Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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Invisible

Dans les sombres ombres en camaïeu

La nuit derrière chacun des troncs noirs

Les lucioles deux par deux se font éclats de feu

Au coin des yeux que les miens ne peuvent pas voir

Les vertes mousses des bois

Portent les marques de ton passage

S’y incrustent en vain tous mes pas

Ta course devant, un éternel mirage

Un vent fou s’empale aux branches nues

Me souffle à l’oreille des rimes sans voix

Des timbres, des tons, chansons méconnues

Émergent floues du plus profond des bois

Des verbes lancés comme autant de pierres

Sur ma vieille carcasse déjà morte à terre

Jamais ne sera venue d’image assez claire

Pour lier toute ton âme à tes chairs

Flying Bum

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Suffit d’un caillou

Suffit d’un caillou, tout petit bijou

Par la chance posé sur la route à mes pieds

Pour un infime moment plier le genou

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

hwT

Suffit d’un caillou, une minute perdue

Sur la route devant souffle un nouveau vent

La vérité crue soudain perd l’absolu

Un destin se raconte et sa route reprend

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Suffit d’un caillou, qu’au loin sur le chemin

Du joyeux traînard se présentent au regard

Imprévus et divins deux yeux dans les siens

Pour quelques secondes volées au hasard

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Suffit d’un caillou, qu’une flamme s’allume

Les sens se dédisent les corps s’embalourdisent

Les coeurs se fondent dans le blanc d’une brume

Minute exquise deux âmes s’emparadisent

TautLimpingKinkajou-size_restricted

Suffit d’un caillou, suffit qu’il soit là

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

Parmi dix, cent, mille, parmi tout un tas

À mes pieds jamais le tien ne se sera déposé

Flying Bum

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Horreur sans plomb

En ville, je me sentais déjà pourchassé. Chassé, même. Je voyais clairement des silhouettes dans la nuit appuyées innocemment sur les poteaux des lumières de rue qui m’observaient, détournant leur regard dès que je m’approchais de la fenêtre. Je vis seul à moins qu’on compte une poignée de poissons rouges ou une vieille chatte à moitié sauvage avec laquelle je co-existe dans une sorte de trève, dans la plus précaire des paix. Elle consent à cesser de me mordre et de me griffer au sang, je la nourris. Nos échanges se résument à cela sauf pour son occasionnelle utilité comme système d’alarme. Écrasé sur le divan avec elle, lisant ou parcourant les infos sur mon téléphone, son oreille se dresse sans apparente raison, son poil s’hérisse sur le bas de son cou qui se dresse soudainement. Alors je me lève, je m’approche de la fenêtre et ils sont là dans leurs longs manteaux gris. Personne ne leur a dit à toutes ces vigies mystérieuses, ces espions d’un maître inconnu, d’abandonner ces longs manteaux gris une fois pour toutes. Ils croient leurrer qui?

Mais une fois que je les ai vus, je ne peux plus arrêter de les voir. Ils ne m’inquiétaient pas toujours outre mesure jusqu’à ce que je découvre qu’ils m’observaient les observer, et la rencontre de nos regards mutuels semaient en moi un sentiment d’angoisse pesant, de danger imminent. Ils savaient que je savais, ce qui voulait dire que les choses allaient prendre une tournure, incessamment. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien attendre sous les lampadaires? Pensent-ils vraiment que leurs longs ombrages suffiraient à modifier mon comportement, mes intentions, contrôler mes allées et venues de la seule crainte qu’ils m’inspirent, de l’idée que je me fais d’eux?

Motivé par la frousse, je fais la seule chose que je suis convaincu qu’ils espèrent de moi. Je disparais.

Longtemps avant qu’ils ne viennent et s’installent partout, j’avais caché ma vieille Austin Marina dans un entrepôt décrépit sous l’overpass Van Horne là où ça coûtait moins cher si on laissait la voiture immobile pour de longues périodes. Les gens en voiture sont désormais mal vus en général. Je ne l’ai pas utilisée depuis l’été, au moins trois-quatre mois que je ne leur avais demandé de me la sortir. Je l’avais repeinte noir mat à l’aérosol pour passer inaperçu de nuit. Toute repeinte en noir, les chromes aussi. À bout de fréon, l’air climatisé ne fonctionne plus, le chauffage ne fonctionne guère mieux, les freins ne sont plus vraiment fiables. Mais je l’aime toujours, plus que la chatte ou qu’un autre humain. Je la vois comme une reflet de moi-même, sombre, toute en courbes, impétueuse, aussi usée que moi. J’ai pris le chat avec moi dans une poche, quelques effets dans un vieux sac à dos, transféré les poissons rouges dans la cuvette et je les ai longuement regardés tourner et tourner vers de nouvelles aventures.

En attendant ma Austin, je regardais les informations télévisées à travers la vitre sale du guichet sur une vieille noir et blanc qui trônait sur une tablette derrière le bureau. Une annonceuse blondasse qui semblait à bout de nerfs sous son maquillage bâclé, son sourire forcé comme une patineuse de fantaisie. Il était question de calamité démographique, immigration nulle, émigration massive, taux de natalité nul, morts prématurées massives. À quand la population zéro?, indiquait l’infographie derrière la speakerine. De plus en plus de gens comme moi fuyaient, incertains de leur statut réel dans ce nouvel ordre strict, affamés de leur liberté d’antan mais angoissés de ne jamais la retrouver nulle part.

