Trop de pression

Eh oui, te voilà avec toute ta bonne foi

Et tes beaux conseils à la Peter Pan

T’as même pas de cicatrices dans’face

Et tu ne peux même pas supporter la pression

Traduction libre, Pressure, Billy Joel

Est-ce rien que moi ou il semble que la pression devient insoutenable par moments? Nous sommes tous en proie à une lente mais inéluctable augmentation de la pression, une main divine (diabolique?) semble faire un petit tour de manivelle de temps en temps sur l’étau de l’exigence et tente de nous écraser sous une pression de plus en plus forte.

Est-ce essentiellement lié à l’exigence sans cesse grandissante de performance dont nous sommes victimes, la course folle aux fins de mois angoissantes, ou à l’ensemble de la déjection bovine qui sévit partout alentour de nous? (Je n’ai rien trouvé de mieux pour traduire la bullshit, désolé). On nous enseigne à faire avec et à utiliser le surplus de stress comme un élément de motivation et nous mangeons littéralement de la pression à la grosse cuillère pour déjeuner avec nos oeufs crevés comme si de rien était. Mais ça finit toujours par nous rattraper un moment donné et soudainement on sent comme une sorte de grosse hernie mentale qui se développe, la totale avec des boursouffles qui poppent d’un peu partout où on aurait de loin préféré qu’elles restent cachées bien tranquilles. Ça peut devenir laid des boursouffles d’angoisse qui se mettent à popper de partout. Et les psys sont rendus complètement hors de prix.

Voici donc une liste de suggestions pour vous permettre d’être pro-actifs dans l’art de se calmer le gros nerf soi-même et d’ainsi éviter d’éclabousser votre entourage avec la glue immonde et nauséabonde qu’éjecterait l’explosion soudaine de vos boursoufflures d’angoisse. David Letterman a rendu célèbre le Top 10, trop de pression pour moi. Alors voici . . .

Mon top six :

  1. Arrêtez d’écouter tout le monde et sa soeur. Je vous offre rien de moins que la permission de faire votre petit bonhomme de chemin avec des gros bouchons d’indifférence enfoncés dans les oreilles. N’écoutez plus personne. Ceci inclut, de façon non-limitative, ceux qui émettent beaucoup trop de LOL sur les groupes de discussion en-ligne, les gourous de diètes en tout genres surtout ceux qui ont du pouding à vous vendre, ceux qui savent exactement comment vous devez élever vos enfants en 5 tomes de 29.99$, les coach de vie qui s’écoutent parler sans fin en 5 séances et 3 paiements faciles et les blasés qui braillent tout le temps, à tout propos, à qui veut bien les entendre et même aux autres. 50% de votre stress vient de s’envoler drette-là.
  2. Oubliez ça,  les échéances. Ne vous fixez aucun délai et n’établissez pas d’échéanciers pour les autres non plus. Ne faites que travailler bien calmement. Et si quelqu’un vous demande quand lui fournirez-vous telle ou telle chose, quand en aurez-vous fini avec telle ou telle tâche, mettez-vous à feindre de pleurer de façon incontrôlable, faites comme si vous étiez incapable de leur fournir une réponse. N’hésitez pas à émettre des sons troublants et incompréhensibles et d’abuser des papiers-mouchoirs. Faites ceci autant de fois que l’opportunité se présentera et dans le temps de le dire les gens deviendront beaucoup trop mal à l’aise pour vous demander quoi que ce soit et vous bénéficierez de longues périodes d’accalmie pour compléter en toute sérénité tout le travail qu’on vous a confié et ce, plus rapidement encore.
  3. Ne faites PAS d’exercice. Je ne peux assez insister sur ce point crucial. Toute activité physique de quelque nature que ce soit comporte, outre un coût prohibitif, un risque de blessure qui n’apporterait que davantage de stress sans compter d’atroces douleurs. De plus, l’activité physique intense mène à la sécrétion par notre cerveau de substances anaboliques et androgéniques avec des effets sublimants très semblables à ceux de la drogue. Si vous tenez absolument à sublimer votre stress, il est grand temps que vous vous intéressiez au cri primal. Commencez votre apprentissage au bureau en engueulant de façon impétueuse et imprévisible des objets inanimés (aucun risque d’interaction). Le fax est ma victime préférée.
  4. Ne regardez JAMAIS en direction des miroirs. Chaque fois que vous regardez en direction d’un miroir augmente d’autant vos chances d’y voir quelque chose qui ne fera pas votre affaire. La façon dont vos cheveux sont placés ou pas placés ou encore totalement disparus. Votre nez, ou il sera beaucoup trop gros, ou il sera tout simplement là, en plein milieu de votre face. Les grands cernes noirs ou gris-verts sous vos yeux qui semblent pocher de plus en plus ou les pattes d’oie qui semblent beaucoup plus grandes qu’hier, les rides qui semblent être apparus la nuit passée, autant de choses à ne pas voir par exprès. Alors apprenez l’art de vivre sans miroir et vous pourriez également considérer les avantages de vous pavaner partout avec quelqu’un de beaucoup plus vieux et plus laid que vous à votre côté. Appelez-moi pour une soumission gratuite sans aucune obligation de votre part, je suis disponible.
  5. Dormez énormément, partout et buvez beaucoup de liquide. La vie inconsciente regorge de splendeurs insoupçonnées. D’abord, c’est gratuit, ce n’est pas du tout difficile pour votre carcasse fatiguée et cela permet à votre cerveau de se nettoyer en éliminant toutes ces vilaines toxines que le creusage de méninges quotidien produit (j’ai appris cela ce matin même sur AyoyeDonc.com). Si le sommeil devient impraticable, parce que vous seriez en position debout par exemple, entraînez votre cerveau à se mettre dans un état totalement végétatif sur demande, ou regardez Les barmaids sur canal V, c’est la même chose. Et cessez de tout voir rouge, il vaut cent fois mieux tout boire le rouge.
  6. Faites exprès pour être stupide. Si la possibilité de commettre des erreurs vous effraie et vous impose un stress insoutenable, faites des erreurs de façon délibérée (en privé au début, si ça vous gêne). En vous habituant ainsi à n’être qu’un imparfait comme tout le monde, même si vous pensez que vous êtes parfait (et vous l’êtes), vous allez recalibrer vos attentes en matière de perfection et dominer ainsi votre crainte de commettre des erreurs. Et quand vous maîtriserez l’art d’être stupide à volonté, vous pourrez à votre tour tenir un blogue (comme celui-ci).

Sur ce, bonne chance, je vous souhaite de réduire à néant cette insupportable pression qui accable votre vie, de slacker la vis un peu. Pratiquez quotidiennement ces quelques petits trucs et découvrez toute la joie de la vie dépressurisée.

Finalement, rappelez-vous bien ce dernier, philosophique et non moins précieux conseil : le moins vous agiterez inutilement la cannette de vos vies, le moins de temps vous passerez dans un escabeau à essuyer du Pepsi collé au plafond.

Et le temps c’est de l’argent, spécialement quand votre psy fait exprès pour être niaiseux.

Le Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

Les mouches du temps

“Time flies like an arrow” qui devient “Les mouches du temps aiment une flèche” sous la folle machine à traduire de Google, cette très médiocre traduction robotisée me fait toujours autant rigoler. Mais dernièrement j’avoue que je ne ris plus, je suis inquiet, je ne suis plus sûr de rien. Le temps avance-t-il encore dans la grisaille de novembre?

J’en doute, honnêtement. Le premier, je trouvais déjà ça long. Il me semble que ça ne finit plus de finir. Oui mais pourquoi?  Oui mais parce que.

Les journées sont longues au bureau à ne faire à peu près rien et quand on s’occupe à ne rien faire, on ne sait jamais vraiment quand on a fini et ça vient long. Les choses ne bougent plus, les projets stagnent, c’est dans la normalité des cycles particuliers de mes affaires. Et quand je sors du bureau, la noirceur est déjà là. Et le Canadien tourne en rond tout le temps, tout le temps. Si je ferme les yeux et la télé, je vous jure que j’entends chanter des criquets, malgré le froid.

