De tout et de rien

Des choses qui n’aboutissent pas, des amorces, des notes. De temps en temps, il faut laisser aller. Descendre beaucoup d’entre elles vers la petite poubelle dans le coin droit en bas, donner une dernière chance aux autres de se faire voir. En voici un petit paquet.

de la créativité…

Il n’existe rien de quantifiable dans cette chose dite créativité. Des indices, l’évidence sous la forme d’objets laissés derrière elle, témoignant que l’acte a bel et bien eu lieu, d’étranges pulsions et des successions de gestes comme autant de prédispositions à leur venue. Pensées et actions qui nous mènent sur un mode exploratoire, nous interrogent et ouvrent en nous la voie vers les réponses, les prochaines questions, les inspirations qui allument la mèche, provoquent la joie par secousses et donnent à la main pour un bref instant le pouvoir d’y plonger et de tirer des choses du néant.

de la science et de la politique…

Les milieux scientifiques et agronomiques affirment qu’ils peuvent maintenant modifier génétiquement le popcorn pour en faire du momcorn. Les avant-garde politiques restent muettes pour le moment sur la question.

de la planification et de la restauration rapide…

Les experts-planificateurs s’entendent pour dire que si on avait planifié la dimension du Mac correctement, on aurait jamais dû revenir avec le Big Mac.

des vessies et des lanternes…

On célébrait récemment la venue de plats-santés sous forme de wraps et de salades chez MacDonald. Se rendre au MacDonald pour manger une salade santé, n’est-ce pas un peu comme aller aux putes pour avoir un petit calin?

de l’urgence d’attendre…

J’avais pourtant un rendez-vous formel mais je ne sais plus depuis combien de temps j’étais dans la salle d’attente de mon ophtalmologiste. À la blague, je demande à un monsieur qui y était déjà quand je suis arrivé: “Quel âge aviez-vous lorsque vous êtes arrivé?” Le monsieur me répondit le plus naturellement du monde: “Je ne sais pas exactement mais Jacques Parizeau était encore au pouvoir.” La dérision se répand.

de la surdité et des poils aux mains…

Tabou s’il en est un, la masturbation est pourtant facile. Et répandue partout (rire gras). Comme bien des activités du samedi soir, toute la difficulté réside dans le choix du bon film. Si le nord-américain moyen obtenait un dollar pour chaque fois qu’il s’est masturbé, de quelle couleur serait votre Lamborghini?

des façons de parler à son manger…

Soyez rassuré, je ne parle plus avec mon manger. Avec le temps, j’en suis venu à trouver cela déconcertant de parler à quelque chose que je m’apprête à dévorer. Le manger me parle encore cependant, pas toujours très à-propos, pas toujours très poliment. Il m’arrive d’entendre au loin un quart-de-livre-fromage me supplier de venir le manger, une tarte au sucre me dire envoye-donc. J’ai appris à vivre avec ça. Récemment, le manger s’est mis à me répondre de façon très impolie et mal élevée. Je ne sais pas pourquoi. Je ne lui ai rien fait à part de le manger éventuellement. Je ne l’ai jamais provoqué. Je jure que même dans mes jeunes années je n’ai jamais pris part à un “food fight” de cafétéria et je n’ai jamais déblatéré contre une vulgaire salade aux oeufs surtout quand il s’en trouve une dans la même pièce que moi. J’ai donc choisi d’éviter les arguments malodorants et de me tenir loin des mal engueulés. Comme les légumineuses qui s’expriment par la voie la moins noble, généralement dans un ascenseur, rien de moins. J’ai appris à fuir les enchiladas con chile colorado et leur maléfique pouvoir de forcer l’évacuation d’un étage complet d’une tour à bureaux. Le brocoli, les fraises, les salades aux patates, les meatballs douteux de DaGiovanni, le borscht, la choucroûte avec de la bière, toutes choses qui ont délibérément manqué de délicatesse avec moi et m’ont forcé à me tenir loin des magasins grande surface de la taille de terrains de football où les salles de bain sont inévitablement à l’extrémité opposée. Désormais, lorsque je me retrouve dans un lieu mal ventilé je me replie systématiquement sur le thé vert et les biscuits Petit Beurre. Des gens très polis.

des fraudes ordinaires…

Je ne peux pas le prouver mais je le sais. Quelqu’un insère de la vulgaire eau de robinet dans mes dispendieuses bouteilles d’eau-santé designer à base d’eau d’eskers nordiques scientifiquement reminéralisée à osmose inversée cliniquement. Je le sais, je le goûte. Et ce n’est pas le manufacturier. Ils sont ISO tout ce que vous voulez et audités sans avertissement à toute heure du jour et de la nuit. Je soupçonne qu’on détourne les 53 pieds vers des granges reculées où une gang de p’tits gros mal rasés en camisoles sales avec des bretelles sur leurs grosse bedaines, des bandanas sur leurs crânes chauves et pissant la sueur, chiquant sans fin du coin de la gueule un botch de cigare, armés de seringues pour siphonner la moitié des bouteilles du précieux liquide et le remplacer par de l’eau de champlure avant de refermer le trou avec une simple goutte de Crazy Glue. Les mêmes probablement qui mettent des pelletées de poussière sale mélangée dans du vulgaire sable dans mes sacs de terreau de plantation magique spécialement conçu pour les rhododendrons à travers lesquels sortent maintenant des mauvaises herbes variées et dans lesquels les floraisons sont désormais blafardes. Probablement une organisation internationale dont les tentacules touchent à bien d’autres sphères. Ils sont habiles, pas comme ces stupides imitations de produits bon marché du Dollorama où l’odeur de l’arnaque est aussi subtile qu’un trailer de fumier. C’est comme prendre une boîte de ces détergents à lessive premium spécialement formulés, éco-responsables, energétiquement performants même en eau froide et hors de prix et en substituer un important pourcentage par une poudre insipide de sweat shop du tiers-monde, qui va vraiment s’en apercevoir? Ça m’a tenté d’officiellement déposer une plainte au bureau de lutte au crime organisé et des fraudes internationales d’Interpol.

