Le murmure des étourneaux

Lheidli T’enneh dans la langue carrier du peuple amérindien Dakelh signifie “Lheidli – où les deux rivières se rencontrent” et “T’enneh – le peuple”. Et ces deux rivières, le Fraser et la rivière Nechako, se rencontrent sur ce qui est aujourd’hui le territoire de la ville de Prince George.

Au bout complètement de Quebec street à Prince George là où tous pensent que les oiseaux n’y vont que pour faire demi-tour, passé la gare de triage qu’on trespassait illégalement comme disent les chinois pour se faire un raccourci vers l’eau, se trouve un grand parc dans le quartier dit Island Cache faisant face à l’estuaire où la rivière Nechako vient se jeter dans le grand fleuve Fraser contournant en dentelles d’eau quelques îles sauvages aux flancs de sable jaune érodés par le temps. À l’autre extrémité de la Quebec street au bout d’une marche de quinze-vingt minutes se trouve sur Victoria street la bibliothèque municipale de Prince George et quelque part entre les deux, Ketso Yoh −maison où se rejoignent les hommes− (traduction libre), un refuge pour itinérants qui abrite les pauvres hommes de Prince George du crépuscule jusqu’à l’aube. Le matin après le gruau-maison, une orange et un café, on les retourne à la rue jusqu’au repas du soir. Beaucoup d’hommes des premières nations mais aussi quelques blancs qu’on accueillait aussi, comme les autres, la vaste majorité aux prises avec les pires démons de la terre. Tel était l’essentiel de l’univers de Lorne Simmons.

C’est aussi là, quelque part entre le refuge et la bibliothèque, près du terminus d’autobus Greyhound, que les policiers avaient trouvé Lorne Simmons il y a plus de vingt ans de cela. Inconscient, presque mort de froid. Il avait pour tout habit un uniforme de concierge constitué d’un pantalon de gros denim drabe, d’une chemise à manches longues du même drabe industriel, une paire de bottines de construction dans les pieds. Il gisait allongé le long du mur arrière du terminus d’autobus, la tête appuyée sur un petit sac à bandoulière qui contenait l’ensemble de ses possessions. Émergeant péniblement d’un lointain pays imaginaire qu’on aurait certes pu confondre avec un coma éthylique mais qui lui venait simplement d’un long jeûne et d’une interminable exposition aux froids cinglants du nord de la Colombie-Britannique. Et de son âge respectable.

Une douleur vive et répétitive l’assaillait sur les flancs, le ramenait lentement à la conscience. L’extrémité d’une longue matraque semblait se pomper un chemin sur le côté de son abdomen initiant une vive crampe à chaque coup. –Lorne?– entendait-il comme une voix caverneuse venant de l’autre bout du pays, –Lorne?– disait encore la voix qui se rapprochait, se faisait plus claire. Mais qui était ce Lorne qu’on appelait? Pourquoi le faisait-on souffrir de la sorte?

Les couleurs revenaient, des formes de plus en plus claires se substituaient aux brumes épaisses. L’homme s’examinait lui-même, ébaubi de se savoir vivant, regardait ses mains crottées en-dedans, crevassées en-dehors, les passa sur son visage qui était maintenant un dense jardin de barbe blanche en broussaille frisée, il prit conscience de ses jambes qu’il parvint à faire bouger en s’aidant de ses mains malgré le poids immense des grosses bottines. –Lorne?– répétait la voix. –Are you OK, Lorne?–  Le vieil homme s’appuyait maintenant sur ses bras et tentait de relever son corps, position assise pour maintenant, on verra ensuite. Il n’en était pas encore à tenter de décoller ses lèvres solidement collées l’une à l’autre par la déshydratation et le froid.

Les coups de matraque avaient cessé. Il s’examinait du bas de son corps en remontant. On ne lui avait pas volé ses belles bottes, c’était toujours ça de gagné. Le drabe de ses fringues avait déjà été plus propre; sur la poche de la chemise côté coeur, un petit écusson blanc bordé de fil rouge au centre duquel étaient brodées bien clairement les cinq fameuses lettres dans le même fil rouge pompier: L-O-R-N-E. Il était bien écrit Lorne. Ce devait être lui. Il fallait que ce soit lui.

Il releva la tête et vit les deux agents qui le dévisageaient. Patterson, le plus grand, était le plus ancien des deux. Il connaissait tous les itinérants de Prince George par leur petit nom, mais pas Lorne, il ne l’avait jamais vu. Il passait? Il arrivait? Il partait? La proximité du terminus expliquait en partie ceci ou cela mais pas davantage. C’est Patterson qui posait les questions. –Are you OK, Lorne?… Sir, are you OK?– Aucune réponse. L’homme était cependant d’un calme désarmant, le visage somme toute serein. Patterson n’avait perçu aucune odeur d’alcool et il avait pourtant le nez bien exercé. Aucune trace apparente de dépendance au crack, aux métamphétamines et toute cette sorte de choses qui édentent et endommagent les visages comme une sale gangrène. À deux, les agents ont patiemment réussi à remettre Lorne sur ses pieds et le faire monter à bord de l’auto-patrouille où il pût enfin se réchauffer puis ils l’ont conduit à l’hôpital où il passa quelques jours à s’en remettre complètement.

Patterson avait procédé en douce à une minutieuse inspection des effets de Lorne. Outre la broderie qui arborait les cinq lettres, aucun papier, aucune carte, rien pour l’identifier formellement, une bonne poignée de dollars et quelques effets de base. Pas plus. L’homme avait finalement confirmé s’appeler Lorne, c’était commode dans les circonstances, avait fini par rajouter Simmons pour faire joli mais rien de plus. Lorne Simmons était un homme calme, raisonnable, d’agréable commerce si bien que lorsque l’hôpital lui donna son congé, Patterson vint le chercher et le conduisit à Ketso Yoh en attendant que la mémoire lui revienne ou qu’un avis de recherche sorte à son nom dans les fils d’infos de la GRC.

Caucasian male, way over 60, english speaking with foreign accent, unidentified with no known address, not agressive and apparently well-minded, driven to Prince George Health Center.

