaises roulantes soudées ensemble, ma mère à cheval sur sa tortue géante albinos.

Mais il n’y aura pas de fin tirée par les cheveux.

Mon nez, il saigne abondamment.

 


Flying Bum

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Une autre chambre à louer

Il y en avait un qui était beau gosse. Il s’accrochait les pieds dans notre maison de chambres même après qu’Adéline soit partie travailler, il se préparait de copieux déjeuners en plein après-midi, s’assoyait au soleil, notre soleil, buvait du café, notre café, se bricolait des opinions politiques en lisant NOS bouquins. Nous tempêtions, par en-dedans. Hippie serait un mot trop digne pour lui. Hippie implique une sorte d’investissement personnel tout de même.

Le numéro deux était plus âgé et moins beau. Laid, en fait. Une chevelure vraiment sèche, hirsute et moche – comme quelqu’un qui aurait fui le salon de barbier en plein milieu de sa coupe. Et il n’acceptait pas sa laideur. Il réservait dans les meilleurs restos, lui offrait des billets pour les meilleurs concerts en ville, il arrivait avec du champagne et expédiait les bouchons à travers les fenêtres dans l’opacité de la nuit. Il s’assurait de toujours quitter avant que le beau gosse ne se pointe. Il fumait comme un engin, comme Adéline fumait elle aussi. Lorsqu’il souriait c’était toujours derrière un nuage d’amertume. Adéline était blonde, grande, mince, bandante. N’importe qui pouvait lire dans les pensées du numéro deux : “OK, parfait, faut que je me fende le derrière en huit juste pour me mériter des miettes de ce qu’Adéline offre au bellâtre sur un plateau d’argent, la vie est une vraie beurrée de merde, le salut n’est rien qu’une question d’appétit.”

Il avait raconté à Adéline, devant nous tous, qu’elle ressemblait à la fille sur la pochette de Roxy Music. Elle avait aimé. Elle avait particulièrement apprécié qu’il lui dise cela devant nous tous. Jamais dans cent ans le beau numéro un ne lui aurait dit une chose pareille, elle savait. Un point pour le numéro deux.

Puis, il y avait aussi la blonde. Sa blonde. Numéro trois. Massive, et elle avait un marmot de cinq ans avec une chevelure bouclée. Elle fumait de la dope et buvait de la vodka. Lorsqu’Adéline était au lit avec elle en haut, le marmot tournait en rond au rez-de-chaussée, comme une poule pas de tête, comme s’il n’avait jamais vu un escalier de sa vie, ou compris le principe. Il pointait sa petite tête ronde et frisée dans la craque de notre porte et posait des petites questions de petit marmot. Nous savions fuck all à propos des petits marmots à l’époque.

Peu importe les fringues, Adéline était toujours aussi bandante et toi tu faisais toujours le quart de nuit aux urgences. Je t’attendais, aspiré dans mes bouquins. Complètement à court d’amants, et d’amantes, et de cigarettes, Adéline descendait alors dans ma chambre pour parler, désoeuvrée, en manque de nicotine, et morte d’ennui. Il m’arrivait de fantasmer à propos d’elle – boys will be boys. D’elle et de toi. De nous trois, bref. Je ne savais pas vraiment si elle était ton genre. Ni même mon genre. Mais tu n’avais pas parlé d’essayer ce genre de chose un jour?

Finalement, il y avait son chat. Un chat persien – il s’appelait Persien – une boule difforme de longs poils gris avec des yeux de hibou et une face plate comme un chat qui aurait manqué de frein. Dégriffé. Une queue qui aurait été plantée dans une prise de courant. Adéline ne semblait même pas si attachée que cela à la bête, c’est rien que pour le plaisir d’avoir un peu de fourrure sur une peau nue, disait-elle. Bellâtre numéro un faisait danser le chat sur ses pattes de derrière sur les fesses d’Adéline allongée sur le ventre. “Laisse-le donc tranquille,” disait-elle. Il rigolait et continuait. Le plus laid, numéro deux, ne faisait aucun cas du chat, indifférence totale. Un homme de chien. Oui, définitivement. De berger allemand. Au bout d’une lourde chaîne.

Comment était-elle arrivée? Aucun souvenir. Les chambreurs vont et viennent comme des mouches, paient leur chambre à la petite semaine ou sont accompagnés gentiment vers la porte. Probablement qu’elle avait vu notre annonce sur un babillard de supermarché – Chambre vacante, personnes normales ou foutus végétariens bienvenus.

La fin fut simple. Elle: “On s’amuse bien parfois nous trois, mais tout ce que vous faites, c’est travailler.” Elle voulait dire toi, tes quarts de nuit aux urgences. Et moi derrière mon bureau à lire tout le temps. On l’ennuyait, finalement. Profondément. Alors elle a quitté. Nous a quittés. Exit numéro un, numéro deux, la grosse fille blonde et son marmot, la boule de poil. Elle me les a sciées. Comme une gifle. Un grand coup sec, court et inattendu sur ma joue nue. Tu passes toujours tes nuits aux urgences, c’est vrai. Je le réalise. Davantage qu’avant.

Mais, hé, non, ça va aller, quand même. C’est rien qu’une autre chambre à louer après tout.


Flying Bum

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Sale été pour Léon

Nous avons enfermé Léon à la grotte parce qu’il est laid. Il ne l’a pas toujours été mais les parties de lui se sont mises à rivaliser entre elles pour s’en occuper et ses yeux se sont mis à devenir de plus en plus petits, son nez de plus en plus gros et ses lèvres sont devenues bleues et ses oreilles se sont mises à descendre et il les porte maintenant dans le cou et ses sourcils sont devenus de petits picots noirs juste assez gros pour soulever l’ambiguïté et ses pores sont devenus énormes et ses taches de naissance ont commencé à développer chacune une longue pilosité alors on l’a mis à la grotte pour qu’il cesse d’effrayer les enfants une fois pour toutes.

Nous avons parcouru toute la forêt pour trouver le lieu idéal. Un endroit d’où il pourrait apercevoir le lac, la chute. Un endroit d’où son regard pourrait embrasser tout le ciel grand ouvert et le soir et la nuit les étoiles. Nous avons construit une porte pour la grotte. Nous avons prévu un judas creusé dans le bois qu’il puisse y déposer son oeil, une trappe pour lui passer de quoi manger et assez grande pour qu’il puisse sortir ses mains dehors pour ressentir la pluie lorsqu’elle tombe.

Tout cela peut sembler cruel, mais c’est pour son bien. C’est comme pour Odile que nous gardons dans la cour à cause de l’étrange façon qu’elle a de caqueter comme une poule et qu’elle chasse les mouches de la langue et de la façon dont elle se tapit derrière les haies avant de bondir sur les gens en bavant et en grognant. Comme nous gardons grand-père au grenier rien que parce qu’il est si stupide. Nous faisons tout cela pour protéger ceux qu’on aime.

Rien comparé à ce cultivateur qui a tailladé le nez de son cheval rien que pour lui défigurer le visage et qui lui a lacéré le visage pour lui enlaidir la tête et qui lui a mutilé tout le cou parce qu’il s’était rendu trop loin et qu’il ne pouvait plus s’arrêter là. Il lui a rasé la crinière et la queue pour en finir et maintenant le cheval erre dans la forêt, la même forêt où Léon vit, il se déplace sans but se cognant aux arbres et s’enfargeant dans les racines et sur les écureuils ébaubis.

La rumeur circule, ce qui a porté le cultivateur à agir de la sorte, c’est que le cheval sautait dans le lac toutes les nuits chassant la réflexion de la lune sur les eaux. Mordant à pleine gueule dans les vagues croyant mordre et avaler la réflexion de la lune.  Et moi je dis, si nous avions eu un cheval aussi stupide, nous l’aurions attaché sur une énorme bille de bois et nous l’aurions laissé dériver lentement sur la rivière, pas parce que nous sommes des sans-cœur mais parce que ce serait mieux ainsi pour tout le monde. Le laisser libre de traverser ainsi la forêt, sans ses tentations maladives d’attraper la réflexion de la lune sur le lac. Malade.

De sa grotte, Léon entend les murmures de la forêt dans la nuit. Il l’entend raconter des histoires à propos de ce qui gît au fond du lac. C’est de la nourriture. C’est un véritable festin pour la créature assez intelligente qui saurait comment aller le récupérer. C’est ce que le cheval cherchait, disaient certains. Et Léon pouvait les entendre claquer des dents et les clappements de leurs babines pendant qu’ils lui disent comment c’est bon, le fruit et la viande et le fromage, toute cette sorte de choses qui attendent au fond du lac. Les bonbons, les pâtisseries et le vin et encore le fromage et il les entend tomber en bas des billots sur lesquels ils dansaient. Oh, le bon fromage qui couine sous leurs dents pendant qu’ils se roulent de bonheur ignorant les aiguilles de pin qui se collent dans leurs fourrures et dans leurs plumes.

Léon observe la nuit de la forêt qui dort, il appuie une main sur la paroi rocheuse et une main sur le grain de bois grossier de la porte et il met son œil contre la minuscule fenêtre taillée dans la porte et il voit le ciel, grand ouvert, et les étoiles et la lune. Et il voit la chute et comment ses eaux fracassent la tranquille surface du lac, il voit la partie calmée de l’eau plus loin de la chute, la petite baie où sautait le cheval nuit après nuit. Et sous l’eau il voit le festin. De là, il croit bien voir une dinde entière bien rôtie, une énorme corne de vannerie qui déborde de fruits exotiques, une énorme meule de fromage à la chair rougeoyante venue d’un autre monde. Les histoires qu’il pourrait raconter si seulement il pouvait goûter à toutes ces choses.

Nous avons installé Léon dans cette grotte parce qu’il est laid mais nous craignons que cette solitude ne le rende simple d’esprit. Il nous raconte des histoires à propos de festins et de nourriture, de fromage. Nous cachons maintenant de la médication dans sa gamelle. Nous le mettons sous sédation aussi, parfois. Nous attendons ainsi qu’il dorme pour ouvrir la porte et lui changer ses bas et ses sous-vêtements. Nous lui apportons une nouvelle couverture et de la litière fraîche.

Léon laisse ses yeux s’adapter à la noirceur. Ses pupilles se dilatent. Ses oreilles tremblent dans son cou, il appuie une main sur la paroi rocheuse et une main sur le grain de bois grossier de la porte et il met son œil contre le judas taillé dans la porte et il voit le ciel, grand ouvert. Et il voit les étoiles. Et il voit l’eau de la chute fracasser la surface des eaux du lac et il voit la baie tranquille. Et dans les eaux calmes, il voit la réflexion de la lune. Et il voit comme une ombre qui charge vers le lac, il tente de l’avertir, marmonnant et grognant vers l’eau, il tente de l’avertir qu’il n’y a rien dans cette eau. C’est la lune qui lui joue des tours. C’est la forêt qui s’amuse à mentir. Léon retient son souffle tant que l’ombre s’affaire à détruire la réflexion de la lune de ses énormes dents et de ses puissants sabots.

Léon place son œil dans le trou de la porte et il voit le ciel et il voit les nuages et il voit la chute qui fracasse la surface tranquille du lac et il nous voit grimpant sur la montagne les mains pleines de fruits et de pain et de miel et de vin et de fromage.

Et il sait que nous viendrons et nous lui tiendrons la main et qu’on lui dira qu’il n’est pas ici parce qu’il est trop laid, il est rien que trop beau pour ce monde-ci, mentirons-nous.

Flying Bum

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Temps d’été

Ton jardin se repose dans le soir en bamboche,
la belle-de-jour à son treillis toujours s’accroche,
sa floraison odorante et exacerbée se replie,
devant le mur de la cabane usée fait son lit.

Ton bâton de pèlerin appuyé là dans l’oubli,
son pied calé qui prend racine sous le paillis,
quelques rangs de bourgeons improbables,
ornent son manche au destin misérable.

Tes doigts s’enfoncent dans le sol argileux,
découvrent impolis quelque lombric frileux,
quelque part une limace cahin-caha,
perce sa route dans les feuilles du camélia.

Tu cogites, voilà, le bon temps est bien venu,
plus de bois à corder, plus de neige à pelleter,
la douceur de l’air malgré la nuit attendue,
le soleil qui tout étreint jusqu’à la lune d’été.

Tu t’imagines, tu nourris le sol avant de planter,
tu agites les orteils, les enfonces et tu attends,
sentir venir les tiraillements sous tes pieds,
la succion de la terre tirer tes racines lentement.

De frêles tiges s’enroulent à tes chevilles,
serpentent en créant de longs rubans,
de feuillage et de boutons couleur vanille,
des fleurs aux doux parfums hallucinants.

Tu oses espérer que les roses trémières,
reviendront fleurir au prochain printemps,
voir comme tu seras beau sous la lumière,
tes fleurs dansantes aux quatre vents.

Tu vois, elles ne fermeront plus jamais vraiment,
la limace viendra te chatouiller en se baladant,
tu riras, pour elle, pour toi, pour tous tes enfants,
pour tous ces ans passés comme un coup de vent.


Flying Bum

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Encore des mots

Le premier mot qu’on a perdu était le nom de cette chose avec un clavier et des boutons, cette chose qu’on parle dedans avec une autre personne qui n’est pas là, du moins pas dans la même pièce. La chose avec laquelle on contacte les gens. On s’est levé un matin et, pouf, le mot n’était plus là, personne, nulle part, ne s’en souvient. Je crois même qu’il est disparu du dictionnaire – je dis ça mais je ne me rappelle plus de son orthographe alors comment le chercher à travers les autres? Au début, on a bien cru qu’il s’agissait d’un mauvais tour du destin, mais quelques jours à peine plus tard, un autre mot a été porté disparu, cette fois, le nom de cette longue chose de ciment – pas une route – la chose juste à côté, faite pour marcher dessus. Après la disparition de quelques autres mots, force fût-il d’admettre que la disparition des mots était devenue une tendance lourde. Il ne semblait pas y avoir de logique entre les choses qui n’avaient soudainement plus de nom; certains étaient des lieux, d’autres des sentiments, ou des aliments ou des parties du corps. Ces grandes choses avec des feuilles qui poussent dans le sol et qui grimpent vers le ciel, ces choses qui nous donnent du bois. Les choses qu’on enfile dans nos pieds avant d’aller dehors. Le genre de penture qui permet à nos jambes de plier en deux. Le vide particulier qu’on ressent lorsque l’on pense qu’il serait temps qu’on mange.

Certains avaient eu la brillante idée d’inventer des mots de remplacement mais les nouveaux mots ne collaient pas, comme s’il ne s’agissait pas réellement d’une question de disparition de mots, mais bien de choses qui refusaient tout simplement d’être dorénavant nommées. Inconfulgurable, bien joli, mais ça ne colle à rien.

Puis on atteint un point où l’on perd le compte des mots perdus. La preuve était maintenant faite qu’ils disparaissaient aussi dans les dictionnaires – les dictionnaires maigrissaient à vue d’œil. Les autres livres ne maigrissaient pas mais des espaces vides se créaient. C’était à se demander dans combien de temps tous ces livres ne seraient plus que des recueils de pages blanches, tous transformés en cahier de notes ou de croquis, en journaux intimes pour fillettes en spleen qui n’ont strictement rien à dire.