Au bulletin local, des histoires inhabituelles. Des animaux errants en détresse partout de par les rues, des morceaux de femmes démembrées éparpillés sur les trottoirs mais aussi un jeune professeur d’université propret avec une boucle violette au cou qui parlait de ses recherches. La speakerine l’écoutait comme si Dieu en personne était venu à son émission.  “Quand le loyer d’un deux-et-demi atteint le salaire annuel moyen du travailleur moyen, alors il ne se trouve plus à sa place dans cette ville.” Pas besoin d’être allé à l’université bien longtemps pour déclarer ces inepties.

Après lui, topo sur la rue, un vieux bougre interrogé déclare que finalement les choses ne seraient pas si pire qu’on le croit. Moins de monde égale moins de trouble, moins de trafic, des files d’attente plus courtes, plus facile de faire régner l’ordre enfin. Puis l’automatisation compense largement, même les balais de rue sont téléguidés maintenant.

Puis un jeune couple qui appuie le vieux bougre, beaucoup plus facile d’avoir des places pour les enfants en garderie et si la demande chute à l’extrême, les prix vont suivre, tout sera meilleur marché. Puis l’intervieweur qui demande : “La pénurie de personnel dans les services de garde et les écoles ne vous inquiète pas?” Une lueur d’angoisse a traversé le regard du jeune couple.

Retour en studio, la speakerine parle de restaurants avec personne dans les cuisines, de gazons hauts comme les foins, des enfants instruits sur un écran dans des écoles sans supervision, les enseignants en fuite. Je commençais à être surpris que le commis de l’entrepôt de voitures soit encore là.

“Tiens tes clés, mec”, dit-il en branlant le porte-clés devant mes yeux. Pendant que j’ouvrais la portière et que je lançais mon bagage sur le siège arrière, il est revenu vers moi. “Quelqu’un est venu l’autre jour et m’a posé des questions à propos de votre Austin Marina, mais je n’aime pas particulièrement les fouineux en chiennes grises, je lui ai dit que je ne savais rien de l’Austin ni de son propriétaire.” Puis il est retourné dans son aquarium. Je l’ai remercié. J’ai ouvert une craque aux fenêtres arrière et j’ai libéré la chatte qui commençait à me grogner des menaces à peine voilées.

Le son du moteur anglais sonnait comme une musique à mes oreilles. En traversant Outremont j’observais les superbes tours à condo qui abritaient des riches. Je les imaginais blottis dans leurs chaudes couettes et je les enviais un peu. Outremont avait fait abattre ou enterrer tous les poteaux de rue. En sortant de la ville, je suis passé devant mon appartement désert et j’ai cru voir deux ou trois longs manteaux gris regarder vers la fenêtre de mon salon en discutant vigoureusement.

Le pont traversé, quelques voitures se sont jointes à la mienne. Travailleurs matinaux, fêtards et fêtardes aux regards de cul qui rentraient se coucher, des fugitifs comme moi fondus discrètement dans l’heure de pointe rachitique. J’ai roulé sur l’autoroute des Laurentides au moins jusqu’à St-Jérôme avant que le paysage ne tourne aux jaunes et aux orangés et que les patrouilles n’apparaissent de chaque côté de la route scannant systématiquement les visages de tous les automobilistes avec leurs pistolets électroniques. Tous les passagers des voitures sur la ligne de gauche semblaient m’observer curieusement à travers les vitres de côté en me doublant.

Au bout de l’autoroute, les voitures se sont mises à se faire plutôt rares, idem pour les patrouilles. Passé Mont-Laurier, j’étais fin seul sur la route. Épuisé. Je suis entré sur une route secondaire puis sur un chemin de pénétration d’une ZEC ou d’une compagnie de bois quelconque et je me suis rangé. J’ai dormi jusqu’à sept heures du soir.

Je me suis réveillé avec une forte odeur d’urine. Merde, la chatte. Je suis descendu lui ouvrir la portière qu’elle aille finir ses besoins dehors. Elle est partie dans le bois comme une bombe. En furie contre elle, je l’ai abandonnée aux coyotes et j’ai repris la route.

Avant le Grand-Remous, le témoin de niveau d’essence s’est allumé. Bref, il me restait suffisamment d’essence pour faire environ une quarantaine de kilomètres encore. Assez pour me rendre au Grand-Remous ou jusqu’au Lac Saguay.

Dans un poste d’essence digne du far-west, j’ai collé la voiture sur l’unique pompe encore ouverte. Je suis descendu de ma Austin et l’air était déjà beaucoup plus frais. J’en ai pris une grande lampée pleins mes poumons et l’air est ressorti en nuage de vapeur. J’ai ouvert le bouchon et inséré le pistolet dedans et le préposé est sorti de son garage. Un grand bonhomme plutôt costaud et mal rasé, coiffé d’un chapeau de laine carreauté rouge et noir avec deux panneaux de feutre qui lui descendaient sur les oreilles. Il pouvait aussi bien avoir 25 ou 40 ans, dur à dire. Il semblait totalement ébaubi de voir retontir un humain, ou une Austin Marina noire mat, va savoir. Il approchait.

“Pas pour toé,” dit-il très calmement mais d’une voix grave et assez forte.

“J’ai de l’argent liquide,” que je lui ai répondu. Généralement ça les calme.

“J’ai dit pas pour toé, quel boutte tu comprends pas,” en souriant de façon étrangement gentille.

