L’île aux fesses

On étend la grande serviette de plage tout près du quai de son père. On se demande pourquoi son père a un quai, la rivière n’est pas très profonde, on n’y voit qu’un ou deux canotiers de temps en temps, un vieux couple en pédalo. Aucun bateau-moteur. Son père n’a aucune embarcation. Plus haut sur la rivière, une grande entreprise de mise en boîtes de légumes. Les jours où ils préparent des carottes, on dirait que la rivière prend une coloration orangée, les haricots une teinte verdâtre, la macédoine une couleur à chier.

Chalet familial à nous seuls, 1973, on a seize ans tous les deux.

Les nuages matinaux se mettent à fondre un par un, avant midi il se met à faire chaud. J’étends un fromage bon marché sur des morceaux de pain de fesse déchirés et avec notre seul ustensile, mon canif, je coupe comme je peux des tranches de saucisson que j’écrase dans le fromage. Petit boombox pas loin, Steelie Dan chante Do it again. L’histoire d’un pauvre type totalement incapable d’apprendre de ses erreurs et qui se ramasse toujours dans des situations intenables. Tiens tiens.

–“Toi, qu’est-ce que tu veux faire quand tu vas être grand?”, avait demandé Gabrielle, comme si on était des enfants de six ans.

Honnêtement, c’est une question que je ne me posais plus vraiment depuis que j’avais déserté le giron familial pour m’installer dans un petit studio bon marché. Faudrait bien que j’y revienne un jour, pourtant, à cette question. En attendant j’accumulais les petits boulots.

–“Un pompier!” que je lui ai répondu, pour rester dans le ton de sa question.

Gabrielle m’a répondu : –“Moi, j’aimerais être ça être dans la police”. J’ai eu un grand fou rire. Policier, pas un des grands classiques de fille à l’époque.

–“Je suis sérieuse,” avait-elle dit. “Mon oncle est sergent-détective. Un boulot fascinant.”

•••

À l’époque, j’avais du mal à définir mon style de compagne idéale, je ne savais pas trop comment agir avec Gabrielle. Elle avait toujours l’air tellement en plein contrôle sur tout. Toujours une bonne opinion soutenue par un argumentaire implacable. Toujours prête à livrer ses pensées. J’aimais ça, mais encore, parfois non.

Elle m’avait dit une chose qui avait complètement chamboulé l’opinion que je me faisais d’elle.

–“J’ai une confession à te faire,” avait-elle dit une fois. “J’ai toujours pensé que j’aimerais mieux être un garçon.”

•••

Then you love a little wild one

And she brings you only sorrow

All the time you know she’s smilin’

You’ll be on your knees tomorrow.*

•••

Gabrielle s’était bricolée et avait engouffré un autre sandwich puis avait enlevé son ample tricot de coton révélant un top noir beaucoup trop serré sur sa poitrine blanche comme le reste de son corps.

–“Pourquoi on se cache à l’ombre, check le soleil”, avait-elle demandé

On a tiré la longue serviette vers un coin ensoleillé et j’ai enlevé mon chandail et mon bermuda. Son short en jeans était disparu lui aussi. Elle n’avait aucun excès de poids, elle avait toutes les rondeurs qui font que les corps des filles sont généralement excitants. La séance de bronzage avait été plutôt brève, nos corps ayant commencé à perler de sueur sous la chaleur intense du soleil.

–“Dernier sur l’île aux fesses est une tapette”, avait-elle proclamé sur un ton défiant.

–“Es-tu malade? As-tu vu la distance?”, avais-je répondu.

“Distance?, je ne connais pas ça la distance. Loin probablement.”, avait-elle simplement répliqué. “Envoye donc, depuis que je suis petite que je rêve d’y aller, ça ne t’intrigue pas de savoir ce qui peut bien se trouver là?”

Je regarde vers l’ile, une insignifiante touffe de verdure en plein milieu de la rivière. Toutes les rivières et tous les lacs de tous les chalets que j’ai connus avaient une île aux fesses. Beau prix de consolation, quand même, des fesses contre quelques brasses.

–“Comment tu te qualifierais de 1 à 10 comme sauvetrice de hippie fumeur en détresse?”

–“Personne ne va se noyer ici, je ne sais même pas s’il y a six pieds d’eau d’ici à l’île.”

Je n’avais plus vraiment d’arguments. Je ne pouvais quand même pas évoquer la fois où le coeur m’avait presque lâché lorsque j’avais plongé dans un lac glacial en Abitibi quand j’avais 7 ou 8 ans.

–“Allez, le dernier sur l’île aux fesses pue les œufs pourris!” avait-elle conclu.

Gabrielle s’était élancée et avait couru jusqu’à ce qu’elle ait de l’eau en haut des genoux puis elle avait plongé sous l’eau où elle avait filé assez longtemps pour que je remarque un long moment de silence.

•••

Élevée par son père essentiellement, Gabrielle était quand même une très belle fille. Avec des allures un peu Tom boy, soit, avec sa chevelure courte, son corps athlétique superbe. Toujours souriante avec un petit rauque dans la voix que j’avais toujours trouvé un peu sexy mais j’avais maintenant une opinion plus ambigüe sur le sujet. Comme pour son sourire narquois, lorsqu’elle me disait des choses comme : –“Wow, tu as des belles jambes, bien plus belles que les miennes.”

•••

Mon plan c’était de suivre son rythme en style libre mais chaque fois que je soulevais la tête, il me semblait qu’elle prenait de la distance. Un brin de panique, je me tourne sur le dos pour rattraper mon souffle de fumeur. En plus pour une raison étrange, je n’ai jamais eu la capacité de flotter comme la moyenne des ours. Si je ralentis le mouvement, mon corps s’enfonce lentement et mon nez se remplit d’eau.

Gabrielle avait une bonne longueur d’avance lorsque sa tête a finalement refait surface, ses pieds touchaient le fond encore. Elle avait secoué la tête et replacé sa chevelure vers l’arrière avec sa main. –“Elle est bonne, tu vas voir!” Elle souriait en me faisant des grands signes de bras pour m’inviter à la rejoindre. J’ai fermé la gueule de Steelie Dan, et je suis descendu dans la rivière. Lentement. Pour elle, l’eau était bonne. Pour moi il me semblait percevoir une odeur de blé d’inde et de carottes. Rendu plus près d’elle, pas le choix, elle m’arrosait copieusement pour forcer la saucette. J’ai plongé la rejoindre.

Première chose que je réalise, sa main qui supporte mon dos.

–“Arque ton dos, ça va aller beaucoup mieux!” dit-elle.

Ça aide mais pas tant que ça finalement. Je me demande si mes pieds toucheraient le fond.

–“Tu aurais besoin de beaux flotteurs comme moi!” dit-elle, en extirpant son corps de l’eau et en m’exhibant sans façon ses deux seins bien ronds.

–“T’inquiètes, si je peux mettre la main sur une belle paire comme la tienne, je l’achète!” avais-je blagué.

On a rigolé mais soudainement repris conscience de la situation. On s’est remis à nager vers l’île aux fesses. Gabrielle semblait juste flotter à mes côtés pendant que je me débattais misérablement . À son souffle je sentais bien qu’elle n’était aucunement fatiguée et la grève approchait enfin.

Angoisse. Trois semaines qu’on se fréquentait et on ne s’était pas embrassés tant que ça quand j’y repense. Je croyais commencer à comprendre pourquoi mais ça n’arrangeait en rien mon angoisse.

Un soir tout seuls dans mon deux-et-demi, on écoutait des disques de James Taylor et de Carly Simon. J’étais allé souvent chez elle, la chercher, la reconduire, entrer deux minutes jaser avec son père mais c’était la première fois qu’elle venait chez moi. On s’amusait bien, bonne musique, quelques pipées d’afghan, cidre de pommes, mais je ne pensais pas au sexe. (Enfin, pas trop.)

C’est Gabrielle qui avait déclenché les hostilités . . .

Après elle m’avait dit : –“Il va nous falloir faire davantage attention aux situations dans lesquelles on pourrait facilement s’enliser.”

J’avais acquiescé, mais je ne voyais pas du tout où était le problème.

Apparemment, elle oui.

•••

Elle avait ouvert la marche lorsque nous avions gagné l’île aux fesses. Dégoulinant et tremblant, une chaude odeur de mûres m’était montée au nez. On avait exploré et trouvé une petite clairière de mousse à travers les buissons, à l’abri des regards et juste assez grande pour deux. Le soleil y plombait assez fort pour finir de nous assécher et se sentir confortable. Elle souriait lorsqu’elle m’avait attiré au sol avec elle en me tirant par le maillot. Je me suis allongé près d’elle, les deux mains derrière la tête et nous avions fermé les yeux sous la force du soleil. On se décrivait chacun notre tour les paysages de picots multicolores que le soleil peignait sur l’intérieur de nos paupières. Artistes en devenir.

•••

Je repensais encore à cette fois chez moi. On était allongés sur le côté, face à face, souriants en s’amusant à fermer nos yeux lentement puis à les rouvrir aussi lentement en faisant des mimiques de bouche comme les grandes scènes d’amour hollywoodiennes.

De ma table tournante bon marché était venu un clic!, le disque suivant tombait dans un son davantage comme flap!, un peu de grichage et puis la voix chaude de James Taylor. C’est là que Gabrielle avait parti le bal divin. J’avais senti ses doigts fins monter dans mon chandail jusqu’au cou, redescendre lentement, sur mon torse, sur mon ventre. Les yeux m’ont ouvert tout seuls sur son sourire si pur, elle semblait si concentrée sur son bonheur évident qu’elle ne réalisait probablement pas dans quel état elle me mettait. J’avais pensé que ce n’était pas bien de la regarder ainsi. Puis j’ai effleuré délicatement un petit recoin tout chaud entre son T-shirt et son jeans et j’ai refermé les yeux avant de partir à la chasse aux seins. Ses doigts achevaient leur périple, avaient déboutonné mon jeans, baissé la fermeture éclair puis passé sous l’élastique de mon caleçon. En grognant elle avait tiré sur l’élastique assez fort. Comme si elle voulait l’étirer à sa limite et le voir se déchirer.

C’était un grognement animal, puis le son était descendu pour ressembler davantage à un râlement de soumission et j’étais maintenant ravi et fébrile d’en prendre acte. Puis, l’élastique tendu était venu claquer douloureusement sur le bas de mon ventre et Gabrielle riait aux éclats.

•••

–“Merci d’avoir pensé au lunch,” Gabrielle avait-elle dit tout en me chatouillant le torse avec un brin de foin. “J’aurais pu te préparer du poulet frit ou quelque chose mais la cuisine m’horripile. Mon père me dit que je devrai bien apprendre un jour mais actuellement la seule façon de me traîner devant un chaudron c’est en pointant un long couteau de cuisine sous mon nez.”

–“Ça aurait été bon, quand même, du poulet frit,” avais-je répondu.

–“Pas si moi je l’avais fait, shit. Peut-être si toi tu l’avais fait.”

