Monde d’idoles

Une bien fâcheuse manie que Lucien Simard traînait depuis des lunes. Peu importe la personne avec laquelle il était attablé, les conversations aux autres tables alentour le fascinaient au plus haut point. Tous les travers de la nature humaine, les têtes hirsutes, les personnalités singulières, tout cela le ravissait au point de lui faire oublier ses propres compagnons de table. Il y trouvait quelquefois l’étincelle pour allumer les mèches d’un texte nouveau, une nouvelle histoire à écrire, un personnage particulier. Lucien Simard écrivait en autodidacte depuis qu’il avait abandonné les affaires et survécu à deux épouses.

Avant de rentrer chez lui, il s’était arrêté au Café des mineurs sur la rue principale, ce café qui autrefois avait été fréquenté par son père et qui avait changé de nom depuis, le café pas son père. Simple curiosité, nostalgie aussi. Enfant, son père lui faisait quelquefois la grâce de l’emmener avec lui et lui offrait boissons gazeuses et frites, quelques sous pour jouer dans les machines à boule ou pour glisser dans la craque du juke-box pendant qu’il s’attablait avec d’autres prospecteurs pour un long moment. Les lieux avaient bien changé depuis. Une clientèle nouvelle avait envahi la place, amateurs de bière locale, étudiants, intellectuels, toute la faune culturelle de cette petite ville. Les prospecteurs étaient passés à d’autres projets, ailleurs. Lucien avait ressenti une émotion vibrante au fond de lui-même en pénétrant les lieux, l’endroit métamorphosé comme un témoin du temps qui passe et qui passe, inlassablement. Les mêmes chaises de taverne de bonne facture mille fois repeintes se faisaient machines à voyager dans le temps, ses fesses de gamin s’y étaient déposées et ses fesses décharnées de vieil homme s’y trouvaient ce soir presque cinquante ans plus tard.

“Bonsoir, monsieur, ça va? Vous êtes de passage dans la région?” lui avait demandé la serveuse, une belle grande rousse qui avait à peine l’âge de la fille de Lucien.

“Non, je suis là pour rester. Je suis né dans cette ville mais l’essentiel de ma vie s’est déroulé ailleurs. Je reviens m’installer ici, pour de bon.”

“Le vieux dicton, hein?” avait-elle répondu, “quand vous avez bu de l’eau de la source Gabriel, vous êtes condamné à revenir ici tout le temps. Qu’est-ce que je vous sers?”

“Une belle grande rousse, en fût s’il vous plaît.” Avait-il osé lui demander comme un vieux charmeur un peu ringard. “S’ra pas long”, avait-elle répondu souriante sans s’offusquer le moins du monde.

 

 

Un trio plutôt insolite. Comme Lucien Simard les aimait. À une table voisine, deux types assez costauds qui ne semblaient pas du tout vouloir entendre à rire. Un peu paranos, aussi. Leurs têtes rasées tournaient perpétuellement dans tous les sens comme des girouettes paniquées. Des flûtes de bières étaient complètement englouties et avaient l’air minuscules dans leurs énormes mains, on ne pouvait voir retrousser qu’un rond de mousse encerclé par leurs pouces titanesques. Une femme étrange attablée avec eux. La dame portait de toute évidence une perruque plantée à la va-vite sur sa tête, un foulard à la Bardot noué sous le menton, des grosses lunettes noires opaques qui lui descendaient bas sur les joues, vêtue de couleurs sombres. Elle sifflait des daïkiris aux fraises l’un après l’autre dans un silence de cathédrale. Lucien était intrigué mais à la fois déçu qu’aucune conversation ne vienne donner de la substance à ces personnages singuliers qu’il épiait furtivement. À un moment, la dame avait tourné la tête vers lui, quelques fois même. Puis elle avait abaissé les lunettes juste ce qu’il faut et l’avait définitivement regardé dans les yeux. Puis elle avait remonté les lunettes.

Lucien Simard pensait quitter les lieux lorsque la dame s’était levée. Les deux malabars avaient fait la motion de se lever également mais les deux mains de la dame appuyées sur leurs avant-bras leur avait commandé de se rasseoir. Elle s’était déplacée vers la table de Lucien, s’était tirée une chaise puis s’y était assise.

“Lucien Simard, non?” lui avait-elle demandé. Un timide oui, intrigué, du bout de la gueule lui était venu. “C’est certain que tu ne m’as pas reconnue” avait dit la dame. Puis elle avait enlevé les lunettes provoquant des tournis de tête intempestifs des deux gros garçons qui s’énervaient toujours pour rien.

“Ah, ben, ciboire, Déliane Fortier, qu’est-ce que tu fais icitte?”

 

 

Peu de gens savaient qui était vraiment Déliane Fortier. Petite fille débarquée dans la classe de deuxième année B de Lucien Simard en 1964, elle avait vécu ici une quinzaine d’années. Compagne de classe, amourette d’enfants, lorsque Lucien Simard avait quitté la ville, elle était déjà inscrite au tout nouveau conservatoire de Lamaque. Puis elle était devenue chanteuse, auteur-compositeur-interprète, puis une star internationale qui brûlait les planches des plus grandes scènes, vendait des chansons à la tonne partout dans le monde. Plus jeunes, ils s’étaient croisés au hasard à différentes occasions puis plus jamais, depuis une cinquantaine d’années au moins. Elle habitait maintenant Los Angeles.

Lisa Belle, ça sonnait aussi bien en anglais qu’en français. Un vrai nom de star qui faisait tourner tous les regards sur son passage. Mieux que Déliane Fortier en tous cas.

 

 

“J’ai joué ce soir au Festival des guitares, on m’a rendu un genre d’hommage.” avait répondu Déliane Fortier. “Chaque fois que je joue ici, et c’est pire en vieillissant, je souffre d’une profonde nostalgie, je viens m’asseoir dans un bar au hasard et je siffle des daïkiris en cherchant désespérément à travers toutes les faces vieillies de tous ces buveurs des visages familiers, des témoins de mon enfance, c’est fou je le sais. Toi qu’est-ce que tu deviens?” avait-elle questionné.

“Oh, ce serait bien long à raconter. Toujours est-il que je suis revenu m’installer dans le coin. J’ai vendu toutes mes affaires en ville et je me suis installé sur l’île Siscoe. J’écris, ça meuble mes vieux jours. Revenir ici en quête d’une connexion avec mon passé, mon enfance lumineuse comme j’aime la décrire, m’aide à combattre le spleen de vieillir.”

Les deux costauds avaient commencé à pianoter des doigts sur table voisine. Le danger rôdait toujours dans les recoins les plus inattendus autour de Lisa Belle, la grande star internationale.

“C’est fort, quand même, la peur de vieillir. C’est la mort qui se cache en-dessous de tout ça. Et la foutue nostalgie qui vient nous envahir. Écoute, j’aimerais bien qu’on jase un brin mais je dois libérer mes deux gardes-du-corps, je dois être à ma chambre d’hôtel à minuit. Si tu m’invitais sur l’île Siscoe demain? On pourrait se raconter des vieilles histoires, rattraper les bouts manquants, non?

Lucien Simard éternel distrait pensait bien qu’il avait rêvé mais sur le chemin du retour il se rappelait clairement qu’il avait griffonné son adresse sur une serviette de papier et il le regrettait déjà, même s’il ne savait pas exactement pourquoi.

 

 

Depuis longtemps, il avait rêvé de paix. De la sainte paix. Ralentir le tempo fou comme ces gens qui courent se battre contre les moulins à vent, reprendre son souffle. Revenir à l’essentiel. Faire toutes choses à son rythme à lui. Simplifier, respirer. Maintenant, la vie même solitaire lui apparaissait comme une chose heureuse, tranquille. Et à mesure que la vie se faisait aussi douce pour lui, la mort ne l’effrayait plus du tout, lui. Plus il avait appris à apprivoiser la vie, plus il apprivoisait sa propre mort. La mort ne serait plus pour lui que la quintessence de la vraie christ de paix.

 

 

Lucien Simard aimait s’étendre dans sa chaise longue face au lac Siscoe dans la douceur de l’été abitibien si court. Il observait le flot tranquille des eaux du lac et pouvait, sur le pont en bas de la côte, voir venir les enquiquineurs de loin. Il était installé depuis moins d’un mois dans sa nouvelle maison et avait choisi le lieu le plus habilement dissimulé au regard des voisins par des haies de chèvrefeuille majestueuses qui étaient déjà jaunes de fleurs abondantes. Quelquefois il écrivait, sa tablette sur les genoux, d’autres fois il se faisait tout simplement contemplatif de longues heures. Ou encore il se laissait gagner par le sommeil et ronflait aux quatre vents assez pour faire peur aux mouettes.

 

 

 

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Il avait momentanément oublié, son esprit avait vraiment fait tous les efforts pour oublier, peine perdue. Seule cette fois-ci, elle avait dû semer ses colosses quelque part. Son invitation de la veille lui tentait maintenant autant que passer une pierre aux reins.

Elle avait ralenti au bas de l’allée, avait sorti une serviette de papier de son sac, l’avait observée puis l’avait laissée partir au vent négligemment. Elle avait avancé la petite voiture sport jusqu’au bout de l’allée de gravier puis, sans gêne, avait avancé sur les pelouses et tourné cacher la voiture derrière la maison. “Ça te dérange pas?” avait-elle crié, “Tout le monde reconnaît ma voiture!”

Lucien Simard regardait les profondes traces de pneu sur sa pelouse, ébaubi. “Ben non, fais comme chez vous, ça va repousser. . . un jour.” avait-il dit s’avançant pour lui ouvrir galamment la portière. “Pas pire, chez vous!” avait-elle dit en s’extirpant péniblement de la voiture qui portait plutôt bas. Il l’avait aidée en la soulevant par les chairs flasques de ses avant-bras. Elle s’était rendue au coffre arrière en claudiquant, les pointes de ses talons hauts s’enfonçant dans la pelouse lui donnaient une démarche de fille saoule. C’est bon pour l’aération du gazon avait pensé Lucien en lui-même pour se consoler. Lucien tout près d’elle pouvait maintenant apprécier de visu ce que pouvait représenter des années de chirurgie plastique. Il lui fit la bise sur les joues non sans dédain retenant sa main surprise qui s’était enfoncée dans sa hanche dodue et molle. Elle lançait ses pompes au fond du coffre et restée pieds nus en avait ressorti un grand sac en paille. “On s’installe où?”, avait-elle demandé.

Lucien l’avait guidé vers une petite table de fer forgé sous un gazébo plus loin, lui avait poliment tiré une chaise. Elle avait laissé tomber son sac avec fracas sur la petite table vitrée et Lucien avait retenu son souffle craignant qu’elle ne parte en mille miettes. “As-tu de la glace?” lui avait-elle demandé du tac au tac en sortant du sac un quarante onces de rhum blanc. Lucien lui avait prestement retiré la bouteille des mains et l’avait déposé doucement sur le plateau de verre de la table. Elle avait sorti deux verres à martini et une pleine poignée de sachets de daïkiri aux fraises instantané en poudre. Résigné, Lucien était parti chercher une chaudière de glaçons.

 

 

Lucien se préparait à une expérience gustative pénible, ils avaient levé leur verre de daïkiri rouge et porté un toast à leurs “retrouvailles”. De toute évidence, elle, n’en était pas à son premier. “Ça arrives-tu souvent icitte des affaires de même?”, lui avait-elle demandé. “Des affaires comment?” avait répondu Lucien. “Regarde sur le lac”, lui avait-elle répondu pointant du doigt au loin. Un hors-bord de bonne dimension était immobilisé au large et deux passagers s’y tenaient debout observant le rivage dans leur direction. “Non, mais en fait je n’habite pas ici depuis si longtemps que ça, à peine trois semaines. Le monde sont senteux pas mal, je trouve.” Et Déliane avait ajouté : “Toi, t’es pas habitué à ça, mais moi ça m’arrive tout le temps, faut toujours que je me méfie. Mais là, personne ne sait que je suis ici.” Puis dans un petit vrombissement suivi d’un bruit de fracas, un drône venait de frapper le poteau de la corde à linge et s’écrasait au sol. “Bon, c’est quoi ça encore ciboire?” exténué et se dirigeant vers la chose pour voir ce que c’était. Deux grosses têtes avaient poussé sur le haut de la haie. “C’est tu chez vous que ça s’est écrasé?” demandait la voisine aux côtés de son mari silencieux. “Excusez-nous l’intrusion, on s’est jamais présentés” avait rajouté le mari. “On peux-tu traverser se présenter?” avait-il ajouté. “Ben oui”, avait répondu Lucien, complètement dépassé. “Amenez-vous deux verres”, criait la vedette, “on va vous faire des bons daïkiris aux fraises!” en levant le quarante onces de rhum bien haut. “Heille, Roger, regarde. C’est Lisa Belle la chanteuse!” criait la voisine excitée comme une fillette en se tirant une chaise. “Ben oui, toé, on peux-tu se faire un selfie, madame Belle?” Déliane Fortier s’était levée pour la pose et avait “déposé” le quarante onces sur la table si délicatement qu’elle avait explosé en mille miettes pendant qu’une voiture freinait dans un nuage de poussière dans l’allée. Lucien s’était élancé voir qui c’était mais avait arrêté sa course en plein milieu du nuage de poussière, à moitié étouffé. Son cellulaire vibrait dans sa poche. Sa fille qui l’appelait. “Papa, regarde sur Monde d’idoles, tu vas capoter!” Lucien aussitôt avait gougoulé le site à potins et le cœur avait failli lui lâcher lorsqu’il avait vu une photo de lui et Lisa Belle portant un toast avec deux daïkiris aux fraises. Et ça titrait :  Voici le nouvel amour de Lisa Belle.

