L’été des martiens

Il y eut cet été, je devais avoir 8 ou 9 ans, mon ami Léon et moi nous levions de bonne heure – vers cinq ou six heures – et nous partions à bicyclette jusqu’au marché pour y trouver des foies de poulet, on les donnait à l’époque. Nous croyions dur comme fer qu’appâter nos lignes à pêche avec du foie de poulet nous garantirait des prises à tout coup. Nous roulions ensuite le long du chemin de la mine abandonnée, les foies de poulet se balançant dans leur sac de cellophane accroché à nos poignées de bicyclette puis nous cachions nos bécanes et marchions à travers les aulnes jusqu’à la rivière Bourlamaque. Nous choisissions une courbe dans la rivière qui créait un trou plus profond et nous y lancions nos lignes. C’était quelque chose que nous pouvions faire presque tous les matins d’été, aller chercher des foies de poulet, aller pêcher, ne rien attraper. Se lever à l’aube pour éviter les grandes chaleurs et maximiser nos chances d’attraper du poisson, n’importe quel poisson aurait bien fait l’affaire mais tous les jours, nous rentrions bredouille.

Je ne me rappelle pas avoir été à la pêche depuis.

Je me rappelle qu’il y avait des martiens partout cet été-là. Nous n’avions pas peur des extra-terrestres ni des OVNIs, nous ne connaissions même pas cela, il n’y avait pour nous que des humains et des martiens dans tout l’univers. Nous n’avions qu’à tourner un coin de rue et nous en apercevions un – enfin nous en apercevions quasiment un. Ils disparaissaient toujours trop vite. Juste en un petit craquement à peine perceptible, comme un coup d’électricité statique. Une petite flammèche qui durait une fraction de seconde avant de disparaître. Partis dans une autre dimension. On pouvait ressentir leur absence, le petit trou qu’ils laissaient derrière dans l’air sec de l’été.

Nous étions déterminés d’en attraper un et nous allions utiliser tout l’arsenal à notre disposition. Nos yeux et nos oreilles, évidemment, mais également de la technologie et un peu de magie aussi. Des ruses de sioux également. Nous descendions au bout de la rue. On se rejoignait chez mon ami Léon et nous nous réunissions sous le balcon de côté, assis dans le bran de scie échappé là par les livreurs. La maison de mon ami était chauffée au bran de scie, l’hiver. Léon avait une enregistreuse à cassettes qui n’était jamais supposée sortir de la maison, elle appartenait à son frère qui n’entendait pas à rire, mais lorsque cela devenait absolument nécessaire, Léon n’hésitait pas à bafouer la consigne. On ne rigole pas avec les martiens. Aline Rozon possédait une Instamatic qu’elle transportait autour du poignet avec une petite ganse et elle faisait tourner la caméra autour de son bras comme une hélice lorsqu’elle s’emmerdait. Sinon, sans preuves sonores ou visuelles, qui nous croirait? Sûrement pas nos grands frères et nos familles qui n’en rataient pas une pour se payer notre tronche. Nous nous moquerions bien d’eux le temps venu de déposer nos preuves devant les journalistes des bulletins de nouvelles télévisées.

Je ne me souviens plus exactement de notre première rencontre, Léon et moi. Avec le recul et malgré tous les efforts de mémorisation, il me semble encore aujourd’hui que Léon avait toujours été là, comme une omniprésence tranquille, toujours disponible, toujours volontaire pour les mauvais coups comme les bons. Surtout les mauvais. Je me rappelle de longues discussions et d’avoir tracé des plans pour creuser un tunnel secret entre nos deux maisons. Évidemment, nous n’avons jamais vraiment réalisé notre plan – un plan un peu utopique comme bien des plans d’enfant à l’imagination plus grande que les moyens – mais notre tunnel aurait passé sous la ruelle et les sorties auraient été camouflées totalement dans les règles de l’art. J’y pense encore, parfois.

Pour l’aspect magie, il faillait chercher un peu, se creuser les méninges. J’ai décidé que ce serait mon département et personne ne s’est opposé. “Pour s’attraper un beau martien, il faut devenir un peu un martien nous-mêmes,” que je leur ai affirmé avec le plus grand sérieux, “on doit réfléchir comme eux.” Alors nous sommes allés réfléchir dans le vieux pick-up modèle A qui se laissait lentement manger par la rouille au bout de la cour à scrap chez Bisson, là où nous pourrions réfléchir à notre guise.

Adrien Doiron, qui était le plus âgé sur place, a pris place derrière le volant. Sa grande sœur Adéline, treize ans et toutes ses dents, nous avait abandonné au profit d’une bicyclette flambant neuve qu’elle promenait dans toute la ville pour que tout un chacun puisse l’admirer. J’étais dans la boîte du camion avec Aline Rozon, les deux les coudes appuyés sur l’ouverture de la lunette arrière dont la vitre n’existait plus et Léon occupait le siège passager.

Puis je me suis levé debout dans le fond de la boîte pour que tout le monde me voit bien. Si la vieille Ford avait été équipée d’un tableau noir, je l’aurais utilisé. “Nous savons déjà ,” leur lançai-je comme intro. “Ils sont partout autour de nous. Ce qu’il nous reste à découvrir c’est comment et pourquoi. Comment ils se rendent jusqu’ici, pourquoi viennent-ils jusqu’ici?” J’avais pratiqué devant le miroir chez moi avant de venir et je n’étais pas peu fier de ma présentation jusque-là. Juste un brin énervé lorsque le bras d’Aline Rozon a cessé de faire tourner l’Instamatic et qu’elle a levé la main.

“Oui, Aline?”

“Qu’est-ce que tu fais pour le quand?”

“Oui, bien sûr, le quand,” que je lui réponds, “mais le quand, c’est maintenant, non?”

“Ah oui, et comment on fait pour savoir que notre quand c’est le même quand que leur quand?” qu’Aline avait répliqué.

“Alors, si je te suis, les martiens seraient des voyageurs du temps et non des voyageurs de l’espace?” avait aussitôt répliqué Doiron qui tournait le dos à Aline, gardant ses mains sur le volant.

“Ils pourraient être les deux,” qu’Aline lui avait répondu.

“Comme dans Perdus dans l’Espace,” poursuivait mon ami Léon, “l’épisode avec des astronautes et des hommes des cavernes?”

Alors, tout le monde en même temps, on s’est mis à chanter la chanson-thème de l’émission se faisant aller la tête à gauche, à droite, seulement les paroles échangées pour des mots de notre invention, des mots qu’on n’aurait sûrement pas chantés devant monsieur le curé.

Mon ami Léon et moi avons grandi, nous avons vécu des vies bien différentes, des chemins qui ne se croisaient plus. Sans aucune espèce de rancune ni d’acrimonie, aucune friction entre nous, pour les mêmes raisons insignifiantes qui font que les gens s’éloignent les uns des autres emportés dans la vague du temps. Le temps qui cherche toujours à s’insérer de force entre deux amitiés comme un couteau dans le fromage et un jour, on réalise qu’on ne fait plus un, comme on le croyait, comme dans les grands serments, la séparation est accomplie, complète. Il faudrait une résistance puissante et active contre cette force malfaisante pour conserver ces amitiés, spécialement lorsque la distance s’en mêle, comme lorsque j’ai eu à partir, suivre la famille ailleurs. Et puis un jour, la vie adulte, on apprend que la motocyclette de Léon a pris le champ sévèrement et pendant de longues semaines, on attend des nouvelles de sa carcasse en piteux état. Et puis un jour, on apprend que sa famille a décidé de le laisser aller, de le débrancher, bête comme on éteint la télé à la fin des programmes.   

“La chose la plus importante, nous devons savoir ils nous veulent quoi.”

“Tu n’avais pas dit que c’était une question de comment et de pourquoi, pas de quoi,” qu’Aline réplique.

“D’après moi,” avait répondu Léon, “c’est davantage une question de qui.”

“Le qui nous éclairerait sur le pourquoi et le ,” avait dit Aline.

“Et le quand aussi,” avait répliqué Doiron, “on n’a pas toute la nuit.”

“Bon, alors,” continue Aline, “c’est rien qu’une énorme question de quiquoiquandoùpourquoicomment.”

J’ai ouvert la bouche pour tenter une réponse mais j’ai été interrompu par un son de klaxon-poire.

Adéline Doiron arpentait les allées de la cour à scrap chez Bisson en pinçant à répétition la poire de son klaxon pour être bien certaine qu’on la regarde. Au volant de sa bicyclette flambant neuve, des beaux baskets jaunes aux pieds, des grandes jambes bronzées qui montaient jusqu’à une petite jupe de coton souple, camisole et bretelles-spaghetti que le vent moulait sur sa poitrine naissante, cheveux au vent puis ses fesses rondes qui rebondissaient sur sa selle à mesure qu’elle s’éloignait. Et mon coeur qui ratatinait à mesure qu’elle s’éloignait.

Vous avais-je dit que j’étais en amour avec Adéline Doiron?

Je suis revenu à nos affaires juste à temps pour apercevoir Adrien et mon ami Léon qui étaient descendus du camion, suivis d’Aline Rozon et les trois avaient l’air de statues de sel. Deux boules de lumière comme des feux-follets dansaient au-dessus de moi, puis elles se sont rejointes et se couraient en rond l’une après l’autre de plus en plus rapidement formant un grand cercle de feu. Puis elles ont disparu en une fraction de seconde laissant derrière elles un vide glacial et intersidéral qui nous a tous habité longtemps, paralysés, après leur départ.

Je pense souvent à mon ami Léon, je pense à lui depuis plusieurs années déjà. Sa mort me rappelle – dans mes bons moments – comment elle a bouleversé, chaviré pour une première fois, mes points de vue sur la vie, comment elle m’a montré et me rappelle encore comment notre existence est brève et inintelligible de tellement de façons. Les rebondissements que la vie place devant nous, par moments, intentionnellement confus et incompréhensibles. Nous ne survivons à une catastrophe que pour mieux aller mourir dans une autre. Là où nous espérons une vérité, une autre se pointe, imprévisible et venue de nulle part puis elle s’approche, si près qu’on croit pouvoir la toucher, la réclamer comme la nôtre, et c’est celle-là même qui nous réclame à la fin.

Je me tiens dans les herbes hautes au bout de la cour à scrap chez Bisson, seul. Même la Ford modèle A rouillée n’est plus là sauf le volant, au sol à mes pieds. Je le ramasse et je retourne comme convenu à notre point de ralliement, dans le bran de scie sous le balcon chez mon ami Léon, j’agite le volant comme si je pilotais un véhicule invisible. L’air lourd et sec n’est perturbé que par le chant strident des Frédéric* soudain affolés. En marchant, je me demande comment je vais expliquer cela aux parents de Léon, à ma mère, aux postes de télévision du monde entier, à la planète entière.

La route la plus courte est en diagonale à travers un boisé d’épinettes, alors je cours en me faufilant à travers les chicots d’ifs qui me concèdent des corridors étroits. Leurs plus basses branches créent des voûtes au-dessus de ma tête, le soleil les transperce pour venir me brûler la chair, leurs aiguilles tracent des dentelles de sang sur mes bras. Je marche pendant longtemps, épuisé, si longtemps que lorsque ma conscience émerge, je tiens toujours le volant serré dans mes mains sanguinolentes.

La maison de Léon semble abandonnée, l’herbe m’arrive à la taille, le toit est disparu, volatilisé, de là où se trouvaient jadis les fenêtres des chambres du deuxième, émergent de longues branches d’arbre.

Au loin, ma maison à moi n’existe plus.


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Flying Bum

*Frédéric, régionalisme de la région de l’Abitibi, nom donné à un oiseau, le bruant à gorge blanche.

Agenda Ironique de juin 2022 – résultats et suite

Je tiens à remercier tous et toutes pour votre participation à mon pique-nique estival.

Je dois bien humblement vous annoncer que je suis sorti au suffrage mais par des pacotilles, tout le monde est gagnant selon moi. Pour le prochain agenda, Jean-Louis (Tout l’Opéra ou presque) https://toutloperaoupresque655890715.com s’est porté volontaire.

Ce serait bien, à mon humble avis, que tous et toutes partagent, republient, fassent le maximum pour publiciser l’Agenda pour ainsi augmenter la participation et le lectorat. Pour ma part, je vous confirme pour l’avoir organisé deux fois, que nul ne devrait craindre de prendre le relais occasionnellement pour s’impliquer dans le choix des défis et la gestion d’un mois de l’Agenda. Il se trouve toujours un ou une blogueuse pour donner un coup de pouce et il ne s’agit absolument pas d’une tâche gargantuesque.

Sur ce, au prochain défi sous l’égide de Jean-Louis !

Luc St-Pierre, alias le Flying Bum

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L’escale de Fernando

L’avenir d’Adéline était déjà tout compilé en notes et en gribouillis hirsutes sur une seule et unique feuille de papier qu’elle conservait, pliée, dans son porte-monnaie. Je le sais, elle me l’a montrée. Comment à vingt-six ans elle deviendrait une infirmière auxiliaire et empocherait quarante-quatre mille dollars par année; plus bas se trouvait “Montréal à 32 ans” avec des flèches qui pointaient vers des phylactères qui disaient “Loft dans le Vieux-Montréal” et “Célibataire?” ce dernier qui avait été rayé, raturé puis réécrit plus loin. Mon œil était fasciné par les motifs de vigne à l’encre de chine qui serpentaient entres les notes et les déclarations visionnaires, et la grosse question, ces pliages et dépliages répétés laissant des cicatrices minces et élimées dans le papier, comment le papier faisait-il pour tenir encore en une seule pièce.

C’était l’été où Adéline et moi avions travaillé à L’escale de Fernando. Elle était de passage seulement, regarnissant ses goussets en attendant la session d’automne; j’étais pleinement là à temps plein, comme elle le disait, pour gagner ma vie. Gagner quoi, au salaire de famine que Fernando nous offrait. Pourquoi me faisait-elle autant ressentir l’impression tenace que tout ce que je faisais ici c’était de creuser ma propre tombe?

Parfois, en rêve, j’entendais les clients mordre dans des steaks énormes, si fort, comme s’ils croquaient sauvagement le cartilage de mes oreilles. C’était l’été où je transpirais toujours dans mes draps et je me réveillais parfois avec des bouteilles dans mon lit et, une fois même, près d’Adéline. Elle avait passé la nuit à me lire des extraits des raisins de la colère et elle me suppliait de fuir cet endroit au plus coupant, consternée de constater que je n’avais même pas de plan d’évasion.

Lorsque je me suis réveillé, le lendemain passé midi, elle n’était plus là mais, sans raison apparente, elle avait lavé la vaisselle. La porte était restée ouverte et la pluie qui battait de côté pénétrait la pièce à volonté, la vieille carpette de Turquie gorgée d’eau sous mes pieds, comme si je me noyais de la manière la plus lente, la plus lancinante au monde. Et toutes les bouteilles étaient vides.

C’était l’été où je suis tombé en amour avec Adéline, à peu près une fois par semaine, pendant environ une heure. Bien qu’astrologiquement vierge, Fernando m’avait dit que c’était tout à fait normal dans les circonstances, avec un scorpion comme elle, il en avait vu d’autres. Adéline pratiquait son anglais à voix haute dans les corridors avec des clients imaginaires. Adéline faisait des redressements assis dans le vestiaire des clients. Adéline réparait la réalité d’un seul sourire, elle déposait sa main sur l’épaule d’un homme totalement enragé à propos d’un filet mignon un peu trop cuit et il redevenait un enfant d’école soumis et docile. Désolé, mademoiselle, je ne le ferai plus, jamais. Promis, mademoiselle. Adéline revenait dans la cuisine, cabaret vide en main et pendant qu’il observait les assiettes vides des bons petits garçons qui avaient tout mangé, les lèvres de Fernando se plissaient vers le haut, exhibant ses longues dents mauvies par le Valpolicella et le Coca-Cola.

Cet été avait été comme un long métrage ou plutôt comme lorsqu’on attend que le long métrage commence, qu’on se bourre de bandes-annonces à satiété et lorsque le film arrive enfin, c’est un insupportable navet – la lumière descend dans L’escale de Fernando, et Adéline regarde à travers les hublots de cuisine les riches clientes des États qui débarquent avec leurs belles sacoches en peau de reptile, leurs porte-cigarettes en or, leurs coiffures d’Hollywood, le visage cramoisi rose-boucherie de leurs tendres époux carnivores et les faces méprisantes à chier de leurs marmots déjà plus riches qu’Adéline et moi ensemble.

Tous les soirs, un petit drame qui vous surprend même si vous saviez très bien que tous les soirs, un petit drame se tramerait, il y a toujours du drame avec un chef italien. Il y avait toujours du Coca-Cola dissimulé entre les carcasses de viande au réfrigérateur et nous évitions d’y toucher, Fernando était accro au Coke, et un divan élimé dans le minuscule bureau de Fernando, surchauffé, attenant aux cuisines, là où on se reposait parfois, – ce n’est pas là qu’il s’installait pour faire ses comptes, il nous abandonnait la place les bons soirs. On s’habitue à tout, faut croire, comme on peut s’habituer à allumer des feux d’artifice dans une armoire à balais – c’était presqu’excitant la chaleur du feu, cette promiscuité, cette proximité avec Adéline mais tout se terminait toujours avant même d’avoir commencé, et parfois on sortait s’assoir dehors sur la bordure de béton du stationnement, comptant nos pourboires et nos doigts.

C’était l’été où par un soir de congé nous étions allés au lac dans la Barracuda mauve d’Adéline, celle avec un radiateur en très mauvais état. Elle avait baptisé ce lac d’après un superbe lac des alpes suisses qu’elle visiterait un jour selon son futur tel qu’évoqué sur sa feuille pliée. Tu n’es pas obligé de me croire, avait dit Adéline, mais tu vas voir, un jour. Les gens ici l’appelaient bêtement le lac des tout-nus, tout petit plan d’eau oublié par les toponymistes de l’état. Regarde, avait-elle dit. Les fenêtres de la Barracuda étaient baissées, le vent froissait la feuille de papier dans mes mains, menaçant d’emporter au diable vauvert l’histoire de sa vie à venir. Tu vois?, avait-elle dit, me pointant ce qui était la forme du lac de Suisse tracée à l’encre bleue, tu vois? Mais tout ce que je faisais, j’essayais de voir mon nom gribouillé quelque part dans le chaos, bien qu’il fût très improbable qu’il soit là à travers toutes les éventualités de sa vie griffonées là. J’avais pu voir qu’elle n’avait pas décidé encore comment elle mourrait.

Oui, stupéfiant quand même. Et nous nous sommes allongés sur la petite plage de sable jaune et nous avons bu des bières chapardées à Fernando et le ciel scintillait comme une guirlande de Noël. Adéline m’avait défié de traverser le lac avec elle. Tout le lac?

Même pas trois-quarts de mille, avait-elle estimé à vue de nez et je crois bien qu’elle m’avait dit avoir eu son écusson de sauveteuse au collège et que ce lac n’était rien, rien d’un lac suisse, à peine la cicatrice inondée d’un vieux glacier perdu qui s’était arrêté là pour se reposer dans sa course.

Avant même que j’endosse son plan, Adéline s’est levée et m’a abandonné là pour le lac. Comme elle se lèverait un jour et m’abandonnerait là pour le collège et que je resterais là et que ce serait par choix bien que je savais ne pas avoir le choix. J’aurais voulu être le sable de plage agrippé à son dos mais même ce sable sonnait faux. Le lac aux tout-nus n’hébergeait pas suffisamment de créatures à coquilles pour créer une plage de sable blanc même après deux glaciations. Un camion avait apporté ce sable. Évident.

Une lente brasse après l’autre et ensuite elle nageait franchement, elle réveillait la surface des eaux qui formait des volutes alentour d’elle comme dans une boule de cristal floue. Même si je ressentais l’impulsion de la suivre, forte et douloureuse, je me suis retrouvé à penser stupidement à L’escale de Fernando là où à l’instant même les couples devaient avoir commencé à pousser les portes de la salle à dîner, leurs marmots laissant des traces de doigts sales dans la vitre des portes. Les lumières seraient bientôt tamisées, toutes les tables bien mises par moi ou Adéline la veille, tous les ustensiles en argent bien polis, chacun à sa place.

Ses vêtements abandonnés sur le sable, ses deux fesses rondes et blanches qui se prenaient pour deux lunes descendues se baigner sur un lac d’Abitibi.

Son papier plié, toute sa vie gribouillée d’avance, resté sur la banquette de la Barracuda mauve.

C’était l’été de tous les questionnements, qui sait ce qui aurait pu arriver?

Et si j’étais allé écrire mon nom moi-même sur sa feuille de papier?


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Flying Bum

L’agenda ironique de juin 2022, le temps du vote

Que de péripéties en pique-nique ! Je remercie tous les participants dans ce premier défi estival de 2022. C’est maintenant l’heure du vote pour la proposition qui aura retenu votre attention.

NOUVEAUTÉ

Cette fois-ci, il n’y aura pas de vote pour savoir qui hébergera l’agenda ironique de juillet. Je demanderais aux volontaires de me contacter sur la page contact de ce site pour organiser la prochaine mouture et ce, avant le 30 juin. Moi et/ou d’autres blogueurs qui avons organisé l’agenda auparavant nous ferons une joie de vous guider dans cette organisation somme toute beaucoup plus agréable que compliquée. Et je vous remercie de perpétuer la tradition.

Voilà, voici la liste des proposants à lire ou relire avant de procéder au vote.

Chez Gibulène, Un pique-nique à la marseillaise.
https://laglobule2.wordpress.com/

Toute une beurrée chez John Duff, La tartine
https://touslesdrapeaux.xyz/agenda_ironique.html

Un fantastique pique-nique amphigourique chez Tout l’opéra (ou presque)
Pique-nique tragique en Caroline du sud.
https://toutloperaoupresque655890715.com/2022/06/11/pique-nique-tragique-en-caroline-du-sud/

Chez Lyssamara, pique-nique en solitaire, Oh ! Vis, dis.
https://lyssamara.wordpress.com/2022/06/11/oh-vis-dis/

Plutôt bruyant, le pique-nique chez Isabelle-Marie d’Angèle, Un pique-nique bruyant.
https://isabellemariedangele.com/2022/06/14/agenda-ironique-juin-2022/

Pour Donald, hébergé gracieusement chez Photonanie, Pique-nique automnal.
https://photonanie.com/2022/06/15/quand-je-sers-de-relais-pour-lagenda-ironique/

En parlant de chez photonanie, ce sera pique-nique familial, Le pique-nique annuel de la famille Dupont-Dugard
https://photonanie.com/2022/06/19/lagenda-ironique-de-juin-2/

Ce sera sur l’herbe chez Funambule sur le fil de l’écriture, Déjeuner sur l’herbe.
https://marie-josee-roy.esprit-livre.school/dejeuner-sur-lherbe/

Finalement chez votre humble serviteur pour cet agenda de juin, ça se passera au travail, L’oeuf et la poule.
https://leretourduflyingbum.com/2022/06/08/loeuf-et-la-poule/


On vote ici :

N’oubliez pas de me signifier votre intérêt avant le 30 juin pour l’organisation de l’agenda de juillet 2022 et ceci vaut pour tous les blogueurs qui ont ou non organisé l’agenda dans le passé, bienvenue à tous et toutes, plus on sera de fous . . .

Encore, Merci !

Le Flying Bum

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Gaspillages

Le congrès des Recycleurs et Récupérateurs avait une très mauvaise réputation. On disait que ce n’était rien d’autre qu’un banquet d’industrie comme tant d’autres suivi d’une rituelle et festive fin de semaine de sexe anonyme. La blague de circonstance : qui n’a pas besoin de se recycler un peu, de récupérer un peu? Toutes ces longues soirées et ces fins de semaine à réfléchir à comment renouveler les choses menaient inévitablement à des regards de braise de bord en bord des longues tables de conférence, des divorces, des séparations en vue. Le congrès était une belle occasion de tout laisser aller avec les collègues de l’industrie, faire sortir le méchant.

Toujours est-il que je me suis retrouvé avec cette femme, parmi sept autres personnes qui subissaient une présentation à propos de sel recyclé. Une femme de l’Ontario donnait la présentation. Elle avait pimenté son Powerpoint en le parsemant de photos de ses deux petits cabots hors de prix (“rien que pour vous tenir alertes”). Sur la plupart des photos, les chiens portaient des vêtements de toutes sortes, qui, elle avait fortement appuyé sur ce point, avaient été fabriqués avec des coupons recyclés et des vieux vêtements de friperie.

La femme était assise à deux chaises de moi, personne entre nous deux, et elle s’amusait avec ses souliers suspendus au bout de ses orteils. Je lui ai demandé, tout bas, si elle avait trouvé ses chaussures sur Ebay et elle a froncé les sourcils. Madame sel et cabots passait des sachets de sel à chaque participant en se faufilant entre les rangées de chaises. Pendant qu’elle s’éloignait de nous, j’ai demandé à la femme, tout bas, qu’est-ce qu’elle pensait de l’idée que je lui répande nos sachets de sel sur le corps avant de tout nettoyer avec ma langue. Honnêtement, je ne sais pas ce qui m’a pris, davantage une crampe au cerveau qu’ailleurs, je voyais simplement l’image dans ma tête.

“J’ai vu pire comme proposition,” a-t-elle répondu avec un drôle de sourire.

Nous nous sommes dirigés vers sa chambre après la présentation. Ses bas-culottes avaient tracé des formes abstraites sur la peau blanche de son ventre sans rien enlever à sa beauté, au contraire. J’ai déchiré le sachet et j’ai commencé à la saler un peu partout. Un sel un peu plus gris que la moyenne des ours mais le goût était le même. À répétition et nerveusement, elle tentait de dissimuler du mieux qu’elle le pouvait le petit boudin mignon qui séparait le bas de son ventre de sa croupe, mais je repoussais gentiment ses mains et je léchais le sel quand même sur le petit bourrelet. Plus tard, lorsqu’on en a eu fini avec nos ablutions et exultations, elle m’a questionné sur mon travail.

“Promotion du plastique recyclé,” mandaté par une grande industrie, que je lui ai répondu sachant très bien combien le plastique avait mauvaise presse ces temps-ci, toutes ces photos pathétiques de tortues étranglées dans des sacs en plastique façonnaient l’opinion publique des plus efficacement.

“Cela m’a l’air fascinant,” répond-elle, comme par politesse.

“Arrête, je pourrais t’en parler pendant des heures,” que je lui réponds sur un ton définitivement sarcastique.

Mais déjà, la fatigue nous rattrapait et nous avons dormi l’un à côté de l’autre sur son lit. Et l’après-midi s’est volatilisé ainsi.

Lorsque je me suis réveillé, elle était déjà debout, devant le lavabo, et elle rinçait le condom. N’importe où ailleurs, on l’aurait pris pour une chiche tarée. L’argent ne pousse pas dans les arbres, disait mon père, mais même les choses qui ne poussent pas dans les arbres, parfois, ne valent pas le trouble de les récupérer. Pourquoi s’acharnait-elle donc à récupérer ce condom? Pour plaire à un étranger qui venait de la sauter et qui gagnait sa vie dans le recyclage des plastiques? Par simple conviction écologique? Elle n’en avait pas d’autre sous la main et encore des appétits?

“As-tu des enfants,” que je lui ai demandé. J’avais eu le loisir d’examiner de près la cicatrice d’une césarienne.

“Oui,” qu’elle dit.

“Est-ce qu’ils aiment grimper aux arbres?”

 “Oui,” qu’elle dit.

“Toi, tu sembles aimer ça, grimper aux arbres?” – quand on ne sait plus quoi dire.

Elle a ri, puis elle est devenue silencieuse et ses mains ont arrêté de frotter et l’eau coulait directement dans le drain du lavabo. Le seul son que l’on pouvait entendre dans la chambre était celui du drain qui avalait l’eau. Elle ne bougeait plus et l’eau coulait et coulait. Je risquais des estimés dans ma tête. Une tasse d’eau. Une pinte. Un gallon. Davantage. Gaspillage.

Je me suis habillé le temps qu’elle se tenait devant le lavabo, comme paralysée. J’ai passé tout juste derrière elle en me dirigeant vers la porte. Elle tenait le haut du condom grand ouvert et fixait l’eau blanchâtre qui formait une boule au bas du condom. J’ai refermé la porte doucement derrière moi.

J’ai revu madame sel et cabots au bar. Je lui ai raconté que j’avais trouvé son sel savoureux . . . sur ma frite, et elle a souri. Elle voulait que je prenne un verre avec elle, mais je n’avais pas le coeur à écouter des histoires de sel, de cabots, ou de ce qui pourrait éventuellement sauver notre pauvre planète pour la gloire de tous les enfants du monde.

Je préférais penser à mes propres enfants, alors j’ai pris une table à moi tout seul, commandé une bière.

Je les imaginais encore tout petits, gaspillant l’eau sans vergogne, sautant sans fin sur un arrosoir de jardin en se bidonnant, sous le regard attendri de feue ma douce, leur mère, dans ce que furent jadis parmi mes plus mémorables journées d’été.


Flying Bum

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Dans les tournesols

Tout le monde sait que son père a perdu la face, littéralement toute la chair de sa face épluchée avec un rasoir droit. Une face monstrueuse de métamphétaminomane est sortie du champ de tournesol comme un zombie, en plein jour près de la cabane à outils, lui a dépecé le visage au complet et l’a abandonné là où il est mort au bout de son sang. Personne ne sait qui, ni pourquoi. Adéline était trop petite à l’époque et elle n’avait conservé du vrai visage de son père qu’un vague souvenir, malheureusement. Mais pas longtemps après, elle avait commencé à tendre des pièges près des tournesols. Des fils de fer tendus à ras sol, des trous profonds couverts de branchailles et de foin, des couteaux à steak plantés au sol par le manche, la lame vers le haut. Maintenant, de longues herbes ont poussé par-dessus ses pièges. Maintenant, elle est en huitième année et se prépare pour se rendre à la foire annuelle avec Léon, un garçon de l’école, frêle et pâle, avec une ossature d’oiseau mais beau comme un coeur. Sa sœur Odile dit que ce n’est qu’une proie facile pour Adéline.

Les plans d’Adéline pour capturer d’éventuels maniaques étaient plutôt rudimentaires, au début. Mais ces jours-ci, elle feuilletait les catalogues de chasse et pêche et elle aimerait bien que sa mère lui laisse un peu d’argent pour acheter une arbalète ou une vraie arme à feu rien que pour elle. Mais sa mère avait un usage particulier pour les petits surplus domestiques, elle les buvait. Il pousse maintenant des fleurs dans les trous jadis creusés par Adéline, et Adéline aime bien les regarder fleurir. Pas qu’elle néglige ses vieux pièges, simplement qu’elle n’y croit plus autant qu’avant.

Adéline se choisit un arc dans la collection d’arcs qu’elle a elle-même fabriqués, une pour chaque année depuis. Elle n’arrive pas à trouver la verte, et elle porte actuellement un t-shirt vert et des gougounes vertes alors si elle doit choisir son arc bleu, cela voudra dire un tout autre habillement. Elle sait très bien que sa mère la déposera à la foire, fera semblant de partir, puis reviendra pour l’espionner. Il y a quatre ans, elle avait surpris sa sœur Odile, de toute évidence en rendez-vous galant avec un garçon. Odile avait pris toutes les précautions et ne portait même pas une jupe, les jupes n’étaient jamais assez longues pour leur mère, mais le très gros homme du freak show connaissait bien sa mère qui venait le saluer tous les ans et il avait trouvé Odile dans un racoin des coulisses du freak show, assise près d’un beau grand garçon musclé, aux cheveux longs, qui tenait une rose dans sa main.

Adéline avait l’habitude de se faufiler dans le lit d’Odile la nuit, d’enrouler ses jambes dans les siennes et c’est là qu’Odile lui avait demandé si elle commençait à s’exciter un peu à propos des garçons. Mais Adéline, gênée, lui avait répondu combien ce serait merveilleux de vivre en prison. Des murs si épais avec des systèmes de sécurité ingénieux et aussi des gardes pour vous protéger 24 heures sur 24.

Et Odile de répliquer : “Hé, jeune fille, fais attention, on doit agir comme si rien ne s’était passé, maman ne nous a pas abandonnées après ce qui est arrivé – elle a acheté deux carabines et deux chiens, et je suis bonne avec un couteau, elle m’a appris, et tu as tous tes petits trous près des tournesols et tes autres trucs, et quiconque ignore tout ça, qu’on est astucieuses et intelligentes est le roi des trous-de-cul et personne ne viendra t’inquiéter ici, jamais.”

Adéline a finalement retrouvé son arc vert et enfile ses gougounes vertes. Sa mère crie gentiment après elle du bas de l’escalier. Elle retrouvera Léon près des installations de l’homme-canon, en face de là où on peut payer dix dollars pour se faire photographier avec un ours. Adéline n’a pas d’argent mais elle croit bien que Léon en aura. Il se sent tellement coupable pour les choses qu’ils font tous les deux, cachés dans les tournesols, qu’il lui offre toute l’orangeade Crush qu’elle veut dès qu’ils croisent une distributrice.

À l’entrée de la foire, elle et Léon se sont immédiatement repérés mais tout de suite leurs regards étaient capturés par les deux femmes obèses morbides montées sur un minuscule scooter multicolore, des néons criards annonçant burgers et beignes au miel, des marmots humides de sueur s’agitant au bout de leurs laisses.

Il y a quatre ans, après avoir regardé sa mère fouetter Odile au retour de la foire, Adéline avait tendu un collet de cuivre coupant au pied de sa porte de chambre et avait passé une partie de la nuit à attendre le bruit d’un corps qui chute. Vers trois heures du matin, elle avait finalement entendu des craquements de plancher, des pas claudicants de femme ivre, mais au lieu d’un bruit de chute, elle était convaincue l’avoir entendue rire toute seule. Adéline était tellement furieuse que pour le reste de la semaine, elle avait posé des pièges partout où elle soupçonnait sa mère d’aller. Même près de sa voiture, côté conducteur. Mais tout ce qui était arrivé c’est que sa mère transportait toujours avec elle une paire de pinces pour couper les pièges sur son passage.

Après, Adéline était extrêmement prudente. Pas rien qu’avec les pièges, mais aussi avec les garçons qu’elle choisissait. Elle savait qu’il valait mieux qu’elle les choisisse maigres, boutonneux ou avec des broches si possible, maigrichons, au moins quelques livres de moins qu’elle. Absolument personne le moindrement musclé, avec des cheveux longs ou qui avait le look pour posséder sa propre guitare. Léon était parfait bien que mignon comme tout, beaucoup trop honteux pour bavasser quoi que ce soit. Sa mère était amie avec le curé Roy et essayait de l’emmener à la messe deux fois par fin de semaine, mais plus souvent qu’autrement, il se sauvait sur sa bicyclette, suivait lentement la route qui longeait les champs de tournesol puis il sifflait jusqu’à ce qu’Adéline siffle en retour. Ils s’étendaient au sol et exploraient leurs corps, d’abord maladroitement, une fois Adéline avait sorti une brosse à cheveux de son sac et à sa demande Léon lui avait lentement introduit le manche là où Adéline l’avait guidé de sa main. Adéline demandait la permission à sa mère d’aller dans le champ de tournesol avec son cahier de dessins et ses crayons et sa mère n’y voyait que du feu. Elle faisait dessiner Léon, meilleur artiste qu’elle, des tournesols sous tous les angles, au cas où sa mère trouverait le cahier. Sa mère semblait heureuse qu’Adéline ait trouvé une activité et que la peur l’ait enfin quittée. Peut-être avait-elle pu oublier qu’un sale drogué se soit promené exactement dans ce champ de tournesols, armé d’un rasoir, il y a plusieurs années de cela. La travailleuse sociale avait dit à la mère d’Adéline que c’était probablement une bonne chose, une chose thérapeutique, qu’elle retourne dans ce lieu, dans les tournesols.

Une simple bouteille d’eau, à la foire, c’était hors de prix, mais Léon lui en offre une et il avait dû économiser un certain temps parce qu’il leur avait offert deux passes illimitées pour les manèges. Ils ont grimpé dans Le Marteau, celui qui vous amène la tête en bas en tournant et en tournant le long d’un grand axe qui tourne lui aussi, celui avec des grillages si sales et opaques que personne d’en bas ne peut voir qui se trouve là-dedans ni ce qu’ils y font.

Adéline monte sa main sur la cuisse de Léon et sous son bermuda ample, elle travaille pour qu’il atteigne un état croquant en agitant le bout de ses doigts en zone velue mais Léon débite nerveusement les statistiques de mortalités survenues dans toutes les montagnes russes du monde et ça fonctionne pour lui. Pas de croquant ni même de semi-croquant.

Après la foire,” dit-il sur un ton bien mesuré, “allons dans les tournesols, si tu veux.”

Sous la plus belle lune de cette fin d’été, allongés au pied des tournesols matures, Adéline alanguie pétrit la chair de Léon qui durcit lentement et elle pense à la frayeur qui commence à l’envahir comme un rituel inévitable. Pas la crainte d’une première fois. Pas la crainte que quelqu’un les trouve, mais la crainte qu’ils essaient de l’arrêter maintenant, qu’ils ne la laissent pas aller jusqu’au bout, enfin. Alors que Léon commence à s’agiter nerveusement en elle, les yeux d’Adéline scrutent entre les tiges à la recherche du souvenir éternellement évanescent du visage de son père.

Et elle jure bien avoir croisé celui de sa mère.

Rasoir à la main.


Flying Bum

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En couverture : « Couple in sunflower field » par Amita Dand

L’oeuf et la poule

Le pique-nique estival annuel de la Global Corporation était une affaire typiquement guindée, voire ampoulée mais généralement sous-financée : il n’y avait pas de mayonnaise dans la salade aux patates et aucune sauce pour le poulet grillé sur le charbon de bois. Gisèle du département Liquidation Extrême apportait toujours ce qu’elle appelait son “meilleur œuf cuit dur du monde entier” mais, vraiment, ce n’étaient là que des œufs cuits durs plus qu’ordinaires et parfois même plutôt nidoreux.

Au moins, le bureau-chef avait eu la brillante idée de louer de vrais arbres en pot cette année, des saules joliment décorés d’ampoules semblables aux ampoules de Noël, et avait fait étendre du gazon artificiel mur à mur sur le plancher de béton de l’entrepôt en cas de pluie et il tombait justement des cordes. L’an dernier on avait eu droit à quelques plantes synthétiques et une mince couche de peinture lavable verte au sol qui avait tenu le temps d’une danse. Les saules illuminés se dandinaient légèrement au moindre courant d’air et on pouvait voir les broches pas très subtiles qui les tenaient droits dans leurs pots et les fils de leur éclairage qui formaient des bosses qui serpentaient sous le faux gazon vers la prise la plus proche, véritable menace pour les piétons peu méfiants.

Fernand de Services Comptables et Trésorerie se tenait derrière un des saules décorés de lumières, débitant des propos vaguement lascifs pour la belle Natacha des Contenants et Compartiments. Ronde aux belles places et avec une longue chevelure flavescente, Natacha semblait totalement désintéressée, faisant semblant de s’occuper d’écaler lentement un œuf puis elle se déplaçait hypocritement sur les orteils cherchant distraitement un endroit où disposer des écales amassées dans le creux de sa main.

Fernand s’est assis dans l’herbe artificielle se demandant si Natacha reviendrait ou non. Il n’a pas eu à se poser la question bien longtemps. Il savait que c’était en pure perte. Il regardait le plafond de l’entrepôt exactement comme s’il observait une volée de canards dans le ciel qui passeraient devant le soleil puis il s’est mis à se frotter l’épaule.

Fernand aimait se frotter l’épaule lorsqu’il était nerveux, ennuyé, déprimé ou lorsqu’il en avait plein les bobettes*. Aussi lorsqu’il avait faim. Il aimait se la frotter comme si une douleur musculaire l’envahissait – une sorte de douleur chronique qui serait le premier symptôme d’une longue maladie, handicapante et finalement létale. Il s’imaginait des analyses de laboratoire, des rapports médicaux ou des documents d’organisations funéraires qu’il réfutait d’emblée – la stratégie d’un homme qui niait la gravité de ses douleurs qui s’avéreraient fatales un jour. Fernand était passé maître dans l’hypocondrie et dans l’art de broder des pensées amphigouriques.

Parfois, la nuit, sa seule façon de trouver le sommeil était de s’imaginer en train de mourir, bien que ce soit usuellement une mort violente, comme se faire tirer par un employé du département Armes et Munitions, mécontent et frustré. Fernand, sycophante à ses heures, pouvait en effet craindre la vengeance d’une victime de ses dénonciations mesquines et souvent sans fondements. Parfois, dans ses songes, il se faisait descendre en tentant de défendre la belle Natacha près de la machine à café, en se projetant sur son corps voluptueux devant l’abreuvoir et d’autres fois il était l’innocente victime d’un tireur fou, et il perdait lentement tout son sang, étendu au fond de son cubicule. Les trois dernières nuits, il avait préféré s’imaginer se faire poignarder par derrière par un assaillant inconnu dans le stationnement de la Global Corporation. Et il avait dormi paisiblement se réveillant une ou deux fois seulement, la main sur l’abdomen là où le poignard imaginaire aurait abouti. Dans ses rêves, il avait senti le sang chaud couler sur son ventre, pas épais ni collant comme on pourrait s’imaginer du vrai sang. C’était du sang davantage clair comme du jus de pommes.

Fernand a totalement abandonné le projet d’attendre la bellissime Natacha, s’était relevé et avait quitté sa place sous l’éclairage violent de son saule en pot. Dans un coin de l’entrepôt, des hommes essayaient d’organiser une partie de fers à cheval. Ils éprouvaient toutes les misères du monde à essayer de faire tenir debout les tiges d’acier. Finalement ils ont trouvé quelques parpaings pour les faire tenir. Mais lorsque le premier fer a frappé le parpaing, tous les pique-niqueurs ont tressauté et, momentanément paralysés et silencieux, ont cessé de mâcher tous en même temps.