Le constable Patterson relisait son rapport intrigué, agacé.

Saint-Liguori, un soir d’idées noires. Un temps de complots suspendus au-dessus de nos têtes et de traîtrises soupçonnées qui réchauffent le derrière de nos cous de leurs fétides haleines. Des choses assez grosses qu’aucune hypocrisie n’est assez vaste pour dissimuler. Sensations vagues mais tenaces, des voix discutent, une messe basse se tient entre rapaces.

Le garçon courait vers son grand-père, frais sorti du bain dans son petit pyjama, sous son bras sa longue doudou qui traînait derrière lui comme la cape d’un petit prince. Dès que sa mère avait glissé la grande porte vitrée, comme un cheval fou lorsque lève la barrière, le petit avait pris ses jambes à son cou rejoindre son grand-père. Sa mère lui accordait une grande faveur, sortir si tard par un froid pareil. La soirée était spéciale, unique. Elle le savait fort bien.

On avait nommé le garçon Eugène, du nom de son arrière grand-père, père de Léo Simon. Eugène adorait son grand-père et Léo Simon le lui rendait bien. Le seul de sa progéniture dont Léo pouvait dire le prénom du premier coup sans se tromper ou sans en essayer deux ou trois autres avant. Le vieil homme se vantait encore de connaître tous les mots par leur petit nom, il avait enseigné tous ceux de la forêt à Eugène. Des lycopodes en massue dont les épis avaient servi jadis à fabriquer des allumettes; des délicates feuilles de thé des bois qui peuplaient le pied des souches couvertes de mousses et qu’il écrasait de ses vieux doigts pour les faire sentir à l’enfant en lui affirmant sérieux comme un pape que c’étaient là des paparmanes roses sauvages; le petit nom des arbres à feuilles et des conifères; de tous les petits batraciens qu’ils chassaient ensemble; des chanterelles ou des vesses de loup qu’ils éclataient en verts nuages puants, en riant; le nom des bêtes, de leurs petits, leurs femelles, selon leurs chants, leurs cris, les pistes ou les crottes qu’elles abandonnaient sur la blancheur de la neige.

Des mots qu’il raboutait en contes, en récits étranges, qu’il modelait en émotions de toutes sortes, qu’il posait et superposait les uns sur les autres pour ériger des châteaux où l’enfant devenait chevalier-roi, qu’il maîtrisait comme un vieil art oublié depuis longtemps, un vieux violon dont plus personne ne jouerait.

Mais d’autres mots tout simples, le nom des gens, de sa famille proche aux gens peuplant son histoire ou ceux et celles des arts et des lettres qu’il aimait tant, ces mots-là échappaient de plus en plus au vieil homme.

Il installa le petit sur lui et l’emmitoufla dans sa chaude doudou aux couleurs du héros du jour et le petit se lova contre son grand-père docilement, en silence, comme un bagnard en sursis, heureux, sans mots. Tous ces mots qu’Eugène l’aïeul n’avait jamais dit au petit Léo Simon, tous ces douloureux silences, étaient aujourd’hui leur langage secret.

Ce soir-là, il avait défini pour l’enfant le mot murmure et les sens insoupçonnés que contenaient ce superbe mot. Qu’il verrait là, ce soir illustré, devant ses petits yeux. Comme un sixième sens, le vieux sentait ces choses-là maintenant, savait exactement quand elles allaient se produire. Un vent tenace qui pince, agressif par moments, tout en froideur arrogante. Un soir d’automne sec et cru, sur le bord de sombrer dans le crépuscule, trahi par un ciel qui se mauvit sournoisement au-dessus de la percée ouverte de main d’homme dans un boisé d’érables et de sapins. Un arbre à la fois, une souche après l’autre, jardin de patiences abouties.

Ils seront des centaines, des milliers, des millions certains automnes. Leur danse, un corps désordonné d’individus parfaitement synchronisés, dessine dans les bleus mouvants d’un ciel mourant les plus belles géométries courbes et ondoyantes, des châteaux d’intrigues en volutes vivantes. Immenses. Sculptures divines et effrayantes à la fois qui ne s’entendent pas sur la forme à prendre encore moins vers où s’en aller, que devenir, métamorphose incessante. Suffit que l’un des oiseaux se retourne, leur masse entière fait corps avec lui, banc de poissons du ciel. Et leurs cris additionnés, multipliés, amplifiés, qui cassent sauvagement le silence de l’orée paisible, leurs noires fientes qui pleuvent sans vergogne sur le jardin déjà jaunissant du vieil homme.

Dans sa veste rouge à carreaux blotti au fond de son adirondak, les yeux vers le ciel, aussi songeur qu’admiratif. Contemplatif. Un rendez-vous dont il s’était rarement excusé, passage obligé, une longue soirée d’adieux avant que l’automne ne s’enfuie avec eux, tous ces étourneaux affolés, emportés dans un grand murmure incompris, comme interminable. Le vieux savait, maintenant. Il avait bien lu toute cette folie à force d’en être, année après année. Cette danse démente, ces grands murmures. Ce que le jeune et naïf poète en pâmoison définissait hier comme un céleste ballet d’une grâce inégalée, la vieille plume écrivait aujourd’hui l’histoire d’une triste entreprise de survie, un cruel combat épique, animal, commandé par l’instinct. Combat au bout duquel on finissait par épuiser les individus les plus vulnérables. On les abandonnait derrière en pâture aux prédateurs qui, repus, laisseront en échange la volée des plus forts percher là, une nuit tranquille, retrouver des forces, avant de repartir aux premiers rais du matin. Vers un prochain murmure, plus au sud encore. Et d’autres pleins d’espoir entreprendront à leur tour sans savoir leur ultime chorégraphie, la fin d’une longue odyssée.

Et ce long moment magique était venu faire son tour à l’heure dite par Léo Simon.

