Le TERRIBLE variant Abitibi

Une mutation génétique serait à l’origine du pire variant de la Covid-19 étudié à ce jour. Le coronavirus aurait trouvé un environnement propice dans des ancules de forme sphérique (kystes anculés) qui sont apparus sur une espèce de poisson cousin de la truite, le rosin moucheté (rosanus picotis piscis), espèce qu’on croyait disparue et qu’on trouvait essentiellement dans la rivière Tarrieuse dans le nord-ouest de l’Abitibi. Voici une vieille illustration d’époque qui fut ramenée par les premiers zoologistes à avoir prelevé des spécimens dans les années 20 du siècle dernier. On peut y voir un rendu artistique du rosin moucheté, deuxième à partir du haut sous le numéro 153.

Hunanus

Les scientifiques s’entendent pour identifier la source de la mutation à une espèce botanique non-indigène retrouvée dans la rivière Tarrieuse. Lors d’une prolifération épidémique (qualifiée de catastrophique) de rats musqués survenue en 1931, des habitants riverains de la Tarrieuse originaires de Lituanie auraient utilisé des semences rapportées de l’Europe de l’est pour tenter de faire pousser une variété de riz sauvage (Zizania Oryzae) dans la rivière Tarrieuse pour dévier l’intérêt des rats musqués et ainsi protéger leurs récoltes de patates. On attribuerait même cet événement comme étant l’origine première de la présence de riz sauvage dans les lacs du nord-est ontarien avec des poussées jusqu’au nord du Manitoba. Le riz dont se serait nourri le rosin moucheté aurait provoqué la mutation à l’origine des ancules sphériques où le coronavirus aurait trouvé un environnement propice à la déviance. Les scientifiques ont tout logiquement baptisé le variant du nom de la région, le variant Abitibi.

Poisson (Spécimen récemment capturé dans la rivière Tarrieuse montrant la présence de l’ancule sphérique sur le dos du rosin moucheté)

À compter du 1er avril, le département de la santé publique demande à la population locale avoisinant la rivière Tarrieuse et ses confluents, spécialement les pêcheurs sportifs, de pratiquer une vigilance de tous les instants et de le rapporter immédiatement aux autorités compétentes s’ils surprenaient un rosanus à sphère anculée.

Vous l’aurez su ici.

Merci, Flying Bum

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Zolachelaga

Elle auraît du s’appeler Gervaise mais sa pauvre mère pas instruite écrivait comme elle parlait. On l’avait alors baptisé Jarvaise et le bon curé qui n’avait probablement pas inventé le bouton à quatre trous a copié bêtement Jarvaise sans poser plus de questions.

* * *

À soir, Jarvaise, songeuse, se demande si ça existe, ça, la perception extra-sensorielle. Elle pense que quand une personne est en train de fourrer, son cerveau s’ouvre, comme, et tout le monde se met à entendre tout ce que vous pensez, et la personne entend tout ce que les autres personnes pensent. C’est comme ça que Lanthier la contrôle. Oui, monsieur. C’est comme ça.

–“Ça n’a pas l’air de bien aller,” lui dit sa travailleuse sociale.

–“Mpfff,” que Jarvaise pouffe, dans le téléphone.

–“Je pense qu’on est dues pour se voir, passe au bureau.”

–“Ok d’abord.”

* * *

Jarvaise a été rentrée, comme un char qui marche mal, encore. Pas grand-chose à faire pour elle ici. Marcher dans le corridor. Dormir. Jarvaise est bonne là-dedans. Mais Jarvaise dort trop.

–“Plus tu dors, pauvre chouette, plus tu veux dormir,” dit le docteur, et le docteur lui donne d’autres sortes de pilules pour la tenir plus réveillée. Tout ce que ça lui fait, c’est de l’inquiéter, la stresser. Mais elle en parle pas parce que le docteur va lui donner d’autres pilules pour ça et ça va être l’enfer de démêler ses pilules.

Est-ce que tout le monde qui l’aime sont fâchés parce qu’elle ne file jamais vraiment bien? Qui ça, qui l’aime? Elle ferme ses yeux et les plisse du plus fort qu’elle peut, jusqu’à temps qu’elle sente son crâne au complet picoter. Elle les rouvre grand et voit plein de belles couleurs.

* * *

C’est la Saint-Valentin. Lanthier a décidé de venir la voir. Il est en train d’apprendre à se torcher tout seul, qu’il dit. Le lavage, la vaisselle, le balloney, le Kraft Dinner, la saucisse bon marché. Jarvaise pense pour elle dans sa tête aux beaux repas santé qu’elle pourrait préparer pour Lanthier si elle retournait à la maison. “Je suis un mangeux de viande,” que Lanthier répond sans même que ses lèvres bougent un peu ou que sa face change.

De toutes façons, pense Jarvaise, il y a juste de l’hostie de marde à manger au Tigre Géant.

* * *

On ne veut pas qu’elle boive du Mountain Dew Diète, mais le SevenUp, c’est correct.

–“C’est quoi leur hostie de problème?” Le problème c’est que Jarvaise est du genre Mountain Dew Diète, calvaire, c’est pas dur à comprendre. Dans une journée, elle peut descendre tout un deux-litres, des fois deux, mais elle sait que ça ne peut pas être santé tant que ça, c’est jaune fluo, calvaire. Lanthier, lui, la seule liqueur qu’il boit c’est du Pepsi.

Des fois Jarvaise se demande bien d’où ça vient sa maladie mentale. Son père (le tabarnak)? Sa mère? Le père de sa mère (le vieux câlisse)? Le bon dieu lui-même, comme une punition?

Des fois, elle se dit qu’elle n’est pas malade. Juste un peu trop susceptible. Trop prime.

–“Je ne veux pas te mettre la grosse pression, ma belle,” lui dit sa travailleuse sociale, “mais tu devrais socialiser un peu plus, ça te ferait du bien.”

Jarvaise aimerait bien ça que sa tête se calme. –“Jarvaise a trois sœurs pour socialiser en masse,” que Jarvaise répond à la travailleuse sociale.

–“Hmpff, tu dissocies, encore là, Jarvaise.”

Jarvaise sait que c’est pas toutes les voix avec qui elle parle qui sont du vrai monde.

–“Bon,” dit la travailleuse sociale un peu blasée, “c’est quand la dernière fois que tu as jasé avec tes trois sœurs?

Il y en a deux qui sont mortes, Jarvaise oublie toujours. Il reste rien que Rachel.

* * *

Sortie, enfin à la maison, son chat chasse le laser comme un malade. Grimpe sur les murs pour tuer l’hostie de picot rouge. Ses griffes arrangent la tapisserie comme c’est pas croyable. Le téléphone sonne. Jarvaise court.

–“Ils t’ont pris!” la travailleuse sociale lui annonce en grandes pompes.

–“Bon.” répond Jarvaise en enfouissant le laser dans une craque du vieux divan.

–“T’es pas plus excitée que ça?

–“Ben, oui.

Jarvaise va avoir son chèque de paye à elle, son escompte d’employée, toute. Elle est tout le temps rendue là, elle connait le magasin par coeur. Où les affaires vont. Combien ça coûte. Le magasin vend des produits pour faire le ménage, des Kotex, du manger en cannes, des cigarettes, des 6/49, presque n’importe quoi. Depuis quinze jours, Jarvaise se pratiquait dans sa tête à dire 6 mots. –“Bonjour et bienvenue au Tigre Géant.”

Là, elle va pouvoir commencer à se pratiquer à le dire tout haut, pour de vrai.

L’aide sociale a placé Lanthier dans une banque alimentaire. Il décharge et charge des boîtes dans un camion. Il y en a des pesantes, c’est dur pour Lanthier. Il porte un corset pour le bas de son dos.

Surprise! Lanthier a trouvé une belle causeuse neuve pas chère, il l’a achetée. C’est nouveau ça. Deux payes, c’est pas pareil. Tout d’un coup, ils s’en vont de la cave du père de Lanthier et se prennent leur propre logement. Jarvaise aime bien son petit quatre-et-demi avec un châssis à chaque bout et un autre petit dans les toilettes, mais pourquoi qu’elle peut pas garder son chat? Lanthier lui a fait la job, au chat. 

* * *

À leur premier vendredi soir dans le quatre-et-demi, un iceberg a englouti complètement le sac de patates frites congelées. Pas capable de le sortir de là. Pas grave, Lanthier est allé en chercher au coin, sont bien meilleures. Lanthier et Jarvaise sont assis dans la belle causeuse et écoutent La Poule aux Œufs d’Or ensemble. Lanthier tient Jarvaise par la main. Jarvaise aime Lanthier, Lanthier aime Jarvaise. Ça et une bonne patate, c’est pas la grosse vie sale, ça, non? Ils ont gagné un billet gratis à La Poule en plus.

* * *

Jarvaise se sent obligée de socialiser quand la voisine de palier lui paie une visite. Sa travailleuse serait contente de voir ça. Elle élève 5 enfants toute seule dans son quatre-et-demi, elle. Trois pères différents. Ça lui fait des grosses allocations, par exemple. Jarvaise avait déjà entendu dire que le gouvernement stérilisait de force le monde comme elle et comme sa voisine. Elle se demande s’ils font encore ça, inquiète.

La bible dit qu’une femme gagne son ciel rien qu’à faire et à élever des enfants.

La travailleuse sociale, elle, dit : –“Veux-tu vraiment faire des enfants qui vont passer par où t’es passée?”

“Ben, non,” que Jarvaise répond, “Voyons donc.”

Est-ce que ça veut dire que Jarvaise aura jamais sa place au ciel? qu’elle se demande angoissée.

* * *

Ce soir, l’ambulance est venue chercher Lanthier. Ses idées et ses angoisses se couraient après dans sa tête. Le docteur avait changé ses pilules. Parce que Lanthier a déjà eu des gros problèmes de consommation. Et puis les pilules pour dormir sont dures sur le foie. Et puis Lanthier a des problèmes avec son foie aussi. Tout ça pris ensemble, Lanthier ne va pas bien. Il ne peut pas s’habiller tout seul. Ni se laver. Il pisse dans un vieux deux-litres de Pepsi parce qu’il ne peut pas marcher jusqu’aux toilettes, quand il essaie, il tombe.

Il perd connaissance. Il revient. Il perd connaissance encore.

C’est plate, ils étaient supposés aller fêter la fête de Jarvaise en faisant le grand tour de l’étang au Jardin Botanique, lancer du pain aux canards. Des fois, Jarvaise voit des vrais cygnes blancs, elle capote.

* * *

Jarvaise replace les affaires sur les tablettes dans le congélateur pour que sa gérante trouve que c’est bien organisé. Ses doigts restent tout le temps pris après les boîtes de jus congelé.

“Toute un spécial!”

“Quoi?” demande Jarvaise en se tournant trop vite vers trois femmes qui tenaient des cocos de Pâques pleins leurs bras.

–“J’ai dit toute un spécial.” répondent les trois femmes habillées pareilles en parfaite synchro, les trois femmes sniffent du nez super fort en même temps, se démorvent en se passant le revers de la main sur leurs nez avant de se refondre en une seule et unique femme mais embrouillée un peu.

Quand Jarvaise se réveille, les paramédics lui disent : –“Relaxez, madame, toute va ben été.”

Qu’est-ce que Jarvaise avait mangé pour déjeuner?

Une toast à rien.

“Si Jarvaise mange pas plus que ça, tes anti-dépresseurs vont te faire perdre connaissance de même.”

Un des paramédics a ramassé un sac de réglisse noire sur une tablette et lui a donné.

“Ouin, mais rien qu’un sac, OK?” braillait sa gérante dans tous ses états.

“Non, merci, Jarvaise veut pas y aller à l’hôpital,” que Jarvaise disait un peu confuse, “Jarvaise elle veut juste être une bonne fille qui fait une bonne job au Tigre Géant.”

Pour dîner, Jarvaise a mangé une lasagne congelée –mais elle l’a fait chauffer avant– une grosse canne de blé d’inde en grains à même la canne et une bouteille de Mountain Dew Diet. On ne prend plus de chance.

* * *

Sur les petits chemins d’asphalte alentour de l’étang, Jarvaise et Lanthier sucent des bonbons sans-sucre tombés dans le panier à moitié prix au Tigre. Prends ton temps, on achève le paquet.

Sur la promenade, les gens viennent et les gens vont, en skateboard, en rollerblade, à pied. Sur l’étang, Jarvaise regarde les canards, quelques oies et un vrai couple de vrais cygnes tout blancs. Elle capote.

Quand il se met à faire noir, le stade et sa grande tour penchée s’illuminent. Jarvaise les regarde, ébaubie, changer en toutes sortes de couleurs de lumière, ça l’étourdit. Jarvaise est obligée de s’asseoir une minute dans le gazon.

Une chance que la côte est toujours plus facile à descendre qu’à remonter.

* * *

“Papa est mort,” que sa soeur Rachel lui dit, au téléphone.

“OK.” Jarvaise répond, dans le téléphone.

Jarvaise ne pleure pas, n’est pas troublée du tout. Son père était une mauvaise personne et elle se demande si elle pourrait, ou si elle devrait, le blâmer pour toutes les mauvaises affaires qui lui arrivent tout le temps dans la vie, à elle. Au moins en grande partie. Mais encore, elle se questionne à savoir si elle devrait se sentir mal de ne pas se sentir mal et de ne pas brailler pour lui, l’enfant de chienne.

Jarvaise s’inquiète pour sa sœur Rachel. Vraiment. C’est pas mal elle qui s’en occupe depuis un certain temps.

“Dans mon groupe,” Jarvaise dit à Rachel en se forçant pour articuler savamment, “l’animatrice dit que le suicide est une solution temporaire à un problème permanent et moi je crois à ça, pas toi?”

“As-tu eu des nouvelles de quelqu’un dernièrement?” demande Rachel dépitée. “Maman, quec’chose?”

* * *

Lanthier s’est organisé avec ça mais ça va prendre un certain temps avant que l’Hydro les rebranche. Chaque fois que l’hiver finit, ça les prend par surprise. L’électricité leur est coupée.

Essaie de ne pas trop ouvrir le frigidaire, mais le iceberg a fondu, le plancher de la cuisine est tout trempe. La bonne nouvelle, les patates frites sont dépris.

* * *

À soir, Lanthier s’est fait pogner. Qu’il dit. Un grand morveux lui a fait les poches à la pointe du couteau. Mais Jarvaise se demande bien ce que Lanthier faisait alentour de l’étang du parc Lafontaine. Avec tout son chèque de paye changé en plus. Mais Lanthier ne file pas pour parler. Il veut rien qu’écouter des vidéoclips avec Jarvaise dans la causeuse et se taire. Lanthier pense à tenir la main de Jarvaise pour faire baisser son stress à elle.

Ça la dérange pas de faire des ménages le soir en plus de sa job de jour, même s’il fait chaud l’été. Parce que Jarvaise se demande bien comment ils vont payer le loyer emmanché de même.

Le lendemain matin, Jarvaise frappe dans le cadre du moustiquaire chez la voisine. Les enfants sont assis par terre dans le salon en petits caleçons. Ils mangent des céréales direct à terre.

“M’mannnnnnnn,” crie un des garçôns à tue-tête. La télé est trop forte. “M’man, es-tu sourde calvaire, ça cogne?”

“Heil, je t’ai dit de jamais me parler de même, p’tit christ!”

Elle accroche deux chaises et va rejoindre Jarvaise sur la galerie.

Est bien fine, pense Jarvaise, élever ses petits morveux et me prêter de l’argent de ses allocations. Y’a du bon monde, pareil.

* * *

L’autre jour, ils ont fait un traitement à Lanthier, ça s’appelle élastication, quelque chose de même.

–“C’est-tu grave?” demande la voisine.

–“Ça doit, c’est deux jours payés,” répond Jarvaise.

Les hémorrhoïdes sont attachées serrées avec des élastiques pour couper le sang. Ils s’étouffent, sèchent et finissent par tomber dans le fond de ses culottes. Je sais pas pourquoi mais Lanthier ne pouvait pas respirer par les narines, ils ont pas pu l’anasthésier. Ils lui ont rien donné pour la douleur non plus, mais il dit que ça lui a rien fait. Un vrai dur. D’un autre côté, le docteur était pas sûr pour la grosse bosse sur sa gorge.

“Inquiète toi pas pour ça, il est pas tuable, Lanthier,” répond la voisine, mais pas trop convaincante pareil.

* * *

La semaine prochaine, Lanthier a sa chimio. Demain, tous les patients en chimio s’en vont voir une partie de baseball gratis en groupe. Jarvaise est contente parce que Lanthier est content. Mais rendus à leurs bancs, Lanthier s’est mis à saigner du nez sévère. Jarvaise court les napkins partout.

C’est long. Jarvaise plisse des yeux pour essayer de voir si les culottes du lanceur lui font des belles fesses. Jarvaise ne connaît rien au baseball, elle observe les mouettes s’entretuer pour des restants de saucisses à hot dog. Elle ne savait pas que c’étaient des mangeux de viande eux autres avec.

“À quelle heure, les lumières de la tour?” que Jarvaise demande à l’autre cancéreux à côté d’elle. –“Y’en aura pas, la partie finit vers 4 heures.”

–“Câlissss.”

* * *

Jarvaise essaie d’aller voir Lanthier à l’hôpital tous les jours, sauf le dimanche. Les autobus sont trop slow. Elle serait supposée aller à la messe. Elle aime mieux dormir tard. Elle adore se lever tard.

* * *

Bonne fête! C’est ça que la carte de sa mère dit. Désolée d’être si en retard, tu sais comment ce que c’est!

Jarvaise part chez la voisine lui donner l’argent de la carte pour rembourser une partie du loyer emprunté avant que Lanthier pogne l’argent avant elle.

* * *

Lanthier est revenu mais il n’est plus pareil. Le docteur a encore changé ses pilules à cause du cancer. Lanthier passe ses journées longues dans son lazy-boy. Il écoute de la musique forte ou écoute des vidéos de fesses, Jarvaise mange ses bas.

* * *

À date, cette année, Jarvaise et Lanthier ont eu trois Noël. Dans son groupe, à la banque alimentaire de Lanthier et un petit souper tranquille chez eux. À soir, avec le frère de Lanthier qui a un bungalow sur St-Clément, ils vont souper chez le grec. La femme raconte qu’ils se sont fendus le coeur pis l’cul pour faire un trois-et-demi dans le sous-sol mais les locataires finissent toujours par se pousser sans payer les derniers mois. Si Jarvaise et Lanthier prenaient le loyer et payaient à date, leur maison serait claire en moins de 15 ans. On a jacké la maison, en bas il fait clair, il y a des grands châssis. Ce serait un peu plus petit mais pas mal moins cher que votre quatre-et-demi, c’est certain.

Dans un tirage, dans la fête de Noël des patients en oncologie, Jarvaise a gagné un beau porte-monnaie. Vide. Ça fait réfléchir.

Avant la Saint-Valentin, Jarvaise bien installée dans le bungalow de son beau-frère regarde passer les machines sur St-Clément par la grande fenêtre d’en avant. Dans son lazy-boy dans le salon, Lanthier regarde bien tranquille ses vidéos porno à la journée longue.