Un homme, une femme et un adolescent boutonneux étaient descendus de la voiture et se précipitaient vers le drône. “Elle est là ton hostie de bébelle, maintenant tu vas aller ramasser tous les morceaux et t’excuser au monsieur.”

“Maurice, r’garde, c’est pas Lisa Belle, ça? J’capote!” avait dit la mère du garçon. “Lucien, va chercher d’autres verres, on a des nouveaux invités, as-tu une autre table quec’part?” gueulait la chanteuse. Le hors-bord avait failli défoncer le quai. Tous les passagers descendaient un après l’autre, poupounes à gros tétons en bikinis et douche bags caisses de bière à la main. “Ça vous déranges-tu si on passe par chez vous, on a manqué de gaz. Heille c’est pas chose, ça, Lisa Belle la chanteuse? Ah, ben ciboire, ça vous déranges-tu qu’on finisse nos bières avec vous autres, avez-vous apporté une guitare quec’chose?” Les voisins de l’autre côté débarquaient dans le brouhaha pour se présenter eux aussi. “On est pas des cotons, nous autres!”. Lisa Belle s’était rendue à la voiture sport ramasser la guitare qui traînait sur le siège arrière. Elle revenait vers le groupe guitare à la main. “Daïkiris pour tout le monde, showtime!” criait-elle, pendant que la foule tapait des mains. Lucien s’était précipité sur elle et tentait de lui arracher la guitare des mains mais Lisa Belle se débattait avec l’énergie du désespoir, elle l’avait agrippé par les couilles pour qu’il la laisse aller. Lucien avait finalement abandonné, plié en deux de douleur. Pendant qu’elle s’accordait devant son public, le cellulaire de Lucien s’était mis à vibrer à nouveau. “Oui, fille, j’ai vu, là ça se complique faut que je te laisse.” avait rapidement débité Lucien. “Non, papa, raccroche pas. Regarde encore sur Monde d’idoles, tu vas capoter encore plus.”

Une photo montrait un couple en plein combat, lui et Déliane Fortier, échevelés, lui qui tire la guitare, elle qui lui pince les couilles. Et ça titrait :  Les amours de Lisa Belle, rien ne va plus. C’est bien fini entre les deux tourtereaux.

Un gros 4 par 4 avec deux gros tabarnaks freinait directement sur le gazon faisant rouler des longueurs de tourbe sous les grosses roues. Les deux malabars se précipitaient. Un vers la voiture sport, l’autre sur Lisa Belle en plein milieu de son plus grand succès qu’elle malmenait sans pitié. Il la soulevait de terre et emportait la pauvre fille sous son énorme bras. Elle se débattait comme un diable dans l’eau bénite. “Laissez-moé finir ma toune, y’est où mon daïkiri aux fraises, tabarnak?” criait-elle comme un putois. Une pétasse tombée à la renverse dans le verre brisé saignait des fesses et criait au meurtre. La voisine courait derrière, apportait un beau daïkiri flambant neuf à son idole de jeunesse. Elle l’avait sifflé d’une traite. En passant devant Lucien elle lui avait giclé sa gorgée de daïkiri aux fraises au visage comme un lama. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle gueulé pendant qu’on la montait de force dans le gros 4 par 4 qui décollait en trombe laissant mottes de terre et deux tranchées profondes derrière lui.

 

 

Le bruit d’un moteur l’avait réveillé. Lucien Simard dormait dans sa chaise longue, un rond de bave qui s’étendait vers son cou. Il avait lentement ouvert les yeux, inquiet, le rythme cardiaque anormalement élevé. La pelouse était intacte, rien ne traînait nulle part. Silence total. Pas de vitre cassée nulle part. Il était bel et bien seul dans la sainte christ de paix dans sa cour impeccable, aucun hors-bord accosté au quai ni de drône crashé au pied du poteau de corde à linge. Rien. Nulle part. La grosse paix.

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Lucien s’était précipité dans son cabanon, s’était embarré en-dedans et observait par une fente à travers les planches.

La star était descendue de voiture, avait fait le tour de la maison, était descendue jusqu’au quai admirer la beauté du lac Siscoe. Elle avait lancé son verre de daïkiri aux fraises vide dans le lac puis elle était remontée vers la maison. Elle avait monté les marches du grand balcon et avait frappé à la porte d’en avant puis la porte d’en arrière sans réponse. Elle avait approché son nez de toutes les fenêtres, les mains de chaque côté du visage pour tuer les reflets, en vain. Elle avait tourné la tête, jeté un dernier regard partout et était tout simplement remontée dans la petite voiture sport, hébétée. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle dit tout haut juste pour elle. Puis elle était repartie en lâchant un gros câlisss et en faisant crisser les pneus. Lucien avait eu tellement peur d’être surpris à se cacher lâchement dans son cabanon et obligé de s’inventer des excuses, particulièrement paniqué quand son téléphone avait mal choisi le moment pour se mettre à vibrer.

“Papa? Regarde tout de suite sur Monde d’idoles, tu vas capoter!”

Une série de photos montrait la célèbre star internationale dans différentes poses alentour de chez lui et ça titrait :

Exclusif : Lisa Belle se magasine une maison en Abitibi!

 

 

Flying Bum

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Photo couverture: L’actrice américaine Vivian Leigh, infographie du Flying Bum.

 

 

Rêves en papier

Pirate aux coffres emplis de pierres noires

Sur les mares lancées chargées d’espoir

Trois rebonds puis s’enfoncent aux vases du bassin

Épitaphes naufragés demandant grâce au destin

 

Flibustier aux yeux de lumière

Trésors fabuleux des îles aux sorcières

Bêtes fantastiques, tempêtes des mers

Peuplades nues au pays des chimères

 

Sur les grèves de l’été rêvasser

De roche, papier, ciseaux bien armé

Claire journée de juin au large attire

Le coeur, l’esprit, les plus fous désirs

 

Grand capitaine d’un petit bateau de papier

Dans le flot clair des ruisseaux lancé

Pays de rêveries à ras bord la cale

Jamais sur une rive ne devinera l’escale

 

Un bambin marche se fondre aux géants

Rus et ruisseaux coulent se faire océans

Un, deux, trois, roche papier ciseaux

Le temps son envol comme l’étourneau

 

 

Flying Bum

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Bête de sexe

 

La bête peut se faire animale mais encore peut se dire de celui ou celle qui manque totalement d’intelligence, d’à-propos pour un sujet donné. Chose certaine, au sens où on l’entend généralement, il existe près de zéro possibilité de s’appeler Lionel Sicotte et d’être une bête de sexe à la fois. Zéro. Zéro avec une barre.

Curieux tout de même à quel point avec l’usure du temps le corps peut prendre la forme de nos activités, mimétisme débile. Lionel Sicotte enseignait depuis plus de quinze ans les sciences paléographiques-épigraphiques à l’UBAV, l’université de Barraute à Val d’Or. S’il était davantage sorti en plein jour au grand soleil, peut-être n’aurait-il pas eu ce teint verdâtre et le corps couvert d’une étrange peau blanche comme les insectes luisants qu’on déniche sous les pierres. S’il n’avait pas passé ses soirées une loupe à la main devant des plaquettes de pierre couvertes d’hiéroglyphes cunéiformes sumériens ou précolombiens en bouffant de la scrap arrosée de Pepsi, ses yeux ne seraient pas toujours aussi plissés et ses poignées d’amour auraient pu faire place à un beau rack d’abdominaux. S’il s’était donné la peine de fréquenter la race humaine autrement que devant une salle de classe, il saurait comment les humains se coiffent, s’habillent, causent entre eux et toute cette sorte de choses, comment ils font la chasse aux pellicules et utilisent les anti-sudorifiques.

Mais le mystère est partout, sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus, préférablement s’il y a une femme pas loin, une belle on s’entend.

 

 

L’intérêt des petits cégépiens et des petites cégépiennes pour les sciences paléographiques-épigraphiques avaient connu un petit creux cet-automne-là. Dur, dur de rivaliser avec les folies que ramenait l’air du temps dans nos jadis sérieuses institutions, construction de sites web, jeux numériques, écoles d’humour et quoi d’autre encore étaient au programme. Lionel Sicotte s’était ramassé avec un seul groupe et beaucoup, beaucoup de temps à sa disposition, beaucoup plus que nécessaire. De longues soirées qui ramenaient à l’avant-plan de ses pensées sa grande solitude. Et elle lui pesait. En bon scientifique qu’il était, il savait que le corps humain devait exulter, condition nécessaire à toute vie ainsi qu’à bien meubler les samedis soirs qui mouillent. Et que la pratique individuelle c’était un peu comme le hockey, à un seul joueur ça vient long.

Chaque fois que de longues périodes sans paléographie épigraphique se présentaient, il tentait de se convaincre de partir à la chasse mais l’angoisse finissait toujours par le prendre aux couilles et le ramenait toujours derrière sa loupe et ses tablettes de pierre. Son fast-food gras salé micro-ondé compensait alors pour la solitude lancinante. Jamais, jamais dans cent ans, aurait-il même songé faire affaire avec une discrète professionnelle qui pourrait venir à domicile lui offrir l’exultation si nécessaire à son corps, et ce aussi facilement et rapidement que se faire venir une bonne pizza Domino. Pas la peur de cette sorte de créature qui l’embêtait, l’idée même de payer pour obtenir ce genre de chose lui semblait horrible, méprisable. Lui, payer pour du sexe? Oh, que non. Un homme a son orgueil.

 

 

“Bon après-midi,” avait gentiment dit l’intervieweuse au drôle de petit monsieur de l’autre côté du comptoir.

“Bon après-midi,” avait répondu Lionel Sicotte.

Il y eût ensuite un léger moment d’inconfort que l’intervieweuse semblait savourer en observant les variations chromatiques qui affectaient le visage de Sicotte et une bonne partie de son cou.

“Je suis ici pour l’expérience,” avait mentionné Sicotte, “celle que vous mentionniez dans l’annonce du journal de l’UBAV.” Sicotte avait déplié devant ses yeux une copie de l’annonce qu’elle avait regardé furtivement.

“Ah oui, l’annonce,” avait-elle répondu.

“Euh…..euh…, je suis à la bonne place au moins?”

“Oh que oui, vous êtes à la bonne place.” avait dit l’intervieweuse qui semblait avoir toutes les difficultés du monde à retenir un sourire. “Vous voulez faire partie d’une des expériences de la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV?”

“Exact.”

“Êtes-vous étudiant ici, monsieur Sicotte?”

“Non, j’enseigne ici, les sciences paléographiques épigraphiques.”

“Ah, je vois,” avait-elle répondu en se pinçant la lèvre.

“Il reste des . . . ouvertures? Dans le programme, je veux dire,” avait demandé Sicotte.

“Dites-moi,” avait dit l’intervieweuse pendant qu’elle semblait s’adonner à quelque graffiti érotique sur une tablette juste sous ses yeux, “pourquoi vous portez-vous volontaire pour participer à une expérimentation sexuelle, je veux dire sexologique?”

“Quelle différence cela peut-il faire? D’un point de vue scientifique, je veux dire?”

“Je vous assure que nous ne voulons d’aucune façon tenter de pénétrer indûment votre intimité, exception faite évidemment si une partie de votre intimité était susceptible de nuire à notre projet. À cause de, ah, vous savez, la nature singulière de ces expérimentations, il nous faut un portrait exact de nos participants pour faire de ces expérimentations un processus scientifique valable.”

“Je vois.”

“Alors, maintenant, qu’est-ce qui vous a incité à poser votre candidature?”

“Euh . . . en dehors des intérêts strictement scientifiques et des bienfaits pour la progression de la sexologie clinique appliquée . . .”

“Bien sûr, monsieur Sicotte, mais encore?”

