Le murmure des étourneaux

Lheidli T’enneh dans la langue carrier du peuple amérindien Dakelh signifie “Lheidli – où les deux rivières se rencontrent” et “T’enneh – le peuple”. Et ces deux rivières, le Fraser et la rivière Nechako, se rencontrent sur ce qui est aujourd’hui le territoire de la ville de Prince George.

Au bout complètement de Quebec street à Prince George là où tous pensent que les oiseaux n’y vont que pour faire demi-tour, passé la gare de triage qu’on trespassait illégalement comme disent les chinois pour se faire un raccourci vers l’eau, se trouve un grand parc dans le quartier dit Island Cache faisant face à l’estuaire où la rivière Nechako vient se jeter dans le grand fleuve Fraser contournant en dentelles d’eau quelques îles sauvages aux flancs de sable jaune érodés par le temps. À l’autre extrémité de la Quebec street au bout d’une marche de quinze-vingt minutes se trouve sur Victoria street la bibliothèque municipale de Prince George et quelque part entre les deux, Ketso Yoh −maison où se rejoignent les hommes− (traduction libre), un refuge pour itinérants qui abrite les pauvres hommes de Prince George du crépuscule jusqu’à l’aube. Le matin après le gruau-maison, une orange et un café, on les retourne à la rue jusqu’au repas du soir. Beaucoup d’hommes des premières nations mais aussi quelques blancs qu’on accueillait aussi, comme les autres, la vaste majorité aux prises avec les pires démons de la terre. Tel était l’essentiel de l’univers de Lorne Simmons.

C’est aussi là, quelque part entre le refuge et la bibliothèque, près du terminus d’autobus Greyhound, que les policiers avaient trouvé Lorne Simmons il y a plus de vingt ans de cela. Inconscient, presque mort de froid. Il avait pour tout habit un uniforme de concierge constitué d’un pantalon de gros denim drabe, d’une chemise à manches longues du même drabe industriel, une paire de bottines de construction dans les pieds. Il gisait allongé le long du mur arrière du terminus d’autobus, la tête appuyée sur un petit sac à bandoulière qui contenait l’ensemble de ses possessions. Émergeant péniblement d’un lointain pays imaginaire qu’on aurait certes pu confondre avec un coma éthylique mais qui lui venait simplement d’un long jeûne et d’une interminable exposition aux froids cinglants du nord de la Colombie-Britannique. Et de son âge respectable.

Une douleur vive et répétitive l’assaillait sur les flancs, le ramenait lentement à la conscience. L’extrémité d’une longue matraque semblait se pomper un chemin sur le côté de son abdomen initiant une vive crampe à chaque coup. –Lorne?– entendait-il comme une voix caverneuse venant de l’autre bout du pays, –Lorne?– disait encore la voix qui se rapprochait, se faisait plus claire. Mais qui était ce Lorne qu’on appelait? Pourquoi le faisait-on souffrir de la sorte?

Les couleurs revenaient, des formes de plus en plus claires se substituaient aux brumes épaisses. L’homme s’examinait lui-même, ébaubi de se savoir vivant, regardait ses mains crottées en-dedans, crevassées en-dehors, les passa sur son visage qui était maintenant un dense jardin de barbe blanche en broussaille frisée, il prit conscience de ses jambes qu’il parvint à faire bouger en s’aidant de ses mains malgré le poids immense des grosses bottines. –Lorne?– répétait la voix. –Are you OK, Lorne?–  Le vieil homme s’appuyait maintenant sur ses bras et tentait de relever son corps, position assise pour maintenant, on verra ensuite. Il n’en était pas encore à tenter de décoller ses lèvres solidement collées l’une à l’autre par la déshydratation et le froid.

Les coups de matraque avaient cessé. Il s’examinait du bas de son corps en remontant. On ne lui avait pas volé ses belles bottes, c’était toujours ça de gagné. Le drabe de ses fringues avait déjà été plus propre; sur la poche de la chemise côté coeur, un petit écusson blanc bordé de fil rouge au centre duquel étaient brodées bien clairement les cinq fameuses lettres dans le même fil rouge pompier: L-O-R-N-E. Il était bien écrit Lorne. Ce devait être lui. Il fallait que ce soit lui.

Il releva la tête et vit les deux agents qui le dévisageaient. Patterson, le plus grand, était le plus ancien des deux. Il connaissait tous les itinérants de Prince George par leur petit nom, mais pas Lorne, il ne l’avait jamais vu. Il passait? Il arrivait? Il partait? La proximité du terminus expliquait en partie ceci ou cela mais pas davantage. C’est Patterson qui posait les questions. –Are you OK, Lorne?… Sir, are you OK?– Aucune réponse. L’homme était cependant d’un calme désarmant, le visage somme toute serein. Patterson n’avait perçu aucune odeur d’alcool et il avait pourtant le nez bien exercé. Aucune trace apparente de dépendance au crack, aux métamphétamines et toute cette sorte de choses qui édentent et endommagent les visages comme une sale gangrène. À deux, les agents ont patiemment réussi à remettre Lorne sur ses pieds et le faire monter à bord de l’auto-patrouille où il pût enfin se réchauffer puis ils l’ont conduit à l’hôpital où il passa quelques jours à s’en remettre complètement.

Patterson avait procédé en douce à une minutieuse inspection des effets de Lorne. Outre la broderie qui arborait les cinq lettres, aucun papier, aucune carte, rien pour l’identifier formellement, une bonne poignée de dollars et quelques effets de base. Pas plus. L’homme avait finalement confirmé s’appeler Lorne, c’était commode dans les circonstances, avait fini par rajouter Simmons pour faire joli mais rien de plus. Lorne Simmons était un homme calme, raisonnable, d’agréable commerce si bien que lorsque l’hôpital lui donna son congé, Patterson vint le chercher et le conduisit à Ketso Yoh en attendant que la mémoire lui revienne ou qu’un avis de recherche sorte à son nom dans les fils d’infos de la GRC.

Caucasian male, way over 60, english speaking with foreign accent, unidentified with no known address, not agressive and apparently well-minded, driven to Prince George Health Center.

Le constable Patterson relisait son rapport intrigué, agacé.

Saint-Liguori, un soir d’idées noires. Un temps de complots suspendus au-dessus de nos têtes et de traîtrises soupçonnées qui réchauffent le derrière de nos cous de leurs fétides haleines. Des choses assez grosses qu’aucune hypocrisie n’est assez vaste pour dissimuler. Sensations vagues mais tenaces, des voix discutent, une messe basse se tient entre rapaces.

Le garçon courait vers son grand-père, frais sorti du bain dans son petit pyjama, sous son bras sa longue doudou qui traînait derrière lui comme la cape d’un petit prince. Dès que sa mère avait glissé la grande porte vitrée, comme un cheval fou lorsque lève la barrière, le petit avait pris ses jambes à son cou rejoindre son grand-père. Sa mère lui accordait une grande faveur, sortir si tard par un froid pareil. La soirée était spéciale, unique. Elle le savait fort bien.