Toute chose finissant toujours par se calmer, tout finit tout le temps par finir, toujours par mourir. De petits groupes se formaient encore timidement et se rescindaient, donnaient un dernier rappel pour un vieil ami de toujours qui leur faisait ses adieux résignés. Puis les étourneaux montaient tramer de leurs noirs plumages la verte cime des arbres et éteignaient leurs cris un à un. S’endormaient ainsi perchés. Une buse ou deux, après joyeuses bombances, riaient de quelque éclats puis baillaient jusqu’à leur nid douillet pendant que sans astres ni lune, le noir du ciel avait fini par tuer le mauve, qui tuât le bleu avant lui, et les coyotes sortaient de leur trou sur la pointe des pieds prendre le shift de nuit dans la paix revenue.

P’pa, y’é t’assez tard, rentre dans’maison, vous allez attrapper la mort toé pis le p’tit dehors.− lui criait sa fille à travers les moustiquaires.−On a une grosse journée demain toé pis moé, une longue odyssée.

Demain sera là bien assez vite, ciboire! maugréait Léo Simon à lui-même, visiblement contrarié, en s’extirpant péniblement des profondeurs de son adirondak soulevant avec lui la masse inerte, chaude et molle de l’enfant qui dormait.

Le renoncement, la frugalité dans toutes choses, la solitude assumée dans la patrie désertée, les amitiés évanouies, la famille oubliée, le corps anonyme dépossédé de toutes ces futilités que l’on confond toujours avec le nécessaire ou l’indispensable, voilà toute l’essence de l’esprit libre, libéré. Lorne Simmons pensait ainsi. Il ne voyait son salut que dans toutes ces choses, pas ailleurs.

Chaque matin de la semaine, Lorne quittait seul Ketso Yoh et remontait lentement Quebec street ne s’arrêtant qu’occasionnellement à mi-chemin pour un café les jours de grand froid. Là où quelquefois il croisait Patterson en pause matinale qu’il saluait toujours de la plus courtoise façon, pauvre Patterson. Au début, littéralement suspendu aux fils d’infos puis aux tout nouveaux écrans cathodiques où on voyait maintenant défiler en vraies photographies les vrais visages des suspects, des criminels, des gens portés disparus. Par moments, Patterson abandonnait sa quête puis sa fixation reprenait et il cherchait sans fin dans tous les recoins du système informatisé parfois jusqu’à tard le soir. Lorne Simmons faisait maintenant corps avec la petite communauté, apprécié, sans reproches. Excentrique certes mais pas malin pour deux cennes. Constable Patterson en faisait presque pitié.

En ville, Lorne portait toujours l’uniforme drabe qu’il entretenait soigneusement depuis toutes ces années dans le but entendu de se délester de toute forme d’identité propre. De bonnes étoffes. Et son petit sac en bandoulière, toujours. L’identité n’était pour lui que vanité, sa solitude un sacrifice assumé. Tout le monde à Prince George connaissait Lorne de vue et son écusson rouge et blanc sur le coeur suffisait à le présenter aux passants qui ne connaissaient pas encore son nom. Lorne, l’homme à l’habit de concierge drabe, on n’avait généralement pas besoin d’en connaître davantage. Il était cet habit, rien de plus et rien de moins. Ni un quêteux, ni un itinérant, ni un toxicomane, il ne sentait ni le tabac, ni l’alcool, jamais. Personne ne le craignait. Il tondait minutieusement sa barbe et ramassait sa longue chevelure blanche derrière sa nuque convaincu qu’une pilosité bien ordonnée le plaçait à l’abri des langues sales.

Il arrivait à la bibliothèque municipale à l’heure où le gardien ouvrait les portes et fermait les lumières avec le personnel qui quittait à la fin de sa journée. Plus de vingt ans de ce régime déjà, mine de rien. Dossier parfait, meilleur que bien des vrais employés, jamais manqué une journée. Presque quatre cycles d’enfants de l’élémentaire le connaissaient par son petit nom.

Lorne avait son bureau, une table bien à lui, où il ouvrait et se plongeait dans des ouvrages de référence de grandes dimensions, livres d’art, de science, atlas ou ce que les chinois appellent des coffee table books, parfois plus d’un à la fois étendant sur toute la table ces bouquins que personne même le pape ne pouvait sortir de la bibliothèque, voyageait à même ces superbes images, se transportait sur le dos de leurs mots. D’autres fois encore, replié dans un discret recoin avec un livre plus conventionnel, lettres noires sur papier blanc, son corps attendait bien calé dans un profond fauteuil que son esprit revienne sur terre. Il connaissait chaque livre, chaque rayon, aidait gentiment les enfants dans leurs recherches, faisait parfois la lecture aux tout-petits ou aux moins petits qu’une mauvaise vision privait de la joie de lire les nouveautés. Il aidait bénévolement les bibliothécaires à classer les retours, à trouver les égarés mal classés, à réparer les reliures endommagées, à faire régner le silence de cathédrale que les lieux imposaient.

Le soir venu toutes ces bonnes gens s’évaporaient, n’existaient plus et Lorne n’existait plus pour toutes ces gens non plus. Il redescendait seul Quebec street jusqu’à Ketso Yoh avec dans sa bandoulière de quoi lire encore les quelques heures qui lui restaient entre le souper communautaire, ses corvées, sa toilette et le couvre-feu du refuge.

Le matin s’était levé de bonne heure effectivement. Le petit Eugène se levait toujours aux aurores et Léo Simon ne dormait que sur une fesse quand on couchait l’enfant avec lui, immense faveur obtenue si et seulement si ses cousins n’y étaient pas. Mais leurs visites s’espaçaient, les fils de Léo éternellement aspirés dans quelque tourbillon féérique. Leurs excuses étaient des perles de littérature.

Léo et le petit Eugène avaient déjeuné ensemble à l’heure bleue et bien des casse-têtes avaient été assemblés dans la joie avant que la fille de Léo et celui qu’il appelait maintenant tendrement son innocent n’émergent de la chambre d’amis. Quand sa douce vivait encore, il l’appelait non sans ironie le gendre de sa femme. Triple bachelier et peut-être même plus, diplômé en toutes sortes de choses futiles et inutiles, enterré sous les dettes d’étude. L’innocent avait l’avantage d’obéir au pied et à la lettre à la fille de Léo et elle portait le pantalon toujours bien pressé. À son crédit, le garçon paraissait bien et ses énormes dettes d’étude lui avaient valu un beau parler très apprécié dans les salons et par Léo parfois, même s’il n’osait pas en convenir.