Un peu de gazoline était déjà passée par le pistolet mais je ne voulais absolument pas faire d’histoires avec le pompiste. J’ai relâché la poignée du pistolet et j’ai commencé à l’agiter longuement pour ne pas perdre une seule goutte. Le tintement de métal agaçant est venu à bout des nerfs du gros pompiste. Je l’ai senti accélérer le pas derrière moi. J’ai senti son poids sur le sol et son haleine de bœuf dans mon cou. Alors j’ai appuyé de nouveau sur le pistolet pour chaparder le maximun d’essence avant qu’il ne m’interrompe puis j’ai retiré le pistolet de mon réservoir en me retournant vivement. Un grand mouvement des bras. L’essence pissait encore dans le vide formant un grand cercle entre ciel et terre. La crosse du pistolet l’a frappé exactement devant l’oreillette de feutre sur la partie exposée de son crâne. Il a émis un grognement lugubre puis s’est écrasé au sol. J’ai terminé le plein le plus rapidement que je l’ai pu. En sautant dans ma Austin, j’ai bien vu un homme en gris sous le lampadaire de l’enseigne du garage. Nos regards se sont croisés pendant que l’homme tirait une allumette au sol. J’ai vu l’explosion nettement dans mon rétroviseur.

En fonçant vers Val d’Or dans le parc sauvage, la noirceur est tombée raide comme la misère sur le pauvre monde. Y a-t-il seulement encore de la vie de l’autre côté en Abitibi? Devant moi pas de lune, pas une seule étoile, rien. Rien d’autre que deux grands cônes de lumière bleutée émanant des phares de ma vieille Austin Marina qui vont se perdre au loin dans le noir profond de l’asphalte neuve, sans lignes, comme une sombre rivière sinueuse. La lumière est peuplée par une infinité d’insectes et de papillons qui se précipitent sur moi en rafales. Un assaut linéaire et furieux, perpétuellement réalimenté par une source d’insectes apparemment sans fin. Les insectes se jettent sur moi jusqu’à ce que l’essaim réalise, trop tard, que mon pare-brise sera leur tombeau. La radio éteinte, j’entends encore mon coeur battre dans la cabine à travers les tic-tic des mouches contre le pare-brise. Je suis désespérément seul sur la route, aucune voiture ni devant ni dans les rétroviseurs. Noir comme chez le diable. Noir comme dans le cul d’un ours, comme disent les anishnabe.

Je lance le liquide lave-glace pour laver les mouches écrasées puis le pare-brise devient une boue opaque de cadavres de mouches broyées sous le balayage des caoutchoucs. Je suis dans le cul d’un ours. Avant que je n’aie le temps de relancer du liquide, ma Austin frappe un orignal de plein fouet.

Il n’y aura pas de long tunnel de lumière blanche s’ouvrant devant moi, pas d’ascension verticale dans un ciel de bon Dieu ni de film de ma vie à se dérouler devant moi. Au bout de mon sang, l’image pâlit lentement à mesure que mes énergies m’abandonnent et ma carcasse est maintenant démembrée, souffrante et emmêlée dans un amas de chair animale chaude, de verre brisé et de tôle fripée. La lumière jaune et crue de deux lampes de poche me tournoie dans le visage. En plissant des yeux je parviens à apercevoir deux hommes en longs imperméables gris qui m’observent, qui sourient.

Flying Bum

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Philomène

Quatre-et-demi de l’enfer, Montréal, 1972.

Cent soixante-quinze degrés fahrenheit ou celsius, c’est pareil, pas égal mais pareil. Pas de courant d’air, pas de fan, je pense que j’ai chaud. Je pendouille bêtement entre deux couches d’air comme une capsule spatiale dans le pays des petits bébés pas baptisés entre avaler une ou deux capsules de mescaline et attendre son effet. Quand “je veux” ressemble à une crampe dans le ventre. Je pense à ce que je veux, et je pense que c’est Philomène que je veux et le ventre me tord . . . Merde! Tout s’embrouille. Un dessin, je dessine. Plutôt, un rêve dans lequel je dessine. C’est évident, lumineux. Un rêve puisque je dessine sur une table à dessin. C’est quand la dernière fois que j’ai dessiné sur une table à dessin? Des années. Des sombres années-lumière. Passer des rames de papier-scrap récupéré à l’imprimerie à inventer des tronches de quidam, des décors de BD vaguement sociales, des maisons magiques, le visage d’une fille. Rien que le visage, le visage de qui? Elle en pense quoi, la fille, elle? Où est son corps? Sous trente-six cotons ouatés se terrent des seins qu’on ne peut même pas s’imaginer. De ventre non plus. Un drôle de visage, pénible à dessiner ce visage, j’y parviens à peine, d’abord un ovale, la petite croix théorique dans le centre, je place les yeux à la bonne place comme dans un stupide manuel d’art pour les nuls attardés. Grand sourire? Sourire narquois? Ou quelque chose de plus complexe, démoniaque, un arc approximatif qui fait la moue. . . mais je dessine, je n’arrête pas de dessiner. Je me vois, de mon point de vue comme les épaules collées au plafond, le carré de la table à dessin en bas de travers, mon autre corps penché dessus et comme arrière-plan une immense image projetée dans un angle inconfortable, Liza Minelli qui danse dans un cabaret les cuisses blanches à l’air et la craque de ses seins roses au creux de son décolleté qui descend jusqu’à son blanc nombril le reste vêtue toute en noir et plein de cornets plantés au bout de plein de trompettes qui râlent en canon des airs désolants. Combien de fois ai-je vu cette scène de ce film? Pourrait-il s’agir d’un rêve dans un rêve? Un rêve qui rêve comme un disque qui saute un disque qui saute un disque qui saute. Et le visage de fille s’empare de Liza Minelli qui tourne en Philomène et un homme qui tourne autour de Philomène comme un satellite et lui marmonne des mots, sussurer serait le bon mot, lui dit des choses à l’oreille, un deal semble conclu, elle rit comme un italien quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin, une auréole de lumière autour de son visage allume ses belles dents comme un piano et j’ai mal au ventre, j’ai tellement mal au ventre. La starlette est soudainement nue, qui rit, un autre homme satellite en queue-de-pie puis un autre avec un bout de chemise blanche qui retrousse de sa braguette négligemment ouverte, les deux lui tournent autour comme deux lunes lubriques, merde la gravité deux mamelons pointent vers moi au plafond et elle danse et elle entend tout ce que je pense et se fout de tout ce que je veux comme une actrice qui obéit à son scénario cruel pendant que je dessine bêtement, sur une table à dessin. Danse, mouvements désarticulés, déhanchements, mimiques, pattes en l’air comme un autre langage, un code, peut-être une façon de combler le vide immense, de jeter un pont? Faire contact avec moi avec des sentiments qu’elle est incapable de décrire, me rejoindre, m’appeler, espérer quoi, un vil satellite de plus? Non, Philomène ne t’appellera pas, idiot. Un idiot qui dessine sur une table à dessin à la main qui n’arrête jamais. De long en large, de haut en bas, en tournant. Où est tout le monde et qui me pince les gosses?*