Alors j’ai organisé une petite expérience scientifique pour essayer de me convaincre (et vous chers lecteurs) que le temps avance encore et toujours. Pour me rassurer que ma vie ne sera plus désormais qu’un éternel novembre, un jour de la marmotte froid avec à peu près pas de soleil.

Et je ne voulais rien laisser au hasard, à la libre interprétation de tout le monde et de sa soeur. Alors j’ai utilisé une méthode empirique. En termes scientifiques, empirique signifie qui ne s’appuie que sur l’expérience et pas nécessairement en déployant une batterie d’instruments scientifiques scrupuleusement calibrés, choses que je n’avais pas sous la main de toutes façons. En utilisant cette approche, il n’est plus question uniquement de ma vague et très personnelle impression que le temps stagne, plus question de matériel strictement anecdotique, ce qui est rarement considéré comme une donnée valable pour les scientifiques sérieux. Alors voici quelques clichés marquant les jalons de mon expérience empirique.

demo_empirique.jpg

Même s’il m’a fallu me rabattre sur un bien étrange laboratoire et un bien curieux attirail pour parvenir à le démontrer, me voici heureux de conclure devant vos yeux ébaubis que le temps passe encore et toujours, effectivement, et ça me rassure un peu.

En même temps, ça me ramène une autre source d’angoisse, pire peut-être. Demain arrivera donc le 1er décembre et je n’aurai plus d’excuses à donner à ma douce pour remettre à plus tard l’éternel déploiement des foutues gugusses de Noël.

J’ai bien peur de devoir échapper un petit pipi de joie.

Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

Écritures

La machine à écrire, son cliquetis et ses accessoires, l’effaceur, le stencil et le carbone, nous paraissaient relever d’une époque lointaine, impensable. Pourtant quand on se revoyait quelques années plus tôt, en train de téléphoner dans la cabine du café, de taper une lettre sur l’Olivetti, il fallait bien reconnaître que l’absence de portable et de mail ne tenait aucune place dans le bonheur ou la souffrance de la vie.

Les Années, Annie Ernaux

Oui, j’écris un blogue, mais encore?

Ne suis-je pas graphiste? Lorsque l’ordinateur a envahi les ateliers de graphisme, les pupitres des typographes, les tables lumineuses des pelliculeurs, soudainement nous sommes tous devenus des infographistes. Et ceci est une calamité à mon sens. Les comptables, d’autre part, les demi-lunettes rivées sur leurs PC ne sont pourtant pas devenus des infocomptables, à ce que j’en sache, pas davantage que n’existent des insignifiances comme des infobibliothécaires ou des infopompiers.

Alors, je n’écris pas un blogue. J’écris, point. Pour faire joli et contemporain, on pourrait dire que je tiens un cybercarnet, cela fait beaucoup plus français. Mais encore, le carnet existait bien avant mon ordinateur, qu’y a-t-il de si cybernétique dans un carnet? Plusieurs d’entre nous ont lu les Carnets du Major Thompson, les plus vieux ont suivi les étranges et mystérieux Carnets du Major Plum Pouding à la télévision, les plus intellos auront lu Les carnets du sous-sol de Dostoïevski et combien d’autres carnets encore. Alors oui, j’écris, tout simplement. Et depuis longtemps.

Dans ma toute petite enfance, deux de mes cousines qui fréquentaient le cours commercial, deux superbes filles dans les yeux d’un ti-cul de cinq, six ans, deux soeurs qu’on avait baptisées gentiment les pépées, venaient régulièrement à la maison. Elles venaient pour y pratiquer leur méthode sur la dactylo dans le bureau de mon père au sous-sol, elles n’en avaient pas à la maison. Nous ne devions les déranger sous aucun prétexte. Il n’y avait pas de fille dans notre maison, outre notre mère. Je me cachais et j’observais ces deux divinités concentrées sur leur ouvrage et le cliquetis de la machine devenait pour moi comme une musique de déesses.

Sur le chemin dans les bois parmi les arbres verts, se trouve une vieille cabane faite de terre et de bois où habite un garçon de la campagne appelé Johnny B. Goode qui n’a jamais appris à lire ou à écrire très bien encore, mais il peut jouer de la guitare aussi juste qu’une cloche carillonnant.

traduction libre, chanson de Chuck Berry

Et je rêvais du jour où, comme les pépées, je ferais en inventant des mots, la même musique qu’elles. Dans ma petite tête d’enfant, tous les grands écrivains étaient des gens déjà morts. La musique, les chanteurs et leurs chansons, c’était tout le contraire, même morts, ils sont encore vivants, leur son résonne toujours. Il me restait donc à écrire comme on chante.

mardimardi

De ma première machine à écrire, une vieille Remington achetée dans un bazar de sous-sol d’église, mon premier véritable texte poétique, à quatorze ans, en neuf mots. Outre de pouvoir bien saisir lors de quel jour de la semaine cette prose a été commise, de comprendre aussi que le garde-manger de l’auteur était probablement vide comme son estomac, existe un plus grand vide encore entre les deux groupes de mots, comme un long silence, un remarquable témoin de la nécessité d’avoir quelque chose à dire avant de pouvoir noircir du papier. La musique de ma Remington ne suffirait pas. Bien qu’il ne faudrait pas sous-estimer le poids du sens de ces neuf simple mots.

Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes – j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne jamais que la grande mesure du silence.

Agua viva, Clarice Lispector

Une histoire qu’on m’a racontée un jour et dont j’ignore complètement l’origine ni même si elle est vraie, la voici tout de même. Un jour, un haut-fonctionnaire désirant évaluer les soins dispensés aux patients de l’aile psychiatrique d’un hôpital, eût une idée. Il instruisit un anthropologue de son plan et l’homme fut admis à l’urgence à l’insu de tout le personnel de l’hôpital. Il devait se faire l’observateur à l’interne se faisant passer pour une personne en proie à une maladie mentale. Son séjour avait été prévu pour une dizaine de jours, le temps de vivre un ensemble de situations, de faire le tour du personnel soignant. À mesure que l’expérience avançait, l’anthropologue s’isolait occasionnellement, le plus à l’abri des regards que sa situation lui permettait de le faire afin de sortir un cahier et un crayon et il notait les détails de son hospitalisation, ses observations. Lorsqu’on l’y prenait, on l’invitait calmement à ranger ses choses et à rejoindre le groupe des patients dans les activités de routine. Jamais on n’a jugé bon, utile ou nécessaire de lire ce que l’homme écrivait dans son cahier mais jamais non plus ne lui a-t-on retiré son cahier. À la fin de l’expérience, on a pu lire au dossier du faux patient : Le patient X a apparemment développé une symptomatique comportementale d’écriture.

J’ai toujours vu l’écriture comme un geste inévitable. Pourtant, je ne connais pas d’activité plus sotte pour la pensée humaine que de se mettre le coeur à la gêne de la sorte, la cervelle aux quatre vents. Pour écrire dix beaux mots où deux banalités auraient suffi. Traiter son propre coeur comme un chien qu’on enchaîne et fausser jusqu’aux pleurs qu’on a dans les yeux. De le faire complètement seul, hormis le fantôme étrange perché sur mon épaule qui m’accable tout le temps que claquète mon clavier. Se demander qui aurait avantage ou un peu de plaisir à lire ceci, à dévierger la blanche case commentaires, relier d’un court trait les points entre deux univers. On n’écrit toujours que pour soi sans jamais se demander à quoi bon, jusqu’au jour où un lecteur, une lectrice ne vienne nous affirmer au contraire que ce n’est que pour elle qu’on l’a fait cette fois-là. On n’écrit pas uniquement pour ça, mais on écrit quand même beaucoup pour ça, sinon faut être un peu fou quand même. Ou avoir développé une symptomatique comportementale d’écriture.

Ça doit être ça que j’ai.

Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

Le prix de l’insoumission

Institut National de Réingénierie de la Pensée*, Joutel, Québec, janvier 2027.

Le quatrième mandat auto-proclamé par Trump en 2024 et le nouveau gouvernement du Québec, coalition de l’extrême gauche avec l’extrême droite qui dirige maintenant le Québec depuis l’élection de 2022 auraient dû m’alerter. J’aurais dû prévoir tout ceci il y a bien des années. Quand le bouffon de Bourassa, marionnette insignifiante de l’establishment anglophone qui régnait alors en roi et maître sur le Québec, promulgua sa fameuse loi 22 en 74.

Jeune tête chaude vaguement sympathisant du FLQ, militant de l’indépendance, mes héros s’appelaient le Che, Fidel, Pierre Bourgault, René Lévesque et aussi secrètement Pierre Vallières, Paul Rose, j’étais de toutes les luttes pour sauver le français et j’allais même jusqu’à imprimer gracieusement des affiches pour Reggie Chartrand et ses chevaliers de l’indépendance. Tout ça c’est de la faute à Bourrassa. De sa loi maudite contre laquelle la manifestation avait été organisée. L’enseignement de l’histoire maintenant banni avait fait de moi un jeune et innocent militant, j’avais investi mes petites économies d’étudiant pour apporter ma contribution toute spéciale pour la grande manif.

leszétats

Une quinzaine de dollars pour le grand morceau de vinyle bleu aux couleurs du fleur-de-lysée, une autre dizaine de dollars pour la peinture aérosol, les cordes. Et une touche d’humour, “les zétats aux étaliens”. À cette époque la cause était noble, le Québec devait se libérer du joug de l’establishment anglophone qui voyait le peuple “canadien-français” comme des insoumis incapables d’accepter la conquête, une race inférieure, conquise, à assimiler. Ils contrôlaient l’état en lui parlant avec la langue de l’argent essentiellement.

Le Québec aux québécois était clâmé haut et fort avec enthousiasme à toutes les manifestations par toutes les bonnes gens, à toutes les Saint-Jean du parc Lafontaine ou du Vieux-Montréal où la police du pouvoir des riches tabassait tous les poilus séparatistes comme moi. Et à la lumière du mouvement St-Léonard français, “les zétats aux étaliens” était une blague de bon aloi, c’était avant la Proclamation du Sérieux National de 2024 qui interdit à quiconque de faire de l’humour avec la politique sous peine d’être envoyé à l’Institut de Joutel*.

Lorsque j’ai revu ma bannière au bulletin télévisé, à la manifestation de Québec en 2017, j’ai failli m’évanouir. Quel espèce de romantique fou avait bien pu conserver mon oeuvre pendant toutes ces années? Quelle idée stupide lui avait-il pris de la ressortir et de l’accrocher au vu et au su de tous?

La presse braillait haut et fort sous la plume de Hassein Ben-Ameur (Journal Métro, 27 novembre 2017) :

«Le Québec aux Québécois.» La banderole hissée sur les remparts du Vieux-Québec samedi ne laissait aucune place à l’interprétation. Il fallait bien lire ceci: le Québec aux Québécois blancs, français, hétéros, «de souche». Nous sommes au-delà du discours nationaliste et de la pensée réactionnaire et identitaire de base. Sur les premiers murs du Québec et sur les fondements de son histoire, nous avons regardé s’exhiber les signes patents d’un fascisme d’un autre temps, absolu, hégémonique et laid. Très laid. Ça vous rappelle les pires abominations de l’histoire humaine? Ça vous fait peur? Ça vous dégoûte, vous révolte, vous décourage? Tout ça à la fois? Vous avez raison.

Ishhhhh, tant qu’à écrire, man, vas-y à fond.

Étais-je devenu un mécréant de la pire espèce, avais-je vraiment peint cette bannière avec toute la mauvaise foi qu’on prêtait maintenant à son message somme toute assez banal? Étais-je donc un fasciste laid, très laid? Qui n’a pas déjà chanté Le Québec aux québécois au moins une fois dans sa vie avec des motivations nobles, le rêve d’un pays indépendant où on parle le français? On ne parle pas encore ici de manger des femmes voilées sur la broche pour voir si ça goûte fort les épices.

Quand j’ai vu la police d’état descendre la bannière et partir avec, je savais que mes heures étaient comptées. On voit nettement l’esquisse du Flying Bum dans le coin en bas, les initiales F.B., j’ai blogué assez longtemps sur les internettes, ils vont me retracer, ce n’est qu’une question de temps, pensais-je alors.

De la fenêtre de ma cellule glaciale, je ne suis plus qu’un vieil homme captif et blessé qui regarde à l’horizon la vaste étendue boréale encore vierge que la neige de janvier balaie. Une rumeur circule entre les murs que les Anishnabe de l’établissement Joulac appuyés par les troupes de Pikogan seraient en route pour prendre l’Institut d’assaut et venir nous libérer. J’attends, feignant la soumission, qu’on vienne me chercher pour aller en classe, continuer la réingénierie de mes pensées. J’investis toutes les heures de solitude qu’on me laisse à me remémorer tous les morceaux de ma vie passée dans le vague espoir que la puce sous-cutanée que les médecins de l’état m’ont installée, enregistre mes pensées avant que la réingénierie ne les efface de mon cerveau biologique, pour la gloire de mes enfants, leurs enfants à leur suite. Mais, honnêtement, je commence à en perdre des grands bouts. Que le diable m’emporte.

Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

*Fondée en 1965, Joutel a été une ville-champignon qui a poussé au nord du 49ème parallèle en Abitibi, isolée dans la toundra entre Amos, Matagami et la Baie James. Elle a connu au cours de son histoire l’ouverture et la fermeture de quatre mines : la mine de Poirier, Joutel Copper Mine, la mine Agnico et les mines Selbaie. Au cours des années 80 et 90, la petite localité va atteindre 1200 habitants. Mais comme bien des villes minières, l’épuisement des ressources viendra forcer la fermeture de la ville le 1er septembre 1998. Toutes les constructions et les infra-structures furent démantelées et il n’y avait plus qu’une tour de retransmission par micro-ondes pour signaler le site. En 2024, le gouvernement Massé-Nadeau-Dubois décida de réhabiliter le site en y faisant construire l’Institut National de Réingénierie de la Pensée et les facilités pour y accueillir tout le personnel nécessaire à son bon fonctionnement. Après des débuts modestes, on y compte aujourd’hui au-delà de 2,500 usagers en bonne voie de récupérer la capacité de vivre dans la nouvelle pensée correcte, extrême gauche-droitiste coalitionniste et multiculturaliste.

Les frères Karamakoztytine et autres fratries improbables et éthérées

À l’heure où tous les sociologues s’entendent pour considérer l’étude du phénomène de la fratrie comme une chose bien futile autant qu’inutile, les moteurs de recherche nous laissent totalement sur notre appétit quant au sujet. Un peu à la manière d’un cocotier qu’on agiterait énergiquement dans l’espoir fou d’en faire tomber des cerises, ça devient vite assommant. Le Flying Bum vient donc à la rescousse en survolant le sujet pour vous de ses deux petites ailes aux pieds. Issu moi-même d’une fratrie pentago-mâle, le sujet aurait dû m’intéresser bien avant mais où trouve-t-on le temps pour s’attaquer aux sujets les plus arides comme celui-là sans compter que j’avais deux fesses de porc sur la broche.

La sociologie des frères et soeurs est en pleine construction, à ses premiers balbutiements : « […] peu d’aspects de la vie familiale ont été moins étudiés que l’interaction entre frères et soeurs » (Caplow, 1984).