J’ai cette image dans la tête, moi qui s’inquiète pour elle chaque fois qu’elle est à son boulot de police, de moi portant un tablier rose à dentelles blanches devant la cuisinière et le sergent-détective Gabrielle en uniforme qui arrive par en-arrière et qui me tâte une fesse en demandant : –“Qu’est-ce qu’on mange pour souper, mon chéri?”

J’aime pas l’image.

•••

Gabrielle aime bien m’agacer et essayer de m’exciter tout le temps. Tout ça finit toujours par m’angoisser. Je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre d’elle et si je le savais je ne lui aurais probablement pas demandé. Il y a de ces choses qu’on ne peut pas demander. Les demander en extirperait tout le plaisir, les rendrait banales. Et juste lorsque son titillement commence à être insupportable pour moi, elle dit quelque chose comme :

“Tu sais quand j’y pense, je ne peux pas m’imaginer de ne plus te voir un jour.”

•••

Vengeance. Je dois me retourner sur le ventre juste pour la priver de la joie étrange qu’elle ressent à agacer la testostérone de mes 16 ans et à admirer béate son œuvre s’ériger devant ses yeux. Cette île aux fesses se met à se confondre avec une île de cul finalement.

–“À part ça,” que j’ajoute du tac au tac pour en remettre, “Ça va te prendre beaucoup plus qu’un couteau de cuisine pour me convaincre à te cuisiner du poulet frit.”

 Elle s’était relevée sur ses deux genoux et, entêtée, elle m’avait tiré à deux mains pour me remettre sur le dos.

–“Pas grave, on vivra d’amour et d’eau fraîche.” avait-elle dit, le visage radieux et espiègle à la fois.

Elle s’était penchée au-dessus de moi. Le haut de son maillot était disparu. Des gouttelettes froides s’échappaient de ses cheveux et tombaient sur ma peau brûlante comme un supplice chinois. Elle souriait. Elle avait approché son joli minois de moi et avait déposé ses lèvres chaudes au creux de mon cou. La pointe de ses mamelons frôlaient chatouiller mon torse. J’avais clairement senti la succion de sa bouche qui laisserait fort assurément un œdème dans mon cou, ce qu’on appelait alors une sucette. Elle parcourait mon abdomen et mes cuisses de la pointe de ses doigts fins en me fixant droit dans les yeux.

Ses doigts étaient passés derrière l’élastique de mon maillot et l’étiraient au maximum – ce qui pouvait encore possiblement s’étirer – les yeux fixés dessus, sa tête descendait lentement observer son trophée bien érigé. Je l’imaginais déjà me chevauchant comme une folle cavalière.

Elle avait lâché l’élastique d’un coup sec, pincement atroce.

–“Je voulais juste voir!”, avait-elle dit en riant avant de déguerpir à toute vitesse se jeter à l’eau.

Avant d’aller la rejoindre, pour être certain de pouvoir nager, j’ai dû me résoudre à achever moi-même le pauvre cheval.

16 ans, je vous l’avais dit?

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

*Paroles de Do it again, Steelie Dan.

Pauvre fille

Jacinthe Dubé était différente. Elle avait attrapé la polio. On la laissait tranquille.

Dans la classe de septième de madame Pomerleau, plusieurs étaient destinés à un avenir brillant. Pas Jacinthe Dubé, pauvre fille. Nous avions des pupitres assignés et cette année-là, nos deux noms de famille s’étaient retrouvés voisins. Je crois bien que madame Pomerleau savait très bien ce qu’elle faisait en la plaçant à côté de moi. Au début, je ne pouvais pas croiser son regard bien longtemps, un malaise m’envahissait. Insoutenable. Je me crochissais les yeux parfois pendant de longues minutes pour l’observer hypocritement de côté et satisfaire ma curiosité sans que le malaise me prenne. Elle avait une longue veine le long du cou et parfois, sans raison apparente, en prenant des notes sur son drôle d’appareil ou à simplement écouter madame Pomerleau et suivre au tableau, la veine semblait s’agiter, se tordre. Je prenais des notes dans la couverture de mon cahier pour tenter de cerner une explication plausible à ces torsions mystérieuses.

Elle avait les mêmes livres que nous mais ses cahiers étaient différents. Elle arrivait à l’école en voiture avec un vieil homme qui la suivait jusque dans la classe. C’était lui qui traînait le drôle d’appareil qui lui servait à écrire dans ses cahiers particuliers. Lorsqu’elle avait pris place, il le plaçait devant elle. Il avait sa chaise à lui dans le fond de la classe; tous les enfants avaient fini par s’habituer à la présence du vieux monsieur et n’en faisaient plus aucun cas. J’avais demandé à Jacinthe de voir un de ses cahiers. Toutes les pages étaient blanches et j’avais passé mes doigts sur les petites bosses que la machine formait dans le papier. Tous ces petits points m’apparaissaient totalement désordonnés, un langage incompréhensible. C’est tout ce qu’on avait trouvé pour permettre à ses doigts malhabiles d’écrire. Dans les années 60, on n’avait pas trouvé mieux même si ses yeux fonctionnaient très bien.

Jacinthe Dubé avait un joli visage, une belle chevelure abondante et soyeuse, elle était toujours souriante. Et sympathique finalement. Tout son corps, principalement ses membres inférieurs, semblait ne pouvoir tenir ensemble qu’à l’aide d’une structure d’acier complexe. Elle appelait ça ses appareils. Des carcans très particuliers. Elle pouvait tout de même se déplacer avec des béquilles qui s’attachaient à ses bras.

Avant la fin de septembre, je crois bien qu’on était devenus des amis. Une bonne journée, toute gênée, elle m’avait demandé si je voulais venir écouter Qui dit vrai? chez elle. Pas moins gêné, j’avais dû lui avouer que je n’avais jamais écouté cette émission. Elle avait ri. Des fossettes étaient venues illuminer son visage. J’avais eu peur que tout le monde me prenne pour un insignifiant si j’acceptais son invitation. Mais je n’avais pas de réputation de matamore à défendre, aucune réputation pour tout dire alors j’ai accepté. Après l’école, je suis monté dans la voiture du vieil homme avec elle.

Elle vivait dans un beau quartier près de l’hôpital Saint-Sauveur, là où les familles riches s’installaient généralement dans des grosses maisons avec des étangs et des fontaines qui s’illuminaient le soir.

Être gentille, mignonne et riche mais avoir la polio, avais-je alors pensé, rien ne vient jamais avec tout, pauvre fille.

Le vieil homme avait gravi l’allée en U et s’était arrêté directement devant la porte. Il avait aidé Jacinthe à descendre puis lui avait attelé ses béquilles. Elle ressemblait tellement à sa mère, pâle –les cheveux longs, blonds et soyeux– mais les yeux de la dame étaient tristes, comme des yeux de cochon. Elle m’avait presque broyé les os en me serrant la main vivement puis elle avait fait une chaude bise à sa fille. On sentait qu’elle était ravie que sa fille ait invité un ami. Elle nous avait conduit au salon avec un majestueux plafond cathédrale où un énorme téléviseur nous attendait. L’endroit sentait les fleurs mais je n’avais vu aucun bouquet nulle part. Jacinthe et moi nous étions littéralement engloutis dans un grand divan de cuir souple et sa mère était réapparue avec quelques petits bols de grignotines divines – des bonbons enveloppés individuellement, des chips et des arachides salées – des choses qui étaient réservées aux grandes occasions à la maison chez nous. Et pour la visite en priorité.

Jacinthe et moi avions commencé à nous asseoir ensemble au dîner à l’école. Mon sac à lunch en papier brun contenant généralement un demi-sandwich, quelques crudités avec une pomme, une petite bouteille de jus. Jacinthe avait toujours un grand thermos qui renfermait toujours quelque chose de bon, comme un sandwich au rosbif dans un pain rond, des croustilles au maïs, des fromages, des pâtisseries. Elle mangeait absolument tout ce qu’elle voulait et ne prenait jamais de poids. On aurait dit que la polio absorbait toutes ces calories à sa place. Elle partageait tout avec moi, même sa cannette d’orangeade pétillante.

Jacinthe prenait des petites bouchées exactes et proprement découpées dans son sandwich. Elle n’avait jamais besoin de s’essuyer la bouche ou de ramasser des miettes devant elle. Ça se voyait qu’on lui avait enseigné à manger proprement. Elle ne me parlait jamais avant d’avoir complètement fini d’avaler sa bouchée. Après le dîner elle disparaissait avec le vieil homme un moment et elle revenait plus tard, bien coiffée, les dents bien blanches et elle dégageait une belle odeur de muguet.

Après un moment, une fille avait pris l’habitude de venir s’installer avec nous. Une asociale mal-aimée, Lorraine Deschênes, une fille que je connaissais de vue depuis la première année, fade comme un biscuit soda sans sel. Drabe, pas trop loquace, insipide, inodore, incolore et probablement sans saveur. Lorsqu’elle avait commencé à venir dîner avec nous, c’était comme si une pure étrangère mangeait près de nous. Une longue face mince et des grands yeux ronds qui lui donnaient des airs de chevreuil. Tous ses vêtements étaient tellement usés qu’il fallait deviner leur couleur originale. Elle parlait à voix basse juste un peu plus fort qu’un murmure, on aurait dit qu’elle ne voulait pas être entendue. Tout ce que je savais d’elle, elle était fille unique, son père était un ivrogne et elle aimait lire. Au dîner, elle tenait toujours son livre de bibliothèque ouvert d’une main et elle mangeait son sandwich au beurre d’arachides de l’autre main. Pendant que Jacinthe étalait en détail l’intrigue d’une émission qu’elle avait écoutée la veille ou qu’elle racontait sans fin un rêve étrange qu’elle avait fait, Lorraine Deschênes, elle, gardait les yeux rivés à son livre en silence.

Lorraine avait fini par se faire inviter chez Jacinthe, à venir écouter Qui dit vrai? avec nous. La mère de Jacinthe avait gentiment offert à Lorraine de repriser les trous gros comme des dix cents que les mites avaient grignotés dans son chandail de laine. Les yeux de la pauvre Lorraine avaient baissé, elle avait rougi en agitant la tête de gauche à droite pour dire non. La dame n’avait pas insisté. Lorsque nous regardions l’émission, Jacinthe avait demandé à Lorraine de tenir le score sur une feuille de papier où nos trois prénoms dominaient chacun une colonne. L’idée était de faire notre propre déduction avant que l’animateur ne révèle lequel des trois invités avait dit vrai. Avant longtemps, leurs scores avaient noirci une bonne partie de la feuille et ma colonne n’atteignait même pas la moitié de la page.

Lorraine était devenue graduellement blasée de regarder l’émission.

Jacinthe et moi jouions maintenant sans tenir le score pendant que Lorraine demeurait en silence près de nous, les yeux plongés dans son livre de bibliothèque.

