Il était une fois une dysfonction érectile post-traumatique au Flying J de Napierville

Trois jours que cela lui a pris. En fait, que cela leur a pris à eux. Trois jours coincé à Albany, état de New York, avant de savoir qu’aucune charge ne serait retenue contre lui, aucune poursuite. La drogue et l’alcool avaient été rapidement exclus du dossier et ultimement, le shérif avait conclu à la bête erreur humaine et cette bête erreur ne lui appartenait pas. Il n’était pas cet humain qui avait, selon eux, erré. La faute ne lui appartenait pas. La fille est sortie de nulle part, c’est comme si elle s’était carrément matérialisée là, par génération spontanée, comme un mauvais tour de magie, devant son pare-brise, et cela n’était pas sans lui rappeler le premier chevreuil qu’il avait heurté dans ses débuts, comme un démon cornu sorti des brumes épaisses du matin. Le chevreuil fait un son plus sourd, avait-il pensé, et n’a pas l’habitude d’émettre un cri horrible comme celui que la fille avait hurlé avant que son visage ne s’écrase et éclate dans son pare-brise. Si vite, si amochée, il ne pourrait même pas la décrire avant le choc. Il ne se rappelle que des énormes yeux, d’une bouche grande ouverte et de tous ces cheveux restés collés à la vitre par le sang.

 

Rentré au pays par le poste douanier de Lacolle, ce soir il s’installait pour dormir à la halte routière Flying J de Napierville. Il y a quelques kilomètres à peine, il était encore tout à fait réveillé, plusieurs heures encore à son crédit journalier, allocation qu’il épuisait toujours totalement avant de s’arrêter. Mais sur les ondes de son CB, il était tombé sur un de ces hurluberlus qui annoncent en grandes pompes la venue de la fin du monde, la fin des temps dans le feu et le souffre, suppliant son auditoire de se repentir et de demander pardon pour leurs âmes gorgées de péché et il avait écouté trop longtemps son monotone prêchi-prêcha et cela avait achevé de le fatiguer.

 

Il ne se rappelle pas s’être masturbé depuis le soir de son arrestation, de son accident. La fille morte dans son pare-brise. Tapissées aux murs de sa couchette, des photos pornographiques qu’il a sélectionnées dans les magazines au fil du temps, des fausses blondes aux seins comme des ballons sur le point d’exploser, des brunettes écartillées qui tirent les lèvres de chaque côté de leurs vagins, des adolescentes thaïlandaises avec leurs pénis à moitié atrophiés par les hormones mordant des baillons dans leurs bouches comme des cochons sur la broche.

 

Il se touche sans résultat. Agité et inquiet, il regarde par son hublot le stationnement quasi-désert. Des essaims de mouches forment des boules alentour de chaque lampadaire. Il scrute sans grande motivation à la recherche d’une de ces écumeuses de camionneurs et tout ce qu’il voit c’est une madame bien habillée qui sort du dépanneur 24 heures avec un sac et qui se dirige vers sa Lexus. Il n’encourage plus autant qu’avant les pauvres putes de truck-stop, celles dont la ville et les beaux bordels ne veulent même plus et qu’il a de plus en plus l’impression de payer davantage pour qu’elles partent aussitôt que leur prestation désolante est accomplie.

 

Dans la couchette minuscule, il se contorsionne pour s’extirper de son jeans et de sa chemise, il s’étend sur le dos et il observe distraitement le triste harem de papier collé aux murs de sa couchette, et sa main entre dans son slip pour n’y rencontrer que sa viande flasque et molle. Il n’a même plus le coeur de se taponner encore, au cas.

 

Il salue une dernière fois les trophées de chasse de ses fantasmes sous les craquements statiques des voix éloignées de son poste de radio CB à des kilomètres et des kilomètres avant et après lui qui annoncent les pièges à vitesse, les contrôles routiers, les camping-vans des putes mobiles. Au bout de son long poteau d’acier, le J du Flying J clignote dans la nuit comme s’il était pour mourir incessamment.

 

“Je banderai demain,” pense-t-il avant de s’endormir.

 


Flying Bum

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Luc-Aurèle Lebom, nouvelliste

Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste qui écrit sa bio, pour la quatrième de couverture d’un livre qu’il s’apprête à publier. Pour remplir l’espace sur le rabat droit de la jaquette, imprimée sous une photo de lui, verres fumés, plume à la bouche, la même plume qu’il utilise pour écrire sa bio.

La douce de Luc-Aurèle Lebom dort dans la chambre au fond de la maison, un laps de temps non négligeable depuis qu’elle lui a demandé d’aller la rejoindre. Il lui a dit qu’il était trop occupé pour dormir, parce qu’il travaille sur sa bio, parce qu’il croit qu’il est important qu’il lui dise toute la vérité. C’est la moindre des choses. Les conjointes de nouvellistes peuvent parfois être si susceptibles.

Luc-Aurèle Lebom, outre l’esprit ouvert qui le caractérise tellement, ouvre une bouteille du spiritueux qui le grise tant. Le nouvelliste se verse un verre.

Luc-Aurèle Lebom écrit, Luc-Aurèle Lebom a grandi en Abitibi. Luc-Aurèle Lebom a longuement pratiqué la géophysique au Nunavut. Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste à temps plein.

Il pense pour lui-même, Calvaire que c’est ennuyant !

Il pense, Et quoi encore ?

C’est honnête mais jamais aussi excitant que Luc-Aurèle Lebom ne l’aurait désiré mais encore, tout n’est pas perdu. Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste et un nouvelliste sait qu’il ne faut jamais laisser de simples faits se planter au travers de la route de la grande vérité.

Il pense, Quelle est la véritable essence de Luc-Aurèle Lebom ?

Un autre verre de spiritueux monte à sa bouche machinalement.

Il allume, il efface, déchire la page de son carnet de notes. Il recommence.

Luc-Aurèle Lebom, écrit-il, a été élevé par les carcajous.

À strictement parler, ce n’est pas exactement vrai, mais est-ce que ça définit son essence réelle ? Y avait-il quoi que ce soit de l’essence du carcajou dans son père, sa mère? Il tente de vérifier lui-même, pour lui-même, clique des liens sur Google pour se transporter dans les images de Google Images et ses propres œuvres antérieures. Ses parents n’ont pas de page Facebook, naturellement. Impossible d’en être certain. Il existe un autre Luc-Aurèle Lebom sur internet, également un écrivain qui a grandi à Chicoutimi, mais qui dit que le Luc-Aurèle Lebom dans cette histoire est bien Luc-Aurèle Lebom, même si les deux mâchouillent leur crayon de la même façon ?

Admettons d’emblée qu’il ne le soit pas.

Lampée bien méritée.

Admettons que le Luc-Aurèle Lebom, le nouvelliste qui nous concerne, vienne de réaliser que cet autre Luc-Aurèle Lebom soit la raison pour laquelle il n’avait pas pu s’inscrire à Twitter sous son propre nom. À cause de cela, Luc-Aurèle Lebom ne s’est jamais inscrit sur Twitter.

Aujourd’hui notre Luc-Aurèle Lebom, le nouvelliste de notre nouvelle, s’ouvre enfin un compte Twitter.  Son nom d’usager sera @FilsDuCarcajou. Sa nouvelle filiation toute fraîche encore semble déjà prendre tout son sens pour Luc-Aurèle Lebom, comme les croyances exacerbées d’un nouveau croyant dans la secte.

Luc-Aurèle Lebom, notre Luc-Aurèle Lebom s’y remet, agitant sa plume sur une troisième page de son carnet. Il rajoute, Luc-Aurèle Lebom été élevé en Abitibi par une famille de carcajous mais au fond de lui, il a toujours soupçonné avoir été adopté, comme autant de jeunes précoces et d’esprits allumés peuvent le concevoir, quelle femelle carcajou pourrait accoucher d’un bébé humain même prématuré ? – puis il détecte une odeur dans l’air, une bonne odeur ; d’interminables forêts d’épinettes, la mousse verte trois pieds d’épais, le musc du poil d’orignal – l’odeur forte et trop propre du Old Spice ?