* * *

Au Tigre Géant sur Ontario, Jarvaise vient encore tout étourdie des fois. Là, elle est assise sur le cul au beau milieu de l’allée du manger en cannes et les clientes doivent faire le tour avec leurs paniers.

La gérante arrive et lui dit : –“Je veux te voir dans mon bureau.”

Jarvaise relève la tête mais le corps ne veut pas suivre. Ses yeux ne visent nulle part non plus. Elle a de la réglisse noire plein les dents mais ça n’a pas marché. Elle pointe du doigt bien haut vers la gérante. –“Dans moins de quinze ans, elle, j’va avoir ma propre maison, toé, tu vas voir,” qu’elle gueule.

“OK, désolée, Jarvaise, mais il va falloir que je te laisse partir.”

“OK,” que Jarvaise répond, “mais où, ça?”

* * *

Sur son rayon-X, les intestins de Jarvaise sont complètement bouchés. Le docteur se demande depuis combien de temps elle n’a pas chié. Ses médicaments peuvent faire ça. Jarvaise s’en rappelle pas de la dernière fois. Elle a lâché le Mountain Dew Diète et s’est mise à l’eau de champlure. Ses intestins ont slaqué mais le docteur en a juste profité pour augmenter ses pilules. Les étourdissements peuvent aussi venir du stress, dit le docteur.

Une chance qu’elle a l’étang. Le soir, elle et Lanthier font un tour, des fois deux quand Lanthier est en forme. Elle peut aller voir ses oies, ses canards.

Le dernier cygne est mort depuis un bout.

* * *

À soir Lanthier voulait de l’argent pour de la coke et Jarvaise ne voulait pas lui en donner. Il en restait juste assez pour la dernière grocerie avant le prochain chèque. Ils étaient assis dehors dans la cour du bungalow de son frère. Le trouble a pogné d’aplomb. Le voisin a entendu les cris de Jarvaise qui pissait le sang des jambes. –“J’vas appeler la police si tu la lâches pas!” criait le voisin à travers sa porte-moustiquaire.

Jarvaise est maintenant en sécurité dans le refuge pour femmes.

Des fois, elle se demande où est rendu Lanthier, s’il prend ses médicaments comme il faut.

Jarvaise se rappelle qu’il y a bien longtemps de ça, son père la traitait de connasse, de grosse nulle à chier même pas bonne à baiser et comment ces choses-là l’affectaient.  Alors quand Lanthier parlait de combien il avait été négligé dans sa jeunesse, elle savait de quoi il parlait. Mais Lanthier avait aussi admis lui avoir fait la sacoche sans lui dire, ni même la rembourser, pour aller se faire sucer la graine chez les putes sur Sainte-Catherine. Et que la seule fois où il était allé la voir à l’hôpital, c’était encore pour lui faire la sacoche, pour sa coke. Jarvaise ne savait même pas qu’il était retombé là-dedans.

Des fois, quand ils baisaient, elle lui disait que ça lui faisait mal mais Lanthier disait :

“Ben, non, ça fait pas mal, endure-toé, calvaire.”

Depuis qu’ils habitaient le bungalow, Lanthier regardait toujours ses vidéos de cul et essayait tout le temps d’intéresser Jarvaise à les regarder avec lui. Il se masturbait sans arrêt et quand Jarvaise lui a demandé d’en parler au docteur, il a refusé. Il blâmait tous les problèmes de femme qu’il avait connus dans ses anciennes relations et Jarvaise était convaincue qu’il la blâmait elle aussi.

Lanthier l’avait ramassée, aidée quand elle était dans la rue. Il l’avait rencontrée pas de place à aller, à la clinique externe de Louis-Hippolyte et l’avait ramenée dans le sous-sol de son père. Mais après, il l’avait toujours traitée comme son propre père la traitait. Qu’est-ce que tu veux de plus?

* * *

Ça ne se fait plus à pied de là où elle habite maintenant à l’étang, mais il y a une église et une bibliothèque pas loin. Jarvaise est en train de lire un livre qu’elle a trouvé là, c’est long, il n’y a pas d’images, mais elle aime ça. Elle se force.

* * *

Jarvaise visite Lanthier à la prison.

Il a arrêté sa médication, est tombé dans la meth bon marché et un soir il a poignardé une pauvre pute dans une ruelle derrière la rue Sainte-Catherine, elle en est morte pauvre fille. Elle ne voulait pas lui faire une pipe gratis.

Elle lui en avait fait une pas plus tard que la veille au soir, c’est choquant.

* * *

Aujourd’hui, c’est dimanche, Jarvaise marche jusqu’à l’église. Son linge fait dur mais ses jambes vont mieux. Elle marche maintenant avec ses muscles au lieu de rien qu’avec ses os. Le couteau de Lanthier a fait des gros dégâts.

Demain, c’est son groupe. Elle va être capable d’aller au Jardin Botanique avec les autres femmes. Ça fait tellement longtemps.

* * *

Aujourd’hui, le père et le frère de Lanthier sont venus visiter le nouvel appartement de Jarvaise et lui rapporter la causeuse. Ils lui ont dit que la cour avait fait une offre à Lanthier. Plaider coupable et poigner 13 ans au lieu de 20, mais il a refusé. Il veut plaider la démence.

* * *

Jarvaise s’est mise sur une diète végane-suicide, elle essaie de manger le moins possible, de toute, mais surtout pas de la viande. Elle a aussi décidé d’abandonner totalement le Mountain Dew Diète. Ou tous les breuvages semblables. Les bulles semblent complètement détraquer sa mémoire, qu’elle pense. La bière, c’est moins pire.

* * *

Depuis quelque temps, un chat rôde alentour de chez Jarvaise. Ça lui fait penser à son ancien chat à elle. Celui que Lanthier a égorgé sur la galerie. Elle se demande quel nom lui donner. Quand elle était petite, elle se rappelle avoir écouté une émission qui s’appelait Félix le chat, un chat noir qui se pavanait en tuxedo noir aussi. Me semble. C’est dur à dire dans une télévision noir et blanc.

* * *

Jarvaise a commencé à jouer au bowling des fois, avec le groupe. Elle joue à peine pour 80. Un des hommes du groupe qui est supposé être rien que son ami n’arrête pas de passer son bras par-dessus ses épaules, profite de l’étroitesse des bancs au bout de l’allée de quilles pour la coller. Il lui demande toujours –“Es-tu chatouilleuse, coudonc?” parce qu’elle tortille à tout coup.

“Pis, toé, coudonc, t’es-tu sensible?” que lui a répondu Jarvaise une fois en lui pinçant un testicule de toutes ses forces comme une malade. Ils se sont mis à deux hommes pour lui arracher la couille du pauvre gars des mains. L’homme criait au meurtre. Le propriétaire du bowling avait jamais vu ça, il a appelé la police. Il a eu vraiment peur de perdre sa couille le gars, la travailleuse l’a convaincu de ne pas porter plainte. Là, Jarvaise, elle ne joue plus au bowling.

* * *

Lanthier a pogné 20 ans ferme. Jarvaise a de la misère à démêler ses sentiments par rapport à la sentence mais elle aurait bien aimé qu’on lui demande son avis. Il aurait séché là plus longtemps.

* * *

Jarvaise essaie de rappeler sa soeur Rachel encore une fois, une autre fois, encore une autre fois et elle tombe toujours sur le répondeur. Elle se demande bien comment se débrouille sa soeur Rachel, elle l’appelle. Elle rappelle. Rappelle.

Le téléphone sonne, Jarvaise court. C’est pas Rachel, c’est la bibliothèque. Son livre est trente-trois jours en retard. La chicane pogne au téléphone, Jarvaise leur raccroche la ligne au nez.

–“Ils mettront pas la police après moé pour trente-trois cennes, calvaire!”

Ce serait plate de leur rapporter, Jarvaise a onze pages de lues.

* * *

Jarvaise se ramasse à l’hôpital en convulsion beaucoup trop souvent. Jarvaise désorganise, défoule, refoule, dissocie, décompense, tout ce que tu voudras. On dirait que ses pilules marchent jamais. Sa travailleuse sociale la déménage dans un centre soi-disant pour personnes en perte d’autonomie. Quand ils sont venus la chercher, elle se laissait mourir depuis un bon bout de temps, dans la cave en dessous de la cage d’escalier. Elle ne voulait pas y aller. Viens donc, Jarvaise, tu vas voir, tu vas être bien, là.

Elle a jamais été bien quelque part, pourquoi qu’elle commencerait ça là, là.

* * *

Ça arrive que les repas sont bons mais ça change tout le temps au moins. On dirait qu’ils nous maintiennent dans le doute pour qu’on apprécie la nourriture quand elle arrive. Mais Jarvaise croit qu’une bonne routine de manger ce serait mieux pour des personnes prises avec des maladies mentales de même. Ça nous prendrait peut-être un peu moins de manger pis un p’tit peu plus de cigarettes.

* * *

La compagne de chambre de Jarvaise est une personne très réconfortante. Elle laisse Jarvaise parler, pas comme le paquet de pies qui restent là, pas moyen de placer un mot. Le pire, c’est qu’elle l’écoute en plus. Il y aurait tellement de choses qu’il faudrait qu’elle dise mais le plus souvent, Jarvaise se contente de répondre : –“Han-han, han-han.”

Sa compagne de chambre a 86 ans et elle a toujours un chapelet emmêlé dans ses vieux doigts croches. Elle part à brailler des fois et Jarvaise est obligée de lui démancher le chapelet des doigts. Elle ne se rappelle pas des choses qui ont fait sa journée ou les dernières cinq minutes, juste les vieilles affaires du passé. Il y a beaucoup de vieilles comme ça ici. Les plus jeunes ont toutes des maladies mentales. Quelquefois, Jarvaise pense qu’elle est une malade mentale elle aussi, mais des fois elle pense qu’elle est juste pas capable de se défendre contre les docteurs. Sa vieille compagne la rassure en lui disant que rien de tout ça n’est réel dans le fond. Y’a pas de danger. Toute est dans sa tête. 

* * *

Ah, les beaux dimanches.

C’est dimanche, Rachel est pas venue, finalement. Ça a l’air moins fou, les autres femmes en ont pas de visite non plus.

Dans la grande salle à dîner de l’institut, elles attendent, excitées comme des fillettes, toutes fébriles, pour un morceau de gâteau qui est à veille de s’en venir. Il y a même quelques pipis de joie qui se font, ça sent. Le jeune musicien lâche enfin de gratter sa guitare plate, la couche sur le dos dans sa boîte, referme le couvercle et clanche les barrures dorées.

Par les châssis, les belles lumières aux couleurs changeantes qui frappent les bâtisses annoncent l’arrivée d’une nouvelle ambulance. Ils les allument pas quand tu sors. –“Tu sors d’icitte rien qu’une fois.”

“Quand je restais dans Hochelaga,” Jarvaise racontait, “une fois j’ai eu comme une vision. Le pignon rond de la drôle de petite tour en brique dans la cour de l’institut, ça s’ouvrait, ça, comme un couvert de pot. C’était une porte d’entrée pour l’enfer, direct. C’est par là qu’ils venaient vous charcher.”

“Ben, non, voyons donc,” répond la vieille co-chambreuse calme et sûre d’elle, “les voies du seigneur trouvent toujours leur chemin à travers les dicaments, c’est clair. C’est fini ça, les hosties pis toute, le bon dieu travaille avec des pilules à c’t’heure, des belles pilules toutes sortes de couleurs.”

Jarvaise n’était plus vraiment certaine tout d’un coup si elle croyait encore à ça ou non, elle, le bon dieu.


Flying Bum

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Le retour de Susanna – intégrale

Ici, en Colombie-Britannique, tout le monde pense que chaque foutue montagne sur une île au large de la côte ressemble à un indien étendu sur le dos. Il y a probablement ici autant de Indian Mountain qu’il n’y a de Lac à la Truite chez nous. – You should see it on the sunset, man, so obvious. On y est, pourtant. Le soleil descend sur Keats Island, Nanaïmo sur la grande île au loin, de l’autre côté d’un bras de mer qu’on appelle Georgia et après, le Pacifique, terminus ouest d’un pays immense mais où tous les habitants ne se sentent pas nécessairement chez eux, pas égal en tous cas. Rien au monde, je le jure, ne peut ressembler à ce soleil cyclopéen et démesuré quand il pose son œil sur la crête des montagnes et descend réveiller l’orient. Rien.

Fuck la silhouette d’indien couché sur le dos, tout le monde a peur des indiens par ici et les gens en voient partout. Et des fuck’n frogs aussi, francophones du Québec, qu’on apprécie davantage à l’est qu’à l’ouest. Qu’on endure parce qu’ils se forcent à baragouiner l’anglais et qu’ils acceptent tous les sales boulots qui répugnent les petits anglos.

Là où l’astre s’en va plonger sous l’horizon, Henri et moi, deux grands voyageurs, on n’aura pas pu y aller. C’est large le Pacifique, pas facile à traverser sur le pouce. On est échoués là, à quinze-cent pieds des vagues, en haut de la côte sur la Gibson Way. Quatre, maintenant. On a trouvé deux autres fuck’n frogs qui se sont cognés le nez sur un océan plus grand que leurs rêves. À quatre-mille-cinq-cent kilomètres de la maison, tout le monde est de la famille.

On partage une petite maison qui a besoin de beaucoup d’amour et son propriétaire nous y accueille sur le bras en autant qu’on lui fournisse gracieusement cet amour si nécessaire. La liste des travaux est longue, l’ambition plutôt courte. L’herbe ici vient de Thaïlande, le haschisch d’Afghanistan. Rien à voir avec la mauvaise herbe de chez nous qu’on peut fumer à la journée longue. Reste à glander, philosopher, rêvasser devant l’océan plus bas et écouter tour à tour, inlassablement, un des deux microsillons qu’un locataire précédent a abandonnés sur place. Boire de la bière. Quatre tortues virées sur le dos.

There’s somethin’ happenin’ here
But what it is ain’t exactly clear
*

 • • •

Quand on ne s’en va plus nulle part dehors, c’est qu’on est en train de fuir par en-dedans. À l’âge tendre de dix-sept ou dix-huit ans nous étions des hommes autoproclamés à se décrotter le nez encore avec nos doigts et à aligner les mauvaises décisions les unes derrière les autres. Mais on se débrouillait avec. Dans notre humble demeure de 4 pièces, il y avait là deux chambres d’à peine cent pieds carrés chacune, un révérend presbytérien nous avait donnés quatre lits simples. La répartition facile à calculer. Nous avions décidé de séparer les paires d’amis originales. Seul mon ami Henri avec qui j’avais fait le voyage pouvait venir à bout de Sergio, un rigolo qui avait tendance à inventer les pires plans-catastrophes sous l’effet de substances, même à jeun parfois. Je serais donc co-chambreur avec Tristan, un rouquin qui ne payait pas de mine mais totalement sympathique, un tantinet rondelet et plutôt easy-going, trop parfois. Notre chambre était parfaitement carrée, dix pieds par dix pieds à vue de nez. Au départ, ça sentait comme si la chambre n’avait pas été nettoyée depuis dix ans, ce qui était probablement le cas. Ce serait mon trou à moi pour va savoir combien de temps. On a donc fait un décrottage en règle, Tristan m’avait aidé. Je réalisais ébaubi que j’aurais maintenant à partager mon intimité avec un pur étranger. Peu importe ce à quoi j’aurais pu m’attendre, jamais ça ne ressemblait à ça. Déjà, les présentations…

– “Salut, je m’appelle Tristan, je viens de Pointe-aux-Trembles”, avait-il simplement dit. Oui mais encore?, avais-je pensé dans ma tête de linotte avant de me présenter à mon tour. Et les présentations avaient alors pris une tournure tout à fait burlesque et mémorable lorsque nous avions pris possession de notre chambre. – “Ça te déranges-tu si je dors tout nu? Si je me crosse des fois?J’ai horreur de me masturber sur la bol ou dans le bain.” Avec Tristan, on ne s’enfargeait pas dans les fleurs du tapis, c’était assez direct et spontané. – Tant que t’as pas besoin d’un coup de main de ma part, lâche-toi lousse mon homme. Ma réponse l’avait fait sourire. – T’inquiètes, ch’t’aux femmes, pas de danger.”, avait-il conclu.

 • • •

Les jours passaient penauds bien qu’au début c’était un peu particulier de vivre dans une telle promiscuité avec lui. Sa petite routine du soir qui faisait couiner les ressorts de son matelas, le clapoutis de son sperme qu’il lançait sur le côté de son lit et qui atterrissait sur le linoléum, pour ne pas salir ses draps, disait-il. Les soirs où il tenait la grande forme, à en juger par ses gémissements, je remontais mes draps jusque sur mon nez pour être certain de ne pas devenir une victime collatérale de son tir groupé. Après un moment on s’y fait, on se fait à tout. Tout le monde voyageait tout nu à l’heure du lit et faisait ce qu’il avait à faire, quoique cela puisse être. Moi pareil. Les beaux soirs, Tristan, moi et les autres on sortait veiller au pot-à-feu, au quai en bas de Gibson Way écouter les gratteux de guitare et fumer des choses avec eux, faire une petite partie de billard au village. Les soirs frisquets, Tristan nous faisait un concert d’harmonica dans la grande véranda. Ou on restait simplement couchés sur le dos dans notre chambre à se geler la fraise et se conter des peurs. Plus tard, une bière ou huit à l’hôtel de Sechelt les samedis soir. La place était carrément divisée en deux sections, autrefois une section pour les hommes et les femmes accompagnées et l’autre section pour les hommes seulement, comme nos vieilles tavernes d’antan. Maintenant c’était plutôt les canados blancs anglophones d’un côté, les indiens et les québécois francophones de l’autre. Quand en fin de veillée le bordel poignait sévère à la grandeur de l’hôtel et qu’il se mettait à pleuvoir des taloches, je vous jure qu’on était bien heureux de se trouver du côté des indiens.

There’s battle lines being drawn
And nobody’s right if everybody’s wrong
Young people speakin’ their minds
A-gettin’ so much resistance from behind

I think it’s time we stop
Hey, what’s that sound?
Everybody look what’s going down*

Un soir, après un de ces mémorables galas, après m’avoir diplomatiquement demandé ce que j’en pensais, Tristan avait offert le gîte à une mignonne demoiselle shíshálh, un projet qui me semblait un peu démesuré par rapport à la proximité mais surtout par rapport à la largeur de nos lits. Ce soir-là, j’ai longuement veillé dans la cuisine. Puis, les fesses en feu victimes de nos vieilles chaises de bois et les yeux qui fermaient tout seuls, je me suis discrètement glissé dans mon lit. Tristan la tournait toujours comme une crêpe dans tous les sens, la longue gymnastique en solitaire de Tristan valait à la demoiselle autant de parades sur Broadway qu’une jeune fille pouvait en espérer. Et elle chantait fort dans la langue shashishalhem. Lorsque la tempête s’est calmée, j’ai osé sortir la tête de sous mes draps et respirer un peu. Les deux comparses d’Éros étaient assis côte-à-côte sur le lit appuyés sur le mur du fond, nus et visqueux comme à leur premier jour, et fumaient une clope les chevelures et les visages totalement déconstruits. Tristan, spécialement, avait l’air d’en découdre. Le même disque avait joué et rejoué tout le long je ne sais plus combien de fois. Je réalisais ébaubi que la fille me tournait maintenant des yeux de biche. Tristan écrasait lentement sa clope, il m’a regardé et m’a demandé sans même rire un peu : –“T’as veux-tu? Est ben fine mais ch’pus capable!”

