La nuit des feux follets

Léon adore la sensation de non-être qui l’envahit la nuit, dans le silence, entre Parent et Senneterre où rien n’existe plus pour de longues heures, à part peut-être un bled isolé du monde entier qui s’appelle Clova. Lorsqu’il lui semble que son âme sort de son corps. Que le temps s’arrête et il n’existe plus que le mouvement du train et l’image qui file, monotone, dans les fenêtres. Léon n’a pas pu mettre la main sur un siège avec fenêtre. Une femme le sépare du tableau aussi fascinant que désolant de la nuit noire sans lune. En fait, il y a deux belles grosses lunes blanches qui aspirent irrésistiblement le regard de Léon, dans l’échancrure profonde du col en V de sa voisine de cabine. Léon est encore un adolescent qui, malgré ses dix-sept ans, rêve encore à ces choses davantage qu’il ne les vit. Beau gosse, yeux bleus et bouclettes blondes, il se dit qu’il faudra bien que ces choses se passent un beau jour. Ou encore une nuit, comme dit la chanson.

Des kilomètres et des kilomètres qui sont tous identiques, épinettes grises, épinettes grises, épinettes grises.  Sur les rails immobiles, le train entier tremble et vacille dans le vide monotone d’une forêt sombre à perte de vue, ses roues d’acier marquent les temps comme un métronome entêté et insistant. La réflexion du visage de la femme se transpose au loin contre un ciel de charbon mouillé et luisant, puis dans le vert profond des ifs. Adéline détourne son regard assombri par une tranquille panique qui éteint son regard, collant son visage contre la fenêtre, elle se distancie du jeune homme près d’elle, un adolescent qui s’était présenté à elle plus tôt, Léon, qui empestait les Doritos, le cannabis et qui se tenait désagréablement un peu trop près d’elle à son goût. Il croyait probablement qu’elle ne s’apercevait pas de ses furtifs regards dirigés vers le gouffre que l’encolure de son chandail ouvrait entre ses seins, mais Adéline n’était pas dupe. Elle, elle l’avait examiné dans les détails sans gêne aucune. Beau gosse, quand même, et le visage du garçon avait pris des belles teintes de vermillon sous le regard inquisiteur d’Adéline.  Elle aimait le froid cinglant de la fenêtre du wagon contre sa joue. Des souvenirs lui venaient à l’esprit, les jets piquants d’une douche froide sur son visage après une longue soirée de scotch, beaucoup trop de scotch et une gorge brûlante et asséchée par les Gauloises.

Elle se demande pourquoi toutes ces gens qui ronflent dans la noirceur de leurs sièges à deux heures du matin sont montés dans ce train, pour aboutir au bout de la marde, dans un trou qui s’appelle Hervey Jonction, ou Senneterre, ou LaSarre. Pourquoi ce foutu train Montréal-Barraute devait-il rallonger son trajet du simple au triple en contournant par LaTuque? Faisaient-ils exprès? Mais Adéline réalisait qu’elle s’en foutait dans le fond. Elle ne voulait plus que le train s’arrête, elle ne voulait plus descendre. Le train pourrait frapper un orignal, dérailler. Un des passagers pourrait se lever debout et se mettre à tirer dans le tas. Une balle perdue pourrait l’attraper. Elle avait même pensé descendre au prochain arrêt, si jamais il existait un endroit plus profondément plongé dans le néant qu’un trou nommé Clova. Elle avait planifié rompre avec sa douce, Marie-Luce, juste avant d’apprendre pour son père, mais elle avait décidé de s’occuper des désastres un par un. Adéline pensait qu’elle excellait dans les situations d’urgence, qu’elle savait se mettre en mode gestion de crise, mais est-ce que la mort se qualifie vraiment comme une urgence? Spécialement lorsque cette mort avait été annoncée, qu’elle savait qu’il mourrait, mais qu’elle ne s’était jamais donné la peine de répondre aux courriels de la conjointe de son père.

Adéline, je t’écris pour te dire que le cancer de ton père est revenu, dans ses poumons cette fois-ci. Il souffre terriblement mais ils font ce qu’ils peuvent. Je sais que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps et que vous ne vous entendez pas à merveille ces temps-ci mais ce serait gentil de l’appeler, au moins.  – Betty-Lou

Pendant des jours après avoir reçu le courriel, une vieille chanson de Claude Dubois la suivait partout, la hantait comme un fantôme tenace, un ver d’oreille accroché solide de toutes ses ventouses. Derrière la fenêtre, le vent sur cette marée d’épinettes à perte de vue, c’était la mer. Pareil.

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer. . .

Elle l’avait joué en boucle, ses doigts de petite fille tournant le bouton du volume pour enterrer les bruits venant de la chambre de sa mère pendant qu’elle s’agitait à tout ranger, tout nettoyer alentour d’elle pour minimiser la colère qui s’ensuivait toujours. Mode panique, gestion de crise.

À l’âge adulte, la gestion de crise face à la mort imminente consistait maintenant à cuire des quantités ridicules de muffins aux canneberges ou aux noix, de les ficeler dans du coton-fromage et d’aller les distribuer aux copines même si c’était la dernière chose dont elle avait envie, vraiment. Elle se sentait trop coupable pour être capable d’envisager la moindre notion de chagrin. Des muffins, encore des muffins.

Adéline, les médecins disent que le foie ton père est affecté. Ils ont dû interrompre sa chimiothérapie. Il a murmuré ton nom, il y a quelques jours de cela. Je me suis dit que tu devais le savoir . . .

Les gens laissent toujours rancir le pain trop longtemps sur le comptoir, puis ils le lancent aux vidanges quand les fourmis le trouvent.

Ta tante Odile est ici avec moi. Elle dit que tu es aussi têtue que lui mais que peu importe ce qui a détruit votre relation, ça s’est passé il y a bien longtemps de ça. Tout ce qui est révolu est révolu, Adéline. Je sais qu’il peut parfois être un homme difficile mais ça demeure ton père. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, le médecin nous l’a dit ce matin.  – Betty-Lou

Elle n’a aucun droit de s’immiscer dans ta vie, un affront aux années que tu as passées à te placer entre ta mère et lui, à prendre les coups à sa place. Sa maladie n’a rien fait pour te faire briser la promesse à toi-même de ne jamais plus lui adresser la parole. Tout ce qui est révolu est révolu mais ça ne veut pas dire que l’heure du pardon est venue pour cet homme cruel et sans-coeur. Adéline se demande quand est-ce qu’elle a cessé d’être une bonne personne elle-même.

* * *

Léon retire ses écouteurs et pivote son corps pour faire face à Adéline. Il toussote pour éclaircir sa gorge ou attirer son attention puis lui demande, “C’est la première fois que tu montes à Barraute?”

”Oui, mais j’ai entendu dire que c’était très bien,” ment-elle du mieux qu’elle peut. Mais elle ne sait pas pourquoi.

“Pour quelqu’un qui aime les épinettes et la neige, peut-être,” répond l’adolescent. ”Mais je pourrais te montrer des endroits sympathiques si tu veux.”

“Non, merci, ça va aller, je ne serai pas là assez longtemps,” répond Adéline assez sèchement.

Elle s’imagine sa douce, Marie-Luce, dormant avec les chats vautrés sur son côté du lit, près d’elle, ignorant complètement qu’Adéline feuilletait déjà les petites annonces à la recherche d’un logement. Adéline essaie de se rappeler ce que c’était d’être folle raide en amour avec Marie-Luce, de découvrir les belles petites choses qu’elle savait broder comme une vraie fille, les bonnes confitures qu’elle savait mettre en conserve et les émissions de télé tellement trash qu’elle regardait. Adéline se rappelait du moment où elle s’était remise à fréquenter les bars, laissant Marie-Luce à ses petites affaires à la maison, pour aller repousser les avances de filles beaucoup trop butch à son goût puis se mettre à les sérénader elle-même après la bonne quantité de shooters, puis rentrer sur sa moto malgré sa condition, son casque resté accroché derrière le banc, sa longue chevelure au vent. Adéline était convaincue qu’elle se ferait éventuellement frapper par une voiture –qu’elle l’aurait bien mérité comme son père le lui criait toujours– mais cela ne s’était jamais produit. Pas facile à comprendre pour une petite fille, la notion de mériter une chose, bonne ou mauvaise, mais aujourd’hui Adéline croit que personne ne mérite rien. Les choses se produisent, c’est tout.

Chaque fois qu’elle rentrait saine et sauve, une partie d’elle était déçue, une drôle de déception doublée d’une bonne dose d’euphorie. Elle avait défié la mort en pleine face mais elle l’avait vaincue. Aux bruits provoqués par l’ébriété de ses mouvements, Marie-Luce sortait de leur chambre à coucher et la trouvait là, les cheveux en tempête. –Quelle heure qu’il est?” grognait-elle à Adéline. –“Pourquoi tu me gueules après?” se plaignait Adéline en valsant malhabilement à travers la cuisine, en explorant bruyamment le frigo, totalement imperméable à la présence et aux questions de Marie-Luce.

* * *

Le dernier courriel de Betty-Lou contenait quatre mots.

Ton père est mort.

Il y avait ensuite un lien vers son avis nécrologique sur le web. La note nécrologique était minimaliste, aseptisée, mais on pouvait y lire qu’il laissait derrière lui sa charmante épouse Betty-Lou. Aucune mention de sa fille. Aucune mention des longues années passées à prendre la peau de sa première épouse, la mère d’Adéline, comme canevas pour peindre des toiles abstraites explicites et violentes, faisant éclore partout des oedèmes dans les tons de violet et de bleu, se métamorphosant en vert puis en jaune, parfois ornés de jolies coutures pour retenir ensemble des bouts de chair sanguinolents. Oubliées des années de chômage, de dope et de luxure, puis, marche rapide avant, vers sa rencontre avec Betty-Lou et le bon dieu, apparemment (“Après une lutte courageuse contre la maladie, dieu l’a rappelé à lui dans le royaume des cieux”) avec la date, l’heure, l’adresse des funérailles et pas grand-chose d’autre.

La vie d’un homme en 78 mots, pas un de plus, Adéline les a comptés.

Marie-Luce était à son travail lorsqu’Adéline avait reçu l’ultime courriel. Elle a fermé son portable, tiré les rideaux, s’est étendue au sol sur le plancher de la chambre. Elle a écouté en boucle Le Labrador, le volume au fond, fixant désespérément des fissures au plafond qui prenaient vaguement la forme de la baie d’Hudson. Vide, détachée, un corps gisant, là et pas vraiment là, laissant la voix chaude de Claude Dubois envelopper le monde entier pour ne plus rien voir d’autre. Gestion de crise.

À la dernière note de la dernière boucle, Adéline s’est levée et est allée se planter debout devant le petit miroir ovale dans un coin de la chambre. Elle s’est regardée intensément, à travers les yeux noisette qui lui venaient de son père, recherchant quelqu’autre trace de ressemblance qu’elle pouvait partager avec lui. Elle a décidé qu’elle devait le voir une dernière fois maintenant qu’il n’était plus capable de faire davantage de dommages. Elle avait besoin de valider qu’il n’était qu’un homme, comme tous les hommes, mortel comme tout le monde. Et mort. Impossible pour elle d’avoir peur d’un homme mort. Il ne lui ferait plus jamais peur. Ni lui, ni aucun autre.

Elle a acheté son billet de train sur internet. Il partait le soir même. Un pénible trajet de 18 heures et 17 minutes, Montréal-Barraute en passant par LaTuque. Pas le budget pour s’offrir une couchette. L’avion aurait été trop rapide, trop irréel. Elle avait besoin de ce temps pour s’y faire, se préparer, laisser la forêt boréale absorber tout ça.

* * *

Dans la noirceur du train, Adéline réalise qu’elle traînait toujours une peur, peur de ne pas réagir comme les gens à Barraute (la famille, se rappelait-elle, ces gens sont sa famille). Ils vont s’attendre à ce qu’elle assiste aux funérailles, qu’elle soit triste, qu’elle pleure, à la limite. Il lui faudra plisser les yeux et se rappeler les scènes les plus tristes de son film fétiche The way we were. Ce serait là une bonne façon de produire des larmes, ou feindre une quelconque émotion, en conjonction avec suffisamment de shooters.

Dans le train, toutes les veilleuses sont éteintes. Tout le monde dort. De son regard périphérique un peu parano, elle peut voir Léon encore sournoisement affairé à zieuter au plus profond de son canyon de chair blanche. On dirait qu’elle ressent vraiment le regard d’un homme sur son corps. Que ça produit une sensation sur elle. Adéline se demande s’il a une copine, elle se l’imagine jeune collégienne intello qui écoute Joni Mitchell et qui a une longue chevelure brune, des broches dans les dents peut-être, et qui aime s’éclater au cannabis légal avec Léon. Ils pratiquent probablement une sexualité immature et étrange avec les lumières éteintes, en croyant dur comme fer qu’ils aiment cela parce qu’ils ne connaissent rien de mieux.

Comme un automatisme, sans vraiment la moindre préméditation, elle sent sa propre main abandonner son livre toujours fermé sur ses genoux. Elle se sent comme si elle sortait de son corps, un voyage astral, une main complètement détachée de son corps, indépendante de son contrôle cérébral et qui agit pour elle, malgré elle. Les petites lampes de sécurité au sol lancent de faibles lueurs orangées qui tracent des ombrages profonds sur les sièges, elle réalise que les yeux de Léon suivent le moindre mouvement de sa main qui s’approche de lui, manipule la boucle de sa ceinture, détache le bouton de son jeans. Il prend une grande inspiration bien sonore pour dissimuler le son de la fermeture-éclair qui descend, puis sa respiration s’épaissit, lourde et pesante. Elle ferme ses yeux. Au creux de sa main, elle sent battre le sang dans cette chose rigide et brûlante qu’elle ne croyait jamais toucher un jour. Elle appuie doucement sa tête contre lui, commence à lui faire ce que les adolescents comme lui ont l’habitude de faire par eux-mêmes, quittes à devenir sourds. Elle les voit en rêve, lui et cette étrangère qui agit pour elle, partout sauf ici mais un petit coin d’elle veut toujours y être malgré tout. Adéline se demande quel genre de personne peut accomplir des actes semblables avec une conjointe aimante qui l’attend à la maison. Le mal est en elle, quelque chose de très mal, pense-t-elle.

Sa main suit le rythme des roues d’acier sur les rails, en haut, en bas, en haut, en bas, et elle rêve de se rendre ainsi jusqu’à Barraute dans sa plus troublante relation à vie. Mais, ô amère déception et si précipitamment, le garçon rote un borborygme étouffé et la main d’Adéline se remplit de sa semence visqueuse et chaude. Elle se trouve tellement ridicule de n’avoir rien vu venir, de se sentir soudainement si dédaigneuse. Elle l’aura bien mérité comme son père le lui criait toujours. Les choses se produisent, c’est tout.

Elle s’essuie la main sur le tissu du siège bleu Victoria. L’histoire ne dit rien à propos de toutes les substances imbibées dans les banquettes de train. Près d’elle, le garçon remonte sa fermeture-éclair et dans son ébaubissement total et sa bêtise adolescente, il marmonne merci du bout de la gueule. Adéline se retient de pouffer de rire tellement le malaise est singulier. Il est encore plus hébété qu’elle de ce qui vient de se produire. Adéline ne répond rien, elle le regarde dans le blanc des yeux un moment avec une tendresse indéfinissable, puis elle détourne le regard vers le décor fuyant, rafraîchit sa joue étrangement rouge et brûlante contre le froid de la vitre.

Dans la nuit boréale, quelques timides lames de lumière percent lentement l’épaisse étendue d’épinettes grises, accentuant la dureté des lieux avec une violence nouvelle et belle.

Quelques feux follets bleus dansent brièvement entre les grands ifs et semblent s’adresser à elle, la pardonner. Adéline est séduite, hypnotisée.

Dans ce silence de cimetière, Adéline est enfin calme et apaisée, toutes ses peurs sont parties rejoindre les âmes des morts que font danser les feux follets. Elle tient toujours fermement, emprisonnée entre sa cuisse et sa main, la main douce de Léon, son premier homme à elle.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord

 

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


Flying Bum

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Viens te coucher, Léon.

Nous nous étions retrouvés plus de quatre décennies après une romance adolescente turbulente et compliquée. Moi, accroché depuis plus de vingt ans dans une troisième relation qui n’allait nulle part et moi, Adéline, divorcée pour une énième fois. À deux, nous avions cinq enfants maintenant éparpillés aux quatre coins du globe. Retrouvés, ça sonne tellement pathétique, le mot tout à fait inapproprié ; après tout, je ne te cherchais pas, Adéline. Ma relation avec Lauréanne n’était pas très excitante mais davantage du genre confortable. Bon, quel serait alors le bon mot? Foncés l’un dans l’autre, enfargés l’un dans l’autre, heurtés l’un sur l’autre? D’accord, ma vie et celle d’Adéline s’étaient heurtées l’une sur l’autre encore une fois, cela et les souvenirs du passé nous laissant croire que le destin n’a jamais eu l’intention de nous voir bien loin l’un de l’autre bien longtemps. Un premier spectacle auquel on avait assisté ensemble, Frank Zappa et ses Mothers of Invention au vieux forum en 1972. Nous avions pris le métro et niaisé au centre-ville un moment en faisant semblant d’être un vrai couple adulte, fiers et bourrés d’illusions en même temps. On s’était même choisi une maison de rêve, un castelet de briques rouges avec de mignonnes tourelles et des rambardes de béton ouvragé sur De Maisonneuve pas très loin derrière le forum. Une pacotille d’un million ou deux, prix d’époque.

