L’underground est mort, vive l’underground!

Pour ceux qui me connaissent bien, c’est devenu un lancinant running gag lorsqu’on parle de consommation de cannabis. J’affirme tout de go que je n’en ai fumé que deux fois dans toute ma vie. Puis je rajoute : quinze ans chaque fois.

Journée historique au Canada, le 17 octobre 2018, la vente et la consommation du cannabis sont maintenant légales tant soit-il qu’on assimile et qu’on respecte une bordélique série de réglementations fédérales, provinciales, municipales, syndicales, locales, régionales, cataméniales, bicipitales, bilatérales, cérébrospinales et abysalles. On jurerait que le père de la légalisation, fils du tristement célèbre rapatrieur de constitution qui n’appréciait guère les chiens chauds, en a fumé du bon en écrivant sa loi, pissant de joie entre deux Kit Kat en pensant à ceux qui auraient à l’administrer. Je le soupçonne d’avoir concocté sa loi uniquement pour s’affranchir lui-même de ses plaisirs coupables exception faite de l’idée d’enrichir la famille libérale soudainement éprise de vertes cultures et d’une soudaine averse de verts billets.

Je me rappelle de la lointaine époque où j’avais encore des genoux (pour marcher vers un Québec libre) et que je devais me lever la nuit pour pouvoir détester Trudeau le père suffisamment à mon goût, je ne fumerai certainement pas un gros spliff à la gloire de son fils. Après que le père ait à toutes fins pratiques enterré le Québec libre, son fils prodigue et innocent (innocent dans la définition de ma tante Colombe) vient d’envahir et de brûler toutes les terres du pays aujourd’hui imaginaire qu’ont habité tous les vieux hippies et les grisonnants freaks de mon âge : l’underground.

Sera-t-il toujours aussi jouissif pour les jeunes générations montantes de fumer l’herbe enivrante dès lors qu’elle n’est plus qu’un objet de consommation taxé comme tous les autres sous le contrôle du “pouvoir” et que même un quidam bien cravaté peut maintenant se procurer dans un légal petit magasin ayant pignon sur rue sans être suspecté d’être un nark? Ne vont-ils pas tout simplement passer à autre chose tellement la chose sera devenue banale et à la portée de tous les mononcles et toutes les matantes en goguette?

Mes sangs s’échauffent encore juste à me remémorer les frousses qu’on éprouvait à aller faire nos petites emplettes, nos deals, dans tous ces clubs louches aux serveuses court-vêtues, tous les JJ Pub et les Chez Roger de ce monde. Ces rendez-vous noirs dans des recoins malfamés et peu fréquentés où chaque fois on se demandait si ce n’était pas plutôt la police qui viendrait nous surprendre. La totale paranoïa qui envahissait mon petit deux-et-demi et ses quarante-deux occupants pas toute là du samedi soir pendant que je laissais Tarzan venir y diviser ses livres en beaux quart-d’onces ou caper sa mescaline. Notre bohème à nous un peu tout cela, salut Charles, snif snif !

Qui voudrait mettre au chômage son fidèle pusher vieillissant après tant d’années de bons services. Dans les bons jours comme les mauvais, de la bonne dope et de la moins bonne, il est devenu pour plusieurs au fil du temps un ami, un membre de la famille qui sert aujourd’hui avec le même zèle nos enfants devenus des hommes. Le pauvre homme va se ramasser à la rue, qu’est-ce que le gouvernement va faire pour lui?

Trudeau le fils prive les générations futures de bien grands frissons et sa loi, par la bande, de toute la culture underground qui venait avec. Comme la publicité sur l’alcool et le tabac, l’image de la feuille de cannabis elle-même est maintenant bannie et soustraite à l’oeil public. Il n’y a qu’un pas avant que les grands apôtres de la contre-culture soient mis à l’index, retirés des rayons pour toujours.