On avait nommé le garçon Eugène, du nom de son arrière grand-père, père de Léo Simon. Eugène adorait son grand-père et Léo Simon le lui rendait bien. Le seul de sa progéniture dont Léo pouvait dire le prénom du premier coup sans se tromper ou sans en essayer deux ou trois autres avant. Le vieil homme se vantait encore de connaître tous les mots par leur petit nom, il avait enseigné tous ceux de la forêt à Eugène. Des lycopodes en massue dont les épis avaient servi jadis à fabriquer des allumettes; des délicates feuilles de thé des bois qui peuplaient le pied des souches couvertes de mousses et qu’il écrasait de ses vieux doigts pour les faire sentir à l’enfant en lui affirmant sérieux comme un pape que c’étaient là des paparmanes roses sauvages; le petit nom des arbres à feuilles et des conifères; de tous les petits batraciens qu’ils chassaient ensemble; des chanterelles ou des vesses de loup qu’ils éclataient en verts nuages puants, en riant; le nom des bêtes, de leurs petits, leurs femelles, selon leurs chants, leurs cris, les pistes ou les crottes qu’elles abandonnaient sur la blancheur de la neige.

Des mots qu’il raboutait en contes, en récits étranges, qu’il modelait en émotions de toutes sortes, qu’il posait et superposait les uns sur les autres pour ériger des châteaux où l’enfant devenait chevalier-roi, qu’il maîtrisait comme un vieil art oublié depuis longtemps, un vieux violon dont plus personne ne jouerait.

Mais d’autres mots tout simples, le nom des gens, de sa famille proche aux gens peuplant son histoire ou ceux et celles des arts et des lettres qu’il aimait tant, ces mots-là échappaient de plus en plus au vieil homme.

Il installa le petit sur lui et l’emmitoufla dans sa chaude doudou aux couleurs du héros du jour et le petit se lova contre son grand-père docilement, en silence, comme un bagnard en sursis, heureux, sans mots. Tous ces mots qu’Eugène l’aïeul n’avait jamais dit au petit Léo Simon, tous ces douloureux silences, étaient aujourd’hui leur langage secret.

Ce soir-là, il avait défini pour l’enfant le mot murmure et les sens insoupçonnés que contenaient ce superbe mot. Qu’il verrait là, ce soir illustré, devant ses petits yeux. Comme un sixième sens, le vieux sentait ces choses-là maintenant, savait exactement quand elles allaient se produire. Un vent tenace qui pince, agressif par moments, tout en froideur arrogante. Un soir d’automne sec et cru, sur le bord de sombrer dans le crépuscule, trahi par un ciel qui se mauvit sournoisement au-dessus de la percée ouverte de main d’homme dans un boisé d’érables et de sapins. Un arbre à la fois, une souche après l’autre, jardin de patiences abouties.

Ils seront des centaines, des milliers, des millions certains automnes. Leur danse, un corps désordonné d’individus parfaitement synchronisés, dessine dans les bleus mouvants d’un ciel mourant les plus belles géométries courbes et ondoyantes, des châteaux d’intrigues en volutes vivantes. Immenses. Sculptures divines et effrayantes à la fois qui ne s’entendent pas sur la forme à prendre encore moins vers où s’en aller, que devenir, métamorphose incessante. Suffit que l’un des oiseaux se retourne, leur masse entière fait corps avec lui, banc de poissons du ciel. Et leurs cris additionnés, multipliés, amplifiés, qui cassent sauvagement le silence de l’orée paisible, leurs noires fientes qui pleuvent sans vergogne sur le jardin déjà jaunissant du vieil homme.

Dans sa veste rouge à carreaux blotti au fond de son adirondak, les yeux vers le ciel, aussi songeur qu’admiratif. Contemplatif. Un rendez-vous dont il s’était rarement excusé, passage obligé, une longue soirée d’adieux avant que l’automne ne s’enfuie avec eux, tous ces étourneaux affolés, emportés dans un grand murmure incompris, comme interminable. Le vieux savait, maintenant. Il avait bien lu toute cette folie à force d’en être, année après année. Cette danse démente, ces grands murmures. Ce que le jeune et naïf poète en pâmoison définissait hier comme un céleste ballet d’une grâce inégalée, la vieille plume écrivait aujourd’hui l’histoire d’une triste entreprise de survie, un cruel combat épique, animal, commandé par l’instinct. Combat au bout duquel on finissait par épuiser les individus les plus vulnérables. On les abandonnait derrière en pâture aux prédateurs qui, repus, laisseront en échange la volée des plus forts percher là, une nuit tranquille, retrouver des forces, avant de repartir aux premiers rais du matin. Vers un prochain murmure, plus au sud encore. Et d’autres pleins d’espoir entreprendront à leur tour sans savoir leur ultime chorégraphie, la fin d’une longue odyssée.

Et ce long moment magique était venu faire son tour à l’heure dite par Léo Simon.

Toute chose finissant toujours par se calmer, tout finit tout le temps par finir, toujours par mourir. De petits groupes se formaient encore timidement et se rescindaient, donnaient un dernier rappel pour un vieil ami de toujours qui leur faisait ses adieux résignés. Puis les étourneaux montaient tramer de leurs noirs plumages la verte cime des arbres et éteignaient leurs cris un à un. S’endormaient ainsi perchés. Une buse ou deux, après joyeuses bombances, riaient de quelque éclats puis baillaient jusqu’à leur nid douillet pendant que sans astres ni lune, le noir du ciel avait fini par tuer le mauve, qui tuât le bleu avant lui, et les coyotes sortaient de leur trou sur la pointe des pieds prendre le shift de nuit dans la paix revenue.

P’pa, y’é t’assez tard, rentre dans’maison, vous allez attrapper la mort toé pis le p’tit dehors.− lui criait sa fille à travers les moustiquaires.−On a une grosse journée demain toé pis moé, une longue odyssée.

Demain sera là bien assez vite, ciboire! maugréait Léo Simon à lui-même, visiblement contrarié, en s’extirpant péniblement des profondeurs de son adirondak soulevant avec lui la masse inerte, chaude et molle de l’enfant qui dormait.

Le renoncement, la frugalité dans toutes choses, la solitude assumée dans la patrie désertée, les amitiés évanouies, la famille oubliée, le corps anonyme dépossédé de toutes ces futilités que l’on confond toujours avec le nécessaire ou l’indispensable, voilà toute l’essence de l’esprit libre, libéré. Lorne Simmons pensait ainsi. Il ne voyait son salut que dans toutes ces choses, pas ailleurs.