C’était comme il y a un siècle de cela et maintenant, une relation toute en tourbillons – les choses semblent tellement plus claires et plus simples maintenant, après une vie de mauvaises décisions à répétition derrière soi – heureux comme des poissons dans l’eau de s’être carrément foncé l’un dans l’autre dans le bureau d’un dentiste, d’avoir revécu ce choc. Rencontre qui nous a valu, non seulement une longue discussion de retrouvailles dans un café, mais encore d’avoir aujourd’hui discuté ensemble, déjà, de nos premiers problèmes majeurs en matière d’immobilier. Nos problèmes d’immobilier, douce musique à nos oreilles. Moi, Adéline, bien qu’enseignante en architecture, j’avais laissé la maison que j’avais moi-même dessinée partir en décrépitude à force de négligence. Mes finances personnelles avaient également un besoin criant de redressement. Lauréanne se faisait compréhensive et prête aux accommodements mais envisageait très mal l’éventualité de vendre et partager notre propriété. Lauréanne, accommodante? Elle te manipule comme un pantin et tu t’y es lentement fait sans rechigner, pauvre Léon. Peut-être mais les chiffres parlaient par eux-mêmes, plaidaient pour Lauréanne. Des problèmes de taxes et d’impôts ténébreux, les frais de notaire, d’avocats, perdre un bras et une jambe à se partager les épargnes-placements, les fonds de pension, vendre dans un marché d’acheteurs voraces, la plus jeune encore à l’université tellement attachée à sa chambre de bébé qu’elle rentrait à tous les congés scolaires et au moins un week-end sur deux. La solution de Lauréanne : Nous sommes des personnes sophistiquées, intelligentes, hein Léon ? Pourquoi on ne dirait pas à tout le monde qu’on est divorcés sans le faire vraiment dans les faits ? Malgré le piètre état du marché – de la maison – Adéline (moi) j’ai décidé de mettre ma maison en vente. Lui et moi magasinons pour un condo au centre-ville, une version revue et corrigée de nos rêves d’adolescents. Adéline enseignait au centre-ville et il n’existait plus aucune contrainte d’école ou de garderie pour nous. Tout ce qui préoccupe Adéline c’est la lumière naturelle. Léon (moi), écrivain, je n’ai vraiment qu’un seul impératif, un bureau fermé. Non, pas un impératif. Un désir. Une place où travailler sans déranger Adéline. Adéline, encore du type bohémienne, aime bien dormir jusqu’à midi. Attends, qui écrit cette histoire ? Si tu veux continuer à revoir mes terminologies, Léon, vas-y, ne te gêne surtout pas. Ensemble, Adéline, nous faisons tout ceci ensemble, oui ou merde ? Tu as bien raison, je m’excuse. Pourquoi on ne s’en tiendrait pas à la troisième personne, sans attaques personnelles, il s’agirait de s’entendre : troisième personne du singulier ou du pluriel ? Ah, chère Adéline. Si tu veux que quiconque et nos enfants comprennent quoi que ce soit à cette histoire et comprennent bien nos choix, tu vas avoir à te taper toute une séance de révision. Que je relirai ensuite. Qu’on relira, si tu veux. Ensemble.

Johanne, notre agent d’immeuble, est vraiment une des pires agents d’immeuble au monde. La pire. La compréhension de la différence entre un million et deux millions était tellement trop une bête question d’arithmétique pour elle. À chaque nouvelle visite, elle dressait immédiatement une liste en commençant par les désavantages et sa liste finissait toujours avec les inconvénients. Tout l’édifice avait une plomberie douteuse, la rue est bruyante, les murs sont trop minces, un rez-de-chaussée une vraie porte ouverte pour les cambrioleurs, un penthouse est toujours un risque de dégâts d’eau, le plafond trop bas ou le plancher pas vraiment de niveau, le balcon un nid de pigeons, la boulangerie au niveau de la rue et sa file d’attente devant l’édifice, vous allez finir obèses. Bien sûr, dit-elle, je veux vous aider à trouver l’endroit parfait. Je ne fais pas ça pour tous mes clients, croyez-moi. Et combien de temps ça va te prendre, Johanne? À peu près deux, trois ans max. Johanne, la fille du cousin germain d’Adéline apparemment redevable à son cousin pour un coup de pouce dans sa thèse il y a au moins trois bonnes douzaines d’années de ça. Je t’avais averti, Léon. C’est ça qui arrive quand tu t’amouraches d’une femme qui vient d’une longue lignée de femmes reconnues pour leur sens de la reconnaissance.

Deux ans? Vous ne voyez pas qu’on est excités comme deux adolescents. On ne peut pas attendre deux ans!? Quand on était adolescents, on ne pouvait même pas attendre le temps qu’Adéline finisse sa maîtrise pour se retrouver ensemble enfin. Alors on s’est séparés et Adéline s’est inscrite à Laval et elle besognait comme commis pour un architecte de Limoilou qui dessinait des garages et des stationnements en rêvant de dessiner un jour des musées ou une maison de l’opéra; et Léon, tu faisais quoi? Je déteste quand tu simplifies les choses de cette façon, Adéline. À t’écouter, on dirait qu’à l’époque tu m’as quittée parce que tu m’aimais trop. Dans un sens, je peux te croire, un peu, Léon. Je sais qu’on aurait pu se marier et avoir des enfants mais j’avais beaucoup trop la tête dans les nuages à l’époque. Moi, je rêvais aux grands amours courtisans, la grosse patente romantique, poétique même. Rien qu’à l’idée de ne pas coucher avec toi, j’étais terrifié. J’écrivais jour et nuit. Tout ce que je voulais dire c’est que c’est toi, Adéline, qui a rompu avec moi. Je n’étais pas assez bon pour toi, à l’époque, et tu es partie illico direction Québec, vrai ou merde? Et? – J’ai joint un équipage d’avironneurs olympiques et j’ai attrapé une bursite, ensuite une troupe de théâtre pour enfants où je me faisais huer je ne sais pas pourquoi, j’ai essayé le cigare, le rhum, le hachish et toute cette sorte de choses et je me suis ramassé correcteur d’épreuves dans une imprimerie et on s’est totalement perdus de vues toutes ces années.

De temps à autres, on se voyait. En rêves, particulièrement Léon après avoir installé sa famille dans le plateau Mont-Royal là où ils avaient eux-mêmes grandi à l’époque où c’était encore un quartier populaire et Adéline dans Outremont, après son premier divorce. En rêves, comme dans les romans à l’eau-de-rose dont tu étais friande, Adéline. Et Léon en rêves, comme dans les grands romans littéraires et les dramatiques à la télé, ce qui n’est guère mieux mais moins embarrassant pour un homme de son âge. Deux ans? Mais la petite-fille d’Adéline qui a trois ans et qui lui demande déjà, pourquoi mamie tu as les cheveux si blancs? Quand est-ce que tu vas être jeune encore? Oh my god, Johanne, arrête ça tout de suite, les listes, casse-toi pas la tête avec ça, n’importe quelle piaule va très bien faire l’affaire.

Organiser le home staging de la maison d’Adéline, ouf, tout un projet. Si on peut juger le caractère d’une personne à partir d’une simple visite de sa maison, Adéline était un foutoir contemporain, décoré en autodidacte plus audacieux que talentueux de quatre chambres à coucher et de quatre salles de bain. Tous ses livres étaient empilés entre le canapé du salon et le manteau de la cheminée. Sa table à dessin traînait aussi au salon alignée approximativement devant la grande fenêtre en baie qui offrait une vue saisissante sur le jardin de roses de sa vieille voisine. Une souris qui faisait maintenant partie de la famille à toutes fins pratiques, juchée confortablement, rien de trop beau, sur une pile de livres d’art, surtout pas sur des livres de poche, et qui laissait négligemment tomber ses crottes dans les rouleaux de plans accotés dans un coin, en levant méticuleusement le nez sur les morceaux de fromage piqués dans les pièges Victor.

Le design contemporain compensait un peu, certes, mais – Johanne avait raison sur ce point – la maison avait besoin d’être strippée à la grandeur. Nous avons passé quatre semaines à l’hôtel; puis en considérant le peu de gentillesse des femmes de chambres et très sensible à des considérations bêtement financières, Adéline avait accepté une offre avantageuse, une chambre en pension dans un lieu pour le moins singulier mais très bon marché. Adéline a déménagé son bagage – vraiment temporairement – avec Léon dans la maison de Lauréanne, troisième femme mais celle-là, ex de celui-ci. La plus grande faiblesse d’Adéline : elle était curieuse d’en apprendre un maximum sur la vie de Léon pendant toutes ces décennies perdues. La maison, maintenant de Lauréanne, était un cottage de style Tudor avec de vastes chambres bien aérées et des salles de bain qui levaient le coeur avec les odeurs nauséabondes des pot-pourris innombrables que Lauréanne y entretenait avec zèle. Ses étudiantes entraient et sortaient à toute heure du jour sans frapper en faisant craquer bruyamment toutes les marches de bois qui menaient au sous-sol où Lauréanne avait installé son école de danse. Une lourde solitude dans la nouvelle vie de Lauréanne commandait la présence constante d’étrangers dans sa maison.

Hé, je ne veux pas faire une psychanalyse de la pauvre femme, loin de moi l’idée de critiquer ton ex. Je ne dis pas que tu la juges ni que tu as complètement tort, peut-être juste la laisser en-dehors de notre histoire, non? Non, je n’ai certainement pas tort, je n’ai pas tort parce que tu vivais ici compartimenté, confiné dans une petite “aile”. Le bureau de Léon : une pièce au plafond bas rempli de filières, des piles de Playboy vintage dans des boîtes de carton même pas fermées et une petite télé dans un coin. Hé, je suis un écrivain honorable et un bon père de famille. Tu veux que je fasse quoi, exposer au vu et au su de tout le monde mes reliques porno de collection partout dans la maison?

La dame de la maison, une ancienne danseuse de ballet jazz, grande, posture parfaite, en plein contrôle du moindre de ses gestes, toutes les parties de son corps endommagées en proie à de constantes douleurs. Adéline, fruits frais et fromages hors de prix pour déjeuner, dîner et souper, le nez en crochet de plus en plus proéminent avec l’âge, le cheveu roux retournant au blanc aux six semaines ou à peu près. Et Léon, un écrivain connu, rondelet inavoué portant un man boob bien évident mais contre toute attente encore bien charmant. Léon se faufilait discrètement de son bureau de l’aile perdue à la chambre d’amis occupée par Adéline lorsque Lauréanne était occupée dans son studio ou à la cuisine. Mais pas pour faire des mots croisés.

Les étudiantes n’arrêtaient pas de toujours apparaître ici ou là de façon inopinée, leurs ragoutantes silhouettes découpées au tranchant de leurs léotards comme une seconde peau, et bientôt une Lauréanne qui ne se reconnaissait plus s’était mise à déposer des restants de muffins et de biscuits à la farine d’avoine dans un cabaret au pied de la porte de la chambre d’Adéline, exit la cerise de terre et le Jersey Blue. Lauréanne disait beaucoup aimer Adéline, comme si Adéline était une de ses étudiantes, une danseuse amateur trop vieille pour ses ambitions. Insinuation mesquine, Léon tromperait-il aussi Adéline avec une belle et jeune danseuse? L’occasion ne fait-elle pas le larron? Je n’ai jamais trompé Lauréanne, quelle bullshit. Non, mais qu’est-ce qu’elle raconte? Choque-toi pas, Léon, je te crois. Bon, tout ce que je dis c’est que Lauréanne ne voulait pas divorcer longtemps avant qu’on se rentre dedans, je veux dire qu’on se croise – après près de quarante ans – tout à fait par hasard chez le dentiste. Tu as raison, Lauréanne pense qu’elle te connait vraiment, mais elle ne nous connait pas. Nous sommes des âmes sœurs, oui ou merde? Si cela existe, Adéline, oui si cela existe.

Finalement, vint un temps où d’un commun accord nous avons dit à Johanne : ça y est, même les bornes ont des limites, on achète. On s’en fout que cette place soit sur Ontario et non pas sur De Maisonneuve, on ne peut pas racheter tous nos rêves d’adolescents après tout. Et ce, même s’il y a à peu près trois prises électriques qui fonctionnent pour quatre pièces. Mon ordi, ton ordi, la radio et du take-out à la chandelle, ça fera l’affaire en attendant qu’on trouve un électricien. On pourrait au moins réparer le tuyau de la sécheuse pour que l’air sorte enfin dehors. Le bouton de panique dans l’ascenseur ne fonctionne pas? Il y a des escaliers et on a encore des jambes aux dernières nouvelles. La brochure du condo promettait : “Le printemps ramène enfin l’été. C’est le temps de faire le vin de pissenlit.” Slogan ridicule qui ne veut absolument rien dire, mais on l’aime, nous, ce condo. Et ultimement, il est définitivement grand temps qu’on commence à vivre ensemble, enfin. Rien à craindre quand on s’aime, oui ou merde?

Non?

– Épilogue –

Seulement, Adéline a presque mis le feu à la place en essayant de faire cuire des patates douces dans un grille-pain à palettes. Et Léon a recommencé à écrire sa poésie de garçon pubère à la testostérone incontrôlable et en mal d’amour romantique. À défaut de l’opéra, je finirai bientôt les plans de la Maison du Rasoir, ça promet, ça va être au poil, tu vas voir. J’ai connu quelques vieux fous dans ma vie mais regarde-nous maintenant, on les bat tous, haut-la-main. Tu te rends compte, nous, battre des vieux fous? Je vois des images. Voici notre chez nous, finalement, home sweet home. Notre atterrissage forcé. Les croisades sont ter-mi-nées. Un lieu d’amour, de grâce et d’art, et rien d’autre. Un peu d’eau, peut-être, qui ne coulerait pas des plafonds par contre. L’odeur de rôties brûlées dans la cuisine sera notre seul pot-pourri, odeur divine, les murs blancs notre seul décor, sublime décor nordique et blanc comme la neige qui a neigé, ah, comme un endroit pour dormir loin des vents contraires et pour s’aimer hors du temps au contraire, un endroit pour se nourrir le corps et l’esprit à même le garde-manger de nos imaginations assoiffées, trop à l’étroit pour y loger le moindre mécontentement ou sa méchante sœur la contrariété tout de noir vêtue. Nous saperons lentement l’élixir enivrant de nos lèvres enflammées au calice de notre amour . . . cet amour qui ne connait aucune limite et nous trébucherons côte-à-côte sur son seuil accueillant avant de tomber dedans en pleine face ébaubis. Mais gais comme deux moineaux sur la plus haute branche, versons avec aplomb l’essence de nos amours enfin retrouvées dans ce bolide fou lancé sur les chemins du bonheur aux brûlantes asphaltes noires comme l’ébène. Appelons cela notre chaud foyer. Trop hot. Sans mettre le feu dedans, quand même, fût-ce t-il avec des patates douces – ou fusse-t-il?

–“Léon, t’achèves-tu d’écrire des niaiseries, là? Viens donc te coucher, mon vieux fou.”


Flying Bum

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Des mouches à marde et des hommes

Gérald attend sous le porche, un tapon de billets de banque qui a l’air d’un bouquet fané dans son poing fermé. L’automobile qui s’en vient est un vieux trois portes, trois couleurs, jaune moutarde, orange et rouille, un modèle discontinué importé d’une de ces républiques communistes discontinuées de l’Europe de l’est. Toujours fascinant de voir une de ces bagnoles se retrouver aussi loin de chez elle qu’en Abitibi. Creux, en Abitibi. Gérald pouvait entendre le boucan à deux kilomètres, comme un troupeau sauvage de poubelles en métal qui dévaleraient la rue, affolées et se frappant les unes contre les autres. La banquette arrière est recouverte d’une couverture en flanellette d’un carreauté aux couleurs hideuses, probablement pour dissimuler des malpropretés inavouables incrustées dans le recouvrement original de la banquette, Barraute Pizza dit le dôme lumineux en forme d’aile de requin aux couleurs voyantes qui tient de peur au toit par deux bras agrippés tant bien que mal au haut des fenêtres de côté.

Monsieur pizza débarque, renfonçant à la va-vite ses pans de chemise dans ses culottes kaki du surplus de l’armée, la démarche assurée et dandelinante d’un beau blond comme ceux que Gérald voit souvent rôder devant les tables qu’il étale dehors devant sa librairie d’occasion lors des soldes d’été, un bellâtre trop sûr de lui, un look surfer philosophe, un swag d’intello vaguement poète, de bum de bonne famille, une douce insouciance imprimée dans les traits du visage. Gérald a toujours rêvé d’être blond, des fois il met un peu de bleach dans ses cheveux pour voir. Mais monsieur pizza n’a aucun bouquin sous le bras. Pas de pizza non plus. Monsieur pizza porte un regard ébaubi et dédaigneux mais intéressé sur le bouquet de vieux billets fripés que Gérald agite devant lui comme une offrande rituelle ; prends-les, prends-les, prends-les donc. Monsieur pizza hausse les épaules et arrache les billets des mains de Gérald. Il les compte rapidement, les enfonce dans la poche de sa chemise rouge matador là où le logo brodé de Barraute Pizza fait lentement grandir et se répandre une tache de sueur autour de son mamelon gauche. Monsieur pizza descend les quelques marches et s’étend de tout son long sur un des deux ridicules petits morceaux de gazon qui se trouvent de chaque côté de l’escalier, les bras remontés sur la tête pour protéger ses yeux du soleil de plomb.

Gérald lui présente les paumes de ses mains tendues vers le ciel en relevant les épaules, les yeux ronds comme des deux piastres, bouche bée.

–“Ma pizza, elle !?”

–“Quoi, tu viens-tu de dire de quoi?” demande monsieur pizza.

–“Ma pizza, tabarnak!”

Monsieur pizza se redresse sur un coude, sa tête se transforme en périscope, tourne un coup vers l’auto, un coup vers Gérald, un autre coup vers l’auto.

–“Personne ne m’a jamais parlé d’une pizza,” que dit monsieur pizza, son bras libre qui fouille dans sa poche de chemise. Il en sort un porte-nom à épinglette qu’il pique maladroitement en diagonale côté pectoral en sueur.

Gérald descend les marches et s’approche de la chose.

–“Lucie?” lit-il, “bonjour Lucie!” rigole Gérald en se disant qu’à c’t’heure toute se peut.

–“Bien le bonjour monsieur le soi-disant client qui se sent tout escroqué. C’est Lucien mon nom, sa fille s’est trompée et l’italien n’a jamais voulu investir sur une autre stupide épinglette. Ou ils ont peut-être déjà eu une serveuse qui s’appelait Lucie et ils en ont profité pour sauver un peu d’argent.”

–“Pis mon argent à moé, qu’est-ce que tu fais avec mon argent à moé?”

–“Je te l’ai déjà dit, es-tu sourd? Personne ne m’a jamais parlé d’une hostie de pizza extra-large au jambon et aux ananas.”

–“Jambon et ananas?”

–“Extra-large avec tout le tralala?”

–“C’est ma pizza, ça!” conclut Gérald sûr de lui.

–“C’est quoi qu’y se passe icitte là, un fuck’n tribunal d’inquisition, quoi?“ que Lucien gueule, “j’ai une job à faire moi, icitte, oublie pas ça.” Monsieur pizza croise ses bras maigres sur sa poitrine plutôt chenue, monsieur pizza remue et se roule le bassin de gauche à droite, les bras qui lui ballottent mollement de chaque côté du corps, sa tête suit, il lance des regards furtifs vers sa voiture.

–“La beauté c’est rien qu’une hostie de menterie,” se dit Gérald en lui-même.

Gérald se rappellait d’avoir vu aux nouvelles un reportage sur ce modèle de voiture-là en particulier, de sa propension un peu facile à la combustion spontanée, à s’auto-immoler pour aucune raison. Des milliers et des milliers de ces petits trois portes bon marché, pris dans le trafic dans tous les pays de richesse pauvre ou moyenne qui se mettaient à boucaner et jouer à Jeanne d’Arc sur son bûcher d’ordinaire sans plomb en plein milieu de la rue.

–“Je pensais que le gouvernement avait forcé le retrait des bagnoles de même, des petits cercueils ambulants,” dit Gérald sur un ton sarcastique pour tenter de prévenir la fuite de Lucien.