Un long automne à l’autre bout du pays à se sustenter de macaroni-soupe-aux-tomates, de bière, à fumer le thaï stick, pas de téléphone, pas de télé, pas de radio, et deux seuls longs-jeux à écouter en boucle mais je ne m’étais jamais senti aussi vivant. Je n’ai jamais revu mon singulier co-chambreur depuis. Bien loin tout ça maintenant mais chaque fois que j’entends une toune de Buffalo Springfield, je ne peux m’empêcher de penser à lui et vous ne pouvez pas savoir comment ça me fout les boules.

• • •

J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, une chance que Susanna n’en espérait pas moins. Trop jeune, elle aimait beaucoup trop les hommes. Elle fumait beaucoup trop de thaï stick. Voulant se jeter sur les rails, elle avait tout confondu dans la noirceur du soir et à marée basse s’était échouée en bas du quai dans deux pieds de vase. Ce soir-là, nous traînions sur le quai, Henri, Sergio, Tristan et moi. Tristan, véritable radar à femmes, l’avait vue venir de loin et l’observait ponctuellement du coin de l’œil depuis un moment.  – “Calvaire, qu’est-ce qu’elle fait là?”, avait-il crié en la voyant sauter en bas du quai. Il s’était élancé vers elle à travers le varech échoué et les vases gluantes de la marée basse. Tristan l’avait tirée de sa fâcheuse position et avait ramené la frêle jeune fille dans ses bras dans notre maison plus haut sur Gibson Way.

Susanna avait troqué son corps maigrichon contre une pleine barge d’illusions, dompée sur elle par un beau touriste de passage et elle portait maintenant son enfant. Tristan et elle avaient définitivement besoin d’un bon bain chaud, ils puaient le diable tous les deux. Sans aucune espèce de pudeur inutile, chose que Tristan ne connaissait pas de toutes façons, il l’avait déshabillée et avait fait de même. Elle n’était pas du tout farouche dans les tristes circonstances. Il l’avait tout bonnement suivie dans le bain pour soigneusement les débarrasser tous deux de l’odeur de poisson, de vase et de varech. Et lui donner une chance de se réchauffer. De raconter son histoire.

Grand conciliabule dans la cuisine. Pendant qu’Henri préparait du thé bien chaud et cherchait de quoi la faire grignoter, je m’occupais de mettre les vêtements de Tristan et de Susanna dans la laveuse. Sergio se roulait une clope au bout de la table, incapable de la moindre occupation domestique. Je suis ensuite allé chercher la robe de chambre de Tristan et la mienne pour leur sortie du bain. Maintenant réunis tous ensemble autour de la table, sirotant un thé bien chaud et bien enveloppée dans ma robe de chambre, Susanna pleurait sa vie, ses petites épaules assaillies par des soubresauts incontrôlables. Il n’était pas question qu’on la laisse repartir.

Susanna était une employée de maison chez un riche villégiateur de la côte et on l’avait remerciée dès que sa condition était devenue visible. Tout son bagage était dans des casiers consignés au terminus maritime du traversier de Langdale. Tristan, entre autres stratégies, revendiquait le droit de voir personnellement à sa protégée. J’ai cédé mon lit à la pauvre fille et j’ai dormi dans l’horrible divan bancal du salon. Le lendemain, nous l’avons accompagnée à la gare maritime récupérer ses choses et ensuite nous sommes allés au sous-sol de l’église presbytérienne chercher un autre lit pour moi. Un bon trois heures de marche.

Tout l’automne et une partie de l’hiver, nous avons appris à la connaître. Elle était une jeune femme adorable. Tristan en prenait le plus grand soin et avait mis un terme temporairement à sa gymnastique du soir, ou il allait faire ça ailleurs quelque part et se gardait bien d’incommoder Susanna d’aucune façon. Nous l’avions nourrie, dorlotée, déniché pour elle et le petit tout ce dont ils pourraient avoir besoin. Tristan s’attardait patiemment à lui apprendre des rudiments de français. Après un temps, elle nous avait pondu un garçon minuscule comme sa mère et mignon comme tout. Susanna lui avait donné nos quatre prénoms en signe d’affection. Mais nous l’appelions tous tendrement la petite échalote. Mine de rien, un si petit enfant avait transformé notre piaule de marginaux en un foyer particulier. Les travaux avaient maintenant pris un rythme de croisière qui faisait la joie du propriétaire qui débarquait parfois avec des choses pour le petit et sa mère. Drôle de famille quand même.

• • •

La véranda avant était maintenant trop froide pour continuer d’y installer l’échalote qui s’enrhumait à rien. Mais Susanna l’y installait quand même, bien emmitouflé dans les doudous de son petit ber. Quand la petite échalote avait de la difficulté à s’endormir, Tristan lui jouait de l’harmonica magique et le petit partait rejoindre les anges. Susanna allaitait toujours l’échalotte, les laits synthétiques étaient hors de prix pour son budget de misère. Elle essayait de fumer le moins de cigarettes possible, Susanna se demandait si c’était vraiment néfaste de fumer tout en allaitant l’échalote. O tempora, o mores. Le petit n’avait pas beaucoup d’appétit. Elle se demandait aussi si c’était indiqué de continuer à prendre sa teinture de lobélia, un produit naturel pour son asthme mais qui semblait constiper le petit. Elle mangeait continuellement du kale et du chou rouge pour essayer de le débloquer. Il faudrait bien qu’elle voit un médecin maintenant, mais aussi de façon régulière, mais les soins et les médicaments étaient toujours hors de prix.

Tristan s’était trouvé du travail à contrat à Vancouver, plutôt payant, on l’appelait de façon de plus en plus régulière compte tenu de son talent assez exceptionnel. Il tournait des scènes porno. Il n’avait qu’une seule idée derrière la tête, le confort matériel de Susanna et de la petite échalote. Susanna nous laissait toujours s’occuper d’elle et du petit mais recevoir de l’argent directement l’indisposait toujours. Elle considérait qu’on faisait bien plus que notre part pour elle et l’échalote et que bientôt elle pourrait retrouver un emploi et pourvoir à leurs besoins. Elle harcelait Tristan qu’il la recommande à ses producteurs de films olé-olé mais non seulement son physique était-il plutôt ingrat pour le travail mais pour Tristan, il était hors de question que tout salaud d’acteur porno ne mette ses pattes sur elle. Susanna était tout le temps sur le cas de Tristan et à force d’insister, il lui avait obtenu quelques contrats comme fluffer. Une fluffer est la personne qui, dans l’industrie, est chargée d’initier et d’entretenir entre les scènes, avec ses mains, la vigueur des acteurs masculins. Il n’était pas question, par contre, que Susanna travaille sur les mêmes scènes que Tristan, il avait été formel là-dessus. C’était un boulot étrange mais assez bien payé. Lorsqu’elle avait des mandats, Tristan tenait à l’accompagner en ville et voyait de près à sa protection. Henri et moi nous occupions de l’échalote maintenant au biberon et aux purées.

Le petit ne manquait plus de rien et grandissait à un bon rythme mais n’était toujours pas très enveloppé. Henri, intello incorrigible, s’assurait de lui enseigner des choses bien au-delà de l’entendement d’un garçon de six mois mais le petit était très allumé. Moi j’observais l’océan, les cachalots, les grands et les petits bateaux, les beachcombers qui ramenaient leurs énormes billots, en berçant le petit sur la véranda, je m’occupais aussi des sales boulots qui viennent avec un poupon aux couches.

Puis un jour, un bel acteur porno hindou nous avait volé le coeur de sa mère. Susanna le voyait dans sa soupe, son bel oriental aux belles manières. Après un temps, le bellâtre s’était trouvé un agent et était régulièrement appelé à Bollywood, nouvelle capitale du cinéma indien encore naissant, où il n’avait plus à se mettre tout nu et baiser des actrices, la plupart lesbiennes par dégoût et désagréables au possible. Susanna tournait en rond comme un ours en cage lorsqu’il partait tourner aux Indes. Son bel acteur faisait des tabacs dans son pays, beaucoup de fric, et elle était finalement partie avec lui et l’échalote s’installer à New Delhi.

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Une nuit sombre sans lune, un village désert, une pluie froide de l’ouest qui nous pourrissait la vie d’octobre à février. Tout ce que j’avais pu trouver, une grosse bicyclette de livraison qui passait ses nuits appuyée sur le mur de la petite épicerie du village. Il ne faisait aucun doute que si la patrouille de la GRC était passée par Gibson Way cette nuit-là, les agents se seraient tapés chacun une belle thrombophlébite. Je m’arrachais le coeur et les tripes sous la grosse pluie battante à grimper la côte en poussant de peur et de misère les guidons du gros bicycle volé, Tristan écrasé dans le panier, les jambes et les bras ballotant de chaque côté, sa carcasse molle et ses fringues empestant le poisson, la vase et le varech. Ça ou un cadavre repêché dans un marais, pareil. Il avait passé une bonne partie de la nuit à jouer de l’harmonica magique au bout du quai sous la pluie mais ni l’échalote ni Susanna n’étaient revenus l’écouter. Je l’ai trouvé couché sur la grève, inconscient et empestant l’alcool. Je l’ai ramené à la maison et je me suis occupé de lui. Encore une fois. Et d’autres fois encore.

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On avait tout réaménagé comme avant, avant Susanna, avant la petite échalote. C’était mieux ainsi pour tout le monde, spécialement pour Tristan. On était aussi redevenus co-chambreurs, comme avant. Mais jamais plus vraiment comme avant. Tristan ne sortait plus de la maison et c’était très bien ainsi pour lui, pour moi aussi. Il s’investissait avec zèle dans les travaux de rénovation qui achevaient maintenant et nous entraînait avec lui dans son bel empressement au travail. On aurait pu croire qu’il préparait la maison pour le retour de Susanna. Nous voyions venir le jour où la maison serait entièrement Spic’n Span et que le propriétaire voudrait récupérer un retour sur son investissement, nous voir partir.

Au début, quelques lettres, quelques nouvelles de Susanna et de l’échalote étaient venues sporadiquement. Puis, plus rien. Le temps dans sa course aveugle finit toujours par guérir un tant soit peu les blessures des uns et des autres, pousser encore et toujours les rêveurs vers de nouvelles aventures, ramener les plus nostalgiques chez eux.

J’ai réussi à convaincre l’aide sociale de m’offrir le billet de train et je suis revenu le premier à la maison, pas nécessairement guéri de la peine d’amour et de la crise existentielle profonde qui m’avaient poussé vers l’ouest. Mais j’ai bien appris ma leçon. On n’oublie les chagrins les plus cruels qu’en les remplaçant par de bien pires encore. Je sais pour les avoir croisés occasionnellement que Sergio et Henri sont rentrés un peu plus tard dans le même hiver. Je n’ai plus jamais revu Tristan.

À l’échelle du cosmos, une ridicule nanoseconde aura fait de nous des hommes à la tête blanche pleine de toutes les nostalgies du monde, le coeur toujours capable de s’enflammer encore et encore quitte à se brûler comme de stupides papillons sur les lampes à l’huile.

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Toujours, les gens là-bas pensent que le soleil couchant dessine dans le ciel la silhouette d’un indien couché sur le dos. Et l’indien leur cache encore et toujours l’essentiel. En bas de Gibson Way, au bout du quai du bout du pays, chaque soir que l’éternité ramène, l’astre du jour descend se faire l’œil de feu d’un cyclope géant qui offre le plus hallucinant des spectacles ne serait-ce que pour un seul vieil homme assis là, contemplatif, les pieds pendant au-dessus de la vague. L’œil immense aux couleurs de braises descend toujours là où bien d’autres avant et après nous n’auront jamais eu la grâce de mettre les pieds, butés sur l’immensité du Pacifique qui aspire les rêves dans ses marées incessantes. L’astre disparaît sous l’horizon pour aller réveiller d’autres rêves d’orient, les îles chaudes et enchanteresses de Gauguin, ses merveilleuses thaïtiennes, les bienveillantes geishas du Japon, les grands maharajas, tout l’or de la Birmanie, la grande muraille et les trésors persans, les hommes superbes enturbannés sur leurs chameaux, les femmes fabuleuses rivalisant de grâce et de beauté, leurs enfants aux yeux de lumière. Une petite échalote métamorphosée sous le ciel de l’Inde en un homme superbe, fort et grand, qui porte encore mon prénom et celui de mes amis, sa mère Susanna qui a tendrement veillé sur lui.

Toujours, en bas de Gibson Way, au bout du quai du bout du pays,

chaque nuit un vieil homme souffle dans son harmonica,

attend toujours le retour de Susanna.


Flying Bum

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*For what it’s worth, Buffalo Springfield, Stephen Stills (auteur-compositeur)

L’île aux fesses

On étend la grande serviette de plage tout près du quai de son père. On se demande pourquoi son père a un quai, la rivière n’est pas très profonde, on n’y voit qu’un ou deux canotiers de temps en temps, un vieux couple en pédalo. Aucun bateau-moteur. Son père n’a aucune embarcation. Plus haut sur la rivière, une grande entreprise de mise en boîtes de légumes. Les jours où ils préparent des carottes, on dirait que la rivière prend une coloration orangée, les haricots une teinte verdâtre, la macédoine une couleur à chier.

Chalet familial à nous seuls, 1973, on a seize ans tous les deux.

Les nuages matinaux se mettent à fondre un par un, avant midi il se met à faire chaud. J’étends un fromage bon marché sur des morceaux de pain de fesse déchirés et avec notre seul ustensile, mon canif, je coupe comme je peux des tranches de saucisson que j’écrase dans le fromage. Petit boombox pas loin, Steelie Dan chante Do it again. L’histoire d’un pauvre type totalement incapable d’apprendre de ses erreurs et qui se ramasse toujours dans des situations intenables. Tiens tiens.

–“Toi, qu’est-ce que tu veux faire quand tu vas être grand?”, avait demandé Gabrielle, comme si on était des enfants de six ans.

Honnêtement, c’est une question que je ne me posais plus vraiment depuis que j’avais déserté le giron familial pour m’installer dans un petit studio bon marché. Faudrait bien que j’y revienne un jour, pourtant, à cette question. En attendant j’accumulais les petits boulots.

–“Un pompier!” que je lui ai répondu, pour rester dans le ton de sa question.

Gabrielle m’a répondu : –“Moi, j’aimerais être ça être dans la police”. J’ai eu un grand fou rire. Policier, pas un des grands classiques de fille à l’époque.

–“Je suis sérieuse,” avait-elle dit. “Mon oncle est sergent-détective. Un boulot fascinant.”

•••

À l’époque, j’avais du mal à définir mon style de compagne idéale, je ne savais pas trop comment agir avec Gabrielle. Elle avait toujours l’air tellement en plein contrôle sur tout. Toujours une bonne opinion soutenue par un argumentaire implacable. Toujours prête à livrer ses pensées. J’aimais ça, mais encore, parfois non.

Elle m’avait dit une chose qui avait complètement chamboulé l’opinion que je me faisais d’elle.

–“J’ai une confession à te faire,” avait-elle dit une fois. “J’ai toujours pensé que j’aimerais mieux être un garçon.”

•••

Then you love a little wild one

And she brings you only sorrow

All the time you know she’s smilin’

You’ll be on your knees tomorrow.*

•••

Gabrielle s’était bricolée et avait engouffré un autre sandwich puis avait enlevé son ample tricot de coton révélant un top noir beaucoup trop serré sur sa poitrine blanche comme le reste de son corps.

–“Pourquoi on se cache à l’ombre, check le soleil”, avait-elle demandé

On a tiré la longue serviette vers un coin ensoleillé et j’ai enlevé mon chandail et mon bermuda. Son short en jeans était disparu lui aussi. Elle n’avait aucun excès de poids, elle avait toutes les rondeurs qui font que les corps des filles sont généralement excitants. La séance de bronzage avait été plutôt brève, nos corps ayant commencé à perler de sueur sous la chaleur intense du soleil.

–“Dernier sur l’île aux fesses est une tapette”, avait-elle proclamé sur un ton défiant.

–“Es-tu malade? As-tu vu la distance?”, avais-je répondu.

“Distance?, je ne connais pas ça la distance. Loin probablement.”, avait-elle simplement répliqué. “Envoye donc, depuis que je suis petite que je rêve d’y aller, ça ne t’intrigue pas de savoir ce qui peut bien se trouver là?”

Je regarde vers l’ile, une insignifiante touffe de verdure en plein milieu de la rivière. Toutes les rivières et tous les lacs de tous les chalets que j’ai connus avaient une île aux fesses. Beau prix de consolation, quand même, des fesses contre quelques brasses.

–“Comment tu te qualifierais de 1 à 10 comme sauvetrice de hippie fumeur en détresse?”

–“Personne ne va se noyer ici, je ne sais même pas s’il y a six pieds d’eau d’ici à l’île.”

Je n’avais plus vraiment d’arguments. Je ne pouvais quand même pas évoquer la fois où le coeur m’avait presque lâché lorsque j’avais plongé dans un lac glacial en Abitibi quand j’avais 7 ou 8 ans.

–“Allez, le dernier sur l’île aux fesses pue les œufs pourris!” avait-elle conclu.

Gabrielle s’était élancée et avait couru jusqu’à ce qu’elle ait de l’eau en haut des genoux puis elle avait plongé sous l’eau où elle avait filé assez longtemps pour que je remarque un long moment de silence.

•••

Élevée par son père essentiellement, Gabrielle était quand même une très belle fille. Avec des allures un peu Tom boy, soit, avec sa chevelure courte, son corps athlétique superbe. Toujours souriante avec un petit rauque dans la voix que j’avais toujours trouvé un peu sexy mais j’avais maintenant une opinion plus ambigüe sur le sujet. Comme pour son sourire narquois, lorsqu’elle me disait des choses comme : –“Wow, tu as des belles jambes, bien plus belles que les miennes.”

•••

Mon plan c’était de suivre son rythme en style libre mais chaque fois que je soulevais la tête, il me semblait qu’elle prenait de la distance. Un brin de panique, je me tourne sur le dos pour rattraper mon souffle de fumeur. En plus pour une raison étrange, je n’ai jamais eu la capacité de flotter comme la moyenne des ours. Si je ralentis le mouvement, mon corps s’enfonce lentement et mon nez se remplit d’eau.

Gabrielle avait une bonne longueur d’avance lorsque sa tête a finalement refait surface, ses pieds touchaient le fond encore. Elle avait secoué la tête et replacé sa chevelure vers l’arrière avec sa main. –“Elle est bonne, tu vas voir!” Elle souriait en me faisant des grands signes de bras pour m’inviter à la rejoindre. J’ai fermé la gueule de Steelie Dan, et je suis descendu dans la rivière. Lentement. Pour elle, l’eau était bonne. Pour moi il me semblait percevoir une odeur de blé d’inde et de carottes. Rendu plus près d’elle, pas le choix, elle m’arrosait copieusement pour forcer la saucette. J’ai plongé la rejoindre.

Première chose que je réalise, sa main qui supporte mon dos.

–“Arque ton dos, ça va aller beaucoup mieux!” dit-elle.