Les hommes ont abandonné leur partie, déçus. Fernand s’est arrêté à la table à pique-nique et a mangé trois bâtonnets de carottes. Il aurait bien aimé les tremper dans une sauce aux échalotes et à l’ail mais il n’y avait aucune trempette sur la table. C’est pour cette raison qu’il détestait ses fonctions professionnelles. C’est pour cette raison qu’il détestait la Global Corporation et son chiche pique-nique annuel qui se tenait immanquablement un jour de pluie. C’est pour cette raison qu’il ne pouvait trouver le sommeil qu’en s’imaginant mourir.

Il y eut un bruit fort et soudain et pour un instant Fernand pensait que la partie de fers avait repris jusqu’à ce qu’il voie de la fumée et des flammes de l’autre côté de l’entrepôt. L’éclairage d’un des saules avait explosé et les hommes du département Sécurité et Incendie de la Global Corporation étaient déjà sur les lieux, balançant en panique des plateaux de nourriture sur l’arbre en feu avant de reculer, craintifs. Quelqu’un a crié mais tous les autres pique-niqueurs se bidonnaient devant une telle démonstration de courage avant toutefois de réaliser l’ampleur du drame.

Plus tard, alors que sur de nombreuses civières on transportait des corps démembrés, Fernand essayait de s’imaginer ce que ç’aurait été si c’était le saule sous lequel il était assis qui avait explosé pendant qu’il y était toujours. Il s’imaginait le corps transpercé par les broches qui le soutenaient, il s’imaginait mourir comme ça, empalé par des branches de saules en feu, son sang se répandant sur le faux gazon à travers les éclats de verre multicolores. Une mort comme les héros dans les films. Une vraie.

Il était si profondément plongé dans les amphigouris de sa mort glorieuse qu’il n’avait pas réalisé que Natacha se tenait tout près de lui. Elle avait le visage couvert de suie, de poussière, à l’exception de deux lignes franches et blanches lavées par ses larmes. Elle tenait encore et toujours, au creux de sa main, sa poignée d’écales d’œuf.

“Heille, pauvre toé, est-ce que je peux te débarrasser de tes écales d’œuf ?” Fernand lui a-t-il demandé en tendant prestement les mains pour faire son chevalier servant.

Elle l’a regardé un moment, ébaubie, puis elle a laissé lentement tomber ses écales dans les mains de Fernand jusqu’à la dernière miette, époussetée par ses longs ongles rouges. Elle a marmonné quelque chose d’incompréhensible qui aurait pu être une forme quelconque de remerciement.

Fernand ne quittait plus du regard les brisures d’œufs de Natacha qui lui semblaient si douces, chaudes et humides au creux de ses mains, un Fernand au génie totalement paralysé par l’ébaubissement dans lequel Natacha le trempait de la tête aux pieds.

Comme si Natacha venait tout juste de pondre pour eux un amour, là, dans le creux des mains de Fernand.


Flying Bum

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*bobettes, sous-vêtement, petite culotte (slip) dans le français du Lac Saint-Jean au Québec (régionalisme). En avoir plein les bobettes, en avoir ras-le-bol.

Texte publié pour l’agenda ironique de juin 2022 sous le thème du pique-nique, les mots en gras étaient obligatoires.

L’Agenda Ironique de Juin 2022

C’est à mon tour de vous accueillir ce mois-ci dans ce merveilleux rendez-vous littéraire et amical. Comme juin inaugure notre été, nous qui habitons l’hémisphère nord, quoi de mieux pour sujet qu’un des petits bonheurs par excellence de la belle saison et j’ai nommé le pique-nique. Ce sera le thème pour juin. Mais, pas de pique-nique sans les enquiquineuses comme les fourmis et autres insectes piqueurs ou suceurs, cette fois-ci ce seront des mots bien singuliers qui devront coûte que coûte s’inviter au pique-nique : flavescent, amphigourique, sycophante et nidoreux. Sans toutefois gâcher le pique-nique quand même. Et tant qu’aller pique-niquer en région, pourquoi ne pas y ajouter aussi un régionalisme ou deux?

On se donne jusqu’à la Saint-Jean (24 juin) pour déposer un lien vers son texte, en commentaire sur le présent blogue, et ensuite, on votera jusqu’au 30 juin, heure de Paris.

À vos nappes, sandwiches, crayons, plumes, claviers, c’est un départ!

Le flying Bum

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PS : Ce serait bien de rebloguer cette invitation pour mousser la participation, merci!

Noces de cigale

À treize ans, Adéline était beaucoup trop vieille pour être bouquetière. Elle avait entendu sa mère dire à tante Odile : “Jocelyne aurait presque pu demander à Adéline d’être une de ses filles d’honneur, bouquetière c’est ridicule. Adéline est beaucoup trop grande, elle a des seins déjà.”

Après cela, Adéline se sentait étrange dans sa jolie robe en dentelle de coton. Elle se sentait à l’étroit, comme un oreiller trop gros pour sa taie.

Tout allait bien, se disait-elle, le porteur des alliances était également trop grand, trop vieux. Il était plutôt svelte, dégingandé, une belle chevelure blonde, bouclée, et des lèvres du plus subtil rose qu’elle n’avait jamais vue sur la bouche d’un garçon. Le grand bellâtre tanguait devant-derrière comme un arbre au vent pendant la cérémonie tellement qu’Adéline s’attendait à le voir s’évanouir. Cette chaleur d’enfer.

“D’où ça vient le prénom Adéline?” lui a-t-il demandé après la cérémonie.

“Ma mère voulait Aline, mon père Adèle, alors tu vois?” qu’avait répondu une Adéline rougissante. En haussant les épaules, un brin mal à l’aise, elle avait répliqué.

“C’est quoi ton prénom, toi?”

“Léo,” dit-il, “c’est le diminutif pour Léonard qui est mon vrai prénom.”

Adéline a ri, mais pas Léo. Son visage était devenu livide. “Même mon père rit de mon prénom, alors Léo ça me va, Léonard c’est ridicule.”

“Hé,” poursuit-il du même souffle comme pour clore le sujet, “veux-tu voir quelque chose que j’ai trouvé tantôt ? C’est dehors.”

Adéline le suit, jouant du coude à travers les invités qui se frayaient un chemin vers le sous-sol de l’église, là où se poursuivait la noce. Le soleil trônait haut dans le ciel et Adéline pouvait sentir la chaleur de ses rayons rebondir sur l’asphalte directement dans son visage. Léo lui attrape la main et part à courir avec elle dans les herbes hautes. La main de Léo était moite et Adéline devait l’agripper avec force pour ne pas glisser hors de sa prise.

Partout alentour, dans les herbes et dans les arbres, sur les édifices, les poteaux, Adéline pouvait entendre les hurlements stridents des cigales, si forts et incessants. On avait même craint que les cigales ruinent le mariage.

Cela se passe tous les dix-sept ans, le père d’Adéline lui avait-il expliqué prenant des grands airs savants. Les cigales émergent de leurs cocons, ébaubies et connes comme la lune. Le père d’Adéline était une sorte de scientifique qui pouvait fort bien s’exciter tout seul avec des choses comme les cigales, alors que le reste du village ne trouvait qu’à s’en plaindre. La mère d’Adéline jurait à tous les saints chaque matin en décollant les cadavres de cigales, collées, séchées entre les essuie-glaces et le pare-brise de sa voiture. Les vivantes agissaient comme des pique-assiettes, des invitées indésirables qui s’écrasaient dans les fenêtres, rampaient sur les plantes et les arbres bouffant leurs feuilles sans gêne.

Adéline a libéré sa main de l’emprise moite de Léo juste au moment où leur course s’est terminée. Se tenir encore par la main au-delà de cette course lui semblait déplacé. Ils s’étaient retrouvés derrière une grange qui surplombait un petit ravin, et sous cette partie de la grange, une petite crique coulait.  Quatre gros barils de bois servaient de pilotis pour soutenir l’œuvre au-dessus du ruisseau. Adéline se demandait quelle sorte d’hurluberlu avait bien pu construire une bâtisse à un pareil endroit. Le dessous de la grange sentait le ver de terre. On pouvait voir des taches sombres de champignon sous le plancher de pruche. Léo s’est agenouillé, presque sous la grange, les genoux dans la terre humide.

“Regarde,” dit-il, “des poissons ! Tu les vois ?” en pointant la crique plus bas. Adéline, au timbre de la voix de Léo, se disait que le grand bellâtre était probablement beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait d’abord cru. “Tu veux que je nous en attrape ?”

Adéline lui répond non, de la tête. “Tu n’as pas de canne à pêche.”

Léo était vraiment excité. “J’en ai des poissons, à la maison, beaucoup de poissons. Les poissons ne respirent pas d’oxygène, tu sais. Ils sont l’opposé des humains. Savais-tu cela ? Ils respirent du dioxyde de carbone à travers leurs branchies.”

Adéline ne savait pas du tout comment réagir à cette situation. Elle se demandait si Léo l’avait piégée là, animé de mauvaises pensées. Elle croyait pouvoir affirmer que ce garçon était ce que sa mère appelle un garçon “différent”, comme cette fille à l’école qui marchait avec les jambes prisonnières d’appareils de métal et qui marchait avec des béquilles de bois. Léo n’était pas tout à fait comme elle, il est mignon comme tout, il l’avait prise par la main après tout, et sous certains angles, il ressemblait à un acteur de téléroman qu’elle trouvait tellement beau.

Adéline a entendu un fort bourdonnement dans son oreille et puis une cigale, lente et stupide, a atterri sur un pan de dentelle de sa robe, ses ailes joliment jaune-orangé sous la lumière du soleil. Elle s’imagine ce que ce serait de porter une robe entièrement fabriquée avec des ailes de cigale qui luisent au soleil, comme une grosse boule disco. Elle se dit que cela lui ferait la plus singulière robe de mariée.

Léo pointait l’insecte, grimaçant, ses mains qui s’agitaient follement. Adéline, soudain honteuse, a chassé la cigale.

“Je vais nous attraper du poisson.” Avant qu’elle ne puisse l’arrêter, il se faufilait sous la grange, puis il glissait sur les fesses, incapable de s’arrêter, pour atterrir les deux pieds directement dans l’eau de la crique. “Léo ! Reviens ici tout de suite,” dit-elle, se surprenant à adopter le ton de voix de sa mère.

Elle a attendu. La grange lui rappelait une autre grange qu’elle avait vue, dans un film d’horreur, se faufilant avec des copines dans la salle de cinéma pour les plus vieux. Le tueur dans le film conservait ses prisonnières dans la grange et leur chantait des berceuses. Adéline tremblait, chair de poule et tout le tralala. Les cigales semblaient hausser le volume de leurs cris, une chorale géante d’insectes qui lui criaient après, toutes en même temps. Finalement, Léo grimpait le flanc du ravin. Son bel habit tout boueux complètement ruiné, de l’eau coulait au bout de ses jambes de pantalon. Il souriait à Adéline. “Les poissons,” dit-il, “Ils ont peur de moi.”

“Moi, j’ai peur de toi, Léo,” dit Adéline. C’était vrai et faux à la fois. Elle pensait encore aux cigales, comment elles reviennent en quantité monstre, tous les dix-sept ans et comment cela lui semblait long, dix-sept ans à attendre avant de voler un peu pour mourir aussitôt. À leur prochaine visite, elle aurait trente ans, elle serait une personne totalement différente. Elle serait mariée, assurément. Avec Léo peut-être, va savoir.

Léo plonge sa main dans sa poche et pouffe de rire. Avec de grandes manières de magicien, il retire sa main et la tient haut devant le visage d’Adéline pour lui montrer quelque chose. Un poisson tout mouillé, glauque et gris qui se débattait à peine.

“Un cadeau pour toi !” dit-il tout en descendant sur un genou pour lui tendre sa prise. Adéline l’a pris dans ses mains pour un moment. Il lui semblait gluant et froid et elle pouvait encore sentir son pouls, son état de panique. Elle l’a ensuite lancé en bas dans la crique. Léo s’est relevé.

Ils sentaient le poisson tous les deux. L’odeur de ver de terre et de moisissure finissait par leur tomber sur le coeur. Léo était souillé jusqu’au torse et sentait la vase à plein nez mais son visage, sa belle chevelure bouclée étaient intacts. Adéline s’est alors dit, que le diable l’emporte.

Adéline a pris la tête de Léo dans ses mains et l’a tirée doucement vers elle.


Flying Bum

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Les couleurs du Matcimanito

Jaune
 
La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi avant que Léon ne lève les voiles, il faut vraiment être prêt à l’habiter.
 
Violet
 
Tous les mois d’octobre, ô action de grâces, Léon quitte sa terre d’exil où il vit seul depuis des années, pour aller séjourner trois jours au chalet familial de son ami Léo-Paul, sur le bord du Matcimanito. Autrefois sa vieille dactylo Remington, Léon y traîne maintenant son portable pour écrire dans la tranquillité automnale, gracieuseté des estivants rentrés chez eux. Son ami apporte son outillage de sculpteur et des belles pièces de bois à transformer en belles Vénus alanguies. Ils travaillent toute la journée, séparés par des cloisons minces, prenant quelques pauses pour aller faire ensemble quelques brasses dans le lac vivifiant, prendre une marche, fumer une clope ou quelqu’autre herbe, c’est selon.
 
Ils s’attrapent une truite ou deux qu’ils grillent pour le dîner avec quelques bières. Le soir, ils s’assoient dans la véranda où Léon lit des bribes de la drôle de collection de livres que la famille de Léo-Paul a abandonnée au chalet au fil des ans – Portrait de l’artiste en jeune homme, Patagonie et terre de feu – guide d’alpinisme, Jo, Zette et Jocko, La bête humaine, tutti frutti et cetera – et Léo-Paul, lui, lit Proust.
 
Il achève le deuxième tome d’À la recherche du temps perdu. Léo-Paul, de toute sa vie, n’a jamais vraiment été un grand lecteur, mais pour une raison qu’il ignore lui-même, il adore Proust, une fois au chalet. C’est chaud comme dormir sous la lourde couette que lui a fabriquée sa grand-mère, dit-il. Il a mis plus de deux ans à lire Du côté de chez Swann et il travaille À la recherche du temps perdu depuis bientôt trois ans. Il ignore combien il y a de tomes après le deuxième dans cette édition, il suppose qu’il y en a au moins un autre.
 
Léo-Paul rigole tout seul pour lui-même au sujet de la dernière ligne qu’il vient tout juste de lire. “Il est bon, ce Proust,” marmonne-t-il, puis à peine un moment plus tard, après avoir éventé les pages restantes, “je ne vais jamais finir ce putain de bouquin, jamais,” lance-t-il à Léon qui sourit.
 
Léon s’en va au lit et ses oreilles croient entendre l’océan mais lui, il sait que ce ne sont que les grands pins qui dansent dans le vent du Matcimanito.


 
 
Bleu


Léon reçoit une carte postale de Léo-Paul. Sur le devant, une photo kitsch d’un orignal, les quatre pattes à l’eau, pas très loin de la grève d’un lac immense. Sur l’endos, Léo-Paul écrit, “viens de finir Le Côté de Guermantes, pas la peine de continuer ce foutu cirque.”


Dans ce début d’après-midi, il n’existe plus pour Léon que trois choses : la carte postale de Léo-Paul (qui représente Léo-Paul lui-même et leur amitié cinquantenaire); Proust (qui n’existe que vaguement dans sa mémoire); et son propre corps. Léon pense qu’il n’a jamais vieilli, il se le répète encore et encore, parce que des parties de son corps commencent à le contredire sérieusement.


Sans jamais faire de pause, l’horloge continue de tourner dans une sorte de cadence inconnue que Léon considère aléatoire, saccadée, accélérant de façon inattendue, ajoutant quelques temps imprévus au tempo comme un coeur déréglé le ferait. Léon sait qu’il n’a aucunement le coeur déréglé.

Léon a lu Proust lui aussi, il y a plus de trente ans de cela, dans sa mi-trentaine. Il a lu un premier titre, se rappelle avoir trouvé cela excellent, s’était promis de continuer mais il n’y est jamais revenu. Un tel abandon ne lui semblait pas une chose hors du commun, plusieurs abandonnent Proust après trois pages. Pour Léon, l’expérience ressemblait à conduire dans la nuit, dans un brouillard automnal opaque pendant qu’une voix radio-canadienne susurre le texte dans la radio. Même lorsqu’il ferme la radio la voix continue de susurrer les mots de Proust, mystérieusement, même si Léon n’en semble pas surpris. Comme s’il essayait toujours d’écouter la voix mais la concentration nécessaire pour conduire à travers le brouillard sombre et opaque rend l’écoute impossible. Léon ne se rappelait plus du texte, des mots, malgré que la carte postale de Léo-Paul en avait ramenés quelques-uns en surface, mais aussitôt ressentis, aussitôt évanouis dans le néant.


 
Gris


Léon rentre de sa marche avant le dîner. L’enveloppe d’un courrier privé est plantée dans la craque de la porte moustiquaire, Léon y voit le nom de l’expéditrice. Kristina, la fille de Léo-Paul. Il ouvre l’enveloppe. Léo-Paul est mort la veille, une rare et soudaine défaillance du foie, condition extrême que ses médecins n’ont pas vu venir. Les funérailles auront lieu ce samedi. “Est-ce que tu voudrais venir dire quelques mots pour lui?”


Dans l’empire céleste, lorsqu’un vieux meurt de façon subite et inattendue, son âme doit rendre ses comptes sur le lieu même où le décédé a laissé tomber son dernier vêtement. Si la position du lieu est favorable, son âme monte directement au paradis. Sinon, son âme erre comme un fantôme dont la tâche est de ramener des âmes vers ce même lieu pour rendre leurs comptes, et d’autres âmes encore et encore. Au compte de mille, le fantôme obtient sa libération. Léon espérait secrètement que Léo-Paul avait eu le bonheur de mourir nu et l’âme en paix.


 
Blanc


Le corps de Léon a résisté à tant d’afflictions et d’épreuves, sachant tout de même, réalistement, que toute bonne chose a une fin ici-bas. Ce corps fut un vaisseau extrêmement capable de le transporter à travers des mers pas toujours clémentes et de trouver ses routes, capter ses images, voguer sous des cieux cléments au-dessus de sa tête et de ceux qui l’entourent, facilitant tous les bonheurs, même les plus petits et les plus importants qui furent sa propre vie.


 
Noir


La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi, il faut vraiment être prêt à l’habiter. Vraiment.
 
Plus tard ce soir, Léon lèvera les voiles pour aller écrire ce dernier mot pour Léo-Paul. Léon conduira toute la nuit. Il se rendra, se faufilant dans les brumes nocturnes d’automne, jusqu’au Matcimanito.
 
Avec un peu de chance, avant le matin.



Flying Bum

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Neige de juin

J’entends parfois des voix et des sons
mémoires d’un temps que je n’ai pas vu passer
dans des lieux où jamais je ne suis allé
toute cette sorte de choses si vraies
quelques flashbacks saccadés
dans un détroit du Danemark
sur un sommet de l’Oural ou des Appalaches
une plage à l’autre bout du monde
où mes pieds gelaient dur
dans un sable blanc et sec
mon regard qui s’élève
et qui se mire dans un ciel de glace
mis à part ce ciel
mon regard qui descend sur la longue plume
d’un goéland mort depuis longtemps
le bec enseveli sous son aile
sans catéchisme ni héros qui meurt à la fin
ces images venues de nulle part
sont aussi vraies que je les fais miennes
je sais qu’elles resteront ainsi
comme des lettres pliées
dans un tiroir à jamais barré
ce seront mes mémoires
lorsqu’on me dira droit dans les yeux
que les miennes sont ailleurs
ma vérité propre et le coeur de ma vérité
et la vraie vie est si injuste de toutes manières
je n’ai jamais foulé un sol de Tunisie
ni respiré l’air d’une Croatie
et je ne peux pas dire que je rajeunis
 
Sous le ciel au-dessus de ma tête
parfois je m’étends à moitié endormi
manteau d’hiver pour couchette
mis à part ce ciel
je me gratte le subconscient
les mains enfouies dans mes grosses mitaines
je décide de rentrer à la maison
puis je me dresse dans mon lit
mains nues à me frotter des yeux inquiets
et je sais que les choses iront mieux
à écrire des poèmes dans ma tête
des lignes comme des blanches colombes
mortes d’ennui dans leur paix figée
laurier flétri au bec béat
mes fesses sur une chaise près de la fenêtre
dans le silence pesant
d’une clinique ou d’une église
et j’entends gronder l’écho de l’orgue
ou d’une volée d’étourneaux enragés
et je me souviens encore
des journées entières roulées serré
tout enroulées dans ma caméra
le film qui ne sera jamais développé
avant que je ne revoie vraiment
ce ciel d’un autre temps
 
Mis à part ce ciel
il faudra un temps pour récupérer
repartir là où tout a été laissé
une plage sur la Méditerranée
un rocher tranché par le Saguenay
une institution pour âmes malfamées
et je reviens ébaubi à la maison
dans une grande laine qui pique
un foulard tricoté par ma mère
au froid dans une fausse fourrure
doublée de coton trempé de bord en bord
emprisonné sans espoir
à la recherche et désespéré
d’un endroit pour dégeler mes orteils
seul dans le son qui me ramène les images
d’aussi loin que quatre-cent autoroutes
comme autant de rubans qu’on raboute
et mon aile gauche est cassée
et je regarde le ciel d’en bas
 
Mis à part ce ciel
rien d’aussi haut ne touche à l’universel
ni d’aussi beau n’embrasse la prunelle
tous les ciels pleurent et tous pleurent aussi
mis à part ce ciel
qui ne cherche pas l’absolution
du réconfort pour notre peau pervertie
comme si les nuages n’existaient pas pour vrai
 
Mon frère marche
sur un long madrier
qu’il appelle sa corde raide
des larmes chaudes érodent son esprit
coulent vers les coins d’une pièce en rond
à sa fenêtre un long glaçon
qui craque et descend achever l’oiseau
plus tôt assommé dans la vitre des carreaux
 
Je connais mon frère
je l’ai toujours dit du moins
je sais qu’il aime être retrouvé
mais je sais aussi très bien
qu’une bonne nuit il se retrouvera perdu
je sais que nous devenons vieux
à se mourir d’être entendus
à essayer d’être ailleurs que dans le noir
je sais comment on se vandalise
je furète ses pages
je critique en marge
j’en déchire au passage
je me dis à moi-même
je ne sais rien du tout
et qu’en sais-je donc
si ce n’est rien du tout
 
Mis à part ce ciel
nous cherchons un ailleurs plus grand
vers où aller et partir quand
nous levons la tête et croisons nos mains
implorant très fort pour la bonne réponse
nous levons la tête et croisons nos mains
suppliant encore pour la vraie réponse
mis à part ce ciel
nous n’avons rien vu de bon
depuis des lunes déjà
et s’il existait plus profond que ce bleu
dis-moi, mon frère
d’où viendrait la neige de juin


Flying Bum

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Les vieux boiteux

Les vieux boiteux passent devant la grande fenêtre en baie du salon, réguliers comme le train de cinq heures. Les boiteux passent, vieux couple inséparable, dans sa petite marche d’après-souper. Ils doivent bien avoir quatre-vingts, peut-être quatre-vingt dix ans, cinquante ans plus vieux que nous, ils font le grand tour du pâté de maisons tous les soirs. Par le temps qu’ils passent devant chez nous claudicant et avant qu’ils n’y repassent à nouveau, bien des feuilles des énormes érables à Giguère seront passées du vert au rouge. La lumière aura jauni. L’été sera fini.

“T’es tellement sarcastique avec eux,” que ma douce me dit, “moi je pense qu’ils sont mignons comme tout.”

Je ne dis rien. Peut-être sont-ils mignons après tout, inspirants à leur façon. Combien d’années deux êtres humains peuvent-ils se supporter sans sombrer dans un ennui mortel ? Mais je ne les aime pas davantage pour autant. Cette vieille femme au dos déformé par une affreuse scoliose et qui regarde inexorablement vers le sol, son mari lunatique et timide dans son veston de tweed porté directement par-dessus sa chemise de pyjama, la tête chambranlante comme un bubble head, sa main sous le coude de sa vieille comme s’il l’escortait formellement vers un plancher de danse. Ma douce a entendu quelque part qu’il était professeur émérite. Physique? Psychologie? Sciences sociales? Elle ne se souvient plus vraiment.

On pourrait dire qu’ils sont mignons, ou on pourrait dire qu’ils sortent tout droit d’un film d’horreur.

C’est en septembre, quand l’été remet ses souliers, et ma douce se meurt lentement. On dit que les fêtes qui s’en viennent seront certainement ses dernières à la maison, elle en est à l’étape où aucune nourriture solide ne peut lui être donnée sans risquer qu’elle s’étouffe totalement, où sortir de son lit occasionne davantage de douleurs que de plaisir. Je dois tout faire pour elle. Je la porte occasionnellement dans sa chaise au salon devant la grande fenêtre en baie.

Nous passons de longues heures tranquilles ensemble. Regarder par la fenêtre, fumer du cannabis, lui lire un livre. Elle ne travaille plus depuis longtemps et mes journées passent essentiellement à m’occuper d’elle, les jours ont perdu lentement leur substance. Lundi, jeudi, samedi, difficiles à différencier. Parfois je marche jusqu’au supermarché, éteindre mes pensées, lui rapporter un sorbet au citron. Je cuis une poule dans une grande marmite et je lui apporte le bouillon dans un petit bol. Une superbe cuillère que nous avions volée dans un grand restaurant italien bien connu, je la soulève et je la porte à ses lèvres.

Elle n’est pas restée assez longtemps pour voir tomber les premières neiges et déjà dans ces jours-là, les boiteux ne passaient plus devant la grande fenêtre en baie. Le trottoir était probablement déjà trop traître pour eux et le vent glacial trop dur sur leurs vieux os, trop vif, leur transperce la peau et ils se sentent comme si leur chaleur était perdue à jamais.

Qui sait, peut-être les reverra-t-on au printemps.

Avril est fini.

Début mai.

Les crocus et les tulipes, les lilas, timidement les iris.

Je me demande si ça la rendrait heureuse de savoir que les boiteux passent encore devant la maison, après le souper, réguliers comme le train de cinq heures. Le tour du bloc, encore et encore, tranquillement pas vite, claudicants, la main du vieux sous le coude de sa vieille. Peut-être – probablement – qu’elle aimerait ça. “Comme ils sont mignons,” dirait-elle.

Debout derrière le lavabo, devant la fenêtre, pour ce qui est de moi, je ne sais plus ce que j’aurais préféré. J’appuie mes coudes sur le bord du comptoir et je tire un coin du rideau. Dans le silence, je les observe un moment et je ne sais plus si je veux les revoir.

Ou si j’aimerais mieux ne plus jamais les revoir.

Eux ni personne.


Flying Bum

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Nuit contre jour

Pour lui, le travail devait se faire la nuit, toujours dans l’incertitude, parfois dans la douleur, oui mais encore, dans le silence. Devait-on laisser le jour aller tranquillement se coucher ou sauter directement au jour suivant? Devait-il traverser le brouillard des heures d’une veille qui se mourait lentement ou pouvait-il continuer à petits pas perdus vers le jour suivant qui attendait son tour de l’autre côté de la fatigue et des heures bleu indigo. L’appel timide des rayons à travers les lamelles des stores ne lui était d’aucune utilité, ne lui apportait aucune réponse substantielle. Dans une demi-lumière, comme un rôdeur discret, il s’aventurait aux ravitaillements, des pourpres, des ocres, térébenthine, dans des échoppes qui avaient toujours l’air de venir tout juste d’ouvrir ou alors d’être sur le point de fermer. Il était constamment surpris de savoir laquelle des options était la bonne et les choses refusaient obstinément de s’améliorer pour lui ces temps-ci.

Il y avait cet endroit, un resto mal famé ouvert la nuit, les anglais diraient un greasy spoon, où il prenait quelques repas à la dérobée, d’autres fois, nerveux, rien que quelques tasses de café noir. À un certain point, il avait réalisé qu’il devenait probablement un régulier et il avait dû espacer ses visites pour quelques jours, quelques semaines même, parce que les choses étaient devenues trop familières avec les autres habitués, dont plusieurs étaient même devenus des toutes-les-nuits et il craignait en devenir un lui-même, il s’identifiait plus aisément aux autres qui venaient sporadiquement dans une rotation capricieuse difficile à suivre. Cela aurait pu être sur le point de devenir un télé-feuilleton, un sitcom à l’américaine, à propos des gens qui travaillent là et une bande d’adorables excentriques qui fréquentent le lieu. Il n’en avait rien à branler des sitcoms et il détestait qu’on présume quoi que ce soit à propos de lui, surtout les étrangers. C’est ça l’affaire qui le tuait, tout le monde dans ce resto agissait comme s’ils le connaissaient vraiment. Si ce n’était pas comme dans une sitcom, c’était sûrement comme dans une réunion d’alcooliques anonymes où l’anonymat n’est qu’une vue de l’esprit parce que tous et toutes ont les péchés à l’air, les uns devant les autres, sans pudeur.

Il était devenu particulièrement nécessaire d’éviter la libraire, ce miasme d’eau de rose et d’odeurs corporelles avec qui il devait obligatoirement discuter de littérature russe. Il était un artiste-peintre mais pour une raison étrange, elle avait une idée fixe, l’idée qu’il était un poète. Elle n’était pas vraiment une libraire, avait-il déduit avec le temps, mais une itinérante russe qui dormait le jour dans la bibliothèque municipale, entre PG3476.A324 et PG3476.Z34, elle y tenait des colloques subconscients avec Chekhov et Dostoevsky et Gogol – c’était une bibliothèque de quartier, modeste, les gros noms étaient près les uns des autres. Elle disait que l’esprit de ces écrivains discutaient avec elle dans son sommeil et un jour, ils lui avaient révélé qu’il avait une âme russe, de poète russe. Clairement elle était totalement décrochée sinon accrochée à de biens drôles d’endroits, ou accrochée dans des lieux bien singuliers, ce qui est, en définitive, bonnet blanc, blanc bonnet. Elle n’avait aucun don particulier pour étendre son rouge à lèvres et il avait, dans un moment d’angoisse intense, confondu le tracé de son rouge avec un sourire malsain, le sourire d’une tarée.

Heureusement, il était possible, en passant nonchalamment et sournoisement devant le greasy spoon de reconnaître les clients avant de décider d’y pénétrer bien que sa vision nocturne était devenue plutôt déficiente dernièrement et il devait s’approcher bien près, sous les néons vibrants du resto où persistait le danger d’être piégé, vu et salué de la main par quelqu’un assis à l’intérieur. Il se rassurait en se disant que la réflexion des néons dans la vitrine à la propreté relative empêcherait quiconque de le reconnaître clairement depuis sa cabine. Il se rappelait toutes les fois où il avait contemplé ces réflexions intérieures depuis sa cabine, comment la superposition des images de la rue, des arbustes, des poteaux, des commerces de l’autre côté de la rue, à travers le miroitement de l’intérieur superposées, créaient comme un fantôme de greasy spoon, un univers alternatif ou de science-fiction comme celui qu’il pouvait observer, un qui avait l’air davantage désubstantié que le vrai.

De toutes façons, précautions ou pas, il demeurait toujours la possibilité qu’il croise la libraire sur la rue. Elle était là presque toutes les nuits, mais pas toutes, il la définissait comme une semi-presqu’habituée. Les nuits qu’elle ne se présentait pas, elle était occupée à distraire, sur un bout de trottoir, des tribus d’invités avec de la vodka bon marché, des hors-d’œuvre de source douteuse, et des discours littéraires et artistiques alimentés dans la vaste et profonde réserve de son esprit perturbé, sa voix qui sonnait comme un murmure de la ville comme tant d’autres à l’oreille des invités béats, repus de vodka. Quelquefois, elle y mettait aussi de la danse. Plus qu’une fois, il avait changé de trottoir, tourné le coin juste à temps, in extremis.

Il n’a jamais, au grand jamais, avoué à la librairie qu’il avait fait son portrait. Il l’avait peinte de mémoire, mémoire de toutes les fois qu’elle s’était faufilée dans sa banquette, devant lui, elle et tous ses sacs de plastique contenant des fringues grignotées par les mites et des trésors hétéroclites déterrés patiemment dans les bacs à récupération ou dans les poubelles. Parce qu’il ne pouvait se résoudre à la regarder directement dans les yeux, à fixer son visage de l’autre côté de la table, il avait étudié ses détails dans la vitrine de côté, l’oeil crochu, et dans son portrait fini elle ressemblait étrangement à Anna Karina, Hanne Karin Bayer de son vrai nom, femme superbe entre toutes, sur un fond de décor Edward-Hopper-esque. Cinquante, cent nuits, à capter les détails, morceau par p’tit bout, à s’asseoir vitrine à gauche, vitrine à droite, pour la voir tout le tour, embrasser tous ses angles. Ce portrait constituait sa meilleure toile à vie, toute sa foutue vie, il savait dès lors que lorsque tous les murs s’écrouleront, le portrait de la libraire restera accroché là, dans le vide, encadré par les flammes de l’apocalypse.

La nuit gagnera sur le jour de belle et grandiose façon et ils atteindront toute leur gloire et leur puissance, lui et la libraire aussi, mais il leur faudra encore des Himalaya de patience et de modestie.

Mais pour l’heure, tristement, le jour gagne lentement sur la nuit.


Flying Bum

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Le poisson de glace

 

Plus jeune j’attendais ce moment dès l’arrivée des grands froids.

Le poisson de glace, un hareng de la taille d’une main d’homme, jadis polluait complètement cette plage en hiver. Les nuits glaciales. Les pleines lunes. Les marées hautes. Raides et immobiles dans le sable figé. Leurs corps argentés qui luisaient comme des étoiles tombées sur la grève. Des bijoux scintillants offerts par la mer.

“Ils forment école au large dans les eaux plus chaudes,” que j’explique savamment à Adéline. “Mais les bars rayés et d’autres prédateurs les entraînent vers le rivage là où c’est plus froid. Lorsqu’ils y arrivent, à cause du froid, les poissons de glace deviennent de vrais becs à foin. Des becs à foin totalement assommés. Assommés, alors ils s’échouent. Ils s’échouent et tout ce qu’il reste alors à faire, c’est de les ramasser.”

Adéline n’est pas très grande, filiforme et sa peau est plus pâle que le sable empoussiéré de neige qui craque sous ses pieds. Elle a le teint opaque, une teinte de bleu qu’on peut deviner sous l’épiderme.

“J’ai peur,” dit-elle, sa voix d’enfant pleurnicharde qui plaide. “L’eau est beaucoup trop proche.”

L’océan semble vouloir nous envahir, les vagues frappent le roc durement sous la force de la grosse lune et de la marée montante. Nous approchons une jetée de rocs noirs, balafrés par la dynamite qui les a apportés là. La jetée prend naissance dans le sable et poursuit sa route pendant cinquante mètres dans l’Atlantique en furie.

“Cesse donc toutes tes coquecigrues,” dis-je. “Nous ne sommes pas en danger, regarde seulement les reflets dansants que la lune dessine sur la crête des eaux noires. Ça vaut tout le froid de la Côte-Nord, c’est superbe . . . non?”

Adéline ne répond pas. Elle s’engouffre la tête dans son capuchon de poil, se frotte vigoureusement les épaules, les bras croisés. Je m’approche d’elle pour la guider à travers une brume de mer qui s’opacifie.

“Pourquoi?” s’enquiert-elle à propos de la brume.

“Parce que l’eau est plus chaude que l’air,” que je lui explique.

“Ah, bon,” dit-elle. “Alors, on va jusqu’où comme ça?”

“Pas tellement plus loin, allez, tu vas l’apprécier plus tard. Plus tard lorsque nous rentrerons à la maison. La maison sera plus chaude. Un bon thé chaud. Fais-moi confiance.”

Adéline, grande ailurophile, pense alors à ses chats qui l’attendent au chaud. Cinq chats bien vivants et des millions d’autres, qui de porcelaine, qui de pierre à savon, qui de peluche et quoi encore, qu’elle dispose à hue et à dia dans une syllogomanie indescriptible. Loin de ce bazar félin, il semble toujours lui manquer une grande partie d’elle-même.

“Je ne vois pas un seul foutu de poisson de glace,” Adéline affirme-t-elle. Elle tient toujours un sac de plastique entre ses doigts engourdis, pour y mettre les harengs. “On y va, maintenant. Mon visage paralyse tellement j’ai froid.”

“Prête-moi la lampe de poche,” lui dis-je.

Elle fouille les grandes poches de son parka à la recherche de la lampe de poche qui traîne habituellement sous son lit, au cas. Je l’allume et scanne la plage. La lumière traverse la neige et le sable lui donne une teinte de jaune délavé. Je promène le faisceau en surface, entre les pierres. Aucun poisson de glace. Je pointe la lampe sur Adéline. Elle tremblote et sautille sur place.

“Est-ce qu’on peut y aller?” Comme une supplication.

L’océan gronde. Fort et lourd. L’écho des vagues qui frappent le roc envahit l’air froid. Je ferme la lampe de poche.

“Je ne trouve rien.”

Adéline hoche la tête et attrape la lampe de poche. Elle disparaît dans son parka. Elle attrape ma main malhabilement dans ses deux énormes mitaines.

“Maintenant, est-ce qu’on peut y aller?” demande-t-elle en tirant ma main emprisonnée.

Sur le chemin du retour, Adéline marche plus rapidement. Elle saute même d’un rocher à l’autre parfois. “Sais-tu quoi?” me demande-t-elle, “tu avais raison, je suis contente d’être venue avec toi. J’ai tellement hâte de m’emmitoufler dans une couverture, un bon thé bouillant, de retrouver mes chats et de regarder la télé bien au chaud.”

“Je m’ennuie de mes chats, tu me connais.”

“Je pense bien qu’ils ne reviendront plus jamais.”

“Quoi?” demande Adéline.

“Les poissons de glace, les harengs. La surpêche aura eu raison d’eux, aussi. Comme tout le reste. Tout le reste et toute la bêtise humaine”

Un petit groupe de nuages se collent les uns aux autres et passent devant la lune, des éclairs d’étincelles s’allument dans le sable à leur passage. Leur lumière se tortille et danse sur le sable tout le long de la grève comme des tribillions de feux follets. Adéline enfonce le sac de plastique dans sa poche, elle enjambe gaiment la dune vers la voiture d’un pas assuré.

“Vite, dépêche-toi un peu,” qu’elle me crie déjà rendue en haut.

“Encore sur la plage, je marche vers elle dans une cadence de rêveur, de promeneur solitaire, je m’amuse à éviter de mettre le pied sur les taches de lumière scintillante. Comme enfant j’évitais de poser le pied sur les craques dans les trottoirs. Je me faufile entre les sources lumineuses sans y toucher, prudemment, méthodiquement, respectueusement, comme si elles étaient toutes des poissons de glace revenus.

Revenus rien que pour moi.

 


Flying Bum

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Texte proposé à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Photonanie ici. Vous aurez compris que les mots ailurophilie, syllogomanie, bec à foin et coquecigrue étaient imposés ainsi que le thème, en pays froid. Faites comme moi, pour mourir moins bec à foin, allez, à vos dictionnaires pour celui-là et les autres.

Amours confus

Ils créchaient directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle était partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît par intervalles, prenant vie par les lampes de sécurité qui s’allumaient sporadiquement. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il est allé grimper, un pied sur chacun de leurs deux dossiers, mais il n’y avait personne en vue et il est redescendu, il est allé se payer un Coke dans la machine.

***

Ils avaient dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle avait bien pu passer comme une vigie du haut de son mât. Ne trouvant rien, il retourne à son camp de base et se paie un Coke. Dans le silence angoissant du mail, il appréciait tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolaient dans la machine et tombaient rejoindre les autres pièces et tout le bazar du mécanisme et la boîte d’aluminium qui glissait puis tombait dans la chute, tellement beau, qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci.

***

Le derrière de la machine à Coke dégageait une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aidait à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière rouge avaient remplacé le surveillant de nuit. Ils savaient y circuler. Au moins, ils ne seraient pas une tache incongrue sur l’immense carrelage de céramique grise à perte de vue, toujours ça de gagné.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps.”

“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances” dit-il.

Les portes tournantes ne tournaient plus à cette heure-ci, il ne restait plus que la brume orange qui apparaissait au bonheur des lampes de sécurité. Ils étaient allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il pouvait tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisaient devant elle. Sa tête à elle reposait sur son biceps droit. Sa tête à lui reposait sur un livre qu’il n’a jamais fini. Sa main gauche l’enveloppait, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlaient.

***

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air, l’air aux teintes orangées.

Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’était probablement retournée un moment et avait collé sa bouche contre son front. Il s’en souvenait maintenant.

***

Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressentait qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il s’était senti les mains. Il y avait une vague odeur, d’elle.

***

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont eu une conversation.

“As-tu des souvenirs de ton enfance?” lui avait-elle demandé.

“Je pense bien.”

“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”

“Comment ça?”

“Pas comme ça.”

Il essayait de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’était difficile, et cela n’avait pas l’air de trop la déranger de toutes façons.

“J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Sa couverture sentait légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer.

***

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.

D’où elle est venue, il ne saurait dire. Elle s’est léché le pouce et elle a frotté son front en souriant pour faire disparaître le rouge à lèvres. Il lui a attrapé le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, elle assise près de lui, puis elle qui est assise sur ses genoux, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir.


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Un soir aux barbottes

Gérald et Jean-Guy sont installés au bout du quai municipal dans leurs chaises pliantes et dans le temps de le dire ils commencent à sortir de l’eau une barbotte après l’autre. La soirée est fraîche et quelques petits nuages leur laissent profiter d’un peu de la clarté de la lune. Ils lancent les barbottes à mesure chacun dans sa chaudière d’où éclabousse l’eau propulsée par toutes ces barbotes qui y barbottent à coeur joie.

“Câlisss de barbottes,” se plaint Gérald qui essaie sans lâcher sa ligne de se décrotter les mains de tout ce sang de foie de poulet qui leur sert d’appât, “christ de barbottes,” rajoute-t-il encore.