Jusque-là, on trouvait toujours le moyen de se débrouiller. Il existe une multitude de façons de décrire les choses. Parfois je repense à ce jeu d’enfant lorsqu’on tentait de faire deviner un mot à un adversaire sans utiliser un mot spécifique, par exemple, faire deviner le mot carotte sans toutefois utiliser le mot orange. Lorsque nous avons perdu le mot qui décrivait la couleur du ciel, j’ai longuement réfléchi à ce jeu devenu caduque, ce jeu dont je ne me souviens plus du nom mais je ne dirais pas que ce mot est nécessairement disparu, je ne m’en souviens tout simplement pas.

Les mots qui sont partis sont comme des milliers de minuscules fantômes repartis au pays des petits bébés pas baptisés. On dirait que je les sens perpétuellement chatouiller le bout de ma langue, comme lorsque pendant toutes ces années avec ma douce, ma tête possédait tous ces mots, simplement je ne trouvais pas le moyen de placer ma langue, ma bouche dans la bonne position, mes dents, l’air de mes poumons pour arriver à les placer dans une suite logique, espérée, et que finalement je me rabattais sur le silence. C’était comme se réveiller à l’extrême limite de se rappeler un rêve époustouflant, la sensation d’être si cruellement proche d’une chose mais encore si loin, impuissant, la chose pouvait bien se situer de l’autre côté de l’univers ou plus loin encore.

Parfois je me demande combien de mots sont disparus sans même que je ne le réalise, atrabilaire, comminatoire, immarcescible, qui s’en apercevrait? De temps en temps, je feuillette le dictionnaire, juste pour évaluer combien il peut en rester.

Nous parlons maintenant comme si nous tentions d’expliquer des choses à de purs étrangers, des visiteurs qui baragouinent à peine notre langue. On dit : la chose dure et claire à travers laquelle vous regardez pour voir dehors. On dit : la boîte plate dans laquelle nous regardons des images qui bougent pour oublier la vraie vie. On dit : les animaux avec des plumes qui volent habituellement mais pas toujours nécessairement. La blessure spécifique que l’on s’inflige lorsque l’on touche à quelque chose de trop chaud ou que l’on reste nus au soleil trop longtemps.

Parfois, je crois que ceci est la nouvelle poésie, d’autres fois que c’est le langage des simples d’esprit et des cerveaux lents. On dit aussi, beaucoup : du coup et nanana et lol. Nous baragouinons entre nous. Nous sommes tous des visiteurs ici, maintenant. De passage.

Grand bien me fasse d’avoir oublié le mot qui désigne la grosse chose d’acier dans laquelle on prend place pour aller d’un endroit à un autre. Mais j’ai pleuré lorsque j’ai réalisé avoir oublié le mot pour ces petites choses blanches qui font des ronds de lumière scintillante dans le ciel la nuit, je ne sais pas pourquoi mais j’étais comme en deuil, une perte qui faisait mal comme la mort.

Je pense à comment ma douce et moi cherchions toujours à découvrir de nouveaux mots, comme si le langage était le ciment de notre union. Mais peut-être aurions-nous dû en utiliser moins après tout. Lorsque j’y repense maintenant, je ne pense à aucun de ces mots qu’on s’est dits. Je me rappelle avoir respiré dans ses cheveux, de la façon qu’elle ouvrait mon manteau pour glisser ses bras dans mon dos, prendre ma chaleur contre la sienne, comme si elle ignorait comment se rapprocher de moi suffisamment, autrement. Ce que je ressentais était toujours un mot qui ressemble à espérer ou à vouloir – je la voulais même lorsque je l’avais près de moi – un manque qui tirait sa source derrière les os qui forment une cage alentour de ce muscle qui s’agite et qui pompe tout le temps mon sang et qui provoque des sons d’air qui sortent de ma bouche, des sons qui libèrent des fantômes de mots oubliés accumulés au fond du tuyau qui porte la nourriture et l’air de ma bouche à mes poumons, ou à mon estomac c’est selon, pour lui dire tous les mots inénarrables, indicibles et indisables désormais.


Flying Bum

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L’été des martiens

Il y eut cet été, je devais avoir 8 ou 9 ans, mon ami Léon et moi nous levions de bonne heure – vers cinq ou six heures – et nous partions à bicyclette jusqu’au marché pour y trouver des foies de poulet, on les donnait à l’époque. Nous croyions dur comme fer qu’appâter nos lignes à pêche avec du foie de poulet nous garantirait des prises à tout coup. Nous roulions ensuite le long du chemin de la mine abandonnée, les foies de poulet se balançant dans leur sac de cellophane accroché à nos poignées de bicyclette puis nous cachions nos bécanes et marchions à travers les aulnes jusqu’à la rivière Bourlamaque. Nous choisissions une courbe dans la rivière qui créait un trou plus profond et nous y lancions nos lignes. C’était quelque chose que nous pouvions faire presque tous les matins d’été, aller chercher des foies de poulet, aller pêcher, ne rien attraper. Se lever à l’aube pour éviter les grandes chaleurs et maximiser nos chances d’attraper du poisson, n’importe quel poisson aurait bien fait l’affaire mais tous les jours, nous rentrions bredouille.

Je ne me rappelle pas avoir été à la pêche depuis.

Je me rappelle qu’il y avait des martiens partout cet été-là. Nous n’avions pas peur des extra-terrestres ni des OVNIs, nous ne connaissions même pas cela, il n’y avait pour nous que des humains et des martiens dans tout l’univers. Nous n’avions qu’à tourner un coin de rue et nous en apercevions un – enfin nous en apercevions quasiment un. Ils disparaissaient toujours trop vite. Juste en un petit craquement à peine perceptible, comme un coup d’électricité statique. Une petite flammèche qui durait une fraction de seconde avant de disparaître. Partis dans une autre dimension. On pouvait ressentir leur absence, le petit trou qu’ils laissaient derrière dans l’air sec de l’été.

Nous étions déterminés d’en attraper un et nous allions utiliser tout l’arsenal à notre disposition. Nos yeux et nos oreilles, évidemment, mais également de la technologie et un peu de magie aussi. Des ruses de sioux également. Nous descendions au bout de la rue. On se rejoignait chez mon ami Léon et nous nous réunissions sous le balcon de côté, assis dans le bran de scie échappé là par les livreurs. La maison de mon ami était chauffée au bran de scie, l’hiver. Léon avait une enregistreuse à cassettes qui n’était jamais supposée sortir de la maison, elle appartenait à son frère qui n’entendait pas à rire, mais lorsque cela devenait absolument nécessaire, Léon n’hésitait pas à bafouer la consigne. On ne rigole pas avec les martiens. Aline Rozon possédait une Instamatic qu’elle transportait autour du poignet avec une petite ganse et elle faisait tourner la caméra autour de son bras comme une hélice lorsqu’elle s’emmerdait. Sinon, sans preuves sonores ou visuelles, qui nous croirait? Sûrement pas nos grands frères et nos familles qui n’en rataient pas une pour se payer notre tronche. Nous nous moquerions bien d’eux le temps venu de déposer nos preuves devant les journalistes des bulletins de nouvelles télévisées.

Je ne me souviens plus exactement de notre première rencontre, Léon et moi. Avec le recul et malgré tous les efforts de mémorisation, il me semble encore aujourd’hui que Léon avait toujours été là, comme une omniprésence tranquille, toujours disponible, toujours volontaire pour les mauvais coups comme les bons. Surtout les mauvais. Je me rappelle de longues discussions et d’avoir tracé des plans pour creuser un tunnel secret entre nos deux maisons. Évidemment, nous n’avons jamais vraiment réalisé notre plan – un plan un peu utopique comme bien des plans d’enfant à l’imagination plus grande que les moyens – mais notre tunnel aurait passé sous la ruelle et les sorties auraient été camouflées totalement, entrées secrètes et tout le bazar. J’y pense encore, parfois.

Pour l’aspect magie, il faillait chercher un peu, se creuser les méninges. J’ai décidé que ce serait mon département et personne ne s’est opposé. “Pour s’attraper un beau martien, il faut devenir un peu un martien nous-mêmes,” que je leur ai affirmé avec le plus grand sérieux, “on doit réfléchir comme eux.” Alors nous sommes allés réfléchir dans le vieux pick-up modèle A qui se laissait lentement manger par la rouille au bout de la cour à scrap chez Bisson, là où nous pourrions réfléchir à notre guise.

Adrien Doiron, qui était le plus âgé sur place, a pris place derrière le volant. Sa grande sœur Adéline, treize ans et toutes ses dents, nous avait abandonné au profit d’une bicyclette flambant neuve qu’elle promenait dans toute la ville pour que tout un chacun puisse l’admirer. J’étais dans la boîte du camion avec Aline Rozon, les deux les coudes appuyés sur l’ouverture de la lunette arrière dont la vitre n’existait plus et Léon occupait le siège passager.

Puis je me suis levé debout dans le fond de la boîte pour que tout le monde me voit bien. Si la vieille Ford avait été équipée d’un tableau noir, je l’aurais utilisé. “Nous savons déjà ,” leur lançai-je comme intro. “Ils sont partout autour de nous. Ce qu’il nous reste à découvrir c’est comment et pourquoi. Comment ils se rendent jusqu’ici, pourquoi viennent-ils jusqu’ici?” J’avais pratiqué devant le miroir chez moi avant de venir et je n’étais pas peu fier de ma présentation jusque-là. Juste un brin énervé lorsque le bras d’Aline Rozon a cessé de faire tourner l’Instamatic et qu’elle a levé la main.

“Oui, Aline?”

“Qu’est-ce que tu fais pour le quand?”

“Oui, bien sûr, le quand,” que je lui réponds, “mais le quand, c’est maintenant, non?”

“Ah oui, et comment on fait pour savoir que notre quand c’est le même quand que leur quand?” qu’Aline avait répliqué.

“Alors, si je te suis, les martiens seraient des voyageurs du temps et non des voyageurs de l’espace?” avait aussitôt répliqué Doiron qui tournait le dos à Aline, gardant ses mains sur le volant.

“Ils pourraient être les deux,” qu’Aline lui avait répondu.

“Comme dans Perdus dans l’Espace,” poursuivait mon ami Léon, “l’épisode avec des astronautes et des hommes des cavernes?”

Alors, tout le monde en même temps, on s’est mis à chanter la chanson-thème de l’émission se faisant aller la tête à gauche, à droite, seulement les paroles échangées pour des mots de notre invention, des mots qu’on n’aurait sûrement pas chantés devant monsieur le curé.

Mon ami Léon et moi avons grandi, nous avons vécu des vies bien différentes, des chemins qui ne se croisaient plus. Sans aucune espèce de rancune ni d’acrimonie, aucune friction entre nous, pour les mêmes raisons insignifiantes qui font que les gens s’éloignent les uns des autres emportés dans la vague du temps. Le temps qui cherche toujours à s’insérer de force entre deux amitiés comme un couteau dans le fromage et un jour, on réalise qu’on ne fait plus un, comme on le croyait, comme dans les grands serments, la séparation est accomplie, complète. Il faudrait une résistance puissante et active contre cette force malfaisante pour conserver ces amitiés, spécialement lorsque la distance s’en mêle, comme lorsque j’ai eu à partir, suivre la famille ailleurs. Et puis un jour, la vie adulte, on apprend que la motocyclette de Léon a pris le champ sévèrement et pendant de longues semaines, on attend des nouvelles de sa carcasse en piteux état. Et puis un jour, on apprend que sa famille a décidé de le laisser aller, de le débrancher, bête comme on éteint la télé à la fin des programmes.   

“La chose la plus importante, nous devons savoir ils nous veulent quoi.”

“Tu n’avais pas dit que c’était une question de comment et de pourquoi, pas de quoi,” qu’Aline réplique.

“D’après moi,” avait répondu Léon, “c’est davantage une question de qui.”

“Le qui nous éclairerait sur le pourquoi et le ,” avait dit Aline.

“Et le quand aussi,” avait répliqué Doiron, “on n’a pas toute la nuit.”

“Bon, alors,” continue Aline, “c’est rien qu’une énorme question de quiquoiquandoùpourquoicomment.”

J’ai ouvert la bouche pour tenter une réponse mais j’ai été interrompu par un son de klaxon-poire.

Adéline Doiron arpentait les allées de la cour à scrap chez Bisson en pinçant à répétition la poire de son klaxon pour être bien certaine qu’on la regarde. Au volant de sa bicyclette flambant neuve, des beaux baskets jaunes aux pieds, des grandes jambes bronzées qui montaient jusqu’à une petite jupe de coton souple, camisole et bretelles-spaghetti que le vent moulait sur sa poitrine naissante, cheveux au vent puis ses fesses rondes qui rebondissaient sur sa selle à mesure qu’elle s’éloignait. Et mon coeur qui ratatinait à mesure qu’elle s’éloignait.

Vous avais-je dit que j’étais en amour avec Adéline Doiron?

Je suis revenu à nos affaires juste à temps pour apercevoir Adrien et mon ami Léon qui étaient descendus du camion, suivis d’Aline Rozon et les trois avaient l’air de véritables statues de sel, immobilisés en plein mouvement comme dans une chorégraphie déjantée. Deux boules de lumière comme des feux-follets dansaient au-dessus de moi, puis elles se sont rejointes et se couraient en rond l’une après l’autre de plus en plus rapidement formant un grand cercle de feu. Puis elles ont disparu en une fraction de seconde laissant derrière elles un vide glacial et intersidéral qui nous a tous habité longtemps, paralysés, après leur départ.

Je pense souvent à mon ami Léon, je pense à lui depuis plusieurs années déjà. Sa mort me rappelle – dans mes bons moments – comment elle a bouleversé, chaviré pour une première fois, mes points de vue sur la vie, comment elle m’a montré et me rappelle encore comment notre existence est brève et inintelligible de tellement de façons. Et dans mes mauvais moments, je vous épargne le mélo. Les rebondissements que la vie place devant nous, par moments, intentionnellement confus et incompréhensibles. Nous ne survivons à une catastrophe que pour mieux aller mourir dans une autre. Là où nous espérons une vérité, une autre se pointe, imprévisible et venue de nulle part puis elle s’approche, si près qu’on croit pouvoir la toucher, la réclamer comme la nôtre, et c’est celle-là même qui nous réclame à la fin.

Je me tiens dans les herbes hautes au bout de la cour à scrap chez Bisson, seul. Même la Ford modèle A rouillée n’est plus là sauf le volant, au sol à mes pieds. Je le ramasse et je retourne comme convenu à notre point de ralliement, dans le bran de scie sous le balcon chez mon ami Léon, j’agite le volant comme si je pilotais un véhicule invisible. L’air lourd et sec n’est perturbé que par le chant strident des Frédéric* soudain affolés. En marchant, je me demande comment je vais expliquer cela aux parents de Léon, à ma mère, aux postes de télévision du monde entier, à la planète entière.