Luc-Aurèle Lebom n’est pas le vrai nom de Luc-Aurèle Lebom alors il devient plus facile pour lui de croire à ses nouvelles origines. Il sourit. Il possède un sourire que plusieurs pourraient apprécier si seulement il pouvait se permettre de sourire sur sa photo de bio, il aurait un sourire d’auteur remarquable. La plume à la bouche en lieu et place, les verres fumés. Pas de sourire au-dessus d’une bio, ça ne se fait tout simplement pas.

Oui mais encore, il pense, je dois respecter la dignité légendaire des carcajous. Qui ne sont pas des bêtes reconnues pour leur sourire. I’ll drink to that.

Le Luc-Aurèle Lebom élevé par les carcajous n’est pas le même Luc-Aurèle Lebom que le Luc-Aurèle Lebom sur le compte Twitter et il n’est pas le Luc-Aurèle Lebom qui se cache sous un nom de plume non plus. Notre Luc-Aurèle Lebom est bien vivant mais seulement dans l’histoire où il écrit sa bio, l’histoire de sa vie, de la vie qui lui a permis d’écrire le recueil de nouvelles derrière lequel sa bio sera imprimée.

Notre Luc-Aurèle Lebom écrit, Aussi, il n’était pas baraqué, jeune enfant, l’histoire de sa vie, plutôt chétif et craintif, un autre indice qu’une femelle carcajou n’aurait jamais pu être sa vraie mère.

La bio de notre Luc-Aurèle Lebom s’approchait dangereusement d’une bio beaucoup trop personnelle. Il tente d’ajuster le tir. Ceci doit demeurer un testament professionnel, il pense, pas un fourre-tout biographique. Colle à la base, Luc-Aurèle Lebom. Il peut déjà lire les revues à potins qui s’esbroufent à la une : La revue littéraire de cryptozoologie, division carcajou vs Luc-Aurèle Lebom soi-disant fils de carcajou : la chasse à la vérité entre au tribunal de première instance. Il ajoute une phrase pour souligner sa connaissance très élémentaire de la science des créatures humano-animales, pour solliciter la clémence de son public-cible puis il efface une autre phrase à propos de l’insularité institutionnelle du nouvelliste contemporain.

Pas de propos sociaux, Luc-Aurèle Lebom se dit-il à lui-même en rayant.

Il replie ses orteils nus, il réalise, se surprenant à tenter d’attraper des touffes du tapis shag sous ses pieds qu’il n’a pas couru les bois depuis un certain temps – il est occupé à écrire un recueil de nouvelles et une bio – mais il ressent un puissant besoin impérieux d’aller respirer la phéromone des bois. Il souffre, il pense, de ne pas courir avec les carcajous.

Je veux me laisser pousser du poil partout sur le corps et je rêve d’aller, de mes quatre pattes bien fermes et musclées, courir et dominer les bêtes de la forêt comme mes aïeux les carcajous l’ont fait avant moi.

Il écrit, Luc-Aurèle Lebom aurait bien pu se mériter le Goncourt ou le prix du gouverneur général mais, assez tristement, on ne récompense jamais ceux qui écrivent dans des magazines virtuels et surtout ceux qui proviennent de la progéniture d’une femelle carcajou. Il fut un temps où de nébuleux réfugiés de l’Europe de l’est raflaient tout, leur heure de gloire s’esquinte, voici venir la femme-poète autochtone et queer.

Mes passe-temps, écrit-il, sont l’observation des batraciens, la prophétie et la guerre aux insectes piqueurs. Les histoires et les scotch bien alambiqués.

Il perçoit des battements de tambour qui viennent de loin pour réverbérer dans ses oreilles. Il s’imagine qu’il écrit sa bio non pas depuis son pupitre mais loin au fond de la forêt boréale, il la grave au stylet sur un rocher erratique. Il se relit et se relit et se dit que ce devait être là la vie qu’il aurait toujours dû vivre. Fils de carcajou, à tout le moins fils adoptif de carcajou. Bête honorée et respectée. Habile à l’arc et au sling-shot. Amoureux des nymphes des marais, un prince parmi les crapauds mais en plus beau.

Luc-Aurèle Lebom examine son bureau. Au loin, il y a le son de la télé demeurée allumée par oubli mais lorsqu’il ferme ses yeux, il entend de la flûte de pan, une lyre. Il regarde ses diplômes sur le mur, des portraits de famille, une famille dont il doute maintenant, leurs jambes humaines si peu attrayantes. Il cherche encore sur Google Images pour aller observer le type de jambes qu’il préfère, musclées, griffues et poilues. En mode privé, naturellement, pour ne pas que sa douce le découvre et ne voie là une infidélité traîtresse.

Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste qui était nerveux à l’époque de l’écriture de la première nouvelle de son premier recueil. Comment sera-t-il reçu par les éditeurs ? Est-ce que les clubs de lecture apprécieraient ? Est-ce que le format poche afficherait une femme nue et floue, cheveux au vent, courant dans un champ de tournesol en fleurs pour mieux positionner les ventes et lui, pourrait-il vivre avec ce compromis ? Tout passe, va, avec un bon scotch.

Aujourd’hui Luc-Aurèle Lebom ne ressent plus cette nervosité. Et pas grand chose d’autre non plus. Maintenant, il sait qu’aucun éditeur n’oserait trahir son honneur, quitte à se priver de la joie de le publier. Après tout, il est Luc-Aurèle Lebom, nouvelliste et fils de carcajou. Qui ne craindrait pas un être pareil ?

À la fin de sa bio, il écrit finalement, Ceci est le premier et le dernier recueil de Luc-Aurèle Lebom. – de Luc-Aurèle Lebom, fils de carcajou – et lorsqu’il atteint la fin de la phrase, il perce violemment le point final avec sa plume dans le fragile papier de son carnet, comme une dague à travers le corps d’un ennemi, et avec le coup porté il hurle à haute voix son cri de guerre, un cri si féroce qu’il réveille sa douce qui ne sait pas encore qui il est vraiment, maintenant ; qui ne comprend pas, lorsqu’il se précipite dans la chambre pour lui expliquer celui qu’il il est devenu, comment il méritera enfin sa place dans l’Olympe des nouvellistes, sa place prédestinée parmi les statuettes des grands dieux de la plume sur les tablettes de l’éternité.

Tchin tchin la gloire ! il se dit, en levant son verre de scotch bien haut.


Flying Bum

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La bouteille bleue

Je pousse un autre coup sur la porte de côté. La poignée est figée. Noire et vieille, elle ne tourne plus. J’essaie de la tourner, je pousse la porte en même temps.

Les gonds de la porte ne tiennent pas le coup. Merde. Je m’écrase sur mes genoux, sur mes mains, je tousse. J’ai mal mais ça va. L’orgueil. La pièce a conservé l’odeur de fumée, de tabac et de vieux, très vieux papiers humides. Et définitivement l’odeur de la poussière parce que mes yeux, mon nez et probablement mes poumons aussi commencent à me le crier, “Non, va pas là, pas question,” et j’imagine que quelqu’un a tiré la poignée de la boîte d’alarme rouge dans mon système immunitaire hyperactif.

Je me tiens là, debout, je me sens totalement idiot. Je brosse mes genoux de culotte avec mes mains, un peu, nerveusement.

“Léon? Vois-tu quelque chose en-dedans?” Adéline se tient derrière moi, elle regarde dans la pièce par-dessus mes épaules qu’elle vient de prendre dans ses mains à bout de bras, mais elle demande tout de même avant de pénétrer. Je suis fou d’amour pour cette fille-là. Elle porte toujours des petits chandails de coton serrés sous ses blouses et un jour je lui ai demandé pourquoi et elle m’a avoué bien candidement qu’elle transpirait parfois, beaucoup, et qu’elle ne voulait pas que cela se voit à l’école. Elle ne voulait pas être l’étrange petite fille de huitième année qui transpire.

Fou, d’elle. Je l’aime. Je ne lui ai jamais dit.

Je me passe un doigt sous le nez, j’essaie de stopper quelque morve qui commence à me pendre au bout du nez. Bien des choses semblent toujours me pendre au bout du nez. On a depuis longtemps commencé à m’appeler le petit morveux de la huitième année. Mais Adéline, elle, ne m’a jamais appelé de même. Parfois Monsieur Allergies mais gentiment.