Ça aide mais pas tant que ça finalement. Je me demande si mes pieds toucheraient le fond.

–“Tu aurais besoin de beaux flotteurs comme moi!” dit-elle, en extirpant son corps de l’eau et en m’exhibant sans façon ses deux seins bien ronds.

–“T’inquiètes, si je peux mettre la main sur une belle paire comme la tienne, je l’achète!” avais-je blagué.

On a rigolé mais soudainement repris conscience de la situation. On s’est remis à nager vers l’île aux fesses. Gabrielle semblait juste flotter à mes côtés pendant que je me débattais misérablement . À son souffle je sentais bien qu’elle n’était aucunement fatiguée et la grève approchait enfin.

Angoisse. Trois semaines qu’on se fréquentait et on ne s’était pas embrassés tant que ça quand j’y repense. Je croyais commencer à comprendre pourquoi mais ça n’arrangeait en rien mon angoisse.

Un soir tout seuls dans mon deux-et-demi, on écoutait des disques de James Taylor et de Carly Simon. J’étais allé souvent chez elle, la chercher, la reconduire, entrer deux minutes jaser avec son père mais c’était la première fois qu’elle venait chez moi. On s’amusait bien, bonne musique, quelques pipées d’afghan, cidre de pommes, mais je ne pensais pas au sexe. (Enfin, pas trop.)

C’est Gabrielle qui avait déclenché les hostilités . . .

Après elle m’avait dit : –“Il va nous falloir faire davantage attention aux situations dans lesquelles on pourrait facilement s’enliser.”

J’avais acquiescé, mais je ne voyais pas du tout où était le problème.

Apparemment, elle oui.

•••

Elle avait ouvert la marche lorsque nous avions gagné l’île aux fesses. Dégoulinant et tremblant, une chaude odeur de mûres m’était montée au nez. On avait exploré et trouvé une petite clairière de mousse à travers les buissons, à l’abri des regards et juste assez grande pour deux. Le soleil y plombait assez fort pour finir de nous assécher et se sentir confortable. Elle souriait lorsqu’elle m’avait attiré au sol avec elle en me tirant par le maillot. Je me suis allongé près d’elle, les deux mains derrière la tête et nous avions fermé les yeux sous la force du soleil. On se décrivait chacun notre tour les paysages de picots multicolores que le soleil peignait sur l’intérieur de nos paupières. Artistes en devenir.

•••

Je repensais encore à cette fois chez moi. On était allongés sur le côté, face à face, souriants en s’amusant à fermer nos yeux lentement puis à les rouvrir aussi lentement en faisant des mimiques de bouche comme les grandes scènes d’amour hollywoodiennes.

De ma table tournante bon marché était venu un clic!, le disque suivant tombait dans un son davantage comme flap!, un peu de grichage et puis la voix chaude de James Taylor. C’est là que Gabrielle avait parti le bal divin. J’avais senti ses doigts fins monter dans mon chandail jusqu’au cou, redescendre lentement, sur mon torse, sur mon ventre. Les yeux m’ont ouvert tout seuls sur son sourire si pur, elle semblait si concentrée sur son bonheur évident qu’elle ne réalisait probablement pas dans quel état elle me mettait. J’avais pensé que ce n’était pas bien de la regarder ainsi. Puis j’ai effleuré délicatement un petit recoin tout chaud entre son T-shirt et son jeans et j’ai refermé les yeux avant de partir à la chasse aux seins. Ses doigts achevaient leur périple, avaient déboutonné mon jeans, baissé la fermeture éclair puis passé sous l’élastique de mon caleçon. En grognant elle avait tiré sur l’élastique assez fort. Comme si elle voulait l’étirer à sa limite et le voir se déchirer.

C’était un grognement animal, puis le son était descendu pour ressembler davantage à un râlement de soumission et j’étais maintenant ravi et fébrile d’en prendre acte. Puis, l’élastique tendu était venu claquer douloureusement sur le bas de mon ventre et Gabrielle riait aux éclats.

•••

–“Merci d’avoir pensé au lunch,” Gabrielle avait-elle dit tout en me chatouillant le torse avec un brin de foin. “J’aurais pu te préparer du poulet frit ou quelque chose mais la cuisine m’horripile. Mon père me dit que je devrai bien apprendre un jour mais actuellement la seule façon de me traîner devant un chaudron c’est en pointant un long couteau de cuisine sous mon nez.”

–“Ça aurait été bon, quand même, du poulet frit,” avais-je répondu.

–“Pas si moi je l’avais fait, shit. Peut-être si toi tu l’avais fait.”

J’ai cette image dans la tête, moi qui s’inquiète pour elle chaque fois qu’elle est à son boulot de police, de moi portant un tablier rose à dentelles blanches devant la cuisinière et le sergent-détective Gabrielle en uniforme qui arrive par en-arrière et qui me tâte une fesse en demandant : –“Qu’est-ce qu’on mange pour souper, mon chéri?”

J’aime pas l’image.

•••

Gabrielle aime bien m’agacer et essayer de m’exciter tout le temps. Tout ça finit toujours par m’angoisser. Je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre d’elle et si je le savais je ne lui aurais probablement pas demandé. Il y a de ces choses qu’on ne peut pas demander. Les demander en extirperait tout le plaisir, les rendrait banales. Et juste lorsque son titillement commence à être insupportable pour moi, elle dit quelque chose comme :

“Tu sais quand j’y pense, je ne peux pas m’imaginer de ne plus te voir un jour.”

•••

Vengeance. Je dois me retourner sur le ventre juste pour la priver de la joie étrange qu’elle ressent à agacer la testostérone de mes 16 ans et à admirer béate son œuvre s’ériger devant ses yeux. Cette île aux fesses se met à se confondre avec une île de cul finalement.

–“À part ça,” que j’ajoute du tac au tac pour en remettre, “Ça va te prendre beaucoup plus qu’un couteau de cuisine pour me convaincre à te cuisiner du poulet frit.”

 Elle s’était relevée sur ses deux genoux et, entêtée, elle m’avait tiré à deux mains pour me remettre sur le dos.

–“Pas grave, on vivra d’amour et d’eau fraîche.” avait-elle dit, le visage radieux et espiègle à la fois.

Elle s’était penchée au-dessus de moi. Le haut de son maillot était disparu. Des gouttelettes froides s’échappaient de ses cheveux et tombaient sur ma peau brûlante comme un supplice chinois. Elle souriait. Elle avait approché son joli minois de moi et avait déposé ses lèvres chaudes au creux de mon cou. La pointe de ses mamelons frôlaient chatouiller mon torse. J’avais clairement senti la succion de sa bouche qui laisserait fort assurément un œdème dans mon cou, ce qu’on appelait alors une sucette. Elle parcourait mon abdomen et mes cuisses de la pointe de ses doigts fins en me fixant droit dans les yeux.

Ses doigts étaient passés derrière l’élastique de mon maillot et l’étiraient au maximum – ce qui pouvait encore possiblement s’étirer – les yeux fixés dessus, sa tête descendait lentement observer son trophée bien érigé. Je l’imaginais déjà me chevauchant comme une folle cavalière.

Elle avait lâché l’élastique d’un coup sec, pincement atroce.

–“Je voulais juste voir!”, avait-elle dit en riant avant de déguerpir à toute vitesse se jeter à l’eau.

Avant d’aller la rejoindre, pour être certain de pouvoir nager, j’ai dû me résoudre à achever moi-même le pauvre cheval.

16 ans, je vous l’avais dit?

Flying Bum

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*Paroles de Do it again, Steelie Dan.

Pauvre fille

Jacinthe Dubé était différente. Elle avait attrapé la polio. On la laissait tranquille.

Dans la classe de septième de madame Pomerleau, plusieurs étaient destinés à un avenir brillant. Pas Jacinthe Dubé, pauvre fille. Nous avions des pupitres assignés et cette année-là, nos deux noms de famille s’étaient retrouvés voisins. Je crois bien que madame Pomerleau savait très bien ce qu’elle faisait en la plaçant à côté de moi. Au début, je ne pouvais pas croiser son regard bien longtemps, un malaise m’envahissait. Insoutenable. Je me crochissais les yeux parfois pendant de longues minutes pour l’observer hypocritement de côté et satisfaire ma curiosité sans que le malaise me prenne. Elle avait une longue veine le long du cou et parfois, sans raison apparente, en prenant des notes sur son drôle d’appareil ou à simplement écouter madame Pomerleau et suivre au tableau, la veine semblait s’agiter, se tordre. Je prenais des notes dans la couverture de mon cahier pour tenter de cerner une explication plausible à ces torsions mystérieuses.

Elle avait les mêmes livres que nous mais ses cahiers étaient différents. Elle arrivait à l’école en voiture avec un vieil homme qui la suivait jusque dans la classe. C’était lui qui traînait le drôle d’appareil qui lui servait à écrire dans ses cahiers particuliers. Lorsqu’elle avait pris place, il le plaçait devant elle. Il avait sa chaise à lui dans le fond de la classe; tous les enfants avaient fini par s’habituer à la présence du vieux monsieur et n’en faisaient plus aucun cas. J’avais demandé à Jacinthe de voir un de ses cahiers. Toutes les pages étaient blanches et j’avais passé mes doigts sur les petites bosses que la machine formait dans le papier. Tous ces petits points m’apparaissaient totalement désordonnés, un langage incompréhensible. C’est tout ce qu’on avait trouvé pour permettre à ses doigts malhabiles d’écrire. Dans les années 60, on n’avait pas trouvé mieux même si ses yeux fonctionnaient très bien.

Jacinthe Dubé avait un joli visage, une belle chevelure abondante et soyeuse, elle était toujours souriante. Et sympathique finalement. Tout son corps, principalement ses membres inférieurs, semblait ne pouvoir tenir ensemble qu’à l’aide d’une structure d’acier complexe. Elle appelait ça ses appareils. Des carcans très particuliers. Elle pouvait tout de même se déplacer avec des béquilles qui s’attachaient à ses bras.

Avant la fin de septembre, je crois bien qu’on était devenus des amis. Une bonne journée, toute gênée, elle m’avait demandé si je voulais venir écouter Qui dit vrai? chez elle. Pas moins gêné, j’avais dû lui avouer que je n’avais jamais écouté cette émission. Elle avait ri. Des fossettes étaient venues illuminer son visage. J’avais eu peur que tout le monde me prenne pour un insignifiant si j’acceptais son invitation. Mais je n’avais pas de réputation de matamore à défendre, aucune réputation pour tout dire alors j’ai accepté. Après l’école, je suis monté dans la voiture du vieil homme avec elle.

Elle vivait dans un beau quartier près de l’hôpital Saint-Sauveur, là où les familles riches s’installaient généralement dans des grosses maisons avec des étangs et des fontaines qui s’illuminaient le soir.

Être gentille, mignonne et riche mais avoir la polio, avais-je alors pensé, rien ne vient jamais avec tout, pauvre fille.

Le vieil homme avait gravi l’allée en U et s’était arrêté directement devant la porte. Il avait aidé Jacinthe à descendre puis lui avait attelé ses béquilles. Elle ressemblait tellement à sa mère, pâle –les cheveux longs, blonds et soyeux– mais les yeux de la dame étaient tristes, comme des yeux de cochon. Elle m’avait presque broyé les os en me serrant la main vivement puis elle avait fait une chaude bise à sa fille. On sentait qu’elle était ravie que sa fille ait invité un ami. Elle nous avait conduit au salon avec un majestueux plafond cathédrale où un énorme téléviseur nous attendait. L’endroit sentait les fleurs mais je n’avais vu aucun bouquet nulle part. Jacinthe et moi nous étions littéralement engloutis dans un grand divan de cuir souple et sa mère était réapparue avec quelques petits bols de grignotines divines – des bonbons enveloppés individuellement, des chips et des arachides salées – des choses qui étaient réservées aux grandes occasions à la maison chez nous. Et pour la visite en priorité.

Jacinthe et moi avions commencé à nous asseoir ensemble au dîner à l’école. Mon sac à lunch en papier brun contenant généralement un demi-sandwich, quelques crudités avec une pomme, une petite bouteille de jus. Jacinthe avait toujours un grand thermos qui renfermait toujours quelque chose de bon, comme un sandwich au rosbif dans un pain rond, des croustilles au maïs, des fromages, des pâtisseries. Elle mangeait absolument tout ce qu’elle voulait et ne prenait jamais de poids. On aurait dit que la polio absorbait toutes ces calories à sa place. Elle partageait tout avec moi, même sa cannette d’orangeade pétillante.

Jacinthe prenait des petites bouchées exactes et proprement découpées dans son sandwich. Elle n’avait jamais besoin de s’essuyer la bouche ou de ramasser des miettes devant elle. Ça se voyait qu’on lui avait enseigné à manger proprement. Elle ne me parlait jamais avant d’avoir complètement fini d’avaler sa bouchée. Après le dîner elle disparaissait avec le vieil homme un moment et elle revenait plus tard, bien coiffée, les dents bien blanches et elle dégageait une belle odeur de muguet.

Après un moment, une fille avait pris l’habitude de venir s’installer avec nous. Une asociale mal-aimée, Lorraine Deschênes, une fille que je connaissais de vue depuis la première année, fade comme un biscuit soda sans sel. Drabe, pas trop loquace, insipide, inodore, incolore et probablement sans saveur. Lorsqu’elle avait commencé à venir dîner avec nous, c’était comme si une pure étrangère mangeait près de nous. Une longue face mince et des grands yeux ronds qui lui donnaient des airs de chevreuil. Tous ses vêtements étaient tellement usés qu’il fallait deviner leur couleur originale. Elle parlait à voix basse juste un peu plus fort qu’un murmure, on aurait dit qu’elle ne voulait pas être entendue. Tout ce que je savais d’elle, elle était fille unique, son père était un ivrogne et elle aimait lire. Au dîner, elle tenait toujours son livre de bibliothèque ouvert d’une main et elle mangeait son sandwich au beurre d’arachides de l’autre main. Pendant que Jacinthe étalait en détail l’intrigue d’une émission qu’elle avait écoutée la veille ou qu’elle racontait sans fin un rêve étrange qu’elle avait fait, Lorraine Deschênes, elle, gardait les yeux rivés à son livre en silence.

Lorraine avait fini par se faire inviter chez Jacinthe, à venir écouter Qui dit vrai? avec nous. La mère de Jacinthe avait gentiment offert à Lorraine de repriser les trous gros comme des dix cents que les mites avaient grignotés dans son chandail de laine. Les yeux de la pauvre Lorraine avaient baissé, elle avait rougi en agitant la tête de gauche à droite pour dire non. La dame n’avait pas insisté. Lorsque nous regardions l’émission, Jacinthe avait demandé à Lorraine de tenir le score sur une feuille de papier où nos trois prénoms dominaient chacun une colonne. L’idée était de faire notre propre déduction avant que l’animateur ne révèle lequel des trois invités avait dit vrai. Avant longtemps, leurs scores avaient noirci une bonne partie de la feuille et ma colonne n’atteignait même pas la moitié de la page.

Lorraine était devenue graduellement blasée de regarder l’émission.

Jacinthe et moi jouions maintenant sans tenir le score pendant que Lorraine demeurait en silence près de nous, les yeux plongés dans son livre de bibliothèque.

Rendu là –était-ce octobre?– elle m’avait rendu fou. Sous ses vêtements amples et élimés, le corps de Lorraine Deschênes ne semblait avoir aucune forme susceptible de rendre fou qui que ce soit. Le soir dans mon lit, ce n’était pas son corps que je m’imaginais, mais l’idée d’elle, asociale et mal-aimée. Son indifférence, son silence, sa fadeur me rendaient fou. Impossible à émouvoir, à comprendre, même. Le lendemain matin, je me sentais blessé, triste, comme dépossédé de quelque chose que je ne pouvais pas vraiment définir.

Lorraine Deschênes vivait dans un cul-de-sac, une maison de papier-brique qui tenait de peur. Un jour, je lui ai demandé si elle voulait qu’on marche ensemble jusque chez elle pour le retour mais la mère de Jacinthe Dubé n’en entendait pas ainsi. Elle venait toujours nous reconduire dans sa voiture après notre Qui dit vrai? quotidien avec sa fille. Sur la route, elle s’était étiré le bras vers le coffre à gants. Elle en avait sorti une poignée de barres au granola qu’elle avait tendues à Lorraine sur le siège arrière, avait observé sa réaction par le rétroviseur. Pour éviter les questions et les supplications, Lorraine avait dit oui de la tête, elle les avait prises et rapidement mises dans son sac d’école. Puis elle avait voulu descendre de la voiture en même temps que moi, devant chez moi. La mère de Jacinthe n’avait pas osé poser de question et j’étais descendu avec Jacinthe.

Pour aller jusque chez elle, nous avions coupé à travers le petit bois. La mousse avait commencé à sécher et craquait sous nos pieds. C’était un peu comme marcher dans un bol de chips. Nous ne parlions pas. Au bout du sentier, on pouvait voir la lumière dans les fenêtres des maisons qui faisaient dos au bois. Pas assez pour distinguer ce qui se passait vraiment dans les maisons. Une ombre qui passe, une silhouette qui nous observe peut-être par une fenêtre pendant que nous continuions notre route.

Nous avions fait le même manège une semaine. Puis, elle me laissait simplement à la porte de la clôture chez moi et continuait son chemin vers le fond de la rue. Puis un bon jour je lui ai demandé d’entrer. Il était 4 heures. J’avais la maison à moi seul pour au moins une heure et demi. Nous étions à la table de la cuisine à boire du Kool-Aid sans sucre. Je dessinais lentement une ribambelle sur le bord d’une serviette de papier avec les petites gouttes qu’elle échappait à chaque fois qu’elle sapait le breuvage amer. La lumière de fin de journée était glauque et jaune.

–“C’est vraiment propre dans ta maison”, avait-elle dit. Elle était assise les deux mains jointes entre ses cuisses et ses yeux scrutaient les lieux alentour. Elle avait l’air d’une religieuse, sa pose, et ses lèvres étaient tachées rouge foncé par le Kool-Aid.

Elle avait pris une grande lampée.

Je l’observais, fasciné, mais elle ne me regardait pas. J’ai attendu que son verre soit vide et ensuite j’ai allongé mon corps au-dessus de la table et je l’ai embrassée. Elle avait entrouvert ses lèvres, acceptant apparemment mon baiser. J’avais gardé les yeux ouverts, elle avait fermé les siens. Son visage était tellement immobile qu’on aurait cru, avec ses yeux fermés, qu’elle dormait. Mais sa langue se laissait patiemment tourner alentour de la mienne. Le baiser morne n’en finissait plus de finir jusqu’à ce que la salive s’accumule dans nos gueules au point de devoir l’avaler.

On est restés assis sans parler. Après un moment il me semblait que tout ce qui s’était passé entre nous avait été un bref moment de silence, lancinant.

Un jour que Lorraine était absente de l’école, malade, Jacinthe avait décidé de me raconter son histoire. Du plus loin qu’elle se rappelait, elle avait été infirme. Elle se rappelait que sa condition s’aggravait tout le temps un peu. Elle avait fait de longs séjours à l’hôpital, puis dans des centres de réadaptation où on lui faisait essayer toutes sortes d’appareils, on la faisait s’exercer à bouger dans ses carcans de métal. Quand elle avait été assez vieille, sa mère lui avait dit que les médecins ne pouvaient rien faire pour elle, même son père qui était médecin lui-même. Elle devait faire très attention à elle parce que son handicap n’allait que s’aggraver.