Ma joie sera stimulée d’autant de sauter dans le bateau si tôt dans l’aventure avec tous ces sociologues paresseux. Et avant de passer au vif du sujet, je m’en voudrais de ne pas survoler quelque peu aussi l’équivalent féminin de la fratrie (et mes amies féministes inonderaient ma boîte de courriels haîneux sinon). Voilà donc, le phénoméne de la fratrie lorsqu’au lieu d’être constituée d’un certain nombre d’individus mâles unis par le sang fraternel serait composée de soeurs de mêmes parents et j’ai nommé . . . et j’ai nommé quoi ?. . . je n’ai a rien à nommer ici, merde. Pas de main pour dire allo et pas de mots pour dire Alain, comme chantait le poète. La fratrie n’a pas d’équivalent féminin. J’ai eu beau chercher et je ne vous encourage pas à le faire, du moins pas tous en même temps, les serveurs surchaufferaient. J’ai courtisé le terme sororité mais en effectuant une recherche rapide sur les moteurs, il semblerait qu’il s’agisse d’un néologisme destiné à combler les lacunes sexistes du langage, fondé sur une utilisation rare mais ancienne, voire littéraire de quelques hurluberlus isolés. On peut tomber sur sororal, sororale, sororaux (relatif à la soeur) qui serait davantage l’équivalent de fraternel que de fratrie, quelques occurrences du terme sororel mais toujours rien pour un véritable féminin reconnu du terme fratrie.

J’ai donc pensé que voilà donc une belle occasion de m’illustrer et d’apporter ma contribution à la langue de Molière et mon idée première a été d’y aller tout bonnement d’une soeurtrie mais ça sonne horrible. Par ici, la soeurtrie, clamerait-on en rigolant . . . ishhhhh, ou encore la possible confusion avec la sotterie ou la sauterie ce qui me vaudrait aussi une litanie sans fin de courriels haîneux. Je retiendrai donc la soeurtrie mais brièvement et seulement pour les fins de mon petit propos actuel ne voulant surtout pas que ma contribution fasse tourner la langue de Molière dans le vinaigre. Alors femme, ma soeur, tu ne seras jamais un frère pour moi.

J’ai connu personnellement plusieurs soeurtries dans ma vie, je crois même qu’elles m’attirent. On dit que le plus jeune d’une fratrie trouvera bien davantage que son bonheur avec l’aînée d’une soeurtrie et j’en suis la preuve éloquente ayant fait une expérimentation très précoce de la chose avec une grande soeur de grande stature mais de courte vertu qui n’était fort commodément pas la mienne. Je dois avouer que la force du lien soeurtral (?) soeurtritif (?) n’a rien de comparable à celui de la fratrie toute mâle qui finit toujours par connaître des bouttes lousses icitte et là. On parle ici d’indéfectible solidarité et de complicité siamoise entre frangines que seul la mort peut effacer alors que pour les frères l’histoire regorge de récits où règnent silence et indifférence et où la mort se présente sous la forme fratricide et bête du terme. On se tue entre frères, on s’ignore complètement ou on se fait la guerre, choses qui se produisent rarement entre soeurs pour ne pas dire le jamais qu’on ne doit jamais dire le.

Éventuellement, je m’étendrai sur plusieurs soeurs connues comme les soeurs Monica et Penelope Cruz, et ne me prenez pas ici au pied de la lettre. Mais avant de sauter, dans le chapitre suivant, je devrais apprendre à placer les virgules correctement et je m’en voudrais de passer sous silence, dans un genre totalement différent, les sœurs Caroline et Stéphanie Tatin que l’étourderie de l’une et la pingrerie de l’autre ont rendues célèbres. Ce sont elles qui, vers 1898, ont inventé à Lamotte-Beuvron dans le Centre-Val de Loire en France où elles étaient aubergistes, la tarte qui porte toujours leur nom et vice versa : l’une des deux la tête heureuse avait mis à cuire la tarte en oubliant la pâte, la seconde paniquée la rajouta par-dessus en cours de cuisson pour ne pas avoir à jeter les pommes… et on obtint le délicieux résultat que l’on sait !

Intermède.

Connaisez-tu bien_2

Les frères Karamakoztytine, enfin.

Descendance de Fédor Karamakoztytine, cette fratrie célèbre fascine encore et toujours aujourd’hui les plus vieux et fait se poser aux générations nouvelles et innocentes la même et unanime question : c’est qui ça cou’donc les frères Karamakoztytine, ça me dit quelque chose. Composée de six frères connus et peut-être bien davantage, Fédor, le père, étant un vieux bouffon libertin qui avait des visées sur tous les jupons de Moscou et qui avait enterré tellement d’épouses que la généreuse poitrine de la dernière en lice formait un joli tertre à deux bosses émergeant des gazons devant la sépulture familiale dans le cimetière de Saint-Marc-de-Moscou et sur laquelle Aliocha, le plus sensé des frères, venait régulièrement leur déposer chacune un coquelicot bien rouge en ricanant maladivement. Dimitri, l’aîné, représente la pomme tombée le plus proche de l’arbre pourri qui leur servait de père dans les cérémonies officielles notamment. Ancien soldat insolent, fêtard invétéré à qui l’argent coulait entre les doigts mais également un grand romantique qui pouvait chanter de mémoire et a capella les plus belles ballades de Rokvoisinov. Ivan était l’âme bien pensante de la famille, ainé de la deuxième couche, profondément laïc et anti-clérical spécialement depuis ses études au séminaire de Stalingrad où la foi avait maintes et maintes fois tenté de le pénétrer par les voies les moins divines. Contrairement au tout pondéré Aliocha qui fût pieux au point d’entrer au monastère orthodoxe chrétien d’Irkutsk où les émules du staret charismatique, par pur esprit de dévotion et de sacrifice couchaient tous deux par deux dans un même lit. Petrov Karamakoztytine, l’unique progéniture de la troisiéme couche, était un être introverti à la mine patibulaire et grise qu’on avait affublé du ridicule sobriquet de Dostoïevski à cause de la fâcheuse manie qu’il avait de traîner partout ses calepins, ses plumes et ses encriers tentant désespérément de noter tous les faits et anecdotes de sa vaste fratrie, pour la postérité affirmait-il. Mais il avait peine à suivre. Finalement, de la dernière couche, les deux plus jeunes pour lesquels la semence paternelle n’était plus malheureusement qu’une dillution sans force et sans génie qui produît ce qu’elle pût, Andreï Karamakoztytine dit la grosse tétine et Sergeï Karamakoztytine dit la tite tétine, deux fervents pratiquants des sports de glisse et profondément amoureux de la poudre blanche éternelle des monts sibériens.

À travers une longue saga méticuleusement compilée par Dostoïevski, la fratrie des Karamakoztytine soulève les grandes questions relatives à la fratrie qui encore aujourd’hui provoquent l’indifférence et l’ennui des sociologues et des législateurs du monde entier. Notamment quant au sort de la fratrie lorsque les géniteurs disparaissent. Ceux-ci ont longtemps assumé la fondation de la fratrie et cimentent celle-ci autour des questions de patrimoine familial historique, immobilier, financier et leur disparition ou même leur seule incompétence aura tôt fait de disperser la fratrie comme autant de cafards surpris par la lumière soudaine. Très peu de rituels d’intimité mondaine survivent aux géniteurs disparus. Le poussiéreux code Napoléon ou le Common Law britannique qui régissent encore nos vies font très peu de cas de la fratrie outre que par la voie de quelques dénis. On nie aux fratries le droit de contracter le mariage entre eux, tentative bien vaine de lutter contre l’infâme péché d’inceste et les lois nient également avec véhémence et jurisprudence assumée l’obligation alimentaire entre frères et soeurs ce qui relègue au folklore l’idée même de la soi-disant indéfectible solidarité fraternelle. Voyons ce qui en adviendra ici après ce bref intermède.

Connaisez-tu bien

La mort de Fédor

L’hiver avait été particulièrement dur à Moscou. Fédor buvait de l’aube au crépuscule ou à jusqu’à l’inconscience c’était selon. La pauvre Iélizavéta, sa tendre et dernière épouse en lice, se tuait à la tâche et n’en finissait plus de recueillir les urines de son ivrogne Fédor pour aller les jeter au caniveau si bien qu’un bon soir qu’elle s’élançait sans réfléchir, le seau d’urine bien en main, elle se jeta accidentellement par la fenêtre avec le sceau, directement dans le caniveau trois étages plus bas. La chute a été fatale il va sans dire. Fédor dût se résigner à l’enterrer la face par en bas encastrée à l’envers par-dessus l’autre, privant pour toujours Aliocha d’un de ses rares plaisirs, la pauvre femme n’ayant à peu près pas de fesses pour venir y déposer des coquelicots.