La mescaline est débarquée sans prévenir comme une pizza que j’ai jamais commandée. Je le jure.

Je grince des dents bruyamment dans le silence de mon propre néant.

Je pense que j’ai chaud et mon ventre se tord,  je veux Philomène, les dents m’en font mal, tout va si mal, je vais où, je fais quoi?

Les options se font extrêmement minces pour quiconque grince des dents bruyamment dans le silence de son propre néant.

 

Flying Bum

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*testicules dans le langage familier du Québec

Texte publié dans le contexte de la journée mondiale pour la prévention du suicide.

De rien de rien

Dis-moi tout ou ne dis rien de rien

Des mots, des cris, des silences

Où tu vas à tant et tant de tâtons

D’où tu viens, est-ce si affreusement loin

Ton visage enfin ou ne montre rien de rien

Viens sous la lumière oublier l’observance

Bouche inconnue, deux yeux perdus, usurpation

Même la chaîne qui prisonnière te retient

Tu te caches couchée du long dans le blanc du papier

Dans les sentiers entre les lignes ou dans le rond des o

Bercée dans le creux de l’u, perchée aux barres d’été

Le pied de ta lettre si affreusement beau

Montre-moi tout ou montre-moi rien de rien

Le son de tes pleurs le rose de tes pudeurs

Que caches-tu avec tant et tant de déraison

Comment tu es, est-ce si affreusement divin

Dis-moi tout ou ne dis plus rien de rien

De ta couleur de tes chaleurs, tes odeurs

À pleins poumons ou en petits petits soupçons

De tout sentir et ressentir je t’enjoins

Ou alors affreusement rien

de rien.

Flying Bum

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Outrer Bukowski

(Défi littéraire)

Hank était sorti du champ de courses de Los Alamitos affamé ou peut-être que de trop nombreux apéritifs avaient creusé son estomac et ravivé ses vieux ulcères. Il s’était arrêté au premier casse-croûte crasseux sur sa route. Les chevaux n’avaient pas vraiment couru pour lui, pas de steak-frites hors de prix pour lui ce soir, encore moins un bon scotch. Quand Hank avait tenté de se commander deux hot-dogs fromage-bacon, le jeune hurluberlu derrière le comptoir qui avait l’air d’avoir consommé beaucoup trop de substances lui avait gueulé :

T’es ben pareil comme toutes les autres, toé, christ. Mangeux de bacon.

Hank agacé, on le serait à moins, lui avait demandé sur un ton baveux ce qu’il voulait dire au juste.

Une fois j’avais un cochon, j’étais tout petit. Les yeux du commis s’étaient fermés un long moment et ses paupières vibraient. J’ai jamais joué au baseball de toute ma christ de vie, avait-il platement conclu.

Ses yeux brillaient comme des diamants mais ses deux mains n’étaient que d’horribles tenailles de chair. Il devait avoir mis ses mains là où elles n’avaient pas d’affaire, il n’avait qu’un long doigt par main avec un moignon de pouce juste en-dessous, des boursoufflures colorées plein les paumes.

Hank lui avait demandé son nom. Il avait répondu : Toutça. Hank lui avait demandé s’il aimait ça se faire chier à griller des saucisses et des boulettes de viande à la journée longue.

Une fois j’avais faim, avait-il répondu, j’étais tout jeune. Son regard était parti voir ailleurs un bref moment puis était revenu mine de rien. –J’ai trouvé un serpent sur le bord du chemin. J’ai essayé de l’attraper pour me le faire cuire. Mais il était plein de bébés-serpents, alors je l’ai laissé tranquille.

Toutça était monté dans la bagnole de Hank et ils avaient filé sur Los Angeles. Toutça aurait bien aimé se taper une prostituée de la ville. Hank tournait systématiquement à gauche chaque fois qu’un type louche ou un pusher se trouvait devant lui et de fil en aiguille ils s’étaient retrouvés encerclés par les hôtels miteux et les maisons de chambres bon marché, des petits groupes de femmes mal fagotées en talons hauts avec des bleus pleins les bras arpentaient les trottoirs avec nonchalance.