“Je ne vois pas tellement bien,” que je lui dis en guise de réponse. On dirait qu’il y a des chaises, une table, des étagères et quelques fenêtres placardées avec des bouts de planche. Je prends une touche de ma pompe. “Ça pue ici,” que je lui dis.

Adéline me dépasse, habilement dans le cadre de porte étroit comme pour éviter que son corps touche volontairement au mien – comme j’aurais aimé. Elle peut se faire si petite, si mince, fluide, comme une sorte de rideau en tissu vaporeux et transparent qu’on ne peut voir que lorsque le vent souffle au travers d’une fenêtre entrouverte.

“C’est pas cool,” dit-elle. Elle passe sa main sur l’appui-bras d’un fauteuil et la ramène couverte de poussière, de poils et de je-ne-sais-quoi. “Pourquoi les gens voudraient laisser un endroit se détériorer de la sorte?”

Adéline et moi avons cette petite chose en commun. Nous adorons les maisons abandonnées. Les vraiment vieilles maisons abandonnées. Nous vendrions notre cul pas cher juste pour aller dans des vieux pays comme l’Angleterre ou ailleurs pour en voir des vraies vieilles. Dans les rangs désertés de l’Abitibi, les maisons abandonnées n’ont guère plus de cinquante ans. Moi j’adore les greniers, Adéline les vieilles chambres à coucher.

“Parce que personne n’a vécu ici depuis au moins trente ans,” que je lui réponds.

“Oui, mais cette place doit bien appartenir à quelqu’un.”

J’acquiesce de la tête, je suis bien d’accord avec elle. Mais il y en a tout plein de maisons comme celle-ci – vieilles, vides, dans les rangs aux terres de roche, pauvres bâtiments qui s’écaillent et qui penchent aux quatre vents. Des maisons que plus personne ne possède vraiment.

Adéline frappe un pied de la chaise avec son orteil puis elle s’approche et se penche sur une table pour l’observer de plus près. “C’est drôle que les gens aient laissé tous ces meubles ici,” dit-elle, “comme s’ils avaient l’intention de revenir un jour.”

Adéline aime bien les vieilles maisons parce qu’elle aime bien s’inventer l’histoire des gens qui y ont vécu. Moi j’aime les vieilles maisons parce que j’aime l’histoire. La vraie.

Adéline porte un doigt à sa bouche, ronge son ongle, et je suis totalement terrifié de la chose parce que c’est le doigt de la même main qui vient d’essuyer un bras de chaise crotté. Dans des endroits comme ici, qui sait, il peut bien survivre des germes de la peste. “On devrait partir d’ici,” j’affirme. Il n’est pas loin de sept heures du soir. Nous devons pédaler jusqu’à la maison. Mais si elle veut rester, on reste. Comme j’ai dit, je l’aime. Je me roulerais tout nu dans la poussière pleine de peste si elle me le demandait.

“Regarde,” dit Adéline. Elle tenait dans ses mains une bouteille bleue, une bouteille de verre bleu. “Elle est tellement vieille, on dirait qu’elle a crochi.” Elle porte la bouteille devant ses yeux et regarde à travers, directement vers moi. “T’es bleu,” dit-elle. Elle ricane. “Fais attention, les bouteilles bleues contenaient des médicaments ou des poisons dans l’ancien temps.” Puis mon coeur s’emballe follement lorsqu’elle s’approche de moi, si près, je peux sentir le sang se promener dans mes veines, elle approche son visage du mien, très près. Seule la bouteille bleue sépare nos yeux, appuyée sur le pont de nos nez.

Je la regarde droit dans les yeux à travers le verre bleu.

Je sens la brise chaude de ses respirs.

Je vais avoir besoin d’inhaler un autre coup de pompe.

Après une minute – comme trois mois – Adéline se recule et me tend la bouteille bleue. “Tiens, garde-là, je te la donne,” dit-elle.

Je la fixe encore une fois dans les yeux puis j’attrape la bouteille. Je sais que je vais regarder à travers ce verre encore et encore, je le sais. Nos visages n’avaient jamais été aussi près l’un de l’autre. Je vais m’assoir au pied de mon lit, écouter Félix, et regarder à travers la bouteille bleue. Des heures. Des heures.

“Je t’aime Adéline,” que je lui lâche tout haut sans prévenir. Fort. Je lui ai dit dans cette pièce, cette maison, parce que des gens nous ont abandonné cette maison, les meubles avec. C’est pour ça que j’ai réussi à lui dire. Parce qu’on s’imagine toujours qu’on aura une seconde chance, comme ces gens, mais elle ne revient jamais.

Elle est debout, elle me fait dos. Elle est complètement immobile, figée. Cela dure un an et demi. Finalement je vois sa tête se retourner en premier, hochant légèrement.

Cool,” qu’elle dit en souriant, pour toute réponse à ma déclaration pourtant claire.

Cool,” lui ai-je répondu machinalement. Je ne sais même pas ce que cool veut dire. Cool?

 “On devrait s’en aller,” dit-elle avant de tourner les talons et passer la porte.

Dehors, on attrape nos vélos par les guidons. Je respire comme un désespéré et ce n’est pas mon asthme.

Cool colle à mon esprit.

 Adéline me regarde. “Tu as la bouteille bleue?” qu’elle demande.

Je la soulève au bout de mon bras pour la lui montrer.

Good, passe-la moi, donne,” dit-elle en agitant la main.

Je lui remets la bouteille. Elle se penche et ramasse un caillou. Elle embrasse le caillou d’un long bec sonore exagéré en me fixant des yeux puis elle le laisse tomber dans la bouteille sans abandonner son regard perçant. La roche fait un petit bruit en tombant au fond de la bouteille, tink. Un autre tink lorsqu’elle me remet la bouteille. Je la secoue, j’entends le tink. Je la secoue encore, j’entends encore le tink. Je la secoue deux coups j’entends tink tink.

“Arrête de faire le con,” qu’Adéline me dit en me regardant agiter la bouteille bleue. Mais elle sourit, elle rit même, alors je ris aussi. Elle passe la jambe par-dessus sa bicyclette. “Ne la perds surtout pas.”

“Je ne la perdrai pas, t’inquiètes,” que je lui ai dit.

J’ai pédalé derrière elle jusqu’à la maison, une main sur le guidon. Mon autre main tient la bouteille bleue qui fait des tink chaque fois que je frappe une bosse ou un trou, ou quand je la secoue par exprès rien que pour entendre encore le tink.

 

C’est cool.


Flying Bum

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Vol 102 direction paradis

Léopold s’est finalement pris un petit travail dans une librairie de seconde main dans le bas de la ville. Pas le choix. Triste boulot pour un écrivain quand même. Chaque jour lui ramène son propre portrait, le plus vivant portrait de la boue épaisse et froide dans laquelle il a laissé sa vie s’enfoncer. La lecture ne signifiait plus grand-chose pour lui, moins que jamais auparavant. Peut-être, songeait-il, avait-il trop lu et relu ses propres écrits. Il lui semblait que ses tournures de phrase tournaient à l’infini, que tous ses épilogues étaient prévisibles, impossible pour lui de ne pas les voir venir, ni dans ses écrits ni dans sa propre vie. Il ne pouvait plus vivre de cette façon. De ses prétentions. Il avait survécu de peine et de misère à l’hiver précédent, un creux personnel qui avait laissé sa trace en lui sous la forme d’acouphènes atroces, perpétuels sifflements dans sa tête qui avaient remplacé le silence comme fondation première de ses expériences sensorielles. Si vous avez des acouphènes, répétait-il à tout vent, ne fréquentez pas les sites de soutien aux victimes d’acouphène. Tous ces gens sont suicidaires. Ce qui, en soi, n’avait pas constitué une surprise pour Léopold.

Léopold a cessé toute lecture pour un moment, la souffrance à se concentrer sur le son des mots dans sa tête, là où se vit vraiment la lecture, à travers les sifflements lancinants de ses acouphènes, peine perdue. Puis, il a trouvé ce travail. Puis il a trouvé cette médication qui a totalement transformé le lecteur en lui en un lecteur nouveau qui aspire maintenant aux intrigues les plus enchevêtrées en littérature. La complexité interminable et banale de l’intrication pour l’intrication. La drogue, sans doute.