Mais après réflexion, je me suis dit qu’ils avaient probablement déjà un dossier ouvert là-dessus. Après tout ce sont des experts.

Si moi j’ai vu clair là-dedans . . .

 

Flying Bum

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Eleonore, gee, I think you’re swell

Éléonore première

Un vieux film français nous a laissé l’expression: La vie comme un long fleuve tranquille. On a tous tendance à absorber béatement les dictons populaires à force de les entendre. Moi, je ne devais pas avoir les bonnes rames ou la bonne grandeur de chaloupe parce que la mienne a connu de la houle plus souvent qu’à son tour sur ce long fleuve pas si tranquille et je me suis mouillé le cul plus souvent qu’à mon tour. Écopé, dans tous les sens du verbe. Ça et la peur de sacrer le camp à l’eau. J’étais en plein dans une de ces tempêtes, à bout de forces et totalement perdu dans mon frêle esquif lorsque, comme aux marins pris de désespoir apparaît toujours une sirène, Éléonore m’apparut.

Non. Je la cherchais, je crois.

Elenore, gee, I think you’re swell . . . que je lui ai chanté dès les premières journées où je l’ai connue. Mais Éléonore était trop jeune pour connaître ce vieux hit des Turtles même si elle trippait profondément sur Elvis. Ça lui venait de son père. Un bon papa de campagne qui capote sur le king. La toune m’est restée comme un ver d’oreille pas tuable tout le long de cette brève mais tumultueuse relation.

Éléonore était ce genre de fille qu’on pourrait qualifier de ragoûtante. Vive et intelligente, belle grande fille de campagne aux allures saines et athlétiques, au sein bien rond et aux hanches généreuses, blonde comme les blés, armée d’un sourire meurtrier et d’un charme de sorcière, une fille avenante et bien d’adon. Dans de bien tristes circonstances, on m’avait par amour redonné la liberté de laisser le corps exulter à gré comme il se doit mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Sur un homme au corps abandonné à lui-même par une conjointe rachitique et mourante, le piège d’Éléonore s’est vite refermé.

Éléonore avait complété des études en graphisme pour se sortir de son milieu rural qui l’ennuyait profondément et s’était exilée en ville où la vie trépidante offrait toujours quelqu’occasion pour la fête. Nous avions une différence d’âge appréciable mais il était écrit d’avance, les cartes bien mises sur la table par tout un chacun, notre relation serait strictement hygiénique. Vive l’hygiène!

Hygiénique mais aussi infernale. Ma tempête n’était même pas proche de se calmer avec elle. Les eaux troubles d’Éléonore brassaient la chaloupe à tout rompre.

Il existait une autre Éléonore, Éléonore la noire, il suffisait d’être en situation intime avec elle pour qu’elle se révèle. Elle ne connaissait à peu près pas d’inhibitions. D’abord excitée comme une fillette devant son nouveau jouet, amusée, irrésistible et jouissive. Elle s’emportait jusqu’à l’épuisement puis elle révélait une nature étrange, difficile à comprendre ou à s’expliquer. Éléonore réclamait sa punition dans une sexualité débridée pour des fautes que j’ignore mais qui semblaient inavouables, impardonnables. Impossibles à assumer pour un seul homme dans une seule vie. Alors elle ne comptait plus ses bourreaux. Et j’en étais bien malgré moi, je m’en accommodais. No strings attached comme disent les chinois.

Immanquablement, au matin comme par magie, revenait à la vie une charmante Éléonore, souriante, avenante, ragoûtante et je sombrais à nouveau. La chanson repartait dans ma tête jusqu’à la prochaine furie des dieux. Et ce fut ainsi pour un temps, le temps qu’elle passe à d’autres projets et me jette comme un seau de pisse au caniveau sans aucune forme de procès. Ainsi Éléonore régnait. Mais on aurait pu sentir venir le décret gros comme le train de cinq heures.

La chair suffisamment rassasiée, repu, le fleuve semblait soudainement bien calme sous ma chaloupe. Enfin.

 

Éléonore deuxième

Quelles sont les chances? On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré que cette Éléonore me ferait le plus grand bien. La deuxième Éléonore tombait dans la catégorie des madames bien mises et bien conservées, si bien que son allure ne trahissait nullement sa décennie d’avance sur moi. Je dis décennie mais je n’ai jamais vraiment su, ce pourrait être bien davantage, la deuxième Éléonore était une femme coquette et discrète, tout de même.

De bonne descendance, elle était une femme très intelligente, instruite, soignée et articulée. Qu’importe l’âge qu’elle aurait pu avoir, elle ne les faisait pas. Elle recevait chez elle, toujours, à ses heures, à sa convenance. Elle était une femme mariée. Éléonore habitait un de ces bungalows cossus de Ville d’Anjou, dans le quartier qui faisait dire aux ti-culs de Rosemont qu’Anjou était une ville de riches. Large construction en plain-pied, de pierre et de parements de cèdre au toit peu pentu plantée sur un terrain de taille respectable à l’aménagement paysager époustouflant, la maison comptait bien une quinzaine de pièces.

Le mari d’Éléonore était chirurgien dans un hôpital de Montréal et y passait le plus clair de son temps, ses brefs passages à la maison familiale marqués de longues et silencieuses dégustations d’alcools fins en solitaire dans son bureau fermé. Éléonore, désoeuvrée, s’y ennuyait. Jadis professionnelle, après le départ de son dernier fils, elle avait repris du service à même un bureau aménagé dans sa maison d’Anjou. Le temps lui semblait moins long de la sorte, l’argent ne comptait pour rien dans ses calculs. Le bonhomme était bien plein, mais sa vie à elle totalement vide.