Monsieur pizza est toujours concentré à tenter de calmer les mouvements désarticulés de son corps sur le bord du trottoir. Les expressions sur son visage défilent comme un catalogue de faces de théâtre mélangées.

–“C’était à mon frère, le char. Mon frère le plus vieux entre nous deux, le plus allumé des deux, le plus  . . . mort à c’t’heure. Il m’a couché sur son testament. Pas moé, là, ses dernières volontés. En fait c’était une napkin de restaurant gribouillée au Sharpie. Sharpie, faut-tu que je te l’explique ce mot-là? As-tu quelque chose de sarcastique à rajouter par-dessus ça, monsieur jambon-ananas?”

–“Ton frère, y’étais-tu dans le char la première fois qu’il a explosé?” réplique Gérald du tac au tac.

Monsieur pizza cherche sa contenance et pendant ce temps-là ses joues en profitent pour prendre une belle teinte rosée de plus en plus rouge et son corps s’immobilise dans une étrange pose de statue de sel infirme. Son oeil scanne Gérald de la tête aux pieds comme on jauge son agresseur ou l’objet d’un désir coupable.

–“T’es un calvaire de poète, toé, moé aussi j’suis un calvaire de poète, tu sauras.” raconte Lucien toujours paralysé d’une sorte d’apoplexie incontrôlable.

–“Je présume qu’on garroche notre linge où on veut icitte,” dit monsieur pizza qui déjà se débarrassait de sa ceinture en fonçant vers l’appartement de Gérald.

Du salon chez Gérald, on peut voir le grand shaft de la vielle mine derrière une rangée d’anciennes maisons de mineurs en papier-brique, toutes de la même couleur avec les finitions peintes en vert bouteille, à travers un store en lamelles jaunies et moins parallèles qu’elles l’avaient déjà été. Mais ça prend toujours un store pour se cacher. Gérald était déjà descendu jusqu’au Woolworth à Val d’Or pour s’en magasiner des nouveaux, une grande surface d’époque aux allures de bazar, aux planchers craquants et qui vendait un peu de tout. Il avait fait exprès pour y aller un mardi matin pour rencontrer le moins de monde possible. Le moins possible de gros machos poilus et musclés de Val d’Or, en fait. Les madames en dusters fleuris multicolores étaient affairées à refaire les étalages lorsque Gérald est entré et à la seule vue de l’alignement désordonné des mannequins de plâtre désarticulés, dénudés et sans tête, c’en était déjà trop pour les globules rouges et l’ensemble des glandes de Gérald, surtaxées par cette vision horrible. Il est reparti sans même manger la pointe de tarte qui le faisait rêver depuis la veille. Il s’est retrouvé sur le trottoir engourdi par l’angoisse. Un peu comme maintenant alors qu’il se tenait devant sa bibliothèque qui semblait un peu moins bien garnie, prenant par coeur l’inventaire de ses livres. Les revues de naturisme avaient été dissimulées ailleurs depuis longtemps, il possédait cependant plusieurs dictionnaires de médecine et des livres d’art, spécialement ceux concernant l’anatomie humaine et aussi un ouvrage étrange sur les rayons cosmiques.

Gérald dans sa robe de chambre en nylon des grands jours époussetait les épines, les reliures et les tablettes consciencieusement lorsque Lucien est sorti de la salle de bains se faisant aller les bras en grands cercles comme un mouvement d’hélices pour achever de se sécher les aisselles.

–“Y’a quelqu’un qui avait le boute collé et qui a pissé de travers, ta bol est toute beurrée d’un côté,” dit Lucien, “ta twoélette,” spécifia-t-il, “pas vraiment hospitalier pour la visite, y’as-tu juste toé qui vit dans cette dompe-là?”

–“C’est rien ça tu devrais voir mon lit, du poil de chat mur à mur.” Gérald n’a pas pu retenir un petit rire étouffé. “Je niaise, là, c’est une joke de chats, j’ai 4 chats, je vis pas tout seul. Je l’avais juste pas vue la coulisse de pisse.”

Monsieur pizza regarde un peu dehors marchant d’une fenêtre à l’autre, il entreprend des yeux la tournée du mobilier de toute évidence acheté aux disciples d’Emmaus.

–“Fa’que t’es juste tu’seul icitte avec quatre chats en train de savourer lentement ta vie, c’est ça? Pas grand’chose à savourer icitte, pauvre toé.”

–“Le petit plâtrier que j’ai fait venir la semaine passée après que le toit ait coulé m’a dit la même chose, c’est drôle,“ dit Gérald pendant que Lucien, le cou cassé, admirait les grandes taches de plâtre bien blanc au plafond, “le gars de la fournaise, lui, il m’a câlissé une volée.”

–“Ton bain avait l’air propre, les chats coucheront dedans, j’endure pas ça dans le lit. Je me lève aux aurores, je prends ma douche le matin et une le soir aussi, alors tu céduleras tes lavements en conséquence. J’aime pas ça le monde qui touche à mon manger alors je vais avoir besoin de mon propre frigidaire barré avec mon propre cadenas. L’italien me laisse ramener les pizzas faites par erreur ou quand des morons réalisent un peu tard qu’ils ont pas assez d’argent pour la payer. Les pizzas et les petits pains à l’ail sont pas là pour être partagés. Je me rappelle pas avoir fait un deal de hippie socialiste utopique avec toé.” La voix de monsieur pizza reprenait son naturel et avait bien monté d’un octave. “Aimerais-tu mieux qu’on mette tout ça par écrit?”

–“Arrête un peu, toé-là–“ entreprend de dire Gérald interrompu brusquement.

Monsieur pizza se retourne promptement et enfonce sans prévenir son index dans le nez de Gérald et pousse fortement vers le haut de son nez.

–“Tu disais quoi, toé là, tu penses-tu que j’ai jamais resté dans un trou comme icitte? Juste parce que j’ai l’air d’un gars aux appétits luxueux? Chu peut-être ben beau mais chu pas si facile à vivre que ça, tu sauras.”

Lucien abandonne l’appendice nasal de Gérald, se retourne et se laisse choir dans les ressorts grinçants du divan de Gérald. Lorsqu’il eut fini de rebondir sur ses fesses, à la vitesse de l’éclair, il capture d’une seule main une grosse mouche à marde qui avait fait l’erreur d’adopter l’appui-bras. Tant pis pour elle.

–“Tu sais où j’ai pris la minoune que j’ai stationnée en avant de chez vous?” demande Lucien.

Gérald s’assoit du bout d’une fesse à l’autre bout, lentement, pour ne pas débalancer le divan bancal ou faire sortir une autre mouche de son trou. “Ton frère, non?”

–“Mon frère, oui mon frère,” Lucien répond-il sur un ton solennel, “mon frère était un homme exceptionnel. Il me battait pis toute jusqu’à ce que je crie au meurtre mais ça ne me dérangeait pas. Il avait une tête hallucinante, des cheveux blancs effayants comme une laine d’acier, pas peignables. Blanc tempête de neige, blanc sainte vierge. Tout le monde capotait sur ses cheveux. Il racontait toutes sortes d’histoires à coucher dehors pour expliquer la pigmentation d’une tête de même. Comme la foudre qui l’aurait frappé sur la tête, ou un mauvais sort jeté par un sorcier maya dans un désert au Mexique. Toute du folklore de gars gelé. Tout le monde écoutait quand il déconnait. Il s’est bleaché lui-même avec du fix dans la chambre noire d’un laboratoire-photo. Débile, hein? Il avait monté sa propre chambre noire qu’il avait baptisée chez Kinski, personne savait c’était qui Kinski par icitte. Il s’est enfoncé toute la câlisse de tête dans le bassin de fix. Il lui a poussé des tumeurs partout dans le front et sur le bord de la tête, jusque dans les oreilles, et ses cheveux ont brûlé pour toujours, les racines attaquées. Un moment donné, il est mort tout seul dans son trou, dans un deux-et-demi d’un vieux bloc à Amos. Tu connais-tu ça le club des 27? La malédiction des 27? Jimi, Janis, Morrison, tous morts à 27 ans. Mon frère avait vingt-six ans et demi. Si près de la gloire. Même pas capable de toffer un autre six mois.”

Lucien relevait lentement la tête révélant des yeux vitreux, humides. Son corps avait lentement envahi l’ensemble du divan miteux. Gérald, ramassé serré sur son racoin de divan minuscule, comptait les trous au plafond oubliés par le petit plâtrier dans son empressement coupable, regardait vaguement les cadavres de mouches séchés entre les châssis doubles. Son regard fuyait monsieur pizza et s’accrochait désespérément à sa bibliothèque.

Monsieur pizza s’était retourné sur le côté, le visage étampé dans le tissu rugueux et poussiéreux, et il a fermé ses yeux.

“–Je le vois encore dans mes rêves ce câlisse-là, je le sens. Ses cheveux sont revenus, mais pas de la même couleur, différents, je m’en rappelle plus de la vraie couleur mais ils puent encore le bleach. Juste des tapes sur la gueule pis toute, ses mains qui se tiennent après mon dos, ça je m’en rappelle en tabarnak.” Lucien repère sur le bras du divan une coccinelle et la prend entre ses deux doigts, lui demande de faire une dernière prière avant de l’écrapoutir sans pitié et de l’envoyer dans l’au-delà.

La pénombre règne dans le logement. Les lumières de rue sont éteintes. Gérald s’est réveillé bête dans son lit, les chiffres du radio-réveil changent constamment sur la batterie de secours à cause de la panne électrique. Avant les aurores, Gérald sort dehors à moitié somnambule. Tous les voisins sont sortis voir ce qui se passe comme lui et errent dans la rue semi-comateux, à moitié déshabillés, tiennent tendrement contre eux des séchoirs à cheveux débranchés, des brosses à dents électriques qui ne brossent plus rien. Comme un doux vent de folie qui aurait fait de tous ces gens des êtres soudainement radieux et inoffensifs. Gérald se présente spontanément à tous ces citoyens parmi lesquels il vivait en étranger, caché, depuis toutes ces années. Comme tous les hommes comme lui, toujours cachés. Tout le monde s’est mis à faire des grands plans de bar-b-q entre voisins dans une cour ou dans l’autre, de ventes de garage dans toute la rue. Une pulpeuse demoiselle dans un top en ratine serré avec un épervier tatoué sur une clavicule a même fait de l’œil à Gérald, innocente. Quand l’électricité est revenue, tout le monde est rentré chez lui barrant portes et fenêtres et tous ces gens ne s’étaient jamais reparlés depuis.

Gérald observe la danse des chiffres sur le réveil les yeux dans le vide. Il lève la tête et aperçoit la silhouette dans l’embrasure de la porte. L’homme penche drôlement sur un côté, une épaule sur le cadre de porte pendant qu’il met son pantalon, enfile sa grande chemise rouge qui, assez étrangement, semble lui faire parfaitement maintenant. Il bourre le bas de la chemise dans son pantalon, tire sa ceinture comme s’il tentait de s’étouffer lui-même et tout ça sans jamais quitter des yeux Gérald étendu dans son lit. Aucune joie dans le regard, ni rage. Rien qu’un regard perdu et sans expression. Une main monte vers la poche de sa chemise sortir la liasse de billets fripés et la brandit au bout de son bras autant pour narguer que pour vérifier que tout est encore là.

Les deux hommes fixent l’argent.

–“L’affaire c’est que,“ dit Gérald, “sais-tu quoi? Je pense que je n’ai jamais vraiment commandé de pizza, finalement. Oublie ça. Oublie-moé.”

Lucien fait bruisser les billets baveusement. –“Une excuse de marde, ta pizza, penses-tu que je l’savais pas. Rendu à ton âge, t’as pas fini de payer si tu veux un beau p’tit jeune.”

Il écrase les billets qui retournent rembourrer sa poche de chemise, la bouche tordue et le regard constipé. –“Tu sens-tu ça, l’odeur?” demande monsieur pizza en grimaçant du nez.

–“Non, une odeur de quoi?”

–“Ça me rend malade des fois, la fuck’n odeur de bleach à cheveux, c’est-tu toé qui s’est mis du bleach dans les cheveux, calvaire? Je viens tout pogné de partout par en-dedans, l’estomac plein de nœuds qui veulent me fendre dans le ventre, pis le trou-de-cul me pince pis y m’brûle quand je sens c’t’hostie d’odeur là.”

Comme la sensation du sable sur ma peau, pense Gérald soudainement envahi d’une angoisse profonde. Ça lui faisait la même chose. À cause de ça, jamais plus Gérald n’allait à la plage Rotary l’été, regarder les beaux garçons se dandiner en se lançant des ballons pis des frisbees en petits maillots serrés. Jamais plus depuis que quatre gros baveux de Barraute en goguette l’avaient amené faire un tour de pick-up au pit de sable. Il avait eu de la misère à s’assoir pendant cinq-six jours après ça.

Monsieur pizza déambule le long du long corridor, des craquements de bois sec et le son de ses pas de plus en plus inaudibles à mesure qu’il s’en va.

Gérald entend la longue plainte des gonds de porte, il ne bouge pas de son lit, la porte ne semble pas avoir claqué, il n’a même pas entendu le clic de la serrure. Il s’en contre-fout. Lorsqu’il s’est finalement levé après avoir somnolé une heure ou deux, il est allé voir et la porte était bel et bien fermée comme il faut.

Tout est en place, comme rien ne bouge jamais, rien ne va jamais nulle part d’autre qu’à sa calvaire de place dans ce triste logement si c’est pas Gérald lui-même qui fait bouger les objets. Aucun mouvement, aucun bruit, aucun son. On pourrait entendre une mouche à marde voler. Rien n’a bougé d’une coche dans sa bibliothèque, sur ses meubles de brocante défraîchis, sous les grandes plages de plâtre blanc du plafond, la vaisselle sale reste bien sale à sa place, les mouches à marde mortes entre les châssis doubles n’ont pas grouillé d’un poil.

Gérald, immobile devant la fenêtre, les observe un moment, pauv’tites bêtes. Mais il en vient à penser que ce sont elles qui le dévisagent, avec tout le dédain, comme s’il n’avait pas d’affaire là, comme s’il n’aurait jamais dû être là de sa vie.


Flying Bum

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Florence pour toujours

J’avais probablement mal noté les coordonnées et les choses avaient tellement changé ici. J’avais du mal à m’y retrouver. Cela devait bien faire trente ans que je n’étais pas revenu dans mon ancien bled perdu. Trois-cent cinquante kilomètres, ce n’est pas la porte voisine. J’ai finalement trouvé l’endroit. À l’époque, c’était une maison de riche, un notaire, un avocat ou quelque chose comme ça, mes souvenirs sont flous. En entrant, un monsieur en queue-de-pie m’interpelle. –“Monsieur, s’il vous plait,” me dit-il simplement, pendant que son regard presqu’outré passait de mes yeux à mes pieds à mes yeux. “J’ai ce qu’il vous faut, ici, attendez un moment, je vous prie.” S’en retournant derrière un haut comptoir de réception, il en revient avec une paire de couvre-chaussures en papier. “On en a toujours à portée de main en hiver, c’est plutôt rare qu’on les utilise en été,” dit-il en me tendant une paire de chaussettes bleues avec une frange frisée élastique qui leur donnait l’allure d’un casque de bain. J’avais mis mon complet le plus sobre dans les circonstances, chemise et cravate, mais mes souliers juraient avec ma tenue irréprochable, couverts de boue, mes bas et le bas de mon pantalon avaient écopé aussi. Personne n’aurait voulu cochonner les beaux tapis de Turquie du salon funéraire.

En traversant distraitement la structure moderne qui n’était pas là jadis, je n’avais pas vraiment réalisé que je surplombais la rivière Thompson. Le vieux pont ferroviaire à côté, les ruines des vieux débarcadères à demi submergés au loin et par-dessus tout, cette odeur très particulière inscrite au plus profond de ma mémoire. Après le pont, j’ai trouvé l’endroit idéal pour faire demi-tour et j’ai traversé le même pont encore une fois, en sens inverse. J’ai trouvé un endroit où me garer et je suis descendu de voiture. En déposant le pied, j’ai senti la mollesse du sol. Je me suis immédiatement souvenu de la sensation. Mais je me suis dit merde. Il fallait que j’aille voir.

Aux tout débuts de la colonisation, ce qu’on appelait les chemins d’eau constituaient les seules grandes voies de circulation à travers la région. Les steamboats accostaient sur les grèves de la rivière apportant leurs lots de marchandises, nouveaux colons, de mineurs, d’aventuriers de tout acabit mais encore, aux semaines de paye des mineurs, des bataillons de travailleuses du sexe venues de Montréal avec leurs proxénètes dans leurs zoot suits ridicules. La rive ouest de la rivière constamment boueuse, voire marécageuse, était un endroit hostile et peu invitant où même les plus pauvres colons n’auraient voulu s’installer. Les proxénètes, qu’on appelait ici des pimps, y avaient fait construire quelques camps de bois rond et un bancal réseau de trottoirs de bois. C’est dans ces camps, squattés sur les terres publiques, que les filles d’affaires faisaient leurs affaires avec leurs pimps et quelques bootleggers qui fournissaient à tout ce beau monde de quoi se rincer le gosier. On y jouait aussi aux cartes, à l’argent bien sûr. Après la grande dépression et les nombreuses descentes de la police provinciale, les camps avaient été abandonnés là. Plusieurs avaient presque totalement pourri puis s’étaient effondrés sur eux-mêmes, un ou deux tenaient encore en place de peur et les trottoirs de bois avaient lentement calé dans la vase.

Une calvette de béton installée plus haut sur la rive en pente déversait maintenant la presque totalité des égouts de la petite agglomération dans la rivière. Les rejets traversaient l’ancien squat aux bordels pour se répandre plus bas directement dans l’eau. C’était partout pareil à l’époque, longtemps avant la nouvelle conscience écolo. L’odeur déjà pestilentielle du terrain marécageux gagnait en saveurs. La quantité impressionnante d’insectes de toutes sortes servait également de repoussoir par excellence pour les curieux qui oseraient vouloir y flâner. Personne n’osait plus s’aventurer dans le secteur, sauf quelques adolescents romantiques en mal de sensations fortes. Une cabane tenait toujours et entre nous, on l’appelait la cabane aux fesses. Tout un chacun y emportait des choses, réparait une faiblesse de structure, ou construisait un mobilier rudimentaire. Comme si le vice était historiquement imprégné dans chacune des billes de bois de ses murs, il était convenu d’office que quiconque y séjournait était soupçonné de tous les péchés du monde.

