Horreur sans plomb

En ville, je me sentais déjà pourchassé. Chassé, même. Je voyais clairement des silhouettes dans la nuit appuyées innocemment sur les poteaux des lumières de rue qui m’observaient, détournant leur regard dès que je m’approchais de la fenêtre. Je vis seul à moins qu’on compte une poignée de poissons rouges ou une vieille chatte à moitié sauvage avec laquelle je co-existe dans une sorte de trève, dans la plus précaire des paix. Elle consent à cesser de me mordre et de me griffer au sang, je la nourris. Nos échanges se résument à cela sauf pour son occasionnelle utilité comme système d’alarme. Écrasé sur le divan avec elle, lisant ou parcourant les infos sur mon téléphone, son oreille se dresse sans apparente raison, son poil s’hérisse sur le bas de son cou qui se dresse soudainement. Alors je me lève, je m’approche de la fenêtre et ils sont là dans leurs longs manteaux gris. Personne ne leur a dit à toutes ces vigies mystérieuses, ces espions d’un maître inconnu, d’abandonner ces longs manteaux gris une fois pour toutes. Ils croient leurrer qui?

Mais une fois que je les ai vus, je ne peux plus arrêter de les voir. Ils ne m’inquiétaient pas toujours outre mesure jusqu’à ce que je découvre qu’ils m’observaient les observer, et la rencontre de nos regards mutuels semaient en moi un sentiment d’angoisse pesant, de danger imminent. Ils savaient que je savais, ce qui voulait dire que les choses allaient prendre une tournure, incessamment. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien attendre sous les lampadaires? Pensent-ils vraiment que leurs longs ombrages suffiraient à modifier mon comportement, mes intentions, contrôler mes allées et venues de la seule crainte qu’ils m’inspirent, de l’idée que je me fais d’eux?

Motivé par la frousse, je fais la seule chose que je suis convaincu qu’ils espèrent de moi. Je disparais.

Longtemps avant qu’ils ne viennent et s’installent partout, j’avais caché ma vieille Austin Marina dans un entrepôt décrépit sous l’overpass Van Horne là où ça coûtait moins cher si on laissait la voiture immobile pour de longues périodes. Les gens en voiture sont désormais mal vus en général. Je ne l’ai pas utilisée depuis l’été, au moins trois-quatre mois que je ne leur avais demandé de me la sortir. Je l’avais repeinte noir mat à l’aérosol pour passer inaperçu de nuit. Toute repeinte en noir, les chromes aussi. À bout de fréon, l’air climatisé ne fonctionne plus, le chauffage ne fonctionne guère mieux, les freins ne sont plus vraiment fiables. Mais je l’aime toujours, plus que la chatte ou qu’un autre humain. Je la vois comme une reflet de moi-même, sombre, toute en courbes, impétueuse, aussi usée que moi. J’ai pris le chat avec moi dans une poche, quelques effets dans un vieux sac à dos, transféré les poissons rouges dans la cuvette et je les ai longuement regardés tourner et tourner vers de nouvelles aventures.

En attendant ma Austin, je regardais les informations télévisées à travers la vitre sale du guichet sur une vieille noir et blanc qui trônait sur une tablette derrière le bureau. Une annonceuse blondasse qui semblait à bout de nerfs sous son maquillage bâclé, son sourire forcé comme une patineuse de fantaisie. Il était question de calamité démographique, immigration nulle, émigration massive, taux de natalité nul, morts prématurées massives. À quand la population zéro?, indiquait l’infographie derrière la speakerine. De plus en plus de gens comme moi fuyaient, incertains de leur statut réel dans ce nouvel ordre strict, affamés de leur liberté d’antan mais angoissés de ne jamais la retrouver nulle part.

Au bulletin local, des histoires inhabituelles. Des animaux errants en détresse partout de par les rues, des morceaux de femmes démembrées éparpillés sur les trottoirs mais aussi un jeune professeur d’université propret avec une boucle violette au cou qui parlait de ses recherches. La speakerine l’écoutait comme si Dieu en personne était venu à son émission.  “Quand le loyer d’un deux-et-demi atteint le salaire annuel moyen du travailleur moyen, alors il ne se trouve plus à sa place dans cette ville.” Pas besoin d’être allé à l’université bien longtemps pour déclarer ces inepties.