“Euh . . . honnêtement, je me considère comme . . . en quelque sorte, un très bon . . . euh . . . à tout le moins un amant très adéquat et . . .”

“Et . . .?”

“Et aussi, j’ai pensé euh . . .” puis il avait précipité la fin de sa réponse plongé dans la gêne et la confusion, “ce serait un bon moyen de rencontrer une bonne partenaire sexuelle.”

“Vous comprenez, monsieur Sicotte, que vous ne connaîtrez jamais l’identité de la jeune femme ou des jeunes femmes que vous pourrez . . . euh . . . rencontrer au fil de l’expérimentation.”

“Je comprends,” avait répondu Lionel Sicotte qui cachait mal sa déception.

 

 

Une plantureuse dame d’âge moyen dans un long sarrau blanc avait relevé la tête de derrière son clipboard et avait fait signe de la tête à Lionel Sicotte l’invitant à s’asseoir. Les cheveux sur la tête de la dame étaient courts, foncés, drus comme le poil pubien. Sicotte en était à se demander si par opposition son poil pubien était long, lisse et blond. La dame avait pointé sans dire un mot le formulaire que Sicotte tenait sur ses genoux. Il lui avait remis.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Barbara en ajustant ses lunettes et en parcourant distraitement mais professionnellement le formulaire.

“Exact,” avait simplement répondu Sicotte.

“Il est indiqué ici que vous êtes inscrit pour un coït hétéro-normal-un-homme-une-femme. C’est exact?”

“Euh . . . oui, c’est exact.”

“Vous n’avez pas d’intérêt pour des expérimentations plus . . . exotiques?”

“Qu’est-ce que vous entendez par là?”

“Ce que je veux dire c’est que nous sommes intéressés dans toutes nos expérimentations à la gamme complète des activités sexuelles humaines, pas seulement un petit segment. Comme vous le réalisez certainement, monsieur Sicotte, ce n’est pas donné à tout le monde de trouver son bonheur dans un simple coït hétéro-normal ni d’un contact avec une personne essentiellement de sexe opposé, ni d’une activité avec un partenaire unique ou d’un partenaire d’un autre genre que le genre humain.”

“Euh . . . naturellement,” répondait un Lionel Sicotte soudain cramoisi.

“Alors, ce que je vous demande c’est de me confirmer que vous êtes bien intéressé uniquement par un coït hétéro-normal avec une seule partenaire de sexe opposé.”

“Euh . . . oui, je pense que oui.”

“Très bien,” dit le docteur Barbara

“Au moins pour cette fois-ci,” avait rajouté Sicotte sans grande conviction et ne voulant pas passer pour un étroit d’esprit.

Le docteur Barbara avait placé ses lèvres en cœur et elle avait lentement introduit le bout de son crayon dans celles-ci, puis elle l’avait tout aussi lentement retiré en fixant Sicotte du regard.

“Vous réalisez qu’il y aura un certain nombre d’éléments de distraction au cours de ces expérimentations.”

“Je comprends très bien le travail de laboratoire et toute l’instrumentation de contrôle et de mesure que cela sous-entend.”

“Alors, monsieur Sicotte, croyez-vous que nos instruments et l’observation par des tiers pourraient nuire d’une quelconque façon à vos fonctions, votre activité coïtale?”

“J’en doute,” avait répondu Sicotte du tac au tac avec une belle assurance. “J’ai déjà été observé dans le passé.”

“Oh!?”

“Je veux dire, j’ai vécu cinq ans en résidence à l’université.”

 

 

À huite heures trente du soir un samedi d’automne très frisquet, Lionel Sicotte se présentait à la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV pour une douzième et espérait-il dernière rencontre préliminaire. Après avoir attendu une dizaine de minutes sur une chaise pliante au beau milieu d’une salle autrement totalement déserte et très peu meublée, de derrière la porte qui indiquait Personnel autorisé seulement était sortie une jeune infirmière dans son costume impeccable qui lui adressait un sourire agréable mais des plus superficiels et professionnels à la fois.

“Nous sommes prêts à vous recevoir, monsieur Sicotte,” avait-elle dit.

Lionel Sicotte avait pénétré dans la grande pièce au centre de laquelle se trouvait une estrade sur laquelle était posée une grande table rembourrée de cuir brun.

“Est-ce que vous serez vêtu Préliminaires, Semi-habillé ou Complètement nu? Lui avait demandé la jeune infirmière.

“Pardon?”

L’infirmière consultait son clipboard. “Sicotte,” avait-elle lu à voix haute. “Ah oui, vous serez Semi-habillé. S’il vous plaît, enlevez votre veston, cravate, chemise, souliers et pantalons, ensuite vous me suivrez dans l’autre pièce.

“Mais, j’ai déjà passé le médical trois fois plutôt qu’une,” Sicotte gueulait presque de frustration craignant une quelconque erreur bureaucratique. “Quelle sorte d’examen allez-vous me faire encore?”

“Ohhhh, mais vous ne passerez aucun examen cette fois-ci.” avait répondu l’infirmière, “Ce soir c’est Broadway!”

“C’est quoi?”

“C’est le soir, le grand soir, tonight’s the night,” lui avait-elle répondu en multipliant les clins d’œil grivois.

“Ce soir? Je n’en avais aucune idée, personne ne m’a averti.”

“C’est comme cela qu’ils opèrent maintenant. On se dépêche un peu, donnez-moi vos effets. Ils vous attendent de l’autre côté et ils ont déjà un petit retard sur la cédule.”

 

 

Lionel Sicotte avait passé la porte en bobettes et avait été accueilli par deux hommes et une femme d’âge moyen, tous portant lunettes, clipboards en aluminium et de longs sarraus blancs. Sicotte avait reconnu le docteur Barbara. Le plus âgé des deux hommes lui avait été présenté comme le docteur Fortin qui assisterait docteur Barbara, le deuxième homme, plus jeune, apparemment un technicien sans nom. À l’autre bout de la pièce, une empilade d’appareils couverts de cadrans, de boutons et de filage. Dans le milieu de la pièce se trouvait un lit king avec le couvre-lit et les draps repliés comme le font les femmes de chambres d’hôtel. Une petite table de nuit avec un napperon crocheté sur laquelle reposaient deux verres, deux débarbouillettes et un pichet de ce qui semblait être de l’eau froide comme si on avait tenté de mettre une touche de domesticité sur le décor autrement scientifique et froid.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Fortin

“Oui, monsieur.”

“Bon. Garde, allez chercher mademoiselle notre autre participante.”

Une belle jeune fille mi-vingtaine était entrée avec un aplomb surprenant dans les circonstances, avait pensé Lionel. Une longue chevelure soyeuse mais d’un brun sans nom, elle ne portait qu’une mini-culotte bikini, une brassière noire et des lunettes. Elle avait regardé Sicotte bizarrement.

“J’ai pris la liberté de lui demander d’enlever les bas filetés et le porte-jarretelles, pour sauver du temps,” avait dit l’infirmière. Se retournant vers Sicotte, maintenant anxieuse, “À moins que cela ne vous excite?”

“Les bas? Non, ça va aller de même.”

“D’accord,“ dit le docteur Fortin, “Si vous voulez bien vous avancer tous les deux vers le lit.”

Ce qu’ils firent en se regardant avec une certaine gêne.

“Je suppose qu’on doit s’asseoir, ou quelque chose du genre?” Sicotte avait-il adressé à mademoiselle Tremblay nerveusement.

Ils se sont assis non sans avoir eu de la difficulté à se décider quant à la proximité exacte qu’ils devaient observer. Pour se donner un peu de contenance Sicotte avait distraitement poffé un des oreillers.

Docteur Barbara s’approchait maintenant d’eux avec un assortiment de fils métalliques, du ruban adhésif et un petit flacon de liquide clair.

“Ne vous occupez pas de moi,” avait-elle dit, “vous pouvez procéder.”

“Qu’est-ce que c’est que tout ce bazar?” avait questionné Sicotte pendant que docteur Barbara lui installait une électrode sur le coin de la bouche.

“Différents capteurs pour mesurer les réponses physiologiques. Ne faites pas attention à moi, allez-y, amusez-vous.”

“Écoutez, là, tous ces bidules vont être dans le chemin un moment donné ou un autre,” se plaignait Sicotte pendant que docteur Barbara lui en collait une autre sous les aisselles.

“Cela ne devrait pas vous nuire,” disait docteur Barbara qui lui en collait maintenant une sur la poitrine.

“Je ne suis pas convaincu du tout que j’apprécie tous ces bidules.”

“Alors pourquoi ne lancez-vous pas le bal, vous?” dit-elle s’adressant à mademoiselle Tremblay, “ça va donner une chance à monsieur Sicotte de s’enhommir.”

Et mademoiselle Tremblay n’avait pas eu besoin de se faire répéter la consigne. Elle avait attrapé Sicotte par le cou et l’attirait sur elle en s’allongeant. Assez miraculeusement, Sicotte semblait commencer à se trouver dans un état d’excitation certain.

“Hé bien, bonsoir mademoiselle,” avait-il blagué tout en restant convaincu qu’ils auraient pu être présentés l’un à l’autre, au moins par des surnoms.

“Bonsoir monsieur,” avait-elle murmuré tout en lui mordillant un lobe d’oreille.

“Pourriez-vous me débarrasser de ce soutien-gorge,” clamait docteur Barbara, “j’ai une électrode à mamelons à poser.”

“OK,” avait répondu Sicotte en s’attaquant non sans difficultés aux agrafes de la chose. Elle en a des superbes, pensait-il en lui-même tout en expérimentant sur les rondeurs de mademoiselle Tremblay pour son propre compte.

“Si ce n’est pas trop vous demander, monsieur Sicotte, livrez-vous à vos expériences sur le gauche, le droit est à moi,” avait insisté docteur Barbara électrode à la main.

“Excusez-moi,” avait répondu Sicotte avant de procéder à deux mains sur la mamelle gauche.

“Mmmmmmm,” marmonait mademoiselle Tremblay

“J’ai une lecture de trois point deux,” avait alors déclaré le technicien qui était resté muet jusque là. “On peut considérer ce score comme excellent.”

“OK, on s’active ici un peu,” insistait le docteur Fortin, “docteur Barbara j’ai besoin de la fourche maintenant.”

Lionel Sicotte avait ressenti une grande frustration lorsqu’il avait senti les mains de docteur Barbara guider les siennes vers le slip de mademoiselle Tremblay dont c’était la fin de l’aventure. Une haine de longue date pour les petits boss de bécosses. Il tira la culotte au loin. Une pointe d’excitation supplémentaire avait surgi. Sicotte activait sa langue dans le cou de mademoiselle Tremblay puis suivait son chemin vers le sein gauche puis vers la région pubienne.

“Excusez-moi,” docteur Barbara intervenait excédée, “ mes deux petits tourtereaux pensent peut-être qu’ils ont toute la nuit mais nous avons un horaire strict à respecter ici.” Et sans plus de cérémonie elle arracha la bobette de Lionel. Les deux “tourtereaux” s’observaient maintenant dans toute leur nudité pendant que docteur Barbara entreprenait ses dernières installations dans des régions délicates. Pendant que la doctoresse travaillait à ses trucs Sicotte avait demandé à mademoiselle Tremblay : “Venez-vous souvent ici?” puis réalisait immédiatement l’ineptie de sa question.

“Je pense bien que c’est ma douzième fois,” avait-elle quand même répondu.

“Moi, c’est pareil, qu’est-ce qui vous a convaincu de vous porter vol… Heille!” s’était-il écrié d’un coup sec, “qu’est-ce que vous êtes en train de me coller là?”

“C’est une petite caméra intra-utérine de rien du tout, ne vous tracassez pas avec ça.”

“Comment voulez-vous que je conserve la machine en opération avec une caméra collée sur la bite?”

“Avez-vous ou n’avez-vous pas déclaré que vous étiez doté de pouvoirs de concentration au-dessus de la moyenne?” ironisait docteur Barbara.

“Oui, mais il y a toujours une limite à toute.”

Sicotte avait senti deux mains chaudes et rassurantes sur ses épaules.

“C’est correct, ne t’inquiète pas,” avait dit la jeune femme. Elle arborait le plus délicieux sourire. “Allez, on le fait pareil. Je vais t’aider.”

“Lionel Sicotte l’avait regardé avec gratitude. Elle avait fermé les yeux. Vu qu’ils en étaient maintenant au tutoiement, il en avait profité pour l’embrasser pour la première fois. Elle était douée pour le baiser, vraiment douée. Si bien que Sicotte se demandait s’il n’était pas en train de tomber en amour.

 

 

“Tu sais, tu es vraiment mignonne,” lui avait-il dit. Ses mains se promenaient partout sur les courbes affriolantes de mademoiselle Tremblay.

