Florence pour toujours

J’avais probablement mal noté les coordonnées et les choses avaient tellement changé ici. J’avais du mal à m’y retrouver. Cela devait bien faire trente ans que je n’étais pas revenu dans mon ancien bled perdu. Trois-cent cinquante kilomètres, ce n’est pas la porte voisine. J’ai finalement trouvé l’endroit. À l’époque, c’était une maison de riche, un notaire, un avocat ou quelque chose comme ça, mes souvenirs sont flous. En entrant, un monsieur en queue-de-pie m’interpelle. –“Monsieur, s’il vous plait,” me dit-il simplement, pendant que son regard presqu’outré passait de mes yeux à mes pieds à mes yeux. “J’ai ce qu’il vous faut, ici, attendez un moment, je vous prie.” S’en retournant derrière un haut comptoir de réception, il en revient avec une paire de couvre-chaussures en papier. “On en a toujours à portée de main en hiver, c’est plutôt rare qu’on les utilise en été,” dit-il en me tendant une paire de chaussettes bleues avec une frange frisée élastique qui leur donnait l’allure d’un casque de bain. J’avais mis mon complet le plus sobre dans les circonstances, chemise et cravate, mais mes souliers juraient avec ma tenue irréprochable, couverts de boue, mes bas et le bas de mon pantalon avaient écopé aussi. Personne n’aurait voulu cochonner les beaux tapis de Turquie du salon funéraire.

En traversant distraitement la structure moderne qui n’était pas là jadis, je n’avais pas vraiment réalisé que je surplombais la rivière Thompson. Le vieux pont ferroviaire à côté, les ruines des vieux débarcadères à demi submergés au loin et par-dessus tout, cette odeur très particulière inscrite au plus profond de ma mémoire. Après le pont, j’ai trouvé l’endroit idéal pour faire demi-tour et j’ai traversé le même pont encore une fois, en sens inverse. J’ai trouvé un endroit où me garer et je suis descendu de voiture. En déposant le pied, j’ai senti la mollesse du sol. Je me suis immédiatement souvenu de la sensation. Mais je me suis dit merde. Il fallait que j’aille voir.

Aux tout débuts de la colonisation, ce qu’on appelait les chemins d’eau constituaient les seules grandes voies de circulation à travers la région. Les steamboats accostaient sur les grèves de la rivière apportant leurs lots de marchandises, nouveaux colons, de mineurs, d’aventuriers de tout acabit mais encore, aux semaines de paye des mineurs, des bataillons de travailleuses du sexe venues de Montréal avec leurs proxénètes dans leurs zoot suits ridicules. La rive ouest de la rivière constamment boueuse, voire marécageuse, était un endroit hostile et peu invitant où même les plus pauvres colons n’auraient voulu s’installer. Les proxénètes, qu’on appelait ici des pimps, y avaient fait construire quelques camps de bois rond et un bancal réseau de trottoirs de bois. C’est dans ces camps, squattés sur les terres publiques, que les filles d’affaires faisaient leurs affaires avec leurs pimps et quelques bootleggers qui fournissaient à tout ce beau monde de quoi se rincer le gosier. On y jouait aussi aux cartes, à l’argent bien sûr. Après la grande dépression et les nombreuses descentes de la police provinciale, les camps avaient été abandonnés là. Plusieurs avaient presque totalement pourri puis s’étaient effondrés sur eux-mêmes, un ou deux tenaient encore en place de peur et les trottoirs de bois avaient lentement calé dans la vase.

Une calvette de béton installée plus haut sur la rive en pente déversait maintenant la presque totalité des égouts de la petite agglomération dans la rivière. Les rejets traversaient l’ancien squat aux bordels pour se répandre plus bas directement dans l’eau. C’était partout pareil à l’époque, longtemps avant la nouvelle conscience écolo. L’odeur déjà pestilentielle du terrain marécageux gagnait en saveurs. La quantité impressionnante d’insectes de toutes sortes servait également de repoussoir par excellence pour les curieux qui oseraient vouloir y flâner. Personne n’osait plus s’aventurer dans le secteur, sauf quelques adolescents romantiques en mal de sensations fortes. Une cabane tenait toujours et entre nous, on l’appelait la cabane aux fesses. Tout un chacun y emportait des choses, réparait une faiblesse de structure, ou construisait un mobilier rudimentaire. Comme si le vice était historiquement imprégné dans chacune des billes de bois de ses murs, il était convenu d’office que quiconque y séjournait était soupçonné de tous les péchés du monde.

Nous étions quatre un vendredi soir de juin à occuper la cabane. Deux garçons et deux filles et tout le monde était bien à son aise. C’était soir de première pour moi et pour Florence Gagnon aussi, je présumais, la fille qui m’avait offert d’essayer ça –mettre mon doigt dans son vagin– elle avait agi si spontanément et naturellement que je me serais senti idiot de refuser. Elle a elle-même demandé à Odette Verville et mon ami Beaudette d’aller s’installer au bord de l’eau un moment. Ils savaient ce qui se manigançait dans la tête de Florence et ils sont partis en souriant. C’était une des premières belles soirées d’été, l’école achevait. Les nuages se faisaient jaune feu dans le bleu plus sombre du ciel et s’étampaient comme un double identique sur la surface de la rivière tranquille. Sur le vieux pont de bois, la silhouette bien découpée de deux pêcheurs. Florence Gagnon qui se tenait bien immobile les culottes aux genoux et son chandail étiré pudiquement vers le bas tenait mes épaules pendant que je procédais machinalement à l’exploration maladroite. Nous ne nous étions même pas embrassés, rien. Je me souviens que mes mains tremblaient, souvenirs de sentiments extrêmement confus et le reste de la soirée est demeuré brumeux dans ma mémoire.

Le lundi matin suivant, je me suis présenté à l’école, gêné, manque évident de confiance en moi, nerveux. J’avais pensé à Florence Gagnon toute la fin de semaine sans oser aller chez elle, à la cabane aux fesses ou simplement l’appeler. Je suis entré dans la cafétéria à la recherche de Beaudette et Odette Verville s’est levée debout.

–“Toé pis Florence Gagnon…” me criait-elle d’un bord à l’autre de la cafétéria, –“…dans le cul!” gueulait-elle en pointant le majeur bien haut vers le ciel avec une face de dédain total, –“en plein dans le cul, sans-dessin!” Confus, j’avais le goût d’aller m’enterrer dans la cour d’école.

À l’époque, j’étais tellement innocent. Je ne connaissais rien à ces choses-là. Je pensais probablement que le vagin se situait dans la zone la plus anatomiquement improbable. Comme la maison de Zorro à la télé qui a l’air d’une casa d’une taille tout à fait modeste vue de l’extérieur mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, ça prend les allures d’une hacienda monumentale avec des pièces et des pièces étalées comme un vrai dédale. Le vagin devait se trouver quelque part tapi dans le plus insoupçonnable recoin de ce château derrière moult épaisseurs de rideaux. Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit, Florence Gagnon? Pourquoi tu m’as laissé aller là?

À mes yeux, Florence Gagnon était magnifique mais elle avait les bras particulièrement poilus pour une fille. Personne n’osait l’agacer avec ses poils de bras cependant, elle avait la mèche courte. Je m’en foutais totalement. On racontait que dans un party-pyjama de filles, on l’avait surprise à se masturber avec le manche d’un stylo-feutre et pour s’en sortir elle avait presque forcé les autres filles à faire pareil. Comment on aurait pu ne pas être amis? Florence Gagnon et moi, ensemble comme une paire de doigts croisés serrés, exsangues. Mais “l’accident” a installé une petite distance entre nous. Avant ça, je sautais sur mon vélo et je me rendais chez elle même quand sa mère était absente et on écoutait la télé collés l’un contre l’autre, ou on se contait des peurs sur la galerie. Après, je ne me rappelle même pas lui avoir parlé, serait-ce au téléphone. Tout ce qu’elle aurait eu à me dire c’est : “Arrête, t’as passé tout droit, innocent,” mais en y repensant, j’aurais dû savoir. Quelque sensation étrange que j’avais ressenti bien que familière d’une certaine façon, du déjà vu, un orifice inhospitalier, pas correct.

Oui, j’ai alors vécu une grande déception mais j’étais surtout furieux contre cette stupide Odette Verville qui s’était fait une joie débile de répandre le cancan. Presque pendant un an, j’avais peur de tenir des choses dans mes mains. Quand je tenais un stylo en classe j’entendais murmurer “Mets-moi le pas dans le cul,” lorsque je mangeais une carotte ou un céleri dans mon lunch : “Ça va dans ta bouche, çà, hein, pas dans mon cul.” Mes notes ont baissé, j’ai perdu du poids.

Mais, la vengeance est un plat qui se mange froid et je n’ai rien eu à manger du tout; contre toute attente l’incident a lentement sombré dans l’oubli. Un soir je me suis retrouvé chez Florence Gagnon et deux autres filles étaient là avec nous. Un drôle de party-pyjama où j’avais été admis pour une raison qui m’échappe. Les filles occupaient un grand lit double et moi je dormais par terre sur un matelas soufflé, entre le lit et le mur, du côté occupé par Florence. À un certain moment dans la nuit, sans avoir provoqué quoi que ce soit, la main baladeuse de Florence tâtonnait son chemin dans mon pyjama. Un drôle de courant électrique sort de la main d’une fille lorsque c’est la première fois qu’une fille touche à votre pénis, et le choc se répand comme un courant magique dans votre corps en entier comme de vives ondulations qui piquent un peu. J’entendais tout. Son coeur. Mon coeur. Sa respiration. La chaleur d’une main étrangère. Le moindre mouvement quasi imperceptible de ses doigts, même les mouvements créés de toutes pièces par mon imagination survoltée. Mais sa main n’avait à peu près pas bougé. Elle s’était enveloppée autour de mon pénis comme un bas sur un pied. Comme morte, aucun mouvement. Je me tenais raide tranquille, comme mort moi aussi. Pour un moment j’ai bien cru qu’elle s’était endormie comme ça. –“Florence?” que j’ai murmuré le moins fort possible, mais immédiatement elle a répondu : “Oui?”

Après, plus personne n’a prononcé un traître mot. Je suis resté là, sa main sur moi, et j’ai senti le courant électrique diminuer tranquillement remplacé par une inconfortable moiteur. Je n’étais pas du tout certain de ce que Florence aurait dû faire ou aurait pu faire mais il m’apparaissait évident qu’elle avait bâclé le travail ou alors, elle ne savait pas quoi faire du tout. J’avais hâte de raconter ça aux amis pour obtenir en quelque sorte ma petite vengeance. Je m’imaginais les copains en train de mimer la masturbation dans les airs et se payer la tête de Florence devant toute la cafétéria mais ce n’est pas arrivé. J’ai fermé ma gueule. Heureusement, avant la fin du week-end, elle avait trouvé le truc. Mais avec le gros Blaise Babin. Le gros se faisait aller la gueule à l’école avec les “mains magiques” de Florence Gagnon en mimant le geste dont Florence m’avait cruellement privé. Blaise et Florence se sont mis à se fréquenter et à nouveau, je ne pouvais plus tenir de stylo à l’école, ni de carotte ni de céleri.

Florence Gagnon avait de beaux grands yeux marrons. Exotiques et chauds. Tellement grands, comme ils avaient semblé illuminer tout son visage en s’abreuvant de la lumière des nuages jaune feu au-dessus de la rivière Thompson, cette fois où j’ai véritablement connecté directement avec ses yeux. Je ne sais pas pourquoi on ne s’est pas embrassés ce soir-là et qu’est-ce que ça aurait pu changer, ce dont je me souviens c’est que ma huitième année avait été une foutue d’année moche.

J’ai bien dû faire cent pieds sur la grève boueuse. L’odeur fétide de l’époque était toujours là comme le fonds de commerce des nouveaux parfums que le temps avait transportés là. J’ai suivi une piste qui paraissait plus sèche et je suis monté un peu plus haut sur la rive. La végétation cachait en grande partie la grande gueule de la calvette de béton maintenant asséchée qui crachait autrefois tous les égouts de Dubuisson sur le marais des anciens bordels. Un piquet de bois ici et là rappelaient la route des trottoirs de bois. La plupart des billes de bois qui émergeaient encore de la boue s’étaient habillées d’une épaisse couche de mousse vert olive et se laissaient lentement absorber par la nature. Un tas de bois pourri, un peu plus haut que les autres, les billes recroquevillées sur elles-mêmes comme pour cacher tellement de vieux péchés, j’ai fermé les yeux et j’ai revu la cabane aux fesses, les grands yeux marrons de Florence Gagnon.

–“Madame Gadbois est dans le premier salon à votre droite,” me dit le monsieur austère dès que j’eus fini d’enfiler les pantoufles bleues. “Madame Florence Gadbois?” que je lui demande du tac au tac. “Non, c’est madame Armande Gadbois,” dit-il.

“N’y a-t-il pas une madame Florence Gagnon, ou Florence autre chose exposée ici?” Le monsieur me regarde comme si je débarquais de la planète mars. “Vous êtes vraiment ici pour voir Florence Gagnon?” enchaîne le bonhomme qui semblait toujours aussi sonné et qui m’observait avec une curiosité malsaine mal contenue. “Oui, Florence, Florence Gagnon,” que je rajoute. “Au bout complètement à gauche,” qu’il répond sèchement puis il tourne vitement les talons et regagne son comptoir.

En longeant le couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les pièces chaudement mais sobrement décorées. J’ai à peine entrevu madame Gadbois étendue au centre d’un amoncellement de fleurs hallucinant dans un cercueil digne des meilleurs ébénistes. Une foule compacte discute, les chaises occupées forcent l’ensemble des visiteurs à rester debout. J’essaie de reconnaître des visages mais tellement d’années se sont écoulées, il faudrait que je dévisage longuement tous ces gens pour en reconnaître un ou deux probablement, peut-être aucun. Je continue jusqu’au bout du couloir jusqu’au dernier salon à gauche. Un bout de papier épinglé sur le mur sur lequel est écrit à la main : Florence Gagnon. Le salon baigne dans une noirceur quasi opaque, je distingue à peine le fond de la pièce. J’entends monsieur pantoufles qui galope malhabilement dans le corridor et qui arrive essoufflé en s’excusant. “On n’avait pas allumé, personne n’est venu encore, je suis désolé.” Il passe sa main sur l’embrasure intérieure et une lumière blafarde s’installe sur le salon minuscule. Un cercueil en simple contreplaqué de merisier russe, un seul bouquet modeste déposé sur la partie fermée du cercueil.

Je marche solennellement vers la tombe, mes genoux descendent sur le prie-dieu. D’instinct, je regarde d’abord le petit arrangement floral, bleu et jaune feu, la carte indique Léon Santerre.

C’est moi Léon Santerre.

…  

Je suis seul, non seulement seul mais je me sens profondément seul. Les autres ne sont pas arrivés. On avait dit sept heures et demi, il était huit heures moins quart. Il ferait bientôt noir. J’espérais secrètement que je n’étais pas encore tombé dans un de ces traquenards à la con. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté de venir. Les deux dernières années, ma mère m’avait envoyé en pensionnaire au séminaire d’Amos, tout le monde voulait un curé dans sa famille dans ces temps-là mais je songeais déjà à défroquer avant même l’ordination. Je n’avais pas vu les gars depuis un bon bout de temps mais c’est comme si ça ne me faisait rien, nos mondes étaient bien différents maintenant. Nos vieilles amitiés vivotaient sur du temps emprunté. Je sais que le père du gros Babin et celui de Beaudette sont enfermés ensemble à la prison de La Macaza, je ne sais pas trop quelles gaffes ils ont fait ni pour combien de temps ils seront là. Le gros Babin en mène large dans le secteur, des affaires louches, même à seize ans, les pommes pourries ne tombent pas bien loin des pommiers. Dope, vol d’autos, recel, blablabla. Il travaillait à la cour à scrap de madame Simard qui était tout juste en haut de la côte du vieux squat où la cabane aux fesses s’était finalement effondrée deux printemps avant. En arrière de la cour à scrap, séparé par un ruisseau pas très propre qui draine les eaux de la dompe, un dépotoir à ciel ouvert. Nous avons rendez-vous dans une vieille van Volkswagen au fond complètement de la cour à scrap. Babin s’arrange pour voler à madame Simard les batteries encore bonnes pour y avoir de la lumière, de la radio et les gars viennent veiller ici maintenant. Ils fument de la dope, boivent de la bibinne, déconnent en masse et se regardent perdre connaissance un coup bien gazés.

–“Tu vas voir Santerre, tu vas avoir une tabarnak de surprise, manque surtout pas ça, ça arrive pas tous les soirs icitte des affaires de même.” Mais les gars n’arrivaient toujours pas, il était passé huit heures maintenant. J’essayais de les voir venir dans la noirceur, à travers les carcasses de voitures pêle-mêle.

Je suis presque mort de peur quand Beaudette et Blaise Babin sont arrivés mais du côté de la dompe. Ils traînaient un matelas en condition étrangement passable, glané là où les camions ont fraîchement débarqué des ordures.

–“Ah, t’es là, toé?” demande Babin. “On avait dit sept heures et demi, non?” Et Babin s’empresse de répondre : “Oui mais ça a valu la peine de marcher un peu, m’as-tu vu le beau matelas, toé?” Beaudette était déjà affairé à démancher la banquette arrière du Volkswagen pour étendre le matelas sur le plancher. Babin et moi on s’est installés sur la banquette à la belle étoile et on a fumé un joint, bu un peu. De longs silences malaisants en disaient long sur les tangentes que prenaient nos jeunes vies et le temps se faisait éternité en attendant la “surprise”.

–“La v’là, les gars, la v’là, hostie que je le savais qu’elle viendrait!” s’exclame le gros Babin excité comme ça ne se peut même pas. Au loin dans la pénombre s’avance une silhouette de fille. À mesure qu’elle s’approche on distingue une longue chevelure javellisée jaune avec des racines noires, une jupe en denim très courte, deux longues jambes blanches et une camisole noire moulante avec des bretelles spaghetti. Dans ses pieds, la fille porte des bottes de caoutchouc noires découpées à la va-vite un peu en haut des chevilles, un sac à dos sur l’épaule.

–“Te l’avais dit, Santerre, une christ de surprise, hein? Tu t’attendais pas à voir Florence Gagnon icitte à soir, hein?” Effectivement, le coeur m’a fait rien qu’un tour.

Florence m’a regardé vite-vite avec les yeux d’un lièvre pris au collet.

–“Veux-tu boire un p’tit quec’chose, fumer de quoi?” lui demande Babin qui sautillait sur place et presque synchro je lui demandais timidement –“Ça va, Florence?” Elle marchait tout droit vers la vieille van Volkswagen d’un pas décidé.

–“Pas icitte pour faire du social,” qu’elle répond à Babin. Elle ne m’a ni répondu ni regardé. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, ses deux genoux pointant vers le plafond du camion, les bottes de caoutchouc encore dans ses pieds de chaque côté du matelas, la jupe sous les seins et la petite culotte encore accrochée sur la cheville, entre ses cuisses les grosses fesses blanches du gros Babin qui s’époumonait sur elle qui s’agrippait au matelas les bras en croix, silencieuse. Le gros n’a pas mis bien longtemps à émettre un son de truie dont on botte le cul annonçant la triste fin de sa petite affaire. Je regardais ébaubi Beaudette les culottes à terre qui déjà se partait à la main en attendant son tour.

Après Beaudette, elle m’a regardé en pleine face. –“C’est ton tour mon beau Léon, Babin m’a fait venir juste pour toé. C’est ma première fois, désolée que c’était pas toute pour toé, t’avais beau venir me voir avant ou forcer pour passer le premier.”

Je n’aurais jamais été capable. Le gros Babin a sorti une vieille boîte de chocolat en tôle, a levé le couvercle puis l’a tourné à l’envers. Une pluie de billets et de pièces de monnaie est tombée entre ses jambes toujours écartées pendant qu’elle essuyait le sperme répandu partout sur elle. Elle était la seule belle chose dans ce foutoir de tôle pourrie entre le dépotoir, la cour à scrap et la swompe puante.

–“Compte pas pour rien, toute l’argent est là,” lui dit le gros Babin. Beaudette qui se reculotte, lui, n’ose même pas me regarder dans les yeux et le gros en remet :

–“Es-tu contente, là?, tu vas pouvoir dire que t’es une putain à c’t’heure.”

