Le poisson de glace

 

Plus jeune j’attendais ce moment dès l’arrivée des grands froids.

Le poisson de glace, un hareng de la taille d’une main d’homme, jadis polluait complètement cette plage en hiver. Les nuits glaciales. Les pleines lunes. Les marées hautes. Raides et immobiles dans le sable figé. Leurs corps argentés qui luisaient comme des étoiles tombées sur la grève. Des bijoux scintillants offerts par la mer.

“Ils forment école au large dans les eaux plus chaudes,” que j’explique savamment à Adéline. “Mais les bars rayés et d’autres prédateurs les entraînent vers le rivage là où c’est plus froid. Lorsqu’ils y arrivent, à cause du froid, les poissons de glace deviennent de vrais becs à foin. Des becs à foin totalement assommés. Assommés, alors ils s’échouent. Ils s’échouent et tout ce qu’il reste alors à faire, c’est de les ramasser.”

Adéline n’est pas très grande, filiforme et sa peau est plus pâle que le sable empoussiéré de neige qui craque sous ses pieds. Elle a le teint opaque, une teinte de bleu qu’on peut deviner sous l’épiderme.

“J’ai peur,” dit-elle, sa voix d’enfant pleurnicharde qui plaide. “L’eau est beaucoup trop proche.”

L’océan semble vouloir nous envahir, les vagues frappent le roc durement sous la force de la grosse lune et de la marée montante. Nous approchons une jetée de rocs noirs, balafrés par la dynamite qui les a apportés là. La jetée prend naissance dans le sable et poursuit sa route pendant cinquante mètres dans l’Atlantique en furie.

“Cesse donc toutes tes coquecigrues,” dis-je. “Nous ne sommes pas en danger, regarde seulement les reflets dansants que la lune dessine sur la crête des eaux noires. Ça vaut tout le froid de la Côte-Nord, c’est superbe . . . non?”

Adéline ne répond pas. Elle s’engouffre la tête dans son capuchon de poil, se frotte vigoureusement les épaules, les bras croisés. Je m’approche d’elle pour la guider à travers une brume de mer qui s’opacifie.

“Pourquoi?” s’enquiert-elle à propos de la brume.

“Parce que l’eau est plus chaude que l’air,” que je lui explique.

“Ah, bon,” dit-elle. “Alors, on va jusqu’où comme ça?”

“Pas tellement plus loin, allez, tu vas l’apprécier plus tard. Plus tard lorsque nous rentrerons à la maison. La maison sera plus chaude. Un bon thé chaud. Fais-moi confiance.”

Adéline, grande ailurophile, pense alors à ses chats qui l’attendent au chaud. Cinq chats bien vivants et des millions d’autres, qui de porcelaine, qui de pierre à savon, qui de peluche et quoi encore, qu’elle dispose à hue et à dia dans une syllogomanie indescriptible. Loin de ce bazar félin, il semble toujours lui manquer une grande partie d’elle-même.

“Je ne vois pas un seul foutu de poisson de glace,” Adéline affirme-t-elle. Elle tient toujours un sac de plastique entre ses doigts engourdis, pour y mettre les harengs. “On y va, maintenant. Mon visage paralyse tellement j’ai froid.”

“Prête-moi la lampe de poche,” lui dis-je.

Elle fouille les grandes poches de son parka à la recherche de la lampe de poche qui traîne habituellement sous son lit, au cas. Je l’allume et scanne la plage. La lumière traverse la neige et le sable lui donne une teinte de jaune délavé. Je promène le faisceau en surface, entre les pierres. Aucun poisson de glace. Je pointe la lampe sur Adéline. Elle tremblote et sautille sur place.

“Est-ce qu’on peut y aller?” Comme une supplication.

L’océan gronde. Fort et lourd. L’écho des vagues qui frappent le roc envahit l’air froid. Je ferme la lampe de poche.

“Je ne trouve rien.”

Adéline hoche la tête et attrape la lampe de poche. Elle disparaît dans son parka. Elle attrape ma main malhabilement dans ses deux énormes mitaines.

“Maintenant, est-ce qu’on peut y aller?” demande-t-elle en tirant ma main emprisonnée.

Sur le chemin du retour, Adéline marche plus rapidement. Elle saute même d’un rocher à l’autre parfois. “Sais-tu quoi?” me demande-t-elle, “tu avais raison, je suis contente d’être venue avec toi. J’ai tellement hâte de m’emmitoufler dans une couverture, un bon thé bouillant, de retrouver mes chats et de regarder la télé bien au chaud.”

“Je m’ennuie de mes chats, tu me connais.”

“Je pense bien qu’ils ne reviendront plus jamais.”

“Quoi?” demande Adéline.

“Les poissons de glace, les harengs. La surpêche aura eu raison d’eux, aussi. Comme tout le reste. Tout le reste et toute la bêtise humaine”

Un petit groupe de nuages se collent les uns aux autres et passent devant la lune, des éclairs d’étincelles s’allument dans le sable à leur passage. Leur lumière se tortille et danse sur le sable tout le long de la grève comme des tribillions de feux follets. Adéline enfonce le sac de plastique dans sa poche, elle enjambe gaiment la dune vers la voiture d’un pas assuré.

“Vite, dépêche-toi un peu,” qu’elle me crie déjà rendue en haut.

“Encore sur la plage, je marche vers elle dans une cadence de rêveur, de promeneur solitaire, je m’amuse à éviter de mettre le pied sur les taches de lumière scintillante. Comme enfant j’évitais de poser le pied sur les craques dans les trottoirs. Je me faufile entre les sources lumineuses sans y toucher, prudemment, méthodiquement, respectueusement, comme si elles étaient toutes des poissons de glace revenus.

Revenus rien que pour moi.

 


Flying Bum

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Texte proposé à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Photonanie ici. Vous aurez compris que les mots ailurophilie, syllogomanie, bec à foin et coquecigrue étaient imposés ainsi que le thème, en pays froid. Faites comme moi, pour mourir moins bec à foin, allez, à vos dictionnaires pour celui-là et les autres.

Un buste titanique

Léon aurait bien aimé avoir de la glace alors il ouvre le congélateur d’Adéline et c’est là qu’il les a trouvés. Des douzaines et des douzaines, emballés dans du papier d’aluminium chacun avec sa petite étiquette – Georges, Henri, Étienne…– Tous relativement de la même grosseur. Plus gros qu’un pouce, pense-t-il alors qu’il entre sa main dans le congélateur pour mettre le sien contre un des emballages pour comparer. Oui, mais des plus gros et des plus longs aussi, doigts ou doigts de pied, pense-t-il, rien d’autre dans le congélateur. Il en soupèse un discrètement.

“Alors, Léon,” dit Adéline. “Tu le déballes, celui-là?”

Léon s’empresse de replacer Julien à sa place parmi les autres. Il soulève son verre de Southern Comforth. “Y’a pas de glace?”