Nous avions de longues conversations de salon comme dans les films français, évaporées comme dans les bandes dessinées de Régis Franc. Au début je me sentais véritablement observé, questionné, sous enquête. Éléonore avait vu neiger, elle devait savoir à qui elle avait affaire avant toute chose. Je crois bien que mon charme opérait subtilement. La plupart du temps, elle était suspendue à mes lèvres, écoutait et buvait la moindre de mes paroles. Après un temps, je ne voyais plus du tout la différence d’âge, j’observais les efforts qu’elle mettait à ses tenues pour offrir juste ce qu’il faut au regard, je l’observais croiser et décroiser ses jambes dans un frissonnement de nylon et je sentais les titillements m’envahir.

Entre quatre murs, seuls un homme et une femme. Un homme dans la force de l’âge comme moi à l’époque, après trois-quatre-cent jours sans sexe, je commençais à ressentir de sérieuses difficultés à bien entendre de l’oeil gauche. Normal. La madame devenait tout à fait acceptable, tout à fait désirable même.

Puis vint un temps où elle se mit à parler longuement d’elle. Enfance au couvent, élevée par des nourrices, des nonnes et des bonnes, elle ignorait tout de la véritable chaleur humaine. Ça n’annonçait rien de bon. Elle s’était jetée corps et âme dans de longues études. Presqu’offerte en mariage forcé au docteur chose, elle avait accepté l’union voyant là une forme d’affection de la part d’un homme qui lui était d’autre part totalement inconnu. Une vie sexuelle moche, trois enfants, un gros bungalow et une vie mondaine ennuyante à entretenir et nous en étions là.

Elle à me raconter sa triste histoire en long et en large en moult détails et moi à ravaler la mienne en dépression sévère à l’écouter patiemment en hochant discrètement de la tête de temps en temps pour faire semblant que j’écoutais. Je me faisais violence pour retenir les baillements. Le monde à l’envers.

On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré qu’elle me ferait le plus grand bien, j’ai tout juste fait le sien.

La deuxième Éléonore était ma psychologue.

Elenore, gee!

 

Flying Bum

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Flo & Eddie, Mark Volman et Howard Kaylan anciennement membres des Turtles, ont ensuite été connus sous le nom de Phlorescent Leech and Eddie alors qu’ils ont poursuivi leur carrière comme vocalistes pour Frank Zappa et les Mothers of Invention. Elenore a été écrite par Howard comme une parodie à la chanson des Turtles So happy together, bien qu’Elenore ait atteint la sixième position du célèbre Billboard américain.

Version studio de Flo & Eddie:

 

Cochon qui s’en dédit

Je boirais bien un petit porto avec cette époustouflante pyramide de biscuits secs nappés de ces merveilleux cretons bien gras et salés, gorgés d’ail, recette héritée de ma tante Colombe. Je me demande comment toutes ces biscottes peuvent tenir en équilibre dans un si petite assiette. Je ramasse tout cela et je vais m’asseoir dans mon adirondak dehors sur le prolongement de la slab de béton, face au sud, et je dépose la tour de Babel sur la petite table. La bouteille de porto au complet avec.

Je me sens si bien dans la douceur de cette nuit d’été, comme le marin qui rentre au port après une mer particulièrement houleuse et inhospitalière et qui lève son verre à la terre ferme retrouvée, à la vie, bien installé sur la terrasse d’un bar de port de mer. Le porto valse dans sa bouteille et l’empilade de biscottes vascille le temps que la dalle se soulève lentement, élevant avec elle la maison de pierres jusqu’à la hauteur de la cime des arbres. Petite singularité qui tranche avec l’ordinaire de ces soirées d’été. Mais le lent mouvement de l’édifice n’a pas réveillé la douce qui ronfle à l’intérieur, alors tout baigne.

D’un verre à l’autre, le goût du porto semble se dénaturer. Les cretons, assurément les cretons à l’ail. Pas le meilleur agencement vin-mets de ma carrière. Étrange, tout de même, le goût varie vraiment beaucoup. De l’excellent tawny au ridicule goût de Grapette de mon enfance, suspect tout ça.

Le dessus de la forêt lanaudoise s’étend à l’infini sous la maison qui tangue mais très doucement au rythme de la brise d’été. La cime des arbres danse avec le vent comme une mer tranquille à mes pieds. Les îles de l’Épiphanie, Saint-Alexis, Saint-Jacques, toutes portées disparues, nouvelles Atlantides de Lanaudière. Parties avec ma raison? Suis-je embarqué pour voguer à la rencontre de ma propre folie? Moi, éternel rêveur, est-ce la façon que le destin a choisi pour venir me cueillir? Autrement, un phénomène paranormal sans précédent se produit-il devant mes yeux ébaubis et soudainement aveuglés? Droit devant, un phare sorti de nulle part lance sa lumière crue formant une brume théâtrale avec la rosée qui tombe. Vais-je perdre la raison entre un verre de porto et une poignées de biscottes aux cretons à l’ail?

Ciboire.

On dirait que l’écurie voisine a attelé dix chevaux derrière une diligence à la Lucky Luke. Elle est apparue suspendue dans les airs devant moi dans une éclaircie de la brume, ne touche même pas à l’eau . . . aux arbres? Les pattes des chevaux piétinent sur place dans le vide, timidement. Le cocher, un clown moyenâgeux, en descend et s’approche de moi, un sourire débile sur sa longue face blanche. Mais sur quoi tient-il? On dirait qu’il me connaît. Il agit tout comme. Je me retiens de toutes mes forces aux bras de l’adirondak de peur de chier dans mon froque, une teinte verdâtre au visage trahit mon angoisse profonde, un désir irrépressible de Pepto Bismol m’envahit.

“Et bien, mon Flying Bum, ça n’a pas l’air d’aller ton affaire à souère, t’es vert.”

En réalisant que la slab n’est plus là, la maison non plus, que seul l’adirondak m’empêche de sombrer au fond des bois, je lui dis qu’effectivement je ne suis pas tout à fait dans mon assiette tout d’un coup. Puis je vois du coin de l’oeil la petite table qui flotte près de moi, la bouteille de porto, et une pile improbable de biscottes aux cretons de deux-trois pieds de haut qui ondule désespérément pour garder son équilibre.