Chaque matin de la semaine, Lorne quittait seul Ketso Yoh et remontait lentement Quebec street ne s’arrêtant qu’occasionnellement à mi-chemin pour un café les jours de grand froid. Là où quelquefois il croisait Patterson en pause matinale qu’il saluait toujours de la plus courtoise façon, pauvre Patterson. Au début, littéralement suspendu aux fils d’infos puis aux tout nouveaux écrans cathodiques où on voyait maintenant défiler en vraies photographies les vrais visages des suspects, des criminels, des gens portés disparus. Par moments, Patterson abandonnait sa quête puis sa fixation reprenait et il cherchait sans fin dans tous les recoins du système informatisé parfois jusqu’à tard le soir. Lorne Simmons faisait maintenant corps avec la petite communauté, apprécié, sans reproches. Excentrique certes mais pas malin pour deux cennes. Constable Patterson en faisait presque pitié.

En ville, Lorne portait toujours l’uniforme drabe qu’il entretenait soigneusement depuis toutes ces années dans le but entendu de se délester de toute forme d’identité propre. De bonnes étoffes. Et son petit sac en bandoulière, toujours. L’identité n’était pour lui que vanité, sa solitude un sacrifice assumé. Tout le monde à Prince George connaissait Lorne de vue et son écusson rouge et blanc sur le coeur suffisait à le présenter aux passants qui ne connaissaient pas encore son nom. Lorne, l’homme à l’habit de concierge drabe, on n’avait généralement pas besoin d’en connaître davantage. Il était cet habit, rien de plus et rien de moins. Ni un quêteux, ni un itinérant, ni un toxicomane, il ne sentait ni le tabac, ni l’alcool, jamais. Personne ne le craignait. Il tondait minutieusement sa barbe et ramassait sa longue chevelure blanche derrière sa nuque convaincu qu’une pilosité bien ordonnée le plaçait à l’abri des langues sales.

Il arrivait à la bibliothèque municipale à l’heure où le gardien ouvrait les portes et fermait les lumières avec le personnel qui quittait à la fin de sa journée. Plus de vingt ans de ce régime déjà, mine de rien. Dossier parfait, meilleur que bien des vrais employés, jamais manqué une journée. Presque quatre cycles d’enfants de l’élémentaire le connaissaient par son petit nom.

Lorne avait son bureau, une table bien à lui, où il ouvrait et se plongeait dans des ouvrages de référence de grandes dimensions, livres d’art, de science, atlas ou ce que les chinois appellent des coffee table books, parfois plus d’un à la fois étendant sur toute la table ces bouquins que personne même le pape ne pouvait sortir de la bibliothèque, voyageait à même ces superbes images, se transportait sur le dos de leurs mots. D’autres fois encore, replié dans un discret recoin avec un livre plus conventionnel, lettres noires sur papier blanc, son corps attendait bien calé dans un profond fauteuil que son esprit revienne sur terre. Il connaissait chaque livre, chaque rayon, aidait gentiment les enfants dans leurs recherches, faisait parfois la lecture aux tout-petits ou aux moins petits qu’une mauvaise vision privait de la joie de lire les nouveautés. Il aidait bénévolement les bibliothécaires à classer les retours, à trouver les égarés mal classés, à réparer les reliures endommagées, à faire régner le silence de cathédrale que les lieux imposaient.

Le soir venu toutes ces bonnes gens s’évaporaient, n’existaient plus et Lorne n’existait plus pour toutes ces gens non plus. Il redescendait seul Quebec street jusqu’à Ketso Yoh avec dans sa bandoulière de quoi lire encore les quelques heures qui lui restaient entre le souper communautaire, ses corvées, sa toilette et le couvre-feu du refuge.

Le matin s’était levé de bonne heure effectivement. Le petit Eugène se levait toujours aux aurores et Léo Simon ne dormait que sur une fesse quand on couchait l’enfant avec lui, immense faveur obtenue si et seulement si ses cousins n’y étaient pas. Mais leurs visites s’espaçaient, les fils de Léo éternellement aspirés dans quelque tourbillon féérique. Leurs excuses étaient des perles de littérature.

Léo et le petit Eugène avaient déjeuné ensemble à l’heure bleue et bien des casse-têtes avaient été assemblés dans la joie avant que la fille de Léo et celui qu’il appelait maintenant tendrement son innocent n’émergent de la chambre d’amis. Quand sa douce vivait encore, il l’appelait non sans ironie le gendre de sa femme. Triple bachelier et peut-être même plus, diplômé en toutes sortes de choses futiles et inutiles, enterré sous les dettes d’étude. L’innocent avait l’avantage d’obéir au pied et à la lettre à la fille de Léo et elle portait le pantalon toujours bien pressé. À son crédit, le garçon paraissait bien et ses énormes dettes d’étude lui avaient valu un beau parler très apprécié dans les salons et par Léo parfois, même s’il n’osait pas en convenir.

Le despotisme de la fille s’étendait à son pauvre père qu’elle bardassait comme une mère disciplinerait sans gants blancs un enfant particulièrement turbulent et à qui elle parlait parfois comme à un demeuré. Une i-grecque à la limite millénaire, son vocabulaire n’était pas toujours des mieux choisis et c’eût été bien difficile de lancer dans une réelle conversation ces ridicules petits hiéroglyphes jaunes qui lui servaient de langage écrit la plupart du temps. Léo se disait qu’elle était en mission commandée la pauvre, ses fils n’auraient jamais osé adopter pareille attitude envers lui, davantage du genre à déléguer.

Un désordre impressionnant régnait dans la maison de Léo et elle ne manquait jamais une occasion de le lui rappeler. De guerre lasse, elle faisait le voyage depuis Montréal pour venir lui faire un grand ménage. La définition de l’entretien ménager de Léo Simon était considérablement élastique depuis la mort de sa douce, sa motivation partie chez le p’tit bonhomme qui vit loin loin d’ici. Ses grandes ambitions de cuisine aussi. Quelquefois, après avoir déployé des trésors d’imagination à s’inventer un boui-boui indéfinissable à même les affaires disparates qu’il trouvait dans son frigo, il s’amusait à oublier sa création sur le rond de poêle le temps qu’il se cherche de la lecture dans l’immense étagère qui couvrait un pan de mur complet au salon. Pas une mince tâche, des centaines et des centaines de titres, mal classés.

Et l’alarme sonnait directement chez sa fille qui s’empressait de débarquer en panique avec son innocent. Elle trouvait toujours son père paisiblement installé dans sa chaise lisant sans discernement tout ce qui lui était tombé sous la main, le cadavre d’un bol de céréales à ses côtés, la cuisinière poudrée de blanc, un extincteur rouge abandonné sur le comptoir adjacent. –On ne m’aurait jamais pris à manger ça, t’aurais dû voir ça, c’était dégueulasse!– répondait-il simplement à sa fille hors d’elle. –Autant que ça brûle, je ne mourrai pas empoisonné de cette façon-là, tu devrais être contente.– Léo avait une conception de toutes choses bien à lui, un don spécial qu’il avait, probablement.