Rendu là –était-ce octobre?– elle m’avait rendu fou. Sous ses vêtements amples et élimés, le corps de Lorraine Deschênes ne semblait avoir aucune forme susceptible de rendre fou qui que ce soit. Le soir dans mon lit, ce n’était pas son corps que je m’imaginais, mais l’idée d’elle, asociale et mal-aimée. Son indifférence, son silence, sa fadeur me rendaient fou. Impossible à émouvoir, à comprendre, même. Le lendemain matin, je me sentais blessé, triste, comme dépossédé de quelque chose que je ne pouvais pas vraiment définir.

Lorraine Deschênes vivait dans un cul-de-sac, une maison de papier-brique qui tenait de peur. Un jour, je lui ai demandé si elle voulait qu’on marche ensemble jusque chez elle pour le retour mais la mère de Jacinthe Dubé n’en entendait pas ainsi. Elle venait toujours nous reconduire dans sa voiture après notre Qui dit vrai? quotidien avec sa fille. Sur la route, elle s’était étiré le bras vers le coffre à gants. Elle en avait sorti une poignée de barres au granola qu’elle avait tendues à Lorraine sur le siège arrière, avait observé sa réaction par le rétroviseur. Pour éviter les questions et les supplications, Lorraine avait dit oui de la tête, elle les avait prises et rapidement mises dans son sac d’école. Puis elle avait voulu descendre de la voiture en même temps que moi, devant chez moi. La mère de Jacinthe n’avait pas osé poser de question et j’étais descendu avec Jacinthe.

Pour aller jusque chez elle, nous avions coupé à travers le petit bois. La mousse avait commencé à sécher et craquait sous nos pieds. C’était un peu comme marcher dans un bol de chips. Nous ne parlions pas. Au bout du sentier, on pouvait voir la lumière dans les fenêtres des maisons qui faisaient dos au bois. Pas assez pour distinguer ce qui se passait vraiment dans les maisons. Une ombre qui passe, une silhouette qui nous observe peut-être par une fenêtre pendant que nous continuions notre route.

Nous avions fait le même manège une semaine. Puis, elle me laissait simplement à la porte de la clôture chez moi et continuait son chemin vers le fond de la rue. Puis un bon jour je lui ai demandé d’entrer. Il était 4 heures. J’avais la maison à moi seul pour au moins une heure et demi. Nous étions à la table de la cuisine à boire du Kool-Aid sans sucre. Je dessinais lentement une ribambelle sur le bord d’une serviette de papier avec les petites gouttes qu’elle échappait à chaque fois qu’elle sapait le breuvage amer. La lumière de fin de journée était glauque et jaune.

–“C’est vraiment propre dans ta maison”, avait-elle dit. Elle était assise les deux mains jointes entre ses cuisses et ses yeux scrutaient les lieux alentour. Elle avait l’air d’une religieuse, sa pose, et ses lèvres étaient tachées rouge foncé par le Kool-Aid.

Elle avait pris une grande lampée.

Je l’observais, fasciné, mais elle ne me regardait pas. J’ai attendu que son verre soit vide et ensuite j’ai allongé mon corps au-dessus de la table et je l’ai embrassée. Elle avait entrouvert ses lèvres, acceptant apparemment mon baiser. J’avais gardé les yeux ouverts, elle avait fermé les siens. Son visage était tellement immobile qu’on aurait cru, avec ses yeux fermés, qu’elle dormait. Mais sa langue se laissait patiemment tourner alentour de la mienne. Le baiser morne n’en finissait plus de finir jusqu’à ce que la salive s’accumule dans nos gueules au point de devoir l’avaler.

On est restés assis sans parler. Après un moment il me semblait que tout ce qui s’était passé entre nous avait été un bref moment de silence, lancinant.

Un jour que Lorraine était absente de l’école, malade, Jacinthe avait décidé de me raconter son histoire. Du plus loin qu’elle se rappelait, elle avait été infirme. Elle se rappelait que sa condition s’aggravait tout le temps un peu. Elle avait fait de longs séjours à l’hôpital, puis dans des centres de réadaptation où on lui faisait essayer toutes sortes d’appareils, on la faisait s’exercer à bouger dans ses carcans de métal. Quand elle avait été assez vieille, sa mère lui avait dit que les médecins ne pouvaient rien faire pour elle, même son père qui était médecin lui-même. Elle devait faire très attention à elle parce que son handicap n’allait que s’aggraver.

Nous étions assis dans la salle à dîner des élèves lorsqu’elle avait décidé de me raconter son histoire. La cloche avait sonné au mauvais moment. Le bruit de chaises qu’on tire et qu’on repousse, les éclats de voix, les rires des élèves excités.

–“Je peux encore me déplacer un peu, mes bras ont encore un peu de force, j’ai toute ma tête et mon coeur aussi, mais bientôt je ne pourrais même plus te prendre dans mes bras si je le voulais”, avait-elle eu le temps de dire, ses yeux humides qui regardaient dans le vide, avant que le vieil homme ne se pointe pour la ramener en classe. Le malaise que sa condition m’avait fait ressentir au premier jour revenait, seulement gros comme un bulldozer qui m’écrapoutissait le coeur.

Les semaines avaient passé. C’était devenu une routine, après le Qui dit vrai? chez Jacinthe Dubé, Lorraine et moi marchions vers ma maison. Nous nous embrassions dans le salon les rideaux fermés. Ces baisers mornes étaient la seule chose qui nous unissait vraiment. Elle n’avait pas soudainement commencé à faire la conversation avec moi, ses yeux comme des billes n’avaient pris aucun éclat particulier, nous ne nous tenions pas par la main en marchant dans les corridors de l’école ni bras dessus bras dessous dans la rue. Même seuls, nous nous touchions à peine. Si une seule personne l’apprenait, toute la ville le saurait, incluant la pauvre Jacinthe. Cette pensée m’effrayait. Jacinthe serait toujours une innocente fille, pauvre Jacinthe. Le savoir achèverait de la détruire, briserait notre trio amical et la laisserait seule avec elle-même. Lorraine Deschênes et moi lui cachions toute la vérité. De nous trois, il n’y avait plus que Jacinthe qui disait vrai. Elle avait quand même perdu.

Lorraine acceptait toujours mes baisers, mais je ressentais toujours que c’était moi qui lui faisais quelque chose, qu’elle me laissait faire. Une fois, j’avais embrassé son lobe d’oreille puis je me faisais un chemin de petits baisers jusqu’au petit trou au creux de son cou, mais elle n’avait jamais bougé ou murmuré, sa respiration n’avait jamais bronché. J’avais cherché ses petits seins en tâtonnant à travers son épais chandail de laine. J’avais taponné la fourche de ses épais pantalons en corduroy. Elle m’avait laissé faire, les bras pendants de chaque côté de son corps le visage éteint. Et quand c’était le temps de partir, elle se levait et quittait par la porte de cuisine sans rien dire et je la regardais s’éloigner par la fenêtre au-dessus du lavabo. Elle soulevait les épaules et on aurait dit que sa tête essayait de s’enfouir dans son corps, son corps semblait se replier sur lui-même comme si une grosse grêle tombait, comme si tout le malheur du monde s’abattait sur elle. Fadasse comme un biscuit soda sans sel, asociale et pauvre. Mais en santé, elle.

Rien ne vient jamais avec tout, faut croire.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Chroniques du péché mortel (fin)

Ils étaient restés plantés là, un peu sonnés quand même. Leurs regards se sont immobilisés un long moment l’un dans l’autre. Sylvie avait finalement pris la main de Lothaire dans la sienne et en l’attirant dans la chambre elle lui avait dit : “Envoye, mon beau Lolo, c’est pas à notre âge qu’on va commencer à bouder notre plaisir, ça serait pas fin pour les filles.”

Ils avaient déjà bu presqu’une bouteille de porto gracieuseté de Petteux et fumé quelques pipées de hasch avec les filles. Lothaire était debout depuis longtemps et avait conduit six-sept heures, Sylvie avait coiffé plein de madames et de monsieurs pour Noël depuis les aurores. La journée avait été longue. Mais la Veuve Clicquot était tentante et Lothaire avait beaucoup de choses à discuter avec Sylvie. Ils avaient “slacqué” leur linge un peu, fait sauter les souliers et s’étaient installés bien calés dans les fauteuils-crapauds pour trinquer au champagne.

“Comment ça se fait que toutes les filles semblaient me connaître tant que ça?”, avait lancé Lothaire, “Ça m’a chicoté toute la soirée.”

“Tu sais comment sont les filles, imagine un paquet de filles ensemble. Une méchante gang de marieuses. Elles se demandaient tout le temps comment ça se faisait que je n’avais jamais d’homme dans ma vie. Elles arrêtaient pas de m’en pousser un dans les pattes de temps en temps. Toutes sortes d’hosties de bozos. Je me suis tannée et je me suis inventé une histoire d’amour impossible pour qu’elles me sacrent la paix. Je m’excuse d’avoir abusé outrageusement de toi.”, avait-elle ajouté en passant sa main sur la cuisse de Lothaire et en mimant une face cochonne de méchante abuseuse d’hommes.” Lothaire avait souri mais, fatigue et champagne aidant, dans sa petite tête pesante, des pensées troublantes commençaient à sentir drôle sur le rond d’en arrière.

“Pis, toé, comment ça se fait que tu débarques icitte après dix-huit ans pis que tu débarques direct dans mon salon?”

Lothaire avait été ébranlé par la question, une claque sur la gueule, il avait calé sa flûte de champagne tranquillement avant de risquer une réponse sensée.

“J’sais pas. J’filais pas bien. Des idées noires, tu croirais même pas ça. C’est fort les mottons de Noël quand ça pogne à la gorge mais c’était pas rien que ça. J’me suis juste rappelé les rares fois dans ma vie où j’avais été vraiment bien pis j’ai sauté dans mon char.”

Sylvie l’avait écouté sans parler, le coeur sur le bord de la gueule, en siphonnant lentement son champagne et en croquant une fraise. Tout en lui répondant, Sylvie s’était levée debout, ouhhhh les jambes commençaient à être molles, elle avait laissé tomber sa jupe sur le tapis. “Vous avez jamais manqué de front, vous autres les Santerre.” Penchée péniblement par en avant, les bas-culottes de nylon descendaient une jambe après l’autre. “Tu penses que tu vas débarquer le soir de Noël toutes les quinze-vingt ans pis que ta cousine va être encore là à t’attendre?” et les pieds de Sylvie piétinaient péniblement sur place pour faire définitivement sortir de ses pieds les bas tout mêlés. Et elle avait perdu l’équilibre et s’était ramassée sur le cul. Lothaire s’était précipité pour l’aider à se relever et l’avait assise sur le bord du lit. “Ben oui, tabarnak, ta cousine va t’attendre, mon beau Lolo. Envoye, déshabille-toé, on va se coller.”, avait-elle ajouté la tête un peu chambranlante.

Tout son corps réclamait tellement celui de Sylvie, Lothaire avait perdu toute notion d’orgueil. Pendant que Sylvie se battait avec les boutons de sa blouse, il s’était déshabillé lui aussi et s’était embarqué rien qu’en petit caleçon dans le grand lit king. Sylvie s’était hissée dans le lit et s’était assise les fesses sur ses talons devant Lothaire en slip et en brassière. Un beau petit slip blanc avec des cannes de Noël rouges. Des rivières de larmes descendaient sur ses joues.