Nous étions assis dans la salle à dîner des élèves lorsqu’elle avait décidé de me raconter son histoire. La cloche avait sonné au mauvais moment. Le bruit de chaises qu’on tire et qu’on repousse, les éclats de voix, les rires des élèves excités.

–“Je peux encore me déplacer un peu, mes bras ont encore un peu de force, j’ai toute ma tête et mon coeur aussi, mais bientôt je ne pourrais même plus te prendre dans mes bras si je le voulais”, avait-elle eu le temps de dire, ses yeux humides qui regardaient dans le vide, avant que le vieil homme ne se pointe pour la ramener en classe. Le malaise que sa condition m’avait fait ressentir au premier jour revenait, seulement gros comme un bulldozer qui m’écrapoutissait le coeur.

Les semaines avaient passé. C’était devenu une routine, après le Qui dit vrai? chez Jacinthe Dubé, Lorraine et moi marchions vers ma maison. Nous nous embrassions dans le salon les rideaux fermés. Ces baisers mornes étaient la seule chose qui nous unissait vraiment. Elle n’avait pas soudainement commencé à faire la conversation avec moi, ses yeux comme des billes n’avaient pris aucun éclat particulier, nous ne nous tenions pas par la main en marchant dans les corridors de l’école ni bras dessus bras dessous dans la rue. Même seuls, nous nous touchions à peine. Si une seule personne l’apprenait, toute la ville le saurait, incluant la pauvre Jacinthe. Cette pensée m’effrayait. Jacinthe serait toujours une innocente fille, pauvre Jacinthe. Le savoir achèverait de la détruire, briserait notre trio amical et la laisserait seule avec elle-même. Lorraine Deschênes et moi lui cachions toute la vérité. De nous trois, il n’y avait plus que Jacinthe qui disait vrai. Elle avait quand même perdu.

Lorraine acceptait toujours mes baisers, mais je ressentais toujours que c’était moi qui lui faisais quelque chose, qu’elle me laissait faire. Une fois, j’avais embrassé son lobe d’oreille puis je me faisais un chemin de petits baisers jusqu’au petit trou au creux de son cou, mais elle n’avait jamais bougé ou murmuré, sa respiration n’avait jamais bronché. J’avais cherché ses petits seins en tâtonnant à travers son épais chandail de laine. J’avais taponné la fourche de ses épais pantalons en corduroy. Elle m’avait laissé faire, les bras pendants de chaque côté de son corps le visage éteint. Et quand c’était le temps de partir, elle se levait et quittait par la porte de cuisine sans rien dire et je la regardais s’éloigner par la fenêtre au-dessus du lavabo. Elle soulevait les épaules et on aurait dit que sa tête essayait de s’enfouir dans son corps, son corps semblait se replier sur lui-même comme si une grosse grêle tombait, comme si tout le malheur du monde s’abattait sur elle. Fadasse comme un biscuit soda sans sel, asociale et pauvre. Mais en santé, elle.

Rien ne vient jamais avec tout, faut croire.

Flying Bum

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Chroniques du péché mortel (fin)

Ils étaient restés plantés là, un peu sonnés quand même. Leurs regards se sont immobilisés un long moment l’un dans l’autre. Sylvie avait finalement pris la main de Lothaire dans la sienne et en l’attirant dans la chambre elle lui avait dit : “Envoye, mon beau Lolo, c’est pas à notre âge qu’on va commencer à bouder notre plaisir, ça serait pas fin pour les filles.”

Ils avaient déjà bu presqu’une bouteille de porto gracieuseté de Petteux et fumé quelques pipées de hasch avec les filles. Lothaire était debout depuis longtemps et avait conduit six-sept heures, Sylvie avait coiffé plein de madames et de monsieurs pour Noël depuis les aurores. La journée avait été longue. Mais la Veuve Clicquot était tentante et Lothaire avait beaucoup de choses à discuter avec Sylvie. Ils avaient “slacqué” leur linge un peu, fait sauter les souliers et s’étaient installés bien calés dans les fauteuils-crapauds pour trinquer au champagne.

“Comment ça se fait que toutes les filles semblaient me connaître tant que ça?”, avait lancé Lothaire, “Ça m’a chicoté toute la soirée.”

“Tu sais comment sont les filles, imagine un paquet de filles ensemble. Une méchante gang de marieuses. Elles se demandaient tout le temps comment ça se faisait que je n’avais jamais d’homme dans ma vie. Elles arrêtaient pas de m’en pousser un dans les pattes de temps en temps. Toutes sortes d’hosties de bozos. Je me suis tannée et je me suis inventé une histoire d’amour impossible pour qu’elles me sacrent la paix. Je m’excuse d’avoir abusé outrageusement de toi.”, avait-elle ajouté en passant sa main sur la cuisse de Lothaire et en mimant une face cochonne de méchante abuseuse d’hommes.” Lothaire avait souri mais, fatigue et champagne aidant, dans sa petite tête pesante, des pensées troublantes commençaient à sentir drôle sur le rond d’en arrière.

“Pis, toé, comment ça se fait que tu débarques icitte après dix-huit ans pis que tu débarques direct dans mon salon?”

Lothaire avait été ébranlé par la question, une claque sur la gueule, il avait calé sa flûte de champagne tranquillement avant de risquer une réponse sensée.

“J’sais pas. J’filais pas bien. Des idées noires, tu croirais même pas ça. C’est fort les mottons de Noël quand ça pogne à la gorge mais c’était pas rien que ça. J’me suis juste rappelé les rares fois dans ma vie où j’avais été vraiment bien pis j’ai sauté dans mon char.”

Sylvie l’avait écouté sans parler, le coeur sur le bord de la gueule, en siphonnant lentement son champagne et en croquant une fraise. Tout en lui répondant, Sylvie s’était levée debout, ouhhhh les jambes commençaient à être molles, elle avait laissé tomber sa jupe sur le tapis. “Vous avez jamais manqué de front, vous autres les Santerre.” Penchée péniblement par en avant, les bas-culottes de nylon descendaient une jambe après l’autre. “Tu penses que tu vas débarquer le soir de Noël toutes les quinze-vingt ans pis que ta cousine va être encore là à t’attendre?” et les pieds de Sylvie piétinaient péniblement sur place pour faire définitivement sortir de ses pieds les bas tout mêlés. Et elle avait perdu l’équilibre et s’était ramassée sur le cul. Lothaire s’était précipité pour l’aider à se relever et l’avait assise sur le bord du lit. “Ben oui, tabarnak, ta cousine va t’attendre, mon beau Lolo. Envoye, déshabille-toé, on va se coller.”, avait-elle ajouté la tête un peu chambranlante.

Tout son corps réclamait tellement celui de Sylvie, Lothaire avait perdu toute notion d’orgueil. Pendant que Sylvie se battait avec les boutons de sa blouse, il s’était déshabillé lui aussi et s’était embarqué rien qu’en petit caleçon dans le grand lit king. Sylvie s’était hissée dans le lit et s’était assise les fesses sur ses talons devant Lothaire en slip et en brassière. Un beau petit slip blanc avec des cannes de Noël rouges. Des rivières de larmes descendaient sur ses joues.

La tête de Sylvie était descendue et sa longue chevelure couvrait presque tout son corps replié sur lui-même. “Ah, pis, que le diable l’emporte.”, avait-elle murmuré avant de relever lentement la tête, de relever ses fesses de ses talons et de se tenir agenouillée bien droite dans le lit. “J’ai jamais montré ça à personne, t’es le premier. Tout le monde me dit qu’ils sont pareils comme avant mais c’est pas vrai.”, avait-elle dit pendant que ses mains passaient dans son dos défaire les agrafes de son soutien-gorge. La brassière détachée pendait mollement sur sa belle poitrine. Sylvie l’avait lentement relevée en baissant les yeux.

Deux grandes cicatrices épaisses rose-brun en forme de U découpaient le bas de ses seins. Deux autres plus petites partaient du bas de chaque sein et montaient rejoindre deux faux mamelons tatoués sur sa peau blanche au centre desquels un petit motton de chair servait de mamelle.

“Le cancer avait commencé à manger les autres, ils me les ont enlevés. Les filles se sont cotisées pour m’aider à me payer ceux-là.”

Au loin dans le Dix, on entendait en sourdine la voix chaude de Gloria Gaynor qui chantait I will survive pour une pauvre fille grimpée dans un poteau qui essayait d’aguicher encore deux-trois saoulons qui avaient oublié de s’en aller chez eux.

Sans qu’un autre mot se prononce, Sylvie avait rejoint Lothaire, s’était installée toute du long devant lui comme elle le faisait toujours. Elle avait levé son corps pour lui donner une chance de passer son bras et Lothaire avait compris. Après avoir rabattu un maximum de couverture et de manteaux sur eux, la main de Sylvie était partie derrière chercher celle de Lothaire pour la ramener devant elle. Au lieu de la placer contre elle entre ses deux seins comme elle le faisait toujours, elle avait enveloppé de sa main tous les doigts de Lothaire, sauf l’index et le majeur restés bien droits. Puis elle avait entrepris de faire voyager au ralenti les doigts de Lothaire sur les sentiers raboteux de ses cicatrices, un sein à la fois, une cicatrice à la fois comme une sainte onction, comme si les doigts de Lothaire avaient un pouvoir magique de guérison sur son corps meurtri.

C’était maintenant Lothaire qui avait libéré sa main, de ses paumes chaudes il caressait doucement les seins de Sylvie comme un vrai homme aurait caressé les vrais seins d’une vraie femme. Le coeur était à veille de leur exploser tous les deux. Sylvie avait calmé le jeu en attrapant la main de Lothaire et en la replaçant exactement là où elle avait l’habitude de passer la nuit de Noël. Elle avait achevé les manœuvres usuelles pour se rapprocher le plus possible de la chaleur de Lothaire, poussant lentement ses fesses contre son bassin. Chaque nouvelle manœuvre était éxécutée dans une douceur extrême semblable au travail minutieux et réfléchi d’un désamorceur de bombes qui risquait sa peau au moindre faux-pas. On aurait pu entendre circuler le sang qui s’affolait dans leurs veines. L’Atlantide retrouvée, la chaleur intense maintenant humide de leurs peaux l’une contre l’autre, le parfum délicat de l’anémone des bois qui venait même à bout de leurs sueurs, le bien-être ultime retrouvé.

Lothaire serrait sa cousine fort comme jamais, le pauvre pénis raide et spastique et probablement tout bleu d’avoir si longtemps souffert, qu’il ne savait plus comment placer à l’abri du péché mortel. Mais la vulve chaude et suintante de Sylvie coulait de désir et venait souiller son beau slip de coton blanc avec des belles cannes de Noël rouges dessus. Sylvie avait démissionné la première. Elle avait lentement tourné la tête et avait déposé un long et doux baiser sur les lèvres de Lothaire. Elle avait libéré la main prisonnière de Lothaire qui montait lentement rejoindre le cou de Sylvie, puis sa joue brûlante. L’autre main de Lothaire prenait le relais pour la serrer contre lui bien appuyée sur l’extrème limite encore prude du bas de son ventre. Il avait lentement tourné la tête de Sylvie vers lui et avait repris là ou elle avait laissé mais il avait plongé doucement sa langue dans la bouche de Sylvie, et la langue de Sylvie dansait maintenant avec la sienne, suavemente.

Une énorme onde de choc était descendue tout le long du corps de Sylvie et était venue s’écraser en fracas dans tout le bas de son corps et des spasmes de jouissance faisaient vibrer son bassin, ses hanches, ses fesses.

Elle réalisait qu’elle s’était agitée bien davantage qu’elle ne l’aurait cru. Elle sentait maintenant sur sa cuisse derrière elle couler le sperme chaud de Lothaire.

Deux petits suppôts de Satan plutôt blasés étaient évachés sur la commode au pied du lit en train de mutuellement se débarrasser des dreads poignés dans les poils de leurs longues queues.

“Je n’ai jamais vu de ma ciboire de vie un péché mortel aussi plate.”, avait affirmé le premier. “On rapporte pas ça au maître, il va rire de nous autres.”, avait dit le second.

Malgré l’issue en queue de poisson, une honte sans nom et les regrets profonds qui les avaient plongés dans la gêne la plus malaisante, le sommeil avait quand même gagné Sylvie et Lothaire qui n’avaient jamais quitté leur étreinte mais qui croyaient bien y avoir perdu toute leur grâce sanctifiante.

-Qu’est-ce que la grâce sanctifiante?

– La grâce sanctifiante est celle qui demeure en notre âme, et qui la rend sainte et agréable à Dieu.

Pouvons-nous perdre la grâce sanctifiante?

– Oui, un seul péché mortel suffit pour nous faire perdre la grâce sanctifiante.

La grâce est-elle nécessaire au salut?

– Oui, la grâce est absolument nécessaire au salut; et sans elle nous ne pouvons rien faire pour mériter le ciel.

Des coups dans sa tête, une vessie gonflée et la gueule en sable avaient réveillé Lothaire. Il faisait encore bleu dehors à travers les rideaux du motel et on entendait aucun bruit de voiture sur la troisième avenue. Lothaire taponnait doucement cherchant désespérément Sylvie partout dans le motton maintenant tout mêlaillé de leur crèche de Noël. Après la honte de leurs misérables ébats, il serait probablement mieux qu’elle lui ait refait le coup et qu’elle soit disparue en catimini. Beaucoup mieux. Mais rien qu’à y penser, tout d’un coup, ça ne faisait plus aucun sens. L’angoisse qui le prenait au ventre en était témoin. Forcé d’admettre son départ et de se réaligner sur la triste existence qui l’attendait maintenant à Montréal, Lothaire s’était assis sur le bord du lit et se prenait la tête à deux mains. Il s’était rincé la gueule avec un restant de champagne flat et croquait dans une fraise molasse lorsqu’il avait entendu la douche partir dans la salle de bain.

Une fleur mourante de soif qu’on arrose abondamment qui se relève et se déploie gracieusement, un oiseau qui s’envole gauchement après avoir frappé la vitre d’une fenêtre, les braises qui rougissent à nouveau sous le souffle du vent matinal. Un bonheur difficile à expliquer mais de taille gargantuesque, indéfinissable, inconfulgurable. Lothaire s’était précipité dans la salle de bain. À travers les vitres embuées, l’objet de sa résurrection, Sylvie dans son plus simple appareil, celui qui lui seyait le mieux malgré toutes les cicatrices et les os brisés. Lothaire avait glissé lentement la porte vitrée pour ne pas l’effrayer mais Sylvie avait tout de même réagi sous la peur. Le bras avait sauté de bord en bord de ses seins pour en cacher le maximum, son autre main déployée sur le bas de son corps pour cacher sa vulve.

“Fais-moi pas peur de même, mon sans-dessin, toé.”, avait été sa première réaction. Elle s’était vite calmée en voyant la face déconfite de Lothaire désolé de l’avoir effrayée mais ses mains étaient quand même restées en position de vigile sur sa pudeur, la défensive est toujours la meilleure attaque.

“Je pensais que tu t’étais sauvée comme la dernière fois.”, avait dit Lothaire autant pour elle que pour se consoler lui-même, “C’est toé qui m’a faite peur, ma petite mozus.”, avait-il conclu. Trois-quatre petites larmes imprévues en avaient profité pour se camoufler sur les joues mouillées de Sylvie.

“L’hostie de Rosaire avait raison dans le fond. Vous autres les Santerre vous pensez toute savoir pis vous arrangez toujours les affaires pour que ça fasse votre affaire.

Sylvie avait pris le temps de prendre une longue pause pour achever de stresser le pauvre Lothaire.

“Moé, ça, je me suis défilée? T’as un front de beu, Lothaire Santerre. Oui j’ai eu longtemps peur du péché mortel pis des vieilles affaires de cousin pis de cousine pis de bébés mongols quand j’étais plus petite. Penses-tu vraiment que si on fait jamais de péché mortel dans notre vie on mourra jamais? Je vais jamais avoir aimé l’homme de ma vie à mon goût pis sais-tu quoi? Je vais crever pareil. Tu’seule.” Là, ça y allait, les larmes, la débâcle.

“J’peux-tu embarquer dans la douche avec toi?”, avait demandé Lothaire le plus innocemment du monde. Sylvie l’avait longuement regardé droit dans les yeux. Elle avait relâché la vigile sur son sexe et ses seins meurtris puis elle avait allongé les bras lui tendant les mains pour l’aider à enjamber le bord du bain sans se péter la gueule. Avec un regard de feu elle l’avait sévèrement mis en garde.

“Toé si t’embarques icitte, mon p’tit tabarnak de Lothaire Santerre, tu débarqueras plus jamais, as-tu compris?”

Mais la vie étant ce qu’elle avait toujours été pour eux, Lothaire et Sylvie avaient finalement dû débarquer de la douche quand même. Avec les doigts et les orteils ratatinés, épuisés, les jambes molles et les petits yeux qui empestaient le sexe à plein nez. Le bon sexe.

Jamais plus ils n’allaient redormir ailleurs qu’ensemble, quelque part entre Val d’Or et l’Atlantide.

Pis le péché mortel, lui?, avait demandé Lothaire en enjambant le bord du bain, ses mains dans celles de Sylvie.

Ah, ben, lui, que le diable l’emporte, hostie!

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

En rose et bleu, extraits du petit catéchisme.

Chroniques du péché mortel (3)

C’est ce soir de Noël-là, devenu cette nuit-là que Lothaire et Sylvie savaient très bien, dans le fond, qu’une bonne fois ou une autre cette nuit adviendrait. C’était écrit dans le ciel. Pour elle comme pour lui. Et après ces quelques minutes passées sans respirer tous les deux sur le côté encastrés l’un dans la chaleur de l’autre, plongés dans le noir total sous le poids des couvertures, à ne pas oser bouger un orteil comme si le moindre mouvement du drap qui glisserait sur leur peau aller trahir cette envie irrépressible qu’ils avaient l’un de l’autre et déclencherait à la fois une chaude tempête et la froide colère des dieux. Cette envie coupable qu’ils avaient déjà vu passer entre leurs yeux à plusieurs reprises en plein jour quand furtivement leurs regards plongeaient l’un dans l’autre, après que des armées de fourmis rouges enragées aient envahi leurs entre-jambes respectifs, comme on tombe lentement dans la bouche d’un volcan, presque au ralenti tout en se disant « calvaire, ça y est je tombe, je glisse, ça y est, câlisss, ça part, je m’enfouis, c’est même en toi et carrément dans toi que je pénètre tout entier, c’est toi mon précipice, toute ma chute et ma mort. Ma chute et toute ma vie.

