Vol 102 direction paradis

Léopold s’est finalement pris un petit travail dans une librairie de seconde main dans le bas de la ville. Pas le choix. Triste boulot pour un écrivain quand même. Chaque jour lui ramène son propre portrait, le plus vivant portrait de la boue épaisse et froide dans laquelle il a laissé sa vie s’enfoncer. La lecture ne signifiait plus grand-chose pour lui, moins que jamais auparavant. Peut-être, songeait-il, avait-il trop lu et relu ses propres écrits. Il lui semblait que ses tournures de phrase tournaient à l’infini, que tous ses épilogues étaient prévisibles, impossible pour lui de ne pas les voir venir, ni dans ses écrits ni dans sa propre vie. Il ne pouvait plus vivre de cette façon. De ses prétentions. Il avait survécu de peine et de misère à l’hiver précédent, un creux personnel qui avait laissé sa trace en lui sous la forme d’acouphènes atroces, perpétuels sifflements dans sa tête qui avaient remplacé le silence comme fondation première de ses expériences sensorielles. Si vous avez des acouphènes, répétait-il à tout vent, ne fréquentez pas les sites de soutien aux victimes d’acouphène. Tous ces gens sont suicidaires. Ce qui, en soi, n’avait pas constitué une surprise pour Léopold.

Léopold a cessé toute lecture pour un moment, la souffrance à se concentrer sur le son des mots dans sa tête, là où se vit vraiment la lecture, à travers les sifflements lancinants de ses acouphènes, peine perdue. Puis, il a trouvé ce travail. Puis il a trouvé cette médication qui a totalement transformé le lecteur en lui en un lecteur nouveau qui aspire maintenant aux intrigues les plus enchevêtrées en littérature. La complexité interminable et banale de l’intrication pour l’intrication. La drogue, sans doute.

***

Un jour, en révisant l’étalage de la section religion, Léopold a remarqué un titre, Vol 102 direction paradis, écrit par un pilote de ligne qui a crashé un vol commercial, qui est presque mort, qui a fait un très bref séjour au paradis avant de se réveiller après un long coma de plusieurs mois, se voyant le seul et unique survivant du crash. Une catastrophe, de son propre aveu, dont il assumait l’entière responsabilité. Tout le long du récit, il n’est aucunement question de bêtes questions d’aviation, ni de réconciliation avec ses sentiments de culpabilité. En lieu et place, le texte était construit essentiellement alentour de ses visions du paradis. Léopold était ébaubi, tant soit-il qu’on puisse être ébaubi sous forte médication. Peut-être croyait-il que la révélation du paradis compensait à elle seule pour la mort de quelque deux-cents individus. L’auteur avait découvert l’ultime raison d’écrire. Son livre, un phénomène de transfert conçu pour justifier l’injustice de sa survie. Et il trouvait la plus simple, élégante entre toutes, façon de proclamer que Dieu lui-même avait protégé sa vie afin qu’il puisse proclamer, par son livre, la révélation du paradis. En d’autres mots, à la limite, transférer sa propre culpabilité à tous les incroyants. Le crash était nécessaire pour eux, tous ces mécréants comme Léopold.

***

Lorsque Léopold a retiré le livre de l’étalage quelques jours plus tard pour s’y attarder davantage, il a réalisé qu’il avait passé rapidement sur des détails importants. L’auteur n’avait pas abimé un avion commercial – c’était un avion-cargo. Ses deux co-pilotes morts dans l’écrasement avaient été les seules victimes. L’avion s’est écrasé dans un cimetière, réduisant en mille miettes un mausolée de sept étages érigé à la mémoire des pilotes décédés en fonction. Les ironies du destin sont horribles, pensait Léopold, en regardant partout alentour de lui. Peut-être que je ne devrais pas travailler dans cette librairie, au milieu de tous ces auteurs décédés.

Léopold peinait à chasser l’inconfort que cette idée faisait monter en lui.

L’homme, lui, était finalement devenu un pilote de ligne après l’écrasement.

***

Un jour, un homme est entré dans la librairie, sans chemise, nu de la ceinture en montant.

Intéressant, pensa Léopold. Intéressant parce que Léopold lisait justement le passage où le pilote émerge de son long coma.

“Trois mois dans la brume totale,” dit l’homme sans chemise, “du moins c’est ce qu’ils m’ont dit, je suis encore tellement fatigué.”

“Qu’est-ce qui s’est passé?” répond Léopold, curieux.

“J’ai commencé à faire rapport de TOUS mes rêves au gouvernement à l’âge de dix-sept ans,” l’homme sans chemise expliqua-t-il, “Mes rêves semblaient si prodigieux. J’ai cru que c’était mon devoir de citoyen de tout leur rapporter. Aujourd’hui, je ne peux plus m’en rappeler parce que le gouvernement m’a plongé dans un coma artificiel et me les a extraits avec un neurovacuum ou une patente de même.”

Léopold n’a que hoché de la tête avant de se replonger dans Vol 102 direction paradis. On n’y trouvait rien sur les rêves ce qui était tout de même admirable. Si un auteur doit relater ses rêves, il se doit de le faire de la façon la plus réaliste qui soit, sans affirmer que c’est un rêve. Exactement ce que le pilote a fait. C’était là l’essentiel du livre. Le pilote avait d’excellents instincts d’écrivain. Il savait quand retenir l’information, quand en relâcher, à quel dosage, il n’en mettait jamais trop. Combien de personnes avaient-elles lu ce livre? Probablement moins d’une centaine. Un petit éditeur chrétien de Lennoxville avait publié le texte. Léopold a scruté le web. Leur site web explique qu’ils sont reconnus comme “leader mondial de la fiction inspirée” et qu’ils sont “engagés à faire connaître la littérature chrétienne à travers le monde.”

Léopold a immédiatement pensé à leur soumettre un manuscrit qui tournerait alentour de ses écouphènes, qui était son propre rêve prodigieux en quelque sorte, sa vision religieuse à lui, les sons venus de l’au-delà. Ce qui constituait un net avantage pour lui sur le pilote. Lui, il était encore en plein dedans, dans la souffrance. Dieu nous rend fous, sourds, aveugles, nous laisse vivre de faux rêves qu’il nous enlève dès que l’on s’y complait et il appelle cela notre guérison.

Léopold a alors refermé une fois pour toutes Vol 102 direction paradis.

Dans la section voisine, des bruits fracassants, l’homme sans chemise se frappait l’abdomen violemment avec un livre, un gros ouvrage à reliure rigide sur la lutte au terrorisme.


Flying Bum

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Une autre chambre à louer

Il y en avait un qui était beau gosse. Il s’accrochait les pieds dans notre maison de chambres même après qu’Adéline soit partie travailler, il se préparait de copieux déjeuners en plein après-midi, s’assoyait au soleil, notre soleil, buvait du café, notre café, se bricolait des opinions politiques en lisant NOS bouquins. Nous tempêtions, par en-dedans. Hippie serait un mot trop digne pour lui. Hippie implique une sorte d’investissement personnel tout de même.