Nous étions quatre un vendredi soir de juin à occuper la cabane. Deux garçons et deux filles et tout le monde était bien à son aise. C’était soir de première pour moi et pour Florence Gagnon aussi, je présumais, la fille qui m’avait offert d’essayer ça –mettre mon doigt dans son vagin– elle avait agi si spontanément et naturellement que je me serais senti idiot de refuser. Elle a elle-même demandé à Odette Verville et mon ami Beaudette d’aller s’installer au bord de l’eau un moment. Ils savaient ce qui se manigançait dans la tête de Florence et ils sont partis en souriant. C’était une des premières belles soirées d’été, l’école achevait. Les nuages se faisaient jaune feu dans le bleu plus sombre du ciel et s’étampaient comme un double identique sur la surface de la rivière tranquille. Sur le vieux pont de bois, la silhouette bien découpée de deux pêcheurs. Florence Gagnon qui se tenait bien immobile les culottes aux genoux et son chandail étiré pudiquement vers le bas tenait mes épaules pendant que je procédais machinalement à l’exploration maladroite. Nous ne nous étions même pas embrassés, rien. Je me souviens que mes mains tremblaient, souvenirs de sentiments extrêmement confus et le reste de la soirée est demeuré brumeux dans ma mémoire.

Le lundi matin suivant, je me suis présenté à l’école, gêné, manque évident de confiance en moi, nerveux. J’avais pensé à Florence Gagnon toute la fin de semaine sans oser aller chez elle, à la cabane aux fesses ou simplement l’appeler. Je suis entré dans la cafétéria à la recherche de Beaudette et Odette Verville s’est levée debout.

–“Toé pis Florence Gagnon…” me criait-elle d’un bord à l’autre de la cafétéria, –“…dans le cul!” gueulait-elle en pointant le majeur bien haut vers le ciel avec une face de dédain total, –“en plein dans le cul, sans-dessin!” Confus, j’avais le goût d’aller m’enterrer dans la cour d’école.

À l’époque, j’étais tellement innocent. Je ne connaissais rien à ces choses-là. Je pensais probablement que le vagin se situait dans la zone la plus anatomiquement improbable. Comme la maison de Zorro à la télé qui a l’air d’une casa d’une taille tout à fait modeste vue de l’extérieur mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, ça prend les allures d’une hacienda monumentale avec des pièces et des pièces étalées comme un vrai dédale. Le vagin devait se trouver quelque part tapi dans le plus insoupçonnable recoin de ce château derrière moult épaisseurs de rideaux. Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit, Florence Gagnon? Pourquoi tu m’as laissé aller là?

À mes yeux, Florence Gagnon était magnifique mais elle avait les bras particulièrement poilus pour une fille. Personne n’osait l’agacer avec ses poils de bras cependant, elle avait la mèche courte. Je m’en foutais totalement. On racontait que dans un party-pyjama de filles, on l’avait surprise à se masturber avec le manche d’un stylo-feutre et pour s’en sortir elle avait presque forcé les autres filles à faire pareil. Comment on aurait pu ne pas être amis? Florence Gagnon et moi, ensemble comme une paire de doigts croisés serrés, exsangues. Mais “l’accident” a installé une petite distance entre nous. Avant ça, je sautais sur mon vélo et je me rendais chez elle même quand sa mère était absente et on écoutait la télé collés l’un contre l’autre, ou on se contait des peurs sur la galerie. Après, je ne me rappelle même pas lui avoir parlé, serait-ce au téléphone. Tout ce qu’elle aurait eu à me dire c’est : “Arrête, t’as passé tout droit, innocent,” mais en y repensant, j’aurais dû savoir. Quelque sensation étrange que j’avais ressenti bien que familière d’une certaine façon, du déjà vu, un orifice inhospitalier, pas correct.

Oui, j’ai alors vécu une grande déception mais j’étais surtout furieux contre cette stupide Odette Verville qui s’était fait une joie débile de répandre le cancan. Presque pendant un an, j’avais peur de tenir des choses dans mes mains. Quand je tenais un stylo en classe j’entendais murmurer “Mets-moi le pas dans le cul,” lorsque je mangeais une carotte ou un céleri dans mon lunch : “Ça va dans ta bouche, çà, hein, pas dans mon cul.” Mes notes ont baissé, j’ai perdu du poids.

Mais, la vengeance est un plat qui se mange froid et je n’ai rien eu à manger du tout; contre toute attente l’incident a lentement sombré dans l’oubli. Un soir je me suis retrouvé chez Florence Gagnon et deux autres filles étaient là avec nous. Un drôle de party-pyjama où j’avais été admis pour une raison qui m’échappe. Les filles occupaient un grand lit double et moi je dormais par terre sur un matelas soufflé, entre le lit et le mur, du côté occupé par Florence. À un certain moment dans la nuit, sans avoir provoqué quoi que ce soit, la main baladeuse de Florence tâtonnait son chemin dans mon pyjama. Un drôle de courant électrique sort de la main d’une fille lorsque c’est la première fois qu’une fille touche à votre pénis, et le choc se répand comme un courant magique dans votre corps en entier comme de vives ondulations qui piquent un peu. J’entendais tout. Son coeur. Mon coeur. Sa respiration. La chaleur d’une main étrangère. Le moindre mouvement quasi imperceptible de ses doigts, même les mouvements créés de toutes pièces par mon imagination survoltée. Mais sa main n’avait à peu près pas bougé. Elle s’était enveloppée autour de mon pénis comme un bas sur un pied. Comme morte, aucun mouvement. Je me tenais raide tranquille, comme mort moi aussi. Pour un moment j’ai bien cru qu’elle s’était endormie comme ça. –“Florence?” que j’ai murmuré le moins fort possible, mais immédiatement elle a répondu : “Oui?”

Après, plus personne n’a prononcé un traître mot. Je suis resté là, sa main sur moi, et j’ai senti le courant électrique diminuer tranquillement remplacé par une inconfortable moiteur. Je n’étais pas du tout certain de ce que Florence aurait dû faire ou aurait pu faire mais il m’apparaissait évident qu’elle avait bâclé le travail ou alors, elle ne savait pas quoi faire du tout. J’avais hâte de raconter ça aux amis pour obtenir en quelque sorte ma petite vengeance. Je m’imaginais les copains en train de mimer la masturbation dans les airs et se payer la tête de Florence devant toute la cafétéria mais ce n’est pas arrivé. J’ai fermé ma gueule. Heureusement, avant la fin du week-end, elle avait trouvé le truc. Mais avec le gros Blaise Babin. Le gros se faisait aller la gueule à l’école avec les “mains magiques” de Florence Gagnon en mimant le geste dont Florence m’avait cruellement privé. Blaise et Florence se sont mis à se fréquenter et à nouveau, je ne pouvais plus tenir de stylo à l’école, ni de carotte ni de céleri.

Florence Gagnon avait de beaux grands yeux marrons. Exotiques et chauds. Tellement grands, comme ils avaient semblé illuminer tout son visage en s’abreuvant de la lumière des nuages jaune feu au-dessus de la rivière Thompson, cette fois où j’ai véritablement connecté directement avec ses yeux. Je ne sais pas pourquoi on ne s’est pas embrassés ce soir-là et qu’est-ce que ça aurait pu changer, ce dont je me souviens c’est que ma huitième année avait été une foutue d’année moche.

J’ai bien dû faire cent pieds sur la grève boueuse. L’odeur fétide de l’époque était toujours là comme le fonds de commerce des nouveaux parfums que le temps avait transportés là. J’ai suivi une piste qui paraissait plus sèche et je suis monté un peu plus haut sur la rive. La végétation cachait en grande partie la grande gueule de la calvette de béton maintenant asséchée qui crachait autrefois tous les égouts de Dubuisson sur le marais des anciens bordels. Un piquet de bois ici et là rappelaient la route des trottoirs de bois. La plupart des billes de bois qui émergeaient encore de la boue s’étaient habillées d’une épaisse couche de mousse vert olive et se laissaient lentement absorber par la nature. Un tas de bois pourri, un peu plus haut que les autres, les billes recroquevillées sur elles-mêmes comme pour cacher tellement de vieux péchés, j’ai fermé les yeux et j’ai revu la cabane aux fesses, les grands yeux marrons de Florence Gagnon.

–“Madame Gadbois est dans le premier salon à votre droite,” me dit le monsieur austère dès que j’eus fini d’enfiler les pantoufles bleues. “Madame Florence Gadbois?” que je lui demande du tac au tac. “Non, c’est madame Armande Gadbois,” dit-il.

“N’y a-t-il pas une madame Florence Gagnon, ou Florence autre chose exposée ici?” Le monsieur me regarde comme si je débarquais de la planète mars. “Vous êtes vraiment ici pour voir Florence Gagnon?” enchaîne le bonhomme qui semblait toujours aussi sonné et qui m’observait avec une curiosité malsaine mal contenue. “Oui, Florence, Florence Gagnon,” que je rajoute. “Au bout complètement à gauche,” qu’il répond sèchement puis il tourne vitement les talons et regagne son comptoir.

En longeant le couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les pièces chaudement mais sobrement décorées. J’ai à peine entrevu madame Gadbois étendue au centre d’un amoncellement de fleurs hallucinant dans un cercueil digne des meilleurs ébénistes. Une foule compacte discute, les chaises occupées forcent l’ensemble des visiteurs à rester debout. J’essaie de reconnaître des visages mais tellement d’années se sont écoulées, il faudrait que je dévisage longuement tous ces gens pour en reconnaître un ou deux probablement, peut-être aucun. Je continue jusqu’au bout du couloir jusqu’au dernier salon à gauche. Un bout de papier épinglé sur le mur sur lequel est écrit à la main : Florence Gagnon. Le salon baigne dans une noirceur quasi opaque, je distingue à peine le fond de la pièce. J’entends monsieur pantoufles qui galope malhabilement dans le corridor et qui arrive essoufflé en s’excusant. “On n’avait pas allumé, personne n’est venu encore, je suis désolé.” Il passe sa main sur l’embrasure intérieure et une lumière blafarde s’installe sur le salon minuscule. Un cercueil en simple contreplaqué de merisier russe, un seul bouquet modeste déposé sur la partie fermée du cercueil.

Je marche solennellement vers la tombe, mes genoux descendent sur le prie-dieu. D’instinct, je regarde d’abord le petit arrangement floral, bleu et jaune feu, la carte indique Léon Santerre.

C’est moi Léon Santerre.

…  

Je suis seul, non seulement seul mais je me sens profondément seul. Les autres ne sont pas arrivés. On avait dit sept heures et demi, il était huit heures moins quart. Il ferait bientôt noir. J’espérais secrètement que je n’étais pas encore tombé dans un de ces traquenards à la con. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté de venir. Les deux dernières années, ma mère m’avait envoyé en pensionnaire au séminaire d’Amos, tout le monde voulait un curé dans sa famille dans ces temps-là mais je songeais déjà à défroquer avant même l’ordination. Je n’avais pas vu les gars depuis un bon bout de temps mais c’est comme si ça ne me faisait rien, nos mondes étaient bien différents maintenant. Nos vieilles amitiés vivotaient sur du temps emprunté. Je sais que le père du gros Babin et celui de Beaudette sont enfermés ensemble à la prison de La Macaza, je ne sais pas trop quelles gaffes ils ont fait ni pour combien de temps ils seront là. Le gros Babin en mène large dans le secteur, des affaires louches, même à seize ans, les pommes pourries ne tombent pas bien loin des pommiers. Dope, vol d’autos, recel, blablabla. Il travaillait à la cour à scrap de madame Simard qui était tout juste en haut de la côte du vieux squat où la cabane aux fesses s’était finalement effondrée deux printemps avant. En arrière de la cour à scrap, séparé par un ruisseau pas très propre qui draine les eaux de la dompe, un dépotoir à ciel ouvert. Nous avons rendez-vous dans une vieille van Volkswagen au fond complètement de la cour à scrap. Babin s’arrange pour voler à madame Simard les batteries encore bonnes pour y avoir de la lumière, de la radio et les gars viennent veiller ici maintenant. Ils fument de la dope, boivent de la bibinne, déconnent en masse et se regardent perdre connaissance un coup bien gazés.

–“Tu vas voir Santerre, tu vas avoir une tabarnak de surprise, manque surtout pas ça, ça arrive pas tous les soirs icitte des affaires de même.” Mais les gars n’arrivaient toujours pas, il était passé huit heures maintenant. J’essayais de les voir venir dans la noirceur, à travers les carcasses de voitures pêle-mêle.

Je suis presque mort de peur quand Beaudette et Blaise Babin sont arrivés mais du côté de la dompe. Ils traînaient un matelas en condition étrangement passable, glané là où les camions ont fraîchement débarqué des ordures.

–“Ah, t’es là, toé?” demande Babin. “On avait dit sept heures et demi, non?” Et Babin s’empresse de répondre : “Oui mais ça a valu la peine de marcher un peu, m’as-tu vu le beau matelas, toé?” Beaudette était déjà affairé à démancher la banquette arrière du Volkswagen pour étendre le matelas sur le plancher. Babin et moi on s’est installés sur la banquette à la belle étoile et on a fumé un joint, bu un peu. De longs silences malaisants en disaient long sur les tangentes que prenaient nos jeunes vies et le temps se faisait éternité en attendant la “surprise”.

–“La v’là, les gars, la v’là, hostie que je le savais qu’elle viendrait!” s’exclame le gros Babin excité comme ça ne se peut même pas. Au loin dans la pénombre s’avance une silhouette de fille. À mesure qu’elle s’approche on distingue une longue chevelure javellisée jaune avec des racines noires, une jupe en denim très courte, deux longues jambes blanches et une camisole noire moulante avec des bretelles spaghetti. Dans ses pieds, la fille porte des bottes de caoutchouc noires découpées à la va-vite un peu en haut des chevilles, un sac à dos sur l’épaule.

–“Te l’avais dit, Santerre, une christ de surprise, hein? Tu t’attendais pas à voir Florence Gagnon icitte à soir, hein?” Effectivement, le coeur m’a fait rien qu’un tour.

Florence m’a regardé vite-vite avec les yeux d’un lièvre pris au collet.

–“Veux-tu boire un p’tit quec’chose, fumer de quoi?” lui demande Babin qui sautillait sur place et presque synchro je lui demandais timidement –“Ça va, Florence?” Elle marchait tout droit vers la vieille van Volkswagen d’un pas décidé.

–“Pas icitte pour faire du social,” qu’elle répond à Babin. Elle ne m’a ni répondu ni regardé. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, ses deux genoux pointant vers le plafond du camion, les bottes de caoutchouc encore dans ses pieds de chaque côté du matelas, la jupe sous les seins et la petite culotte encore accrochée sur la cheville, entre ses cuisses les grosses fesses blanches du gros Babin qui s’époumonait sur elle qui s’agrippait au matelas les bras en croix, silencieuse. Le gros n’a pas mis bien longtemps à émettre un son de truie dont on botte le cul annonçant la triste fin de sa petite affaire. Je regardais ébaubi Beaudette les culottes à terre qui déjà se partait à la main en attendant son tour.

Après Beaudette, elle m’a regardé en pleine face. –“C’est ton tour mon beau Léon, Babin m’a fait venir juste pour toé. C’est ma première fois, désolée que c’était pas toute pour toé, t’avais beau venir me voir avant ou forcer pour passer le premier.”

Je n’aurais jamais été capable. Le gros Babin a sorti une vieille boîte de chocolat en tôle, a levé le couvercle puis l’a tourné à l’envers. Une pluie de billets et de pièces de monnaie est tombée entre ses jambes toujours écartées pendant qu’elle essuyait le sperme répandu partout sur elle. Elle était la seule belle chose dans ce foutoir de tôle pourrie entre le dépotoir, la cour à scrap et la swompe puante.

–“Compte pas pour rien, toute l’argent est là,” lui dit le gros Babin. Beaudette qui se reculotte, lui, n’ose même pas me regarder dans les yeux et le gros en remet :

–“Es-tu contente, là?, tu vas pouvoir dire que t’es une putain à c’t’heure.”

Elle a relevé le regard vers le gros dégueulasse et lui a répondu sèchement : “Tu dis ça à une personne, gros christ de Babin à marde, et je raconte partout que ta petite pissette d’écureuil garoche sa petite sauce en 15 secondes, même pas.” Elle se tenait debout bien droite, la tête haute, un corps sculptural, ses grands yeux marrons lançaient des torches de feu sur le gros Babin déconfit.

Elle a gardé son dernier regard pour moi, l’affaire la plus triste que je n’avais jamais vue, puis elle est repartie.

 

Je crois bien que je n’ai jamais souffert d’amour de toute ma vie autant qu’à ce moment-là, précisément ce moment-là.

 

 

J’ai quitté le bouquet des yeux et mon regard s’est retourné lentement vers la gauche, angoissé. J’avais peur de ce que j’allais voir, j’imaginais des cicatrices laissées là par des crétins ou le visage d’une femme de trois cent livres, les traces d’un long bout de l’histoire qui m’échappaient complètement. Je savais que ses beaux grands yeux marrons étaient maintenant fermés à jamais et que je ne les verrais plus. Mais à ma grande surprise, son visage était superbe, tout paisible sous sa couche de fard poudreux et son immobilité troublante. Ils avaient réussi à lui conserver un sourire presque taquin. Et cela m’a soulagé. Elle était toujours aussi belle ou c’est mon cerveau qui est totalement tordu.

Je suis resté là de longues minutes à la regarder, une heure peut-être, à la reconstruire dans ma mémoire, me faire un triste cinéma et personne n’était venu nous achaler. Le signet funéraire ne parlait d’aucune personne laissée derrière, ni mari, ni enfant.

Nerveusement, je me suis convaincu de frôler sa joue, la main tremblante, puis d’embrasser son front.

 

 –“Tu peux y aller à c’t’heure, Florence Gagnon, personne d’autre va venir te voir maintenant.”

 

–“Mais c’est pas grave, moi je suis venu … moi, je t’aime.”

 


Flying Bum

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Philo 101 dans le boudoir

Le garçon est étendu de travers sur le lit de la femme; chez nous, on aurait dit évaché. Appuyé sur un seul coude, sa main libre gesticule. Il disserte pompeusement en massacrant une théorie fraîchement apprise à ses premières leçons de philosophie, comme si toute cette science émergeait miraculeusement de son cerveau adolescent.  Elle se questionne à savoir combien de cette gauche dissertation elle va devoir supporter. Elle se voit quitter son bureau, retourner au lit, lisser des mains, suavement, sa longue chevelure dans un mouvement qu’il reconnait, auquel il ne résiste pas. Son regard se tournerait vers elle – bref mouvement furtif de la tête comme un oiseau – et il décoderait non sans perplexité toute la signification de son langage corporel, de ses attentes.

–“Qu’est-ce que tu bricoles à ton bureau?” demande-t-il.

Elle ne répond pas. Elle est bien installée à son coin de travail, des esquisses sont épinglées au mur autour d’une affiche vert néon où figure à grands coups de crayons une esquisse de la célèbre chaise Le Corbusier. Son ordinateur est allumé et elle déroule distraitement son fil d’actualités. Un contact a publié une vidéo de Madonna, en gros titre “Les grands succès du passé”. Des éclairs de sa jeunesse lui reviennent, pas grand-chose d’autre, mais elle clique sur le lien, curieuse de voir si c’est quelque chose dont elle se souvient. Il y avait là un très jeune garçon. À l’époque, elle le trouvait craquant. Les hauts-parleurs de l’ordi laissent entendre des sons de synthétiseur.