“Ça s’appelle le Lac aux Barbottes,” lui rappelle Jean-Guy, Lac aux Barbottes, ça fait trente ans passés qu’on vient aux barbottes ici.”

“Je suis certain que si je me penche sur le quai pour me décrotter les mains dans l’eau du lac, je vais en attraper rien qu’avec mes mains.” Gérald se lève de sa chaise et se met à lancer des grands coups de pied dans le vide. “C’est sûr que je me crisse à l’eau et que je pourrais les pêcher à coups de pied dans le cul, les tabarnak de barbottes!”

“On se calme, mon Gérald, t’as la face toute violette, c’est pas bon pour toi, rassis-toi.”

Gérald se rassoit et marmonne pour lui tout seul en appâtant sa ligne à nouveau.

***

“J’ai encore reçu un de ces dépliants pour les pourvoiries de la Baie James. Veux-tu le voir ? Qu’est-ce que tu dirais de ça mon Jean-Guy ? Toi et moi ? On se traîne le cul jusqu’à la Baie James. Doré jaune géant, brochet, esturgeon . . . rivières à saumon. Y as-tu pensé ? Du vrai christ de poisson pour une sainte fois.”

Ils ont eu cette conversation déjà et, s’ils ont la grâce d’être encore en vie demain, ils l’auront encore. Et encore. Oui, demain, fort probablement, mais on ne parle jamais de demain ou de l’avenir trop loin d’ici par respect pour la superstition, la peur de mourir, la tristesse de ne pas pouvoir se rendre. Et leurs chiches pensions du gouvernement.

“On pourrait,” répond Jean-Guy du bout de la gueule. “Mais ce soir, qu’est-ce qu’il y a de mal à pêcher de la belle petite barbotte tranquille ?” demande Jean-Guy, “Il fait beau pis toute. Pis ça mord.”

Gérald se gratte un bon coup en-dessous de sa chemise, tout le tour de sa patch de Fentanyl. Jean-Guy tousse un bon coup, étouffé et le visage qui vire au violet, et il propulse un copieux morviat directement dans le lac avant de s’allumer une autre cigarette et de siffler à même un gros thermos son jus d’ananas dilué à la vodka. Un moment de tranquillité s’installe, les deux hommes sont assis pareils, immobiles, les lignes à pêche bien parallèles devant eux. Les batraciens entament lentement leur concerto d’amour.

Jean-Guy rêvasse, il s’imagine dans le grand nord, dans l’eau jusqu’à la ceinture dans ses longues bottes vertes, le saumon rôde pas loin, il agite dans le soleil levant sa longue ligne appâtée avec sa mouche chanceuse, celle qu’il a filée lui-même avec une mèche de cheveux de sa défunte Germaine chérie.

Gérald s’imagine quasiment à la même place, pas loin de son vieux comparse. Au bout de sa ligne à lui, sa mouche chanceuse qu’il a fabriquée lui-même avec les poils de son vieux Labrador mort depuis des lunes, un beau chien d’une vraie pure race en santé comme il ne s’en fait plus, descendant d’une longue lignée de champions.

Une volée de bernaches passe dans le ciel, direction nord. Deux têtes blanches se lèvent et tournent synchro pour les regarder filer vers la baie James.

Deux-trois flabadaps timides retentissent du fond d’une des chaudières.

“Bon, j’pense que c’est assez pour moé à soir, . . . toé, mon Gérald ?”


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Balade au lac

Adéline Rozon m’attend assise sur l’escalier bancal devant le shack de sa mère, petite maison recouverte de papier-brique qui tient de peur. Je me tiens de peine et de misère sur ma bicyclette trop grosse pour moi, une vieille bécane trouvée sur le chemin de la mine abandonnée que j’ai repeinte à l’aérosol en noir mat au cas où elle serait reconnue. Dès qu’elle m’aperçoit, Adéline gambade vers moi dans ses bottes de caoutchouc vert flash. Elle porte une jupe courte en jeans et un t-shirt ample. Pas de soutien-gorge. Elle mange des grosses cuillérées de salade aux patates à même un bol de plastique vert, et j’essaie, je vous jure que j’essaie, de la regarder dans les yeux mais j’échoue lamentablement, parce qu’elle ne porte pas de soutien-gorge. On a les seins que l’on a à treize ans, petits et effrontés, mais cela n’a aucune importance pour moi, mes yeux sont prisonniers.

“T’en veux?” Elle agite sous mon nez une pleine cuillère en plastique de sa salade aux patates. “Elle est bonne, tu sais.”

“Je n’ai pas vraiment faim,” que je lui dis. Sa mère achète la salade aux patates au prix du gros, je crois bien, elle ne cuisine guère, même les rares moments où elle est à jeun. “Tu manges toujours avec une cuillère en plastique?” que je lui demande pour faire diversion.

“Quand j’avais cinq ans, je me suis planté une fourchette en plastique directement dans l’œil, t’aurais dû voir ça, horrible, tu dis.” Adéline me fixe avec une expression tragico-dramatique digne du cinéma muet. “C’est pas la chose la plus horrible que tu n’as jamais entendue? Tu ne te sens pas mal pour moi?”

“Un peu, je crois bien,” dis-je, “Ça doit avoir fait mal.”

You bet your sweet bippy,” me répond-elle tout en me tenant l’avant-bras à deux mains. Ses mains sont fraîches. Puis en serrant un peu plus fort et en levant le menton, elle rajoute “Mais je suis une survivante, moi, Léon Santerre, tu sauras.”

Nous contournons à pied vers le derrière de sa maison. Adéline ramasse sa bicyclette étendue par-dessus une tondeuse à gazon rouillée endormie ou peut-être bien morte contre la cabane, et nous partons. J’adore sa bicyclette. Elle doit bien avoir trente ans avec son panier en métal et sa clochette toute rouillée mais qui sonne encore très bien malgré tout. Nous suivons le boulevard tout le long puis la rue Perreault et nous arrêtons au Capitol pour une pause. Adéline demande toujours à la serveuse, le plus sérieusement du monde, une orange Crush dans une bouteille droite. L’été s’installe timidement sur notre petite ville, les plus vieux se promènent dans leur automobile ou celle de leur père, les fenêtres baissées, la musique au fond, ils montent la troisième jusqu’à Jacola, font demi-tour et descendent jusqu’au monument de pierres à l’autre bout de la ville, puis recommencent sans fin leur parade. La troisième est notre rue principale avec tous ses magasins et ses lumières le soir. Quand tu ne connais rien de mieux, c’est Las Vegas le soir.

On redescend Cadillac sur l’air d’aller presque jusqu’à l’aréna qu’on contourne pour prendre le chemin du lac Blouin. Dans ces premiers dimanche chauds de l’été, les familles traînent leurs tables vers les coins d’ombre pour y déposer leurs boîtes à pique-nique et leurs glacières puis partent installer leur campement de serviettes bigarrées sur la sable sec près de la grève. Les bling-bling des fers à cheval qui frappent la pin d’acier résonnent, les enfants sillent de joie et les chiens jappent. Adéline chantonne au son de la musique yéyé qui résonne de la rangée d’automobiles toutes fraîchement cirées, stationnées directement sur la plage. La chanson s’intitule Ton amour a changé ma vie et Adéline fait des efforts surhumains pour frapper les hautes notes. Son visage a l’air tout sérieux, fripé et du même rouge qu’arbore le visage d’un constipé à l’effort.

Nous nous arrêtons près d’une balançoire décrépie histoire de se reposer. Adéline place la paume de sa main sur ma nuque pour une seconde ou deux.

“Tu trouves-tu que j’ai les mains froides?” qu’elle me demande, “je te jure, je suis en partie reptile.”

Je peux sentir le shampooing d’Adéline et son parfum, musqué et sucré à la fois. Elle sent trop bon. Je m’approche hypocritement pour savourer ces odeurs. Nous avons transpiré tous les deux, nécessairement, au bout de cette longue balade en vélo. Elle sent bon quand même. Mon regard est attiré irrésistiblement vers les petits seins d’Adéline sous son t-shirt humide. Elle m’a surpris à fixer sa poitrine et elle m’a laissé faire, pour un moment.

En juin, le lac est de la même couleur qu’un ballon de rugby, toutes ces familles alentour de nous semblent apprécier la journée, des familles normales avec des gros chiens et des petits enfants qui se disputent les jouets de plage et les cupcakes crémés toutes sortes de couleurs. Nous nous balançons un long moment en se racontant des peurs.

***

Je suis Adéline qui remonte la côte, long chemin de sable qui rejoint la route plus haut au bout d’une longue courbe. Pas facile pédaler dans le sable. Le soleil s’affadit lentement, on abandonne à moitié de la côte, on descend et on marche le reste en traînant nos vélos. Adéline en sueur me parle de son professeur de gym, un psychopathe, un sadique, le plus grand enfant de chienne au monde. Les nuages commencent à nous cacher la grosse lune de jour mais nous commençons à voir quelques étoiles, Vénus peut-être. Adéline chante une chanson des Excentriques que nous aimons tous les deux, j’essaie de lui fournir des harmonies. Nous marchons près l’un de l’autre, nos bicyclettes du côté opposé, nous nous touchons parfois. La douceur de ses bras humides, d’une cuisse chaude. Cette soirée est à peu près parfaite. Devant nous les lumières de la ville commencent à combattre la noirceur et essaient de nous guider. Les camionneurs avec leurs chargements de bois roulent sur les hautes. 

Au parc devant l’aréna, des gamins dans leurs jolis uniformes jouent au baseball. Plus loin sur la route, partout où il y a des points de vue et des places pour stationner une voiture, des couples s’encanaillent lentement dans de rutilantes voitures, des camions pimpés. Dans l’une d’elles, une Mustang rouge, les jambes nues d’une femme sortent par la fenêtre du côté passager. Elle rit, mais vraiment fort, elle bat des jambes de haut en bas, en alternance, comme quelqu’un qui nage, sous l’eau, sur le dos.

Adéline s’immobilise un instant. Elle observe la femme pendant que mes yeux en profitent pour zieuter encore un coup ses petits seins. Elle replace sa main de reptile dans mon cou et tire lentement ma tête vers elle. Mon coeur s’emballe mais sa bouche passe tout droit devant la mienne.

 

“Dernier à Bourlamaque est un hostie de crapaud,” crie-t-elle dans mon oreille en enfourchant son vélo.

 


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La nuit de l’exil

La nuit avant d’avoir douze ans, Léon et son père fonçaient à travers le parc provincial de LaVérendrye, vitesse grand V laissant l’Abitibi derrière eux pour de bon. La radio jouait à pleine tête des chansons en anglais, la route était un long serpent plat qui se précipitait en ondulant de gauche à droite et de bas en haut à travers une mer d’épinettes grises, la seule mer que Léon n’avait jamais vue. Il était installé sur la banquette arrière, le visage collé à la fenêtre à l’affût d’un raton, d’un ours, mieux, d’un orignal ou deux. Il n’y avait sur le bord de la route que des petits piquets aux extrémités phosphorescentes qui annonçaient les milles un par un, des talles d’épinettes dénudées comme de longues aiguilles pointant vers l’azur les pieds submergés dans l’eau d’un lac. Loin derrière, les derniers hommes graisseux aux longues barbes emmêlées, guenilles en main à côté de leurs pompes à essence.

Lorsque Léon avait demandé à son père s’ils étaient pour s’arrêter bientôt, taponnant les papiers de gomme balloune au raisin qui jonchaient la banquette, les mâchoires endolories d’avoir tant mâché, les bouteilles de Grapette, la langue tournée définitivement au violet – tout ce que Léon avait eu à se mettre en bouche dans sa journée – son père lui avait tendu une liasse de billets sortie de ses poches, dernier petit bas de laine récupéré in extremis dans la maison familiale vendue à un militaire américain, et lui avait demandé de les démêler et de les compter histoire de l’occuper, et Léon les avait patiemment défroissés, triés, comptés, en pensant tout le long à la ville laissée derrière eux, sa petite patrie, ses amis, et comment le lendemain du haut de ses douze ans il verrait le monde d’un œil nouveau, différent. Un regard tout neuf, probablement comme celui d’un gamin qui tient une grosse liasse de billets pour la première fois de sa vie et qui imagine à peine son pouvoir, ou qui regarde un homme mourir lentement devant lui en l’observant, impassible, de la façon dont on regarde les gens et que l’on pense pouvoir tout faire disparaître. Léon avait appris plus tard qu’on ne peut jamais vraiment faire disparaître les choses, la mort d’une mère qui prend lentement tout son sens dans cet exil troublant mais qui ne veut pas disparaître, pas même lorsqu’on se retrouve seul complètement dans le noir et qu’on plisse les yeux du plus fort qu’on peut.

“On vient de passer le 200,” Léon affirme-t-il, voulant dire les 200 milles, 200 piquets, 200 millions d’épinettes et le soleil était sur le point de disparaître sous la cime des arbres dans un paysage morne où il n’y avait plus de couleurs, juste un grand firmament gris et une lune blafarde. Le père de Léon a négocié une courbe à grande vitesse et Léon est tombé de côté sur la longue banquette de cuir glissant. Le père pompait du pied sur l’accélérateur en déclarant adorer ce Jim Morrison parce que sa musique lui donnait l’impression que toutes les choses pouvaient maintenant recommencer, que les incendies n’ont jamais été vraiment allumés, que tous les vides ne demandent qu’à se faire combler, que personne ne meurt plus et la route n’attendait que de se faire chauffer l’asphalte par les roues des voyageurs pressés d’aller au-devant d’une vie inconnue et toute cette sorte de choses nouvelles et insoupçonnées pour Léon aussi.

Lorsqu’il parlait ainsi, son père tournait la tête de coté comme s’il espérait que quelqu’un d’autre que Léon, un gosse, ne l’écouterait, ne lui répondrait, comme si c’étaient là des choses qu’un enfant ne pourrait pas comprendre. Léon avait appuyé ses deux coudes sur la console entre les deux sièges, la tête en étau entre les deux dossiers avant, essayant de boire toutes les paroles anglaises qui sortaient de la radio.

“Et d’autres fois,” continue le père, “il ne me donne que le goût de fumer une bonne cigarette.”

Plus tard cette nuit-là, lorsque le ciel était devenu aussi noir que l’asphalte, le père de Léon a immobilisé la grosse voiture américaine devant un poste d’essence avec une sorte de magasin général adjacent. Je sors m’acheter des cigarettes, avait-il simplement dit, lui qui ne fumait plus depuis peu, en proie à un début de cancer de l’œsophage. Mais Léon savait fort bien qu’il reviendrait avec une surprise pour lui, sinon il l’aurait laissé l’accompagner dans le magasin. Un doute tout de même, Léon connaissait très peu son propre père, à peine un peu plus depuis que sa mère était morte. Léon se demandait s’il était passé minuit, si son père lui rapporterait un gâteau de fête. Léon se demandait aussi si son père se rappelait que le lendemain ce serait sa fête.

Léon, tout petit, s’est tortillé pour se faufiler entre les deux banquettes avant, il s’est assis dans le siège du conducteur où il a posé ses mains sur le volant, il tournait la roue à gauche, à droite, sans fin, pensant à tous les endroits où il pourrait aller si seulement il était assez vieux, s’il pouvait voir par-dessus le tableau de bord, s’il savait différencier l’accélérateur des freins, si ses pieds se rendaient.

S’il pouvait choisir lui-même les bonnes chansons pour se propulser de cette vie-là vers une autre, ailleurs.

Au loin, son père qui revient.

Les mains vides.


Flying Bum

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La vallée de travers

Adéline se tient sur la pointe des pieds, entre deux voitures, le trottoir et la rue, avenue du Parc et elle fait des grands signes de la main. Le chauffeur de taxi n’a même pas ralenti. “Enculé,” Adéline murmure-t-elle à elle-même. Elle retourne sur le trottoir où grouillent les corps et se laisse entraîner entre une grande femme en tailleur et un petit homme asiatique qui porte un uniforme de baseball, une casquette des Expos. Elle se sent faible et gouverne à travers les piétons pour entrer dans le premier restaurant sur son chemin. L’affiche, superbe, annonçait quelque chose de chic et à la mode. À l’intérieur cependant, des mètres et des mètres de prêt-à-manger alignés dans des réchauds en acier inoxydable sous des projecteurs infra-rouges, des fumets d’épices de toutes natures, des voix qu’elle ne comprend pas, des bruits de vaisselle, des paires et des paires d’yeux posés sur elle. “Crevettes du désert” écrit tout en majuscules sur une affichette plantée dans le fond du plat. Elle attrape un morceau, le lèche du bout de la langue et le dépose dans sa paume, l’examine longuement, intriguée.

“Tu le manges ou je tire.”

Elle tourne ses yeux mais pas tant sa tête. Il était mince, grand et très beau. Terrifiant à la fois.

“C’est une arme que tu tiens là, dans ta poche, ou c’est une émotion . . .”

Elle n’a pas le temps de finir.

“C’est une émotion,” dit-il, “la plus belle des émotions.” Il ramasse le morceau de la paume de la main d’Adéline et le présente à sa bouche. Elle croque. Croustillant. Salé. Épicé. Un peu de jus, un peu d’huile, quelque chose qui a la consistance d’une écale de poisson, quelque chose ressemble à une brindille.

“Ça vient de la mer?”

“Ça habite sur terre, un peu dans les airs, c’est une sauterelle.”

Vision périphérique éclair, un présentoir d’ustensiles en plastique, une affiche encadrée d’un étalon, un homme qui porte une robe de soie qui gesticule des bras, passionné comme un prédicateur baptiste en feu, une dame perruquée de cent kilos avec du rouge à lèvres cinq centimètres tout le tour de la bouche. Des ailes et des pattes piquantes roulent dans sa bouche, des choses qui volent, qui sautent, qui rampent. Les images.

Elle aurait bien voulu tout recracher mais elle a tout avalé.

***

La chambre du tourist room sur avenue du Parc était plus petite que sa garde-robe d’Outremont. Le lit, étroit, couvert d’une courtepointe de velours élimé, se tord et se tortille lorsqu’elle s’assoit. L’homme ne semble aucunement préoccupé de la chose. Il la descend sur le matelas au son des ressorts qui couinent, un jardin de fleurs cousu à la main sous elle. Le contour rose des gratte-ciels apporte une douce lumière à travers les carreaux d’une fenêtre étroite et haute. Les yeux de l’homme sont davantage lapis que violets. Un mot qui ne sort pas de la bouche d’Adéline, ses propres incisives qui croquent sa lèvre, une gouttelette de sang qu’elle lèche et fait disparaître aussitôt.

Et si elle arrachait les rideaux de polyester, si elle les déchirait en longues bandelettes, si elle attachait ses jambes et ses bras avec? La laisserait-il faire? Est-ce que l’air se remplirait de poussière, de la poussière de peau, des morceaux microscopiques de fibre industrielle toxique? Saurait-il tout ce qu’elle savait? En aurait-il envie?

Sa langue a pénétré les tréfonds de sa gorge, suivi la descente de son cou, descendu sur sa poitrine, et Adéline dérivait. La succion sur ses mamelons se relâche avec fracas, il tète le lait qui vient encore, elle le pousse et il relève sa tête, il lui sourit pour la toute première fois, il bouge sa langue comme un chat qui lape un bol de crème pour la première fois.

Elle voulait ressentir leurs quatre paumes réunies sur sa tête, ses mains tirer ses hanches contre les siennes, elle voulait sentir son propre sang couler comme le lait qui sort de ses seins. Elle le ferait elle-même si elle pouvait, matraquer cette femme qui venait tout juste de décorer une pouponnière éternellement ensoleillée, qui venait d’encadrer des images de jolis moutons et de petits ratons charmants pendant que son tendre époux regardait des bidons de lait congelé alignés comme des soldats dans le congélateur d’un paquebot de la marine marchande, qu’il goûterait le meilleur rhum des Antilles dans les bras d’une précieuse guatémaltèque, ou deux. Adéline tourne la tête fuyant les yeux violets de l’homme. Elle pousse sa tête vers le bas, son bas à elle. Des larmes qu’il ne verrait pas, du lait qui ne lui appartient pas, qui n’appartient à personne. Elle entend une musique jazzée à travers les murs de carton qui font de ces espaces claustrophobiques de grandes salles de concert. Occasionnellement, le bip d’un détecteur de fumée. Elle aurait voulu avoir un rasoir ou un scalpel, un marteau ou une masse. Elle voulait y laisser son propre sang.

***

Un bruit s’élève au-dessus du perpétuel grondement de la ville, un bruit sec suivi d’une cacophonie de moteurs et de klaxons qui braillent. Elle enlève délicatement le bras de l’homme qui enveloppe ses rondeurs, s’en va à la fenêtre. Elle soulève les carreaux et avale l’air du soir le front appuyé sur les barreaux d’acier. Cette nuit, la ville sent la petite ville négligée, seule la fraîcheur de l’air compense. Phares bleus, blancs, rouges, sirènes, la brume qui vient de ses propres yeux, l’horloge qui sonne minuit. Elle a faim. Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu manger? Quelle horreur encore?

La tête de l’homme se relève, ses paupières se soulèvent synchro comme une vieille poupée de caoutchouc rose. Ses pupilles énormes sucent toute la lumière de la chambre minuscule. Elle est revenue, s’agripper à lui, s’emparer de lui . . . le bas de lui.

Elle sait qu’elle peut en finir avec lui, le détruire totalement. Se détruire totalement, si seulement, si seulement c’étaient eux les coupables.

Elle aurait bien voulu tout recracher mais elle a tout avalé.


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Des grenouilles dans l’eau de Pâques

Dans l’église déserte et silencieuse, les anges de granit regardent Odile et Adèle de haut, juchés sur leurs piédestaux de bois dur. Ils ont les ailes arquées vers l’arrière comme prêts à prendre leur envol. La madone de plâtre blanc les observe également, elle et Adèle. Odile n’est pas au courant qu’une madone devrait toujours avoir un regard bienveillant. Le visage de la vierge a ce regard figé, les lèvres serrées et les yeux froncés comme lorsqu’une personne s’apprête à dire quelque chose, mais que le diable les emporte toutes les deux si la blanche madone prononce un seul traître mot avant qu’elles ne sortent de l’église.

Odile ne voit rien de tout cela, concentrée qu’elle est de fixer le reflet de son propre visage dans l’eau bénite stagnante au fond d’un bénitier de cuivre verdi, comme un chat effrayé de se jeter sur sa pitance.

Odile a ce quelque chose à propos de l’eau. Elle raconte à qui veut l’entendre que son petit ami Gérald a un jour empoisonné l’eau du puits, comment il est apparu avec un sourire débile au visage, les veines remplies de toute cette sorte de cochonneries qu’il avait laissées tomber dans l’eau, innocent. Quelques mois après, après qu’ils se soient disputés à propos d’argent mystérieusement disparu, Gérald était allé bavasser à la mère d’Odile une histoire à propos de tous ces hommes et de tous ces actes sexuels dépravants qu’elle avait échangés avec eux pour un peu de drogue. Le chien bâtard de Gérald en avait pourtant eu une large part, donne à manger à un cochon . . .

Après, sa mère ne lui ouvrait plus, cadenassée à double tour dans sa piaule, peu importe combien longtemps et avec quel acharnement Odile insistait. Gérald en avait parlé à son père aussi, tant qu’à y être. Lorsqu’elle avait frappé à sa porte à lui, il l’avait ouverte toute grande, le temps de lui lancer une paire de jeans et un manteau court en suède qu’elle avait oublié chez lui, comme si cela lui suffirait à survivre dans le froid de l’hiver montréalais.

Il n’y avait plus nulle part où aller pour elle que la Maison de la Miséricorde, le refuge pour femmes itinérantes. Elle et Adèle s’y étaient rendues pour le dîner de Pâques, s’étaient connues là, devant deux assiettes remplies de jambon et d’une variété festive d’accompagnements. Adèle l’avait tout de suite flairée, cheveux noirs gothiques avec une longue repousse jaune, les yeux contournés de eyeliner charbon, une peau blanche effrayante – elle remplissait son assiette à grandes pelletées comme si c’était le denier repas qu’elle faisait sur terre. Adèle était à sa place habituelle sur un vieux divan fleuri lorsqu‘Odile était venue s’assoir près d’elle, ce qu’aucune autre fille n’avait osé à ce jour, et Adèle aurait bien aimé que ça se poursuive. Elle lui avait alors lancé un regard de braise. Odile avait pris la balle au bond et lui avait retourné un regard semblable, fini d’une longue grimace de la langue.

De près, Adèle avait pu apercevoir à travers le rouge à lèvres noir, une boule d’argent piquée au bout d’une petite langue rose bonbon. Odile avait une tache de sauce brune au coin de la bouche qu’elle laissait sécher là comme si cela ne regardait personne d’autre qu’elle. Adèle avait admis admirer la chose. Odile sentait bon, aussi. Ce n’était pas vraiment du parfum. Ce n’était pas le fumet du jambon sur-bouilli que les bénévoles servaient. Elle sentait davantage l’odeur fraîche de toutes choses lorsqu’une forte pluie avait emporté l’odeur des mauvaises choses au loin.

Pour mettre la main sur un dessert, sur quelques chocolats de Pâques dans un cellophane craquant et un lit pour la nuit, elles avaient dû se taper Les dix commandements, la vieille version en noir et blanc avant d’écouter sœur Germaine leur raconter l’histoire de Lilia au puits. La sœur racontait que Lilia était une bonne femme qui s’était vendue à un homme riche pour sauver l’homme de sa vie et que bien qu’elle ait été cruellement honnie par tout le village, on la laissait encore se rendre au puits y boire de l’eau. La sœur disait que c’était la preuve que Dieu l’aimait quand même.

Odile s’était levée carré pour crier à soeur Germaine que Lilia valait bien mieux que cela, “câlissement mieux que ça.”

Odile croit qu’elle n’a rien, rien que des petits seins bien fermes qui allument les bonhommes, le cul rebondi d’une adolescente, et son Gérald vers qui elle pourrait bien ramper à genoux même si cela impliquait de traverser toutes sortes de limites que le commun des mortels était incapable de comprendre. Les voisins, parmi les pires. L’alignement de pauvres paumés sur les trottoirs devant le foutoir où crèche son Gérald. Les longues lignes de poudre blanche étendues sur la table à l’heure bleue en lieu et place d’un petit déjeuner digne de ce nom.

Odile pense que toute cette sorte de choses va s’empirer encore plus avant de se mettre à aller un peu mieux et elle ne se trompe jamais là-dessus.

Elle en rajoute pour la sœur, “Lilia avec son linge de riche, son lit moelleux, ses repas servis dans son assiette avec des grands vins, c’est toujours bien mieux que de fouiller dans les vidanges et de prendre plein la gueule des queues sales de petits vieux.”

Tout le monde a ri, sauf sœur Germaine, mais maintenant, des mois plus tard, Adèle se dit qu’Odile avait raison. Lilia n’a pas eu à jeter un bébé dans le placard du concierge, elle, comme Odile venait de le faire, le cacher dans les poils sales et malodorants d’une vieille moppe au fond d’une chaudière d’eau grise. Odile criait, serrant la main d’Adèle en sacrant contre tous les hommes de la terre prête à l’assassinat de masse – et bien qu’Adèle aurait aimé la croire, elle savait qu’elle n’était pas prête à franchir cette ligne, pas encore. Le pauvre bébé était un garçon.

Entre les cris, les sanglots, elle s’est accroupie prise de soubresauts intempestifs de la poitrine. Les yeux à peine ouverts, les cheveux tapés par la sueur, elle ressemblait à la madone de plâtre blanc sauf pour le rouge de son sang, écrasée là essayant de décider si elle poursuivait sa calvaire de vie juste pour voir si les choses pouvaient encore s’empirer ou si le meilleur s’en venait pour elle.

Odile avait l’air effrayée, détruite, mais Adèle lui répétait qu’elle était une brave. Peu importent les emmerdes, qu’elle tiendrait bien le coup, à la putain de vie qui s’accrochait en elle. Mieux qu’Adèle l’avait fait l’année d’avant. Pensant bien faire, Adèle racontait à Odile comment elle avait été totalement tétanisée à s’imaginer voir sortir de son corps un bébé monstrueux qui la fixerait avec les yeux à moitiés croches de son propre père avec la même peau dégueulasse picotée de taches de rousseur. De l’avorteur avec son cintre et l’odeur de sang et de pisse de sa “clinique”, odeurs impossibles à faire disparaître ni de là ni de sa tête. Elles pleuraient maintenant toutes les deux. Puis Odile s’est remise à crier. Mais il n’est jamais trop tard. Le bébé respire encore.

Ce matin, Adèle accompagne Odile et son bébé chez les sœurs. Sœur Germaine – elle devrait aller à Vegas celle-là, elle a un œil que personne ne peut lire – elle a ouvert la porte. Elle a pris le bébé sans offrir la moindre prière, pas un seul bon mot ni même de reproches. Elle s’est retournée, est partie avec le poupon dans ses langes de fortune en trottinant dans le corridor, ses jupes bruissant dans leur frotti-frotta comme d’habitude, comme si chaque jour des bébés arrivaient ici. Pas de papa. Pas de grand-maman, pas de grand-papa. Pas de maman non plus, rien qu’une fille tachée de sang de la tête aux pieds qui tend son poupon comme on retourne une paire de pantalons qui ne nous va pas.

***

Aujourd’hui Pâques est revenu, Odile se tient près du bénitier de cuivre verdi comme s’il restait quelque chose à faire, à espérer. Elle se demande à voix haute si une pute peut mettre ses doigts là-dedans sans prendre en feu dans une flamboyante combustion spontanée.

Adèle, elle, se serait contentée d’une entente à l’amiable avec le diable, d’un unique verre d’alcool dans les circonstances, c’est Pâques après tout, un seul, promis, – innocente – comme Lilia qui a échangé son cul contre une vie. Dieu l’a bien pardonnée, elle.

Odile clapote du bout de l’index dans l’eau bénite, puis elle se recule craintive. Elle examine son doigt. Elle sait bien. Les filles comme elles doivent se méfier des anges en granit prêts à s’envoler, aux blanches et vierges madones qui regardent les filles comme elles de côté. Elles doivent se contenter de décanter une eau à peu près potable puisée dans les fonds vaseux, être prêtes à amorcer un jour des siècles de repentance.

Après seulement, elles pourront peut-être les trouver, frapper aux bonnes portes et s’attendre à une sorte de paix, de résurrection.

Ou encore et encore de l’agression, c’est selon.


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La saison morte

Adéline était dans la salle de bain à se laver le visage au savon antibactérien lorsqu’elle a entendu le message en espagnol sortir des haut-parleurs. Les porte-voix étaient attachés au toit du tracteur qui parcourait les sentiers de pierre entre les cottages, le message se répétait sur un mode automatique. Elle s’est essuyée le visage et les mains avec sa serviette de plage puis elle a traversé la chambre et rejoint le salon.

–“Mais qu’est-ce que ça raconte?” lui demande-t-elle.

Il l’a regardée d’un oeil éteint par-dessus les pages de son magazine puis l’a roulé pour en faire un gourdin comme s’il avait l’intention de frapper quelque chose avec.

–“Ils disent qu’ils procéderont à un épandage d’insecticides dans environ une heure.”

C’était la première fois qu’il lui adressait la parole depuis le matin, depuis une dispute stupide et débile à propos de la cafetière. Elle n’aurait jamais pensé lui adresser la parole en premier mais il parlait l’espagnol et pas elle. C’est tout ce qu’il avait fait, toute la journée, parler en espagnol avec tout un chacun sauf avec elle. Même que parfois, il se parlait tout haut en espagnol lorsqu’il croyait qu’elle ne l’entendait pas. Elle mouchait comme un chat lorsqu’elle l’entendait.

–“Nous devons fermer toutes les fenêtres et tout rentrer à l’intérieur,” rajoute-t-il sèchement.

L’enregistrement s’est encore fait entendre et ils sont restés figés tous les deux à écouter. Le seul mot qu’elle a saisi avait été amigos.

–“Sinon nous risquons des troubles respiratoires sévères,” conclut-il.

–“C’est une excellente nouvelle,” répond-elle. “J’avale des pochetées de moustiques depuis que nous sommes ici. Et je pue constamment l’insecticide en aérosol.”

Il n’a rien rajouté, rien que tapé au creux de sa main avec son magazine roulé. Beaux-Arts Magazine, une parmi la dizaine de copies anciennes qu’il avait emportées dans son bagage.

Ils ont passé les quinze minutes suivantes à faire le tour et fermer toutes les fenêtres du cottage.

–“Penses-tu qu’on devrait aller ailleurs?” demande-t-elle, “je pense qu’il faudrait aller ailleurs.”

–“On va être très bien ici,” qu’il lui répond, “où veux-tu qu’on aille, de toutes façons? Moi, je reste ici, je vais en profiter pour faire la sieste.”

Elle le dévisage longuement. On ne sera pas très bien ici, pense-t-elle.

Ils étaient venus pendant la saison morte mais ils ne l’avaient réalisé qu’une fois sur place. L’île entière était dans une sorte de léthargie. La plupart des restaurants étaient même fermés, ils avaient dîné essentiellement aux sandwichs la plupart du temps. Adéline avait choisi méticuleusement l’endroit, lui, homme occupé, la date, et aucun d’eux n’avait pensé à vérifier si c’était un bon moment pour séjourner sur l’île. Et les voilà maintenant, coincés dans un cottage sombre attendant que les hommes procèdent à l’épandage.

–“Je pars,” dit Adéline.

–“C’est ça, va-t-en.”

Elle est passée par la chambre, elle a ouvert légèrement chaque fenêtre et tiré le rideau opaque. Puis elle est partie.

Elle s’est rendue aux abords du quai du traversier avec la jeep de location. Des chiens bâtards jaunes et maigres se couraillaient en rond dans le stationnement. C’était la première fois en cinq jours où elle se retrouvait seule avec elle-même. Elle avait laissé tourner le moteur et poussé le climatiseur à fond. Elle écoutait la radio rock locale. Elle se grattait les vieilles morsures de moustiques pour passer le temps.

Lorsqu’elle est rentrée deux heures plus tard, il avait entrepris un nouveau Beaux-Arts Magazine allongé sur le lit dans la chambre.

–“J’ai tenu le fort,” dit-il, et ce furent là les derniers mots qu’il lui adressa pour le reste de la journée.

Plus tard alors qu’il passait sa nuit à chercher son souffle et à vomir, accroupi au sol en serrant la cuvette dans ses bras, elle se tenait au-dessus de son pauvre corps spastique dans la salle de bain.

–“Putain,” râla-t-il gutturalement, “fais quelque chose.”

–“Habla espanol, señor ?” lui demandait-t-elle tout en lui bottant le derrière un bon coup.


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Toute bonne chose a une fin

Marie-Diana s’était réveillée et avait aperçu l’ambulance et les voitures de patrouille avant moi – même si c’est moi qui conduisais. C’était à l’heure bleue, quelques nanosecondes à peine avant le lever du soleil, comment ai-je pu manquer le concert lumineux de tous ces gyrophares multicolores? J’étais totalement éclaté, buzzé, très loin même d’une infime possibilité de sommeiller. Les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, comme des mirages à l’envers, ou de côté c’est selon. Mais le flou, lui, indéniable.

Zappa jouait dans le lecteur CD. “Over-nite sensation”, Dirty Love, Zomby Woof, Moving to Montana, Camarillo Brillo, toute cette sorte de grands classiques du rock underground. J’essayais de mon mieux d’élargir l’horizon musical de Marie-Diana avec la musique de Frank, entre autres choses. Presqu’une génération nous séparait, Marie-Diana était ma cadette de près de dix ans. Si ma mémoire est fiable, je crois que c’était plutôt moi qui étais dix ans trop jeune pour elle. Elle était tombée endormie à peine cinq minutes après qu’on ait quitté ma maison mais je ne l’ai tout de même pas poussée en bas de la voiture, bien que l’idée de mettre un terme à tout ceci m’obsédait de plus en plus. Toute bonne chose a toujours une fin, même les bornes ont des limites.

“Merde,” crie Marie-Diana, “c’est la police!”

“Calme-toi, ils ne courent pas après nous.”

“Où tu l’as mis?” s’inquiète-t-elle.

“Dans le coffre à gants.”

Marie-Diana me regarde, paniquée.

“Dans la poche de dépôt bancaire avec une fermeture-éclair?”

Elle respire à grands traits voraces.

“Ils vont la trouver là, c’est certain.”

“Mais non, tu vois bien qu’ils en ont plein les bottines maintenant.”

Sur la chaussée, il y avait un corps. Quelqu’un l’avait déjà recouvert d’une bâche blanche sur les côtés de laquelle des flaques de sang s’étendaient ici et là sur le bitume. Triste fin que voilà. Je pouvais l’entrevoir entre deux voitures de police. Quelques voisins de Marie-Diana se tenaient sur les trottoirs derrière les cordons jaunes, se tiraillaient pour les meilleurs postes d’observation.

“Roule jusqu’à la première entrée, de l’autre côté,” que Marie-Diana demande.

“En plein mon plan,” que je lui rétorque.

“Penses-tu qu’ils vont frapper à toutes les portes pour poser des questions?”

“Aucune espèce d’idée.”

“Et s’ils le faisaient?”

“On n’a rien qu’à ne pas répondre. Ils n’ont aucune idée de qui est chez lui et qui ne l’est pas.”

À l’exception de quelques bonjour et quelques au revoir en allant et en sortant de ma voiture lorsque je venais chez Marie-Diana, je ne connaissais personne dans le complexe immobilier. Le cadavre n’avait à peu près aucune chance d’être quelqu’un que je serais à même d’identifier formellement.

J’ai traversé les places de stationnement terrestre, tourné à la première entrée de garage, Marie-Diana appuyait déjà sur la télé-commande et les grandes portes se soulevaient lentement. Elle s’était tenue le cou tordu vers l’arrière les yeux rivés sur la scène jusqu’à ce qu’elles se referment derrière nous.

“Relaxe,” dis-je en essayant de la calmer, “nous y sommes presque,” que je lui disais tout en gardant un œil sur les rétroviseurs. Derrière, les paramédics glissaient déjà le corps dans l’ambulance. J’aurais dû sérieusement me demander pourquoi un cadavre avait besoin d’être emporté en ambulance, les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, je me répète, les idées non plus. Pas à mon goût du moins. 

Stationné dans la bonne case, j’ai éteint le moteur et j’ai laissé ma tête aller s’échoir sur l’appuie-tête, fermé les yeux. J’étais encore alerte mais épuisé, les yeux rouge sang, Frank Zappa achevait sa Dinah Moe Hum, le couplet où il raconte qu’enfin, après bien des efforts, il avait finalement commencé à entendre les Dinah moe hum tant espérés.

I couldn’t say where she’s coming’ from
But I just met a lady named dinah-moe
She stroll on over, say look here, bum
I got a forty dollar bill say you can’t make me cum

I whipped off her bloomers and stiffened my thumb an’ applied rotation on her sugar plum

I poked and stroked till my wrist got numb

An’ you know I heard some

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe

Dinah-moe

Dinah-moe

(Frank Zappa, Dinah Moe hum)

Pas que j’étais particulièrement en forme pour faire jaillir moi aussi des Dina moe hum, ceux de Marie-Diana en particulier qui devenaient davantage lassants qu’excitants à la longue. La fin de la nuit sentait déjà la mort, la fin de toutes choses.

“On sort de la voiture, ça me suffit les émotions, allez.” Marie-Diana me dit-elle.

“Oui, oui, on descend, attends, je veux juste te faire entendre la fin de la chanson, tu vas rigoler, promis. Pour elle j’étais essentiellement un jeu mais j’avais aussi le droit de m’amuser un peu, parfois.

Je me suis tortillé sur le siège. J’ai ouvert le coffre à gant et mis la main sur le sac de dépôt bancaire qui contenait la dope, pour me rassurer. La chanson était presque finie.

J’ai attrapé la main de Marie-Diana et je la tenais dans la mienne appuyée sur sa cuisse. Elle n’a pas résisté même si elle avait murmuré tout bas, “pas ici tout de même”.

Si elle savait.

C’était son bloc-appartement mais on était encore dans ma voiture.

“Écoute,” lui ai-je dit avec un insistance douce et ferme à la fois, sur les dernières notes de Zappa . . .

“Écoute bien, c’est ici, c’est la fin.”


Flying Bum

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L’amitié de Dorothée

La toilette coule, encore, et le plombier est déjà venu deux fois ces derniers temps. Le réfrigérateur nécessite des soins intensifs tous les deux mois ou à peu près et les calorifères s’appellent les uns les autres de bord en bord de l’appartement avec de longs sifflements stridents et des sons de métal qui craque comme des locomotives en rut qui chercheraient désespérément à copuler ensemble. Léon pensait y jeter un coup d’œil lui-même mais après avoir soulevé le siège, regardé ce qui se trouvait là et je vous l’épargne, soulever le couvercle du réservoir et admirer la mécanique vermoulue de la chose, il se sentait aussi con que l’ingénieur dans la Cité de l’Émeraude qui pensait que le magicien d’Oz et Dorothy sortiraient par là. Ce serait évidemment un énorme désappointement pour tout le monde.

Mais cela lui rappelait de bien beaux souvenirs. Léon et son amie Dorothée regardaient ensemble Le Magicien d’Oz tous les ans lorsqu’ils étaient petits. C’était bien avant la vidéo, l’internet ou la télévision à la carte, une fête grandiose lorsqu’un poste de télé repassait le film dans le congé des fêtes, impossible de laisser filer l’occasion. Pour Léon et Dorothée, la télévision, même en noir et blanc, était la plus merveilleuse chose au monde, bien plus beau que ces nouvelles explosions de couleurs en haute définition qui ne diffusent que des insignifiances la plupart du temps. Bien des choses dans cette fabuleuse histoire sont encore vraies aujourd’hui. Avoir une armée de singes liguée contre vous, qu’ils soient des singes volants ou non, est une bien terrible chose, le prélude à une mort cruelle et imminente. Des personnes qui sont dépourvues des plus élémentaires capacités humaines peuvent néanmoins devenir des amis chers et fidèles. Mais encore, peut-être que tous les êtres sont bâclés d’une façon ou d’une autre par une divinité malveillante. On ne voit pas leurs failles jusqu’à temps qu’on se mette à y penser et voilà qu’elles sont là. Et après on ne peut plus s’empêcher de les voir.