Elle fait signe que non et Léon referme la porte du congélateur.

Léon trempe ses lèvres dans le Southern Comfort en zieutant hypocritement l’énorme buste d’Adéline dont le décolleté assez plongeant laisse Léon voir deux gigantesques galbes blancs, tout juste s’il ne voit pas les mamelons aussi.

“Alors, tu es prête, on y va maintenant?” demande-t-il à Adeline.

“Non, pas tout de suite,” répond Adéline en ramassant son verre à elle, “on se beurre la gueule un peu avant?”

Merde, pense Léon. Une partie de lui-même pourrait bien finir au congélateur d’Adéline avec sa petite étiquette qui dirait Léon. Il se sent beaucoup moins motivé maintenant que lorsqu’il avait vu la photo –le buste, ô mais quel buste– d’Adéline sur l’application de rencontres. Ils se sont rencontrés dans un site spécialisé, sur la page de discussion réservée pour les gens aux prises avec des troubles paniques. Paniquée au théâtre recherche paniqué au centre commercial pour une soirée sans paniquer au cinéma en plein air, et plus si affinités.

Ils ont dansé dans la cuisine, dansant sournoisement leur route vers la chambre à coucher d’Adéline. Diana Krall, Glenn Miller, Michel Legrand. “On se retrouve ensemble parce qu’on panique et qu’on s’enfuit au moindre caprice de nos humeurs, n’est-ce pas?” demande Adéline. “Oui,” répond Léon intrigué. “Si seulement on pouvait arrêter le temps,” dit Adéline, “si seulement la terre s’arrêtait gentiment de tourner.”

C’est là que Léon comprend, qu’il fait les liens, la musique, les affiches des frères Marx, sa broche de perles, sa coupe balai avec la frange au carré, ses bas roulés. Au bas de sa jupe, ses genoux blancs qui absorbent la lumière, Léon s’imagine des jarretelles, un corset, de la dentelle.

Sous l’habile gouverne d’Adéline, la danse dérive irrémédiablement vers la chambre à coucher, elle ouvre la porte, Léon la suit docilement comme hypnotisé par les mamelles gargantuesques. Elle marche lentement vers la fenêtre. Elle va à la recherche d’une chose dans le coin de la pièce.

“Mon perroquet. Zappa. Frank Zappa,” dit-elle sans se retourner. Elle ouvre la cage, tend un doigt. De sa main libre, elle se déboutonne et défait l’agrafe de son soutien-gorge. Zappa agite ses ailes laissant voir ses longues plumes jaunes et bleues. Léon est ébaubi. Ce buste, ouf. Deux énormes lolos relativement fermes pour leur taille.

“Parfois, Zappa est mon unique source d’affection.”

Elle installe le perroquet au centre de sa poitrine, le pousse profondément dans ses montagnes de chair blanche et le mouvement des ailes de Zappa s’arrête totalement, plus un flip flap, plus un couinement. Léon a peur pour Zappa. Puis elle le libère, le retourne sur son perchoir et referme la porte dorée.

L’oiseau baragouine un brin et Léon s’imagine qu’il vient de dire Ouf, enfin en sécurité.

Des coussins en forme de billots l’encerclent lorsqu’elle se dresse sur les genoux au centre du lit, son énorme buste relevé qui défie la gravité, les bras grand ouverts. “Alors, qu’est-ce que tu penses de moi, comme ça?”

“Est-ce que je peux être franc avec toi?” dit Léon.

“Vas-y, exprime-toi,” répond Adéline qui bouge subtilement ses épaules pour donner vie à son buste affriolant.

Léon cogite sérieusement. Jérôme, Paul-André, William. Même Frank. Elle le roulerait lui aussi tout entier dans du papier d’aluminium, inscrirait Léon en travers sur sa poitrine, le coucherait dans un énorme congélateur à la cave. Garderait le meilleur dans un petit emballage pour le congélateur de la cuisine.

“Je crois que je pourrais tomber en amour avec toi,” risque-t-il vaincu par autant de chair, qu’est-ce t’en penses?”

“Fascinant,” qu’elle répond alors que ses bras attirent Léon vers elle, tire son visage dans le vaste canyon de chair chaude entre ses seins. Elle l’y enfonce le plus profondément qu’elle peut, et elle peut vraiment, beaucoup. Le coeur de Léon se met à battre la chamade, tous ses membres en tremblent, son souffle comme une montée de panique commence déjà à appeler la libération.

Oui mais encore, elle l’enfonce toujours plus dans sa chair, encore plus longtemps, plus profondément, les battements du coeur d’un Léon affolé accélèrent, ses membres vibrent à l’unisson, quel buste! Son agitation, son souffle désespéré tout risque de s’arrêter.

Si seulement il pouvait se tenir tranquille, pense Adéline, cesser de bouger comme Zappa, les deux bras coincés entre les siens, de paniquer la tête disparue dans ses seins.

“C’est toi qui commences à pépier, là, mon beau Léon?” qu’Adéline demande à Léon en souriant méchamment.

Elle le serre encore plus fort et elle sent la vibration de ses membres cesser, le battement de ses bras s’arrêter, de ses jambes.

De son coeur aussi.


Texte proposé à l’Agenda Ironique de février qui se tient chez “Nervures et Entrailles” sous le thème partie du corps, ici : https://josephinelanesem.com/2022/02/01/le-diable-au-corps/


Le Flying Bum

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Un Noël mauve

Contribution à l’agenda ironique qui loge chez mon ami Patrick Blanchon.

 

En ce mois de décembre 1957, la saison froide avait pris tout son temps et très peu de neige était tombée sur le village minier de Bourlamaque, fait plutôt rare dans cette région aux hivers particulièrement rigoureux. Diane Thomas habitait une de ces petites maisonnettes de bois rond de la rue Perreault à l’ombre du grand shaft de la mine Lamaque, protégée des vents d’hiver par une rangée de conifères. Le statut de contremaître de son père valait à leur famille une maison un peu plus grande et luxueuse que celles réservées aux simples mineurs et elle était flanquée de beaux trottoirs de bois entretenus à l’année par la mine. Cela provoquait hélas trop souvent la moquerie des copines de Diane qui l’appelaient ironiquement la princesse de Lamaque. Jalousie mesquine de filles.

C’était la veille de Noël et toute la maisonnée se préparait à recevoir la famille pour le grand réveillon après la messe de minuit. Les yeux bourrés d’étincelles, la fébrilité particulière de Diane s’expliquait tout autrement; elle anticipait nerveusement le rendez-vous le plus exaltant de sa courte vie. Ce soir, le beau Blaise Higgins devait venir la voir à 7 heures pour la surprendre, croyait-elle, avec la grande demande. Le genou au sol et présentant un petit écrin tout blanc de la bijouterie Baribeau, Blaise lui demanderait de l’épouser, elle le savait, elle en était convaincue.