Une image à la taille titanesque d’une femme nue coiffe la marquise d’un théâtre. Deux énormes ampoules rondes émettent une lumière blanche et éblouissante, font office de seins sur le torse de la femme sur l’affiche. Un garçon de dix ou onze ans essaie de payer son entrée au “peep show” mais le vieux guichetier agite son index signifiant son refus de laisser entrer le garçon.

–“C’est qui?” demande le garçon maintenant sur le ventre, la tête appuyée dans ses deux paumes.

–“Tu me niaises?” dit la femme, “C’est Madonna.”

Le garçon hausse une épaule, passe une main dans ses longs cheveux bouclés. Le garçon à l’écran passe sa main lui aussi dans sa chevelure blonde.

–“Tu ne vas pas regarder tout le vidéoclip?” se plaint-il. “Reviens donc dans le lit.” Son ton ressemble davantage à une lamentation qu’une invitation.

Elle demeure rivée à l’écran. –“Meee. . . minute.”

Le garçon émet un soupir profond et bien sonore. Il balance ses jambes hors du lit, marche vers le coin cuisine du loft. Elle épie sournoisement le corps nu définitivement encore juvénile, les cuisses fermes qui finissent en belles fesses bien rebondies. Ils se sont rencontrés dans un café, il se disait tellement plus âgé, elle tellement plus jeune. Elle aimait croire que leur attraction était basée sur l’intelligence, niant l’évidence même, il était beau comme un coeur, frais comme un printemps. Des notions élémentaires de biologie et de mathématiques suffisaient, elle le savait très bien, elle aurait pu être sa mère. Elle était spécialement attendrie par son sourire étudié, à la limite narquois, soutenu par un regard perçant, un battement de ses longs cils à peine perceptible. Même si maintenant elle le connaissait davantage, son vrai lui, celui qui sacre un peu, trippe sur la philosophie et qui porte des vêtements douteux, qui n’a peut-être même pas les seize ans qu’il affirme avoir, ce sourire fonctionne toujours à merveille sur elle. Elle fond.

Madonna porte un bustier noir qui lui fait des seins pointus, des bas-résille et une chevelure platine androgyne. Des hommes dans des cabines, derrière des vitres, se touchent, la regardent se rouler et se dandiner sur un parquet noir luisant. Ses sourcils sombres en arc, les mâchoires larges et angulaires; elle est tout en muscles et en chairs blanches, quelques os en saillie. Les hommes ont chaud, bavent. Dehors, le petit garçon qui craint ce qu’il pourrait voir couvre ses yeux de ses petites mains.

Le garçon revient de la cuisine avec un ziplock de cannabis et un paquet de papier à rouler. Il s’évache en plein ventre sur le lit, à la même place, et se bricole un joint.

Le bambin dans la vidéo danse de façon définitivement lascive devant un miroir.

–“Ishhh,” dit la femme. ”Le petit gars dans le vidéoclip, il danse comme s’il voulait sauter Madonna.”

Le garçon sourit. –“Peut-être que c’est ça qu’il veut.”

Elle regarde, en fait, elle le dévisage. –“Es-tu sérieux?”

Aucune réponse. Le garçon est tout concentré à son petit projet. Dans sa position, les gestes ont l’air malhabiles et imprécis. Elle repense à leur première rencontre – ses drôles de gaucheries comme un bébé chien – l’envie lui prend de se glisser contre lui, embrasser le bas de son dos, tâter ses fesses. Elle pense rarement à ce que lui veut. Parfois, il lui tient les deux mains derrière la tête avec force pour assurer une emprise bien virile sur elle mais il les relâche généralement assez rapidement lorsqu’elle résiste. Cela la laisse perplexe, elle se désappointe un peu elle-même, elle se demande toujours si elle aurait dû résister avec plus de théâtralité, en faire suffisamment pour rendre le jeu plus jouissif pour lui.

Les hommes ont les visages en sueur, les yeux au désespoir, semblent n’en avoir jamais assez d’elle et sont extrêmement déçus; Madonna est disparue du parquet luisant. Partie.

Elle se rappelle avoir eu cet album, avoir dansé sur cette chanson lorsqu’elle était enfant. Elle se dandinait avec les copines au sous-sol en utilisant les queues de billard comme des microphones. Cette année-là, sa meilleure amie était déguisée en Madonna à l’Halloween, elle était jalouse, suppliant sa mère pour avoir un costume semblable. “Ce n’est pas un déguisement convenable pour une jeune fille bien!” insistait la mère. Elle avait dès lors décidé qu’elle se rangeait définitivementdu côté des méchantes petites filles.

Lorsque le joint a été prêt, ils se sont assis sur le lit et ont fumé. Un goût épicé sur la langue, elle aimait la sensation que faisait la fumée lorsque ses poumons en étaient remplis à ras bord. Elle en prenait une grande lampée à la fois et lui, à son tour, monopolisait le joint pour toujours en l’agitant dans les airs et en poursuivant avec les théories d’Adorno ou de Marcuse emberlificotées les unes dans les autres sans discernement ni respect. À l’occasion, elle lui posait une question pour l’entendre parler, lui faire croire qu’elle écoutait. Elle se doutait bien que sa comédie n’était pas sans passer inaperçue, elle croyait qu’elle l’aidait ainsi à améliorer sa philo. Un jour il serait professeur et son ton serait aussi condescendant avec ses élèves que le sien l’était avec lui aujourd’hui. Tout le monde saluerait sa grande érudition et se trouverait des excuses pour le suivre à son bureau après les cours, laissant à peine une craque d’ouverte à sa porte. Il aurait ses favorites, des filles considérant fort aise un juste équilibre entre les études et la bohème, mais jamais il ne poserait les mains sur elles. Elle le savait fort bien.

Elle se rappelait cet homme qu’elle fréquentait lorsqu’elle avait l’âge du garçon. Un pauvre type malmené par l’usage prolongé de narcotiques, parfois un tantinet rude au lit, limite agressif, mais il avait un sourire à la faire craquer. Ils passaient des nuits blanches à fumer des cigarettes en parlant et en écoutant de la musique, Jacques Brel, Georges Brassens, Félix, des artistes qu’ils appréciaient également mais pour des raisons différentes. Quand le soleil se levait, elle le conduisait à la pharmacie où il recevait sa dose de méthadone. Parfois, il se passait des semaines sans qu’il ne lui donne des nouvelles et ses absences la faisaient mourir d’angoisse. Puis, il débarquait chez elle comme ça, bouteille de vin et film loué, comme si de rien n’était, et elle se demandait alors si lui se questionnait, qu’est-ce qu’elle avait fait pendant son absence, si elle disparaissait ou se pliait en quatre au fond d’un garde-robe et pleurait.

Le joint fini, le garçon se débarrasse du mégot dans le fond d’une tasse de café avec un peu d’eau dans le fond.

–“On écoute de la musique?” qu’il demande. “Pas Madonna, par exemple.”

–“Je veux bien, je n’ai plus d’albums de Madonna de toutes façons, mets ce que tu veux.”

Il marche jusqu’à l’ordinateur, y branche son ipod. Un son rythmé et grave de contrebasse électrique sort des hauts-parleurs.

–“Est-ce que c’est du rap?” demande-t-elle,

Il agite la tête légèrement, puis le mouvement prend de l’ampleur, son corps entier s’emporte sur le rythme pendant qu’il revient sur le lit.

–“Avoue,” dit-il, “avoue que tu aimes ça.”

–“Pas vraiment, non, le rap je veux dire. Ta petite danse, c’est autre chose.”

–“Comment que tu peux dire que c’est pas bon? Tout le monde aime ça, c’est une industrie qui rapporte des milliards par année!”

–“Pourquoi tu aimes ça tant que ça?”

Il expire longuement, attend un bref moment avant de se retourner sur le ventre. “C’est honnête,” dit-il. “J’aime la façon dont les rappeurs américains glorifient le matérialisme.”

Elle se préparait à rire mais l’expression sérieuse du garçon la force à se raviser. Elle est fâchée, moins parce qu’une personne peut avoir ce genre de raisonnement qu’à l’idée de penser qu’elle-même pouvait se tromper, mais totalement errer. Il pourrait tout autant abandonner la philosophie et devenir un agent d’assurance, ou courtier immobilier, un enragé dans un gros pick-up klaxonnant après les enfants. Si elle devait croiser son chemin alors, elle n’aurait plus rien à lui dire. Dégoutée par ses nouvelles habitudes, lui par le gras tout le tour de sa taille à elle, les pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, ses peaux flasques. Une partie d’elle commençait déjà à s’ennuyer de la personne enjouée, du corps d’adonis et du sourire craquant allongé près d’elle aujourd’hui.

Dans le vidéoclip, le petit garçon a maintenant les yeux fermés et Madonna le surprend avec un chaste baiser, ses lèvres peintes rouge vif sur les petites lèvres du bambin qui accepte le baiser les yeux fermés.

La femme se demande combien de fois ils ont dû reprendre cette scène, combien étrange ce devait être pour Madonna d’embrasser un si jeune bambin, de si petites lèvres. Avait-elle aimé ça?

Madonna est maintenant rhabillée un peu comme le jeune garçon. Pour le reste du vidéoclip ils dansent, mais pas vraiment lascivement; ils s’amusent et gambadent en s’éloignant du théâtre main dans la main.

Elle raconte la fin du vidéoclip au garçon. Il ramène le sac de mari et le papier, s’apprête à préparer un autre joint et l’écoute religieusement.

–“Je ne pige pas vraiment,” dit-elle, “c’est un peu débile comme fin.”

–“Pas vraiment,” qu’il répond, “c’est basé sur les désirs primitifs et inconscients des gens.”

Bon, encore la philosophie, pense-t-elle. Mais elle embarque dans son jeu.

–“Oui, mais encore?” questionne-t-elle.

–“Je parle du désir inconscient, je veux dire, tout le monde a envie de coucher avec des enfants.”

Elle reste bien silencieuse. Ébaubie raide. Puis, lentement, nerveusement, elle demande :

–“Pourquoi tu dis des affaires de même?”

Il se redresse. –“Parce que c’est vrai,” dit-il, et en même temps, comme un bref éclair, son beau sourire narquois apparaît puis s’en retourne aussi vite.

–“Je ne crois pas à ça, moi,” dit-elle la voix craquée, mais son visage blêmit, son rythme cardiaque s’affole.

Puis le visage du garçon s’assombrit; plus que jamais, il se concentre sur la confection de son joint. Elle a toutes les peines à s’imaginer de quoi il aurait l’air s’il avait son âge à elle, impossible de se faire l’image dans sa tête. Pour elle, il incarne la peur du vrai mâle évacuée, il se compose de sensations enivrantes, une odeur combinée de chair fraîche, de cannabis et d’Azzaro, une texture et une chaleur de la peau, le timbre suave et réconfortant de sa voix, la douceur de ses doigts, sa langue, ses étreintes.

Pour l’instant précis, il est le son des feuilles de cannabis frottées ensemble, une langue qui lèche un papier, le clic d’un briquet.

Elle se sent envahie par l’envie impérieuse de lui demander quelque chose de spécial mais ne sait pas trop quoi au juste, c’est son corps énervé qui demande pour elle. Ensuite, dans une motion qui aurait bien pu paraître involontaire et débonnaire, elle s’approche de lui, s’assoit les fesses sur les talons, le corps bien droit. Elle ferme les yeux et tire doucement sa tête vers l’arrière et bombe le torse en soulevant ses seins bien haut, leur posture avantageuse améliorée par ses bras qui montent lisser suavement sa longue chevelure avec ses deux mains derrière sa tête.

Elle ouvre les yeux pour mesurer son effet mais derrière un épais nuage de cannabis, l’expression du garçon ne lui a jamais parue aussi sombre.

 


Flying Bum

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Photo extraite du vidéoclip officiel Open your heart, Madonna, tous droits réservés.

La dernière foire

 

Lorsque la nuit tombe sur Malartic, loin des lumières de la ville, tous les cadavres de voiture de la cour à scrap prennent la même couleur gris sombre, comme des centaines de chats gris qui se seraient étendus dans le champ, dans toutes les directions et qui dorment paisiblement. Il vient des nuits sans étoiles et sans lunes, où le seul éclairage vient des essaims de lucioles qui apparaissent aux premières soirées chaudes d’été. Leurs derrières de feu font renaître un bref moment de minuscules auréoles de couleur, celles de la peinture usée des carrosseries qui jonchent le sol, gros Chrysler vert menthe, petite Volkswagen orange, la couleur du tissu élimé de la banquette d’une vieille Cadillac décapotable, là où sont collés l’un contre l’autre deux enfants d’à peine huit ou neuf ans, les yeux partout, ébaubis. Camille, petite fille un peu garçonne, fille de la propriétaire de la cour à scrap, que tous appellent simplement Cam. Et Léon, un petit blond le visage picoté de taches de rousseur dont la famille plutôt pauvre habite Roc d’Or, un squat un peu en-dehors de la ville, passé la cour à scrap. Ces soirs-là, ils y sont toujours sans avoir à s’appeler, s’y donner rendez-vous. Dès que les premières lucioles apparaissent, ils s’y retrouvent. Ils se réchauffent l’un contre l’autre sur la banquette arrière d’un gros décapotable qui sent le chalet abandonné, grignotent quelque ravitaillement rapiné ici ou là, se racontent des peurs ou les pires commérages du moment, s’apprennent à l’occasion, et délicatement, l’un à l’autre les différences fondamentales entre ce qu’est un garçon, ce qu’est une fille. Une amitié profonde qui remonte au berceau, les deux enfants semblent n’afficher leur propre couleur que lorsqu’ils sont un avec l’autre, l’un contre l’autre toujours comme des siamois. Cam et Léon, caméléons!, leur crie-t-on en s’esclaffant.

Comme le soleil finit de disparaître derrière la ligne d’horizon au fond de la cour à scrap où elle passe ses journées d’été à chercher, à démancher et à rapporter des pièces pour sa mère la patronne, le frère de Camille et ses amis se pointent, à peu près tous gelés comme des balles et en pleine galère. Son frère lui file cinquante piastres de la part de sa mère, cinquante piastres et un billet d’entrée pour le cirque tout juste débarqué en ville; la mère a parlé d’un spectacle de tigre qui serait une toute nouvelle attraction qu’elle devrait absolument aller voir et je ne sais quoi d’autre. Les mouches à feu s’en donnent à coeur joie alentour et même dans les cadavres de voitures qui jonchent la place et elles donnent un spectacle au moins aussi bon qu’un stupide spectacle de tigre, pense Camille qui a en sainte horreur l’idée qu’on puisse maltraiter des animaux. Cent fois mieux les mouches à feu, spécialement avec la musique d’Esther Phillips qui sort de son vieux boombox. Évidemment Léon va se pointer dans pas long, c’est écrit dans le ciel comme dans le cul des mouches à feu. Camille prendra son billet d’entrée pour elle et le beau billet de cinquante rose fera amplement les frais pour celui de Léon.

Camille et Léon attendent que le flic retienne la ligne de voitures et les laisse traverser à pied la grande route vers le cirque de l’autre côté. La grosse noirceur vient de tomber et tous ces néons et toutes ces fumées de barbecue et les relents excitants des friteuses à beignes, des machines à mousse et l’odeur des cigarettes et des feux de bois, du diésel et des génératrices se pendent aux brumes d’une des rares soirées chaudes et humides de l’été abitibien.

Les phares qui viennent de la grande route projettent de longues ombres mobiles qui circulent et se croisent partout sur les installations du cirque, se faufilent entre les stands de mousse et de queues de castor, la piscine folle du clown Henri, le chapiteau où sont exhibés sans pudeur des pastiches d’atrocités humaines et pas mal toutes les tentes et les manèges, finalement. Une fois traversé le terrain de la foire, le champ derrière où sont disposées comme un vrai capharnaüm les remorques du cirque, où logent tous ces nomades, les Airstream ou les Winnebagos leurs feux ou leurs phares allumés et les feux de camp et les génératrices et tous les Hé, qu’est-ce que vous faites icitte, vous avez pas le droit! et tous les Fuck you! qu’ils font résonner jusqu’à la colline derrière où était la vieille école qui est passée au feu l’hiver dernier, là où on a entrepris de construire un Walmart, parfois ce n’est plus rien que les rires gras des clowns et les bruits de moteurs qu’on peut entendre, en haut de toute cette étrange vie temporaire, sur la colline, on peut entendre le bourdonnement des mouches et les croassements des batraciens et les cris d’oiseaux et si on est vraiment chanceux, le feulement d’un lynx.

Après qu’ils aient tout laissé derrière, la grande route, la foire, le campement et les Fuck you!, Camille et Léon courent.

L’air est pesant et chaud, ça colle à la peau. Léon se débarrasse de sa chemise, la lance dans les airs et hurle comme un loup. Camille fout une grande claque qui résonne sur le ventre nu de Léon. Des générations spontanées de moustiques émergent des flaques d’eau du chantier pour se précipiter sur eux, suivant au nez l’odeur de leurs transpirations. Camille plante les doigts écartés de ses deux mains à travers ses cheveux qu’elle ramène vers l’arrière. Des mèches restent collées à son visage, huileuses et gorgées de sueur.

Ils ont seize ans.

–“Sais-tu quoi, Léon?…” Elle glisse les deux pouces derrière les bretelles spaghetti de son justaucorps. Elle les étire un grand coup et les laisse aller claquer sur sa poitrine. “… j’adore l’été.”

Elle sort un vieux thermos Dunkin Donuts de son sac à dos, un gros vingt-quatre tasses. Elle dévisse la tasse puis le bouchon et prend une gorgée à même le goulot. Un liquide rouge et sirupeux déborde de chaque coin de ses lèvres et coule le long de son cou.

–“Calvaire,” gueule-t-elle, “Je viens de saloper mon fuck’n top.”

–“Je me rappelle de ma première cuite à ça, mais c’était tellement romantique,” que Léon ajoute avec un brin de sarcasme. Il allonge son bras vers le thermos, Camille lui frappe l’épaule d’un bon coup de poing.

–“Ça m’a tout l’air que tu vas être obligée de l’enlever, ton top” dit-il l’œil un peu brillant, comme si c’était la chose la plus intelligente à dire dans les circonstances.

Ce vin aux fruits particulièrement sucré était le hobby du frère de Camille. Une vieille recette de famille. Épais, davantage un sirop de framboises sauvages qu’un vin. Elle en fait gicler un long jet bien droit à travers la craque entre ses deux palettes, directement sur le ventre de Léon. La fin du jet est tombée comme une corde flasque et molle, tombée dans son cou à elle et sur son pauvre justaucorps déjà souillé.

–“T’aimerais trop ça les voir,” qu’elle lui répond en se pinçant les seins comme s’ils étaient des klaxons-poires.