Dans le cas de Dorothée, vieille amie d’enfance, les failles étaient devenues cliniques et Léon les avait vues mais il avait gardé d’autres images d’elle en tête, heureusement. Elle peut penser, par exemple, que les parquets sont en papier mâché. Elle peut retenir son souffle dans la salle à dîner et s’arrêter net à la fin de la moquette orientale n’osant mettre le pied sur le parquet. Elle peut bien décider que les lettres et les mots dans un bouquin peuvent se mettre à tomber au sol comme de la cendre. Cela faisait en sorte que Léon devait toujours vérifier si entre leurs débuts et leurs fins ses pensées ne s’effilochaient pas dans sa tête.

Le plus grand drame, c’était d’emmener Dorothée à ses rendez-vous. Il fallait s’y prendre de bonne heure et utiliser toutes les ruses de sioux disponibles. Elle dit que les moulures sont toutes arrondies et qu’elles ondulent et que le plancher ondule à leur rythme.

–“Comment t’es-tu rendue jusqu’ici?” Léon lui demande-t-il.

–“Parle-moi-z-en pas,” dit Dorothée, “je suis venue de la salle à dîner par la chambre mais je voulais venir me chercher un verre d’eau à la cuisine.”

Depuis plusieurs années déjà, les choses qu’elle sait et les choses auxquelles elle croit ne correspondent pas nécessairement. Léon l’avait aidée à s’installer dans ce vieil appartement. Oui, les planchers ondulent et craquent un peu par endroits. Léon a monté son énorme commode jusqu’au troisième à l’aide d’habiles et musclés complices et elle n’est toujours pas passée à travers le plancher depuis le temps. Dorothée ne bouge pas d’un cil. Léon essaie encore, “Ne serais-je pas passé à travers le plancher et ne me serais-je pas ramassé dans le divan du voisin d’en-dessous avant aujourd’hui?

Dans les bonnes journées, elle s’arrange très bien avec toutes ces choses. L’accompagner à ses rendez-vous, la convaincre de sortir, cela consomme plus d’énergie que ce que Léon croit encore posséder. Léon sent qu’il s’énerve parfois, qu’il passe extrêmement proche de lever le ton mais cela ne se produit jamais. Il revient de la cuisine avec son verre d’eau bien qu’il sache que ce verre d’eau fait partie d’une stratégie.

–“Non, Dorothée, l’homme derrière le rideau ne sortira pas aujourd’hui, ne t’occupe pas de lui, il va bouder tranquille derrière sa draperie, viens mettre ton manteau, de grâce.”

Léon était toujours aussi intrigué qu’il n’y ait pas eu d’organes à l’intérieur du lion. Même si le magicien d’Oz lui avait greffé un rein ou un autre organe quelconque il n’aurait pas pu partir en chasse et faire des veuves à volonté dans les troupeaux d’antilopes. Et lui, il n’était pas imaginaire. Les épouvantails et les robots en fer-blanc ne peuvent généralement même pas marcher, mais un lion, oui. Mais le lion avait une peur bleue des criquets, vienne le soleil et les ombrages s’allongeaient au sol comme des bras prêts à l’attraper, le terrifier.

Léon s’imagine avoir été un enfant bien ennuyant, empoté. Quels morceaux lui manquait-il, à lui? Encore aujourd’hui même les petits travaux manuels les plus simples le dépassent et il doit laisser des messages sur le répondeur d’un homme qui s’appelle presque toujours Mike pour qu’il vienne étaler ses outils et résoudre ce que Léon voyait comme une catastrophe écologique.

Léon lui enlève le verre d’eau qu’elle étire en trempant à peine le bout de ses lèvres dedans. Il tourne le verre en fixant le regard ébaubi de Dorothée qui suit ses moindres gestes pendant qu’il laisse l’eau couler sur le parquet. Léon commence à regarder sa montre toutes les quinze secondes.

–“Tu vois, je me tiens ici, directement sur la flaque d’eau, et le parquet de papier-mâché ne s’est pas désintégré.” Léon tend le bras lentement pour attraper la main de Dorothée qui se raidit illico.

–“Très bien, alors, je vais faire semblant que je ne pèse plus rien,” répond une Dorothée résignée.

Léon sourit.

–“Mais tiens bien ma main, le vent pourrait m’emporter.”


Flying Bum

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Une fois, une nuit, une fille au parc

Léon n’arrive pas à dormir. Cinquième nuit consécutive à combattre une insomnie plus combattive que lui. Pas sa meilleure séquence à vie. La nuit est chaude, Léon tambourine doucement de la paume de la main sur le ventre de sa conjointe – un estomac dur et rebondissant comme un tamtam et il aime le son sourd que cela fait dans le silence de la nuit. Aucun danger, elle est sous somnifères.

Mais dans le milieu de son solo, la femme tente malhabilement de changer de position en tirant toutes les couvertures qui se sont ramassées sur son corps raidi et amaigri par la sclérose. Léon se retrouve nu.

Léon écoute les vrombissements légers des ailes du ventilateur de plafond. Il se lève et marche jusqu’à la cuisine, il se prépare la version minimaliste d’un sandwich au fromage, deux tranches de pain cru, du beurre, une tranche de fromage. Un verre de lait. Sa chatte Mambo number five arrive de nulle part et lèche trois gouttes de lait échappées sur le sol au passage.

–“Bonne fille, Mambo,” que Léon lui murmure, pas trop fort pour ne réveiller personne.

Léon ne parvient pas à dormir et c’est encore l’été, une nuit d’été chaude et humide, alors il enfile un pantalon de pyjama à motifs de léopard, plante ses pieds dans les premières gougounes qu’il croise et sort dehors. Trois heures du matin et tout le voisinage ronfle, toutes les lumières sont fermées, les chiens sont tous rentrés aussi, à l’exception de quelques bâtards en goguette éternelle.

Un chien galeux dans une niche de fortune soulève sa tête et grogne tout bas s’adressant à Léon, à peine, comme s’il régimbait par principe seulement.

Léon s’adresse à la pauvre bête au passage, “Quelqu’un doit vraiment te détester pour te laisser dehors toutes les nuits de même.” Le chien se tait et redépose sa tête sur ses pattes en émettant un léger sifflement.

Une brume d’à peu près un pied d’épaisseur vole bas sur les gazons du parc au coin de la rue en faisant de lentes volutes, prête à préparer la rosée du matin, on dirait une image comme on en voit seulement dans les rêves. Léon s’avance dans le parc, s’arrête un moment, agrippe à deux mains la clôture derrière le marbre, regarde le losange du terrain de baseball désert, à peine visible sous le tapis de brume. Il se souvient avoir déjà joué quelques fois, sans grand talent toutefois, se demande comment ce serait de frapper le point gagnant de l’ultime partie d’un tournoi, des pensées comme celle-là lui viennent à chaque fois qu’il s’arrête là. Généralement, ces pensées vont pour son fils, joueur-étoile de l’équipe locale. Léon traverse s’installer sur la plaque, son corps prend la position de champion frappeur et ses bras s’élancent dans le vide d’un grand swing puis il court vers le premier but comme si le diable était à ses trousses, aussi gracieusement qu’on peut courir gougounes aux pieds; en arrivant sur le but, il lève ses bras vers le ciel.

–“Oh yeah, Léon !”, dit-il, hors d’haleine, ”t’es le meilleur, Léon !” et si on prête l’oreille, le vent dans les feuilles joue à imiter tout bas la foule en liesse.

Quelqu’un rit de lui, il l’entend, ébaubi. Une jeune femme. Une jeune femme installée dans l’abri des joueurs avec un bébé. En pleine nuit. Le bébé porte un pyjama couvert de dinosaures. La jeune femme sent le trouble à plein nez.

–“Es-tu gelé comme une balle, saoul mort ou t’es rien qu’un moron?”, qu’elle demande.

Le pyjama du bébé est trois tailles trop petit pour lui, le pauvre a l’air d’une étoile de mer paralysée les bras étirés. Vue de plus près, la jeune femme passe soudainement à l’état de fille, de jeune fille. Elle fume une cigarette. À l’évidence elle a définitivement besoin de prendre rendez-vous chez la coiffeuse, besoin d’un bon bain également. Elle porte un grand t-shirt, trop grand pour elle, à l’effigie d’un de ces nouveaux rappeurs à la mode et le chandail aussi est dû pour une bonne lessive.

Léon s’installe sur le banc, à bonne distance quand même.

–“Je ne suis simplement pas capable de dormir, j’habite à côté,” dit-il, “j’ai arrêté la dope, arrêté de boire aussi, t’inquiètes.”

–“Une christ de bonne idée, ça, mon conjoint me frappe quand il consomme.”

–“Tu devrais le laisser.”

–“T’as raison à 100%, seulement voilà, je suis la reine des connasses.”

Le bébé tente un gazouillis, Léon le regarde et lui dit, “Non, non, bébé, shhhhhhhh.” Le petit essaie de bouger ses bras, ses jambes suivent automatiquement tellement il est coincé dans son trop petit pyjama. Le frein-moteur d’un autobus siffle au loin sur Honoré-Beaugrand puis le son disparait dans le silence de la nuit.

–“Est-ce que je peux prendre ton bébé?” demande Léon.

–“Tu peux l’avoir pour dix piastres si tu veux,” dit la fille en lui passant le bébé. “Je niaise,” dit-elle, “c’est le bébé de ma sœur.”

Bien sûr, à sa sœur, pense Léon pour lui-même. “Mes garçons à moi sont grands maintenant, j’en ai deux,” qu’il ajoute, “ils dorment à la maison.”

Léon sent la tête du bébé, de la poudre de talc, aussi quelque chose de fruité, de la purée de poire peut-être. “Ils dorment à la maison, deux adolescents, en pleine adolescence. Ils ont l’air de croire que tout va bien, que leur mère ne se porte pas si mal que ça. Je ne sais pas trop si c’est par lâcheté ou par compassion que je ne les emmerde pas avec la vérité, j’ai de la misère à aligner deux bonnes idées, même mes pensées suicidaires veulent en finir.”

–“Je ne l’aime même pas,” dit la fille, “je dois m’acheter de l’affreux fond de teint hors de prix pour cacher mes bleus.”

Léon lui remet le bébé. Ses mains lui semblent moites, il se renifle discrètement les paumes – elles sentent l’animalerie.

–“Pourquoi tu traînes au parc à une heure pareille?” demande Léon

–“C’est un mauvais soir,” répond la fille, “je laisse le temps passer, le temps qu’il dégrise.”

Léon fouille ses poches de pyjama à la recherche de gomme à mâcher, un bonbon pour elle, n’importe quoi. Il avait vécu une vie relativement facile jusqu’ici, tant soit-il qu’une vie relativement facile puisse encore exister pour lui. À tout le moins, il avait vécu une vie où personne ne frappait personne pour tout et pour rien et les bébés n’étaient pas traînés dans les parcs en pleine nuit.

–“La nuit c’est tout ce qu’il me reste. Le seul temps où je ne me sens pas obligé de m’occuper de personne d’autre que de ma petite personne à moi. Ce qu’il reste de ma santé mentale en a besoin,” se confie Léon. “Je ne peux pas aller bien loin, je n’ai pas d’autre place à aller qu’ici.”

–“Tu fais bien,” répond la fille, “en pyjama léopard et en gougounes, moi non plus si j’étais toi je n’irais pas trop loin. Moi, je retourne à l’école,” poursuit-elle, “ma sœur ne me croit pas, mais moi j’y crois, elle verra bien c’est qui qui va s’en sortir.”

Léon sentait qu’il devait au moins tenter un petit quelque chose pour que la fille se sente un peu mieux. Il aurait voulu toucher son bras, au moins lui acheter un chandail propre qui serait à sa taille, un de ses fils en a peut-être un qui lui ferait, un pyjama plus ample pour le petit, il devait bien en rester au moins un dans sa maison.

“Aimes-tu la crème glacée?” demande-t-il à la fille.

“Tout le monde aime la crème glacée, innocent, surtout par une chaleur pareille,” répond-elle avec un sourire moqueur.

“J’en ai au moins six gallons à la maison,” dit Léon, “tu pourrais changer le bébé aussi si tu veux.”

La fille se lève et grimpe le bébé sur son torse en tenant sa tête contre son épaule et ramasse son sac.

–“T’es pas un de ces fous maniaques au moins, non?”

–“Si avoir six gallons de crème glacée c’est fou-maniaque, oui,” répond Léon sans rire, “aimes-tu les chats, j’en ai cinq, le bébé est allergique?”

–“J’pense pas, non. Moi je les aime bien, les chats.”

–“Bonne réponse, moi je déteste les chiens.”

Ils sortent de l’abri des joueurs et empruntent le sentier. Pas d’étoiles, pas de lune, pas d’avion dans le ciel non plus. En marchant, le nez de la fille sifflait comme le nez de tous les fumeurs de longue date, les bras du pauvre bébé semblaient vouloir pointer vers le ciel, là où aurait dû se trouver une étoile, une lune, un avion. À mi-chemin vers la maison de Léon, un vieil homme se berçait sur son balcon d’en-avant, seul. Un voisin de longue date, veuf depuis peu. Léon le salue de la main. L’homme le salue en retour, en silence, l’air tout de même intrigué par la jeune fille et son bébé.

À la maison, Léon s’empresse d’enfiler un chandail et d’aller fouiller à la cave pour une chaise de bébé, un chandail propre, un pyjama plus grand. En attendant, la fille fait le tour du rez-de-chaussée sans bruit et entrevoit, par la craque de la porte, la femme grabataire qui dort profondément dans sa chambre qui sent pareil comme une clinique.

–“J’ai pêche, vanille, napolitaine, un sorbet à la cerise noire,” dit Léon en fouillant dans le congélateur.

–“Pêche,” répond la fille.

–“Pêche ?”, demande Léon, “Félicitations ! Y’a rien comme pêche.”

Léon s’assoit à la table, en face de la fille et du bébé. Mambo s’est réveillée et est venue sentir le bébé, curieuse, puis est repartie dormir au salon. Les autres chats ronflent ici et là comme des grosses boules de poil mortes. Léon s’était efforcé de façonner deux énormes boules de crème glacée pour la fille. En les déposant devant elle, le long toupet de la fille s’était mis à tourbillonner comme des essuie-glaces devant ses yeux. Dans la lumière blafarde de quatre heures du matin qui entrait par la porte patio, Léon voyait sous son oeil gauche la texture étrange de la peau, sa teinte bleutée perçant sous une couche malhabile de fond de teint, presque violette. Avant d’engouffrer une cuillérée monstre de crème glacée et avant de finir tout son bol, la fille a trempé un doigt à la propreté suspecte dans la crème fondue au fond du bol et elle beurrait les lèvres du bébé de ses doigts. Une petite langue rose et agitée est immédiatement apparue, les traits de la petite personne tout allumés par le ravissement de découvrir la saveur de crème à la pêche.

La fille enfile le chandail directement par-dessus le sien et réussit à extraire l’autre de là au prix de longues contorsions mais Léon à tout de même pu entrevoir des choses, des ecchymoses jaunissantes.

En bas, les deux fils de Léon étiraient jouissivement les derniers tournis dans leurs lits douillets avant l’heure de se lever pour l’école. À travers la fenêtre ouverte, les sons que ferait une ville qui reprend lentement vie, le bruit d’une voiture qui démarre, la 85 Hochelaga qui freine en sifflant, quelqu’un, un jeune homme rebelle et insouciant cheveux au vent, sur une planche à roulettes qui s’en va on ne sait où, le chanceux.

–“Non mais t’as vu l’heure? Il faut vraiment que je décrisse. S’il se réveille et que je ne suis pas là, il va me tuer. Merci beaucoup, monsieur, pour la crème glacée pis toute, un gros merci.”

Et adieu, monsieur, au cas.”


Flying Bum

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L’opinion de Léon

Léon Santerre n’a d’opinion sur absolument rien. Chaque jour en déjeunant, il lit une chiée d’articles dans les publications de gauche, puis même chose pour le centre-droite et même la droite et vice versa. Au bas de chaque colonne, il conclut invariablement : “Wow, il tient un bon point celui-là.”

Longtemps Léon Santerre a cru qu’il n’avait pas d’opinion à lui parce que, pensait-il, toutes les bonnes opinions étaient déjà prises. De nature humaniste, lorsqu’il s’était retrouvé totalement incapable de se faire une opinion sur les famines meurtrières en Afrique de l’Est, il avait eu recours à du soutien professionnel. Et à beaucoup de porto. Un réputé technicien en radiologie lui a passé un test de résonnance magnétique, une tomodensitométrie du cervelet et des deux lobes cervicaux pour en venir à un diagnostic clair, une très rare forme d’ambivalence d’origine imprécise. Paniqué, le pauvre Léon a tout de suite couru chercher une seconde opinion mais aucun médecin spécialiste ne voulait regarder son cas à moins d’avoir préalablement un premier diagnostic clair.

Léon Santerre était au bout du rouleau.

Avec tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux de nos jours, c’est une bien triste époque pour quiconque n’est pas muni d’un fort arsenal d’opinions originales, solides et incontestables. La nation était plus divisée que jamais, des experts prédisaient un troisième conflit mondial, d’autres le morcellement du pays en parcelles de terrains privés tout juste assez grands pour loger des minimaisons sur roues faites de conteneurs maritimes recyclés – Léon Santerre n’avait pas la moindre opinion sur cette rumeur mais ressentait tout de même une forte angoisse.

Vivre dans la métropole ne faisait qu’empirer les choses. Avec tous les antagonismes possibles dans une ville cosmopolite et polyglotte, tous ces militants écologistes mal rasés et ces activistes aux aisselles fournies, cette ville est bien connue comme un essaim d’activistes de toutes natures où l’incapacité à se forger une opinion sur tous les grands sujets du jour est considérée comme le lot des idiots et des insignifiants. Par conséquent, les efforts de Léon Santerre pour dissimuler son état étaient devenus un travail à temps plein, bien qu’heureusement il pouvait le pratiquer en télétravail bien penaud chez lui.

Pendant de nombreuses années Léon a assumé que ses concitoyens le suspectaient, constataient un côté louche en lui mais de façon générale on était très tolérant à son égard. Lorsqu’on lui adressait directement une demande formelle d’exprimer une opinion sur un sujet précis et que tous ses organes vitaux paralysaient simultanément, on lui donnait généralement le week-end pour y repenser et Léon se fiait sur la fin de semaine pour qu’ils l’oublient. On l’invitait gracieusement à d’agréables cocktails politiques pendant lesquels Léon tentait désespérément de dévier tout sujet de conversation du terrain politique vers celui de l’art de la mixologie, entre autres, les cocktails, le vin, la bière maison et toute cette sorte de choses. Pour cela, il était grandement apprécié de la crème politique et philosophique de la cité comme un homme avec une belle écoute et une culture des breuvages alcoolisés impressionnante.

Pour les rares fois où il avait tenté de mettre son grain de sel dans un débat politique, les résultats avaient été désastreux. Lorsqu’un voisin avait exprimé l’idée que la lutte à la pandémie avait coûté beaucoup trop cher aux contribuables considérant qu’une frange impressionnante de nos concitoyens éprouvait énormément de difficulté à mettre de la nourriture dans leur assiette, Léon avait argué qu’ils n’utilisaient probablement pas le bon ustensile. Devant les faces longues ébaubies de ses interlocuteurs et leur silence pesant, il avait dû conclure en riant jaune : “Je blague, évidemment.” Et il avait eu tout de même droit au dessert, de justesse.

Si cette fois-là il l’avait échappé belle, rien ne se compare à la dernière élection où le couvert de sa marmite a carrément sauté au plafond. Habituellement, après avoir analysé dans le détail les plateformes de chaque parti, Léon votait généralement pour le plus grand des candidats. Après avoir voté accidentellement pour le candidat d’extrême droite, un type de six pieds six, bien connu pour sa misogynie sans pareille, une manifestation de féministes enragées avait eu lieu devant chez lui avec des pancartes qui disaient simplement Ta gueule, Léon.

Léon devait maintenant se méfier constamment. Avec tous ces gouvernements minoritaires à tous les paliers imaginables, il y avait maintenant élection tous les deux mardis. Considérant qu’une vaste partie du globe vivait sous des dictatures communistes, il pensait à l’exil vers ces contrées où nul n’a droit à sa propre opinion, cela lui conviendrait, pensait-il. Un pays où on fusillait carrément toute personne prise à exprimer une opinion aurait aussi fait son affaire. De fait, en regardant la chute du mur de Berlin en 1989, Léon Santerre avait déclaré, “Putain, j’aimais quasiment ça le communisme. À part le côté économique et la répression, tu sais…”

En rétrospective, c’était là la seule fois où il avait presqu’exprimé une opinion mais elle n’avait pas été entendue en Allemagne de l’ouest, heureusement. L’acoustique était très moche à cette époque-là dans Berlin-ouest et les allemands n’engageaient que rarement la conversation sauf pour affirmer : “Pas maintenant, j’entends rien, je martèle un mur.”

Pendant que Léon Santerre agonisait en tentant de se faire une opinion sur ses projets d’exil, il a mis un terme à toute vie sociale et cessé d’assister à toute espèce de rassemblement de plus d’un individu incluant lui-même. Il a complété tous les formulaires officiels pour se faire déclarer ermite.

Puis un jour qu’il était nonchalamment allongé sur la clôture dans sa cour, on a frappé à sa porte. Léon Santerre a essayé de prétendre qu’il n’avait rien entendu mais il n’était vraiment pas versé dans les arts dramatiques alors il est allé répondre. C’était un homme de chez Léger & Léger sondages qui lui demandait s’il avait une quelconque opinion sur un quelconque sujet. Pris de court, Léon lui a simplement répondu, “Non,” réponse à laquelle le type a rétorqué “Merci pour votre temps,” puis s’en est retourné gros Jean comme devant, même si Léon ne le voyait plus que de dos.

“Tabarnak,” avait pensé Léon, “je viens de révéler mon lourd secret à un pur étranger et  . . . rien. Rien ne s’est passé. Peut-être que tout ce temps, j’en ai fait un énorme plat pour absolument rien.”

Tout enhardi, Léon frappe à la porte de son voisin Lucien, une homme aux mille et une opinions, multi-millionnaire de gauche qui a un jour décrit Mao comme un cochon de capitaliste. Lucien est venu répondre portant un renfort métallique encombrant au genou et Léon voyant là l’outil idéal pour briser de la glace : “Qu’est-ce qui se passe avec ton genou?” Embarrassé, Lucien répond : “J’ai déboulé les marches de mon Bombardier privé et je me suis déchiré la charte des droits et libertés.” Lucien invite Léon à prendre un petit cocktail puis lui lance, mine de rien, “Tu sais Léon qu’on est en train de détruire complètement la planète avec toutes nos histoires à la con.” Et Léon qui répond : “Va falloir s’habituer à faire sans, faut croire.” Les yeux de Lucien ont rapetissé, puis sont devenus énormes, ont rapetissé à nouveau puis ont repris leur taille normale. “Je me trompe ou tu n’as aucune espèce d’opinion, Léon?”, que Lucien réplique. Léon a bougé la tête de gauche à droite honteusement.

“Non.”

Seul mot de sa réponse. “Bouge pas trente secondes,” dit Lucien “je place un appel.”

Lucien sort sa carte de crédit, décroche le combiné et achète La Presse. Sa première décision de patron du plus grand quotidien français d’Amérique fut d’offrir une position d’éditorialiste à Léon Santerre. Tous les mercredis et les samedis en page éditoriale, quatorze pouces de colonnes qui restaient en blanc mis à part la photo de Léon Santerre avec un sous-titre qui disait L’opinion de Léon. Quatorze pouces de colonnes absolument vierges, hormis la fibre du papier journal bien visible, qui lui ont tout de même valu le Pulitzer. La Presse a augmenté sa fréquence de parution à quatre fois semaine sans aucune dilution apparente dans la qualité de la prestation de Léon. Avec un lectorat en fulgurante progression, sa présence est devenue un incontournable dans tous les salons, toutes les conférences, tous des engagements extrêmement lucratifs, où il prenait l’estrade et ne disait aucun traître mot pendant d’interminables minutes, suivies d’une période de questions. Les spectateurs ébaubis n’osaient lui poser la moindre question puis se laissaient emporter dans des ovations debout à n’en plus finir. Lorsque des crises d’envergure nationale ou internationale survenaient, Léon était le panéliste par excellence à toutes les discussions télévisées où tout un chacun s’efforçait d’y aller de la meilleure analyse, de poser les questions les plus carrées et Léon, à son tour, y répondait toujours avec son maintenant classique “Fouille-moé, ‘stie” et l’auditoire s’y reconnaissait, trouvait dans ces quelques mots une sorte de réconfort dans ce monde totalement chamboulé. Léon était maintenant une icône, tout le monde et sa sœur connaissaient son nom, son visage. La Presse le publiait maintenant six jours par semaine sur une pleine page excepté le coin publicitaire que les commanditaires s’arrachaient à prix d’or. Finalement, après deux ans, Léon a commencé à trouver ses colonnes vierges légèrement redondantes, son travail éreintant. Son chef de pupitre l’encourageait avec des rengaines comme “Allez, Léon, continue le beau travail, fais pas le fou, là.” Mais ces bons mots se transformaient vite en lettres mortes.

Épuisé, Léon Santerre a pris une longue sabbatique histoire de recharger ses batteries mais il semble qu’il n’y soit jamais parvenu. Pendant une certaine période, son chef de pupitre l’appelait dans l’espoir que l’inspiration lui reviendrait. Puis, ses appels sont passés à une fois semaine, puis de retour à trois jours semaine avant de diminuer au point de devenir une occasionnelle carte d’anniversaire signée par ses confrères et consoeurs du journal qui se rappelaient encore de lui, des rigolotes et des plus classiques dans la facture terne des cartes de souhait bon marché.

Des guerres éclataient, des dictateurs frustrés lançaient des missiles au hasard, des désastres naturels emportaient des villes entières, la bourse s’égrenait en petite monnaie, les politiciens suçaient l’os des contribuables jusqu’à la moelle, les riches se levaient toujours aussi tard et Léon Santerre, lui, reprenait lentement sa sombre place dans la noirceur totale de l’anonymat, bien que parfois il paressait sous la lumière éblouissante d’un soleil de plomb, couché sur le dos sur la clôture de sa cour.


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Les amitiés égrenées

Le 1er mars à Brighton au Royaume-Uni, Céline est décédée. Je ravale ma salive. J’essaie de comprendre ce qui me trouble autant. La choquante proximité d’un nom que je connais si bien avec les mots “est décédée” tout juste à côté.  Tomber face à face avec la mort sur un ridicule écran de téléphone me désoriente totalement, même si je sais que personne n’est éternel. Personne. Et ces amis surgis du passé qui se rappellent soudain à moi dans la même tristesse paralysante.

Cela ressemble en tous points à une violente réaction viscérale à la fin d’un film lorsque tout se dévoile ou bien meurt. Céline adorait les films. Et les violentes réactions viscérales.

***

C’est en lisant un poème d’Anna de Noailles, J’écris pour que le jour, il y a moins d’un an, que j’ai repensé à elle, allez savoir pourquoi, et je l’ai contactée. Et j’ai appris ébaubi sa fin imminente.

J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,

Parce que l’eau, la terre et la montante flamme

En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,

D’un cœur pour qui le vrai ne fût point trop hardi,

Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,

Pour être, après la mort, parfois encore aimée,

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,

Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,

Ayant tout oublié des épouses réelles,

M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

***

Je ressens une bonne part de culpabilité quand je réalise que je ne savais même pas si elle était toujours vivante tout ce temps-là. Que cette éternelle amitié promise, comme tous les serments des anciens amants, s’égrenait lentement dans l’air du temps. Après quarante ans et le plus grand des océans, pourquoi, comme une éternelle muse, se rappelait-elle toujours à mes pensées.

And you call me up again just to break me like a promise

So casually cruel in the name of being honest

I’m a crumpled up piece of paper lying here

’Cause I remember it all, all, all too well.

Taylor Swift, Red.

***

Il existe une multitude de raisons pour lesquelles tout peut aller de travers. Tourner à la catastrophe, au drame, ou pire dans l’oubli, que la fin se fait un devoir de devenir inévitable. Il y avait un grand vide. Cela l’effrayait; elle tentait de le remplir. Elle semble avoir réussi au-delà de ses propres espérances, comme elle me le racontait récemment. Mais pour moi c’est comme si le temps révolu n’était que la réaction de toute cette sorte de choses qu’on peut lancer dans ce vide pour le remplir et qu’on devient les victimes collatérales de cette injuste fausseté. Mais encore, il existe une mince chance que c’était la bonne chose à faire, la parfaite solution, l’œuvre impeccable, et si, oui mais si, mais encore . . . on se perd.

Espérer se retrouver dans celui qu’on était avant de rencontrer celle qui nous a jadis élevé le coeur et l’a tenu au bout de ses bras pour un moment c’est comme espérer comme un vrai fou la machine à voyager dans le temps. Le passage du temps réécrit le passé et nous tentons désespérément de blanchir nos âmes au passage, mais le mieux que l’on puisse faire c’est de les effacer encore un peu plus.

Céline est décédée et déjà son silence transforme les mots qu’elle m’a inspirés. Leur donne une force nouvelle et une parcelle d’éternité inespérée.

Elle a été une Isabelle, quelques Adéline, une rare Marie-Luce et des fragments d’elle colorent bien des personnages, dans d’autres de mes récits, comme toute bonne muse s’amuse à se cacher partout.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en creusant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait; lui, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

Extrait de : La comète aussi mourra, qu’on peut lire ici :

***

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous. . . le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka.

Extrait de : La théorie des olives, qu’on peut lire ici :

***

Isabelle était belle comme ses quatorze ans et elle savait se faire plus belle que les plus belles actrices françaises avec des fringues payées à la livre dans les sous-sols d’église. Il m’arrivait de squatter son petit logis lorsqu’englouti dans l’instant présent je manquais le dernier autobus du soir. Isabelle et moi dormions alors serrés l’un contre l’autre entraînés dans les angles inconfortables d’un divan-lit bancal, elle en vêtements de nuit, moi dans mes bobettes de coton blanc. Je ne savais jamais si elle fréquentait sérieusement quelqu’un ou non et cela n’avait alors aucune espèce d’importance pour moi. Nos corps se laissaient volontairement s’emboîter immobiles dans la même chaleur réconfortante sans s’inventer d’autres histoires et nous trouvions le sommeil ainsi. Nous pouvions alors devenir à nouveau ces enfants qui se cachaient toujours quelque part dans un recoin de nous.

Extrait de : Les mal partis, qu’on peut lire ici :

***

Le long de la 117 dans le parc de La Vérendrye, sur les parois rocheuses, des initiales souventes fois gravées ou peintes deux par deux, des prénoms, des coeurs et des flèches, des chiffres pour des années, le temps qui est, le temps qui passe, le temps qui fût. Sur les arbres, les bancs, la pierre, de tout temps les amoureux ont laissé des traces de leur histoire. Cela donne à l’imagination du passant le plaisir de deviner bien des histoires qui sont mortes et enterrées depuis belle lurette. Les âmes immortelles des amoureux rôdent toujours pas tellement loin de ces marques, on peut parfois les sentir. Mais bien d’autres ont pris des chemins différents et trouvé d’autres compagnons de route ailleurs et parcouru leur propre destin sous d’autres cieux. Des décennies peuvent s’écouler, mais des siècles ne sauraient effacer les puissants instants et les sentiments profonds qui furent jadis et qui unirent les êtres pour un moment et rien ne devrait nous soustraire à la joie de leur offrir de temps à autres une forme ou une autre de souvenir, de célébration.

Extrait de : Le grand remous, qu’on peut lire ici :

***

Elle rejoint aujourd’hui l’imaginaire où elle a toujours été chez elle, comme dans la noirceur d’une salle de cinéma, fillette sur un quai de la Châteauguay, sous la triste pluie de Brighton ou sur la grève du Grand-Remous, dans un chiche studio de Rosemont ou ailleurs. C’est là qu’elle demeure désormais. Elle demeure ailleurs et un peu à tous ces endroits à la fois.

Et si elle revenait, comme pour tous mes vieux amis, la conversation reprendrait exactement où elle avait été laissée. Les mots se rabouteraient nonobstant le temps qui coupe les phrases en deux. Ces conversations magiquement ressuscitées sont autant de grimaces de singe lancées à la face même du temps. Peu de gens peuvent vraiment comprendre ce mystère. Un moment indéfini d’absence devient comme un signet, planté dans un livre, l’histoire de deux vies qui revit dès qu’on tire le signet et qu’on retrouve la trame, les personnages, le plaisir, aussi fort, puissant. C’est le langage des vrais amitiés.

Et lorsque survient la mort qui vient nous prendre par surprise, crétins que nous sommes, la ligne est coupée sec et nous restons coincés dans le sombre silence de nos seuls mots. L’amitié devient alors une histoire que l’on se raconte maintenant tout seul avec soi-même la plupart du temps.

Et nous regrettons.


 

Flying Bum

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À Céline, avec mes plus vives sympathies à sa fratrie, Bernard que j’ai un peu connu, Ronald, Sylvie et tous ceux qui devront se parler d’elle tout seuls maintenant.

L’homme à la coupe Longueuil

Sur le bureau de l’homme à la coupe Longueuil, une plaque de laiton sur laquelle est gravée la seule règle qu’il connait : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil.

Bien enfoncé dans sa chaise qui craque et qui couine, sur fond de compilation Classic Rock, les yeux rivés sur sa cliente, une femme mi-quarantaine à la chevelure blond miel. Elle prend tout le temps qu’il faut pour bien examiner la splendeur indéfinissable de la coupe Longueuil de l’homme à la coupe Longueuil devant elle. Puis elle s’écrie tout d’un trait : “Ma fille est disparue depuis six mois, elle n’a que seize ans !” Elle tend à l’homme une photo d’une fillette au visage envahi de taches de rousseur dans son habit d’écolière. Puis elle lui tend une autre photo de la même fille, seulement accroupie de dos ne portant qu’un g-string avec un serpent tatoué sur la colonne. Ramassés dans un coin de la photo, des mots griffonnés : “Hé, m’man ! J’me débrouille pas pire, t’inquiètes!” et c’est signé Adéline, xoxo.

L’homme à la coupe Longueuil trouve la photo en g-string et tatouage beaucoup plus belle que l’autre mais là n’est pas la question, il accepte le cas de toutes façons. Il aime les cas, n’importe quel cas, il adore son boulot. Il adore, vénère peut-être, sa coupe Longueuil également. Sa coupe Longueuil le fait se sentir bien, se sentir masculin et sexy et il se fout totalement de l’opinion que les gens se font des autres gens qui portent la coupe Longueuil. Les gens n’y comprennent que dalle à la coupe Longueuil, le devant court pour le bureau, le derrière long pour la fête, pas besoin d’avoir inventé le bouton à quatre trous pour comprendre. Il parle toujours d’une grosse voix empruntée et boit sa bière à même la cannette, porte un gros ceinturon noir, la clope au coin de la gueule. Sa Corvette est montée sur des blocs derrière chez lui mais un jour, il finira de la remonter, un jour, parce qu’il aime sa voiture comme sa propre mère. On est comme on est, se dit-il, et il se charge de l’apprendre à tout le monde qu’il croise, je suis l’homme à la coupe Longueuil.

***

L’homme à la coupe Longueuil lance négligemment sa carte d’affaires sur le bar. C’est écrit L’homme à la coupe Longueuil, détective privé et dessous, en plus petit Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. La barmaid plutôt ragoûtante a les cheveux courts, roux, un perçage au coin d’un œil. Ses bras sont couverts de tatouages et de bracelets; une superbe fille, superbe lesbienne. Son enquête l’avait conduit là, à Montréal, rue St-André au sud de Sainte-Catherine. Toutes les jeunes filles en fugue se ramassent à Montréal, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb. Mais cette ville n’est pas la ville de l’homme à la coupe Longueuil. Il se faisait regarder bizarrement, du coin de l’œil, à la minute même qu’il avait traversé le pont Jacques-Cartier parce que s’il y a une chose que les freaks de Montréal ont en sainte horreur c’est un homme à la coupe Longueuil. Il avait dû plus d’une fois affirmer à son corps défendant son mot d’ordre menaçant : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. Il se retient de l’invoquer à l’instant même. La lesbienne lui offre un sourire douteux en continuant de tourner un chiffon dans un verre, comme si de rien n’était.

“Avez-vous vu cette fille?” Il brandit la photo devant le nez de la barmaid.

“C’est quoi ta coupe Longueuil, un fantasme ou quoi?” qu’elle réplique.

“Rien. C’est rien que des cheveux.”

La barmaid lui lance un regard de feu. “C’est pas rien que des cheveux. C’est une fuck’n coupe Longueuil.”

T’as l’air d’une vraie rebelle, toi,” dit-il, “c’est quoi d’abord ta jupette aux motifs d’Hello Kitty?”

“Bah, une mode. Je trouve ça drôle, un peu stupide.”

L’homme à la coupe Longueuil mâchouille un cure-dents. “tu veux dire que tu aimes ça parce que c’est un peu stupide?”

“J’aime ça et je pense que c’est stupide.”

“Moi je l’aime ma coupe Longueuil, elle fait partie de moi.” Il se penche vers la barmaid. “Ne me joue pas cette carte stupide, ne joue pas l’amour-haine-amour avec moi parce que tu n’aimes pas la coupe Longueuil, pas cette sorte de jeu. Je suis un homme de passion. Je suis moi et 100% moi-même et je suis . . . l’homme à la coupe Longueuil.

Du coup, un Tennessee on the rocks atterrissait devant lui.

***

L’homme à la coupe Longueuil se réveille au petit matin dans le lit de la barmaid, tout emberlificoté dans ses draps en tempête, une bouteille de whiskey sur le plancher. La barmaid dort, pâle et nue, c’est donc vrai, pense-t-il, que les rousses sont si blanches avec tous les petits accessoires de nuit roses comme de la gomme balloune. Une constellation de perçages qui scintillent ici et là sur son corps dans le soleil levant qui entre par la craque des rideaux. L’homme à la coupe Longueuil sort du lit, s’étire voluptueusement.

Un truc attire son regard sur la commode : une publicité pour un club de danseuses nues. Et là, sur la photo du prospectus, enroulée dans un poteau de laiton, les cheveux défaits, un serpent qui se tortille sur sa colonne avec elle, Adéline dans son plus beau costume d’Ève. Une autre pépite qui tombera sous peu dans les goussets de l’homme à la coupe Longueuil. Qui peut cacher quoi que ce soit à l’homme à la coupe Longueuil? Sûrement pas une Adéline de seize ans ou une barmaid probablement bi-sexuelle finalement.

À ce moment précis un clic retentit du radio-réveil et l’air de Whole lotta love envahit la pièce. L’homme à la coupe Longueuil lance ses cheveux derrière sa tête d’un mouvement théâtral, les peigne vite vite avec ses doigts, fait de grands cercles avec ses bras avant de les positionner pour la meilleure toune jamais composée pour le air guitar. À l’autre bout de la chambre, la barmaid maintenant à moitié réveillée est assise au bord du lit et observe l’homme à la coupe Longueuil dans sa magistrale nudité – qu’il a fort probablement oubliée – qui se fait aller dans un ébaubissant solo de guitare invisible sur la musique de Led Zeppelin, la quéquette qui suit la danse.

“Tabarnak,” pense-t-elle, “Veux-tu bien me dire quelle sorte de bozo j’ai ramené à la maison hier soir? C’est qui ce gars-là?”

Mais dans le fond d’elle-même, elle sait. Tout le monde le sait.

C’est l’homme à la coupe Longueuil.


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Madame Clémence

Madame Clémence aime bien les fleurs coupées, les voitures mauves et les hexagones, particulièrement les hexagones. Elle traîne en permanence un compas de métal, un œillet séché mauve et blanc et un rapporteur d’angles en plastique dans son sac. Madame Clémence a longtemps été l’institutrice crainte autant qu’adorée de bien des générations d’enfants qu’elle a eus sous sa férule.

Aujourd’hui madame Clémence regarde passer ses journées à l’ombre d’un chêne dans la cour intérieure de son complexe résidentiel, elle surveille les écureuils et les geais bleus se disputer les arachides et les grains de maïs séchés. Elle cogite sur la congruence des triangles et les angles obtus bissecteurs, mais elle en parle rarement avec quiconque vient s’assoir près d’elle. Elle est épuisée du regard condescendant que portent les plus jeunes sur les vieilles comme elle, leurs hochements de tête ridicules comme s’ils se préoccupaient d’elle ou même s’ils savaient de quoi elle parlait.

Le fils de madame Clémence et ses petites-filles lui apportent des casse-têtes et des livrets de sudoku, essaient de la convaincre de vendre sur Ebay sa copie impeccable des Éléments d’Euclide dans une édition ancienne. Ça vaut une fortune, mamie, mais leur intérêt s’arrête là. Madame Clémence n’est pas certaine de ce qu’est Ebay au juste, mais elle s’est procuré une lourde armoire métallique et un cadenas hors de prix pour conserver et surtout protéger tous ses trésors incompris. Plus de vingt ans après sa retraite, madame Clémence rêve encore de géométrie.

De jeunes gens passent leur chemin, mais ne s’arrêtent pas. Dans sa tête, elle a envie de leur crier : N’oubliez pas vos postulats ! Récitez vos théorèmes !

Madame Clémence observe longuement un rosier hybride qui fleurit en plein soleil, elle fait un bref aller-retour sur la lune, replace son sac à mains sur ses cuisses.

***

Samedi, Léon le fils de madame Clémence est venu la visiter. Il lui a apporté deux sacs d’épicerie et une pile de magazines. Madame Clémence ne porte pas le moindre intérêt aux magazines à potins des deux ou trois derniers mois mais elle s’abstient de le mentionner. Elle lui a souri tout simplement lorsque Léon lui a fait une bise sur le front.