Elle a relevé le regard vers le gros dégueulasse et lui a répondu sèchement : “Tu dis ça à une personne, gros christ de Babin à marde, et je raconte partout que ta petite pissette d’écureuil garoche sa petite sauce en 15 secondes, même pas.” Elle se tenait debout bien droite, la tête haute, un corps sculptural, ses grands yeux marrons lançaient des torches de feu sur le gros Babin déconfit.

Elle a gardé son dernier regard pour moi, l’affaire la plus triste que je n’avais jamais vue, puis elle est repartie.

 

Je crois bien que je n’ai jamais souffert d’amour de toute ma vie autant qu’à ce moment-là, précisément ce moment-là.

 

 

J’ai quitté le bouquet des yeux et mon regard s’est retourné lentement vers la gauche, angoissé. J’avais peur de ce que j’allais voir, j’imaginais des cicatrices laissées là par des crétins ou le visage d’une femme de trois cent livres, les traces d’un long bout de l’histoire qui m’échappaient complètement. Je savais que ses beaux grands yeux marrons étaient maintenant fermés à jamais et que je ne les verrais plus. Mais à ma grande surprise, son visage était superbe, tout paisible sous sa couche de fard poudreux et son immobilité troublante. Ils avaient réussi à lui conserver un sourire presque taquin. Et cela m’a soulagé. Elle était toujours aussi belle ou c’est mon cerveau qui est totalement tordu.

Je suis resté là de longues minutes à la regarder, une heure peut-être, à la reconstruire dans ma mémoire, me faire un triste cinéma et personne n’était venu nous achaler. Le signet funéraire ne parlait d’aucune personne laissée derrière, ni mari, ni enfant.

Nerveusement, je me suis convaincu de frôler sa joue, la main tremblante, puis d’embrasser son front.

 

 –“Tu peux y aller à c’t’heure, Florence Gagnon, personne d’autre va venir te voir maintenant.”

 

–“Mais c’est pas grave, moi je suis venu … moi, je t’aime.”

 


Flying Bum

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Philo 101 dans le boudoir

Le garçon est étendu de travers sur le lit de la femme; chez nous, on aurait dit évaché. Appuyé sur un seul coude, sa main libre gesticule. Il disserte pompeusement en massacrant une théorie fraîchement apprise à ses premières leçons de philosophie, comme si toute cette science émergeait miraculeusement de son cerveau adolescent.  Elle se questionne à savoir combien de cette gauche dissertation elle va devoir supporter. Elle se voit quitter son bureau, retourner au lit, lisser des mains, suavement, sa longue chevelure dans un mouvement qu’il reconnait, auquel il ne résiste pas. Son regard se tournerait vers elle – bref mouvement furtif de la tête comme un oiseau – et il décoderait non sans perplexité toute la signification de son langage corporel, de ses attentes.

–“Qu’est-ce que tu bricoles à ton bureau?” demande-t-il.

Elle ne répond pas. Elle est bien installée à son coin de travail, des esquisses sont épinglées au mur autour d’une affiche vert néon où figure à grands coups de crayons une esquisse de la célèbre chaise Le Corbusier. Son ordinateur est allumé et elle déroule distraitement son fil d’actualités. Un contact a publié une vidéo de Madonna, en gros titre “Les grands succès du passé”. Des éclairs de sa jeunesse lui reviennent, pas grand-chose d’autre, mais elle clique sur le lien, curieuse de voir si c’est quelque chose dont elle se souvient. Il y avait là un très jeune garçon. À l’époque, elle le trouvait craquant. Les hauts-parleurs de l’ordi laissent entendre des sons de synthétiseur.

Une image à la taille titanesque d’une femme nue coiffe la marquise d’un théâtre. Deux énormes ampoules rondes émettent une lumière blanche et éblouissante, font office de seins sur le torse de la femme sur l’affiche. Un garçon de dix ou onze ans essaie de payer son entrée au “peep show” mais le vieux guichetier agite son index signifiant son refus de laisser entrer le garçon.

–“C’est qui?” demande le garçon maintenant sur le ventre, la tête appuyée dans ses deux paumes.

–“Tu me niaises?” dit la femme, “C’est Madonna.”

Le garçon hausse une épaule, passe une main dans ses longs cheveux bouclés. Le garçon à l’écran passe sa main lui aussi dans sa chevelure blonde.

–“Tu ne vas pas regarder tout le vidéoclip?” se plaint-il. “Reviens donc dans le lit.” Son ton ressemble davantage à une lamentation qu’une invitation.

Elle demeure rivée à l’écran. –“Meee. . . minute.”

Le garçon émet un soupir profond et bien sonore. Il balance ses jambes hors du lit, marche vers le coin cuisine du loft. Elle épie sournoisement le corps nu définitivement encore juvénile, les cuisses fermes qui finissent en belles fesses bien rebondies. Ils se sont rencontrés dans un café, il se disait tellement plus âgé, elle tellement plus jeune. Elle aimait croire que leur attraction était basée sur l’intelligence, niant l’évidence même, il était beau comme un coeur, frais comme un printemps. Des notions élémentaires de biologie et de mathématiques suffisaient, elle le savait très bien, elle aurait pu être sa mère. Elle était spécialement attendrie par son sourire étudié, à la limite narquois, soutenu par un regard perçant, un battement de ses longs cils à peine perceptible. Même si maintenant elle le connaissait davantage, son vrai lui, celui qui sacre un peu, trippe sur la philosophie et qui porte des vêtements douteux, qui n’a peut-être même pas les seize ans qu’il affirme avoir, ce sourire fonctionne toujours à merveille sur elle. Elle fond.

Madonna porte un bustier noir qui lui fait des seins pointus, des bas-résille et une chevelure platine androgyne. Des hommes dans des cabines, derrière des vitres, se touchent, la regardent se rouler et se dandiner sur un parquet noir luisant. Ses sourcils sombres en arc, les mâchoires larges et angulaires; elle est tout en muscles et en chairs blanches, quelques os en saillie. Les hommes ont chaud, bavent. Dehors, le petit garçon qui craint ce qu’il pourrait voir couvre ses yeux de ses petites mains.

Le garçon revient de la cuisine avec un ziplock de cannabis et un paquet de papier à rouler. Il s’évache en plein ventre sur le lit, à la même place, et se bricole un joint.

Le bambin dans la vidéo danse de façon définitivement lascive devant un miroir.

–“Ishhh,” dit la femme. ”Le petit gars dans le vidéoclip, il danse comme s’il voulait sauter Madonna.”

Le garçon sourit. –“Peut-être que c’est ça qu’il veut.”

Elle regarde, en fait, elle le dévisage. –“Es-tu sérieux?”

Aucune réponse. Le garçon est tout concentré à son petit projet. Dans sa position, les gestes ont l’air malhabiles et imprécis. Elle repense à leur première rencontre – ses drôles de gaucheries comme un bébé chien – l’envie lui prend de se glisser contre lui, embrasser le bas de son dos, tâter ses fesses. Elle pense rarement à ce que lui veut. Parfois, il lui tient les deux mains derrière la tête avec force pour assurer une emprise bien virile sur elle mais il les relâche généralement assez rapidement lorsqu’elle résiste. Cela la laisse perplexe, elle se désappointe un peu elle-même, elle se demande toujours si elle aurait dû résister avec plus de théâtralité, en faire suffisamment pour rendre le jeu plus jouissif pour lui.

Les hommes ont les visages en sueur, les yeux au désespoir, semblent n’en avoir jamais assez d’elle et sont extrêmement déçus; Madonna est disparue du parquet luisant. Partie.

Elle se rappelle avoir eu cet album, avoir dansé sur cette chanson lorsqu’elle était enfant. Elle se dandinait avec les copines au sous-sol en utilisant les queues de billard comme des microphones. Cette année-là, sa meilleure amie était déguisée en Madonna à l’Halloween, elle était jalouse, suppliant sa mère pour avoir un costume semblable. “Ce n’est pas un déguisement convenable pour une jeune fille bien!” insistait la mère. Elle avait dès lors décidé qu’elle se rangeait définitivementdu côté des méchantes petites filles.

Lorsque le joint a été prêt, ils se sont assis sur le lit et ont fumé. Un goût épicé sur la langue, elle aimait la sensation que faisait la fumée lorsque ses poumons en étaient remplis à ras bord. Elle en prenait une grande lampée à la fois et lui, à son tour, monopolisait le joint pour toujours en l’agitant dans les airs et en poursuivant avec les théories d’Adorno ou de Marcuse emberlificotées les unes dans les autres sans discernement ni respect. À l’occasion, elle lui posait une question pour l’entendre parler, lui faire croire qu’elle écoutait. Elle se doutait bien que sa comédie n’était pas sans passer inaperçue, elle croyait qu’elle l’aidait ainsi à améliorer sa philo. Un jour il serait professeur et son ton serait aussi condescendant avec ses élèves que le sien l’était avec lui aujourd’hui. Tout le monde saluerait sa grande érudition et se trouverait des excuses pour le suivre à son bureau après les cours, laissant à peine une craque d’ouverte à sa porte. Il aurait ses favorites, des filles considérant fort aise un juste équilibre entre les études et la bohème, mais jamais il ne poserait les mains sur elles. Elle le savait fort bien.

Elle se rappelait cet homme qu’elle fréquentait lorsqu’elle avait l’âge du garçon. Un pauvre type malmené par l’usage prolongé de narcotiques, parfois un tantinet rude au lit, limite agressif, mais il avait un sourire à la faire craquer. Ils passaient des nuits blanches à fumer des cigarettes en parlant et en écoutant de la musique, Jacques Brel, Georges Brassens, Félix, des artistes qu’ils appréciaient également mais pour des raisons différentes. Quand le soleil se levait, elle le conduisait à la pharmacie où il recevait sa dose de méthadone. Parfois, il se passait des semaines sans qu’il ne lui donne des nouvelles et ses absences la faisaient mourir d’angoisse. Puis, il débarquait chez elle comme ça, bouteille de vin et film loué, comme si de rien n’était, et elle se demandait alors si lui se questionnait, qu’est-ce qu’elle avait fait pendant son absence, si elle disparaissait ou se pliait en quatre au fond d’un garde-robe et pleurait.

Le joint fini, le garçon se débarrasse du mégot dans le fond d’une tasse de café avec un peu d’eau dans le fond.

–“On écoute de la musique?” qu’il demande. “Pas Madonna, par exemple.”

–“Je veux bien, je n’ai plus d’albums de Madonna de toutes façons, mets ce que tu veux.”

Il marche jusqu’à l’ordinateur, y branche son ipod. Un son rythmé et grave de contrebasse électrique sort des hauts-parleurs.

–“Est-ce que c’est du rap?” demande-t-elle,

Il agite la tête légèrement, puis le mouvement prend de l’ampleur, son corps entier s’emporte sur le rythme pendant qu’il revient sur le lit.

–“Avoue,” dit-il, “avoue que tu aimes ça.”

–“Pas vraiment, non, le rap je veux dire. Ta petite danse, c’est autre chose.”

–“Comment que tu peux dire que c’est pas bon? Tout le monde aime ça, c’est une industrie qui rapporte des milliards par année!”

–“Pourquoi tu aimes ça tant que ça?”

Il expire longuement, attend un bref moment avant de se retourner sur le ventre. “C’est honnête,” dit-il. “J’aime la façon dont les rappeurs américains glorifient le matérialisme.”

Elle se préparait à rire mais l’expression sérieuse du garçon la force à se raviser. Elle est fâchée, moins parce qu’une personne peut avoir ce genre de raisonnement qu’à l’idée de penser qu’elle-même pouvait se tromper, mais totalement errer. Il pourrait tout autant abandonner la philosophie et devenir un agent d’assurance, ou courtier immobilier, un enragé dans un gros pick-up klaxonnant après les enfants. Si elle devait croiser son chemin alors, elle n’aurait plus rien à lui dire. Dégoutée par ses nouvelles habitudes, lui par le gras tout le tour de sa taille à elle, les pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, ses peaux flasques. Une partie d’elle commençait déjà à s’ennuyer de la personne enjouée, du corps d’adonis et du sourire craquant allongé près d’elle aujourd’hui.

Dans le vidéoclip, le petit garçon a maintenant les yeux fermés et Madonna le surprend avec un chaste baiser, ses lèvres peintes rouge vif sur les petites lèvres du bambin qui accepte le baiser les yeux fermés.

La femme se demande combien de fois ils ont dû reprendre cette scène, combien étrange ce devait être pour Madonna d’embrasser un si jeune bambin, de si petites lèvres. Avait-elle aimé ça?

Madonna est maintenant rhabillée un peu comme le jeune garçon. Pour le reste du vidéoclip ils dansent, mais pas vraiment lascivement; ils s’amusent et gambadent en s’éloignant du théâtre main dans la main.

Elle raconte la fin du vidéoclip au garçon. Il ramène le sac de mari et le papier, s’apprête à préparer un autre joint et l’écoute religieusement.

–“Je ne pige pas vraiment,” dit-elle, “c’est un peu débile comme fin.”

–“Pas vraiment,” qu’il répond, “c’est basé sur les désirs primitifs et inconscients des gens.”

Bon, encore la philosophie, pense-t-elle. Mais elle embarque dans son jeu.

–“Oui, mais encore?” questionne-t-elle.

–“Je parle du désir inconscient, je veux dire, tout le monde a envie de coucher avec des enfants.”

Elle reste bien silencieuse. Ébaubie raide. Puis, lentement, nerveusement, elle demande :

–“Pourquoi tu dis des affaires de même?”

Il se redresse. –“Parce que c’est vrai,” dit-il, et en même temps, comme un bref éclair, son beau sourire narquois apparaît puis s’en retourne aussi vite.

–“Je ne crois pas à ça, moi,” dit-elle la voix craquée, mais son visage blêmit, son rythme cardiaque s’affole.

Puis le visage du garçon s’assombrit; plus que jamais, il se concentre sur la confection de son joint. Elle a toutes les peines à s’imaginer de quoi il aurait l’air s’il avait son âge à elle, impossible de se faire l’image dans sa tête. Pour elle, il incarne la peur du vrai mâle évacuée, il se compose de sensations enivrantes, une odeur combinée de chair fraîche, de cannabis et d’Azzaro, une texture et une chaleur de la peau, le timbre suave et réconfortant de sa voix, la douceur de ses doigts, sa langue, ses étreintes.

Pour l’instant précis, il est le son des feuilles de cannabis frottées ensemble, une langue qui lèche un papier, le clic d’un briquet.

Elle se sent envahie par l’envie impérieuse de lui demander quelque chose de spécial mais ne sait pas trop quoi au juste, c’est son corps énervé qui demande pour elle. Ensuite, dans une motion qui aurait bien pu paraître involontaire et débonnaire, elle s’approche de lui, s’assoit les fesses sur les talons, le corps bien droit. Elle ferme les yeux et tire doucement sa tête vers l’arrière et bombe le torse en soulevant ses seins bien haut, leur posture avantageuse améliorée par ses bras qui montent lisser suavement sa longue chevelure avec ses deux mains derrière sa tête.

Elle ouvre les yeux pour mesurer son effet mais derrière un épais nuage de cannabis, l’expression du garçon ne lui a jamais parue aussi sombre.

 


Flying Bum

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Photo extraite du vidéoclip officiel Open your heart, Madonna, tous droits réservés.

La dernière foire

 

Lorsque la nuit tombe sur Malartic, loin des lumières de la ville, tous les cadavres de voiture de la cour à scrap prennent la même couleur gris sombre, comme des centaines de chats gris qui se seraient étendus dans le champ, dans toutes les directions et qui dorment paisiblement. Il vient des nuits sans étoiles et sans lunes, où le seul éclairage vient des essaims de lucioles qui apparaissent aux premières soirées chaudes d’été. Leurs derrières de feu font renaître un bref moment de minuscules auréoles de couleur, celles de la peinture usée des carrosseries qui jonchent le sol, gros Chrysler vert menthe, petite Volkswagen orange, la couleur du tissu élimé de la banquette d’une vieille Cadillac décapotable, là où sont collés l’un contre l’autre deux enfants d’à peine huit ou neuf ans, les yeux partout, ébaubis. Camille, petite fille un peu garçonne, fille de la propriétaire de la cour à scrap, que tous appellent simplement Cam. Et Léon, un petit blond le visage picoté de taches de rousseur dont la famille plutôt pauvre habite Roc d’Or, un squat un peu en-dehors de la ville, passé la cour à scrap. Ces soirs-là, ils y sont toujours sans avoir à s’appeler, s’y donner rendez-vous. Dès que les premières lucioles apparaissent, ils s’y retrouvent. Ils se réchauffent l’un contre l’autre sur la banquette arrière d’un gros décapotable qui sent le chalet abandonné, grignotent quelque ravitaillement rapiné ici ou là, se racontent des peurs ou les pires commérages du moment, s’apprennent à l’occasion, et délicatement, l’un à l’autre les différences fondamentales entre ce qu’est un garçon, ce qu’est une fille. Une amitié profonde qui remonte au berceau, les deux enfants semblent n’afficher leur propre couleur que lorsqu’ils sont un avec l’autre, l’un contre l’autre toujours comme des siamois. Cam et Léon, caméléons!, leur crie-t-on en s’esclaffant.

Comme le soleil finit de disparaître derrière la ligne d’horizon au fond de la cour à scrap où elle passe ses journées d’été à chercher, à démancher et à rapporter des pièces pour sa mère la patronne, le frère de Camille et ses amis se pointent, à peu près tous gelés comme des balles et en pleine galère. Son frère lui file cinquante piastres de la part de sa mère, cinquante piastres et un billet d’entrée pour le cirque tout juste débarqué en ville; la mère a parlé d’un spectacle de tigre qui serait une toute nouvelle attraction qu’elle devrait absolument aller voir et je ne sais quoi d’autre. Les mouches à feu s’en donnent à coeur joie alentour et même dans les cadavres de voitures qui jonchent la place et elles donnent un spectacle au moins aussi bon qu’un stupide spectacle de tigre, pense Camille qui a en sainte horreur l’idée qu’on puisse maltraiter des animaux. Cent fois mieux les mouches à feu, spécialement avec la musique d’Esther Phillips qui sort de son vieux boombox. Évidemment Léon va se pointer dans pas long, c’est écrit dans le ciel comme dans le cul des mouches à feu. Camille prendra son billet d’entrée pour elle et le beau billet de cinquante rose fera amplement les frais pour celui de Léon.

Camille et Léon attendent que le flic retienne la ligne de voitures et les laisse traverser à pied la grande route vers le cirque de l’autre côté. La grosse noirceur vient de tomber et tous ces néons et toutes ces fumées de barbecue et les relents excitants des friteuses à beignes, des machines à mousse et l’odeur des cigarettes et des feux de bois, du diésel et des génératrices se pendent aux brumes d’une des rares soirées chaudes et humides de l’été abitibien.

Les phares qui viennent de la grande route projettent de longues ombres mobiles qui circulent et se croisent partout sur les installations du cirque, se faufilent entre les stands de mousse et de queues de castor, la piscine folle du clown Henri, le chapiteau où sont exhibés sans pudeur des pastiches d’atrocités humaines et pas mal toutes les tentes et les manèges, finalement. Une fois traversé le terrain de la foire, le champ derrière où sont disposées comme un vrai capharnaüm les remorques du cirque, où logent tous ces nomades, les Airstream ou les Winnebagos leurs feux ou leurs phares allumés et les feux de camp et les génératrices et tous les Hé, qu’est-ce que vous faites icitte, vous avez pas le droit! et tous les Fuck you! qu’ils font résonner jusqu’à la colline derrière où était la vieille école qui est passée au feu l’hiver dernier, là où on a entrepris de construire un Walmart, parfois ce n’est plus rien que les rires gras des clowns et les bruits de moteurs qu’on peut entendre, en haut de toute cette étrange vie temporaire, sur la colline, on peut entendre le bourdonnement des mouches et les croassements des batraciens et les cris d’oiseaux et si on est vraiment chanceux, le feulement d’un lynx.

Après qu’ils aient tout laissé derrière, la grande route, la foire, le campement et les Fuck you!, Camille et Léon courent.

L’air est pesant et chaud, ça colle à la peau. Léon se débarrasse de sa chemise, la lance dans les airs et hurle comme un loup. Camille fout une grande claque qui résonne sur le ventre nu de Léon. Des générations spontanées de moustiques émergent des flaques d’eau du chantier pour se précipiter sur eux, suivant au nez l’odeur de leurs transpirations. Camille plante les doigts écartés de ses deux mains à travers ses cheveux qu’elle ramène vers l’arrière. Des mèches restent collées à son visage, huileuses et gorgées de sueur.