***

Un jour, en révisant l’étalage de la section religion, Léopold a remarqué un titre, Vol 102 direction paradis, écrit par un pilote de ligne qui a crashé un vol commercial, qui est presque mort, qui a fait un très bref séjour au paradis avant de se réveiller après un long coma de plusieurs mois, se voyant le seul et unique survivant du crash. Une catastrophe, de son propre aveu, dont il assumait l’entière responsabilité. Tout le long du récit, il n’est aucunement question de bêtes questions d’aviation, ni de réconciliation avec ses sentiments de culpabilité. En lieu et place, le texte était construit essentiellement alentour de ses visions du paradis. Léopold était ébaubi, tant soit-il qu’on puisse être ébaubi sous forte médication. Peut-être croyait-il que la révélation du paradis compensait à elle seule pour la mort de quelque deux-cents individus. L’auteur avait découvert l’ultime raison d’écrire. Son livre, un phénomène de transfert conçu pour justifier l’injustice de sa survie. Et il trouvait la plus simple, élégante entre toutes, façon de proclamer que Dieu lui-même avait protégé sa vie afin qu’il puisse proclamer, par son livre, la révélation du paradis. En d’autres mots, à la limite, transférer sa propre culpabilité à tous les incroyants. Le crash était nécessaire pour eux, tous ces mécréants comme Léopold.

***

Lorsque Léopold a retiré le livre de l’étalage quelques jours plus tard pour s’y attarder davantage, il a réalisé qu’il avait passé rapidement sur des détails importants. L’auteur n’avait pas abimé un avion commercial – c’était un avion-cargo. Ses deux co-pilotes morts dans l’écrasement avaient été les seules victimes. L’avion s’est écrasé dans un cimetière, réduisant en mille miettes un mausolée de sept étages érigé à la mémoire des pilotes décédés en fonction. Les ironies du destin sont horribles, pensait Léopold, en regardant partout alentour de lui. Peut-être que je ne devrais pas travailler dans cette librairie, au milieu de tous ces auteurs décédés.

Léopold peinait à chasser l’inconfort que cette idée faisait monter en lui.

L’homme, lui, était finalement devenu un pilote de ligne après l’écrasement.

***

Un jour, un homme est entré dans la librairie, sans chemise, nu de la ceinture en montant.

Intéressant, pensa Léopold. Intéressant parce que Léopold lisait justement le passage où le pilote émerge de son long coma.

“Trois mois dans la brume totale,” dit l’homme sans chemise, “du moins c’est ce qu’ils m’ont dit, je suis encore tellement fatigué.”

“Qu’est-ce qui s’est passé?” répond Léopold, curieux.

“J’ai commencé à faire rapport de TOUS mes rêves au gouvernement à l’âge de dix-sept ans,” l’homme sans chemise expliqua-t-il, “Mes rêves semblaient si prodigieux. J’ai cru que c’était mon devoir de citoyen de tout leur rapporter. Aujourd’hui, je ne peux plus m’en rappeler parce que le gouvernement m’a plongé dans un coma artificiel et me les a extraits avec un neurovacuum ou une patente de même.”

Léopold n’a que hoché de la tête avant de se replonger dans Vol 102 direction paradis. On n’y trouvait rien sur les rêves ce qui était tout de même admirable. Si un auteur doit relater ses rêves, il se doit de le faire de la façon la plus réaliste qui soit, sans affirmer que c’est un rêve. Exactement ce que le pilote a fait. C’était là l’essentiel du livre. Le pilote avait d’excellents instincts d’écrivain. Il savait quand retenir l’information, quand en relâcher, à quel dosage, il n’en mettait jamais trop. Combien de personnes avaient-elles lu ce livre? Probablement moins d’une centaine. Un petit éditeur chrétien de Lennoxville avait publié le texte. Léopold a scruté le web. Leur site web explique qu’ils sont reconnus comme “leader mondial de la fiction inspirée” et qu’ils sont “engagés à faire connaître la littérature chrétienne à travers le monde.”

Léopold a immédiatement pensé à leur soumettre un manuscrit qui tournerait alentour de ses écouphènes, qui était son propre rêve prodigieux en quelque sorte, sa vision religieuse à lui, les sons venus de l’au-delà. Ce qui constituait un net avantage pour lui sur le pilote. Lui, il était encore en plein dedans, dans la souffrance. Dieu nous rend fous, sourds, aveugles, nous laisse vivre de faux rêves qu’il nous enlève dès que l’on s’y complait et il appelle cela notre guérison.

Léopold a alors refermé une fois pour toutes Vol 102 direction paradis.

Dans la section voisine, des bruits fracassants, l’homme sans chemise se frappait l’abdomen violemment avec un livre, un gros ouvrage à reliure rigide sur la lutte au terrorisme.


Flying Bum

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Une autre chambre à louer

Il y en avait un qui était beau gosse. Il s’accrochait les pieds dans notre maison de chambres même après qu’Adéline soit partie travailler, il se préparait de copieux déjeuners en plein après-midi, s’assoyait au soleil, notre soleil, buvait du café, notre café, se bricolait des opinions politiques en lisant NOS bouquins. Nous tempêtions, par en-dedans. Hippie serait un mot trop digne pour lui. Hippie implique une sorte d’investissement personnel tout de même.

Le numéro deux était plus âgé et moins beau. Laid, en fait. Une chevelure vraiment sèche, hirsute et moche – comme quelqu’un qui aurait fui le salon de barbier en plein milieu de sa coupe. Et il n’acceptait pas sa laideur. Il réservait dans les meilleurs restos, lui offrait des billets pour les meilleurs concerts en ville, il arrivait avec du champagne et expédiait les bouchons à travers les fenêtres dans l’opacité de la nuit. Il s’assurait de toujours quitter avant que le beau gosse ne se pointe. Il fumait comme un engin, comme Adéline fumait elle aussi. Lorsqu’il souriait c’était toujours derrière un nuage d’amertume. Adéline était blonde, grande, mince, bandante. N’importe qui pouvait lire dans les pensées du numéro deux : “OK, parfait, faut que je me fende le derrière en huit juste pour me mériter des miettes de ce qu’Adéline offre au bellâtre sur un plateau d’argent, la vie est une vraie beurrée de merde, le salut n’est rien qu’une question d’appétit.”

Il avait raconté à Adéline, devant nous tous, qu’elle ressemblait à la fille sur la pochette de Roxy Music. Elle avait aimé. Elle avait particulièrement apprécié qu’il lui dise cela devant nous tous. Jamais dans cent ans le beau numéro un ne lui aurait dit une chose pareille, elle savait. Un point pour le numéro deux.

Puis, il y avait aussi la blonde. Sa blonde. Numéro trois. Massive, et elle avait un marmot de cinq ans avec une chevelure bouclée. Elle fumait de la dope et buvait de la vodka. Lorsqu’Adéline était au lit avec elle en haut, le marmot tournait en rond au rez-de-chaussée, comme une poule pas de tête, comme s’il n’avait jamais vu un escalier de sa vie, ou compris le principe. Il pointait sa petite tête ronde et frisée dans la craque de notre porte et posait des petites questions de petit marmot. Nous savions fuck all à propos des petits marmots à l’époque.

Peu importe les fringues, Adéline était toujours aussi bandante et toi tu faisais toujours le quart de nuit aux urgences. Je t’attendais, aspiré dans mes bouquins. Complètement à court d’amants, et d’amantes, et de cigarettes, Adéline descendait alors dans ma chambre pour parler, désoeuvrée, en manque de nicotine, et morte d’ennui. Il m’arrivait de fantasmer à propos d’elle – boys will be boys. D’elle et de toi. De nous trois, bref. Je ne savais pas vraiment si elle était ton genre. Ni même mon genre. Mais tu n’avais pas parlé d’essayer ce genre de chose un jour?