Maman avait tellement peur du feu, tu te rappelles? Elle avait toujours un petit sac de vêtements près du lit en cas, pourquoi tu me fais ça, papa?– Et Léo répondait bêtement que le feu et l’eau ça s’équilibre toujours à la fin. Ça compense pour les fois où je laisse déborder le bain.

Ce genre de chantage émotif n’ébranlait jamais Léo, foutaises pensait-il. Si on pouvait seulement le laisser vaquer à ses affaires tranquille, tout irait très bien. S’il y avait seulement un petit moyen de déléguer toutes ces choses banales, tout irait très bien. Il pourrait mourir centenaire dans sa propre maison. Les riches le font bien, Léo ne savait même pas combien il valait et c’était le dernier de ses soucis. C’est lui maintenant qui avait toujours un petit sac près de son lit en cas, quelques effets scrupuleusement choisis et de l’argent liquide. Son père Eugène avait toujours voulu faire de lui un administrateur ou un politicien. Léo Simon avait toujours fait de l’urticaire rien qu’à y penser. Sa douce avait toujours administré le ménage et il avait maintenant abandonné tout cela à sa fille en toute confiance. Il ne connaissait aucun numéro de compte ni code d’accès, n’avait aucune carte de plastique, avait bien notarié toute la patente. Il cachait ses petis surplus juste au cas, en général l’argent liquide fonctionne toujours une fois mal pris.

Cette fois-ci, elle n’avait pas fait son grand ménage. Étrange. Après le petit déjeuner, l’innocent a transporté les bagages dans la familiale et ils ont pris la route sans perdre de temps, comme convenu. Léo Simon partageait la banquette arrière avec le petit Eugène ravi de faire le voyage avec son grand-père d’autant plus qu’il manquait l’école encore une journée. Léo reconnaissait la route, ce n’était pas la première fois qu’il la prenait. Il reconnaissait le décor. Généralement, lorsque sa fille et son innocent le conduisaient à la maison de vieux c’était pour une semaine ou deux, se donner bonne conscience, le temps qu’ils aillent changer la couleur de leur peau à Cuba.

Léo ne détestait pas cela, il s’y était même fait quelques amis. Un vieux journaliste de Radio-Canada gai comme deux moineaux, un ancien professeur de français à l’accent pointu. Ils avaient même fugué un soir, le journaliste avait passé en douce quelques bouteilles de Merlot qu’ils ont sifflées nuitamment dans une balançoire au fond du jardin.

On s’en va où, maman?– demandait l’enfant. –On arrives-tu?– Un silence de plomb et deux faces longues meublaient les banquettes avant. Léo Simon regardait dans l’espace arrière et constatait l’ampleur de son bagage, ils voulaient définitivement que je ne manque de rien, pensait-il. Il revoyait également tous ces cartons que l’innocent avait débarqué en catimini dans son ancien bureau à l’avant de la maison, on prend qui pour un con ici, comme si on avait l’intention de vider sa maison en son absence. Et son esprit s’adonnait maintenant à une bien désagréable mathématique.

Chaque matin dans tous ces mouroirs de l’état ou autres entrepôts de vieux, pathétiquement déguisés en Club Med de pacotille, la marée des véhicules familiaux déversait sa nouvelle livraison de vieux débris du baby-boom, certains savaient, les autres pris pour des demeurés sans cervelles souriaient encore un bref moment. De grandes faces longues avec des larmes de crocodile soutenaient qui pépére qui mémére sous le bras, d’autres plus chanceux suivaient derrière avec le bagage, graciés de tout contact visuel avec le condamné. Les plus sans-coeur avaient délégué l’ambulance, les travailleurs sociaux, la police. Excommuniés du péché de vieillesse, vieux étourneaux au souffle court qu’on livrait aux rapaces pour la gloire et la fortune de la race.

Il y avait une marée grise à nettoyer, les ressources manquaient cruellement, personne ne savait plus compter dans ce foutu pays sauf les voleurs. Léo conservait comme une grande blessure brûlante l’image du petit Eugène qui criait à la mort et se débattait aux portes de l’enfer dès qu’il avait compris ce qui se passait là.

Cette fois-ci, le client était devenu résident, un tout autre département. Deux préposés aux visages blasés avaient escorté Léo dans ses nouveaux quartiers au cinquième, espace coquet, mobilier passable, fenêtres à barreaux, pas de balcon. On lui avait remis une chemisette bleue d’hôpital qu’on l’a prié d’enfiler, sans bas ni sous-vêtement. Règlement-maison, la contamination. On devait passer tous ses vêtements privés à la buanderie locale d’abord. Et on l’a abandonné là les fesses à l’air un long moment. Après un boui-boui digne de Léo lui-même comme repas du soir, une aide-infirmière au bord du burn-out est plus tard venue le voir pour juger de sa taille à l’oeil et l’aviser qu’elle allait bientôt repasser, lui enfiler une culotte d’incontinence le temps que ses sphincters soient bien étudiés et documentés. Pensée délicate.

À son retour, Léo Simon n’y était plus.

Descendu discrètement aux buanderies comme un sioux en chemisette bleue, son sac sur le dos parti à la recherche de ses vêtements. Par dépit il avait finalement volé un uniforme dans un cagibi du sous-sol et était reparti tout simplement d’où il était venu, par la grande porte d’en avant. Léo Simon a salué bien courtoisement l’agent de sécurité obèse à mourir et totalement confondu qui veillait sur les allées et venues. Ne se fiant que sur le badge qu’il voyait, l’agent répliqua le plus simplement du monde à Léo Simon:

Bonne soirée monsieur Lorne!

Les vendredis, Lorne Simmons faisait ample provision de bouquins avant de quitter la bibliothèque municipale de Prince George fermée pour la fin de semaine. Les samedis, les dimanches, il partait toujours seul de l’autre côté vers First street, piquait une pointe à la petite épicerie familiale des Federber. Quelques noix, un carré aux dattes que faisait elle-même la patronne, un fruit ou deux réglés avec ses coupons du secours public. Le plein de café servi dans un vieux thermos trouvé aux disciples d’Emmaüs. Il traversait prudemment First street qui était aussi la vieille route provinciale qui coupait Prince George en deux. Il marchait loin passé la gare de ViaRail, la distance nécessaire pour échapper aux regards des agents de sécurité puis coupait d’un bon pas à travers la vaste gare de triage derrière.

Patterson souvent stationné là sur First street, frustré, n’y pouvait rien, le terrain était sous la juridiction de ViaRail.

Après tous ces rails enjambés et une marche dans les champs, passé River road, il rejoignait le hobo trail, un sentier d’usure, clandestin, qui traversait le parc provincial de Cottonwood. Le sentier menait à une petite baie dans l’estuaire que Lorne avait découverte il y a plus de vingt ans et où il aimait aller s’asseoir pour apprécier le décor vierge sans acteurs, le murmure des eaux tranquilles qui y jouaient le rôle du silence, les mots de ses livres l’intrigue.