Hank avait dit : – On devrait probablement se trouver un quartier plus sympathique qu’icitte.

Toutça avait dit : – Non, non, c’est bon ici.

Es-tu certain?

Il avait dit : – Oui, regarde la grande avec les gros tétons flasques à moitié à l’air, elle ressemble à ma mère.

Hank s’était garé en double. Drôle de hasard quand même, c’était la mère de Toutça. Alors au lieu de négocier le tarif des pipes et des services complets, Hank lui avait offert un lift.

Elle s’appelait Simone. Hank les avait conduits à un Best Western et ils avaient loué une chambre où Hank n’avait pas tardé à entamer le minibar. Rien de bon ne jouait à la télé alors tout le monde n’avait gardé que ses sous-vêtements et ils étaient descendus ainsi à la piscine de l’hôtel. Simone et Toutça essayaient bien de se remémorer leurs bons vieux jours mais à les écouter parler on aurait dit qu’ils n’avaient jamais habité sur la même planète.

Après un long moment, Toutça était tombé comme en transe. Ressuscitant très lentement comme s’il revenait du Pérou précolombien il disait : –Arrête un peu, toé là, là. Ma mère s’appelle Nancy.

Simone s’était soudain rappelé que son fils était à moitié américain, à moitié portoricain et qu’elle l’avait vu il n’y a pas si longtemps et qu’il était toujours aussi beau. Toutça était blanc comme de la mie de pain et pas vraiment joli.

Le bonus c’est qu’ils pourraient maintenant se taper une bonne baise. Au lieu de remonter à la chambre, Toutça et Simone s’étaient mis à se peloter gaiment dans la section peu profonde de la piscine. Hank s’était longuement demandé s’il devrait mais il s’était finalement joint à eux. Ils formaient un drôle de triangle dans l’eau se pressant les joues les unes contre les autres. Leurs langues se mêlaient dans l’ordre et dans le désordre, chacun les mains explorant la petite culotte de son voisin. Hank avait Toutça dans les mains et n’y allait pas de main morte. Toutça prenait des proportions démesurées qui surprirent Hank qui s’était alors demandé s’il ne lui masturbait pas la cuisse. Puis une mère avec ses deux petits était arrivée sur le bord de la piscine. Elle avait crié à l’assassinat en apercevant la scène étrange et en moins d’une minute le manager de l’hôtel était apparu et leur ordonnait de quitter les lieux sinon il allait appeler la police. Hank, Simone et Toutça étaient déjà considérablement allumés mais personne ne voulait vraiment faire un tour de panier à salade. Ils s’étaient rués à la chambre se rhabiller puis empilés dans la voiture pour se rendre à un autre hôtel.

Leur nouvel hôtel était beaucoup plus joli mais la carte de crédit de Hank avait été rejetée après deux-trois tentatives humiliantes. Hank demandait à ses deux amis si l’un d’eux avait de l’agent comptant. Toutça s’était alors mis à sortir de ses poches des liasses et des liasses de billets. Hank surpris lui avait demandé comment se faisait-il qu’il y avait tant de fric empilé dans les amples poches de ses pantalons en coton ouaté.

Une fois quand j’étais petit j’étais dans le bois, avait-il d’abord répondu. Puis ses yeux avaient fait un grand tour dans le vide comme une grande roue vide sans passagers. –Les pic-bois se sauvaient en me voyant, j’avais lentement poussé un crayon jusqu’au fond d’un trou dans un arbre, rajoutait-il en mimant le mouvement les yeux fixés au bout du crayon imaginaire malhabilement coincé dans ses pinces de crabe, et je pense bien que tout ce fric est ma récompense.

Les grands yeux de Hank pissaient l’incompréhension et la suspicion mais tout cela lui importait très peu parce que Toutça avait amplement de quoi payer la chambre qui avait, oh joie, son propre Jacuzzi.

Dans un empressement sauvage, aussitôt la porte barrée, rien n’aurait pu les empêcher de se faire mutuellement la grâce de leurs totales et singulières nudités. Hank devait bien faire cent cinquante livres de trop, les seins flasques de Simone tombaient sur une grande cicatrice qui lui traversait tout l’abdomen et son bras gauche portait les couleurs d’une fraîche infection aux staphylocoques. Toutça maigre et d’un blanc presque bleu portait à l’entre-jambe ce qui semblait bien être un pénis de 17 pouces de long. Ils avaient tous sauté dans le Jacuzzi bien qu’aucun d’eux ne savait vraiment comment ça fonctionnait.

Une fois quand j’étais petit, avait dit Toutça, j’avais sauté en bas d’un pont dans une rivière glacée et je n’en suis jamais ressorti vivant. Il avait ensuite roulé les yeux par en haut ne laissant parfois voir que deux globes blancs terrifiants et s’était mis à pousser tous les boutons, tourné toutes les valves et la température de l’eau avait monté jusqu’à 150 degrés. Ils avaient tous lentement commencé à mourir ébouillantés. Ils avaient bondi hors de l’eau, atterris la face aplatie dans le tapis. Simone suppliait personne en particulier de lui donner un dernier verre d’eau froide avant de crever la langue sèche.