Le numéro deux était plus âgé et moins beau. Laid, en fait. Une chevelure vraiment sèche, hirsute et moche – comme quelqu’un qui aurait fui le salon de barbier en plein milieu de sa coupe. Et il n’acceptait pas sa laideur. Il réservait dans les meilleurs restos, lui offrait des billets pour les meilleurs concerts en ville, il arrivait avec du champagne et expédiait les bouchons à travers les fenêtres dans l’opacité de la nuit. Il s’assurait de toujours quitter avant que le beau gosse ne se pointe. Il fumait comme un engin, comme Adéline fumait elle aussi. Lorsqu’il souriait c’était toujours derrière un nuage d’amertume. Adéline était blonde, grande, mince, bandante. N’importe qui pouvait lire dans les pensées du numéro deux : “OK, parfait, faut que je me fende le derrière en huit juste pour me mériter des miettes de ce qu’Adéline offre au bellâtre sur un plateau d’argent, la vie est une vraie beurrée de merde, le salut n’est rien qu’une question d’appétit.”

Il avait raconté à Adéline, devant nous tous, qu’elle ressemblait à la fille sur la pochette de Roxy Music. Elle avait aimé. Elle avait particulièrement apprécié qu’il lui dise cela devant nous tous. Jamais dans cent ans le beau numéro un ne lui aurait dit une chose pareille, elle savait. Un point pour le numéro deux.

Puis, il y avait aussi la blonde. Sa blonde. Numéro trois. Massive, et elle avait un marmot de cinq ans avec une chevelure bouclée. Elle fumait de la dope et buvait de la vodka. Lorsqu’Adéline était au lit avec elle en haut, le marmot tournait en rond au rez-de-chaussée, comme une poule pas de tête, comme s’il n’avait jamais vu un escalier de sa vie, ou compris le principe. Il pointait sa petite tête ronde et frisée dans la craque de notre porte et posait des petites questions de petit marmot. Nous savions fuck all à propos des petits marmots à l’époque.

Peu importe les fringues, Adéline était toujours aussi bandante et toi tu faisais toujours le quart de nuit aux urgences. Je t’attendais, aspiré dans mes bouquins. Complètement à court d’amants, et d’amantes, et de cigarettes, Adéline descendait alors dans ma chambre pour parler, désoeuvrée, en manque de nicotine, et morte d’ennui. Il m’arrivait de fantasmer à propos d’elle – boys will be boys. D’elle et de toi. De nous trois, bref. Je ne savais pas vraiment si elle était ton genre. Ni même mon genre. Mais tu n’avais pas parlé d’essayer ce genre de chose un jour?

Finalement, il y avait son chat. Un chat persien – il s’appelait Persien – une boule difforme de longs poils gris avec des yeux de hibou et une face plate comme un chat qui aurait manqué de frein. Dégriffé. Une queue qui aurait été plantée dans une prise de courant. Adéline ne semblait même pas si attachée que cela à la bête, c’est rien que pour le plaisir d’avoir un peu de fourrure sur une peau nue, disait-elle. Bellâtre numéro un faisait danser le chat sur ses pattes de derrière sur les fesses d’Adéline allongée sur le ventre. “Laisse-le donc tranquille,” disait-elle. Il rigolait et continuait. Le plus laid, numéro deux, ne faisait aucun cas du chat, indifférence totale. Un homme de chien. Oui, définitivement. De berger allemand. Au bout d’une lourde chaîne.

Comment était-elle arrivée? Aucun souvenir. Les chambreurs vont et viennent comme des mouches, paient leur chambre à la petite semaine ou sont accompagnés gentiment vers la porte. Probablement qu’elle avait vu notre annonce sur un babillard de supermarché – Chambre vacante, personnes normales ou foutus végétariens bienvenus.

La fin fut simple. Elle: “On s’amuse bien parfois nous trois, mais tout ce que vous faites, c’est travailler.” Elle voulait dire toi, tes quarts de nuit aux urgences. Et moi derrière mon bureau à lire tout le temps. On l’ennuyait, finalement. Profondément. Alors elle a quitté. Nous a quittés. Exit numéro un, numéro deux, la grosse fille blonde et son marmot, la boule de poil. Elle me les a sciées. Comme une gifle. Un grand coup sec, court et inattendu sur ma joue nue. Tu passes toujours tes nuits aux urgences, c’est vrai. Je le réalise. Davantage qu’avant.

Mais, hé, non, ça va aller, quand même. C’est rien qu’une autre chambre à louer après tout.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord (reprise)

En reprise, ce texte que plusieurs lecteurs relisent de temps à autres pour une raison qui m’échappe , un texte qui parle beaucoup de l’été, de l’enfance et de l’amitié. Un texte que je vous offre pour vous souhaiter de belles vacances. On se revoit en août.

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


Flying Bum

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L’escale de Fernando

L’avenir d’Adéline était déjà tout compilé en notes et en gribouillis hirsutes sur une seule et unique feuille de papier qu’elle conservait, pliée, dans son porte-monnaie. Je le sais, elle me l’a montrée. Comment à vingt-six ans elle deviendrait une infirmière auxiliaire et empocherait quarante-quatre mille dollars par année; plus bas se trouvait “Montréal à 32 ans” avec des flèches qui pointaient vers des phylactères qui disaient “Loft dans le Vieux-Montréal” et “Célibataire?” ce dernier qui avait été rayé, raturé puis réécrit plus loin. Mon œil était fasciné par les motifs de vigne à l’encre de chine qui serpentaient entres les notes et les déclarations visionnaires, et la grosse question, ces pliages et dépliages répétés laissant des cicatrices minces et élimées dans le papier, comment le papier faisait-il pour tenir encore en une seule pièce.

C’était l’été où Adéline et moi avions travaillé à L’escale de Fernando. Elle était de passage seulement, regarnissant ses goussets en attendant la session d’automne; j’étais pleinement là à temps plein, comme elle le disait, pour gagner ma vie. Gagner quoi, au salaire de famine que Fernando nous offrait. Pourquoi me faisait-elle autant ressentir l’impression tenace que tout ce que je faisais ici c’était de creuser ma propre tombe?

Parfois, en rêve, j’entendais les clients mordre dans des steaks énormes, si fort, comme s’ils croquaient sauvagement le cartilage de mes oreilles. C’était l’été où je transpirais toujours dans mes draps et je me réveillais parfois avec des bouteilles dans mon lit et, une fois même, près d’Adéline. Elle avait passé la nuit à me lire des extraits des raisins de la colère et elle me suppliait de fuir cet endroit au plus coupant, consternée de constater que je n’avais même pas de plan d’évasion.

Lorsque je me suis réveillé, le lendemain passé midi, elle n’était plus là mais, sans raison apparente, elle avait lavé la vaisselle. La porte était restée ouverte et la pluie qui battait de côté pénétrait la pièce à volonté, la vieille carpette de Turquie gorgée d’eau sous mes pieds, comme si je me noyais de la manière la plus lente, la plus lancinante au monde. Et toutes les bouteilles étaient vides.