“Est-ce qu’on devrait aller au parc, aujourd’hui?” lui demande-t-il.

“Je veux un tableau,” répond Clémence, “un tableau noir et des craies.”

Léon dispose méticuleusement les boîtes de soupe dans le garde-manger. Il s’arrête, soupire. “Un tableau, veux-tu bien me dire ce que tu vas faire d’un tableau?”

“Ça te dérange en quoi? Je ne te demande pas de le payer. C’est une demande assez simple quand même.”

Léon termine son petit travail d’étalagiste et plie le sac de papier brun contre son abdomen.

“Tu n’as même pas encore touché au livre de cryptogrammes que je t’ai apporté la dernière fois.”

“Je n’aime pas tous ces casse-têtes. Je n’ai jamais demandé un livre de cryptogrammes.”

Léon disparaît dans la chambre de madame Clémence. Elle entend des sons de draps qui claquent dans les airs. Léon est un ingénieur, il travaille pour une compagnie d’ordinateurs sur le design de quelque chose qui s’appelle un chip. Madame Clémence aurait bien aimé comprendre son travail mais Léon a toujours été chiche sur les détails. Madame Clémence voyait dans ses explications vaseuses un manque d’intérêt de Léon pour le métier qu’il pratiquait, cela la préoccupait. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément.

Léon était divorcé; madame Clémence voyait ses filles plus souvent que lui. Cela la préoccupait également, mais ses petites-filles étaient de bonnes filles. Elles lui apportaient des tablettes de papier quadrillé et des crayons de plomb.

Adéline avait à peine vingt ans et étudiait la psychologie à l’université. Elle avait les mathématiques en sainte horreur mais elle pouvait écouter patiemment madame Clémence lui en parler pendant des heures en conservant le sourire.

Marie-Luce avait seize ans et elle peignait des formes géométriques abstraites avec de l’acrylique fluo; elle aimait discuter, philosophiquement on s’entend, de la représentation spatiale, de la haute-dimensionalité des formes. Madame Clémence n’avait rien à redire sur les centres d’intérêt de ses petites-filles, bien qu’elle aurait grandement apprécié connaître une jeune personne capable de voir clair dans le théorème de Pythagore.

***

Léon réapparaît au salon avec en mains le beau cardigan bleu marine de madame Clémence.

“Allez, on va au parc,” dit-il.

“Tu ne me feras pas porter ce foutu chandail. On est encore en plein été.”

***

Lundi, les côtes de madame Clémence ont commencé à la faire souffrir, elle avait aussi développé de lancinantes démangeaisons et une toux sèche. En agrippant fermement le bord de son lit pour se lever, elle avait ressenti une sensation de vrombissement dans ses oreilles; elle a transféré son poids sur ses hanches et des éclairs blancs venaient perturber sa vision périphérique lorsque ses pieds ont touché le sol. En s’appuyant sur les murs, elle s’est lentement glissée jusqu’à la salle de bains.

Elle ne ressentait aucune envie de s’habiller ni de manger; même respirer lui demandait de consentir trop d’efforts pour rien. Elle est restée dans sa robe de chambre, s’est installée sur le divan au salon, rideaux tirés. Lorsque la fatigue s’est faite un peu trop lourde, elle a fermé ses yeux.

***

Madame Clémence se tenait debout devant sa classe. Un paquet de jeunes frimousses dans leurs chemises blanches propres et bien repassées, la regardaient en lui souriant. Yvan Chamberland avait levé la main avec tant de vigueur s’agrippant de l’autre main sur le côté de son pupitre.

Madame Clémence s’est avancée vers lui et lui a remis la craie puis s’est placée sur le côté du tableau.

Chamberland debout perpendiculairement au tableau, d’une parfaite rotation de son bras traçait un cercle parfait; il y a ensuite tracé un triangle-rectangle parfaitement inscrit dans le cercle. Pendant qu’il écrivait le nom de toutes les composantes de son graphique, madame Clémence s’est assise sur le petit pupitre, le premier en avant. Puis elle s’est mise à pleurer.

Les enfants se sont réunis alentour d’elle pour la consoler.

“Ça va aller, madame Clémence,” disaient-ils, “On aime ça la géométrie, nous, vous savez.”

Madame Clémence a levé les yeux sur Éliane Fortin, ses deux tout petits yeux perdus derrière d’épaisses lentilles et ses queues de cheval bien égales de chaque côté de son visage, puis elle dit, “Je sais que vous aimez la géométrie, les enfants, je le sais.”

***

Madame Clémence s’est réveillée dans une pièce blanche et froide. À première vue, cela lui semblait être un hôpital, mais il n’y avait ni médecins, ni infirmières, ni machines. Elle était assise dans une bergère aux motifs dorés; un bouquet de glaïeuls et des roses irisées baignaient dans un vase de cristal sur un comptoir de tuiles blanches au dessus en acier inoxydable étincelant.

Madame Clémence n’a que cligné des yeux, lui avait-il semblé, et Léon était là, comme une apparition, traînant un grand tableau noir sur roulettes. Il l’a installé près des fleurs, tiré les freins, puis il a disparu comme il était venu.

Madame Clémence s’est réchauffé les mains, les frottant l’une avec l’autre, elle entendait des voix étouffées.

“Fais-lui la lecture,” disait une voix douce mais presqu’inaudible, “lis-lui un beau théorème, elle les aime tellement.”

Madame Clémence aurait bien aimé avoir une craie à ce moment-là et sur ce, Marie-Luce est apparue. Elle lui tendait un long bâton de craie jaune tout neuf. Madame Clémence l’a cassé en deux comme elle l’avait fait systématiquement pendant toutes ces années, presque quarante ans, puis elle a marché lentement jusqu’au tableau.

Définition numéro un, disait une des voix étouffées. “ Le point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même.

Madame Clémence a frappé le tableau d’un seul coup sec du bout de la craie puis elle a souri.

Définition numéro deux : “La droite est une longueur sans largeur.”

Madame Clémence trace une ligne, ses doigts tenant la craie bien serrée, d’un seul trait, le dos bien droit, d’un bout à l’autre du tableau. En regardant la belle ligne jaune, fière d’elle, madame Clémence a plissé les yeux et elle a vu jaune. De belles grosses fleurs de tournesol. Plein.

Sa sœur Joséphine courait loin devant elle entre deux rangs de tournesol, ses cahiers dansaient en tous sens dans un sac d’école en coton cousu par leur mère à même un sac de semences.

“Essaie de m’attraper, Clémence,” que Joséphine criait.

“Cours, Clémence, cours, cours …”

Clémence a déposé la pile de livres qu’elle tenait entre son avant-bras et sa poitrine et s’est mise à courir le plus rapidement qu’elle pouvait. Mais Joséphine n’a jamais ralenti. Elle était plus vieille du haut de ses dix ans, si forte et compétitive.

La petite voix étouffée de fille s’est fait entendre à nouveau.

Postulat numéro un : “Un segment de droite est une ligne qui relie deux points.”

Madame Clémence cherchait le tableau dans la brume dense et jaune qui avait envahi la pièce.

Postulat numéro deux : “Un segment de droite peut être étendu à l’infini de chaque côté des deux points d’origine.”

Madame Clémence a repris son souffle un moment. Elle s’est placée devant le tableau. Elle a placé la pointe de sa craie directement sur une des extrémités du segment de droite. Puis elle a tracé.

Jusqu’à l’infini.


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À la mémoire de Clémence Blais, bien qu’il ne s’agisse pas d’elle vraiment, sauf pour les émotions, les miennes, qui m’ont servi de matière première.

35 millions de minutes

C’est lors de la septième étude clinique que je suis mort, ou que je crois être mort – je veux dire que je suis probablement mort. Si je n’étais pas mort cette fois-là, il y aurait eu tout un chiard de procédures ou de poursuites légales, ça se serait su et je n’ai entendu parler de rien à ce jour. Va savoir, un juge m’aurait peut-être octroyé plein de fric et je n’aurais plus jamais besoin de m’inscrire à toutes ces études cliniques rien que pour payer les factures et rembourser les dettes. Et acheter mes pilules. La vie de cobaye pour trois jours, 250 balles, une bagatelle de 4,320 minutes sur les 35 millions de minutes que constitue ma vie à ce jour. Cinq cennes la minute pour lentement avaler leur cigüe.

Je n’ai pas déclaré aux chercheurs que je prenais des pilules par crainte qu’ils m’excluent des études, et sans les études je meurs – autrement, c’est tout. Si j’avais le plus petit doute que ces gens-là possèdent la moindre forme de compassion et qu’ils me diraient simplement, “Hé oui, ce sont des choses qui arrivent, on comprend ces choses-là,” alors j’aurais joué franc jeu au départ – je suis une bonne personne, seulement mon corps est parti en mode trahison, en perpétuelle dépression et en proie à des douleurs sévères.

Oui, je suis une bonne personne ! Je fais de mon mieux, vraiment. Mais qu’est-ce qu’un gars peut faire quand son propre corps le tue? Que je leur aurais demandé. Et détruit son esprit aussi? Si tu es bon, si tu as bien mémorisé toutes les règles, tu vas voir le médecin. Le médecin te prescrit la pilule et tu redeviens à peu près humain pour un autre mois, 40,000 minutes au bas mot. Mais bientôt l’état ou la compagnie d’assurances ou peu importe le rond-de-cuir qui demande au médecin de cesser de distribuer les bonnes cures (excepté entre eux, j’imagine, ou à leur courtier en bourse, une maîtresse pas trop farouche, ou au sénateur local ou à l’homme de la compagnie d’assurances qui rend la pleine jouissance du corps et de la vie impossibles à quiconque sauf aux copains).

Alors là, tu t’écrases au fond d’un cagibi grand comme ta gueule pour 50 balles payées pour une étude ou une recherche quelconque – une étude sur comment votre cerveau se bouffe lui-même lorsqu’on ne lui offre rien de mieux à festoyer, présumément déduit, s’ils osent t’avouer ce qu’ils étudient vraiment, ce qui ruinerait les choses pour eux et pour toi – tu gardes tes questions, juste que tu puisses recevoir les 50 balles et stopper la misère pour un jour ou deux. Deux-trois mille minutes.

“Avez-vous déjà souffert d’une dépression ou avez-vous été diagnostiqué de dépression chronique ?

“Non.”

“Avez-vous déjà été pris d’attaques de panique ou avez-vous déjà eu un diagnostic de troubles anxieux ?”

“Non.”

“Existe-t-il une raison quelconque pour que vous consentiez à vous écraser au fond d’un cagibi grand comme votre gueule pour 50 misérables balles le temps qu’on découvre ce qui peut bien arriver à un être humain abandonné dans le noir à lui-même pour 50 tristes balles contre 5,000 minutes de sa vie ?”

“Aucune, absolument aucune raison. Pourquoi existerait-il une bonne raison ?”

La septième fois, ils m’ont scellé de la même façon que toutes les fois avant, avec l’étudiante en stage et ses quatres billes d’argent piquées sur l’oreille et qui te dit, “On se revoit de l’autre côté !” à mesure qu’elle enfonce le piston de la seringue. Je m’installe comme d’habitude, rien que moi et mon esprit. C’est une chose terrible d’avoir rien d’autre à faire que de comprendre ce qui se passe dans votre esprit. La plupart du temps, lorsque je n’étais pas encore dans le cagibi, j’avais un plan : internet, la télé, des petits jeux idiots sur mon petit écran de téléphone avec d’autres esprits que je connais sur internet. Adieu, dès lors, mon esprit à moi ! Mais ils confisquent les portables, les rats. J’aimais quand même être vivant à cette époque singulière lorsque j’étais toujours vivant. J’aimais cela, vraiment – j’aimais comment on était presque une nouvelle race d’humains, vivant à la troisième personne. Imaginez s’assoir tout seul à la chandelle en ne faisant rien d’autre que de penser toute la nuit, ou à raccommoder des chaussettes, ou boire du porto, ou pleurer votre quatrième enfant mort-né. Dès que je m’imagine faire partie de l’ancienne race d’humains, mon esprit s’interrompt abruptement. Il y a toujours d’autres esprits dans lesquels s’emmêler, les esprits de mes ami(e)s, les esprits étrangers, les sections commentaires d’articles qui n’intéressent vraiment personne, leurs répliques dont je me bats les couilles vivement, où la masse d’esprits confédérés qui se rassemblent pour s’exprimer tout haut, pour n’avoir pas à se parler les uns les autres directement. Face à face.

Internet Internet Internet ! Pilules Pilules Pilules ! 

Je me demande souvent, du fond de mon cagibi, qu’est-ce qui peut bien se passer ailleurs. Je sens mon esprit qui me boxe depuis l’intérieur, mes reins, mon pouls, mes récepteurs d’opioïdes. J’observe alors le fin cadre de lumière qui fait le tour de la porte, toute la vie qui tente de s’infiltrer à travers ce halo ridiculement ténu et je me dis tout bas : “Je croyais pourtant vouloir profiter de ce moment pour améliorer mon esprit !” Méditation, la pleine conscience, la visualisation et toute cette sorte de choses. Avec 50 balles ou sans 50 balles, les pilules et la sainte paix mises à part, je croyais que ce serait bêtement lénifiant pour moi de passer un moment avec moi-même dans ce cagibi. J’ai souvent lu à propos de ces gens qui se sont installés seuls en forêt hostile pour effacer la société de leur esprit, des gens qui ont franchi les pôles en raquettes, des gens qui ont marché à travers les déserts avec rien d’autre qu’un sac à dos et une certaine fureur de vivre – vraiment vivre, calvaire ! – et je ressens parfois de la honte de ne pas être un de ces gens, même si ces gens finissent toujours par revenir au bercail et lancer un blogue, une page web, ou écrire un livre à propos de leur quête, une série-télé, ouvrir une chaîne de boutiques de raquettes ou de sacs à dos, toutes sortes de variantes de société, regardez-moi ! qui me fait me demander si quelqu’un maîtrise vraiment son propre esprit ici-bas. Ou c’est rien que moi. Une véritable maîtrise, on s’entend. 

Toutes ces choses circulaient dans mon esprit dans le cagibi étroit lorsque je suis assurément tombé raide mort. Ce n’était guère différent des fois précédentes – ils avaient commencé à fermer toutes les lumières à l’extérieur à partir de la cinquième étude, alors le halo n’existait plus, fini aussi le ronronnement du climatiseur.

“À quoi est-ce que je pensais là ? Pense pas à la mort. Pense surtout pas à la mort.”

Et si la mort n’était rien d’autre que ce cagibi ? Calme et paisible, pour que tu saches à tout moment que là-bas, au-delà d’où tu ne pourrais plus jamais aller à nouveau, ni en revenir, se trouverait toujours cette autre chose beaucoup moins calme et paisible, cette chose qu’on dit importante, où tu dois toujours être agréable et sympathique mais serait-ce tout cela bien mieux que d’être tout court ? À quoi bon n’être qu’être, alors que je pourrais à ce moment précis être occupé à améliorer mon score au Tétris, mais en lieu et place, je suis mort.

Je ne sais pas qui ni pourquoi serait-on est revenu me chercher. Qu’essaie-t-on de prouver ? Pour la science, je veux dire. Peut-être ne voulaient-ils que faire un autre exemple de l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Cette inhumanité est toutefois démontrée et revalidée depuis des lunes par des cohortes de scientifiques, et la stagiaire aux nombreux perçages d’oreille me semblait pourtant tout à fait humaine, à sa façon. Qui connait les rondeurs que peut dissimuler un long et ample sarrau ? Je n’apprécie guère son patron, le chercheur en chef qui ne lève jamais les yeux de son Ipad, mais je pensais à lui encore et encore lorsque j’attendais de sentir la poignée de porte enfin tourner. Qu’est-ce qu’il peut bien regarder maintenant ? Mon esprit, mon âme qui se projetait, ou ma pleine conscience, ou ce qui restait de moi et de mon âme alors, tout en moi se demande s’il est occupé à finir un mot croisé, s’il photographie son souper pour le publier en ligne, est-ce que dans mon nouvel état je suis capable de pénétrer son esprit, comme un fantôme, au moins assez longtemps pour aller dans son Ipad voir si j’ai reçu des courriels ou pour faire mes adieux à d’autres esprits que j’aimais bien. Bizoux à ma douce. Au début, j’ai pensé écrire des petits mots d’esprit ultimes à tout un chacun et je sentais mon esprit faire des efforts pour réussir : Bonsoir, je suis dans un cagibi avec mes deux genoux imprimés dans le front ! 

Une haleine pâteuse de drogue, #çametue #enviedepisser #hashtagsurmondown. Puis je me suis mis à me demander si une catastrophe ne s’était pas abattue sur la terre, m’ont-ils vraiment oublié ici ? Est-ce qu’une guerre nucléaire a été déclenchée ? Je n’ai ni faim, ni froid et je ne me désintègre pas sous la force des rayons gamma. Je ne fais que respirer, je suis seulement pleinement conscient de ma respiration, seul avec ma respiration, et puis on aurait dit que je me retirais, et je me retirais, puis j’ai été retiré, ou retenu c’est pareil, puis j’ai eu une pensée profonde et puissante pour une croustille de maïs, une salsa bien épicée et un verre de porto,

 

et ensuite j’étais libre.


Flying Bum

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En en-tête, Office in a small city, Edward Hoooer, 1953

Un jardin dans ma tête

Il est minuit. On est couchés. On vient d’écouter Star Académie en reprise et j’entends le verglas grésiller contre la cheminée de tôle, son cliquetis contre les grandes fenêtres. Dehors le vent gronde, les grands bancs de beige se transforment en patinoires. La météo annonce qu’une vingtaine de centimètres de neige se déposeront au courant de la nuit après la pluie et le verglas. Je ferme les yeux et dès lors je suis dans mon jardin sous un soleil ardent, on peut rêver. D’abord, j’étale toutes les enveloppes de semence sur la table et je vois déjà les rangs bien droits de tomates, de betteraves, d’oignons, de carottes, de boc choï et de belles salades de toutes les couleurs. Je prépare les semis. Ma boîte d’herbes et d’épices. Toutes ces variétés de fleurs. Toute la terre du jardin retournée prête à accueillir les semences et les plants. Le tout nouveau jardin de fraises, quatre rangs de vingt-quatre pieds chacun à détourber, toute la terre à tourner, à engraisser, amender, tant de travail à la bèche, à la pelle, à la fourche. Pas trop forçant, tout de même, bien emmitouflé dans mes couvertures prêt à tomber dans les bras de Morphée.

***

Il est minuit. J’ai abandonné le lit conjugal et je suis sorti de la maison, je creuse un autre rang de trous en forme d’étoile pour les nouveaux fraisiers. Les derniers trous n’étaient pas assez profonds. Les fraises ne faisaient que siffler au lieu de chanter comme elles auraient dû – comme c’était écrit sur les enveloppes de semence. Même que dans les journées particulièrement chaudes et sèches, elles ne faisaient que murmurer. Siffler ou murmurer c’est déjà bien assez impressionnant pour un fruit, mais pour ma douce c’était devenu une source de frustration, grande amateur de chanson et fan finie de Star Académie. Elle regardait les rangs de fraisiers par la fenêtre de cuisine et me servait perpétuellement son long soupir comme si un poids énorme s’écrasait sur elle forçant tout l’air à sortir de ses poumons. J’ai déjà eu un fauteuil de cuir qui faisait le même bruit toutes les fois où je m’assoyais dedans; elle m’a demandé de m’en débarrasser.

“On a payé une petite fortune pour ces fraisiers chantants,” qu’elle me dit, par la fenêtre grande ouverte. À ce moment précis, les fraisiers sifflaient l’air d’Il était une fois dans l’ouest. C’était bien quand même. De belles harmonies, une ou deux fraises à peine sur le lot sifflaient peut-être un quart de ton à côté, la perfection n’est pas de ce monde faut croire. “Des fraisiers chantants, pas des fraisiers qui sifflent . . . ou qui murmurent. Si j’avais voulu entendre siffler, j’aurais acheté des foutus pinsons,” vocifère-t-elle.

“On aurait pu s’acheter un perroquet,” que je lui réponds, “on aurait pu lui apprendre les paroles d’une chanson ou deux.”

“La publicité promettait qu’elles chanteraient,” dit-elle sur un ton qui semblait vouloir mettre un terme aux discussions.

***

Alors m’y voici et il est toujours minuit. Sous la lumière de la pleine lune, armé d’une pelle bénie par un chanoine et un arrosoir en forme d’éléphant remplie du sang d’une brebis. Tout était clairement spécifié dans les instructions sur les sachets de semence. Même le sang de brebis, incontournable. Comme les trous en forme d’étoiles. Heureusement, les arrosoirs en forme d’éléphant étaient en solde au Tigre Géant.

Cette-fois-ci, je creuse les trous un peu plus profonds. Pas mal plus profonds qu’initialement et c’était presque l’aube lorsque j’ai complété les travaux. J’entendais déjà les oiseaux se racler la gorge dans le bois en préparation de leur concert casse-oreilles matinal, comme s’ils se levaient irritables, sur un lendemain de cuite avec des querelles et des argumentations à finir. Je m’imagine toutes les sortes de drames usuels à leur 5 à 7 de la veille qui finissait toujours tard, avec des papas oiseaux qui passent beaucoup trop de temps à la table de la ravissante sœur de l’hôte – une femelle au plumage éloquent et à la poitrine aux couleurs vives. Et le matin suivant, les plus nerveux qui vont d’une branche à l’autre en se gazouillant des explications vaseuses et des excuses douteuses.

Lorsque j’ai eu fini de transplanter les fraisiers, je les ai arrosés avec le sang de brebis puis avec un peu d’eau pour faire descendre le sang magique. Je suis resté là un bon moment à regarder fièrement le travail fini, espérant secrètement que les plants me remercieraient en chantant une belle chanson. Le soleil atteignait déjà la cime des arbres, et les oiseaux en étaient maintenant à l’étape de s’en aller silencieusement vaquer chacun à ses petites affaires en s’évitant systématiquement du regard les uns les autres.

Aucune chanson venue des fraises, toutefois. Le traumatisme de la transplantation était encore tout récent; une chose bien peu plaisante, que l’on raconte, d’être déraciné puis replanté plus creux.

Je suis rentré sur la pointe des pieds, je me suis débarrassé de tous mes vêtements de travail et je me suis installé au lit malgré mes odeurs de sueur, de terre et de sang de brebis. Ma douce a bougé un peu puis elle s’est roulée légèrement histoire de me concéder un pouce ou deux de plus sur le matelas. Je me suis installé sur le dos au-dessus des couvertures fixant le plafond du regard. Le soleil était déjà trop vif pour que je m’endorme alors j’ai attendu jusqu’à ce que me vienne la lassitude à force d’attendre rien du tout.

C’est à ce moment-là qu’il m’a vraiment pris le goût que les fraisiers commencent à chanter quelque chose. Une attaque aussi soudaine que sournoise. Quelque chose de triste et de poignant, de leurs belles petites voix bien rouges de fraises qui pénétrerait par la fenêtre de la chambre comme une brise musicale qui atteindrait mes oreilles, étendu sur le lit avec ma douce qui ronfle à mes côtés et le soleil qui continue à grimper dans le ciel, sa chaleur qui se ferait de plus en plus sentir – celle du soleil, pas de ma douce. Ça aurait été bien que cela finisse par une chanson. Je pense, mais il était encore trop tôt pour ça.

Je me suis levé et je me suis dirigé vers la cuisine, j’ai préparé du café, puis j’ai attendu qu’il se passe peu importe ce qui devait se passer ce jour-là.

Ensuite, je me suis réveillé.

L’hiver est toujours là.


Flying Bum

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En en-tête : Coin jardin papillon, Vincent van Gogh, 1887

Championne sauteuse

Saute, saute, saute, tape des pieds.

Crème glacée, limonade sucrée.

Comment sera ton cavalier?

Gros, grand, gras, riche à craquer.

La mère d’Adéline lui garantit que ça ne coûte pas trente sous de plus en efforts d’aimer un homme riche plutôt qu’un homme pauvre. Elle dit aussi qu’une fille doit se servir de sa tête parce que tout ce qu’un homme veut, ce sont toutes les autres parties de son corps. “Alors pas de danger pour Adéline-la-pas-fine,” que réplique sa sœur Marie-Luce en piquant l’épaule d’Adèline de son index pointu, “parce qu’elle n’a pas d’autres parties, elle. Rien qu’une tête d’épouvantail montée au bout d’une perche, ah, ah, ah !”

“Au moins, j’ai pas cinq mentons et la panse qui pend par en avant comme Marie-Suce la cochonne.”

Le crêpage de chignon finit d’une claque. La lèvre inférieure de Marie-Luce vibre, ses joues s’enflamment, ses yeux se plissent. Adéline sait qu’elle ne devrait pas parler de son ventre qui s’est mis à enfler l’été dernier et comment il pend misérablement maintenant, comme une poche vide. Pas supposée de parler du garçon non plus, Gérald Laflamme, ni du pauvre bébé, bien que tout le monde sait très bien qu’elle l’a perdu, du moins c’est ce qu’on raconte comme si Marie-Luce l’avait “perdu” dans le fond de l’armoire à balais et qu’elle ne s’en était plus jamais inquiétée. Difficile de se retenir tout de même pour Adéline lorsque Marie-Luce la traite de pattes d’autruche ou d’enfant sauvage capturée au Bornéo. Parfois, elle n’essaie même pas de se retenir, les mots partent tout seuls pour aller blesser sa soeur .

Un, deux, trois, devinez

Qui est là à se bécoter

C’est Gérald et Marie-Luce Côté

D’abord les baisers ensuite les bébés.

Marie-Luce s’élance la paume grande ouverte, assurée d’atteindre Adéline en pleine face mais la fille est svelte et rapide comme une belette. Elle se pousse et claque la porte assez fort pour qu’elle ouvre maintenant des deux bords et Adéline ne se retourne même pas pour voir. Une fois en sécurité dans la rue, elle bat des bras jouant l’oiseau de toutes les couleurs, un geai bleu peut-être. Elle entend déjà les slip-slap de la corde à danser au loin. Elle dandine la tête en entonnant déjà la comptine.

En Ontario aho, aho

Quand il fait chaud aho, aho

On se déshabille ahille, ahille

On saute à l’eau aho, aho

Mon chien m’a vu ahu, ahu

Il m’a mordu ahu, ahu

Je lui réponds ahon, ahon

À la maison ! ahon, ahon

Le lendemain ahin, ahin

Sur le chemin ahin, ahin

J’ai rencontré, ahé, ahé

Elvis Presley ahé, ahé

Il m’a d’mandé ahé, ahé

De l’épouser ahé, ahé

Je lui réponds ahon, ahon

Mon effronté, toé

Ahé, ahé, toé !

Adéline doutait de rencontrer Elvis un jour, mais elle était prête à sauter. Elle tourne le coin et dit Hé! Puis elle s’appuie sur le mur de briques chaudes et attend avec les suivantes. Les jumelles Higgins pompent leurs genoux haut dans les airs à l’unisson entre les cordes doubles. Leurs têtes tournent une fraction de seconde vers Adéline et elles la saluent d’un même Hé!  Puis elles crient aux tourneuses de cordes “Plus vite, plus vite!”. Petites vedettes pompeuses, pense Adéline mais elle garde son sang-froid, son visage au neutre, sinon les deux petites frais-chiées n’appelleront jamais son nom.

C’est Laurence Beaudet avec ses aisselles poilues et sa cousine Nicole qui tournent les cordes. Adéline pense que Laurence devrait commencer à porter des chandails à manches longues parce que tout ce poil est dégueu, ça ferait mieux à son chien qu’à elle. Ça donne le goût de regarder ailleurs comme quand la mère d’Adéline lui parle des parties du corps. Comme les parties du corps de Frankenstein? Elle n’a jamais osé demander à sa mère de quelles parties exactement elle parlait mais Adéline se doute que ce sont des seins qu’elle parle. En fait, toutes les filles parlent de cela, tout bas en se collant le visage les unes contre les autres – quand est-ce que ça commence à pousser, vont-ils être aussi gros que celle-ci ou celle-là, sinon, s’il vous plaît beau petit Jésus, qu’ils soient parfaits, de même taille et bien ronds.

Janette Higgins ne saute pas si vite qu’elle le prétend, elle se prend souvent les pieds en se retournant pour voir l’effet que sa longue chevelure au vent produit sur les garçons qui passent sur le trottoir, examine leurs visages hébétés lorsque sa jupette relève et les laisse voir les rayures colorées de ses petites culottes.

Adéline, elle, pourrait sauter éternellement. Elle pourrait sauter sur tous les rythmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, en souhaitant qu’il y ait des cordes aux cieux et des anges pour les faire tourner. Lorsqu’elle s’insère entres les cordes, tout change. Elle se l’explique difficilement mais même l’oxygène qu’elle respire est différent dans le tourbillon des cordes. Le slip-slap des cordes contre le ciment des trottoirs la transporte dans la transe des cordes. Elle pénètre comme si de rien n’était dans les cordes en mouvement, les bras pendants contre son corps et sa tête qui fixe le passage des cordes au sol en se dandinant de haut en bas comme un bubble-head. Lorsque la transe embarque, ses pieds prennent la relève des commandes, les cordes donnent le rythme, dictent la hauteur des sauts.

Sa mère dit qu’elle va abandonner la corde un jour ou l’autre. Elle l’affirme avec une voix sirupeuse en regardant par la fenêtre au-dessus du lavabo, les deux mains dans l’eau de vaisselle et le regard comme dans le vide. Elle parle pareil lorsqu’elle parle de p’pa. Adéline et Marie-Luce n’ont aucun souvenir de lui. Il avait le corps perpétuellement agité et des pieds à l’avenant, disait la mère. Il ne pouvait tenir en place bien longtemps et il était parti pour nulle part sans demander son reste lorsqu’Adéline est née. Adéline se rappelle alors que sa mère est vieille, bientôt trente-huit ans. “Je ne suis pas prête d’arrêter de sauter,” qu’Adéline dit à sa mère, “peut-être quand j’aurai – elle allait dire 38 – “Adéline! Allez, fille, c’est ton tour, t’as été nommée. Il y a la lune mais il y a les cordes aussi. Saute !”

Adéline saute, elle baisse la tête, se roule l’épaule et embarque avec la remontée des cordes. Un, deux, trois. Elle prend position avec grâce, comme un couteau chaud dans du beurre mou. Tout son corps bouge gracieusement dans le vortex des cordes, un ballet de trottoir. Plus rien à l’extérieur des cordes ne la touche, Elvis en personne, les parties du corps ou même les aisselles poilues de Laurence Beaudet. Dans le tunnel en mouvement, plus rien n’existe.

Je suis une princesse hollandaise

Tout de bleu vêtue de laine

Les choses qui me plaisent . . .

La réglisse et les bonbons

Les olives les cornichons

Gomme balloune et beaux garçons

Beaux comme un grand capitaine

Saluer sa mère la reine

Partir dans son grand bateau

Avec lui un long tango-oho

Danser une belle polka-aha

Juste comme ça aha-ha

(Pas de polka sous les cordes)

Slip-slap, slip-slap

Slip-slap, slip-slap

Je suis une princesse hollandaise . . .

Adéline ressent les grésillements dans ses pieds qui sautent, elle croit sincèrement que ses pieds sont ses meilleures parties. Pas question de les abandonner, de s’en départir, de les perdre dans l’armoire à balais avec les bébés perdus ou de les coincer dans des souliers à talons hauts avec les bouts en pointes de pizza comme ceux de Marie-Luce. Sa mère dit qu’elle est folle. Marie-Luce dit qu’elle est folle. Adéline dit que sauter c’est mieux que des bébés perdus dans le bide ou des yeux perdus dans le vide. Dans un tourbillon de cordes, les seules règles qui s’appliquent sont le rythme et les cordes et la vitesse du coeur qui bat lorsque vos genoux s’élancent vers le ciel avant que vos pieds les propulsent à nouveau. Si elle cessait, elle ne se reconnaîtrait plus elle-même. Quelque chose en elle s’effriterait et elle mourrait égrenée sur le trottoir comme une statue de sel bulldozée. Elle ne peut pas finir de même. Elle ne veut pas. Jamais dans cent ans.

Je suis la reine de la corde

La meilleure de tous les trottoirs

Je peux sauter jusqu’à la lune

Sauter sur un seul pied

Ou sauter sur deux pieds

Un kangourou en Australie

Ou sauter jusqu’à Paris

Crier oui, oui, oui

Aller toucher aux étoiles

Retomber sur un nuage

Où personne peut venir toucher

Les parties de mon corps

Même pas Elvis Presley

 

Même pas la peine d’essayer.


Flying Bum

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Un mardi au lac

Adéline attend pendant que son Jules tatillonne avec les agrès et les appâts dans la boîte du camion. Il tatillonne éternellement avec les choses, toutes les choses. Toujours. Elle entend un bruit vague au loin, une sorte de musique, cela vient des beaux terrains de pique-nique plus haut sur la côte derrière eux, mais elle n’écoute plus vraiment de musique autre que celle que Jules lui joue sur sa guitare. Une part du prix à payer pour s’être mariée, la perte d’une partie d’elle-même, sa musique. Celle qu’elle aimait avant. Elle avait remarqué cela et bien d’autres choses encore depuis qu’elle s’était installée avec son Jules.

“Je t’ai apporté des trucs pour passer le temps.” Jules agite devant les yeux d’Adéline un CD fraîchement gravé avant de l’insérer dans le lecteur du camion. Elle a mis un moment à comprendre, un riff de guitare rockabilly saccadé davantage que rythmé, comme une litanie de spasmes, que les haut-parleurs du camion projettent en craquelant et en grinchant jusqu’à l’autre côté du lac. Idée horrible. Avec un peu de chance, quelqu’un attendrait qu’ils soient sur le lac et viendrait éteindre le lecteur – ou le détruire à coups de bâton de baseball. Adéline observe Jules dans son jeans coupé juste en bas des genoux pendant qu’il descend péniblement la chaloupe sur la rampe de mise à l’eau vers les eaux plus profondes. Elle maintient l’embarcation sur place en tenant une rame appuyée au fond du lac. “Tabarnak, avais-tu vraiment besoin de le laisser descendre aussi loin,” que Jules lui crie. Il s’est hissé à bord avec la grâce d’une ballerine de 100 kilos mais le bateau a dangereusement calé sous son poids, est devenu instable pour un moment.

“Je n’ai rien fait, moi. Le bateau est exactement là où tu m’as dit de le stopper. Il a juste bougé un peu à cause de son air d’aller.” Adéline s’est appuyée sur la rame plus fortement pour stabiliser l’embarcation. Léon Santerre était quelque part pas loin, elle le savait. Ils l’avaient vaguement planifié, Jules serait tellement préoccupé par la pêche, elle se mettrait à avoir chaud soudainement, à se sentir mal, à devoir retourner au bord où Léon l’attendrait. Déjà, elle sentait presque le regard de Léon venu de quelque part dans la pinède au bord du lac, Adéline se demandait combien de temps encore elle attendrait avant de forcer son Jules à la ramener au bord, elle attendait que son stress culmine suffisamment pour qu’elle passe à l’acte.

Jules maniait les rames et les amenait lentement de l’autre côté du lac, un endroit à l’ombre des grands pins ou disait-il, se trouvait la belle grosse truite. Adéline ne savait pas si cela était vrai ou non – qui peut affirmer vraiment savoir où se trouvent les belles grosses truites – mais elle savait que la peau de Jules ne supportait pas le soleil, alors un coin à l’ombre semblait une chose sensée. Alors qu’elle se sentait mal pour lui, cela ne la préoccupait guère que dans une demi-heure à peine elle s’offrirait une petite douceur bien dissimulée dans la fraîcheur de la pinède avec Léon. Jules et elle avaient fait le tour de la question depuis longtemps, toute cette sorte de choses, que ferais-tu pour moi, pourquoi ne ferais-tu pas cela, changerais-tu cela pour moi, les choses ne devraient pas se passer ainsi et ils semblaient s’entendre sur cet équilibre précaire dans lequel Jules ne poserait pas trop de questions et en retour Adéline s’occuperait de Kevin, Émile et Adèle comme toute bonne mère le ferait. Occasionnellement, mais très occasionnellement, elle ouvrait ses cuisses et laissait Jules s’y insinuer et y tatillonner sans fin à sa façon. Elle prétendait sourire lorsque Jules lui écrivait une chanson d’amour et la lui jouait sur sa vieille guitare usée. Mais l’amour de Jules était maintenant comme un virus qu’elle craignait attraper à nouveau et retransmettre comme une vulgaire grippe, une maladie d’amour transmise subtilement.

Jules a relevé les rames et laisse dériver la chaloupe qui tangue fortement, les vagues giflent puissamment les côtés du bateau dans une parodie de tranquillité, et Adéline ne peut penser à autre chose que Léon qui la pénètre avec force en immobilisant ses poignets derrière sa tête. Jules jette l’ancre, attrape sa ligne à pêche et l’appâte, la jette à l’eau et commence à attendre patiemment que ça morde. Jules ne la prendrait jamais de la sorte, d’aucune façon qui implique la force ou une virilité bien assumée – beaucoup trop gentil de nature – et c’est une chose qu’elle avait réalisée assez vite, un besoin extrêmement difficile à lui exprimer, bien que pour elle il aurait pu essayer, rien que pour elle, mais le fantasme aurait perdu sa magie. Adéline le savait. L’expliquer à Jules aurait été aussi futile que lassant, troublant comme l’idée même qu’elle pourrait obtenir la chose qui lui semble la plus satisfaisante de l’homme à qui elle fait confiance plutôt que d’un homme dont elle n’était certaine de rien. Peut-être tout cela faisait-il partie de l’excitation particulière de son fantasme. Toute une affaire, cette chose pour Léon Santerre, passionnée et à la limite violente, comme les vagues qui s’écrasent violemment contre le roc, quelque chose comme un roman à trente sous vendu sous le comptoir, excepté en vrai.

Adéline pense vite et prend une décision intempestive, elle se lève et plonge à l’eau, dans la profondeur des courants froids à la limite de capacité de ses poumons, puis elle arque son corps comme un boomerang et refait surface pour entendre Jules qui lui crie : “Adéline, tabarnak, what the fuck? Voulais-tu nous faire chavirer? ”

“J’ai chaud. Ce foutu mardi de pêche était ton idée.” Elle replace ses cheveux pendant qu’elle se maintient en surface.

“Je voulais juste passer du temps avec toi,” que Jules répond.

“Pêche Jules, pêche. Attrape quelque chose, attrape n’importe quoi. Je vais aller faire une sieste dans le camion maintenant que je suis rafraîchie.” Adéline commence à nager à grandes brassées rapides vers la rive sans attendre ce que Jules pourrait rajouter, en s’en foutant royalement. Lorsqu’elle atteint la rampe de mise à l’eau, qu’elle y grimpe et qu’elle remonte, Léon était déjà assis derrière le camion à l’abri du regard de Jules, il attendait Adéline. Elle regarde furtivement par-dessus son épaule, là où Jules, comme d’habitude, fait comme elle le lui a demandé – la laisser aller se rafraîchir, pensait-il – et il pêche en pensant à ce qu’il avait bien pu faire pour mériter un sort pareil. Il n’était plus qu’un petit reflet pâle sur la grande masse verte du lac, les yeux fixés sur les ronds que sa ligne traçait dans l’eau.

“Mmmmmm,” dit Léon Santerre en étirant le bras pour fermer la musique débile. Léon passe son nez dans le décolleté d’Adéline, puis sa langue. “Mmmmmm, huile de coco et merde de poissons.”

“Ta gueule, Léon, ne parle pas.” Adéline le prend par la main, l’entraîne vers la boîte du camion et l’aide à enjamber, le tire vers elle. Elle peut entendre les bruits de métal qui résonnent un moment dans la boîte et lorsqu’elle s’étend, elle s’imagine Jules qui revient et qui les prend sur le fait; il y aurait meurtre peut-être, comme dans les films, le craquement des pas dans le gravier, la montée d’adrénaline, le coeur parti en fou, le sang qui gicle partout. Elle s’imagine les choses les plus affreuses même lorsque Léon tire ses deux poignets et les tient serrés contre un pneu de secours pendant qu’il la pénètre sans plus de cérémonie; elle ferme ses yeux et oublie ses pensées paranoïaques, elle tortille son bassin sentant un écrou – ou va savoir quoi – coincé sous elle, qui l’agresse. Léon Santerre grogne, lui raconte quelque chose à l’oreille d’une voix gutturale et malgré elle, elle ne peut s’empêcher de penser à Jules qui pêche à l’ombre de la pineraie, perdu totalement et insignifiant dans ce décor vert immense.

Et du bien que l’amour pourrait lui faire si c’était puissant et régulier comme la force de la vague qui gifle le bateau, violente, incessante, éternelle.

Mais déjà là, en grommelant un long borborygme, Léon Santerre lui étend une belle petite crêpe de sperme sur le ventre.


Flying Bum

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Un buste titanique

Léon aurait bien aimé avoir de la glace alors il ouvre le congélateur d’Adéline et c’est là qu’il les a trouvés. Des douzaines et des douzaines, emballés dans du papier d’aluminium chacun avec sa petite étiquette – Georges, Henri, Étienne…– Tous relativement de la même grosseur. Plus gros qu’un pouce, pense-t-il alors qu’il entre sa main dans le congélateur pour mettre le sien contre un des emballages pour comparer. Oui, mais des plus gros et des plus longs aussi, doigts ou doigts de pied, pense-t-il, rien d’autre dans le congélateur. Il en soupèse un discrètement.

“Alors, Léon,” dit Adéline. “Tu le déballes, celui-là?”

Léon s’empresse de replacer Julien à sa place parmi les autres. Il soulève son verre de Southern Comforth. “Y’a pas de glace?”

Elle fait signe que non et Léon referme la porte du congélateur.

