Un blogue à la mer

Un blogue à la mer, histoire à l’amer, un milliard de pavés lancés dans la mare des internettes. Moi qui lis des centaines de pages de blogues de tout acabit chaque semaine, immanquablement je tombe sur un texte où le blogueur disserte et exprime une souffrance nouvelle que je qualifierais de blues du blogueur. Serait-ce mon tour? Tristesse des temps modernes où ceux qui s’amusent à écrire pour le plaisir d’écrire se prennent au jeu de brailler parce que bien peu de gens les lisent. Branchez-vous les amis branchés.

À l’heure des nouvelles pratiques numériques inhérentes à notre hypermodernité détraquée, tout un chacun peut appuyer sur un bouton pour obtenir une image, mixer un son, aligner les mots pour rédiger un blogue et partager le contenu de sa réalisation.

«Il se crée en ligne toutes les 48 heures autant de contenus que nous en avons créé depuis la naissance de l’humanité jusqu’en 2003.»

Ce constat d’Eric Schmidt, le président exécutif de Google, donnerait le vertige à un parachutiste chevronné et répond en partie à vos interrogations.

Tout ne sera jamais lu parce qu’à l’impossible nul n’est tenu.

En 2011, on recensait 173 millions de blogues de toutes sortes. En 2014 selon Neilsen, ce nombre serait passé à plus de 440 millions dont environ 75 millions sur la même plate-forme que moi soit WordPress. En 2018, difficile à chiffrer avec la multiplication de toutes les plates-formes à la Tumblr, Squarespace, Medium, Google. Chose certaine le phénomène a pris une ampleur galactique, appuyée par la récupération commerciale massive des concepteurs de plates-formes et des hébergeurs qui sont en bout de ligne les seuls qui tirent à coup sûr profit du phénomène blogue.

À titre d’exemple, Le Retour du Flying Bum est hébergé chez WordPress au tarif annuel de 60.00$ US. Multipliez par les 75 milllions de sites hébergés sur WordPress seulement et déjà la somme donne le vertige. Sans compter les heures personnelles investies et tout cela pour fournir du contenu gratuit, déposer mes offrandes aux pieds du dieu internet.

Dans le sous-secteur que j’habite et que je baptiserai bien modestement les blogues littéraires, est-ce que les pratiques d’écriture des blogueurs nous permettent de repenser ce qui fait littérature, d’affronter la complexité d’analyse qui conduit à conclure à l’oeuvre littéraire réelle? De prime abord, on peut en effet percevoir les écrits (amateurs?) sur le web comme une pratique littéraire émancipée des contraintes éditoriales que d’aucuns qualifieraient d’élitistes, liées au choix des thèmes abordés, à un usage correct de la langue, à tous les autres diktats des propriétaires de l’édition contemporaine qui règnent en dieu et maître sur ce qui paraît ou ne mérite pas de paraître. Juste en passant, on note une forte tendance actuellement à favoriser les écrits d’auteurs (?) déjà validés par une certaine forme de reconnaissance populaire (états d’âmes, goûts et habiletés en matières de décoration intérieure, de pratiques sexuelles ou de recettes de pâtés au canard de petites vedettes surfaites qui ont parfois même le seul mérite d’avoir beaucoup maigri).

À cette enseigne, une telle vision de la littérature façon blogue serait inévitablement perçue comme cet éden littéraire démocratique, pour ne pas aller jusqu’à dire libertaire, où tout le monde autant que sa soeur peut tout écrire et lire tout, gratuitement, partout, tout le temps, à cette source nouvelle, fraîche et apparemment intarissable. Tout est cependant affaire de perception. Ne nous emballons pas.

La production de richesse centralisée principalement vers les hébergeurs et les propriétaires de bandes passantes de un. De deux le secret désir profondément enfoui de publier pour vrai, en vrai papier, chez une vaste quantité de blogueurs numériques, le pur voeu de chasteté intellectuelle et de pauvreté volontaire des autres font en sorte que ce modèle littéraire nouveau demeurera pour le moins idéaliste dans une très forte mesure. Et pour longtemps.

Le lecteur affamé y trouvera toujours ses perles bien à lui. Mais pas avant d’avoir ouvert des tribillions de coquillages aussi vides que visqueux. Affamé et curieux mais non moins d’une extrême patience devra-t-il être. Têtu même.