Léon bombe le torse. Son ventre est dur et plat, son nombril en saillie a l’air d’un popcorn collé là. Camille se tient tout près de lui. Dans une direction, ils observent les éclairs de lumière rouge que font les cigarettes des gens qui s’embrassent dans les voitures plus loin. Dans l’autre direction, les lumières des remorques qui s’allument et s’éteignent par moments, les silhouettes sombres des gens du cirque qui animent les murs des roulottes. Ils observent au loin le spectacle de lumières psychédéliques au-dessus du cirque, le Zipper en néons violets, les lumières jaunes de la Fureur du Pharaon, le Marteau et ses faisceaux verts et bleu en alternance et la grande roue qui domine le spectacle dans une orgie de halos bleu-blanc-rouge clignotant en farandole.

Ils sont redescendus s’installer près de la grande roue un moment. Camille s’est offert la totale, une queue de castor avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, du sirop au chocolat et une pluie de grenailles de bonbons de toutes sortes de couleur. Henri le clown assis sur sa chaise au-dessus d’une piscine transparente a crié à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Camille crampée de rire répète à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Une Jeannette en uniforme fait couler le pauvre clown à son premier lancer, les enfants agglutinés devant la piscine se tordent de rire. Léon s’offre une limonade, il en boit la moitié puis il mélange le reste avec le vin aux fruits. Pas tellement bon. Camille se colle serrée contre Léon sur leur banc. Lorsque la Jeannette coule Henri une seconde fois, il lui gueule au micro qu’il irait dire aux petits garçons les plus laids de son école qu’elle avait un kick sur eux.

Dans les chemins boueux couverts de foin entre les stands et les manèges ils se fraient une route dans la foule de familles en meutes serrées, des petits couples habillés pareil et des groupes d’adolescents survoltés. Lorsqu’ils aperçoivent le frère de Camille et sa bande de lurons en goguette, ils se faufilent à travers les toilettes chimiques et se sauvent vers le campement de la foire encore une fois. Puis vers la colline derrière.

–“Il en a pris pour combien?” demande Léon en pensant au frère de Camille.

–“Aucune idée, il passe devant le juge dans deux semaines.”

–“Oh.”

Léon se tient les épaules bien tirées vers l’arrière, le cou droit. Il prend une longue et virile lampée dans le thermos Dunkin Donuts, presqu’à s’en étouffer. Camille s’assoit sur le sable et prend une grande gorgée, elle aussi. Elle se remplit les joues et elle fait gicler le liquide entre ses lèvres. Du vin lui coule de la bouche, elle s’essuie avec ses mains. Le vin est encore descendu le long de son cou. Elle rit et le reste du liquide s’écoule malgré elle de sa bouche entrouverte.

–“T’es donc bien fuckée,” Léon lui dit et puis il vient s’assoir près d’elle. Elle lui passe le thermos. Il en prend une gorgée plus grosse qu’il ne l’avait d’abord imaginée, qu’il souffle au complet sur la poitrine de Camille. Il regarde le liquide descendre entre ses deux petits seins venir tacher encore plus sa camisole. Il se retourne rapidement et regarde ailleurs, troublé, lorsqu’il réalise que Camille semble gênée qu’il regarde sa poitrine. Sans réfléchir, il dit :

 –“C’était juste pour prendre ma vengeance.”

Elle le repousse de ses deux mains dans un drôle de petit son que font ses doigts couverts de vin lorsqu’ils collent et se décollent des épaules de Léon. Elle recommence, écoute le drôle de son et rit. Elle s’extirpe du justaucorps imbibé, le tord comme une guenille, elle l’agite ensuite dans les airs comme un drapeau, comme pour l’aider à sécher.

–“Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent?” qu’elle demande. Puis, un brin confuse, elle ajoute : “Je dis on, je veux dire un grand nous, pas juste toi et moi. Mais toi et moi aussi, je présume, on est un genre de nous, nous aussi.”  Elle s’étend dans le sable et prend appui sur ses coudes et laisse sa tête plonger vers l’arrière comme un poids mort, ses cheveux qui traînent dans le sable. Elle arque subtilement le dos pour grossir sa poitrine nue.

–“Peut-être parce que la christ de foire vient juste une fois dans l’été,” répond Léon.

–“Ah et pis fuck la foire,” Camille avait la voix légèrement empâtée, “si c’était moi le patron, j’installerais toute la patente et je la ferais la plus lumineuse possible, la plus boucaneuse, brumeuse, effrayante comme elle est là, avec tous les cris et les bruits, les odeurs de gras et de sucre et je ne chargerais rien pour entrer mais je chargerais dix piastres pour venir s’assoir ici et la regarder de haut. D’ici, c’est beau en calvaire.”

Léon est inquiet. Il la regarde en plein dans les yeux. Son visage est étrange.

–“Léon, ciboire, ramène ta babine d’en bas rejoindre ta babine d’en haut. C’est pas comme si c’était la première fois que tu me vois pas de camisole, rien.”

–“Mpfff,” que Léon répond. Il détourne les yeux. Il tente de lancer son regard le plus loin d’elle que possible. “C’est pas poli,” qu’il dit, nerveux.

–“Qui ça, toi ou moi?”

Comme bien des filles de onzième année, Camille portait un parfum en vaporisateur qu’on pouvait trouver au nouveau centre d’achats, rempli de petits brillants. L’odeur du parfum avait pris le bord depuis longtemps mais toute la peau de son corps était encore comme une constellation brillante même sans la grosse lune. Léon remarque comment toute sa peau, sa poitrine spécialement, scintillent et comment le vin et la sueur tracent comme des rivières sur sa peau comme une carte géographique et comment des sédiments s’accumulent dans des drôles de recoins, comment les chemins contournent les belles courbes de son corps.

–“Depuis quand tu essaies d’être poli, Léon Santerre?”

–“Depuis quand tu as d’aussi jolis seins?” la seule stupidité qu’il trouve à lui répondre, mal à l’aise.

Camille se laisse tomber complètement sur le dos, les bras en croix. Elle fait un son bizarre comme Meuh. Ensuite, elle rote un grand coup.

–“Hello-o, toutes les femmes ont des seins, man, fuck. Rince-toi l’œil comme tu veux. C’est rien que de la peau.” Puis elle ajoute sur un ton beaucoup moins offusqué, “De toutes façons, ils sont tellement petits, alors proportionnellement parlant, tu as été rien qu’un peu impoli.”

Léon se laisse tomber sur le dos lui aussi.

–“J’en avais jamais vu une vraie paire sur une vraie fille avant.”

Camille pouffe de rire.

–“Tu pensais en voir une où d’autre que sur une fille, ciboire?”

Ils se rassoient et se regardent. Léon dit, “Tu sais ce que je veux dire.”

Les deux partent à rire en même temps. Camille donne un bon coup de poing sur l’épaule de Léon mais moins fort cette fois-ci. Camille était une joueuse de softball redoutable, elle frappait comme un garçon lorsqu’elle le voulait. C’est ce que les garçons lui avaient dit. Elle parle et regarde en même temps, le torse nu de Léon, son pantalon un peu descendu qui laisse voir une ligne de poils noirs courir vers son nombril en popcorn. C’est nouveau ça, pense-t-elle.

Elle dit, “Ça ne me dérange pas que tu regardes mes seins. Regarde tant que tu veux. Je te laisse les regarder parce que je les aime bien, moi, et j’aime bien que tu aimes bien les regarder toi aussi. J’aime ça quand tu me regardes.” Elle cherche du regard le thermos. Elle le retrouve, en prend proprement une gorgée cette fois-ci puis le passe à Léon. Il essaie de boire et de lui répondre en même temps.

–“Je n’aime pas ça, non, pas tant que ça en tous cas,” qu’il essaie de dire la bouche pleine.

Elle dit : “Merde au cul, Léon Santerre, va chier.”

Elle rajoute : “Et c’est quoi le chapiteau dans tes culottes?”

Léon rit mais redresse quand même ses genoux dans un effort pour rapetisser le chapiteau. “Fuck”.

–“Prends le temps de t’en remettre, mes grandes oreilles rien que bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre.” Elle se lève et part vers une benne mécanique derrière eux dans le chantier du Walmart. Elle grimpe dans le siège du chauffeur, baisse ses culottes et pisse sur le banc de cuirette. Lorsqu’elle est revenue Léon est debout, et calmé, il regarde vers le bas de la colline. Elle se colle sur lui, place sa main sur ses épaules.

–“Je ne sais vraiment pas ce qui serait la bonne chose à faire, qu’est-ce qui doit se passer maintenant,” dit Léon qui regarde les lumières de la foire au loin.

Le fond de l’air se fait plus cru sur la colline. Camille est couverte de chair de poule. Les mamelons de Léon sont comme des effaces neuves au bout d’un crayon de bois. Ceux de Camille aussi, en plus long.

“Il va pleuvoir,” n’importe quoi, Léon dit n’importe quoi.

“On va se baigner,” suggère Camille.

“Oh yeah!”

Ils piquent à travers le chantier et les lumières de la foire s’estompent derrière eux à mesure qu’ils redescendent sur l’autre versant. Certaines d’entre elles projettent de longs rayons jaunes et violets à travers les nuages, comme des rayons de soleil dans l’eau. Au bout du chantier, une petite grève de sable sur la crique où les gens vont pique-niquer, descendre leur kayak ou leur canot. Camille et Léon se retrouvent nus comme à leur première heure au bout de la pointe de sable léchée par un coude de la rivière, les orteils à la flotte déjà. Elle se retourne et se penche sans façon, histoire de pousser tous leurs vêtements dans son sac à dos. Elle se relève et part sur un sprint de l’enfer se jeter à l’eau. Elle disparaît momentanément sous l’eau comme une torpille, puis se relève, de l’eau à hauteur de taille, pour voir ce que fout Léon. En cambrant les reins, elle glisse ses cheveux vers son dos. Sa peau blanche prend une coloration bleutée lorsque la lumière d’une faible lune la frappe.

–“Arrête de regarder ma bite!” se plaint Léon, encore debout sur la grève, “est-ce que l’eau est froide?”

Elle crie : “De la vraie glace fraîche fondue!” avant de s’élancer à la renverse dans l’eau. Léon s’élance à son tour vers Camille.

–“Ou bien on est mieux dans l’eau que les fesses à l’air, ou bien je suis saoul,” dit Léon

–“Tu dois être saoul,” répond Camille, et ils pagaient avec les bras jusqu’à atteindre la limite, là où ils peuvent encore prendre pied et ne garder que la tête hors de l’eau. Léon se hisse sur le dos, Camille plonge et passe dessous.

–“Ça ressemble à avant, quand on était petits, quand mon père était encore vivant, quand il nous emmenait pique-niquer ici et ma mère finissait toujours par nous laver ensemble, tout nus, avant de nous rembarquer dans l’auto,” dit Camille. “Seulement, là on est saouls.”

–“Ça fait toute la différence.”

Camille se retourne et plonge vers l’avant. Pour un temps, seules ses deux fesses blanches sortent de l’eau avant de disparaître, ses deux pieds disparaissent les derniers en projetant un puissant jet d’eau sur Léon.

Elle remonte et Léon dit : “Tu m’as mooné, Camille Simard, j’ai vu tes fesses!”

–“J’ai essayé d’ouvrir mes yeux sous l’eau mais moi je n’ai pas pu rien voir,” répond Camille.

–“Tu fais dur!” dit Léon, intimidé.

Elle dit : “La petite quéquette des grandes oreilles rien que bon pour aller faire de la lutte avec une vieille chèvre a été avalée par ton nombril en popcorn?” et elle pouffe de rire.

–“Il fait juste trop noir, tu n’as pas pu voir, c’est tout.” Puis, fier comme un coq, Léon s’élance sur le dos en lançant de l’eau au visage de Camille avec ses pieds et se laisse flotter sur le dos devant elle, qu’elle zieute à son goût.

–“Wouash, as-tu vu la touffe de poils!” dit Camille.

–“Quoi, pas comme si t’en avais pas toi aussi!”

Il nage sur le dos vers elle et il attrape sa main. Elle lâche un petit cri et se sauve en arrosant le visage de Léon avec ses mains.

–“Ça, tu le sauras jamais!” Elle rit, elle nage, elle plonge encore. Elle refait surface plus loin, elle essaie de débarrasser l’eau de ses yeux avec ses mains. “J’aurais dû apporter plus de vin,” dit-elle l’air un peu bougonneuse.

Léon s’élance à son tour et en moins de deux il est debout près d’elle dans l’eau et sa main descend à la recherche du pubis de Camille. Ses doigts découvrent brièvement une texture drue et piquante. Elle dit : “Léon!” et elle n’a pas l’air de rigoler, “Je ne pense pas que je veux qu’on aille là.” Et elle se pousse hors de portée de Léon.

Il dit, “Oh.”

“Désolé,” dit-il, “qu’est-ce que j’ai fait de mal?”

–“Je ne sais pas, rien, je suppose.”

–“Je pensais que tu aimais que j’aime te regarder?”

–“Oui mais là, tu n’es plus juste là à essayer de me regarder.”

–“Excuse-moi, Camille.”

–“C’est pas grave, ça doit être le vin de mon frère, beaucoup trop sucré.”

Ils sont assis sur le sable, des pièces de vêtements déposés sur eux tiennent en place par la seule humidité de leurs corps détrempés. De rares gouttelettes de pluie mais grosses comme des billes commencent à tomber, les cercles de leur onde délicate fuit lentement sur la surface de l’eau, le silence commence à avoir envie de les suivre.

–“Pour qui tu t’es donné la peine de te raser dans ce coin-là?” demande Léon.

–“Personne,” dit-elle. “Pour moi, je ne sais pas.”

–“Pourquoi tu te rases, alors, si c’est pour personne ou si tu ne le sais pas.”

–“Parce que ça me tentait, Léon, c’est tout.”

–“Tu peux me le dire, ça ne me dérange pas,” demande Léon sur un ton nouveau.

–“Personne, je t’ai dit, Léon. Juste pour moi, je le voulais. Pourquoi ça te dérange? Qui ça dérange? Pourquoi ça te choque?”

–“Je ne suis pas fâché. Je veux juste comprendre.”

–“Tu n’as rien à comprendre, je n’ai rien à expliquer.”

–“Je pensais qu’on était amis depuis toujours, tu m’as toujours expliqué. Tant de choses que tu m’as expliquées.”

–“Arrête, Léon.”

–“As-tu déjà baisé avec quelqu’un?”

–“Ça te tenterais-tu qu’on en reparle une autre fois?”

–“Alors, tu l’as fait!”, accuse Léon.

–“Non, non. Je ne sais pas.”

–“Tu ne sais pas si tu as déjà baisé ou non?”

–“Léon.”

–“Je suis tellement stupide, tellement fuck’n stupide, excuse-moi, Camille.”

–“Tu n’es pas stupide –”

–“Tu m’as dit que je l’étais.”

–“Non, je n’ai jamais dit ça. C’est toi qui as dit ça.”

–“Alors, c’est ça, c‘est de mja faute à moi.”

–“C’est –”

Léon bondit sur ses pieds, il marche vers le sac de Camille retrouver le reste de ses vêtements. Il vire le sac à l’envers, prend les siens, tasse de côté ceux de Camille.

–“Léon.”

–“Je ne te reconnais plus, Camille, moi non plus d’ailleurs je ne me reconnais plus.” dit Léon avec une voix qui se met à craquer.

–“Tu ne vas pas t’en aller tout seul, comme ça, sous la pluie?”, se plaint Camille.

–“Oui, non, je ne le sais plus. Allez, on s’en va. Inquiète-toi pas, je ne te regarderai pas te rhabiller.”

–“Léon, calvaire, hostie que t’es pas juste avec moi.”

Il ne restait qu’une mince couche, des restants de temps entre eux et le matin bleu, et au matin clair, le soleil a brûlé les nuages qui avaient survécu à la nuit, fait fondre la bruine et la brume. La foire reprendrait lentement vie. Ils auraient remonté sur leurs bicyclettes, fait le chemin de chez eux jusqu’à la cour à scrap sous un soleil de plomb, se retrouver là où le frère de Camille et ses amis déjà éméchés seraient déjà à la tâche. Et à la fin de la journée, il leur tendrait chacun quelques billets à l’heure où les lucioles recommenceraient encore à se faire briller le derrière à travers les Pontiac, les vieux DeSoto et les F-150 bossés au point d’être irrécupérables.

Ils ont fait le chemin inverse, remonté puis redescendu la colline, marché à travers le chantier du Walmart, traversé sournoisement le campement des employés, traversé la foire déserte sans se faire voir, passé les guichets inhabités dans le noir, traversé la grande route depuis longtemps abandonnée par les voitures et le policier qui contrôlait la circulation. Une pluie pesante tombait drue maintenant jouant du tambour sur les manèges et les toits des remorques.

Une lumière jaunâtre vibrait par la pluie qui faisait grésiller les lampadaires à l’iode le long de la route et devant la cour à scrap. Les lampadaires se faisaient de plus en plus inutiles. La noirceur totale. Ils ont ramassé leurs bicyclettes et Camille marchait à côté de la sienne du côté de la route où se trouvait sa maison et Léon marchait à côté de la sienne dans l’autre direction, vers Roc d’Or.

–“C’était pour toi, sans dessin,” a cru entendre Léon au loin, à travers les grésillements et les feulements.

Avez-vous déjà entendu le feulement des lynx dans la nuit? On s’y méprendrait avec les lamentations des banshees, les fantômes des pécheresses bannies qui errent aux limites des cités et pleurent dans la nuit.

Le lendemain, le spectacle de tigres a été annulé. Apparemment dans la nuit, des garçons en goguette se sont introduits sur le site et se sont amusés à jouer au premier qui touche un tigre gagne une bière. La tigresse croyant ses petits en danger a attrapé le frère de Camille par le bras et lui a offert tout un tour de manège. C’est au prix de sa main, une partie de son bras, abandonnée à la gueule de la bête qu’il a pu fuir. Un homme, probablement un employé du cirque, a abattu le tigre qui mangeait paisiblement le bout de bras sans penser à se méfier. Un tigron s’est évadé en courant sous la pluie vers la grande route. Eut-il pris la direction du campement derrière, couru à travers le chantier du Walmart, gravi la colline, redescendu la colline vers la pointe de sable au bord de la crique, il aurait été enfin libre et heureux.

Aurait été. Un homme l’a abattu, lui aussi. Et la foire n’est jamais revenue à Malartic.

Les mouches à feu, elles, toujours.

 


Flying Bum

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Poète de service

 

La douleur est inévitable mais la souffrance est optionnelle. Exactement, pense-t-il, avant de clamer sa ligne haut et fort. Ce n’est qu’après qu’il réalise qu’il est seul et qu’il est descendu de scène depuis vingt minutes. Heureusement, imagine la honte, tout le monde et sa soeur ont déjà écrit cette ligne sirupeuse.