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On ne le réalise peut-être pas encore mais Freewheelin Frank, Phineas et Fat Freddy, les Fabulous Freak Brothers, sont maintenant persona non grata au Canada. Comme on a échangé la clope de Lucky Luke pour un brin d’herbe dans la foulée de la mise au ban de la publicité sur le tabac, qu’adviendra-t-il des Freak Brothers? Si on retire de leurs albums tout ce qui fait l’étalage ou l’éloge de la dope, il ne restera plus qu’une grosse touffe de poils au bas de chaque page de leurs péripéties illustrées.

Phineas, le grand poète des trois frères, a laissé pour la postérité un bijou de la poésie contre-culturelle que je cite ici :

“La dope va vous faire traverser les mauvais jours sans argent beaucoup mieux que l’argent les jours sans dope.”   – Phineas

Mettre cette citation sur une enseigne aujourd’hui au Canada dans une pub pour la dope vous mènerait directement en prison. Que dire de cette autre célèbre citation de Fat Freddy celle-là, un avertissement à ceux qui seraient tentés par les drogues dures :

“Keed spills! . . . Pill skeeds! . . . Skill peeds! . . . ? . . .”   – Fat Freddy

. . . direct l’asile.

Il subsiste tout de même une lueur d’espoir pour l’underground. Le serpent finit toujours par croquer sa propre queue un jour ou l’autre. La loi, en interdisant la diffusion des images de la contre-culture associée à la consommation de cannabis, la fera renaître de ses cendres comme le phényx, fera reprendre le feu de plus belle comme une énorme lampée d’huile jetée sur un papier à rouler.

Pour les nostalgiques, avant que ma collection ne soit saisie ou que mes fils en déclinent l’héritage par peur de la répression, je vous laisse sur quelques images que je suspecte être devenues totalement illégales aujourd’hui. Tant qu’à être dans l’ambiance, écoutez celle-là en même temps:

Frissonnez, voyeurs hors-la-loi.

Flying Bum

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De tout et de rien

Des choses qui n’aboutissent pas, des amorces, des notes. De temps en temps, il faut laisser aller. Descendre beaucoup d’entre elles vers la petite poubelle dans le coin droit en bas, donner une dernière chance aux autres de se faire voir. En voici un petit paquet.

de la créativité…

Il n’existe rien de quantifiable dans cette chose dite créativité. Des indices, l’évidence sous la forme d’objets laissés derrière elle, témoignant que l’acte a bel et bien eu lieu, d’étranges pulsions et des successions de gestes comme autant de prédispositions à leur venue. Pensées et actions qui nous mènent sur un mode exploratoire, nous interrogent et ouvrent en nous la voie vers les réponses, les prochaines questions, les inspirations qui allument la mèche, provoquent la joie par secousses et donnent à la main pour un bref instant le pouvoir d’y plonger et de tirer des choses du néant.

de la science et de la politique…

Les milieux scientifiques et agronomiques affirment qu’ils peuvent maintenant modifier génétiquement le popcorn pour en faire du momcorn. Les avant-garde politiques restent muettes pour le moment sur la question.

de la planification et de la restauration rapide…

Les experts-planificateurs s’entendent pour dire que si on avait planifié la dimension du Mac correctement, on aurait jamais dû revenir avec le Big Mac.

des vessies et des lanternes…

On célébrait récemment la venue de plats-santés sous forme de wraps et de salades chez MacDonald. Se rendre au MacDonald pour manger une salade santé, n’est-ce pas un peu comme aller aux putes pour avoir un petit calin?

de l’urgence d’attendre…

J’avais pourtant un rendez-vous formel mais je ne sais plus depuis combien de temps j’étais dans la salle d’attente de mon ophtalmologiste. À la blague, je demande à un monsieur qui y était déjà quand je suis arrivé: “Quel âge aviez-vous lorsque vous êtes arrivé?” Le monsieur me répondit le plus naturellement du monde: “Je ne sais pas exactement mais Jacques Parizeau était encore au pouvoir.” La dérision se répand.

de la surdité et des poils aux mains…

Tabou s’il en est un, la masturbation est pourtant facile. Et répandue partout (rire gras). Comme bien des activités du samedi soir, toute la difficulté réside dans le choix du bon film. Si le nord-américain moyen obtenait un dollar pour chaque fois qu’il s’est masturbé, de quelle couleur serait votre Lamborghini?