C’était l’été où je suis tombé en amour avec Adéline, à peu près une fois par semaine, pendant environ une heure. Bien qu’astrologiquement vierge, Fernando m’avait dit que c’était tout à fait normal dans les circonstances, avec un scorpion comme elle, il en avait vu d’autres. Adéline pratiquait son anglais à voix haute dans les corridors avec des clients imaginaires. Adéline faisait des redressements assis dans le vestiaire des clients. Adéline réparait la réalité d’un seul sourire, elle déposait sa main sur l’épaule d’un homme totalement enragé à propos d’un filet mignon un peu trop cuit et il redevenait un enfant d’école soumis et docile. Désolé, mademoiselle, je ne le ferai plus, jamais. Promis, mademoiselle. Adéline revenait dans la cuisine, cabaret vide en main et pendant qu’il observait les assiettes vides des bons petits garçons qui avaient tout mangé, les lèvres de Fernando se plissaient vers le haut, exhibant ses longues dents mauvies par le Valpolicella et le Coca-Cola.

Cet été avait été comme un long métrage ou plutôt comme lorsqu’on attend que le long métrage commence, qu’on se bourre de bandes-annonces à satiété et lorsque le film arrive enfin, c’est un insupportable navet – la lumière descend dans L’escale de Fernando, et Adéline regarde à travers les hublots de cuisine les riches clientes des États qui débarquent avec leurs belles sacoches en peau de reptile, leurs porte-cigarettes en or, leurs coiffures d’Hollywood, le visage cramoisi rose-boucherie de leurs tendres époux carnivores et les faces méprisantes à chier de leurs marmots déjà plus riches qu’Adéline et moi ensemble.

Tous les soirs, un petit drame qui vous surprend même si vous saviez très bien que tous les soirs, un petit drame se tramerait, il y a toujours du drame avec un chef italien. Il y avait toujours du Coca-Cola dissimulé entre les carcasses de viande au réfrigérateur et nous évitions d’y toucher, Fernando était accro au Coke, et un divan élimé dans le minuscule bureau de Fernando, surchauffé, attenant aux cuisines, là où on se reposait parfois, – ce n’est pas là qu’il s’installait pour faire ses comptes, il nous abandonnait la place les bons soirs. On s’habitue à tout, faut croire, comme on peut s’habituer à allumer des feux d’artifice dans une armoire à balais – c’était presqu’excitant la chaleur du feu, cette promiscuité, cette proximité avec Adéline mais tout se terminait toujours avant même d’avoir commencé, et parfois on sortait s’assoir dehors sur la bordure de béton du stationnement, comptant nos pourboires et nos doigts.

C’était l’été où par un soir de congé nous étions allés au lac dans la Barracuda mauve d’Adéline, celle avec un radiateur en très mauvais état. Elle avait baptisé ce lac d’après un superbe lac des alpes suisses qu’elle visiterait un jour selon son futur tel qu’évoqué sur sa feuille pliée. Tu n’es pas obligé de me croire, avait dit Adéline, mais tu vas voir, un jour. Les gens ici l’appelaient bêtement le lac des tout-nus, tout petit plan d’eau oublié par les toponymistes de l’état. Regarde, avait-elle dit. Les fenêtres de la Barracuda étaient baissées, le vent froissait la feuille de papier dans mes mains, menaçant d’emporter au diable vauvert l’histoire de sa vie à venir. Tu vois?, avait-elle dit, me pointant ce qui était la forme du lac de Suisse tracée à l’encre bleue, tu vois? Mais tout ce que je faisais, j’essayais de voir mon nom gribouillé quelque part dans le chaos, bien qu’il fût très improbable qu’il soit là à travers toutes les éventualités de sa vie griffonées là. J’avais pu voir qu’elle n’avait pas décidé encore comment elle mourrait.

Oui, stupéfiant quand même. Et nous nous sommes allongés sur la petite plage de sable jaune et nous avons bu des bières chapardées à Fernando et le ciel scintillait comme une guirlande de Noël. Adéline m’avait défié de traverser le lac avec elle. Tout le lac?

Même pas trois-quarts de mille, avait-elle estimé à vue de nez et je crois bien qu’elle m’avait dit avoir eu son écusson de sauveteuse au collège et que ce lac n’était rien, rien d’un lac suisse, à peine la cicatrice inondée d’un vieux glacier perdu qui s’était arrêté là pour se reposer dans sa course.

Avant même que j’endosse son plan, Adéline s’est levée et m’a abandonné là pour le lac. Comme elle se lèverait un jour et m’abandonnerait là pour le collège et que je resterais là et que ce serait par choix bien que je savais ne pas avoir le choix. J’aurais voulu être le sable de plage agrippé à son dos mais même ce sable sonnait faux. Le lac aux tout-nus n’hébergeait pas suffisamment de créatures à coquilles pour créer une plage de sable blanc même après deux glaciations. Un camion avait apporté ce sable. Évident.

Une lente brasse après l’autre et ensuite elle nageait franchement, elle réveillait la surface des eaux qui formait des volutes alentour d’elle comme dans une boule de cristal floue. Même si je ressentais l’impulsion de la suivre, forte et douloureuse, je me suis retrouvé à penser stupidement à L’escale de Fernando là où à l’instant même les couples devaient avoir commencé à pousser les portes de la salle à dîner, leurs marmots laissant des traces de doigts sales dans la vitre des portes. Les lumières seraient bientôt tamisées, toutes les tables bien mises par moi ou Adéline la veille, tous les ustensiles en argent bien polis, chacun à sa place.

Ses vêtements abandonnés sur le sable, ses deux fesses rondes et blanches qui se prenaient pour deux lunes descendues se baigner sur un lac d’Abitibi.

Son papier plié, toute sa vie gribouillée d’avance, resté sur la banquette de la Barracuda mauve.

C’était l’été de tous les questionnements, qui sait ce qui aurait pu arriver?

Et si j’étais allé écrire mon nom moi-même sur sa feuille de papier?


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Flying Bum

Gaspillages

Le congrès des Recycleurs et Récupérateurs avait une très mauvaise réputation. On disait que ce n’était rien d’autre qu’un banquet d’industrie comme tant d’autres suivi d’une rituelle et festive fin de semaine de sexe anonyme. La blague de circonstance : qui n’a pas besoin de se recycler un peu, de récupérer un peu? Toutes ces longues soirées et ces fins de semaine à réfléchir à comment renouveler les choses menaient inévitablement à des regards de braise de bord en bord des longues tables de conférence, des divorces, des séparations en vue. Le congrès était une belle occasion de tout laisser aller avec les collègues de l’industrie, faire sortir le méchant.

Toujours est-il que je me suis retrouvé avec cette femme, parmi sept autres personnes qui subissaient une présentation à propos de sel recyclé. Une femme de l’Ontario donnait la présentation. Elle avait pimenté son Powerpoint en le parsemant de photos de ses deux petits cabots hors de prix (“rien que pour vous tenir alertes”). Sur la plupart des photos, les chiens portaient des vêtements de toutes sortes, qui, elle avait fortement appuyé sur ce point, avaient été fabriqués avec des coupons recyclés et des vieux vêtements de friperie.