Ils ont seize ans.

–“Sais-tu quoi, Léon?…” Elle glisse les deux pouces derrière les bretelles spaghetti de son justaucorps. Elle les étire un grand coup et les laisse aller claquer sur sa poitrine. “… j’adore l’été.”

Elle sort un vieux thermos Dunkin Donuts de son sac à dos, un gros vingt-quatre tasses. Elle dévisse la tasse puis le bouchon et prend une gorgée à même le goulot. Un liquide rouge et sirupeux déborde de chaque coin de ses lèvres et coule le long de son cou.

–“Calvaire,” gueule-t-elle, “Je viens de saloper mon fuck’n top.”

–“Je me rappelle de ma première cuite à ça, mais c’était tellement romantique,” que Léon ajoute avec un brin de sarcasme. Il allonge son bras vers le thermos, Camille lui frappe l’épaule d’un bon coup de poing.

–“Ça m’a tout l’air que tu vas être obligée de l’enlever, ton top” dit-il l’œil un peu brillant, comme si c’était la chose la plus intelligente à dire dans les circonstances.

Ce vin aux fruits particulièrement sucré était le hobby du frère de Camille. Une vieille recette de famille. Épais, davantage un sirop de framboises sauvages qu’un vin. Elle en fait gicler un long jet bien droit à travers la craque entre ses deux palettes, directement sur le ventre de Léon. La fin du jet est tombée comme une corde flasque et molle, tombée dans son cou à elle et sur son pauvre justaucorps déjà souillé.

–“T’aimerais trop ça les voir,” qu’elle lui répond en se pinçant les seins comme s’ils étaient des klaxons-poires.

Léon bombe le torse. Son ventre est dur et plat, son nombril en saillie a l’air d’un popcorn collé là. Camille se tient tout près de lui. Dans une direction, ils observent les éclairs de lumière rouge que font les cigarettes des gens qui s’embrassent dans les voitures plus loin. Dans l’autre direction, les lumières des remorques qui s’allument et s’éteignent par moments, les silhouettes sombres des gens du cirque qui animent les murs des roulottes. Ils observent au loin le spectacle de lumières psychédéliques au-dessus du cirque, le Zipper en néons violets, les lumières jaunes de la Fureur du Pharaon, le Marteau et ses faisceaux verts et bleu en alternance et la grande roue qui domine le spectacle dans une orgie de halos bleu-blanc-rouge clignotant en farandole.

Ils sont redescendus s’installer près de la grande roue un moment. Camille s’est offert la totale, une queue de castor avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, du sirop au chocolat et une pluie de grenailles de bonbons de toutes sortes de couleur. Henri le clown assis sur sa chaise au-dessus d’une piscine transparente a crié à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Camille crampée de rire répète à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Une Jeannette en uniforme fait couler le pauvre clown à son premier lancer, les enfants agglutinés devant la piscine se tordent de rire. Léon s’offre une limonade, il en boit la moitié puis il mélange le reste avec le vin aux fruits. Pas tellement bon. Camille se colle serrée contre Léon sur leur banc. Lorsque la Jeannette coule Henri une seconde fois, il lui gueule au micro qu’il irait dire aux petits garçons les plus laids de son école qu’elle avait un kick sur eux.

Dans les chemins boueux couverts de foin entre les stands et les manèges ils se fraient une route dans la foule de familles en meutes serrées, des petits couples habillés pareil et des groupes d’adolescents survoltés. Lorsqu’ils aperçoivent le frère de Camille et sa bande de lurons en goguette, ils se faufilent à travers les toilettes chimiques et se sauvent vers le campement de la foire encore une fois. Puis vers la colline derrière.

–“Il en a pris pour combien?” demande Léon en pensant au frère de Camille.

–“Aucune idée, il passe devant le juge dans deux semaines.”

–“Oh.”

Léon se tient les épaules bien tirées vers l’arrière, le cou droit. Il prend une longue et virile lampée dans le thermos Dunkin Donuts, presqu’à s’en étouffer. Camille s’assoit sur le sable et prend une grande gorgée, elle aussi. Elle se remplit les joues et elle fait gicler le liquide entre ses lèvres. Du vin lui coule de la bouche, elle s’essuie avec ses mains. Le vin est encore descendu le long de son cou. Elle rit et le reste du liquide s’écoule malgré elle de sa bouche entrouverte.

–“T’es donc bien fuckée,” Léon lui dit et puis il vient s’assoir près d’elle. Elle lui passe le thermos. Il en prend une gorgée plus grosse qu’il ne l’avait d’abord imaginée, qu’il souffle au complet sur la poitrine de Camille. Il regarde le liquide descendre entre ses deux petits seins venir tacher encore plus sa camisole. Il se retourne rapidement et regarde ailleurs, troublé, lorsqu’il réalise que Camille semble gênée qu’il regarde sa poitrine. Sans réfléchir, il dit :

 –“C’était juste pour prendre ma vengeance.”

Elle le repousse de ses deux mains dans un drôle de petit son que font ses doigts couverts de vin lorsqu’ils collent et se décollent des épaules de Léon. Elle recommence, écoute le drôle de son et rit. Elle s’extirpe du justaucorps imbibé, le tord comme une guenille, elle l’agite ensuite dans les airs comme un drapeau, comme pour l’aider à sécher.

–“Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent?” qu’elle demande. Puis, un brin confuse, elle ajoute : “Je dis on, je veux dire un grand nous, pas juste toi et moi. Mais toi et moi aussi, je présume, on est un genre de nous, nous aussi.”  Elle s’étend dans le sable et prend appui sur ses coudes et laisse sa tête plonger vers l’arrière comme un poids mort, ses cheveux qui traînent dans le sable. Elle arque subtilement le dos pour grossir sa poitrine nue.

–“Peut-être parce que la christ de foire vient juste une fois dans l’été,” répond Léon.

–“Ah et pis fuck la foire,” Camille avait la voix légèrement empâtée, “si c’était moi le patron, j’installerais toute la patente et je la ferais la plus lumineuse possible, la plus boucaneuse, brumeuse, effrayante comme elle est là, avec tous les cris et les bruits, les odeurs de gras et de sucre et je ne chargerais rien pour entrer mais je chargerais dix piastres pour venir s’assoir ici et la regarder de haut. D’ici, c’est beau en calvaire.”

Léon est inquiet. Il la regarde en plein dans les yeux. Son visage est étrange.

–“Léon, ciboire, ramène ta babine d’en bas rejoindre ta babine d’en haut. C’est pas comme si c’était la première fois que tu me vois pas de camisole, rien.”

–“Mpfff,” que Léon répond. Il détourne les yeux. Il tente de lancer son regard le plus loin d’elle que possible. “C’est pas poli,” qu’il dit, nerveux.

–“Qui ça, toi ou moi?”

Comme bien des filles de onzième année, Camille portait un parfum en vaporisateur qu’on pouvait trouver au nouveau centre d’achats, rempli de petits brillants. L’odeur du parfum avait pris le bord depuis longtemps mais toute la peau de son corps était encore comme une constellation brillante même sans la grosse lune. Léon remarque comment toute sa peau, sa poitrine spécialement, scintillent et comment le vin et la sueur tracent comme des rivières sur sa peau comme une carte géographique et comment des sédiments s’accumulent dans des drôles de recoins, comment les chemins contournent les belles courbes de son corps.

–“Depuis quand tu essaies d’être poli, Léon Santerre?”

–“Depuis quand tu as d’aussi jolis seins?” la seule stupidité qu’il trouve à lui répondre, mal à l’aise.

Camille se laisse tomber complètement sur le dos, les bras en croix. Elle fait un son bizarre comme Meuh. Ensuite, elle rote un grand coup.

–“Hello-o, toutes les femmes ont des seins, man, fuck. Rince-toi l’œil comme tu veux. C’est rien que de la peau.” Puis elle ajoute sur un ton beaucoup moins offusqué, “De toutes façons, ils sont tellement petits, alors proportionnellement parlant, tu as été rien qu’un peu impoli.”

Léon se laisse tomber sur le dos lui aussi.

–“J’en avais jamais vu une vraie paire sur une vraie fille avant.”

Camille pouffe de rire.

–“Tu pensais en voir une où d’autre que sur une fille, ciboire?”

Ils se rassoient et se regardent. Léon dit, “Tu sais ce que je veux dire.”

Les deux partent à rire en même temps. Camille donne un bon coup de poing sur l’épaule de Léon mais moins fort cette fois-ci. Camille était une joueuse de softball redoutable, elle frappait comme un garçon lorsqu’elle le voulait. C’est ce que les garçons lui avaient dit. Elle parle et regarde en même temps, le torse nu de Léon, son pantalon un peu descendu qui laisse voir une ligne de poils noirs courir vers son nombril en popcorn. C’est nouveau ça, pense-t-elle.

Elle dit, “Ça ne me dérange pas que tu regardes mes seins. Regarde tant que tu veux. Je te laisse les regarder parce que je les aime bien, moi, et j’aime bien que tu aimes bien les regarder toi aussi. J’aime ça quand tu me regardes.” Elle cherche du regard le thermos. Elle le retrouve, en prend proprement une gorgée cette fois-ci puis le passe à Léon. Il essaie de boire et de lui répondre en même temps.

–“Je n’aime pas ça, non, pas tant que ça en tous cas,” qu’il essaie de dire la bouche pleine.

Elle dit : “Merde au cul, Léon Santerre, va chier.”

Elle rajoute : “Et c’est quoi le chapiteau dans tes culottes?”

Léon rit mais redresse quand même ses genoux dans un effort pour rapetisser le chapiteau. “Fuck”.

–“Prends le temps de t’en remettre, mes grandes oreilles rien que bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre.” Elle se lève et part vers une benne mécanique derrière eux dans le chantier du Walmart. Elle grimpe dans le siège du chauffeur, baisse ses culottes et pisse sur le banc de cuirette. Lorsqu’elle est revenue Léon est debout, et calmé, il regarde vers le bas de la colline. Elle se colle sur lui, place sa main sur ses épaules.

–“Je ne sais vraiment pas ce qui serait la bonne chose à faire, qu’est-ce qui doit se passer maintenant,” dit Léon qui regarde les lumières de la foire au loin.

Le fond de l’air se fait plus cru sur la colline. Camille est couverte de chair de poule. Les mamelons de Léon sont comme des effaces neuves au bout d’un crayon de bois. Ceux de Camille aussi, en plus long.

“Il va pleuvoir,” n’importe quoi, Léon dit n’importe quoi.

“On va se baigner,” suggère Camille.

“Oh yeah!”

Ils piquent à travers le chantier et les lumières de la foire s’estompent derrière eux à mesure qu’ils redescendent sur l’autre versant. Certaines d’entre elles projettent de longs rayons jaunes et violets à travers les nuages, comme des rayons de soleil dans l’eau. Au bout du chantier, une petite grève de sable sur la crique où les gens vont pique-niquer, descendre leur kayak ou leur canot. Camille et Léon se retrouvent nus comme à leur première heure au bout de la pointe de sable léchée par un coude de la rivière, les orteils à la flotte déjà. Elle se retourne et se penche sans façon, histoire de pousser tous leurs vêtements dans son sac à dos. Elle se relève et part sur un sprint de l’enfer se jeter à l’eau. Elle disparaît momentanément sous l’eau comme une torpille, puis se relève, de l’eau à hauteur de taille, pour voir ce que fout Léon. En cambrant les reins, elle glisse ses cheveux vers son dos. Sa peau blanche prend une coloration bleutée lorsque la lumière d’une faible lune la frappe.

–“Arrête de regarder ma bite!” se plaint Léon, encore debout sur la grève, “est-ce que l’eau est froide?”

Elle crie : “De la vraie glace fraîche fondue!” avant de s’élancer à la renverse dans l’eau. Léon s’élance à son tour vers Camille.

–“Ou bien on est mieux dans l’eau que les fesses à l’air, ou bien je suis saoul,” dit Léon

–“Tu dois être saoul,” répond Camille, et ils pagaient avec les bras jusqu’à atteindre la limite, là où ils peuvent encore prendre pied et ne garder que la tête hors de l’eau. Léon se hisse sur le dos, Camille plonge et passe dessous.

–“Ça ressemble à avant, quand on était petits, quand mon père était encore vivant, quand il nous emmenait pique-niquer ici et ma mère finissait toujours par nous laver ensemble, tout nus, avant de nous rembarquer dans l’auto,” dit Camille. “Seulement, là on est saouls.”

–“Ça fait toute la différence.”

Camille se retourne et plonge vers l’avant. Pour un temps, seules ses deux fesses blanches sortent de l’eau avant de disparaître, ses deux pieds disparaissent les derniers en projetant un puissant jet d’eau sur Léon.

Elle remonte et Léon dit : “Tu m’as mooné, Camille Simard, j’ai vu tes fesses!”

–“J’ai essayé d’ouvrir mes yeux sous l’eau mais moi je n’ai pas pu rien voir,” répond Camille.

–“Tu fais dur!” dit Léon, intimidé.

Elle dit : “La petite quéquette des grandes oreilles rien que bon pour aller faire de la lutte avec une vieille chèvre a été avalée par ton nombril en popcorn?” et elle pouffe de rire.

–“Il fait juste trop noir, tu n’as pas pu voir, c’est tout.” Puis, fier comme un coq, Léon s’élance sur le dos en lançant de l’eau au visage de Camille avec ses pieds et se laisse flotter sur le dos devant elle, qu’elle zieute à son goût.

–“Wouash, as-tu vu la touffe de poils!” dit Camille.

–“Quoi, pas comme si t’en avais pas toi aussi!”

Il nage sur le dos vers elle et il attrape sa main. Elle lâche un petit cri et se sauve en arrosant le visage de Léon avec ses mains.

–“Ça, tu le sauras jamais!” Elle rit, elle nage, elle plonge encore. Elle refait surface plus loin, elle essaie de débarrasser l’eau de ses yeux avec ses mains. “J’aurais dû apporter plus de vin,” dit-elle l’air un peu bougonneuse.

Léon s’élance à son tour et en moins de deux il est debout près d’elle dans l’eau et sa main descend à la recherche du pubis de Camille. Ses doigts découvrent brièvement une texture drue et piquante. Elle dit : “Léon!” et elle n’a pas l’air de rigoler, “Je ne pense pas que je veux qu’on aille là.” Et elle se pousse hors de portée de Léon.

Il dit, “Oh.”

“Désolé,” dit-il, “qu’est-ce que j’ai fait de mal?”

–“Je ne sais pas, rien, je suppose.”

–“Je pensais que tu aimais que j’aime te regarder?”

–“Oui mais là, tu n’es plus juste là à essayer de me regarder.”

–“Excuse-moi, Camille.”

–“C’est pas grave, ça doit être le vin de mon frère, beaucoup trop sucré.”

Ils sont assis sur le sable, des pièces de vêtements déposés sur eux tiennent en place par la seule humidité de leurs corps détrempés. De rares gouttelettes de pluie mais grosses comme des billes commencent à tomber, les cercles de leur onde délicate fuit lentement sur la surface de l’eau, le silence commence à avoir envie de les suivre.

–“Pour qui tu t’es donné la peine de te raser dans ce coin-là?” demande Léon.

–“Personne,” dit-elle. “Pour moi, je ne sais pas.”

–“Pourquoi tu te rases, alors, si c’est pour personne ou si tu ne le sais pas.”

–“Parce que ça me tentait, Léon, c’est tout.”

–“Tu peux me le dire, ça ne me dérange pas,” demande Léon sur un ton nouveau.

–“Personne, je t’ai dit, Léon. Juste pour moi, je le voulais. Pourquoi ça te dérange? Qui ça dérange? Pourquoi ça te choque?”

–“Je ne suis pas fâché. Je veux juste comprendre.”

–“Tu n’as rien à comprendre, je n’ai rien à expliquer.”

–“Je pensais qu’on était amis depuis toujours, tu m’as toujours expliqué. Tant de choses que tu m’as expliquées.”

–“Arrête, Léon.”

–“As-tu déjà baisé avec quelqu’un?”

–“Ça te tenterais-tu qu’on en reparle une autre fois?”

–“Alors, tu l’as fait!”, accuse Léon.

–“Non, non. Je ne sais pas.”

–“Tu ne sais pas si tu as déjà baisé ou non?”

–“Léon.”

–“Je suis tellement stupide, tellement fuck’n stupide, excuse-moi, Camille.”

–“Tu n’es pas stupide –”

–“Tu m’as dit que je l’étais.”

–“Non, je n’ai jamais dit ça. C’est toi qui as dit ça.”

–“Alors, c’est ça, c‘est de mja faute à moi.”

–“C’est –”

Léon bondit sur ses pieds, il marche vers le sac de Camille retrouver le reste de ses vêtements. Il vire le sac à l’envers, prend les siens, tasse de côté ceux de Camille.

–“Léon.”

–“Je ne te reconnais plus, Camille, moi non plus d’ailleurs je ne me reconnais plus.” dit Léon avec une voix qui se met à craquer.

–“Tu ne vas pas t’en aller tout seul, comme ça, sous la pluie?”, se plaint Camille.

–“Oui, non, je ne le sais plus. Allez, on s’en va. Inquiète-toi pas, je ne te regarderai pas te rhabiller.”

–“Léon, calvaire, hostie que t’es pas juste avec moi.”

Il ne restait qu’une mince couche, des restants de temps entre eux et le matin bleu, et au matin clair, le soleil a brûlé les nuages qui avaient survécu à la nuit, fait fondre la bruine et la brume. La foire reprendrait lentement vie. Ils auraient remonté sur leurs bicyclettes, fait le chemin de chez eux jusqu’à la cour à scrap sous un soleil de plomb, se retrouver là où le frère de Camille et ses amis déjà éméchés seraient déjà à la tâche. Et à la fin de la journée, il leur tendrait chacun quelques billets à l’heure où les lucioles recommenceraient encore à se faire briller le derrière à travers les Pontiac, les vieux DeSoto et les F-150 bossés au point d’être irrécupérables.

Ils ont fait le chemin inverse, remonté puis redescendu la colline, marché à travers le chantier du Walmart, traversé sournoisement le campement des employés, traversé la foire déserte sans se faire voir, passé les guichets inhabités dans le noir, traversé la grande route depuis longtemps abandonnée par les voitures et le policier qui contrôlait la circulation. Une pluie pesante tombait drue maintenant jouant du tambour sur les manèges et les toits des remorques.

Une lumière jaunâtre vibrait par la pluie qui faisait grésiller les lampadaires à l’iode le long de la route et devant la cour à scrap. Les lampadaires se faisaient de plus en plus inutiles. La noirceur totale. Ils ont ramassé leurs bicyclettes et Camille marchait à côté de la sienne du côté de la route où se trouvait sa maison et Léon marchait à côté de la sienne dans l’autre direction, vers Roc d’Or.

–“C’était pour toi, sans dessin,” a cru entendre Léon au loin, à travers les grésillements et les feulements.

Avez-vous déjà entendu le feulement des lynx dans la nuit? On s’y méprendrait avec les lamentations des banshees, les fantômes des pécheresses bannies qui errent aux limites des cités et pleurent dans la nuit.

Le lendemain, le spectacle de tigres a été annulé. Apparemment dans la nuit, des garçons en goguette se sont introduits sur le site et se sont amusés à jouer au premier qui touche un tigre gagne une bière. La tigresse croyant ses petits en danger a attrapé le frère de Camille par le bras et lui a offert tout un tour de manège. C’est au prix de sa main, une partie de son bras, abandonnée à la gueule de la bête qu’il a pu fuir. Un homme, probablement un employé du cirque, a abattu le tigre qui mangeait paisiblement le bout de bras sans penser à se méfier. Un tigron s’est évadé en courant sous la pluie vers la grande route. Eut-il pris la direction du campement derrière, couru à travers le chantier du Walmart, gravi la colline, redescendu la colline vers la pointe de sable au bord de la crique, il aurait été enfin libre et heureux.

Aurait été. Un homme l’a abattu, lui aussi. Et la foire n’est jamais revenue à Malartic.

Les mouches à feu, elles, toujours.