La route la plus courte est en diagonale à travers un boisé d’épinettes, alors je cours en me faufilant à travers les chicots d’ifs qui me concèdent des corridors sinueux et étroits. Leurs plus basses branches créent des voûtes au-dessus de ma tête, le soleil les transperce pour venir me brûler la chair, leurs aiguilles tracent des dentelles de sang sur mes bras. Je marche pendant longtemps, épuisé, si longtemps que lorsque ma conscience émerge, je tiens toujours le volant serré dans mes mains sanguinolentes.

La maison de Léon semble abandonnée, l’herbe m’arrive à la taille, le toit est disparu, volatilisé, de là où se trouvaient jadis les fenêtres des chambres du deuxième, émergent de longues branches d’arbre.

Au loin, ma maison à moi n’existe plus.


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Flying Bum

*Frédéric, régionalisme de la région de l’Abitibi, nom donné à un oiseau, le bruant à gorge blanche.

Agenda Ironique de juin 2022 – résultats et suite

Je tiens à remercier tous et toutes pour votre participation à mon pique-nique estival.

Je dois bien humblement vous annoncer que je suis sorti au suffrage mais par des pacotilles, tout le monde est gagnant selon moi. Pour le prochain agenda, Jean-Louis (Tout l’Opéra ou presque) https://toutloperaoupresque655890715.com s’est porté volontaire.

Ce serait bien, à mon humble avis, que tous et toutes partagent, republient, fassent le maximum pour publiciser l’Agenda pour ainsi augmenter la participation et le lectorat. Pour ma part, je vous confirme pour l’avoir organisé deux fois, que nul ne devrait craindre de prendre le relais occasionnellement pour s’impliquer dans le choix des défis et la gestion d’un mois de l’Agenda. Il se trouve toujours un ou une blogueuse pour donner un coup de pouce et il ne s’agit absolument pas d’une tâche gargantuesque.

Sur ce, au prochain défi sous l’égide de Jean-Louis !

Luc St-Pierre, alias le Flying Bum

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L’escale de Fernando

L’avenir d’Adéline était déjà tout compilé en notes et en gribouillis hirsutes sur une seule et unique feuille de papier qu’elle conservait, pliée, dans son porte-monnaie. Je le sais, elle me l’a montrée. Comment à vingt-six ans elle deviendrait une infirmière auxiliaire et empocherait quarante-quatre mille dollars par année; plus bas se trouvait “Montréal à 32 ans” avec des flèches qui pointaient vers des phylactères qui disaient “Loft dans le Vieux-Montréal” et “Célibataire?” ce dernier qui avait été rayé, raturé puis réécrit plus loin. Mon œil était fasciné par les motifs de vigne à l’encre de chine qui serpentaient entres les notes et les déclarations visionnaires, et la grosse question, ces pliages et dépliages répétés laissant des cicatrices minces et élimées dans le papier, comment le papier faisait-il pour tenir encore en une seule pièce.

C’était l’été où Adéline et moi avions travaillé à L’escale de Fernando. Elle était de passage seulement, regarnissant ses goussets en attendant la session d’automne; j’étais pleinement là à temps plein, comme elle le disait, pour gagner ma vie. Gagner quoi, au salaire de famine que Fernando nous offrait. Pourquoi me faisait-elle autant ressentir l’impression tenace que tout ce que je faisais ici c’était de creuser ma propre tombe?

Parfois, en rêve, j’entendais les clients mordre dans des steaks énormes, si fort, comme s’ils croquaient sauvagement le cartilage de mes oreilles. C’était l’été où je transpirais toujours dans mes draps et je me réveillais parfois avec des bouteilles dans mon lit et, une fois même, près d’Adéline. Elle avait passé la nuit à me lire des extraits des raisins de la colère et elle me suppliait de fuir cet endroit au plus coupant, consternée de constater que je n’avais même pas de plan d’évasion.

Lorsque je me suis réveillé, le lendemain passé midi, elle n’était plus là mais, sans raison apparente, elle avait lavé la vaisselle. La porte était restée ouverte et la pluie qui battait de côté pénétrait la pièce à volonté, la vieille carpette de Turquie gorgée d’eau sous mes pieds, comme si je me noyais de la manière la plus lente, la plus lancinante au monde. Et toutes les bouteilles étaient vides.

C’était l’été où je suis tombé en amour avec Adéline, à peu près une fois par semaine, pendant environ une heure. Bien qu’astrologiquement vierge, Fernando m’avait dit que c’était tout à fait normal dans les circonstances, avec un scorpion comme elle, il en avait vu d’autres. Adéline pratiquait son anglais à voix haute dans les corridors avec des clients imaginaires. Adéline faisait des redressements assis dans le vestiaire des clients. Adéline réparait la réalité d’un seul sourire, elle déposait sa main sur l’épaule d’un homme totalement enragé à propos d’un filet mignon un peu trop cuit et il redevenait un enfant d’école soumis et docile. Désolé, mademoiselle, je ne le ferai plus, jamais. Promis, mademoiselle. Adéline revenait dans la cuisine, cabaret vide en main et pendant qu’il observait les assiettes vides des bons petits garçons qui avaient tout mangé, les lèvres de Fernando se plissaient vers le haut, exhibant ses longues dents mauvies par le Valpolicella et le Coca-Cola.

Cet été avait été comme un long métrage ou plutôt comme lorsqu’on attend que le long métrage commence, qu’on se bourre de bandes-annonces à satiété et lorsque le film arrive enfin, c’est un insupportable navet – la lumière descend dans L’escale de Fernando, et Adéline regarde à travers les hublots de cuisine les riches clientes des États qui débarquent avec leurs belles sacoches en peau de reptile, leurs porte-cigarettes en or, leurs coiffures d’Hollywood, le visage cramoisi rose-boucherie de leurs tendres époux carnivores et les faces méprisantes à chier de leurs marmots déjà plus riches qu’Adéline et moi ensemble.

Tous les soirs, un petit drame qui vous surprend même si vous saviez très bien que tous les soirs, un petit drame se tramerait, il y a toujours du drame avec un chef italien. Il y avait toujours du Coca-Cola dissimulé entre les carcasses de viande au réfrigérateur et nous évitions d’y toucher, Fernando était accro au Coke, et un divan élimé dans le minuscule bureau de Fernando, surchauffé, attenant aux cuisines, là où on se reposait parfois, – ce n’est pas là qu’il s’installait pour faire ses comptes, il nous abandonnait la place les bons soirs. On s’habitue à tout, faut croire, comme on peut s’habituer à allumer des feux d’artifice dans une armoire à balais – c’était presqu’excitant la chaleur du feu, cette promiscuité, cette proximité avec Adéline mais tout se terminait toujours avant même d’avoir commencé, et parfois on sortait s’assoir dehors sur la bordure de béton du stationnement, comptant nos pourboires et nos doigts.

C’était l’été où par un soir de congé nous étions allés au lac dans la Barracuda mauve d’Adéline, celle avec un radiateur en très mauvais état. Elle avait baptisé ce lac d’après un superbe lac des alpes suisses qu’elle visiterait un jour selon son futur tel qu’évoqué sur sa feuille pliée. Tu n’es pas obligé de me croire, avait dit Adéline, mais tu vas voir, un jour. Les gens ici l’appelaient bêtement le lac des tout-nus, tout petit plan d’eau oublié par les toponymistes de l’état. Regarde, avait-elle dit. Les fenêtres de la Barracuda étaient baissées, le vent froissait la feuille de papier dans mes mains, menaçant d’emporter au diable vauvert l’histoire de sa vie à venir. Tu vois?, avait-elle dit, me pointant ce qui était la forme du lac de Suisse tracée à l’encre bleue, tu vois? Mais tout ce que je faisais, j’essayais de voir mon nom gribouillé quelque part dans le chaos, bien qu’il fût très improbable qu’il soit là à travers toutes les éventualités de sa vie griffonées là. J’avais pu voir qu’elle n’avait pas décidé encore comment elle mourrait.

Oui, stupéfiant quand même. Et nous nous sommes allongés sur la petite plage de sable jaune et nous avons bu des bières chapardées à Fernando et le ciel scintillait comme une guirlande de Noël. Adéline m’avait défié de traverser le lac avec elle. Tout le lac?

Même pas trois-quarts de mille, avait-elle estimé à vue de nez et je crois bien qu’elle m’avait dit avoir eu son écusson de sauveteuse au collège et que ce lac n’était rien, rien d’un lac suisse, à peine la cicatrice inondée d’un vieux glacier perdu qui s’était arrêté là pour se reposer dans sa course.

Avant même que j’endosse son plan, Adéline s’est levée et m’a abandonné là pour le lac. Comme elle se lèverait un jour et m’abandonnerait là pour le collège et que je resterais là et que ce serait par choix bien que je savais ne pas avoir le choix. J’aurais voulu être le sable de plage agrippé à son dos mais même ce sable sonnait faux. Le lac aux tout-nus n’hébergeait pas suffisamment de créatures à coquilles pour créer une plage de sable blanc même après deux glaciations. Un camion avait apporté ce sable. Évident.

Une lente brasse après l’autre et ensuite elle nageait franchement, elle réveillait la surface des eaux qui formait des volutes alentour d’elle comme dans une boule de cristal floue. Même si je ressentais l’impulsion de la suivre, forte et douloureuse, je me suis retrouvé à penser stupidement à L’escale de Fernando là où à l’instant même les couples devaient avoir commencé à pousser les portes de la salle à dîner, leurs marmots laissant des traces de doigts sales dans la vitre des portes. Les lumières seraient bientôt tamisées, toutes les tables bien mises par moi ou Adéline la veille, tous les ustensiles en argent bien polis, chacun à sa place.

Ses vêtements abandonnés sur le sable, ses deux fesses rondes et blanches qui se prenaient pour deux lunes descendues se baigner sur un lac d’Abitibi.

Son papier plié, toute sa vie gribouillée d’avance, resté sur la banquette de la Barracuda mauve.

C’était l’été de tous les questionnements, qui sait ce qui aurait pu arriver?

Et si j’étais allé écrire mon nom moi-même sur sa feuille de papier?


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Flying Bum

L’agenda ironique de juin 2022, le temps du vote

Que de péripéties en pique-nique ! Je remercie tous les participants dans ce premier défi estival de 2022. C’est maintenant l’heure du vote pour la proposition qui aura retenu votre attention.

NOUVEAUTÉ

Cette fois-ci, il n’y aura pas de vote pour savoir qui hébergera l’agenda ironique de juillet. Je demanderais aux volontaires de me contacter sur la page contact de ce site pour organiser la prochaine mouture et ce, avant le 30 juin. Moi et/ou d’autres blogueurs qui avons organisé l’agenda auparavant nous ferons une joie de vous guider dans cette organisation somme toute beaucoup plus agréable que compliquée. Et je vous remercie de perpétuer la tradition.

Voilà, voici la liste des proposants à lire ou relire avant de procéder au vote.

Chez Gibulène, Un pique-nique à la marseillaise.
https://laglobule2.wordpress.com/

Toute une beurrée chez John Duff, La tartine
https://touslesdrapeaux.xyz/agenda_ironique.html

Un fantastique pique-nique amphigourique chez Tout l’opéra (ou presque)
Pique-nique tragique en Caroline du sud.
https://toutloperaoupresque655890715.com/2022/06/11/pique-nique-tragique-en-caroline-du-sud/

Chez Lyssamara, pique-nique en solitaire, Oh ! Vis, dis.
https://lyssamara.wordpress.com/2022/06/11/oh-vis-dis/

Plutôt bruyant, le pique-nique chez Isabelle-Marie d’Angèle, Un pique-nique bruyant.
https://isabellemariedangele.com/2022/06/14/agenda-ironique-juin-2022/

Pour Donald, hébergé gracieusement chez Photonanie, Pique-nique automnal.
https://photonanie.com/2022/06/15/quand-je-sers-de-relais-pour-lagenda-ironique/

En parlant de chez photonanie, ce sera pique-nique familial, Le pique-nique annuel de la famille Dupont-Dugard
https://photonanie.com/2022/06/19/lagenda-ironique-de-juin-2/

Ce sera sur l’herbe chez Funambule sur le fil de l’écriture, Déjeuner sur l’herbe.
https://marie-josee-roy.esprit-livre.school/dejeuner-sur-lherbe/

Finalement chez votre humble serviteur pour cet agenda de juin, ça se passera au travail, L’oeuf et la poule.
https://leretourduflyingbum.com/2022/06/08/loeuf-et-la-poule/


On vote ici :

N’oubliez pas de me signifier votre intérêt avant le 30 juin pour l’organisation de l’agenda de juillet 2022 et ceci vaut pour tous les blogueurs qui ont ou non organisé l’agenda dans le passé, bienvenue à tous et toutes, plus on sera de fous . . .

Encore, Merci !

Le Flying Bum

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Gaspillages

Le congrès des Recycleurs et Récupérateurs avait une très mauvaise réputation. On disait que ce n’était rien d’autre qu’un banquet d’industrie comme tant d’autres suivi d’une rituelle et festive fin de semaine de sexe anonyme. La blague de circonstance : qui n’a pas besoin de se recycler un peu, de récupérer un peu? Toutes ces longues soirées et ces fins de semaine à réfléchir à comment renouveler les choses menaient inévitablement à des regards de braise de bord en bord des longues tables de conférence, des divorces, des séparations en vue. Le congrès était une belle occasion de tout laisser aller avec les collègues de l’industrie, faire sortir le méchant.

Toujours est-il que je me suis retrouvé avec cette femme, parmi sept autres personnes qui subissaient une présentation à propos de sel recyclé. Une femme de l’Ontario donnait la présentation. Elle avait pimenté son Powerpoint en le parsemant de photos de ses deux petits cabots hors de prix (“rien que pour vous tenir alertes”). Sur la plupart des photos, les chiens portaient des vêtements de toutes sortes, qui, elle avait fortement appuyé sur ce point, avaient été fabriqués avec des coupons recyclés et des vieux vêtements de friperie.

La femme était assise à deux chaises de moi, personne entre nous deux, et elle s’amusait avec ses souliers suspendus au bout de ses orteils. Je lui ai demandé, tout bas, si elle avait trouvé ses chaussures sur Ebay et elle a froncé les sourcils. Madame sel et cabots passait des sachets de sel à chaque participant en se faufilant entre les rangées de chaises. Pendant qu’elle s’éloignait de nous, j’ai demandé à la femme, tout bas, qu’est-ce qu’elle pensait de l’idée que je lui répande nos sachets de sel sur le corps avant de tout nettoyer avec ma langue. Honnêtement, je ne sais pas ce qui m’a pris, davantage une crampe au cerveau qu’ailleurs, je voyais simplement l’image dans ma tête.

“J’ai vu pire comme proposition,” a-t-elle répondu avec un drôle de sourire.