“Toi aussi tu es mignon, dans ton genre, finalement.

“Ta peau est adorable,” avait-il ajouté.

“Ta poitrine est très . . . branchée,” avait blagué la jeune femme.

“On a de la statique sur le circuit oro-auditif,” avait alors déclaré le technicien.

“Écoute, mademoiselle, ton visage ne m’est pas tout à fait inconnu, es-tu certaine que nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ce soir?” avait demandé Sicotte.

“J’en doute, je n’oublie jamais un visage.”

“C’est toutes ces niaiseries qu’ils se racontent qui produisent de la statique,” avait répondu le docteur Fortin au technicien. “Voulez-vous bien cesser tout ce babillage tout de suite.”

“Si on se fie au sécrétiomètre, elle semble perdre son excitation originelle, elle ne me semble plus du tout aussi excitée tout d’un coup,” se plaignait Fortin.

Sicotte maintenant irrité s’était mis à accélérer la cadence pour assurer. Avec une belle constance, un rythme étudié, il travaillait sa partenaire au corps jusqu’à ce qu’environ cinq minutes plus tard, elle reprenne les gémissements. Pour un moment, il avait oublié toute la quincaillerie dans son entrain retrouvé.

“Contact,” avait crié quelqu’un à l’autre bout de la pièce mais ni lui ni elle ne prêtaient plus attention à tout ce bazar. Dans une rythmique opérée de main de maître, Sicotte la faisait grimper plus haut et plus haut encore, de plus en plus près du sommet.

“Aimes-tu ça, comme ça?” avait-il murmuré à la jeune femme.

“Ah oui, j’aurais jamais pensé que ça aurait pu être comme ça.”

“Vraiment, tu me trouves si bon que ça?”

“Merveilleux, the best!”

“Vraiment?”

“Merveilleux,” grognait-elle, “simplement merveilleux”, probablement ma deuxième meilleure expérience à vie. Ouch! Qu’est-ce tu fais là?”

“C’était qui, l’autre?”

“Quoi?”

“Tu m’as dit deuxième meilleure expérience, c’était qui le premier?”

“Ça te dérange en quoi? Un gars d’Alma, je ne me rappelle même plus de son nom.”

 

 

Sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus qui carburent à l’orgueil. Des monstres jamais vaincus.

 

 

L’heure de la maline machine était venue.

“Ouhhhhhhh,” s’était-elle mise à crier, “qu’est-ce qui arrive tout d’un coup? Ahhhhhhhh!”, se lamentait la pauvre mademoiselle Tremblay.

“Wo! Arrêtez ça monsieur Sicotte, tout de suite, peu importe ce que peut être la chose que vous faites actuellement, arrêtez ça!” gueulait docteur Fortin. “Vous êtes inscrits pour un coït hétéro-normal, tous les instruments s’affolent, vous êtes maintenant hors-catégorie.”

“Nonnnnn, arrête pas ça,” criait mademoiselle Tremblay qui avait commençé à tourner des yeux. “Arrête pas, non, non!”

“Arrêtez ça tout de suite, monsieur Sicotte,” criaient en choeur docteurs et techniciens ébaubis.

“Est-ce que je suis encore numéro deux maintenant?”, demandait Lionel, “hein, est-ce que je suis encore numéro deux?”

“Nonnnnn, nonnnnn, arrête pas, arrête pas, arrête pas!, t’es le fuck’n best de tous les temps, fuck’n best numéro un toutes galaxies confondues!” avait-elle eu le temps de crier avant de sombrer dans un orgasme cataclysmique qui faillit mettre le feu aux appareils de docteur Barbara.

 

 

Docteur Fortin et docteur Barbaba ébaubis en avaient perdu leur latin, échappé leurs beaux clipboards en aluminium.

“Nous ne sommes pas équipés pour monitorer des phénomènes semblables, une chance que vous avez arrêté cette chose que vous lui faisiez. Vous risquiez de perdre la généreuse compensation financière qu’on verse aux participants si notre matériel avait été détruit en conséquence de ce phénomène qu’on s’explique mal.

Sicotte n’écoutait même pas ce que les docteurs disaient. Il passait gentiment une débarbouillette d’eau froide sur le visage de mademoiselle Tremblay.

“Est-ce qu’on va se revoir?” lui avait-il demandé.

“C’est formellement interdit,” criait docteur Barbara, vous avez signé les documents.

“Ah oui, ah oui,” répondait mademoiselle Tremblay, “c’est quand tu veux.”

“Et tu ne verras plus ton gars d’Alma, promis? demandait-il pendant que le technicien lui arrachait les électrodes de partout sans qu’apparemment il ne le ressente.

“Désolé, monsieur, j’ai besoin de récupérer la caméra intra-utérine, voudriez-vous l’enlever vous-même, personne ici ne veut toucher à votre . . . chose.”

“Non, je ne verrai plus que toi maintenant, promis.” criait-elle pendant qu’ils l’emportaient derrière une porte et que lui tentait d’en finir avec la caméra intra-utérine pour courir la rattraper.

Deux autres techniciens sortis de nulle part l’avaient solidement retenu pour l’empêcher de partir après elle.

 

 

Après avoir été payé, une somme coquette quand même, conduit au vestiaire et s’être rhabillé, Lionel Sicotte était sorti et l’avait attendue une bonne heure sur le perron au sortir de la faculté. Par dépit, il s’était finalement fait à l’idée. Ils avaient dû la faire sortir par une autre porte et elle était tout simplement repartie.

Rentré chez lui, Sicotte avait fait quelques recherches avec des bribes que le docteur Barbara avait échappées dans un moment de panique. Il croyait bien avoir entendu Tremblay et avait supposé qu’elle était d’Alma. Ça lui faisait une belle jambe. Il ne pouvait tout de même pas composer tous les numéros de tous les Tremblay d’Alma et demander s’il y avait là une brunette dans la mi-vingtaine pour ensuite lui demander si elle s’était faite baiser par un phénomène paranormal dernièrement. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Elle était probablement dérangée émotionnellement de toutes façons et une bien mauvaise candidate à la vie de couple ordinaire. Peut-être ne prenait-elle son pied qu’à faire l’amour devant des observateurs, de là les expériences à la faculté. Lionel se voyait mal faire le bottin des voyeurs pour en embaucher deux ou trois à toutes les fois qu’il aurait voulu la baiser. Non, il serait beaucoup mieux sans elle. En fait, il se sentait même un peu soulagé d’être débarrassé d’elle.

La joie des sciences paléographiques-épigraphiques l’attendait depuis trop longtemps déjà. Ça et un bon double-quart-de-livre-fromage-frites.

De toutes façons, on le sait, comment pourrait-il, lui, s’acoquiner avec une fille qui acceptait une rémunération pour du sexe? Oh que non, un homme a son orgueil tout de même.

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

En couverture: The Marilyn Trip, sérigraphie de Bert Stern, 1962

 

 

Le poids du brochet

Henri attendait ce moment depuis longtemps, tout un automne, un long hiver et un printemps qui n’en finissait plus de finir. Toutes les semaines, il écrivait à Marie, la fille du dentiste Lamarche qui s’était révélée à lui en lui offrant son silence et la liberté sans conditions pour un méfait sans nom dont elle avait été l’unique témoin. Il avait douze ans à cette époque-là, il en aurait treize avant la fin de l’été. Henri s’était faufilé sournoisement dans la cour du dentiste l’été d’avant, là où celui-ci élevait des carpes dans un bassin de fortune pour lui servir d’appâts dans ses voyages de pêche au brochet.

Elle était apparue sans bruit comme une vision, Marie, petite fille aux yeux bleus, comme une gracieuse évanescence pieds nus dans sa robe de taffeta blanc à frisons. Une image comme dans les vues. Henri couché sur le ventre pour ne pas être vu sortait habilement les petites carpes à la puisette tapi derrière le bassin et les transvidait une à une dans une chaudière à demi-pleine d’eau. Elle lui avait murmuré en souriant :

– Sauve-toé, innocent, avant que mon père te pogne, t’en as assez pris comme c’est là.

Henri paniqué avait bondi jusqu’à la porte de clôture donnant sur la ruelle qui ne semblait plus vouloir se laisser ouvrir si facilement. Henri avait entendu clairement derrière lui :

-Attends, r’viens icitte.

Elle se tenait toute ravissante dans la splendeur de l’été enfin revenu, debout là dans la lumière du midi, lui tendant sa chaudière de carpes sautillantes.

-T’as oublié ça, lui avait-elle dit.

Lorsqu’Henri avait avancé sa main, la chaudière était partie se cacher dans le dos de Marie dont le sourire s’était fait tout espiègle. Elle avait plissé ses yeux, pincé sa petite bouche en forme de cœur en n’avançant que sa tête vers Henri. Il n’avait pas eu besoin qu’on lui fasse un dessin.

Qu’est-ce qu’un petit de garçon de douze ans ne ferait pas pour une douzaine de belles petites carpes.

Henri passait la plus grande partie de ses vacances d’été chez son oncle et sa tante. Il partait de la grande ville et il se rendait seul comme un grand garçon en autobus dans son patelin natal. Enfin, il pourrait la revoir. Il ne s’était pas rendu directement chez son oncle. Henri se tapait la route à pied entre le terminus d’autobus et la maison du dentiste Lamarche à Lamaque, une bonne marche avec son bagage sur le dos sous le chaud soleil de la fin-juin. Un peu plus que la moitié du chemin parcouru, il n’avait pas encore réussi à calmer son agitation, une stupide peur incontrôlable de ne jamais la revoir. Comme cette sensation complètement dingue qu’il ressentait quand la nouvelle épouse de son père lui tendait discrètement les enveloppes à l’abri du regard de ses frères qui se seraient offerts une bonne rigolade s’ils avaient mis la main dessus avant lui. Il la flanquait rapidement dans ses culottes et rabattait vitement son gaminet par-dessus comme si c’était le plus sale des butins. Dès qu’il en avait l’occasion, il fuyait à la cave du commerce familial où un recoin fabriqué avec des caisses de Coke lui offrait l’asile, la planque parfaite pour lire ses missives en paix.

Henri ne savait pas si c’était ça la fameuse chose que tout le monde appelait bêtement avoir un gros kick, ou plus crûment l’amour, comme dans tomber en amour. Tout ce qu’il en comprenait c’était le malaise au ventre et dans son corps tout entier lorsqu’il ne se pouvait plus d’attendre la fin du souper pour se pousser dans sa cachette en bas, lire les lettres de Marie.

Une sirupeuse ballade commerciale hantait alors toutes les radios. Le ver d’oreille avait envahi le pauvre Henri qui l’avait murmuré dans sa tête tout l’hiver.

 Oh lady Mary, petite fille aux yeux bleus.

Et voilà qu’à force, les saisons avaient passé et Henri était de retour à Lamaque, encore un petit kilomètre et il serait chez Marie. Pour se changer les idées en marchant, il pensait à ce qu’il pourrait faire pendant ses vacances. Il savait qu’il ne pourrait pas jouir de tout le temps qu’il aurait espéré passer avec Marie. Ses pauvres performances scolaires avaient forcé son père le dentiste sévère et fier-pet comme pas deux à l’inscrire aux cours d’été. L’idée le rendait triste mais il comprenait. Comme ils allaient se retrouver moins de dix jours plus tard, il n’avait pas jugé bon lui exprimer sa tristesse. Il n’avait tout simplement pas répondu à la dernière lettre de Marie.

En chemin, il se demandait si son oncle avait gardé la grosse bicyclette à pneus balloune de sa cousine. Il s’en servait parfois l’été pour aller au brochet au lac Blouin ou chez son grand frère à Vassan. Elle se ferait bien pratique maintenant pour aller voir Marie. Il tournait maintenant le coin et apercevait dans un pincement du cœur sa maison natale. Henri s’était alors tiré un plan dans sa tête. Il couperait par la cour malgré que la maison paternelle appartienne maintenant à de purs étrangers, il passerait par la ruelle et irait surprendre sa belle Marie-aux-yeux-bleus dans sa cour au lieu de sonner à la porte d’en avant.