La femme était assise à deux chaises de moi, personne entre nous deux, et elle s’amusait avec ses souliers suspendus au bout de ses orteils. Je lui ai demandé, tout bas, si elle avait trouvé ses chaussures sur Ebay et elle a froncé les sourcils. Madame sel et cabots passait des sachets de sel à chaque participant en se faufilant entre les rangées de chaises. Pendant qu’elle s’éloignait de nous, j’ai demandé à la femme, tout bas, qu’est-ce qu’elle pensait de l’idée que je lui répande nos sachets de sel sur le corps avant de tout nettoyer avec ma langue. Honnêtement, je ne sais pas ce qui m’a pris, davantage une crampe au cerveau qu’ailleurs, je voyais simplement l’image dans ma tête.

“J’ai vu pire comme proposition,” a-t-elle répondu avec un drôle de sourire.

Nous nous sommes dirigés vers sa chambre après la présentation. Ses bas-culottes avaient tracé des formes abstraites sur la peau blanche de son ventre sans rien enlever à sa beauté, au contraire. J’ai déchiré le sachet et j’ai commencé à la saler un peu partout. Un sel un peu plus gris que la moyenne des ours mais le goût était le même. À répétition et nerveusement, elle tentait de dissimuler du mieux qu’elle le pouvait le petit boudin mignon qui séparait le bas de son ventre de sa croupe, mais je repoussais gentiment ses mains et je léchais le sel quand même sur le petit bourrelet. Plus tard, lorsqu’on en a eu fini avec nos ablutions et exultations, elle m’a questionné sur mon travail.

“Promotion du plastique recyclé,” mandaté par une grande industrie, que je lui ai répondu sachant très bien combien le plastique avait mauvaise presse ces temps-ci, toutes ces photos pathétiques de tortues étranglées dans des sacs en plastique façonnaient l’opinion publique des plus efficacement.

“Cela m’a l’air fascinant,” répond-elle, comme par politesse.

“Arrête, je pourrais t’en parler pendant des heures,” que je lui réponds sur un ton définitivement sarcastique.

Mais déjà, la fatigue nous rattrapait et nous avons dormi l’un à côté de l’autre sur son lit. Et l’après-midi s’est volatilisé ainsi.

Lorsque je me suis réveillé, elle était déjà debout, devant le lavabo, et elle rinçait le condom. N’importe où ailleurs, on l’aurait pris pour une chiche tarée. L’argent ne pousse pas dans les arbres, disait mon père, mais même les choses qui ne poussent pas dans les arbres, parfois, ne valent pas le trouble de les récupérer. Pourquoi s’acharnait-elle donc à récupérer ce condom? Pour plaire à un étranger qui venait de la sauter et qui gagnait sa vie dans le recyclage des plastiques? Par simple conviction écologique? Elle n’en avait pas d’autre sous la main et encore des appétits?

“As-tu des enfants,” que je lui ai demandé. J’avais eu le loisir d’examiner de près la cicatrice d’une césarienne.

“Oui,” qu’elle dit.

“Est-ce qu’ils aiment grimper aux arbres?”

 “Oui,” qu’elle dit.

“Toi, tu sembles aimer ça, grimper aux arbres?” – quand on ne sait plus quoi dire.

Elle a ri, puis elle est devenue silencieuse et ses mains ont arrêté de frotter et l’eau coulait directement dans le drain du lavabo. Le seul son que l’on pouvait entendre dans la chambre était celui du drain qui avalait l’eau. Elle ne bougeait plus et l’eau coulait et coulait. Je risquais des estimés dans ma tête. Une tasse d’eau. Une pinte. Un gallon. Davantage. Gaspillage.

Je me suis habillé le temps qu’elle se tenait devant le lavabo, comme paralysée. J’ai passé tout juste derrière elle en me dirigeant vers la porte. Elle tenait le haut du condom grand ouvert et fixait l’eau blanchâtre qui formait une boule au bas du condom. J’ai refermé la porte doucement derrière moi.

J’ai revu madame sel et cabots au bar. Je lui ai raconté que j’avais trouvé son sel savoureux . . . sur ma frite, et elle a souri. Elle voulait que je prenne un verre avec elle, mais je n’avais pas le coeur à écouter des histoires de sel, de cabots, ou de ce qui pourrait éventuellement sauver notre pauvre planète pour la gloire de tous les enfants du monde.

Je préférais penser à mes propres enfants, alors j’ai pris une table à moi tout seul, commandé une bière.

Je les imaginais encore tout petits, gaspillant l’eau sans vergogne, sautant sans fin sur un arrosoir de jardin en se bidonnant, sous le regard attendri de feue ma douce, leur mère, dans ce que furent jadis parmi mes plus mémorables journées d’été.


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Dans les tournesols

Tout le monde sait que son père a perdu la face, littéralement toute la chair de sa face épluchée avec un rasoir droit. Une face monstrueuse de métamphétaminomane est sortie du champ de tournesol comme un zombie, en plein jour près de la cabane à outils, lui a dépecé le visage au complet et l’a abandonné là où il est mort au bout de son sang. Personne ne sait qui, ni pourquoi. Adéline était trop petite à l’époque et elle n’avait conservé du vrai visage de son père qu’un vague souvenir, malheureusement. Mais pas longtemps après, elle avait commencé à tendre des pièges près des tournesols. Des fils de fer tendus à ras sol, des trous profonds couverts de branchailles et de foin, des couteaux à steak plantés au sol par le manche, la lame vers le haut. Maintenant, de longues herbes ont poussé par-dessus ses pièges. Maintenant, elle est en huitième année et se prépare pour se rendre à la foire annuelle avec Léon, un garçon de l’école, frêle et pâle, avec une ossature d’oiseau mais beau comme un coeur. Sa sœur Odile dit que ce n’est qu’une proie facile pour Adéline.

Les plans d’Adéline pour capturer d’éventuels maniaques étaient plutôt rudimentaires, au début. Mais ces jours-ci, elle feuilletait les catalogues de chasse et pêche et elle aimerait bien que sa mère lui laisse un peu d’argent pour acheter une arbalète ou une vraie arme à feu rien que pour elle. Mais sa mère avait un usage particulier pour les petits surplus domestiques, elle les buvait. Il pousse maintenant des fleurs dans les trous jadis creusés par Adéline, et Adéline aime bien les regarder fleurir. Pas qu’elle néglige ses vieux pièges, simplement qu’elle n’y croit plus autant qu’avant.

Adéline se choisit un arc dans la collection d’arcs qu’elle a elle-même fabriqués, une pour chaque année depuis. Elle n’arrive pas à trouver la verte, et elle porte actuellement un t-shirt vert et des gougounes vertes alors si elle doit choisir son arc bleu, cela voudra dire un tout autre habillement. Elle sait très bien que sa mère la déposera à la foire, fera semblant de partir, puis reviendra pour l’espionner. Il y a quatre ans, elle avait surpris sa sœur Odile, de toute évidence en rendez-vous galant avec un garçon. Odile avait pris toutes les précautions et ne portait même pas une jupe, les jupes n’étaient jamais assez longues pour leur mère, mais le très gros homme du freak show connaissait bien sa mère qui venait le saluer tous les ans et il avait trouvé Odile dans un racoin des coulisses du freak show, assise près d’un beau grand garçon musclé, aux cheveux longs, qui tenait une rose dans sa main.