“J’te comprends, me dit l’étrange troubadour, je suis passé par là aussi.”

“Voulez-vous bien me dire ce qui se passe icitte à souère? Par où ça que vous êtes passé?”

“Mais . . . par la mort, cher ami, par la mort. Tu viens juste de mourir à l’instant. Monte, les chevaux s’impatientent.”

En descendant de l’adirondak, docile et résigné, mes pieds ont rencontré le vide et j’ai pris une méchante débarque en bas . . . de mon lit.

Ma douce s’est réveillée en hurlant.

C’est la dernière fois de ma vie que je mange des cretons à l’ail avant de me coucher!

Cochon qui s’en dédit.

 

Flying Bum

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À la douce mémoire du dessinateur dont on ne sait toujours pas s’il est canadien ou américain Winsor McCay, auteur des Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester, une série de comic strips parue à l’origine dans l’Evening Telegram à partir de 1904 sous le titre Dreams of the Rarebit Fiend, en même temps que Little Nemo in Slumberland, autre série de l’auteur, plus célèbre celle-là. Dans chaque strip, l’homme qui ne peut se retenir d’abuser de la fondue au Chester avant d’aller au lit se réveille inévitablement au terme de cauchemars tous plus dantesques les uns que les autres.

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La parade des affligées

Le long des grabataires la mort sur les lèvres,

promènent leur affliction bien travaillée;

belles affligées aux manières mièvres,

au grand jamais ne mourraient de pitié.

 

Qui d’un enfant, d’un frère, d’une pauvre soeur,

au chevet épanchent de grands yeux de biche.

Contre celle pour qui sonne la dernière heure,

leurs propres frayeurs sans fin pleurnichent.

 

Fussent leurs larmes un tant soit peu lénifiantes,

la crainte de la mort s’en eût évanouie dans sa fuite;

leurs tremblantes mains soudain utiles et aidantes,

avec elles repoussés les marchands de mort subite.

 

Au soignant impuissant toute leur insolence,

que ne la fait-il revivre, triste insignifiant?

Pauvre messager qui annonce la sentence,

qu’il crève lentement au bout de son propre sang!

 

À boire avant que leur épanchement ne les draine,

qu’on les nourisse tant qu’à courir aux cuisines;

autant de pauvres petites créatures en peine,

vite qu’on drape leur courroux d’une douce veloutine.

 

Contristées et abattues toujours elles viennent parader,

à tout autres qu’elles la morne litanie des nécessités;

puis s’approche l’ombre de la mort en échappade,

donnant enfin le juste relief à leur triste couillonnade.

 

Le long des draps sur le visage relevés,

ramènent leur affliction bien travaillée;

belles affligées aux manières arrangées,

au grand jamais ne mourraient de pitié.

 

Le Flying Bum

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Les mouches du temps

Time flyes, disent les chinois. Et moi, je ne fais que passer.

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Je ne fais que passer le temps de vous dire qu’entre les mandats à finir, la canicule qui rend vache et un petit aller-retour au fabuleux royaume du Saguenay, le temps d’écrire perd hélas son tour et je vous laisse avec pas grand-chose de nouveau pour vous mettre sous la dent. Ou sous les yeux. Ou les lunettes, c’est selon.

Pour vous permettre de garder la bonne habitude de lire ce blogue, je ne saurais trop vous recommander une mignonne petite lecture d’été toute “quioûte”, ou re-lecture pour les mordus, qui vous transportera dans l’Abitibi des années soixante. Je vous garantis personnellement que les mouches noires ne viennent pas avec l’histoire, juste le tout petit moi en culottes courtes et une riche petite fille russe de Toronto à laquelle j’ai dû servir de jouet l’espace d’un été mémorable.

Cliquer ici: Va pour Loretka!

Et bonne lecture en attendant que je m’y remette.

Flying Bum

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Le scénario

(Contenu explicite. Pourrait offenser certaines personnes)

Léonard Simoneau était un vieil habitué des rencontres organisées par le centre communautaire local. Depuis bientôt une dizaine d’années, il allait y rencontrer une fois la semaine d’autres personnes qui, tout comme lui, avaient à soigner un proche aux prises avec de graves maladies. Tous ces gens se soutenaient mutuellement alentour de leurs semblables souffrances utilisant principalement la parole comme exutoire. Les rencontres leur donnaient aussi un répit fort apprécié, le centre les relayant auprès de leurs proches en leur fournissant des aides domestiques le temps que ces rencontres duraient. La grande majorité d’entre eux étaient des femmes d’un certain âge soignant qui un mari, qui un enfant, à leur corps défendant. Les hommes, c’est bien connu, prennent généralement leurs jambes à leur cou lorsque leur conjointe devient inapte et que leur état demande des soins soutenus. Léonard était parmi les rares à défier cette honteuse statistique, seul avec un autre homme, un type à peu près du même âge que lui et qui passait le plus clair des rencontres à pleurnicher discrètement dans son coin.

Le groupe était animé par une intervenante psycho-sociale qui faisait partie intégrante des équipes soignantes du centre. Décrire ces rencontres comme des parties de plaisir relèverait de la pure démence, on était ici bien loin des rencontres du club Optimiste. Léonard n’en manquait cependant jamais une, il était le plus fort du groupe et ne semblait pas affecté autant que les autres. Il participait aux discussions avec volubilité, démontrait beaucoup de compassion pour ses compagnons d’infortune, s’appropriait d’emblée le discours lénifiant des intervenants pour réconforter les pires que lui.