Sûrement pas son oncle Maurice qui l’aurait grondé s’il eut fallu qu’on l’y prenne. Son oncle conduisait le taxi, petit homme affable pas très haut sur pattes et plutôt baquet avec une épaisse et drue chevelure impressionnante qui ne reprenait jamais véritablement sa forme lorsqu’il enlevait son képi de taxi. Il adorait les enfants. N’ayant eu qu’une fille adoptive bien à lui, il vouait à Henri et à ses frères une affection toute particulière. Quelquefois Henri allait le rejoindre à son stand de taxi, petite cabane tout petite qui était alors à l’autre bout, à l’entrée de la ville. Quand le téléphone sonnait, il laissait Henri répondre, Main Taxi, bonjour!  Henri notait proprement les adresses. Puis l’oncle Maurice le laissait monter avec lui faire le voyage. L’été d’avant Henri avait dû se coincer entre deux belles madames parfumées et tout endimanchées qui allaient je ne sais où en plein jour avec leur profond décolleté qui laissait voir beaucoup de leurs belles grosses mamelles bien rondes qui arrivaient juste au visage d’Henri. Les choses ballotaient comme une grosse bolée de Jell-O lorsque le taxi prenait des bosses pour le plus grand bonheur d’Henri. Il en avait longuement conservé l’image dans sa tête, souvenirs bien commodes lorsque nuitamment Henri découvrait tout coupable comment fonctionnait son corps de garçon en se faisant tout un cinéma dans sa tête. Il ne parvenait cependant jamais à apercevoir en rêve l’image de leurs vulves, il n’en avait jamais vraiment vu ailleurs que dans les revues feuilletées à la dérobée dans la tabagie de son père.

Rendu près de chez elle presqu’au bout de la ruelle, il raccrochait encore sa pensée à ces gros lolos qui l’avaient tant obsédé. Drôle parce qu’il ne se rappelait pas de la taille des nichons de Marie, pas vraiment gros dans ses souvenirs en tous cas, mais on ne sait jamais avec les filles. Elles carburent aux secrets, nous cachent tellement de choses. L’esprit encore aveuglé par des paires de voluptueuses énormités, il avait du mal à comprendre ce qu’il voyait poindre dans la vraie réalité devant ses vrais yeux incrédules.

Une jeune fille qu’il ne voyait que de dos, penchée sur un garçon monté sur une ridicule petite moto à l’embrasser langoureusement. Ça lui était venu non pas de façon brusque mais comme dans un film au ralenti. Il voyait le visage de la fille se tourner lentement vers lui, glisser deux mots à l’oreille de l’autre qui s’était aussitôt retourné lui aussi.

Louis Papineau avec Marie Lamarche, sa Marie.

-Louis Papineau il me lâche jamais, maudit fatigant. Un vrai colleux, une mouche à marde. J’ai assez hâte que tu viennes lui mettre une tape su’a yeule, lui avait-elle écrit pendant l’hiver. Louis Papineau avait été longtemps son meilleur ami.

Ébaubi et sonné, Henri allait tourner tristement les talons et repartir avec son petit bonheur lorsque Marie avait eu l’audace de l’appeler du bout de la gueule. Henri s’était approché nerveusement en souriant du mieux qu’il pouvait. Il avait gentiment tapé sur l’épaule de son ami Louis.

-Salut le gros, ça boum? Ton père t’a laissé te faire une moto avec son rasoir?

Puis il s’était retourné et avait fait deux bises glaciales sur les joues d’une Marie stoïque et craintive.

-J’étais juste venu faire un petit croche à Lamaque avant d’aller chez mon oncle Maurice.

 

Long malaise. Très long.

 

Bon, ben, j’vas y aller moi là, là. Bonne journée.

Comme un héros accablé par un sort cruel, Henri était reparti le cœur en mille miettes. Personne ne peut comprendre vraiment la profondeur abyssale du malheur et de l’immensité des peines imbuvables de nos ridicules amourettes d’enfant. Personne.

No one knows what it’s like

To feel these feelings

Like I do

And I blame you

No one bites back as hard

On their anger

None of my pain and woe

Can show through

But my dreams

They aren’t as empty

As my conscience seems to be.*

Les jours avaient passé, ne faisaient rien de mieux que ça, passer. Chez l’oncle Maurice et la tante Madeleine, même chose. Les journées passaient les unes en tout point semblables aux autres, une chorégraphie réglée au quart de tour dans une routine domestique et matrimoniale qui durait depuis la nuit des temps. L’été ne semblait pas parti pour finir de sitôt. Henri désoeuvré prenait le gros bicycle de sa cousine et partait faire des tours icitte et là de temps en temps sans jamais vraiment retrouver son entrain. Tante Madeleine voyait tout mais ne savait rien. En prenant son café un bon matin elle lui avait dit :

-Tu devrais aller voir la petite Lamarche ou ton ami Louis, ou Normand ou les Bigras, tu t’ennuies pas d’eux autres? Je suis sûre qu’ils seraient contents de te voir.

Toute la petite bande avait l’habitude de tuer les soirées d’été à rigoler dans les gradins déserts du terrain de football, sur les banquettes du Capitol Lunch à bouffer des frites ou dans la cave des Bigras quand les soirées se faisaient pluvieuses. C’était là que Marie l’avait vraiment regardé de ce regard-là et qu’il l’avait bien vue lui aussi comme ça pour la première fois. Il l’avait raccompagnée chez elle à la tombée du jour, c’était déjà le dernier soir de ses vacances. Henri se disait qu’il ne pouvait pas partir comme ça. Il devait absolument trouver le courage d’oser quelque chose. Dans le petit raccourci dans le bois, au pied d’un mur de pierre, il l’avait enlacée et comme il avait entendu quelque part comment les choses se font, il lui avait poussé la langue dans sa bouche et la faisait tourner en imbécile pour absolument rien. C’était comme si Marie n’en avait pas, elle, de langue. La langue d’Henri avait attrapé le vide comme pédaler en bicycle quand la chaîne débarque. Ou elle ne bougeait pas, paralysée ou quelque chose comme ça. De beaux petits seins devinés à travers la légère camisole qu’il n’aurait jamais osé toucher, mais pas de langue. Elle n’avait rien dit et paraissait sonnée. Henri pensait qu’il venait de commettre une grosse bourde mais c’était là, dans de bien tristes adieux qu’ils avaient promis de s’écrire. L’image lui revenait encore, il se trouvait tellement idiot. Idiot et triste.

Il avait enfourché la bicyclette et s’était rendu à Lamaque voir si quelqu’un se trouverait là, d’abord au Capitol Lunch désert, puis au terrain de football, pas mieux. Il était retourné chez son oncle, avait ramassé son gréement puis il était reparti vers le quai du lac Blouin essayer d’attraper un brochet. Sa peine l’obsédait, il ne voulait qu’être seul, broyer du noir tranquille. Il pensait toujours à elle et au maudit Louis Papineau à marde et il lançait sa ligne à l’eau sans conviction. La paix qu’il voulait, pas du brochet, la sainte paix.

Il avait appâté comme on appâte pour du menu fretin, sans plus. Mais au bout d’un moment sa ligne s’était pliée en arc et avait plongé violemment vers l’eau. Le pauvre Henri avait peine à la tenir à deux mains. Il zieutait au fond de l’eau l’énorme brochet qui se débattait, le plus énorme qu’il n’avait jamais vu, le père de tous les brochets du lac Blouin, de toute l’Abitibi à bien y réfléchir. Le combat fut long et ardu, la bête était même presque toute sortie de l’eau dans sa lutte acharnée et leurs regards s’étaient croisés comme deux guerriers choqués noir. Ça ne lui arrivait jamais lorsqu’il pêchait avec ses amis et il aurait bien aimé qu’ils soient tous là pour voir ça, vivre ça avec lui. Toujours les autres qui attrapaient les plus gros. Puis dans un grand clac! la ligne avait cédé et le monstre des mers avait fui traînant avec lui l’hameçon, l’appât et un long bout de ligne. Frustré, Henri avait frappé un grand coup de pied dans sa cannisse de vers. Finie donc la pêche. C’était là qu’il avait ressenti comme une grande nostalgie, un énorme vide. Il avait alors décidé d’appeler ses amis le soir même.

Tout finit toujours par se savoir dans les petites places comme Lamaque. Henri avait appuyé le gros bicycle de sa cousine sur un poteau en face du Capitol Lunch. Il voyait à travers la vitrine ses amis déjà bien installés dans une cabine, écoutant la musique du juke-box et mangeant des frites tout en siphonnant des orangeades. Normand était là, les Bigras, Louise Bérubé avec Camille la sœur de Marie. En s’avançant vers le creux du vestibule extérieur, Henri avait failli avoir un choc vagal. Tapie dans l’ombre, Marie était là, elle savait qu’il viendrait. Elle tenait dans ses mains un paquet de lettres dans leurs enveloppes délicatement décachetées comme seules les filles savent le faire. Tout se tenait par un croisement de jolis rubans bleus joints ensemble d’une boucle parfaite. Elle lui avait tendu le paquet de lettres qu’il regardait ému autant que surpris.

-C’est dommage que tu n’aies pas répondu à ma dernière lettre, avait-elle simplement dit, j’ai pensé que tu ne m’aimais plus.

Avec tout le mélo qui pouvait venir colorer le drame de ces amourettes d’enfant, ces histoires que l’on s’inventait à soi-même et qui ne tenaient jamais vraiment la route face au passage brusque du temps et de la réalité triste et nue ou du premier crétin débarqué sur une ridicule mini-moto. Au lieu d’attraper le paquet, Henri avait attrapé les épaules de Marie et il avait décidé de se payer une dernière traite. Les beaux yeux bleus de Marie n’avaient absolument pas l’air de vouloir lui dire non. Il lui avait collé la langue dans sa bouche comme l’été d’avant mais apparemment l’hiver et le printemps lui avaient laissé tout le temps de se faire pousser une langue, une belle langue douce et chaude qu’Henri découvrait ahuri. Et elles tournaient maintenant au même tempo l’une alentour de l’autre. Henri était ravi comme lorsqu’on réussit à maîtriser le Houla-Houp pour la première fois. Le paquet était tombé par terre et ils s’étaient enlacés longuement le temps que leurs langues parviennent à se lâcher et que quelques taponnages de curiosité juvénile aient occupé leurs mains malhabiles. Dès qu’un stupide bruit de rasoir s’était fait entendre plus bas sur la rue Perreault, elle s’était enfuie en courant.

Curieusement, Henri avait ressenti une grande fierté, comme un grand soulagement.

Dans le Capitol Lunch, les retrouvailles s’étaient passées dans le gros bonheur, dans la frite et la Grapette au son du juke-box d’où sortait une chansonnette débile de César et ses romains. Les amitiés inconditionnelles de l’enfance où les conversations reprenaient exactement là où elles s’étaient terminées un an plus tôt. La vraie grosse joie sale. Marie leur avait abandonné sa sœur Camille. Les gars la trouvaient plutôt agaçante, tout le contraire de sa soeur. Exacerbée, bavarde, bruyante mais pour tout dire un peu plus jolie que sa sœur Marie. Avec une théâtralité exagérée, Henri avait raconté aux amis avec trop de détails son combat contre le monstre des eaux du lac Blouin qui devait bien peser cinquante livres, mesurer au moins quatre pieds de long sans compter la gueule et la queue. La bande s’était décroché les mâchoires à force de rire de lui. Henri comprenait leur dérision, il n’avait pas su sortir la bête des eaux. Il n’aurait pas pu d’un grand coup de poing sur la table frapper son récit du sceau de la vérité absolue. Rien que les beaux yeux de Camille soudain ronds comme des cinquante cennes avaient suivi l’histoire sans broncher, presqu’en pamoison par moments. À défaut d’un (gigantesque) brochet, pensait Henri, il avait sans doute eu là une autre touche inespérée.

Ils avaient tous quitté ensemble à la fin de la soirée. Henri marchait à côté d’elle en tenant le vélo d’une main. Camille avait glissé sa main sous son bras libre. Après la maison des Bigras au coin du boulevard Dennison, Henri était resté seul avec Camille qui habitait la septième rue plus bas. Henri l’égo tout gonflé se croyant maintenant de la stature d’un Rudolph Valentino lui avait offert de la faire monter sur la barre de sa bicyclette et d’aller la déposer chez elle, non sans arrière-pensée. Il était passé par la ruelle et elle était descendue de la barre en s’appuyant sur la cuisse d’Henri, haut sur la cuisse d’Henri. Il n’avait pas hésité à lui attraper la main et la tirer avec lui derrière le garage qui empêcherait le dentiste Lamarche de les voir, lui ou sa sœur Marie. Henri et elle étaient tombés à bras raccourcis l’un sur l’autre, s’étaient mis à se tripoter partout, il la pelotait royalement lui qui n’avait jamais rien peloté d’autre que des balles de laine. Ils s’embrassaient à pleine gueule lorsqu’il avait lentement glissé la main sous sa courte jupe, puis derrière un coton tout doux ses doigts avaient rejoint le terrain chaud et humide qu’il découvrait ravi. Henri était sur le bord d’exploser. Camille rouge comme une merise bien mûre avait enlevé la main d’Henri de là, très lentement, comme pour goûter encore un peu la douce sensation de ses doigts sur elle. Elle lui avait gentiment dit non du bout de la gueule en descendant tranquillement la main d’Henri sur le long de sa cuisse et Henri n’avait pas insisté. Quelque part très heureux d’être remercié en plein milieu d’un mandat qu’il n’aurait pas su comment finir. Elle était partie en coup de vent lorsque la lumière de la galerie d’en arrière de chez elle s’était allumée et elle l’avait tout bonnement abandonné là, gros Jean comme devant. Mais l’été était encore tout jeune, avait pensé Henri.