Nous nous sommes dirigés vers sa chambre après la présentation. Ses bas-culottes avaient tracé des formes abstraites sur la peau blanche de son ventre sans rien enlever à sa beauté, au contraire. J’ai déchiré le sachet et j’ai commencé à la saler un peu partout. Un sel un peu plus gris que la moyenne des ours mais le goût était le même. À répétition et nerveusement, elle tentait de dissimuler du mieux qu’elle le pouvait le petit boudin mignon qui séparait le bas de son ventre de sa croupe, mais je repoussais gentiment ses mains et je léchais le sel quand même sur le petit bourrelet. Plus tard, lorsqu’on en a eu fini avec nos ablutions et exultations, elle m’a questionné sur mon travail.

“Promotion du plastique recyclé,” mandaté par une grande industrie, que je lui ai répondu sachant très bien combien le plastique avait mauvaise presse ces temps-ci, toutes ces photos pathétiques de tortues étranglées dans des sacs en plastique façonnaient l’opinion publique des plus efficacement.

“Cela m’a l’air fascinant,” répond-elle, comme par politesse.

“Arrête, je pourrais t’en parler pendant des heures,” que je lui réponds sur un ton définitivement sarcastique.

Mais déjà, la fatigue nous rattrapait et nous avons dormi l’un à côté de l’autre sur son lit. Et l’après-midi s’est volatilisé ainsi.

Lorsque je me suis réveillé, elle était déjà debout, devant le lavabo, et elle rinçait le condom. N’importe où ailleurs, on l’aurait pris pour une chiche tarée. L’argent ne pousse pas dans les arbres, disait mon père, mais même les choses qui ne poussent pas dans les arbres, parfois, ne valent pas le trouble de les récupérer. Pourquoi s’acharnait-elle donc à récupérer ce condom? Pour plaire à un étranger qui venait de la sauter et qui gagnait sa vie dans le recyclage des plastiques? Par simple conviction écologique? Elle n’en avait pas d’autre sous la main et encore des appétits?

“As-tu des enfants,” que je lui ai demandé. J’avais eu le loisir d’examiner de près la cicatrice d’une césarienne.

“Oui,” qu’elle dit.

“Est-ce qu’ils aiment grimper aux arbres?”

 “Oui,” qu’elle dit.

“Toi, tu sembles aimer ça, grimper aux arbres?” – quand on ne sait plus quoi dire.

Elle a ri, puis elle est devenue silencieuse et ses mains ont arrêté de frotter et l’eau coulait directement dans le drain du lavabo. Le seul son que l’on pouvait entendre dans la chambre était celui du drain qui avalait l’eau. Elle ne bougeait plus et l’eau coulait et coulait. Je risquais des estimés dans ma tête. Une tasse d’eau. Une pinte. Un gallon. Davantage. Gaspillage.

Je me suis habillé le temps qu’elle se tenait devant le lavabo, comme paralysée. J’ai passé tout juste derrière elle en me dirigeant vers la porte. Elle tenait le haut du condom grand ouvert et fixait l’eau blanchâtre qui formait une boule au bas du condom. J’ai refermé la porte doucement derrière moi.

J’ai revu madame sel et cabots au bar. Je lui ai raconté que j’avais trouvé son sel savoureux . . . sur ma frite, et elle a souri. Elle voulait que je prenne un verre avec elle, mais je n’avais pas le coeur à écouter des histoires de sel, de cabots, ou de ce qui pourrait éventuellement sauver notre pauvre planète pour la gloire de tous les enfants du monde.

Je préférais penser à mes propres enfants, alors j’ai pris une table à moi tout seul, commandé une bière.

Je les imaginais encore tout petits, gaspillant l’eau sans vergogne, sautant sans fin sur un arrosoir de jardin en se bidonnant, sous le regard attendri de feue ma douce, leur mère, dans ce que furent jadis parmi mes plus mémorables journées d’été.


Flying Bum

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Dans les tournesols

Tout le monde sait que son père a perdu la face, littéralement toute la chair de sa face épluchée avec un rasoir droit. Une face monstrueuse de métamphétaminomane est sortie du champ de tournesol comme un zombie, en plein jour près de la cabane à outils, lui a dépecé le visage au complet et l’a abandonné là où il est mort au bout de son sang. Personne ne sait qui, ni pourquoi. Adéline était trop petite à l’époque et elle n’avait conservé du vrai visage de son père qu’un vague souvenir, malheureusement. Mais pas longtemps après, elle avait commencé à tendre des pièges près des tournesols. Des fils de fer tendus à ras sol, des trous profonds couverts de branchailles et de foin, des couteaux à steak plantés au sol par le manche, la lame vers le haut. Maintenant, de longues herbes ont poussé par-dessus ses pièges. Maintenant, elle est en huitième année et se prépare pour se rendre à la foire annuelle avec Léon, un garçon de l’école, frêle et pâle, avec une ossature d’oiseau mais beau comme un coeur. Sa sœur Odile dit que ce n’est qu’une proie facile pour Adéline.

Les plans d’Adéline pour capturer d’éventuels maniaques étaient plutôt rudimentaires, au début. Mais ces jours-ci, elle feuilletait les catalogues de chasse et pêche et elle aimerait bien que sa mère lui laisse un peu d’argent pour acheter une arbalète ou une vraie arme à feu rien que pour elle. Mais sa mère avait un usage particulier pour les petits surplus domestiques, elle les buvait. Il pousse maintenant des fleurs dans les trous jadis creusés par Adéline, et Adéline aime bien les regarder fleurir. Pas qu’elle néglige ses vieux pièges, simplement qu’elle n’y croit plus autant qu’avant.

Adéline se choisit un arc dans la collection d’arcs qu’elle a elle-même fabriqués, une pour chaque année depuis. Elle n’arrive pas à trouver la verte, et elle porte actuellement un t-shirt vert et des gougounes vertes alors si elle doit choisir son arc bleu, cela voudra dire un tout autre habillement. Elle sait très bien que sa mère la déposera à la foire, fera semblant de partir, puis reviendra pour l’espionner. Il y a quatre ans, elle avait surpris sa sœur Odile, de toute évidence en rendez-vous galant avec un garçon. Odile avait pris toutes les précautions et ne portait même pas une jupe, les jupes n’étaient jamais assez longues pour leur mère, mais le très gros homme du freak show connaissait bien sa mère qui venait le saluer tous les ans et il avait trouvé Odile dans un racoin des coulisses du freak show, assise près d’un beau grand garçon musclé, aux cheveux longs, qui tenait une rose dans sa main.

Adéline avait l’habitude de se faufiler dans le lit d’Odile la nuit, d’enrouler ses jambes dans les siennes et c’est là qu’Odile lui avait demandé si elle commençait à s’exciter un peu à propos des garçons. Mais Adéline, gênée, lui avait répondu combien ce serait merveilleux de vivre en prison. Des murs si épais avec des systèmes de sécurité ingénieux et aussi des gardes pour vous protéger 24 heures sur 24.

Et Odile de répliquer : “Hé, jeune fille, fais attention, on doit agir comme si rien ne s’était passé, maman ne nous a pas abandonnées après ce qui est arrivé – elle a acheté deux carabines et deux chiens, et je suis bonne avec un couteau, elle m’a appris, et tu as tous tes petits trous près des tournesols et tes autres trucs, et quiconque ignore tout ça, qu’on est astucieuses et intelligentes est le roi des trous-de-cul et personne ne viendra t’inquiéter ici, jamais.”

Adéline a finalement retrouvé son arc vert et enfile ses gougounes vertes. Sa mère crie gentiment après elle du bas de l’escalier. Elle retrouvera Léon près des installations de l’homme-canon, en face de là où on peut payer dix dollars pour se faire photographier avec un ours. Adéline n’a pas d’argent mais elle croit bien que Léon en aura. Il se sent tellement coupable pour les choses qu’ils font tous les deux, cachés dans les tournesols, qu’il lui offre toute l’orangeade Crush qu’elle veut dès qu’ils croisent une distributrice.

À l’entrée de la foire, elle et Léon se sont immédiatement repérés mais tout de suite leurs regards étaient capturés par les deux femmes obèses morbides montées sur un minuscule scooter multicolore, des néons criards annonçant burgers et beignes au miel, des marmots humides de sueur s’agitant au bout de leurs laisses.

Il y a quatre ans, après avoir regardé sa mère fouetter Odile au retour de la foire, Adéline avait tendu un collet de cuivre coupant au pied de sa porte de chambre et avait passé une partie de la nuit à attendre le bruit d’un corps qui chute. Vers trois heures du matin, elle avait finalement entendu des craquements de plancher, des pas claudicants de femme ivre, mais au lieu d’un bruit de chute, elle était convaincue l’avoir entendue rire toute seule. Adéline était tellement furieuse que pour le reste de la semaine, elle avait posé des pièges partout où elle soupçonnait sa mère d’aller. Même près de sa voiture, côté conducteur. Mais tout ce qui était arrivé c’est que sa mère transportait toujours avec elle une paire de pinces pour couper les pièges sur son passage.

Après, Adéline était extrêmement prudente. Pas rien qu’avec les pièges, mais aussi avec les garçons qu’elle choisissait. Elle savait qu’il valait mieux qu’elle les choisisse maigres, boutonneux ou avec des broches si possible, maigrichons, au moins quelques livres de moins qu’elle. Absolument personne le moindrement musclé, avec des cheveux longs ou qui avait le look pour posséder sa propre guitare. Léon était parfait bien que mignon comme tout, beaucoup trop honteux pour bavasser quoi que ce soit. Sa mère était amie avec le curé Roy et essayait de l’emmener à la messe deux fois par fin de semaine, mais plus souvent qu’autrement, il se sauvait sur sa bicyclette, suivait lentement la route qui longeait les champs de tournesol puis il sifflait jusqu’à ce qu’Adéline siffle en retour. Ils s’étendaient au sol et exploraient leurs corps, d’abord maladroitement, une fois Adéline avait sorti une brosse à cheveux de son sac et à sa demande Léon lui avait lentement introduit le manche là où Adéline l’avait guidé de sa main. Adéline demandait la permission à sa mère d’aller dans le champ de tournesol avec son cahier de dessins et ses crayons et sa mère n’y voyait que du feu. Elle faisait dessiner Léon, meilleur artiste qu’elle, des tournesols sous tous les angles, au cas où sa mère trouverait le cahier. Sa mère semblait heureuse qu’Adéline ait trouvé une activité et que la peur l’ait enfin quittée. Peut-être avait-elle pu oublier qu’un sale drogué se soit promené exactement dans ce champ de tournesols, armé d’un rasoir, il y a plusieurs années de cela. La travailleuse sociale avait dit à la mère d’Adéline que c’était probablement une bonne chose, une chose thérapeutique, qu’elle retourne dans ce lieu, dans les tournesols.

Une simple bouteille d’eau, à la foire, c’était hors de prix, mais Léon lui en offre une tout de même, il avait dû économiser un certain temps parce qu’il leur avait même offert deux passes illimitées pour les manèges. Ils ont grimpé dans Le Marteau, celui qui vous amène la tête en bas en tournant et en tournant le long d’un grand axe qui tourne lui aussi, celui avec des grillages si sales et opaques que personne d’en bas ne peut voir qui se trouve là-dedans ni ce qu’ils y font.

Adéline monte sa main sur la cuisse de Léon et sous son bermuda ample, elle travaille pour qu’il atteigne un état croquant en agitant le bout de ses doigts en zone velue mais Léon débite nerveusement les statistiques de mortalités survenues dans toutes les montagnes russes du monde et ça fonctionne pour lui. Pas de croquant ni même de semi-croquant.

Après la foire,” dit-il sur un ton bien mesuré, “allons dans les tournesols, si tu veux.”

Sous la plus belle lune de cette fin d’été, allongés au pied des tournesols matures, Adéline alanguie pétrit la chair de Léon qui durcit lentement et elle pense à la frayeur qui commence à l’envahir comme un rituel inévitable. Pas la crainte d’une première fois. Pas la crainte que quelqu’un les trouve, mais la crainte qu’ils essaient de l’arrêter maintenant, qu’ils ne la laissent pas aller jusqu’au bout, enfin. Alors que Léon commence à s’agiter nerveusement en elle, les yeux d’Adéline scrutent entre les tiges à la recherche du souvenir éternellement évanescent du visage de son père.

Et elle jure bien avoir croisé celui de sa mère.

Rasoir à la main.


Flying Bum

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En couverture : « Couple in sunflower field » par Amita Dand

L’oeuf et la poule

Le pique-nique estival annuel de la Global Corporation était une affaire typiquement guindée, voire ampoulée mais généralement sous-financée : il n’y avait pas de mayonnaise dans la salade aux patates et aucune sauce pour le poulet grillé sur le charbon de bois. Gisèle du département Liquidation Extrême apportait toujours ce qu’elle appelait son “meilleur œuf cuit dur du monde entier” mais, vraiment, ce n’étaient là que des œufs cuits durs plus qu’ordinaires et parfois même plutôt nidoreux.

Au moins, le bureau-chef avait eu la brillante idée de louer de vrais arbres en pot cette année, des saules joliment décorés d’ampoules semblables aux ampoules de Noël, et avait fait étendre du gazon artificiel mur à mur sur le plancher de béton de l’entrepôt en cas de pluie et il tombait justement des cordes. L’an dernier on avait eu droit à quelques plantes synthétiques et une mince couche de peinture lavable verte au sol qui avait tenu le temps d’une danse. Les saules illuminés se dandinaient légèrement au moindre courant d’air et on pouvait voir les broches pas très subtiles qui les tenaient droits dans leurs pots et les fils de leur éclairage qui formaient des bosses qui serpentaient sous le faux gazon vers la prise la plus proche, véritable menace pour les piétons peu méfiants.

Fernand de Services Comptables et Trésorerie se tenait derrière un des saules décorés de lumières, débitant des propos vaguement lascifs pour la belle Natacha des Contenants et Compartiments. Ronde aux belles places et avec une longue chevelure flavescente, Natacha semblait totalement désintéressée, faisant semblant de s’occuper d’écaler lentement un œuf puis elle se déplaçait hypocritement sur les orteils cherchant distraitement un endroit où disposer des écales amassées dans le creux de sa main.

Fernand s’est assis dans l’herbe artificielle se demandant si Natacha reviendrait ou non. Il n’a pas eu à se poser la question bien longtemps. Il savait que c’était en pure perte. Il regardait le plafond de l’entrepôt exactement comme s’il observait une volée de canards dans le ciel qui passeraient devant le soleil puis il s’est mis à se frotter l’épaule.

Fernand aimait se frotter l’épaule lorsqu’il était nerveux, ennuyé, déprimé ou lorsqu’il en avait plein les bobettes*. Aussi lorsqu’il avait faim. Il aimait se la frotter comme si une douleur musculaire l’envahissait – une sorte de douleur chronique qui serait le premier symptôme d’une longue maladie, handicapante et finalement létale. Il s’imaginait des analyses de laboratoire, des rapports médicaux ou des documents d’organisations funéraires qu’il réfutait d’emblée – la stratégie d’un homme qui niait la gravité de ses douleurs qui s’avéreraient fatales un jour. Fernand était passé maître dans l’hypocondrie et dans l’art de broder des pensées amphigouriques.