Toutça venait tout juste de se rappeler que sa grand-mère était morte et lui avait laissé une quantité impressionnante de fric mais il n’avait pas de compte de banque. Le notaire lui avait remis la somme en argent liquide et il avait rembourré ses culottes en coton ouaté avec les liasses et il était reparti comme ça, l’air du bonhomme Michelin. Hank considérait que c’était la première chose sensée qui sortait de la bouche de Toutça et il était inquiet. Il examinait Toutça de la tête aux pieds. L’eau bouillante avait-elle provoqué du dommage à son cerveau? Hank se consolait en se disant que Toutça n’en avait pas de cervelle de toutes façons, mais il avait un pénis de 17 pouces alors Hank avait recommencé à jouer avec.

Toutça regardait Hank manœuvrer sa machinerie lourde, d’abord complètement ébaubi puis totalement indifférent.

Des fois quand j’étais petit, avait commencé à raconter Toutça, ma mère me chantait Rocky Raccoon quand elle me mettait au lit. Les yeux de Toutça étaient encore partis quelque part au Delaware pour un long moment. –Je donnerais bien tout ce qui reste dans mes cotons ouatés pour l’entendre chanter encore une seule fois. Puis il s’était rappelé que sa mère était mourante, gisant sur le tapis à ses côtés et elle gémissait, le suppliait pour avoir un peu d’eau froide. Il avait alors demandé sur un ton suppliant :

Maman, chante-moi Rocky Raccoon.

Simone comprenait que dalle à ce qui se passait là et elle était complètement muette, dangereusement déshydratée. Hank avait abandonné le gigantesque pénis de Toutça et était allé chercher de l’eau pour la pauvre femme. Il la versait directement sur sa bouche entrouverte et la langue de Simone s’agitait dans tous les sens sur ses lèvres rougies et en recrachait la moitié du bout de la gueule comme un bébé qui recrache sa compote de pommes. Hank inquiet lui demandait si ça allait. Les premiers mots de Simone avaient été : –Est-ce que c’est mon fils, ce fils de pute, oui ou merde?

Ça dépend, avait dit Hank. –Pour un moment j’ai cru que oui, puis j’ai cru que non. Maintenant on dirait que oui, encore. Elle avait acquiescé de la tête comme si l’histoire se mettait tout d’un coup à se tenir debout. Elle avait agrippé Toutça par les cheveux et lui avait donné un énorme baiser gluant sur le nez et elle s’excusait de n’avoir jamais su faire des biscuits pour lui et d’être une triste junkie et de ne jamais l’avoir conduit à ses pratiques de baseball ou d’avoir fait toutes ces choses que les mères sobres font usuellement à leurs garçons. Toutça braillait comme un veau et Simone le berçait dans ses bras.

Hank était à peu près certain d’assister à quelque chose de troublant, d’émouvant.

À peu près.

Puis il s’était rappelé combien il était devenu raide et excité plus tôt dans la piscine et jusqu’à quel point il avait eu une cruelle envie d’avoir du sexe odieux avec ces deux hurluberlus. Alors il s’était mis à passer ses doigts dans les cheveux de Toutça et avant longtemps tout le monde avait des doigts dans les cheveux de tout le monde et Hank chantait :

And Rocky Raccoon

Checked into his room

Only to find Gideon’s bible

But Rocky had come equipped with a gun

To shoot off the legs of his rival

Une fois quand j’étais petit, s’était confié Toutça, ses grands yeux voyageant entre les fesses de Hank et la vulve de Simone, j’avais planté une banane dans le silencieux de la bagnole de mon père.

Quand il est rentré le soir il l’a enlevée et il l’a mangée. Savez-vous quoi, avait-il finalement confessé, je n’ai jamais su lire ni écrire.

Je te jure que je vais te montrer un jour, avait dit Hank pendant que Toutça commençait à gosser après le pénis de Hank avec ses tenailles de crevette. Hank se vengeait sur l’énorme queue de Toutça pendant que Simone explorait des doigts l’anus de Hank et pour la première fois de sa vie Hank comprenait pourquoi tous ces foutus hippies scandaient toujours peace and love, brother, love.

Bien des choses s’ensuivirent, des choses plutôt juteuses, des choses inutiles à raconter comme à quoi pouvaient ressembler les sensations dans le vagin de Simone, quel pauvre orifice avait finalement hérité de Toutça et ce qui était advenu quand les pattes du lit avaient lâché et que tout le monde avait foutu le camp. Lequel avait crié : –Je pense que je viens de me casser une jambe? Des souvenirs si précieux que Hank tremblait d’extase juste à apprécier l’énorme chance qu’il avait eue de venir au monde juste pour voir tout ça.

La rumba congolaise avait bien duré quatre ou cinq jours. Hank avait mis un temps fou à dégriser. Finalement Hank et Toutça avaient contracté une sale hépatite. Dans la confusion, Simone s’était gonflé les veines à en crever avec des centaines et des centaines de dollars d’héroïne pigés dans le coton ouaté de Toutça qui finalement n’avait jamais pris la moindre dope de sa vie. Apparemment, il souffrait d’une maladie mentale rare et on avait dû l’interner pour un moment.