Entre deux chansons de Noël, la radio jouait le succès de l’heure, Diana, et en toute naïveté Diane prenait les paroles de Paul Anka à son compte et voyait là un présage heureux qui venait confirmer son rêve de jeune fille. Quand Paul Anka rangea finalement son micro et que l’animateur de CKVD-Val d’Or précisa de sa belle voix radiophonique qu’il était sept heures quinze, le coeur de Diane faillit flancher. Blaise n’est jamais en retard, pensa-t-elle. Que se passait-il donc? Cela prouvait-il que la fameuse rumeur était fondée? Des langues sales racontaient avoir vu Blaise Higgins embrassant langoureusement la pulpeuse Paula Gingras dans sa rutilante Thunderbird mauve, bien à l’abri des regards, sur le sentier qui monte vers la Côte de 100 pieds au bout de la rue Allard. Et la Paula en connaissait tout un rayon dans cette sorte de choses inavouables.

Sinon, pourquoi Blaise serait-il en retard?

Diane faisait nerveusement les cent pas dans sa chambrette, vêtue de sa plus belle robe, celle que sa mère avait fait venir du catalogue Simpson’s-Sears. À fleurs mauves et blanches, bordée de dentelle et au délicat corsage lacé. Celle que Blaise préférait. Celle qu’elle portait fièrement lorsqu’il l’avait conduite la première fois au Stanley Quick Lunch avant de l’emmener au Strand pour y voir Elvis Presley et Lizabeth Scott s’acoquiner dans Loving You.

Loving You. . . un autre signe indéniable, se disait-elle.

Marco et Loulou, ses deux petits frères, ridiculement endimanchés, couraient comme des poules pas de tête partout dans la maison, survoltés par tous ces cadeaux sous le sapin, ces odeurs divines de dinde et de ragoût qui s’échappaient de la cuisine et tous ces plats de bonbons encore interdits de toucher au centre de la table du grand salon que les gamins dévoraient de leurs yeux écarquillés, enfin le jeûne de l’Avent achevait. Patience, pensaient-ils, sinon les oranges dans leurs bas de Noël risquaient de se transformer en charbon. Diane perdit patience avec eux plus d’une fois, préoccupée qu’elle était à essayer d’entendre et de courir à la fenêtre chaque fois qu’une voiture descendait la rue Perreault, comme toutes les autres fois que Blaise était venu pour la voir.

Plus tôt cet après-midi là, Blaise avait sorti fièrement la Thunderbird mauve du garage de son père, il l’avait frottée avec zèle en-dedans comme en-dehors et vers six heures trente il prenait la route. Son coeur battait la chamade, sa tête était définitivement ailleurs et ses pensées virevoltaient dans tous les sens.

Brutal retour sur terre vers sept heures moins vingt.

Blaise faisait zigzaguer la Thunderbird mauve pour éviter un chat qui appartenait à la veuve Saint-Amant qui gérait le commerce en gros de son défunt mari et qui chantait dans la chorale de l’église Saint-Joseph aux côtés de Yolande Beaudoin, la bossue, dont elle était secrètement amoureuse depuis la neuvième année. La Thunderbird mauve avait quitté la route, les moyeux en déroute, et n’avait fait qu’une bouchée d’une clôture de perches de cèdre. La voiture glissait doucement le nez devant sur une pente.

Rien n’allait plus et Diane voyait passer dans sa petite tête affolée, comme en vrai, les images de son beau Blaise embrassant lascivement la Gingras tout en prospectant maladroitement ses excitantes rondeurs blanches sur le siège de la Thunderbird mauve. Elle se jeta pesamment sur son lit, face dans l’oreiller et au diable la poudre à joues, le toupet scotché et la belle boule de cheveux savamment crêpés sur sa nuque. Elle braillait sa vie à grands flots. Ses sanglots désespérés retentissaient dans toute la maison.  Sa jeune vie venait définitivement de se terminer là, maintenant, dans cette chambrette, à la veille de Noël, l’image du sourire baveux de Paula Gingras qui obsédait ses pensées.

L’hiver n’avait pas encore eu toute la force nécessaire pour offrir un bon couvert de glace à la rivière Thompson. L’eau glaciale qui s’infiltrait dans la Thunderbird mauve par le pare-brise fissuré ramenait lentement Blaise à la conscience. Pris de stupeur et handicapé par un froid paralysant, il s’acharnait frénétiquement sur la poignée mais la longue portière restait immuable sous la pression de l’eau. L’eau atteignit rapidement son menton. Comme Blaise prenait ce qu’il pensait bien être son dernier respir, une puissante et réconfortante chaleur vint envahir son corps engourdi et il vit apparaître devant ses yeux ébaubis, dans une céleste auréole de lumière blanche, le doux visage et le beau sourire de Diane, illuminée de ravissement lorsque lui, genou au sol, sortait de la poche de son veston le petit écrin blanc de la bijouterie Baribeau.

 

La neige qui n’était toujours pas venue déposer sa blanche couverture sur le paysage d’Abitibi et un ciel sans lune ni étoiles donnaient à cette nuit de Noël un éclairage particulièrement sombre. À l’église, on se préparait lentement à l’introït au son des grelots des carrioles qui tintinnabulaient en apportant les familles à la messe.

 

Tout doucement, sans faire le moindre son, les ailes mauves de la rutilante Thunderbird disparurent les dernières dans les eaux noires de la rivière Thompson.

 


Flying Bum

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La langue de Léonida

Ma participation à l’Agenda Ironique de juin qui se tient ce mois-ci chez Le dessous des mots. Au menu du défi, le sujet : la langue et quelques mots à insérer – insomniaque, frigoriste, chouette, narine.


La langue de Léonida

Les femmes étaient pourtant spécialement belles ce soir-là. Si je n’étais pas si insomniaque ces jours-ci, j’aurais laissé tomber l’invitation singulière. Adéline m’avait traîné là de force et je restais plutôt de glace devant ces filles même avec leurs longues chevelures qui tombaient dans leurs dos sur leurs grosses fesses bien bombées. Lorsqu’elles se pendaient au poteau, la tête en bas et redescendaient lentement dans un lent mouvement de spirale, les jambes écartées sans petite culotte et la vulve bien rasée, l’anus rosi à l’eau de javel aux quatre vents, j’avais l’impression d’assister à du porno vivant. Adéline était une chouette fille mais elle avait des drôles d’idées lorsqu’il était question de sexe, un peu voyeuse à l’occasion. Le porno me laisse toujours un peu froid, aussi allumé qu’un frigoriste prisonnier dans son camion réfrigéré.