 


Flying Bum

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Poète de service

 

La douleur est inévitable mais la souffrance est optionnelle. Exactement, pense-t-il, avant de clamer sa ligne haut et fort. Ce n’est qu’après qu’il réalise qu’il est seul et qu’il est descendu de scène depuis vingt minutes. Heureusement, imagine la honte, tout le monde et sa soeur ont déjà écrit cette ligne sirupeuse.

La salle de bain est vide et la lumière y est insupportable. De l’autre côté de la cloison, dans une petite salle décorée essentiellement d’une épaisse fumée et de mobilier dépareillé, une chanteuse nulle à chier s’acharne sur les oreilles d’un public qui fait des efforts énormes pour trouver ça bon. Une chansonnière à la voix déchirée par le tabac pousse des mots au sens étriqué dans le vague espoir d’enterrer le piano et la contrebasse. Un peu plus tôt dans la soirée, dans la partie de la soirée qu’il se rappellera demain matin comme la meilleure partie, il était parmi eux. Il racontait à l’un d’eux, “trop jeune, on m’a lancé dans une barque de bois sec sur une rivière de feu,” ici un long silence pendant lequel l’homme ne savait plus où regarder, se demandait s’il profiterait du silence pour s’en aller, “j’ai dû faire un homme de moi tellement vite, tellement ramé que j’ai été forcé de prendre une pause.”

Apparemment, cette pause c’était maintenant, elle durait toujours. Elle s’était étirée pendant des années, trop longtemps pour la moyenne des ours, et il ne semblait plus pouvoir en apercevoir la fin ou l’envisager. Lorsqu’il s’imaginait y mettre un terme, le vertige le prenait. Qu’est-ce qui pouvait bien venir après, il n’avait plus aucun mot pour l’expliquer. Ni à lui ni à d’autres. Les gens qui savent ou qui pensent savoir appelleraient cela la maturité, c’est la maturité qui vient après, mais ce sont là les mêmes personnes qui se lamentent sans fin de leur propre vie, leur destin merdeux, leurs mariages pénibles et vivotants, leur progéniture collée au cul qui accapare la grosse part du budget, leurs vies professionnelles qui leur sucent l’énergie, jusqu’à la dernière goutte de leur moëlle. Ils l’appelaient à l’occasion pour une rencontre d’un soir, le soir que leur tendre épouse leur laissait parfois pour sortir entre gars, pour se sentir jeunes encore, rire, faire un peu de dope, se recrinquer, se replonger dans un bon vieux temps qui n’existait plus que dans leurs souvenirs, un bon vieux temps beaucoup plus extatique aujourd’hui que jadis. Ils se voyaient dans des cabarets, des bars, des restaurants ou des chambres d’hôtel le temps de se bercer dans l’illusion de voler du temps à leurs misérables vies d’hommes assumés, leurs hypothèques, leurs paiements d’auto, leurs chalets vides la plupart du temps, leurs femmes tièdes et sèches et leurs ados éteints et geignards. À la fin, lui, il se retrouvait là, exactement et encore…là. La fin n’était glorieuse pour personne mais leurs misères à eux portaient le sceau de l’approbation sociale. La sienne, il en doute encore.

Pendant longtemps il avait cru au mythe bohémien que la famille, finalement, c’était celle qu’on choisissait soi-même. Ce qu’il restait de la sienne logeait depuis toujours à l’enseigne de l’indifférence alors il s’accrochait encore à eux dans une espèce de romantisme maladif. Mais avec le temps, les choses avaient bien changé. Les gens apprivoisent leurs limites, apprennent d’instinct la longueur de leurs laisses à force de se tordre le cou, sentent de loin l’odeur des prédateurs qui menacent leur douillette tranquillité. Ils l’ont tellement vu railler, dérailler même parfois, et ils savaient qu’il était devenu subversif et dangereux sinon ennuyant à bailler aux corneilles. Ils ont lentement fait le vide alentour de lui. Les appels se faisaient moins fréquents, les invitations comme de la crotte de pape, ils lui laissaient presque gentiment de l’espace – l’univers entier d’espace, faut croire.

Toute cette soirée, cette nuit à trop boire et à trop ressentir toutes ces choses pour se retrouver seul dans cette salle de bain trop éclairée à se lancer de l’eau froide au visage; ce qu’il commençait à comprendre lentement à toutes ces choses qu’il ressentait, à comprendre que cela ne voulait absolument plus rien dire. Plus aucun sens. Toute une soirée insensée avec des poseurs feignant d’être riches et beaux, d’être en position de pouvoir, d’être intéressants, de vouloir casser la baraque en s’écriant joyeusement à l’unisson “À soir, sky is the limit, toute se peut!”  Mais ça fait longtemps que ce chant de guerre a pour eux perdu toutes ses dents. Que du vent.

La chanson à textes profonds se termine. À travers les cloisons de la salle de bain, il les entend applaudir poliment. Des bruits de scène impossibles à définir murmurent et grondent à travers les grichements d’un microphone laissé ouvert par inadvertance. Un dernier jet d’eau froide au visage, il débarre la porte de la salle de bain. Deux hommes titubants soudain aveuglés par les néons violents veulent entrer en même temps, chacun la main sur la quéquette; il se faufile difficilement entre eux dans l’étroit cadre de porte. Il scrute toute la petite salle du regard. Sa belle compagnie a fui, probablement terrorisée à l’idée d’un rappel. Il sort prendre l’air, peut-être fumer, mais se surprend à se mettre à marcher, marcher sans se retourner.

Sur la rue criarde, blancs, noirs, autochtones et toutes sortes d’hirsutes créatures de la nuit, immobiles, jouent les personnages de Hopper les yeux dans le beurre ou déambulent en se dandinant gaiment en petites tribus homogènes. Une grande rousse et blanche trop maquillée, le téton presqu’au vent, montée sur des talons aiguille impossibles se fie au coude de son escorte aux allures de proxénète pour rester debout. Plein d’autres semblables tiennent le coup appuyées sur les vitrines, spécialistes du service complet ou reines de la pipe vite faite, name it. Où était passé le décor bucolique des hippies, des mods en beau linge et des freaks poilus des années 70, tout est laid. Une ville en ruines. Il s’est déguisé en statue, immobile, le bras en l’air, puis le bras faisant des vagues dans le ciel. Les taxis passent, pleins, vides, dôme allumé ou dôme éteint, rapides ou sur les petites gears. Finalement, une Chevrolet Impala finit par s’arrêter.

Il se voit un bref moment dans le rétroviseur comme un visage qu’on croit reconnaître mais qu’on ne replace pas vraiment, familier mais avec des détails qui semblent clocher. Le chauffeur, lui, le reconnait. Soir après soir, nuit après nuit. Il récite une adresse. Encore trois lumières, quatre poteaux d’arrêt, puis la maison. La paix, l’écriture, l’aube ensuite. Il mène sa barque depuis si longtemps qu’il sait maintenant que la qualité des rencontres est étroitement liée au lieu davantage qu’au temps, on rentre seul d’un lieu pareil, ça vaut mieux pour tout le monde. Le temps n’a aucun pouvoir sur cette sorte de choses. Deux âmes qui se frottent désespérément l’une à l’autre dans de longues conversations nocturnes qui s’étirent jusqu’à l’aube ne voulaient plus rien dire pour lui, sinon qu’ils étaient jeunes et affamés et lui n’était plus là, ni dans les one-night épuisants où les belles promesses ne sont que des vampires tristes et vicieux qui fuient avant le soleil levant.

Il porte ses cicatrices et ses histoires à dormir debout comme si elles voulaient tout dire, comme si elles avaient pu être vraies ainsi, comme s’il pouvait encore en absorber davantage.

“Nos cœurs n’ont pas de jauge, ils sont condamnés à déborder.” Exactement, pense-t-il, en enfonçant sa clé dans la serrure, pressé d’aller noter sa nouvelle ligne. Celle-là est à moi.

 


Flying Bum

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Le TERRIBLE variant Abitibi

Une mutation génétique serait à l’origine du pire variant de la Covid-19 étudié à ce jour. Le coronavirus aurait trouvé un environnement propice dans des ancules de forme sphérique (kystes anculés) qui sont apparus sur une espèce de poisson cousin de la truite, le rosin moucheté (rosanus picotis piscis), espèce qu’on croyait disparue et qu’on trouvait essentiellement dans la rivière Tarrieuse dans le nord-ouest de l’Abitibi. Voici une vieille illustration d’époque qui fut ramenée par les premiers zoologistes à avoir prelevé des spécimens dans les années 20 du siècle dernier. On peut y voir un rendu artistique du rosin moucheté, deuxième à partir du haut sous le numéro 153.

Hunanus

Les scientifiques s’entendent pour identifier la source de la mutation à une espèce botanique non-indigène retrouvée dans la rivière Tarrieuse. Lors d’une prolifération épidémique (qualifiée de catastrophique) de rats musqués survenue en 1931, des habitants riverains de la Tarrieuse originaires de Lituanie auraient utilisé des semences rapportées de l’Europe de l’est pour tenter de faire pousser une variété de riz sauvage (Zizania Oryzae) dans la rivière Tarrieuse pour dévier l’intérêt des rats musqués et ainsi protéger leurs récoltes de patates. On attribuerait même cet événement comme étant l’origine première de la présence de riz sauvage dans les lacs du nord-est ontarien avec des poussées jusqu’au nord du Manitoba. Le riz dont se serait nourri le rosin moucheté aurait provoqué la mutation à l’origine des ancules sphériques où le coronavirus aurait trouvé un environnement propice à la déviance. Les scientifiques ont tout logiquement baptisé le variant du nom de la région, le variant Abitibi.

Poisson (Spécimen récemment capturé dans la rivière Tarrieuse montrant la présence de l’ancule sphérique sur le dos du rosin moucheté)

À compter du 1er avril, le département de la santé publique demande à la population locale avoisinant la rivière Tarrieuse et ses confluents, spécialement les pêcheurs sportifs, de pratiquer une vigilance de tous les instants et de le rapporter immédiatement aux autorités compétentes s’ils surprenaient un rosanus à sphère anculée.

Vous l’aurez su ici.

Merci, Flying Bum

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Zolachelaga

Elle auraît du s’appeler Gervaise mais sa pauvre mère pas instruite écrivait comme elle parlait. On l’avait alors baptisé Jarvaise et le bon curé qui n’avait probablement pas inventé le bouton à quatre trous a copié bêtement Jarvaise sans poser plus de questions.

* * *

À soir, Jarvaise, songeuse, se demande si ça existe, ça, la perception extra-sensorielle. Elle pense que quand une personne est en train de fourrer, son cerveau s’ouvre, comme, et tout le monde se met à entendre tout ce que vous pensez, et la personne entend tout ce que les autres personnes pensent. C’est comme ça que Lanthier la contrôle. Oui, monsieur. C’est comme ça.

–“Ça n’a pas l’air de bien aller,” lui dit sa travailleuse sociale.

–“Mpfff,” que Jarvaise pouffe, dans le téléphone.

–“Je pense qu’on est dues pour se voir, passe au bureau.”

–“Ok d’abord.”

* * *

Jarvaise a été rentrée, comme un char qui marche mal, encore. Pas grand-chose à faire pour elle ici. Marcher dans le corridor. Dormir. Jarvaise est bonne là-dedans. Mais Jarvaise dort trop.

–“Plus tu dors, pauvre chouette, plus tu veux dormir,” dit le docteur, et le docteur lui donne d’autres sortes de pilules pour la tenir plus réveillée. Tout ce que ça lui fait, c’est de l’inquiéter, la stresser. Mais elle en parle pas parce que le docteur va lui donner d’autres pilules pour ça et ça va être l’enfer de démêler ses pilules.

Est-ce que tout le monde qui l’aime sont fâchés parce qu’elle ne file jamais vraiment bien? Qui ça, qui l’aime? Elle ferme ses yeux et les plisse du plus fort qu’elle peut, jusqu’à temps qu’elle sente son crâne au complet picoter. Elle les rouvre grand et voit plein de belles couleurs.

* * *

C’est la Saint-Valentin. Lanthier a décidé de venir la voir. Il est en train d’apprendre à se torcher tout seul, qu’il dit. Le lavage, la vaisselle, le balloney, le Kraft Dinner, la saucisse bon marché. Jarvaise pense pour elle dans sa tête aux beaux repas santé qu’elle pourrait préparer pour Lanthier si elle retournait à la maison. “Je suis un mangeux de viande,” que Lanthier répond sans même que ses lèvres bougent un peu ou que sa face change.

De toutes façons, pense Jarvaise, il y a juste de l’hostie de marde à manger au Tigre Géant.

* * *

On ne veut pas qu’elle boive du Mountain Dew Diète, mais le SevenUp, c’est correct.

–“C’est quoi leur hostie de problème?” Le problème c’est que Jarvaise est du genre Mountain Dew Diète, calvaire, c’est pas dur à comprendre. Dans une journée, elle peut descendre tout un deux-litres, des fois deux, mais elle sait que ça ne peut pas être santé tant que ça, c’est jaune fluo, calvaire. Lanthier, lui, la seule liqueur qu’il boit c’est du Pepsi.

Des fois Jarvaise se demande bien d’où ça vient sa maladie mentale. Son père (le tabarnak)? Sa mère? Le père de sa mère (le vieux câlisse)? Le bon dieu lui-même, comme une punition?

Des fois, elle se dit qu’elle n’est pas malade. Juste un peu trop susceptible. Trop prime.

–“Je ne veux pas te mettre la grosse pression, ma belle,” lui dit sa travailleuse sociale, “mais tu devrais socialiser un peu plus, ça te ferait du bien.”

Jarvaise aimerait bien ça que sa tête se calme. –“Jarvaise a trois sœurs pour socialiser en masse,” que Jarvaise répond à la travailleuse sociale.

–“Hmpff, tu dissocies, encore là, Jarvaise.”

Jarvaise sait que c’est pas toutes les voix avec qui elle parle qui sont du vrai monde.

–“Bon,” dit la travailleuse sociale un peu blasée, “c’est quand la dernière fois que tu as jasé avec tes trois sœurs?

Il y en a deux qui sont mortes, Jarvaise oublie toujours. Il reste rien que Rachel.

* * *

Sortie, enfin à la maison, son chat chasse le laser comme un malade. Grimpe sur les murs pour tuer l’hostie de picot rouge. Ses griffes arrangent la tapisserie comme c’est pas croyable. Le téléphone sonne. Jarvaise court.

–“Ils t’ont pris!” la travailleuse sociale lui annonce en grandes pompes.

–“Bon.” répond Jarvaise en enfouissant le laser dans une craque du vieux divan.

–“T’es pas plus excitée que ça?

–“Ben, oui.

Jarvaise va avoir son chèque de paye à elle, son escompte d’employée, toute. Elle est tout le temps rendue là, elle connait le magasin par coeur. Où les affaires vont. Combien ça coûte. Le magasin vend des produits pour faire le ménage, des Kotex, du manger en cannes, des cigarettes, des 6/49, presque n’importe quoi. Depuis quinze jours, Jarvaise se pratiquait dans sa tête à dire 6 mots. –“Bonjour et bienvenue au Tigre Géant.”

Là, elle va pouvoir commencer à se pratiquer à le dire tout haut, pour de vrai.

L’aide sociale a placé Lanthier dans une banque alimentaire. Il décharge et charge des boîtes dans un camion. Il y en a des pesantes, c’est dur pour Lanthier. Il porte un corset pour le bas de son dos.

Surprise! Lanthier a trouvé une belle causeuse neuve pas chère, il l’a achetée. C’est nouveau ça. Deux payes, c’est pas pareil. Tout d’un coup, ils s’en vont de la cave du père de Lanthier et se prennent leur propre logement. Jarvaise aime bien son petit quatre-et-demi avec un châssis à chaque bout et un autre petit dans les toilettes, mais pourquoi qu’elle peut pas garder son chat? Lanthier lui a fait la job, au chat. 

* * *

À leur premier vendredi soir dans le quatre-et-demi, un iceberg a englouti complètement le sac de patates frites congelées. Pas capable de le sortir de là. Pas grave, Lanthier est allé en chercher au coin, sont bien meilleures. Lanthier et Jarvaise sont assis dans la belle causeuse et écoutent La Poule aux Œufs d’Or ensemble. Lanthier tient Jarvaise par la main. Jarvaise aime Lanthier, Lanthier aime Jarvaise. Ça et une bonne patate, c’est pas la grosse vie sale, ça, non? Ils ont gagné un billet gratis à La Poule en plus.

* * *

Jarvaise se sent obligée de socialiser quand la voisine de palier lui paie une visite. Sa travailleuse serait contente de voir ça. Elle élève 5 enfants toute seule dans son quatre-et-demi, elle. Trois pères différents. Ça lui fait des grosses allocations, par exemple. Jarvaise avait déjà entendu dire que le gouvernement stérilisait de force le monde comme elle et comme sa voisine. Elle se demande s’ils font encore ça, inquiète.

La bible dit qu’une femme gagne son ciel rien qu’à faire et à élever des enfants.

La travailleuse sociale, elle, dit : –“Veux-tu vraiment faire des enfants qui vont passer par où t’es passée?”

“Ben, non,” que Jarvaise répond, “Voyons donc.”

Est-ce que ça veut dire que Jarvaise aura jamais sa place au ciel? qu’elle se demande angoissée.

* * *

Ce soir, l’ambulance est venue chercher Lanthier. Ses idées et ses angoisses se couraient après dans sa tête. Le docteur avait changé ses pilules. Parce que Lanthier a déjà eu des gros problèmes de consommation. Et puis les pilules pour dormir sont dures sur le foie. Et puis Lanthier a des problèmes avec son foie aussi. Tout ça pris ensemble, Lanthier ne va pas bien. Il ne peut pas s’habiller tout seul. Ni se laver. Il pisse dans un vieux deux-litres de Pepsi parce qu’il ne peut pas marcher jusqu’aux toilettes, quand il essaie, il tombe.

Il perd connaissance. Il revient. Il perd connaissance encore.

C’est plate, ils étaient supposés aller fêter la fête de Jarvaise en faisant le grand tour de l’étang au Jardin Botanique, lancer du pain aux canards. Des fois, Jarvaise voit des vrais cygnes blancs, elle capote.

* * *

Jarvaise replace les affaires sur les tablettes dans le congélateur pour que sa gérante trouve que c’est bien organisé. Ses doigts restent tout le temps pris après les boîtes de jus congelé.

“Toute un spécial!”

“Quoi?” demande Jarvaise en se tournant trop vite vers trois femmes qui tenaient des cocos de Pâques pleins leurs bras.

–“J’ai dit toute un spécial.” répondent les trois femmes habillées pareilles en parfaite synchro, les trois femmes sniffent du nez super fort en même temps, se démorvent en se passant le revers de la main sur leurs nez avant de se refondre en une seule et unique femme mais embrouillée un peu.

Quand Jarvaise se réveille, les paramédics lui disent : –“Relaxez, madame, toute va ben été.”

Qu’est-ce que Jarvaise avait mangé pour déjeuner?

Une toast à rien.

“Si Jarvaise mange pas plus que ça, tes anti-dépresseurs vont te faire perdre connaissance de même.”

Un des paramédics a ramassé un sac de réglisse noire sur une tablette et lui a donné.

“Ouin, mais rien qu’un sac, OK?” braillait sa gérante dans tous ses états.

“Non, merci, Jarvaise veut pas y aller à l’hôpital,” que Jarvaise disait un peu confuse, “Jarvaise elle veut juste être une bonne fille qui fait une bonne job au Tigre Géant.”

Pour dîner, Jarvaise a mangé une lasagne congelée –mais elle l’a fait chauffer avant– une grosse canne de blé d’inde en grains à même la canne et une bouteille de Mountain Dew Diet. On ne prend plus de chance.

* * *

Sur les petits chemins d’asphalte alentour de l’étang, Jarvaise et Lanthier sucent des bonbons sans-sucre tombés dans le panier à moitié prix au Tigre. Prends ton temps, on achève le paquet.

Sur la promenade, les gens viennent et les gens vont, en skateboard, en rollerblade, à pied. Sur l’étang, Jarvaise regarde les canards, quelques oies et un vrai couple de vrais cygnes tout blancs. Elle capote.

Quand il se met à faire noir, le stade et sa grande tour penchée s’illuminent. Jarvaise les regarde, ébaubie, changer en toutes sortes de couleurs de lumière, ça l’étourdit. Jarvaise est obligée de s’asseoir une minute dans le gazon.

Une chance que la côte est toujours plus facile à descendre qu’à remonter.

* * *

“Papa est mort,” que sa soeur Rachel lui dit, au téléphone.