Parfois, la nuit, sa seule façon de trouver le sommeil était de s’imaginer en train de mourir, bien que ce soit usuellement une mort violente, comme se faire tirer par un employé du département Armes et Munitions, mécontent et frustré. Fernand, sycophante à ses heures, pouvait en effet craindre la vengeance d’une victime de ses dénonciations mesquines et souvent sans fondements. Parfois, dans ses songes, il se faisait descendre en tentant de défendre la belle Natacha près de la machine à café, en se projetant sur son corps voluptueux devant l’abreuvoir et d’autres fois il était l’innocente victime d’un tireur fou, et il perdait lentement tout son sang, étendu au fond de son cubicule. Les trois dernières nuits, il avait préféré s’imaginer se faire poignarder par derrière par un assaillant inconnu dans le stationnement de la Global Corporation. Et il avait dormi paisiblement se réveillant une ou deux fois seulement, la main sur l’abdomen là où le poignard imaginaire aurait abouti. Dans ses rêves, il avait senti le sang chaud couler sur son ventre, pas épais ni collant comme on pourrait s’imaginer du vrai sang. C’était du sang davantage clair comme du jus de pommes.

Fernand a totalement abandonné le projet d’attendre la bellissime Natacha, s’était relevé et avait quitté sa place sous l’éclairage violent de son saule en pot. Dans un coin de l’entrepôt, des hommes essayaient d’organiser une partie de fers à cheval. Ils éprouvaient toutes les misères du monde à essayer de faire tenir debout les tiges d’acier. Finalement ils ont trouvé quelques parpaings pour les faire tenir. Mais lorsque le premier fer a frappé le parpaing, tous les pique-niqueurs ont tressauté et, momentanément paralysés et silencieux, ont cessé de mâcher tous en même temps.

Les hommes ont abandonné leur partie, déçus. Fernand s’est arrêté à la table à pique-nique et a mangé trois bâtonnets de carottes. Il aurait bien aimé les tremper dans une sauce aux échalotes et à l’ail mais il n’y avait aucune trempette sur la table. C’est pour cette raison qu’il détestait ses fonctions professionnelles. C’est pour cette raison qu’il détestait la Global Corporation et son chiche pique-nique annuel qui se tenait immanquablement un jour de pluie. C’est pour cette raison qu’il ne pouvait trouver le sommeil qu’en s’imaginant mourir.

Il y eut un bruit fort et soudain et pour un instant Fernand pensait que la partie de fers avait repris jusqu’à ce qu’il voie de la fumée et des flammes de l’autre côté de l’entrepôt. L’éclairage d’un des saules avait explosé et les hommes du département Sécurité et Incendie de la Global Corporation étaient déjà sur les lieux, balançant en panique des plateaux de nourriture sur l’arbre en feu avant de reculer, craintifs. Quelqu’un a crié mais tous les autres pique-niqueurs se bidonnaient devant une telle démonstration de courage avant toutefois de réaliser l’ampleur du drame.

Plus tard, alors que sur de nombreuses civières on transportait des corps démembrés, Fernand essayait de s’imaginer ce que ç’aurait été si c’était le saule sous lequel il était assis qui avait explosé pendant qu’il y était toujours. Il s’imaginait le corps transpercé par les broches qui le soutenaient, il s’imaginait mourir comme ça, empalé par des branches de saules en feu, son sang se répandant sur le faux gazon à travers les éclats de verre multicolores. Une mort comme les héros dans les films. Une vraie.

Il était si profondément plongé dans les amphigouris de sa mort glorieuse qu’il n’avait pas réalisé que Natacha se tenait tout près de lui. Elle avait le visage couvert de suie, de poussière, à l’exception de deux lignes franches et blanches lavées par ses larmes. Elle tenait encore et toujours, au creux de sa main, sa poignée d’écales d’œuf.

“Heille, pauvre toé, est-ce que je peux te débarrasser de tes écales d’œuf ?” Fernand lui a-t-il demandé en tendant prestement les mains pour faire son chevalier servant.

Elle l’a regardé un moment, ébaubie, puis elle a laissé lentement tomber ses écales dans les mains de Fernand jusqu’à la dernière miette, époussetée par ses longs ongles rouges. Elle a marmonné quelque chose d’incompréhensible qui aurait pu être une forme quelconque de remerciement.

Fernand ne quittait plus du regard les brisures d’œufs de Natacha qui lui semblaient si douces, chaudes et humides au creux de ses mains, un Fernand au génie totalement paralysé par l’ébaubissement dans lequel Natacha le trempait de la tête aux pieds.

Comme si Natacha venait tout juste de pondre pour eux un amour, là, dans le creux des mains de Fernand.


Flying Bum

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*bobettes, sous-vêtement, petite culotte (slip) dans le français du Lac Saint-Jean au Québec (régionalisme). En avoir plein les bobettes, en avoir ras-le-bol.

Texte publié pour l’agenda ironique de juin 2022 sous le thème du pique-nique, les mots en gras étaient obligatoires.

L’Agenda Ironique de Juin 2022

C’est à mon tour de vous accueillir ce mois-ci dans ce merveilleux rendez-vous littéraire et amical. Comme juin inaugure notre été, nous qui habitons l’hémisphère nord, quoi de mieux pour sujet qu’un des petits bonheurs par excellence de la belle saison et j’ai nommé le pique-nique. Ce sera le thème pour juin. Mais, pas de pique-nique sans les enquiquineuses comme les fourmis et autres insectes piqueurs ou suceurs, cette fois-ci ce seront des mots bien singuliers qui devront coûte que coûte s’inviter au pique-nique : flavescent, amphigourique, sycophante et nidoreux. Sans toutefois gâcher le pique-nique quand même. Et tant qu’aller pique-niquer en région, pourquoi ne pas y ajouter aussi un régionalisme ou deux?

On se donne jusqu’à la Saint-Jean (24 juin) pour déposer un lien vers son texte, en commentaire sur le présent blogue, et ensuite, on votera jusqu’au 30 juin, heure de Paris.

À vos nappes, sandwiches, crayons, plumes, claviers, c’est un départ!

Le flying Bum

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PS : Ce serait bien de rebloguer cette invitation pour mousser la participation, merci!

Noces de cigale

À treize ans, Adéline était beaucoup trop vieille pour être bouquetière. Elle avait entendu sa mère dire à tante Odile : “Jocelyne aurait presque pu demander à Adéline d’être une de ses filles d’honneur, bouquetière c’est ridicule. Adéline est beaucoup trop grande, elle a des seins déjà.”

Après cela, Adéline se sentait étrange dans sa jolie robe en dentelle de coton. Elle se sentait à l’étroit, comme un oreiller trop gros pour sa taie.

Tout allait bien, se disait-elle, le porteur des alliances était également trop grand, trop vieux. Il était plutôt svelte, dégingandé, une belle chevelure blonde, bouclée, et des lèvres du plus subtil rose qu’elle n’avait jamais vue sur la bouche d’un garçon. Le grand bellâtre tanguait devant-derrière comme un arbre au vent pendant la cérémonie tellement qu’Adéline s’attendait à le voir s’évanouir. Cette chaleur d’enfer.

“D’où ça vient le prénom Adéline?” lui a-t-il demandé après la cérémonie.

“Ma mère voulait Aline, mon père Adèle, alors tu vois?” qu’avait répondu une Adéline rougissante. En haussant les épaules, un brin mal à l’aise, elle avait répliqué.

“C’est quoi ton prénom, toi?”

“Léo,” dit-il, “c’est le diminutif pour Léonard qui est mon vrai prénom.”

Adéline a ri, mais pas Léo. Son visage était devenu livide. “Même mon père rit de mon prénom, alors Léo ça me va, Léonard c’est ridicule.”

“Hé,” poursuit-il du même souffle comme pour clore le sujet, “veux-tu voir quelque chose que j’ai trouvé tantôt ? C’est dehors.”

Adéline le suit, jouant du coude à travers les invités qui se frayaient un chemin vers le sous-sol de l’église, là où se poursuivait la noce. Le soleil trônait haut dans le ciel et Adéline pouvait sentir la chaleur de ses rayons rebondir sur l’asphalte directement dans son visage. Léo lui attrape la main et part à courir avec elle dans les herbes hautes. La main de Léo était moite et Adéline devait l’agripper avec force pour ne pas glisser hors de sa prise.

Partout alentour, dans les herbes et dans les arbres, sur les édifices, les poteaux, Adéline pouvait entendre les hurlements stridents des cigales, si forts et incessants. On avait même craint que les cigales ruinent le mariage.

Cela se passe tous les dix-sept ans, le père d’Adéline lui avait-il expliqué prenant des grands airs savants. Les cigales émergent de leurs cocons, ébaubies et connes comme la lune. Le père d’Adéline était une sorte de scientifique qui pouvait fort bien s’exciter tout seul avec des choses comme les cigales, alors que le reste du village ne trouvait qu’à s’en plaindre. La mère d’Adéline jurait à tous les saints chaque matin en décollant les cadavres de cigales, collées, séchées entre les essuie-glaces et le pare-brise de sa voiture. Les vivantes agissaient comme des pique-assiettes, des invitées indésirables qui s’écrasaient dans les fenêtres, rampaient sur les plantes et les arbres bouffant leurs feuilles sans gêne.

Adéline a libéré sa main de l’emprise moite de Léo juste au moment où leur course s’est terminée. Se tenir encore par la main au-delà de cette course lui semblait déplacé. Ils s’étaient retrouvés derrière une grange qui surplombait un petit ravin, et sous cette partie de la grange, une petite crique coulait.  Quatre gros barils de bois servaient de pilotis pour soutenir l’œuvre au-dessus du ruisseau. Adéline se demandait quelle sorte d’hurluberlu avait bien pu construire une bâtisse à un pareil endroit. Le dessous de la grange sentait le ver de terre. On pouvait voir des taches sombres de champignon sous le plancher de pruche. Léo s’est agenouillé, presque sous la grange, les genoux dans la terre humide.

“Regarde,” dit-il, “des poissons ! Tu les vois ?” en pointant la crique plus bas. Adéline, au timbre de la voix de Léo, se disait que le grand bellâtre était probablement beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait d’abord cru. “Tu veux que je nous en attrape ?”

Adéline lui répond non, de la tête. “Tu n’as pas de canne à pêche.”

Léo était vraiment excité. “J’en ai des poissons, à la maison, beaucoup de poissons. Les poissons ne respirent pas d’oxygène, tu sais. Ils sont l’opposé des humains. Savais-tu cela ? Ils respirent du dioxyde de carbone à travers leurs branchies.”

Adéline ne savait pas du tout comment réagir à cette situation. Elle se demandait si Léo l’avait piégée là, animé de mauvaises pensées. Elle croyait pouvoir affirmer que ce garçon était ce que sa mère appelle un garçon “différent”, comme cette fille à l’école qui marchait avec les jambes prisonnières d’appareils de métal et qui marchait avec des béquilles de bois. Léo n’était pas tout à fait comme elle, il est mignon comme tout, il l’avait prise par la main après tout, et sous certains angles, il ressemblait à un acteur de téléroman qu’elle trouvait tellement beau.

Adéline a entendu un fort bourdonnement dans son oreille et puis une cigale, lente et stupide, a atterri sur un pan de dentelle de sa robe, ses ailes joliment jaune-orangé sous la lumière du soleil. Elle s’imagine ce que ce serait de porter une robe entièrement fabriquée avec des ailes de cigale qui luisent au soleil, comme une grosse boule disco. Elle se dit que cela lui ferait la plus singulière robe de mariée.

Léo pointait l’insecte, grimaçant, ses mains qui s’agitaient follement. Adéline, soudain honteuse, a chassé la cigale.

“Je vais nous attraper du poisson.” Avant qu’elle ne puisse l’arrêter, il se faufilait sous la grange, puis il glissait sur les fesses, incapable de s’arrêter, pour atterrir les deux pieds directement dans l’eau de la crique. “Léo ! Reviens ici tout de suite,” dit-elle, se surprenant à adopter le ton de voix de sa mère.

Elle a attendu. La grange lui rappelait une autre grange qu’elle avait vue, dans un film d’horreur, se faufilant avec des copines dans la salle de cinéma pour les plus vieux. Le tueur dans le film conservait ses prisonnières dans la grange et leur chantait des berceuses. Adéline tremblait, chair de poule et tout le tralala. Les cigales semblaient hausser le volume de leurs cris, une chorale géante d’insectes qui lui criaient après, toutes en même temps. Finalement, Léo grimpait le flanc du ravin. Son bel habit tout boueux complètement ruiné, de l’eau coulait au bout de ses jambes de pantalon. Il souriait à Adéline. “Les poissons,” dit-il, “Ils ont peur de moi.”

“Moi, j’ai peur de toi, Léo,” dit Adéline. C’était vrai et faux à la fois. Elle pensait encore aux cigales, comment elles reviennent en quantité monstre, tous les dix-sept ans et comment cela lui semblait long, dix-sept ans à attendre avant de voler un peu pour mourir aussitôt. À leur prochaine visite, elle aurait trente ans, elle serait une personne totalement différente. Elle serait mariée, assurément. Avec Léo peut-être, va savoir.

Léo plonge sa main dans sa poche et pouffe de rire. Avec de grandes manières de magicien, il retire sa main et la tient haut devant le visage d’Adéline pour lui montrer quelque chose. Un poisson tout mouillé, glauque et gris qui se débattait à peine.

“Un cadeau pour toi !” dit-il tout en descendant sur un genou pour lui tendre sa prise. Adéline l’a pris dans ses mains pour un moment. Il lui semblait gluant et froid et elle pouvait encore sentir son pouls, son état de panique. Elle l’a ensuite lancé en bas dans la crique. Léo s’est relevé.

Ils sentaient le poisson tous les deux. L’odeur de ver de terre et de moisissure finissait par leur tomber sur le coeur. Léo était souillé jusqu’au torse et sentait la vase à plein nez mais son visage, sa belle chevelure bouclée étaient intacts. Adéline s’est alors dit, que le diable l’emporte.

Adéline a pris la tête de Léo dans ses mains et l’a tirée doucement vers elle.


Flying Bum

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Les couleurs du Matcimanito

Jaune
 
La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi avant que Léon ne lève les voiles, il faut vraiment être prêt à l’habiter.
 
Violet
 
Tous les mois d’octobre, ô action de grâces, Léon quitte sa terre d’exil où il vit seul depuis des années, pour aller séjourner trois jours au chalet familial de son ami Léo-Paul, sur le bord du Matcimanito. Autrefois sa vieille dactylo Remington, Léon y traîne maintenant son portable pour écrire dans la tranquillité automnale, gracieuseté des estivants rentrés chez eux. Son ami apporte son outillage de sculpteur et des belles pièces de bois à transformer en belles Vénus alanguies. Ils travaillent toute la journée, séparés par des cloisons minces, prenant quelques pauses pour aller faire ensemble quelques brasses dans le lac vivifiant, prendre une marche, fumer une clope ou quelqu’autre herbe, c’est selon.
 