L’intervenante qui avait vu neiger avant lui voyait dans son attitude la forme de déni caractéristique de l’aidant naturel se croyant invincible, vite devenu un des êtres les plus vulnérables dès qu’on gratte un tant soit peu le vernis de surface. Léonard s’était amaigri dernièrement, son teint n’était pas très joli, son état d’épuisement devenait de plus en plus évident, ses propos avaient récemment pris une coloration nouvelle, ambigüe. Il cachait mal son visage émacié derrière une barbe maintenant négligée et parlait désormais très peu lors des rencontres. Des odeurs de médecine avec des relents d’odeur d’incontinence flottaient dans l’air en permanence chez lui, la maison de Léonard était depuis des lunes devenue une triste clinique, son lit conjugal un lit de mort. Sa conjointe se perdait lentement dans la démence, grabataire, stoïque et silencieuse. Le temps était administré au compte-gouttes à la pauvre femme.

L’intervenante lut bien tous ces signaux et interpella Léonard au sortir d’une rencontre. “Avez-vous un petit moment, monsieur Simoneau, j’aurais des gens à vous présenter.” L’homme acquiesça et la suivit docilement dans une petite salle de conférence où l’attendaient un superbe plateau de douceurs, une cafetière fumante et autour d’une table trois grandes faces longues définitivement habillées en professionnels. L’intervenante fit les présentations, une travailleuse sociale, une psychologue et un médecin. Léonard pris d’angoisse leur demanda d’entrée de jeu s’il était arrivé quelque malheur à sa conjointe. “Non, monsieur Simoneau, soyez sans crainte, assoyez-vous”, lui dit l’intervenante le prenant délicatement par les épaules pour le guider vers sa chaise. “Comment prendrez-vous votre café?” lui demanda-t-elle. Un très bref noir, merci, et s’ensuivit un long interrogatoire mi-figue mi-raisin au bout duquel la question du suicide fut abordée.

Léonard se sentait traqué, arnaqué par le groupe d’intervention qui voulait pourtant son bien. “Avez-vous déjà ressenti des pensées suicidaires, monsieur Simoneau?” lui demanda la psychologue pressée d’en venir aux faits pendant que le médecin épiait ses moindres gestes par-dessus ses demi-lunettes descendues sur le nez. “Qui n’en aurait pas au moins une fois de temps en temps avec la sorte de vie que je mène?” répliqua l’homme. “À quelle fréquence?”, s’enquérait-elle aussitôt. “Des fois, juste de même, de temps en temps.” répliqua Léonard assez sèchement. “Monsieur Simoneau, c’est sérieux tout cela, faites un petit effort.” rajouta le médecin fronçant de l’oeil.

“Est-ce que ces pensées sont de fortes pulsions, est-ce qu’en pensée ou autrement, vous envisagez, vous préparez ou vous vous imaginez des scénarios de suicide, un scénario particulier?”

Habituellement négligent pour ces choses-là, Léo Simon avait la veille fait vérifier l’huile, la pression des pneus et avait fait le plein de sa vieille Chevrolet. Un bagage pas très élaboré dans un petit sac déposé directement sur le siège passager annonçait un voyage plutôt bref. Pourtant, Léo Simon avait vidé son compte courant en échange d’argent liquide, une somme respectable tout de même. Il s’affairait sans émotion, un peu à la manière d’un automate, à préparer la petite maison pour une longue absence de ses occupants. Ses gestes étaient quand même nerveux et saccadés par moments. Il revenait de la cuisine avec un petit boîtier de bois exotique qui annonçait un contenu des plus précieux et se dirigeait maintenant vers la chambre à coucher au bout d’un long passage. Il déposa le boîtier sur le chevet devant la trousse qui était toujours posée là et se dirigea vers la fenêtre pour baisser le store en le déroulant lentement et méthodiquement et il tira ensuite les draperies avec le même zèle. Il retourna vers le chevet et tourna la chevillette plaquée d’or qui servait de serrure au boîtier de bois exotique, souleva délicatement le couvercle. L’écrin contenait un superbe couteau japonais Shan Zu, la lame bien protégée dans sa gaine de velours rouge. Léo Simon, fin cuisinier et amateur de cuisine japonaise à ses heures, n’avait jamais osé utiliser ce formidable outil sur de vulgaires pièces de viande de supermarché, la lame tranchante comme nulle autre au monde apparût vierge et étincelante au sortir de sa gaine. Le genre de lame qui mérite des étrennes de choix. Léo Simon accusa un léger soubresaut en voyant apparaître clairement l’image de son visage livide et blanc dans l’acier de Damas d’une exceptionnelle qualité qui composait la longue et large lame. Le frisson n’eut qu’un temps.

On percevait à peine le faible râle de la pauvre femme allongée paisiblement sur le grand lit les yeux clos. Dans une chorégraphie toute simple bien que longuement répétée en songes, il fit valser la lame d’un long mouvement assuré, digne des plus grands samuraïs, d’un bord à l’autre du cou de la pauvre femme en la glissant lentement, aussi facilement que ce l’eut été dans une tomate bien mûre, jusqu’à sentir les vertèbres du cou stopper la course de la lame japonaise. À peine ses deux genoux se soulevèrent timidement, la femme n’émit aucun son et sa chienne de vie la quittait enfin, doucement, emportée dans les flots rouges d’une lente rivière de sang. Buena notte el mio amore se disait-il en lui-même en nettoyant méticuleusement la lame avec de la gaze et des alcools désinfectants qu’il avait sortis de la trousse médicale qui traînait toujours sur le chevet. Puis il remit la lame bien en place dans sa gaine de velours rouge et l’encastra dans la forme moulée pour elle au creux de son écrin de bois exotique et referma le couvercle. Il leva le drap sur le visage de la pauvre femme et partit sans se retourner.