“OK.” Jarvaise répond, dans le téléphone.

Jarvaise ne pleure pas, n’est pas troublée du tout. Son père était une mauvaise personne et elle se demande si elle pourrait, ou si elle devrait, le blâmer pour toutes les mauvaises affaires qui lui arrivent tout le temps dans la vie, à elle. Au moins en grande partie. Mais encore, elle se questionne à savoir si elle devrait se sentir mal de ne pas se sentir mal et de ne pas brailler pour lui, l’enfant de chienne.

Jarvaise s’inquiète pour sa sœur Rachel. Vraiment. C’est pas mal elle qui s’en occupe depuis un certain temps.

“Dans mon groupe,” Jarvaise dit à Rachel en se forçant pour articuler savamment, “l’animatrice dit que le suicide est une solution temporaire à un problème permanent et moi je crois à ça, pas toi?”

“As-tu eu des nouvelles de quelqu’un dernièrement?” demande Rachel dépitée. “Maman, quec’chose?”

* * *

Lanthier s’est organisé avec ça mais ça va prendre un certain temps avant que l’Hydro les rebranche. Chaque fois que l’hiver finit, ça les prend par surprise. L’électricité leur est coupée.

Essaie de ne pas trop ouvrir le frigidaire, mais le iceberg a fondu, le plancher de la cuisine est tout trempe. La bonne nouvelle, les patates frites sont dépris.

* * *

À soir, Lanthier s’est fait pogner. Qu’il dit. Un grand morveux lui a fait les poches à la pointe du couteau. Mais Jarvaise se demande bien ce que Lanthier faisait alentour de l’étang du parc Lafontaine. Avec tout son chèque de paye changé en plus. Mais Lanthier ne file pas pour parler. Il veut rien qu’écouter des vidéoclips avec Jarvaise dans la causeuse et se taire. Lanthier pense à tenir la main de Jarvaise pour faire baisser son stress à elle.

Ça la dérange pas de faire des ménages le soir en plus de sa job de jour, même s’il fait chaud l’été. Parce que Jarvaise se demande bien comment ils vont payer le loyer emmanché de même.

Le lendemain matin, Jarvaise frappe dans le cadre du moustiquaire chez la voisine. Les enfants sont assis par terre dans le salon en petits caleçons. Ils mangent des céréales direct à terre.

“M’mannnnnnnn,” crie un des garçôns à tue-tête. La télé est trop forte. “M’man, es-tu sourde calvaire, ça cogne?”

“Heil, je t’ai dit de jamais me parler de même, p’tit christ!”

Elle accroche deux chaises et va rejoindre Jarvaise sur la galerie.

Est bien fine, pense Jarvaise, élever ses petits morveux et me prêter de l’argent de ses allocations. Y’a du bon monde, pareil.

* * *

L’autre jour, ils ont fait un traitement à Lanthier, ça s’appelle élastication, quelque chose de même.

–“C’est-tu grave?” demande la voisine.

–“Ça doit, c’est deux jours payés,” répond Jarvaise.

Les hémorrhoïdes sont attachées serrées avec des élastiques pour couper le sang. Ils s’étouffent, sèchent et finissent par tomber dans le fond de ses culottes. Je sais pas pourquoi mais Lanthier ne pouvait pas respirer par les narines, ils ont pas pu l’anasthésier. Ils lui ont rien donné pour la douleur non plus, mais il dit que ça lui a rien fait. Un vrai dur. D’un autre côté, le docteur était pas sûr pour la grosse bosse sur sa gorge.

“Inquiète toi pas pour ça, il est pas tuable, Lanthier,” répond la voisine, mais pas trop convaincante pareil.

* * *

La semaine prochaine, Lanthier a sa chimio. Demain, tous les patients en chimio s’en vont voir une partie de baseball gratis en groupe. Jarvaise est contente parce que Lanthier est content. Mais rendus à leurs bancs, Lanthier s’est mis à saigner du nez sévère. Jarvaise court les napkins partout.

C’est long. Jarvaise plisse des yeux pour essayer de voir si les culottes du lanceur lui font des belles fesses. Jarvaise ne connaît rien au baseball, elle observe les mouettes s’entretuer pour des restants de saucisses à hot dog. Elle ne savait pas que c’étaient des mangeux de viande eux autres avec.

“À quelle heure, les lumières de la tour?” que Jarvaise demande à l’autre cancéreux à côté d’elle. –“Y’en aura pas, la partie finit vers 4 heures.”

–“Câlissss.”

* * *

Jarvaise essaie d’aller voir Lanthier à l’hôpital tous les jours, sauf le dimanche. Les autobus sont trop slow. Elle serait supposée aller à la messe. Elle aime mieux dormir tard. Elle adore se lever tard.

* * *

Bonne fête! C’est ça que la carte de sa mère dit. Désolée d’être si en retard, tu sais comment ce que c’est!

Jarvaise part chez la voisine lui donner l’argent de la carte pour rembourser une partie du loyer emprunté avant que Lanthier pogne l’argent avant elle.

* * *

Lanthier est revenu mais il n’est plus pareil. Le docteur a encore changé ses pilules à cause du cancer. Lanthier passe ses journées longues dans son lazy-boy. Il écoute de la musique forte ou écoute des vidéos de fesses, Jarvaise mange ses bas.

* * *

À date, cette année, Jarvaise et Lanthier ont eu trois Noël. Dans son groupe, à la banque alimentaire de Lanthier et un petit souper tranquille chez eux. À soir, avec le frère de Lanthier qui a un bungalow sur St-Clément, ils vont souper chez le grec. La femme raconte qu’ils se sont fendus le coeur pis l’cul pour faire un trois-et-demi dans le sous-sol mais les locataires finissent toujours par se pousser sans payer les derniers mois. Si Jarvaise et Lanthier prenaient le loyer et payaient à date, leur maison serait claire en moins de 15 ans. On a jacké la maison, en bas il fait clair, il y a des grands châssis. Ce serait un peu plus petit mais pas mal moins cher que votre quatre-et-demi, c’est certain.

Dans un tirage, dans la fête de Noël des patients en oncologie, Jarvaise a gagné un beau porte-monnaie. Vide. Ça fait réfléchir.

Avant la Saint-Valentin, Jarvaise bien installée dans le bungalow de son beau-frère regarde passer les machines sur St-Clément par la grande fenêtre d’en avant. Dans son lazy-boy dans le salon, Lanthier regarde bien tranquille ses vidéos porno à la journée longue.

* * *

Au Tigre Géant sur Ontario, Jarvaise vient encore tout étourdie des fois. Là, elle est assise sur le cul au beau milieu de l’allée du manger en cannes et les clientes doivent faire le tour avec leurs paniers.

La gérante arrive et lui dit : –“Je veux te voir dans mon bureau.”

Jarvaise relève la tête mais le corps ne veut pas suivre. Ses yeux ne visent nulle part non plus. Elle a de la réglisse noire plein les dents mais ça n’a pas marché. Elle pointe du doigt bien haut vers la gérante. –“Dans moins de quinze ans, elle, j’va avoir ma propre maison, toé, tu vas voir,” qu’elle gueule.

“OK, désolée, Jarvaise, mais il va falloir que je te laisse partir.”

“OK,” que Jarvaise répond, “mais où, ça?”

* * *

Sur son rayon-X, les intestins de Jarvaise sont complètement bouchés. Le docteur se demande depuis combien de temps elle n’a pas chié. Ses médicaments peuvent faire ça. Jarvaise s’en rappelle pas de la dernière fois. Elle a lâché le Mountain Dew Diète et s’est mise à l’eau de champlure. Ses intestins ont slaqué mais le docteur en a juste profité pour augmenter ses pilules. Les étourdissements peuvent aussi venir du stress, dit le docteur.

Une chance qu’elle a l’étang. Le soir, elle et Lanthier font un tour, des fois deux quand Lanthier est en forme. Elle peut aller voir ses oies, ses canards.

Le dernier cygne est mort depuis un bout.

* * *

À soir Lanthier voulait de l’argent pour de la coke et Jarvaise ne voulait pas lui en donner. Il en restait juste assez pour la dernière grocerie avant le prochain chèque. Ils étaient assis dehors dans la cour du bungalow de son frère. Le trouble a pogné d’aplomb. Le voisin a entendu les cris de Jarvaise qui pissait le sang des jambes. –“J’vas appeler la police si tu la lâches pas!” criait le voisin à travers sa porte-moustiquaire.

Jarvaise est maintenant en sécurité dans le refuge pour femmes.

Des fois, elle se demande où est rendu Lanthier, s’il prend ses médicaments comme il faut.

Jarvaise se rappelle qu’il y a bien longtemps de ça, son père la traitait de connasse, de grosse nulle à chier même pas bonne à baiser et comment ces choses-là l’affectaient.  Alors quand Lanthier parlait de combien il avait été négligé dans sa jeunesse, elle savait de quoi il parlait. Mais Lanthier avait aussi admis lui avoir fait la sacoche sans lui dire, ni même la rembourser, pour aller se faire sucer la graine chez les putes sur Sainte-Catherine. Et que la seule fois où il était allé la voir à l’hôpital, c’était encore pour lui faire la sacoche, pour sa coke. Jarvaise ne savait même pas qu’il était retombé là-dedans.

Des fois, quand ils baisaient, elle lui disait que ça lui faisait mal mais Lanthier disait :

“Ben, non, ça fait pas mal, endure-toé, calvaire.”

Depuis qu’ils habitaient le bungalow, Lanthier regardait toujours ses vidéos de cul et essayait tout le temps d’intéresser Jarvaise à les regarder avec lui. Il se masturbait sans arrêt et quand Jarvaise lui a demandé d’en parler au docteur, il a refusé. Il blâmait tous les problèmes de femme qu’il avait connus dans ses anciennes relations et Jarvaise était convaincue qu’il la blâmait elle aussi.

Lanthier l’avait ramassée, aidée quand elle était dans la rue. Il l’avait rencontrée pas de place à aller, à la clinique externe de Louis-Hippolyte et l’avait ramenée dans le sous-sol de son père. Mais après, il l’avait toujours traitée comme son propre père la traitait. Qu’est-ce que tu veux de plus?

* * *

Ça ne se fait plus à pied de là où elle habite maintenant à l’étang, mais il y a une église et une bibliothèque pas loin. Jarvaise est en train de lire un livre qu’elle a trouvé là, c’est long, il n’y a pas d’images, mais elle aime ça. Elle se force.

* * *

Jarvaise visite Lanthier à la prison.

Il a arrêté sa médication, est tombé dans la meth bon marché et un soir il a poignardé une pauvre pute dans une ruelle derrière la rue Sainte-Catherine, elle en est morte pauvre fille. Elle ne voulait pas lui faire une pipe gratis.

Elle lui en avait fait une pas plus tard que la veille au soir, c’est choquant.

* * *

Aujourd’hui, c’est dimanche, Jarvaise marche jusqu’à l’église. Son linge fait dur mais ses jambes vont mieux. Elle marche maintenant avec ses muscles au lieu de rien qu’avec ses os. Le couteau de Lanthier a fait des gros dégâts.

Demain, c’est son groupe. Elle va être capable d’aller au Jardin Botanique avec les autres femmes. Ça fait tellement longtemps.

* * *

Aujourd’hui, le père et le frère de Lanthier sont venus visiter le nouvel appartement de Jarvaise et lui rapporter la causeuse. Ils lui ont dit que la cour avait fait une offre à Lanthier. Plaider coupable et poigner 13 ans au lieu de 20, mais il a refusé. Il veut plaider la démence.

* * *

Jarvaise s’est mise sur une diète végane-suicide, elle essaie de manger le moins possible, de toute, mais surtout pas de la viande. Elle a aussi décidé d’abandonner totalement le Mountain Dew Diète. Ou tous les breuvages semblables. Les bulles semblent complètement détraquer sa mémoire, qu’elle pense. La bière, c’est moins pire.

* * *

Depuis quelque temps, un chat rôde alentour de chez Jarvaise. Ça lui fait penser à son ancien chat à elle. Celui que Lanthier a égorgé sur la galerie. Elle se demande quel nom lui donner. Quand elle était petite, elle se rappelle avoir écouté une émission qui s’appelait Félix le chat, un chat noir qui se pavanait en tuxedo noir aussi. Me semble. C’est dur à dire dans une télévision noir et blanc.

* * *

Jarvaise a commencé à jouer au bowling des fois, avec le groupe. Elle joue à peine pour 80. Un des hommes du groupe qui est supposé être rien que son ami n’arrête pas de passer son bras par-dessus ses épaules, profite de l’étroitesse des bancs au bout de l’allée de quilles pour la coller. Il lui demande toujours –“Es-tu chatouilleuse, coudonc?” parce qu’elle tortille à tout coup.

“Pis, toé, coudonc, t’es-tu sensible?” que lui a répondu Jarvaise une fois en lui pinçant un testicule de toutes ses forces comme une malade. Ils se sont mis à deux hommes pour lui arracher la couille du pauvre gars des mains. L’homme criait au meurtre. Le propriétaire du bowling avait jamais vu ça, il a appelé la police. Il a eu vraiment peur de perdre sa couille le gars, la travailleuse l’a convaincu de ne pas porter plainte. Là, Jarvaise, elle ne joue plus au bowling.

* * *

Lanthier a pogné 20 ans ferme. Jarvaise a de la misère à démêler ses sentiments par rapport à la sentence mais elle aurait bien aimé qu’on lui demande son avis. Il aurait séché là plus longtemps.

* * *

Jarvaise essaie de rappeler sa soeur Rachel encore une fois, une autre fois, encore une autre fois et elle tombe toujours sur le répondeur. Elle se demande bien comment se débrouille sa soeur Rachel, elle l’appelle. Elle rappelle. Rappelle.

Le téléphone sonne, Jarvaise court. C’est pas Rachel, c’est la bibliothèque. Son livre est trente-trois jours en retard. La chicane pogne au téléphone, Jarvaise leur raccroche la ligne au nez.

–“Ils mettront pas la police après moé pour trente-trois cennes, calvaire!”

Ce serait plate de leur rapporter, Jarvaise a onze pages de lues.

* * *

Jarvaise se ramasse à l’hôpital en convulsion beaucoup trop souvent. Jarvaise désorganise, défoule, refoule, dissocie, décompense, tout ce que tu voudras. On dirait que ses pilules marchent jamais. Sa travailleuse sociale la déménage dans un centre soi-disant pour personnes en perte d’autonomie. Quand ils sont venus la chercher, elle se laissait mourir depuis un bon bout de temps, dans la cave en dessous de la cage d’escalier. Elle ne voulait pas y aller. Viens donc, Jarvaise, tu vas voir, tu vas être bien, là.

Elle a jamais été bien quelque part, pourquoi qu’elle commencerait ça là, là.

* * *

Ça arrive que les repas sont bons mais ça change tout le temps au moins. On dirait qu’ils nous maintiennent dans le doute pour qu’on apprécie la nourriture quand elle arrive. Mais Jarvaise croit qu’une bonne routine de manger ce serait mieux pour des personnes prises avec des maladies mentales de même. Ça nous prendrait peut-être un peu moins de manger pis un p’tit peu plus de cigarettes.

* * *

La compagne de chambre de Jarvaise est une personne très réconfortante. Elle laisse Jarvaise parler, pas comme le paquet de pies qui restent là, pas moyen de placer un mot. Le pire, c’est qu’elle l’écoute en plus. Il y aurait tellement de choses qu’il faudrait qu’elle dise mais le plus souvent, Jarvaise se contente de répondre : –“Han-han, han-han.”

Sa compagne de chambre a 86 ans et elle a toujours un chapelet emmêlé dans ses vieux doigts croches. Elle part à brailler des fois et Jarvaise est obligée de lui démancher le chapelet des doigts. Elle ne se rappelle pas des choses qui ont fait sa journée ou les dernières cinq minutes, juste les vieilles affaires du passé. Il y a beaucoup de vieilles comme ça ici. Les plus jeunes ont toutes des maladies mentales. Quelquefois, Jarvaise pense qu’elle est une malade mentale elle aussi, mais des fois elle pense qu’elle est juste pas capable de se défendre contre les docteurs. Sa vieille compagne la rassure en lui disant que rien de tout ça n’est réel dans le fond. Y’a pas de danger. Toute est dans sa tête. 

* * *

Ah, les beaux dimanches.

C’est dimanche, Rachel est pas venue, finalement. Ça a l’air moins fou, les autres femmes en ont pas de visite non plus.

Dans la grande salle à dîner de l’institut, elles attendent, excitées comme des fillettes, toutes fébriles, pour un morceau de gâteau qui est à veille de s’en venir. Il y a même quelques pipis de joie qui se font, ça sent. Le jeune musicien lâche enfin de gratter sa guitare plate, la couche sur le dos dans sa boîte, referme le couvercle et clanche les barrures dorées.

Par les châssis, les belles lumières aux couleurs changeantes qui frappent les bâtisses annoncent l’arrivée d’une nouvelle ambulance. Ils les allument pas quand tu sors. –“Tu sors d’icitte rien qu’une fois.”

“Quand je restais dans Hochelaga,” Jarvaise racontait, “une fois j’ai eu comme une vision. Le pignon rond de la drôle de petite tour en brique dans la cour de l’institut, ça s’ouvrait, ça, comme un couvert de pot. C’était une porte d’entrée pour l’enfer, direct. C’est par là qu’ils venaient vous charcher.”

“Ben, non, voyons donc,” répond la vieille co-chambreuse calme et sûre d’elle, “les voies du seigneur trouvent toujours leur chemin à travers les dicaments, c’est clair. C’est fini ça, les hosties pis toute, le bon dieu travaille avec des pilules à c’t’heure, des belles pilules toutes sortes de couleurs.”

Jarvaise n’était plus vraiment certaine tout d’un coup si elle croyait encore à ça ou non, elle, le bon dieu.


Flying Bum

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Le retour de Susanna – intégrale

Ici, en Colombie-Britannique, tout le monde pense que chaque foutue montagne sur une île au large de la côte ressemble à un indien étendu sur le dos. Il y a probablement ici autant de Indian Mountain qu’il n’y a de Lac à la Truite chez nous. – You should see it on the sunset, man, so obvious. On y est, pourtant. Le soleil descend sur Keats Island, Nanaïmo sur la grande île au loin, de l’autre côté d’un bras de mer qu’on appelle Georgia et après, le Pacifique, terminus ouest d’un pays immense mais où tous les habitants ne se sentent pas nécessairement chez eux, pas égal en tous cas. Rien au monde, je le jure, ne peut ressembler à ce soleil cyclopéen et démesuré quand il pose son œil sur la crête des montagnes et descend réveiller l’orient. Rien.

Fuck la silhouette d’indien couché sur le dos, tout le monde a peur des indiens par ici et les gens en voient partout. Et des fuck’n frogs aussi, francophones du Québec, qu’on apprécie davantage à l’est qu’à l’ouest. Qu’on endure parce qu’ils se forcent à baragouiner l’anglais et qu’ils acceptent tous les sales boulots qui répugnent les petits anglos.

Là où l’astre s’en va plonger sous l’horizon, Henri et moi, deux grands voyageurs, on n’aura pas pu y aller. C’est large le Pacifique, pas facile à traverser sur le pouce. On est échoués là, à quinze-cent pieds des vagues, en haut de la côte sur la Gibson Way. Quatre, maintenant. On a trouvé deux autres fuck’n frogs qui se sont cognés le nez sur un océan plus grand que leurs rêves. À quatre-mille-cinq-cent kilomètres de la maison, tout le monde est de la famille.

On partage une petite maison qui a besoin de beaucoup d’amour et son propriétaire nous y accueille sur le bras en autant qu’on lui fournisse gracieusement cet amour si nécessaire. La liste des travaux est longue, l’ambition plutôt courte. L’herbe ici vient de Thaïlande, le haschisch d’Afghanistan. Rien à voir avec la mauvaise herbe de chez nous qu’on peut fumer à la journée longue. Reste à glander, philosopher, rêvasser devant l’océan plus bas et écouter tour à tour, inlassablement, un des deux microsillons qu’un locataire précédent a abandonnés sur place. Boire de la bière. Quatre tortues virées sur le dos.