Le despotisme de la fille s’étendait à son pauvre père qu’elle bardassait comme une mère disciplinerait sans gants blancs un enfant particulièrement turbulent et à qui elle parlait parfois comme à un demeuré. Une i-grecque à la limite millénaire, son vocabulaire n’était pas toujours des mieux choisis et c’eût été bien difficile de lancer dans une réelle conversation ces ridicules petits hiéroglyphes jaunes qui lui servaient de langage écrit la plupart du temps. Léo se disait qu’elle était en mission commandée la pauvre, ses fils n’auraient jamais osé adopter pareille attitude envers lui, davantage du genre à déléguer.

Un désordre impressionnant régnait dans la maison de Léo et elle ne manquait jamais une occasion de le lui rappeler. De guerre lasse, elle faisait le voyage depuis Montréal pour venir lui faire un grand ménage. La définition de l’entretien ménager de Léo Simon était considérablement élastique depuis la mort de sa douce, sa motivation partie chez le p’tit bonhomme qui vit loin loin d’ici. Ses grandes ambitions de cuisine aussi. Quelquefois, après avoir déployé des trésors d’imagination à s’inventer un boui-boui indéfinissable à même les affaires disparates qu’il trouvait dans son frigo, il s’amusait à oublier sa création sur le rond de poêle le temps qu’il se cherche de la lecture dans l’immense étagère qui couvrait un pan de mur complet au salon. Pas une mince tâche, des centaines et des centaines de titres, mal classés.

Et l’alarme sonnait directement chez sa fille qui s’empressait de débarquer en panique avec son innocent. Elle trouvait toujours son père paisiblement installé dans sa chaise lisant sans discernement tout ce qui lui était tombé sous la main, le cadavre d’un bol de céréales à ses côtés, la cuisinière poudrée de blanc, un extincteur rouge abandonné sur le comptoir adjacent. –On ne m’aurait jamais pris à manger ça, t’aurais dû voir ça, c’était dégueulasse!– répondait-il simplement à sa fille hors d’elle. –Autant que ça brûle, je ne mourrai pas empoisonné de cette façon-là, tu devrais être contente.– Léo avait une conception de toutes choses bien à lui, un don spécial qu’il avait, probablement.

Maman avait tellement peur du feu, tu te rappelles? Elle avait toujours un petit sac de vêtements près du lit en cas, pourquoi tu me fais ça, papa?– Et Léo répondait bêtement que le feu et l’eau ça s’équilibre toujours à la fin. Ça compense pour les fois où je laisse déborder le bain.

Ce genre de chantage émotif n’ébranlait jamais Léo, foutaises pensait-il. Si on pouvait seulement le laisser vaquer à ses affaires tranquille, tout irait très bien. S’il y avait seulement un petit moyen de déléguer toutes ces choses banales, tout irait très bien. Il pourrait mourir centenaire dans sa propre maison. Les riches le font bien, Léo ne savait même pas combien il valait et c’était le dernier de ses soucis. C’est lui maintenant qui avait toujours un petit sac près de son lit en cas, quelques effets scrupuleusement choisis et de l’argent liquide. Son père Eugène avait toujours voulu faire de lui un administrateur ou un politicien. Léo Simon avait toujours fait de l’urticaire rien qu’à y penser. Sa douce avait toujours administré le ménage et il avait maintenant abandonné tout cela à sa fille en toute confiance. Il ne connaissait aucun numéro de compte ni code d’accès, n’avait aucune carte de plastique, avait bien notarié toute la patente. Il cachait ses petis surplus juste au cas, en général l’argent liquide fonctionne toujours une fois mal pris.

Cette fois-ci, elle n’avait pas fait son grand ménage. Étrange. Après le petit déjeuner, l’innocent a transporté les bagages dans la familiale et ils ont pris la route sans perdre de temps, comme convenu. Léo Simon partageait la banquette arrière avec le petit Eugène ravi de faire le voyage avec son grand-père d’autant plus qu’il manquait l’école encore une journée. Léo reconnaissait la route, ce n’était pas la première fois qu’il la prenait. Il reconnaissait le décor. Généralement, lorsque sa fille et son innocent le conduisaient à la maison de vieux c’était pour une semaine ou deux, se donner bonne conscience, le temps qu’ils aillent changer la couleur de leur peau à Cuba.

Léo ne détestait pas cela, il s’y était même fait quelques amis. Un vieux journaliste de Radio-Canada gai comme deux moineaux, un ancien professeur de français à l’accent pointu. Ils avaient même fugué un soir, le journaliste avait passé en douce quelques bouteilles de Merlot qu’ils ont sifflées nuitamment dans une balançoire au fond du jardin.

On s’en va où, maman?– demandait l’enfant. –On arrives-tu?– Un silence de plomb et deux faces longues meublaient les banquettes avant. Léo Simon regardait dans l’espace arrière et constatait l’ampleur de son bagage, ils voulaient définitivement que je ne manque de rien, pensait-il. Il revoyait également tous ces cartons que l’innocent avait débarqué en catimini dans son ancien bureau à l’avant de la maison, on prend qui pour un con ici, comme si on avait l’intention de vider sa maison en son absence. Et son esprit s’adonnait maintenant à une bien désagréable mathématique.

Chaque matin dans tous ces mouroirs de l’état ou autres entrepôts de vieux, pathétiquement déguisés en Club Med de pacotille, la marée des véhicules familiaux déversait sa nouvelle livraison de vieux débris du baby-boom, certains savaient, les autres pris pour des demeurés sans cervelles souriaient encore un bref moment. De grandes faces longues avec des larmes de crocodile soutenaient qui pépére qui mémére sous le bras, d’autres plus chanceux suivaient derrière avec le bagage, graciés de tout contact visuel avec le condamné. Les plus sans-coeur avaient délégué l’ambulance, les travailleurs sociaux, la police. Excommuniés du péché de vieillesse, vieux étourneaux au souffle court qu’on livrait aux rapaces pour la gloire et la fortune de la race.