Adéline avait l’habitude de se faufiler dans le lit d’Odile la nuit, d’enrouler ses jambes dans les siennes et c’est là qu’Odile lui avait demandé si elle commençait à s’exciter un peu à propos des garçons. Mais Adéline, gênée, lui avait répondu combien ce serait merveilleux de vivre en prison. Des murs si épais avec des systèmes de sécurité ingénieux et aussi des gardes pour vous protéger 24 heures sur 24.

Et Odile de répliquer : “Hé, jeune fille, fais attention, on doit agir comme si rien ne s’était passé, maman ne nous a pas abandonnées après ce qui est arrivé – elle a acheté deux carabines et deux chiens, et je suis bonne avec un couteau, elle m’a appris, et tu as tous tes petits trous près des tournesols et tes autres trucs, et quiconque ignore tout ça, qu’on est astucieuses et intelligentes est le roi des trous-de-cul et personne ne viendra t’inquiéter ici, jamais.”

Adéline a finalement retrouvé son arc vert et enfile ses gougounes vertes. Sa mère crie gentiment après elle du bas de l’escalier. Elle retrouvera Léon près des installations de l’homme-canon, en face de là où on peut payer dix dollars pour se faire photographier avec un ours. Adéline n’a pas d’argent mais elle croit bien que Léon en aura. Il se sent tellement coupable pour les choses qu’ils font tous les deux, cachés dans les tournesols, qu’il lui offre toute l’orangeade Crush qu’elle veut dès qu’ils croisent une distributrice.

À l’entrée de la foire, elle et Léon se sont immédiatement repérés mais tout de suite leurs regards étaient capturés par les deux femmes obèses morbides montées sur un minuscule scooter multicolore, des néons criards annonçant burgers et beignes au miel, des marmots humides de sueur s’agitant au bout de leurs laisses.

Il y a quatre ans, après avoir regardé sa mère fouetter Odile au retour de la foire, Adéline avait tendu un collet de cuivre coupant au pied de sa porte de chambre et avait passé une partie de la nuit à attendre le bruit d’un corps qui chute. Vers trois heures du matin, elle avait finalement entendu des craquements de plancher, des pas claudicants de femme ivre, mais au lieu d’un bruit de chute, elle était convaincue l’avoir entendue rire toute seule. Adéline était tellement furieuse que pour le reste de la semaine, elle avait posé des pièges partout où elle soupçonnait sa mère d’aller. Même près de sa voiture, côté conducteur. Mais tout ce qui était arrivé c’est que sa mère transportait toujours avec elle une paire de pinces pour couper les pièges sur son passage.

Après, Adéline était extrêmement prudente. Pas rien qu’avec les pièges, mais aussi avec les garçons qu’elle choisissait. Elle savait qu’il valait mieux qu’elle les choisisse maigres, boutonneux ou avec des broches si possible, maigrichons, au moins quelques livres de moins qu’elle. Absolument personne le moindrement musclé, avec des cheveux longs ou qui avait le look pour posséder sa propre guitare. Léon était parfait bien que mignon comme tout, beaucoup trop honteux pour bavasser quoi que ce soit. Sa mère était amie avec le curé Roy et essayait de l’emmener à la messe deux fois par fin de semaine, mais plus souvent qu’autrement, il se sauvait sur sa bicyclette, suivait lentement la route qui longeait les champs de tournesol puis il sifflait jusqu’à ce qu’Adéline siffle en retour. Ils s’étendaient au sol et exploraient leurs corps, d’abord maladroitement, une fois Adéline avait sorti une brosse à cheveux de son sac et à sa demande Léon lui avait lentement introduit le manche là où Adéline l’avait guidé de sa main. Adéline demandait la permission à sa mère d’aller dans le champ de tournesol avec son cahier de dessins et ses crayons et sa mère n’y voyait que du feu. Elle faisait dessiner Léon, meilleur artiste qu’elle, des tournesols sous tous les angles, au cas où sa mère trouverait le cahier. Sa mère semblait heureuse qu’Adéline ait trouvé une activité et que la peur l’ait enfin quittée. Peut-être avait-elle pu oublier qu’un sale drogué se soit promené exactement dans ce champ de tournesols, armé d’un rasoir, il y a plusieurs années de cela. La travailleuse sociale avait dit à la mère d’Adéline que c’était probablement une bonne chose, une chose thérapeutique, qu’elle retourne dans ce lieu, dans les tournesols.

Une simple bouteille d’eau, à la foire, c’était hors de prix, mais Léon lui en offre une tout de même, il avait dû économiser un certain temps parce qu’il leur avait même offert deux passes illimitées pour les manèges. Ils ont grimpé dans Le Marteau, celui qui vous amène la tête en bas en tournant et en tournant le long d’un grand axe qui tourne lui aussi, celui avec des grillages si sales et opaques que personne d’en bas ne peut voir qui se trouve là-dedans ni ce qu’ils y font.

Adéline monte sa main sur la cuisse de Léon et sous son bermuda ample, elle travaille pour qu’il atteigne un état croquant en agitant le bout de ses doigts en zone velue mais Léon débite nerveusement les statistiques de mortalités survenues dans toutes les montagnes russes du monde et ça fonctionne pour lui. Pas de croquant ni même de semi-croquant.

Après la foire,” dit-il sur un ton bien mesuré, “allons dans les tournesols, si tu veux.”

Sous la plus belle lune de cette fin d’été, allongés au pied des tournesols matures, Adéline alanguie pétrit la chair de Léon qui durcit lentement et elle pense à la frayeur qui commence à l’envahir comme un rituel inévitable. Pas la crainte d’une première fois. Pas la crainte que quelqu’un les trouve, mais la crainte qu’ils essaient de l’arrêter maintenant, qu’ils ne la laissent pas aller jusqu’au bout, enfin. Alors que Léon commence à s’agiter nerveusement en elle, les yeux d’Adéline scrutent entre les tiges à la recherche du souvenir éternellement évanescent du visage de son père.

Et elle jure bien avoir croisé celui de sa mère.

Rasoir à la main.


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En couverture : « Couple in sunflower field » par Amita Dand

Noces de cigale

À treize ans, Adéline était beaucoup trop vieille pour être bouquetière. Elle avait entendu sa mère dire à tante Odile : “Jocelyne aurait presque pu demander à Adéline d’être une de ses filles d’honneur, bouquetière c’est ridicule. Adéline est beaucoup trop grande, elle a des seins déjà.”

Après cela, Adéline se sentait étrange dans sa jolie robe en dentelle de coton. Elle se sentait à l’étroit, comme un oreiller trop gros pour sa taie.

Tout allait bien, se disait-elle, le porteur des alliances était également trop grand, trop vieux. Il était plutôt svelte, dégingandé, une belle chevelure blonde, bouclée, et des lèvres du plus subtil rose qu’elle n’avait jamais vue sur la bouche d’un garçon. Le grand bellâtre tanguait devant-derrière comme un arbre au vent pendant la cérémonie tellement qu’Adéline s’attendait à le voir s’évanouir. Cette chaleur d’enfer.

“D’où ça vient le prénom Adéline?” lui a-t-il demandé après la cérémonie.

“Ma mère voulait Aline, mon père Adèle, alors tu vois?” qu’avait répondu une Adéline rougissante. En haussant les épaules, un brin mal à l’aise, elle avait répliqué.