Fédor sombra ensuite dans une longue période de débauche sans nom, sans faire attention de bien différencier les nobles épouses des pauvres filles et ce, dans la plus totale indifférence de la fratrie occupée à fournir du matériel pour Dostoïevski qui les suivait partout où le vent ou la bonne vodka et la cuisse légère les menaient. Puis en octobre, une horde d’époux trahis et cocus fromentèrent la révolte dite d’octobre. Aux alentours de l’action de grâces, ils capturèrent Fédor et le roulèrent dans le goudron et les plumes de dinde et le relâchèrent ainsi affublé dans la grande plaine d’Anvers ou Dagobert premier qui chassait par là les culottes à l’envers le confondit avec la dinde sauvage géante de ses fantasmes adolescents et déchargea tous les plombs de son mousquet sur le pauvre soûlon qui râla son dernier râlement toutes ses belles plumes blanches rougies de son propre sang.

La fratrie maintenant orpheline ne s’en remit pas. Dimitri sur les traces de son père fût emporté par la syphilis et le pauvre Aliocha est mort de froid et d’épuisement dans les montagnes d’Irkutsk, parti à la course mal équipé sur les traces d’un mignon séminariste novice pris d’épouvante à la vue de la gonhorrée bien aboutie d’Aliocha. Nul ne sait à quoi il pensait lorsqu’Ivan le bien-pensant avala bêtement une figue sans la mastiquer et priait le ciel qu’elle l’eût étouffé en lieu et place de venir lui boucher le derrière de la sorte. Une énorme hernie finit par éclater et expulser ses excréments accumulés depuis une quinzaine, sur toute sa progéniture qui bordait pieusement son lit de mort. Petrov dit Dostoïevski mourut d’ennui à l’aube de compléter le trois-cent-quatre-vingt-et-unième tôme de la saga familiale, les langues sales racontent qu’il a été victime d’un mauvais lot d’encre toxique. Andreï et Sergeï craignant la vindicte populaire et les maris jaloux prirent le maquis dans un bordel de Saint-Petersbourg jusqu’à l’hiver pour ensuite fuir de nuit la Russie en patins à glace sur la Volga. Ils parcoururent monts et vaux en Europe avant de rejoindre les célèbres frères Stastny en Serbie où un infâme passeur italo-tchèque, un gros clown perverti comme leur père, du nom de Marcello Bü les fit gagner l’Amérique sur un frêle et miteux esquif. Andreï et Sergeï tentèrent de faire fortune en Amérique et de gagner le firmament étoilé des dieux de la glace mais leurs bas penchants les ralentit au point qu’ils respirèrent bientôt la poussière de leur propre étoile qui les avait dépassés tellement ils ne patinaient plus, la poussière les rendit anémiques et inaptes à donner leur cent-dix pour cent tous les soirs. Ils regagnèrent la mère patrie dans la cale d’un chalutier battant pavillon turc et on n’entendit plus jamais parler d’eux. Ni des Stastny d’ailleurs. Sauf un qui tiendrait apparemment le Stastny’s Resto Bar Grill de Saint-Jean-des-Piles.

MARX BROTHERS.jpg

Les fabuleux frères Marx

C’est de leur mère Minnie Marx issue du monde du spectacle que la célèbre fratrie a hérité des talents et de la motivation pour égayer les foules. Au départ, les frères Marx étaient 5, un premier enfant Marx mourut prématurément et un autre viendra beaucoup plus tard d’une mère différente mais du même père. De leurs vrais noms Leonard, Adolph, Julius Henry, Milton, Herbert et Karl ils adoptèrent des noms de scène en rime qui seront, dans le même ordre, Chico, Harpo, Groucho, Gummo, Zeppo et Prolo. Issus d’une famille juive fortunée de New York, Minnie les inscrivit dans les meilleures écoles de théâtre et de musique et ils développèrent un style propre à eux, précurseur de l’humour juif qu’on connait aujourd’hui. Ils mêlaient un humour corrosif, de non-sens et de pince-sans-rire avec des numéros de musique délirants où une extrême maîtrise des instruments servait avant tout la trame humoristique particulière des frères Marx.

Leur carrière débuta dans les cabarets et s’échelonna du cinéma muet à la radio et aux débuts de la télévision en passant par le cinéma parlant. Minnie n’eut jamais le bonheur d’entendre leurs voix et leurs instruments sur un grand écran, elle décéda prématurément les abandonnant à un père alcoolique qui n’en avait que pour la nouvelle fortune de ses fils.

La dissension régnait dans la fratrie, dissension particulièrement articulée autour de Groucho (Julius Henry) et Prolo (Karl) l’un reprochant à l’autre sa cupidité l’autre traitant le premier de sale communiste. La période Mccarthiste, chasse aux sorcières en règle contre les communistes, mit un terme à leur sempiternel crêpage de chignons en forçant Prolo à fuir en Europe où il fit une fascinante carrière sous son vrai nom en duo avec un certain Lénine. La période industrielle était en plein essor et les grandes masses ouvrières avaient plus que jamais besoin de se divertir pour se reposer de l’infâme exploitation dont elles étaient victimes. Ayant habilement gardé secret son passé de riche enfant juif de New York et contre ce que Marx appelait une cotisation, sorte de prélèvement forcé directement sur chaque paie de chaque travailleur, ils offraient le rêve aux populations exploitées et par la bande, lui et Lénine se sont mis encore plus riches en très peu de temps.

Leur carrière connut ses heures de gloire particulièrement lors de leur mémorable tournée “The Incredible Marx & Lenine Proletariat Dictatorship Europe Tour” qui attirait des foules de plus en plus nombreuses et au cours de laquelle tous les fils et toutes les filles des grands capitaines d’industrie d’Europe se ruaient littéralement sur les produits dérivés vendus à prix d’or pour venir narguer leur famille avec d’immenses affiches de Karl dans sa grosse barbe ou des t-shirts affichant un Lénine sérieux comme un pape, des copies du Das Kapital de Marx et toute cette sorte de choses qui mettaient leurs riches, puissantes et bourgeoises familles en furie.

La cupidité dont Karl accusait Groucho s’avéra de plus en plus véridique, Groucho se débarrassait graduellement de chacun de ses frères pour voir augmenter sa quote-part dans la gimmick familiale. Ils faisaient encore carrière à trois seulement lorsque leur père connut une fin tragique. Le foie totalement cirrhosé et en proie à un profond delirium tremens, le père Marx s’écroula dans le rayon des nains de jardin du Walmart de Las Vegas, nains qui bénéficiaient justement d’une chute de prix cette semaine-là. Il tentait alors désespérément de fuir les lieux de son affreux mais ultime méfait. Il venait en effet d’engrosser par inadvertance Mandie Boobsie, une artiste burlesque dont la troupe était en tournée dans le coin, la prenant dans une sauvage mais très brève levrette dans une cabine d’essayage du rayon des cache-mamelons en paillettes métallisées. L’histoire étant un éternel recommencement, encore une fois la fratrie maintenant orpheline connût à partir de là plus que son lot de malheurs, livrée à elle-même et à la vie mouvementée de tournée.

Groucho abandonna un a un Harpo et Chico qu’on a pu entendre encore un peu faire de la musique dans un tunnel du métro de Cincinnati qui n’était cependant pas encore construit dans ces années-là. Une pneumonie les emporta avec toute cette humidité sous la terre mais un éboulement inopiné fit économiser à Groucho les frais d’enterrement. Groucho fit carrière seul pour un temps, d’abord à la radio où, contre quelques misérables dollars, il vantait cigare au bec en râlant de longs RRRRRRR, le régal sans pareil des flocons de maïs givrés avec assez de sucre industriel dedans pour tuer un tigre diabétique. Il connut une triste fin de carrière pendant laquelle il publia quelques ouvrages dans lesquels il assemblait au hasard des mots découpés dans de vieux magazines achetés aux disciples d’Emmaüs.