Tant soit-il que tous ces écrits restent, ce qui est tout sauf assuré, un phénomène nouveau se produit ici devant nos yeux ébaubis. À l’heure où l’on discute de la protection des informations personnelles et des renseignements privés, plus d’un demi-milliard d’individus se livrent corps et âme à leurs prochains sans aucune forme de retenue ni de censure. Dans des situations où le risque est omniprésent, des individus bloguent leurs opinions à bouche que veux-tu au risque de leur propre vie, on n’a qu’à penser aux Raïf Badawi de ce monde. D’autres exposent aux périls leur vie professionnelle, amoureuse, leur crédibilité, l’assomption de leur santé mentale.

Comment expliquer la chose? Assiste-t-on à la totale décentralisation de l’histoire de l’humanité à son plus petit dénominateur commun c’est-à-dire l’histoire individu par individu, histoire que la technologie rend aujourd’hui possible? Je ne voudrais pas être un archéologue du futur enterré sous des tonnes de disques durs dépareillés où se ramassera pêle-mêle l’essentiel des connaissances de l’ère numérique dont on ne soupçonne même plus la fin.

Alors écrire un blogue comme on jette une bouteille à la mer? Toute proportion gardée, la métaphore reste prétentieuse et totalement fallacieuse. On risque d’un jour trouver une bouteille à la mer, il existe un certain pourcentage de probabilités bien que celui-ci m’échappe. Des milliards de ces bouteilles relâchées presque quotidiennement rendent cependant l’exercice insipide et sans intérêt. Polluant à la limite.

Non, non, non, fais pas comme ça, fais comme les chinois

L’espoir d’être lu est tout de même puissant. Les fournisseurs de plates-formes en sont conscients et fournissent aux blogueurs-payeurs l’aspirine par excellence. Pour chaque publication, le blogueur dispose d’un lot impressionnant de statistiques quotidiennes et bien précises quant au nombre de lecteurs, leur fidélité, leur pays d’origine, l’inventaire exact des abonnés, des simples likeux et de leurs commentaires. Quand j’ai entrepris d’écrire j’ai vite pris l’habitude d’aller lire ces statistiques. J’ai remarqué non sans étonnement que le premier lecteur de mes blogues était toujours situé géographiquement en Chine. De là, j’ai conclu que mon plus fidèle et empressé lecteur était un chinois, assez étrange mais logique. Peut-être un de ces nombreux petits chinois de la sainte-enfance jadis achetés à la petite école, va savoir.

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(Capture d’écran réelle de ma page de statistiques)

Étant un francophone français québécois d’expression française, un canadien-français français en pays conquis par les anglais pour paraphraser notre Elvis Gratton national, lorsque j’utilise un anglicisme j’ajoute souvent la mention comme disent les chinois pour donner le moins de crédit possible à la langue du conquérant. J’en ai conclu qu’à force de répéter la comparaison, j’ai été mis sous écoute. Le mot-clé chinois détecté par les moteurs de recherche faisait en sorte qu’un chinois était automatiquement attitré à la lecture de mes textes à la recherche de je-ne-sais-quoi pour le compte de je-ne-sais-qui. Les chinois sont nombreux et ne dorment pas beaucoup c’est connu.

Puis, je me suis fait des contacts dans le monde du blogue, je me suis abonné à d’autres blogueurs, d’autres blogueurs me suivent, on échange parfois. Je me suis éventuellement risqué à poser la question. Croyez-non ou le, eux aussi ont un chinois comme premier lecteur. Qu’ils utilisent le mot chinois ou non. . . ?!?

Et j’ose exposer la chose aujourd’hui. Au grand jour la sombre affaire. Qu’adviendra-t-il de moi maintenant? Comment s’y prendront-ils pour me faire taire, acheter mon silence? Vont-ils me kidnapper littéralement, me torturer, me ligoter sur la voie ferrée, simplement m’empoisonner discrètement avec un composé secret qui imite à perfection la trombo-phlébite?