Et toujours Lothaire et seulement Lothaire qui finissait par reprendre enfin son souffle, alors que Sylvie non plus n’en pouvait plus de cette apnée étouffante. Et c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire qui, après avoir retrouvé son oxygène comme un noyé sort la tête de l’eau miraculeusement au tout dernier moment et inspire comme s’il allait faire éclater ses poumons sous la pression du désir de vivre encore, c’était toujours Lothaire qui, le cœur battant comme une machine déréglée, déjà avant le geste, par à la fois le désir fou de la toucher et la peur folle de ne jamais pouvoir lui toucher, c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire, qui finissait par lui redonner aussi son souffle à elle alors qu’elle basculait vers la tétanie, que le souvenir douloureux de la pénitence démesurée qui avait battu et brisé son corps à elle pour lui, à sa place, si injustement et cruellement, que l’imminence du vrai péché mortel lui faisait craindre le pire pour elle et commandait sa retenue. C’était toujours Lothaire, qui venait lui sortir la tête de l’eau et la tenait serrée dans ses bras avec une force exagérée, le visage entier enfoui dans son cou, une étreinte qui valait cent fois tous les mots, comme pour lui dire en même temps comment sa retenue le tuait, incrustée en eux la peur du péché mortel et la crainte de perdre à jamais leur ange gardien, leur lien le plus proche avec leur propre âme, leur enfance bénie.

Tous les anges sont-ils restés bons et heureux?
– Non, les anges ne sont pas tous restés bons et heureux; beaucoup d’entre eux péchèrent et furent précipités dans l’enfer.

Le suppôt de Satan s’était gelé le cul sur le bord du châssis toute la nuit pour rien. Son maître Satan n’aurait aucune âme en offrande en ce matin de Noël, aucun ange déchu à accueillir parmi les démons. Et lorsqu’au matin encore bleu, le suppôt avait vu Sylvie quitter son Lothaire profondément endormi sur la pointe des pieds en catimini, il s’était bien fait la promesse de ne plus rien espérer d’eux, jamais. Jamais.

Troisième partie

Val d’Or, 18 ans plus tard, Noël 1989.

Les hommes ne comprennent jamais rien, la vie n’est toujours qu’un éternel recommencement. Au début, cette ville avait été ouverte en plein bois par des hommes partis à la recherche de la richesse. Puis ils s’étaient retrouvés dans une contrée aux hivers cruels, aux étés empoisonnés par les mouches sanguinaires, un travail titanesque à abattre, une vie bien difficile à gagner. Peu de femmes honorables aux alentours. Heureusement aux jours de paye des mineurs, les filles d’affaires débarquaient de Montréal pour peupler les bordels le temps que les payes disparaissent dans les coffres des pimps installés un peu partout dans des squats entiers de shacks en bois rond. Des villes entières constituées essentiellement de bordels naissaient, mourraient et renaissaient au rythme des chèques de paye. Et les bootleggers y débarquaient aussi avec les eaux-de-vie pour aplanir la rugosité des jours des braves pionniers. Le diable connaissait bien la place dans le temps, il y faisait des affaires d’or.

En 1989, les églises maintenant vidées de leurs fidèles, le diable ne faisait plus peur à personne sauf à quelques fillettes les soirs d’Halloween. La ville était pleine à craquer de travailleurs spécialisés venus de partout, les salaires étaient redevenus gros, les logements introuvables, l’or se transigeait maintenant au-dessus de douze-cent piastres l’once. Dans une région éloignée d’une province dirigée par des politiciens corrompus, des policiers à l’intégrité douteuse, le diable et ses suppôts portaient maintenant des noms plus exotiques. Gérald “Apache” Gauthier, Conrad “Petteux” Doiron, Ti-Guy “Grosse Queue” Ouellette ou une horde invisible de petits mafieux anonymes, vestons-cravates et discrets qui contrôlaient les paradis artificiels et le grand cirque de tous les vices. Les patchés du nord-est ontarien ou du nord-ouest québécois se partageaient la manne de la prospérité revenue à Val d’Or pour la gloire des Anges de l’Enfer ou de d’autres bandes criminelles chrissement bien organisées.

***

La belle Louise avait manqué de patience. À dix-sept ans elle avait tourné le dos à la maison paternelle pour aller habiter chez Lothaire, enfin. Elle avait dû compléter ses études par les soirs et tenir des petits boulots en même temps pendant trois-quatre ans et les choses s’étaient compliquées juste un peu plus lorsqu’elle avait donné à Lothaire son premier fils. Lothaire avait trouvé le moyen de racheter l’atelier de son employeur dévalué à cause d’une sévère récession. Une occasion, certes, mais qui venait avec une récession à traverser. Il s’était passé bien des mois difficiles avant que la prospérité ne revienne. D’autant que la belle Louise avait enfanté encore, un deuxième fils pour Lothaire qui avait enterré son père Henri-Évariste après la naissance du premier.

Lothaire disait tout le temps : “Ça va aller encore juste un peu plus mal avant d’aller mieux.” Et il ne se trompait jamais. Un bon matin, à trente ans à peine, la belle Louise avait été diagnostiquée d’une sévère maladie dégénérative, une cochonnerie qui courait dans sa famille. Lothaire s’épuisait à la soigner et à s’occuper de son commerce et de ses deux garçons en même temps. Dans l’hiver 89, Lothaire affaibli et en proie à la dépression, les médecins avaient ordonné le placement dans un centre spécialisé de la belle Louise maintenant grabataire et confuse. Lothaire devait prendre une pause, confier le commerce à son homme-clé, ses fils à leur grand-mère pour un moment. Comme un matou frappé par un char, il n’avait plus que le goût de se rouler en boule et rester caché dans son trou, brailler tranquille. La nuit de l’avant-veille de Noël, il ne voyait plus beaucoup de dénouement heureux à toute ses histoires. Ses plans noircissaient à vue d’œil. Il aurait eu grand besoin qu’un ange passe le ramener vers la lumière. Dans l’heure où le soleil se demande encore si on est rendus demain et que la lune se demande si elle a encore d’affaires là, il s’était levé raide dans son lit, s’était paqueté un petit bagage, une seule idée en tête.

“M’a sauter dans mon char, m’a descendre à Val d’Or.”*

***

Dans un recoin du hall principal de l’hôtel Val d’Or, un espace emmuré d’à peine deux-cent pieds carrés qui donnait aussi sur la rue, on y avait été aménagé un tout petit salon de coiffure. Une coiffeuse y accueillait une clientèle régulière sur rendez-vous et acceptait occasionnellement un badaud ou un touriste qui entrait sans avertir. Il fallait vraiment savoir qu’il y avait là un salon de coiffure. Mais Lothaire, lui, savait, même s’il reconnaissait à peine la ville de son enfance où il n’avait pas mis les pieds depuis belle lurette. Arrêté à Louvicourt pour de l’essence et manger une bouchée, il avait appelé Olive qui lui avait donné le tuyau. Puis il avait appelé au salon pour prendre un rendez-vous sur un faux nom pour surprendre Sylvie. Il ne portait plus sa longue chevelure bouclée de hippie et portait maintenant le goaty taillé bien proprement, de bonnes chances qu’elle ne le reconnaisse pas, surtout dans sa maigreur, cadeau de la dépression. Lorsqu’il avait entendu la voix de sa cousine même à travers le crépitement du téléphone, un choc électrique dans toute la colonne, le courant de chaleur et de bien-être qui l’avait envahi l’avait surpris au point de le faire bégayer. Elle n’y avait vu que du feu.

“Vous êtes chanceux, c’est la veille de Noël, je vais vous faire un petit trou à cinq heures mais je vais vous“passer” les portes barrées pis les stores baissés, je ne serais même plus supposée d’être là, à cette heure-là.”

 Lothaire riait tout seul dans son auto, fier de son coup. Mais la rigolade s’était transformée en un trac sans nom lorsqu’après avoir garé l’auto tout juste devant l’hôtel Val d’Or, il pénétrait le hall en tentant tant bien que mal de gérer ses pensées. Un tout petit deux minutes de retard, les stores étaient déjà baissés. “Je pense qu’elle est partie, monsieur!”, lui avait lancé le commis à l’accueil. “Je vais prendre une chance de cogner”, avait répliqué Lothaire. Lorsque Sylvie avait ouvert la porte, les genoux ont failli lui plier. Les années n’avaient jamais réussi à lui chiper ne serait-ce qu’une once de sa grâce et de sa beauté. Tous les hommes de Val d’Or devaient venir défiler ici tenter de soulager tant bien que mal le bon vieux fantasme de la coiffeuse pulpeuse. “Monsieur Smith?”, avait-elle demandé avec un joli sourire. Refermant la porte derrière lui, Lothaire avait nettement entendu le clic de la serrure et elle l’aidait maintenant à enlever son paletot et le guidait vers la chaise. “Vous êtes pas de Val d’Or, vous?, avait-elle d’abord demandé et Lothaire savait maintenant qu’elle ne l’avait pas reconnu. “Accotez votre cou, je vais descendre votre tête sur le lavabo. Qu’est-ce qui vous amène dans le coin? En visite pour les fêtes? Les affaires? Lothaire écoutait tout ce small talk et parlait le moins possible, en cas. Elle avait levé les bras bien haut pour attacher sa longue chevelure et le bas de son ventre lui était apparu pour un moment, la peau nue avait frôlé sa main déposée sur l’appuie-bras. Lothaire ne filait pas bien. Puis elle s’était approchée de lui, son odeur était maintenant à portée de nez du pauvre Lothaire. Ce délicieux parfum d’anémone des bois. Pendant que l’eau coulait en attendant d’être juste assez chaude elle s’était approchée davantage et penchée sur lui, ses seins frôlaient carrément le visage de Lothaire, elle aurait franchement pu boutonner un ou deux boutons de plus. Ou elle savait y faire pour extorquer des pourboires faramineux aux pauvres hommes alanguis. Elle avait failli le rachever lorsque ses mains étaient passées sous sa tête et massaient lentement son cuir chevelu. Elle relevait la tête de Lothaire lentement vers la craque de ses seins qui, gêné, tentait de la rabaisser subtilement à mesure. Puis, elle lui donna le coup de grâce et le gros nez de Lothaire sentait déjà le contact des deux lobes de chair tendre contre lui. Et elle tirait finalement un grand coup rapide et sournois pour lui aplatir carrément la face dans ses seins.

“Tu pensais berner qui, Lothaire Santerre? Tu pensais-tu vraiment que je ne t’avais pas reconnu?

Et elle riait de toutes ses belles dents en redéposant sa tête dans le creux du lavabo et en lui passant la douche en pleine face. Le fou rire contagieux s’était emparé de Lothaire cruellement démasqué. Il se demandait c’était quand la dernière fois qu’il avait autant ri.

***

Rosaire Sévigny était mort dans le gros “fall” à la Palmarolle. Une douzaine d’hommes morts horriblement broyés par le roc entre deux galeries de mine. Olive disait, et le coroner également, que Rosaire était probablement saoul et avait mal placé les charges de dynamite et que son ivrognerie avait privé onze familles de leur père. Sylvie, elle, pensait qu’il s’était suicidé en se foutant égoïstement des autres hommes dans le trou avec lui. Le corps de Rosaire n’avait jamais été remonté. À la profondeur où cela s‘était passé, il ne lui restait pas très long à creuser pour aller brûler en enfer, disait-elle aussi. Olive s’était fait un nouveau chum, ses frères avaient maintenant chacun leur famille, loin de Val d’Or.

Et les deux cousins s’étaient longtemps rattrapés dans les nouvelles, raconté des vies résumées en grands traits, la pauvre Louise, ses deux fils et tout ça pendant que Sylvie finissait la coupe de cheveux et la barbe de Rosaire. Leurs vies étaient devenues tellement différentes. “Est-ce que tu penses qu’on va pouvoir réveillonner ensemble?, avait risqué de lui demander Lothaire. Le visage de Sylvie s’était décomposé devant lui. Ses joues avaient rougi au bord d’exploser, ses mains tremblaient. Un silence de la mort, Lothaire ne comprenait pas, ne savait plus où se mettre. “C’tu plate, je réveillonne avec mes filles.”, avait-elle dit en le regardant avec un irrésistible sourire retrouvé. “T’as des filles? Combien de filles que t’as?” avait demandé Lothaire, ébaubi. “Une quinzaine.”, avait répondu Sylvie en mesurant l’effet de sa réponse sur les expressions de Lothaire. “On passe chez nous me changer, je pense que les filles vont être contentes de te rencontrer, on va réveillonner tous ensemble. Penses-tu vraiment que je vais te laisser tu’seul comme un coton la nuit de Noël, mon sans-dessin, toé.”

***

Lothaire en avait profité pour examiner hypocritement le garde-robe d’entrée de Sylvie. Aucun vêtement d’homme là-dedans. Sylvie habitait un des petits shacks en bois rond du village minier historique de Lamaque, celui-là même qu’elle avait racheté de son grand-père Santerre qui l’avait habité de plein droit une bonne partie de sa vie sacrifiée à la mine Lamaque. Grand-papa Frank était allé s’installer au foyer de Val d’Or où la platitude des jours et la pesanteur de sa solitude avaient achevé de le tuer. Simple journalier, le shack de Frank était à l’avenant, petit. Un quatre-et-demi quand même coquettement aménagé par Sylvie. Mais il était clair pour Lothaire qui attendait sa cousine au petit salon ouvert sur la cuisine qu’on ne pouvait pas élever une quinzaine de filles là-dedans.

Hôtel Motel Dix, pour une raison obscure, à Val d’Or, tout le monde prononçait Dix comme on prononce “Dicks” en anglais. On disait “Le Dicks”, tout court. Pas très loin d’être le plus gros trou en ville après le trou de la mine Sigma. Au plafond, tout le long des fausses poutres de bois pour faire country, les suppôts de Satan, blasés, étaient vautrés nonchalamment. Certains zieutaient les pauvres filles nues qui se dandinaient devant un public mâle déjà pas mal engourdi par trop de bière en fût, d’autres visaient le racoin discret où les pauvres accrocs allaient supplier Ti-Guy “Grosse Queue” de leur “fronter” un dernier quart de poudre avant la prochaine paye, d’autres essayaient de suivre de loin les écrans des machines pour voir si de pauvres mères de famille avaient fini de jouer toute l’argent de la grocerie, on suivait aussi la parade des filles rien qu’en bobettes et en talon haut qui, cabaret en main, distribuaient les drinks en se faufilant entre les mains tâteuses; dans un autre recoin discret, ils tentaient de voir dans les confessionnaux alignés un à côté de l’autre où pour dix piastres d’autres pauvres filles se dandinaient l’entre-jambes sur les culottes à moitié déboutonnées des gars, les seins bien étampés dans leurs faces, jusqu’à temps que leur sperme gicle à travers leurs bobettes ou que la toune finisse, c’était selon. Certains suppôts s’amusaient même à gager là-dessus. Il y avait tellement de ces âmes perdues, toutes pareilles, qu’aucun d’eux ne fournissait plus l’effort d’en ramener une à Satan qui se plaignait d’avoir maintenant beaucoup trop de gueules semblables à nourrir pour rien.

 Comment appelle-t-on le péché dont les hommes naissent coupables?
– On l’appelle le péché originel, parce que nous naissons tous avec cette tache sur notre âme. Il a obscurci notre intelligence et affaibli notre volonté, en nous donnant une inclination au mal.

“Veux-tu bien me dire pourquoi tu m’amènes ici la veille de Noël?”, avait immédiatement questionné Lothaire en prenant place au Dix. Lorsque Darquise Trépanier était partie de Val d’Or, avait expliqué Sylvie, le doorman que je connaissais parce que je le coiffais m’a demandé si je voulais venir la remplacer. Coiffer les filles avant la soirée, m’occuper des retouches entre les sets, voir qu’elles soient bien maquillées, c’était bien payé. Je n’avais rien à faire de mes soirées alors j’ai dit oui. Ces pauvres filles-là viennent de Montréal la plupart, ou des campagnes creuses, on les loge dans la vieille partie de l’hôtel, certaines arrivent ici à dix-sept-dix-huit ans, j’en ai même eu de seize ans. Ils leur font des faux papiers mais la police pose jamais de questions. Je suis un peu comme leur mère, je m’occupe d’elles, elles se confient beaucoup à moi. Je raccomode leurs petites chicanes. On a beaucoup de plaisir ensemble. Je suis un peu leur seule famille. Lothaire écoutait, ébaubi. Une petite blonde avec d’énormes seins à la hauteur des yeux de Lothaire s’était présentée à leur table pour prendre leur commande. “Josée, je te présente Lothaire.” Les deux mains pleines, elle avait fait sauter ses deux mamelles en souriant devant ses yeux pour le saluer. “Josée, Petteux y’es-tu arrivé, faudrait que j’y parle, tu nous apporteras chacun un porto.”, avait demandé Sylvie. “J’vas aller te le charcher tu’suite.”

Le hippie qui vivait toujours quelque part au fond de Lothaire, plongé dans la musique disco, les danseuses tout nues et tout le bling bling du Dix avait les yeux ronds comme des trente sous. Josée était revenue avec les deux portos, les avait déposés devant eux, et en faisant un clin d’œil à Lothaire elle avait dit à Sylvie : “Beau bonhomme, ton Lothaire, check-lé comm’faut, j’en connais qui se feraient pas prier pour le passer au confessionnal.” Lothaire et Sylvie avaient siroté leur tawny et avaient placoté un peu, encore. Les boss avaient fait venir un gros buffet pour les filles qui devait être à veille d’arriver. On installerait tout ça dans la grande loge commune en arrière du stage où les filles avaient déjà décoré et monté un beau sapin. C’était là que Sylvie s’occupait des filles. Quand Petteux est finalement arrivé s’asseoir à leur table, Sylvie l’avait présenté lui aussi à Lothaire. “Mon beau Petteux, lui avait demandé Sylvie en lui roulant des yeux de biche, on peux-tu faire exception à soir? Est-ce que je pourrais amener Lothaire avec moi dans la loge? Les filles sont d’accord avec ça. Il est venu de Montréal, il connait plus personne icitte.” Petteux avait inspecté Lothaire de la tête aux pieds, les yeux froncés. “Qu’est-ce que je ferais pas pour toé ma belle Sylvie. Depuis le temps qu’on entend parler de lui, ton beau Lothaire, on va l’accueillir en grand.” Lothaire avait du mal à cacher son ébaubissement, il avait lancé un regard de chien perdu à Sylvie qui avait habilement détourné le regard. “Josée! Va leur porter une bouteille de porto dans la loge, c’est on the house.”

 ***

Une série de miroirs au-dessus d’un grand comptoir où s’amoncelaient des sacoches ouvertes d’où sortaient des cosmétiques de toutes sortes, des paquets de cigarettes, des briquets et des brosses, des peignes, des séchoirs, des fers à friser et toute cette sorte de choses. Quelques tabourets le long du comptoir. Derrière, pêle-mêle, un assortiment de divans et de causeuses de toutes sortes de couleurs qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, des bobines de bois virées sur le côté faisaient office de tables de salon et au fond, une ou deux grandes tables pliantes avec des nappes en papier qui attendaient le buffet. Et des filles de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, installées un peu partout les pieds dans des pantoufles en Phentex pour se reposer des talons hauts, certaines avec une petite veste sur le dos même pas fermée en-avant, personne n’avait vraiment le réflexe de la pudeur. Des seins partout. Ça allait et ça venait, toujours une dizaine de filles sur le plancher et cinq-six filles dans la loge et plus la clientèle fuyait avec l’heure, plus le ratio changeait. Sylvie passait les filles au besoin, l’une après l’autre. Un petit coup de ciseaux par ci, un petit coup de fer à plat par là, un touch-up de make-up, les cheveux vaporisés à l’eau remis en pli au séchoir et parfois même une fille complètement écartillée sur le comptoir devant Sylvie qui maniait avec une main de maître le rasoir droit et taillait des petites œuvres d’art dans le poil de leurs entre-jambes. Deux filles étaient venues s’installer de chaque côté de Lothaire seul dans sa causeuse et s’étaient mises à faire semblant de lui faire du bagou. Une belle grande rousse puis une jolie petite blonde. Il n’avait pas pu se retenir de demander aux filles comment ça se faisait que Sylvie leur avait parlé de lui. “Parle-moé-z’en pas. À toutes les Noël, elle arrête pas de nous casser les oreilles avec son histoire de petite fille que son père avait pogné tout-nue avec son cousin en d’sours des manteaux de matantes la nuit de Noël pis y l’avait battue pis y y’avait cassé le bras.”, avait lâché la fille, sans façon. “A nous conte ça pis à toutes les fois, les filles braillent, faut qu’elle leur refasse le make-up après.”