Léon trempe ses lèvres dans le Southern Comfort en zieutant hypocritement l’énorme buste d’Adéline dont le décolleté assez plongeant laisse Léon voir deux gigantesques galbes blancs, tout juste s’il ne voit pas les mamelons aussi.

“Alors, tu es prête, on y va maintenant?” demande-t-il à Adeline.

“Non, pas tout de suite,” répond Adéline en ramassant son verre à elle, “on se beurre la gueule un peu avant?”

Merde, pense Léon. Une partie de lui-même pourrait bien finir au congélateur d’Adéline avec sa petite étiquette qui dirait Léon. Il se sent beaucoup moins motivé maintenant que lorsqu’il avait vu la photo –le buste, ô mais quel buste– d’Adéline sur l’application de rencontres. Ils se sont rencontrés dans un site spécialisé, sur la page de discussion réservée pour les gens aux prises avec des troubles paniques. Paniquée au théâtre recherche paniqué au centre commercial pour une soirée sans paniquer au cinéma en plein air, et plus si affinités.

Ils ont dansé dans la cuisine, dansant sournoisement leur route vers la chambre à coucher d’Adéline. Diana Krall, Glenn Miller, Michel Legrand. “On se retrouve ensemble parce qu’on panique et qu’on s’enfuit au moindre caprice de nos humeurs, n’est-ce pas?” demande Adéline. “Oui,” répond Léon intrigué. “Si seulement on pouvait arrêter le temps,” dit Adéline, “si seulement la terre s’arrêtait gentiment de tourner.”

C’est là que Léon comprend, qu’il fait les liens, la musique, les affiches des frères Marx, sa broche de perles, sa coupe balai avec la frange au carré, ses bas roulés. Au bas de sa jupe, ses genoux blancs qui absorbent la lumière, Léon s’imagine des jarretelles, un corset, de la dentelle.

Sous l’habile gouverne d’Adéline, la danse dérive irrémédiablement vers la chambre à coucher, elle ouvre la porte, Léon la suit docilement comme hypnotisé par les mamelles gargantuesques. Elle marche lentement vers la fenêtre. Elle va à la recherche d’une chose dans le coin de la pièce.

“Mon perroquet. Zappa. Frank Zappa,” dit-elle sans se retourner. Elle ouvre la cage, tend un doigt. De sa main libre, elle se déboutonne et défait l’agrafe de son soutien-gorge. Zappa agite ses ailes laissant voir ses longues plumes jaunes et bleues. Léon est ébaubi. Ce buste, ouf. Deux énormes lolos relativement fermes pour leur taille.

“Parfois, Zappa est mon unique source d’affection.”

Elle installe le perroquet au centre de sa poitrine, le pousse profondément dans ses montagnes de chair blanche et le mouvement des ailes de Zappa s’arrête totalement, plus un flip flap, plus un couinement. Léon a peur pour Zappa. Puis elle le libère, le retourne sur son perchoir et referme la porte dorée.

L’oiseau baragouine un brin et Léon s’imagine qu’il vient de dire Ouf, enfin en sécurité.

Des coussins en forme de billots l’encerclent lorsqu’elle se dresse sur les genoux au centre du lit, son énorme buste relevé qui défie la gravité, les bras grand ouverts. “Alors, qu’est-ce que tu penses de moi, comme ça?”

“Est-ce que je peux être franc avec toi?” dit Léon.

“Vas-y, exprime-toi,” répond Adéline qui bouge subtilement ses épaules pour donner vie à son buste affriolant.

Léon cogite sérieusement. Jérôme, Paul-André, William. Même Frank. Elle le roulerait lui aussi tout entier dans du papier d’aluminium, inscrirait Léon en travers sur sa poitrine, le coucherait dans un énorme congélateur à la cave. Garderait le meilleur dans un petit emballage pour le congélateur de la cuisine.

“Je crois que je pourrais tomber en amour avec toi,” risque-t-il vaincu par autant de chair, qu’est-ce t’en penses?”

“Fascinant,” qu’elle répond alors que ses bras attirent Léon vers elle, tire son visage dans le vaste canyon de chair chaude entre ses seins. Elle l’y enfonce le plus profondément qu’elle peut, et elle peut vraiment, beaucoup. Le coeur de Léon se met à battre la chamade, tous ses membres en tremblent, son souffle comme une montée de panique commence déjà à appeler la libération.

Oui mais encore, elle l’enfonce toujours plus dans sa chair, encore plus longtemps, plus profondément, les battements du coeur d’un Léon affolé accélèrent, ses membres vibrent à l’unisson, quel buste! Son agitation, son souffle désespéré tout risque de s’arrêter.

Si seulement il pouvait se tenir tranquille, pense Adéline, cesser de bouger comme Zappa, les deux bras coincés entre les siens, de paniquer la tête disparue dans ses seins.

“C’est toi qui commences à pépier, là, mon beau Léon?” qu’Adéline demande à Léon en souriant méchamment.

Elle le serre encore plus fort et elle sent la vibration de ses membres cesser, le battement de ses bras s’arrêter, de ses jambes.

De son coeur aussi.


Texte proposé à l’Agenda Ironique de février qui se tient chez “Nervures et Entrailles” sous le thème partie du corps, ici : https://josephinelanesem.com/2022/02/01/le-diable-au-corps/


Le Flying Bum

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Adéline un jour, Adéline toujours

À la récréation, à l’école primaire d’où l’on vient, nous jouons à la tag gelée, seulement on n’a pas à toucher l’adversaire pour le geler, on doit l’embrasser. Lorsqu’on vous a embrassé, vous devez rester immobile jusqu’à ce que quelqu’un vous tague à nouveau. Je courais très vite, mais je me laissais toujours rattraper par Adéline Gagnon. Elle avait de longs cheveux soyeux avec une frange coupée impeccablement au-dessus des sourcils et elle portait de longues bottes en caoutchouc blanc. Elle m’embrassait puis disait “Tag, t’es gelé!” et je lui répondais en souriant “Oui mais encore?” ravi d’avoir senti ses lèvres sur les miennes.

***

Dans le sous-sol chez Adéline Gagnon, nous avons quinze ans. Ses parents sont partis à une soirée de Mariage Encounter et sa grande sœur se refait les sourcils tranquille dans le salon en haut. Nous avons fumé une bonne quantité de cannabis et entamé une cruche de vin maison de son père. C’est l’été et je peux goûter la chaleur de l’été sur la peau d’Adéline Gagnon. Grimpés l’un sur l’autre, nous sentons le vin fruité, le fumet de cannabis enterré sous la gomme Spearmint, un peu la sueur, la rouleuse de tabac Drum, le shampooing Halo. Mais ce n’était pas si horrible que cela en a l’air.

“Arrête pas, pas encore, pas tout de suite,” qu’Adéline murmure dans le noir pas trop fort que sa sœur ne l’entende. C’est inhumain, j’en suis incapable, j’explose pas longtemps après.

***

En ville, dans ma nouvelle piaule, et nous écoutons un disque de James Taylor. Adéline Gagnon est venue pour la fin de semaine – elle étudie au collège à Québec. Nous avons dormi une fraction de nano-seconde depuis hier, elle porte un t-shirt jaune serin rien en-dessous, et une culotte à moi, un bas de pyjama en flanellette. Un café percole lentement dans ma vieille cafetière du marché aux puces mais pour le moment nous mangeons des biscuits et nous buvons une bière. On fait semblant qu’on sera des adultes un jour et qu’on arrêtera de boire de la bière à onze heures du matin, mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne pour le moment.

Il neige dehors. Il neige toujours dans mon foutu bled. Ma piaule est au septième étage d’un vieil hôtel transformé en conciergerie bon marché. Dans le corridor, y’a quelqu’un qui rit fort, fort. Il chante une chanson à propos d’une Simone. Adéline Gagnon et moi sommes assis au pied de mon lit et nous regardons par la fenêtre. Elle enroule ses bras sur mes épaules. Des gens patinent sur la rivière en bas au loin sous l’éclairage bleuté artificiel, et on peut voir la neige tourbillonner dans les rayons de lumière des lampadaires.

Adéline Gagnon est en amour, qu’elle me raconte, avec un gars qu’elle a connu au collège.

Je regarde vers la fenêtre. Je veux sauter, mais je ne veux pas mourir.

Juste voler rejoindre les tourbillons de neige dans la lumière.

***

Lorsque je revois Adéline Gagnon, c’est par un pur accident. Elle est en ville pour le week-end; elle aide sa vieille mère à emménager à l’hospice au bord de la rivière. On s’est tombés dessus dans un bar sur la troisième, je suis revenu m’installer dans le coin après une autre séparation.

À la fermeture des bars, j’offre à Adéline Gagnon de la conduire chez elle, où que ce soit qu’elle crèche. On est en avril, tout un beau mois d’avril et l’air de la nuit se donne des grands airs d’été, alors on marche. On se remémore de beaux instants comme si tout le bonheur du monde avait été laissé derrière nous. Elle me parle de ses enfants, de la vieille Cadillac de sa mère qu’elle conduit maintenant, les cours de ballet pour adultes qu’elle donne maintenant à des groupes de vieilles pattes raides. Elle parle très peu de son mari, pas du tout finalement.

“Il est correct, tu sais,” dit-elle, “Il est un très bon père.”

J’acquiesce d’un mouvement de la tête à peine perceptible. Il se fait tard, Adéline doit retourner finir des choses dans la maison de sa mère. Je rentre à pied.

***

Il m’est bien difficile d’expliquer le lustre exceptionnel que peut prendre la ville certaines nuits lorsque toutes les choses semblent bien à leur place pour une rare fois. Lorsque tu marches tranquillement avec Adéline Gagnon et sa toute nouvelle, excentrique coupe de cheveux; lorsqu’une grosse lune se cache dans un creux de vague entre deux bâtisses, lorsque la musique qui sort d’une voiture qui passe lentement se trouve à être exactement une chanson mémorable, lorsqu’Adéline Gagnon marche près de toi dans ses souliers de toile bleue, sa robe jaune canari, des croix de néon flamboient au-dessus du clocher d’une église vide et tu te trouves exactement au milieu de la nuit et pour un tout petit fragment de temps, ta vie te semble parfaite, sans souvenirs déchirants, et d’une douceur tellement enveloppante.


Flying Bum

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En en-tête, Eleven a.m., 1926, Edward Hopper

Un été de même

De tout l’été, jamais notre feu n’a cessé de rallumer des grands pans de ciel charbonneux pendant que nous réinventions les pires histoires de fantôme avec une théâtralité exagérée. Au bout de la place Basile-Patenaude, dans le terrain jadis vacant, nous brûlions n’importe quoi dans une arène de pierres rondes savamment disposées et la police laissait encore les garçons s’amuser tranquilles à cette époque là.

La lune nous épiait derrière des voiles noirs de nuages sombres qui lui chatouillaient le visage au passage.

Les anglais ont un bien joli mot pour cela : boyhood. Ce mot n’existe pas en français. C’est comme tout le bonheur de l’enfance mais ça concerne les garçons seulement.

Dès le dernier jour d’école nous avions planifié cet été là sous l’escalier de cave du bloc-appartement chez Réal Mathieu, coincés les uns contre les autres comme des insectes écrasés entre des doigts sales. Baptiste proposait qu’on ne fasse que des choses amusantes au max, qu’on s’éclate, des choses qu’on ne serait pas prêts d’oublier. Des pétards à mèche et quoi d’autre. Nous n’aurions onze ans qu’un seul été de toute notre vie. Pas le temps pour attraper froid dans les yeux. Tout ce qui viendrait après, mystère, nous dépasserait, nous briserait peut-être.

On avait beau avoir onze ans, nous ressentions ces choses-là.

“Cet été là doit être éternel, avoir les allures au moins de durer pour toujours,” affirmait Réal.

“L’été pour toujours,” répondaient en canon nos voix de jeunes garçons.

Alors, le premier soir nous avons allumé un feu de camp dans la cour des Banville et nous refusions catégoriquement de dormir. Nous avons proclamé que les heures fraîches après minuit nous appartenaient de plein droit. Le soir suivant, nous avons grillé des guimauves et des saucisses rapinées ici et là en s’émerveillant de l’éternité qu’il nous restait encore devant nous, à toujours avoir onze ans, à toujours savourer, vénérer l’été.

Nos jours, la bamboche, les rapines, les grandes explorations, les parcs de Rosemont, les ruelles pas propres, les hangars en tôle contestés aux rats, l’expo 67, la joie, la pure joie.

La nuit suivante, nous nous sommes raconté des peurs toute la nuit et nous n’avons jamais fermé l’œil.

La nuit suivante, allongés dans l’herbe autour du feu nous avons compté un million et demi d’étoiles, soufflé de tous nos souffles réunis sur les braises les transformant en fumée, la dirigeant vers les étoiles et les étoiles nous soufflaient dessus en retour, je vous jure, on n’avait jamais autant eu de chair de poule même lorsque s’époumonait sans prévenir une chatte en pleines chaleurs et les matous qui se grognaient l’un après l’autre pour gagner ses faveurs.

Et bientôt, nous avons totalement perdu la notion du temps et nous volions sur les ailes des chauve-souris au son du crépitement des criquets et le souffle du vent qui faisait vibrer les feuilles dans les arbres en hommage au temps qui s’était totalement replié sur lui-même.

Puis sauvagement la fin de l’été, le crépuscule qui s’abat sur nos rêves, les derniers craquements du feu de bois.

“Maudite marde,” se répétait-on en canon en réalisant que notre éternité n’était pas aussi éternelle qu’on ne l’aurait espérée.

“Hé,” dit Réal Mathieu, “l’été prochain, la même maudite affaire. Tous les soirs, toutes les nuits. On fait un pacte.”

Alors le pacte fut conclu. Tous en rond les poings les uns sur les autres. L’été prochain. Promis. Et les étoiles ont juré-promis-craché prenant comme témoin la pleine lune complètement débarbouillée de ses voilures sombres.

Mais j’ai ressenti pour la première fois la douleur lancinante de la perplexité. L’été suivant, nous aurions douze ans et tout ce qui viendrait alors avec, le mystère, toute cette sorte de choses que nous ignorions pour le moment, tout ce qui nous dépasserait immanquablement.

Et des filles sorties de nulle part qui nous feraient languir et qui nous briseraient peut-être le coeur en mille miettes.


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Feuilles brunes et ciel gris

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Léon débarque enfin sur cette terre dont il a tant rêvé. Côte de Californie, quelque part en son nord, Léon s’attendait à des blondes bronzées montées sur de longues jambes sculpturales, des surfeurs aux torses gorgés de muscles et aux abdomens comme des rangs de saucisses à hot dog. Il s’attendait à des maillots rouge feu, des sauveteurs blonds juchés sur leurs tours de bois blanc et un sable brûlant aveuglément blanc. Léon avait apporté son propre maillot rouge feu et il s’attendait à ce que la côte californienne tienne ses promesses.

Voici ce qu’il obtient en lieu et place, des escarpements de roc ébréché couvert de fientes de mouettes et de goélands. Il obtient du vent, un vent frisquet, il obtient des hommes poilus à gros bras montés sur des Harley, des femmes aux toges en tie-dye des années soixante-dix, ridées, qui sentent vaguement la lavande. Il obtient un nez qui coule et des pieds bleus dans un océan glacé qui rit à pleine gueule des maillots rouge feu, un océan qui dit fuck you, maillots rouges, je suis occupé à déchirer le littoral, à gruger lentement mon expansion sur le continent.

Ceci après 5,000 kilomètres tranquilles – après un décès, un veuvage, trois ventes de débarras, trois mois de double quarts de travail pour financer le périple, une centaine de lendemains de veille. Sans savoir combien d’heures avant de voir un premier palmier, Léon épuisé s’arrête au relais routier, prend la chambre numéro 7, celle avec un édredon à motif de phares, ou avaient-ils tous un édredon à motif de phares? On y partage la salle de bain au bout du couloir où on trouve un panier de produits de toilettes variés, gracieuseté des précédents chambreurs. Pas besoin de partir à la recherche du Wal-Mart de Crescent City, Léon est très heureux d’un fond de shampooing bon marché et d’une barre de savon à peine entamée.

En bas, au bar, Léon trouve un carton d’allumettes arborant une photo vintage d’une Mustang décapotable le toit ouvert, avec “Adéline” et un numéro de téléphone inscrits dans le rabat intérieur. Il sort sur le balcon et arrache une des allumettes pour s’allumer une cigarette, une longue cigarette fine au tabac américain qui goûte typiquement la paille, pause-cigarette que Léon croit bien mériter après ce si long périple. Au loin, l’océan gronde en frappant la pierre.

Avant de refermer le carton d’allumettes, Léon, intrigué, compose le numéro.

–“Mustang décapotable?”

–“Allo, qui appelle?”

Léon répond : “Je ne vois aucune voiture décapotable ici. Je vois une chapelle, une épicerie familiale, une bâtisse qui a l’air d’un centre communautaire et trois adolescents qui se dirigent vers la falaise, aucun d’eux n’est en rollerblade ou en skateboard. Les trois habillés mollement mais jusqu’au cou. On voit le haut de leurs fesses bien blanches tellement leurs pantalons semblent mous.

Adéline répond, –“Tu es toujours au bar? Bouge pas, j’arrive.”

Elle arrive et elle est superbe. Yeux bleus, cheveux noirs, silhouette à faire baver. Vraiment superbe femme, beaucoup plus jeune que lui, ça devrait être déclaré illégal être aussi jeune et belle. Elle se tord le cou dans tous les sens, ses yeux fouillent la place. Elle cherche définitivement quelqu’un mais ne trouve pas. Lorsqu’elle passe près de lui, Léon brandit le carton d’allumettes et lui demande s’il fera l’affaire. Elle l’examine longuement comme un tueur à gages jaugerait sa proie. Une mangeuse d’hommes son potentiel client.

–“Viens marcher,” dit-elle le plus calmement du monde et Léon se retrouve à marcher à ses côtés dans un champ de foin menant à la grève. Adéline dit à Léon qu’elle n’est pas le genre de femme à l’éternelle recherche de son père, “on se comprend?” et Léon hoche de la tête pour toute réponse, la réponse d’un homme qui ne sait pas trop quoi répondre.

–“Ce que je sais et que je peux te dire,” raconte Adéline en continuant de marcher sans lâcher la main de Léon : “Le barman, qui vient du Wisconsin, te laissera fumer à l’intérieur les jeudis soirs, les soirs où il y a tournoi de billard. Le cuisinier, qui vient du Manitoba, prépare du gruau les jours froids même s’il n’y en a pas au menu. Il paraît que c’est froid de même, le Manitoba, gruau à l’année. Le seul chauffeur de taxi en ville, qui vient de Chicago, conduit complètement givré après 7 heures du soir. Et je ne sais que dalle à propos des planches de surf, des planches à roulette et toute cette sorte de choses. Mais je peux te mixer une excellente Margarita. Je peux faire reluire ton dos avec de l’huile à massage bien chaude.”

–“Wisconsin?” que Léon répond, “Manitoba? Chicago?” rajoute-t-il, “j’essaie seulement de trouver la Californie!”

–“Laquelle tu cherches exactement, pauvre toi? Hollywood? Silicone Valley? Malibu? les Beach Boys? Pamela Anderson? Les raisins de la colère? Tu viens d’où, toi, cou’donc?”

Les adolescents à pied sans rollerblade ni rien commencent à allumer des feux d’artifice plus loin sur la plage. Léon se demande si aujourd’hui serait une fête quelconque qu’il aurait pu oublier. Le visage d’Adéline passe du violet à l’orangé, au blanc puis au bleu lorsqu’elle lève sa tête pour regarder. Léon se dit qu’il va l’embrasser lorsqu’il entendra la cent-unième pétarade – cent-un, la route qu’il reprendra demain matin, vers le sud naturellement. Il compte 84, 85, 86, et il tire de façon de plus en plus intense sur sa clope et il défie Adéline de se mettre complètement à poil et de sauter dans le Pacifique. Et il insiste “All the way!” crie-t-il pour enterrer le bruit des pétards, “All the way!

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Et Adéline déboutonne, et Adéline dézippe, se tortille, pousse et tire ses vêtements. Léon siffle lorsqu’elle court en faisant lever le sable avec ses pieds nus, sable qui aurait pu tout aussi bien être de la neige, le corps gracieux d’Adéline s’illumine sous la lune et les feux d’artifice, ses fesses, particulièrement, semblent en feu. Elle se lance dans l’océan furieux, le froid glace ses jambes et ses hanches, cimente ses poumons, sa bouche paniquée cherche désespérément l’oxygène dans la nuit, Léon l’entend aspirer de loin. Une vague traître et puissante s’empare de son torse et de sa tête, et ses bras s’agitent comme un papillon de nuit perdu. Et la vague de fond aspire Adéline loin de la Californie, vers l’horizon paisible.

Tous les pétards sont finis. Tous les ados sont partis. Adéline aussi.

Toutes les feuilles sont brunes, et le ciel est gris.

T’espérais quoi, Léon?


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Odile et Marie-Luce de Jacola

Avec l’air innocent et un visage sans la moindre émotion, le client leur dit qu’il préférerait une bonne pipe parce qu’il craint que les vagins soient pourvus de dents. Il y a un nom pour ce mythe, vagina dentata. Évidemment, c’est de la bouillie pour les chats, ce mythe. La seule chose qui est vraie dans ce domaine c’est l’eurotophobie, la peur obsédante des organes génitaux féminins, de l’utérus, du vagin, des lèvres.

Odile se dit que c’est de cela que le type doit être affecté, assurément, l’eurotophobie. Odile pratique le plus vieux métier du monde avec sa coloc Marie-Luce, rien que le temps de compléter leurs études universitaires. S’assurer d’avoir de quoi financer leurs études, de quoi assumer leur subsistance dans leur bancale maison de Jacola.

“Ou l’anxiété de castration, c’est certain,” rajoutera plus tard Marie-Luce. À deux, elles cumulent deux bacs en sociologie, une demi-mineure en psychologie et trois certificats chacune dans différentes matières. Elles auraient fini depuis longtemps avec des cursus davantage linéaires mais le temps ne semble pas trop leur peser.

Marie-Luce prend une chance d’offrir son derrière à l’homme anxieux mais sans toutefois lui consentir un quelconque rabais sur la somme convenue. Elle est intraitable sur les profits qu’elles partagent, pas de ventes de feu, pas d’escomptes, Odile se considère chanceuse d’avoir une telle partenaire d’affaires.

Il ne veut rien savoir du derrière de Marie-Luce de toutes façons. “Que vos bouches,” dit l’homme. “Nous ne sommes pas venues ici pour dicter les goûts du client,” affirme Odile en descendant lentement sur ses genoux simultanément avec Marie-Luce sur le tapis du salon.

L’homme les arrête aussitôt.

“Ne pourriez-vous pas relever vos cheveux, vous faire des tresses? Ou des lulus, oui des lulus ce serait bien.” Il a besoin de quelque chose pour s’accrocher, dit-il.

Odile craque son cou lentement par en arrière avant de tourner lentement la tête vers Marie-Luce. Marie-Luce déteste les petits scénarios, elle ne s’habitue pas, elle affirme que ses performances sont plus que suffisantes pour la moyenne des ours, au-dessus de toute critique, mieux que tous leurs petits fantasmes à trente sous. Odile est moins farouche à l’idée de se laisser guider, se sentir dirigée comme dans une danse à deux, sans toutefois l’admettre à Marie-Luce. Utile, même; pas besoin de se casser le bicycle à deviner ce que le client désire. Si elle avait à élaborer avec sa partenaire, elle dirait que cela n’a rien à voir avec la crainte de la critique, c’est un genre de transcendance, non?

Les lulus appellent automatiquement le fantasme éculé de l’écolière et Marie-Luce tient mordicus à ce que l’homme ne voie pas leur transformation alors elles partent vers la salle de bain. Odile sépare les cheveux de Marie-Luce en plein centre avec le bout d’une clé, elle se transpose dans la peau de sa mère qui jadis lui enseignait à faire ses lulus ou ses tresses, elle voit ses longs ongles bling-bling violets, elle sent l’odeur d’ammoniac de sa permanente. Avec sa prédisposition à l’alcoolisme, ses pieds plats, sa mère avait trouvé le temps d’apprendre des choses pratiques à sa fille. Sa mère lui avait aussi légué son absence de scrupules par rapport à son vrai métier à elle aussi.

Marie-Luce baptise ce look la panoplie du pédophile : souliers plats, collants mi-cuisse, lulus, jupe courte craquée motif blackwatch, blouse blanche déboutonnée un peu trop bas. Elle ne le dit pas devant le client, évidemment. C’est leur demande la plus fréquente. Marie-Luce très “marketing” déclare toujours qu’elles ont dix-huit ans même si elles étaient dans la mi-vingtaine avancée. Tout cela ne tient qu’au talent de comédienne de toutes façons, poudre aux yeux, voilages évanescents et miroirs enfumés. Dix-huit printemps, c’est ce qu’on trouve de plus jeune dans la catégorie encore légale.

“C’est plus près de l’éphébophilie en réalité, on joue les vieilles adolescentes,” note Marie-Luce. Plusieurs des sales types qu’on traite de pédophiles ne sont en fait que des éphébophiles, des hommes qui fantasment sur les ados. Odile suppose qu’elle n’a aucun souci avec eux. “Ils constituent les trois-quart de nos revenus, autant encaisser, non?”

Lorsqu’elles finissent par s’y mettre, pense Odile, Marie-Luce passe vite par-dessus l’idée de porter des lulus et tout le bazar, elle se soumet généralement sans trop d’hésitation. Les demandes du type sont somme toute très classiques. Mais cela ennuie profondément Marie-Luce. Appellez-moi papa, embrassez-vous toutes les deux, toute cette sorte de merde. Elle trouve le moyen de vivre la chose à distance, elle ferme ses yeux. Elle doit fermer ses yeux. Parfois, Odile a l’impression d’entendre Marie-Luce compter. Elle bouge ses lèvres en faisant des moues comme si elle avait appris le métier dans un bouquin de sexe pour les nuls. Quand ça lui arrive, Odile lui taponne les seins avec conviction rien que pour la ramener sur terre. Oui, c’est juste du pognon, mais ne pourrait-elle pas aimer ça un tout petit peu comme moi, pense alors Odile.

Le type dit, “Allez-vous être prêtes à tout avaler?” et Odile s’arrête. Elle observe la bouche de Marie-Luce fermée bien serrée. Odile connaît bien les réactions de Marie-Luce. Elle affirme qu’elles n’avalent rien même si elle sait qu’Odile le fait. Marie-Luce dit : “On va devoir le finir ailleurs, autrement.” Elle parle sèchement, elle veut paraître la plus forte, diriger les opérations. Odile déteste lorsqu’elle agit de la sorte.

Les deux filles s’y remettent mais il devient évident que le type se concentre maintenant sur Odile et Marie-Luce le sent très bien. Elle tente de se faire pardonner avec un excès de caresses manuelles, des gémissements feints.

Finalement, le type vient dans la bouche d’Odile sans prévenir, l’habitude qui prend le dessus, faut croire.

Il existe des illusionnistes qui avalent de l’eau fraîche avec des grenouilles vivantes dedans, des limaces – à pleins gallons – et les gardent dans leur estomac pour des heures. Ils se sont pratiqués pendant des années pour retenir, contrôler leur respiration, mettre leur digestion sur pause. Ils peuvent les régurgiter sur demande, ils recrachent tout.

Abracadabra, mesdames et messieurs, regardez qui est encore bien vivant!

C’est à se demander si en avalant des tétards on pourrait plus tard cracher des grenouilles de son estomac, comme lorsque les enfants pensent qu’avaler des pépins de melon fait pousser des melons dans leur ventre. Il y a sûrement eu un temps où les hommes pensaient qu’éjaculer en bouche pouvait engrosser une femme. Quelque viking ou cromagnon ou demi-babouin plus brillant que les autres y allait-il pour une salve dans le gosier pour s’éviter d’avoir une bouche de plus à nourrir?

“Ce sera 100 pour moi, 100 pour elle,” dit Marie-Luce à l’homme qui se rhabillait. Ce n’est pas leur tarif le plus cher mais le type n’y avait mis que dix minutes et elles 15 minutes pour enfiler la panoplie, pensait-elle. Il avait usé de beaucoup de théâtralité, des grands gestes pour que Marie-Luce voie bien, pour remettre un beau vingt dollars d’extra à Odile qui avait bien “voulu” avaler son sperme.

Les deux filles de Jacola toujours solidaires ont utilisé le pourboire pour s’offrir du McDonald sur le chemin du retour, belle solidarité.

“Jamais plus pour moi, un taré pareil,” que Marie-Luce répète en mâchouillant ses frites.

“Allez, tu ne te souviendras plus de ce type le jour de tes noces,” répond Odile qui connaissait bien son amie, “tu sais ce qu’on devrait faire maintenant?” enchaîne-t-elle.

“Non.”

Marie-Luce ouvre la gueule le plus grand qu’elle peut pour croquer dans son Big Mac, mâchouille vivement puis avale lentement, elle  s’essuie les commissures des lèvres souillées de mayonnaise jaunâtre du revers de la main.

“Qu’est-ce que tu dirais maintenant d’un bac en histoire de l’art?”

 


La touche “caps lock” était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires.

(Extrait de “Cap lock”)

Odile et Marie-Luce de Jacola est un spin off de Cap lock qu’on peut lire en cliquant sur ce lien : https://leretourduflyingbum.com/2021/04/21/caps-lock/


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Les yeux trépassés

La première jeune fille que j’ai embrassée avait les yeux tellement verts que je pouvais les voir même si je fermais les miens. C’était également la première jeune fille avec laquelle j’ai couché. C’était presqu’une femme, en fait, elle était de plus de dix ans mon aînée. Un soir, elle m’avait emmené voir un curieux phénomène, un visage fantôme sur le mur d’un poulailler industriel, la face géante d’un fermier qui avait l’air enragé, les traits de son visage comme esquissés à grands traits au fusain qui auraient commencé à s’effacer, s’embrouiller dans ce qui aurait pu être un flou artistique. La légende disait qu’aucune sorte de peinture, peu importe le nombre de couches, ne pouvait venir à bout de ce visage, il finissait toujours par transpercer la surface encore et encore.

“C’était qui, ce fermier?” que le lui ai demandé.

“Personne ne le sait.”

Nous avions trespassé, comme disent les chinois, mais nous n’étions pas les premiers.

“Qu’est-ce qui arrive à ceux qui trespassent?”

“Les violateurs seront prosécutés,” avait-elle répliqué en riant.

Une brèche restait découpée en permanence dans la haute clôture de broche peu importe les efforts pour la réparer et finalement, le propriétaire des lieux avait abandonné le projet. La face effrayante était un pélerinage local obligé. La puanteur des poules entassées émettait des vapeurs nauséabondes par les carrés de ventilation, une pleine lune jetait un éclairage blafard sur les structures vieillissantes. Je fixais le portrait géant et j’essayais d’imaginer ces yeux terrifiants en vert mais les seules couleurs qui ressortaient du mur décrépit et gris étaient des lignes couleur rouille qui pendaient bien droites comme des glaçons sous chaque clou planté dans la tôle.

L’été s’est achevé et la belle jeune femme aux yeux verts a signé, elle s’est engagée sur un grand chantier, un barrage hydro-électrique au nord du cinquantième parallèle, comme serveuse dans la cantine des hommes. J’ai aussi quitté la ville mais mon voyage n’avait pas été aussi loin que le sien, j’étais rentré à la maison. Le soir je m’étendais dans mon lit et j’imaginais les paysages grandioses du grand nord québécois qu’elle pouvait admirer à loisir. Je lui écrivais de longues lettres de ma plus belle main, avec mon plus beau Pilot à pointe fine noire, elle me répondait brièvement en se fabricant des cartes postales découpées dans des boîtes de céréale, textes brefs et illisibles par l’encre qui s’infiltrait dans le carton brun poreux et je les déchiffrais du mieux que je pouvais, désespéré, jusqu’à ce qu’elle cesse totalement de se donner la peine de m’écrire.

***

La deuxième fille avec qui j’ai couché avait les yeux noirs et perpétuellement vitreux, le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours. Une gothique avant son temps avec des allures de fainéante et des moues de princesse continuellement frustrée. Étui de guitare accroché au dos en tout temps, elle était auteur-compositeur et chanteuse dans un groupe peu connu aux chansons plutôt noires, style mi-chansonnier, mi-gothique. Étrangement, on aurait pu confondre son public avec un public de country. Difficile de rester fâché contre elle, son départ vers d’autres aventures, vers une ville ou une autre, je connaissais sa condition de perpétuelle nomade. Sa maison était une ville perdue sans poulailler et sans pèlerinage vers un visage fantôme effrayant. Un jour elle m’a écrit, longtemps après nos premiers et seuls ébats mais je n’ai jamais pris le temps de lui répondre ne sachant pas où elle aurait pu être le temps que la lettre voyage vers elle. Un an plus tard, elle m’a écrit à nouveau pour me dire qu’elle avait écrit une chanson à propos de moi. Difficile de croire vraiment une fille avec le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

***

Mon coloc et moi étions partis pour une escapade estivale en auto-stop. Dans une petite ville minière du nord du Manitoba, j’ai aperçu l’affiche à la porte d’un bar. Combien de chances? Nous n’avions pas l’âge légal pour entrer dans un bar, de peu mais tout de même. Heureusement, nous avions de fausses cartes d’identité. Nous avons trespassé, comme disent les chinois. C’est là que j’ai entendu la chanson. Elle a mentionné mon nom, au complet, nom et prénom, lorsqu’elle a présenté la chanson, mais elle ne m’a jamais vu, souriant et l’égo gonflé avec mon coloc à une table isolée au fond de la salle. Les projecteurs étaient dirigés vers elle, nous étions noyés dans la noirceur. Ses yeux vitreux réfléchissaient la lumière des projecteurs en rayons, comme les yeux d’une zombie. Elle n’aurait jamais pu soupçonner ma présence et si elle avait su, aurait-elle quand même mentionné mon nom? Elle aimait toujours garder une distance émotionnelle entre elle et les gens, cette fille au regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

“T’as vu, elle a dit ton nom, c’est à toi qu’elle parle?”

“Non, aucune chance, non.”

***

Les autres après elles ne se distinguaient pas vraiment. Il y a eu des yeux bruns, des yeux bleus, mais jamais d’aussi verts ou d’aussi noirs. Avec le temps, les jeunes filles se sont faites femmes et moi je commençais à me voir aussi comme un homme. Mais toujours, en premier, j’observais leurs yeux, les yeux des jeunes filles qu’elles avaient été. Je faisais des colonnes dans ma tête, une colonne verte et une colonne noire, bien égales.

***

Je vois encore les rivages de la Baie James, des yeux noirs, des yeux verts, dans le noir même, lorsque les miens sont fermés.

Et j’entends une chanson.


Flying Bum

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Le chant des grenouilles

Adéline Rozon avait une façon particulièrement délicieuse de replacer ses lunettes sur son nez, franchement mignonne, un petit ventre rond plein à ras bord de liqueur aux fraises et de Koo-Koo*. La mère de Léon ne voulait plus lui donner la permission d’aller dormir chez elle parce que la mère d’Adéline Rozon était toujours saoule et sa maison sentait toujours la salade aux patates passée date. Adéline dormait dans une rallonge de la maison mobile et le joint qui la reliait à la roulotte n’étant pas très étanche, l’eau s’y infiltrait à chaque ondée laissant une odeur désagréable dans la chambrette. Une fois elle et Léon s’étaient couchés beaucoup trop tard pour des gamins de leur âge, la mère cuvait dans les bras de Morphée, ils avaient soupé aux saucisses à hot dog crues trempées dans de la moutarde en regardant un film à propos de travailleuses du sexe et quelque chose là-dedans avait tourné dans l’estomac de Léon à un point tel qu’il avait dû se concentrer rien que pour continuer à respirer jusqu’au matin. La mère de Léon lui avait dit qu’Adéline était bienvenue en tout temps si elle voulait venir dormir chez eux, si sa mère le lui permettait. Adéline avait plus souvent qu’à son tour profité de l’invitation et ce jour-là, fin de printemps, tout allait bien et les deux comparses se sentaient bien et étaient même devenus héros et héroïne.

Les nuages avaient fui l’Abitibi, le ciel s’était asséché et le grand étang était réduit à l’état d’une vaste flaque de boue brunâtre d’où émergeaient quelques roches rondes dont le vermoulu qui les enveloppait séchait lentement en prenant une triste teinte blanchâtre. Adéline Rozon et Léon avaient ramassé tout ce qui pouvait ressembler à une cuvette. Ils s’étaient précipités vers l’étang desséché juste à temps pour trouver les poches d’œufs collants comme de la gomme balloune qui commençaient à se déshydrater dangereusement dans la végétation mourante. Délicatement, à quatre pattes dans la gadoue, ils soulevaient les poches d’œufs à deux mains pour les transférer doucement dans des chaudières à demi-pleines d’eau qu’ils allaient ensuite transvider dans les cuvettes sous la maison mobile.

Ils étaient alors devenus parents, parents d’une nombreuse famille de grenouilles en devenir.

Une après l’autre, ils soulevaient les poches d’œufs à la hauteur de leurs yeux pour examiner chaque germe en gloussant de dégout, en riant de leurs propres peurs et en plaçant chaque ponte en sécurité sous la maison. Dans leurs esprits juvéniles, il semblait y en avoir des milliers sinon des millions suspendus dans leurs bulles, accrochées aux pieds des quenouilles ou collées aux pierres. Bientôt, les toupets leur collaient au front et on aurait dit qu’ils avaient longuement trempé leurs bras dans la gélatine. Avec grand zèle, ils avaient ramassé jusqu’au dernier œuf pour le mettre à l’abri des prédateurs dans des cuvettes et des cuvettes d’eau propre sous la maison mobile.

Comme s’ils capturaient des étoiles naissantes pour les libérer dans l’eau pure et claire des cuvettes.


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Plus tard cet été là, Adéline Rozon avait cessé de venir dormir chez Léon. Il n’en avait pas pensé grand-chose ni gardé rancune, c’était un de ces étés d’enfance rempli de joies et de jeux où l’insouciance dictait l’agenda. L’été où Les Excentriques avaient commencé à gravir les palmarès avec des traductions de chansons popularisées par les Beach Boys.

L’été suivant, il avait poussé des seins à Adéline Rozon et elle avait toujours son petit ventre bien rond de liqueur aux fraises et de Koo-Koo et elle racontait à qui voulait bien l’entendre être enceinte du beau Réginald, le chanteur des Excentriques. Puis elle était complètement disparue. Léon l’imaginait quelques fois dans cette chambrette humide aux murs tapissés d’images des Excentriques et de photos du beau Réginald Breton, chanteur soliste du groupe, câlinant son bébé imaginaire et Léon espérait sincèrement que la belle Adéline ne s’en portait pas trop mal.

Un jour Léon a demandé à sa mère ce dont elle se rappelait de tout cela. Elle s’était longuement plainte du bruit agaçant des grenouilles particulièrement nombreuses cet été là mais elle se rappelait peu d’Adéline Rozon, pas avec la même force d’émotion que Léon à tout le moins.

Elle se rappelait que Léon et Adéline avaient dansé ensemble tout l’été, inséparables, sur la musique yéyé des Excentriques et de bien d’autres groupes de l’époque, montant le volume au maximum pour enterrer les perpétuels appels à l’amour des grenouilles.


Flying Bum

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Les Excentriques, originaires de Val d’Or en Abitibi, furent l’un des groupes les plus populaires de l’ère yéyé au Québec.

Trois signes que la fin du monde est (probablement déjà) arrivée.

1.

Pour un instant, j’ai réellement cru que l’indépendance était en train de se faire. Les gens couraient en tous sens par les rues. Des missiles, dirigés et mis à feu par des ontariens bien camouflés et invisibles ont fait disparaître deux pâtés de maison à Longueuil. Les arbres se désintègrent à Loretteville. Les anges sur les nuages chantent enfin pour nous. Quand les hommes vivront d’amour

Les familles, les amis, de parfaits étrangers se sautent dans les bras les uns des autres sans égard aux odeurs corporelles, à la grosseur des comptes en banque ou à la couleur de l’impôt. Les banquiers enlacent les vidangeurs. Les agents de voyage font les valises des anglais. Les enfants sautent dans les bras des meurtriers et moi je m’agrippe à toi. Tu n’étais même pas là, mais nous étions si proches jadis, je ne savais plus à qui étaient tous ces cheveux. Ils sentent tous pareil.

Tous les deux, on pourrait se créer des ailes à partir de vieux rideaux et de la gaze. Je pourrais te répéter ad nauseam  “dlagaze, dlagaze, dlagaze” jusqu’à ce que ce mot ne veuille plus rien dire. Si tout se mettait à bien aller, tour à tour nous nous couserions ces ailes sur les omoplates, on s’envolerait, pas très haut bien sûr, on atterrirait sans trop de difficultés, on s’envolerait encore.

Aujourd’hui je réalise l’ampleur de ma bêtise. Il n’y a pas d’indépendance qui se fait, qui ne se fera jamais de notre vivant du moins. Seulement voilà, il me manque cruellement une chaussure. J’ai passé des jours et nuits à l’enlever puis à la remettre, toujours la même, et les choses n’ont pas fini comme je l’aurais espéré. Je ne sais plus où elle est ni ce que sera ma vie maintenant, chaussé d’un seul pied.


2.

J’étais confiné, sans emploi, incapable de structurer mon emploi du temps. J’aurais bien voulu reprendre le voyage astral, la méditation transcendentale, mais mon esprit était un peu rouillé. Il s’est scindé en deux sans prévenir et chaque partie s’est précipitée sur deux chiens différents. Mon esprit a toujours eu l’esprit tordu, jamais scindé. L’une moitié sur un sale bâtard jaune et l’autre, sur un beau petit chien de madame, de maison, propret et bien éduqué.

Comme chien de maison, j’ai ressenti de l’amour comme jamais auparavant dans ma chienne de vie, je suivais, j’obéissais, je m’écroulais sur le dos comme une pétale tombée au sol, les quatre fers en l’air et des doigts agiles parcouraient mon abdomen délicatement comme la lumière sur les pétales de rose. Je me laissais enfiler le collier, je mangeais ce que la madame mangeait, seulement dans un petit bol par terre.

