L’été des martiens

Il y eut cet été, je devais avoir 8 ou 9 ans, mon ami Léon et moi nous levions de bonne heure – vers cinq ou six heures – et nous partions à bicyclette jusqu’au marché pour y trouver des foies de poulet, on les donnait à l’époque. Nous croyions dur comme fer qu’appâter nos lignes à pêche avec du foie de poulet nous garantirait des prises à tout coup. Nous roulions ensuite le long du chemin de la mine abandonnée, les foies de poulet se balançant dans leur sac de cellophane accroché à nos poignées de bicyclette puis nous cachions nos bécanes et marchions à travers les aulnes jusqu’à la rivière Bourlamaque. Nous choisissions une courbe dans la rivière qui créait un trou plus profond et nous y lancions nos lignes. C’était quelque chose que nous pouvions faire presque tous les matins d’été, aller chercher des foies de poulet, aller pêcher, ne rien attraper. Se lever à l’aube pour éviter les grandes chaleurs et maximiser nos chances d’attraper du poisson, n’importe quel poisson aurait bien fait l’affaire mais tous les jours, nous rentrions bredouille.

Je ne me rappelle pas avoir été à la pêche depuis.

Je me rappelle qu’il y avait des martiens partout cet été-là. Nous n’avions pas peur des extra-terrestres ni des OVNIs, nous ne connaissions même pas cela, il n’y avait pour nous que des humains et des martiens dans tout l’univers. Nous n’avions qu’à tourner un coin de rue et nous en apercevions un – enfin nous en apercevions quasiment un. Ils disparaissaient toujours trop vite. Juste en un petit craquement à peine perceptible, comme un coup d’électricité statique. Une petite flammèche qui durait une fraction de seconde avant de disparaître. Partis dans une autre dimension. On pouvait ressentir leur absence, le petit trou qu’ils laissaient derrière dans l’air sec de l’été.

Nous étions déterminés d’en attraper un et nous allions utiliser tout l’arsenal à notre disposition. Nos yeux et nos oreilles, évidemment, mais également de la technologie et un peu de magie aussi. Des ruses de sioux également. Nous descendions au bout de la rue. On se rejoignait chez mon ami Léon et nous nous réunissions sous le balcon de côté, assis dans le bran de scie échappé là par les livreurs. La maison de mon ami était chauffée au bran de scie, l’hiver. Léon avait une enregistreuse à cassettes qui n’était jamais supposée sortir de la maison, elle appartenait à son frère qui n’entendait pas à rire, mais lorsque cela devenait absolument nécessaire, Léon n’hésitait pas à bafouer la consigne. On ne rigole pas avec les martiens. Aline Rozon possédait une Instamatic qu’elle transportait autour du poignet avec une petite ganse et elle faisait tourner la caméra autour de son bras comme une hélice lorsqu’elle s’emmerdait. Sinon, sans preuves sonores ou visuelles, qui nous croirait? Sûrement pas nos grands frères et nos familles qui n’en rataient pas une pour se payer notre tronche. Nous nous moquerions bien d’eux le temps venu de déposer nos preuves devant les journalistes des bulletins de nouvelles télévisées.

Je ne me souviens plus exactement de notre première rencontre, Léon et moi. Avec le recul et malgré tous les efforts de mémorisation, il me semble encore aujourd’hui que Léon avait toujours été là, comme une omniprésence tranquille, toujours disponible, toujours volontaire pour les mauvais coups comme les bons. Surtout les mauvais. Je me rappelle de longues discussions et d’avoir tracé des plans pour creuser un tunnel secret entre nos deux maisons. Évidemment, nous n’avons jamais vraiment réalisé notre plan – un plan un peu utopique comme bien des plans d’enfant à l’imagination plus grande que les moyens – mais notre tunnel aurait passé sous la ruelle et les sorties auraient été camouflées totalement, entrées secrètes et tout le bazar. J’y pense encore, parfois.