There’s somethin’ happenin’ here
But what it is ain’t exactly clear
*

 • • •

Quand on ne s’en va plus nulle part dehors, c’est qu’on est en train de fuir par en-dedans. À l’âge tendre de dix-sept ou dix-huit ans nous étions des hommes autoproclamés à se décrotter le nez encore avec nos doigts et à aligner les mauvaises décisions les unes derrière les autres. Mais on se débrouillait avec. Dans notre humble demeure de 4 pièces, il y avait là deux chambres d’à peine cent pieds carrés chacune, un révérend presbytérien nous avait donnés quatre lits simples. La répartition facile à calculer. Nous avions décidé de séparer les paires d’amis originales. Seul mon ami Henri avec qui j’avais fait le voyage pouvait venir à bout de Sergio, un rigolo qui avait tendance à inventer les pires plans-catastrophes sous l’effet de substances, même à jeun parfois. Je serais donc co-chambreur avec Tristan, un rouquin qui ne payait pas de mine mais totalement sympathique, un tantinet rondelet et plutôt easy-going, trop parfois. Notre chambre était parfaitement carrée, dix pieds par dix pieds à vue de nez. Au départ, ça sentait comme si la chambre n’avait pas été nettoyée depuis dix ans, ce qui était probablement le cas. Ce serait mon trou à moi pour va savoir combien de temps. On a donc fait un décrottage en règle, Tristan m’avait aidé. Je réalisais ébaubi que j’aurais maintenant à partager mon intimité avec un pur étranger. Peu importe ce à quoi j’aurais pu m’attendre, jamais ça ne ressemblait à ça. Déjà, les présentations…

– “Salut, je m’appelle Tristan, je viens de Pointe-aux-Trembles”, avait-il simplement dit. Oui mais encore?, avais-je pensé dans ma tête de linotte avant de me présenter à mon tour. Et les présentations avaient alors pris une tournure tout à fait burlesque et mémorable lorsque nous avions pris possession de notre chambre. – “Ça te déranges-tu si je dors tout nu? Si je me crosse des fois?J’ai horreur de me masturber sur la bol ou dans le bain.” Avec Tristan, on ne s’enfargeait pas dans les fleurs du tapis, c’était assez direct et spontané. – Tant que t’as pas besoin d’un coup de main de ma part, lâche-toi lousse mon homme. Ma réponse l’avait fait sourire. – T’inquiètes, ch’t’aux femmes, pas de danger.”, avait-il conclu.

 • • •

Les jours passaient penauds bien qu’au début c’était un peu particulier de vivre dans une telle promiscuité avec lui. Sa petite routine du soir qui faisait couiner les ressorts de son matelas, le clapoutis de son sperme qu’il lançait sur le côté de son lit et qui atterrissait sur le linoléum, pour ne pas salir ses draps, disait-il. Les soirs où il tenait la grande forme, à en juger par ses gémissements, je remontais mes draps jusque sur mon nez pour être certain de ne pas devenir une victime collatérale de son tir groupé. Après un moment on s’y fait, on se fait à tout. Tout le monde voyageait tout nu à l’heure du lit et faisait ce qu’il avait à faire, quoique cela puisse être. Moi pareil. Les beaux soirs, Tristan, moi et les autres on sortait veiller au pot-à-feu, au quai en bas de Gibson Way écouter les gratteux de guitare et fumer des choses avec eux, faire une petite partie de billard au village. Les soirs frisquets, Tristan nous faisait un concert d’harmonica dans la grande véranda. Ou on restait simplement couchés sur le dos dans notre chambre à se geler la fraise et se conter des peurs. Plus tard, une bière ou huit à l’hôtel de Sechelt les samedis soir. La place était carrément divisée en deux sections, autrefois une section pour les hommes et les femmes accompagnées et l’autre section pour les hommes seulement, comme nos vieilles tavernes d’antan. Maintenant c’était plutôt les canados blancs anglophones d’un côté, les indiens et les québécois francophones de l’autre. Quand en fin de veillée le bordel poignait sévère à la grandeur de l’hôtel et qu’il se mettait à pleuvoir des taloches, je vous jure qu’on était bien heureux de se trouver du côté des indiens.

There’s battle lines being drawn
And nobody’s right if everybody’s wrong
Young people speakin’ their minds
A-gettin’ so much resistance from behind

I think it’s time we stop
Hey, what’s that sound?
Everybody look what’s going down*

Un soir, après un de ces mémorables galas, après m’avoir diplomatiquement demandé ce que j’en pensais, Tristan avait offert le gîte à une mignonne demoiselle shíshálh, un projet qui me semblait un peu démesuré par rapport à la proximité mais surtout par rapport à la largeur de nos lits. Ce soir-là, j’ai longuement veillé dans la cuisine. Puis, les fesses en feu victimes de nos vieilles chaises de bois et les yeux qui fermaient tout seuls, je me suis discrètement glissé dans mon lit. Tristan la tournait toujours comme une crêpe dans tous les sens, la longue gymnastique en solitaire de Tristan valait à la demoiselle autant de parades sur Broadway qu’une jeune fille pouvait en espérer. Et elle chantait fort dans la langue shashishalhem. Lorsque la tempête s’est calmée, j’ai osé sortir la tête de sous mes draps et respirer un peu. Les deux comparses d’Éros étaient assis côte-à-côte sur le lit appuyés sur le mur du fond, nus et visqueux comme à leur premier jour, et fumaient une clope les chevelures et les visages totalement déconstruits. Tristan, spécialement, avait l’air d’en découdre. Le même disque avait joué et rejoué tout le long je ne sais plus combien de fois. Je réalisais ébaubi que la fille me tournait maintenant des yeux de biche. Tristan écrasait lentement sa clope, il m’a regardé et m’a demandé sans même rire un peu : –“T’as veux-tu? Est ben fine mais ch’pus capable!”

Un long automne à l’autre bout du pays à se sustenter de macaroni-soupe-aux-tomates, de bière, à fumer le thaï stick, pas de téléphone, pas de télé, pas de radio, et deux seuls longs-jeux à écouter en boucle mais je ne m’étais jamais senti aussi vivant. Je n’ai jamais revu mon singulier co-chambreur depuis. Bien loin tout ça maintenant mais chaque fois que j’entends une toune de Buffalo Springfield, je ne peux m’empêcher de penser à lui et vous ne pouvez pas savoir comment ça me fout les boules.

• • •

J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, une chance que Susanna n’en espérait pas moins. Trop jeune, elle aimait beaucoup trop les hommes. Elle fumait beaucoup trop de thaï stick. Voulant se jeter sur les rails, elle avait tout confondu dans la noirceur du soir et à marée basse s’était échouée en bas du quai dans deux pieds de vase. Ce soir-là, nous traînions sur le quai, Henri, Sergio, Tristan et moi. Tristan, véritable radar à femmes, l’avait vue venir de loin et l’observait ponctuellement du coin de l’œil depuis un moment.  – “Calvaire, qu’est-ce qu’elle fait là?”, avait-il crié en la voyant sauter en bas du quai. Il s’était élancé vers elle à travers le varech échoué et les vases gluantes de la marée basse. Tristan l’avait tirée de sa fâcheuse position et avait ramené la frêle jeune fille dans ses bras dans notre maison plus haut sur Gibson Way.

Susanna avait troqué son corps maigrichon contre une pleine barge d’illusions, dompée sur elle par un beau touriste de passage et elle portait maintenant son enfant. Tristan et elle avaient définitivement besoin d’un bon bain chaud, ils puaient le diable tous les deux. Sans aucune espèce de pudeur inutile, chose que Tristan ne connaissait pas de toutes façons, il l’avait déshabillée et avait fait de même. Elle n’était pas du tout farouche dans les tristes circonstances. Il l’avait tout bonnement suivie dans le bain pour soigneusement les débarrasser tous deux de l’odeur de poisson, de vase et de varech. Et lui donner une chance de se réchauffer. De raconter son histoire.

Grand conciliabule dans la cuisine. Pendant qu’Henri préparait du thé bien chaud et cherchait de quoi la faire grignoter, je m’occupais de mettre les vêtements de Tristan et de Susanna dans la laveuse. Sergio se roulait une clope au bout de la table, incapable de la moindre occupation domestique. Je suis ensuite allé chercher la robe de chambre de Tristan et la mienne pour leur sortie du bain. Maintenant réunis tous ensemble autour de la table, sirotant un thé bien chaud et bien enveloppée dans ma robe de chambre, Susanna pleurait sa vie, ses petites épaules assaillies par des soubresauts incontrôlables. Il n’était pas question qu’on la laisse repartir.

Susanna était une employée de maison chez un riche villégiateur de la côte et on l’avait remerciée dès que sa condition était devenue visible. Tout son bagage était dans des casiers consignés au terminus maritime du traversier de Langdale. Tristan, entre autres stratégies, revendiquait le droit de voir personnellement à sa protégée. J’ai cédé mon lit à la pauvre fille et j’ai dormi dans l’horrible divan bancal du salon. Le lendemain, nous l’avons accompagnée à la gare maritime récupérer ses choses et ensuite nous sommes allés au sous-sol de l’église presbytérienne chercher un autre lit pour moi. Un bon trois heures de marche.

Tout l’automne et une partie de l’hiver, nous avons appris à la connaître. Elle était une jeune femme adorable. Tristan en prenait le plus grand soin et avait mis un terme temporairement à sa gymnastique du soir, ou il allait faire ça ailleurs quelque part et se gardait bien d’incommoder Susanna d’aucune façon. Nous l’avions nourrie, dorlotée, déniché pour elle et le petit tout ce dont ils pourraient avoir besoin. Tristan s’attardait patiemment à lui apprendre des rudiments de français. Après un temps, elle nous avait pondu un garçon minuscule comme sa mère et mignon comme tout. Susanna lui avait donné nos quatre prénoms en signe d’affection. Mais nous l’appelions tous tendrement la petite échalote. Mine de rien, un si petit enfant avait transformé notre piaule de marginaux en un foyer particulier. Les travaux avaient maintenant pris un rythme de croisière qui faisait la joie du propriétaire qui débarquait parfois avec des choses pour le petit et sa mère. Drôle de famille quand même.

• • •

La véranda avant était maintenant trop froide pour continuer d’y installer l’échalote qui s’enrhumait à rien. Mais Susanna l’y installait quand même, bien emmitouflé dans les doudous de son petit ber. Quand la petite échalote avait de la difficulté à s’endormir, Tristan lui jouait de l’harmonica magique et le petit partait rejoindre les anges. Susanna allaitait toujours l’échalotte, les laits synthétiques étaient hors de prix pour son budget de misère. Elle essayait de fumer le moins de cigarettes possible, Susanna se demandait si c’était vraiment néfaste de fumer tout en allaitant l’échalote. O tempora, o mores. Le petit n’avait pas beaucoup d’appétit. Elle se demandait aussi si c’était indiqué de continuer à prendre sa teinture de lobélia, un produit naturel pour son asthme mais qui semblait constiper le petit. Elle mangeait continuellement du kale et du chou rouge pour essayer de le débloquer. Il faudrait bien qu’elle voit un médecin maintenant, mais aussi de façon régulière, mais les soins et les médicaments étaient toujours hors de prix.

Tristan s’était trouvé du travail à contrat à Vancouver, plutôt payant, on l’appelait de façon de plus en plus régulière compte tenu de son talent assez exceptionnel. Il tournait des scènes porno. Il n’avait qu’une seule idée derrière la tête, le confort matériel de Susanna et de la petite échalote. Susanna nous laissait toujours s’occuper d’elle et du petit mais recevoir de l’argent directement l’indisposait toujours. Elle considérait qu’on faisait bien plus que notre part pour elle et l’échalote et que bientôt elle pourrait retrouver un emploi et pourvoir à leurs besoins. Elle harcelait Tristan qu’il la recommande à ses producteurs de films olé-olé mais non seulement son physique était-il plutôt ingrat pour le travail mais pour Tristan, il était hors de question que tout salaud d’acteur porno ne mette ses pattes sur elle. Susanna était tout le temps sur le cas de Tristan et à force d’insister, il lui avait obtenu quelques contrats comme fluffer. Une fluffer est la personne qui, dans l’industrie, est chargée d’initier et d’entretenir entre les scènes, avec ses mains, la vigueur des acteurs masculins. Il n’était pas question, par contre, que Susanna travaille sur les mêmes scènes que Tristan, il avait été formel là-dessus. C’était un boulot étrange mais assez bien payé. Lorsqu’elle avait des mandats, Tristan tenait à l’accompagner en ville et voyait de près à sa protection. Henri et moi nous occupions de l’échalote maintenant au biberon et aux purées.

Le petit ne manquait plus de rien et grandissait à un bon rythme mais n’était toujours pas très enveloppé. Henri, intello incorrigible, s’assurait de lui enseigner des choses bien au-delà de l’entendement d’un garçon de six mois mais le petit était très allumé. Moi j’observais l’océan, les cachalots, les grands et les petits bateaux, les beachcombers qui ramenaient leurs énormes billots, en berçant le petit sur la véranda, je m’occupais aussi des sales boulots qui viennent avec un poupon aux couches.

Puis un jour, un bel acteur porno hindou nous avait volé le coeur de sa mère. Susanna le voyait dans sa soupe, son bel oriental aux belles manières. Après un temps, le bellâtre s’était trouvé un agent et était régulièrement appelé à Bollywood, nouvelle capitale du cinéma indien encore naissant, où il n’avait plus à se mettre tout nu et baiser des actrices, la plupart lesbiennes par dégoût et désagréables au possible. Susanna tournait en rond comme un ours en cage lorsqu’il partait tourner aux Indes. Son bel acteur faisait des tabacs dans son pays, beaucoup de fric, et elle était finalement partie avec lui et l’échalote s’installer à New Delhi.

• • •

Une nuit sombre sans lune, un village désert, une pluie froide de l’ouest qui nous pourrissait la vie d’octobre à février. Tout ce que j’avais pu trouver, une grosse bicyclette de livraison qui passait ses nuits appuyée sur le mur de la petite épicerie du village. Il ne faisait aucun doute que si la patrouille de la GRC était passée par Gibson Way cette nuit-là, les agents se seraient tapés chacun une belle thrombophlébite. Je m’arrachais le coeur et les tripes sous la grosse pluie battante à grimper la côte en poussant de peur et de misère les guidons du gros bicycle volé, Tristan écrasé dans le panier, les jambes et les bras ballotant de chaque côté, sa carcasse molle et ses fringues empestant le poisson, la vase et le varech. Ça ou un cadavre repêché dans un marais, pareil. Il avait passé une bonne partie de la nuit à jouer de l’harmonica magique au bout du quai sous la pluie mais ni l’échalote ni Susanna n’étaient revenus l’écouter. Je l’ai trouvé couché sur la grève, inconscient et empestant l’alcool. Je l’ai ramené à la maison et je me suis occupé de lui. Encore une fois. Et d’autres fois encore.

• • •

On avait tout réaménagé comme avant, avant Susanna, avant la petite échalote. C’était mieux ainsi pour tout le monde, spécialement pour Tristan. On était aussi redevenus co-chambreurs, comme avant. Mais jamais plus vraiment comme avant. Tristan ne sortait plus de la maison et c’était très bien ainsi pour lui, pour moi aussi. Il s’investissait avec zèle dans les travaux de rénovation qui achevaient maintenant et nous entraînait avec lui dans son bel empressement au travail. On aurait pu croire qu’il préparait la maison pour le retour de Susanna. Nous voyions venir le jour où la maison serait entièrement Spic’n Span et que le propriétaire voudrait récupérer un retour sur son investissement, nous voir partir.

Au début, quelques lettres, quelques nouvelles de Susanna et de l’échalote étaient venues sporadiquement. Puis, plus rien. Le temps dans sa course aveugle finit toujours par guérir un tant soit peu les blessures des uns et des autres, pousser encore et toujours les rêveurs vers de nouvelles aventures, ramener les plus nostalgiques chez eux.

J’ai réussi à convaincre l’aide sociale de m’offrir le billet de train et je suis revenu le premier à la maison, pas nécessairement guéri de la peine d’amour et de la crise existentielle profonde qui m’avaient poussé vers l’ouest. Mais j’ai bien appris ma leçon. On n’oublie les chagrins les plus cruels qu’en les remplaçant par de bien pires encore. Je sais pour les avoir croisés occasionnellement que Sergio et Henri sont rentrés un peu plus tard dans le même hiver. Je n’ai plus jamais revu Tristan.

À l’échelle du cosmos, une ridicule nanoseconde aura fait de nous des hommes à la tête blanche pleine de toutes les nostalgies du monde, le coeur toujours capable de s’enflammer encore et encore quitte à se brûler comme de stupides papillons sur les lampes à l’huile.

• • •

Toujours, les gens là-bas pensent que le soleil couchant dessine dans le ciel la silhouette d’un indien couché sur le dos. Et l’indien leur cache encore et toujours l’essentiel. En bas de Gibson Way, au bout du quai du bout du pays, chaque soir que l’éternité ramène, l’astre du jour descend se faire l’œil de feu d’un cyclope géant qui offre le plus hallucinant des spectacles ne serait-ce que pour un seul vieil homme assis là, contemplatif, les pieds pendant au-dessus de la vague. L’œil immense aux couleurs de braises descend toujours là où bien d’autres avant et après nous n’auront jamais eu la grâce de mettre les pieds, butés sur l’immensité du Pacifique qui aspire les rêves dans ses marées incessantes. L’astre disparaît sous l’horizon pour aller réveiller d’autres rêves d’orient, les îles chaudes et enchanteresses de Gauguin, ses merveilleuses thaïtiennes, les bienveillantes geishas du Japon, les grands maharajas, tout l’or de la Birmanie, la grande muraille et les trésors persans, les hommes superbes enturbannés sur leurs chameaux, les femmes fabuleuses rivalisant de grâce et de beauté, leurs enfants aux yeux de lumière. Une petite échalote métamorphosée sous le ciel de l’Inde en un homme superbe, fort et grand, qui porte encore mon prénom et celui de mes amis, sa mère Susanna qui a tendrement veillé sur lui.

Toujours, en bas de Gibson Way, au bout du quai du bout du pays,

chaque nuit un vieil homme souffle dans son harmonica,

attend toujours le retour de Susanna.


Flying Bum

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*For what it’s worth, Buffalo Springfield, Stephen Stills (auteur-compositeur)

L’île aux fesses

On étend la grande serviette de plage tout près du quai de son père. On se demande pourquoi son père a un quai, la rivière n’est pas très profonde, on n’y voit qu’un ou deux canotiers de temps en temps, un vieux couple en pédalo. Aucun bateau-moteur. Son père n’a aucune embarcation. Plus haut sur la rivière, une grande entreprise de mise en boîtes de légumes. Les jours où ils préparent des carottes, on dirait que la rivière prend une coloration orangée, les haricots une teinte verdâtre, la macédoine une couleur à chier.

Chalet familial à nous seuls, 1973, on a seize ans tous les deux.

Les nuages matinaux se mettent à fondre un par un, avant midi il se met à faire chaud. J’étends un fromage bon marché sur des morceaux de pain de fesse déchirés et avec notre seul ustensile, mon canif, je coupe comme je peux des tranches de saucisson que j’écrase dans le fromage. Petit boombox pas loin, Steelie Dan chante Do it again. L’histoire d’un pauvre type totalement incapable d’apprendre de ses erreurs et qui se ramasse toujours dans des situations intenables. Tiens tiens.

–“Toi, qu’est-ce que tu veux faire quand tu vas être grand?”, avait demandé Gabrielle, comme si on était des enfants de six ans.

Honnêtement, c’est une question que je ne me posais plus vraiment depuis que j’avais déserté le giron familial pour m’installer dans un petit studio bon marché. Faudrait bien que j’y revienne un jour, pourtant, à cette question. En attendant j’accumulais les petits boulots.

–“Un pompier!” que je lui ai répondu, pour rester dans le ton de sa question.

Gabrielle m’a répondu : –“Moi, j’aimerais être ça être dans la police”. J’ai eu un grand fou rire. Policier, pas un des grands classiques de fille à l’époque.

–“Je suis sérieuse,” avait-elle dit. “Mon oncle est sergent-détective. Un boulot fascinant.”

•••

À l’époque, j’avais du mal à définir mon style de compagne idéale, je ne savais pas trop comment agir avec Gabrielle. Elle avait toujours l’air tellement en plein contrôle sur tout. Toujours une bonne opinion soutenue par un argumentaire implacable. Toujours prête à livrer ses pensées. J’aimais ça, mais encore, parfois non.

Elle m’avait dit une chose qui avait complètement chamboulé l’opinion que je me faisais d’elle.