des façons de parler à son manger…

Soyez rassuré, je ne parle plus avec mon manger. Avec le temps, j’en suis venu à trouver cela déconcertant de parler à quelque chose que je m’apprête à dévorer. Le manger me parle encore cependant, pas toujours très à-propos, pas toujours très poliment. Il m’arrive d’entendre au loin un quart-de-livre-fromage me supplier de venir le manger, une tarte au sucre me dire envoye-donc. J’ai appris à vivre avec ça. Récemment, le manger s’est mis à me répondre de façon très impolie et mal élevée. Je ne sais pas pourquoi. Je ne lui ai rien fait à part de le manger éventuellement. Je ne l’ai jamais provoqué. Je jure que même dans mes jeunes années je n’ai jamais pris part à un “food fight” de cafétéria et je n’ai jamais déblatéré contre une vulgaire salade aux oeufs surtout quand il s’en trouve une dans la même pièce que moi. J’ai donc choisi d’éviter les arguments malodorants et de me tenir loin des mal engueulés. Comme les légumineuses qui s’expriment par la voie la moins noble, généralement dans un ascenseur, rien de moins. J’ai appris à fuir les enchiladas con chile colorado et leur maléfique pouvoir de forcer l’évacuation d’un étage complet d’une tour à bureaux. Le brocoli, les fraises, les salades aux patates, les meatballs douteux de DaGiovanni, le borscht, la choucroûte avec de la bière, toutes choses qui ont délibérément manqué de délicatesse avec moi et m’ont forcé à me tenir loin des magasins grande surface de la taille de terrains de football où les salles de bain sont inévitablement à l’extrémité opposée. Désormais, lorsque je me retrouve dans un lieu mal ventilé je me replie systématiquement sur le thé vert et les biscuits Petit Beurre. Des gens très polis.

des fraudes ordinaires…

Je ne peux pas le prouver mais je le sais. Quelqu’un insère de la vulgaire eau de robinet dans mes dispendieuses bouteilles d’eau-santé designer à base d’eau d’eskers nordiques scientifiquement reminéralisée à osmose inversée cliniquement. Je le sais, je le goûte. Et ce n’est pas le manufacturier. Ils sont ISO tout ce que vous voulez et audités sans avertissement à toute heure du jour et de la nuit. Je soupçonne qu’on détourne les 53 pieds vers des granges reculées où une gang de p’tits gros mal rasés en camisoles sales avec des bretelles sur leurs grosse bedaines, des bandanas sur leurs crânes chauves et pissant la sueur, chiquant sans fin du coin de la gueule un botch de cigare, armés de seringues pour siphonner la moitié des bouteilles du précieux liquide et le remplacer par de l’eau de champlure avant de refermer le trou avec une simple goutte de Crazy Glue. Les mêmes probablement qui mettent des pelletées de poussière sale mélangée dans du vulgaire sable dans mes sacs de terreau de plantation magique spécialement conçu pour les rhododendrons à travers lesquels sortent maintenant des mauvaises herbes variées et dans lesquels les floraisons sont désormais blafardes. Probablement une organisation internationale dont les tentacules touchent à bien d’autres sphères. Ils sont habiles, pas comme ces stupides imitations de produits bon marché du Dollorama où l’odeur de l’arnaque est aussi subtile qu’un trailer de fumier. C’est comme prendre une boîte de ces détergents à lessive premium spécialement formulés, éco-responsables, energétiquement performants même en eau froide et hors de prix et en substituer un important pourcentage par une poudre insipide de sweat shop du tiers-monde, qui va vraiment s’en apercevoir? Ça m’a tenté d’officiellement déposer une plainte au bureau de lutte au crime organisé et des fraudes internationales d’Interpol.

Mais après réflexion, je me suis dit qu’ils avaient probablement déjà un dossier ouvert là-dessus. Après tout ce sont des experts.

Si moi j’ai vu clair là-dedans . . .