Finalement, il y avait son chat. Un chat persien – il s’appelait Persien – une boule difforme de longs poils gris avec des yeux de hibou et une face plate comme un chat qui aurait manqué de frein. Dégriffé. Une queue qui aurait été plantée dans une prise de courant. Adéline ne semblait même pas si attachée que cela à la bête, c’est rien que pour le plaisir d’avoir un peu de fourrure sur une peau nue, disait-elle. Bellâtre numéro un faisait danser le chat sur ses pattes de derrière sur les fesses d’Adéline allongée sur le ventre. “Laisse-le donc tranquille,” disait-elle. Il rigolait et continuait. Le plus laid, numéro deux, ne faisait aucun cas du chat, indifférence totale. Un homme de chien. Oui, définitivement. De berger allemand. Au bout d’une lourde chaîne.

Comment était-elle arrivée? Aucun souvenir. Les chambreurs vont et viennent comme des mouches, paient leur chambre à la petite semaine ou sont accompagnés gentiment vers la porte. Probablement qu’elle avait vu notre annonce sur un babillard de supermarché – Chambre vacante, personnes normales ou foutus végétariens bienvenus.

La fin fut simple. Elle: “On s’amuse bien parfois nous trois, mais tout ce que vous faites, c’est travailler.” Elle voulait dire toi, tes quarts de nuit aux urgences. Et moi derrière mon bureau à lire tout le temps. On l’ennuyait, finalement. Profondément. Alors elle a quitté. Nous a quittés. Exit numéro un, numéro deux, la grosse fille blonde et son marmot, la boule de poil. Elle me les a sciées. Comme une gifle. Un grand coup sec, court et inattendu sur ma joue nue. Tu passes toujours tes nuits aux urgences, c’est vrai. Je le réalise. Davantage qu’avant.

Mais, hé, non, ça va aller, quand même. C’est rien qu’une autre chambre à louer après tout.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord (reprise)

En reprise, ce texte que plusieurs lecteurs relisent de temps à autres pour une raison qui m’échappe , un texte qui parle beaucoup de l’été, de l’enfance et de l’amitié. Un texte que je vous offre pour vous souhaiter de belles vacances. On se revoit en août.

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


Flying Bum

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L’escale de Fernando

L’avenir d’Adéline était déjà tout compilé en notes et en gribouillis hirsutes sur une seule et unique feuille de papier qu’elle conservait, pliée, dans son porte-monnaie. Je le sais, elle me l’a montrée. Comment à vingt-six ans elle deviendrait une infirmière auxiliaire et empocherait quarante-quatre mille dollars par année; plus bas se trouvait “Montréal à 32 ans” avec des flèches qui pointaient vers des phylactères qui disaient “Loft dans le Vieux-Montréal” et “Célibataire?” ce dernier qui avait été rayé, raturé puis réécrit plus loin. Mon œil était fasciné par les motifs de vigne à l’encre de chine qui serpentaient entres les notes et les déclarations visionnaires, et la grosse question, ces pliages et dépliages répétés laissant des cicatrices minces et élimées dans le papier, comment le papier faisait-il pour tenir encore en une seule pièce.

C’était l’été où Adéline et moi avions travaillé à L’escale de Fernando. Elle était de passage seulement, regarnissant ses goussets en attendant la session d’automne; j’étais pleinement là à temps plein, comme elle le disait, pour gagner ma vie. Gagner quoi, au salaire de famine que Fernando nous offrait. Pourquoi me faisait-elle autant ressentir l’impression tenace que tout ce que je faisais ici c’était de creuser ma propre tombe?

Parfois, en rêve, j’entendais les clients mordre dans des steaks énormes, si fort, comme s’ils croquaient sauvagement le cartilage de mes oreilles. C’était l’été où je transpirais toujours dans mes draps et je me réveillais parfois avec des bouteilles dans mon lit et, une fois même, près d’Adéline. Elle avait passé la nuit à me lire des extraits des raisins de la colère et elle me suppliait de fuir cet endroit au plus coupant, consternée de constater que je n’avais même pas de plan d’évasion.

Lorsque je me suis réveillé, le lendemain passé midi, elle n’était plus là mais, sans raison apparente, elle avait lavé la vaisselle. La porte était restée ouverte et la pluie qui battait de côté pénétrait la pièce à volonté, la vieille carpette de Turquie gorgée d’eau sous mes pieds, comme si je me noyais de la manière la plus lente, la plus lancinante au monde. Et toutes les bouteilles étaient vides.

C’était l’été où je suis tombé en amour avec Adéline, à peu près une fois par semaine, pendant environ une heure. Bien qu’astrologiquement vierge, Fernando m’avait dit que c’était tout à fait normal dans les circonstances, avec un scorpion comme elle, il en avait vu d’autres. Adéline pratiquait son anglais à voix haute dans les corridors avec des clients imaginaires. Adéline faisait des redressements assis dans le vestiaire des clients. Adéline réparait la réalité d’un seul sourire, elle déposait sa main sur l’épaule d’un homme totalement enragé à propos d’un filet mignon un peu trop cuit et il redevenait un enfant d’école soumis et docile. Désolé, mademoiselle, je ne le ferai plus, jamais. Promis, mademoiselle. Adéline revenait dans la cuisine, cabaret vide en main et pendant qu’il observait les assiettes vides des bons petits garçons qui avaient tout mangé, les lèvres de Fernando se plissaient vers le haut, exhibant ses longues dents mauvies par le Valpolicella et le Coca-Cola.

Cet été avait été comme un long métrage ou plutôt comme lorsqu’on attend que le long métrage commence, qu’on se bourre de bandes-annonces à satiété et lorsque le film arrive enfin, c’est un insupportable navet – la lumière descend dans L’escale de Fernando, et Adéline regarde à travers les hublots de cuisine les riches clientes des États qui débarquent avec leurs belles sacoches en peau de reptile, leurs porte-cigarettes en or, leurs coiffures d’Hollywood, le visage cramoisi rose-boucherie de leurs tendres époux carnivores et les faces méprisantes à chier de leurs marmots déjà plus riches qu’Adéline et moi ensemble.

Tous les soirs, un petit drame qui vous surprend même si vous saviez très bien que tous les soirs, un petit drame se tramerait, il y a toujours du drame avec un chef italien. Il y avait toujours du Coca-Cola dissimulé entre les carcasses de viande au réfrigérateur et nous évitions d’y toucher, Fernando était accro au Coke, et un divan élimé dans le minuscule bureau de Fernando, surchauffé, attenant aux cuisines, là où on se reposait parfois, – ce n’est pas là qu’il s’installait pour faire ses comptes, il nous abandonnait la place les bons soirs. On s’habitue à tout, faut croire, comme on peut s’habituer à allumer des feux d’artifice dans une armoire à balais – c’était presqu’excitant la chaleur du feu, cette promiscuité, cette proximité avec Adéline mais tout se terminait toujours avant même d’avoir commencé, et parfois on sortait s’assoir dehors sur la bordure de béton du stationnement, comptant nos pourboires et nos doigts.

C’était l’été où par un soir de congé nous étions allés au lac dans la Barracuda mauve d’Adéline, celle avec un radiateur en très mauvais état. Elle avait baptisé ce lac d’après un superbe lac des alpes suisses qu’elle visiterait un jour selon son futur tel qu’évoqué sur sa feuille pliée. Tu n’es pas obligé de me croire, avait dit Adéline, mais tu vas voir, un jour. Les gens ici l’appelaient bêtement le lac des tout-nus, tout petit plan d’eau oublié par les toponymistes de l’état. Regarde, avait-elle dit. Les fenêtres de la Barracuda étaient baissées, le vent froissait la feuille de papier dans mes mains, menaçant d’emporter au diable vauvert l’histoire de sa vie à venir. Tu vois?, avait-elle dit, me pointant ce qui était la forme du lac de Suisse tracée à l’encre bleue, tu vois? Mais tout ce que je faisais, j’essayais de voir mon nom gribouillé quelque part dans le chaos, bien qu’il fût très improbable qu’il soit là à travers toutes les éventualités de sa vie griffonées là. J’avais pu voir qu’elle n’avait pas décidé encore comment elle mourrait.

Oui, stupéfiant quand même. Et nous nous sommes allongés sur la petite plage de sable jaune et nous avons bu des bières chapardées à Fernando et le ciel scintillait comme une guirlande de Noël. Adéline m’avait défié de traverser le lac avec elle. Tout le lac?