Adéline accroche un billet de dix dollars dans l’encolure de mon chandail. –Attends, elle va venir le prendre, n’y touche pas,” dit-elle, comme si elle s’amusait à apprivoiser un animal. La fille s’approche à quatre pattes montrant toutes ses dents et sa lourde poitrine ballotait sous son corps. On dirait qu’elle essaie d’imiter vaguement une panthère. À deux pouces de mon visage, elle sort une langue spectaculaire de sa bouche et l’agite langoureusement devant moi, une longue chose bien rose assez longue pour monter cacher complètement ses narines, presque tout son nez. C’est sa marque de commerce, une langue pareille c’est plutôt rare. Un visage exotique, une origine difficile à identifier. Roumaine? Arménienne? Elle prend le billet et à sa mimique je comprends qu’elle me demande de le tenir avec ma bouche. Elle passe ses longues mains de chaque côté de mon visage, longue caresse sur mes joues, dans mes cheveux, avance sa bouche sur mon oreille et y murmure quelque chose que je ne peux pas saisir, l’accent est terrible. Puis elle ouvre ses lèvres rouges et botoxées devant ma bouche qu’elle gobe littéralement et s’en retire au bout d’un moment avec le billet complètement enroulé dans la langue.  

Ouf, dit Adéline qui a visiblement chaud, le visage tout cramoisi. –“Oh oui, elle l’a, elle, oh que oui. Je te paye une danse avec elle.”

Après la chanson, Adéline appelle la danseuse. Elle me tire par la main suivant la fille qui nous guidait vers un cubicule discret.

–“Attendre, prochaine chanson,” baragouine la fille en faisant des ronds dans le vide d’un long index. Elle ne parle définitivement pas un bon français. Nous sommes assis l’un à côté de l’autre et nous regardons sur la piste une blonde avec d’énormes –faux– seins qui se dandine en les tâtant. Des cordes invisibles semblent relier les yeux des hommes au moindre mouvement du buste géant. Adéline, impatiente, nous observe. Je sens la chaleur irradier du corps plantureux de la fille. Le bras qui me frôle est humide de sueur. Son odeur exactement comme j’avais imaginé l’odeur d’une danseuse, sucrée.

–“Moi Léonida, toi?” demande la fille

–“Fuck, tu parles, je m’appelle Léon!”

–“Non, non, non, pas fuck, danse seulement,” répond Léonida nerveuse.

–“Et d’où tu viens, Léonida, pas un prénom commun?” Elle examine ses jambes, proprement rasées, luisantes d’une lotion pleine de petits cristaux brillants.

–“Bosnie Herzégovine, tu connais? Famille à Gaspésie, maintenant. Elle, dehors, c’est ton chérie?” Elle roule les r comme des roues carrées sur un parquet de bois.

–“Oui.”

–“Elle, jolie. Moi, ennui de ma famille, à Noël moi à Gaspésie, les trouver,” dit-elle tandis que je ne regarde plus la scène du même oeil, “Manger vraie nourriture, pas McDonald toujours, à Gaspésie.”

Je vois Adéline s’impatienter, se demander si elle a écopé de vingt dollars ou si elle va avoir son spectacle un jour.

–“Manque la famille, papochka et mamochka fait les cours en français, je veux voir s’ils parlent déjà, rire un peu. Chérie rit pas beaucoup, elle, hein?”

La chanson finit, une autre commence.

–“Pas savoir être aussi fatiguée avant de moi assoir. Parler encore un peu? Même si moi mauvaise langue française? Rattraper souffle un moment. Regarder filles un peu, eux souperbes ce soir.”

–“OK.”

–“Aurait dû écouter papochka plus. Mais mamochka touche mon coeur plus. Mamochka pas aimer papochka beaucoup, moi pas laisser tomber mamochka, pas trahir.”

J’étais sur le point de dire quelque chose, mais elle n’arrêtait pas.

–“Moi aime les deux. Quand Noël, moi à Gaspésie, aller moité mamochka, moitié papochka. Pas vu 3 ans, eux penser Léonida en école ici Montréal.”

Adéline se pointe devant le rideau, frustrée. –On n’a pas des choses à faire dans cette cabine?”, demande-t-elle sans même regarder la fille, ni lui adresser la parole. Mais Léonida comprend le sens de son intervention.

–“Moi juste rattraper souffle un peu. Travaillé fort poteau ce soir,” elle fait un rire nerveux, “commencer là, tout d’souite.”

Léonida grimpe sur moi, un genou chaque côté des appui-bras m’emprisonnant entre ses cuisses fabuleuses. Elle ondule sa croupe par en avant, par en arrière devant mon visage. Elle descend son corps et pousse ses seins sur mon visage. Je manque d’air. Des seins fermes mais surprenamment froids enveloppent ma tête totalement.

–Toi, aime les gros boubies?– autre rire nerveux de Léonida. Elle se penche et respire bruyamment dans mon cou. Sa langue digne du cirque pénètre mes oreilles tour à tour pendant que ses deux mains parcourent mon torse, je frémis, elle lèche mon cerveau, merde. –“Toi bien doux, oreilles bien propres, merci,” qu’elle dit. Puis elle galope poliment sur moi quelques petits coups, sans toutefois toucher à rien.

À travers la longue chevelure platine aux repousses noires de Léonida, je vois Adéline qui a discrètement tiré le rideau derrière elle, qui se gâte en observant le moindre détail. Elle a vu que je la voyais aussi et elle a souri. Elle a levé sa main libre en faisant le geste de fesser, elle me pointe du regard les grosses fesses de Léonida, elle mime des lèvres, clairement : tape ses fesses, tape ses fesses.

J’ai simplement fermé les yeux, laissé tomber ma tête par en arrière sur le dossier de la chaise.

La chanson se mourait, enfin.


Flying Bum

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Léon n’est pas ici.

 

Ma participation à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Laurence Délis.

 

Nous aurions pu survivre au pont de cordages, dansant dans le vide au-dessus des eaux. À pied, on s’entend. L’épaule blessée et souffrante d’Adéline recroquevillée au fond du cyclo-pousse lui avait fait préférer de loin le bateau-taxi. Nous avions tout de même survécu, dépoussiéré nos bagages et rangé nos petites choses dans les tiroirs et les commodes. J’ai calé l’arrêt de porte et nous regardions les grands hérons pêcher dans la petite baie au soleil couchant. Un bateau-cigare noir voguait pas très loin de l’île à petit trot. Le poirier devant la loggia avait profité de notre brève absence pour se mettre à fleurir.

Endormi sous le ventilateur à grandes palles de bois et de vannerie. Le tic-tic d’une horloge. Un rêve puis une frayeur monte en moi. Le chauffeur du bateau-taxi qui gueule “Cent balles! Cent balles ou je vous laisse là!” Une pétarade de carabines qui descend de la montagne.

Dans la lumière blafarde du réfrigérateur, je croque un cornichon à la polonaise, j’en pêche un autre dans le bocal pour l’emporter dans la loggia. La saumure trace une coulisse sur mon poignet. La lune est pleine, électrisante. Dans leur panier, les nasturtiums sont en fleurs, leurs feuilles rondes s’élèvent comme des mains ouvertes vers la lune comme pour la prier.