 

Flying Bum

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Cochon qui s’en dédit

Je boirais bien un petit porto avec cette époustouflante pyramide de biscuits secs nappés de ces merveilleux cretons bien gras et salés, gorgés d’ail, recette héritée de ma tante Colombe. Je me demande comment toutes ces biscottes peuvent tenir en équilibre dans un si petite assiette. Je ramasse tout cela et je vais m’asseoir dans mon adirondak dehors sur le prolongement de la slab de béton, face au sud, et je dépose la tour de Babel sur la petite table. La bouteille de porto au complet avec.

Je me sens si bien dans la douceur de cette nuit d’été, comme le marin qui rentre au port après une mer particulièrement houleuse et inhospitalière et qui lève son verre à la terre ferme retrouvée, à la vie, bien installé sur la terrasse d’un bar de port de mer. Le porto valse dans sa bouteille et l’empilade de biscottes vascille le temps que la dalle se soulève lentement, élevant avec elle la maison de pierres jusqu’à la hauteur de la cime des arbres. Petite singularité qui tranche avec l’ordinaire de ces soirées d’été. Mais le lent mouvement de l’édifice n’a pas réveillé la douce qui ronfle à l’intérieur, alors tout baigne.

D’un verre à l’autre, le goût du porto semble se dénaturer. Les cretons, assurément les cretons à l’ail. Pas le meilleur agencement vin-mets de ma carrière. Étrange, tout de même, le goût varie vraiment beaucoup. De l’excellent tawny au ridicule goût de Grapette de mon enfance, suspect tout ça.

Le dessus de la forêt lanaudoise s’étend à l’infini sous la maison qui tangue mais très doucement au rythme de la brise d’été. La cime des arbres danse avec le vent comme une mer tranquille à mes pieds. Les îles de l’Épiphanie, Saint-Alexis, Saint-Jacques, toutes portées disparues, nouvelles Atlantides de Lanaudière. Parties avec ma raison? Suis-je embarqué pour voguer à la rencontre de ma propre folie? Moi, éternel rêveur, est-ce la façon que le destin a choisi pour venir me cueillir? Autrement, un phénomène paranormal sans précédent se produit-il devant mes yeux ébaubis et soudainement aveuglés? Droit devant, un phare sorti de nulle part lance sa lumière crue formant une brume théâtrale avec la rosée qui tombe. Vais-je perdre la raison entre un verre de porto et une poignées de biscottes aux cretons à l’ail?

Ciboire.

On dirait que l’écurie voisine a attelé dix chevaux derrière une diligence à la Lucky Luke. Elle est apparue suspendue dans les airs devant moi dans une éclaircie de la brume, ne touche même pas à l’eau . . . aux arbres? Les pattes des chevaux piétinent sur place dans le vide, timidement. Le cocher, un clown moyenâgeux, en descend et s’approche de moi, un sourire débile sur sa longue face blanche. Mais sur quoi tient-il? On dirait qu’il me connaît. Il agit tout comme. Je me retiens de toutes mes forces aux bras de l’adirondak de peur de chier dans mon froque, une teinte verdâtre au visage trahit mon angoisse profonde, un désir irrépressible de Pepto Bismol m’envahit.

“Et bien, mon Flying Bum, ça n’a pas l’air d’aller ton affaire à souère, t’es vert.”

En réalisant que la slab n’est plus là, la maison non plus, que seul l’adirondak m’empêche de sombrer au fond des bois, je lui dis qu’effectivement je ne suis pas tout à fait dans mon assiette tout d’un coup. Puis je vois du coin de l’oeil la petite table qui flotte près de moi, la bouteille de porto, et une pile improbable de biscottes aux cretons de deux-trois pieds de haut qui ondule désespérément pour garder son équilibre.

“J’te comprends, me dit l’étrange troubadour, je suis passé par là aussi.”

“Voulez-vous bien me dire ce qui se passe icitte à souère? Par où ça que vous êtes passé?”

“Mais . . . par la mort, cher ami, par la mort. Tu viens juste de mourir à l’instant. Monte, les chevaux s’impatientent.”

En descendant de l’adirondak, docile et résigné, mes pieds ont rencontré le vide et j’ai pris une méchante débarque en bas . . . de mon lit.

Ma douce s’est réveillée en hurlant.