Là, directement devant lui, la Nechako offrait en se contorsionnant lascivement alentour d’elles ses dernières caresses aux berges des petites îles vierges d’un archipel sauvage avant d’abandonner ses couleurs et d’aller perdre son propre nom dans une noce sans fin avec le grand fleuve.

Seul devant ce tableau, aucun être humain à des lieues, le grand calme, la sainte paix elle-même en personne, surprise dans son terrier, en sortait sans craintes se lover contre lui sans dire un traître mot. Comme un petit garçon fasciné aux soirs de grand murmure.

Lorne Simmons consolait là secrètement son seul bonheur.

Le Flying Bum

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Les déboîtés

Le vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure, nuit sans lune sur Montréal qui luisait sous un glacis de vieille pluie froide pas encore séchée. Des nuées de feuilles se soulevaient comme des volées d’étourneaux et tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie en rase-mottes zigzagants. Ou collaient sur les pare-brises suintant.

Rideau inespéré offrant une meilleure chance de ne jamais être vu à l’homme assis calmement derrière son volant. Le vieil homme avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur, félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: “Madame, madame, madame, madame, . . .” à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait moins de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement installé. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie. Ou la police. La police verrait peut-être la boîte, la fouillerait qui sait? Poserait des questions. Il était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur a pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue.

Tellement de temps était passé par là depuis, souvent sur les paumes endolories, les coudes râpés, sur des fesses échauffées, le temps de tout oublier. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame était pénétrée trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix. Vingt ans, c’est long. Le jour “J” était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de drame aura toujours sa place pensait-il. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte. Il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’un dollar ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retira les clefs du volant, tout s’éteignit, sons et lumières. Il prit la boîte de Black Magic avec lui et quitta la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. Il monta les marches du bout de ses pompes comme si elles étaient de fines tablettes de cristal en s’agrippant systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait complètement pour mettre sa main libre sur la boîte de chocolats Black Magic, en cas. Sur la dernière marche, il examina longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur fit un tour supplémentaire quand il se rendit compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il vit, et se calma les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approcha à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage devant la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il ouvrit le couvercle de la boîte à pentures en s’assurant de le placer entre le vent du nord et les billets. À la première tentative, une bourrasque bien placée le fit paniquer et il referma le couvercle prestement. Puis s’y remit une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets pour s’assurer qu’ils étaient tous passés et il observait la pluie de billets se déposer éparse sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent. Au diable, pensa-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré, et rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange l’envahit tout de même, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne inévitable plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il leva légèrement les yeux et vit une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partit du cou, descendit tout le long de sa colonne puis remonta prestement à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

La ville avait aménagé ce petit parc suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, une vespasienne condamnée depuis belle lurette qui offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’itinérante était installée là, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient lui offrir un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait l’accompagnement tout bas. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, allumées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie. Venus d’on ne sait où, deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Jamais. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. Il y a de très grosses blessures dans le fond de ce sac-là, laisse ça là. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus.” J’étais hors de moi.

Bon, des menaces!” répliqua Olivette. Olivette est une bag lady, clocharde céleste et mal engueulée qui en mène large et qui squatte depuis des lunes la tête de l’autre et qui se charge d’ensacher ses mémoires soufrantes par petits tas bien classés.

“Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment, on est loin du chocolat. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on te reconnaît. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, qui est qui là-dedans?, c’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non?” questionnait la clocharde confuse, avec insistance.

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie, depuis qu’il avait enterré son père, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques de Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus un peu sur le tard. À l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de bien des choses déjà inventoriées dans la liste des pas jo-jo. Et lourdes quelquefois même. Quasi impossibles à réparer déjà. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Ni l’un ni l’autre. Muets. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tout deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout s’entend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps, faire sortir le méchant. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les réveillait pour les mettre dehors, que les gars de banlieue couraient après les taxis désespérément sur Pie-IX, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde de but en blanc ou plus bêtement finir les bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un vieux divan dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes aux quatre vents. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où se trouvait l’autre.

Il était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourrissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent a le pouvoir d’engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. Lui, il aurait voulu se trouver n’importe où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller accomplir la seule démarche qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus.

Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du volant et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’est davantage un automate qui ouvrit la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sauta à la gorge, contraste sauvage avec la cabine climatisée, et les genoux lui fléchirent. Le tunnel superbe manquait d’air, il étouffait. Il appuya ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs.

Il reprenait encore lentement ses forces, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait eu raison de sa douce. Elle avait toujours administré le ménage, lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accommoder, s’était-il dit, une fois de plus, bien que l’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Il traversa le long tunnel désert, repéra la bonne adresse civique et regarda par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprit l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il se rendit à la porte, il tourna la bobinette d’un autre âge et l’autre l’attendait déjà au bout du son de la cloche mécanique. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à la table. Leur apparurent chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles.

L’un veuf, l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui et il vivait maintenant seul à nouveau.Sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, il devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté des délires voir s’il s’y trouvait encore quelqu’espoir.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. De bière en bière, ils en ont sifflé quelques-unes à la vie dont celle de trop comme toujours. L’alcool transformait l’autre à la vitesse grand V, le crâne rose et nu et le front lui perlaient à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long de son appendice nasal impressionnant et luisant de sébum. La bouche s’était empâtée, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours.

Affrontant ses démons, à genoux sur sa gêne et tout nu dans sa honte, il déballa son pénible imbroglio et en appela à leur vieille amitié encore une fois. Il savait d’instinct que la situation embarrassait l’autre autant que lui. Au bout d’un moment, l’autre sortit sa ridicule sacoche de gars, en sortit en marmonnant un chéquier et se mit à griffonner, les yeux exorbités, excédé. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour lui pesait le poids d’une maison, il lui beugla: “Tiens, je t’en donne rien que la moitié, prends ça puis va-t-en. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, tu ne me rembourseras jamais.”

Et il est reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait comme achevé. Tué.

Il avait longuement déambulé dans la chaleur torride de ce maudit après-midi d’été cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre, une autre moitié de somme à trouver et cela pesait huit tonnes sur ses épaules. Ça ou le poids d’une maison. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un paquet de sacs dans un pousse-pousse de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux. “Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!”, lui dit-elle.

“Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?”  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui?, qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans le cash?, la dette avait-elle été remboursée?, les amis s’étaient-ils retrouvés? 

“Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça surit, ça caille, ça finit par sentir la mort. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, pas encore du moins, ou ça ne l’a jamais été. Il faut savoir lire entre les lignes, démêler le vrai du fantasme. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.”

Mais elle rongeait son frein solide. “Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ, ça ne se fait pas des affaires de même.”  Elle était déchaînée.

Vues les circonstances particulières j’ai quelque peu renié mes propres règles. “OK, d’abord, tu veux une fin? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dans son sac, de rattacher le sac et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.”

Un gros YES, répondit-elle le sourire large comme un gros truck. “Promis juré !”  Et elle faillit me cracher sur le pied.

Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

Un long et malaisant silence a immobilisé la scène un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipitamment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: “Fuck, tasse-toé, le cash s’en va!”. En le contournant, il s’était mis à chasser désespérément le dollar comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie déjantée digne de Béjart. Lui s’enfuit dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas: “T’es qui toé, c’est quoi cet argent-là, d’où ça sort? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?”

Lui s’est immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face. Il regarda l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui dit simplement: “Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé ce beau fric-là! Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe chez Ogilvy, des beaux souliers à talons hauts qu’on rigole un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les conteneurs de restaurant. Offre-lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir.

Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis sauve-toé.”

Ah ça c’est chien Luc St-Pierre, t’es rien qu’un si pis un ça!”, bougonnait Olivette en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile comme promis.

Ben bon pour toé, Olivette.

 

Flying Bum

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Le diable est aux vaches

Ça faisait longtemps que j’en voulais un. Je sais, tout le monde sait que j’ai une sainte horreur de pinner des affaires derrière l’auto ou d’avoir à rouler avec un rack sur le toit de la voiture. Mais là, Canadian Tire les donnait littéralement, un spécial d’enfer, ça ne valait même pas la peine de ne pas m’en acheter un, ça aurait été péché mortel.

Imaginez donc, un kayak qui se plie en deux et qui entre directement dans le coffre de la voiture. Même la rame plie en deux. J’étais moi-même un peu plié en deux quand j’ai vu le spécial. J’ai lu les spécifications en diagonale, les questions toutes bêtes et secondaires relatives à une embarcation qui va sur l’eau comme l’histoire de l’étanchéité, c’est certain que les chinois y ont pensé, Canadian Tire en vendrait pas sinon. Évidemment les vestes de flottaison n’étaient pas en spécial la même semaine, ces gens-là ont des spécialistes de la mise en marché à temps plein, mais on ne lésine pas sur la sécurité, money is no object comme disent les chinois. J’en ai acheté une belle, plus chère que le kayak.

J’ai fait un croche à l’atelier où je me suis fabriqué un beau vinyle pour compléter le travail bâclé des chinois. Le modèle de mon kayak, Le Diable, écrit en belles lettres aux couleurs feux de l’enfer. Pour satisfaire mes obsessions d’originalité j’ai rajouté quelques lettres clonées sur les originales et il s’appelle maintenant Le Diable est aux Vaches. J’ai tout paqueté ça dans le char et je suis entré chez moi pressé de montrer ça à ma douce. Sa réaction se classe dans la catégorie mitigée, sa moue exprimait un timide: “Je m’en câli…. Tu vas pas aller te noyer toé-là dans une affaire de même? C’est-tu garanti ça? Combien t’as payé ça, innocent, un kayak qui plie en deux? T’as-tu gardé la facture? On a bien d’autres choses à payer, non? Le monde va se plier en deux quand ils vont te voir ramer là-dedans.”

Ma douce embarque rarement sur des choses qui flottent, ailleurs que dans la piscine et encore, même si elle touche le fond, de la piscine on s’entend. Mais moi, je suis en mode actif par les temps qui courent et j’essaie simplement de les rattraper (les temps qui courent). Aussitôt la vaisselle du souper bien cordée dans son rack, je prépare tout ce qu’il faut et je pars étrenner mon beau kayak. “Amène-toi une grosse serviette, innocent, ça va être commode.” Et mon orgueil a clâmé un non bien ressenti, dans ma tête bien sûr, et mon petit génie de service bien tapi dans un recoin de mes suspicions se frottait le menton du doute mais s’est tu par respect. En fermant le coffre j’ai cru entendre au loin: “Ça y est, il commence à virer fou!”

J’ai roulé sur le chemin de la presqu’île un certain temps à la recherche d’un débarcadère de fortune à l’abri des regards. Le bon spot trouvé, j’ai déplié la chose et je nous ai lancés Le Diable est aux Vaches et moi dans les eaux beiges-brunes de la rivière l’Aswomption. Ça motive à ne pas chavirer là-dedans, une bonne affaire quand même. Je connais que dalle dans la navigation sauf peut-être que les rivières ont un sens. J’ai donc décidé de remonter le courant pour m’économiser le meilleur pour la fin. J’ai accroché un ruban fluo dans la branche d’un saule pleureur qui pendait au-dessus de l’eau pour ne pas brailler ma vie à retrouver l’auto, il n’y a pas rien que des poux là-dedans. Et allez hop, capitaine Bum vogue sa galère sur les flots beiges-bruns du soleil qui penche sur un beau soir d’été sur la rivière l’Aswomption.

Une seule pensée obscurcissait mes songeries aquatiques, mais à peine une petite breumasse d’incertitude. Me questionnant sur la profondeur des eaux sous mon frêle et pliable esquif, était-ce une si bonne idée que ça de baptiser mon kayak Le Diable est aux Vaches?

Le suppôt de Satan était suspendu à son poste sous le pont de la 341 à l’affût, grignotant des Krispy Kreme original-vanille qu’une grosse madame qui avait passé plus tôt sur le pont devait encore chercher ébaubie, dans la boîte sur le siège passager. Sont passés où, cou’donc? Ça se mange trop vite tellement c’est bon se dit-elle, résignée et décue, en attendant sa lumière au bout du pont. Lorsque le suppôt vit venir l’hurluberlu en kayak, il supposât (je suppose que les suppôts peuvent supposer au passé simple aussi bien que n’importe qui) il supposât, disais-je, qu’il avait un client, flairant déjà la bonne affaire. Le rameur avait l’air d’avoir surestimé ses capacités à pagayer contre le courant, son visage cramoisi était marqué de taches blanches contrastantes qui dessinaient sur ses joues la forme de pays inconnus et exotiques et la sueur qui perlait sur son front s’agençait à ses grandes oreilles qui saignaient.

Le soleil était passablement canté et dans la noirceur presque opaque sous le pont une chatte n’aurait pas retrouvé ses petits mais rien qu’un kayakiste épuisé, dans un état second. À la rencontre d’une roche bien ronde à fleur d’eau, Le Diable est aux Vaches se plia sur lui-même sans raison et là, le diable était aux vaches pour de vrai, je le savais. L’eau s’est infiltrée dans les deux moitiés du kayak et moi, hors de moi, expulsé hors de lui. Au terme d’un combat épique, je me suis retrouvé tenant désespérément la rame sous mon menton, l’hostie de kayak chinois d’une main, ramant de l’autre main pour me tenir en équilibre debout sur le fond de pierres gluantes, le liquide indéfinissable qui m’arrivait en-dessous du nez me laissant respirer seulement si je réussissais à me maintenir sur la pointe des pieds. J’ai vécu des positions plus confortables, souvent je dirais.

C’est clair que j’avais oublié un morceau dans l’auto. Ah oui, la veste.