Après lui, topo sur la rue, un vieux bougre interrogé déclare que finalement les choses ne seraient pas si pire qu’on le croit. Moins de monde égale moins de trouble, moins de trafic, des files d’attente plus courtes, plus facile de faire régner l’ordre enfin. Puis l’automatisation compense largement, même les balais de rue sont téléguidés maintenant.

Puis un jeune couple qui appuie le vieux bougre, beaucoup plus facile d’avoir des places pour les enfants en garderie et si la demande chute à l’extrême, les prix vont suivre, tout sera meilleur marché. Puis l’intervieweur qui demande : “La pénurie de personnel dans les services de garde et les écoles ne vous inquiète pas?” Une lueur d’angoisse a traversé le regard du jeune couple.

Retour en studio, la speakerine parle de restaurants avec personne dans les cuisines, de gazons hauts comme les foins, des enfants instruits sur un écran dans des écoles sans supervision, les enseignants en fuite. Je commençais à être surpris que le commis de l’entrepôt de voitures soit encore là.

“Tiens tes clés, mec”, dit-il en branlant le porte-clés devant mes yeux. Pendant que j’ouvrais la portière et que je lançais mon bagage sur le siège arrière, il est revenu vers moi. “Quelqu’un est venu l’autre jour et m’a posé des questions à propos de votre Austin Marina, mais je n’aime pas particulièrement les fouineux en chiennes grises, je lui ai dit que je ne savais rien de l’Austin ni de son propriétaire.” Puis il est retourné dans son aquarium. Je l’ai remercié. J’ai ouvert une craque aux fenêtres arrière et j’ai libéré la chatte qui commençait à me grogner des menaces à peine voilées.

Le son du moteur anglais sonnait comme une musique à mes oreilles. En traversant Outremont j’observais les superbes tours à condo qui abritaient des riches. Je les imaginais blottis dans leurs chaudes couettes et je les enviais un peu. Outremont avait fait abattre ou enterrer tous les poteaux de rue. En sortant de la ville, je suis passé devant mon appartement désert et j’ai cru voir deux ou trois longs manteaux gris regarder vers la fenêtre de mon salon en discutant vigoureusement.

Le pont traversé, quelques voitures se sont jointes à la mienne. Travailleurs matinaux, fêtards et fêtardes aux regards de cul qui rentraient se coucher, des fugitifs comme moi fondus discrètement dans l’heure de pointe rachitique. J’ai roulé sur l’autoroute des Laurentides au moins jusqu’à St-Jérôme avant que le paysage ne tourne aux jaunes et aux orangés et que les patrouilles n’apparaissent de chaque côté de la route scannant systématiquement les visages de tous les automobilistes avec leurs pistolets électroniques. Tous les passagers des voitures sur la ligne de gauche semblaient m’observer curieusement à travers les vitres de côté en me doublant.

Au bout de l’autoroute, les voitures se sont mises à se faire plutôt rares, idem pour les patrouilles. Passé Mont-Laurier, j’étais fin seul sur la route. Épuisé. Je suis entré sur une route secondaire puis sur un chemin de pénétration d’une ZEC ou d’une compagnie de bois quelconque et je me suis rangé. J’ai dormi jusqu’à sept heures du soir.

Je me suis réveillé avec une forte odeur d’urine. Merde, la chatte. Je suis descendu lui ouvrir la portière qu’elle aille finir ses besoins dehors. Elle est partie dans le bois comme une bombe. En furie contre elle, je l’ai abandonnée aux coyotes et j’ai repris la route.

Avant le Grand-Remous, le témoin de niveau d’essence s’est allumé. Bref, il me restait suffisamment d’essence pour faire environ une quarantaine de kilomètres encore. Assez pour me rendre au Grand-Remous ou jusqu’au Lac Saguay.