Ils s’attrapent une truite ou deux qu’ils grillent pour le dîner avec quelques bières. Le soir, ils s’assoient dans la véranda où Léon lit des bribes de la drôle de collection de livres que la famille de Léo-Paul a abandonnée au chalet au fil des ans – Portrait de l’artiste en jeune homme, Patagonie et terre de feu – guide d’alpinisme, Jo, Zette et Jocko, La bête humaine, tutti frutti et cetera – et Léo-Paul, lui, lit Proust.
 
Il achève le deuxième tome d’À la recherche du temps perdu. Léo-Paul, de toute sa vie, n’a jamais vraiment été un grand lecteur, mais pour une raison qu’il ignore lui-même, il adore Proust, une fois au chalet. C’est chaud comme dormir sous la lourde couette que lui a fabriquée sa grand-mère, dit-il. Il a mis plus de deux ans à lire Du côté de chez Swann et il travaille À la recherche du temps perdu depuis bientôt trois ans. Il ignore combien il y a de tomes après le deuxième dans cette édition, il suppose qu’il y en a au moins un autre.
 
Léo-Paul rigole tout seul pour lui-même au sujet de la dernière ligne qu’il vient tout juste de lire. “Il est bon, ce Proust,” marmonne-t-il, puis à peine un moment plus tard, après avoir éventé les pages restantes, “je ne vais jamais finir ce putain de bouquin, jamais,” lance-t-il à Léon qui sourit.
 
Léon s’en va au lit et ses oreilles croient entendre l’océan mais lui, il sait que ce ne sont que les grands pins qui dansent dans le vent du Matcimanito.


 
 
Bleu


Léon reçoit une carte postale de Léo-Paul. Sur le devant, une photo kitsch d’un orignal, les quatre pattes à l’eau, pas très loin de la grève d’un lac immense. Sur l’endos, Léo-Paul écrit, “viens de finir Le Côté de Guermantes, pas la peine de continuer ce foutu cirque.”


Dans ce début d’après-midi, il n’existe plus pour Léon que trois choses : la carte postale de Léo-Paul (qui représente Léo-Paul lui-même et leur amitié cinquantenaire); Proust (qui n’existe que vaguement dans sa mémoire); et son propre corps. Léon pense qu’il n’a jamais vieilli, il se le répète encore et encore, parce que des parties de son corps commencent à le contredire sérieusement.


Sans jamais faire de pause, l’horloge continue de tourner dans une sorte de cadence inconnue que Léon considère aléatoire, saccadée, accélérant de façon inattendue, ajoutant quelques temps imprévus au tempo comme un coeur déréglé le ferait. Léon sait qu’il n’a aucunement le coeur déréglé.

Léon a lu Proust lui aussi, il y a plus de trente ans de cela, dans sa mi-trentaine. Il a lu un premier titre, se rappelle avoir trouvé cela excellent, s’était promis de continuer mais il n’y est jamais revenu. Un tel abandon ne lui semblait pas une chose hors du commun, plusieurs abandonnent Proust après trois pages. Pour Léon, l’expérience ressemblait à conduire dans la nuit, dans un brouillard automnal opaque pendant qu’une voix radio-canadienne susurre le texte dans la radio. Même lorsqu’il ferme la radio la voix continue de susurrer les mots de Proust, mystérieusement, même si Léon n’en semble pas surpris. Comme s’il essayait toujours d’écouter la voix mais la concentration nécessaire pour conduire à travers le brouillard sombre et opaque rend l’écoute impossible. Léon ne se rappelait plus du texte, des mots, malgré que la carte postale de Léo-Paul en avait ramenés quelques-uns en surface, mais aussitôt ressentis, aussitôt évanouis dans le néant.


 
Gris


Léon rentre de sa marche avant le dîner. L’enveloppe d’un courrier privé est plantée dans la craque de la porte moustiquaire, Léon y voit le nom de l’expéditrice. Kristina, la fille de Léo-Paul. Il ouvre l’enveloppe. Léo-Paul est mort la veille, une rare et soudaine défaillance du foie, condition extrême que ses médecins n’ont pas vu venir. Les funérailles auront lieu ce samedi. “Est-ce que tu voudrais venir dire quelques mots pour lui?”


Dans l’empire céleste, lorsqu’un vieux meurt de façon subite et inattendue, son âme doit rendre ses comptes sur le lieu même où le décédé a laissé tomber son dernier vêtement. Si la position du lieu est favorable, son âme monte directement au paradis. Sinon, son âme erre comme un fantôme dont la tâche est de ramener des âmes vers ce même lieu pour rendre leurs comptes, et d’autres âmes encore et encore. Au compte de mille, le fantôme obtient sa libération. Léon espérait secrètement que Léo-Paul avait eu le bonheur de mourir nu et l’âme en paix.


 
Blanc


Le corps de Léon a résisté à tant d’afflictions et d’épreuves, sachant tout de même, réalistement, que toute bonne chose a une fin ici-bas. Ce corps fut un vaisseau extrêmement capable de le transporter à travers des mers pas toujours clémentes et de trouver ses routes, capter ses images, voguer sous des cieux cléments au-dessus de sa tête et de ceux qui l’entourent, facilitant tous les bonheurs, même les plus petits et les plus importants qui furent sa propre vie.


 
Noir


La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi, il faut vraiment être prêt à l’habiter. Vraiment.
 
Plus tard ce soir, Léon lèvera les voiles pour aller écrire ce dernier mot pour Léo-Paul. Léon conduira toute la nuit. Il se rendra, se faufilant dans les brumes nocturnes d’automne, jusqu’au Matcimanito.
 
Avec un peu de chance, avant le matin.



Flying Bum

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Neige de juin

J’entends parfois des voix et des sons
mémoires d’un temps que je n’ai pas vu passer
dans des lieux où jamais je ne suis allé
toute cette sorte de choses si vraies
quelques flashbacks saccadés
dans un détroit du Danemark
sur un sommet de l’Oural ou des Appalaches
une plage à l’autre bout du monde
où mes pieds gelaient dur
dans un sable blanc et sec


Mon regard qui s’élève
et qui se mire dans un ciel de glace
mis à part ce ciel
mon regard qui descend sur la longue plume
d’un goéland mort depuis longtemps
le bec enseveli sous son aile


Sans catéchisme ni héros qui meurt à la fin
ces images venues de nulle part
sont aussi vraies que je les fais miennes
je sais qu’elles resteront ainsi
comme des lettres pliées
dans un tiroir à jamais barré
ce seront mes mémoires
lorsqu’on me dira droit dans les yeux
que les miennes sont ailleurs
ma vérité propre et le coeur de ma vérité
et la vraie vie est si injuste de toutes manières
je n’ai jamais foulé un sol de Tunisie
ni respiré l’air d’une Croatie
et je ne peux pas dire que je rajeunis
 
Sous le ciel au-dessus de ma tête
parfois je m’étends à moitié endormi
manteau d’hiver pour couchette
mis à part ce ciel
je me gratte le subconscient
les mains enfouies dans mes grosses mitaines
je décide de rentrer à la maison
puis je me dresse dans mon lit
mains nues à me frotter des yeux inquiets
et je sais que les choses iront mieux
à écrire des poèmes dans ma tête
des lignes comme des blanches colombes
mortes d’ennui dans leur paix figée
laurier flétri au bec béat
mes fesses sur une chaise près de la fenêtre
dans le silence pesant
d’une clinique ou d’une église
et j’entends gronder l’écho de l’orgue
ou d’une volée d’étourneaux enragés
et je me souviens encore
des journées entières roulées serré
tout enroulées dans ma caméra
le film qui ne sera jamais développé
avant que je ne revoie vraiment
ce ciel d’un autre temps
 
Mis à part ce ciel
il faudra un temps pour récupérer
repartir là où tout a été laissé
une plage sur la Méditerranée
un rocher tranché par le Saguenay
une institution pour âmes malfamées
et je reviens ébaubi à la maison
dans une grande laine qui pique
un foulard tricoté par ma mère
au froid dans une fausse fourrure
doublée de coton trempé de bord en bord
emprisonné sans espoir
à la recherche et désespéré
d’un endroit pour dégeler mes orteils
seul dans le son qui me ramène les images
d’aussi loin que quatre-cent autoroutes
comme autant de rubans qu’on raboute
et mon aile gauche est cassée
et je regarde le ciel d’en bas
 
Mis à part ce ciel
rien d’aussi haut ne touche à l’universel
ni d’aussi beau n’embrasse la prunelle
tous les ciels pleurent et tous pleurent aussi
mis à part ce ciel
qui ne cherche pas l’absolution
du réconfort pour notre peau pervertie
comme si les nuages n’existaient pas pour vrai
 
Mon frère marche
sur un long madrier
qu’il appelle sa corde raide
des larmes chaudes érodent son esprit
coulent vers les coins d’une pièce en rond
à sa fenêtre un long glaçon
qui craque et descend achever l’oiseau
plus tôt assommé dans la vitre des carreaux
 
Je connais mon frère
je l’ai toujours dit du moins
je sais qu’il aime être retrouvé
mais je sais aussi très bien
qu’une bonne nuit il se retrouvera perdu
je sais que nous devenons vieux
à se mourir d’être entendus
à essayer d’être ailleurs que dans le noir
je sais comment on se vandalise
je furète ses pages
je critique en marge
j’en déchire au passage
je me dis à moi-même
je ne sais rien du tout
et qu’en sais-je donc
si ce n’est rien du tout
 
Mis à part ce ciel
nous cherchons un ailleurs plus grand
vers où aller et quand partir
nous levons la tête et croisons nos mains
implorant très fort pour la bonne réponse
nous levons la tête et croisons nos mains
suppliant encore pour la vraie réponse
mis à part ce ciel
nous n’avons rien vu de bon
depuis des lunes déjà
et s’il existait plus profond que ce bleu
dis-moi, mon frère
d’où viendrait la neige de juin


Flying Bum

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Les vieux boiteux

Les vieux boiteux passent devant la grande fenêtre en baie du salon, réguliers comme le train de cinq heures. Les boiteux passent, vieux couple inséparable, dans sa petite marche d’après-souper. Ils doivent bien avoir quatre-vingts, peut-être quatre-vingt dix ans, cinquante ans plus vieux que nous, ils font le grand tour du pâté de maisons tous les soirs. Par le temps qu’ils passent devant chez nous claudicant et avant qu’ils n’y repassent à nouveau, bien des feuilles des énormes érables à Giguère seront passées du vert au rouge. La lumière aura jauni. L’été sera fini.

“T’es tellement sarcastique avec eux,” que ma douce me dit, “moi je pense qu’ils sont mignons comme tout.”

Je ne dis rien. Peut-être sont-ils mignons après tout, inspirants à leur façon. Combien d’années deux êtres humains peuvent-ils se supporter sans sombrer dans un ennui mortel ? Mais je ne les aime pas davantage pour autant. Cette vieille femme au dos déformé par une affreuse scoliose et qui regarde inexorablement vers le sol, son mari lunatique et timide dans son veston de tweed porté directement par-dessus sa chemise de pyjama, la tête chambranlante comme un bubble head, sa main sous le coude de sa vieille comme s’il l’escortait formellement vers un plancher de danse. Ma douce a entendu quelque part qu’il était professeur émérite. Physique? Psychologie? Sciences sociales? Elle ne se souvient plus vraiment.

On pourrait dire qu’ils sont mignons, ou on pourrait dire qu’ils sortent tout droit d’un film d’horreur.

C’est en septembre, quand l’été remet ses souliers, et ma douce se meurt lentement. On dit que les fêtes qui s’en viennent seront certainement ses dernières à la maison, elle en est à l’étape où aucune nourriture solide ne peut lui être donnée sans risquer qu’elle s’étouffe totalement, où sortir de son lit occasionne davantage de douleurs que de plaisir. Je dois tout faire pour elle. Je la porte occasionnellement dans sa chaise au salon devant la grande fenêtre en baie.

Nous passons de longues heures tranquilles ensemble. Regarder par la fenêtre, fumer du cannabis, lui lire un livre. Elle ne travaille plus depuis longtemps et mes journées passent essentiellement à m’occuper d’elle, les jours ont perdu lentement leur substance. Lundi, jeudi, samedi, difficiles à différencier. Parfois je marche jusqu’au supermarché, éteindre mes pensées, lui rapporter un sorbet au citron. Je cuis une poule dans une grande marmite et je lui apporte le bouillon dans un petit bol. Une superbe cuillère que nous avions volée dans un grand restaurant italien bien connu, je la soulève et je la porte à ses lèvres.

Elle n’est pas restée assez longtemps pour voir tomber les premières neiges et déjà dans ces jours-là, les boiteux ne passaient plus devant la grande fenêtre en baie. Le trottoir était probablement déjà trop traître pour eux et le vent glacial trop dur sur leurs vieux os, trop vif, leur transperce la peau et ils se sentent comme si leur chaleur était perdue à jamais.

Qui sait, peut-être les reverra-t-on au printemps.

Avril est fini.

Début mai.

Les crocus et les tulipes, les lilas, timidement les iris.

Je me demande si ça la rendrait heureuse de savoir que les boiteux passent encore devant la maison, après le souper, réguliers comme le train de cinq heures. Le tour du bloc, encore et encore, tranquillement pas vite, claudicants, la main du vieux sous le coude de sa vieille. Peut-être – probablement – qu’elle aimerait ça. “Comme ils sont mignons,” dirait-elle.

Debout derrière le lavabo, devant la fenêtre, pour ce qui est de moi, je ne sais plus ce que j’aurais préféré. J’appuie mes coudes sur le bord du comptoir et je tire un coin du rideau. Dans le silence, je les observe un moment et je ne sais plus si je veux les revoir.

Ou si j’aimerais mieux ne plus jamais les revoir.

Eux ni personne.


Flying Bum

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Nuit contre jour

Pour lui, le travail devait se faire la nuit, toujours dans l’incertitude, parfois dans la douleur, oui mais encore, dans le silence. Devait-on laisser le jour aller tranquillement se coucher ou sauter directement au jour suivant? Devait-il traverser le brouillard des heures d’une veille qui se mourait lentement ou pouvait-il continuer à petits pas perdus vers le jour suivant qui attendait son tour de l’autre côté de la fatigue et des heures bleu indigo. L’appel timide des rayons à travers les lamelles des stores ne lui était d’aucune utilité, ne lui apportait aucune réponse substantielle. Dans une demi-lumière, comme un rôdeur discret, il s’aventurait aux ravitaillements, des pourpres, des ocres, térébenthine, dans des échoppes qui avaient toujours l’air de venir tout juste d’ouvrir ou alors d’être sur le point de fermer. Il était constamment surpris de savoir laquelle des options était la bonne et les choses refusaient obstinément de s’améliorer pour lui ces temps-ci.