Vous devrez venir me lire à tout coup pour le savoir ou vous ronger les ongles pour toujours. Vous y êtes maintenant condamnés, abonnés pour ceux qui souffriraient du syndrôme de Stockholm. Mais surtout ne commettez jamais l’erreur de commenter dans l’espace réservé à cette fin, les chinois se mettraient sur votre cas illico. Revenez voir à chaque nouveau texte, vous verrez. Vous pourrez juger par vous-même en constatant le vide inter-sidéral de l’espace-commentaires combien mon auditoire est devenu vaste et obéissant!

Flying Bum

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Un l’d’jieuvre, un argnal, un pacte.

Bien peu de créatures ne sont aussi mal situées dans la chaîne alimentaire que le pauvre lièvre. À peu près tout carnivore qui se déplace à deux ou à quatre pattes dans nos forêts s’en régalera, sans compter quelques très grands oiseaux de temps en temps. Si je m’amuse à faire un LaFontaine de moi et considérant le régime de l’orignal, essentiellement végétarien, je pourrais vous raconter la fable du pacte entre le lièvre et l’orignal. J’y reviendrai.

Aujourd’hui le mot à la mode est le pacte. Quelque quatre-cent artistes québécois nous invitaient à signer le “Pacte pour la transition”, grandes manoeuvres des temps nouveaux qui appelle déjà de son appellation dilluée un acte tout sauf guerrier, une “transition”. Il me vient des odeurs de comités ad hoc chargés d’étudier la question et de faire rapport. Et dans le détail cela consiste essentiellement à faire d’abord son mea culpa par rapport à nos comportements privés en matière d’écologie. Ensuite exprimer, de façon à peine plus compliquée qu’un bon vieux “like” de réseau so-so, nos espoirs collectifs d’un monde meilleur, une belle planète qu’on demandera au bon gouvernement de peinturer verte et bleue. Fuck.

Bébé-boumeur parano et fatigué, j’entends ad nauseam les accusations pointées directement au visage de notre génération, de ma génération, individu par individu, qu’on accuse d’avoir cochonné la place pour les générations futures. Re-fuck.

Allumez grandes vos lumières fluoro-compactes mes petits X, Y, Z, artistes et millénaires confondus. On ne peut jamais pactiser avec l’ennemi, le capital, la grande et magnanime industrie, bouffeurs de ressources affamés du fric à tout prix qui à eux seuls sont responsables à quatre-vingt-dix-neuf point plusieurs décimales pourcent du grand dégât. Avez-vous seulement déjà couru sur un désert de slam de mine à perte de vue à en perdre le souffle, de vos yeux vu une forêt pleumée sans arbres, enfants se dépêcher à se baigner dans la rivière l’Assomption entre un déversement de petits pois verts des aliments Carrière et un voyage de marde de la ville de Joliette, l’avez-vous déjà vu le tuyau d’où sortait toute la marde du monde? Les dompes à ciel ouvert comme des océans de vidange? Des dortoirs peuplés d’enfants difformes après Tchernobyl? À combien estimez-vous la part de votre paille en plastique dans l’ampleur du dégât? À combien devriez-vous vous mettre, combien de vies entières pour maganer la planète autant que les pesticides ne le réalisent en un seul épandage empoisonné sur de la nourriture qu’on nous destine?

Pour ceux de mon âge qui n’épandent rien et qui s’accommodent de ce que la nature offre comme verte couverture au sol parce qu’on puise l’eau qu’on boit sous nos pelouses, ce n’est pas de l’implication sociale, c’est juste logique. Qu’on réduise ce qui entre d’un bord pour réduire ce qui ressort de l’autre, simple mathématique. Composter pour jardiner, nul besoin d’une maîtrise en agronomie. Bien manger pour mieux vivre, ça dit ce que ça a à dire, mieux vivre. Pas besoin d’un bac en économie pour savoir que la nourriture la plus chère est celle qu’on gaspille. Et parlant de bac, beau geste que d’y placer tout ce qui est recyclable, bel acte de contrition quand on sait très bien que la plupart de son contenu ne sera pas recyclé parce que le recyclage de tel ou tel matériau n’est pas rentable ou qu’on ne trouve plus personne pour trier au salaire minimum et que toutes nos bonnes intentions ne font que se promener en camion-diésel d’une place à l’autre finalement.