Pour l’aspect magie, il faillait chercher un peu, se creuser les méninges. J’ai décidé que ce serait mon département et personne ne s’est opposé. “Pour s’attraper un beau martien, il faut devenir un peu un martien nous-mêmes,” que je leur ai affirmé avec le plus grand sérieux, “on doit réfléchir comme eux.” Alors nous sommes allés réfléchir dans le vieux pick-up modèle A qui se laissait lentement manger par la rouille au bout de la cour à scrap chez Bisson, là où nous pourrions réfléchir à notre guise.

Adrien Doiron, qui était le plus âgé sur place, a pris place derrière le volant. Sa grande sœur Adéline, treize ans et toutes ses dents, nous avait abandonné au profit d’une bicyclette flambant neuve qu’elle promenait dans toute la ville pour que tout un chacun puisse l’admirer. J’étais dans la boîte du camion avec Aline Rozon, les deux les coudes appuyés sur l’ouverture de la lunette arrière dont la vitre n’existait plus et Léon occupait le siège passager.

Puis je me suis levé debout dans le fond de la boîte pour que tout le monde me voit bien. Si la vieille Ford avait été équipée d’un tableau noir, je l’aurais utilisé. “Nous savons déjà ,” leur lançai-je comme intro. “Ils sont partout autour de nous. Ce qu’il nous reste à découvrir c’est comment et pourquoi. Comment ils se rendent jusqu’ici, pourquoi viennent-ils jusqu’ici?” J’avais pratiqué devant le miroir chez moi avant de venir et je n’étais pas peu fier de ma présentation jusque-là. Juste un brin énervé lorsque le bras d’Aline Rozon a cessé de faire tourner l’Instamatic et qu’elle a levé la main.

“Oui, Aline?”

“Qu’est-ce que tu fais pour le quand?”

“Oui, bien sûr, le quand,” que je lui réponds, “mais le quand, c’est maintenant, non?”

“Ah oui, et comment on fait pour savoir que notre quand c’est le même quand que leur quand?” qu’Aline avait répliqué.

“Alors, si je te suis, les martiens seraient des voyageurs du temps et non des voyageurs de l’espace?” avait aussitôt répliqué Doiron qui tournait le dos à Aline, gardant ses mains sur le volant.

“Ils pourraient être les deux,” qu’Aline lui avait répondu.

“Comme dans Perdus dans l’Espace,” poursuivait mon ami Léon, “l’épisode avec des astronautes et des hommes des cavernes?”

Alors, tout le monde en même temps, on s’est mis à chanter la chanson-thème de l’émission se faisant aller la tête à gauche, à droite, seulement les paroles échangées pour des mots de notre invention, des mots qu’on n’aurait sûrement pas chantés devant monsieur le curé.

Mon ami Léon et moi avons grandi, nous avons vécu des vies bien différentes, des chemins qui ne se croisaient plus. Sans aucune espèce de rancune ni d’acrimonie, aucune friction entre nous, pour les mêmes raisons insignifiantes qui font que les gens s’éloignent les uns des autres emportés dans la vague du temps. Le temps qui cherche toujours à s’insérer de force entre deux amitiés comme un couteau dans le fromage et un jour, on réalise qu’on ne fait plus un, comme on le croyait, comme dans les grands serments, la séparation est accomplie, complète. Il faudrait une résistance puissante et active contre cette force malfaisante pour conserver ces amitiés, spécialement lorsque la distance s’en mêle, comme lorsque j’ai eu à partir, suivre la famille ailleurs. Et puis un jour, la vie adulte, on apprend que la motocyclette de Léon a pris le champ sévèrement et pendant de longues semaines, on attend des nouvelles de sa carcasse en piteux état. Et puis un jour, on apprend que sa famille a décidé de le laisser aller, de le débrancher, bête comme on éteint la télé à la fin des programmes.   

“La chose la plus importante, nous devons savoir ils nous veulent quoi.”

“Tu n’avais pas dit que c’était une question de comment et de pourquoi, pas de quoi,” qu’Aline réplique.

“D’après moi,” avait répondu Léon, “c’est davantage une question de qui.”

“Le qui nous éclairerait sur le pourquoi et le ,” avait dit Aline.