Dans un poste d’essence digne du far-west, j’ai collé la voiture sur l’unique pompe encore ouverte. Je suis descendu de ma Austin et l’air était déjà beaucoup plus frais. J’en ai pris une grande lampée pleins mes poumons et l’air est ressorti en nuage de vapeur. J’ai ouvert le bouchon et inséré le pistolet dedans et le préposé est sorti de son garage. Un grand bonhomme plutôt costaud et mal rasé, coiffé d’un chapeau de laine carreauté rouge et noir avec deux panneaux de feutre qui lui descendaient sur les oreilles. Il pouvait aussi bien avoir 25 ou 40 ans, dur à dire. Il semblait totalement ébaubi de voir retontir un humain, ou une Austin Marina noire mat, va savoir. Il approchait.

“Pas pour toé,” dit-il très calmement mais d’une voix grave et assez forte.

“J’ai de l’argent liquide,” que je lui ai répondu. Généralement ça les calme.

“J’ai dit pas pour toé, quel boutte tu comprends pas,” en souriant de façon étrangement gentille.

Un peu de gazoline était déjà passée par le pistolet mais je ne voulais absolument pas faire d’histoires avec le pompiste. J’ai relâché la poignée du pistolet et j’ai commencé à l’agiter longuement pour ne pas perdre une seule goutte. Le tintement de métal agaçant est venu à bout des nerfs du gros pompiste. Je l’ai senti accélérer le pas derrière moi. J’ai senti son poids sur le sol et son haleine de bœuf dans mon cou. Alors j’ai appuyé de nouveau sur le pistolet pour chaparder le maximun d’essence avant qu’il ne m’interrompe puis j’ai retiré le pistolet de mon réservoir en me retournant vivement. Un grand mouvement des bras. L’essence pissait encore dans le vide formant un grand cercle entre ciel et terre. La crosse du pistolet l’a frappé exactement devant l’oreillette de feutre sur la partie exposée de son crâne. Il a émis un grognement lugubre puis s’est écrasé au sol. J’ai terminé le plein le plus rapidement que je l’ai pu. En sautant dans ma Austin, j’ai bien vu un homme en gris sous le lampadaire de l’enseigne du garage. Nos regards se sont croisés pendant que l’homme tirait une allumette au sol. J’ai vu l’explosion nettement dans mon rétroviseur.

En fonçant vers Val d’Or dans le parc sauvage, la noirceur est tombée raide comme la misère sur le pauvre monde. Y a-t-il seulement encore de la vie de l’autre côté en Abitibi? Devant moi pas de lune, pas une seule étoile, rien. Rien d’autre que deux grands cônes de lumière bleutée émanant des phares de ma vieille Austin Marina qui vont se perdre au loin dans le noir profond de l’asphalte neuve, sans lignes, comme une sombre rivière sinueuse. La lumière est peuplée par une infinité d’insectes et de papillons qui se précipitent sur moi en rafales. Un assaut linéaire et furieux, perpétuellement réalimenté par une source d’insectes apparemment sans fin. Les insectes se jettent sur moi jusqu’à ce que l’essaim réalise, trop tard, que mon pare-brise sera leur tombeau. La radio éteinte, j’entends encore mon coeur battre dans la cabine à travers les tic-tic des mouches contre le pare-brise. Je suis désespérément seul sur la route, aucune voiture ni devant ni dans les rétroviseurs. Noir comme chez le diable. Noir comme dans le cul d’un ours, comme disent les anishnabe.

Je lance le liquide lave-glace pour laver les mouches écrasées puis le pare-brise devient une boue opaque de cadavres de mouches broyées sous le balayage des caoutchoucs. Je suis dans le cul d’un ours. Avant que je n’aie le temps de relancer du liquide, ma Austin frappe un orignal de plein fouet.

Il n’y aura pas de long tunnel de lumière blanche s’ouvrant devant moi, pas d’ascension verticale dans un ciel de bon Dieu ni de film de ma vie à se dérouler devant moi. Au bout de mon sang, l’image pâlit lentement à mesure que mes énergies m’abandonnent et ma carcasse est maintenant démembrée, souffrante et emmêlée dans un amas de chair animale chaude, de verre brisé et de tôle fripée. La lumière jaune et crue de deux lampes de poche me tournoie dans le visage. En plissant des yeux je parviens à apercevoir deux hommes en longs imperméables gris qui m’observent, qui sourient.