Étais-je sur un îlot de pierres entouré d’eaux plus profondes ou de vases épaisses qui auraient tôt fait de m’aspirer dans le fond de cette soupe poisseuse, je ne saurais dire. Mais bouger de là n’était pas encore ma meilleure option, pour le moment. Outre brailler ma vie, il me restait une autre option à tester, crier à m’en cracher les bronches au loin. Mais crier quoi, à qui?

KAYAKISTE

(à tue-tête, avec l’écho sous le pont)

Mon âme au diable si je sors de ce trou vivant!

(classique, vous me direz, mais bon)

SUPPÔT

(sussutant)

Chérie, je te rappelle, j’ai un client. Oui, bizoux moi aussi, allez.

(voix caverneuse un peu empruntée)

Vous aurez, cher ami, la plus fascinante des coïncidences à raconter à votre douce à votre retour à la maison.

KAYAKISTE

(esbaudi)

Satan?

SUPPÔT

Vous n’êtes pas véritablement en position d’être si pointilleux dans le choix de votre interlocuteur, il me semble. Satan est un homme extrêmement occupé, vous savez. La vie moderne fait de l’enfer une entreprise qui connait une expansion spectaculaire, sa gestion occupe le pauvre homme jour et nuit. Il doit nécessairement déléguer, mais nous sommes tous totalement investis de sa confiance et armés de sa toute-puissance.

KAYAKISTE

(esbaudi commence à être faible comme mot)

On jase, là, mais je sens mes forces fléchir et passer les barbottes entre mes jambes, vous me sortez de là oui ou merde? On a un deal, ou on n’en a pas?

SUPPÔT

On se calme. Je dois rédiger le constat, monsieur Bum. La paperasse usuelle. Des âmes, des âmes, on commence à en avoir un pas pire inventaire. Leur prix est à la baisse ces jours-ci, vous savez.

KAYAKISTE

(à lui-même)

C’est bien ma chance proverbiale, tombé sur une trappe à tickets de l’enfer.

(au suppôt, je suppose)

Oui mais ma situation n’est tout de même pas si désespérée, elle pourrait aisément trouver une fin heureuse par elle-même, qui sait? Le prix de mon salut ne saurait dans ces circonstances dépasser la valeur de mon âme, non?

SUPPÔT

On verra bien. Question 1, monsieur Bum, êtes-vous activement engagé dans une croyance religieuse, si oui laquelle?

KAYAKISTE

Mais c’est horrible comme question, la discrimination basée sur la religion, c’est strictement interdit par la loi, nous en sommes heureusement protégés par la charte des droits et libertés de Trudeau le père.

SUPPÔT

Désolé, Trudeau le père n’est pas dans ma liste des divinités déductibles. Une âme sans foi, ça vaut quoi selon vous, monsieur Bum? Vous êtes un homme brillant, monsieur Bum, n’étiez-vous pas un premier de classe récidiviste? N’aviez-vous pas un quotient supérieur à la moyenne? Satan est acheteur dans ce rayon-là, ses oeuvres et ses pompes ont maintenant un département de recherche et développement à la fine pointe qui embauche toujours.

KAYAKISTE

Vous voulez insinuer que je serais consultant pour Satan inc.? Pour l’éternité?

SUPPÔT

Non, pas vraiment, monsieur Bum. Ceci voudrait dire que vous auriez à perdre la raison totalement et livrer votre intelligence au patron pour ce soir ici-même sauver votre cul de la froide saumure que vous appelez une rivière.

KAYAKISTE

(se pensant bien plus intelligent que le suppôt)

On peut négocier? Je suis un vieil homme, vous savez, je pourrais vous délester ma raison en plusieurs petites livraisons, comme des mensualités, contrat que je respecterais à la lettre, assurément. On n’y verrait que du feu. Vous savez l’intelligence et toute ces connaissances, en vieillissant, on en a besoin de moins en moins de toutes façons. On se replie sur les petits bonheurs, la sangria pré-mélangée, les mots cachés et toute cette sorte de choses. Quel vieux s’intéresse à la quadrature du cercle de nos jours? Pour le reste on a toujours les calculatrices et Google.

SUPPÔT

Oui, on peut organiser cela. Attendez que je trouve le formulaire d’arrangement C-376 sur les livraisons à tempérament. Nous aurons besoin d’un dépôt, monsieur Bum. J’aurai besoin de votre NIP pour le virement. Lorsque vous aurez livré à Satan Inc. votre dernière parcelle d’intelligence, votre dépôt vous sera automatiquement remboursé et déposé directement à votre compte.

KAYAKISTE

Depuis quand les banques font affaire avec Satan? Question idiote, je m’excuse.

SUPPÔT

Satan a un compte PayPal, monsieur Bum, il ne fait pas affaire avec les banques.

(un peu de niaisage technique)

Alors, voilà, la transaction a été approuvée. Les détails vous viendront directement à l’esprit par la voix de Satan lui-même en personne, restez à l’écoute. Merci d’avoir choisi Satan Inc., est-ce que je peux faire autre chose pour vous ce soir, monsieur Bum?

KAYAKISTE

Ça va aller de même, merci.

(en lui-même)

Ben oui, l’enfer a un compte PayPal à c’t’heure! On rêve ou quoi, ici, là? Au pire, je perdrai mon dépôt. Ce ne serait pas le premier dépôt que je perdrais sur une vache. T’es pas proche de me revoir en-d’sour du pont, p’tit con.

Je n’ai pas lu tous les petits caractères du contrat comme c’est mon habitude ni le manuel d’instructions mais je me suis dépêtré de ma fâcheuse situation comme par magie dans le temps de le dire, je l’avais quand même échappé belle. Le chemin du retour fut des plus agréable, le courant dans le dos pour le retour était ma dernière meilleure idée de la soirée de toute évidence. En chemin, je me suis un peu réconcilié avec le kayak, les chinois et le Canadian Tire. J’ai retrouvé mon petit ruban fluo dans sa branche de saule et je suis allé retrouver ma douce qui m’attendait tranquille dans sa balançoire.

LA DOUCE

(Allegro, postillonnant)

Tu pues la swompe! Tu sens le diable! T’es tombé à l’eau, mon innocent, je te l’avais dit de t’amener une serviette aussi. Pis, t’as arrêté où sur ton chemin? C’est un nouveau bar de danseuses ça, le Satan Inc.? Ils doivent être belles en tabarnak, c’est quoi les retraits de cent piastres, direct dans le compte à sept heures, à huit heures, à neuf heures…? T’es-tu en train de virer fou tranquillement, toé-là?

RIDEAU

 

Flying Bum

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Tout nu, tout nu, pas de bas

(autofiction expérimentale)

Il faut que je me grouille, que je m’étire, quotidiennement, le physiothérapeute a été formel. Radiculopathie oblige sans compter mes soixante ans passés. Shake your booty. Je n’ai plus seize ans, c’est bien écrit sur mon permis, 1957. J’ai lâché la dope depuis des lunes, jupiter! La cigarette depuis bientôt cinq ans, je bois de l’eau comme une chaudière percée, je déjeune au gruau pollué aux graines de chia pilées. Je fais ce qu’il faut mais un peu sur le tard ai-je lâché le lard.