La salle de bain est vide et la lumière y est insupportable. De l’autre côté de la cloison, dans une petite salle décorée essentiellement d’une épaisse fumée et de mobilier dépareillé, une chanteuse nulle à chier s’acharne sur les oreilles d’un public qui fait des efforts énormes pour trouver ça bon. Une chansonnière à la voix déchirée par le tabac pousse des mots au sens étriqué dans le vague espoir d’enterrer le piano et la contrebasse. Un peu plus tôt dans la soirée, dans la partie de la soirée qu’il se rappellera demain matin comme la meilleure partie, il était parmi eux. Il racontait à l’un d’eux, “trop jeune, on m’a lancé dans une barque de bois sec sur une rivière de feu,” ici un long silence pendant lequel l’homme ne savait plus où regarder, se demandait s’il profiterait du silence pour s’en aller, “j’ai dû faire un homme de moi tellement vite, tellement ramé que j’ai été forcé de prendre une pause.”

Apparemment, cette pause c’était maintenant, elle durait toujours. Elle s’était étirée pendant des années, trop longtemps pour la moyenne des ours, et il ne semblait plus pouvoir en apercevoir la fin ou l’envisager. Lorsqu’il s’imaginait y mettre un terme, le vertige le prenait. Qu’est-ce qui pouvait bien venir après, il n’avait plus aucun mot pour l’expliquer. Ni à lui ni à d’autres. Les gens qui savent ou qui pensent savoir appelleraient cela la maturité, c’est la maturité qui vient après, mais ce sont là les mêmes personnes qui se lamentent sans fin de leur propre vie, leur destin merdeux, leurs mariages pénibles et vivotants, leur progéniture collée au cul qui accapare la grosse part du budget, leurs vies professionnelles qui leur sucent l’énergie, jusqu’à la dernière goutte de leur moëlle. Ils l’appelaient à l’occasion pour une rencontre d’un soir, le soir que leur tendre épouse leur laissait parfois pour sortir entre gars, pour se sentir jeunes encore, rire, faire un peu de dope, se recrinquer, se replonger dans un bon vieux temps qui n’existait plus que dans leurs souvenirs, un bon vieux temps beaucoup plus extatique aujourd’hui que jadis. Ils se voyaient dans des cabarets, des bars, des restaurants ou des chambres d’hôtel le temps de se bercer dans l’illusion de voler du temps à leurs misérables vies d’hommes assumés, leurs hypothèques, leurs paiements d’auto, leurs chalets vides la plupart du temps, leurs femmes tièdes et sèches et leurs ados éteints et geignards. À la fin, lui, il se retrouvait là, exactement et encore…là. La fin n’était glorieuse pour personne mais leurs misères à eux portaient le sceau de l’approbation sociale. La sienne, il en doute encore.

Pendant longtemps il avait cru au mythe bohémien que la famille, finalement, c’était celle qu’on choisissait soi-même. Ce qu’il restait de la sienne logeait depuis toujours à l’enseigne de l’indifférence alors il s’accrochait encore à eux dans une espèce de romantisme maladif. Mais avec le temps, les choses avaient bien changé. Les gens apprivoisent leurs limites, apprennent d’instinct la longueur de leurs laisses à force de se tordre le cou, sentent de loin l’odeur des prédateurs qui menacent leur douillette tranquillité. Ils l’ont tellement vu railler, dérailler même parfois, et ils savaient qu’il était devenu subversif et dangereux sinon ennuyant à bailler aux corneilles. Ils ont lentement fait le vide alentour de lui. Les appels se faisaient moins fréquents, les invitations comme de la crotte de pape, ils lui laissaient presque gentiment de l’espace – l’univers entier d’espace, faut croire.

Toute cette soirée, cette nuit à trop boire et à trop ressentir toutes ces choses pour se retrouver seul dans cette salle de bain trop éclairée à se lancer de l’eau froide au visage; ce qu’il commençait à comprendre lentement à toutes ces choses qu’il ressentait, à comprendre que cela ne voulait absolument plus rien dire. Plus aucun sens. Toute une soirée insensée avec des poseurs feignant d’être riches et beaux, d’être en position de pouvoir, d’être intéressants, de vouloir casser la baraque en s’écriant joyeusement à l’unisson “À soir, sky is the limit, toute se peut!”  Mais ça fait longtemps que ce chant de guerre a pour eux perdu toutes ses dents. Que du vent.

La chanson à textes profonds se termine. À travers les cloisons de la salle de bain, il les entend applaudir poliment. Des bruits de scène impossibles à définir murmurent et grondent à travers les grichements d’un microphone laissé ouvert par inadvertance. Un dernier jet d’eau froide au visage, il débarre la porte de la salle de bain. Deux hommes titubants soudain aveuglés par les néons violents veulent entrer en même temps, chacun la main sur la quéquette; il se faufile difficilement entre eux dans l’étroit cadre de porte. Il scrute toute la petite salle du regard. Sa belle compagnie a fui, probablement terrorisée à l’idée d’un rappel. Il sort prendre l’air, peut-être fumer, mais se surprend à se mettre à marcher, marcher sans se retourner.

Sur la rue criarde, blancs, noirs, autochtones et toutes sortes d’hirsutes créatures de la nuit, immobiles, jouent les personnages de Hopper les yeux dans le beurre ou déambulent en se dandinant gaiment en petites tribus homogènes. Une grande rousse et blanche trop maquillée, le téton presqu’au vent, montée sur des talons aiguille impossibles se fie au coude de son escorte aux allures de proxénète pour rester debout. Plein d’autres semblables tiennent le coup appuyées sur les vitrines, spécialistes du service complet ou reines de la pipe vite faite, name it. Où était passé le décor bucolique des hippies, des mods en beau linge et des freaks poilus des années 70, tout est laid. Une ville en ruines. Il s’est déguisé en statue, immobile, le bras en l’air, puis le bras faisant des vagues dans le ciel. Les taxis passent, pleins, vides, dôme allumé ou dôme éteint, rapides ou sur les petites gears. Finalement, une Chevrolet Impala finit par s’arrêter.

Il se voit un bref moment dans le rétroviseur comme un visage qu’on croit reconnaître mais qu’on ne replace pas vraiment, familier mais avec des détails qui semblent clocher. Le chauffeur, lui, le reconnait. Soir après soir, nuit après nuit. Il récite une adresse. Encore trois lumières, quatre poteaux d’arrêt, puis la maison. La paix, l’écriture, l’aube ensuite. Il mène sa barque depuis si longtemps qu’il sait maintenant que la qualité des rencontres est étroitement liée au lieu davantage qu’au temps, on rentre seul d’un lieu pareil, ça vaut mieux pour tout le monde. Le temps n’a aucun pouvoir sur cette sorte de choses. Deux âmes qui se frottent désespérément l’une à l’autre dans de longues conversations nocturnes qui s’étirent jusqu’à l’aube ne voulaient plus rien dire pour lui, sinon qu’ils étaient jeunes et affamés et lui n’était plus là, ni dans les one-night épuisants où les belles promesses ne sont que des vampires tristes et vicieux qui fuient avant le soleil levant.

Il porte ses cicatrices et ses histoires à dormir debout comme si elles voulaient tout dire, comme si elles avaient pu être vraies ainsi, comme s’il pouvait encore en absorber davantage.

“Nos cœurs n’ont pas de jauge, ils sont condamnés à déborder.” Exactement, pense-t-il, en enfonçant sa clé dans la serrure, pressé d’aller noter sa nouvelle ligne. Celle-là est à moi.

 


Flying Bum

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Le TERRIBLE variant Abitibi

Une mutation génétique serait à l’origine du pire variant de la Covid-19 étudié à ce jour. Le coronavirus aurait trouvé un environnement propice dans des ancules de forme sphérique (kystes anculés) qui sont apparus sur une espèce de poisson cousin de la truite, le rosin moucheté (rosanus picotis piscis), espèce qu’on croyait disparue et qu’on trouvait essentiellement dans la rivière Tarrieuse dans le nord-ouest de l’Abitibi. Voici une vieille illustration d’époque qui fut ramenée par les premiers zoologistes à avoir prelevé des spécimens dans les années 20 du siècle dernier. On peut y voir un rendu artistique du rosin moucheté, deuxième à partir du haut sous le numéro 153.

Hunanus

Les scientifiques s’entendent pour identifier la source de la mutation à une espèce botanique non-indigène retrouvée dans la rivière Tarrieuse. Lors d’une prolifération épidémique (qualifiée de catastrophique) de rats musqués survenue en 1931, des habitants riverains de la Tarrieuse originaires de Lituanie auraient utilisé des semences rapportées de l’Europe de l’est pour tenter de faire pousser une variété de riz sauvage (Zizania Oryzae) dans la rivière Tarrieuse pour dévier l’intérêt des rats musqués et ainsi protéger leurs récoltes de patates. On attribuerait même cet événement comme étant l’origine première de la présence de riz sauvage dans les lacs du nord-est ontarien avec des poussées jusqu’au nord du Manitoba. Le riz dont se serait nourri le rosin moucheté aurait provoqué la mutation à l’origine des ancules sphériques où le coronavirus aurait trouvé un environnement propice à la déviance. Les scientifiques ont tout logiquement baptisé le variant du nom de la région, le variant Abitibi.

Poisson (Spécimen récemment capturé dans la rivière Tarrieuse montrant la présence de l’ancule sphérique sur le dos du rosin moucheté)

À compter du 1er avril, le département de la santé publique demande à la population locale avoisinant la rivière Tarrieuse et ses confluents, spécialement les pêcheurs sportifs, de pratiquer une vigilance de tous les instants et de le rapporter immédiatement aux autorités compétentes s’ils surprenaient un rosanus à sphère anculée.

Vous l’aurez su ici.

Merci, Flying Bum

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Zolachelaga

Elle auraît du s’appeler Gervaise mais sa pauvre mère pas instruite écrivait comme elle parlait. On l’avait alors baptisé Jarvaise et le bon curé qui n’avait probablement pas inventé le bouton à quatre trous a copié bêtement Jarvaise sans poser plus de questions.

* * *

À soir, Jarvaise, songeuse, se demande si ça existe, ça, la perception extra-sensorielle. Elle pense que quand une personne est en train de fourrer, son cerveau s’ouvre, comme, et tout le monde se met à entendre tout ce que vous pensez, et la personne entend tout ce que les autres personnes pensent. C’est comme ça que Lanthier la contrôle. Oui, monsieur. C’est comme ça.

–“Ça n’a pas l’air de bien aller,” lui dit sa travailleuse sociale.

–“Mpfff,” que Jarvaise pouffe, dans le téléphone.

–“Je pense qu’on est dues pour se voir, passe au bureau.”

–“Ok d’abord.”

* * *

Jarvaise a été rentrée, comme un char qui marche mal, encore. Pas grand-chose à faire pour elle ici. Marcher dans le corridor. Dormir. Jarvaise est bonne là-dedans. Mais Jarvaise dort trop.

–“Plus tu dors, pauvre chouette, plus tu veux dormir,” dit le docteur, et le docteur lui donne d’autres sortes de pilules pour la tenir plus réveillée. Tout ce que ça lui fait, c’est de l’inquiéter, la stresser. Mais elle en parle pas parce que le docteur va lui donner d’autres pilules pour ça et ça va être l’enfer de démêler ses pilules.

Est-ce que tout le monde qui l’aime sont fâchés parce qu’elle ne file jamais vraiment bien? Qui ça, qui l’aime? Elle ferme ses yeux et les plisse du plus fort qu’elle peut, jusqu’à temps qu’elle sente son crâne au complet picoter. Elle les rouvre grand et voit plein de belles couleurs.

* * *

C’est la Saint-Valentin. Lanthier a décidé de venir la voir. Il est en train d’apprendre à se torcher tout seul, qu’il dit. Le lavage, la vaisselle, le balloney, le Kraft Dinner, la saucisse bon marché. Jarvaise pense pour elle dans sa tête aux beaux repas santé qu’elle pourrait préparer pour Lanthier si elle retournait à la maison. “Je suis un mangeux de viande,” que Lanthier répond sans même que ses lèvres bougent un peu ou que sa face change.

De toutes façons, pense Jarvaise, il y a juste de l’hostie de marde à manger au Tigre Géant.

* * *

On ne veut pas qu’elle boive du Mountain Dew Diète, mais le SevenUp, c’est correct.

–“C’est quoi leur hostie de problème?” Le problème c’est que Jarvaise est du genre Mountain Dew Diète, calvaire, c’est pas dur à comprendre. Dans une journée, elle peut descendre tout un deux-litres, des fois deux, mais elle sait que ça ne peut pas être santé tant que ça, c’est jaune fluo, calvaire. Lanthier, lui, la seule liqueur qu’il boit c’est du Pepsi.

Des fois Jarvaise se demande bien d’où ça vient sa maladie mentale. Son père (le tabarnak)? Sa mère? Le père de sa mère (le vieux câlisse)? Le bon dieu lui-même, comme une punition?

Des fois, elle se dit qu’elle n’est pas malade. Juste un peu trop susceptible. Trop prime.

–“Je ne veux pas te mettre la grosse pression, ma belle,” lui dit sa travailleuse sociale, “mais tu devrais socialiser un peu plus, ça te ferait du bien.”

Jarvaise aimerait bien ça que sa tête se calme. –“Jarvaise a trois sœurs pour socialiser en masse,” que Jarvaise répond à la travailleuse sociale.

–“Hmpff, tu dissocies, encore là, Jarvaise.”

Jarvaise sait que c’est pas toutes les voix avec qui elle parle qui sont du vrai monde.

–“Bon,” dit la travailleuse sociale un peu blasée, “c’est quand la dernière fois que tu as jasé avec tes trois sœurs?

Il y en a deux qui sont mortes, Jarvaise oublie toujours. Il reste rien que Rachel.

* * *

Sortie, enfin à la maison, son chat chasse le laser comme un malade. Grimpe sur les murs pour tuer l’hostie de picot rouge. Ses griffes arrangent la tapisserie comme c’est pas croyable. Le téléphone sonne. Jarvaise court.

–“Ils t’ont pris!” la travailleuse sociale lui annonce en grandes pompes.

–“Bon.” répond Jarvaise en enfouissant le laser dans une craque du vieux divan.

–“T’es pas plus excitée que ça?

–“Ben, oui.

Jarvaise va avoir son chèque de paye à elle, son escompte d’employée, toute. Elle est tout le temps rendue là, elle connait le magasin par coeur. Où les affaires vont. Combien ça coûte. Le magasin vend des produits pour faire le ménage, des Kotex, du manger en cannes, des cigarettes, des 6/49, presque n’importe quoi. Depuis quinze jours, Jarvaise se pratiquait dans sa tête à dire 6 mots. –“Bonjour et bienvenue au Tigre Géant.”

Là, elle va pouvoir commencer à se pratiquer à le dire tout haut, pour de vrai.

L’aide sociale a placé Lanthier dans une banque alimentaire. Il décharge et charge des boîtes dans un camion. Il y en a des pesantes, c’est dur pour Lanthier. Il porte un corset pour le bas de son dos.

Surprise! Lanthier a trouvé une belle causeuse neuve pas chère, il l’a achetée. C’est nouveau ça. Deux payes, c’est pas pareil. Tout d’un coup, ils s’en vont de la cave du père de Lanthier et se prennent leur propre logement. Jarvaise aime bien son petit quatre-et-demi avec un châssis à chaque bout et un autre petit dans les toilettes, mais pourquoi qu’elle peut pas garder son chat? Lanthier lui a fait la job, au chat. 

* * *

À leur premier vendredi soir dans le quatre-et-demi, un iceberg a englouti complètement le sac de patates frites congelées. Pas capable de le sortir de là. Pas grave, Lanthier est allé en chercher au coin, sont bien meilleures. Lanthier et Jarvaise sont assis dans la belle causeuse et écoutent La Poule aux Œufs d’Or ensemble. Lanthier tient Jarvaise par la main. Jarvaise aime Lanthier, Lanthier aime Jarvaise. Ça et une bonne patate, c’est pas la grosse vie sale, ça, non? Ils ont gagné un billet gratis à La Poule en plus.

* * *

Jarvaise se sent obligée de socialiser quand la voisine de palier lui paie une visite. Sa travailleuse serait contente de voir ça. Elle élève 5 enfants toute seule dans son quatre-et-demi, elle. Trois pères différents. Ça lui fait des grosses allocations, par exemple. Jarvaise avait déjà entendu dire que le gouvernement stérilisait de force le monde comme elle et comme sa voisine. Elle se demande s’ils font encore ça, inquiète.

La bible dit qu’une femme gagne son ciel rien qu’à faire et à élever des enfants.

La travailleuse sociale, elle, dit : –“Veux-tu vraiment faire des enfants qui vont passer par où t’es passée?”

“Ben, non,” que Jarvaise répond, “Voyons donc.”

Est-ce que ça veut dire que Jarvaise aura jamais sa place au ciel? qu’elle se demande angoissée.

* * *

Ce soir, l’ambulance est venue chercher Lanthier. Ses idées et ses angoisses se couraient après dans sa tête. Le docteur avait changé ses pilules. Parce que Lanthier a déjà eu des gros problèmes de consommation. Et puis les pilules pour dormir sont dures sur le foie. Et puis Lanthier a des problèmes avec son foie aussi. Tout ça pris ensemble, Lanthier ne va pas bien. Il ne peut pas s’habiller tout seul. Ni se laver. Il pisse dans un vieux deux-litres de Pepsi parce qu’il ne peut pas marcher jusqu’aux toilettes, quand il essaie, il tombe.

Il perd connaissance. Il revient. Il perd connaissance encore.

C’est plate, ils étaient supposés aller fêter la fête de Jarvaise en faisant le grand tour de l’étang au Jardin Botanique, lancer du pain aux canards. Des fois, Jarvaise voit des vrais cygnes blancs, elle capote.

* * *

Jarvaise replace les affaires sur les tablettes dans le congélateur pour que sa gérante trouve que c’est bien organisé. Ses doigts restent tout le temps pris après les boîtes de jus congelé.

“Toute un spécial!”

“Quoi?” demande Jarvaise en se tournant trop vite vers trois femmes qui tenaient des cocos de Pâques pleins leurs bras.

–“J’ai dit toute un spécial.” répondent les trois femmes habillées pareilles en parfaite synchro, les trois femmes sniffent du nez super fort en même temps, se démorvent en se passant le revers de la main sur leurs nez avant de se refondre en une seule et unique femme mais embrouillée un peu.

Quand Jarvaise se réveille, les paramédics lui disent : –“Relaxez, madame, toute va ben été.”

Qu’est-ce que Jarvaise avait mangé pour déjeuner?

Une toast à rien.

“Si Jarvaise mange pas plus que ça, tes anti-dépresseurs vont te faire perdre connaissance de même.”

Un des paramédics a ramassé un sac de réglisse noire sur une tablette et lui a donné.

“Ouin, mais rien qu’un sac, OK?” braillait sa gérante dans tous ses états.

“Non, merci, Jarvaise veut pas y aller à l’hôpital,” que Jarvaise disait un peu confuse, “Jarvaise elle veut juste être une bonne fille qui fait une bonne job au Tigre Géant.”