Flying Bum

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Oh toi ma douloureuse

Léopold Simoneau n’était plus l’ombre de lui-même. Il avait atteint les bas-fonds, amaigri, épuisé, déprimé. C’était à se demander s’il avait encore toute sa tête. Il dormait sur le divan du salon par brefs épisodes seulement d’un sommeil agité, toute la quincaillerie médicale qui avait lentement envahi le lit conjugal ne lui laissait guère le choix maintenant. Dolorès Boilard était maintenant grabataire depuis plus de dix ans. Une terrible maladie l’avait lentement immobilisée, presque totalement paralysée, aphone et abandonnée aux douloureux spasmes musculaires que son immobilité engendrait. Léopold Simoneau devait pourvoir à ses moindres besoins et la tâche ne s’était qu’amplifiée à mesure que la maladie progressait. Il devait la nourrir, faire sa toilette, changer ses couches, voir aux pansements de ses plaies de lit les jours que l’infirmière ne passait pas. Sans compter tout l’ordinaire de la maison. Des interventions médicales au cerveau l’avaient laissée dans un état mental lamentable où les émotions n’existaient plus. Sauf une, un petit rire narquois lancinant, malaisant, qui était sa réponse à toute stimulation fût-elle tragique ou comique et qui était devenu pour Léopold pire qu’un supplice chinois. Ça et aussi un petit râlement très caractéristique dans lequel Léopold reconnaissait encore son nom, râlement qu’elle faisait à répétition lorsqu’elle l’appelait pour une chose ou une autre mais la vaste majorité du temps pour une chose bien précise. Elle réclamait sa dose de cannabis que Léopold devait lui faire fumer, la seule chose qui calmait encore ses spasmes musculaires et qui semblait lui procurer un certain plaisir. Léopold savait fort bien que dans l’état où il se trouvait maintenant, il aurait dû s’abstenir de fumer l’herbe avec elle mais ce partage était tout ce qui restait de leur relation. Dolorès était, avant la maladie, une femme superbe, d’une vivacité d’esprit et d’une intelligence bien au-delà de la moyenne des ours. Elle était cadre supérieur dans une grande institution technologique. Elle avait un charme fou qui passait par un regard très singulier, direct, franc, qui pénétrait ses interlocuteurs comme un laser, ils tombaient alors sous son charme un après l’autre. Si cette Dolorès des beaux jours existait toujours, elle était maintenant la prisonnière d’un corps inerte et douloureux, tapie en silence quelque part dans un minuscule recoin de sa tête.

 

Quelquefois, lorsqu’ils tiraient un joint ensemble, il prenait à Léopold des étranges envies. Lorsque l’herbe avait fait tout son effet, il lui arrivait maintenant régulièrement de se détacher de son corps et de devenir comme une masse gazeuse, un spectateur flottant au-dessus de la scène. Il se voyait se lever, lui mettre un oreiller sur le visage et de pousser. D’autres fois, aller à la cuisine chercher son plus tranchant couteau japonais et de revenir lui trancher la gorge d’un seul trait de lame. Ou encore jouer un peu avec le dosage de ses médicaments, toute cette sorte de choses. Puis presqu’à tout coup, une lueur insolite s’allumait dans le regard de Dolorès et elle fixait directement le regard du corps invisible de Léopold qui planait au-dessus de la scène et Léopold regagnait sans résister son corps physique comme un enfant pris les doigts dans les confitures. En proie à des berlues sans nom, il la bordait, replaçait ses couvertures, lui faisait boire à la paille une bonne lampée d’eau vitaminée puis il embrassait son front et repartait dormir sur son divan. Lorsqu’il quittait la pièce, Dolorès émettait un grognement guttural qui lui glaçait le sang.

 

 

Une Triumph Spitfire décapotable. Dolorès en avait rêvé depuis le premier jour où elle s’était inscrite à son cours de conduite automobile. La journée où elle avait été promue directrice de la recherche du département des sciences cognitives et neuro-psychiques, elle avait ordonné à Léopold de la conduire chez le concessionnaire sur-le-champ et elle avait jeté son dévolu sur une 5 vitesses manuelle d’un rouge flamboyant avec l’intérieur en cuir de chevreau au chic fini crème. Le soir même où la voiture avait été enfin prête et qu’ils en avaient pris possession, ils avaient longuement roulé en ville, poussé des pointes sur l’autoroute pour apprécier la vitesse du petit bolide. Elle était encore passablement gauche mais elle s’en était tout de même bien sortie pour une débutante.  Ce soir-là, elle avait garé son nouveau bébé dans le garage et elle l’avait longuement frotté pour effacer toute trace de saleté même là où il n’y en avait pas. Puis elle avait déballé et déplié une housse neuve, taillée sur mesure, et l’avait méticuleusement déployée sur la voiture.