Et l’écologie sociale, moi qui ne mange plus de chocolat Cadbury depuis qu’ils ont sauvagement déménagé l’usine de la rue Masson en Ontario en 76 pour faire un pied-de-nez à Lévesque et aux méchants séparatistes qui venaient de prendre le pouvoir, moi qui ne mange plus de farine Robin Hood depuis que des agents de sécurité ont abattu un travailleur dans le stationnement de la minoterie pour avoir tenté d’empêcher un scab de passer et la liste de mes entêtements serait longue. Je me force, j’achète local, provincial au pire, canadien en dernière instance, j’ai acheté six arpents de forêt que je laisse pousser tranquille, je paie les taxes, et au fond de moi j’achète mon pardon à l’atmosphère pour la voiture que je suis obligé d’utiliser encore. Mes arbres nettoient pour moi les émissions de Co2 de ma bagnole. J’admets totalement que mon petit système de purification home made est un luxe qui comporte ses limites à l’échelle planétaire.

Oui j’en conviens, chacun de nous doit se servir de sa tête pour autre chose que de promener sa tuque. Il faut connaître la portée de nos gestes et agir en conséquence. Se comporter en être civilisé et conséquent. Compenser pour l’inertie de nos compatriotes moins conscients, les éduquer patiemment sans leur crier à la gueule. De là à mettre le genou au sol, confesser nos gros péchés de négligence écologique personnelle en s’en excusant pieusement avec les beaux artistes de la tivi en espérant que le bon gouvernement fera pareil? Fuck. C’est l’ennemi qu’il faut regarder en pleine face, pas le bon gouvernement qui est essentiellement sa marionnette, l’affronter, lui dire haut et fort:  -Toé, mon hostie, t’as fini de faire ton ravage icitte.-

La subversion doit retrouver sa place, la lutte ses lettres de noblesse. Les sociologues évaluent qu’il suffit de 3.5% de la population engagée à fond dans une lutte déterminée pour virer la girouette du gouvernement de bord. Oui slaquer sur le pétrole, oui des chars électriques Manon, plein de chars électriques et des autobus gratis, du monde qui mange à sa faim, qui couche pas dehors, qui retrouve le bonheur de s’instruire, de lire, d’écrire, de chanter et de s’amuser entre eux autres sans être obligé de ramener un char de bébelles du Walmart ou du Costco qui vont finir dans le bac dans le temps de le dire.

Je l’ai signé pareil le fameux pacte, vieux réflexe hippie, mon côté rêveur, sans réfléchir. Mais hé, il n’est jamais trop tard pour mal faire.

J’ai un jour été invité à une noce Anishnabe en plein bois au nord du 50ème parallèle. Plein de volontaires avaient cuisiné des plats de toutes sortes et se tenaient fièrement debout derrière leurs mets à les servir. De grandes tables alignées où les convives étaient appelés à passer selon un ordre bien précis. Les ainés en premier qui avaient le privilège de ramasser les quelques babines d’orignal, puis en ordre de générations et de liens parenté avec les époux. À la fin de la file évidemment, je suivais mon frère qui vit toujours en Abitibi et qui connaissait la plupart de ces gens. Nous montions nos assiettes lorsque nous nous sommes arrêtés devant une superbe femme au moins octogénaire sinon plus. Elle avait préparé un ragoût de lièvre et d’orignal qui sentait divinement bon. Mon frère salua la dame et tout en jasant avec elle goûta au ragoût dont elle ne semblait pas peu fière. Un peu mal à l’aise, il lui mentionna que le ragoût (ce n’est pas pour chiâler) goûtait beaucoup plus l’orignal que le lièvre. La dame lui répondit calmement avec un petit sourire en coin. C’est la recette de mes ancêtres, de ma grand-mère et de ma mère avant moi et je respecte la recette à la lettre. Moitié lièvre, moitié orignal. J’y mets des patates, des oignons, des carottes, un lièvre et un orignal.

Nous tous qui sommes tellement mal placés dans la grande hiérarchie sauvage, on aura beau se nourrir des plus tendres pousses, de s’abreuver aux sources les plus claires, de respirer la divine phéromone des bois, de fondre nos graisses dans la joyeuse gambade forestière, d’aller chier directement dans la boîte à compost s’il le faut, nous ne serons toujours que le lièvre qui cherche à goûter plus fort que l’orignal. Va falloir être une christ de gang à prendre le ragoût d’assaut.

Et tenir tête.

Flying Bum

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