Il y avait cet endroit, un resto mal famé ouvert la nuit, les anglais diraient un greasy spoon, où il prenait quelques repas à la dérobée, d’autres fois, nerveux, rien que quelques tasses de café noir. À un certain point, il avait réalisé qu’il devenait probablement un régulier et il avait dû espacer ses visites pour quelques jours, quelques semaines même, parce que les choses étaient devenues trop familières avec les autres habitués, dont plusieurs étaient même devenus des toutes-les-nuits et il craignait en devenir un lui-même, il s’identifiait plus aisément aux autres qui venaient sporadiquement dans une rotation capricieuse difficile à suivre. Cela aurait pu être sur le point de devenir un télé-feuilleton, un sitcom à l’américaine, à propos des gens qui travaillent là et une bande d’adorables excentriques qui fréquentent le lieu. Il n’en avait rien à branler des sitcoms et il détestait qu’on présume quoi que ce soit à propos de lui, surtout les étrangers. C’est ça l’affaire qui le tuait, tout le monde dans ce resto agissait comme s’ils le connaissaient vraiment. Si ce n’était pas comme dans une sitcom, c’était sûrement comme dans une réunion d’alcooliques anonymes où l’anonymat n’est qu’une vue de l’esprit parce que tous et toutes ont les péchés à l’air, les uns devant les autres, sans pudeur.

Il était devenu particulièrement nécessaire d’éviter la libraire, ce miasme d’eau de rose et d’odeurs corporelles avec qui il devait obligatoirement discuter de littérature russe. Il était un artiste-peintre mais pour une raison étrange, elle avait une idée fixe, l’idée qu’il était un poète. Elle n’était pas vraiment une libraire, avait-il déduit avec le temps, mais une itinérante russe qui dormait le jour dans la bibliothèque municipale, entre PG3476.A324 et PG3476.Z34, elle y tenait des colloques subconscients avec Chekhov et Dostoevsky et Gogol – c’était une bibliothèque de quartier, modeste, les gros noms étaient près les uns des autres. Elle disait que l’esprit de ces écrivains discutaient avec elle dans son sommeil et un jour, ils lui avaient révélé qu’il avait une âme russe, de poète russe. Clairement elle était totalement décrochée sinon accrochée à de biens drôles d’endroits, ou accrochée dans des lieux bien singuliers, ce qui est, en définitive, bonnet blanc, blanc bonnet. Elle n’avait aucun don particulier pour étendre son rouge à lèvres et il avait, dans un moment d’angoisse intense, confondu le tracé de son rouge avec un sourire malsain, le sourire d’une tarée.

Heureusement, il était possible, en passant nonchalamment et sournoisement devant le greasy spoon de reconnaître les clients avant de décider d’y pénétrer bien que sa vision nocturne était devenue plutôt déficiente dernièrement et il devait s’approcher bien près, sous les néons vibrants du resto où persistait le danger d’être piégé, vu et salué de la main par quelqu’un assis à l’intérieur. Il se rassurait en se disant que la réflexion des néons dans la vitrine à la propreté relative empêcherait quiconque de le reconnaître clairement depuis sa cabine. Il se rappelait toutes les fois où il avait contemplé ces réflexions intérieures depuis sa cabine, comment la superposition des images de la rue, des arbustes, des poteaux, des commerces de l’autre côté de la rue, à travers le miroitement de l’intérieur superposées, créaient comme un fantôme de greasy spoon, un univers alternatif ou de science-fiction comme celui qu’il pouvait observer, un qui avait l’air davantage désubstantié que le vrai.

De toutes façons, précautions ou pas, il demeurait toujours la possibilité qu’il croise la libraire sur la rue. Elle était là presque toutes les nuits, mais pas toutes, il la définissait comme une semi-presqu’habituée. Les nuits qu’elle ne se présentait pas, elle était occupée à distraire, sur un bout de trottoir, des tribus d’invités avec de la vodka bon marché, des hors-d’œuvre de source douteuse, et des discours littéraires et artistiques alimentés dans la vaste et profonde réserve de son esprit perturbé, sa voix qui sonnait comme un murmure de la ville comme tant d’autres à l’oreille des invités béats, repus de vodka. Quelquefois, elle y mettait aussi de la danse. Plus qu’une fois, il avait changé de trottoir, tourné le coin juste à temps, in extremis.

Il n’a jamais, au grand jamais, avoué à la librairie qu’il avait fait son portrait. Il l’avait peinte de mémoire, mémoire de toutes les fois qu’elle s’était faufilée dans sa banquette, devant lui, elle et tous ses sacs de plastique contenant des fringues grignotées par les mites et des trésors hétéroclites déterrés patiemment dans les bacs à récupération ou dans les poubelles. Parce qu’il ne pouvait se résoudre à la regarder directement dans les yeux, à fixer son visage de l’autre côté de la table, il avait étudié ses détails dans la vitrine de côté, l’oeil crochu, et dans son portrait fini elle ressemblait étrangement à Anna Karina, Hanne Karin Bayer de son vrai nom, femme superbe entre toutes, sur un fond de décor Edward-Hopper-esque. Cinquante, cent nuits, à capter les détails, morceau par p’tit bout, à s’asseoir vitrine à gauche, vitrine à droite, pour la voir tout le tour, embrasser tous ses angles. Ce portrait constituait sa meilleure toile à vie, toute sa foutue vie, il savait dès lors que lorsque tous les murs s’écrouleront, le portrait de la libraire restera accroché là, dans le vide, encadré par les flammes de l’apocalypse.

La nuit gagnera sur le jour de belle et grandiose façon et ils atteindront toute leur gloire et leur puissance, lui et la libraire aussi, mais il leur faudra encore des Himalaya de patience et de modestie.

Mais pour l’heure, tristement, le jour gagne lentement sur la nuit.


Flying Bum

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Le poisson de glace

 

Plus jeune j’attendais ce moment dès l’arrivée des grands froids.

Le poisson de glace, un hareng de la taille d’une main d’homme, jadis polluait complètement cette plage en hiver. Les nuits glaciales. Les pleines lunes. Les marées hautes. Raides et immobiles dans le sable figé. Leurs corps argentés qui luisaient comme des étoiles tombées sur la grève. Des bijoux scintillants offerts par la mer.

“Ils forment école au large dans les eaux plus chaudes,” que j’explique savamment à Adéline. “Mais les bars rayés et d’autres prédateurs les entraînent vers le rivage là où c’est plus froid. Lorsqu’ils y arrivent, à cause du froid, les poissons de glace deviennent de vrais becs à foin. Des becs à foin totalement assommés. Assommés, alors ils s’échouent. Ils s’échouent et tout ce qu’il reste alors à faire, c’est de les ramasser.”

Adéline n’est pas très grande, filiforme et sa peau est plus pâle que le sable empoussiéré de neige qui craque sous ses pieds. Elle a le teint opaque, une teinte de bleu qu’on peut deviner sous l’épiderme.

“J’ai peur,” dit-elle, sa voix d’enfant pleurnicharde qui plaide. “L’eau est beaucoup trop proche.”

L’océan semble vouloir nous envahir, les vagues frappent le roc durement sous la force de la grosse lune et de la marée montante. Nous approchons une jetée de rocs noirs, balafrés par la dynamite qui les a apportés là. La jetée prend naissance dans le sable et poursuit sa route pendant cinquante mètres dans l’Atlantique en furie.

“Cesse donc toutes tes coquecigrues,” dis-je. “Nous ne sommes pas en danger, regarde seulement les reflets dansants que la lune dessine sur la crête des eaux noires. Ça vaut tout le froid de la Côte-Nord, c’est superbe . . . non?”

Adéline ne répond pas. Elle s’engouffre la tête dans son capuchon de poil, se frotte vigoureusement les épaules, les bras croisés. Je m’approche d’elle pour la guider à travers une brume de mer qui s’opacifie.

“Pourquoi?” s’enquiert-elle à propos de la brume.

“Parce que l’eau est plus chaude que l’air,” que je lui explique.

“Ah, bon,” dit-elle. “Alors, on va jusqu’où comme ça?”

“Pas tellement plus loin, allez, tu vas l’apprécier plus tard. Plus tard lorsque nous rentrerons à la maison. La maison sera plus chaude. Un bon thé chaud. Fais-moi confiance.”

Adéline, grande ailurophile, pense alors à ses chats qui l’attendent au chaud. Cinq chats bien vivants et des millions d’autres, qui de porcelaine, qui de pierre à savon, qui de peluche et quoi encore, qu’elle dispose à hue et à dia dans une syllogomanie indescriptible. Loin de ce bazar félin, il semble toujours lui manquer une grande partie d’elle-même.

“Je ne vois pas un seul foutu de poisson de glace,” Adéline affirme-t-elle. Elle tient toujours un sac de plastique entre ses doigts engourdis, pour y mettre les harengs. “On y va, maintenant. Mon visage paralyse tellement j’ai froid.”

“Prête-moi la lampe de poche,” lui dis-je.

Elle fouille les grandes poches de son parka à la recherche de la lampe de poche qui traîne habituellement sous son lit, au cas. Je l’allume et scanne la plage. La lumière traverse la neige et le sable lui donne une teinte de jaune délavé. Je promène le faisceau en surface, entre les pierres. Aucun poisson de glace. Je pointe la lampe sur Adéline. Elle tremblote et sautille sur place.

“Est-ce qu’on peut y aller?” Comme une supplication.

L’océan gronde. Fort et lourd. L’écho des vagues qui frappent le roc envahit l’air froid. Je ferme la lampe de poche.

“Je ne trouve rien.”

Adéline hoche la tête et attrape la lampe de poche. Elle disparaît dans son parka. Elle attrape ma main malhabilement dans ses deux énormes mitaines.

“Maintenant, est-ce qu’on peut y aller?” demande-t-elle en tirant ma main emprisonnée.

Sur le chemin du retour, Adéline marche plus rapidement. Elle saute même d’un rocher à l’autre parfois. “Sais-tu quoi?” me demande-t-elle, “tu avais raison, je suis contente d’être venue avec toi. J’ai tellement hâte de m’emmitoufler dans une couverture, un bon thé bouillant, de retrouver mes chats et de regarder la télé bien au chaud.”

“Je m’ennuie de mes chats, tu me connais.”

“Je pense bien qu’ils ne reviendront plus jamais.”

“Quoi?” demande Adéline.

“Les poissons de glace, les harengs. La surpêche aura eu raison d’eux, aussi. Comme tout le reste. Tout le reste et toute la bêtise humaine”

Un petit groupe de nuages se collent les uns aux autres et passent devant la lune, des éclairs d’étincelles s’allument dans le sable à leur passage. Leur lumière se tortille et danse sur le sable tout le long de la grève comme des tribillions de feux follets. Adéline enfonce le sac de plastique dans sa poche, elle enjambe gaiment la dune vers la voiture d’un pas assuré.

“Vite, dépêche-toi un peu,” qu’elle me crie déjà rendue en haut.

“Encore sur la plage, je marche vers elle dans une cadence de rêveur, de promeneur solitaire, je m’amuse à éviter de mettre le pied sur les taches de lumière scintillante. Comme enfant j’évitais de poser le pied sur les craques dans les trottoirs. Je me faufile entre les sources lumineuses sans y toucher, prudemment, méthodiquement, respectueusement, comme si elles étaient toutes des poissons de glace revenus.

Revenus rien que pour moi.

 


Flying Bum

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Texte proposé à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Photonanie ici. Vous aurez compris que les mots ailurophilie, syllogomanie, bec à foin et coquecigrue étaient imposés ainsi que le thème, en pays froid. Faites comme moi, pour mourir moins bec à foin, allez, à vos dictionnaires pour celui-là et les autres.

Amours confus

Ils créchaient directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle était partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît par intervalles, prenant vie par les lampes de sécurité qui s’allumaient sporadiquement. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il est allé grimper, un pied sur chacun de leurs deux dossiers, mais il n’y avait personne en vue et il est redescendu, il est allé se payer un Coke dans la machine.

***

Ils avaient dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle avait bien pu passer comme une vigie du haut de son mât. Ne trouvant rien, il retourne à son camp de base et se paie un Coke. Dans le silence angoissant du mail, il appréciait tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolaient dans la machine et tombaient rejoindre les autres pièces et tout le bazar du mécanisme et la boîte d’aluminium qui glissait puis tombait dans la chute, tellement beau, qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci.

***

Le derrière de la machine à Coke dégageait une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aidait à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière rouge avaient remplacé le surveillant de nuit. Ils savaient y circuler. Au moins, ils ne seraient pas une tache incongrue sur l’immense carrelage de céramique grise à perte de vue, toujours ça de gagné.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps.”

“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances” dit-il.

Les portes tournantes ne tournaient plus à cette heure-ci, il ne restait plus que la brume orange qui apparaissait au bonheur des lampes de sécurité. Ils étaient allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il pouvait tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisaient devant elle. Sa tête à elle reposait sur son biceps droit. Sa tête à lui reposait sur un livre qu’il n’a jamais fini. Sa main gauche l’enveloppait, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlaient.

***

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air, l’air aux teintes orangées.

Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’était probablement retournée un moment et avait collé sa bouche contre son front. Il s’en souvenait maintenant.

***

Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressentait qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il s’était senti les mains. Il y avait une vague odeur, d’elle.

***

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont eu une conversation.

“As-tu des souvenirs de ton enfance?” lui avait-elle demandé.

“Je pense bien.”

“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”

“Comment ça?”

“Pas comme ça.”

Il essayait de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’était difficile, et cela n’avait pas l’air de trop la déranger de toutes façons.

“J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Sa couverture sentait légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer.

***

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.

D’où elle est venue, il ne saurait dire. Elle s’est léché le pouce et elle a frotté son front en souriant pour faire disparaître le rouge à lèvres. Il lui a attrapé le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, elle assise près de lui, puis elle qui est assise sur ses genoux, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir.


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Un soir aux barbottes

Gérald et Jean-Guy sont installés au bout du quai municipal dans leurs chaises pliantes et dans le temps de le dire ils commencent à sortir de l’eau une barbotte après l’autre. La soirée est fraîche et quelques petits nuages leur laissent profiter d’un peu de la clarté de la lune. Ils lancent les barbottes à mesure chacun dans sa chaudière d’où éclabousse l’eau propulsée par toutes ces barbotes qui y barbottent à coeur joie.

“Câlisss de barbottes,” se plaint Gérald qui essaie sans lâcher sa ligne de se décrotter les mains de tout ce sang de foie de poulet qui leur sert d’appât, “christ de barbottes,” rajoute-t-il encore.

“Ça s’appelle le Lac aux Barbottes,” lui rappelle Jean-Guy, Lac aux Barbottes, ça fait trente ans passés qu’on vient aux barbottes ici.”

“Je suis certain que si je me penche sur le quai pour me décrotter les mains dans l’eau du lac, je vais en attraper rien qu’avec mes mains.” Gérald se lève de sa chaise et se met à lancer des grands coups de pied dans le vide. “C’est sûr que je me crisse à l’eau et que je pourrais les pêcher à coups de pied dans le cul, les tabarnak de barbottes!”