L’architecte Baillargé avait dessiné ce superbe édifice érigé en 1858 dans le coeur de la vieille ville de Québec. Une remarquable marquise Art déco dessinée par Raoul Chênevert ajoutée en 1927 s’intégrait admirablement bien à la géométrie des portes d’entrée Art nouveau et constituait aux yeux de Léo Simon la plus exquise combinaison de styles architecturaux jamais vue. Il avait rêvé toute sa vie de loger dans cet hôtel mythique, l’un des plus anciens au pays, en opération sans interruption depuis son ouverture en 1870. La cuisine de son restaurant Le Charles Baillargé arborait toujours fièrement ses quatres étoiles et demi et son bar-spectacle recevait discrètement les amateurs de jazz fortunés des quatres coins du monde. Il immobilisa la rutilante BMW convertible devant la marquise, il avait abandonné son vieux Chevrolet dans le stationnement du bureau de location à Montréal, il remit les clés au valet et prit soin lui-même de son petit bagage à main. Le portier immobile porta sur lui un regard intrigué du coin de l’oeil. Il se risqua tout de même: “Un bagagiste pour monsieur?” Léo Simon esquissa un sourire poli, s’approcha de l’homme dans son bel uniforme bourgogne relevé de garnitures dorées et tendit à la main gantée de blanc de l’homme un billet de vingt dollars en le remerciant mais non merci pour le bagagiste. Le portier apprécia la somme sans même avoir à regarder le billet qui venait de glisser gracieusement dans la poche avant de sa redingote. Les portiers ont ce don spécial de savoir sans regarder. “Merci infiniment, monsieur. Si je peux faire quoi que ce soit d’autre pour vous, ce sera mon plus grand plaisir.” répondit l’homme en exprimant un regard à la fois complice et ringard.

Léo Simon savait que les vieux portiers de métier étaient une source d’information sans pareille desquels on pouvait soutirer tout le savoir que la pudeur des guides officiels cachait au commun des bons chrétiens qui visitaient la ville. Quelques billets suffisaient. Les célèbres after-hours où l’on pouvait boire à gré et s’amuser après les heures légales, les bonnes tables de poker ou de black jack où les plus riches allaient jouer le fric sifflé aux impôts, les hommes d’état leurs pots-de-vin, ou l’art de trouver pour vous la femme de circonstance. Son bottin personnel classé de truculences en succulences y allait pour l’appréciation de tout un chacun. Léo Simon remit la main dans sa poche, s’approcha de l’homme et lui répondit:

“Justement . . .”

Il se noyait littéralement dans les yeux d’une ravissante rouquine qui chantait les grands standards féminins du jazz accompagnée sobrement mais efficacement par un duo piano-contrebasse. La petite salle n’était pleine qu’à moitié, période creuse pour le tourisme se disait-il, comment pouvait-on bouder des plaisirs pareils? Le garçon s’approcha de Léo Simon qui sirotait patiemment un Perrier depuis deux ou trois chansons, se pencha vers lui et lui souffla à l’oreille: “Monsieur, on m’avise que votre invitée attend au lobby, voulez-vous que j’aille la chercher pour vous?”, proposa le garçon. “Non, répondit Simon en lui tendant un billet, je m’en occupe, allez chercher immédiatement le champagne que j’ai choisi tantôt.” La femme était assise bien droite les jambes légèrement croisées en bas des genoux, les deux mains déposées gracieusement l’une sur l’autre sur un tout petit sac à main posé sur sa cuisse. Il la reconnût de loin d’un plan trois-quart arrière. Une femme d’une grande beauté et d’une grande classe. Une robe de bonne fabrique découpait les rondeurs harmonieuses de la femme sans cependant exprimer la moindre vulgarité. Une longue chevelure noire comme la nuit cachait dans son dos les blancheurs offertes par une longue échancrure de la robe de couturier qui tombait comme une grande goutte jusqu’à la commissure de ses fesses. Il s’approcha d’un pas assuré, se plaça devant elle et elle également le reconnût, comme par une sorte de magie singulière, l’oeil depuis longtemps rompu à ces choses-là. Il l’examina dissimulant adroitement son ébaubissement et il attrapa poliment la main qu’elle lui tendait, protocole obligé avant qu’elle ne se relève de la banquette.

“Bonsoir monsieur Simon . . . je suis . . .”

Mais avant qu’elle n’ait pu terminer sa phrase, il posa le plus délicatement du monde son index sur les pulpeuses lèvres de la femme en soufflant un shttt à peine audible et il lui dit: “Vous vous appellerez mademoiselle Roberge ce soir, cela vous convient-il?” Et la belle dame acquiesça du plus ravissant sourire, nullement surprise de la proposition. Elle lui passa la main sous le bras et ils quittèrent le lobby pour se rendre à la table du bar-spectacle où le champagne et la voix chaude d’une grande rouquine les attendaient. Ils prirent place, se firent verser le champagne et portèrent un toast machinal en silence à je ne sais quoi en se regardant droit dans les yeux.

Léo Simon lui exprima en quelques mots bien choisis et bien sentis le bonheur de se trouver à la même table qu’une femme aussi exceptionnelle et désirable qu’elle et le bonheur supplémentaire qu’il éprouverait à poursuivre cette rencontre avec le moins de mots possibles. La femme avait nettement connu pire comme scénario avant celui-là et se plia de bonne grâce au petit jeu, raffinant les plus belles expressions de son parfait visage en lieu et place des mots. Avant même que le champagne ne soit entièrement bu, la musique en sourdine de l’entracte appela la fin de l’acte 1. Léo Simon se leva, tendit la main à sa compagne. Elle attrapa la main et se leva docilement, il éloigna quelque peu son coude de son corps, le lui présenta et lui dit: “Si mademoiselle Roberge veut bien me suivre, le souper sera bientôt servi à la chambre.” La femme inséra sa main sous le bras de Léo Simon et exprima d’un coquin sourire tout son contentement et son plaisir évident à jouer cette comédie romantique sans texte pour elle. Dans l’ascenseur seul avec elle, Léo Simon pensait en lui-même: le vieux portier avait dit vrai. Mademoiselle Roberge était loin d’être une blondasse duchesse de carnaval, elle était vraiment le nec plus ultra, la divinité suprême de Québec.