C’est la dernière fois de ma vie que je mange des cretons à l’ail avant de me coucher!

Cochon qui s’en dédit.

 

Flying Bum

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À la douce mémoire du dessinateur dont on ne sait toujours pas s’il est canadien ou américain Winsor McCay, auteur des Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester, une série de comic strips parue à l’origine dans l’Evening Telegram à partir de 1904 sous le titre Dreams of the Rarebit Fiend, en même temps que Little Nemo in Slumberland, autre série de l’auteur, plus célèbre celle-là. Dans chaque strip, l’homme qui ne peut se retenir d’abuser de la fondue au Chester avant d’aller au lit se réveille inévitablement au terme de cauchemars tous plus dantesques les uns que les autres.

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Les mouches du temps

Time flyes, disent les chinois. Et moi, je ne fais que passer.

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Je ne fais que passer le temps de vous dire qu’entre les mandats à finir, la canicule qui rend vache et un petit aller-retour au fabuleux royaume du Saguenay, le temps d’écrire perd hélas son tour et je vous laisse avec pas grand-chose de nouveau pour vous mettre sous la dent. Ou sous les yeux. Ou les lunettes, c’est selon.

Pour vous permettre de garder la bonne habitude de lire ce blogue, je ne saurais trop vous recommander une mignonne petite lecture d’été toute “quioûte”, ou re-lecture pour les mordus, qui vous transportera dans l’Abitibi des années soixante. Je vous garantis personnellement que les mouches noires ne viennent pas avec l’histoire, juste le tout petit moi en culottes courtes et une riche petite fille russe de Toronto à laquelle j’ai dû servir de jouet l’espace d’un été mémorable.

Cliquer ici: Va pour Loretka!

Et bonne lecture en attendant que je m’y remette.

Flying Bum

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Pas dans ma cour!

Le beau temps semble s’installer et enfin je vais pouvoir m’installer dans ma cour et en jouir quelque peu dans une des multiples patentes conçues exprès pour se reposer le fessier dedans, mais dehors. Hamac, chaises longues, chaises adirondak, chaises berçantes, coulissantes, balançoires, chaises de patio. . .

Mais il m’apparaît soudainement évident que je ne serai pas le premier à en profiter. Je m’enfarge dans les trous laissés par les mouffettes qui chassent nuitamment le ver blanc, les longs tunnels creusés par les taupes qui ne regardent définitivement pas où elles vont, les trous de siffleux, les innombrables monticules de sable érigés par les fourmis, les nids de guêpe dans les poteaux de piscine, les nids de suisses, les trous de crapauds, les crottes de raton-laveur, les tas de rippe de bois arrachée aux arbres par les grands pics. Ça va faire! C’est qui qui paye les taxes ici? Ne devrait-il pas y avoir une loi contre toutes ces calamités? Je pense que je vais joindre le célèbre mouvement des NIMBY – Not In My Back Yard (pas dans ma cour), un groupe de citoyens quelque peu désoeuvrés mais bien intentionnés et organisés qui s’opposent aux choses qui pourraient se passer dans leur cour et préféreraient grandement que ça se passe dans la vôtre, spécialement si elle est assez loin de la leur. Ou les cervelles totalement flambées qui se sont regroupées récemment en Colombie-Britannique sous le nom des BANANA – Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anything … or Anyone (Ne construisez rien près de quoi que ce soit ou de qui que ce soit). J’hésite entre les deux mouvements.

Je ne suis pas certain de ce qu’on pourrait venir installer dans ma cour inopinément sans que je m’en aperçoive, je vis dans un trou perdu et je suis loin de la rue quand même, mais force est-il d’admettre qu’un rien risquerait d’enflammer ma dissension sociale, d’allumer le NIMBY ou le BANANA en moi. Je ne parle pas ici des horribles statues de jardins qu’on tente de nous imposer dans les grandes surfaces, des classiques flamants roses en plastique ou des petits nègres qui pêchent dans le gazon, des marguerites illuminées nuitamment au solaire, des faces d’hurluberlus à coller au tronc des arbres, des petites fontaines qui ont de féériques petites lumières de toutes sortes de couleurs en alternance le soir, tout ceci est à la limite acceptable et inoffensif.