“C’est quoi ton prénom, toi?”

“Léo,” dit-il, “c’est le diminutif pour Léonard qui est mon vrai prénom.”

Adéline a ri, mais pas Léo. Son visage était devenu livide. “Même mon père rit de mon prénom, alors Léo ça me va, Léonard c’est ridicule.”

“Hé,” poursuit-il du même souffle comme pour clore le sujet, “veux-tu voir quelque chose que j’ai trouvé tantôt ? C’est dehors.”

Adéline le suit, jouant du coude à travers les invités qui se frayaient un chemin vers le sous-sol de l’église, là où se poursuivait la noce. Le soleil trônait haut dans le ciel et Adéline pouvait sentir la chaleur de ses rayons rebondir sur l’asphalte directement dans son visage. Léo lui attrape la main et part à courir avec elle dans les herbes hautes. La main de Léo était moite et Adéline devait l’agripper avec force pour ne pas glisser hors de sa prise.

Partout alentour, dans les herbes et dans les arbres, sur les édifices, les poteaux, Adéline pouvait entendre les hurlements stridents des cigales, si forts et incessants. On avait même craint que les cigales ruinent le mariage.

Cela se passe tous les dix-sept ans, le père d’Adéline lui avait-il expliqué prenant des grands airs savants. Les cigales émergent de leurs cocons, ébaubies et connes comme la lune. Le père d’Adéline était une sorte de scientifique qui pouvait fort bien s’exciter tout seul avec des choses comme les cigales, alors que le reste du village ne trouvait qu’à s’en plaindre. La mère d’Adéline jurait à tous les saints chaque matin en décollant les cadavres de cigales, collées, séchées entre les essuie-glaces et le pare-brise de sa voiture. Les vivantes agissaient comme des pique-assiettes, des invitées indésirables qui s’écrasaient dans les fenêtres, rampaient sur les plantes et les arbres bouffant leurs feuilles sans gêne.

Adéline a libéré sa main de l’emprise moite de Léo juste au moment où leur course s’est terminée. Se tenir encore par la main au-delà de cette course lui semblait déplacé. Ils s’étaient retrouvés derrière une grange qui surplombait un petit ravin, et sous cette partie de la grange, une petite crique coulait.  Quatre gros barils de bois servaient de pilotis pour soutenir l’œuvre au-dessus du ruisseau. Adéline se demandait quelle sorte d’hurluberlu avait bien pu construire une bâtisse à un pareil endroit. Le dessous de la grange sentait le ver de terre. On pouvait voir des taches sombres de champignon sous le plancher de pruche. Léo s’est agenouillé, presque sous la grange, les genoux dans la terre humide.

“Regarde,” dit-il, “des poissons ! Tu les vois ?” en pointant la crique plus bas. Adéline, au timbre de la voix de Léo, se disait que le grand bellâtre était probablement beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait d’abord cru. “Tu veux que je nous en attrape ?”

Adéline lui répond non, de la tête. “Tu n’as pas de canne à pêche.”

Léo était vraiment excité. “J’en ai des poissons, à la maison, beaucoup de poissons. Les poissons ne respirent pas d’oxygène, tu sais. Ils sont l’opposé des humains. Savais-tu cela ? Ils respirent du dioxyde de carbone à travers leurs branchies.”

Adéline ne savait pas du tout comment réagir à cette situation. Elle se demandait si Léo l’avait piégée là, animé de mauvaises pensées. Elle croyait pouvoir affirmer que ce garçon était ce que sa mère appelle un garçon “différent”, comme cette fille à l’école qui marchait avec les jambes prisonnières d’appareils de métal et qui marchait avec des béquilles de bois. Léo n’était pas tout à fait comme elle, il est mignon comme tout, il l’avait prise par la main après tout, et sous certains angles, il ressemblait à un acteur de téléroman qu’elle trouvait tellement beau.

Adéline a entendu un fort bourdonnement dans son oreille et puis une cigale, lente et stupide, a atterri sur un pan de dentelle de sa robe, ses ailes joliment jaune-orangé sous la lumière du soleil. Elle s’imagine ce que ce serait de porter une robe entièrement fabriquée avec des ailes de cigale qui luisent au soleil, comme une grosse boule disco. Elle se dit que cela lui ferait la plus singulière robe de mariée.

Léo pointait l’insecte, grimaçant, ses mains qui s’agitaient follement. Adéline, soudain honteuse, a chassé la cigale.

“Je vais nous attraper du poisson.” Avant qu’elle ne puisse l’arrêter, il se faufilait sous la grange, puis il glissait sur les fesses, incapable de s’arrêter, pour atterrir les deux pieds directement dans l’eau de la crique. “Léo ! Reviens ici tout de suite,” dit-elle, se surprenant à adopter le ton de voix de sa mère.

Elle a attendu. La grange lui rappelait une autre grange qu’elle avait vue, dans un film d’horreur, se faufilant avec des copines dans la salle de cinéma pour les plus vieux. Le tueur dans le film conservait ses prisonnières dans la grange et leur chantait des berceuses. Adéline tremblait, chair de poule et tout le tralala. Les cigales semblaient hausser le volume de leurs cris, une chorale géante d’insectes qui lui criaient après, toutes en même temps. Finalement, Léo grimpait le flanc du ravin. Son bel habit tout boueux complètement ruiné, de l’eau coulait au bout de ses jambes de pantalon. Il souriait à Adéline. “Les poissons,” dit-il, “Ils ont peur de moi.”

“Moi, j’ai peur de toi, Léo,” dit Adéline. C’était vrai et faux à la fois. Elle pensait encore aux cigales, comment elles reviennent en quantité monstre, tous les dix-sept ans et comment cela lui semblait long, dix-sept ans à attendre avant de voler un peu pour mourir aussitôt. À leur prochaine visite, elle aurait trente ans, elle serait une personne totalement différente. Elle serait mariée, assurément. Avec Léo peut-être, va savoir.

Léo plonge sa main dans sa poche et pouffe de rire. Avec de grandes manières de magicien, il retire sa main et la tient haut devant le visage d’Adéline pour lui montrer quelque chose. Un poisson tout mouillé, glauque et gris qui se débattait à peine.

“Un cadeau pour toi !” dit-il tout en descendant sur un genou pour lui tendre sa prise. Adéline l’a pris dans ses mains pour un moment. Il lui semblait gluant et froid et elle pouvait encore sentir son pouls, son état de panique. Elle l’a ensuite lancé en bas dans la crique. Léo s’est relevé.

Ils sentaient le poisson tous les deux. L’odeur de ver de terre et de moisissure finissait par leur tomber sur le coeur. Léo était souillé jusqu’au torse et sentait la vase à plein nez mais son visage, sa belle chevelure bouclée étaient intacts. Adéline s’est alors dit, que le diable l’emporte.

Adéline a pris la tête de Léo dans ses mains et l’a tirée doucement vers elle.


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Les couleurs du Matcimanito

Jaune
 
La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi avant que Léon ne lève les voiles, il faut vraiment être prêt à l’habiter.
 