Pour dîner, Jarvaise a mangé une lasagne congelée –mais elle l’a fait chauffer avant– une grosse canne de blé d’inde en grains à même la canne et une bouteille de Mountain Dew Diet. On ne prend plus de chance.

* * *

Sur les petits chemins d’asphalte alentour de l’étang, Jarvaise et Lanthier sucent des bonbons sans-sucre tombés dans le panier à moitié prix au Tigre. Prends ton temps, on achève le paquet.

Sur la promenade, les gens viennent et les gens vont, en skateboard, en rollerblade, à pied. Sur l’étang, Jarvaise regarde les canards, quelques oies et un vrai couple de vrais cygnes tout blancs. Elle capote.

Quand il se met à faire noir, le stade et sa grande tour penchée s’illuminent. Jarvaise les regarde, ébaubie, changer en toutes sortes de couleurs de lumière, ça l’étourdit. Jarvaise est obligée de s’asseoir une minute dans le gazon.

Une chance que la côte est toujours plus facile à descendre qu’à remonter.

* * *

“Papa est mort,” que sa soeur Rachel lui dit, au téléphone.

“OK.” Jarvaise répond, dans le téléphone.

Jarvaise ne pleure pas, n’est pas troublée du tout. Son père était une mauvaise personne et elle se demande si elle pourrait, ou si elle devrait, le blâmer pour toutes les mauvaises affaires qui lui arrivent tout le temps dans la vie, à elle. Au moins en grande partie. Mais encore, elle se questionne à savoir si elle devrait se sentir mal de ne pas se sentir mal et de ne pas brailler pour lui, l’enfant de chienne.

Jarvaise s’inquiète pour sa sœur Rachel. Vraiment. C’est pas mal elle qui s’en occupe depuis un certain temps.

“Dans mon groupe,” Jarvaise dit à Rachel en se forçant pour articuler savamment, “l’animatrice dit que le suicide est une solution temporaire à un problème permanent et moi je crois à ça, pas toi?”

“As-tu eu des nouvelles de quelqu’un dernièrement?” demande Rachel dépitée. “Maman, quec’chose?”

* * *

Lanthier s’est organisé avec ça mais ça va prendre un certain temps avant que l’Hydro les rebranche. Chaque fois que l’hiver finit, ça les prend par surprise. L’électricité leur est coupée.

Essaie de ne pas trop ouvrir le frigidaire, mais le iceberg a fondu, le plancher de la cuisine est tout trempe. La bonne nouvelle, les patates frites sont dépris.

* * *

À soir, Lanthier s’est fait pogner. Qu’il dit. Un grand morveux lui a fait les poches à la pointe du couteau. Mais Jarvaise se demande bien ce que Lanthier faisait alentour de l’étang du parc Lafontaine. Avec tout son chèque de paye changé en plus. Mais Lanthier ne file pas pour parler. Il veut rien qu’écouter des vidéoclips avec Jarvaise dans la causeuse et se taire. Lanthier pense à tenir la main de Jarvaise pour faire baisser son stress à elle.

Ça la dérange pas de faire des ménages le soir en plus de sa job de jour, même s’il fait chaud l’été. Parce que Jarvaise se demande bien comment ils vont payer le loyer emmanché de même.

Le lendemain matin, Jarvaise frappe dans le cadre du moustiquaire chez la voisine. Les enfants sont assis par terre dans le salon en petits caleçons. Ils mangent des céréales direct à terre.

“M’mannnnnnnn,” crie un des garçôns à tue-tête. La télé est trop forte. “M’man, es-tu sourde calvaire, ça cogne?”

“Heil, je t’ai dit de jamais me parler de même, p’tit christ!”

Elle accroche deux chaises et va rejoindre Jarvaise sur la galerie.

Est bien fine, pense Jarvaise, élever ses petits morveux et me prêter de l’argent de ses allocations. Y’a du bon monde, pareil.

* * *

L’autre jour, ils ont fait un traitement à Lanthier, ça s’appelle élastication, quelque chose de même.

–“C’est-tu grave?” demande la voisine.

–“Ça doit, c’est deux jours payés,” répond Jarvaise.

Les hémorrhoïdes sont attachées serrées avec des élastiques pour couper le sang. Ils s’étouffent, sèchent et finissent par tomber dans le fond de ses culottes. Je sais pas pourquoi mais Lanthier ne pouvait pas respirer par les narines, ils ont pas pu l’anasthésier. Ils lui ont rien donné pour la douleur non plus, mais il dit que ça lui a rien fait. Un vrai dur. D’un autre côté, le docteur était pas sûr pour la grosse bosse sur sa gorge.

“Inquiète toi pas pour ça, il est pas tuable, Lanthier,” répond la voisine, mais pas trop convaincante pareil.

* * *

La semaine prochaine, Lanthier a sa chimio. Demain, tous les patients en chimio s’en vont voir une partie de baseball gratis en groupe. Jarvaise est contente parce que Lanthier est content. Mais rendus à leurs bancs, Lanthier s’est mis à saigner du nez sévère. Jarvaise court les napkins partout.

C’est long. Jarvaise plisse des yeux pour essayer de voir si les culottes du lanceur lui font des belles fesses. Jarvaise ne connaît rien au baseball, elle observe les mouettes s’entretuer pour des restants de saucisses à hot dog. Elle ne savait pas que c’étaient des mangeux de viande eux autres avec.

“À quelle heure, les lumières de la tour?” que Jarvaise demande à l’autre cancéreux à côté d’elle. –“Y’en aura pas, la partie finit vers 4 heures.”

–“Câlissss.”

* * *

Jarvaise essaie d’aller voir Lanthier à l’hôpital tous les jours, sauf le dimanche. Les autobus sont trop slow. Elle serait supposée aller à la messe. Elle aime mieux dormir tard. Elle adore se lever tard.

* * *

Bonne fête! C’est ça que la carte de sa mère dit. Désolée d’être si en retard, tu sais comment ce que c’est!

Jarvaise part chez la voisine lui donner l’argent de la carte pour rembourser une partie du loyer emprunté avant que Lanthier pogne l’argent avant elle.

* * *

Lanthier est revenu mais il n’est plus pareil. Le docteur a encore changé ses pilules à cause du cancer. Lanthier passe ses journées longues dans son lazy-boy. Il écoute de la musique forte ou écoute des vidéos de fesses, Jarvaise mange ses bas.

* * *

À date, cette année, Jarvaise et Lanthier ont eu trois Noël. Dans son groupe, à la banque alimentaire de Lanthier et un petit souper tranquille chez eux. À soir, avec le frère de Lanthier qui a un bungalow sur St-Clément, ils vont souper chez le grec. La femme raconte qu’ils se sont fendus le coeur pis l’cul pour faire un trois-et-demi dans le sous-sol mais les locataires finissent toujours par se pousser sans payer les derniers mois. Si Jarvaise et Lanthier prenaient le loyer et payaient à date, leur maison serait claire en moins de 15 ans. On a jacké la maison, en bas il fait clair, il y a des grands châssis. Ce serait un peu plus petit mais pas mal moins cher que votre quatre-et-demi, c’est certain.

Dans un tirage, dans la fête de Noël des patients en oncologie, Jarvaise a gagné un beau porte-monnaie. Vide. Ça fait réfléchir.

Avant la Saint-Valentin, Jarvaise bien installée dans le bungalow de son beau-frère regarde passer les machines sur St-Clément par la grande fenêtre d’en avant. Dans son lazy-boy dans le salon, Lanthier regarde bien tranquille ses vidéos porno à la journée longue.

* * *

Au Tigre Géant sur Ontario, Jarvaise vient encore tout étourdie des fois. Là, elle est assise sur le cul au beau milieu de l’allée du manger en cannes et les clientes doivent faire le tour avec leurs paniers.

La gérante arrive et lui dit : –“Je veux te voir dans mon bureau.”

Jarvaise relève la tête mais le corps ne veut pas suivre. Ses yeux ne visent nulle part non plus. Elle a de la réglisse noire plein les dents mais ça n’a pas marché. Elle pointe du doigt bien haut vers la gérante. –“Dans moins de quinze ans, elle, j’va avoir ma propre maison, toé, tu vas voir,” qu’elle gueule.

“OK, désolée, Jarvaise, mais il va falloir que je te laisse partir.”

“OK,” que Jarvaise répond, “mais où, ça?”

* * *

Sur son rayon-X, les intestins de Jarvaise sont complètement bouchés. Le docteur se demande depuis combien de temps elle n’a pas chié. Ses médicaments peuvent faire ça. Jarvaise s’en rappelle pas de la dernière fois. Elle a lâché le Mountain Dew Diète et s’est mise à l’eau de champlure. Ses intestins ont slaqué mais le docteur en a juste profité pour augmenter ses pilules. Les étourdissements peuvent aussi venir du stress, dit le docteur.

Une chance qu’elle a l’étang. Le soir, elle et Lanthier font un tour, des fois deux quand Lanthier est en forme. Elle peut aller voir ses oies, ses canards.

Le dernier cygne est mort depuis un bout.

* * *

À soir Lanthier voulait de l’argent pour de la coke et Jarvaise ne voulait pas lui en donner. Il en restait juste assez pour la dernière grocerie avant le prochain chèque. Ils étaient assis dehors dans la cour du bungalow de son frère. Le trouble a pogné d’aplomb. Le voisin a entendu les cris de Jarvaise qui pissait le sang des jambes. –“J’vas appeler la police si tu la lâches pas!” criait le voisin à travers sa porte-moustiquaire.

Jarvaise est maintenant en sécurité dans le refuge pour femmes.

Des fois, elle se demande où est rendu Lanthier, s’il prend ses médicaments comme il faut.

Jarvaise se rappelle qu’il y a bien longtemps de ça, son père la traitait de connasse, de grosse nulle à chier même pas bonne à baiser et comment ces choses-là l’affectaient.  Alors quand Lanthier parlait de combien il avait été négligé dans sa jeunesse, elle savait de quoi il parlait. Mais Lanthier avait aussi admis lui avoir fait la sacoche sans lui dire, ni même la rembourser, pour aller se faire sucer la graine chez les putes sur Sainte-Catherine. Et que la seule fois où il était allé la voir à l’hôpital, c’était encore pour lui faire la sacoche, pour sa coke. Jarvaise ne savait même pas qu’il était retombé là-dedans.

Des fois, quand ils baisaient, elle lui disait que ça lui faisait mal mais Lanthier disait :

“Ben, non, ça fait pas mal, endure-toé, calvaire.”

Depuis qu’ils habitaient le bungalow, Lanthier regardait toujours ses vidéos de cul et essayait tout le temps d’intéresser Jarvaise à les regarder avec lui. Il se masturbait sans arrêt et quand Jarvaise lui a demandé d’en parler au docteur, il a refusé. Il blâmait tous les problèmes de femme qu’il avait connus dans ses anciennes relations et Jarvaise était convaincue qu’il la blâmait elle aussi.

Lanthier l’avait ramassée, aidée quand elle était dans la rue. Il l’avait rencontrée pas de place à aller, à la clinique externe de Louis-Hippolyte et l’avait ramenée dans le sous-sol de son père. Mais après, il l’avait toujours traitée comme son propre père la traitait. Qu’est-ce que tu veux de plus?

* * *

Ça ne se fait plus à pied de là où elle habite maintenant à l’étang, mais il y a une église et une bibliothèque pas loin. Jarvaise est en train de lire un livre qu’elle a trouvé là, c’est long, il n’y a pas d’images, mais elle aime ça. Elle se force.

* * *

Jarvaise visite Lanthier à la prison.

Il a arrêté sa médication, est tombé dans la meth bon marché et un soir il a poignardé une pauvre pute dans une ruelle derrière la rue Sainte-Catherine, elle en est morte pauvre fille. Elle ne voulait pas lui faire une pipe gratis.

Elle lui en avait fait une pas plus tard que la veille au soir, c’est choquant.

* * *

Aujourd’hui, c’est dimanche, Jarvaise marche jusqu’à l’église. Son linge fait dur mais ses jambes vont mieux. Elle marche maintenant avec ses muscles au lieu de rien qu’avec ses os. Le couteau de Lanthier a fait des gros dégâts.

Demain, c’est son groupe. Elle va être capable d’aller au Jardin Botanique avec les autres femmes. Ça fait tellement longtemps.

* * *

Aujourd’hui, le père et le frère de Lanthier sont venus visiter le nouvel appartement de Jarvaise et lui rapporter la causeuse. Ils lui ont dit que la cour avait fait une offre à Lanthier. Plaider coupable et poigner 13 ans au lieu de 20, mais il a refusé. Il veut plaider la démence.

* * *

Jarvaise s’est mise sur une diète végane-suicide, elle essaie de manger le moins possible, de toute, mais surtout pas de la viande. Elle a aussi décidé d’abandonner totalement le Mountain Dew Diète. Ou tous les breuvages semblables. Les bulles semblent complètement détraquer sa mémoire, qu’elle pense. La bière, c’est moins pire.

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Depuis quelque temps, un chat rôde alentour de chez Jarvaise. Ça lui fait penser à son ancien chat à elle. Celui que Lanthier a égorgé sur la galerie. Elle se demande quel nom lui donner. Quand elle était petite, elle se rappelle avoir écouté une émission qui s’appelait Félix le chat, un chat noir qui se pavanait en tuxedo noir aussi. Me semble. C’est dur à dire dans une télévision noir et blanc.

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Jarvaise a commencé à jouer au bowling des fois, avec le groupe. Elle joue à peine pour 80. Un des hommes du groupe qui est supposé être rien que son ami n’arrête pas de passer son bras par-dessus ses épaules, profite de l’étroitesse des bancs au bout de l’allée de quilles pour la coller. Il lui demande toujours –“Es-tu chatouilleuse, coudonc?” parce qu’elle tortille à tout coup.

“Pis, toé, coudonc, t’es-tu sensible?” que lui a répondu Jarvaise une fois en lui pinçant un testicule de toutes ses forces comme une malade. Ils se sont mis à deux hommes pour lui arracher la couille du pauvre gars des mains. L’homme criait au meurtre. Le propriétaire du bowling avait jamais vu ça, il a appelé la police. Il a eu vraiment peur de perdre sa couille le gars, la travailleuse l’a convaincu de ne pas porter plainte. Là, Jarvaise, elle ne joue plus au bowling.

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Lanthier a pogné 20 ans ferme. Jarvaise a de la misère à démêler ses sentiments par rapport à la sentence mais elle aurait bien aimé qu’on lui demande son avis. Il aurait séché là plus longtemps.

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Jarvaise essaie de rappeler sa soeur Rachel encore une fois, une autre fois, encore une autre fois et elle tombe toujours sur le répondeur. Elle se demande bien comment se débrouille sa soeur Rachel, elle l’appelle. Elle rappelle. Rappelle.

Le téléphone sonne, Jarvaise court. C’est pas Rachel, c’est la bibliothèque. Son livre est trente-trois jours en retard. La chicane pogne au téléphone, Jarvaise leur raccroche la ligne au nez.

–“Ils mettront pas la police après moé pour trente-trois cennes, calvaire!”

Ce serait plate de leur rapporter, Jarvaise a onze pages de lues.

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Jarvaise se ramasse à l’hôpital en convulsion beaucoup trop souvent. Jarvaise désorganise, défoule, refoule, dissocie, décompense, tout ce que tu voudras. On dirait que ses pilules marchent jamais. Sa travailleuse sociale la déménage dans un centre soi-disant pour personnes en perte d’autonomie. Quand ils sont venus la chercher, elle se laissait mourir depuis un bon bout de temps, dans la cave en dessous de la cage d’escalier. Elle ne voulait pas y aller. Viens donc, Jarvaise, tu vas voir, tu vas être bien, là.

Elle a jamais été bien quelque part, pourquoi qu’elle commencerait ça là, là.

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Ça arrive que les repas sont bons mais ça change tout le temps au moins. On dirait qu’ils nous maintiennent dans le doute pour qu’on apprécie la nourriture quand elle arrive. Mais Jarvaise croit qu’une bonne routine de manger ce serait mieux pour des personnes prises avec des maladies mentales de même. Ça nous prendrait peut-être un peu moins de manger pis un p’tit peu plus de cigarettes.

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La compagne de chambre de Jarvaise est une personne très réconfortante. Elle laisse Jarvaise parler, pas comme le paquet de pies qui restent là, pas moyen de placer un mot. Le pire, c’est qu’elle l’écoute en plus. Il y aurait tellement de choses qu’il faudrait qu’elle dise mais le plus souvent, Jarvaise se contente de répondre : –“Han-han, han-han.”

Sa compagne de chambre a 86 ans et elle a toujours un chapelet emmêlé dans ses vieux doigts croches. Elle part à brailler des fois et Jarvaise est obligée de lui démancher le chapelet des doigts. Elle ne se rappelle pas des choses qui ont fait sa journée ou les dernières cinq minutes, juste les vieilles affaires du passé. Il y a beaucoup de vieilles comme ça ici. Les plus jeunes ont toutes des maladies mentales. Quelquefois, Jarvaise pense qu’elle est une malade mentale elle aussi, mais des fois elle pense qu’elle est juste pas capable de se défendre contre les docteurs. Sa vieille compagne la rassure en lui disant que rien de tout ça n’est réel dans le fond. Y’a pas de danger. Toute est dans sa tête. 

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Ah, les beaux dimanches.

C’est dimanche, Rachel est pas venue, finalement. Ça a l’air moins fou, les autres femmes en ont pas de visite non plus.

Dans la grande salle à dîner de l’institut, elles attendent, excitées comme des fillettes, toutes fébriles, pour un morceau de gâteau qui est à veille de s’en venir. Il y a même quelques pipis de joie qui se font, ça sent. Le jeune musicien lâche enfin de gratter sa guitare plate, la couche sur le dos dans sa boîte, referme le couvercle et clanche les barrures dorées.

Par les châssis, les belles lumières aux couleurs changeantes qui frappent les bâtisses annoncent l’arrivée d’une nouvelle ambulance. Ils les allument pas quand tu sors. –“Tu sors d’icitte rien qu’une fois.”

“Quand je restais dans Hochelaga,” Jarvaise racontait, “une fois j’ai eu comme une vision. Le pignon rond de la drôle de petite tour en brique dans la cour de l’institut, ça s’ouvrait, ça, comme un couvert de pot. C’était une porte d’entrée pour l’enfer, direct. C’est par là qu’ils venaient vous charcher.”

“Ben, non, voyons donc,” répond la vieille co-chambreuse calme et sûre d’elle, “les voies du seigneur trouvent toujours leur chemin à travers les dicaments, c’est clair. C’est fini ça, les hosties pis toute, le bon dieu travaille avec des pilules à c’t’heure, des belles pilules toutes sortes de couleurs.”

Jarvaise n’était plus vraiment certaine tout d’un coup si elle croyait encore à ça ou non, elle, le bon dieu.


Flying Bum

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