Le bateau-cigare trottine, cette fois-ci s’immobilise et son moteur ronronne à peine. Son pare-brise est si noir que je ne peux voir le conducteur. Je dis, “Léon n’est pas ici,” juste pour m’exercer, ma voix est étouffée. J’achève de croquer le cornichon et j’essuie ma main sur mon bermuda. “Léon n’est pas ici. Léon n’est pas ici.” Le bateau-cigare glisse doucement sur les eaux sombres et touche au quai sans faire de bruit. L’homme descend, amarre son cigare, ajuste son col et monte vers le chalet. Il demande, “Où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Non, je ne veux certainement aucun souci avec vous ou n’importe qui d’autre.”

J’ai sérieusement tout fait foirer. Ce n’est pas ma ligne du tout. Ma ligne était : “Léon n’est pas ici.” C’est évident maintenant, l’homme va me tuer. Une vapeur de la mort remonte lentement de mon œsophage, sort finalement par mes yeux. L’acide dans la gorge et plein la tuyauterie. Pourquoi j’ai mangé ces foutus cornichons?

L’homme sourit. Difficile à dire dans cette pénombre, mais son œil gauche pourrait bien être en verre et au moins une de ses dents est en or massif.

“Mon très cher ami,” dit-il, “où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Léon n’est pas ici,” cette-fois-ci j’ai tout bon, que je pense dans ma tête.

“Tu sais quoi?” demande l’homme, “c’est bien dommage tout ça, où est-il passé ce coquin de Léon?” et je n’ose aucune autre réponse que : “Léon n’est pas ici.”

“On s’offre un verre en attendant? Léon aime bien le rhum des îles, as-tu une bouteille de rhum des îles qui traîne ici?” demande l’homme en se tirant une chaise près de la mienne.

Un grondement de train à peine audible, plutôt le son d’un petit avion étouffé dans l’épaisseur des nuages, l’impression générale d’un silence écrasant. Adéline, assommée par la morphine, dort comme une ourse dans la chambre du fond. Je veux faire comprendre à l’homme que nous ne sommes partis qu’une journée. Nous cherchions un chalet moins dispendieux pour allonger nos vacances. Nous ne voulions aller mettre notre nez nulle part de bien particulier. Nous ne voulions rien apprendre de bien spécial. Mais, l’homme s’attendait à ce babillage. Avec le chat si près, la souris doit se faire plus ingénieuse, garder l’esprit vif et aligner ses pensées le plus droit possible.

“Mon très cher ami,” dit l’homme, “ne pleure pas, elle va s’en tirer, t’inquiètes.”

Je touche mon visage et je réalise qu’il dit vrai. Je pleure. Sous la plaggia en dentelles de bois, pieds nus en bermuda et en camisole, la gueule qui empeste le cornichon et devant un gorille sans âme, je pleure.

“Je ne connais pas Léon,” lui dis-je, “Nous voulions juste trouver un chalet moins cher.”

“Shhhhhh…” dit l’homme. Il se lève et me soulève de ma chaise pour me placer face à lui. Il fait bien une tête de plus que moi. Il enroule ses bras alentour de moi et ma tête s’écrase de côté sur son torse. “Shhhhh….” fait-il encore comme on consolerait un enfant. Il porte un parfum viril bon marché, quelque chose de musqué et alcoolisé. Sa veste est lourde, en vrai cuir. Beaucoup trop chaude pour une soirée comme celle-ci. “Elle va s’en tirer,” dit-il, “ne t’en fais pas pour elle.” Il serre encore davantage ma carcasse entre ses bras puissants. Mes sanglots aspirent avec force l’air qui se fait dense et lourd. “Tiens … voilà … c’est bien,” dit-il après un long moment, le temps que les sanglots s’étouffent, “quelquefois, il faut juste savoir laisser aller; laisse aller, va, ça ne peut que te faire du bien.”

Son emprise est puissante et il ne la relâche pas d’un iota. Suit un très long silence coincé dans les bras de l’homme, un long temps mort envahi graduellement par un bruit étrange et beau. Un concert de petits flap-flap. Les gauches battements d’ailes de quelques chauve-souris qui batifolent alentour de deux hommes debout dans la nuit paisible, qui, de loin, auraient pu sembler apprécier un moment tendre et particulier.

Puis le son de la vibration d’un portable dans sa poche.

“Oui,” répond l’homme, “Oui. Il est avec moi. Léon est bien avec moi,” dit l’homme, tout en frottant mon dos dans une puissante et douloureuse motion circulaire.


Flying Bum

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Dialogue de sourdes gourdes

Défi littéraire – L’Agenda Ironique d’avril.

 


–Je ne sais pas pourquoi, je voulais me perdre, je crois. Ce serait long à raconter.

–Cause toujours tu m’intéresses (je me demande ce qui arrivera en premier, bailler ou brailler).

–J’ai quitté la ferme. J’ai conduit jusqu’à ce que je voie l’immense Chop Suey qui brillait dans l’ombre du soir au beau milieu de ce petit bourg perdu. Je me suis arrêtée ici, j’ai pris une table et j’ai demandé au serveur combien de gens vivaient ici, dans ce trou. Il m’a observée longuement puis il m’a dit, hé bien tout dépend, qu’est-ce que vous buvez? Bière blonde, une Leffe ça ferait l’affaire, que je lui ai répondu. Il me l’a versée, il m’a observée porter le verre à mes lèvres puis il m’a dit 37 maintenant, je crois bien. Il est retourné derrière son bar où il a effacé le 36 sur l’ardoise pour le remplacer par un 37.

–Et quel rapport avec le chop suey? Je ne peux supporter le chop suey ça me constipe toujours, depuis ce jour…

–Ce n’est que le nom du bar, t’inquiètes. Jeu de mots douteux pour les anglos sûrement. Je ne les ai jamais vus en servir. Je n’ai pas bougé d’ici pendant 6 jours; le couple derrière est en cire, comme au Grévin, t’as vu? J’ai dormi sur la banquette d’une cabine et je me lavais à la va-vite dans les salles de bain derrière. Rafraîchir serait le terme juste.

–J’avais le coeur totalement en miettes, une sale affaire de coeur, j’avais dévoré un plein bol de chop suey taille jumbo. Après, j’étais incapable de chier. Il devait bien être deux heures du matin.

–Il m’appelait par le nom de mon breuvage, mademoiselle Leffe, ou disait-il mademoiselle F.? Quelquefois on apportait d’autres clients en cire qu’on répartissait dans le bar, quelquefois un vrai client prenait place mais la plupart du temps j’étais seule. Seule au Chop Suey avec le barman.

–Je pouvais ressentir toute cette merde, dure, concentrée en boulettes, là-dedans. Plein le rectum. Mais rien ne voulait sortir de là. Rien. Le mal de ventre, je ne te dis pas.