Mandie Boobsie retourna chez elle enceinte et sur le pouce où elle donna naissance à un sixième frère Marx, méconnu et ignoré de la presse à sensations et des historiens de la culture. Elle leur cacha bien l’enfant en faisant carrière loin des feux de Vegas dans la lointaine province de Québec d’où elle était native et où elle reprit son vrai nom de baptême, Manda Parent. Elle fit baptiser le poupon discrètement dans une petite chapelle de Saint-Jean et, un peu en souvenir de celui qui fut brièvement le père du petit le temps de mourir dans son vomi, elle l’appela Jean Marx-Parent. De grâce, n’ébruitez pas l’affaire, ça doit rester entre nous.

Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

À mes frères, afin que l’envie de me confier leur biographie ne leur effleure jamais l’esprit.

Première neige

Ah la première neige ! Il me semble qu’il y a un an à peine elle nous tombait déjà dessus encore . . . cette première neige. La vie n’est-elle pas un fascinant autant qu’éternel recommencement? Ou une lancinante litanie qui revient année après année nous rappeler que le temps ne nous est que prêté sur un bail annuel. . .

Il me semble qu’il n’y a pas si longtemps encore, se réveiller à la première neige c’était comme se réveiller en plein conte magique, le génie complètement emporté. Comme si on lui avait lancé un grille-pain branché dans le morne bain de novembre où il baignait béatement les yeux dans le vide. Et survoltés nous courions comme des poules pas de têtes d’un garde-robe à l’autre à la recherche de nos tuques et de nos mitaines anxieux de savoir si nos petites bottes d’hiver nous faisaient encore.

La venue de mes premiers hivers sur les plateaux enneigés de l’Abitibi, au froid sec et pinçant, voulait dire qu’il fallait adopter de toute urgence un nouveau mode de vie où il fallait se protéger les babines au risque de passer l’hiver à se jouer après le bobo d’une lèvre éclatée, s’ensevelir dans de lourds habits de neige avec des grandes culottes à bretelles qui faisaient de jolis zwouit-zwouits quand nous marchions, bien que les épaisseurs limitaient considérablement notre liberté de mouvement. Et, après avoir passé moins de cinq minutes là-dedans, aussitôt la dernière fermeture-éclair remontée, l’impérieuse envie de pisser qui nous prenait et venait damner nos mères.

Nous finissions par nous habituer aux sons et reconnaître les mots maintenant filtrés et assourdis par les épaisseurs de foulard qui nous couvraient la bouche jusqu’au nez qui coulait allègrement là-dessus. Outre ce nez comme un érable au printemps, la tuque enfoncée jusqu’aux yeux, nous n’avions plus pour toute identité propre que nos petits yeux allumés et nos belles joues rosies par le froid.

Et les mitaines. La bonne chose avec les mitaines c’est qu’elles nous permettaient de placer nos mains en poings fermés pour conserver un maximum de chaleur. Mais de moins bonnes choses pouvaient se produire avec les mitaines. Plus petits, nos mères nous cousaient une corde pour relier les mitaines passant dans nos manches d’une main à l’autre pour ne pas les perdre. On appelait ça des mitaines de bébé-lala mais en fait, c’étaient des mitaines piégées. Lorsque nous avions une mitaine bien en place et que l’autre avait été enlevée et pendait, le piège pouvait se refermer à tout moment. Un grand despote haïssable nous attrapait la mitaine pendante et tirait un grand coup sec dessus dans l’espoir que de l’autre mitaine on se donne un bon coup de poing sur le nez. Et souvent ça fonctionnait.

À mesure que l’on s’enfonçait dans la froide saison, que les bancs de neige devenaient plus grands que nous, leurs cimes devenaient notre route quotidienne favorite vers l’école et souvent nous devions mériter notre place au sommet dans les tiraillages inévitables d’enfants en mal de la convoitée couronne du roi de la montagne. Au retour des classes, la traditionnelle construction des tunnels et des forteresses dans la neige, refuge pour nos plus belles guerres de balles de neige, siège de nos attaques contre des bonhommes de neige à la mine suspecte ou les rafales de mottes de glace contre les maraudeurs imaginaires, fils du bonhomme sept heures, nés dans les jeux d’ombrages de la noirceur précoce du jour. Faire tomber les longs glaçons pendant aux gouttières et essayer de les lécher sans que la langue ne nous colle dessus. Trouver le moyen de grimper sur le toit du garage jusqu’en haut et se laisser glisser jusque dans la neige épaisse et rester pris enfoncés jusqu’au cou. Ou simplement s’étendre sur le dos, agitant les bras et les jambes pour tracer des anges dans la neige, ou courir comme des malades sur l’emprise de la neige jusqu’au “spot” de glace qu’on attaquait de côté et qu’on espérait dominer en agitant les bras comme des ailes détraquées avant de planter misérablement sur la glace vive les deux pieds vers le ciel.

Et le samedi, courir à la côte de cent pieds et se jeter en bas dans toutes les embarcations de fortune qu’on y emmenait ou partir patiner sur la glace extérieure devant l’hôtel de ville au grand froid, payant notre droit de patiner en assumant la corvée de déneiger la patinoire avant de commencer, la bonne odeur du poêle à bois dans la cabane où nous allions ressusciter nos petits pieds avant de repartir se les geler de plus belle, aller s’engouffrer dans la calvette de béton du crique à marde qui, l’hiver, devenait dans nos yeux d’enfants une grande mine de diamants de glace bleue.

N’étaient-ce pas là les plus merveilleux moments que la vie pouvait nous offrir? C’est à se demander ce qui s’est passé avec l’hiver depuis. On dirait qu’il s’est transformé en un énorme paquet de troubles qu’on tente de fuir à tout prix sur les chaudes plages du sud, qu’il n’est plus que problèmes de voitures et de pneus, d’abris Tempo, de factures de chauffage ou de déneigement, d’essuie-glaces qui n’en font qu’à leur tête. Toutes nos cours sont organisées pour l’été comme si nous tentions de nier le retour même de l’hiver qui souventes fois nous attrape le mobilier de patio dehors, les pneus d’hiver dans le cabanon et le moteur de la piscine misérablement pogné dans la glace. Et nos yeux s’élèvent vers le ciel jouant à la victime comme si on n’avait rien vu venir, comme si l’arrivée de la froide saison nous visait personnellement. Fallait-il avoir autant grandi en sagesse et en âge pour ne plus envisager la beauté de l’hiver qu’à travers nos grandes baies vitrées, bien calés dans nos lazy-boys près de nos chauds foyers, un petit Brouilly à la main?

Après toutes ces bordées fondues dans nos mémoires et cet impitoyable cumul des ans, sont venus des enfants. Et les enfants deviennent grands, font des enfants à leur tour et les petits-enfants qui viennent bouleverser avec leur joie de vivre cette belle quiétude du vieux pantouflard qu’on est devenu. Mais Allah est grand, Allah est très grand. La première chose que l’on sait, un bon dimanche matin, la première neige revient nous surprendre.

Et le grand-père part à courir à travers les petits enfants comme une poule pas de tête d’un garde-robe à l’autre à la recherche de sa tuque, son foulard et ses mitaines anxieux de savoir si ses grosses bottes d’hiver lui font encore.

Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

Le bon père

Dans les années soixante, les enfants de mon Abitibi natale, qui comme moi, avaient un père prospecteur bénéficiaient de deux périodes dans l’année où ils avaient le bonheur d’avoir leurs pères à la maison. Sans compter la période des fêtes, évidemment. À la fin de l’hiver, lorsque les lacs étaient sur le point de caler, ils devaient sortir du bois avant que ni les hydravions ni les snowmobiles puissent venir les ramener ou aller les ravitailler. Et à l’automne de même, le temps que les lacs finissent de prendre, une autre semblable trève. Nos pères prenaient le bord du bois la plupart du temps le reste de l’année. J’attendais toujours fébrilement ces périodes bénies où toute la famille était enfin réunie et que mon père était à la maison pour un moment.

Quelquefois trop de désir ou d’attentes, d’images idéalisées, de rêves d’enfant ou simplement la nature profonde des pères de cette génération, une désillusion venait immanquablement jeter un voile gris sur ces périodes tant espérées. Mon père captif de sa propre maison prenait les allures d’un ours en cage, un ours bourru qui plus est. Il ne possédait aucun talent pour amuser, faire rire les enfants ou il l’avait peut-être tout épuisé sur les trois plus vieux. Un désintéressement total qui le poussait en ville presque tous les jours qu’il passait hors du bois. Il partait sous tous les prétextes, organiser son prochain claim, courir les fournisseurs et remplir le garage de matériel, aller boursicoter avec ses amis prospecteurs à la petite bourse de Val d’Or, déposer ses dernières carottes de minérai au Assay Office de monsieur Jehnsen pour les faire analyser et toute cette sorte de choses que devaient faire les prospecteurs entre deux expéditions. Sinon, on le retrouvait au café Windsor où avait l’habitude de se rencontrer toute la confrérie des prospecteurs de Val d’Or. Étrange confrérie par intermittence qui n’existait qu’en ville et qui redevenait aussitôt une rivalité féroce quand tous ces gens retournaient dans le bois. Chacun s’y lançait dans une course pour toucher le coeur de la faille de Cadillac où se terrait dans leurs rêves tout l’or du monde, celui de l’Abitibi du moins. Et ils discutaient des heures durant, chacun s’épiant, cherchant dans les propos de l’autre des mots-clés, des indices de stratégie, où s’en allaient celui-ci et celui-là pour leurs prochains claims. On faisait boire les plus faibles pour leur délier la langue, on se collait aux plus forts pour arriver au filon à leurs côtés, mieux, les y devancer. Et mon père ne rentrait à la maison que pour se précipiter dans son bureau au sous-sol, y passer de longues heures à étendre sur une grande table de bois ses immenses cartes géologiques de l’Abitibi et cogiter à la lumière de toutes les informations glanées dans la journée, noter des choses à la mine de plomb en codage illisible, en cas, rêver encore et encore au métal jaune et à la meilleure route à prendre pour s’y rendre.

Ma mère n’était pas insensible aux grandes déceptions que nous vivions dans ces moments-là. Elle forçait quelque peu le destin pour le mettre en notre présence. “Les petits ont besoin d’une coupe de cheveu, peux-tu les amener chez Boucher?” lui disait-elle en lui tendant la somme pour acquitter le barbier. Ou encore, ils vont avoir besoin de linge pour l’école, les emmènerais-tu chez Paul Quesnel? Et toujours, il nous déposait ici ou là pour venir nous y reprendre plus tard ayant toujours quelque chose de plus important à faire entre-temps. Et c’est le barbier Boucher qui nous faisait rigoler ou nous envoyait acheter quelques bonbons chez Marchildon à côté le temps qu’il revienne, ou la cousine Jacqueline qui travaillait à la mercerie de Paul Quesnel qui appelait maman en consultation et qui choisissait les vêtements pour nous. Avec le temps je m’étais résigné en croyant que c’était ainsi dans toutes les autres maisons, que tous les pères agissaient ainsi. Mais ça ne se passait pas exactement comme ça chez les Berthier de l’autre bord de la rue.

Monsieur Berthier avait beau avoir des airs sévères, il passait tout l’hiver à la maison avec sa famille, lui. À toutes les Pâques ou dans les environs, madame Berthier aussi régulière qu’un angélus lui pondait un nouveau petit Berthier ou une nouvelle petite fille. Ils en étaient à cinq filles toutes semblables avec leurs queues de cheval, leurs frickles et leurs grands yeux piteux comme les minous aux grands yeux ronds, peints sur du velours noir qu’on pouvait voir dans la vitrine du Kresge. Si on n’avait pas su la chance qu’elles avaient d’avoir un père aussi assidu à sa descendance, on aurait pu facilement croire qu’elles étaient profondément malheureuses. Fallait-il qu’il aime les enfants pour en faire un nouveau tous les printemps, brave homme. Heureusement que les allocations familiales et l’aide sociale soutenaient les louables efforts de l’homme à peupler Bourlamaque.

La famille était complétée par trois garçons dont Éloi qui était mon ami, nous avions le même âge. Il était un garçon plutôt timide et très discret, un peu nerveux mais habile en toutes choses et un admirable camarade dans les jeux et les sports. Nous n’avions jamais le droit d’entrer dans sa maison, pour ne pas déranger son père, mais leur petit garage était souvent le refuge de nos jeux d’enfant. Il fallait y faire très attention aux choses de son père qui méritait qu’on respecte ses choses religieusement aux dires même d’Éloi et il me le rappelait plus souvent qu’autrement, pour être bien sûr que rien de fâcheux ne survienne. Vivait dans ce garage un raton laveur qu’ils avaient ramené tout petit bébé d’un voyage aux bleuets et qu’ils avaient nourri au biberon, domestiqué et finalement ils s’y étaient attachés et l’avaient gardé. Éloi disait que c’était un immense cadeau que leur père leur avait fait lui qui n’avait pas toujours les moyens et qui ne faisait jamais de cadeaux à toute cette trolley d’enfants. Quel père admirable. Et quand venaient les grandes vacances d’été, il fallait se lever avant les poules pour les voir partir toute la famille ensemble dans le vieux pick-up de monsieur Berthier. Madame Berthier à ses côtés avec un poupon sur les genoux, un autre dans son panier et tous les autres bien cordés dans la boîte du camion en arrière. Comme je les trouvais chanceux de partir ainsi avec leur père pour de longues journées en famille.

Dès la Saint-Jean-Baptiste, tous les enfants et la mère à quatre pattes au chaud soleil de juin cueillaient ensemble la petite fraise des champs ou l’ail des bois à l’ombre des épinettes, au grand plaisir des mouches noires et des brulots qui venaient de gagner tout plein d’enfants à dévorer. Et le bon papa que le tour de camion avait probablement fatigué s’en remettait en jetant sa ligne à l’eau et en taquinant le poisson dans les cachettes qu’il avait découvertes à force d’emmener ses enfants partout avec lui. Et quand ils rentraient à Bourlamaque juste avant le souper, il arrêtait chez Germain Houde pour lui vendre toute la cueillette du jour. De toutes façons les enfants pourraient en manger amplement le lendemain des petites fraises, le bon père leur promettait de les ramener en cueillir tant qu’il y en aurait. Même chose pour les framboises. Il connaissait des talles impressionnantes dans des swompes à mouche noire le long des chemins de pénétration des compagnies de bois où les enfants pouvaient en ramasser tant qu’ils voulaient à travers les épines qui finissaient par leur percer la peau et leur faire pisser le sang. Ils avaient tout juillet pour en profiter avec leur père. Et lui faisait sa job de père avec un zèle admirable. Il prenait sa petite bière tranquille, assis dans sa chaise pliante à côté de son camion, chapeau de paille bien calé sur le front, avec sa 30-30 appuyée au sol au cas où un ours viendrait menacer la famille qui cueillait gaiment le petit fruit.