Que de douces mémoires qui venaient ainsi marquer les jeunes vies à jamais. Jours heureux et insouciants, la découverte troublante des cœurs et des corps dans l’excitation la plus vive et l’ébaubissement le plus doux.

Les visites d’Henri se sont lentement espacées à mesure que la vie avait fait de lui un homme, un vrai cette fois-ci. Il n’avait jamais plus revu sa belle Marie-aux-yeux-bleus ni la chaude Camille qui avaient dû suivre leur père parti arracher des dents sous d’autres cieux.

Dans l’autobus qui l’avait ramené en ville à la fin de cet été-là, tous les indélébiles souvenirs d’été dans son Abitibi natale habitaient son esprit et se rapaillaient dans son cœur pour le réchauffer.

Songeur et pensif, le visage collé dans la fenêtre de l’autobus, les yeux rivés sur le sublime parc sauvage qui défilait derrière un rideau de pluie, la grande question. Un seul grand mystère tracassait encore et toujours Henri et venait porter ombrage à ce moment de pure grâce.

Combien est-ce qu’il pouvait peser vraiment, ce foutu brochet?

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

*paroles de Behind blue eyes, The Who, clin d’oeil à mon frère Marc.

 

chaudes glaises

 

de là d’où l’on vient,

mais encore où

nous aura rabattu le chemin

 

le temps amnésique se dandine au loin

abrille sous les ailes de sa danse crépusculaire

nos têtes séchées, nos sombres recoins

une allumette frottée en vain crie lumière

 

au bois quelques garçons en éternelle maraude

apprivoisent la pierre le bois le feu malin

ici comme les morceaux de guimauve trop chaude

l’image brûle s’étire et colle aux paumes des mains

 

mon espace habité à rêver d’en partir

quitté le coeur en rêvant d’y revenir

 

caresses toutes furtives innocentes à pleurer

dans l’ombre des trous creusés dans la pierre

les glaises chaudes de l’été bordant rus et rivières

jamais plus nos pieds nus n’iront s’enfoncer

 

un brouillard attaque la prunelle de mes lieux

regard d’abord aveugle par le temps affûté

voir d’autres enfants nés en rêvant tout autant

plier bagages et dans le premier vent de l’été

déserter là où les uns auront cessé d’être vieux

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Le retour de Susanna

J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, une chance que Susanna n’en espérait pas moins.

Trop jeune, elle aimait beaucoup trop les hommes. Elle fumait beaucoup trop de thaï stick. Voulant se jeter sur les rails, elle avait tout confondu et à marée basse s’était échouée à deux pieds du quai dans six pouces de vase.

Trois rêveurs partis conquérir le monde stoppés brutalement par l’immensité du Pacifique se trouvaient là.

Nous l’avions ramené dans la cabane que nous prêtait un riche villégiateur en échange de nos bras. Elle avait troqué son corps maigrichon contre une pleine barge d’illusions dompée sur elle par un beau touriste de passage et elle portait maintenant son enfant.

Nous l’avions nourri, dorloté. Après un temps, elle nous avait pondu un garçon minuscule qu’on avait tendrement baptisé l’échalote. Elle lui avait donné nos trois prénoms en signe d’affection. Puis un jour un bel hindou nous l’avait volée.

Quelques nouvelles de Susanna étaient venues sporadiquement puis plus rien. Les rêveurs étaient maintenant rentrés chacun chez eux.

Sauf un.

Pauvre Tristan, resté là, tous les soirs sur le quai à attendre le retour de Susanna.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Texte publié sur À 190 mots de distance : défi littéraire collectif, contraintes: le thème qui doit être Le retour, la première phrase doit commencer par J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, nombre de mots maximum 190.

Le matcimanito

Je me rappelle que mon père appelait ce lieu le Mac-Manitou ou n’était-ce qu’ainsi que ça sonnait dans mon oreille.

Le mont du diable, jadis appelé le mont Devil, connu aujourd’hui sous le nom de mont Matchi-Manitou dominait le flanc ouest d’un superbe plan d’eau qui porte le même nom. C’est sur ce lac que mourût de froid Stanley Siscoe, ingénieur-minier et pionnier de l’Abitibi, en 1935 après que son avion y eut défoncé les glaces de mars.

Une vieille légende raconte que des amérindiens ayant pris place dans deux canots s’y étaient un jour lancés à la poursuite d’un orignal énorme apparu de nulle part. Soudain, sans avertir le lac les aspira vers le fond et jamais ils n’en remontèrent, et cela par temps calme et à faible distance du rivage. Depuis lors, les autochtones n’ont plus jamais osé s’approcher du lieu. Madji Manidô Sagahigan, en langue algonquine, signifiant « mauvais esprit », le matcimanito avait pris possession des lieux.

Léon Santerre était un homme discret, il préférait ne pas être trop vu en ville avant le grand soir. Il avait loué un camp de pêche au bord du Matchi-Manitou à une demi-heure de Bourlamaque, un vieux rêve d’enfant. Petit camp de bois rond au luxe surprenant, directement au bord de l’eau. Léon était né dans la région à la toute fin des années cinquante et s’entêtait toujours à utiliser le nom de Bourlamaque, municipalité qui n’existait plus, fondue dans les folies de grandeur du grand Val d’Or métropolitain, comme bien d’autres petites bourgades alentour qui avaient perdu leur âme. Léon Santerre avait quitté l’Abitibi tout jeune lorsqu’un exil familial forcé l’avait conduit à Montréal.

Enfant, l’écriture, les mots, le fascinaient déjà. C’était presque une déchirure au coeur de cinquante années de long qu’il raccommodait en revenant encore une fois sur la terre de ses aïeux. Bien peu de ses amitiés de la petite enfance y étaient toujours, un frère, un peu de famille, de vagues connaissances. Mais Léon Santerre était têtu. Ceci devait se passer ici, loin de Montréal, là où tout avait commencé, là où la terre accueillait sa mère en son ventre et toute son enfance lumineuse avec elle. Là où plus grand monde ne se rappelait de lui.

Dans la technologie toute nouvelle, il avait enfin découvert une voie pour son plaisir égoïste. Il tenait un cyber-carnet sur la toile où il publiait ses créations littéraires. La grande majorité de ses lecteurs étaient eux-mêmes des blogueurs de toutes natures. Poètes, romanciers, critiques, photographes, artistes visuels. Son lectorat à lui était typiquement une femme dans la quarantaine, la cinquantaine peut-être, beaucoup de lectrices de la francophonie d’outre-mer, de France principalement, qui éprouvaient apparemment un plaisir indicible à lire le français particulier des lointaines “colonies”. Léon Santerre n’hésitait jamais à raconter les choses telles qu’elles étaient, la nature humaine dans sa bête réalité, sous tous ses plus inavouables travers. La toile représentait un médium pratique en cela, à l’abri des réticences crasses des réviseurs et des éditeurs frileux.

Il avait longuement hésité avant d’entreprendre le projet farfelu de publier à frais d’auteur un premier recueil de ses meilleurs textes. Péché d’orgueil. Le lancement constituait son pire casse-tête dans les circonstances. De là un peu l’organisation de l’événement loin des grands circuits. Pour ce qui est de son identité, bien peu de gens le reconnaîtraient à Val d’Or. Des gens qu’il connaissait déjà de près, des gens qui joueraient le jeu avec lui de bonne grâce. Il ferait lui-même quelques lectures, en confierait d’autres à des proches, dédicacerait le livre à titre d’éditeur imposteur, au nom de l’auteur soi-disant absent. Il avait choisi le lieu, une brasserie populaire fréquentée par toute la faune culturelle de Val d’Or. Dès le méfait accompli, il comptait se rapailler et passer une dernière nuit au Matchi-Manitou sur son chemin de retour.

Nul n’échappe à son propre plan ni à l’expiation de ses pompes et de ses sombres oeuvres. Cette heure-là était encore venue. L’heure où ni la lune ni le soleil ne savent où aller s’accrocher, gênés d’avoir à se rencontrer dans le face à face singulier d’un éclairage bleu profond qui ne leur appartient ni à l’un ni à l’autre. Ni le soir de la veille qui meurt ni le matin du lendemain qui se mettrait à naître. Le bref moment où se suspend nuitamment le temps pour voir venir le pire. L’heure de grand silence où les esprits en profitent pour se faufiler dans la douceur du vent.

Outre le chuchotement à peine audible de l’onde qui venait éternellement lécher le fin gravier de la plage, le premier bruit devait inévitablement provenir des mauvais esprits de la nuit. Léon Santerre en suées froides et abondantes avait raidi droit dans son grand lit de camp. Cette heure-là, toujours cette heure-là. Des pleurs lancinants dans la nuit repris par l’écho du lac étaient venus déchirer ses oreilles en plein sommeil. Le matcimanito aspirait sa nouvelle proie dans son repère sous l’eau, pas tellement loin du rivage du lac endormi, une âme perdue à jamais. La pauvre se lamentait en vain dans le grand vide céleste de cette heure-là. Léon était sorti, s’avançait craintivement sur la grève et s’installait griller le tabac des fous bien installé sur une énorme pierre arrondie. Léon sentait ces choses-là, les voyait parfois. Mal lui en prît, le mal était déjà fait ou rien de tout cela ne s’était vraiment produit ailleurs que dans sa tête de rêveur. Et le soleil s’était lentement allumé à l’odeur de l’herbe folle sur ce nouveau matin. Après toutes les excitations de l’avant, le matin du grand jour de Léon était venu comme ça, lui, tout calmement.

Rentré au camp se mettre à l’abri des mouches maintenant réveillées, Léon Santerre prenait son café du matin. Il avait ouvert son portable et tentait en vain d’établir une connexion avec le reste de l’univers, peine perdue. Le Matchi-Manitou ne faisait pas partie de cet univers-là. Par dépit, il se saisissait alors de son cellulaire beaucoup moins commode pour lui, ses petits yeux et ses gros doigts. Incontournable routine du matin, Léon allait consulter son blogue, voir les statistiques de la veille, les appréciations et les commentaires de son lectorat. Péché de vanité s’il en est un de plus. Écrire pour son plaisir égoïste sans intention d’en retirer le moindre bénéfice, soit, mais être lu venait comme un baume, soufflait une douce chaleur sur son égo qu’un rien pouvait venir enfler démesurément. Ses meilleures prestations atteignaient la centaine de lecteurs. Quelques blogueurs et blogueuses lui écrivaient occasionnellement, il se créait des cercles. On reconnaissait les habitués. Les accointances se retrouvaient. Dans cet univers écrit sans loi écrite, bien des gens sans histoires mais encore des êtres singuliers d’une grande créativité, habités des plus grandes et des plus effrayantes sensibilités, des visions acutes jusqu’aux brumes épaisses, des gens tapis chacun dans son petit coin d’univers y jasaient avec la planète entière, y mettaient leurs âmes à nu.

Dans le lot parfois digne d’un grand cirque baroque, bazar de modèles dépareillés d’individus insolites et singuliers, il y avait une certaine Carolane B., poétesse et photographe pas du tout dépourvue de talent au goût de Léon. Probablement dans la vingtaine, peut-être la trentaine, ses commentaires étaient devenus des plus assidus au bas des textes de Léon après qu’il ait lui-même appuyé quelquefois sur le bouton d’appréciation au pied de ses vers à elle.

Avec le temps, les commentaires s’étaient allongés, puis se présentaient comme des textes à répondre et Léon s’était mis à répondre pour le plaisir d’écrire. Comme pour jouer le jeu entre deux inconnus dans deux recoins de la vaste toile. Carolane B. se faisait admirative et graduellement très assidue sur le blogue de Léon. Sur le cellulaire ce matin-là, la lecture de son dernier commentaire avait plongé Léon Santerre dans la plus grande perplexité.

 

Je me disais en te lisant qu’on ne décide pas de qui on aime.
Quant à l’image derrière le jour,
si on regarde bien, on arrive à la voir un peu.

Folle des vieux. De leur sablé d’histoire.
Des bouchées d’ombre et de lumière.
Tout le miel et le tendre. Et l’amer et l’envers.

Folle. Autant que je le suis des vieux arbres.

C’est un courroux en bandoulière.
Et une peine en sacoche.
Au pays des aveugles.

Carolane B.