Il y avait une marée grise à nettoyer, les ressources manquaient cruellement, personne ne savait plus compter dans ce foutu pays sauf les voleurs. Léo conservait comme une grande blessure brûlante l’image du petit Eugène qui criait à la mort et se débattait aux portes de l’enfer dès qu’il avait compris ce qui se passait là.

Cette fois-ci, le client était devenu résident, un tout autre département. Deux préposés aux visages blasés avaient escorté Léo dans ses nouveaux quartiers au cinquième, espace coquet, mobilier passable, fenêtres à barreaux, pas de balcon. On lui avait remis une chemisette bleue d’hôpital qu’on l’a prié d’enfiler, sans bas ni sous-vêtement. Règlement-maison, la contamination. On devait passer tous ses vêtements privés à la buanderie locale d’abord. Et on l’a abandonné là les fesses à l’air un long moment. Après un boui-boui digne de Léo lui-même comme repas du soir, une aide-infirmière au bord du burn-out est plus tard venue le voir pour juger de sa taille à l’oeil et l’aviser qu’elle allait bientôt repasser, lui enfiler une culotte d’incontinence le temps que ses sphincters soient bien étudiés et documentés. Pensée délicate.

À son retour, Léo Simon n’y était plus.

Descendu discrètement aux buanderies comme un sioux en chemisette bleue, son sac sur le dos parti à la recherche de ses vêtements. Par dépit il avait finalement volé un uniforme dans un cagibi du sous-sol et était reparti tout simplement d’où il était venu, par la grande porte d’en avant. Léo Simon a salué bien courtoisement l’agent de sécurité obèse à mourir et totalement confondu qui veillait sur les allées et venues. Ne se fiant que sur le badge qu’il voyait, l’agent répliqua le plus simplement du monde à Léo Simon:

Bonne soirée monsieur Lorne!

Les vendredis, Lorne Simmons faisait ample provision de bouquins avant de quitter la bibliothèque municipale de Prince George fermée pour la fin de semaine. Les samedis, les dimanches, il partait toujours seul de l’autre côté vers First street, piquait une pointe à la petite épicerie familiale des Federber. Quelques noix, un carré aux dattes que faisait elle-même la patronne, un fruit ou deux réglés avec ses coupons du secours public. Le plein de café servi dans un vieux thermos trouvé aux disciples d’Emmaüs. Il traversait prudemment First street qui était aussi la vieille route provinciale qui coupait Prince George en deux. Il marchait loin passé la gare de ViaRail, la distance nécessaire pour échapper aux regards des agents de sécurité puis coupait d’un bon pas à travers la vaste gare de triage derrière.

Patterson souvent stationné là sur First street, frustré, n’y pouvait rien, le terrain était sous la juridiction de ViaRail.

Après tous ces rails enjambés et une marche dans les champs, passé River road, il rejoignait le hobo trail, un sentier d’usure, clandestin, qui traversait le parc provincial de Cottonwood. Le sentier menait à une petite baie dans l’estuaire que Lorne avait découverte il y a plus de vingt ans et où il aimait aller s’asseoir pour apprécier le décor vierge sans acteurs, le murmure des eaux tranquilles qui y jouaient le rôle du silence, les mots de ses livres l’intrigue.

Là, directement devant lui, la Nechako offrait en se contorsionnant lascivement alentour d’elles ses dernières caresses aux berges des petites îles vierges d’un archipel sauvage avant d’abandonner ses couleurs et d’aller perdre son propre nom dans une noce sans fin avec le grand fleuve.

Seul devant ce tableau, aucun être humain à des lieues, le grand calme, la sainte paix elle-même en personne, surprise dans son terrier, en sortait sans craintes se lover contre lui sans dire un traître mot. Comme un petit garçon fasciné aux soirs de grand murmure.

Lorne Simmons consolait là secrètement son seul bonheur.

Le Flying Bum

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Le diable est aux vaches

Ça faisait longtemps que j’en voulais un. Je sais, tout le monde sait que j’ai une sainte horreur de pinner des affaires derrière l’auto ou d’avoir à rouler avec un rack sur le toit de la voiture. Mais là, Canadian Tire les donnait littéralement, un spécial d’enfer, ça ne valait même pas la peine de ne pas m’en acheter un, ça aurait été péché mortel.

Imaginez donc, un kayak qui se plie en deux et qui entre directement dans le coffre de la voiture. Même la rame plie en deux. J’étais moi-même un peu plié en deux quand j’ai vu le spécial. J’ai lu les spécifications en diagonale, les questions toutes bêtes et secondaires relatives à une embarcation qui va sur l’eau comme l’histoire de l’étanchéité, c’est certain que les chinois y ont pensé, Canadian Tire en vendrait pas sinon. Évidemment les vestes de flottaison n’étaient pas en spécial la même semaine, ces gens-là ont des spécialistes de la mise en marché à temps plein, mais on ne lésine pas sur la sécurité, money is no object comme disent les chinois. J’en ai acheté une belle, plus chère que le kayak.

J’ai fait un croche à l’atelier où je me suis fabriqué un beau vinyle pour compléter le travail bâclé des chinois. Le modèle de mon kayak, Le Diable, écrit en belles lettres aux couleurs feux de l’enfer. Pour satisfaire mes obsessions d’originalité j’ai rajouté quelques lettres clonées sur les originales et il s’appelle maintenant Le Diable est aux Vaches. J’ai tout paqueté ça dans le char et je suis entré chez moi pressé de montrer ça à ma douce. Sa réaction se classe dans la catégorie mitigée, sa moue exprimait un timide: “Je m’en câli…. Tu vas pas aller te noyer toé-là dans une affaire de même? C’est-tu garanti ça? Combien t’as payé ça, innocent, un kayak qui plie en deux? T’as-tu gardé la facture? On a bien d’autres choses à payer, non? Le monde va se plier en deux quand ils vont te voir ramer là-dedans.”