Léopold se souvenait encore de l’intensité de leurs rapports sexuels ce soir-là mais se questionnait toujours sur sa contribution véritable aux puissants orgasmes qu’elle semblait avoir eus cette nuit-là. C’était quelque chose.

Le lendemain matin, toute fière et vêtue comme une star british, elle avait déballé la Spitfire et était partie au travail au volant de son nouveau trésor. Après sa journée de travail, elle avait dû se résigner à appeler Léopold Simoneau au secours. Elle était décontenancée, ébaubie. Complètement incapable de ramener la voiture sport à la maison. Son pied ne lui obéissait plus, avait-elle simplement expliqué. Simoneau était sauté dans un taxi. Il l’avait ramenée à la maison en conduisant lui-même, une Dolorès stoïque à ses côtés. Ils l’ont entrée au garage, Léopold avait installé la housse dessus et c’était là la dernière fois que Dolorès était montée dans la voiture de ses rêves. Dans la semaine, le terrible diagnostic était tombé.

 

 

Une énorme lune d’automne laissait une lumière vascillante et bleutée pénétrer le salon et chamoirer l’allure de toutes choses. Sous un vent tenace, les branches des lilas de chaque côté fouettaient les fenêtres de la baie vitrée. Léopold n’arrivait jamais à trouver le repos dans tout ce bazar infernal. Il avait atteint un état presque second mais jamais l’état de sommeil dont il avait cruellement besoin. Il s’était promis plusieurs fois d’abattre ces maudits lilas mais n’avait jamais vraiment trouvé le temps pour le faire. La scie à chaîne ramassait la poussière au pied de la porte du vestibule. Ses yeux brûlants s’étaient mis à peser une tonne et semblaient enfin vouloir le livrer aux bras de Morphée lorsque le râlement s’était fait entendre again and again. Résigné, Simoneau s’était levé et se dirigeait vers la chambre où Dolorès se mourait pour un bon joint. Dans sa tête de linotte endormie, il avait tracé son plan. Je vais lui en rouler un tellement gros, avait-il pensé, qu’elle ne râlera plus avant demain midi. Il avait mal évalué les effets que ce monstre aurait sur lui aussi immanquablement.

 

 

Un homme était assis sur une chaise près du lit d’une femme grabataire. Léopold Simoneau désubstantié était protégé d’être absorbé par le cosmos par le plafond de plâtre de la chambre et il observait la scène de haut. Lentement, les choses lui revenaient. Il avait reconnu Dolorès Boilard, dans son lit en bas. Il se voyait lui-même assis sur la chaise près d’elle, c’était bien lui, son corps à tout le moins. Le pétard trop longuement maintenu dans sa bouche, une énorme bouffée de cannabis avait fait tousser violemment Dolorès. Presqu’étouffée, un regard vert, lumineux et violent était sorti de ses yeux comme des lasers et était venu le frapper et lui coller les épaules au plafond, lui chauffer les sangs par en-dedans, sensation de brûlure insupportable par tout son corps.

 

Léopold était convaincu que le temps était venu d’abréger les souffrances de la pauvre femme parce que la souffrance de Dolorès coulait maintenant dans son propre sang, ne faisait qu’une avec la sienne. Il observait son corps physique sur la chaise plus bas, il se voyait prendre une bouffée ultime, écraser le reste du joint dans le cendrier. En se mouvant comme une lente volute de fumée il avait suivi du regard son corps physique se relever de la chaise, sortir de la chambre puis revenir une scie à chaîne à la main. Il évitait comme la peste le regard de Dolorès qui avait toujours le pouvoir de le ramener habiter son corps de viande qui crinquait la scie à chaîne près d’elle. Le regard de lumière de Dolorès s’était posé sur l’homme à la scie qui avait été comme transformé en statue de marbre avant même de venir à bout de partir la scie qui s’était écrasée au sol.