Non, je pense plutôt à de gros ouvrages, des lignes à haute tension, des tours à micro-ondes, une autoroute à 12 voies, des sites d’enfouissement de vidanges toxiques, des parcs d’éoliennes, un Wal-Mart et toute cette sorte de choses. Premièrement ma cour est grande mais pas tant que ça et deuxièmement quelle partie de ma propre cour chèrement gagnée devrait être sacrifiée au progrès qui améliorera la vie des jeunes générations à venir au détriment de la mienne finalement? Qu’ils s’en trouvent un bon spot pour planter leur pompe à gaz de schiste, petits morveux.

J’utilise ma cour à son plein potentiel déjà, n’en jetez plus la cour est pleine, mes trois cabanons refoulent et on sous-estime toujours l’espace que peut utiliser une piscine hors-terre quand on compte toutes les gogosses qui viennent avec. Je dispose d’installations en bois traité icitte et là, des pierres et des dalles, je plante des choses qu’on mange ou qu’on ne fait qu’admirer ou désherber, je tonds des choses, j’en brûle dans le poêle qui chauffe la piscine ou dans un de mes deux pottes à feu en vieille brique recyclée, je me bats contre les maringouins ou contre la famille et les amis aux couilles, aux washers et aux fers, je ramasse les branches qui tombent, je regarde aller et venir des petites bêtes et les petits oiseaux et même des assez gros parfois.

Je n’ai entendu parler de rien de précis à date mais je reste à l’écoute. Ça arrive à bien d’autres si on se fie aux nouvelles en continu ou au fil Facebook, ça pourrait fort bien m’arriver dans ma cour à moi aussi. La prudence et la vigilance ne sont jamais vaines. Vais-je aller jusqu’à m’armer? Un bon matin je pourrais me lever, saper bruyamment ma première gorgée de café trop chaud pour ne pas me brûler les babines, paisiblement et sans méfiance regarder distraitement vers la porte patio pour m’apercevoir que BOUM, pendant la nuit un salaud a construit son usine d’engrais chimiques directement sur ma belle plate-bande d’hostas! Ah, non, pas dans ma cour!?! Et quand c’est bien planté une usine d’engrais chimique, on ne se débarrasse pas de ça si facilement, c’est pas des pissenlits. Il n’est jamais trop tôt pour se préparer à la guerre si on veut la christ de paix dans notre propre cour.

Je me demande si le NIMBY ou les BANANA vendent des cartes de membres, ou des beaux fanions colorés à leur effigie pour planter de chaque côté tout le long du driveway, ce serait cool.

 

Flying Bum

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Niaiserie du mardi

Lors de mes premières années à Montréal, j’ai travaillé dans le département de reliure d’une imprimerie commerciale. Je n’avais même pas l’âge légal de travailler dans une usine, j’avais chapardé la carte d’assurance sociale de mon frère. La shop était située au 3ème étage d’un édifice industriel le long du boulevard Métropolitain, la partie surélevée de l’autoroute. Deux piastres et trente de l’heure. Le plancher de la shop était exactement au niveau de la chaussée élevée du boulevard. Des jeunes gaspésiens avec qui je travaillais disaient en regardant par les grandes fenêtres passer les machines dans les airs: “Ciboire, y’ont même pus de place pour toutes se promener à terre icitte, y’en font passer d’in’z’airs, ça tient pas deboute!”.

Moi, je n’avais jamais vu autant de papier à la même place, en même temps, de ma vie. Et tout ce qui vient avec autant de papier. Des guillotines, des plieuses, des assembleuses, des encolleuses, des brocheuses, des troueuses, des encoigneuses, une sheeteuse. Dans ces circonstances, impossible de ne pas penser sans verser une larme à ma belle forêt abitibienne natale qui disparaissait tranquillement en pâte à papier notamment.