Violet
 
Tous les mois d’octobre, ô action de grâces, Léon quitte sa terre d’exil où il vit seul depuis des années, pour aller séjourner trois jours au chalet familial de son ami Léo-Paul, sur le bord du Matcimanito. Autrefois sa vieille dactylo Remington, Léon y traîne maintenant son portable pour écrire dans la tranquillité automnale, gracieuseté des estivants rentrés chez eux. Son ami apporte son outillage de sculpteur et des belles pièces de bois à transformer en belles Vénus alanguies. Ils travaillent toute la journée, séparés par des cloisons minces, prenant quelques pauses pour aller faire ensemble quelques brasses dans le lac vivifiant, prendre une marche, fumer une clope ou quelqu’autre herbe, c’est selon.
 
Ils s’attrapent une truite ou deux qu’ils grillent pour le dîner avec quelques bières. Le soir, ils s’assoient dans la véranda où Léon lit des bribes de la drôle de collection de livres que la famille de Léo-Paul a abandonnée au chalet au fil des ans – Portrait de l’artiste en jeune homme, Patagonie et terre de feu – guide d’alpinisme, Jo, Zette et Jocko, La bête humaine, tutti frutti et cetera – et Léo-Paul, lui, lit Proust.
 
Il achève le deuxième tome d’À la recherche du temps perdu. Léo-Paul, de toute sa vie, n’a jamais vraiment été un grand lecteur, mais pour une raison qu’il ignore lui-même, il adore Proust, une fois au chalet. C’est chaud comme dormir sous la lourde couette que lui a fabriquée sa grand-mère, dit-il. Il a mis plus de deux ans à lire Du côté de chez Swann et il travaille À la recherche du temps perdu depuis bientôt trois ans. Il ignore combien il y a de tomes après le deuxième dans cette édition, il suppose qu’il y en a au moins un autre.
 
Léo-Paul rigole tout seul pour lui-même au sujet de la dernière ligne qu’il vient tout juste de lire. “Il est bon, ce Proust,” marmonne-t-il, puis à peine un moment plus tard, après avoir éventé les pages restantes, “je ne vais jamais finir ce putain de bouquin, jamais,” lance-t-il à Léon qui sourit.
 
Léon s’en va au lit et ses oreilles croient entendre l’océan mais lui, il sait que ce ne sont que les grands pins qui dansent dans le vent du Matcimanito.


 
 
Bleu


Léon reçoit une carte postale de Léo-Paul. Sur le devant, une photo kitsch d’un orignal, les quatre pattes à l’eau, pas très loin de la grève d’un lac immense. Sur l’endos, Léo-Paul écrit, “viens de finir Le Côté de Guermantes, pas la peine de continuer ce foutu cirque.”


Dans ce début d’après-midi, il n’existe plus pour Léon que trois choses : la carte postale de Léo-Paul (qui représente Léo-Paul lui-même et leur amitié cinquantenaire); Proust (qui n’existe que vaguement dans sa mémoire); et son propre corps. Léon pense qu’il n’a jamais vieilli, il se le répète encore et encore, parce que des parties de son corps commencent à le contredire sérieusement.


Sans jamais faire de pause, l’horloge continue de tourner dans une sorte de cadence inconnue que Léon considère aléatoire, saccadée, accélérant de façon inattendue, ajoutant quelques temps imprévus au tempo comme un coeur déréglé le ferait. Léon sait qu’il n’a aucunement le coeur déréglé.

Léon a lu Proust lui aussi, il y a plus de trente ans de cela, dans sa mi-trentaine. Il a lu un premier titre, se rappelle avoir trouvé cela excellent, s’était promis de continuer mais il n’y est jamais revenu. Un tel abandon ne lui semblait pas une chose hors du commun, plusieurs abandonnent Proust après trois pages. Pour Léon, l’expérience ressemblait à conduire dans la nuit, dans un brouillard automnal opaque pendant qu’une voix radio-canadienne susurre le texte dans la radio. Même lorsqu’il ferme la radio la voix continue de susurrer les mots de Proust, mystérieusement, même si Léon n’en semble pas surpris. Comme s’il essayait toujours d’écouter la voix mais la concentration nécessaire pour conduire à travers le brouillard sombre et opaque rend l’écoute impossible. Léon ne se rappelait plus du texte, des mots, malgré que la carte postale de Léo-Paul en avait ramenés quelques-uns en surface, mais aussitôt ressentis, aussitôt évanouis dans le néant.


 
Gris


Léon rentre de sa marche avant le dîner. L’enveloppe d’un courrier privé est plantée dans la craque de la porte moustiquaire, Léon y voit le nom de l’expéditrice. Kristina, la fille de Léo-Paul. Il ouvre l’enveloppe. Léo-Paul est mort la veille, une rare et soudaine défaillance du foie, condition extrême que ses médecins n’ont pas vu venir. Les funérailles auront lieu ce samedi. “Est-ce que tu voudrais venir dire quelques mots pour lui?”


Dans l’empire céleste, lorsqu’un vieux meurt de façon subite et inattendue, son âme doit rendre ses comptes sur le lieu même où le décédé a laissé tomber son dernier vêtement. Si la position du lieu est favorable, son âme monte directement au paradis. Sinon, son âme erre comme un fantôme dont la tâche est de ramener des âmes vers ce même lieu pour rendre leurs comptes, et d’autres âmes encore et encore. Au compte de mille, le fantôme obtient sa libération. Léon espérait secrètement que Léo-Paul avait eu le bonheur de mourir nu et l’âme en paix.


 
Blanc


Le corps de Léon a résisté à tant d’afflictions et d’épreuves, sachant tout de même, réalistement, que toute bonne chose a une fin ici-bas. Ce corps fut un vaisseau extrêmement capable de le transporter à travers des mers pas toujours clémentes et de trouver ses routes, capter ses images, voguer sous des cieux cléments au-dessus de sa tête et de ceux qui l’entourent, facilitant tous les bonheurs, même les plus petits et les plus importants qui furent sa propre vie.


 
Noir


La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi, il faut vraiment être prêt à l’habiter. Vraiment.
 
Plus tard ce soir, Léon lèvera les voiles pour aller écrire ce dernier mot pour Léo-Paul. Léon conduira toute la nuit. Il se rendra, se faufilant dans les brumes nocturnes d’automne, jusqu’au Matcimanito.
 
Avec un peu de chance, avant le matin.



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Les vieux boiteux

Les vieux boiteux passent devant la grande fenêtre en baie du salon, réguliers comme le train de cinq heures. Les boiteux passent, vieux couple inséparable, dans sa petite marche d’après-souper. Ils doivent bien avoir quatre-vingts, peut-être quatre-vingt dix ans, cinquante ans plus vieux que nous, ils font le grand tour du pâté de maisons tous les soirs. Par le temps qu’ils passent devant chez nous claudicant et avant qu’ils n’y repassent à nouveau, bien des feuilles des énormes érables à Giguère seront passées du vert au rouge. La lumière aura jauni. L’été sera fini.

“T’es tellement sarcastique avec eux,” que ma douce me dit, “moi je pense qu’ils sont mignons comme tout.”