J’ai des bottes de caoutchouc en quantité, j’ai aussi des beaux souliers de chez Canadian Tire pour la montagne mais j’habite sur le plat et le temps est sec et radieux. Je vais donc y aller pas de souliers, pas de bas, rien. Un homme de mon âge, tout nu avec des bas c’est une catastrophe. Toute la poésie du corps d’un homme de mon âge tient dans ces deux petites pièces vestimentaires tout petites qu’on porte ou qu’on ne porte pas dans les pieds, qu’on se doit d’oublier dans le tiroir de bas avec tous les hirsutes cossins qu’ils risquent de côtoyer là.

Oui, oui, vous avez bien lu. Tout nu, tout nu, pas de bas. Je vis dans la nature, je pense nature, je mange nature, je respire nature, alors j’irai nature. Tant qu’à aller respirer des phéromones dans le bois, aussi bien y aller de toutes les pores de mon corps, absorber en porc, ne rien laisser à autrui ni aux truies. C’est le printemps, non? La nature se pare de ses plus beaux atours. Moé-si d’abord. Et les maringouins ne sont pas encore là. Et ne voyez pas là un attentat aux bonnes moeurs pas plus qu’une atteinte aux belles-soeurs, dans le sous-bois tout vert pas de sous-entendu pervers. Et si le cas se présente, lui ou sa soeur, douce gâterie à leur regard j’offrirai, sans plus et sans offense. Gâtez-vous les gâteux, voici du gâteau et du beau. Aucune bobette pour briser le rythme des mes amourettes se dandinant aux quatre vents avec le vit qui vit sa vie libre comme l’air entre les deux, gland rose à la rose des vents.

Le vent me sifflera, le pique-bois persifflera pour faire changement des toc-tocs et si d’aventure la rivière sortait de son lit et partait après moi, quelle histoire d’Ô j’aurais à raconter au très-haut qui se cache la vue là-haut si proche des cyprès avec les feuilles des prudes trembles qui frémissent de la cîme.

Un petit réchauffement pour les muscles endormis, une petite bouchée avant de partir et un peu d’eau pour faire descendre ça, je n’aurai ni sac ni poche pour transporter des en-cas pour la route. Et allez hop, cascade. Dans la tiédeur de ce beau petit matin qui fait son frais, à l’aventure. Direct dans le bois en avant de la maison. L’avantage indéniable de partir flambant nu c’est qu’on ne perd pas de temps à se choisir des fringues bien assorties.

Ah, la verte mousse des bois sous mes pas, connexion directe à la terre mère nourricière, mes pieds se font le canal par où sa douce onde de vie monte en moi nourrir mon âme. Puis surprises pas très agréables, les branchailles et les épines, les cailloux pointus, les choses qui piquent et lacèrent la peau, les insectes rampants et menaçants, les horreurs sans nom que je sens pénétrer entre mes orteils. Câlice de tabarnak.

Stratégie, stratégie.

Je coupe, je reviens sur l’herbe rase, temps d’arrêt, et je dévisage l’allée qui me pointe ses points de fuite au loin. Et comme le lièvre en son gîte qui songe mon esprit cogite. Fuis-je?, me dis-je. De l’autre côté de la route asphaltée, on a ouvert un long chemin dans le sable jaune, le sable à tabac typique de Joliette, sur plusieurs kilomètres et cette voie pénètre la vierge terre à bois déserte comme une longue raie obscène dans la forêt dont la douceur et la chaleur invitent mes pieds déjà endoloris à venir s’y sentir bien chez eux, à l’aise. Quiconque qui que quoi comme moi a déjà parcouru une raie obscène sympathisera. Au centre de l’allée, ma stratégie se précise, j’attaquerai le dernier bout en sioux, je traverserai la route en chevreuil paniqué sans jamais me retourner comme l’écureuil stupide qui meurt écrasé à tout coup dans une stupide danse en aller-retours chorégraphiée par une indécision maladive. Et ne voulant froisser ni le quidam ni sa tôle, je gagnerai tout de go l’éden du sable suave et chaud au grand galop.

J’examine le sol et j’y détermine pour mes pieds nus la meilleure trajectoire et je m’élance comme un éclair de sans-génie sans autre cérémonie, de toutes mes forces, Bruni Surin sprinteur sans culotte ni camisole ni riches commandites imprimées dessus. Mais avec les fesses blanches.

Une gentille dame septuagénaire, lunatique à souhait, à la chevelure teintée noire comme le charbon de bois, voisine de mon bois, et qui avoue une petite préférence pour les autres madames, celle-là même qu’elle aime d’amour à ses côtés, toutes deux couvertes d’une même et ravissante Toyota Corolla rouge pompier qui entrait chez elle en trombe par le chemin de gravier mitoyen. La madame à la chevelure noire, rouge de panique, barra ses freins à deux pieds comme elle le pût mais mal m’en prit, ma pauvre carcasse embrassa celle de la japonaise rouge de plein fouet et prit, au terme d’un long envol, l’envie d’aller se rafraîchir dans le glauque ruisseau qui dormait innocemment dans le creux du fossé attenant aux boîtes aux lettres, témoins-muettes ébaubies et ratées de peu en plein vol, par bonheur.

La pauvre femme assise aux loges, côté helper, faillit mourir sur place, de rire. Quand on n’aime pas particulièrement les hommes nus, que voulez-vous . . . Calmée et se pinçant la lèvre, elle appela les pompiers, l’ambulance, la police et celle à la toison noire l’Express de Montcalm dans le fol espoir de remporter le laissez-passer pour deux mouchards chez St-Hubert Bar-B-Q que remettait hebdomadairement l’hebdomadaire très local aux mouchards chanceux, dénonciateurs de chiens écrasés de tout acabit et porteurs de bonnes et exclusives nouvelles.

Et moi je ne me suis réveillé et je n’ai repris mes esprits que quelques heures plus tard en civière dans un corridor réservé aux gens dans ma condition, dans l’aile psychiatrique de l’hôpital régional. Seul endroit encore disponible dans tout l’hôpital, présumai-je, pour se remettre d’un vol plané mal planifié. J’entendis d’abord celui qui me bordait gentiment m’expliquer en long et en large, sur un ton plein de gros bon sens d’agent de sécurité, les avantages insoupçonnés de la vie paisible en société, puis un homme en sarrau blanc qui insistait:

“Non, pas du tout, non, courir dans le bois tout nu pas de bas ne fait pas de vous l’homme nouveau tant espéré que l’humanité et les hommes en sarrau blanc sont trop sots pour reconnaître en vous.”

“Vous avez cessé de prendre vos pilules sans m’avertir, monsieur St-Pierre, on va devoir reprendre le traitement à zéro maintenant.”

Ah ben, poil aux dents, sacrament.

 

Flying Bum

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