Un jour, j’ai vu monter une grosse boîte dans le monte-charge. Ils ont déposé la grosse boîte dans le bureau de madame Poitras, épouse du patron, bureau où les beaux innocents jeunes hommes comme moi à l’époque n’entraient pas sans risque. Elle avait “ses heures” madame Poitras et les doigts longs. Deux beaux techniciens en uniforme bleu et en chemise blanche ont déballé la grosse boîte et en ont sorti une machine intrigante. Une belle machine pleine de pitons. Ils ont travaillé quelques heures sur la machine avec des gants blancs pour l’installer à sa place et la mettre en marche, montrer à madame Poitras comment la faire fonctionner.

On distinguait très bien à travers la grande baie vitrée givrée les bras de madame Poitras s’élever vers le ciel et s’agiter, on entendait retentir des grands Oh et des grands Ah, d’interminables Ouhhhhhh.

Un soir que je faisais des heures supplémentaires et que le bureau était désert, je me suis faufilé vers la machine, mû par une curiosité malsaine. Je n’avais jamais rien vu de tel, une belle patente. Un petit voyant lumineux clignotait dans la pénombre du bureau désert. “Press a number” disait le petit voyant tout juste voisin d’un clavier numérique, comme pour me narguer. J’ai toujours eu un faible pour le chiffre 3 et ses belles rondeurs organiques, alors j’ai poussé sur le 3.

Instantanément un autre voyant s’est allumé au coeur d’un gros piton carré vert qui, lui, disait: “Push”. Alors j’ai poussé, tout de go. Le piton vert a immédiatement tourné au rouge pendant que la machine commençait à s’emballer, s’affairait à sa mystérieuse besogne dans une multitude de petits cliquetis, de bruits de moteur électrique, de vibrations, une lumière bleue vive et clignotante sortant par toutes les craques de sa carrosserie.

Que le grand Cric me croque vivant drette-icitte s’il n’est pas sorti de là trois beaux grands morceaux de papier blanc flambant neufs!  . . . une machine à créer du papier!

La bonne femme Poitras avait probablement joué de la cuisse avec des savants fous pour avoir eu droit à un prototype pareil. C’est évident que la petite machine n’aurait pas pu fournir toute la shop en papier mais toute chose connait des débuts modestes me disais-je, cette invention pourrait sauver ma forêt abitibienne natale un jour, qui sait.

J’ai conservé les trois beaux morceaux de papier blanc précieusement comme des pièces à conviction et en sortant de là en faisant des manoeuvres de sioux pour ne pas être vu, je planifiais déjà d’y retourner avec la caméra Super 8 de mon frère pour filmer la preuve de ce que j’avais vu.

Il y aura toujours des incrédules face au progrès.

 

Flying Bum

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Comment on faisait des copies à l’école.

L’ennemi écoute

Ne vous fiez jamais aux apparences, ne vous l’a-t-on pas assez répété? Prenez-moi, par exemple (à ne pas confondre avec par derrière). Sous des allures un peu bourrues, vaguement bohème, vieux hippie soixantenaire trop émotif, sachez que pendant toutes ces années j’ai été un agent secret spécialisé dans les services d’infiltration des zones d’activité humaine. Ma mission, accumuler toute l’information possible à propos de l’intelligence humaine, au service du ROHUM abréviation de Renseignements d’Origine HUMaine. Activité qui comporte son lot de situations extrêmement risquées et d’embûches de toutes natures dont la possibilité de traverser de longues périodes pendant lesquelles aucune évidence d’activité intelligente ne se présente.

Le renseignement humain se tire d’individus et se distingue ainsi du renseignement technique (renseignement d’origine électromagnétique, renseignement d’origine image), et du renseignement d’origine source ouverte. La théorisation du mode de recrutement et de traitement d’une source humaine, aussi appelée agent, a conduit à identifier quatre « leviers » dits MICE pour l’argent (Money), l’idéologie (Ideology) : convictions religieuses, politiques, etc., la coercition (Coercion) : chantage, menaces, torture, etc., l’Ego : vanité, désir de se mettre en avant. D’autres listes de leviers existent, beaucoup moins connues, comme celle dite SANSOUCIS : solitude, argent, nouveauté, sexe, orgueil, utilité, contrainte, idéologie, suffisance (Gérard Desmaretz, Le renseignement humain).