Une grande fenêtre au bout de la chambre du sixième, juste sous les mansardes était orientée directement vers l’ouest et proposait le point de vue par excellence pour regarder le soleil descendre sur les montagnes au loin. La représentation était d’ailleurs commencée. Debout, Léo Simon regardait la noirceur envahir lentement les rues de Limoilou et de la basse-ville à ses pieds. Le soleil amorçait sa descente au loin. Une grosse chaise inclinable de cuir bourgogne commodément placée là pour les contemplatifs, une petite table de salon tout juste à côté où Léo Simon avait fait déposer un plein décanteur du meilleur porto de la maison, un Ramos Pinto Quinta Da Ervamoira de 10 ans. Mademoiselle Roberge était partie se rafraîchir quelque peu dans la luxueuse salle de bain après un fort agréable et délicieux repas. Léo Simon adepte de cuisine japonaise, faisant fi du menu proposé, exigea que le chef leur prépare un tataki de thon et un assortiment de makis. Il n’était assurément pas le premier à faire des caprices dans ce genre d’hôtel où toute chose a toujours son prix.

Il se laissa caler dans le gros fauteuil et sauta du fessier quelques petits coups pour en apprécier la mollesse enveloppante. Il servit le porto dans les deux luxueux verres de cristal et les déposa sur la table attenante et attendit, galanterie oblige. Lorsque mademoiselle Roberge sortit de la salle de bain, elle arborait une tout autre tenue, le genre de tenue qui pouvait très bien tenir dans un très petit sac à main sans qu’il n’y paraisse. Léo Simon la vit arriver devant lui et cherchait son air un bref moment.

Mademoiselle Roberge était la raison même pourquoi l’enfer existe.

Elle s’installa voluptueusement sur lui, sur le grand fauteuil, il avait passé son bras derrière elle pour la tenir contre lui. Elle enfila lentement une longue jambe sculpturale à la peau parfaitement lisse entre les deux siennes. Elle lui passa son verre de porto, prit le sien, et encore une fois ils firent un silencieux chin-chin de la coupe et de l’oeil et trempèrent tout deux leurs lèvres dans le divin tawny.

De grandes stries d’un sombre violet allumées de longs barbouillages jaunes vifs et de bleus encore clairs décoraient le ciel. Les couleurs de la fin du temps et celles du début de quelque chose de grand s’entremêlaient dans ce sublime tableau. Tout avait été pensé. L’odeur de la femme eût été à lui seul le plus grand des parfums, la tendresse de ses chairs contre lui ramenait tous ses rêves d’enfant, de jeune homme et d’homme réunis en une même chaleur bénie, enveloppante. Le ton changeait sournoisement, l’astre du jour partait s’offrir aux gens de l’ouest laissant derrière lui une oeuvre chromatique spectaculaire. Les mains se faisaient moites et partaient en reconnaissance, les odeurs exquises de chairs surchauffées et de parfums artificiels se révélaient et s’emmêlaient les unes aux autres, les bouches se rencontrèrent d’abord en brefs épisodes.

Léo Simon sentit prises d’une vigueur oubliée des parties de lui depuis trop longtemps condamnées au repos forcé. Mademoiselle Roberge sût bien lire le scénario charnel et comprit que le temps des consignes était venu. Elle se leva, se dirigea vers le grand lit et en revint avec un large coussin qu’elle déposa aux pieds de Léo Simon pour s’offrir un tant soit peu de confort alors qu’elle s’y descendait à genoux. Elle entreprît ce pour quoi elle avait été choisie et elle se mit consciencieusement à son affaire. Léo Simon fixait au loin les dernières éclaboussures de couleur dansante s’écrasant au loin dans la masse sombre comme la mort de la nuit annoncée. Il n’avait plus peur de manquer de temps, le temps désormais manquerait de lui. Il n’avait plus peur de la mort, la mort aurait peur de lui maintenant.

Mademoiselle Roberge se déchaînait, sa longue chevelure noire se répandait en anarchie partout sur Léo Simon, son visage angélique enseveli sous cette masse noire frénétique. Léo Simon sentait le temps de sa mort venir et de désespoir lui volait chaque nano-seconde qu’il était en son pouvoir d’arracher à l’échéance ultime. La joie devenait douleur en attente d’exploser en cette tempête affalée sur lui. Il tendit le bras, à tâtons tourna la chevillette dorée de l’écrin déposé sur la table près de lui et en sortit la longue lame Shan Zu.

Sa limite était atteinte. Mademoiselle Roberge était d’une efficacité redoutable. Lorsqu’elle se mit à servir le plus exquis coup de grâce, en même temps qu’explosait en elle tout le bonheur d’une seule vie réuni en une seule et puissante salve, Léo Simon posa le cran de la lame sur son propre cou et tira un grand coup vers sa droite. Et le ciel s’éteignit d’une seule claque.

Buena notte el mio amore.

Dire que la pauvre mademoiselle Roberge en avait pris plein la gueule serait un euphémisme.

“Monsieur Simoneau? monsieur Simoneau? ça va?” répétait le médecin. L’homme était livide, stoïque. Un étourdissement soudain, un coup de chaleur, un choc vagal ou toute cette sorte de choses ensemble. L’intervenante inquiète revenait avec des serviettes de papier imbibées d’eau fraîche qu’elle lui passait au visage doucement. “Tout va bien, je vais être correct”, marmonnait Léopold Simoneau alors qu’il reprenait doucement ses esprits. “Ça doit être vos pâtisseries, trop riches, ou l’air vicié de votre salle de conférence, c’est le genre de ventilation que ça donne lorsqu’on va au plus bas soumissionnaire.” ajouta-t-il à la blague

Et le médecin, imperturbable, reprit son insipide interrogatoire exactement là où il l’avait laissé.

“Alors monsieur Simoneau?”, demanda-til. “Alors quoi?” répondit Simoneau impatient. Et le médecin enchaîna: “Un scénario de suicide en particulier, monsieur Simoneau?”.

“Non. Pas vraiment, non.” répondit Simoneau sèchement.

En longeant le long corridor qui menait au lobby, l’intervenante l’accompagnait vers la sortie le tenant par le bras. La femme était véritablement inquiète pour lui. On finit par s’attacher aux gens après tout ce temps, cet investissement personnel, même si l’éthique l’interdit formellement.