La tête de Sylvie était descendue et sa longue chevelure couvrait presque tout son corps replié sur lui-même. “Ah, pis, que le diable l’emporte.”, avait-elle murmuré avant de relever lentement la tête, de relever ses fesses de ses talons et de se tenir agenouillée bien droite dans le lit. “J’ai jamais montré ça à personne, t’es le premier. Tout le monde me dit qu’ils sont pareils comme avant mais c’est pas vrai.”, avait-elle dit pendant que ses mains passaient dans son dos défaire les agrafes de son soutien-gorge. La brassière détachée pendait mollement sur sa belle poitrine. Sylvie l’avait lentement relevée en baissant les yeux.

Deux grandes cicatrices épaisses rose-brun en forme de U découpaient le bas de ses seins. Deux autres plus petites partaient du bas de chaque sein et montaient rejoindre deux faux mamelons tatoués sur sa peau blanche au centre desquels un petit motton de chair servait de mamelle.

“Le cancer avait commencé à manger les autres, ils me les ont enlevés. Les filles se sont cotisées pour m’aider à me payer ceux-là.”

Au loin dans le Dix, on entendait en sourdine la voix chaude de Gloria Gaynor qui chantait I will survive pour une pauvre fille grimpée dans un poteau qui essayait d’aguicher encore deux-trois saoulons qui avaient oublié de s’en aller chez eux.

Sans qu’un autre mot se prononce, Sylvie avait rejoint Lothaire, s’était installée toute du long devant lui comme elle le faisait toujours. Elle avait levé son corps pour lui donner une chance de passer son bras et Lothaire avait compris. Après avoir rabattu un maximum de couverture et de manteaux sur eux, la main de Sylvie était partie derrière chercher celle de Lothaire pour la ramener devant elle. Au lieu de la placer contre elle entre ses deux seins comme elle le faisait toujours, elle avait enveloppé de sa main tous les doigts de Lothaire, sauf l’index et le majeur restés bien droits. Puis elle avait entrepris de faire voyager au ralenti les doigts de Lothaire sur les sentiers raboteux de ses cicatrices, un sein à la fois, une cicatrice à la fois comme une sainte onction, comme si les doigts de Lothaire avaient un pouvoir magique de guérison sur son corps meurtri.

C’était maintenant Lothaire qui avait libéré sa main, de ses paumes chaudes il caressait doucement les seins de Sylvie comme un vrai homme aurait caressé les vrais seins d’une vraie femme. Le coeur était à veille de leur exploser tous les deux. Sylvie avait calmé le jeu en attrapant la main de Lothaire et en la replaçant exactement là où elle avait l’habitude de passer la nuit de Noël. Elle avait achevé les manœuvres usuelles pour se rapprocher le plus possible de la chaleur de Lothaire, poussant lentement ses fesses contre son bassin. Chaque nouvelle manœuvre était éxécutée dans une douceur extrême semblable au travail minutieux et réfléchi d’un désamorceur de bombes qui risquait sa peau au moindre faux-pas. On aurait pu entendre circuler le sang qui s’affolait dans leurs veines. L’Atlantide retrouvée, la chaleur intense maintenant humide de leurs peaux l’une contre l’autre, le parfum délicat de l’anémone des bois qui venait même à bout de leurs sueurs, le bien-être ultime retrouvé.

Lothaire serrait sa cousine fort comme jamais, le pauvre pénis raide et spastique et probablement tout bleu d’avoir si longtemps souffert, qu’il ne savait plus comment placer à l’abri du péché mortel. Mais la vulve chaude et suintante de Sylvie coulait de désir et venait souiller son beau slip de coton blanc avec des belles cannes de Noël rouges dessus. Sylvie avait démissionné la première. Elle avait lentement tourné la tête et avait déposé un long et doux baiser sur les lèvres de Lothaire. Elle avait libéré la main prisonnière de Lothaire qui montait lentement rejoindre le cou de Sylvie, puis sa joue brûlante. L’autre main de Lothaire prenait le relais pour la serrer contre lui bien appuyée sur l’extrème limite encore prude du bas de son ventre. Il avait lentement tourné la tête de Sylvie vers lui et avait repris là ou elle avait laissé mais il avait plongé doucement sa langue dans la bouche de Sylvie, et la langue de Sylvie dansait maintenant avec la sienne, suavemente.

Une énorme onde de choc était descendue tout le long du corps de Sylvie et était venue s’écraser en fracas dans tout le bas de son corps et des spasmes de jouissance faisaient vibrer son bassin, ses hanches, ses fesses.

Elle réalisait qu’elle s’était agitée bien davantage qu’elle ne l’aurait cru. Elle sentait maintenant sur sa cuisse derrière elle couler le sperme chaud de Lothaire.

Deux petits suppôts de Satan plutôt blasés étaient évachés sur la commode au pied du lit en train de mutuellement se débarrasser des dreads poignés dans les poils de leurs longues queues.

“Je n’ai jamais vu de ma ciboire de vie un péché mortel aussi plate.”, avait affirmé le premier. “On rapporte pas ça au maître, il va rire de nous autres.”, avait dit le second.

Malgré l’issue en queue de poisson, une honte sans nom et les regrets profonds qui les avaient plongés dans la gêne la plus malaisante, le sommeil avait quand même gagné Sylvie et Lothaire qui n’avaient jamais quitté leur étreinte mais qui croyaient bien y avoir perdu toute leur grâce sanctifiante.

-Qu’est-ce que la grâce sanctifiante?

– La grâce sanctifiante est celle qui demeure en notre âme, et qui la rend sainte et agréable à Dieu.

Pouvons-nous perdre la grâce sanctifiante?

– Oui, un seul péché mortel suffit pour nous faire perdre la grâce sanctifiante.

La grâce est-elle nécessaire au salut?

– Oui, la grâce est absolument nécessaire au salut; et sans elle nous ne pouvons rien faire pour mériter le ciel.

Des coups dans sa tête, une vessie gonflée et la gueule en sable avaient réveillé Lothaire. Il faisait encore bleu dehors à travers les rideaux du motel et on entendait aucun bruit de voiture sur la troisième avenue. Lothaire taponnait doucement cherchant désespérément Sylvie partout dans le motton maintenant tout mêlaillé de leur crèche de Noël. Après la honte de leurs misérables ébats, il serait probablement mieux qu’elle lui ait refait le coup et qu’elle soit disparue en catimini. Beaucoup mieux. Mais rien qu’à y penser, tout d’un coup, ça ne faisait plus aucun sens. L’angoisse qui le prenait au ventre en était témoin. Forcé d’admettre son départ et de se réaligner sur la triste existence qui l’attendait maintenant à Montréal, Lothaire s’était assis sur le bord du lit et se prenait la tête à deux mains. Il s’était rincé la gueule avec un restant de champagne flat et croquait dans une fraise molasse lorsqu’il avait entendu la douche partir dans la salle de bain.

Une fleur mourante de soif qu’on arrose abondamment qui se relève et se déploie gracieusement, un oiseau qui s’envole gauchement après avoir frappé la vitre d’une fenêtre, les braises qui rougissent à nouveau sous le souffle du vent matinal. Un bonheur difficile à expliquer mais de taille gargantuesque, indéfinissable, inconfulgurable. Lothaire s’était précipité dans la salle de bain. À travers les vitres embuées, l’objet de sa résurrection, Sylvie dans son plus simple appareil, celui qui lui seyait le mieux malgré toutes les cicatrices et les os brisés. Lothaire avait glissé lentement la porte vitrée pour ne pas l’effrayer mais Sylvie avait tout de même réagi sous la peur. Le bras avait sauté de bord en bord de ses seins pour en cacher le maximum, son autre main déployée sur le bas de son corps pour cacher sa vulve.

“Fais-moi pas peur de même, mon sans-dessin, toé.”, avait été sa première réaction. Elle s’était vite calmée en voyant la face déconfite de Lothaire désolé de l’avoir effrayée mais ses mains étaient quand même restées en position de vigile sur sa pudeur, la défensive est toujours la meilleure attaque.

“Je pensais que tu t’étais sauvée comme la dernière fois.”, avait dit Lothaire autant pour elle que pour se consoler lui-même, “C’est toé qui m’a faite peur, ma petite mozus.”, avait-il conclu. Trois-quatre petites larmes imprévues en avaient profité pour se camoufler sur les joues mouillées de Sylvie.

“L’hostie de Rosaire avait raison dans le fond. Vous autres les Santerre vous pensez toute savoir pis vous arrangez toujours les affaires pour que ça fasse votre affaire.

Sylvie avait pris le temps de prendre une longue pause pour achever de stresser le pauvre Lothaire.

“Moé, ça, je me suis défilée? T’as un front de beu, Lothaire Santerre. Oui j’ai eu longtemps peur du péché mortel pis des vieilles affaires de cousin pis de cousine pis de bébés mongols quand j’étais plus petite. Penses-tu vraiment que si on fait jamais de péché mortel dans notre vie on mourra jamais? Je vais jamais avoir aimé l’homme de ma vie à mon goût pis sais-tu quoi? Je vais crever pareil. Tu’seule.” Là, ça y allait, les larmes, la débâcle.

“J’peux-tu embarquer dans la douche avec toi?”, avait demandé Lothaire le plus innocemment du monde. Sylvie l’avait longuement regardé droit dans les yeux. Elle avait relâché la vigile sur son sexe et ses seins meurtris puis elle avait allongé les bras lui tendant les mains pour l’aider à enjamber le bord du bain sans se péter la gueule. Avec un regard de feu elle l’avait sévèrement mis en garde.

“Toé si t’embarques icitte, mon p’tit tabarnak de Lothaire Santerre, tu débarqueras plus jamais, as-tu compris?”

Mais la vie étant ce qu’elle avait toujours été pour eux, Lothaire et Sylvie avaient finalement dû débarquer de la douche quand même. Avec les doigts et les orteils ratatinés, épuisés, les jambes molles et les petits yeux qui empestaient le sexe à plein nez. Le bon sexe.

Jamais plus ils n’allaient redormir ailleurs qu’ensemble, quelque part entre Val d’Or et l’Atlantide.

Pis le péché mortel, lui?, avait demandé Lothaire en enjambant le bord du bain, ses mains dans celles de Sylvie.

Ah, ben, lui, que le diable l’emporte, hostie!

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

En rose et bleu, extraits du petit catéchisme.