Hank voyait maintenant un psy pour démêler tout ça. Et un bon avocat aussi. Où se situait sa responsabilité, comment se portait sa conscience dans tout ça? La mort ne l’effrayait sûrement pas. Il savait qu’en rentrant au paradis tout le fric de Toutça serait encore là, qu’un énorme Jacuzzi l’attendrait, Simone serait assise sur le bol de toilette, se ferait un beau petit fix d’héroïne tranquille et Toutça serait à genoux à ses pieds le suppliant de lui chanter un petit bout de Rocky Raccoon et que quand Simone en aurait fini avec sa seringue et son garrot ils formeraient encore un triangle dans l’eau et la queue de Hank recevrait sa récompense pour tout le bien qu’il avait fait sur la terre comme ne jamais avoir jugé trop vite les paumés et de les avoir aimés de la seule façon qu’il savait le faire.

Le vieux Flying Bum dégueulasse

vieux crisse

L’idée était de tenter d’outrer celui qui a outré la prude Amérique toute sa vie.

Dimanche tu’seul dans l’bois

Deux pieds gisent sans bottes ni bas

douceurs du lycopode des bois.

Qui sait jusqu’où courent en vraies folles

ses racines vasculaires en tout sens s’étiolent.

De par la Gaspésie et dans toute l’Abitibi

comme si les pieds touchaient ici à tout un pays.

 

Mon cellulaire enfin utile, complice à kidnapper

traîner dans l’bois avec moé la belle Salomé.

Sa poésie rustique qui réveille bête les esprits endormis,

cruelle guitare électrique terrorise chevreuils et pauvres perdrix.

 

Au bord d’aucun lac du tout,

le cœur après se recoller

tire et pompe un dernier grand coup

de phéromone des forêts enchantées.

 

Se relèvent se rechaussent et partent regaillardis

vieille carcasse et ce qui lui reste d’heureux génie.

 

Flying Bum

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(Live dans le bois, vive la techno)

 

Amours débiles

 

Nous n’avions rien à foutre d’une chambre.

Nous nous plaisions bien l’un et l’autre et nous étions si jeunes et c’était tout ce dont nous avions besoin.

Nous étions ce que nous voulions bien être et l’instant suivant quelque chose d’autre, une mise en scène imprévisible, un casting improvisé.

Deux étrangers dans un bar quelque part puis deux amants fiévreux ailleurs n’importe où. Une salle de bain. Un divan-lit dans une maison de chambres bon marché. Endroits étranges ou familiers. Souvent même pas à moitié déshabillés. Empressés et nerveux. Excités. Aucun effort réel de se cacher, l’ombre d’un escalier au bout d’un couloir désert, murmures à peine étouffés, aucune pudeur.

Les gros mots tabous, amour, engagement, personne ne croyait plus à rien. C’était comme ça. Le temps d’une libération dont nous étions tous acteurs et prisonniers, libération obligée que traînait dans son sillon l’air du temps qui se prenait pour un vent nouveau.

Le commis était plutôt costaud, bien mis, poli. Un porte-nom trahissait son anonymat. Un livre de science-fiction à la couverture plutôt horrible cachait encore pour un moment la moitié de son visage. Des muscles énormes. Nous n’étions nullement nerveux, pas impressionnés. J’ai regardé partout, personne dans le petit lobby. Quelques voitures dans le stationnement. On a payé comptant. Chacun notre part. Monsieur et madame John Smith, naturellement, pour le jeu.

Il nous a tendu les clés, le check-out, c’est comme vous voulez, avait-il simplement dit. On s’est regardés dans les yeux, on a souri.

Encore un jeu et le jeu nous excitait. On apprenait encore à se connaître malgré qu’on pensait bien avoir fait le tour de la question, instinctivement sans plus. Nous nous édifions l’un sur l’autre à tâtons, comme deux jeunes botanistes qui chercheraient en retournant délicatement une à une les feuilles d’un plant, sans gants et scrupuleusement, espérant découvrir une nervure jamais vue, un insecte nouveau, s’émerveillant sur la complexité de nos natures, la beauté des anatomies, les opportunités infinies.

Nous avions décidé de prendre la route après avoir vu l’annonce dans un petit journal jaune tout juste à côté d’une publicité qui faisait miroiter un compagnonnage amoureux parfait, des rabais substantiels sur les massages sensuels. Nous étions attablés depuis un bon moment dans ce café quand son doigt avait atterri directement sur l’annonce où l’on pouvait voir la photo d’un bain tourbillon, un lit aux dimensions démesurées, des robes de nuit déposées galamment sur un fauteuil crapaud aux couleurs vives. Ce serait rigolo, non?

On a ramassé nos choses dans l’auto. Le motel avait l’air d’un petit complexe immobilier bon marché. Juste en-dehors de la ville. Modeste, même s’il semblait avoir jadis eu de grandes prétentions de luxe clinquant. La peinture blanche cloquée sur les volutes du fer forgé des garde-fous laissait voir la rouille qui rongeait le métal. Un alignement approximatif de climatiseurs dépareillés qui râlaient dans la nuit en pissant leurs condensations sans façon sur les balcons de ciment.

Elle riait. Elle disait qu’elle s’y plaisait. Ce sera notre place maintenant, disait-elle.

J’ai lancé la clé sur le chevet près du lit. On a scanné la place des yeux, tout le tour, en bas, en haut.

Check ça! C’est débile.

Sur le plafond au-dessus du lit étaient collées des tuiles de miroir d’un pied carré chaque. Un vieux téléviseur à tube sur un rack de métal doré, de fausses aquarelles d’une autre époque, des sous-verres en acrylique chamoiré, deux bouteilles de Moscato bon marché dans le mini-bar, une carpette lettrée qui nous souhaitait la bienvenue.