 

Simoneau était en état de panique. Comment pourrait-il regagner son corps si ce corps était maintenant une masse inerte? C’était lui maintenant qui cherchait désespérément le regard de Dolorès et il ne fût pas décu. Le puissant regard s’était rallumé, se portait sur lui, faisait lentement disparaître la douleur des brûlures qui couraient dans son sang. Il sentait qu’il en était à se réduire à rien, une chose gazeuse minuscule pas plus grosse qu’une bille qui redescendait lentement vers son corps physique. Il se voyait maintenant prisonnier dans la zone cerveau d’une statue de pierre raide et froide. Puis, très graduellement, le corps physique reprenait sa chaleur mais sans toutefois se soumettre au contrôle du cerveau de Léopold. Pas encore, du moins.

 

La sensation d’un pied lui était revenue. Un pied mais au niveau des hanches. À l’intérieur de la hanche. Et ce pied maintenant dans un mouvement gauche et saccadé cherchait son chemin à l’intérieur de sa jambe vers le bas, comme un pied chercherait son chemin dans un pantalon. Sans qu’il puisse faire quoi que ce soit, un autre pied avait trouvé son chemin intérieur vers le bas, prendre la place de l’autre côté. Les doigts engourdis de deux poings fermés s’agitaient dans ses épaules et poussaient avec force tenter de rejoindre les extrémités de ses bras, comme des mains cherchant leur route dans les manches d’un chandail trop serré. Une puissante pulsion envahissait son cou, la gorge de Simoneau se serrait et gonflait l’étouffer comme un enfant allergique aux arachides. Ses mains ne répondaient pas, ne pouvaient rien pour lui. Une explosion s’est produite dans cette gorge maintenant démesurément enflée et les fluides ont fini par passer leur chemin vers sa tête qui se sentait maintenant soulagée comme une dam de castor qui s’éventre, un abcès qui crève, quand la tête finit par nous passer dans le col trop court d’un chandail trop petit. Un choc vagal était venu porter le coup fatal à sa conscience des événements.

 

 

 

La lumière violente des néons du garage agressait ses yeux. La housse enlevée et pliée soigneusement, il ne restait plus qu’à espérer que la Spitfire roule toujours. La voiture avait été descendue de ses blocs. La clé de contact tournée, le moteur était parti comme si la voiture n’avait jamais été entreposée de sa vie. Simoneau avait fait une belle job d’entretien. Un grand rire de bonheur s’était fait entendre dans le garage malgré le vrombissement de la Spitfire. Léopold Simoneau n’aurait jamais imaginé qu’un jour il remonterait dans cette voiture. De son propre chef à tout le moins. C’était Dolorès Boilard qui commandait, Simoneau n’était plus qu’une bulle gazeuse d’à peine un centimètre prisonnière dans un recoin de la cervelle de Dolorès qui se promenait maintenant avec le corps de Léopold. Impossible de communiquer avec elle autrement que par un faible râlement désagréable qu’elle avait tôt fait d’étouffer. La porte électrique du garage s’ouvrait derrière elle, lui, eux? Puis ils avaient pris la route. Dix ans couchée sur le dos n’avaient rien amélioré à son talent de chauffeur, pensait Simoneau dans sa tête à elle. Dolorès s’offrait un trajet nostalgique de toute évidence. Elle était passée par la maison familiale qui l’avait vue grandir, sa petite école, l’Institut des sciences cognitives et neuro-psychiques où elle avait fait une brève mais brillante carrière, la piaule où elle et Simoneau étaient tombés dans les bras l’un de l’autre la première fois, l’église où ils s’étaient mariés. On la klaxonnait à l’occasion devant l’incongruité de sa conduite. Puis elle était sortie de la ville, histoire de pousser la machine.

 

Et elle la poussait la machine, à fond sur une route secondaire à deux voies. Léopold tapi sur le bord du nerf optique, impuissant, observait.

 

“Tu voulais m’achever, mon beau Léopold, attache ta tuque avec trois tours de broche, mon nounou!”