“On se calme, mon Gérald, t’as la face toute violette, c’est pas bon pour toi, rassis-toi.”

Gérald se rassoit et marmonne pour lui tout seul en appâtant sa ligne à nouveau.

***

“J’ai encore reçu un de ces dépliants pour les pourvoiries de la Baie James. Veux-tu le voir ? Qu’est-ce que tu dirais de ça mon Jean-Guy ? Toi et moi ? On se traîne le cul jusqu’à la Baie James. Doré jaune géant, brochet, esturgeon . . . rivières à saumon. Y as-tu pensé ? Du vrai christ de poisson pour une sainte fois.”

Ils ont eu cette conversation déjà et, s’ils ont la grâce d’être encore en vie demain, ils l’auront encore. Et encore. Oui, demain, fort probablement, mais on ne parle jamais de demain ou de l’avenir trop loin d’ici par respect pour la superstition, la peur de mourir, la tristesse de ne pas pouvoir se rendre. Et leurs chiches pensions du gouvernement.

“On pourrait,” répond Jean-Guy du bout de la gueule. “Mais ce soir, qu’est-ce qu’il y a de mal à pêcher de la belle petite barbotte tranquille ?” demande Jean-Guy, “Il fait beau pis toute. Pis ça mord.”

Gérald se gratte un bon coup en-dessous de sa chemise, tout le tour de sa patch de Fentanyl. Jean-Guy tousse un bon coup, étouffé et le visage qui vire au violet, et il propulse un copieux morviat directement dans le lac avant de s’allumer une autre cigarette et de siffler à même un gros thermos son jus d’ananas dilué à la vodka. Un moment de tranquillité s’installe, les deux hommes sont assis pareils, immobiles, les lignes à pêche bien parallèles devant eux. Les batraciens entament lentement leur concerto d’amour.

Jean-Guy rêvasse, il s’imagine dans le grand nord, dans l’eau jusqu’à la ceinture dans ses longues bottes vertes, le saumon rôde pas loin, il agite dans le soleil levant sa longue ligne appâtée avec sa mouche chanceuse, celle qu’il a filée lui-même avec une mèche de cheveux de sa défunte Germaine chérie.

Gérald s’imagine quasiment à la même place, pas loin de son vieux comparse. Au bout de sa ligne à lui, sa mouche chanceuse qu’il a fabriquée lui-même avec les poils de son vieux Labrador mort depuis des lunes, un beau chien d’une vraie pure race en santé comme il ne s’en fait plus, descendant d’une longue lignée de champions.

Une volée de bernaches passe dans le ciel, direction nord. Deux têtes blanches se lèvent et tournent synchro pour les regarder filer vers la baie James.

Deux-trois flabadaps timides retentissent du fond d’une des chaudières.

“Bon, j’pense que c’est assez pour moé à soir, . . . toé, mon Gérald ?”


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Balade au lac

Adéline Rozon m’attend assise sur l’escalier bancal devant le shack de sa mère, petite maison recouverte de papier-brique qui tient de peur. Je me tiens de peine et de misère sur ma bicyclette trop grosse pour moi, une vieille bécane trouvée sur le chemin de la mine abandonnée que j’ai repeinte à l’aérosol en noir mat au cas où elle serait reconnue. Dès qu’elle m’aperçoit, Adéline gambade vers moi dans ses bottes de caoutchouc vert flash. Elle porte une jupe courte en jeans et un t-shirt ample. Pas de soutien-gorge. Elle mange des grosses cuillérées de salade aux patates à même un bol de plastique vert, et j’essaie, je vous jure que j’essaie, de la regarder dans les yeux mais j’échoue lamentablement, parce qu’elle ne porte pas de soutien-gorge. On a les seins que l’on a à treize ans, petits et effrontés, mais cela n’a aucune importance pour moi, mes yeux sont prisonniers.

“T’en veux?” Elle agite sous mon nez une pleine cuillère en plastique de sa salade aux patates. “Elle est bonne, tu sais.”

“Je n’ai pas vraiment faim,” que je lui dis. Sa mère achète la salade aux patates au prix du gros, je crois bien, elle ne cuisine guère, même les rares moments où elle est à jeun. “Tu manges toujours avec une cuillère en plastique?” que je lui demande pour faire diversion.

“Quand j’avais cinq ans, je me suis planté une fourchette en plastique directement dans l’œil, t’aurais dû voir ça, horrible, tu dis.” Adéline me fixe avec une expression tragico-dramatique digne du cinéma muet. “C’est pas la chose la plus horrible que tu n’as jamais entendue? Tu ne te sens pas mal pour moi?”

“Un peu, je crois bien,” dis-je, “Ça doit avoir fait mal.”

You bet your sweet bippy,” me répond-elle tout en me tenant l’avant-bras à deux mains. Ses mains sont fraîches. Puis en serrant un peu plus fort et en levant le menton, elle rajoute “Mais je suis une survivante, moi, Léon Santerre, tu sauras.”

Nous contournons à pied vers le derrière de sa maison. Adéline ramasse sa bicyclette étendue par-dessus une tondeuse à gazon rouillée endormie ou peut-être bien morte contre la cabane, et nous partons. J’adore sa bicyclette. Elle doit bien avoir trente ans avec son panier en métal et sa clochette toute rouillée mais qui sonne encore très bien malgré tout. Nous suivons le boulevard tout le long puis la rue Perreault et nous arrêtons au Capitol pour une pause. Adéline demande toujours à la serveuse, le plus sérieusement du monde, une orange Crush dans une bouteille droite. L’été s’installe timidement sur notre petite ville, les plus vieux se promènent dans leur automobile ou celle de leur père, les fenêtres baissées, la musique au fond, ils montent la troisième jusqu’à Jacola, font demi-tour et descendent jusqu’au monument de pierres à l’autre bout de la ville, puis recommencent sans fin leur parade. La troisième est notre rue principale avec tous ses magasins et ses lumières le soir. Quand tu ne connais rien de mieux, c’est Las Vegas le soir.

On redescend Cadillac sur l’air d’aller presque jusqu’à l’aréna qu’on contourne pour prendre le chemin du lac Blouin. Dans ces premiers dimanche chauds de l’été, les familles traînent leurs tables vers les coins d’ombre pour y déposer leurs boîtes à pique-nique et leurs glacières puis partent installer leur campement de serviettes bigarrées sur la sable sec près de la grève. Les bling-bling des fers à cheval qui frappent la pin d’acier résonnent, les enfants sillent de joie et les chiens jappent. Adéline chantonne au son de la musique yéyé qui résonne de la rangée d’automobiles toutes fraîchement cirées, stationnées directement sur la plage. La chanson s’intitule Ton amour a changé ma vie et Adéline fait des efforts surhumains pour frapper les hautes notes. Son visage a l’air tout sérieux, fripé et du même rouge qu’arbore le visage d’un constipé à l’effort.

Nous nous arrêtons près d’une balançoire décrépie histoire de se reposer. Adéline place la paume de sa main sur ma nuque pour une seconde ou deux.

“Tu trouves-tu que j’ai les mains froides?” qu’elle me demande, “je te jure, je suis en partie reptile.”

Je peux sentir le shampooing d’Adéline et son parfum, musqué et sucré à la fois. Elle sent trop bon. Je m’approche hypocritement pour savourer ces odeurs. Nous avons transpiré tous les deux, nécessairement, au bout de cette longue balade en vélo. Elle sent bon quand même. Mon regard est attiré irrésistiblement vers les petits seins d’Adéline sous son t-shirt humide. Elle m’a surpris à fixer sa poitrine et elle m’a laissé faire, pour un moment.

En juin, le lac est de la même couleur qu’un ballon de rugby, toutes ces familles alentour de nous semblent apprécier la journée, des familles normales avec des gros chiens et des petits enfants qui se disputent les jouets de plage et les cupcakes crémés toutes sortes de couleurs. Nous nous balançons un long moment en se racontant des peurs.

***

Je suis Adéline qui remonte la côte, long chemin de sable qui rejoint la route plus haut au bout d’une longue courbe. Pas facile pédaler dans le sable. Le soleil s’affadit lentement, on abandonne à moitié de la côte, on descend et on marche le reste en traînant nos vélos. Adéline en sueur me parle de son professeur de gym, un psychopathe, un sadique, le plus grand enfant de chienne au monde. Les nuages commencent à nous cacher la grosse lune de jour mais nous commençons à voir quelques étoiles, Vénus peut-être. Adéline chante une chanson des Excentriques que nous aimons tous les deux, j’essaie de lui fournir des harmonies. Nous marchons près l’un de l’autre, nos bicyclettes du côté opposé, nous nous touchons parfois. La douceur de ses bras humides, d’une cuisse chaude. Cette soirée est à peu près parfaite. Devant nous les lumières de la ville commencent à combattre la noirceur et essaient de nous guider. Les camionneurs avec leurs chargements de bois roulent sur les hautes. 

Au parc devant l’aréna, des gamins dans leurs jolis uniformes jouent au baseball. Plus loin sur la route, partout où il y a des points de vue et des places pour stationner une voiture, des couples s’encanaillent lentement dans de rutilantes voitures, des camions pimpés. Dans l’une d’elles, une Mustang rouge, les jambes nues d’une femme sortent par la fenêtre du côté passager. Elle rit, mais vraiment fort, elle bat des jambes de haut en bas, en alternance, comme quelqu’un qui nage, sous l’eau, sur le dos.

Adéline s’immobilise un instant. Elle observe la femme pendant que mes yeux en profitent pour zieuter encore un coup ses petits seins. Elle replace sa main de reptile dans mon cou et tire lentement ma tête vers elle. Mon coeur s’emballe mais sa bouche passe tout droit devant la mienne.

 

“Dernier à Bourlamaque est un hostie de crapaud,” crie-t-elle dans mon oreille en enfourchant son vélo.

 


Flying Bum

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La nuit de l’exil

La nuit avant d’avoir douze ans, Léon et son père fonçaient à travers le parc provincial de LaVérendrye, vitesse grand V laissant l’Abitibi derrière eux pour de bon. La radio jouait à pleine tête des chansons en anglais, la route était un long serpent plat qui se précipitait en ondulant de gauche à droite et de bas en haut à travers une mer d’épinettes grises, la seule mer que Léon n’avait jamais vue. Il était installé sur la banquette arrière, le visage collé à la fenêtre à l’affût d’un raton, d’un ours, mieux, d’un orignal ou deux. Il n’y avait sur le bord de la route que des petits piquets aux extrémités phosphorescentes qui annonçaient les milles un par un, des talles d’épinettes dénudées comme de longues aiguilles pointant vers l’azur les pieds submergés dans l’eau d’un lac. Loin derrière, les derniers hommes graisseux aux longues barbes emmêlées, guenilles en main à côté de leurs pompes à essence.

Lorsque Léon avait demandé à son père s’ils étaient pour s’arrêter bientôt, taponnant les papiers de gomme balloune au raisin qui jonchaient la banquette, les mâchoires endolories d’avoir tant mâché, les bouteilles de Grapette, la langue tournée définitivement au violet – tout ce que Léon avait eu à se mettre en bouche dans sa journée – son père lui avait tendu une liasse de billets sortie de ses poches, dernier petit bas de laine récupéré in extremis dans la maison familiale vendue à un militaire américain, et lui avait demandé de les démêler et de les compter histoire de l’occuper, et Léon les avait patiemment défroissés, triés, comptés, en pensant tout le long à la ville laissée derrière eux, sa petite patrie, ses amis, et comment le lendemain du haut de ses douze ans il verrait le monde d’un œil nouveau, différent. Un regard tout neuf, probablement comme celui d’un gamin qui tient une grosse liasse de billets pour la première fois de sa vie et qui imagine à peine son pouvoir, ou qui regarde un homme mourir lentement devant lui en l’observant, impassible, de la façon dont on regarde les gens et que l’on pense pouvoir tout faire disparaître. Léon avait appris plus tard qu’on ne peut jamais vraiment faire disparaître les choses, la mort d’une mère qui prend lentement tout son sens dans cet exil troublant mais qui ne veut pas disparaître, pas même lorsqu’on se retrouve seul complètement dans le noir et qu’on plisse les yeux du plus fort qu’on peut.

“On vient de passer le 200,” Léon affirme-t-il, voulant dire les 200 milles, 200 piquets, 200 millions d’épinettes et le soleil était sur le point de disparaître sous la cime des arbres dans un paysage morne où il n’y avait plus de couleurs, juste un grand firmament gris et une lune blafarde. Le père de Léon a négocié une courbe à grande vitesse et Léon est tombé de côté sur la longue banquette de cuir glissant. Le père pompait du pied sur l’accélérateur en déclarant adorer ce Jim Morrison parce que sa musique lui donnait l’impression que toutes les choses pouvaient maintenant recommencer, que les incendies n’ont jamais été vraiment allumés, que tous les vides ne demandent qu’à se faire combler, que personne ne meurt plus et la route n’attendait que de se faire chauffer l’asphalte par les roues des voyageurs pressés d’aller au-devant d’une vie inconnue et toute cette sorte de choses nouvelles et insoupçonnées pour Léon aussi.

Lorsqu’il parlait ainsi, son père tournait la tête de coté comme s’il espérait que quelqu’un d’autre que Léon, un gosse, ne l’écouterait, ne lui répondrait, comme si c’étaient là des choses qu’un enfant ne pourrait pas comprendre. Léon avait appuyé ses deux coudes sur la console entre les deux sièges, la tête en étau entre les deux dossiers avant, essayant de boire toutes les paroles anglaises qui sortaient de la radio.

“Et d’autres fois,” continue le père, “il ne me donne que le goût de fumer une bonne cigarette.”

Plus tard cette nuit-là, lorsque le ciel était devenu aussi noir que l’asphalte, le père de Léon a immobilisé la grosse voiture américaine devant un poste d’essence avec une sorte de magasin général adjacent. Je sors m’acheter des cigarettes, avait-il simplement dit, lui qui ne fumait plus depuis peu, en proie à un début de cancer de l’œsophage. Mais Léon savait fort bien qu’il reviendrait avec une surprise pour lui, sinon il l’aurait laissé l’accompagner dans le magasin. Un doute tout de même, Léon connaissait très peu son propre père, à peine un peu plus depuis que sa mère était morte. Léon se demandait s’il était passé minuit, si son père lui rapporterait un gâteau de fête. Léon se demandait aussi si son père se rappelait que le lendemain ce serait sa fête.

Léon, tout petit, s’est tortillé pour se faufiler entre les deux banquettes avant, il s’est assis dans le siège du conducteur où il a posé ses mains sur le volant, il tournait la roue à gauche, à droite, sans fin, pensant à tous les endroits où il pourrait aller si seulement il était assez vieux, s’il pouvait voir par-dessus le tableau de bord, s’il savait différencier l’accélérateur des freins, si ses pieds se rendaient.

S’il pouvait choisir lui-même les bonnes chansons pour se propulser de cette vie-là vers une autre, ailleurs.

Au loin, son père qui revient.

Les mains vides.


Flying Bum

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