Comme un vieux casse-tête usé, les craques entre les tuiles de miroir étaient inégales et dans les plus profondes on pouvait voir les splash de colle qui maintenaient l’ensemble de l’œuvre au-dessus du grand lit. À leurs surfaces, une réflexion distordue du couvre-lit, du tapis avec ses marques de pas gravées par l’usure, le cercle irrégulier de lumière venue d’une lampe de chevet, son aura de lumière jaunâtre là pour révéler l’action, encercler les limites de l’imagination.

Nous observions le cou cassé, fascinés comme si nous découvrions une nouvelle planète dans le ciel.

Totalement débile, avais-je dit.

Qu’est-ce qui est débile?

Tu es débile!

Non, ça c’est débile, check.

Elle se regardait se déhancher sur le lit agitant son bassin dans tous les sens. J’ai fait pareil. Débile.

Notre haleine sentait les chips au ketchup.

Le sorbet arc-en-ciel.

La vodka.

Méchant mélange.

La chambre sentait trop fort le désodorisant commercial, parfum de fleurs impossibles et écoeurantes. L’humidité. La cigarette et quoi encore. Trop de sexe.

Autour du lavabo dans un bol peu profond, une empilade de savonnettes en forme de coeur. Une chaîne au-dessus du loquet, un téléphone à cadran dans le même turquoise que le couvre-lit râpé, des menthes en cellos dans un bol de verre ciselé.

Étendus nus sur le dos, nous faisions des faces pour le damier de miroirs. Nous faisions ceci, nous faisions cela.

Sa jambe reposait sur la mienne. Existait-t-il quelque chose d’aussi agréable que le poids chaud d’une jambe de femme sur la mienne? Nous avons cherché les robes de chambre en vain, putain de publicité. Il n’y avait que deux serviettes de bain trop petites pour faire le tour de nos tailles. Trop petites et trop rugueuses comme deux vieux linges à vaisselle.

Nous nous tenions debout dans le bain tourbillon qui se remplissait, à travers le bruit des jets nous écoutions les tic-tics des lampes solaires qui se réchauffaient lentement. Les nombreuses buses du bain rose, autant de yeux robotiques et indécents fixés sur nous se régalant de nos blanches nudités. Une vapeur nouvelle s’était élevée à mesure que les lampes solaires chauffaient la surface de l’eau.

Elle avait fabriqué un contenant en tordant une cannette de Pepsi, rinçait ses cheveux empilés sur le dessus de sa tête.

Nous avions ramassé des condoms en sachets au look vintage dans une distributrice des toilettes d’un garage sur la route. Elle avait toujours son petit flacon de Spanish Fly qui arborait un dessin au trait qui représentait le diable qui faisait un clin d’œil grivois et le texte en-dessous qui disait : Being bad never felt so good, des TicTac aux bananes, un reste de jus d’ananas dans un pot de verre, une vodka bon marché.

Comme un spleen soudain et puissant, je ne trouvais plus rien de bien excitant dans ce jeu insignifiant. Je me voyais ailleurs que là, en bien d’autres lieux, seul, tranquille.

J’ai tout de même pu parvenir à une érection à peu près potable mais nos ébats avaient déjà connu des jours meilleurs. Je me demandais si tout cela n’était pas soudainement devenu totalement débile. Loin de l’aventure romantique, loin du tressaillement, prisonnier dans un baise-o-drome de pacotille.

Nous nous étions réveillés avant l’aube. Elle avait tiré le rideau gris et usé. Écartillé deux doigts entre deux lattes du store. Un ciel glauque qui ne se rappelait plus s’il était là pour la fin de la nuit ou le début du lendemain. Un lointain couinage d’oiseaux. Le ronronnement du mini-frigo et les tintements de métal des calorifères électriques surpris par la fraîcheur du matin comme de longues et tristes complaintes.

Ses deux fesses bien blanches éclairaient la pénombre, sur la pointe des orteils elle avait tiré la corde du store, la draperie tenue sur ses seins pendait jusqu’à ses genoux. Les voitures luisaient sous la rosée du matin frais. Un panneau vert blessé de quelques trous de balle annonçait l’autoroute plus loin. Le noir de l’asphalte se confondait au brun profond des terres. Comme s’il n’y avait plus rien entre le motel et le champ de maïs fraîchement fauché, envahi par un murmure d’étourneaux cherchant leur pitance dans les grains échappés par les moissonneuses.

Des milliers, des tribizillions d’étourneaux. Chacun leur petit couinage additionné composait un concert sinistre.

Dans le reflet de la fenêtre, je devinais un sourire amusé sur son visage fasciné.

Check, check les oiseaux, viens voir.

C’est débile tout ça.

 

C’est exactement ce que je m’étais dit.

 

Flying Bum

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L’amour est dans le foin

 

Des lointains étés remontent confus

Souvenirs troublants de dos qui pique

De cachettes chaudes, d’innocences perdues

De joues en feu et de génie qui abdique

 

Beau garçon rare visite, un petit rat des villes

Belle cousine, boucles d’or et rate des champs

Dans un jeu innocent sans fin se tournillent

L’un sur l’autre crinières folles aux quatre vents

 

Sous le toit brûlant de si grands bâtiments

Évachés dans les premiers foins de l’été empilés

S’alanguissent sans rien y comprendre vraiment

Démissionnent les yeux ébaubis et les cœurs hébétés

 

Divines dentelles du dimanche décousues

Aux plus grandes envies prêtent enfin la vie

Dans nos si lointaines enfances perdues

Que de secrètes tasseries se sont faites paradis

 

Flying Bum

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