Chroniques du péché mortel (3)

C’est ce soir de Noël-là, devenu cette nuit-là que Lothaire et Sylvie savaient très bien, dans le fond, qu’une bonne fois ou une autre cette nuit adviendrait. C’était écrit dans le ciel. Pour elle comme pour lui. Et après ces quelques minutes passées sans respirer tous les deux sur le côté encastrés l’un dans la chaleur de l’autre, plongés dans le noir total sous le poids des couvertures, à ne pas oser bouger un orteil comme si le moindre mouvement du drap qui glisserait sur leur peau aller trahir cette envie irrépressible qu’ils avaient l’un de l’autre et déclencherait à la fois une chaude tempête et la froide colère des dieux. Cette envie coupable qu’ils avaient déjà vu passer entre leurs yeux à plusieurs reprises en plein jour quand furtivement leurs regards plongeaient l’un dans l’autre, après que des armées de fourmis rouges enragées aient envahi leurs entre-jambes respectifs, comme on tombe lentement dans la bouche d’un volcan, presque au ralenti tout en se disant « calvaire, ça y est je tombe, je glisse, ça y est, câlisss, ça part, je m’enfouis, c’est même en toi et carrément dans toi que je pénètre tout entier, c’est toi mon précipice, toute ma chute et ma mort. Ma chute et toute ma vie.

Et toujours Lothaire et seulement Lothaire qui finissait par reprendre enfin son souffle, alors que Sylvie non plus n’en pouvait plus de cette apnée étouffante. Et c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire qui, après avoir retrouvé son oxygène comme un noyé sort la tête de l’eau miraculeusement au tout dernier moment et inspire comme s’il allait faire éclater ses poumons sous la pression du désir de vivre encore, c’était toujours Lothaire qui, le cœur battant comme une machine déréglée, déjà avant le geste, par à la fois le désir fou de la toucher et la peur folle de ne jamais pouvoir lui toucher, c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire, qui finissait par lui redonner aussi son souffle à elle alors qu’elle basculait vers la tétanie, que le souvenir douloureux de la pénitence démesurée qui avait battu et brisé son corps à elle pour lui, à sa place, si injustement et cruellement, que l’imminence du vrai péché mortel lui faisait craindre le pire pour elle et commandait sa retenue. C’était toujours Lothaire, qui venait lui sortir la tête de l’eau et la tenait serrée dans ses bras avec une force exagérée, le visage entier enfoui dans son cou, une étreinte qui valait cent fois tous les mots, comme pour lui dire en même temps comment sa retenue le tuait, incrustée en eux la peur du péché mortel et la crainte de perdre à jamais leur ange gardien, leur lien le plus proche avec leur propre âme, leur enfance bénie.

Tous les anges sont-ils restés bons et heureux?
– Non, les anges ne sont pas tous restés bons et heureux; beaucoup d’entre eux péchèrent et furent précipités dans l’enfer.

Le suppôt de Satan s’était gelé le cul sur le bord du châssis toute la nuit pour rien. Son maître Satan n’aurait aucune âme en offrande en ce matin de Noël, aucun ange déchu à accueillir parmi les démons. Et lorsqu’au matin encore bleu, le suppôt avait vu Sylvie quitter son Lothaire profondément endormi sur la pointe des pieds en catimini, il s’était bien fait la promesse de ne plus rien espérer d’eux, jamais. Jamais.

Troisième partie

Val d’Or, 18 ans plus tard, Noël 1989.

Les hommes ne comprennent jamais rien, la vie n’est toujours qu’un éternel recommencement. Au début, cette ville avait été ouverte en plein bois par des hommes partis à la recherche de la richesse. Puis ils s’étaient retrouvés dans une contrée aux hivers cruels, aux étés empoisonnés par les mouches sanguinaires, un travail titanesque à abattre, une vie bien difficile à gagner. Peu de femmes honorables aux alentours. Heureusement aux jours de paye des mineurs, les filles d’affaires débarquaient de Montréal pour peupler les bordels le temps que les payes disparaissent dans les coffres des pimps installés un peu partout dans des squats entiers de shacks en bois rond. Des villes entières constituées essentiellement de bordels naissaient, mourraient et renaissaient au rythme des chèques de paye. Et les bootleggers y débarquaient aussi avec les eaux-de-vie pour aplanir la rugosité des jours des braves pionniers. Le diable connaissait bien la place dans le temps, il y faisait des affaires d’or.

En 1989, les églises maintenant vidées de leurs fidèles, le diable ne faisait plus peur à personne sauf à quelques fillettes les soirs d’Halloween. La ville était pleine à craquer de travailleurs spécialisés venus de partout, les salaires étaient redevenus gros, les logements introuvables, l’or se transigeait maintenant au-dessus de douze-cent piastres l’once. Dans une région éloignée d’une province dirigée par des politiciens corrompus, des policiers à l’intégrité douteuse, le diable et ses suppôts portaient maintenant des noms plus exotiques. Gérald “Apache” Gauthier, Conrad “Petteux” Doiron, Ti-Guy “Grosse Queue” Ouellette ou une horde invisible de petits mafieux anonymes, vestons-cravates et discrets qui contrôlaient les paradis artificiels et le grand cirque de tous les vices. Les patchés du nord-est ontarien ou du nord-ouest québécois se partageaient la manne de la prospérité revenue à Val d’Or pour la gloire des Anges de l’Enfer ou de d’autres bandes criminelles chrissement bien organisées.

***

La belle Louise avait manqué de patience. À dix-sept ans elle avait tourné le dos à la maison paternelle pour aller habiter chez Lothaire, enfin. Elle avait dû compléter ses études par les soirs et tenir des petits boulots en même temps pendant trois-quatre ans et les choses s’étaient compliquées juste un peu plus lorsqu’elle avait donné à Lothaire son premier fils. Lothaire avait trouvé le moyen de racheter l’atelier de son employeur dévalué à cause d’une sévère récession. Une occasion, certes, mais qui venait avec une récession à traverser. Il s’était passé bien des mois difficiles avant que la prospérité ne revienne. D’autant que la belle Louise avait enfanté encore, un deuxième fils pour Lothaire qui avait enterré son père Henri-Évariste après la naissance du premier.

Lothaire disait tout le temps : “Ça va aller encore juste un peu plus mal avant d’aller mieux.” Et il ne se trompait jamais. Un bon matin, à trente ans à peine, la belle Louise avait été diagnostiquée d’une sévère maladie dégénérative, une cochonnerie qui courait dans sa famille. Lothaire s’épuisait à la soigner et à s’occuper de son commerce et de ses deux garçons en même temps. Dans l’hiver 89, Lothaire affaibli et en proie à la dépression, les médecins avaient ordonné le placement dans un centre spécialisé de la belle Louise maintenant grabataire et confuse. Lothaire devait prendre une pause, confier le commerce à son homme-clé, ses fils à leur grand-mère pour un moment. Comme un matou frappé par un char, il n’avait plus que le goût de se rouler en boule et rester caché dans son trou, brailler tranquille. La nuit de l’avant-veille de Noël, il ne voyait plus beaucoup de dénouement heureux à toute ses histoires. Ses plans noircissaient à vue d’œil. Il aurait eu grand besoin qu’un ange passe le ramener vers la lumière. Dans l’heure où le soleil se demande encore si on est rendus demain et que la lune se demande si elle a encore d’affaires là, il s’était levé raide dans son lit, s’était paqueté un petit bagage, une seule idée en tête.

“M’a sauter dans mon char, m’a descendre à Val d’Or.”*

***

Dans un recoin du hall principal de l’hôtel Val d’Or, un espace emmuré d’à peine deux-cent pieds carrés qui donnait aussi sur la rue, on y avait été aménagé un tout petit salon de coiffure. Une coiffeuse y accueillait une clientèle régulière sur rendez-vous et acceptait occasionnellement un badaud ou un touriste qui entrait sans avertir. Il fallait vraiment savoir qu’il y avait là un salon de coiffure. Mais Lothaire, lui, savait, même s’il reconnaissait à peine la ville de son enfance où il n’avait pas mis les pieds depuis belle lurette. Arrêté à Louvicourt pour de l’essence et manger une bouchée, il avait appelé Olive qui lui avait donné le tuyau. Puis il avait appelé au salon pour prendre un rendez-vous sur un faux nom pour surprendre Sylvie. Il ne portait plus sa longue chevelure bouclée de hippie et portait maintenant le goaty taillé bien proprement, de bonnes chances qu’elle ne le reconnaisse pas, surtout dans sa maigreur, cadeau de la dépression. Lorsqu’il avait entendu la voix de sa cousine même à travers le crépitement du téléphone, un choc électrique dans toute la colonne, le courant de chaleur et de bien-être qui l’avait envahi l’avait surpris au point de le faire bégayer. Elle n’y avait vu que du feu.

“Vous êtes chanceux, c’est la veille de Noël, je vais vous faire un petit trou à cinq heures mais je vais vous“passer” les portes barrées pis les stores baissés, je ne serais même plus supposée d’être là, à cette heure-là.”

 Lothaire riait tout seul dans son auto, fier de son coup. Mais la rigolade s’était transformée en un trac sans nom lorsqu’après avoir garé l’auto tout juste devant l’hôtel Val d’Or, il pénétrait le hall en tentant tant bien que mal de gérer ses pensées. Un tout petit deux minutes de retard, les stores étaient déjà baissés. “Je pense qu’elle est partie, monsieur!”, lui avait lancé le commis à l’accueil. “Je vais prendre une chance de cogner”, avait répliqué Lothaire. Lorsque Sylvie avait ouvert la porte, les genoux ont failli lui plier. Les années n’avaient jamais réussi à lui chiper ne serait-ce qu’une once de sa grâce et de sa beauté. Tous les hommes de Val d’Or devaient venir défiler ici tenter de soulager tant bien que mal le bon vieux fantasme de la coiffeuse pulpeuse. “Monsieur Smith?”, avait-elle demandé avec un joli sourire. Refermant la porte derrière lui, Lothaire avait nettement entendu le clic de la serrure et elle l’aidait maintenant à enlever son paletot et le guidait vers la chaise. “Vous êtes pas de Val d’Or, vous?, avait-elle d’abord demandé et Lothaire savait maintenant qu’elle ne l’avait pas reconnu. “Accotez votre cou, je vais descendre votre tête sur le lavabo. Qu’est-ce qui vous amène dans le coin? En visite pour les fêtes? Les affaires? Lothaire écoutait tout ce small talk et parlait le moins possible, en cas. Elle avait levé les bras bien haut pour attacher sa longue chevelure et le bas de son ventre lui était apparu pour un moment, la peau nue avait frôlé sa main déposée sur l’appuie-bras. Lothaire ne filait pas bien. Puis elle s’était approchée de lui, son odeur était maintenant à portée de nez du pauvre Lothaire. Ce délicieux parfum d’anémone des bois. Pendant que l’eau coulait en attendant d’être juste assez chaude elle s’était approchée davantage et penchée sur lui, ses seins frôlaient carrément le visage de Lothaire, elle aurait franchement pu boutonner un ou deux boutons de plus. Ou elle savait y faire pour extorquer des pourboires faramineux aux pauvres hommes alanguis. Elle avait failli le rachever lorsque ses mains étaient passées sous sa tête et massaient lentement son cuir chevelu. Elle relevait la tête de Lothaire lentement vers la craque de ses seins qui, gêné, tentait de la rabaisser subtilement à mesure. Puis, elle lui donna le coup de grâce et le gros nez de Lothaire sentait déjà le contact des deux lobes de chair tendre contre lui. Et elle tirait finalement un grand coup rapide et sournois pour lui aplatir carrément la face dans ses seins.