Ma douce embarque rarement sur des choses qui flottent, ailleurs que dans la piscine et encore, même si elle touche le fond, de la piscine on s’entend. Mais moi, je suis en mode actif par les temps qui courent et j’essaie simplement de les rattraper (les temps qui courent). Aussitôt la vaisselle du souper bien cordée dans son rack, je prépare tout ce qu’il faut et je pars étrenner mon beau kayak. “Amène-toi une grosse serviette, innocent, ça va être commode.” Et mon orgueil a clâmé un non bien ressenti, dans ma tête bien sûr, et mon petit génie de service bien tapi dans un recoin de mes suspicions se frottait le menton du doute mais s’est tu par respect. En fermant le coffre j’ai cru entendre au loin: “Ça y est, il commence à virer fou!”

J’ai roulé sur le chemin de la presqu’île un certain temps à la recherche d’un débarcadère de fortune à l’abri des regards. Le bon spot trouvé, j’ai déplié la chose et je nous ai lancés Le Diable est aux Vaches et moi dans les eaux beiges-brunes de la rivière l’Aswomption. Ça motive à ne pas chavirer là-dedans, une bonne affaire quand même. Je connais que dalle dans la navigation sauf peut-être que les rivières ont un sens. J’ai donc décidé de remonter le courant pour m’économiser le meilleur pour la fin. J’ai accroché un ruban fluo dans la branche d’un saule pleureur qui pendait au-dessus de l’eau pour ne pas brailler ma vie à retrouver l’auto, il n’y a pas rien que des poux là-dedans. Et allez hop, capitaine Bum vogue sa galère sur les flots beiges-bruns du soleil qui penche sur un beau soir d’été sur la rivière l’Aswomption.

Une seule pensée obscurcissait mes songeries aquatiques, mais à peine une petite breumasse d’incertitude. Me questionnant sur la profondeur des eaux sous mon frêle et pliable esquif, était-ce une si bonne idée que ça de baptiser mon kayak Le Diable est aux Vaches?

Le suppôt de Satan était suspendu à son poste sous le pont de la 341 à l’affût, grignotant des Krispy Kreme original-vanille qu’une grosse madame qui avait passé plus tôt sur le pont devait encore chercher ébaubie, dans la boîte sur le siège passager. Sont passés où, cou’donc? Ça se mange trop vite tellement c’est bon se dit-elle, résignée et décue, en attendant sa lumière au bout du pont. Lorsque le suppôt vit venir l’hurluberlu en kayak, il supposât (je suppose que les suppôts peuvent supposer au passé simple aussi bien que n’importe qui) il supposât, disais-je, qu’il avait un client, flairant déjà la bonne affaire. Le rameur avait l’air d’avoir surestimé ses capacités à pagayer contre le courant, son visage cramoisi était marqué de taches blanches contrastantes qui dessinaient sur ses joues la forme de pays inconnus et exotiques et la sueur qui perlait sur son front s’agençait à ses grandes oreilles qui saignaient.

Le soleil était passablement canté et dans la noirceur presque opaque sous le pont une chatte n’aurait pas retrouvé ses petits mais rien qu’un kayakiste épuisé, dans un état second. À la rencontre d’une roche bien ronde à fleur d’eau, Le Diable est aux Vaches se plia sur lui-même sans raison et là, le diable était aux vaches pour de vrai, je le savais. L’eau s’est infiltrée dans les deux moitiés du kayak et moi, hors de moi, expulsé hors de lui. Au terme d’un combat épique, je me suis retrouvé tenant désespérément la rame sous mon menton, l’hostie de kayak chinois d’une main, ramant de l’autre main pour me tenir en équilibre debout sur le fond de pierres gluantes, le liquide indéfinissable qui m’arrivait en-dessous du nez me laissant respirer seulement si je réussissais à me maintenir sur la pointe des pieds. J’ai vécu des positions plus confortables, souvent je dirais.

C’est clair que j’avais oublié un morceau dans l’auto. Ah oui, la veste.

Étais-je sur un îlot de pierres entouré d’eaux plus profondes ou de vases épaisses qui auraient tôt fait de m’aspirer dans le fond de cette soupe poisseuse, je ne saurais dire. Mais bouger de là n’était pas encore ma meilleure option, pour le moment. Outre brailler ma vie, il me restait une autre option à tester, crier à m’en cracher les bronches au loin. Mais crier quoi, à qui?

KAYAKISTE

(à tue-tête, avec l’écho sous le pont)

Mon âme au diable si je sors de ce trou vivant!

(classique, vous me direz, mais bon)

SUPPÔT

(sussutant)

Chérie, je te rappelle, j’ai un client. Oui, bizoux moi aussi, allez.

(voix caverneuse un peu empruntée)

Vous aurez, cher ami, la plus fascinante des coïncidences à raconter à votre douce à votre retour à la maison.

KAYAKISTE

(esbaudi)

Satan?

SUPPÔT

Vous n’êtes pas véritablement en position d’être si pointilleux dans le choix de votre interlocuteur, il me semble. Satan est un homme extrêmement occupé, vous savez. La vie moderne fait de l’enfer une entreprise qui connait une expansion spectaculaire, sa gestion occupe le pauvre homme jour et nuit. Il doit nécessairement déléguer, mais nous sommes tous totalement investis de sa confiance et armés de sa toute-puissance.

KAYAKISTE

(esbaudi commence à être faible comme mot)

On jase, là, mais je sens mes forces fléchir et passer les barbottes entre mes jambes, vous me sortez de là oui ou merde? On a un deal, ou on n’en a pas?

SUPPÔT

On se calme. Je dois rédiger le constat, monsieur Bum. La paperasse usuelle. Des âmes, des âmes, on commence à en avoir un pas pire inventaire. Leur prix est à la baisse ces jours-ci, vous savez.

KAYAKISTE

(à lui-même)

C’est bien ma chance proverbiale, tombé sur une trappe à tickets de l’enfer.