 

Les quelques caisses de bouquin et tout le matériel avaient été débarqués au Prospecteur, brasserie artisanale et locale sur la troisième avenue, rue principale de Val d’Or. Attablé avec son frère et quelques vieux amis retrouvés, Léon Santerre planifiait la soirée avec eux, méticuleusement. Toutes choses faites comme il se doit, une bière locale aux bleuets avait bien arrosé le souper des grandes retrouvailles et comme disent souvent les chinois dans ces circonstances-là : boys will be boys. Le temps passait joyeux à se remémorer les bonheurs passés, les mauvais coups comme les bons, à parler de femmes, inévitablement. Jean Ferland éternel Beau Brummel qu’un cancer grugeait lentement par en-dedans n’avait rien perdu de sa vigueur, du moins en pensée. Il confessait sans pudeur son fantasme du moment. Les belles grandes femmes aux longues chevelures rouges de feu, soyeuses et ondulantes, à la belle peau blanche constellée de taches de rousseur intrigantes. Des créatures envoyées sur terre par le diable lui-même pour endêver les pauvres hommes alanguis. Leurs yeux perçants invitaient le mal plus malaisé à faire partir qu’à faire venir. Une écume blanche se ramassait sur les commissures de la gueule du pauvre bougre qui en mettait et en remettait dans le détail qu’on épargne usuellement aux enfants.

Sur ce, la porte qui donnait sur la rue s’était ouverte miraculeusement sur l’exacte créature que l’esprit tordu de Jean Ferland venait de peindre pour ses amis. Toute en grâces elle s’insinuait dans la brasserie ainsi que dans toutes les chairs soudain paralysées de tous ces hommes qui par malheur rencontraient son regard vert et enjôlant. Déjà blêmi par tous ses traitements médicaux, le pauvre Jean Ferland le menton échoué au bedon en perdait le reste de ses couleurs.

– Je l’savais, ciboire, c’t’un don spécial que j’ai. C’est ton soir mon Léon, c’est ton grand soir, c’est pour toi qu’elle est venue. Je l’ai appelée de mon seul délire, juste pour toi, Léon, juste pour toi! nous criait Ferland à voix basse.

De grands éclats de rire avaient clos le débat pendant que la jeune et fascinante rouquine s’installait seule dans un recoin discret de la brasserie comme pour s’y faire oublier. Une chanson folk du temps des hippies avait maintenant peine à couvrir les conversations joyeuses. Les chaises vides s’attrapaient des fessiers une à une, invités triés sur le volet et habitués du vendredi unis dans la même bonne humeur. Tout un chacun des amis s’apprêtait fébrilement à tenir son rôle dans le scénario convenu. Toutes choses avaient pris place dans l’ordre tracé d’avance.

Après les présentations et les lectures chaudement accueillies, Léon Santerre s’était installé derrière la table où il dédicaçait un à un les livres en échangeant quelques mots avec les acheteurs et la pile de bouquins avait descendu à un rythme inespéré. La fatigue, la période de préparatifs ardue qui avait précédé le grand soir, l’angoisse et le doute, la longue soirée qui achevait et sûrement un peu de la bière locale avaient tracé des creux sur le visage de Léon.

Léon Santerre examinait d’un oeil épuisé l’état de ses réseaux sociaux sur son cellulaire entre les dédicaces qui s’espaçaient maintenant de plus en plus. La foule se faisait moins nombreuse. Les chaises disaient adieu aux chaudes foufounes une après l’autre.

Elle avait placé son livre entre le téléphone portable et le regard de Léon le faisant sursauter quelque peu. Il levait les yeux et elle était là devant lui. Un parfum de vanille envahissait le nez de Léon pendant que son esprit s’embrumait. Sa chevelure ocre ondoyante, ses yeux vert poison et sa peau blanche marquée de picots comme un ciel étoilé, le matcimanito s’était incarné en femme à chevelure de flammes et son tour était venu, pensait Léon. Il ne donnait plus très cher de sa pauvre peau. Maudite boisson.

Un sourire de gamine l’avait tout doucement ramené de son enfer idyllique. Elle lui demandait simplement s’il était l’auteur, lui exprimait combien elle avait apprécié la lecture de ses textes surtout la lecture qu’en avait faite son frère, lui qui avait eu quelques expériences de comédien professionnel avait été magistral dans son rendu. Un peu embêté, Léon avait répondu, improvisant :

– Non, je suis rien que son gérant, Julien Saurel. L’auteur tient à son anonymat, il croit fermement que sa personne n’ajouterait rien de bon au bonheur de la lecture de ses mots. À qui est-ce que je dédicace ce recueil?

– Julien Saurel mon cul, répliquait la rouquine, j’avais lu tout Stendhal avant même de me présenter au secondaire, répondit-elle en prenant un air de bienveillante réprimandeuse. Il n’y aura jamais eu qu’un seul Julien Saurel, quel emprunt malhabile. Pffff.

Tout en causant, elle ouvrait la couverture de son bouquin, elle lui avait enlevé la plume des mains. Puis elle se penchait vers la table lui offrant une vue inattendue sur la blancheur de sa poitrine qui illuminait le fond de la cachette rouge sang de sa chemise de coton. Elle avait griffonné son nom sur la deuxième de couverture pour faire sien à jamais le recueil de Léon. Elle avait finalement replacé la plume devant lui. Elle se redressait et retournait maintenant son livre vers lui en tenant la couverture bien ouverte pour la dédicace.

Léon y lisait alors ébaubi en belles lettres moulées sur le coin gauche de la deuxième de couverture . . .

Carolane B.

Un quatre-et-demi tout en long et mal éclairé dans un des rares secteurs du Mile-End où elle pouvait encore s’offrir le loyer. Carolane B., 31 ans, fille unique d’une mère seule et unique, poétesse et photographe mais encore un peu libraire à l’occasion, souvent serveuse, quelquefois modèle ou danseuse. Un monde plutôt triste de deux salons doubles de long, tout ce qu’elle pouvait assumer après de longues études littéraires qui ne lui avaient laissé que des dettes énormes. Sa nature sauvage, un physique des plus singulier et une série de désolants revers d’amours malades lui faisaient endurer sa solitude avec courage et résignation. Elle courait les quartiers environnants d’où elle tirait des clichés impressionnants qu’elle retouchait parfois pour en faire des tableaux noir et blanc d’une admirable picturale. Elle laissait ensuite chaque photographie l’inspirer et elle y greffait des mots au bonheur de ses humeurs.

Elle lisait Léon Santerre un peu comme on se regarde dans un miroir déformant, miroir magique qui ne reflète que la beauté des mots, qui omet les détails odieux de l’existence comme le temps qui prend son dû sur les êtres, les cultures différentes, les distances, la réalité pure et dure et toute cette sorte de choses. Avec le temps, Santerre était devenu sa seconde nature à elle, les mots manquant à l’horrible puzzle de ses jours. Le reste elle s’en battait les couilles en autant que faire se peut pour une jeune femme. Lorsqu’elle avait appris un peu par hasard et sur le tard que Santerre lançait un recueil, elle avait couru supplier mère et monde de lui avancer (encore) la somme pour s’offrir le voyage. Comme si sa vie en dépendait. Un bagage vraiment minimaliste lancé à la va-vite dans un petit sac à dos et elle sautait dans le seul autobus qui faisait le trajet. Elle avait dû se rendre à Val d’Or la veille au soir et ne pourrait rentrer en ville que le surlendemain du lancement. La fréquence des transports en commun n’était plus ce qu’elle avait déjà été dans ce coin de pays.

Carpe fuck’n sacrament de diem, s’était-elle alors dit.

Sans le sou pour s’offrir une chambre d’hôtel, elle avait marché toute la nuit parcourant certains des pélerinages bourlamaquois que Santerre décrivait dans ses textes. Parcouru bien des rues, vu sa maison natale, calé ses pieds dans les glaises chaudes au bord du crique à marde, marché tout le village minier deux fois plutôt qu’une; puis elle s’était installée tout en haut de la côte de 100 pieds pour voir venir le jour sur la vallée de l’or. Elle était ensuite descendue en ville faire la troisième tout du long d’un bord puis de l’autre. Pris quantité de photos. Elle avait grignoté en marchant quelques trucs bon marché du IGA puis s’était installée dehors dans un drôle de petit square, enfiler café par-dessus café. Elle y faisait patiemment le tri de ses nouvelles images en mettant quelques mots sur ses favorites. Jamais l’idée que sa démarche était totalement wack ne lui avait traversé l’esprit.

– Je sais très bien qui tu es. Ton image derrière le jour, en fermant les yeux, j’arrive toujours à la voir un peu. Et je t’ai reconnu. Sans blague, ça ne m’aura coûté qu’un habile sourire de patineuse à trente sous et ton pote Jean Ferland était à genoux à mes pieds, passait lamentablement aux aveux, rajoutait-elle avec un sourire subtilement vindicatif et rieur à la fois.

– Jamais j’aurais fait trois cent milles en autobus rien que pour espérer tomber sur un faux Julien Saurel en branches d’épinette noire.

Léon Santerre écoutait ses mots, ahuri, des mots qu’il connaissait. Qu’il reconnaissait. Des mots imprimés à l’encre du cœur dans son récent quotidien qui se transformaient ici en son et en musique, la simple suite logique d’une longue conversation entre bons amis qui durait depuis un certain temps déjà. Une fin tout en magie pour une soirée des plus spéciale pour lui. Un aboutissement des mots, de ses mots à lui, de tout ce temps passé à les écrire, les raturer, les ramener à leur essence et voilà que ces mots avaient un écho. Réverbéraient sur lui, empruntaient la voix, le corps d’une créature insolite tombée des nues. Un mirage dans la nuit d’Abitibi qui naissait. Ou un piège, un piège où il oserait mettre le pied peu importe le châtiment.

Le last-call s’en venait, inévitable comme la nuit qui remplace le jour. Léon Santerre déposait la plume à son tour, refermait la couverture et lui remettait son livre. Elle le reprenait, ouvrait la couverture et baissait la tête lentement en maintenant son regard vert poison vissé aux yeux de Léon. À la limite du malaise, les yeux de la rouquine avaient finalement abandonné l’attaque et étaient lentement descendus vers le bouquin ouvert, lire. . .

À Carolane B.

Trois cent milles de solitude, bardassée par l’autocar et l’angoisse bourdonnante prisonnière au creux du ventre, des heures impossibles à tenter d’impatience de compter les épinettes noires le long du chemin et d’égrener le chapelet de lacs d’un parc sauvage qui n’en finit jamais de finir. La voyageuse s’était en effet mérité mieux qu’un Julien Saurel de pacotille. Celle qui aurait finalement rejoint son vieux mirage méritait amplement d’enfin déposer son bagage près du sien dans le plus beau des camps de bois rond de toute la terre, dans la plus majestueuse forêt d’ifs du nord québécois, voir le soleil reprendre vie dans la splendeur sans nom du Matchi-Manitou.

Affection,

Léon.

Un long long temps. Le temps d’effacer le reste du monde. Ses yeux maintenant brûlants avaient tout doucement repris la connexion troublante avec ceux de Léon Santerre.

 – C’est quand tu veux, avait-elle dit.

Au bout des longues sécheresses de juillet, après que le soleil ardent ait asséché toute la mousse des éclaircies et de l’orée des bois, le feu du tonnerre la pénétrait, se glissait en elle et comme un serpent maléfique, se faufilait sous elle et allait mettre sournoisement le feu à la forêt assoiffée. Au fil des siècles matcimanito faisait ainsi sa toilette. Une douche sous les feux de l’enfer. Après la noirceur des cendres, il se bourrait de bleuets et de framboises puis lentement il se parait de beaux habits tout neufs, vert tendre, et les bêtes revenaient gaiment s’y abriter.

La même bête courait sous les draps défaits dans le chalet de bois rond, contournait l’un et puis l’autre puis revenait vers elle, cherchait le bon moment, là où la chair serait trop bonne à mordre. Une étrange retenue s’était lentement immiscée entre leurs premières ardeurs timides. Lui revenaient à l’esprit tous les tristes amants de son âge qui avaient croqué égoïstement et sauvagement d’une seule et puissante mordée dans ce beau fruit exotique, avaient jeté au loin avec mépris le reste du fruit à peine entamé puis étaient repartis sans se retourner. Et la peine imbuvable.

Lui revenait sans cesse à l’esprit tout l’odieux d’être là avec cette créature intrigante qui s’offrait à lui et qui aurait pu être sa propre fille. Et la honte sans nom de ce désir coupable.

Ils étaient entrés au camp dans la noirceur de la nuit comme deux voleurs, ils avaient partagé une bouteille de chianti et quelques victuailles qui restaient à finir en plaçant habilement et tour à tour des mots pour meubler les tensions et les malaises, des mots de désir qui voulaient désespérément appeler une suite aux choses.