« Il y a deux façons stupides d’essayer d’obtenir du renseignement : c’est la torture et l’argent. La torture, le type vous dit tout pour que ça s’arrête, et l’argent, il vous dit tout pour que ça continue ! » – Alain Chouet

Même si mes sources sont généralement des gens biens et fort sympathiques, je ne peux absolument jamais baisser la garde dans cette grande quête d’infos, le métier reste truffé de risques. Au fil de ma longue carrière d’espionnage, j’ai dû porter différents costumes, tous subtils, qui m’ont été inspirés des as du métier dont une djellaba aux jolis motifs de paysley dans les tons de bleu-vert que m’avait fabriquée une ancienne flamme. On m’a notamment vu déambuler incognito dans le Vieux-Montréal en sandales à gros orteil afghanes portant la tunique indienne à la cheville, en lin naturel, rien en-dessous, ornée de volutes de billes de bois, sur la tête un système capillaire exacerbé. J’ai occupé momentanément le derrière d’une vache en peluche, opérée à deux, et j’ai même poussé l’audace jusqu’à revêtir le complet trois pièces en astral bleu, allumé de beaux reflets métalliques comme une mouche à marde. Vous seriez surpris de voir à quel point le port d’une perruque rousse et d’une robe fleurie peut délier les langues les plus sèches surtout si vous portez simultanément un goatie bien gris et le reste de la face mal rasé.

Parmi les méthodes d’interrogation subversive que j’ai eu le bonheur de peaufiner, notons la méthode dite de l’idiot de la pire espèce que j’ai pu pousser au niveau de l’art. Technique secrète que je vous révélerai tout de même. Les gens perdent leur méfiance en présence d’un idiot, c’est bien connu. N’hésitez pas à infiltrer les milieux universitaires ou les groupuscules d’intellectuels de gauche même si vous n’avez qu’une onzième année, soyez même volubile et ouvert à ce propos. Ils s’imaginent alors que vous ne pourriez rien comprendre à quelque déclaration que ce soit, surtout les trucs intelligents. Et le matériel sort, à profusion. Chanceux si vous avez une assez bonne mémoire pour retenir tout ça avant de vous éclipser discrètement à la salle de bain, transcrire toute cette matière à l’encre indélibile sur du papier-cul, en faire des boules que vous pourrez avaler facilement et plus tard récupérer tranquillement chez vous. C’est qui le plus stupide, finalement? Avouez!

La collecte de renseignements humains peut sembler une tâche facile au commun des mortels comme vous mais nous, les bonzes de l’espionnage intelligent, savons très bien qu’on ne peut aucunement se fier à tous les bidules hi-tech à notre disposition maintenant. Téléphones cellulaires, comptes courriels, messageries électroniques et réseaux sociaux peuvent facilement être hackés et scannés avec la plus grande facilité. C’est pourquoi nous sommes depuis belle lurette retournés aux bonnes vieilles méthodes de la guerre froide. Porter une fleur particulière à un endroit spécifique de notre complet et tenir des rendez-vous sur des bancs de parc, c’est toujours bon. Mais rien de mieux pour passer de l’info que le bon vieux largage inopiné. Je ne compte plus les messages codés insérés dans un vieux journal savamment replié que j’ai échappés nonchalamment les bons soirs dans le bac de recyclage (avec un bout de gaffer-tape collé sur un coin du bac pour indiquer à mes supérieurs que le message y était). Méthode sans failles, le lendemain matin, le bac est vide à tout coup.

Je vous dis cela, je ne vous dis rien. Je sais que tout cela va rester entre nous, votre sécurité en dépend. Je n’ai jamais rien dit, rien mis sur mon blogue, je n’étais même pas là ni même proche de là quand je l’ai écrit. Si, tout de même, vous aviez quelqu’information intelligente à me signaler, vous savez comment me contacter . . . ma cachette habituelle.

Je serai cette toute petite madame à la chevelure rousse portant un goatie gris, une fleur de zucchini sur le côté coeur d’une robe fleurie, un vieux publi-sac sous le bras (avec un bout de gaffer-tape dessus).

Au plaisir,

Mub gniylF 009

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