“Tu pensais berner qui, Lothaire Santerre? Tu pensais-tu vraiment que je ne t’avais pas reconnu?

Et elle riait de toutes ses belles dents en redéposant sa tête dans le creux du lavabo et en lui passant la douche en pleine face. Le fou rire contagieux s’était emparé de Lothaire cruellement démasqué. Il se demandait c’était quand la dernière fois qu’il avait autant ri.

***

Rosaire Sévigny était mort dans le gros “fall” à la Palmarolle. Une douzaine d’hommes morts horriblement broyés par le roc entre deux galeries de mine. Olive disait, et le coroner également, que Rosaire était probablement saoul et avait mal placé les charges de dynamite et que son ivrognerie avait privé onze familles de leur père. Sylvie, elle, pensait qu’il s’était suicidé en se foutant égoïstement des autres hommes dans le trou avec lui. Le corps de Rosaire n’avait jamais été remonté. À la profondeur où cela s‘était passé, il ne lui restait pas très long à creuser pour aller brûler en enfer, disait-elle aussi. Olive s’était fait un nouveau chum, ses frères avaient maintenant chacun leur famille, loin de Val d’Or.

Et les deux cousins s’étaient longtemps rattrapés dans les nouvelles, raconté des vies résumées en grands traits, la pauvre Louise, ses deux fils et tout ça pendant que Sylvie finissait la coupe de cheveux et la barbe de Rosaire. Leurs vies étaient devenues tellement différentes. “Est-ce que tu penses qu’on va pouvoir réveillonner ensemble?, avait risqué de lui demander Lothaire. Le visage de Sylvie s’était décomposé devant lui. Ses joues avaient rougi au bord d’exploser, ses mains tremblaient. Un silence de la mort, Lothaire ne comprenait pas, ne savait plus où se mettre. “C’tu plate, je réveillonne avec mes filles.”, avait-elle dit en le regardant avec un irrésistible sourire retrouvé. “T’as des filles? Combien de filles que t’as?” avait demandé Lothaire, ébaubi. “Une quinzaine.”, avait répondu Sylvie en mesurant l’effet de sa réponse sur les expressions de Lothaire. “On passe chez nous me changer, je pense que les filles vont être contentes de te rencontrer, on va réveillonner tous ensemble. Penses-tu vraiment que je vais te laisser tu’seul comme un coton la nuit de Noël, mon sans-dessin, toé.”

***

Lothaire en avait profité pour examiner hypocritement le garde-robe d’entrée de Sylvie. Aucun vêtement d’homme là-dedans. Sylvie habitait un des petits shacks en bois rond du village minier historique de Lamaque, celui-là même qu’elle avait racheté de son grand-père Santerre qui l’avait habité de plein droit une bonne partie de sa vie sacrifiée à la mine Lamaque. Grand-papa Frank était allé s’installer au foyer de Val d’Or où la platitude des jours et la pesanteur de sa solitude avaient achevé de le tuer. Simple journalier, le shack de Frank était à l’avenant, petit. Un quatre-et-demi quand même coquettement aménagé par Sylvie. Mais il était clair pour Lothaire qui attendait sa cousine au petit salon ouvert sur la cuisine qu’on ne pouvait pas élever une quinzaine de filles là-dedans.

Hôtel Motel Dix, pour une raison obscure, à Val d’Or, tout le monde prononçait Dix comme on prononce “Dicks” en anglais. On disait “Le Dicks”, tout court. Pas très loin d’être le plus gros trou en ville après le trou de la mine Sigma. Au plafond, tout le long des fausses poutres de bois pour faire country, les suppôts de Satan, blasés, étaient vautrés nonchalamment. Certains zieutaient les pauvres filles nues qui se dandinaient devant un public mâle déjà pas mal engourdi par trop de bière en fût, d’autres visaient le racoin discret où les pauvres accrocs allaient supplier Ti-Guy “Grosse Queue” de leur “fronter” un dernier quart de poudre avant la prochaine paye, d’autres essayaient de suivre de loin les écrans des machines pour voir si de pauvres mères de famille avaient fini de jouer toute l’argent de la grocerie, on suivait aussi la parade des filles rien qu’en bobettes et en talon haut qui, cabaret en main, distribuaient les drinks en se faufilant entre les mains tâteuses; dans un autre recoin discret, ils tentaient de voir dans les confessionnaux alignés un à côté de l’autre où pour dix piastres d’autres pauvres filles se dandinaient l’entre-jambes sur les culottes à moitié déboutonnées des gars, les seins bien étampés dans leurs faces, jusqu’à temps que leur sperme gicle à travers leurs bobettes ou que la toune finisse, c’était selon. Certains suppôts s’amusaient même à gager là-dessus. Il y avait tellement de ces âmes perdues, toutes pareilles, qu’aucun d’eux ne fournissait plus l’effort d’en ramener une à Satan qui se plaignait d’avoir maintenant beaucoup trop de gueules semblables à nourrir pour rien.

 Comment appelle-t-on le péché dont les hommes naissent coupables?
– On l’appelle le péché originel, parce que nous naissons tous avec cette tache sur notre âme. Il a obscurci notre intelligence et affaibli notre volonté, en nous donnant une inclination au mal.

“Veux-tu bien me dire pourquoi tu m’amènes ici la veille de Noël?”, avait immédiatement questionné Lothaire en prenant place au Dix. Lorsque Darquise Trépanier était partie de Val d’Or, avait expliqué Sylvie, le doorman que je connaissais parce que je le coiffais m’a demandé si je voulais venir la remplacer. Coiffer les filles avant la soirée, m’occuper des retouches entre les sets, voir qu’elles soient bien maquillées, c’était bien payé. Je n’avais rien à faire de mes soirées alors j’ai dit oui. Ces pauvres filles-là viennent de Montréal la plupart, ou des campagnes creuses, on les loge dans la vieille partie de l’hôtel, certaines arrivent ici à dix-sept-dix-huit ans, j’en ai même eu de seize ans. Ils leur font des faux papiers mais la police pose jamais de questions. Je suis un peu comme leur mère, je m’occupe d’elles, elles se confient beaucoup à moi. Je raccomode leurs petites chicanes. On a beaucoup de plaisir ensemble. Je suis un peu leur seule famille. Lothaire écoutait, ébaubi. Une petite blonde avec d’énormes seins à la hauteur des yeux de Lothaire s’était présentée à leur table pour prendre leur commande. “Josée, je te présente Lothaire.” Les deux mains pleines, elle avait fait sauter ses deux mamelles en souriant devant ses yeux pour le saluer. “Josée, Petteux y’es-tu arrivé, faudrait que j’y parle, tu nous apporteras chacun un porto.”, avait demandé Sylvie. “J’vas aller te le charcher tu’suite.”

Le hippie qui vivait toujours quelque part au fond de Lothaire, plongé dans la musique disco, les danseuses tout nues et tout le bling bling du Dix avait les yeux ronds comme des trente sous. Josée était revenue avec les deux portos, les avait déposés devant eux, et en faisant un clin d’œil à Lothaire elle avait dit à Sylvie : “Beau bonhomme, ton Lothaire, check-lé comm’faut, j’en connais qui se feraient pas prier pour le passer au confessionnal.” Lothaire et Sylvie avaient siroté leur tawny et avaient placoté un peu, encore. Les boss avaient fait venir un gros buffet pour les filles qui devait être à veille d’arriver. On installerait tout ça dans la grande loge commune en arrière du stage où les filles avaient déjà décoré et monté un beau sapin. C’était là que Sylvie s’occupait des filles. Quand Petteux est finalement arrivé s’asseoir à leur table, Sylvie l’avait présenté lui aussi à Lothaire. “Mon beau Petteux, lui avait demandé Sylvie en lui roulant des yeux de biche, on peux-tu faire exception à soir? Est-ce que je pourrais amener Lothaire avec moi dans la loge? Les filles sont d’accord avec ça. Il est venu de Montréal, il connait plus personne icitte.” Petteux avait inspecté Lothaire de la tête aux pieds, les yeux froncés. “Qu’est-ce que je ferais pas pour toé ma belle Sylvie. Depuis le temps qu’on entend parler de lui, ton beau Lothaire, on va l’accueillir en grand.” Lothaire avait du mal à cacher son ébaubissement, il avait lancé un regard de chien perdu à Sylvie qui avait habilement détourné le regard. “Josée! Va leur porter une bouteille de porto dans la loge, c’est on the house.”

 ***

Une série de miroirs au-dessus d’un grand comptoir où s’amoncelaient des sacoches ouvertes d’où sortaient des cosmétiques de toutes sortes, des paquets de cigarettes, des briquets et des brosses, des peignes, des séchoirs, des fers à friser et toute cette sorte de choses. Quelques tabourets le long du comptoir. Derrière, pêle-mêle, un assortiment de divans et de causeuses de toutes sortes de couleurs qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, des bobines de bois virées sur le côté faisaient office de tables de salon et au fond, une ou deux grandes tables pliantes avec des nappes en papier qui attendaient le buffet. Et des filles de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, installées un peu partout les pieds dans des pantoufles en Phentex pour se reposer des talons hauts, certaines avec une petite veste sur le dos même pas fermée en-avant, personne n’avait vraiment le réflexe de la pudeur. Des seins partout. Ça allait et ça venait, toujours une dizaine de filles sur le plancher et cinq-six filles dans la loge et plus la clientèle fuyait avec l’heure, plus le ratio changeait. Sylvie passait les filles au besoin, l’une après l’autre. Un petit coup de ciseaux par ci, un petit coup de fer à plat par là, un touch-up de make-up, les cheveux vaporisés à l’eau remis en pli au séchoir et parfois même une fille complètement écartillée sur le comptoir devant Sylvie qui maniait avec une main de maître le rasoir droit et taillait des petites œuvres d’art dans le poil de leurs entre-jambes. Deux filles étaient venues s’installer de chaque côté de Lothaire seul dans sa causeuse et s’étaient mises à faire semblant de lui faire du bagou. Une belle grande rousse puis une jolie petite blonde. Il n’avait pas pu se retenir de demander aux filles comment ça se faisait que Sylvie leur avait parlé de lui. “Parle-moé-z’en pas. À toutes les Noël, elle arrête pas de nous casser les oreilles avec son histoire de petite fille que son père avait pogné tout-nue avec son cousin en d’sours des manteaux de matantes la nuit de Noël pis y l’avait battue pis y y’avait cassé le bras.”, avait lâché la fille, sans façon. “A nous conte ça pis à toutes les fois, les filles braillent, faut qu’elle leur refasse le make-up après.”

Lothaire avait répondu du tac au tac, un peu contrarié : “On était pas tout nus, calvaire, pis même à ça, on avait juste dix-onze ans.” Les deux pauvres filles réalisaient abasourdies que c’était Lothaire, le cousin. Pour racheter la grande rousse, la petite blonde avait rajouté : “Ben non, on le sait ben, Sylvie se serait jamais montrée tout-nue. Même encore, même si elle a un beau corps pis des christ de beaux totons pour une fille de 36 ans, elle les a jamais montrés à personne. Même avant, elle les montrait pas à personne.”