Sans pudeur aucune, elle s’était calmement dévêtue et accroupie en indienne dans le grand lit de camp près de lui. Comme une enfant espiègle, elle tirait tantôt sur sa chemise tantôt sur sa ceinture qu’elle avait finalement défaite puis tirée d’une seule traite en entonnant un fier Nananaaaaa! Déboutonné le pantalon, il s’était dit qu’il devrait bien faire disparaître le reste lui-même. Elle s’était alors allongée tout contre lui, il avait passé son bras sous ses épaules. Ils cherchaient encore et toujours quelques mots utiles à dire ou encore cherchaient à saisir dans le son malaisant des silences le grand coup de feu du départ. La bête à feu commençait à s’affoler sous les draps en tempête. Le langage des corps s’écrivait lentement dans une langue qu’ils ne reconnaissaient plus.

Cette heure-là avait fini par venir, encore cette heure-là. Dans la ville silencieuse, les derniers fêtards de la nuit du dernier hôtel de Val d’Or avaient grimpé dans leurs énormes pick-ups et la noirceur de la nuit les avaient éparpillés au loin. Le peuple du jour espérait encore étirer son bonheur en suppliant qu’on lui accorde un dernier tournis dans sa chaude couchette. La troisième avenue était complètement déserte hormis un autochtone beaucoup trop aviné qui promenait son attelage de chiens husky imaginaires en discutant savamment chasse à l’ours avec son propre reflet dans une vitrine éteinte. Dans un camp dans le bois, une chambre d’hôtel ou deux, icitte et là, le corps de deux amants insatiables s’acharnaient encore l’un sur l’autre dans un champ de bataille de draps horriblement défaits d’une guerre qu’ils ne gagneraient malheureusement jamais. Cette heure-là.

Dans la forêt abitibienne, la faune batracienne s’était épuisée à coasser et à coasser sans fin appelant l’amour toujours l’amour et de guerre lasse s’était tue. Toutes les bêtes avaient pu finalement s’endormir dans un silence d’église, chouettes et hiboux compris. Dans le vent tout doux du silence les esprits prenaient l’air en profitant du calme des eaux du lac au fond duquel le matcimanito s’était endormi pas très loin de la grève. Cette heure-là, quand ni la lune ni le soleil ne parviennent plus à trouver où s’accrocher dans la voute étoilée.

Elle avait doucement grimpé sur lui, déposé ses mains chaudes sur ses épaules et les mains de Léon avaient rejoint ses hanches. Le vitiligo avait pris son corps comme sa toile et dessinait tantôt sur sa poitrine les contours de pays inconnus où les lèvres de Léon rêvaient de faire le plus beau voyage, tantôt sur sa hanche les contours d’un lac perdu, fantastique et chaud, ou il rêvait de s’ébattre avec elle sans fin. Il fallait des yeux d’esthète pour accueillir dans son cœur la beauté suprême dessinée en gracieuses arabesques par le vitiligo partout sur sa peau blanche comme le lait. Le vert de son regard pénétrant cultivait à perte de vue des plantations de chair de poule bien drue partout sur le corps du pauvre Léon. En dansant langoureusement de sa plus belle danse sur le bon morceau de lui, sa vulve brûlante et onctueuse avait allumé les poudres et achevé la patience de la bête maléfique qui sortait maintenant les mordre partout essayant de foutre le feu à la grandeur du camp de bois rond. Elle l’empalait lentement, l’empalait violemment dans une cavalcade qui n’en finissait plus de les emporter bien haut rejoindre la lune perdue et le temps qui se suspendait désespérément à elle dans cette heure-là.

Et dans leurs cris sauvages, elle s’écrasait de tout son poids sur lui pour recevoir sa chaude offrande au plus profond de ses entrailles.

Gardant son trésor nouveau en elle, elle s’était effondrée sur lui, la tête au creux de son épaule, sa longue chevelure qui couvrait tout le torse de Léon dont les bras l’avaient accueillie bien serrée sur lui. Et elle pleurait. Le bonheur ne lui aurait pas été facile du premier coup. Les soubresauts intempestifs de ses pleurs qui agitaient tout son ventre titillaient encore par moments le prisonnier de ses chairs. Puis le calme était revenu, le sommeil les avait sournoisement attrapés dans cette gênante position et conduits tout doucement vers la fin de cette heure-là.

Cette nuit-là, le matcimanito s’en rappelle encore. C’était lui que des cris dans la nuit étaient venus troubler.

Léon Santerre n’avait pas tenu la promesse pourtant écrite de sa main dans la dédicace qu’il lui avait adressée. Ils n’auraient pas vu ensemble le soleil se lever sur les splendeurs du Matchi-Manitou. La lumière vive du matin déjà tout éveillé et sa vieille gueule de sable sec qui maudissait la bière aux bleuets l’avaient réveillé trop tard. Léon avait allongé puis tourné son bras derrière lui pour la retrouver, se réconforter ou se convaincre qu’il ne l’avait pas rêvée dans un stupide délire éthylique. Son bras s’était échoué derrière lui directement sur un matelas tristement désert. Il se relevait lentement sur ses coudes et son regard était immédiatement allé se poser plus bas sur son sexe flasque et racorni qui dormait paisiblement sur son lit de poils cotonnés pris en pain dans les humeurs séchées de leur coït. L’horrible image l’avait tout de même rassuré.

– Carolane?, appelait-il. Il se raclait la gorge et reprenait beaucoup plus fort.

– Carolane!? criait-il alors pour rejoindre le seul petit coin du chalet où son regard n’avait pas accès. Pas de son pas d’image encore.

Le corps de Léon s’était raidi bien droit dans son lit, pris d’une terreur envahissante. L’addiction était déjà profondément installée en lui, il ne saurait souffrir le plus petit sevrage d’elle, la vue de son corps unique et insolite, l’odeur de son parfum de vanille, la chaleur de ses étreintes et le regard qui le chavirait tant et toujours. Léon Santerre avait sauté dans son pantalon. Il avait ouvert avec une force exagérée la porte de la petite salle de bain. Niet, nada.

Pieds nus, en trois enjambées il avait rejoint la grève où son regard ne parvenait pas à retrouver deux yeux verts dans tout l’horizon qu’offrait le Matchi-Manitou toujours aussi majestueux comme si de rien n’était. Il courait maintenant tout le tour du chalet de bois rond en criant son nom à l’orée de la forêt qui les encerclait et rien que l’écho de sa voix rauque lui ramenait encore et toujours la même réponse bête et frustrante du silence. Léon avait gravi à grandes enjambées l’allée de gravier concassé qui menait à la route deux ou trois-cents pieds plus haut s’infligeant moult blessures sanguinolentes sur la plante des pieds. Aussi loin que son regard pouvait voyager d’un bord et de l’autre de la route, aucune trace d’elle. Debout et stupide comme une statue de sel, Léon s’avouait à contrecœur que quelqu’un avait déjà fait monter cette fantomatique auto-stoppeuse depuis un bon moment déjà.

Léon Santerre écrasait son fessier sur une des énormes pierres abandonnées au bord du chemin par les cantonniers, prenait sa tête à deux mains et braillait comme un veau. Jean Ferland avait-il bien vu les pompes de Satan venir par cette fille.  Foutaises, pensait Léon.

Elle avait donc simplement vu ce que lui-même voyait. La peur. Le corps d’un homme que beaucoup trop de temps séparait du sien, un corps sur lequel tout ce temps avait amplement collecté son tribut de toutes les plus viles façons, une chevelure poivre et sel en bataille sur l’oreiller, une barbe blanche et rugueuse qui se pointait lentement, cette purulente haleine de fond de tonne de bière aux bleuets, l’horrible image de sa verge molle. Tout cela dans la lumière crue du matin avait crié haut et fort à sa flamme nouvelle la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Il retournait dans le chalet de bois rond le coeur en-dessous des bras, les pieds dans l’accotement de sable jaune pour ménager ses pieds souffrants. Grimaçant, il avait enfilé ses bas directement sur ses plaies ouvertes sans plus de façon, avait fini de s’habiller. Une douloureuse et insupportable compression de tout son thorax ne l’abandonnait plus, lui ordonnait de rapailler toutes ses affaires prestement et de reprendre sa route au plus coupant. Il avait vu et décidé de laisser là quelques choses à elle qui traînaient au sol près du lit et qu’elle avait abandonnées là dans sa fuite précipitée et cruelle.

La déchirure sur son cœur qui devait bien faire cinquante années de long se rouvrait lentement en brûlant sadiquement ses entrailles à mesure qu’il voyait dans le rétroviseur s’évanouir la splendeur du Matchi-Manitou, le plus beau des chalets en bois rond du monde dans sa magnifique forêt d’ifs.

Là où un grand lit de camp horriblement défait dégageait encore un parfum de vanille, l’odeur exquise et épicée de toute la peau magnifiquement enluminée de la jeune femme sublime qu’il ne sentirait plus jamais.

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Léon Santerre n’avait pas tenu la promesse pourtant écrite de sa main dans la dédicace qu’il lui avait adressée. Ils n’auraient pas vu ensemble l’astre du jour s’élever sur les splendeurs du Matchi-Manitou. Elle ne lui en tiendrait pas rigueur. La lumière vive du matin déjà tout éveillé et sa bouche empâtée qui maudissait les italiens et leur foutu chianti l’avaient réveillée trop tard pour vivre la promesse de Léon avec lui.

Carolane B. avait su manœuvrer avec toute la délicatesse et le flegme d’un sioux pour se détacher du corps de Léon et de libérer inconditionnellement son prisonnier de la nuit. Elle ne voulait d’aucune façon écourter inutilement la grasse matinée de son dernier amant. Elle jetait un tendre regard sur le corps endormi de Léon et malgré le temps, la texture de sa peau si différente de la sienne, ses couleurs, ses odeurs, Carolane B. se disait que c’était de loin le plus bel homme qu’elle avait pu sentir près d’elle depuis des lunes et des lunes. C’était le sien maintenant. Elle avait sorti le iPhone qui lui servait toujours de caméra et elle tira quelques clichés de lui avant de très délicatement relever le drap pour lui rendre sa pudeur.

Carolane B. était nue comme un ver, belle comme ses trente ans. Elle n’avait enfilé que la chemise rouge sang de la veille à peine boutonnée dans l’idée d’aller rafraîchir le bas de son corps dans les eaux calmes du lac, prête à lui offrir encore et encore. Elle avait aussi glissé dans une des poches son appareil dans l’idée d’éterniser le Matchi-Manitou dans quelques clichés de son cru.

Elle était sortie comme un fantôme sans jamais toucher le sol ou si peu. D’une famille modeste de la grande ville, elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau que ce que le Matchi-Manitou offrait à ses yeux troublants, troublés ce matin-là. Elle avait marché lentement dans les eaux fraîches du lac jusqu’à hauteur de taille. Sa main était descendue dans l’eau profondément, rejoindre en passant par le devant la chute de ses reins derrière, puis le sillon de ses fesses. Sa main remontait en frottant avec zèle tous les restants de péché qui se trouvaient dans toutes les paroisses sur son chemin. Une odeur de vanille et un parfum de femme exquis et épicé se torsadaient l’un sur l’autre sous l’eau claire en suaves volutes qui partaient vers le large voyageant sinuantes entre deux eaux.

Matcimanito terré dans son trou savourait les divines saveurs nouvelles que le flot lui ramenait. À travers le prisme des eaux claires et tranquilles, il zieutait au loin le corps superbe de cette créature des dieux mi-femme mi-reptile. De l’autre côté du Matchi-Manitou, au pied de la montagne du diable, était apparu de nulle part un orignal gigantesque et majestueux qui descendait avec grâce vers les eaux peu profondes du lac, prendre tranquillement le déjeuner aux herbes d’eau.

Carolane B. frétillait d’excitation, elle n’avait jamais vu une semblable bête de ses propres yeux. Elle s’avançait lentement tirant la caméra de sa poche à la recherche du point de vue qui lui donnerait le meilleur cliché. Au diable la chemise rouge sang. Dans sa lente approche, l’eau montait sur elle et enveloppait maintenant une bonne partie de sa poitrine.

Le lac était pourtant tranquille, le rivage pas tellement loin. Lorsqu’elle fut enfin à sa portée, le matcimanito l’avait lentement aspirée vers lui au fond de son trou noir creusé à même le lit du lac et ne voulut jamais plus s’en défaire.

Sur l’autre grève du Matchi-Manitou, l’orignal immense et majestueux disparaissait dans la même magie qui l’avait conduit là, comme une dernière brume poussée au loin par le souffle doux du matin.

 

Flying Bum

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Poème “Derrière le jour” avec la permission de Caroline Dufour que vous pourrez lire ici.