Lothaire avait répondu du tac au tac, un peu contrarié : “On était pas tout nus, calvaire, pis même à ça, on avait juste dix-onze ans.” Les deux pauvres filles réalisaient abasourdies que c’était Lothaire, le cousin. Pour racheter la grande rousse, la petite blonde avait rajouté : “Ben non, on le sait ben, Sylvie se serait jamais montrée tout-nue. Même encore, même si elle a un beau corps pis des christ de beaux totons pour une fille de 36 ans, elle les a jamais montrés à personne. Même avant, elle les montrait pas à personne.”

“Avant quoi?”, avait vivement rétorqué Lothaire, mais les deux filles, aussi confuses que contrites, s’étaient regardées l’une l’autre rougir puis elles s’étaient sauvées en courant sur le plancher sans se revirer.

***

La veillée avançait, le buffet était finalement arrivé et les filles affamées étaient tombées dedans, la bouteille de porto de Petteux descendait. Sylvie, occupée, Lothaire entretenait la conversation avec les filles en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre là. Sylvie venait le voir de temps en temps heureusement. Passé minuit, même aux danseuses, les gars avaient le motton de Noël et rentraient plus de bonne heure que d’habitude rejoindre leurs Germaine ou aller brailler tout seuls dans leur trou. Beaucoup de filles réveillonnaient maintenant sur un méchant temps dans la loge. La petite blonde et la grande rousse qui se sentaient coupables avaient organisé un plan de nègre en cachette pour se faire pardonner. Vers une heure du matin, avant que trop de monde soit trop barbouillé, la grande rousse était montée nu pieds sur une bobine de bois et sifflait les deux doigts dans la bouche pour attirer l’attention. Quand ce fut fait et qu’un silence acceptable se soit installé, elle avait fait son petit speech. “Comme vous le savez, à soir c’est un Noël spécial pour quelqu’un que nous autres les filles on aime d’amour. C’est pas à toutes les Noël que Sylvie a la chance de voir son beau Lothaire qu’à nous casse toujours les oreilles avec. On s’est toutes mis ensemble les filles, les doorman, les barmaids, toute le staff pour leur offrir un beau cadeau de Noël. Mais on l’a caché quelque part.” Puis la petite blonde s’était approchée de Lothaire et Sylvie et leur avait remis la clé d’un motel.

“Y’est là, votre cadeau. Vite, allez le chercher.”

Étrangement, personne ne les avait suivis de l’autre bord. Rendus devant la chambre avec le bon numéro, Lothaire avait remis la clé à Sylvie. “Après tout, c’est un cadeau de tes filles”, avait-il dit en souriant et Sylvie avait nerveusement ouvert la porte.

Une lumière tamisée reignait sur toute la chambre, un seau à glace sur pied d’où on pouvait voir dépasser le bouchon typique d’une bouteille de champagne trônait entre deux fauteuils-crapauds, deux flûtes sur la table d’appoint, quelques bouchées, des chocolats Laura Secord et des fraises dans une assiette de Noël en plastique.

Sur le lit king, les filles avaient fait une montagne avec tous leurs costumes à froufrous, leurs couvertes de flanellette, leurs manteaux de guenille, de mouton, de fourrures cheap de toutes sortes.

 

À suivre

Flying Bum

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La suite ici

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

*Paroles extraites de Quand j’vas être un bon gars, Richard Desjardins

Chroniques du péché mortel (2)

Le suppôt de Satan avait fait son choix, un choix facile. Il avait vu de ses yeux vu bien plus de péchés mortels commis par Rosaire que par n’importe qui d’autre cette fameuse nuit-là dans cette chambre-là. Heureux les cœurs purs, le suppôt avait laissé les pauvres enfants tranquilles et s’en était retourné vers son maître avec l’âme de Rosaire, inutile de faire la litanie de ses fautes.

Faut-il beaucoup de péchés mortels pour mériter l’enfer?

– Non; pour mériter l’enfer: il suffit d’un seul péché mortel.

De peur de son propre père, Sylvie s’était endurée jusqu’au lendemain soir avant de se plaindre de son bras qu’elle cachait de son mieux. Olive avait raconté au médecin que la petite se l’était cassé en traîne sauvage dans la côte de cent pieds.

-“C’est la dernière fois que je te couvre, Rosaire Sévigny, là tu vas faire un homme de toé. Tu vas arrêter de boire pis tu’suite.”

Et quand elle l’appelait par son nom de famille, c’était du sérieux. Mais le péché de gourmandise le rongeait toujours, l’addiction était sévère, l’ivrognerie la plus vile. Mais encore son âme appartenait maintenant au diable de plein droit.

Après ce fameux Noël, les Santerre avaient fermé leurs portes aux Sévigny, pauvre Olive. Et le printemps suivant un cancer fulgurant avait emporté Germaine, la mère de Lothaire. Olive avait mis son Rosaire à la porte en lui disant de revenir sobre ou de ne jamais revenir. Sylvie n’avait plus jamais revu Lothaire.

Deuxième partie

Montréal, Noël 1971.

Cette année-là, il était clair que nous aurions un Noël bien blanc. La neige avait tombé en légères boules blanches flottant suavement entre ciel et terre tout l’avant-midi. Dès l’heure du dîner passée, le vent du nord avait remplacé le calme plat et cette neige de contes de Noël se faisait maintenant compacte et humide. Ça tombait dru partout. Une neige pour hommes. Et les rafales menaçaient de s’en mêler.

***

Si on n’avait pas su, on aurait pu facilement croire que Simone Fréchette était une de ces madames imposantes comme celles qui tiennent les rennes d’un grand bordel de luxe. Imposante poitrine et fessier à l’avenant, toujours bien mise dans de belles robes de chez Dupuis & Frères, une masse drelin-drelante de bijoux de qualité douteuse, des parfums de magasins à rayons et un maquillage digne des grandes actrices de cabaret. Rue Ontario près de Plessis, Simone Fréchette tenait effectivement maison. Une maison de chambres, on devrait plutôt dire une pension, pour les jeunes filles qui étudiaient de l’autre côté de la rue à l’Académie de coiffure de Montréal. Toutes des jeunes filles de bonne famille qui venaient des régions, des lointaines campagnes, et que leurs familles confiaient aux bons soins de madame Fréchette le temps de leurs études. Les tenir loin des tentations de la grande ville et du péché qui sévissait toujours un peu partout à portée de marche dans le bas de la ville était la mission que Simone s’était donnée et elle l’accomplissait avec zèle. Montréal était encore la ville de Jean Drapeau, entre l’expo 67 et les olympiques de 76; un vent d’optimisme et de joie de vivre soufflait toujours joyeusement, et nuitamment surtout, sur les braises du vice montréalais qui brûlaient perpétuellement.

Ce matin de veille de Noël, les filles étaient excitées, affairées à compléter leur bagage. Enfin, la longue session d’automne était complétée. On viendrait les prendre et les ramener dans leurs familles pour la période des fêtes. Une à une elles disparaissaient dans de grands au revoir tristounets et des grandes embrassades entre copines. Mais leurs sourires revenaient à mesure qu’un parent arrivait pour les prendre à leur tour. Madame Fréchette supervisait les opérations avec flegme et fermeté. Elle cachait mal son propre bonheur de s’envoler en soirée rejoindre son frère et sa belle-sœur qui tenaient un petit motel à Pompano Beach en Floride. Elle avait une sainte horreur de la neige et du froid.

Aucune fille ne pouvait demeurer à la pension pendant la période de vacances. Et la maison se vidait une à une de ses pensionnaires. La toute dernière rongeait encore son frein assise devant son bagage et il était déjà 3 heures passé. Simone Fréchette tapait du pied et s’inquiétait pour le père de sa plus rebelle protégée qui devait être aux prises avec la tempête quelque part entre Val d’Or et Montréal. Quelques coups de téléphone n’avaient rien donné de bon pour rassurer la femme et la jeune fille. Simone Fréchette en était à se demander si elle n’appellerait pas la Sûreté du Québec pour voir s’il n’y avait pas eu un grave accident dans le parc de la Vérendrye ou quelque part d’autre sur la 117.

“Il ne viendra pas, c’est rien qu’un ivrogne qui tient jamais ses promesses.”, avait affirmé la jeune fille par dépit. “Ça ou il a commencé à fêter trop de bonne heure et il a pris le champ dans le parc.”, avait-elle ajouté. “Ils vont le retrouver vivant demain matin. Ça gèle pas un saoulon. C’est ma mère qui l’a forcé à venir me chercher, sûrement pas son idée à lui.”

“Oui mais écoute, jeune fille, moé je pars en Floride, là, j’ai mon avion à 6 heures, faut je parte moé là, j’peux pus attendre ben ben, j’avais bien dit avant 2 heures à tout le monde”, plaidait Simone Fréchette. “Je ne peux pas te laisser ici tu’seule de même, t’as rien que dix-sept ans. As-tu de la parenté à Montréal, quec’chose?” Simone Fréchette n’avait jamais, oh grand jamais, laissé une de ses filles dans le trouble. Même ses plus révoltées comme Sylvie Sévigny.

***

En ces temps-là, les jeunes de Montréal vivaient à l’heure de l’underground. Les nouvelles radios alternatives jouaient Pink Floyd, Led Zeppelin, Frank Zappa, King Crimson, combien d’autres encore. Toute une contre-culture qui venait de l’Europe et des États était venue faire oublier la récente crise d’octobre et la morosité qui avait suivi. La belle jeunesse sombrait du même coup dans une multitude de paradis artificiels maintenant disponibles partout. Pot, mescaline, haschich, LSD. Les soirs dans les bars du Vieux-Montréal ou de la rue Saint-Denis, les spectacles au Campus, au Forum, au parc des Nations, des dizaines de bars alternatifs du rock au jazz faisaient leurs choux gras de la jeunesse délurée et en avant la fête, rien de trop beau! Mais pas aussi facile pour tout le monde, le monde comme Lothaire, par exemple. Après la mort de sa mère, son père Henri-Évariste avait perdu sa job à la mine East-Sullivan et s’était ramassé le bec à l’eau avec en bonus une condition pulmonaire attrapée dans le fond de la terre. Il s’était exilé en ville où il s’était amouraché d’une anglophone détestable qu’il a tout de même épousée envers et contre tous. Déracinement forcé pour Lothaire qui, après multiples drames et mélos familiaux de toutes sortes, s’était sauvé de la maison paternelle à quinze ans. Il s’était pris un petit boulot de lettreur-graveur après avoir fait croire au patron qu’il savait ce qu’il faisait. Après supplications de Lothaire, le type qu’il remplaçait était resté deux semaines de plus en cachette pour lui montrer le métier et Lothaire lui refilait son salaire en échange. Heureusement que Lothaire était habile et brillant.

Lothaire s’était pris un petit quatre-et-demi des plus modeste dans le vieux Rosemont, une cuisine avec salon attenant sans cloisons et un autre salon-double qui était en fait, sa chambre. Lothaire faisait ce qu’il pouvait pour suivre le rythme de ses amis qui habitaient la plupart chez leurs parents mais souvent il se rabattait sur la lecture et le dessin pour passer ses veillées moins fortunées seul chez lui.

Ce soir de Noël-là, quelques amis étaient passés, histoire de se geler la gueule tranquillement avant de repartir en soirée rejoindre leur famille dans les festivités de Noël. À un certain moment il y avait eu beaucoup d’action dans le petit quatre-et-demi mais vers les dix heures, le dernier visiteur avait quitté. Lothaire ramassait seul les traîneries, les bouteilles vides et vidait les cendriers. Il s’était confortablement installé pour lire un énorme bouquin d’art que sa récente flamme lui avait offert comme cadeau de Noël. Elle l’avait volé chez Raffin où elle était caissière à temps partiel juste pour se payer des frivolités; elle ne manquait de rien, en fait. Volé ou pas, le bouquin était superbe. Il le feuilletait en pensant à sa belle Louise qui était elle aussi repartie vers sa famille l’abandonnant seul avec lui-même. Lothaire était toujours persona non grata dans la famille de Louise, famille aisée et snobinarde, qui acceptait mal que l’une des leurs fréquente un hippie qui n’allait même plus à l’école de surcroît. Comme lui, elle était mineure et devait se plier aux caprices de son père en attendant l’âge de sa majorité qui venait fort commodément de passer à dix-huit ans. Plus que deux ans à attendre.

Lothaire s’était tout de même ménagé un petit réveillon. Pain français, quelques pâtés et fromages, une bouteille de porto d’assez bonne qualité et quatre ou cinq grammes de libanais blond. Il n’attendait plus que minuit vienne et que la forte odeur de tabac se dissipe dans le petit appartement avant de se souhaiter joyeux Noël à lui-même et de passer à table. Il avait rarement revu son père depuis son départ de la maison familiale.

Un disque de James Taylor sur la platine, Lothaire soudainement envahi d’une tristesse profonde, blotti au creux de son divan était tout simplement tombé dans les bras de Morphée avant le grand banquet-solo.

Le suppôt de service cette nuit-là s’emmerdait perché sur le chauffe-eau au fond de la cuisine. Lorsque l’ennui le prenait ainsi il s’amusait à pénétrer les esprits endormis et de faire tourner leurs rêves au noir. Trop facile de tirer une jeune âme, esseulée de surcroît, vers les abysses où se terrent la tristesse et le désespoir. Heureusement, il passait un ange de temps en temps, spécialement dans la nuit de Noël, pour prendre les esprits par la main et les ramener dans la lumière.

Dieu a-t-il donné à chacun de nous un ange gardien?

– Oui, Dieu a donné à chacun de nous un ange gardien, pour nous préserver du mal.

Tout juste avant minuit, des coups dans la porte avaient réveillé brusquement Lothaire. Il s’était précipité le long du corridor. En ouvrant la porte, il avait accueilli une superbe jeune femme et il l’avait reconnue malgré le temps, sa tuque profondément calée sur son front et le foulard qui recouvrait sa bouche. Sylvie était là.

“Qu’est-ce que tu fais icitte? Comment t’as faite pour me trouver? Entre, vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans.”

Après l’avoir laissée se débarrasser de son linge d’hiver couvert de neige et de glace et de lui avoir trouvé des gros bas de laine pour mettre dans ses pieds, Lothaire était aller accrocher tout ça sur la pôle de douche. Elle grelottait. De toute évidence elle traînait dehors depuis un bon bout de temps. Il l’avait installée dans le divan et il était allé lui chercher sa plus chaude couverture et lui avait préparé un bon café.

“Je me suis dit qu’il devait pas en avoir beaucoup des Henri-Évariste Santerre à Montréal. Ça m’a pris du temps à allumer, j’ai marché beaucoup. Je suis entrée dans un bar et j’ai demandé un bottin et j’ai fouillé. Ton père m’a dit que tu ne restais plus là puis il m’a donné ton adresse. Il fait dire joyeux Noël, de l’appeler. Toi, je ne t’ai jamais trouvé dans le bottin.”

“Normal, j’en ai pas de téléphone.”

Lothaire était rien de moins qu’ébaubi. Sa belle anémone des bois avait grandi en grâce et en beauté et se promenait désormais dans un superbe corps de jeune femme. Ils avaient longuement bavardé, rattrapé toutes les nouvelles des uns et des autres, remémorés les bons souvenirs et se regardaient maintenant les yeux dans les yeux, alanguis et heureux.

“Fuck, j’avais oublié! Chu donc ben sans dessin. Viens, on va réveillonner!”

Lothaire avait sorti et tranché le beau pain croûté, placé des beaux couverts et les pâtés et les fromages gracieusement disposés sur la petite table de salon et ouvert la bouteille de porto.

“Un toast à nos retrouvailles!”

Après les bombances, les cousins heureux avaient fumé le libanais blond en finissant tranquillement la bouteille de porto et en placotant. Lothaire avait bien senti que Sylvie n’en était pas à sa première fumerie. Les yeux brillants ils se dévoraient du regard encore et encore. Elle était le plus beau cadeau de Noël qu’il pouvait espérer, et lui était le sien. Après un moment, Sylvie avait parlé de son autobus aux aurores le lendemain matin, et de sa mère Olive, disait-elle, qui devait se morfondre seule avec ses deux petits frères. C’était la première fois qu’elles n’étaient pas ensemble à Noël.

“On se fais-tu une grosse pile de couvertures et de manteaux sur ton lit et on va se coller en-dessous pour dormir un peu?” avait-elle proposé bien candidement avec un sourire à faire dégeler un iceberg. “On boudera quand même pas notre plaisir, pour les fois qu’on se voit!” avait-elle ajouté. Sur ce, on frappait encore à la porte. Lothaire se demandait bien lequel de ses amis s’était évadé d’un ennuyeux party de famille et était simplement revenu gâcher sa soirée de retrouvailles. Pour une rare fois, il n’aurait pas voulu que ce soit sa belle Louise qui lui fasse une surprise. Il était allé ouvrir pendant que Sylvie organisait l’installation dans la chambre de son cousin. Lothaire n’avait eu que le temps de voir la grosse face rouge et l’énorme poing brandi, d’entendre la grosse voix qui criait :

“Ah ben, toé, mon p’tit tabarnak!”

Puis, black-out.

***

Depuis le temps, elle s’y était fait et elle n’avait pas froid aux yeux. Rosaire ne comprenait rien, ni du cul ni de la tête et elle le détestait. On ne négocie pas avec les saoulons. Elle avait scanné rapidement les lieux du regard et aperçu une espèce de tête en plâtre qu’elle avait agrippée solidement par le cou. Lorsque Rosaire s’est présenté dans le cadre de la porte de chambre, elle l’attendait. Elle s’était élancée de toutes ses forces et lui avait égrené le bel apollon grec dans le front. Le temps que Rosaire reprenne ses esprits, elle l’avait poussaillé jusque sur le balcon et barré la porte derrière lui, même flanqué une chaise sous la poignée, en cas. Il avait probablement décidé de lâcher le morceau parce qu’elle l’avait entendu descendre l’escalier puis, plus rien. Rosaire avait été chanceux qu’elle ne finisse pas jusqu’au bout le mandat qu’elle s’était donnée et ne pousse sa carcasse en bas des marches.