–“J’ai une confession à te faire,” avait-elle dit une fois. “J’ai toujours pensé que j’aimerais mieux être un garçon.”

•••

Then you love a little wild one

And she brings you only sorrow

All the time you know she’s smilin’

You’ll be on your knees tomorrow.*

•••

Gabrielle s’était bricolée et avait engouffré un autre sandwich puis avait enlevé son ample tricot de coton révélant un top noir beaucoup trop serré sur sa poitrine blanche comme le reste de son corps.

–“Pourquoi on se cache à l’ombre, check le soleil”, avait-elle demandé

On a tiré la longue serviette vers un coin ensoleillé et j’ai enlevé mon chandail et mon bermuda. Son short en jeans était disparu lui aussi. Elle n’avait aucun excès de poids, elle avait toutes les rondeurs qui font que les corps des filles sont généralement excitants. La séance de bronzage avait été plutôt brève, nos corps ayant commencé à perler de sueur sous la chaleur intense du soleil.

–“Dernier sur l’île aux fesses est une tapette”, avait-elle proclamé sur un ton défiant.

–“Es-tu malade? As-tu vu la distance?”, avais-je répondu.

“Distance?, je ne connais pas ça la distance. Loin probablement.”, avait-elle simplement répliqué. “Envoye donc, depuis que je suis petite que je rêve d’y aller, ça ne t’intrigue pas de savoir ce qui peut bien se trouver là?”

Je regarde vers l’ile, une insignifiante touffe de verdure en plein milieu de la rivière. Toutes les rivières et tous les lacs de tous les chalets que j’ai connus avaient une île aux fesses. Beau prix de consolation, quand même, des fesses contre quelques brasses.

–“Comment tu te qualifierais de 1 à 10 comme sauvetrice de hippie fumeur en détresse?”

–“Personne ne va se noyer ici, je ne sais même pas s’il y a six pieds d’eau d’ici à l’île.”

Je n’avais plus vraiment d’arguments. Je ne pouvais quand même pas évoquer la fois où le coeur m’avait presque lâché lorsque j’avais plongé dans un lac glacial en Abitibi quand j’avais 7 ou 8 ans.

–“Allez, le dernier sur l’île aux fesses pue les œufs pourris!” avait-elle conclu.

Gabrielle s’était élancée et avait couru jusqu’à ce qu’elle ait de l’eau en haut des genoux puis elle avait plongé sous l’eau où elle avait filé assez longtemps pour que je remarque un long moment de silence.

•••

Élevée par son père essentiellement, Gabrielle était quand même une très belle fille. Avec des allures un peu Tom boy, soit, avec sa chevelure courte, son corps athlétique superbe. Toujours souriante avec un petit rauque dans la voix que j’avais toujours trouvé un peu sexy mais j’avais maintenant une opinion plus ambigüe sur le sujet. Comme pour son sourire narquois, lorsqu’elle me disait des choses comme : –“Wow, tu as des belles jambes, bien plus belles que les miennes.”

•••

Mon plan c’était de suivre son rythme en style libre mais chaque fois que je soulevais la tête, il me semblait qu’elle prenait de la distance. Un brin de panique, je me tourne sur le dos pour rattraper mon souffle de fumeur. En plus pour une raison étrange, je n’ai jamais eu la capacité de flotter comme la moyenne des ours. Si je ralentis le mouvement, mon corps s’enfonce lentement et mon nez se remplit d’eau.

Gabrielle avait une bonne longueur d’avance lorsque sa tête a finalement refait surface, ses pieds touchaient le fond encore. Elle avait secoué la tête et replacé sa chevelure vers l’arrière avec sa main. –“Elle est bonne, tu vas voir!” Elle souriait en me faisant des grands signes de bras pour m’inviter à la rejoindre. J’ai fermé la gueule de Steelie Dan, et je suis descendu dans la rivière. Lentement. Pour elle, l’eau était bonne. Pour moi il me semblait percevoir une odeur de blé d’inde et de carottes. Rendu plus près d’elle, pas le choix, elle m’arrosait copieusement pour forcer la saucette. J’ai plongé la rejoindre.

Première chose que je réalise, sa main qui supporte mon dos.

–“Arque ton dos, ça va aller beaucoup mieux!” dit-elle.

Ça aide mais pas tant que ça finalement. Je me demande si mes pieds toucheraient le fond.

–“Tu aurais besoin de beaux flotteurs comme moi!” dit-elle, en extirpant son corps de l’eau et en m’exhibant sans façon ses deux seins bien ronds.

–“T’inquiètes, si je peux mettre la main sur une belle paire comme la tienne, je l’achète!” avais-je blagué.

On a rigolé mais soudainement repris conscience de la situation. On s’est remis à nager vers l’île aux fesses. Gabrielle semblait juste flotter à mes côtés pendant que je me débattais misérablement . À son souffle je sentais bien qu’elle n’était aucunement fatiguée et la grève approchait enfin.

Angoisse. Trois semaines qu’on se fréquentait et on ne s’était pas embrassés tant que ça quand j’y repense. Je croyais commencer à comprendre pourquoi mais ça n’arrangeait en rien mon angoisse.

Un soir tout seuls dans mon deux-et-demi, on écoutait des disques de James Taylor et de Carly Simon. J’étais allé souvent chez elle, la chercher, la reconduire, entrer deux minutes jaser avec son père mais c’était la première fois qu’elle venait chez moi. On s’amusait bien, bonne musique, quelques pipées d’afghan, cidre de pommes, mais je ne pensais pas au sexe. (Enfin, pas trop.)

C’est Gabrielle qui avait déclenché les hostilités . . .

Après elle m’avait dit : –“Il va nous falloir faire davantage attention aux situations dans lesquelles on pourrait facilement s’enliser.”

J’avais acquiescé, mais je ne voyais pas du tout où était le problème.

Apparemment, elle oui.

•••

Elle avait ouvert la marche lorsque nous avions gagné l’île aux fesses. Dégoulinant et tremblant, une chaude odeur de mûres m’était montée au nez. On avait exploré et trouvé une petite clairière de mousse à travers les buissons, à l’abri des regards et juste assez grande pour deux. Le soleil y plombait assez fort pour finir de nous assécher et se sentir confortable. Elle souriait lorsqu’elle m’avait attiré au sol avec elle en me tirant par le maillot. Je me suis allongé près d’elle, les deux mains derrière la tête et nous avions fermé les yeux sous la force du soleil. On se décrivait chacun notre tour les paysages de picots multicolores que le soleil peignait sur l’intérieur de nos paupières. Artistes en devenir.

•••

Je repensais encore à cette fois chez moi. On était allongés sur le côté, face à face, souriants en s’amusant à fermer nos yeux lentement puis à les rouvrir aussi lentement en faisant des mimiques de bouche comme les grandes scènes d’amour hollywoodiennes.

De ma table tournante bon marché était venu un clic!, le disque suivant tombait dans un son davantage comme flap!, un peu de grichage et puis la voix chaude de James Taylor. C’est là que Gabrielle avait parti le bal divin. J’avais senti ses doigts fins monter dans mon chandail jusqu’au cou, redescendre lentement, sur mon torse, sur mon ventre. Les yeux m’ont ouvert tout seuls sur son sourire si pur, elle semblait si concentrée sur son bonheur évident qu’elle ne réalisait probablement pas dans quel état elle me mettait. J’avais pensé que ce n’était pas bien de la regarder ainsi. Puis j’ai effleuré délicatement un petit recoin tout chaud entre son T-shirt et son jeans et j’ai refermé les yeux avant de partir à la chasse aux seins. Ses doigts achevaient leur périple, avaient déboutonné mon jeans, baissé la fermeture éclair puis passé sous l’élastique de mon caleçon. En grognant elle avait tiré sur l’élastique assez fort. Comme si elle voulait l’étirer à sa limite et le voir se déchirer.

C’était un grognement animal, puis le son était descendu pour ressembler davantage à un râlement de soumission et j’étais maintenant ravi et fébrile d’en prendre acte. Puis, l’élastique tendu était venu claquer douloureusement sur le bas de mon ventre et Gabrielle riait aux éclats.

•••

–“Merci d’avoir pensé au lunch,” Gabrielle avait-elle dit tout en me chatouillant le torse avec un brin de foin. “J’aurais pu te préparer du poulet frit ou quelque chose mais la cuisine m’horripile. Mon père me dit que je devrai bien apprendre un jour mais actuellement la seule façon de me traîner devant un chaudron c’est en pointant un long couteau de cuisine sous mon nez.”

–“Ça aurait été bon, quand même, du poulet frit,” avais-je répondu.

–“Pas si moi je l’avais fait, shit. Peut-être si toi tu l’avais fait.”

J’ai cette image dans la tête, moi qui s’inquiète pour elle chaque fois qu’elle est à son boulot de police, de moi portant un tablier rose à dentelles blanches devant la cuisinière et le sergent-détective Gabrielle en uniforme qui arrive par en-arrière et qui me tâte une fesse en demandant : –“Qu’est-ce qu’on mange pour souper, mon chéri?”

J’aime pas l’image.

•••

Gabrielle aime bien m’agacer et essayer de m’exciter tout le temps. Tout ça finit toujours par m’angoisser. Je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre d’elle et si je le savais je ne lui aurais probablement pas demandé. Il y a de ces choses qu’on ne peut pas demander. Les demander en extirperait tout le plaisir, les rendrait banales. Et juste lorsque son titillement commence à être insupportable pour moi, elle dit quelque chose comme :

“Tu sais quand j’y pense, je ne peux pas m’imaginer de ne plus te voir un jour.”

•••

Vengeance. Je dois me retourner sur le ventre juste pour la priver de la joie étrange qu’elle ressent à agacer la testostérone de mes 16 ans et à admirer béate son œuvre s’ériger devant ses yeux. Cette île aux fesses se met à se confondre avec une île de cul finalement.

–“À part ça,” que j’ajoute du tac au tac pour en remettre, “Ça va te prendre beaucoup plus qu’un couteau de cuisine pour me convaincre à te cuisiner du poulet frit.”

 Elle s’était relevée sur ses deux genoux et, entêtée, elle m’avait tiré à deux mains pour me remettre sur le dos.

–“Pas grave, on vivra d’amour et d’eau fraîche.” avait-elle dit, le visage radieux et espiègle à la fois.

Elle s’était penchée au-dessus de moi. Le haut de son maillot était disparu. Des gouttelettes froides s’échappaient de ses cheveux et tombaient sur ma peau brûlante comme un supplice chinois. Elle souriait. Elle avait approché son joli minois de moi et avait déposé ses lèvres chaudes au creux de mon cou. La pointe de ses mamelons frôlaient chatouiller mon torse. J’avais clairement senti la succion de sa bouche qui laisserait fort assurément un œdème dans mon cou, ce qu’on appelait alors une sucette. Elle parcourait mon abdomen et mes cuisses de la pointe de ses doigts fins en me fixant droit dans les yeux.

Ses doigts étaient passés derrière l’élastique de mon maillot et l’étiraient au maximum – ce qui pouvait encore possiblement s’étirer – les yeux fixés dessus, sa tête descendait lentement observer son trophée bien érigé. Je l’imaginais déjà me chevauchant comme une folle cavalière.

Elle avait lâché l’élastique d’un coup sec, pincement atroce.

–“Je voulais juste voir!”, avait-elle dit en riant avant de déguerpir à toute vitesse se jeter à l’eau.

Avant d’aller la rejoindre, pour être certain de pouvoir nager, j’ai dû me résoudre à achever moi-même le pauvre cheval.

16 ans, je vous l’avais dit?

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

*Paroles de Do it again, Steelie Dan.

Pauvre fille

Jacinthe Dubé était différente. Elle avait attrapé la polio. On la laissait tranquille.

Dans la classe de septième de madame Pomerleau, plusieurs étaient destinés à un avenir brillant. Pas Jacinthe Dubé, pauvre fille. Nous avions des pupitres assignés et cette année-là, nos deux noms de famille s’étaient retrouvés voisins. Je crois bien que madame Pomerleau savait très bien ce qu’elle faisait en la plaçant à côté de moi. Au début, je ne pouvais pas croiser son regard bien longtemps, un malaise m’envahissait. Insoutenable. Je me crochissais les yeux parfois pendant de longues minutes pour l’observer hypocritement de côté et satisfaire ma curiosité sans que le malaise me prenne. Elle avait une longue veine le long du cou et parfois, sans raison apparente, en prenant des notes sur son drôle d’appareil ou à simplement écouter madame Pomerleau et suivre au tableau, la veine semblait s’agiter, se tordre. Je prenais des notes dans la couverture de mon cahier pour tenter de cerner une explication plausible à ces torsions mystérieuses.

Elle avait les mêmes livres que nous mais ses cahiers étaient différents. Elle arrivait à l’école en voiture avec un vieil homme qui la suivait jusque dans la classe. C’était lui qui traînait le drôle d’appareil qui lui servait à écrire dans ses cahiers particuliers. Lorsqu’elle avait pris place, il le plaçait devant elle. Il avait sa chaise à lui dans le fond de la classe; tous les enfants avaient fini par s’habituer à la présence du vieux monsieur et n’en faisaient plus aucun cas. J’avais demandé à Jacinthe de voir un de ses cahiers. Toutes les pages étaient blanches et j’avais passé mes doigts sur les petites bosses que la machine formait dans le papier. Tous ces petits points m’apparaissaient totalement désordonnés, un langage incompréhensible. C’est tout ce qu’on avait trouvé pour permettre à ses doigts malhabiles d’écrire. Dans les années 60, on n’avait pas trouvé mieux même si ses yeux fonctionnaient très bien.

Jacinthe Dubé avait un joli visage, une belle chevelure abondante et soyeuse, elle était toujours souriante. Et sympathique finalement. Tout son corps, principalement ses membres inférieurs, semblait ne pouvoir tenir ensemble qu’à l’aide d’une structure d’acier complexe. Elle appelait ça ses appareils. Des carcans très particuliers. Elle pouvait tout de même se déplacer avec des béquilles qui s’attachaient à ses bras.

Avant la fin de septembre, je crois bien qu’on était devenus des amis. Une bonne journée, toute gênée, elle m’avait demandé si je voulais venir écouter Qui dit vrai? chez elle. Pas moins gêné, j’avais dû lui avouer que je n’avais jamais écouté cette émission. Elle avait ri. Des fossettes étaient venues illuminer son visage. J’avais eu peur que tout le monde me prenne pour un insignifiant si j’acceptais son invitation. Mais je n’avais pas de réputation de matamore à défendre, aucune réputation pour tout dire alors j’ai accepté. Après l’école, je suis monté dans la voiture du vieil homme avec elle.

Elle vivait dans un beau quartier près de l’hôpital Saint-Sauveur, là où les familles riches s’installaient généralement dans des grosses maisons avec des étangs et des fontaines qui s’illuminaient le soir.

Être gentille, mignonne et riche mais avoir la polio, avais-je alors pensé, rien ne vient jamais avec tout, pauvre fille.

Le vieil homme avait gravi l’allée en U et s’était arrêté directement devant la porte. Il avait aidé Jacinthe à descendre puis lui avait attelé ses béquilles. Elle ressemblait tellement à sa mère, pâle –les cheveux longs, blonds et soyeux– mais les yeux de la dame étaient tristes, comme des yeux de cochon. Elle m’avait presque broyé les os en me serrant la main vivement puis elle avait fait une chaude bise à sa fille. On sentait qu’elle était ravie que sa fille ait invité un ami. Elle nous avait conduit au salon avec un majestueux plafond cathédrale où un énorme téléviseur nous attendait. L’endroit sentait les fleurs mais je n’avais vu aucun bouquet nulle part. Jacinthe et moi nous étions littéralement engloutis dans un grand divan de cuir souple et sa mère était réapparue avec quelques petits bols de grignotines divines – des bonbons enveloppés individuellement, des chips et des arachides salées – des choses qui étaient réservées aux grandes occasions à la maison chez nous. Et pour la visite en priorité.

Jacinthe et moi avions commencé à nous asseoir ensemble au dîner à l’école. Mon sac à lunch en papier brun contenant généralement un demi-sandwich, quelques crudités avec une pomme, une petite bouteille de jus. Jacinthe avait toujours un grand thermos qui renfermait toujours quelque chose de bon, comme un sandwich au rosbif dans un pain rond, des croustilles au maïs, des fromages, des pâtisseries. Elle mangeait absolument tout ce qu’elle voulait et ne prenait jamais de poids. On aurait dit que la polio absorbait toutes ces calories à sa place. Elle partageait tout avec moi, même sa cannette d’orangeade pétillante.

Jacinthe prenait des petites bouchées exactes et proprement découpées dans son sandwich. Elle n’avait jamais besoin de s’essuyer la bouche ou de ramasser des miettes devant elle. Ça se voyait qu’on lui avait enseigné à manger proprement. Elle ne me parlait jamais avant d’avoir complètement fini d’avaler sa bouchée. Après le dîner elle disparaissait avec le vieil homme un moment et elle revenait plus tard, bien coiffée, les dents bien blanches et elle dégageait une belle odeur de muguet.

Après un moment, une fille avait pris l’habitude de venir s’installer avec nous. Une asociale mal-aimée, Lorraine Deschênes, une fille que je connaissais de vue depuis la première année, fade comme un biscuit soda sans sel. Drabe, pas trop loquace, insipide, inodore, incolore et probablement sans saveur. Lorsqu’elle avait commencé à venir dîner avec nous, c’était comme si une pure étrangère mangeait près de nous. Une longue face mince et des grands yeux ronds qui lui donnaient des airs de chevreuil. Tous ses vêtements étaient tellement usés qu’il fallait deviner leur couleur originale. Elle parlait à voix basse juste un peu plus fort qu’un murmure, on aurait dit qu’elle ne voulait pas être entendue. Tout ce que je savais d’elle, elle était fille unique, son père était un ivrogne et elle aimait lire. Au dîner, elle tenait toujours son livre de bibliothèque ouvert d’une main et elle mangeait son sandwich au beurre d’arachides de l’autre main. Pendant que Jacinthe étalait en détail l’intrigue d’une émission qu’elle avait écoutée la veille ou qu’elle racontait sans fin un rêve étrange qu’elle avait fait, Lorraine Deschênes, elle, gardait les yeux rivés à son livre en silence.

Lorraine avait fini par se faire inviter chez Jacinthe, à venir écouter Qui dit vrai? avec nous. La mère de Jacinthe avait gentiment offert à Lorraine de repriser les trous gros comme des dix cents que les mites avaient grignotés dans son chandail de laine. Les yeux de la pauvre Lorraine avaient baissé, elle avait rougi en agitant la tête de gauche à droite pour dire non. La dame n’avait pas insisté. Lorsque nous regardions l’émission, Jacinthe avait demandé à Lorraine de tenir le score sur une feuille de papier où nos trois prénoms dominaient chacun une colonne. L’idée était de faire notre propre déduction avant que l’animateur ne révèle lequel des trois invités avait dit vrai. Avant longtemps, leurs scores avaient noirci une bonne partie de la feuille et ma colonne n’atteignait même pas la moitié de la page.

Lorraine était devenue graduellement blasée de regarder l’émission.

Jacinthe et moi jouions maintenant sans tenir le score pendant que Lorraine demeurait en silence près de nous, les yeux plongés dans son livre de bibliothèque.

Rendu là –était-ce octobre?– elle m’avait rendu fou. Sous ses vêtements amples et élimés, le corps de Lorraine Deschênes ne semblait avoir aucune forme susceptible de rendre fou qui que ce soit. Le soir dans mon lit, ce n’était pas son corps que je m’imaginais, mais l’idée d’elle, asociale et mal-aimée. Son indifférence, son silence, sa fadeur me rendaient fou. Impossible à émouvoir, à comprendre, même. Le lendemain matin, je me sentais blessé, triste, comme dépossédé de quelque chose que je ne pouvais pas vraiment définir.

Lorraine Deschênes vivait dans un cul-de-sac, une maison de papier-brique qui tenait de peur. Un jour, je lui ai demandé si elle voulait qu’on marche ensemble jusque chez elle pour le retour mais la mère de Jacinthe Dubé n’en entendait pas ainsi. Elle venait toujours nous reconduire dans sa voiture après notre Qui dit vrai? quotidien avec sa fille. Sur la route, elle s’était étiré le bras vers le coffre à gants. Elle en avait sorti une poignée de barres au granola qu’elle avait tendues à Lorraine sur le siège arrière, avait observé sa réaction par le rétroviseur. Pour éviter les questions et les supplications, Lorraine avait dit oui de la tête, elle les avait prises et rapidement mises dans son sac d’école. Puis elle avait voulu descendre de la voiture en même temps que moi, devant chez moi. La mère de Jacinthe n’avait pas osé poser de question et j’étais descendu avec Jacinthe.