(au suppôt, je suppose)

Oui mais ma situation n’est tout de même pas si désespérée, elle pourrait aisément trouver une fin heureuse par elle-même, qui sait? Le prix de mon salut ne saurait dans ces circonstances dépasser la valeur de mon âme, non?

SUPPÔT

On verra bien. Question 1, monsieur Bum, êtes-vous activement engagé dans une croyance religieuse, si oui laquelle?

KAYAKISTE

Mais c’est horrible comme question, la discrimination basée sur la religion, c’est strictement interdit par la loi, nous en sommes heureusement protégés par la charte des droits et libertés de Trudeau le père.

SUPPÔT

Désolé, Trudeau le père n’est pas dans ma liste des divinités déductibles. Une âme sans foi, ça vaut quoi selon vous, monsieur Bum? Vous êtes un homme brillant, monsieur Bum, n’étiez-vous pas un premier de classe récidiviste? N’aviez-vous pas un quotient supérieur à la moyenne? Satan est acheteur dans ce rayon-là, ses oeuvres et ses pompes ont maintenant un département de recherche et développement à la fine pointe qui embauche toujours.

KAYAKISTE

Vous voulez insinuer que je serais consultant pour Satan inc.? Pour l’éternité?

SUPPÔT

Non, pas vraiment, monsieur Bum. Ceci voudrait dire que vous auriez à perdre la raison totalement et livrer votre intelligence au patron pour ce soir ici-même sauver votre cul de la froide saumure que vous appelez une rivière.

KAYAKISTE

(se pensant bien plus intelligent que le suppôt)

On peut négocier? Je suis un vieil homme, vous savez, je pourrais vous délester ma raison en plusieurs petites livraisons, comme des mensualités, contrat que je respecterais à la lettre, assurément. On n’y verrait que du feu. Vous savez l’intelligence et toute ces connaissances, en vieillissant, on en a besoin de moins en moins de toutes façons. On se replie sur les petits bonheurs, la sangria pré-mélangée, les mots cachés et toute cette sorte de choses. Quel vieux s’intéresse à la quadrature du cercle de nos jours? Pour le reste on a toujours les calculatrices et Google.

SUPPÔT

Oui, on peut organiser cela. Attendez que je trouve le formulaire d’arrangement C-376 sur les livraisons à tempérament. Nous aurons besoin d’un dépôt, monsieur Bum. J’aurai besoin de votre NIP pour le virement. Lorsque vous aurez livré à Satan Inc. votre dernière parcelle d’intelligence, votre dépôt vous sera automatiquement remboursé et déposé directement à votre compte.

KAYAKISTE

Depuis quand les banques font affaire avec Satan? Question idiote, je m’excuse.

SUPPÔT

Satan a un compte PayPal, monsieur Bum, il ne fait pas affaire avec les banques.

(un peu de niaisage technique)

Alors, voilà, la transaction a été approuvée. Les détails vous viendront directement à l’esprit par la voix de Satan lui-même en personne, restez à l’écoute. Merci d’avoir choisi Satan Inc., est-ce que je peux faire autre chose pour vous ce soir, monsieur Bum?

KAYAKISTE

Ça va aller de même, merci.

(en lui-même)

Ben oui, l’enfer a un compte PayPal à c’t’heure! On rêve ou quoi, ici, là? Au pire, je perdrai mon dépôt. Ce ne serait pas le premier dépôt que je perdrais sur une vache. T’es pas proche de me revoir en-d’sour du pont, p’tit con.

Je n’ai pas lu tous les petits caractères du contrat comme c’est mon habitude ni le manuel d’instructions mais je me suis dépêtré de ma fâcheuse situation comme par magie dans le temps de le dire, je l’avais quand même échappé belle. Le chemin du retour fut des plus agréable, le courant dans le dos pour le retour était ma dernière meilleure idée de la soirée de toute évidence. En chemin, je me suis un peu réconcilié avec le kayak, les chinois et le Canadian Tire. J’ai retrouvé mon petit ruban fluo dans sa branche de saule et je suis allé retrouver ma douce qui m’attendait tranquille dans sa balançoire.

LA DOUCE

(Allegro, postillonnant)

Tu pues la swompe! Tu sens le diable! T’es tombé à l’eau, mon innocent, je te l’avais dit de t’amener une serviette aussi. Pis, t’as arrêté où sur ton chemin? C’est un nouveau bar de danseuses ça, le Satan Inc.? Ils doivent être belles en tabarnak, c’est quoi les retraits de cent piastres, direct dans le compte à sept heures, à huit heures, à neuf heures…? T’es-tu en train de virer fou tranquillement, toé-là?

RIDEAU

 

Flying Bum

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Tout nu, tout nu, pas de bas

(autofiction expérimentale)

Il faut que je me grouille, que je m’étire, quotidiennement, le physiothérapeute a été formel. Radiculopathie oblige sans compter mes soixante ans passés. Shake your booty. Je n’ai plus seize ans, c’est bien écrit sur mon permis, 1957. J’ai lâché la dope depuis des lunes, jupiter! La cigarette depuis bientôt cinq ans, je bois de l’eau comme une chaudière percée, je déjeune au gruau pollué aux graines de chia pilées. Je fais ce qu’il faut mais un peu sur le tard ai-je lâché le lard.

J’ai des bottes de caoutchouc en quantité, j’ai aussi des beaux souliers de chez Canadian Tire pour la montagne mais j’habite sur le plat et le temps est sec et radieux. Je vais donc y aller pas de souliers, pas de bas, rien. Un homme de mon âge, tout nu avec des bas c’est une catastrophe. Toute la poésie du corps d’un homme de mon âge tient dans ces deux petites pièces vestimentaires tout petites qu’on porte ou qu’on ne porte pas dans les pieds, qu’on se doit d’oublier dans le tiroir de bas avec tous les hirsutes cossins qu’ils risquent de côtoyer là.