 

Un camion se présentait sur la voie opposée, elle a tourné le volant et embouti la minuscule voiture dans le mastodonte dans un fracas hallucinant.

 

 

Heure de l’impact : 3h33.

Une lumière puissante et verte l’avait ramené à la conscience. Simoneau était prisonnier d’un amas de tôle froissée, tranché en deux presque bord en bord de l’abdomen. Au lieu de saigner comme un cochon à l’abattoir, une masse gazeuse lumineuse et verte comme le regard de Dolorès s’échappait de la plaie ouverte, se répandait lentement au fond de la carcasse de la Spitfire méconnaissable. Il ressentait les choses à nouveau. Il avait recommencé à ressentir la douleur partout sur son corps tout en ecchymoses. Avant que les services d’urgence n’arrivent, la masse gazeuse s’était totalement volatilisée et la plaie s’était refermée sans laisser de trace ni la moindre cicatrice. Ébranlé, lorsque les ambulanciers avaient installé Simoneau sur la civière il délirait totalement selon le rapport.

“Trouvez-là, elle doit être quelque part pas loin. Cherchez les lumières vertes.” Les ambulanciers suspectaient une commotion pour le moins sévère.

 

 

On lui avait donné son congé de l’hôpital le jour même. Léopold Simoneau avait été une intrigue pour tout le personnel hospitalier, il n’avait absolument rien d’autre que quelques ecchymoses. On l’avait mis dans un taxi pour qu’il rentre chez lui.

Une ambulance bloquait l’entrée, plusieurs voitures étaient stationnées dans tous les sens, fait assez inhabituel. Des feux clignotaient partout comme un grand soir d’artifice sur le petit bout de rue. Le taxi avait dû le faire descendre à l’intersection.

“T’étais où mon hostie de sans-cœur,” lui criait une des sœurs de Dolorès lorsqu’il avait franchi la porte de son bungalow. Toute sa famille était là dans le salon, éplorée, pendant qu’un va-et-vient sans pareil animait la place et que les autorités occupaient la chambre où le corps inanimé de Dolorès Boilard était examiné. “On l’a trouvée toute agitée comme emportée dans un cauchemar, puis soudainement elle s’est immobilisée sec, elle est morte tout d’un coup. Si on n’avait pas été là, elle mourait toute seule comme un chien pas de médaille, maudit écoeurant.”

Le rapport parlait de mort probablement naturelle.

Heure du décès : 3h33.

 

 

Léopold Simoneau avait été tenu à l’écart des activités entourant son service funèbre. Il avait quand même eu l’occasion de la voir un bref moment avant que son corps ne pénètre le four crématoire. Il avait fortement insisté auprès du directeur des funérailles. Il l’avait touchée une dernière fois pour bien se rassurer que ses chairs étaient rigides et froides, que ses yeux étaient bien éteints.

 

 

Beaucoup de temps s’était écoulé, beaucoup trop de temps avant que toute la poussière ne retombe. La vie retrouve toujours son cours soi-disant normal peu importe la force de la houle ou celle du vent qui nous frappe de front. Il était plus que temps de retourner à une certaine forme de normalité si une telle chose était toujours possible dans les circonstances, reprendre la routine quitte à en crever d’ennui, back to business, comme disent les chinois, remettre le collier, retourner au travail.

 

 

Les portes automatiques du bureau s’étaient ouvertes dès que sa carte d’accès avait été plantée dans le lecteur. On aurait dit que tout le monde était encore à sa place comme si de rien n’était, on aurait pu croire qu’ils n’avaient pas bougé tout ce temps. Seul le décor semblait maintenant aseptisé, le mobilier plus moderne, l’éclairage plus cru. On aurait aussi pu croire qu’ils avaient tous pris de l’âge d’une certaine manière. Toutes les têtes s’étaient relevées en parfaite synchro. Tous les regards s’étaient retournés vers la porte qui s’ouvrait lentement, plusieurs s’étaient levés, surpris. Deux ou trois femmes aux premiers rangs aussitôt debout s’écrasaient mollement sur leurs bureaux encombrés, inconscientes. Une autre qui perdait lentement ses couleurs s’était exclamée, ébaubie :

“Qu’est-ce tu fais icitte, Dolorès?”

 

 

 

Flying Bum

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