“Avant quoi?”, avait vivement rétorqué Lothaire, mais les deux filles, aussi confuses que contrites, s’étaient regardées l’une l’autre rougir puis elles s’étaient sauvées en courant sur le plancher sans se revirer.

***

La veillée avançait, le buffet était finalement arrivé et les filles affamées étaient tombées dedans, la bouteille de porto de Petteux descendait. Sylvie, occupée, Lothaire entretenait la conversation avec les filles en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre là. Sylvie venait le voir de temps en temps heureusement. Passé minuit, même aux danseuses, les gars avaient le motton de Noël et rentraient plus de bonne heure que d’habitude rejoindre leurs Germaine ou aller brailler tout seuls dans leur trou. Beaucoup de filles réveillonnaient maintenant sur un méchant temps dans la loge. La petite blonde et la grande rousse qui se sentaient coupables avaient organisé un plan de nègre en cachette pour se faire pardonner. Vers une heure du matin, avant que trop de monde soit trop barbouillé, la grande rousse était montée nu pieds sur une bobine de bois et sifflait les deux doigts dans la bouche pour attirer l’attention. Quand ce fut fait et qu’un silence acceptable se soit installé, elle avait fait son petit speech. “Comme vous le savez, à soir c’est un Noël spécial pour quelqu’un que nous autres les filles on aime d’amour. C’est pas à toutes les Noël que Sylvie a la chance de voir son beau Lothaire qu’à nous casse toujours les oreilles avec. On s’est toutes mis ensemble les filles, les doorman, les barmaids, toute le staff pour leur offrir un beau cadeau de Noël. Mais on l’a caché quelque part.” Puis la petite blonde s’était approchée de Lothaire et Sylvie et leur avait remis la clé d’un motel.

“Y’est là, votre cadeau. Vite, allez le chercher.”

Étrangement, personne ne les avait suivis de l’autre bord. Rendus devant la chambre avec le bon numéro, Lothaire avait remis la clé à Sylvie. “Après tout, c’est un cadeau de tes filles”, avait-il dit en souriant et Sylvie avait nerveusement ouvert la porte.

Une lumière tamisée reignait sur toute la chambre, un seau à glace sur pied d’où on pouvait voir dépasser le bouchon typique d’une bouteille de champagne trônait entre deux fauteuils-crapauds, deux flûtes sur la table d’appoint, quelques bouchées, des chocolats Laura Secord et des fraises dans une assiette de Noël en plastique.

Sur le lit king, les filles avaient fait une montagne avec tous leurs costumes à froufrous, leurs couvertes de flanellette, leurs manteaux de guenille, de mouton, de fourrures cheap de toutes sortes.

 

À suivre

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

La suite ici

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

*Paroles extraites de Quand j’vas être un bon gars, Richard Desjardins

Chroniques du péché mortel (2)

Le suppôt de Satan avait fait son choix, un choix facile. Il avait vu de ses yeux vu bien plus de péchés mortels commis par Rosaire que par n’importe qui d’autre cette fameuse nuit-là dans cette chambre-là. Heureux les cœurs purs, le suppôt avait laissé les pauvres enfants tranquilles et s’en était retourné vers son maître avec l’âme de Rosaire, inutile de faire la litanie de ses fautes.

Faut-il beaucoup de péchés mortels pour mériter l’enfer?

– Non; pour mériter l’enfer: il suffit d’un seul péché mortel.

De peur de son propre père, Sylvie s’était endurée jusqu’au lendemain soir avant de se plaindre de son bras qu’elle cachait de son mieux. Olive avait raconté au médecin que la petite se l’était cassé en traîne sauvage dans la côte de cent pieds.

-“C’est la dernière fois que je te couvre, Rosaire Sévigny, là tu vas faire un homme de toé. Tu vas arrêter de boire pis tu’suite.”

Et quand elle l’appelait par son nom de famille, c’était du sérieux. Mais le péché de gourmandise le rongeait toujours, l’addiction était sévère, l’ivrognerie la plus vile. Mais encore son âme appartenait maintenant au diable de plein droit.

Après ce fameux Noël, les Santerre avaient fermé leurs portes aux Sévigny, pauvre Olive. Et le printemps suivant un cancer fulgurant avait emporté Germaine, la mère de Lothaire. Olive avait mis son Rosaire à la porte en lui disant de revenir sobre ou de ne jamais revenir. Sylvie n’avait plus jamais revu Lothaire.

Deuxième partie

Montréal, Noël 1971.

Cette année-là, il était clair que nous aurions un Noël bien blanc. La neige avait tombé en légères boules blanches flottant suavement entre ciel et terre tout l’avant-midi. Dès l’heure du dîner passée, le vent du nord avait remplacé le calme plat et cette neige de contes de Noël se faisait maintenant compacte et humide. Ça tombait dru partout. Une neige pour hommes. Et les rafales menaçaient de s’en mêler.

***

Si on n’avait pas su, on aurait pu facilement croire que Simone Fréchette était une de ces madames imposantes comme celles qui tiennent les rennes d’un grand bordel de luxe. Imposante poitrine et fessier à l’avenant, toujours bien mise dans de belles robes de chez Dupuis & Frères, une masse drelin-drelante de bijoux de qualité douteuse, des parfums de magasins à rayons et un maquillage digne des grandes actrices de cabaret. Rue Ontario près de Plessis, Simone Fréchette tenait effectivement maison. Une maison de chambres, on devrait plutôt dire une pension, pour les jeunes filles qui étudiaient de l’autre côté de la rue à l’Académie de coiffure de Montréal. Toutes des jeunes filles de bonne famille qui venaient des régions, des lointaines campagnes, et que leurs familles confiaient aux bons soins de madame Fréchette le temps de leurs études. Les tenir loin des tentations de la grande ville et du péché qui sévissait toujours un peu partout à portée de marche dans le bas de la ville était la mission que Simone s’était donnée et elle l’accomplissait avec zèle. Montréal était encore la ville de Jean Drapeau, entre l’expo 67 et les olympiques de 76; un vent d’optimisme et de joie de vivre soufflait toujours joyeusement, et nuitamment surtout, sur les braises du vice montréalais qui brûlaient perpétuellement.

Ce matin de veille de Noël, les filles étaient excitées, affairées à compléter leur bagage. Enfin, la longue session d’automne était complétée. On viendrait les prendre et les ramener dans leurs familles pour la période des fêtes. Une à une elles disparaissaient dans de grands au revoir tristounets et des grandes embrassades entre copines. Mais leurs sourires revenaient à mesure qu’un parent arrivait pour les prendre à leur tour. Madame Fréchette supervisait les opérations avec flegme et fermeté. Elle cachait mal son propre bonheur de s’envoler en soirée rejoindre son frère et sa belle-sœur qui tenaient un petit motel à Pompano Beach en Floride. Elle avait une sainte horreur de la neige et du froid.

Aucune fille ne pouvait demeurer à la pension pendant la période de vacances. Et la maison se vidait une à une de ses pensionnaires. La toute dernière rongeait encore son frein assise devant son bagage et il était déjà 3 heures passé. Simone Fréchette tapait du pied et s’inquiétait pour le père de sa plus rebelle protégée qui devait être aux prises avec la tempête quelque part entre Val d’Or et Montréal. Quelques coups de téléphone n’avaient rien donné de bon pour rassurer la femme et la jeune fille. Simone Fréchette en était à se demander si elle n’appellerait pas la Sûreté du Québec pour voir s’il n’y avait pas eu un grave accident dans le parc de la Vérendrye ou quelque part d’autre sur la 117.

“Il ne viendra pas, c’est rien qu’un ivrogne qui tient jamais ses promesses.”, avait affirmé la jeune fille par dépit. “Ça ou il a commencé à fêter trop de bonne heure et il a pris le champ dans le parc.”, avait-elle ajouté. “Ils vont le retrouver vivant demain matin. Ça gèle pas un saoulon. C’est ma mère qui l’a forcé à venir me chercher, sûrement pas son idée à lui.”

“Oui mais écoute, jeune fille, moé je pars en Floride, là, j’ai mon avion à 6 heures, faut je parte moé là, j’peux pus attendre ben ben, j’avais bien dit avant 2 heures à tout le monde”, plaidait Simone Fréchette. “Je ne peux pas te laisser ici tu’seule de même, t’as rien que dix-sept ans. As-tu de la parenté à Montréal, quec’chose?” Simone Fréchette n’avait jamais, oh grand jamais, laissé une de ses filles dans le trouble. Même ses plus révoltées comme Sylvie Sévigny.

***

En ces temps-là, les jeunes de Montréal vivaient à l’heure de l’underground. Les nouvelles radios alternatives jouaient Pink Floyd, Led Zeppelin, Frank Zappa, King Crimson, combien d’autres encore. Toute une contre-culture qui venait de l’Europe et des États était venue faire oublier la récente crise d’octobre et la morosité qui avait suivi. La belle jeunesse sombrait du même coup dans une multitude de paradis artificiels maintenant disponibles partout. Pot, mescaline, haschich, LSD. Les soirs dans les bars du Vieux-Montréal ou de la rue Saint-Denis, les spectacles au Campus, au Forum, au parc des Nations, des dizaines de bars alternatifs du rock au jazz faisaient leurs choux gras de la jeunesse délurée et en avant la fête, rien de trop beau! Mais pas aussi facile pour tout le monde, le monde comme Lothaire, par exemple. Après la mort de sa mère, son père Henri-Évariste avait perdu sa job à la mine East-Sullivan et s’était ramassé le bec à l’eau avec en bonus une condition pulmonaire attrapée dans le fond de la terre. Il s’était exilé en ville où il s’était amouraché d’une anglophone détestable qu’il a tout de même épousée envers et contre tous. Déracinement forcé pour Lothaire qui, après multiples drames et mélos familiaux de toutes sortes, s’était sauvé de la maison paternelle à quinze ans. Il s’était pris un petit boulot de lettreur-graveur après avoir fait croire au patron qu’il savait ce qu’il faisait. Après supplications de Lothaire, le type qu’il remplaçait était resté deux semaines de plus en cachette pour lui montrer le métier et Lothaire lui refilait son salaire en échange. Heureusement que Lothaire était habile et brillant.

Lothaire s’était pris un petit quatre-et-demi des plus modeste dans le vieux Rosemont, une cuisine avec salon attenant sans cloisons et un autre salon-double qui était en fait, sa chambre. Lothaire faisait ce qu’il pouvait pour suivre le rythme de ses amis qui habitaient la plupart chez leurs parents mais souvent il se rabattait sur la lecture et le dessin pour passer ses veillées moins fortunées seul chez lui.