–Puis, dimanche, le barman m’a appelée au bar pour me dire que je ne pouvais pas rester pour la nuit. Nous fermons les lundis, avait-il platement dit. Et il avait l’air triste de devoir me l’apprendre.

–Je regardais une photographie des seins de Britney Spears dans un magazine assise sur le trône. J’ai enveloppé mon majeur dans une lingette humide et je l’ai inséré dans mon cul. J’ai fait un tour de reconnaissance avant de localiser quelques petites boules de merde rigides que j’ai tirées de là comme j’ai pu. À la guerre comme à la guerre!

–À minuit, il a refermé la porte derrière moi et pour la première fois en près d’une semaine, je me suis retrouvée dehors, debout sur le trottoir, désemparée. J’ai regardé à travers la vitre de la porte. Le barman passait consciencieusement un linge humide sur l’ardoise faisant disparaître complètement un 29. Il a pris une craie puis il a tracé un 28 au milieu de l’ardoise impeccable. Je ne me suis jamais sentie aussi rejetée de toute ma vie.

–Je souffrais ma vie. J’ai pris une autre lingette humide et j’ai recommencé le manège. Je pouvais sentir mon rectum lentement relaxer puis, d’autre merde qui semblait prête à descendre par elle-même, sans que je n’aie à la tirer de là moi-même. Juste l’aider un peu avec mes sphincters. Eureka! J’avais encore le coeur totalement en miettes, l’anus en feu, une sale affaire de coeur, mais je pouvais maintenant chier gaiment.

–Quelle merde, j’ai retrouvé ma voiture le pare-brise à ras bord de contraventions. J’ai roulé et roulé. Dans des chemins de terre poussiéreux, à travers des labyrinthes de maïs, de longs tunnels sous des processions de saules centenaires et j’ai fini par retrouver mon chemin vers la ferme, va savoir comment.

–Britney Spears a le nom de quelqu’un tatoué sous le galbe de son sein gauche. J’étais incapable de lire correctement. Ses seins tombent un peu maintenant, ma foi. Il me semble bien que ça commence par J, Jesse ou Justin ou Jamey, peut-être? J’ai un petit perroquet moi-même, tatoué sur les côtes sous le sein gauche mais mon ex petit copain ne s’appelait pas perroquet ou père Roquet ni Pierre Hoquet.

–Tous ces travailleurs du maïs qui m’haïssent, ces beaux gosses aux fourches qui m’enfourchent quand je m’emmerde, mes propres gosses qui me gossent, leur pervers père vers qui je crie merde, personne ne s’est jamais posé la question. Personne ne s’était demandé où j’étais passée. Il ne sert à rien de chercher, c’est comme le chemin du retour, chercher n’aide en rien. Il s’agit de trouver. Les gens se perdent, c’est tout. Mardi j’y suis revenue, me perdre encore un peu au Chop Suey. Et m’y voilà.

–Je me demande si Britney Spears tolère bien le chop suey. Si ça arrive à Britney Spears d’être constipée parfois. C’est drôle, je la vois écartillée en train de se javelliser le trou du cul au pinceau. Je me l’imagine, il me semble, avec son beau petit trou de cul tout joli, bien rose et tout ferme.

–Et toi, qu’est-ce qui t’emmène ici? Qu’est-ce que tu racontais? Allez, cause, tu m’intéresses.

 


Le Flying Bum

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A l’en-tête : Edward Hopper, chop suey, 1929

Les règles du défi se trouvent ici :

https://constantinescu685249153.blog/2021/04/04/5544/comment-page-1/?unapproved=1111&moderation-hash=12c08705c321f98734f54f5ef352b7a9#comment-1111

L’agenda ironique de décembre, le sort en est jeté.

Et voilà. On a fait le tour de l’annus horribilis. Un autre agenda ironique se conclut de belle façon. Je remercie toutes les plumes coupables et les yeux ravis pour leur participation à cet agenda.

C’est Photonanie qui a gagné « haut la main » qu’on peut aller relire ici: https://photonanie.com/2020/12/20/lagenda-ironique-de-decembre/, et Carnets Paresseux qui est pressenti pour l’organisation de celui de janvier 2021.

En attendant les nouvelles consignes, j’en profite pour vous souhaiter une annus magnificus.

On se retrouve tous au prochain agenda.

Flying Bum

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Bonus!

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Annus (avec deux “n”) Horribilis

Contribution de votre humble serviteur à l’Agenda Ironique de décembre 2020 – Les régionalismes, sous le thème Annus Horribilis.

Cessez de vous plaindre immédiatement, foule accablée par le confinement et toute cette sorte de choses. Comment ne pas décerner la palme de la plus-plus Annus Horribilis 2020 à la pauvre Britnée Spire qui en colle une treizième de suite! Voyez par vous-mêmes.

En février, elle fracassait le record de la grande Liza Minelli en amorçant rien de moins qu’une vingt-deuxième descente aux enfers. Un peu distraite dans la descente, Britnée rate la première marche et déboule l’escalier sur les fesses jusqu’à un Lucifer ébaubi par tant de chairs flasques. Les premiers secouristes ont témoigné à l’effet qu’après s’être rasée à nu le “paradis perdu” devant le pauvre diable, Britnée aurait tenté d’éteindre la passion vive de Lucifer en aspergeant généreusement sa bizoune enflammée avec un extincteur chimique. On ne rapporte que quelques oedèmes dans la zone fessier de la chanteuse et des brûlures légères autour de sa noune et de sa bouche. Les témoins ignorent totalement si la vedette déchue avait tiré le diable par la queue. Il faudra attendre les tests d’urine pour confirmer ou infirmer la venue éventuelle d’un neuvième poupon de père différent pour la charmante Britnée.

–“Tabarnak!”, aurait été le seul commentaire de Britnée.

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En avril, elle apprend qu’elle se voit retirer la garde légale de son huitième fils issu d’un coït qu’elle a toujours considéré comme accidentel avec un illustre inconnu. L’individu de race louche l’aurait en effet prise en levrette par surprise dans une cabine d’essayage du rayon des cache-mamelons en paillettes du Walmart de Las Vegas. L’homme réclame aujourd’hui la coquette somme de 10,000$ US par mois à titre de pension alimentaire pour le poupon. Ceci s’ajoute à une liste déjà longue de pensions que la pauvre Britnée verse aux pères connus et inconnus de sa vaste progéniture. Toujours sous la tutelle légale de son père le barbarissime Jamie Spire, dit le père Spire, la pauvre Britnée voit fondre sa fortune comme neige au soleil sans pouvoir intervenir. –“Je me sens comme une truite sur l’asphalte”, aurait-elle déclaré aux journalistes rajoutant : –“Pour combien de ces petits cons Spire vais-je devoir payer?”