Comme sale petit bâtard jaune, je vagabondais. On m’associait bientôt à telle ou telle ruelle, tel ou tel autre bâtard comme moi. Je terrorisais plusieurs bêtes, écureuils, chats et rongeurs. Je suivais les odeurs. Je pistais, je traquais. J’ai traqué un autre bâtard, je l’ai baisé. Je sentais ma bonne conscience se dissoudre. J’ai suivi un sans-abri et je le considérais comme un membre de ma meute, aucun de nous n’était vraiment l’alpha, aucun de nous n’était vraiment un chien. Nous étions la neige et la pluie, nous urinions sur les édifices de cette ville érigés comme des pierres tombales remplies de fantômes, à l’effigie de personne.

Mais encore, un jour le sale bâtard jaune a croisé le beau petit chien de maison de madame et l’a baisé lui aussi. Cela semblait la chose la plus naturelle à faire, toutefois singulière à réaliser, me baiser moi-même. C’était comme plonger en moi, descendre les marches d’une piscine où l’eau était à la même température que l’air. Mais lorsque la madame nous a surpris, elle m’a frappé à grands coups de balai et les chiens se sont séparés et mon esprit est redevenu un, le mien.

Avez-vous déjà vu une chose pareille? Un endroit où deux chiens si vivement attirés l’un vers l’autre s’accouplent enfin mais tout se produit si brièvement et se termine de façon si violente que vous êtes certains que cela n’aura même pas un peu compté pour elle? 


3.

Je n’arrête pas de penser pour moi-même que je serais sorti d’ici en un rien de temps si je me dirigeais droit vers la porte mais je me retrouve constamment dans une pièce ou une autre. Je ne suis même pas certain si je suis encore dans ma propre maison. Jamais je n’aurais peint un mur vert pomme, jamais je n’aurais fait rembourrer un divan avec du velours bleu royal. Je n’arrête pas de croiser des gens que je n’ai jamais croisés auparavant. Certaines disent être ma tante, se promènent flambant nues en sirotant des thés gingembre-citron. Une qui affirme être ma sœur, je n’ai jamais eu de sœur, mais elle tient un pistolet chargé braqué sur moi, cette sœur-là.

Des lettres arrivent continuellement, adressées à des gens qui n’habitent pas ici. Ou qui ne se sont pas installées encore. J’aime bien observer ces missives passer par la craque du passe-lettres et échoir sur la mosaïque du vestibule. Elles me rappellent que cette maison n’est qu’une sorte de halte, temporairement envahie par des étrangers. Aujourd’hui, un huissier est venu déposer un mandat d’arrestation pour une personne que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. De bonnes chances que cette personne en cavale soit loin d’ici maintenant.

Tout de même j’ai composé le numéro sur les documents et je me suis livré moi-même, j’ai attendu que le panier à salade vienne me cueillir sur le balcon, je voulais tellement partir d’ici, l’occasion de ma vie qui se présentait à moi.

Au poste de police, un homme en uniforme m’a longuement questionné sur ma compréhension de la loi, sur ma santé mentale, mon nom, toute cette sorte de choses. J’ai répondu du mieux que je pouvais considérant ma connaissance limitée du dossier. Il m’a demandé, “Comprenez-vous bien l’ampleur de votre crime?” Il affirmait que les lois sont là pour une raison. J’ai pensé à toutes les fois où j’ai enfreint impunément une loi ou une autre. J’ai pensé à tous ces autres actes que j’ai commis sans enfreindre la moindre loi et qui m’ont valu d’être puni quand même. Dans la cellule, un homme plutôt singulier m’a longuement dévisagé avant d’affirmer n’avoir rien fait lui-même mais il avouait me reconnaître. Il m’a dit “Je vous reconnais, vous.” Puis, “À bien y penser, non, je ne vous connais pas.”

Quand l’homme en uniforme est revenu, je suis redevenu un homme libre. Il m’a conduit hors du poste de police, m’a supplié de ne pas me mêler aux gens dehors, les gens sont une telle source de confusion parfois, m’a-t-il dit. Il m’a tendu la carte d’affaire d’un psychanalyste local en me disant au revoir.

Mais l’adresse sur la carte était la mienne. Comment ai-je pu me retrouver dans cette maison? Comment ai-je pu m’en enfuir si facilement?


Flying Bum

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Bonus ! En prime, un petit poème.

 

Nouvel an en Tchéchoslosomnie


Quelle admirable odyssée

Que de grandes choses à faire

Les bilans des bilans laissés en plan

Des listes de merveilles à réaliser

Des listes de listes reclassées à hue et à dia

De basses résolutions en haute définition

Les images à se faire et se rejouer

Une pièce en huit actes

Un décor de vaudeville

Mais gare à l’ambition

Déception garantie si ô pure folie

Dans les brumes de la Tchéchoslosomnie

On tentait de réinventer la roue

Et réaliser les yeux grand ouverts

Que l’utopie rarement engendre

La force d’aboutir.


FB

 

Oublie ça, Léon.

 

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Toutes les commodes, tous les placards. Sous les lits. -Impossible de retrouver mon maillot, pensait Léon frustré mais calme. –Mes sandales non plus. Oublie le maillot, Léon, nous sommes en janvier. Le maillot et les sandales. Oublie ces gens, oublie cet endroit. Oublie la côte, le paysage comme une huile sur canevas et les herbes sur les dunes tirées à grands traits de pinceau, les goélands en rase-mottes sur les vagues bleu-vert de l’Atlantique.

Oublie le ratisseur qui filtre tout ce sable à la recherche de son trésor, le couple, probablement en lune de miel, qui marche chaussures à la main à la limite de l’écume, le garçon qui creuse les douves autour de son château à tourelles en créneaux qui s’effrite lentement sous la force tranquille de l’eau, la fillette qui cueille galets et coquillages comme on cueille les roses.

Oublie ton condo plein de p’tits vieux comme toi, oublie la longue marche pour voir clair dans tes pensées. Oublie comment quatre virages à droite te ramèneront à la case départ, comment tu as dérivé, passé devant les maisons recouvertes de vinyle qui imite mal le bois, des lots vacants, des devantures de commerce – une boucherie, une pharmacie, un salon de barbier qui s’appelle Chez Bob et où, peut-être, tu t’es jadis fait couper les cheveux, fait raser la barbe. Où tu as peut-être un jour discuté de sport, de politique, de femme, de météo, du bout de la gueule, sans trop t’étendre sur chaque sujet. Oublie Chez Bob, Léon.

Je m’attache très facilement, pense Léon. Mais que le diable l’emporte, que le diable emporte Chez Bob.

Oublie les gens que tu as croisés, Léon, comme ceux que tu n’as jamais croisés. Oublie Raoul, ce bon ami qui ne t’a jamais remis ce livre emprunté un jour. Ou était-ce un DVD? Oublie le DVD, Léon. Oublie le livre. Oublie tes parents depuis longtemps disparus, oublie ta sœur que tu n’as jamais connue, oublie les bébés nés bleus. Oublie ta douce, Éveline.

Merde.

Adéline, c’est Adéline son prénom mais tu l’as toujours appelée ton ange. Oublie ton ange, Léon. Oublie Adéline. Oublie comment elle cherche toujours ta main le soir sous les céphéides, dans la balançoire, malgré les années, comment elle entrelace ses doigts dans les tiens, comment elle ferme ses yeux pour murmurer un air familier – quel air familier? – un air doux et apaisant comme une berceuse.

Oublie tes fils – Georges et Henri? Oui, Georges et Henri. Oublie-les, leurs conjointes, leurs enfants – tes petits-enfants. Oublie tous ces gens, Léon.

Oublie 1957, oublie 1965, oublie 2021, oublie la nouvelle année 2202? 2220? 2002?

Oublie-toi toi-même, Léon, oublie ton esprit cartésien à cette étape de ta vie (a) qui se retrouve sur un autre point (b) incapable de résoudre le problème faute de temps (t), question de distance (d) ou à cause d’une variable imprévue (x).

Oublie x, le temps n’est plus à se revancher contrit contre x.

Oublie le médecin, sicaire ou assassin, sa salle d’examen – plancher de tuiles blanches, murs blancs, espace blanc, blanc de mémoire.

Oublie les questions : Qu’avez-vous mangé ce midi? Qu’avez-vous fait le week-end dernier? Le week-end d’avant? Oublie le diagnostic, Léon, probablement l’Alzheimer.

Probablement? Oublie probablement, Léon.

Oublie ceci : plus tu essaies d’oublier, plus tu te souviens. Alors oublie tout. Toute cette sorte de choses. Oublie sur-le-champ cet endroit même – l’ombre des dunes qui s’allonge lentement vers la mer, toutes ces mouettes alignées dans le sable dans un drôle de garde-à-vous le bec sous une aile, oublie ces mouettes, Léon, le château du garçon vaincu par le revif de la vague et la froide caresse de l’écume sur ses ruines humides et aplaties.

Oublie ton oeil d’artiste, Léon, celui qui scrute de chaque côté de l’horizon, celui qui cherche dans la perspective sans fin tous les points de fuite imaginables.

Oublie tout ça, Léon.

 


Flying Bum

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Texte soumis à l’agenda ironique de janvier qui se tient chez Lyssamara. Ici :

Lyssamara

Les parties en gras sont les mots imposés par le thème.

En en-tête, extrait du Café de la plage, Régis Franc

Noël confiné (prise 2)

Dans le mot Noël, allez savoir comment, se cache toujours le mot enfance. J’ai cependant très peu de souvenirs bien vifs de mes Noël d’enfant, je n’ai peut-être pas été enfant assez longtemps. Cette fois où le vent et la pluie s’étaient abattus sur l’Abitibi et que les pauvres madames et les monsieurs en perdaient leurs chapeaux au sortir de la messe de minuit ou se ramassaient le cul à l’eau les quatre fers en l’air. Cette fois où ma tante Colombe avait aménagé le sous-sol de notre maison pour y tenir un vrai dépouillement de sapin. Alain, un de mes grands frères, m’avait offert un bel hélicoptère téléguidé, attaché à une grande tige fixée à une base et qui tournait alentour en montant et en descendant. En me chamaillant avec mon frère Marc, j’étais tombé les fesses sur l’installation qui n’a jamais plus fonctionné par la suite. Des grandes marches dans les rues de Bourlamaque avec Jocelyne, pour faire passer le temps avant minuit, pour voir toutes les maisons décorées et illuminées. D’autres Noël chez les tantes, dans des maisons de bois rond, maisons de mineurs, dans des trois-et-demi bondés où les enfants empilés dans un coin jouaient au bingo pour gagner des pacotilles. Il manquera toujours à mes souvenirs les figures paternelles et maternelles, témoins et piliers de toute enfance digne de ce nom, personnages de Noël aussi indispensables aux enfants que ceux de la crèche le sont au petit Jésus.

***

Voici venu le temps de remercier mon très cher lectorat disséminé dans toute la francophonie mondiale, l’Europe et l’Afrique, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, Angleterre et Irlande, en Finlande, au Brésil, aussi loin qu’en Chine. Merci pour votre fidélité et vos beaux mots.

Malgré ce grand cycle de la vie terrestre qui s’abat sur nous, marqué par les pandémies et l’isolement, même seuls, vivez en paix, soyeux heureux, gardez le courage.

Je vous partage finalement ces superbes mots empruntés à un ami d’outre-mer :

Car s’il n’y avait qu’un vœu vraiment à formuler pour ce nouveau cycle de l’univers, ce serait que tout à chacun retrouve son propre enfant secret comme je ressens parfois le mien. – Patrick Blanchon


 

Flying Bum

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Du Québec, une magnifique chanson de Claude Gauthier, interprétée par Robert Charlebois :

Le feu, la roue, la pipe.

(une soirée comme tant d’autres au Walmart)

Les roues du panier sculptent des lignes noires dans la neige qui recouvre le stationnement du Walmart puis une seule roue commence à faire à sa tête et détruit complètement ce qui aurait été, dans un monde parfait, une très jolie symétrie de lignes noires sur le tapis de neige blanche. La mère d’Adéline suit loin derrière elle. Emmitouflée dans son paletot rose et la tête enveloppée dans un foulard aux couleurs de l’arc-en-ciel elle avait parfaitement l’air d’une licorne, tant et aussi longtemps qu’une licorne puisse peser deux cent cinquante livres, marcher et jouer à Candy Crush sur son cellulaire en même temps.

Un bon deux cent dollars de céréales sucrées, de pizzas-pochettes, de lasagnes surgelées, de chips au vinaigre, un emballage jumbo de papier-cul et une caisse de Mountain Dew. Les sacs bleus de Walmart claquent au vent. Adéline donne une bonne poussée au panier, saute les deux pieds sur son rebord, et se paie une chevauchée jusqu’à ce que le panier dérape misérablement.

La voiture est dans le fond du fond du stationnement, toute seule. Avant que le père d’Adéline ne perde son permis de conduire, sa mère lui confiait toujours les manœuvres de stationnement. Ils changeaient de place – elle sortait faire le tour de la voiture pendant que lui se tortillait le fessier sur la banquette pour rejoindre le volant – et il stationnait la voiture pour elle comme il l’avait toujours fait. Sans lui, elle devait trouver un espace vacant, entouré d’espaces vacants.

Les gens s’esclaffaient toujours à propos de la ressemblance hallucinante entre Adéline et sa mère. Sa mère toute chiée, disaient les uns, sa mère tout crachée, disaient les autres. Comme l’histoire du bon dieu qui a créé un homme à sa parfaite ressemblance en crachant abondamment sur une poignée de terre pour en faire une sorte de pâte à modeler, ce qui est une chose totalement stupide à faire si vous êtes un dieu. “Comme, check le dégât, dieu, de la bouette et du crachat partout.”

L’idée, pensait Adéline, c’est que sa mère représentait sa destinée. Les filles grandissent et finissent toujours par ressembler à leurs mères un jour ou l’autre. De toute évidence, pensait Adéline, la future moi sera une licorne, une femme vulgaire qui se dandine le fessier dans un legging rose ou mauve, il sera inscrit sur mon cul en belle lettres brodées : Pink, ou Bienvenue ou Pute, dans le Walmart où elle achèterait de la grocerie bas de gamme pour une espèce de bon à rien de conjoint et leurs enfants qu’ils aimeraient tellement, à en chier des pets d’amour foireux dans leurs culottes.

D’un bon cinquante pieds de distance, sa mère déverrouille le coffre de la voiture avec sa clé électronique. Lorsqu’Adéline en a fini de vider le panier dans le coffre, elle pointe le nez du panier vers l’ilot et le chevauche encore une fois se donnant des poussées d’un seul pied. Elle croise sa mère en chemin et lui fait des saluts de la main comme les reines dans les parades mais sa mère ne la voit pas. Toujours sur son Candy Crush.

Supposément, les paniers d’épicerie ont des sortes de laisses invisibles. Si vous les éloignez trop du Walmart, si vous sortez du stationnement, les roues se barrent automatiquement. Son prof de sciences, Gérald Labesse un français de France, affirme que les innovations technologiques résolvent des problèmes que nous ne savions même pas avoir. Un problème? Besoin d’une solution? Clignez des yeux, rouvrez-les, la v’là!  Ou comme le dit Labesse : Voilà!

Le problème avec la plus vieille invention (la roue) est maintenant résolu avec les progrès de la science (des sortes de laisses à panier d’épicerie électromagnétiques). À moins, pense Adéline, que la plus vieille invention ne soit le feu, ce qui serait plus logique selon elle. Elle ne se rappelait plus vraiment, elle jurait avoir entendu les deux versions.

Probablement que le feu est venu avant la roue.

Mais encore, pensez-y bien. Si la prostitution est supposée être le plus vieux métier du monde, alors la première invention se doit d’être l’argent. Même si c’est de l’argent primitif comme des coquillages spéciaux ou des boules d’argile aplaties. Mais si le feu était la première invention, alors la fabrication d’un feu devrait être le premier métier. Pas donné à tout le monde d’allumer un feu, au début, mais tout le monde et sa sœur peuvent se prostituer. Facile. Ou alors le feu serait la première monnaie d’échange. Genre, tu allumes un petit feu, tu allumes une torche avec et tu pars à la recherche d’une prostituée. Heille, je te donne mon bâton de feu si tu me suces bien la bite. C’est longtemps après que les humains ont réalisé que le feu était bien pratique pour les barbecues en famille et les feux de camp dans les campings. Pendant des millions d’années le feu n’avait été bon que pour obtenir une bonne pipe.

À moins que la roue ne soit venue en premier. Merde.

***

Dans la voiture, elles se vident les poches sur les cuisses. La pile d’Adéline était constituée de tubes de baume à lèvres, un masque aux algues de mer, un mascarat bleu, des Skittles saveur tropicale et une bouteille de 2 onces de supplément énergétique à la saveur de limonade. De sa sacoche fripée qui avait l’air d’une vieille poche, sa mère extirpe un chargeur à téléphone neuf dans sa boîte et son propre sac de Skittles.

“C’est moi qui gagne,” glousse Adéline.

Pantoute,” réplique la mère pointant son chargeur au visage d’Adéline comme un crucifix. “Ça vaut trente piastres, ça!”

Adéline compte sur ses doigts un moment.

“C’est une nulle alors, les baumes valent deux piastres chaque, le mascarat dix-huit, les Skittles sont, genre, une piastre et demi chaque, le masque dix piastres, le supplément trois quatre-vingt-dix-neuf.”

Le chargeur est fait pour un tout autre modèle de téléphone que le sien, mais la mère refuse d’y croire. Elle essaie de planter la prise du téléphone de tous les angles possibles et impossibles. Tout à fait probable que les vols à l’étalage sont venus les premiers, première invention, même avant l’invention de la propriété privée, pense alors Adéline.

“Oh shit,” dit-elle, “Pis ça.” De son manteau, Adéline extirpe une belle paire de lunettes fumées griffées, puis elle les met. “C’est certain que je gagne avec ça!”

Sa mère s’allume une longue et fine cigarette et range le reste du paquet dans le vide-poches de la console là où elle accumule de la petite monnaie.

“OK d’abord, t’as gagné, j’ai perdu.”

“Alors, laisse-moi conduire,” propose Adéline.

“Non, pas question.”

“Mais tu l’avais dit, c’était ça l’enjeu.”

“J’ai dit non.”

“Papa me laissait conduire, lui.”

“M’en fous,” dit la mère. Elle baisse la fenêtre juste assez pour laisser sortir la fumée de sa cigarette. “T’as rien que quatorze ans et ton père, c’est un idiot qui a perdu son permis à force de se promener saoul.”

“Tant pis.” Adéline lui vole une cigarette, l’allume, en prend une grande bouffée et laisse sortir la fumée par ses narines.

Lorsqu’elle bouge, son manteau rose bon marché fait le même son que son petit frère en couches qui se dandine, elle tente d’attraper la main d’Adéline mais ses bras sont trop courts. Adéline s’écrase contre la portière le plus possible de sorte que sa mère ne puisse lui attraper le bras ou lui foutre une baffe.

“Éteins ça tout de suite, niaise-moi pas.”

“Je ne te niaise pas, ou je conduis ou je fume, c’est clair?”

Adéline a gagné, sa mère le réalise très bien. Mais Adéline sait très bien qu’elle ne la laissera pas savourer sa victoire en bonne et due forme. Elle sait aussi qu’elle doit se faire à l’idée de perdre les petites batailles insignifiantes pour viser à plus long terme.

“Y’a rien que les petites faiseuses de pipes qui portent des lunettes fumées le soir,” dit la mère, par dépit davantage que par vengeance.

Adéline ne lui répond pas ce qu’elle avait vraiment envie de lui répondre parce qu’elle savait que ça impliquait que sa mère stoppe la voiture, traverse de son côté, ouvre la portière, la tire dehors par les tresses et lui en foute toute une devant tout le monde. Et ça n’en finirait plus de finir.

À la place, Adéline attend patiemment qu’elle prenne la bretelle d’autoroute et s’insère dans les voies trop rapides et trop achalandées pour s’arrêter.

“Alors je pense bien que je suis la plus grande suceuse de bites en ville . . .” lui lance une Adéline frondeuse, en agitant son poing fermé devant sa bouche et en poussant sa langue contre sa joue pour faire une bosse.

“. . . qu’est-ce tu veux, j’ai appris de la meilleure.”


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Cervelle-o-matic

L’endroit ne paie pas de mine. Un ancien lave-auto à la main dans un quartier en manque d’amour ou en mal d’urbanistes et certainement d’un peu d’éclairage urbain le soir venu. J’attends debout dans la queue sur l’étroit rebord de ciment qui longe le derrière des bâtisses dans la ruelle, comme on attendrait pour une soupe populaire. Bien qu’à première vue cela ressemble à la liste d’attente pour être reçu en enfer en bonne et due forme, on a droit à chacun un beigne en attendant de pénétrer tour à tour dans la clinique secrète qui utilise des laveuses à pression pour décrasser les cervelles comme la mienne, cervelles avec d’exécrables synapses déconnectées en burn-out et en sévère manque d’un nouveau départ, d’une bonne douche froide. La clinique demeure secrète parce que la méthode du lavage sous pression de la cervelle manque encore à ce jour d’une bonne base de justification scientifique et de reconnaissance légale, parce qu’elle utilise des laveuses sous pression vraisemblablement volées à des entrepreneurs en lavage de terrasses et balcons, les toubibs et leurs assistantes ont l’air tout droit sortis de la taverne du port, et surtout parce que les cervelles sont des choses bien délicates et ne sauraient être soumises à de fortes pressions d’eau froide, à moins qu’il n’y ait urgence, bien sûr.

Si nécessaire, je jurerais bien, la main droite sur le coeur, devant dix hommes en complet-cravate, de l’existence de ma propre urgence interne. Messieurs, messieurs, messieurs, écoutez-moi bien. À l’exception de quelques vieux souvenirs et de certaines habiletés particulières qui, tenaces, s’accrochent à ma cervelle, tout ce qu’il reste dedans ce sont de vieilles publicités de voyage dans les Antilles avec Dominique Michel en bikini et sa brosse à dents pour unique bagage, des buffets à volonté dignes des plus grands goinfres et des outre-mangeurs anonymes excités, des rangées bien droites de chaises de plage blanches et bleues, des boulettes et des boulettes de hamburger et autres viandes provenant des cadavres de moult espèces animales, le regard perdu dans l’océan émeraude pendant que le soleil des tropiques cultive sur ma peau le plus joli des cancers dermatologiques. C’est l’hiver, calvaire.

Je suis bien préparé, j’y ai mis le temps. J’ai apporté un imper jaune avec pantalon assorti, mes bottes de caoutchouc, et j’ai tapé mon historique médical sur Words et j’en ai mis une copie sur mon portable au cas où les formulaires d’admission se feraient un brin tatillons, voici :

Naissance : Ma mère se tenait le ventre à deux mains tentant péniblement de passer de la cuisine à sa chambre à coucher et elle était tellement écoeurée – j’étais le cinquième et souhaitait-elle ardemment, son dernier – qu’elle est tombée sur ses genoux et s’est mise à vomir et je suis né précisément là, pendant qu’elle s’accroupissait et qu’elle forçait pour vomir. Près d’elle, sa sœur qui répétait ad nauseam, ébaubie, je ne savais pas que tu étais SI enceinte que ça. Moi non plus, disait ma mère, tout en essuyant son petit déjeuner de mon abdomen avec son tablier. Elle m’a installé dans un tiroir de sa commode en improvisant ma crèche et aussi une berceuse à propos de comment elle ne voulait plus d’enfants, de ne pas m’avoir moi mais qu’elle aimait tout de même mon expression niaise et indifférente et mon incapacité à questionner les paroles de sa chanson. Ma mère n’allaitait pas. Son corps ne voulait pas comme je n’étais qu’une espèce d’excroissance improvisée davantage qu’une chose attendue. Elle laissait tremper des morceaux de légumes crus dans du lait de vache avant de me présenter le biberon de lait ainsi fortifié. Avant ma troisième année, elle est décédée.

Enfance : Quelques conjonctivites, peu de fièvres et de démangeaisons. Beaucoup de taches de rousseur, surtout l’été ou lorsque j’abuse des légumes crus, une manie qui me vient on ne sait d’où.

Première fracture : À sept ans, après la mort de ma mère, lorsqu’une fille m’avait donné un bracelet de voeux. On accrochait une breloque pour chaque nouveau vœu. L’os de mon poignet s’est rompu sous le poids des breloques.

Première grosse tête : À 12 ans, je me suis réveillé les yeux croches. On m’a dit d’aller me recoucher et recommencer. Pas fonctionné. J’ai dessiné un œil sur mon patch de pirate. Mon œil s’est replacé en quelques jours mais crochit à nouveau chaque fois que la fatigue est trop grande.

Puberté : tardive, puis longue et fastidieuse.

Infections : yeux, orteils, vessie, et mon futur au complet.

Autres antécédents familiaux : laisser tout traîner, brailler en passant l’aspirateur, quelques tocs, diverticulites. 

Historique sexuel : inégal mais glorieusement infructueux. 

***

Lorsque la dame de la clinique qui portait des lunettes de protection bon marché et un sarrau de garagiste m’a tendu le formulaire d’admission, j’ai bien vu qu’ils ne s’attendaient pas à autant de détails. Tellement clinique et littéral – pas de cases à cocher pour “historique des vomissements en avion” ou “symptôme de vœux excessifs pendant l’enfance associé à la déception chronique” ou encore “érections semi-rigides par moments”– seulement quelques bêtes allergies à cocher et la promesse de leur verser 300 dollars dont j’avais grandement besoin pour le loyer, la nourriture et du rince-bouche extra puissant.

Ça y est, je m’en vais. Je tourne les talons. Une organisation qui opère sèchement avec un formulaire qui ne compte que quelques froides cases à cocher n’aura sûrement au bout du compte qu’une pression d’eau de la force d’une pissette d’enfant à lancer sur ma cervelle déglinguée. Ils ne pourront jamais atteindre la pression d’eau froide dont ma cervelle a besoin pour son nouveau départ. Il me faut quelque chose comme la force d’un boyau d’incendie. La pire chose serait de ne jamais atteindre le soulagement espéré, j’imagine à peine ma déception de voir alors disparaître mon 300 dollars avec mon nouveau départ. J’imagine qu’avec une faible pression d’eau, je ne serais jamais précipité à nouveau jusqu’aux plages du sud, une nouvelle plage où tout deviendrait possible et je me sentirais comme dans la publicité de croisière dans les Caraïbes lorsqu’une dame en robe rouge écourtichée collée à la peau grimpe sensuellement sur la scène du karaoké – je ne sais pas pourquoi j’adore le karaoké – attrape le microphone, puis se retourne vers la foule souriant d’un large ratelier de dents blanches et droites comme si tous ces gens à bord n’étaient venus que pour l’entendre performer cette plutôt banale ballade qui raconte ce que son coeur meurtri désire le plus au monde sans jamais l’obtenir vraiment.

Chanceuse.


Flying Bum

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Un Noël mauve

Contribution à l’agenda ironique qui loge chez mon ami Patrick Blanchon.

 

En ce mois de décembre 1957, la saison froide avait pris tout son temps et très peu de neige était tombée sur le village minier de Bourlamaque, fait plutôt rare dans cette région aux hivers particulièrement rigoureux. Diane Thomas habitait une de ces petites maisonnettes de bois rond de la rue Perreault à l’ombre du grand shaft de la mine Lamaque, protégée des vents d’hiver par une rangée de conifères. Le statut de contremaître de son père valait à leur famille une maison un peu plus grande et luxueuse que celles réservées aux simples mineurs et elle était flanquée de beaux trottoirs de bois entretenus à l’année par la mine. Cela provoquait hélas trop souvent la moquerie des copines de Diane qui l’appelaient ironiquement la princesse de Lamaque. Jalousie mesquine de filles.

C’était la veille de Noël et toute la maisonnée se préparait à recevoir la famille pour le grand réveillon après la messe de minuit. Les yeux bourrés d’étincelles, la fébrilité particulière de Diane s’expliquait tout autrement; elle anticipait nerveusement le rendez-vous le plus exaltant de sa courte vie. Ce soir, le beau Blaise Higgins devait venir la voir à 7 heures pour la surprendre, croyait-elle, avec la grande demande. Le genou au sol et présentant un petit écrin tout blanc de la bijouterie Baribeau, Blaise lui demanderait de l’épouser, elle le savait, elle en était convaincue.

Entre deux chansons de Noël, la radio jouait le succès de l’heure, Diana, et en toute naïveté Diane prenait les paroles de Paul Anka à son compte et voyait là un présage heureux qui venait confirmer son rêve de jeune fille. Quand Paul Anka rangea finalement son micro et que l’animateur de CKVD-Val d’Or précisa de sa belle voix radiophonique qu’il était sept heures quinze, le coeur de Diane faillit flancher. Blaise n’est jamais en retard, pensa-t-elle. Que se passait-il donc? Cela prouvait-il que la fameuse rumeur était fondée? Des langues sales racontaient avoir vu Blaise Higgins embrassant langoureusement la pulpeuse Paula Gingras dans sa rutilante Thunderbird mauve, bien à l’abri des regards, sur le sentier qui monte vers la Côte de 100 pieds au bout de la rue Allard. Et la Paula en connaissait tout un rayon dans cette sorte de choses inavouables.

Sinon, pourquoi Blaise serait-il en retard?

Diane faisait nerveusement les cent pas dans sa chambrette, vêtue de sa plus belle robe, celle que sa mère avait fait venir du catalogue Simpson’s-Sears. À fleurs mauves et blanches, bordée de dentelle et au délicat corsage lacé. Celle que Blaise préférait. Celle qu’elle portait fièrement lorsqu’il l’avait conduite la première fois au Stanley Quick Lunch avant de l’emmener au Strand pour y voir Elvis Presley et Lizabeth Scott s’acoquiner dans Loving You.

Loving You. . . un autre signe indéniable, se disait-elle.

Marco et Loulou, ses deux petits frères, ridiculement endimanchés, couraient comme des poules pas de tête partout dans la maison, survoltés par tous ces cadeaux sous le sapin, ces odeurs divines de dinde et de ragoût qui s’échappaient de la cuisine et tous ces plats de bonbons encore interdits de toucher au centre de la table du grand salon que les gamins dévoraient de leurs yeux écarquillés, enfin le jeûne de l’Avent achevait. Patience, pensaient-ils, sinon les oranges dans leurs bas de Noël risquaient de se transformer en charbon. Diane perdit patience avec eux plus d’une fois, préoccupée qu’elle était à essayer d’entendre et de courir à la fenêtre chaque fois qu’une voiture descendait la rue Perreault, comme toutes les autres fois que Blaise était venu pour la voir.

Plus tôt cet après-midi là, Blaise avait sorti fièrement la Thunderbird mauve du garage de son père, il l’avait frottée avec zèle en-dedans comme en-dehors et vers six heures trente il prenait la route. Son coeur battait la chamade, sa tête était définitivement ailleurs et ses pensées virevoltaient dans tous les sens.

Brutal retour sur terre vers sept heures moins vingt.

Blaise faisait zigzaguer la Thunderbird mauve pour éviter un chat qui appartenait à la veuve Saint-Amant qui gérait le commerce en gros de son défunt mari et qui chantait dans la chorale de l’église Saint-Joseph aux côtés de Yolande Beaudoin, la bossue, dont elle était secrètement amoureuse depuis la neuvième année. La Thunderbird mauve avait quitté la route, les moyeux en déroute, et n’avait fait qu’une bouchée d’une clôture de perches de cèdre. La voiture glissait doucement le nez devant sur une pente.

Rien n’allait plus et Diane voyait passer dans sa petite tête affolée, comme en vrai, les images de son beau Blaise embrassant lascivement la Gingras tout en prospectant maladroitement ses excitantes rondeurs blanches sur le siège de la Thunderbird mauve. Elle se jeta pesamment sur son lit, face dans l’oreiller et au diable la poudre à joues, le toupet scotché et la belle boule de cheveux savamment crêpés sur sa nuque. Elle braillait sa vie à grands flots. Ses sanglots désespérés retentissaient dans toute la maison.  Sa jeune vie venait définitivement de se terminer là, maintenant, dans cette chambrette, à la veille de Noël, l’image du sourire baveux de Paula Gingras qui obsédait ses pensées.

L’hiver n’avait pas encore eu toute la force nécessaire pour offrir un bon couvert de glace à la rivière Thompson. L’eau glaciale qui s’infiltrait dans la Thunderbird mauve par le pare-brise fissuré ramenait lentement Blaise à la conscience. Pris de stupeur et handicapé par un froid paralysant, il s’acharnait frénétiquement sur la poignée mais la longue portière restait immuable sous la pression de l’eau. L’eau atteignit rapidement son menton. Comme Blaise prenait ce qu’il pensait bien être son dernier respir, une puissante et réconfortante chaleur vint envahir son corps engourdi et il vit apparaître devant ses yeux ébaubis, dans une céleste auréole de lumière blanche, le doux visage et le beau sourire de Diane, illuminée de ravissement lorsque lui, genou au sol, sortait de la poche de son veston le petit écrin blanc de la bijouterie Baribeau.

 

La neige qui n’était toujours pas venue déposer sa blanche couverture sur le paysage d’Abitibi et un ciel sans lune ni étoiles donnaient à cette nuit de Noël un éclairage particulièrement sombre. À l’église, on se préparait lentement à l’introït au son des grelots des carrioles qui tintinnabulaient en apportant les familles à la messe.

 

Tout doucement, sans faire le moindre son, les ailes mauves de la rutilante Thunderbird disparurent les dernières dans les eaux noires de la rivière Thompson.

 


Flying Bum

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Petit papa Noël, quand est-ce tu ramènes ton cul, calvaire?

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, dans les repousses anarchiques des terres abandonnées par les premiers colons découragés, pas de numéro, pas de nom, tout juste 7 milles d’asphalte pleine de craques où poussent sans gêne le foin et moult mauvaises herbes de toutes sortes. Les restes de la mine Fontana, de la Claverny, de la Standard Gold se terrent tant bien que mal dans les environs, la nature qui peine à effacer leurs désastres. Au bout de ce chemin en cul-de-sac, se prolonge un chemin de terre tapé autant par les sabots que les quatre-roues et si vous suivez ce chemin jusqu’au bout, se trouve une fourche pour les demi-tours, une ancienne roulotte de chantier transformée en habitation de fortune, encerclée par un amassement de choses disparates et à la fenêtre de la roulotte vous croiserez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent.

 

L’une porte deux tresses, les joues colorées par le soleil et le vent mais aussi, force est-il d’admettre, la crasse, puis elle a les yeux rouge sang d’avoir trop pleuré. La plus vieille vient tout juste de lui annoncer – la plus âgée nommée Gervaise qui porte les cheveux beaucoup plus courts surtout à cause d’une récente histoire de poux et qui n’a plus que neuf doigts à cause d’une récente histoire de couteau – lui annoncer donc qu’elles ne partiraient pas à la poursuite de leur père en remontant le long du lit de la rivière desséchée parce qu’il est parti dans l’autre direction, et elles ne partiraient pas de l’autre côté non plus parce qu’elles avaient déjà essayé la veille.

 

Celle avec les tresses, Charlotte, six ans, en reniflant constamment, observe sans arrêt à travers la fenêtre la piste prise par leur père au crépuscule, il y a cinq jours de cela. C’est un ruisseau desséché, plein de roches rondes immobilisées dans un lit de poussière qui attendent les eaux du printemps pour se faire belles et vermoulues à nouveau. Elle sait, forte de leur épopée d’hier, que si vous remontez la piste assez loin, plus loin que vous n’avez jamais essayé d’aller, si vous marchez assez longtemps pour que votre gorge ne soit plus que poussière et vos pieds arrondis brûlent d’avoir chevauché toutes les pierres, vous parviendrez au pied d’une croix de bois, penchée par le vent et à moitié mangée par les pique-bois et les fourmis. Derrière cette croix, plus de chemin de pierre et de poussière. Une vaste plaine lisse et grise, sans vie, grande comme un océan, qui s’étend jusqu’à l’horizon comme s’il n’existait plus rien à partir d’ici que ce désert gris déversé jadis par la mine.

 

“Tante Madeleine est enterrée ici,” déclare solennellement Gervaise à leur arrivée, aussi certaine de son affaire que peut l’être une fillette de huit ans.

 

“Peut-être que c’est quelqu’un d’autre?”

 

“Non” répond Gervaise en pointant le M gravé dans le bois, elle savait à peine lire mais elle savait reconnaître un M lorsqu’elle en voyait un.

 

Charlotte n’était pas du tout convaincue d’avoir déjà entendu parler d’une tante Madeleine qui aurait un jour vécu dans les alentours – une terre, aux dires de leur père, qui leur appartenait à eux seuls et à personne d’autre et qui était entourée d’eau. Et si ce n’était de cette terre, de leur père, elles seraient perdues au milieu de l’océan. Dévorées par les requins. Le monde entier, disait-il, voulait goûter à leur sang.

 

“Est-ce qu’on continue?” demande Charlotte, les yeux suppliants.

 

“Non,” répond sèchement Gervaise qui rebroussait déjà chemin.

 

Sur le chemin du retour, aucune des fillettes n’a dit mot, même pas pour se plaindre. Lorsqu’elles ont enfin rejoint la roulotte, Charlotte jurait qu’elle avait aperçu quelqu’un à l’intérieur. Il y avait de la lumière, elle était certaine, et comme l’ombre de leur père, la même silhouette, est passée derrière la fenêtre avec la même démarche que lui. Elle pouvait le voir tenant deux belles boîtes colorées et enrubannées, le visage scrutateur se demandant : Où sont mes filles, où diable sont-elles passées?

 

”C’est pas lui,” dit Gervaise.

 

“Oui, mais si c’était lui? Si c’était lui qui avait rien que mis un peu trop de temps pour trouver nos cadeaux de Noël?”

 

“Non, c’est pas lui.”

 

Gervaise avait raison. Ce n’était pas lui. Ce n’était rien. Il n’y avait même pas de neige, même pas de père, même pas de Noël. Lorsque Charlotte a ouvert la porte pour constater elle-même la vérité, elle a pleuré. Gervaise, elle, est restée étendue sans bouger sur le divan bancal jusqu’à l’heure où les coyotes commencent à se faire entendre.

 

”Est-ce qu’il va finir par revenir à la maison?” Charlotte demande-t-elle tout haut comme si elle parlait toute seule dans l’obscurité.

 

Un silence a duré le temps des roses, un vide angoissant, puis : “Non.”

 

***

 

Au matin, Gervaise faisait l’inventaire des provisions s’amenuisant dans le fond de leur réservoir d’eau qui descendait de la tour d’eau dehors. Encore deux gallons dans un baril de 5 gallons, trois boîtes de chili en conserve, une boîte de maïs, un sac d’haricots séchés. Après son inventaire du matin, elle avait rejoint Charlotte qui attendait toujours, faisait le guet à la fenêtre inlassablement – et c’est comme ça que vous les trouveriez. Vous croiseriez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent, qui font exactement ce qu’on leur a demandé de faire, rien de moins, rien de plus.

 

Une fine neige s’était enfin présentée devant elles, comme pour leur rappeler cruellement que le vingt-quatre décembre était arrivé lui aussi. Charlotte essuie son nez morveux avec le revers de sa manche barbouillant au passage ses joues crasseuses.

 

“Avec la neige, on va le voir venir,” dit Gervaise pour consoler la petite.

 

“Il est peut-être déjà là, il est peut-être venu par en arrière de la maison. Il joue peut-être à un jeu, il se cache peut-être sous la roulotte.”

 

“Non, il se cache nulle part,” réplique Gervaise mais Charlotte se précipite dehors pour aller voir par elle-même.

 

À plat ventre sur un vieux carton, elle compte une couleuvre à moitié engourdie, un mulot qui déguerpit, trois cent araignées – mais pas de père, sauf si elle ferme les yeux très fort et les tient comme ça longtemps. Il apparaît alors comme par magie, toujours le même que lorsqu’il est parti, avec sa carabine, son sac à dos, sa promesse de revenir avant le prochain matin. Un seul dodo à l’attendre. Elle se souvient avoir dansé autour de lui, ses mains comme des pistolets qui tiraient ici et là, de lui avoir demandé de rapporter un lion. Il a dit non; ils sont trop difficiles à attraper, trop lourds pour les rapporter.

 

Alors, de ses pistolets-doigts, bang bang, elle l’a tiré dans le dos alors qu’il s’éloignait, criant, “Je t’ai eu, papa, t’es mort!”

 

Même s’il ne s’était pas donné la peine de se retourner, Charlotte pensait l’avoir atteint quand même pour vrai. Qu’il est allé mourir plus loin, que la croix était pour lui.

 

Lorsqu’elle est rentrée dans la roulotte, Gervaise lui avait lancé : “Te l’avais dit.”

 

***

 

“Je veux voir l’océan,” annonçait Charlotte.

 

“Tu ne sais même pas nager, innocente.”

 

“Qui a besoin de nager rien que pour regarder?”

 

“Il nous a demandé de l’attendre.”

 

“Tu m’as dit qu’il ne reviendrait pas.”

 

“Il ne reviendra pas non plus,” Gervaise se voyait-elle concéder à sa sœur, réalisant brutalement ce que cela voulait dire.  Elle savait comment coudre et repriser des fonds de culotte, comment attraper des écureuils, comment partir un feu avec des bouts de bois. Cela pourrait suffire pour un temps si seulement la citerne n’était pas si proche de la sécheresse; elle ne savait pas comment faire tomber la pluie.

 

Charlotte enfile ses godasses, se parle à elle-même.

 

“Et si c’était facile de nager, finalement? Ou si on pouvait flotter sur des feuilles géantes comme les grenouilles? Et si . . . ?”

 

“Et si tu te faisais dévorer par un requin?” réplique Gervaise qui avait tout entendu, mais les lacets de Charlotte étaient déjà attachés jusqu’en haut.