Pour aller jusque chez elle, nous avions coupé à travers le petit bois. La mousse avait commencé à sécher et craquait sous nos pieds. C’était un peu comme marcher dans un bol de chips. Nous ne parlions pas. Au bout du sentier, on pouvait voir la lumière dans les fenêtres des maisons qui faisaient dos au bois. Pas assez pour distinguer ce qui se passait vraiment dans les maisons. Une ombre qui passe, une silhouette qui nous observe peut-être par une fenêtre pendant que nous continuions notre route.

Nous avions fait le même manège une semaine. Puis, elle me laissait simplement à la porte de la clôture chez moi et continuait son chemin vers le fond de la rue. Puis un bon jour je lui ai demandé d’entrer. Il était 4 heures. J’avais la maison à moi seul pour au moins une heure et demi. Nous étions à la table de la cuisine à boire du Kool-Aid sans sucre. Je dessinais lentement une ribambelle sur le bord d’une serviette de papier avec les petites gouttes qu’elle échappait à chaque fois qu’elle sapait le breuvage amer. La lumière de fin de journée était glauque et jaune.

–“C’est vraiment propre dans ta maison”, avait-elle dit. Elle était assise les deux mains jointes entre ses cuisses et ses yeux scrutaient les lieux alentour. Elle avait l’air d’une religieuse, sa pose, et ses lèvres étaient tachées rouge foncé par le Kool-Aid.

Elle avait pris une grande lampée.

Je l’observais, fasciné, mais elle ne me regardait pas. J’ai attendu que son verre soit vide et ensuite j’ai allongé mon corps au-dessus de la table et je l’ai embrassée. Elle avait entrouvert ses lèvres, acceptant apparemment mon baiser. J’avais gardé les yeux ouverts, elle avait fermé les siens. Son visage était tellement immobile qu’on aurait cru, avec ses yeux fermés, qu’elle dormait. Mais sa langue se laissait patiemment tourner alentour de la mienne. Le baiser morne n’en finissait plus de finir jusqu’à ce que la salive s’accumule dans nos gueules au point de devoir l’avaler.

On est restés assis sans parler. Après un moment il me semblait que tout ce qui s’était passé entre nous avait été un bref moment de silence, lancinant.

Un jour que Lorraine était absente de l’école, malade, Jacinthe avait décidé de me raconter son histoire. Du plus loin qu’elle se rappelait, elle avait été infirme. Elle se rappelait que sa condition s’aggravait tout le temps un peu. Elle avait fait de longs séjours à l’hôpital, puis dans des centres de réadaptation où on lui faisait essayer toutes sortes d’appareils, on la faisait s’exercer à bouger dans ses carcans de métal. Quand elle avait été assez vieille, sa mère lui avait dit que les médecins ne pouvaient rien faire pour elle, même son père qui était médecin lui-même. Elle devait faire très attention à elle parce que son handicap n’allait que s’aggraver.

Nous étions assis dans la salle à dîner des élèves lorsqu’elle avait décidé de me raconter son histoire. La cloche avait sonné au mauvais moment. Le bruit de chaises qu’on tire et qu’on repousse, les éclats de voix, les rires des élèves excités.

–“Je peux encore me déplacer un peu, mes bras ont encore un peu de force, j’ai toute ma tête et mon coeur aussi, mais bientôt je ne pourrais même plus te prendre dans mes bras si je le voulais”, avait-elle eu le temps de dire, ses yeux humides qui regardaient dans le vide, avant que le vieil homme ne se pointe pour la ramener en classe. Le malaise que sa condition m’avait fait ressentir au premier jour revenait, seulement gros comme un bulldozer qui m’écrapoutissait le coeur.

Les semaines avaient passé. C’était devenu une routine, après le Qui dit vrai? chez Jacinthe Dubé, Lorraine et moi marchions vers ma maison. Nous nous embrassions dans le salon les rideaux fermés. Ces baisers mornes étaient la seule chose qui nous unissait vraiment. Elle n’avait pas soudainement commencé à faire la conversation avec moi, ses yeux comme des billes n’avaient pris aucun éclat particulier, nous ne nous tenions pas par la main en marchant dans les corridors de l’école ni bras dessus bras dessous dans la rue. Même seuls, nous nous touchions à peine. Si une seule personne l’apprenait, toute la ville le saurait, incluant la pauvre Jacinthe. Cette pensée m’effrayait. Jacinthe serait toujours une innocente fille, pauvre Jacinthe. Le savoir achèverait de la détruire, briserait notre trio amical et la laisserait seule avec elle-même. Lorraine Deschênes et moi lui cachions toute la vérité. De nous trois, il n’y avait plus que Jacinthe qui disait vrai. Elle avait quand même perdu.

Lorraine acceptait toujours mes baisers, mais je ressentais toujours que c’était moi qui lui faisais quelque chose, qu’elle me laissait faire. Une fois, j’avais embrassé son lobe d’oreille puis je me faisais un chemin de petits baisers jusqu’au petit trou au creux de son cou, mais elle n’avait jamais bougé ou murmuré, sa respiration n’avait jamais bronché. J’avais cherché ses petits seins en tâtonnant à travers son épais chandail de laine. J’avais taponné la fourche de ses épais pantalons en corduroy. Elle m’avait laissé faire, les bras pendants de chaque côté de son corps le visage éteint. Et quand c’était le temps de partir, elle se levait et quittait par la porte de cuisine sans rien dire et je la regardais s’éloigner par la fenêtre au-dessus du lavabo. Elle soulevait les épaules et on aurait dit que sa tête essayait de s’enfouir dans son corps, son corps semblait se replier sur lui-même comme si une grosse grêle tombait, comme si tout le malheur du monde s’abattait sur elle. Fadasse comme un biscuit soda sans sel, asociale et pauvre. Mais en santé, elle.

Rien ne vient jamais avec tout, faut croire.

Flying Bum

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Chroniques du péché mortel (fin)

Ils étaient restés plantés là, un peu sonnés quand même. Leurs regards se sont immobilisés un long moment l’un dans l’autre. Sylvie avait finalement pris la main de Lothaire dans la sienne et en l’attirant dans la chambre elle lui avait dit : “Envoye, mon beau Lolo, c’est pas à notre âge qu’on va commencer à bouder notre plaisir, ça serait pas fin pour les filles.”

Ils avaient déjà bu presqu’une bouteille de porto gracieuseté de Petteux et fumé quelques pipées de hasch avec les filles. Lothaire était debout depuis longtemps et avait conduit six-sept heures, Sylvie avait coiffé plein de madames et de monsieurs pour Noël depuis les aurores. La journée avait été longue. Mais la Veuve Clicquot était tentante et Lothaire avait beaucoup de choses à discuter avec Sylvie. Ils avaient “slacqué” leur linge un peu, fait sauter les souliers et s’étaient installés bien calés dans les fauteuils-crapauds pour trinquer au champagne.

“Comment ça se fait que toutes les filles semblaient me connaître tant que ça?”, avait lancé Lothaire, “Ça m’a chicoté toute la soirée.”

“Tu sais comment sont les filles, imagine un paquet de filles ensemble. Une méchante gang de marieuses. Elles se demandaient tout le temps comment ça se faisait que je n’avais jamais d’homme dans ma vie. Elles arrêtaient pas de m’en pousser un dans les pattes de temps en temps. Toutes sortes d’hosties de bozos. Je me suis tannée et je me suis inventé une histoire d’amour impossible pour qu’elles me sacrent la paix. Je m’excuse d’avoir abusé outrageusement de toi.”, avait-elle ajouté en passant sa main sur la cuisse de Lothaire et en mimant une face cochonne de méchante abuseuse d’hommes.” Lothaire avait souri mais, fatigue et champagne aidant, dans sa petite tête pesante, des pensées troublantes commençaient à sentir drôle sur le rond d’en arrière.

“Pis, toé, comment ça se fait que tu débarques icitte après dix-huit ans pis que tu débarques direct dans mon salon?”

Lothaire avait été ébranlé par la question, une claque sur la gueule, il avait calé sa flûte de champagne tranquillement avant de risquer une réponse sensée.

“J’sais pas. J’filais pas bien. Des idées noires, tu croirais même pas ça. C’est fort les mottons de Noël quand ça pogne à la gorge mais c’était pas rien que ça. J’me suis juste rappelé les rares fois dans ma vie où j’avais été vraiment bien pis j’ai sauté dans mon char.”

Sylvie l’avait écouté sans parler, le coeur sur le bord de la gueule, en siphonnant lentement son champagne et en croquant une fraise. Tout en lui répondant, Sylvie s’était levée debout, ouhhhh les jambes commençaient à être molles, elle avait laissé tomber sa jupe sur le tapis. “Vous avez jamais manqué de front, vous autres les Santerre.” Penchée péniblement par en avant, les bas-culottes de nylon descendaient une jambe après l’autre. “Tu penses que tu vas débarquer le soir de Noël toutes les quinze-vingt ans pis que ta cousine va être encore là à t’attendre?” et les pieds de Sylvie piétinaient péniblement sur place pour faire définitivement sortir de ses pieds les bas tout mêlés. Et elle avait perdu l’équilibre et s’était ramassée sur le cul. Lothaire s’était précipité pour l’aider à se relever et l’avait assise sur le bord du lit. “Ben oui, tabarnak, ta cousine va t’attendre, mon beau Lolo. Envoye, déshabille-toé, on va se coller.”, avait-elle ajouté la tête un peu chambranlante.

Tout son corps réclamait tellement celui de Sylvie, Lothaire avait perdu toute notion d’orgueil. Pendant que Sylvie se battait avec les boutons de sa blouse, il s’était déshabillé lui aussi et s’était embarqué rien qu’en petit caleçon dans le grand lit king. Sylvie s’était hissée dans le lit et s’était assise les fesses sur ses talons devant Lothaire en slip et en brassière. Un beau petit slip blanc avec des cannes de Noël rouges. Des rivières de larmes descendaient sur ses joues.

La tête de Sylvie était descendue et sa longue chevelure couvrait presque tout son corps replié sur lui-même. “Ah, pis, que le diable l’emporte.”, avait-elle murmuré avant de relever lentement la tête, de relever ses fesses de ses talons et de se tenir agenouillée bien droite dans le lit. “J’ai jamais montré ça à personne, t’es le premier. Tout le monde me dit qu’ils sont pareils comme avant mais c’est pas vrai.”, avait-elle dit pendant que ses mains passaient dans son dos défaire les agrafes de son soutien-gorge. La brassière détachée pendait mollement sur sa belle poitrine. Sylvie l’avait lentement relevée en baissant les yeux.

Deux grandes cicatrices épaisses rose-brun en forme de U découpaient le bas de ses seins. Deux autres plus petites partaient du bas de chaque sein et montaient rejoindre deux faux mamelons tatoués sur sa peau blanche au centre desquels un petit motton de chair servait de mamelle.

“Le cancer avait commencé à manger les autres, ils me les ont enlevés. Les filles se sont cotisées pour m’aider à me payer ceux-là.”

Au loin dans le Dix, on entendait en sourdine la voix chaude de Gloria Gaynor qui chantait I will survive pour une pauvre fille grimpée dans un poteau qui essayait d’aguicher encore deux-trois saoulons qui avaient oublié de s’en aller chez eux.

Sans qu’un autre mot se prononce, Sylvie avait rejoint Lothaire, s’était installée toute du long devant lui comme elle le faisait toujours. Elle avait levé son corps pour lui donner une chance de passer son bras et Lothaire avait compris. Après avoir rabattu un maximum de couverture et de manteaux sur eux, la main de Sylvie était partie derrière chercher celle de Lothaire pour la ramener devant elle. Au lieu de la placer contre elle entre ses deux seins comme elle le faisait toujours, elle avait enveloppé de sa main tous les doigts de Lothaire, sauf l’index et le majeur restés bien droits. Puis elle avait entrepris de faire voyager au ralenti les doigts de Lothaire sur les sentiers raboteux de ses cicatrices, un sein à la fois, une cicatrice à la fois comme une sainte onction, comme si les doigts de Lothaire avaient un pouvoir magique de guérison sur son corps meurtri.

C’était maintenant Lothaire qui avait libéré sa main, de ses paumes chaudes il caressait doucement les seins de Sylvie comme un vrai homme aurait caressé les vrais seins d’une vraie femme. Le coeur était à veille de leur exploser tous les deux. Sylvie avait calmé le jeu en attrapant la main de Lothaire et en la replaçant exactement là où elle avait l’habitude de passer la nuit de Noël. Elle avait achevé les manœuvres usuelles pour se rapprocher le plus possible de la chaleur de Lothaire, poussant lentement ses fesses contre son bassin. Chaque nouvelle manœuvre était éxécutée dans une douceur extrême semblable au travail minutieux et réfléchi d’un désamorceur de bombes qui risquait sa peau au moindre faux-pas. On aurait pu entendre circuler le sang qui s’affolait dans leurs veines. L’Atlantide retrouvée, la chaleur intense maintenant humide de leurs peaux l’une contre l’autre, le parfum délicat de l’anémone des bois qui venait même à bout de leurs sueurs, le bien-être ultime retrouvé.

Lothaire serrait sa cousine fort comme jamais, le pauvre pénis raide et spastique et probablement tout bleu d’avoir si longtemps souffert, qu’il ne savait plus comment placer à l’abri du péché mortel. Mais la vulve chaude et suintante de Sylvie coulait de désir et venait souiller son beau slip de coton blanc avec des belles cannes de Noël rouges dessus. Sylvie avait démissionné la première. Elle avait lentement tourné la tête et avait déposé un long et doux baiser sur les lèvres de Lothaire. Elle avait libéré la main prisonnière de Lothaire qui montait lentement rejoindre le cou de Sylvie, puis sa joue brûlante. L’autre main de Lothaire prenait le relais pour la serrer contre lui bien appuyée sur l’extrème limite encore prude du bas de son ventre. Il avait lentement tourné la tête de Sylvie vers lui et avait repris là ou elle avait laissé mais il avait plongé doucement sa langue dans la bouche de Sylvie, et la langue de Sylvie dansait maintenant avec la sienne, suavemente.

Une énorme onde de choc était descendue tout le long du corps de Sylvie et était venue s’écraser en fracas dans tout le bas de son corps et des spasmes de jouissance faisaient vibrer son bassin, ses hanches, ses fesses.

Elle réalisait qu’elle s’était agitée bien davantage qu’elle ne l’aurait cru. Elle sentait maintenant sur sa cuisse derrière elle couler le sperme chaud de Lothaire.

Deux petits suppôts de Satan plutôt blasés étaient évachés sur la commode au pied du lit en train de mutuellement se débarrasser des dreads poignés dans les poils de leurs longues queues.

“Je n’ai jamais vu de ma ciboire de vie un péché mortel aussi plate.”, avait affirmé le premier. “On rapporte pas ça au maître, il va rire de nous autres.”, avait dit le second.

Malgré l’issue en queue de poisson, une honte sans nom et les regrets profonds qui les avaient plongés dans la gêne la plus malaisante, le sommeil avait quand même gagné Sylvie et Lothaire qui n’avaient jamais quitté leur étreinte mais qui croyaient bien y avoir perdu toute leur grâce sanctifiante.

-Qu’est-ce que la grâce sanctifiante?

– La grâce sanctifiante est celle qui demeure en notre âme, et qui la rend sainte et agréable à Dieu.

Pouvons-nous perdre la grâce sanctifiante?

– Oui, un seul péché mortel suffit pour nous faire perdre la grâce sanctifiante.

La grâce est-elle nécessaire au salut?

– Oui, la grâce est absolument nécessaire au salut; et sans elle nous ne pouvons rien faire pour mériter le ciel.

Des coups dans sa tête, une vessie gonflée et la gueule en sable avaient réveillé Lothaire. Il faisait encore bleu dehors à travers les rideaux du motel et on entendait aucun bruit de voiture sur la troisième avenue. Lothaire taponnait doucement cherchant désespérément Sylvie partout dans le motton maintenant tout mêlaillé de leur crèche de Noël. Après la honte de leurs misérables ébats, il serait probablement mieux qu’elle lui ait refait le coup et qu’elle soit disparue en catimini. Beaucoup mieux. Mais rien qu’à y penser, tout d’un coup, ça ne faisait plus aucun sens. L’angoisse qui le prenait au ventre en était témoin. Forcé d’admettre son départ et de se réaligner sur la triste existence qui l’attendait maintenant à Montréal, Lothaire s’était assis sur le bord du lit et se prenait la tête à deux mains. Il s’était rincé la gueule avec un restant de champagne flat et croquait dans une fraise molasse lorsqu’il avait entendu la douche partir dans la salle de bain.

Une fleur mourante de soif qu’on arrose abondamment qui se relève et se déploie gracieusement, un oiseau qui s’envole gauchement après avoir frappé la vitre d’une fenêtre, les braises qui rougissent à nouveau sous le souffle du vent matinal. Un bonheur difficile à expliquer mais de taille gargantuesque, indéfinissable, inconfulgurable. Lothaire s’était précipité dans la salle de bain. À travers les vitres embuées, l’objet de sa résurrection, Sylvie dans son plus simple appareil, celui qui lui seyait le mieux malgré toutes les cicatrices et les os brisés. Lothaire avait glissé lentement la porte vitrée pour ne pas l’effrayer mais Sylvie avait tout de même réagi sous la peur. Le bras avait sauté de bord en bord de ses seins pour en cacher le maximum, son autre main déployée sur le bas de son corps pour cacher sa vulve.

“Fais-moi pas peur de même, mon sans-dessin, toé.”, avait été sa première réaction. Elle s’était vite calmée en voyant la face déconfite de Lothaire désolé de l’avoir effrayée mais ses mains étaient quand même restées en position de vigile sur sa pudeur, la défensive est toujours la meilleure attaque.

“Je pensais que tu t’étais sauvée comme la dernière fois.”, avait dit Lothaire autant pour elle que pour se consoler lui-même, “C’est toé qui m’a faite peur, ma petite mozus.”, avait-il conclu. Trois-quatre petites larmes imprévues en avaient profité pour se camoufler sur les joues mouillées de Sylvie.

“L’hostie de Rosaire avait raison dans le fond. Vous autres les Santerre vous pensez toute savoir pis vous arrangez toujours les affaires pour que ça fasse votre affaire.

Sylvie avait pris le temps de prendre une longue pause pour achever de stresser le pauvre Lothaire.

“Moé, ça, je me suis défilée? T’as un front de beu, Lothaire Santerre. Oui j’ai eu longtemps peur du péché mortel pis des vieilles affaires de cousin pis de cousine pis de bébés mongols quand j’étais plus petite. Penses-tu vraiment que si on fait jamais de péché mortel dans notre vie on mourra jamais? Je vais jamais avoir aimé l’homme de ma vie à mon goût pis sais-tu quoi? Je vais crever pareil. Tu’seule.” Là, ça y allait, les larmes, la débâcle.

“J’peux-tu embarquer dans la douche avec toi?”, avait demandé Lothaire le plus innocemment du monde. Sylvie l’avait longuement regardé droit dans les yeux. Elle avait relâché la vigile sur son sexe et ses seins meurtris puis elle avait allongé les bras lui tendant les mains pour l’aider à enjamber le bord du bain sans se péter la gueule. Avec un regard de feu elle l’avait sévèrement mis en garde.

“Toé si t’embarques icitte, mon p’tit tabarnak de Lothaire Santerre, tu débarqueras plus jamais, as-tu compris?”

Mais la vie étant ce qu’elle avait toujours été pour eux, Lothaire et Sylvie avaient finalement dû débarquer de la douche quand même. Avec les doigts et les orteils ratatinés, épuisés, les jambes molles et les petits yeux qui empestaient le sexe à plein nez. Le bon sexe.

Jamais plus ils n’allaient redormir ailleurs qu’ensemble, quelque part entre Val d’Or et l’Atlantide.

Pis le péché mortel, lui?, avait demandé Lothaire en enjambant le bord du bain, ses mains dans celles de Sylvie.

Ah, ben, lui, que le diable l’emporte, hostie!

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

En rose et bleu, extraits du petit catéchisme.