Puis, le mois d’août venu, c’est aux bleuets que le père invitait tous ses enfants. Le bonhomme connaissait les plus belles talles d’Abitibi et les plus populeux ruisseaux à truite, mais les enfants étaient tenus de garder tout ça avec les autres secrets. Ils partaient à l’heure bleue en famille armés de leurs tapettes à bleuet et ne revenaient qu’en fin d’après-midi. En cueillant à la tapette, ils ramenaient des quantités impressionnantes de bleuets mais ils attrapaient aussi des feuilles et des bleuets blancs du même coup. Alors le bon père avait patenté une vanneuse dans son garage. Pendant que la mère était libérée pour aller faire à souper, le père dirigeait de main de maître sa petite équipe dans le garage. Ludger, le plus vieux des garçons, lui amenait une à une les chaudières de bleuets que le père faisait descendre sur une chute de tôle. En tombant d’un pied ou deux sur un tapis roulant, un ventilateur placé derrière la chute soufflait au loin les feuilles et les petites filles cordées de chaque côté du tapis roulant enlevaient à la main les petits bleuets pas assez bleus ou toutes les autres cochonneries qui auraient pu se trouver là. Mon ami Éloi se tenait à l’autre bout et veillait à ce que les bleuets ainsi nettoyés tombent dans la chaudière placée au bout du tapis et transvidait les fruits dans les paniers de balsa.

Je me collais quelquefois le nez au châssis du garage et je les regardais faire. Comme je les trouvais chanceux de travailler ainsi en famille sous le regard sévère de leur père qui d’une seule claque sur le grand dalot de tôle faisait sursauter de peur sa marmaille et ramenait à leur concentration ceux que la lassitude avait transportés dans la lune un moment et qui auraient pu laisser passer un bleuet blanc. Les plus indisciplinés se faisaient rougir une fesse, les tapettes à bleuet ne servaient pas qu’aux bleuets. J’imagine la peine que devait ressentir le pauvre père à devoir les remettre au pas ainsi.

Mais, aussitôt le souper englouti, le bon père laissait sortir les garçons assez grands pour se joindre aux enfants de la huitième qui profitaient de la clarté des soirs d’été pour jouer une partie de curbitch en plein milieu de la rue. Mais jamais ses filles. Elles étaient la prunelle de ses yeux de toute évidence.

Cette année-là, les lacs avaient calé dans la dernière semaine de mai. Dès les premiers jours de juin mon père avait repris le bord du bois, nous abandonnant à nos affaires d’enfant pour un long moment. Il restait encore une bonne vingtaine de jours avant que l’école ne finisse et que je perde à toutes fins pratiques mon ami Éloi dont le père s’occuperait bien pendant les journées d’été. Le vendredi, sur le chemin de retour de l’école, mon ami Normand, Éloi et moi avions convenu de partir le samedi et d’aller au quai du lac Blouin en bicycle à pédales essayer d’attraper du brochet qui s’approchait du rivage le printemps, affamé et à l’affût des première grenouilles à émerger de la vase. Naturellement, Éloi devait obligatoirement avoir l’aval de son père qui ne pouvait pas être partout pour protéger ses enfants le pauvre homme. En bon père qu’il était, il donna la permission à Éloi de nous accompagner à condition que son frère Ludger, plus vieux et pas mal plus costaud que nous, vienne lui aussi au brochet avec nous autres. C’est donc bien gréés et avec un lunch pour le dîner que nous avons tous enfourché nos bicycles à pédale le samedi matin de bonne heure et que nous avons pris le chemin du lac Blouin.

C’était quand même une bonne promenade entre Bourlamaque et le quai du lac Blouin. Quand nous sommes arrivés, quelques petits bums de Val d’Or étaient déjà installés sur le bout du quai mais la carrure de Ludger Berthier nous offrait une assurance-paix contre les petits baveux. Nous nous sommes donc installés en toute tranquillité et nous avons commencé à préparer nos agrès. Nos gréements de pêche étaient somme toute assez rudimentaires et c’est à se demander s’ils auraient pu réellement survivre à la morsure d’un gros brochet. Mais Ludger, lui, avait une vraie ligne à pêche, cadeau de son parrain disait-il. Et quand il sortit son agrès de son petit coffre de pêche, Éloi faillit s’étouffer. “T’es malade, Ludger, c’est à papa ce rapala-là! S’il apprend ça, il va te tuer, il est flambant neuf dans sa boîte!”.

Ludger lui expliqua qu’il le nettoierait après et qu’il le remettrait dans sa petite boîte de plastique transparent avec le petit carton illustré minutieusement repositionné là où il était, qu’il le remettrait exactement là où il l’avait pris. “Papa n’y verra que du feu, t’inquiètes”. Le père Berthier était maniaque avec ses agrès de pêche, personne n’avait même le droit de regarder dans son coffre, ni même de penser s’imaginer avoir l’idée de regarder dedans. Et si son père venait à le savoir, continua Ludger, c’est juste Éloi qui aurait pu bavasser et ça, entre frères, c’était un crime sans nom et punissable des pires sévices. Éloi est venu blanc comme un drap. Mais la pêche a commencé quand même.

Les trois plus jeunes, nous pêchions avec un simple hameçon appâté d’un ver de terre, une pesée et une balloune rouge et blanche comme flotteur. Ludger faisait son frais chié en lançant au loin le superbe rapala armé de petits tripodes argentés piquants comme les aiguilles de la garde Dupuis. Et il ramenait son appât en faisant des manèges et des simagrées pour avoir l’air d’un vrai. L’eau du lac était encore proche du point de congélation, nous étions convaincus que le brochet viendrait se réchauffer au bord dans les eaux moins profondes et mordrait à nos vers bien avant de sauter sur le rapala de Ludger. Rien ne nous aurait satisfait davantage que de lui faire ravaler ses grandes manières.

Beaudet avait déjà attrapé deux crapets-soleil, mais ça ne comptait pas vraiment. Et Ludger était toujours là, à l’extrémité du quai, à lancer patiemment et avec grand style le beau rapala de son père dans les eaux plus profondes.

Après un moment, le cri est parti, “Tabarnak de câlisssss” criait un Ludger désespéré qui venait d’accrocher le rapala de son père dans le fond du lac. “Venez m’aider, bande de petits morveux, au lieu de me regarder de même”, dit-il en nous regardant découragé. Éloi pris de panique accourait vers son frère en criant : “Je te l’avais dit, je te l’avais dit, papa va te tuer, maudite tête heureuse!”.

Les frères finirent par se calmer et après avoir analysé la situation Ludger demanda à Éloi de tenir la ligne pendant qu’il enlevait ses bottes, ses bas et sa chemise ne gardant que son jeans. Devinant le plan de Ludger, nous lui disions tous de ne pas sauter, l’eau était beaucoup trop froide, c’était trop dangereux. La peur l’emporta sur la raison, sans compter l’orgueil de l’aîné. Pour toute réponse il nous demanda si nous avions une meilleure idée et il s’élança dans l’eau tenant le fil passé dans un anneau formé de son pouce et son index pour trouver son chemin vers le rapala perdu dans les eaux opaques du lac. Les petits bums de Val d’Or sont accourus à nos côtés questionnant à grands cris : “Il a pas vraiment sauté, l’innocent?, il a pas vraiment sauté?”

Nous n’étions plus qu’un rang cordé bien serré de statues de sel fixant la surface du lac. Les dernières ondes laissées par son plongeon totalement absorbées par le flot monotone du lac, on entendit au loin partir l’angelus du clocher de l’église Saint-Sauveur. Comme si le bon dieu offrait à la remontée de Ludger un solennel compte à rebours.

Après que les dernières résonances du douzième coup de cloche se soient perdues dans le silence pesant, toutes nos longues faces blêmes se sont retournées d’instinct vers le pauvre Éloi. Catatonique et livide, un murmure à peine audible sortit du bout de la gueule du pauvre enfant qui scrutait fixement l’opacité des eaux :

“Ludger . . . viens-t’en là . . . papa va nous tuer.”

Plus tard dans l’après-midi, il est enfin remonté. Le corps raide et bleu comme ses jeans au bout du long grappin des pompiers de Val d’Or. Bien piqué dans le creux de sa main droite, le beau rapala argenté de monsieur Berthier.

Son père devait être tellement fier de lui.

Flying Bum

cropped-pieds-ailecc81s1

(Adapté librement) En mémoire d’un ami d’enfance.