Je ne dis rien. Peut-être sont-ils mignons après tout, inspirants à leur façon. Combien d’années deux êtres humains peuvent-ils se supporter sans sombrer dans un ennui mortel ? Mais je ne les aime pas davantage pour autant. Cette vieille femme au dos déformé par une affreuse scoliose et qui regarde inexorablement vers le sol, son mari lunatique et timide dans son veston de tweed porté directement par-dessus sa chemise de pyjama, la tête chambranlante comme un bubble head, sa main sous le coude de sa vieille comme s’il l’escortait formellement vers un plancher de danse. Ma douce a entendu quelque part qu’il était professeur émérite. Physique? Psychologie? Sciences sociales? Elle ne se souvient plus vraiment.

On pourrait dire qu’ils sont mignons, ou on pourrait dire qu’ils sortent tout droit d’un film d’horreur.

C’est en septembre, quand l’été remet ses souliers, et ma douce se meurt lentement. On dit que les fêtes qui s’en viennent seront certainement ses dernières à la maison, elle en est à l’étape où aucune nourriture solide ne peut lui être donnée sans risquer qu’elle s’étouffe totalement, où sortir de son lit occasionne davantage de douleurs que de plaisir. Je dois tout faire pour elle. Je la porte occasionnellement dans sa chaise au salon devant la grande fenêtre en baie.

Nous passons de longues heures tranquilles ensemble. Regarder par la fenêtre, fumer du cannabis, lui lire un livre. Elle ne travaille plus depuis longtemps et mes journées passent essentiellement à m’occuper d’elle, les jours ont perdu lentement leur substance. Lundi, jeudi, samedi, difficiles à différencier. Parfois je marche jusqu’au supermarché, éteindre mes pensées, lui rapporter un sorbet au citron. Je cuis une poule dans une grande marmite et je lui apporte le bouillon dans un petit bol. Une superbe cuillère que nous avions volée dans un grand restaurant italien bien connu, je la soulève et je la porte à ses lèvres.

Elle n’est pas restée assez longtemps pour voir tomber les premières neiges et déjà dans ces jours-là, les boiteux ne passaient plus devant la grande fenêtre en baie. Le trottoir était probablement déjà trop traître pour eux et le vent glacial trop dur sur leurs vieux os, trop vif, leur transperce la peau et ils se sentent comme si leur chaleur était perdue à jamais.

Qui sait, peut-être les reverra-t-on au printemps.

Avril est fini.

Début mai.

Les crocus et les tulipes, les lilas, timidement les iris.

Je me demande si ça la rendrait heureuse de savoir que les boiteux passent encore devant la maison, après le souper, réguliers comme le train de cinq heures. Le tour du bloc, encore et encore, tranquillement pas vite, claudicants, la main du vieux sous le coude de sa vieille. Peut-être – probablement – qu’elle aimerait ça. “Comme ils sont mignons,” dirait-elle.

Debout derrière le lavabo, devant la fenêtre, pour ce qui est de moi, je ne sais plus ce que j’aurais préféré. J’appuie mes coudes sur le bord du comptoir et je tire un coin du rideau. Dans le silence, je les observe un moment et je ne sais plus si je veux les revoir.

Ou si j’aimerais mieux ne plus jamais les revoir.

Eux ni personne.


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Un soir aux barbottes

Gérald et Jean-Guy sont installés au bout du quai municipal dans leurs chaises pliantes et dans le temps de le dire ils commencent à sortir de l’eau une barbotte après l’autre. La soirée est fraîche et quelques petits nuages leur laissent profiter d’un peu de la clarté de la lune. Ils lancent les barbottes à mesure chacun dans sa chaudière d’où éclabousse l’eau propulsée par toutes ces barbotes qui y barbottent à coeur joie.

“Câlisss de barbottes,” se plaint Gérald qui essaie sans lâcher sa ligne de se décrotter les mains de tout ce sang de foie de poulet qui leur sert d’appât, “christ de barbottes,” rajoute-t-il encore.

“Ça s’appelle le Lac aux Barbottes,” lui rappelle Jean-Guy, Lac aux Barbottes, ça fait trente ans passés qu’on vient aux barbottes ici.”

“Je suis certain que si je me penche sur le quai pour me décrotter les mains dans l’eau du lac, je vais en attraper rien qu’avec mes mains.” Gérald se lève de sa chaise et se met à lancer des grands coups de pied dans le vide. “C’est sûr que je me crisse à l’eau et que je pourrais les pêcher à coups de pied dans le cul, les tabarnak de barbottes!”

“On se calme, mon Gérald, t’as la face toute violette, c’est pas bon pour toi, rassis-toi.”

Gérald se rassoit et marmonne pour lui tout seul en appâtant sa ligne à nouveau.

***

“J’ai encore reçu un de ces dépliants pour les pourvoiries de la Baie James. Veux-tu le voir ? Qu’est-ce que tu dirais de ça mon Jean-Guy ? Toi et moi ? On se traîne le cul jusqu’à la Baie James. Doré jaune géant, brochet, esturgeon . . . rivières à saumon. Y as-tu pensé ? Du vrai christ de poisson pour une sainte fois.”

Ils ont eu cette conversation déjà et, s’ils ont la grâce d’être encore en vie demain, ils l’auront encore. Et encore. Oui, demain, fort probablement, mais on ne parle jamais de demain ou de l’avenir trop loin d’ici par respect pour la superstition, la peur de mourir, la tristesse de ne pas pouvoir se rendre. Et leurs chiches pensions du gouvernement.

“On pourrait,” répond Jean-Guy du bout de la gueule. “Mais ce soir, qu’est-ce qu’il y a de mal à pêcher de la belle petite barbotte tranquille ?” demande Jean-Guy, “Il fait beau pis toute. Pis ça mord.”

Gérald se gratte un bon coup en-dessous de sa chemise, tout le tour de sa patch de Fentanyl. Jean-Guy tousse un bon coup, étouffé et le visage qui vire au violet, et il propulse un copieux morviat directement dans le lac avant de s’allumer une autre cigarette et de siffler à même un gros thermos son jus d’ananas dilué à la vodka. Un moment de tranquillité s’installe, les deux hommes sont assis pareils, immobiles, les lignes à pêche bien parallèles devant eux. Les batraciens entament lentement leur concerto d’amour.

Jean-Guy rêvasse, il s’imagine dans le grand nord, dans l’eau jusqu’à la ceinture dans ses longues bottes vertes, le saumon rôde pas loin, il agite dans le soleil levant sa longue ligne appâtée avec sa mouche chanceuse, celle qu’il a filée lui-même avec une mèche de cheveux de sa défunte Germaine chérie.

Gérald s’imagine quasiment à la même place, pas loin de son vieux comparse. Au bout de sa ligne à lui, sa mouche chanceuse qu’il a fabriquée lui-même avec les poils de son vieux Labrador mort depuis des lunes, un beau chien d’une vraie pure race en santé comme il ne s’en fait plus, descendant d’une longue lignée de champions.

Une volée de bernaches passe dans le ciel, direction nord. Deux têtes blanches se lèvent et tournent synchro pour les regarder filer vers la baie James.

Deux-trois flabadaps timides retentissent du fond d’une des chaudières.

“Bon, j’pense que c’est assez pour moé à soir, . . . toé, mon Gérald ?”


Flying Bum

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