Même pas trois-quarts de mille, avait-elle estimé à vue de nez et je crois bien qu’elle m’avait dit avoir eu son écusson de sauveteuse au collège et que ce lac n’était rien, rien d’un lac suisse, à peine la cicatrice inondée d’un vieux glacier perdu qui s’était arrêté là pour se reposer dans sa course.

Avant même que j’endosse son plan, Adéline s’est levée et m’a abandonné là pour le lac. Comme elle se lèverait un jour et m’abandonnerait là pour le collège et que je resterais là et que ce serait par choix bien que je savais ne pas avoir le choix. J’aurais voulu être le sable de plage agrippé à son dos mais même ce sable sonnait faux. Le lac aux tout-nus n’hébergeait pas suffisamment de créatures à coquilles pour créer une plage de sable blanc même après deux glaciations. Un camion avait apporté ce sable. Évident.

Une lente brasse après l’autre et ensuite elle nageait franchement, elle réveillait la surface des eaux qui formait des volutes alentour d’elle comme dans une boule de cristal floue. Même si je ressentais l’impulsion de la suivre, forte et douloureuse, je me suis retrouvé à penser stupidement à L’escale de Fernando là où à l’instant même les couples devaient avoir commencé à pousser les portes de la salle à dîner, leurs marmots laissant des traces de doigts sales dans la vitre des portes. Les lumières seraient bientôt tamisées, toutes les tables bien mises par moi ou Adéline la veille, tous les ustensiles en argent bien polis, chacun à sa place.

Ses vêtements abandonnés sur le sable, ses deux fesses rondes et blanches qui se prenaient pour deux lunes descendues se baigner sur un lac d’Abitibi.

Son papier plié, toute sa vie gribouillée d’avance, resté sur la banquette de la Barracuda mauve.

C’était l’été de tous les questionnements, qui sait ce qui aurait pu arriver?

Et si j’étais allé écrire mon nom moi-même sur sa feuille de papier?


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Gaspillages

Le congrès des Recycleurs et Récupérateurs avait une très mauvaise réputation. On disait que ce n’était rien d’autre qu’un banquet d’industrie comme tant d’autres suivi d’une rituelle et festive fin de semaine de sexe anonyme. La blague de circonstance : qui n’a pas besoin de se recycler un peu, de récupérer un peu? Toutes ces longues soirées et ces fins de semaine à réfléchir à comment renouveler les choses menaient inévitablement à des regards de braise de bord en bord des longues tables de conférence, des divorces, des séparations en vue. Le congrès était une belle occasion de tout laisser aller avec les collègues de l’industrie, faire sortir le méchant.

Toujours est-il que je me suis retrouvé avec cette femme, parmi sept autres personnes qui subissaient une présentation à propos de sel recyclé. Une femme de l’Ontario donnait la présentation. Elle avait pimenté son Powerpoint en le parsemant de photos de ses deux petits cabots hors de prix (“rien que pour vous tenir alertes”). Sur la plupart des photos, les chiens portaient des vêtements de toutes sortes, qui, elle avait fortement appuyé sur ce point, avaient été fabriqués avec des coupons recyclés et des vieux vêtements de friperie.

La femme était assise à deux chaises de moi, personne entre nous deux, et elle s’amusait avec ses souliers suspendus au bout de ses orteils. Je lui ai demandé, tout bas, si elle avait trouvé ses chaussures sur Ebay et elle a froncé les sourcils. Madame sel et cabots passait des sachets de sel à chaque participant en se faufilant entre les rangées de chaises. Pendant qu’elle s’éloignait de nous, j’ai demandé à la femme, tout bas, qu’est-ce qu’elle pensait de l’idée que je lui répande nos sachets de sel sur le corps avant de tout nettoyer avec ma langue. Honnêtement, je ne sais pas ce qui m’a pris, davantage une crampe au cerveau qu’ailleurs, je voyais simplement l’image dans ma tête.

“J’ai vu pire comme proposition,” a-t-elle répondu avec un drôle de sourire.

Nous nous sommes dirigés vers sa chambre après la présentation. Ses bas-culottes avaient tracé des formes abstraites sur la peau blanche de son ventre sans rien enlever à sa beauté, au contraire. J’ai déchiré le sachet et j’ai commencé à la saler un peu partout. Un sel un peu plus gris que la moyenne des ours mais le goût était le même. À répétition et nerveusement, elle tentait de dissimuler du mieux qu’elle le pouvait le petit boudin mignon qui séparait le bas de son ventre de sa croupe, mais je repoussais gentiment ses mains et je léchais le sel quand même sur le petit bourrelet. Plus tard, lorsqu’on en a eu fini avec nos ablutions et exultations, elle m’a questionné sur mon travail.

“Promotion du plastique recyclé,” mandaté par une grande industrie, que je lui ai répondu sachant très bien combien le plastique avait mauvaise presse ces temps-ci, toutes ces photos pathétiques de tortues étranglées dans des sacs en plastique façonnaient l’opinion publique des plus efficacement.

“Cela m’a l’air fascinant,” répond-elle, comme par politesse.

“Arrête, je pourrais t’en parler pendant des heures,” que je lui réponds sur un ton définitivement sarcastique.

Mais déjà, la fatigue nous rattrapait et nous avons dormi l’un à côté de l’autre sur son lit. Et l’après-midi s’est volatilisé ainsi.

Lorsque je me suis réveillé, elle était déjà debout, devant le lavabo, et elle rinçait le condom. N’importe où ailleurs, on l’aurait pris pour une chiche tarée. L’argent ne pousse pas dans les arbres, disait mon père, mais même les choses qui ne poussent pas dans les arbres, parfois, ne valent pas le trouble de les récupérer. Pourquoi s’acharnait-elle donc à récupérer ce condom? Pour plaire à un étranger qui venait de la sauter et qui gagnait sa vie dans le recyclage des plastiques? Par simple conviction écologique? Elle n’en avait pas d’autre sous la main et encore des appétits?

“As-tu des enfants,” que je lui ai demandé. J’avais eu le loisir d’examiner de près la cicatrice d’une césarienne.

“Oui,” qu’elle dit.

“Est-ce qu’ils aiment grimper aux arbres?”

 “Oui,” qu’elle dit.

“Toi, tu sembles aimer ça, grimper aux arbres?” – quand on ne sait plus quoi dire.

Elle a ri, puis elle est devenue silencieuse et ses mains ont arrêté de frotter et l’eau coulait directement dans le drain du lavabo. Le seul son que l’on pouvait entendre dans la chambre était celui du drain qui avalait l’eau. Elle ne bougeait plus et l’eau coulait et coulait. Je risquais des estimés dans ma tête. Une tasse d’eau. Une pinte. Un gallon. Davantage. Gaspillage.

Je me suis habillé le temps qu’elle se tenait devant le lavabo, comme paralysée. J’ai passé tout juste derrière elle en me dirigeant vers la porte. Elle tenait le haut du condom grand ouvert et fixait l’eau blanchâtre qui formait une boule au bas du condom. J’ai refermé la porte doucement derrière moi.

J’ai revu madame sel et cabots au bar. Je lui ai raconté que j’avais trouvé son sel savoureux . . . sur ma frite, et elle a souri. Elle voulait que je prenne un verre avec elle, mais je n’avais pas le coeur à écouter des histoires de sel, de cabots, ou de ce qui pourrait éventuellement sauver notre pauvre planète pour la gloire de tous les enfants du monde.

Je préférais penser à mes propres enfants, alors j’ai pris une table à moi tout seul, commandé une bière.

Je les imaginais encore tout petits, gaspillant l’eau sans vergogne, sautant sans fin sur un arrosoir de jardin en se bidonnant, sous le regard attendri de feue ma douce, leur mère, dans ce que furent jadis parmi mes plus mémorables journées d’été.