Oui, oui, vous avez bien lu. Tout nu, tout nu, pas de bas. Je vis dans la nature, je pense nature, je mange nature, je respire nature, alors j’irai nature. Tant qu’à aller respirer des phéromones dans le bois, aussi bien y aller de toutes les pores de mon corps, absorber en porc, ne rien laisser à autrui ni aux truies. C’est le printemps, non? La nature se pare de ses plus beaux atours. Moé-si d’abord. Et les maringouins ne sont pas encore là. Et ne voyez pas là un attentat aux bonnes moeurs pas plus qu’une atteinte aux belles-soeurs, dans le sous-bois tout vert pas de sous-entendu pervers. Et si le cas se présente, lui ou sa soeur, douce gâterie à leur regard j’offrirai, sans plus et sans offense. Gâtez-vous les gâteux, voici du gâteau et du beau. Aucune bobette pour briser le rythme des mes amourettes se dandinant aux quatre vents avec le vit qui vit sa vie libre comme l’air entre les deux, gland rose à la rose des vents.

Le vent me sifflera, le pique-bois persifflera pour faire changement des toc-tocs et si d’aventure la rivière sortait de son lit et partait après moi, quelle histoire d’Ô j’aurais à raconter au très-haut qui se cache la vue là-haut si proche des cyprès avec les feuilles des prudes trembles qui frémissent de la cîme.

Un petit réchauffement pour les muscles endormis, une petite bouchée avant de partir et un peu d’eau pour faire descendre ça, je n’aurai ni sac ni poche pour transporter des en-cas pour la route. Et allez hop, cascade. Dans la tiédeur de ce beau petit matin qui fait son frais, à l’aventure. Direct dans le bois en avant de la maison. L’avantage indéniable de partir flambant nu c’est qu’on ne perd pas de temps à se choisir des fringues bien assorties.

Ah, la verte mousse des bois sous mes pas, connexion directe à la terre mère nourricière, mes pieds se font le canal par où sa douce onde de vie monte en moi nourrir mon âme. Puis surprises pas très agréables, les branchailles et les épines, les cailloux pointus, les choses qui piquent et lacèrent la peau, les insectes rampants et menaçants, les horreurs sans nom que je sens pénétrer entre mes orteils. Câlice de tabarnak.

Stratégie, stratégie.

Je coupe, je reviens sur l’herbe rase, temps d’arrêt, et je dévisage l’allée qui me pointe ses points de fuite au loin. Et comme le lièvre en son gîte qui songe mon esprit cogite. Fuis-je?, me dis-je. De l’autre côté de la route asphaltée, on a ouvert un long chemin dans le sable jaune, le sable à tabac typique de Joliette, sur plusieurs kilomètres et cette voie pénètre la vierge terre à bois déserte comme une longue raie obscène dans la forêt dont la douceur et la chaleur invitent mes pieds déjà endoloris à venir s’y sentir bien chez eux, à l’aise. Quiconque qui que quoi comme moi a déjà parcouru une raie obscène sympathisera. Au centre de l’allée, ma stratégie se précise, j’attaquerai le dernier bout en sioux, je traverserai la route en chevreuil paniqué sans jamais me retourner comme l’écureuil stupide qui meurt écrasé à tout coup dans une stupide danse en aller-retours chorégraphiée par une indécision maladive. Et ne voulant froisser ni le quidam ni sa tôle, je gagnerai tout de go l’éden du sable suave et chaud au grand galop.

J’examine le sol et j’y détermine pour mes pieds nus la meilleure trajectoire et je m’élance comme un éclair de sans-génie sans autre cérémonie, de toutes mes forces, Bruni Surin sprinteur sans culotte ni camisole ni riches commandites imprimées dessus. Mais avec les fesses blanches.

Une gentille dame septuagénaire, lunatique à souhait, à la chevelure teintée noire comme le charbon de bois, voisine de mon bois, et qui avoue une petite préférence pour les autres madames, celle-là même qu’elle aime d’amour à ses côtés, toutes deux couvertes d’une même et ravissante Toyota Corolla rouge pompier qui entrait chez elle en trombe par le chemin de gravier mitoyen. La madame à la chevelure noire, rouge de panique, barra ses freins à deux pieds comme elle le pût mais mal m’en prit, ma pauvre carcasse embrassa celle de la japonaise rouge de plein fouet et prit, au terme d’un long envol, l’envie d’aller se rafraîchir dans le glauque ruisseau qui dormait innocemment dans le creux du fossé attenant aux boîtes aux lettres, témoins-muettes ébaubies et ratées de peu en plein vol, par bonheur.

La pauvre femme assise aux loges, côté helper, faillit mourir sur place, de rire. Quand on n’aime pas particulièrement les hommes nus, que voulez-vous . . . Calmée et se pinçant la lèvre, elle appela les pompiers, l’ambulance, la police et celle à la toison noire l’Express de Montcalm dans le fol espoir de remporter le laissez-passer pour deux mouchards chez St-Hubert Bar-B-Q que remettait hebdomadairement l’hebdomadaire très local aux mouchards chanceux, dénonciateurs de chiens écrasés de tout acabit et porteurs de bonnes et exclusives nouvelles.

Et moi je ne me suis réveillé et je n’ai repris mes esprits que quelques heures plus tard en civière dans un corridor réservé aux gens dans ma condition, dans l’aile psychiatrique de l’hôpital régional. Seul endroit disponible présumai-je pour se remettre d’un vol plané mal planifié. J’entendis d’abord vaguement celui qui me bordait gentiment m’expliquer en long et en large, sur un ton plein de gros bon sens d’agent de sécurité, les splendeurs insoupçonnées de la vie en société, puis un homme en sarrau blanc qui insistait:

“Non, pas du tout, non, courir dans le bois tout nu pas de bas ne fait pas de vous l’homme nouveau tant espéré que l’humanité et les hommes en sarrau blanc sont trop sots pour reconnaître en vous.”

“Vous avez cessé de prendre vos pilules sans m’avertir, monsieur St-Pierre, on va devoir reprendre le traitement à zéro maintenant.”

Ah ben, poil aux dents, sacrament.

 

Flying Bum

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