***

Lorsque Lothaire avait repris ses esprits, une douleur lancinante pulsait au rythme de son coeur sur le côté de son visage enflé. Les bleus mauves de l’œdème avaient déjà commencé à descendre sur son œil. Sylvie était assise près de lui sur son lit envahi par tout ce qu’elle avait pu trouver de couvertures et de manteaux. Elle appliquait doucement sur le visage de Lothaire un sac de bleuets congelés qu’elle avait trouvé dans le congélateur du frigo. “Pauvre Lolo”, répétait-elle comme à elle-même lorsqu’il avait repris conscience. Elle lui avait doucement raconté le bout que Lothaire avait loupé. Rosaire était resté pris trois fois dans les neiges du parc ce qui l’avait retardé et s’était cogné le nez sur la porte de Simone Fréchette partie vers les plages de la Floride. Il avait eu le même réflexe que sa fille et l’avait retrouvée ainsi chez Lothaire dans l’espoir de la ramener à sa mère à Val d’Or.

Sylvie avait fouillé dans sa sacoche et en avait sorti deux 222 qu’elle lui avait fait avaler pour passer la douleur. Elle s’était levée près du lit et avait commencé à s’extirper de son jeans moulant. “Là on va se coucher et on va dormir un peu, faut que je sois au terminus Voyageur à 7 heures demain matin, déshabille-toi, je vais t’aider si tu veux, on va se coller.” Lothaire avait été épluché jusqu’à son caleçon de coton et s’était glissé sous le tas de couvertures. Sylvie assise sur le bord du lit en bobettes s’était débarrassée de ses bas et défaisait un à un les boutons de sa blouse. Quand elle s’était tortillée et qu’elle s’en était extraite c’était un superbe corps de femme qui se révélait à lui, Lothaire était bouleversé. La blouse disparue, elle avait pris un temps d’arrêt. Étiré le bras pour fermer la lampe puis Lothaire l’avait nettement entendu dire : “Ah, pis, que le diable l’emporte!” Il avait vu les doigts de Sylvie chercher dans la blancheur de son dos les agrafes de son soutien-gorge qui s’était scindé en deux avant de disparaître par en-avant sur la table de chevet.

Dès qu’il avait entendu l’appel au diable, le suppôt s’était réveillé en sursaut et était passé comme un éclair de son chauffe-eau dans la cuisine vers le bord de la fenêtre de la chambre à coucher. Il avait eu tout juste le temps de zieuter les deux seins bien ronds et bien fermes de Sylvie. Quelle aubaine, pensait-il. Il y a ici un potentiel sans pareil ! Luxure, adultère, inceste. Le maître à son réveil demain matin recevra la plus belle étrenne de Noël, deux anges devenus démons.

Elle s’était littéralement encastrée le long du corps arqué de Lothaire et avait soulevé le haut de son corps et Lothaire avait compris. Il avait passé un bras sous elle comme il le faisait toujours. Sauf qu’il n’avait plus dix ans. Et elle non plus. On aurait pu entendre voler une mouche dans le quatre-et-demi. La température grimpait vitesse grand V.

Sylvie était allée chercher l’autre main de Lothaire et l’avait ramenée entre ses seins où elle la maintenait tendrement mais fermement. On était bien loin des boutons de roses, la chair tendre de sa poitrine était impossible à cacher ou à oublier. Le souffle court, tout le sang du pauvre garçon voulait lui sortir par les blessures infligées par Rosaire. Et en poussant lentement elle avait fini de mouler ses fesses dans le bassin de Lothaire assez pour comprendre que le petit cousin était maintenant un grand garçon.

“Ciboire, Sylvie, c’était pas péché mortel ça? On est encore cousins, non?” avait-il murmuré du bout de la gueule.

Il caressait doucement le bras de Sylvie et le terrible son de craquement d’os brisé lui revenait comme un cauchemar vivant. Dans la respiration saccadée de Sylvie il avait compris qu’elle n’avait jamais oublié la cruelle pénitence de son innocent péché. Mais Lothaire totalement ébaubi ne faisait que faire son farouche. Il retrouvait son paradis perdu, la chaleur de sa peau douce, son Atlantide engloutie sous les couvertures pesantes, le parfum de l’anémone des bois ramassé dans le creux de son cou si doux que son nez retrouvait avec un plaisir évident et toutes les fourmis rouges de l’Abitibi avaient trouvé le moyen de descendre à Montréal malgré la tempête et de pénétrer son pauvre corps qui démangeait et qui brûlait de partout.

“Des petits-cousins seulement, rappelle-toi.” avait répondu Sylvie sur un ton rigolo.

À suivre.

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Chroniques du péché mortel

Première partie

Bourlamaque, Noël 1965.

Cette année-là, il avait plu pendant toute la messe de minuit. Du tonnerre, des éclairs, des bourrasques de vent d’une force inouïe soufflaient sur Lamaque. Situation incongrue parce qu’un froid glacial régnait depuis au moins une semaine sur toute l’Abitibi. La couche de neige durcie qui recouvrait déjà les trottoirs et les rues s’était transformée en véritable patinoire sous la pluie. Au sortir de la messe, les monsieurs et les madames avaient été totalement surpris par la force des vents. Sur la belle glace bleue, les chapeaux partaient au vent et atterrissaient plus loin dans de grandes flaques d’eau, les monsieurs attrapaient leurs madames par les épaules et d’autres moins chanceuses étaient littéralement emportées, qui directement dans les grands cèdres au bout du pallier de l’église St-Joseph, qui au bas des marches le cul à l’eau. Deux enfants, Lothaire et Sylvie pliés en quatre se tenaient à deux mains les côtes endolories par des grands fous rires incontrôlables. Ils pointaient tantôt une pauvre femme ébaubie de se retrouver les deux fesses à l’eau, tantôt les beaux chapeaux du dimanche qui s’envolaient et partaient comme des feuilles à l’automne. Le père de Sylvie était arrivé de nulle part derrière les deux enfants et les avaient attrapés par le cou de ses deux grosses paluches de mineur. Il leur serrait les ouïes allègrement comme on disait à l’époque.

“Vous allez r’rentrer en-dedans vous confesser tout de suite mes deux petites faces laides, vous autres. Voir si on peut rire des grandes personnes de même.”

Mais les frêles épaules des deux enfants étaient bien insuffisantes pour supporter le poids de l’homme qui était particulièrement costaud. Ses deux pieds avaient levé par en avant et l’homme était parti par en arrière atterrir les deux fesses à l’eau, les deux pauvres enfants entraînés avec lui dans sa chute.

Un grand silence de plomb, le temps de réaliser que personne n’était blessé, puis de la grosse voix de ténor de l’oncle Rosaire, le père de Sylvie, un grand “Tabarnak de câlisss!” avait résonné dans la nuit de Noël. Les deux enfants stoïques regardaient l’homme, terrifiés. Puis, hésitant, Lothaire lui avait demandé sur le plus respectueux des tons : “Tu vas-tu venir à la confesse avec nous autres, mon oncle Rosaire?”, redonnant vie au concert de grands fous rires, contagieux et généralisés cette fois-ci. Devant l’unanimité de la bonne humeur, l’oncle Rosaire avait ri lui aussi du bout de la gueule mais Lothaire avait nettement senti s’abattre sur lui son regard de côté, hypocrite, frustré et menaçant.

***

“Vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans. Allez toute mettre vos bottes dans le bain, les hommes vos manteaux dans le garde-robe, les femmes sur mon lit.”

Peu importe où se passaient les festivités, ces consignes étaient partout pareilles. Les familles étaient nombreuses et à Noël, ça fêtait fort. Lothaire avait tout juste dix ans et Sylvie, sa cousine, venait d’avoir onze ans. En réalité, Sylvie n’était pas tout à fait la cousine de Lothaire. Olive, la mère de Sylvie était la plus vieille du plus vieux des frères de son père et Olive était la cousine propre de Lothaire, sa fille Sylvie devenait donc sa petite-cousine. Des choses qui arrivaient souvent avec les grosses familles. Dans toutes les fêtes de famille, Lothaire et Sylvie étaient néanmoins inséparables et se considéraient cousin-cousine.

À Noël, on baissait le chauffage parce qu’on savait que ça allait chauffer. Tout ce beau monde-là dans la maison, le four et les quatre ronds de poêle qui ne dérougissaient jamais et aussi la boisson qui coulait à flots et venait réchauffer les buveurs quelquefois bien davantage que la couronne en demande. En général, les femmes se tenaient dans la cuisine, les hommes dans le salon et les enfants, une fois la folie des cadeaux passée, partaient jouer dans la cave avec leurs nouvelles bébelles. Lothaire préférait de loin s’amuser ou jaser longuement avec sa cousine, en retrait des autres. Du plus lointain Noël qu’il pouvait se rappeler, sa cousine Sylvie était tout près de lui ou elle le gardait à l’œil en tout temps comme un ange gardien. Et avec les années, l’écart d’âge entre eux avait fini par s’amincir comme une peau de chagrin.

Les frères et les cousins, survoltés à cette heure inhabituelle de la nuit perdaient généralement leur génie et inventaient des jeux de plus en plus nuls et désagréables au goût de Lothaire qui était plutôt intello et fluet. Dans les souvenirs de Lothaire, toutes ces longues veillées de Noël finissaient toujours de la même façon. Sylvie le délivrait des jeux débiles des garçons de la famille. Elle le prenait par la main et l’attirait avec elle à l’étage où en catimini ils rejoignaient tous deux la chambre où étaient empilés les manteaux de matantes. Ils fermaient doucement la porte derrière eux et se déshabillaient sans faire de bruit ne gardant que leurs petites culottes puis ils s’enfouissaient sous l’énorme tas de manteaux.

Le paradis perdu enfin retrouvé. Un calme si doux, loin des espiègleries des garçons, une autre planète totalement. Une Atlantide de béatitude engloutie sous l’océan fourrures de renard, de vison ou de mouton rasé court, les doublures de soie aux odeurs de muguet et de lilas qui glissaient suavement sur leurs corps, leur poids comme une caresse, les beaux foulards angora et les gros manchons à poil long comme oreillers. Le silence enfin. La sainte paix. Et la douceur et la chaleur, la chaleur du corps de Sylvie contre le sien, qu’il tenait devant lui, enroulé dans ses bras, un parfum de petite fille divin qui se concentrait dans son cou là où Lothaire plantait son nez, probablement rien qu’une savonnette bon marché de l’épicerie, son odeur glorifiée dans le flou des souvenirs. Ils s’endormaient ainsi comme des anges. Puis aux petites heures, une matante qui soulevait brusquement son manteau les réveillait bête. Aussi surprise que les deux enfants elle s’écriait tout attendrie, comme si elle venait de trouver une portée de bébés chats : “Venez voir ça. Sont tellement mignons! Germaine, apporte ton Kodak, ça vaut la peine!”

***

Ce Noël-là, Lothaire avait ressenti comme une petite gêne lorsque Sylvie ne semblait pas vraiment empressée de se dévêtir et de gagner leur cachette. Sylvie s’était assise sur le bord du lit. Il s’était assis lui aussi près d’elle. Un moment étrange qui avait mis Lothaire tout à l’envers. Leurs yeux qui s’étaient maintenant faits à la pénombre, ils s’observaient l’un et l’autre, insécures. Lothaire avait toujours vu sa cousine Sylvie comme une fleur. Sylvie en botanique, c’était aussi une fleur sylvestre, l’anémone des bois, lui avait-il une fois expliqué. Un grand fouet mais avec une belle fleur blanche et rose tout en haut de la tige. Cette nuit-là la belle fleur était toujours là mais son grand fouet avait commencé à se transformer. Les hanches de Sylvie avaient commencé à s’arrondir, il l’avait bien senti lorsqu’il avait déposé sa main sur sa cuisse déjà plus charnue que le Noël d’avant. Elle rougissait à rien. Des petits seins qu’elle dissimulait du mieux qu’elle pouvait avaient éclos sur sa poitrine comme deux boutons de rose au printemps. Ils s’étaient longuement regardés dans les yeux en silence, hésitants. Il aurait été cruel pour rien de bouder un bonheur qui durait depuis si longtemps.

“Que le diable l’emporte!” s’était-elle dit tout bas comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même. Puis elle avait lentement commencé à se dévêtir et il avait fait comme elle. Lothaire avait déjà commencé à leur creuser un nid dans la montagne de fourrures et Sylvie, encore assise de dos sur le bord du lit ne portait plus que sa petite culotte et une camisole de coton blanc. “Que le diable l’emporte!”, avait-il cru l’entendre dire encore une fois. Lothaire regardait les deux mains de Sylvie apparaître de chaque côté d’elle en bas sur ses hanches, agripper les bords de la camisole, la hisser lentement par-dessus sa tête révélant pour un bref moment la blancheur de son dos avant que la longue chevelure ne s’y redépose. Puis, à la vitesse de l’éclair pour qu’il ne voie rien de sa poitrine, elle l’avait rejoint dans la chaleur de leur nid et s’était lovée devant son cousin comme elle le faisait toujours. Lothaire, embarrassé, ne savait plus quoi faire de ses mains. Elle s’était soulevée pour lui donner une chance de passer son bras sous elle comme il le faisait toujours. Puis elle a attrapé son autre main et l’avait guidée sur le devant de son corps où elle l’avait tenue tout contre elle, immobile. Bien centrée entre ses deux petits boutons de rose pour éviter que les mains de Lothaire ne les découvrent.

Trois cent anges auraient joué du luth à pleine tête dans leur paradis secret qu’ils se seraient quand même endormis, confortés dans la chaleur de leur innocent bonheur retrouvé.

***

Henri Richard serait-il un meilleur joueur de hockey que son célèbre grand frère? Les bleus vont-ils débarquer les rouges aux prochaines élections? Marilyne Monroe était-elle plus sexy que Mae West? Est-ce que la mine Lamaque va slaquer ou engager cette année?

La boisson aidant, tout devenait prétexte aux engueulades les plus épiques dans le salon où les hommes trinquaient allègrement. Et plus la nuit avançait, pire c’était. Rosaire Sévigny n’était pas un Santerre, il en avait épousé une, certes, mais il était ici en pays de Santerre, entouré de Santerre dans le grand salon. Et les Santerre s’amusaient ferme à le faire damner, lui qui était particulièrement susceptible et n’était pas reconnu pour avoir très bon caractère. Généralement les choses ne dégénéraient pas suffisamment pour que les hommes en viennent aux coups, mais pas loin. On savait assez bien doser l’endêvage. Rosaire particulièrement allumé et frustré par une attaque concertée des Santerre avait soudainement peine à se contenir. La famille de pince-sans-rire, l’alcool aidant, avait poussé la note au-delà de la patience de Rosaire qui avait maintenant la mèche particulièrement courte. Les baves chaudes lui montaient dans la gorge, le sang lui montait au visage et le ton montait à propos de n’importe quoi, une insignifiance, une stupide argumentation qui s’était mise à déraper désagréablement même si plus personne ne se rappelait le fin mot de l’histoire. C’était généralement à ce moment-là que les femmes, alertées pas les hauts cris, traversaient de la cuisine au salon et tentaient tant bien que mal de calmer les esprits. C’était au tour d’Olive ce soir-là d’essayer de calmer son Rosaire avec toutes les ruses de sioux qu’une bonne épouse d’homme en boisson devait savoir maîtriser.

“Olive, tabarnak, asseye pas. Habille les deux petits sans les réveiller, je m’occupe de Sylvie. On décâlisse d’icitte.”

”Sylvie, viens t’en tussuite, as-tu compris? Ces hosties de frères Santerre-là, ch’pus capable. On dirait qu’ils connaissent toute, eux autres. Ousqu’elle est, elle, encore?”, gueulait-il à pleins poumons. ”Sylvie, estie !”

“Va voir dans’chambre à Germaine ent’sours des manteaux, à doit être là”, avait répondu Olive.

***

La porte de la chambre à Germaine ouvrait maintenant des deux bords tellement Rosaire était rentré dedans avec force. Olive le suivait derrière et lui hurlait de se calmer, de prendre sur lui. Les manteaux de matantes volaient de tous bords, de tous côtés, renversant les lampes et les bibelots qui frappaient les murs avec fracas. Les enfants avaient été surpris par la violence du réveil, d’abord frappés d’apoplexie dans leur quasi nudité, leurs corps tremblaient maintenant autant du froid soudain que mus par une terreur sans nom.

“Ah ben mon p’tit tabarnak, toé ! Tu le savais-tu que c’est péché mortel de coucher avec sa cousine? As-tu été élevé dans un bordel toé, ciboire? Ça donne rien que des enfants infirmes pis mongols fourrer sa propre cousine. PÉCHÉ MORTEL, tu sais-tu ce que ça veut dire PÉCHÉ MORTEL, calvaire!”

Les postillons de Rosaire ou les chutes Niagara c’était pareil sauf en bave, ses yeux étaient revirés par en-dedans, des veines gonflées mauves dans sa grosse face rouge. Olive son épouse pleurait derrière, impuissante. Il avait agrippé le bras de Sylvie dans sa grosse main de mineur et l’avait sauvagement tirée du lit avec une force telle qu’elle avait presque frappé la lampe du plafond dans son envol vers un atterrissage forcé sur le parquet de bois. Elle n’avait jamais touché au matelas.

“Habille-toé, ça presse, sacrament.”

Quand la petite s’était penchée pour ramasser ses vêtements, une ruade de claques sur les fesses avait résonné à travers les cris de douleur de Sylvie et les pleurs de sa mère, la petite projetée au sol sous la force des coups. Les femmes ramassées en troupeau compact dans le corridor à épier la scène se gardaient silencieusement une petite gêne comme il était coutume de le faire dans ces circonstances-là.

Le suppôt de Satan assis calmement sur le gros calorifère d’acier au pied du lit attendait bien patiemment une âme à ramener en étrenne à son maître. Dans le petit catéchisme de l’école que Lothaire et les enfants devaient mémoriser par coeur, questions en rose et réponses en bleu.

Qu’est-ce que le péché mortel?

Le péché mortel est un acte si vil qu’il coupe totalement celui qui le commet de la grâce divine, plaçant ainsi l’âme en état de mort spirituelle, séparée de Dieu jusqu’au jugement dernier.

Pour les enfants qu’on éduquait avec une bonne dose de peur : la crainte ultime, l’effroi de leurs jeunes esprits, l’essence de tous les cauchemars et de toutes les terreurs nocturnes. Où se cachait donc le péché mortel? Dans le doux parfum d’anémone des bois qui se terrait au creux du cou de Sylvie ou dans les écumes de bave et l’haleine d’alcool pourri de Rosaire? Dans la douce et chaude étreinte de Sylvie ou dans la violence qui possédait son père? Avec laquelle de toutes ces âmes le suppôt repartirait-il, la sienne?, se demandait Lothaire. Pourquoi alors l’ivrogne enragé ne corrigeait-il pas Lothaire au lieu de sa fille? Lothaire sous le coup d’un bouleversement profond essayait de penser vite, le suppôt s’était déjà relevé sur ses courtes pattes et sa grosse face rouge souriait.

Lorsque dans leur paradis ravagé sa cousine avait été sauvagement arrachée de son étreinte par son père déchaîné, Lothaire avait clairement entendu le son.

Le craquement sinistre de l’humérus de Sylvie qui se fracturait en deux.

À suivre

Le Flying Bum

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La suite ici.  

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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