“Vous me le diriez, à moi, si vous aviez des idées sombres, monsieur Simoneau?” Ce à quoi Léopold Simoneau répondit: “Bien sûr qu’à vous je le dirais, devant tout ce panel, c’était un peu gênant.” L’intervenante à la fois préoccupée et sincèrement touchée revenait à la charge. “Et si nous marchions tranquillement tous les deux jusque chez vous, monsieur Simoneau, on pourrait jaser, il fait beau. Vous n’êtes probablement pas dans les meilleures conditions pour conduire, ne prenez pas de chance pour rien.” Le sourire de l’homme s’est rallumé et son visage reprenait lentement ses couleurs dès lors qu’elle lui proposait gentiment cette petite marche à deux.

“Et vous pourriez peut-être rester à souper, ça me ferait plaisir, je pourrais vous taillader un bon tartare japonais, mademoiselle Roberge.”

 

Flying Bum

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Pas dans ma cour!

Le beau temps semble s’installer et enfin je vais pouvoir m’installer dans ma cour et en jouir quelque peu dans une des multiples patentes conçues exprès pour se reposer le fessier dedans, mais dehors. Hamac, chaises longues, chaises adirondak, chaises berçantes, coulissantes, balançoires, chaises de patio. . .

Mais il m’apparaît soudainement évident que je ne serai pas le premier à en profiter. Je m’enfarge dans les trous laissés par les mouffettes qui chassent nuitamment le ver blanc, les longs tunnels creusés par les taupes qui ne regardent définitivement pas où elles vont, les trous de siffleux, les innombrables monticules de sable érigés par les fourmis, les nids de guêpe dans les poteaux de piscine, les nids de suisses, les trous de crapauds, les crottes de raton-laveur, les tas de rippe de bois arrachée aux arbres par les grands pics. Ça va faire! C’est qui qui paye les taxes ici? Ne devrait-il pas y avoir une loi contre toutes ces calamités? Je pense que je vais joindre le célèbre mouvement des NIMBY – Not In My Back Yard (pas dans ma cour), un groupe de citoyens quelque peu désoeuvrés mais bien intentionnés et organisés qui s’opposent aux choses qui pourraient se passer dans leur cour et préféreraient grandement que ça se passe dans la vôtre, spécialement si elle est assez loin de la leur. Ou les cervelles totalement flambées qui se sont regroupées récemment en Colombie-Britannique sous le nom des BANANA – Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anything … or Anyone (Ne construisez rien près de quoi que ce soit ou de qui que ce soit). J’hésite entre les deux mouvements.

Je ne suis pas certain de ce qu’on pourrait venir installer dans ma cour inopinément sans que je m’en aperçoive, je vis dans un trou perdu et je suis loin de la rue quand même, mais force est-il d’admettre qu’un rien risquerait d’enflammer ma dissension sociale, d’allumer le NIMBY ou le BANANA en moi. Je ne parle pas ici des horribles statues de jardins qu’on tente de nous imposer dans les grandes surfaces, des classiques flamants roses en plastique ou des petits nègres qui pêchent dans le gazon, des marguerites illuminées nuitamment au solaire, des faces d’hurluberlus à coller au tronc des arbres, des petites fontaines qui ont de féériques petites lumières de toutes sortes de couleurs en alternance le soir, tout ceci est à la limite acceptable et inoffensif.

Non, je pense plutôt à de gros ouvrages, des lignes à haute tension, des tours à micro-ondes, une autoroute à 12 voies, des sites d’enfouissement de vidanges toxiques, des parcs d’éoliennes, un Wal-Mart et toute cette sorte de choses. Premièrement ma cour est grande mais pas tant que ça et deuxièmement quelle partie de ma propre cour chèrement gagnée devrait être sacrifiée au progrès qui améliorera la vie des jeunes générations à venir au détriment de la mienne finalement? Qu’ils s’en trouvent un bon spot pour planter leur pompe à gaz de schiste, petits morveux.

J’utilise ma cour à son plein potentiel déjà, n’en jetez plus la cour est pleine, mes trois cabanons refoulent et on sous-estime toujours l’espace que peut utiliser une piscine hors-terre quand on compte toutes les gogosses qui viennent avec. Je dispose d’installations en bois traité icitte et là, des pierres et des dalles, je plante des choses qu’on mange ou qu’on ne fait qu’admirer ou désherber, je tonds des choses, j’en brûle dans le poêle qui chauffe la piscine ou dans un de mes deux pottes à feu en vieille brique recyclée, je me bats contre les maringouins ou contre la famille et les amis aux couilles, aux washers et aux fers, je ramasse les branches qui tombent, je regarde aller et venir des petites bêtes et les petits oiseaux et même des assez gros parfois.

Je n’ai entendu parler de rien de précis à date mais je reste à l’écoute. Ça arrive à bien d’autres si on se fie aux nouvelles en continu ou au fil Facebook, ça pourrait fort bien m’arriver dans ma cour à moi aussi. La prudence et la vigilance ne sont jamais vaines. Vais-je aller jusqu’à m’armer? Un bon matin je pourrais me lever, saper bruyamment ma première gorgée de café trop chaud pour ne pas me brûler les babines, paisiblement et sans méfiance regarder distraitement vers la porte patio pour m’apercevoir que BOUM, pendant la nuit un salaud a construit son usine d’engrais chimiques directement sur ma belle plate-bande d’hostas! Ah, non, pas dans ma cour!?! Et quand c’est bien planté une usine d’engrais chimique, on ne se débarrasse pas de ça si facilement, c’est pas des pissenlits. Il n’est jamais trop tôt pour se préparer à la guerre si on veut la christ de paix dans notre propre cour.

Je me demande si le NIMBY ou les BANANA vendent des cartes de membres, ou des beaux fanions colorés à leur effigie pour planter de chaque côté tout le long du driveway, ce serait cool.

 

Flying Bum

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