 

Elle réclamait sa juste part, une boîte de chili en conserve et la boîte de maïs chacune coincées sous ses aisselles, prête à partir. Sa voix craquait. “Tu ne veux pas venir avec moi, Gervaise?”

 

Gervaise fixait sa petite sœur, elle pensait aux carcajous sanguinaires, aux ours impitoyables, aux coyotes, à leur père, à la possibilité que tout ceci ne soit qu’un jeu, un défi. Un test étrange. “Non,” a-t-elle finalement décidé.

 

“Mais pourquoi, pourquoi tu veux pas venir avec moi?”

 

Aucune réponse ne venant, la porte s’ouvre dans un grincement malaisant, et après une pause nourrie d’espoir, “Joyeux Noël, quand même, Gervaise,” dit Charlotte du bout de la gueule et la porte se referme en claquant. Il y a le son de ses petits pieds qui descendent les quelques marches, qui s’éloignent, des pistes dans la neige qui s’additionnent une après l’autre. Joyeux Noël, Charlotte se dit Gervaise dans sa tête, croyant dur comme fer à une autre comédie de la petite.

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, une route pas de nom, pas de numéro, un chemin pas pavé au bout, une rivière desséchée qu’on emprunte comme un sentier. Et si vous remontez la piste à reculons dans la neige, vers le couchant, vers la roulotte de chantier rouillée transformée en maison de fortune, vous croiserez le regard d’une seule petite fille qui gratte la glace dans la vitre pour regarder toujours par la fenêtre givrée, une petite fille seule qui attend.

 

Excepté, bien sûr, si vous traînez trop longtemps, dans ce cas vous ne verrez plus rien du tout.


Flying Bum

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NDLR : Surtout, n’allez pas lire ce conte à vos fillettes et garçons.

Spleen de maison mobile

On écoute le vent chanter à travers les glaçons qui pendent aux branches des arbres et on se voit comme des fantômes qui communiquent entre eux à travers le vent et le gel. Emmitouflée dans les draps de flanelle de son enfance, Adéline a toutes les allures du personnage, une enfant perdue aux grands yeux, un corps blanc aux veines exsangues.

Grandir pauvre vous donne une imagination hors du commun, dit Adéline.

Je me retourne sur le dos et je fixe vers le haut, là, notre ciel secret. On a tout juste gobé la mescaline et mes orteils brûlent de froid, mon cerveau pèle par peaux d’oignons successives, une peau après l’autre. Je devrais me sentir bien, en sécurité, mais je n’ai pas accès à ce genre de sécurité, pas après une vie entière à me laisser envahir passivement par tout un chacun. Tout ce à quoi je peux m’accrocher, c’est un vague pressentiment qui me retient, qui m’empêche de flotter aussi haut que je ne le voudrais.

L’esprit fusionné avec celui du lit, je cogite à toutes les raisons qui poussaient Adéline à utiliser son imagination lorsqu’elle était encore une enfant, comment elle s’évadait avec moi lorsque nous levions les bras vers le ciel brandissant nos paumes ouvertes pour jeter des sorts qui faisaient danser les arbres. Je lui ai jadis dit que lorsque les feuilles se tournaient à l’unisson, nous exposant sans pudeur leurs pâles dessous, cela annonçait toujours la tempête – ne sachant pas encore que dans un parc de maisons mobiles, annoncer la tempête tenait du blasphème, le pire cri des oiseaux de malheur.

En été, nous laissions nos mères à leurs commérages de galerie et leurs cigarettes sans filtre, elles suçaient, expulsaient et transpiraient la nicotine comme dans un rituel de communion débile. Adéline et moi marchions incognito par les étroites rues bordées de roulottes disposées en angle et on se racontait nos histoires dénaturées, des contes d’abus et de vies sombres. La fille qui habite ici, Adéline m’avait dit, pointant vers une maison mobile rose au coin cabossé par une voiture, son frère lui fait faire des choses. Elle n’avait pas besoin d’élaborer sur ces sortes de choses. Ces choses dansaient directement derrière mes yeux comme des gestes d’une violence ordinaire. En revenant chez elle, je lui ai dit que j’avais toute une de ces envies de pisser. Je n’avais pas de sœur, je maudissais les frères de filles qui osaient leur faire faire des choses. Je me suis faufilé sournoisement dans la chambre du frère d’Adéline, une pile de linge sale longeait le sol. J’ai laissé aller une rivière d’urine dessus en murmurant blâme le chat, mon frère, encore et encore, comme une incantation diabolique. Tu blâmeras le chat, frère.

 

Les grandes chaleurs voulaient dire soif et semelles brûlées, dansant dans l’entrée asphaltée sur une musique pop lancinante et affamée. Nous nous énervions l’esprit avec des récits peu édifiants à propos du chauffeur du camion de crème glacée, un vieil homme à la peau de cuir et un tatouage de prison sur un avant-bras. Il y avait là tellement de place pour nos imaginations débridées.

Le soir, on tentait tant bien que mal d’imbriquer nos os les uns dans les autres comme un jeu de construction, à la recherche de formes nouvelles d’union, de tendresse, jusqu’à ce que la sueur nous en lasse.

Adéline s’allume une cigarette dans la pénombre, une lueur rouge qui vibre alentour de sa bouche comme un avertissement de danger imminent. Rouge poison, comme le chandail affreux que son contremaître portait toujours. Je pense à comment nous réussissons chaque soir, à placer chaque nouveau souvenir indésirable sur la tablette du haut, hors de portée. Ici, un compagnon de travail qui lui tâte le derrière dans la salle de pause, là, la rumeur qui circule sur nous, nos bouches, toutes les sortes de choses qu’on peut faire avec. Et comment on s’en branlait. Une fois, on s’était imaginés être des poupées blindées avec des sous-vêtements de satin, des cœurs tendres au centre de deux pierres. Adéline n’était pas blindée, moi non plus. Elle n’allait pas bien.

Ça ira beaucoup mieux après, si tu manges quelque chose, je lui dis, et elle hoche de la tête même si nous n’avions au ventre qu’un brin de poudre de mescaline, pleins d’un grand vide nauséeux qui donnait à toute nourriture des allures dégoûtantes. Avoir faim. Manger quoi? Si tu ne sais pas quoi manger, t’as pas faim, disaient les mères.

Je pars vers la cuisine et je réchauffe une poêle, j’y lance deux tranches de pain beurré des deux côtés, du fromage industriel pré-emballé entre les deux tranches, et j’écoute le grésillement de la cuisson. C’est rien, ça a l’air de n’importe quoi, mais c’est chaud, ça sent les bons vieux soirs d’hiver. Je coupe en quatre pointes, je les glisse dans une assiette et les apporte à Adéline dans le lit. Le sandwich reste là, intouché, et nous respirons tous deux son fumet familier et ordinaire pendant que nos esprits dévorent un festin de restaurant cinq étoiles. Le triste et vague ressentiment me revient et je me retourne sur le dos, soudainement étourdi au moment où je pense à toutes les fois où nous avons eu à nous servir de nos imaginations pour se transformer en ectoplasmes, à pousser nos âmes hors de notre corps pour trouver quelque chose de mieux, aller quelque part de plus beau . . . some place better than where you’ve been.

Dehors, le vent chiale et se lamente comme une vieille mégère haïssable qui m’enguirlanderait sans ménagement. Je me bouche les oreilles en me coinçant la tête avec l’oreiller.

Je refuse de l’écouter.

Pas ce soir.


Flying Bum

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Last call pour un miracle

Jules et Émile, les deux fils de Léon, l’un tout juste ado et l’autre pré-ado, se chamaillaient perpétuellement sur la banquette arrière. Les coups de pieds intempestifs d’Émile derrière le siège de Léon étaient la chose qui l’exaspérait le plus au monde, bien au-delà des argumentations semi-débiles entre les deux frères désoeuvrés que le père, d’une patience d’ange, avait appris à oublier, opté pour la stratégie de ne jamais s’en mêler pour les laisser trouver la paix à leur façon. Mais les coups de pied dans son dos, merde.

En plein milieu du vaste stationnement, il pleuvait des cordes. Léon avait éteint le moteur. La buée dans les fenêtres empêchait l’équipée de regarder vers l’extérieur et Léon avait laissé la radio allumée espérant que la musique adoucirait la pénible attente. Il y avait bien 100 mètres à faire avant d’atteindre les portes du vaste magasin à rayons, impossible de sortir pour le moment sans prendre la douche de leur vie. Léon avait été pris de court par cette pluie abondante qui s’était mise à se déverser violemment sur la ville après un assourdissant coup de semonce du tonnerre qui avait semblé illuminer tout l’hémisphère nord. Pas d’imper, pas de parapluie.

***

Au K-Mart sur l’Adirondak Northway à Plattsburgh, il y avait un stationnement dans le ciel. Sur le toit du grand magasin, en fait. Lorsque Léon l’avait repéré, il s’était cru béni des dieux. Ils pourraient s’adonner aux courses et stationner gratuitement la camionnette sur le toit. Pas besoin non plus de monter la poussette en panique entre deux voitures sur la rue pour y installer le plus petit, de zigzaguer pour toujours au risque de leurs vies dans le stationnement terrestre aux dimensions intergalactiques et aux automobilistes excités et distraits. De revenir avec tous les articles qu’Adéline aurait amassés compulsivement et qu’elle espérait passer sous le nez des douaniers au retour. Léon pourrait prendre tout son temps et rassembler ses idées, regarder le paysage de Plattsburgh bien relax. Adéline adorait partir sur des rages de magasinage juste avant de rentrer au pays espérant faire des économies monstres sur le dos du taux de change avec le dollar américain. La récession avait fait grimper le dollar canadien démesurément. De son siège d’auto, le petit Émile réussissait à marteler le dossier de Léon avec ses petits pieds. Jules dormait encore. Adéline s’agitait déjà à sortir et à déplier la poussette. Pénible. C’était quand ses jambes la supportaient encore avec un aplomb relatif.

Émile ne s’est même pas réveillé lorsque Léon l’a transféré dans la poussette. Jules est sauté en bas de la camionnette aussitôt libéré de son siège d’appoint. Il avait les cheveux longs et bouclés, de grands boudins qui s’étiraient pour toujours et reprenaient leur forme dès qu’on les lâchait. Adéline ne voulait pas lui couper les cheveux, elle disait qu’il cesserait aussitôt d’être son petit bébé à elle, que cela ferait s’évanouir un morceau d’enfance en lui, en elle surtout. Léon a entrepris de pousser le carrosse d’une main en tenant fermement la main de Jules pour avancer dans ce stationnement du ciel, sans garde-fous qui plus est. Il tenait apparemment la main du petit assez fort pour lui faire mal, Jules lui a-t-il avoué, une fois plus grand. Émile, lui, ronflait comme un vieux grincheux dans ses langes.

Du haut du toit de l’édifice, on voyait au bas une strip insignifiante de commerces et de restaurants, la laideur comme seuls les américains peuvent en produire lorsqu’ils s’y mettent, de l’autre côté vers le sud-est on pouvait voir aussi loin que la rivière Saranac, le lac Champlain au bord duquel s’alignaient dans de superbes îlots de verdure les pierres tombales de trois cimetières. Le Oldwest, le Riverside et le Saint Peter’s, de loin le plus vaste. La légende, ou l’orgueil des locaux, leur faisait dire qu’Harry Houdini y serait enterré sous un pseudonyme. Ailleurs, on disait qu’il était dans un cimetière juif de Glendale ou encore à Appleton au Wisconsin mêlé à travers les protestants. Léon pensait qu’il pouvait très bien se faufiler à gré d’une tombe à l’autre, ce foutu Houdini, comme la boule d’aluminium sous les trois gobelets de plastique des amuseurs publics. On s’en fout dans le fond où se ramasseront nos carcasses sans vie, rendu là.

Adéline suivait, bien appuyée sur sa canne. Pour le moment, toute la famille était encore bien vivante.

***

À demi somnolent malgré la pluie forte et incessante, Léon achevait de siphonner un énorme Coke Diet du McDo. Il était allé chercher les deux garçons à l’école puis les avait régalés de malbouffe avant de les conduire à ce qui serait le dernier des derniers Miracle Mart au monde, bien triste gloire pour le quartier Rosemont. La fermeture avait été annoncée, les soldes seraient divins, ça tenait effectivement du miracle. Toutes ces choses, comme le lui avait dit Adéline, que ça ne vaudrait même pas la peine de ne pas acheter. Mais elle s’arrachait le coeur, seule à la maison, de n’avoir pas pu venir elle-même, triste à mourir d’avoir à se priver d’un tel Eldorado de la camelote en liquidation. Elle avait délégué Léon en mission.

***

“Papa?”

Jules avait sorti Léon de sa douce torpeur.

“Oui, mon homme?”

“Pourquoi on est là? On fait quoi, là?”

“On est où, là?” avait à son tour lancé Émile qui émergeait d’une sieste trop brève le regard perdu.

Léon actionne brièvement les essuie-glaces pour que les garçons puissent constater par eux-mêmes. Devant eux, un des deux énormes M de l’enseigne lumineuse vivote et vibre, s’éteignant totalement par moments pour ne laisser lire que Miracle art, ce qui fait bien rigoler les garçons. Et si l’art tenait du miracle?, pensa Léon. Plus loin sur l’autre bâtisse à gauche, il ne reste que les trous du filage électrique, quelques fils pendouillants et sur la brique brun sale et usée, les fantômes en brique encore bien propre de quelques lettres disparues – Toy World – un autre commerce que la récession a fini par couler. En fond de décor, un immense parc de transformateurs électriques alignés en rangs bien droits et prisonniers de hautes clôtures barbelées, donne des allures apocalyptiques à toute la scène.

***

–“Pourquoi l’auto est montée sur le toit?” Pourquoi toutes les autos sont montées sur le toit, ça ne va pas s’écrouler?”, demande Jules les yeux ronds comme des deux piastres.

Tout finit toujours par s’écrouler lamentablement, pense Léon en lui-même, tout finit toujours par partir en merde. Il ne sait pas trop quoi répondre au petit. Ils sont tous plantés là devant les portes d’ascenseur en inox mal léché qui mène du toit directement à la foire alimentaire du K-Mart juste en-dessous. Le soleil tape. Au départ, Adéline disait n’avoir besoin que de sous-vêtements et des bas bon marché pour toute la famille, mais elle retrouverait vite son plaisir à errer par les allées, rien qu’à être là, en immersion jouissive dans le royaume de la consommation, empiler les choses disparates dans les paniers. Juste un endroit où elle semblait retrouver sa joie dans la compulsion.

Dans la réflexion des portes d’ascenseur, Léon observait une image digne des miroirs déformants des cirques ambulants. Jules à ses côtés, adorable et tout petit, exagérément plus petit. Lui, un double distorsionné et grotesque de son fils, Léon s’étirant plus grand et mince que nature, son bras s’étirant sans fin comme un spaghetti ondulé pour rejoindre la main du petit. Léon se sentait comme un extra-terrestre adulte en possession d’un enfant humain. La police de Plattsburgh allait le capturer, l’enfermer dans un laboratoire et le livrer à une horde de scientifiques fous et excités. L’esprit de Léon était toujours à cheval sur deux réalités.

La foire alimentaire n’était pas vraiment une foire alimentaire mais une version rudimentaire d’un Little Caesar’s Pizza, une populaire chaîne américaine de cuisine vaguement italienne. Décor bon marché, installation négligée, odeur trop forte de fromage et de pain grillé qui se mêlaient à des relents de désodorisants floraux pour créer dans le nez une sensation nauséeuse, hôtesse et serveuses qui se cachaient on ne sait où. Comme le dernier Little Caesar’s Pizza négligé, abandonné au bout du monde.

Un agent de sécurité se tenait debout près de l’ascenseur. Un vieil homme noir avec un impressionnant trousseau de clés accroché à la ceinture. Il ne semblait aucunement préoccupé que Léon soit un extra-terrestre adulte. Après que Léon eut plié la poussette comme le demandait un pictogramme au mur et pris le bébé dans ses bras, l’homme s’est gentiment occupé de la poussette les invitant à prendre place dans l’ascenseur. Il les a suivis sans dire un mot.

–“Down, down, down,” répétait-il tout le long et l’ascenseur ne semblait pourtant jamais atteindre le plancher des vaches.

–“Mais jusqu’où descend ce putain d’ascenseur?”

Soudainement silencieux comme un moine, l’agent picochait d’un coin de carton d’allumettes quelque morceau de nourriture pris dans ses dents. Rendu au sol, il a lui-même déplié la poussette et Léon a installé Émile dedans. Léon l’a remercié d’un timide thank you sir en hochant de la tête. L’homme s’est reculé dans la cabine et s’en est retourné vers le toit.

L’intestin d’Adéline était intolérant à tout ce dont elle n’était pas carrément allergique, le Little Caesar’s Pizza n’était même pas une option pour elle. Ils se sont tous dirigés dans la première allée à travers les étalages de gougounes colorées et de t-shirts trop grands pour la plupart des êtres humains normaux. Léon s’est jeté sur une boîte de beignets Krispy Kreem qui avait été remise au hasard par un outre-mangeur repentant entre un étalage de bottes de pluie et de parapluies. Cette trouvaille saurait se faire pratique lorsque les garçons commenceraient à crier famine. Leur dernier repas digne de ce nom remontait au matin après avoir dit adieu aux plages du Maine. Dans un endroit comme celui-ci à une période de l’année comme celle-ci quand tout était soldé, Adéline s’attendait toujours à trouver un véritable trésor qui ne coûterait à peu près rien. Léon ne comprenait pas son optimisme délirant. Des bottes d’hiver pour les garçons, la parfaite petite robe noire, un jeans designer, le tout à un dollar pièce. Folie furieuse. Adéline inspectait chaque pouce carré de chaque étalage et traînait loin derrière un Léon qui semblait perdre ses moyens. Il avait installé le plus petit dans le siège à même le panier et le plus grand directement dedans, le pousse-pousse plié dessous. Les enfants perdaient lentement mais sûrement leur génie et leurs échanges frénétiques produisaient de plus en plus de décibels dans le grand magasin.

Rien n’attirait vraiment l’attention de Léon sur les étalages pendant que la famille déambulait lentement, Adéline suivait, claudiquant loin derrière. Au bout de l’allée devant eux était apparue une sinistre image, ce que Léon avait d’abord cru être une vision, gracieuseté de son état de lassitude extrême. Une vieille dame, limite bag lady, qui trimballait tant bien que mal un appareil à oxygène en poussant du même coup un panier plein à ras bord. Dieu qu’elle est laide, avait pensé Léon. Quand elle fût proche de Léon et ses fils, sa tête pivotait d’un enfant à l’autre, vers Léon, vers les enfants encore, elle s’est arrêtée. L’agitation des enfants a cessé d’un coup sec. Des tubes partaient de sa bonbonne, parcouraient son corps maigrichon par-dessus les mailles de sa veste de laine élimée. Jules s’est reculé dans le panier vers son petit frère, reculant par coups saccadés sur ses fesses comme un animal traqué. Léon a souri poliment à la vieille et elle a répondu en approchant son visage de celui de Léon en grimaçant comme si elle avait senti l’odeur d’une carcasse de poulet avarié. Sans reculer, de deux doigts, elle avait renfoncé sous son nez l’embout qui lui apportait l’oxygène en fixant toujours Léon droit dans les yeux, puis avait continué son chemin. De longs cheveux gris secs comme de la paille émergeaient d’un bonnet de laine verge d’or et balayaient son dos arqué derrière son passage. Elle s’approchait maintenant d’Adéline, stoïque et chambranlante.

***

–“On s’en vas-tu, là, la pluie n’arrêtera jamais,” protestait Jules pendant que le ciel grondait constamment et que de grandes explosions de lumière illuminaient momentanément le ciel.

–“Maman ne serait pas contente, elle veut que je vous trouve du linge d’hiver et des espadrilles pour l’école et des bobettes, plein de bobettes. Le Miracle Mart ferme dimanche, pour toujours, c’est notre dernière chance d’en trouver en super solde,” réplique Léon mais, dans le fond, rien au monde ne lui tenterait davantage que de rentrer à la maison lui aussi. Là ou n’importe où sur cette planète où il ne pleuvrait plus de la crotte à boire debout sur leurs vies. Un nowhere droit devant avec ses deux fils comme il avait l’habitude d’en faire parfois l’été pour les amuser. Aller se cacher des heures dans un cinéma sombre en se faufilant sans payer d’une salle à l’autre toute la journée. Adéline s’était toujours occupée avec un zèle indéfectible de la garde-robe des garçons mais elle ne pouvait plus conduire sa voiture maintenant. Léon l’avait expliqué longuement aux garçons. Elle tenait à peine debout et la voiture ne pouvait pas contenir son triporteur.

–“Regarde, papa, on est juste à côté du Toy World, maman nous amenait souvent au Toy World avant, lorsque nous avions de beaux bulletins scolaires. Elle nous laissait toujours choisir quelque chose nous-mêmes. Il y a une place juste devant pour garer la voiture, on se ferait mouiller juste un petit peu,” ajoutait Émile les yeux tout allumés.

Assez de bombes étaient tombées sur ces deux enfants récemment, sur Léon également. Toute chose finit toujours par se savoir, pensa Léon, mais il esquiva habilement la proposition, passant sous silence la fermeture définitive du magasin de jouets par excellence de leur enfance. Une enfance innocente maintenant passablement écorchée.

–“OK, d’abord, on rentre à la maison,” conclut-il pour dévier l’attention d’Émile.

***

À la caisse, la ligne s’allongeait. Une seule caisse ouverte à ce bout-ci du plancher, une pauvre fille seule à affronter des montagnes de camelote, souventes fois sans prix affiché, et devant faire appel au secours dans un microphone grinchant à quelque commis boutonneux et à peine réveillé. Les enfants déjà hors de contrôle s’animaient encore plus à l’approche de toutes les friandises subtilement disposées à proximité des caisses.

–“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye,” scandait l’un, “Je veux des Tootsie Rolls,” criait l’autre en tentant d’étirer les bras comme le Rubber Man pour en attraper un lui-même.

Adéline à bout de forces et gênée par les regards exaspérés des magasineuses prisonnières de la file d’attente, s’est approchée du panier. Appuyant sa hanche sur le bord du panier, dans un équilibre très approximatif, elle a ramassé la boîte de Krispy Kreem enterrée sous les fringues qu’elle avait trouvées en solde et en tremblotant allègrement, elle avait extrait de la boîte un beignet pour chacun des garçons. Jules avait engouffré la moitié du sien d’une puissante mordée, se poudrant de sucre blanc sur une large circonférence tout le tour de la bouche et des coulisses de crème blanche lui faisaient une barbichette gluante. L’autre est parti en vol plané, en kamikaze aveugle pendant que le petit Émile, entêté, continuait : –“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye!”

Une sorte de victime collatérale, avec les traces d’un beignet écrasé sur l’épaule, la vieille emphysémique était apparue de nulle part pour planter son visage hideux à portée de nez du visage d’Adéline.

–“Ils n’ont pas besoin de sucre, ces enfants-là, ils ont besoin de leur mère, vous voyez bien” gueulait la vieille, “le sucre va achever de les rendre débiles, vous voyez bien que votre mari est à bout.”

Léon se mordait douloureusement la lèvre d’en bas, les petits s’étaient éteints d’une seule claque. Le visage d’Adéline prenait toutes sortes d’expressions lugubres comme Léon n’avait jamais vues auparavant. Les mains d’Adéline s’agrippaient fortement au panier comme si elle se retenait de se mettre à frapper la femme qui venait de traiter ses enfants chéris de débiles. Et ses jambes flageolaient.

–“Elle va pas me frapper, la marâtre,” répliquait la sorcière, “si t’es pas capable de t’en occuper de tes enfants, la prochaine fois, ferme tes jambes, l’envie va te passer.”

Léon se demandait à quel point ils avaient vraiment besoin de toute cette camelote et qu’y avait-il de bon pour lui et sa famille à rester là et à écouter vociférer une vieille chipie américaine frustrée lorsqu’une autre vision indésirable lui apparût. Les mains d’Adéline étaient maintenant agitées de spasmes violents et son corps descendait sur ses jambes maintenant de chiffon et elle s’est affalée sur le plancher de terrazzo, la chute produisant des sons sourds et creux insupportables. Finalement immobile au sol, ses grands yeux cherchaient désespérément ceux de Léon. Il n’avait pas pu l’attraper à temps.

–“Tiens, vieille scrounche, t’aimes ça les aubaines,” répétait Léon en transférant tous les articles de son panier vers celui de la vieille qui protestait du bout de la gueule en examinant les items. Puis il fit descendre Jules et installa Adéline dans le panier avant d’asseoir Jules sur elle. “Qui veut des hosties de beigne icitte, c’est moi qui régale,” adressait-il aux femmes estomaquées dans la file tour à tour en leur présentant la boîte ouverte. Devant le bide évident de sa généreuse offre, il avait placé la boîte sur les genoux de Jules. La tronche du monsieur noir lorsqu’il a vu la famille revenir à son ascenseur.

–“Poor lady, what happened?” répétait-il en examinant Adéline honteuse, en pleurs, avec quelques ecchymoses bien apparentes et un nez sanguinolent. L’événement avait sidéré les enfants qui n’étaient plus que des statues de sel ne sachant pas comment réagir. En haut, l’homme noir avait aidé Léon à installer une Adéline raide et spastique sur son siège. Léon avait vu dans son rétroviseur l’homme noir debout et immobile tenant sa casquette sur son abdomen aussi loin que la chose fût possible.

Le Christ avait eu droit à trois chutes. Adéline, beaucoup moins chanceuse, seulement celle-là. Elle n’avait jamais plus tenu sur ses deux jambes après, ni sur une chaise, bientôt même plus dans un lit. Les esprits purs ne tiennent sur rien.

***

Léon s’était empressé de mettre la clé au moteur avant qu’Émile ne découvre la triste façade sombre du Toy World et ses vitrines éteintes à jamais. Léon essayait de les préserver de toutes les fois où on pouvait voir ces choses qu’on aime et qui disparaissent, comme ça. Mais, tout y passe, finalement. Tout finit toujours par y passer. Les choses, les gens, qu’on les aime ou qu’on les déteste, rien à faire. Le plus immense des éclairs s’est alors produit dans un fracassant coup de tonnerre, comme si la foudre avait frappé tout juste à côté. Un feu d’artifice aveuglant, vibrant et bleu a suivi l’éclair. Au moins un des transformateurs du parc électrique explosait, expulsant des fragments incandescents en tous sens, puis un autre, et un autre.

–“Papa, papa, on va voir!” criaient à l’unisson les enfants oubliant totalement la forte ondée qui tombait toujours. Ils sont tous descendus de voiture pour se ruer aux premières loges du spectacle hallucinant. Il fallut bien peu de temps avant que voitures de police et camions de pompier envahissent les lieux. Le plus beau du feu avait duré à peine une dizaine de minutes et bientôt les policiers circulaient et demandaient aux badauds de regagner leurs voitures.

Près de la petite voiture qu’Adéline ne pouvait plus conduire depuis longtemps, deux enfants totalement détrempés, droits comme des piquets, quatre grands yeux humides et découragés comme ceux des truites sur la glace concassée de l’étal de la poissonnerie, regardaient droit dans ceux de leur père ébaubi. Le moteur tournait toujours. La radio jouait toujours comme si de rien n’était, Riders on the storm, les portières qui s’étaient automatiquement vérouillées après le temps prescrit.

–“Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, papa, comment on s’en revient? Ça va nous prendre quoi?”

Léon a fermé les yeux et levé la tête vers le ciel pour recevoir calmement l’ondée rafraîchissante sur son visage. Un long moment. Le temps d’absorber encore. Encore. Le plus jeune a inséré sa tête sous le chandail de son père et s’est serré fort contre sa cuisse. Ça va nous prendre quoi, Léon se répétait-il dans sa tête, bonne question.

–“Un miracle, mon homme, un p’tit miracle.”


Flying Bum

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À moi la belle Adéline

Étrangement, j’étais attablé avec celle qui était probablement la plus belle fille de toutes les neuvièmes années. Toute une chance, moi qui en arrachais toujours dans le domaine de la jeune fille. On occupait seuls, Adéline Turcotte et moi, une grande table de six et j’avais tout le loisir de l’embabouiner vertement. Jusqu’à ce que le plus grand insignifiant de toute l’école, Monsieur Spoc, vienne s’installer sans façon avec nous. On l’appelait comme ça à cause d’un énorme appareil auditif qu’il portait, ces gros appareils d’époque qui manquaient de subtilité et de discrétion et qui lui donnaient des airs de Frankeinstein. Il se tenait debout directement entre nous deux, sa face agitée de tics, sa grosse tête hirsute de cheveux noirs frisés en bataille, des vêtements totalement dépareillés avec des pantalons vert fluo, entre autres. Tout le monde se payait ouvertement sa gueule et le pire c’est que lui-même joignait la chorale de dérision et faisait des farces à propos de lui-même, tout le temps. C’était terrible et triste à la fois.

Puis, achevant de m’ébaubir totalement, Adéline Turcotte me l’a présenté comme étant son frère Henri. Je la regardais, examinais serait plus juste. Impossible. Pas une hostie de chance au monde. Adéline, blonde, superbe, celle qui semblait avoir été été ma blonde jusque-là, c’est-à-dire depuis la première période du matin. Elle était nouvelle à l’école comme moi, d’ailleurs. Mais Monsieur Spoc, son frère? Je veux dire fuck, elle était tellement hot et il était tellement l’insignifiance et la laideur incarnées.

J’étais là, immobile, à scruter son regard à la recherche du moindre indice qui aurait révélé le subterfuge, fait échouer sa blague même pas drôle. Rien n’est venu.

–“Ça fait que t’es fou malade en amour avec ma sœur?” me demandait Monsieur Spoc qui tendait son cabaret chambranlant vers la table en hochant de la tête sans fin. Il s’était tiré une chaise droit devant nous. “Sais-tu ce que tu devrais faire à la place de perdre ton temps avec elle? J’ai comme hoché de la tête sans trop savoir où il s’en allait avec ce conseil poche. Prends une poignée de napkins et va faire zoin-zoin toi-même en-arrière de la colonne de ciment là-bas.”

Comme il continuait à débiter des niaiseries semblables, Adéline ne bronchait pas, elle restait bien assise, souriant à son frère, semblant apprécier sa petite comédie burlesque. Impossible. Je ne pigeais pas. Aucune fille de cette classe et de cette beauté ne pouvait être la sœur d’un bouffon pareil. Le moment était complètement surréaliste.

Tout en pigeant dans les frites d’Adéline sans protestation de sa part, il se plaignait que sa sœurette, là, comme il semblait aimer l’appeler, avait fait de sa vie à lui un enfer en lui confiant la tâche de raisonner ses prétendants, calmer les ambitions des plus vigoureux et ramener à la vie ceux qu’elle rejetait du revers de la main et que le chagrin tentait d’occire. Il m’a alors adressé son meilleur conseil – tiens-toé loin de ma soeurette!

Adéline a littéralement explosé de rire à la table. Je suis resté là, ébaubi, hochant misérablement de la tête. Mes yeux faisaient le tour de la cafétéria pour voir si quelqu’un d’autre que moi avait saisi toute la saynète pathétique.

Lorsqu’elle fut calmée de son fou rire, qu’Henri m’ait traité de multiples fois de caca de tortue, de mangeur de compote de crottes de tortue, il s’était avancé au-dessus de la table pour essayer de zieuter dans la craque du chandail de sa sœur. Elle l’avait repoussé sur sa chaise.

–“Oh wow,” dit-il, roulant des yeux, “y’a rien à voir là, de toutes façons.”

Adéline qui l’ignorait a levé et appuyé ses deux coudes sur la table.

–“Mon ami Léon, ici, c’est un artiste, tu sauras.” Qu’elle lui dit sur un air légèrement baveux.

–“Merveilleux,” répliqua monsieur Spoc en se claquant le front de la main, “un autre artiste. On en a trois déjà dans la famille. Ça en fera quatre.”

Quoi, j’étais dans la famille maintenant?

Spoc avait traversé et j’étais maintenant coincé entre lui, le bizarroïde de l’école et sa soeurette la vamp irrésistible de l’autre côté, les deux, j’en étais convaincu, qui se payaient ma gueule devant toute l’école. Je commençais à ressentir l’impression de me désubstantier lentement. À cet instant précis, j’ai vu passer Yvonne (la grosse conne) qui m’observait avec une moue de dédain du tabarnak. Jamais je n’ai détourné le regard avec autant de conviction, mes yeux sont presque restés pris de l’autre bord.

Vite comme un singe, monsieur Spoc m’avait arraché la cuillère des mains.

–“Est-ce qu’elle t’a dit d’où est-ce qu’elle vient?” me demande-t-il en la pointant de la (ma) cuillère.

Je fais simplement signe de la tête que non.

–“Originalement?” demande Adéline, drôle de sourire en coin.

J’échappe un autre soubresaut incertain de la tête.

–“Japon,” qu’elle dit.

–“Tu viens du Japon?” Bien sûr, devais-je rire? On me menait en bateau, c’est certain.

–“Montre-lui ta cicatrice,” que Spoc rajoute, c’est les chinois qui ont fait ça.

Adéline se tourne vers moi et d’un doigt descend le col de son chandail —descend très bas le col de son chandail—révélant une cicatrice blanche sur la haut de son sein, une forme comme la première moitié d’un X le reste caché par une pudeur somme toute minimale. Spoc est reparti de l’autre côté de la table et observait la chair blanche le torse juché à nouveau sur la table. Après être restée immobile dans sa position révélatrice, un long silence, puis :

–“C’est monsieur Spoc qui m’a coupée,” dit-elle tout en donnant des coups de pied à son frère en-dessous de la table.

Lorsqu’il s’est mis à roucouler comme une fillette, savourant des yeux la blessure, la réalité est venue me frapper de plein fouet. Je ne pouvais expliquer comment ni pourquoi mais ils semblaient vraiment être frère et sœur. Une incohérence génétique, une ADN en folie mais fuck, ils étaient frère et sœur pour vrai. Je ne savais plus où regarder à part dans mon bol de fèves de lima horriblement mutilées à la cuillère par Spoc, les questions débiles qui se frappaient contre les parois de mon cerveau. C’est à coups de cuillère à soupe sur le coco que m’assénait Spoc revenu de mon côté de la table que je suis revenu à moi.

–“Il va falloir que tu te trouves une vie,” me dit-il et il me fallait sérieusement envisager une forme de maladie mentale chez ce garçon.

–“Va falloir que tu grandisses, faire un homme de toé et passer à un autre projet,” conclut-il.

–“Henri, calvaire, je vais le dire à maman,” clame Adéline furieuse.

–“Faudrait que tu arrêtes un peu de jouer avec ton corps de fille, toé, ça aussi je pourrais le dire à maman.”

Je faisais semblant de finir mes fèves de lima pour me distraire de l’idée de le poignarder à la fourchette.

–“Sais-tu quoi d’autre?” demande Spoc en me fixant dans les yeux. Et il attendait, gaga, jusqu’à ce que j’exprime une forme de réponse et j’ai donné un léger coup de tête.

–“Va falloir que tu arrêtes aussi de chier de la chiasse molle verte de canard malade à force de manger ta bouillie verte aux fèves,” qu’il rajoute en continuant de piler violemment le bol de fèves de lima à grands coups de cuillère. La purée giclait trois tables tout le tour de nous.

–“OK, tu veux savoir qui on est vraiment?“ poursuit-il en tambourinant maintenant sur la table avec la cuillère.

–“On est en amour, ciboire!”

–“Henri, calvaire,” qu’Adéline lui crie.

–“Je vais la mettre enceinte.”

–“Henri, ciboire, je vais le dire à maman!”

–“Je vais mettre mes autres soeurs enceinte aussi.”

Elle le gifle bruyamment et puissamment mais il n’a que l’air d’apprécier le supplice. Il rit toujours.

–“À c’t’heure, toé, tu veux mettre ma sœur enceinte, toé aussi, — mais je l’ai déjà mis enceinte.”

Il pousse sa chaise vers l’arrière juste au moment où Adéline l’agrippe par l’avant-bras qu’elle commence à lui tordre et le corps de Spoc roule en entier dans le même sens pour atténuer la douleur.

–“Ma soeurette Adéline ici-présente,” gueule-t-il à pleins poumons pour la cafétéria maintenant en émois, “est enceinte de moi et de mes cinq frères en même temps.”

La cuillère s’est envolée. C’est lorsqu’elle a atteint le visage du principal qui descendait l’allée entre les tables s’en venant vers nous que j’ai réalisé que tout le monde était debout et nous regardait. Je ne savais plus où me mettre.

Je comprends une chose maintenant. Elle avait beau être la plus belle fille des neuvièmes, le corps le plus irrésistible, elle avait beau être la plus populaire des clubs scolaires, son frère agirait toujours pour elle comme un repoussoir à prétendants. Je dois admettre que cela faisait bien mon affaire.

À moi la belle Adéline.


Flying Bum

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En-tête : Summer evening, Edward Hopper, 1947

Idées de novembre, idées de marde

Ces idées à propos de la mort, les rituels, l’embaumement, l’incinération, le compostage du corps, les orgues et les chanteuses d’église, toute cette sorte de choses. Dehors, tout l’été est rangé dans les cabanons. Il ne reste plus que deux chaises et une table pour les rares beaux soirs qui restent. Bien emmitouflés, les feuilles nous tombent dessus et aussi, merde, dans nos verres de vin rouge. Il fait noir comme dans le cul d’un ours et il est quatre heures de l’après-midi. On discute. On se demande lequel de nous deux va mourir le premier et si notre voisine est assez bonne pour lui confier notre immortalisation. Depuis sa retraite, il y a bien vingt ans de cela, Francine s’est mise à la taxidermie. Pas clair si c’est pour elle un hobby ou si elle essaie d’ajouter un petit revenu d’appoint par-dessus sa maigre pension du fédéral. Les gens disaient avoir vu des vedettes descendre sa longue allée chez elle. On pensait qu’elle ne faisait qu’empailler leurs pauvres petits animaux de compagnie décédés. Mais une bonne fois, je vous jure qu’on l’a vue passer d’un de ses bâtiments à sa maison en poussant Michel Louvain bien raide dans son complet trois pièces, debout sur un diable à gros pneus, la chevelure impeccable comme toujours, pour toujours maintenant, ajouterais-je.

***

On a déjà eu un beau hibou, une trouvaille heureuse dans un marché aux puces. Ça faisait beau sur le manteau de la cheminée avant que la chose ne s’égrène lentement et disparaisse morceaux par ti-bouts dans l’aspirateur central. Travail d’amateur. On aurait dû s’en douter, qu’espérer du marché aux puces, autre que de la camelote? Mais supposons que j’y passe le dernier, une épouse complète, bourrée de paille? Avoir à l’épousseter de temps en temps, nettoyer au Windex ses beaux grands yeux en vitre, enlever les toiles d’araignée dans ses entre-jambes? Je mets ça où, une ex empaillée?

***

Tout de même, nous étions allés sonner la cloche en fonte chez Francine pour s’enquérir de ses tarifs. Elle y a mis un moment mais elle est venue nous répondre à petits pas, le dos arqué, un tablier crotté qui traînait jusqu’à terre, une tête de chevreuil sous le bras qu’elle dépose sur ce qui semble une pile de foin sur le plancher du portique. En fait, le foin couvre tout le plancher de la véranda. Comme entrée en matière, ma douce demande : –“C’est-tu du foin partout sur le plancher?” Et Francine de répondre : –“Ben, non, c’est de la paille de bois, du cèdre, ça pourrit pas, ça repousse les insectes aussi.” J’étais rassuré sur ses compétences de taxidermiste.

Elle nous a guidé vers le salon complètement au fond de la maison, une pièce sombre et encombrée, muséale. Elle est allée porter le chevreuil, l’a déposé au plancher, l’a appuyé sur un coin de mur libre, pendant que sans gêne nous nous installions sur le long divan.

–“Francine”, que je lui demande sans prologue, “serais-tu d’accord pour nous empailler?”

Sa tête hirsute est lentement descendue pendant qu’elle passait lentement ses doigts dans ses cheveux à mesure que ses épaules descendaient vers l’avant : –“Je voudrais bien mais je suis un peu occupée en ce moment, vous pensiez vouloir faire ça quand?”

–“Ah, on n’a pas vraiment de date encore, on voulait rien qu’avoir un petit estimé des frais.

–“Ça dépend, pour des bons voisins comme vous, je pourrais probablement vous donner un bon escompte.

–“Rien qu’un estimé, même approximatif, ça ferait bien notre affaire.”

Les lèvres de Francine se gonflaient à mesure que ses joues dégonflaient et qu’elle laissait aller de l’air. On aurait dit qu’elle étirait le temps volontairement.

–“Mille pour elle, cent-cinquante pour toi?” risqua-t-elle comme chiffres, les yeux maintenant bien ronds examinant ma réaction.

–“Ça me semble bien raisonnable,” que je réponds mais en évitant son regard, en négociateur habile. Je fixais un raton-laveur accroché derrière elle, droit dans les deux billes qui lui servaient d’yeux.

–“Ça veut dire quoi, ça, bien raisonnable?” que ma douce me lance, visiblement irritée.

Francine se recale lentement dans sa chaise, un grand soupir puis elle enchaîne.

–“Comment dirait-on,” entame-t-elle, “disons les choses telles qu’elles sont, Odile, tu as beaucoup plus de … mmmm … surface à travailler.”

***

De retour à la maison, j’ai mis Le tricheur à la télé pour remplir le vide désolant et nous avons soupé en silence. Par l’odeur qui venait de chez Francine, on sentait bien qu’elle brûlait encore des foutus viscères dans sa cour. Après je me suis dirigé au lavabo et j’ai commencé à laver la vaisselle. J’ai senti une présence à mes côtés. Armée d’un linge sec, elle essuyait calmement la vaisselle, sans un traître mot, comme frustrée.

On voyait bien que quelque chose dans l’idée de la taxidermie l’enchantait un peu moins maintenant.


Flying Bum

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