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En mai, Britnée se voit refuser l’accord de son père pour son mariage avec un certain Sam Pick qu’elle a rencontré sur le tournage du clip de son dernier hit : “Merde je me suis encore pissé dessus”. Sam est le premier témoin du combat mené par sa chérie pour s’extirper de la tutelle de son père amorcée en 2008 lors de la sortie de Britnée de l’hôpital psychiatrique. Sam Pick, commentant les capacités mentales de son futur beau-père, déclarait dans un late-show à la télé américaine : –“C’est sûrement pas lui qui a fait le trou dans la pissette des brulots”, ce à quoi Britnée aurait spontanément rajouté : –“Y sort pas de colombes du cul d’une corneille.” En fin d’entrevue, sympathisant avec l’animateur qui avouait revenir tout juste d’une cure de désintoxication, elle aurait déclaré : –“Ah bon, je suis sobre moé-si, ah moé-si, ah moé-si, ah moé-si, ah moé-si . . .

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En septembre, ses avocats du cabinet Bobette, Éclair et Sans-Génie obtenaient une injonction interlocutoire pour faire cesser les activités de sa sœur Alex Spire et son frère Alain Spire qui la gardaient captive dans le sous-sol d’un bungalow d’Apache Jonction, Arizona. Les malfaisants lui laissaient cruellement pousser les ongles d’orteils pendant des semaines, puis les coupaient en multiples rognures et en faisaient le commerce sur le Dark Web. Pour un peu plus de 1,000 euros, les clients du site Fétichissizismezes recevaient quelques rognures d’ongles de la célèbre chanteuse, une photographie des pieds de Britney et un flacon de 50 mL du fameux lubrifiant intime commercialisé par elle dans sa collection de cosmétiques Trans Spire. Au moment de sa libération par les forces policières, Britnée répondait à une question de la presse locale qui l’interrogeait sur les sévices qu’on lui aurait fait subir : “Quand ils me coupaient l’ongle de la petite orteil trop court, ça faisait tellement mal,  j’avais l’impression que le cœur me battait  dans l’trou d’cul.”

La sœur et le frère de la chanteuse ont été libérés avec promesse de comparaître et on peut certainement se demander à cause que des individus peuvent faire simple de même. Britnée a décrit en long et en large ses souffrances atroces pour le plus grand plaisir de ses fans sur le plateau d’Hélène Dégénérée.

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En octobre, après que la police de Los Angeles eut découvert pas moins de neuf corps de paparazzis l’abdomen transpercé par des parapluies, la célèbre chanteuse a été arrêtée et interrogée longuement sans le moindre mandat. Des témoins auraient aperçu sur au moins trois des scènes de crime, une femme sans cheveux fuyant les lieux à bicyclette SANS MÊME TENIR LES GUIDONS avec un bambin sur les épaules, mettant délibérément la vie du petit en péril. Toujours emprisonnée et en proie à une sévère dépression, des armées de supporteurs ont organisé des manifestations de solidarité pour leur idole partout dans le monde scandant : LIBÉREZ BRITNÉE! La police a officiellement déclaré que son dossier d’enquête n’était pas vargeux avant de libérer inconditionnellement la pauvre Britnée qui braillait sa vie devant la presse locale. Yinke à wouèr on woé ben qu’elle est innocente.

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Finalement en décembre, Britnée fêtait son trente-neuvième anniversaire en toute intimité avec son amoureux Sam Pick et quelques dizaines de piques-assiettes à peine, confinement oblige. La star se disait plus qu’attristée de vivre la dernière année de sa jeune trentaine et à l’aube de devenir quarantenaire, elle avouait planifier une décennie sabbatique et disait vouloir retourner dans le corps de sa jeune vingtaine avec l’accord de ses médecins qui planifient une série d’interventions pour 2021. Comble de malheur, elle frappait un os dans le baloney et accouchait prématurément du fils de Lucifer, son neuvième, quel enfer! Voulant absolument offrir son dixième fils à son actuel amoureux Sam Pick, Britnée doit d’abord obtenir l’accord de son père pour concevoir son dixième enfant. On se rappelle que la chanteuse sous le joug de la tutelle légale est tenue par un décret de la cour à s’en tenir à la fellation et à la sodomie. À propos du juge qui a signé le décret, Britnée affirmait : –“C’est sûrement pas lui qui a mis le spring aux sauterelles.” Avant de rajouter : –“Y’a des coups de pieds dans le cul qui se perdent.”

Après que ses avocats du cabinet Bobette, Éclair et Sans-Génie aient réussi devant le tribunal à faire lever l’interdit de coït normal en invoquant la possibilité que son anus farme pu étanche éventuellement, la dixième grossesse était alors déjà enclenchée depuis un moment “on sait pas trop comment” aux dires d’une Britnée resplendissante qui déclarait à sa sortie de la cour : –“Y est trop tard pour serrer les fesses quand la crotte est passée.”

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Aujourd’hui, l’artiste de 39 ans semble aller beaucoup mieux malgré une repousse foncée relativement prononcée qu’elle camoufle fort habilement. Elle se bat d’ailleurs pour retrouver sa liberté et se débarrasser de la tutelle de son père ainsi que d’une cellulite pour le moins tenace. Mais le combat semble loin d’être gagné et pour nous, la moyenne des ours, dans le fond, ça ne nous fait pas un pli sur la poche.

Flying Bum

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L’Agenda ironique de décembre 2020

Annus Horibilis

Décembre viendra clore cette année pour le moins horrible à plusieurs égards, je vous propose donc un retour sur le célèbre Annus Horibilis de la reine britannique comme thème pour l’agenda de décembre. Mais ne vous sentez pas obligés de vous confiner dans le thème, trop de confinement c’est comme pas assez. Allez-y gaiment dans tout ce qu’une année particulièrement horrible peut représenter pour vous, vous inspirer.

Comme votre hôte pour ce mois-ci est campé dans une ancienne colonie française dont la langue a survécu aux incessantes tentatives d’assimilation du conquérant, les régionalismes dans la langue française seront au programme. Particularité du thème, il faudra obligatoirement utiliser au moins un régionalisme (mot), au moins une expression ou locution régionale et un juron régional.

Ici au Québec, tout ce qui se trouve dans une église devient un juron dans la langue parlée. Le plus célèbre étant notre Tabarnak! national sous toutes ses variantes et qui nous vaut le surnom de los tabarnakos dans les Antilles hispanophones et au Mexique. À titre d’exemple, les mots tabernacle, hostie et calice se combinent et deviennent ici :

Impression

Cette expression est tout à fait indiquée pour les moments de colère ou de grande exaspération. Les expressions régionales abondent aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Je vous laisse vous amuser à comprendre le sens de celles-ci, pas toujours évident :

 «Avoir le trou d’cul en-dessous du bras»; «J’me su’ levé avec la tête dans l’cul»; «Ça faisait tellement mal, j’avais l’impression que le cœur me battait dans l’trou d’cul»;  «Y est trop tard pour serrer les fesses quand la crotte est passée»; «Y fait noir comme dans l’cul d’un ours»; «C’est pas lui qui a faite le trou dans’ pissette des brulots»;  «C’est pas lui qui a mis le spring aux sauterelles»; «Ça farme pas étanche»; «Y sort pas d’colombes du cul d’une corneille».