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Dans les tournesols

Tout le monde sait que son père a perdu la face, littéralement toute la chair de sa face épluchée avec un rasoir droit. Une face monstrueuse de métamphétaminomane est sortie du champ de tournesol comme un zombie, en plein jour près de la cabane à outils, lui a dépecé le visage au complet et l’a abandonné là où il est mort au bout de son sang. Personne ne sait qui, ni pourquoi. Adéline était trop petite à l’époque et elle n’avait conservé du vrai visage de son père qu’un vague souvenir, malheureusement. Mais pas longtemps après, elle avait commencé à tendre des pièges près des tournesols. Des fils de fer tendus à ras sol, des trous profonds couverts de branchailles et de foin, des couteaux à steak plantés au sol par le manche, la lame vers le haut. Maintenant, de longues herbes ont poussé par-dessus ses pièges. Maintenant, elle est en huitième année et se prépare pour se rendre à la foire annuelle avec Léon, un garçon de l’école, frêle et pâle, avec une ossature d’oiseau mais beau comme un coeur. Sa sœur Odile dit que ce n’est qu’une proie facile pour Adéline.

Les plans d’Adéline pour capturer d’éventuels maniaques étaient plutôt rudimentaires, au début. Mais ces jours-ci, elle feuilletait les catalogues de chasse et pêche et elle aimerait bien que sa mère lui laisse un peu d’argent pour acheter une arbalète ou une vraie arme à feu rien que pour elle. Mais sa mère avait un usage particulier pour les petits surplus domestiques, elle les buvait. Il pousse maintenant des fleurs dans les trous jadis creusés par Adéline, et Adéline aime bien les regarder fleurir. Pas qu’elle néglige ses vieux pièges, simplement qu’elle n’y croit plus autant qu’avant.

Adéline se choisit un arc dans la collection d’arcs qu’elle a elle-même fabriqués, une pour chaque année depuis. Elle n’arrive pas à trouver la verte, et elle porte actuellement un t-shirt vert et des gougounes vertes alors si elle doit choisir son arc bleu, cela voudra dire un tout autre habillement. Elle sait très bien que sa mère la déposera à la foire, fera semblant de partir, puis reviendra pour l’espionner. Il y a quatre ans, elle avait surpris sa sœur Odile, de toute évidence en rendez-vous galant avec un garçon. Odile avait pris toutes les précautions et ne portait même pas une jupe, les jupes n’étaient jamais assez longues pour leur mère, mais le très gros homme du freak show connaissait bien sa mère qui venait le saluer tous les ans et il avait trouvé Odile dans un racoin des coulisses du freak show, assise près d’un beau grand garçon musclé, aux cheveux longs, qui tenait une rose dans sa main.

Adéline avait l’habitude de se faufiler dans le lit d’Odile la nuit, d’enrouler ses jambes dans les siennes et c’est là qu’Odile lui avait demandé si elle commençait à s’exciter un peu à propos des garçons. Mais Adéline, gênée, lui avait répondu combien ce serait merveilleux de vivre en prison. Des murs si épais avec des systèmes de sécurité ingénieux et aussi des gardes pour vous protéger 24 heures sur 24.

Et Odile de répliquer : “Hé, jeune fille, fais attention, on doit agir comme si rien ne s’était passé, maman ne nous a pas abandonnées après ce qui est arrivé – elle a acheté deux carabines et deux chiens, et je suis bonne avec un couteau, elle m’a appris, et tu as tous tes petits trous près des tournesols et tes autres trucs, et quiconque ignore tout ça, qu’on est astucieuses et intelligentes est le roi des trous-de-cul et personne ne viendra t’inquiéter ici, jamais.”

Adéline a finalement retrouvé son arc vert et enfile ses gougounes vertes. Sa mère crie gentiment après elle du bas de l’escalier. Elle retrouvera Léon près des installations de l’homme-canon, en face de là où on peut payer dix dollars pour se faire photographier avec un ours. Adéline n’a pas d’argent mais elle croit bien que Léon en aura. Il se sent tellement coupable pour les choses qu’ils font tous les deux, cachés dans les tournesols, qu’il lui offre toute l’orangeade Crush qu’elle veut dès qu’ils croisent une distributrice.

À l’entrée de la foire, elle et Léon se sont immédiatement repérés mais tout de suite leurs regards étaient capturés par les deux femmes obèses morbides montées sur un minuscule scooter multicolore, des néons criards annonçant burgers et beignes au miel, des marmots humides de sueur s’agitant au bout de leurs laisses.

Il y a quatre ans, après avoir regardé sa mère fouetter Odile au retour de la foire, Adéline avait tendu un collet de cuivre coupant au pied de sa porte de chambre et avait passé une partie de la nuit à attendre le bruit d’un corps qui chute. Vers trois heures du matin, elle avait finalement entendu des craquements de plancher, des pas claudicants de femme ivre, mais au lieu d’un bruit de chute, elle était convaincue l’avoir entendue rire toute seule. Adéline était tellement furieuse que pour le reste de la semaine, elle avait posé des pièges partout où elle soupçonnait sa mère d’aller. Même près de sa voiture, côté conducteur. Mais tout ce qui était arrivé c’est que sa mère transportait toujours avec elle une paire de pinces pour couper les pièges sur son passage.

Après, Adéline était extrêmement prudente. Pas rien qu’avec les pièges, mais aussi avec les garçons qu’elle choisissait. Elle savait qu’il valait mieux qu’elle les choisisse maigres, boutonneux ou avec des broches si possible, maigrichons, au moins quelques livres de moins qu’elle. Absolument personne le moindrement musclé, avec des cheveux longs ou qui avait le look pour posséder sa propre guitare. Léon était parfait bien que mignon comme tout, beaucoup trop honteux pour bavasser quoi que ce soit. Sa mère était amie avec le curé Roy et essayait de l’emmener à la messe deux fois par fin de semaine, mais plus souvent qu’autrement, il se sauvait sur sa bicyclette, suivait lentement la route qui longeait les champs de tournesol puis il sifflait jusqu’à ce qu’Adéline siffle en retour. Ils s’étendaient au sol et exploraient leurs corps, d’abord maladroitement, une fois Adéline avait sorti une brosse à cheveux de son sac et à sa demande Léon lui avait lentement introduit le manche là où Adéline l’avait guidé de sa main. Adéline demandait la permission à sa mère d’aller dans le champ de tournesol avec son cahier de dessins et ses crayons et sa mère n’y voyait que du feu. Elle faisait dessiner Léon, meilleur artiste qu’elle, des tournesols sous tous les angles, au cas où sa mère trouverait le cahier. Sa mère semblait heureuse qu’Adéline ait trouvé une activité et que la peur l’ait enfin quittée. Peut-être avait-elle pu oublier qu’un sale drogué se soit promené exactement dans ce champ de tournesols, armé d’un rasoir, il y a plusieurs années de cela. La travailleuse sociale avait dit à la mère d’Adéline que c’était probablement une bonne chose, une chose thérapeutique, qu’elle retourne dans ce lieu, dans les tournesols.

Une simple bouteille d’eau, à la foire, c’était hors de prix, mais Léon lui en offre une tout de même, il avait dû économiser un certain temps parce qu’il leur avait même offert deux passes illimitées pour les manèges. Ils ont grimpé dans Le Marteau, celui qui vous amène la tête en bas en tournant et en tournant le long d’un grand axe qui tourne lui aussi, celui avec des grillages si sales et opaques que personne d’en bas ne peut voir qui se trouve là-dedans ni ce qu’ils y font.

Adéline monte sa main sur la cuisse de Léon et sous son bermuda ample, elle travaille pour qu’il atteigne un état croquant en agitant le bout de ses doigts en zone velue mais Léon débite nerveusement les statistiques de mortalités survenues dans toutes les montagnes russes du monde et ça fonctionne pour lui. Pas de croquant ni même de semi-croquant.

Après la foire,” dit-il sur un ton bien mesuré, “allons dans les tournesols, si tu veux.”

Sous la plus belle lune de cette fin d’été, allongés au pied des tournesols matures, Adéline alanguie pétrit la chair de Léon qui durcit lentement et elle pense à la frayeur qui commence à l’envahir comme un rituel inévitable. Pas la crainte d’une première fois. Pas la crainte que quelqu’un les trouve, mais la crainte qu’ils essaient de l’arrêter maintenant, qu’ils ne la laissent pas aller jusqu’au bout, enfin. Alors que Léon commence à s’agiter nerveusement en elle, les yeux d’Adéline scrutent entre les tiges à la recherche du souvenir éternellement évanescent du visage de son père.

Et elle jure bien avoir croisé celui de sa mère.

Rasoir à la main.