“Et le quand aussi,” avait répliqué Doiron, “on n’a pas toute la nuit.”

“Bon, alors,” continue Aline, “c’est rien qu’une énorme question de quiquoiquandoùpourquoicomment.”

J’ai ouvert la bouche pour tenter une réponse mais j’ai été interrompu par un son de klaxon-poire.

Adéline Doiron arpentait les allées de la cour à scrap chez Bisson en pinçant à répétition la poire de son klaxon pour être bien certaine qu’on la regarde. Au volant de sa bicyclette flambant neuve, des beaux baskets jaunes aux pieds, des grandes jambes bronzées qui montaient jusqu’à une petite jupe de coton souple, camisole et bretelles-spaghetti que le vent moulait sur sa poitrine naissante, cheveux au vent puis ses fesses rondes qui rebondissaient sur sa selle à mesure qu’elle s’éloignait. Et mon coeur qui ratatinait à mesure qu’elle s’éloignait.

Vous avais-je dit que j’étais en amour avec Adéline Doiron?

Je suis revenu à nos affaires juste à temps pour apercevoir Adrien et mon ami Léon qui étaient descendus du camion, suivis d’Aline Rozon et les trois avaient l’air de véritables statues de sel, immobilisés en plein mouvement comme dans une chorégraphie déjantée. Deux boules de lumière comme des feux-follets dansaient au-dessus de moi, puis elles se sont rejointes et se couraient en rond l’une après l’autre de plus en plus rapidement formant un grand cercle de feu. Puis elles ont disparu en une fraction de seconde laissant derrière elles un vide glacial et intersidéral qui nous a tous habité longtemps, paralysés, après leur départ.

Je pense souvent à mon ami Léon, je pense à lui depuis plusieurs années déjà. Sa mort me rappelle – dans mes bons moments – comment elle a bouleversé, chaviré pour une première fois, mes points de vue sur la vie, comment elle m’a montré et me rappelle encore comment notre existence est brève et inintelligible de tellement de façons. Et dans mes mauvais moments, je vous épargne le mélo. Les rebondissements que la vie place devant nous, par moments, intentionnellement confus et incompréhensibles. Nous ne survivons à une catastrophe que pour mieux aller mourir dans une autre. Là où nous espérons une vérité, une autre se pointe, imprévisible et venue de nulle part puis elle s’approche, si près qu’on croit pouvoir la toucher, la réclamer comme la nôtre, et c’est celle-là même qui nous réclame à la fin.

Je me tiens dans les herbes hautes au bout de la cour à scrap chez Bisson, seul. Même la Ford modèle A rouillée n’est plus là sauf le volant, au sol à mes pieds. Je le ramasse et je retourne comme convenu à notre point de ralliement, dans le bran de scie sous le balcon chez mon ami Léon, j’agite le volant comme si je pilotais un véhicule invisible. L’air lourd et sec n’est perturbé que par le chant strident des Frédéric* soudain affolés. En marchant, je me demande comment je vais expliquer cela aux parents de Léon, à ma mère, aux postes de télévision du monde entier, à la planète entière.

La route la plus courte est en diagonale à travers un boisé d’épinettes, alors je cours en me faufilant à travers les chicots d’ifs qui me concèdent des corridors sinueux et étroits. Leurs plus basses branches créent des voûtes au-dessus de ma tête, le soleil les transperce pour venir me brûler la chair, leurs aiguilles tracent des dentelles de sang sur mes bras. Je marche pendant longtemps, épuisé, si longtemps que lorsque ma conscience émerge, je tiens toujours le volant serré dans mes mains sanguinolentes.

La maison de Léon semble abandonnée, l’herbe m’arrive à la taille, le toit est disparu, volatilisé, de là où se trouvaient jadis les fenêtres des chambres du deuxième, émergent de longues branches d’arbre.

Au loin, ma maison à moi n’existe plus.


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Flying Bum

*Frédéric, régionalisme de la région de l’Abitibi, nom donné à un oiseau, le bruant à gorge blanche.

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