Alors à vos plumes, camarades de la francophonie, qu’on en finisse une fois pour toutes avec cette Annus Horibilis!

Déposez vos oeuvres en copiant un lien vers votre article dans la section Votre commentaires plus bas.

Le Flying Bum

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Exceptionnellement, la tombée pour l’agenda de décembre a été fixée au 20 décembre. Le vote s’étendra du 21 décembre 2020 au 1er janvier 2021.

Un temps pour chaque chose

L’Agenda Ironique, défi littéraire, édition de novembre. Voici mon petit grain de sable – le sel ne durcit-il pas les artères? – sur un thème imposé : Un temps pour chaque chose. Autres défis, utiliser le patois du célèbre concombre masqué : Bretzel liquide! et inclure un ou plusieurs anapodotons, je vous laisse le défi de chercher. Et dans mon cas, essayer d’arrêter de faire trop québécois et d’utiliser un français à la portée de toute la francophonie. Voilà.

***

Bien installés sur les rayures vives aux couleurs primaires de leurs serviettes de plage envahies par les seaux, les petites pelles et les moules de tourelles, Adéline soudainement distraite de son portable passait doucement la main dans les cheveux du petit garçon. Blond comme le sable, pensait-elle, qu’il est beau cet enfant – à vérifier, usage du démonstratif cet dans le cas de son propre fils – , pensait-elle les yeux dans le vide.

“Ce n’est pas du tout ce que nous avions convenu,” avait dit Léon, “tes foutues révisions, un temps pour chaque chose, t’as oublié déjà?”.  Son visage était demeuré sans expression, seules ses lèvres avaient bougé. Par-dessus son épaule, Léon fixait Adéline derrière lui directement dans les yeux, leurs deux enfants bien concentrés devant eux sculptant des fenêtres dans un énorme château de sable.

“Pas maintenant, pas tout de suite,” avait-elle répondu. Elle avait soulevé son portable et balayé le sable du revers de sa main avant de le redéposer à sa place devant elle. Elle avait relevé l’écran et s’était replongée dans ses travaux de révision.

Léon avait pris une lente et profonde respiration comme un long soupir de frustration. Il s’était levé et avait agrippé un seau. S’adressant aux enfants il avait crié : “Chasse au verre de mer, chaussettes à clous! Premier qui en trouve un rouge, bretzel liquide!” Les enfants avaient bondi, piétinant sans façon les tourelles du château dans leur précipitation impétueuse et joyeuse vers la grève.

Adéline avait momentanément cessé de grignoter la peau de son pouce et observait Léon et les enfants se lancer à la chasse au trésor. Elle se rappelait leur premier voyage ici, il devait bien y avoir 15 ans de cela. Elle et Léon, seuls, marchant lentement sur la plage en se tenant par la main dans les dernières chaleurs du mois d’août, à regarder le soleil descendre sur le lac. Bien loin, pensait-elle, le temps où la seule idée de vivre avec quelqu’un – n’importe qui, mais aussi lui en particulier – avec qui tout semblait calme et normal, réconfortant, sexy même. Combien tout cela lui semblait étrange maintenant.

“Maman!” criait la fillette en brandissant bien haut une pièce de verre polie chamoirée bleue de la taille d’un franc, “Regarde!”

“Superbe,” avait répondu Adéline du bout de la gueule avant de replonger le visage dans son portable et son pouce entre ses dents, “vraiment belle.”

Un matin encore récent, elle avait bien dit à Léon que ses week-ends leur appartenaient. Les ententes avec les éditeurs appartiennent aux jours de semaine, elle était d’accord. Avant le dîner, encore, elle était d’accord. Puis les échéanciers approchant, une soirée ou deux venaient d’y passer. Son petit déjeuner du samedi se prenait seule dans son bureau à l’étage. Les après-midis au parc avec les enfants sacrifiés dans les allers-retours sans fin de courriels avec les éditeurs. Éventuellement, sa présence se faisait rare. Elle se déplaçait comme une ombre gênée dans la maison après le coucher du soleil. Léon savait qu’elle vivait toujours là à observer ici et là un pommeau de douche qui dégoulinait, une brosse à dent encore humide, une banane de moins dans le régime.

Deux jours avant de partir en week-end, Léon lui avait dit : “Encore une fois, et je me trouve un appartement.” De longues et larmoyantes conversations avaient déjà eu lieu mais cette fois-ci, les yeux de Léon étaient bien secs. Adéline l’avait regardé dans les yeux pour se faire une opinion par elle-même, ils exprimaient toute la fatigue de Léon mais affichaient également toute la clarté et la limpidité de la détermination. Elle avait pris un temps puis avait fini par promettre.

Mais, assise là sur sa longue serviette colorée, tout semblait la distraire et ralentir son travail de révision. Le sable, l’eau, les bouées, les mouettes. Ce chapitre qu’elle ne cessait de relire et de réécrire – peut-être avait-il à voir avec toutes ces choses, sable, chaud, doré, granuleux, granulaire – elle cherchait des mots déterminant le sable. Elle avait même pensé à demander l’opinion de Léon, dans le choix des déterminants, écouter ce qu’il en pensait. Elle avait ultimement senti l’odieux de son idée, heureusement.

Léon l’avait hypocritement observée à distance, à quelques reprises, les deux chevilles caressées par le va-et-vient de l’eau. Il n’avait pas l’air outré ni enragé. Ni même si préoccupé que ça, finalement. Il tendait les mains pour recueillir les trouvailles des enfants ravis de s’amuser avec leur père.

Elle le voyait là, les deux mains tendues devant les enfants radieux de joie. Il avait l’air tout jeune dans son maillot aux couleurs impossibles, jeune et beau. Il semblait constituer le centre de l’image, tout le reste du décor en orbite autour de lui. S’appuyait sur lui. Un appui fiable, solide. Lui, il avait toujours tenu ses promesses, se disait-elle. Elle pensait à ses propres engagements à la fiabilité plutôt variable. Les cheveux de Léon brillaient dans la clarté d’été, sa silhouette dansante dans la lumière aveuglante. Il était déjà midi et le temps filait. Elle s’imaginait se lever, marcher vers eux et se sentir entière et heureuse, l’image d’eux-quatre ensemble, immobilisée dans un superbe instantané enluminé de soleil et d’amour.

Mais l’image aurait pu être plus forte encore.

“Je retourne au chalet, ma pile est à plat, on se rejoint plus tard.”, leur avait-elle lancé en levant les voiles sans se retourner.

Le Flying Bum

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