Flying Bum

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En couverture : « Couple in sunflower field » par Amita Dand

Noces de cigale

À treize ans, Adéline était beaucoup trop vieille pour être bouquetière. Elle avait entendu sa mère dire à tante Odile : “Jocelyne aurait presque pu demander à Adéline d’être une de ses filles d’honneur, bouquetière c’est ridicule. Adéline est beaucoup trop grande, elle a des seins déjà.”

Après cela, Adéline se sentait étrange dans sa jolie robe en dentelle de coton. Elle se sentait à l’étroit, comme un oreiller trop gros pour sa taie.

Tout allait bien, se disait-elle, le porteur des alliances était également trop grand, trop vieux. Il était plutôt svelte, dégingandé, une belle chevelure blonde, bouclée, et des lèvres du plus subtil rose qu’elle n’avait jamais vue sur la bouche d’un garçon. Le grand bellâtre tanguait devant-derrière comme un arbre au vent pendant la cérémonie tellement qu’Adéline s’attendait à le voir s’évanouir. Cette chaleur d’enfer.

“D’où ça vient le prénom Adéline?” lui a-t-il demandé après la cérémonie.

“Ma mère voulait Aline, mon père Adèle, alors tu vois?” qu’avait répondu une Adéline rougissante. En haussant les épaules, un brin mal à l’aise, elle avait répliqué.

“C’est quoi ton prénom, toi?”

“Léo,” dit-il, “c’est le diminutif pour Léonard qui est mon vrai prénom.”

Adéline a ri, mais pas Léo. Son visage était devenu livide. “Même mon père rit de mon prénom, alors Léo ça me va, Léonard c’est ridicule.”

“Hé,” poursuit-il du même souffle comme pour clore le sujet, “veux-tu voir quelque chose que j’ai trouvé tantôt ? C’est dehors.”

Adéline le suit, jouant du coude à travers les invités qui se frayaient un chemin vers le sous-sol de l’église, là où se poursuivait la noce. Le soleil trônait haut dans le ciel et Adéline pouvait sentir la chaleur de ses rayons rebondir sur l’asphalte directement dans son visage. Léo lui attrape la main et part à courir avec elle dans les herbes hautes. La main de Léo était moite et Adéline devait l’agripper avec force pour ne pas glisser hors de sa prise.

Partout alentour, dans les herbes et dans les arbres, sur les édifices, les poteaux, Adéline pouvait entendre les hurlements stridents des cigales, si forts et incessants. On avait même craint que les cigales ruinent le mariage.

Cela se passe tous les dix-sept ans, le père d’Adéline lui avait-il expliqué prenant des grands airs savants. Les cigales émergent de leurs cocons, ébaubies et connes comme la lune. Le père d’Adéline était une sorte de scientifique qui pouvait fort bien s’exciter tout seul avec des choses comme les cigales, alors que le reste du village ne trouvait qu’à s’en plaindre. La mère d’Adéline jurait à tous les saints chaque matin en décollant les cadavres de cigales, collées, séchées entre les essuie-glaces et le pare-brise de sa voiture. Les vivantes agissaient comme des pique-assiettes, des invitées indésirables qui s’écrasaient dans les fenêtres, rampaient sur les plantes et les arbres bouffant leurs feuilles sans gêne.

Adéline a libéré sa main de l’emprise moite de Léo juste au moment où leur course s’est terminée. Se tenir encore par la main au-delà de cette course lui semblait déplacé. Ils s’étaient retrouvés derrière une grange qui surplombait un petit ravin, et sous cette partie de la grange, une petite crique coulait.  Quatre gros barils de bois servaient de pilotis pour soutenir l’œuvre au-dessus du ruisseau. Adéline se demandait quelle sorte d’hurluberlu avait bien pu construire une bâtisse à un pareil endroit. Le dessous de la grange sentait le ver de terre. On pouvait voir des taches sombres de champignon sous le plancher de pruche. Léo s’est agenouillé, presque sous la grange, les genoux dans la terre humide.

“Regarde,” dit-il, “des poissons ! Tu les vois ?” en pointant la crique plus bas. Adéline, au timbre de la voix de Léo, se disait que le grand bellâtre était probablement beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait d’abord cru. “Tu veux que je nous en attrape ?”

Adéline lui répond non, de la tête. “Tu n’as pas de canne à pêche.”

Léo était vraiment excité. “J’en ai des poissons, à la maison, beaucoup de poissons. Les poissons ne respirent pas d’oxygène, tu sais. Ils sont l’opposé des humains. Savais-tu cela ? Ils respirent du dioxyde de carbone à travers leurs branchies.”

Adéline ne savait pas du tout comment réagir à cette situation. Elle se demandait si Léo l’avait piégée là, animé de mauvaises pensées. Elle croyait pouvoir affirmer que ce garçon était ce que sa mère appelle un garçon “différent”, comme cette fille à l’école qui marchait avec les jambes prisonnières d’appareils de métal et qui marchait avec des béquilles de bois. Léo n’était pas tout à fait comme elle, il est mignon comme tout, il l’avait prise par la main après tout, et sous certains angles, il ressemblait à un acteur de téléroman qu’elle trouvait tellement beau.

Adéline a entendu un fort bourdonnement dans son oreille et puis une cigale, lente et stupide, a atterri sur un pan de dentelle de sa robe, ses ailes joliment jaune-orangé sous la lumière du soleil. Elle s’imagine ce que ce serait de porter une robe entièrement fabriquée avec des ailes de cigale qui luisent au soleil, comme une grosse boule disco. Elle se dit que cela lui ferait la plus singulière robe de mariée.

Léo pointait l’insecte, grimaçant, ses mains qui s’agitaient follement. Adéline, soudain honteuse, a chassé la cigale.

“Je vais nous attraper du poisson.” Avant qu’elle ne puisse l’arrêter, il se faufilait sous la grange, puis il glissait sur les fesses, incapable de s’arrêter, pour atterrir les deux pieds directement dans l’eau de la crique. “Léo ! Reviens ici tout de suite,” dit-elle, se surprenant à adopter le ton de voix de sa mère.

Elle a attendu. La grange lui rappelait une autre grange qu’elle avait vue, dans un film d’horreur, se faufilant avec des copines dans la salle de cinéma pour les plus vieux. Le tueur dans le film conservait ses prisonnières dans la grange et leur chantait des berceuses. Adéline tremblait, chair de poule et tout le tralala. Les cigales semblaient hausser le volume de leurs cris, une chorale géante d’insectes qui lui criaient après, toutes en même temps. Finalement, Léo grimpait le flanc du ravin. Son bel habit tout boueux complètement ruiné, de l’eau coulait au bout de ses jambes de pantalon. Il souriait à Adéline. “Les poissons,” dit-il, “Ils ont peur de moi.”

“Moi, j’ai peur de toi, Léo,” dit Adéline. C’était vrai et faux à la fois. Elle pensait encore aux cigales, comment elles reviennent en quantité monstre, tous les dix-sept ans et comment cela lui semblait long, dix-sept ans à attendre avant de voler un peu pour mourir aussitôt. À leur prochaine visite, elle aurait trente ans, elle serait une personne totalement différente. Elle serait mariée, assurément. Avec Léo peut-être, va savoir.

Léo plonge sa main dans sa poche et pouffe de rire. Avec de grandes manières de magicien, il retire sa main et la tient haut devant le visage d’Adéline pour lui montrer quelque chose. Un poisson tout mouillé, glauque et gris qui se débattait à peine.

“Un cadeau pour toi !” dit-il tout en descendant sur un genou pour lui tendre sa prise. Adéline l’a pris dans ses mains pour un moment. Il lui semblait gluant et froid et elle pouvait encore sentir son pouls, son état de panique. Elle l’a ensuite lancé en bas dans la crique. Léo s’est relevé.

Ils sentaient le poisson tous les deux. L’odeur de ver de terre et de moisissure finissait par leur tomber sur le coeur. Léo était souillé jusqu’au torse et sentait la vase à plein nez mais son visage, sa belle chevelure bouclée étaient intacts. Adéline s’est alors dit, que le diable l’emporte.

Adéline a pris la tête de Léo dans ses mains et l’a tirée doucement vers elle.


Flying Bum

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