Ce soir de Noël-là, quelques amis étaient passés, histoire de se geler la gueule tranquillement avant de repartir en soirée rejoindre leur famille dans les festivités de Noël. À un certain moment il y avait eu beaucoup d’action dans le petit quatre-et-demi mais vers les dix heures, le dernier visiteur avait quitté. Lothaire ramassait seul les traîneries, les bouteilles vides et vidait les cendriers. Il s’était confortablement installé pour lire un énorme bouquin d’art que sa récente flamme lui avait offert comme cadeau de Noël. Elle l’avait volé chez Raffin où elle était caissière à temps partiel juste pour se payer des frivolités; elle ne manquait de rien, en fait. Volé ou pas, le bouquin était superbe. Il le feuilletait en pensant à sa belle Louise qui était elle aussi repartie vers sa famille l’abandonnant seul avec lui-même. Lothaire était toujours persona non grata dans la famille de Louise, famille aisée et snobinarde, qui acceptait mal que l’une des leurs fréquente un hippie qui n’allait même plus à l’école de surcroît. Comme lui, elle était mineure et devait se plier aux caprices de son père en attendant l’âge de sa majorité qui venait fort commodément de passer à dix-huit ans. Plus que deux ans à attendre.

Lothaire s’était tout de même ménagé un petit réveillon. Pain français, quelques pâtés et fromages, une bouteille de porto d’assez bonne qualité et quatre ou cinq grammes de libanais blond. Il n’attendait plus que minuit vienne et que la forte odeur de tabac se dissipe dans le petit appartement avant de se souhaiter joyeux Noël à lui-même et de passer à table. Il avait rarement revu son père depuis son départ de la maison familiale.

Un disque de James Taylor sur la platine, Lothaire soudainement envahi d’une tristesse profonde, blotti au creux de son divan était tout simplement tombé dans les bras de Morphée avant le grand banquet-solo.

Le suppôt de service cette nuit-là s’emmerdait perché sur le chauffe-eau au fond de la cuisine. Lorsque l’ennui le prenait ainsi il s’amusait à pénétrer les esprits endormis et de faire tourner leurs rêves au noir. Trop facile de tirer une jeune âme, esseulée de surcroît, vers les abysses où se terrent la tristesse et le désespoir. Heureusement, il passait un ange de temps en temps, spécialement dans la nuit de Noël, pour prendre les esprits par la main et les ramener dans la lumière.

Dieu a-t-il donné à chacun de nous un ange gardien?

– Oui, Dieu a donné à chacun de nous un ange gardien, pour nous préserver du mal.

Tout juste avant minuit, des coups dans la porte avaient réveillé brusquement Lothaire. Il s’était précipité le long du corridor. En ouvrant la porte, il avait accueilli une superbe jeune femme et il l’avait reconnue malgré le temps, sa tuque profondément calée sur son front et le foulard qui recouvrait sa bouche. Sylvie était là.

“Qu’est-ce que tu fais icitte? Comment t’as faite pour me trouver? Entre, vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans.”

Après l’avoir laissée se débarrasser de son linge d’hiver couvert de neige et de glace et de lui avoir trouvé des gros bas de laine pour mettre dans ses pieds, Lothaire était aller accrocher tout ça sur la pôle de douche. Elle grelottait. De toute évidence elle traînait dehors depuis un bon bout de temps. Il l’avait installée dans le divan et il était allé lui chercher sa plus chaude couverture et lui avait préparé un bon café.

“Je me suis dit qu’il devait pas en avoir beaucoup des Henri-Évariste Santerre à Montréal. Ça m’a pris du temps à allumer, j’ai marché beaucoup. Je suis entrée dans un bar et j’ai demandé un bottin et j’ai fouillé. Ton père m’a dit que tu ne restais plus là puis il m’a donné ton adresse. Il fait dire joyeux Noël, de l’appeler. Toi, je ne t’ai jamais trouvé dans le bottin.”

“Normal, j’en ai pas de téléphone.”

Lothaire était rien de moins qu’ébaubi. Sa belle anémone des bois avait grandi en grâce et en beauté et se promenait désormais dans un superbe corps de jeune femme. Ils avaient longuement bavardé, rattrapé toutes les nouvelles des uns et des autres, remémorés les bons souvenirs et se regardaient maintenant les yeux dans les yeux, alanguis et heureux.

“Fuck, j’avais oublié! Chu donc ben sans dessin. Viens, on va réveillonner!”

Lothaire avait sorti et tranché le beau pain croûté, placé des beaux couverts et les pâtés et les fromages gracieusement disposés sur la petite table de salon et ouvert la bouteille de porto.

“Un toast à nos retrouvailles!”

Après les bombances, les cousins heureux avaient fumé le libanais blond en finissant tranquillement la bouteille de porto et en placotant. Lothaire avait bien senti que Sylvie n’en était pas à sa première fumerie. Les yeux brillants ils se dévoraient du regard encore et encore. Elle était le plus beau cadeau de Noël qu’il pouvait espérer, et lui était le sien. Après un moment, Sylvie avait parlé de son autobus aux aurores le lendemain matin, et de sa mère Olive, disait-elle, qui devait se morfondre seule avec ses deux petits frères. C’était la première fois qu’elles n’étaient pas ensemble à Noël.

“On se fais-tu une grosse pile de couvertures et de manteaux sur ton lit et on va se coller en-dessous pour dormir un peu?” avait-elle proposé bien candidement avec un sourire à faire dégeler un iceberg. “On boudera quand même pas notre plaisir, pour les fois qu’on se voit!” avait-elle ajouté. Sur ce, on frappait encore à la porte. Lothaire se demandait bien lequel de ses amis s’était évadé d’un ennuyeux party de famille et était simplement revenu gâcher sa soirée de retrouvailles. Pour une rare fois, il n’aurait pas voulu que ce soit sa belle Louise qui lui fasse une surprise. Il était allé ouvrir pendant que Sylvie organisait l’installation dans la chambre de son cousin. Lothaire n’avait eu que le temps de voir la grosse face rouge et l’énorme poing brandi, d’entendre la grosse voix qui criait :

“Ah ben, toé, mon p’tit tabarnak!”

Puis, black-out.

***

Depuis le temps, elle s’y était fait et elle n’avait pas froid aux yeux. Rosaire ne comprenait rien, ni du cul ni de la tête et elle le détestait. On ne négocie pas avec les saoulons. Elle avait scanné rapidement les lieux du regard et aperçu une espèce de tête en plâtre qu’elle avait agrippée solidement par le cou. Lorsque Rosaire s’est présenté dans le cadre de la porte de chambre, elle l’attendait. Elle s’était élancée de toutes ses forces et lui avait égrené le bel apollon grec dans le front. Le temps que Rosaire reprenne ses esprits, elle l’avait poussaillé jusque sur le balcon et barré la porte derrière lui, même flanqué une chaise sous la poignée, en cas. Il avait probablement décidé de lâcher le morceau parce qu’elle l’avait entendu descendre l’escalier puis, plus rien. Rosaire avait été chanceux qu’elle ne finisse pas jusqu’au bout le mandat qu’elle s’était donnée et ne pousse sa carcasse en bas des marches.

***

Lorsque Lothaire avait repris ses esprits, une douleur lancinante pulsait au rythme de son coeur sur le côté de son visage enflé. Les bleus mauves de l’œdème avaient déjà commencé à descendre sur son œil. Sylvie était assise près de lui sur son lit envahi par tout ce qu’elle avait pu trouver de couvertures et de manteaux. Elle appliquait doucement sur le visage de Lothaire un sac de bleuets congelés qu’elle avait trouvé dans le congélateur du frigo. “Pauvre Lolo”, répétait-elle comme à elle-même lorsqu’il avait repris conscience. Elle lui avait doucement raconté le bout que Lothaire avait loupé. Rosaire était resté pris trois fois dans les neiges du parc ce qui l’avait retardé et s’était cogné le nez sur la porte de Simone Fréchette partie vers les plages de la Floride. Il avait eu le même réflexe que sa fille et l’avait retrouvée ainsi chez Lothaire dans l’espoir de la ramener à sa mère à Val d’Or.

Sylvie avait fouillé dans sa sacoche et en avait sorti deux 222 qu’elle lui avait fait avaler pour passer la douleur. Elle s’était levée près du lit et avait commencé à s’extirper de son jeans moulant. “Là on va se coucher et on va dormir un peu, faut que je sois au terminus Voyageur à 7 heures demain matin, déshabille-toi, je vais t’aider si tu veux, on va se coller.” Lothaire avait été épluché jusqu’à son caleçon de coton et s’était glissé sous le tas de couvertures. Sylvie assise sur le bord du lit en bobettes s’était débarrassée de ses bas et défaisait un à un les boutons de sa blouse. Quand elle s’était tortillée et qu’elle s’en était extraite c’était un superbe corps de femme qui se révélait à lui, Lothaire était bouleversé. La blouse disparue, elle avait pris un temps d’arrêt. Étiré le bras pour fermer la lampe puis Lothaire l’avait nettement entendu dire : “Ah, pis, que le diable l’emporte!” Il avait vu les doigts de Sylvie chercher dans la blancheur de son dos les agrafes de son soutien-gorge qui s’était scindé en deux avant de disparaître par en-avant sur la table de chevet.

Dès qu’il avait entendu l’appel au diable, le suppôt s’était réveillé en sursaut et était passé comme un éclair de son chauffe-eau dans la cuisine vers le bord de la fenêtre de la chambre à coucher. Il avait eu tout juste le temps de zieuter les deux seins bien ronds et bien fermes de Sylvie. Quelle aubaine, pensait-il. Il y a ici un potentiel sans pareil ! Luxure, adultère, inceste. Le maître à son réveil demain matin recevra la plus belle étrenne de Noël, deux anges devenus démons.

Elle s’était littéralement encastrée le long du corps arqué de Lothaire et avait soulevé le haut de son corps et Lothaire avait compris. Il avait passé un bras sous elle comme il le faisait toujours. Sauf qu’il n’avait plus dix ans. Et elle non plus. On aurait pu entendre voler une mouche dans le quatre-et-demi. La température grimpait vitesse grand V.

Sylvie était allée chercher l’autre main de Lothaire et l’avait ramenée entre ses seins où elle la maintenait tendrement mais fermement. On était bien loin des boutons de roses, la chair tendre de sa poitrine était impossible à cacher ou à oublier. Le souffle court, tout le sang du pauvre garçon voulait lui sortir par les blessures infligées par Rosaire. Et en poussant lentement elle avait fini de mouler ses fesses dans le bassin de Lothaire assez pour comprendre que le petit cousin était maintenant un grand garçon.

“Ciboire, Sylvie, c’était pas péché mortel ça? On est encore cousins, non?” avait-il murmuré du bout de la gueule.

Il caressait doucement le bras de Sylvie et le terrible son de craquement d’os brisé lui revenait comme un cauchemar vivant. Dans la respiration saccadée de Sylvie il avait compris qu’elle n’avait jamais oublié la cruelle pénitence de son innocent péché. Mais Lothaire totalement ébaubi ne faisait que faire son farouche. Il retrouvait son paradis perdu, la chaleur de sa peau douce, son Atlantide engloutie sous les couvertures pesantes, le parfum de l’anémone des bois ramassé dans le creux de son cou si doux que son nez retrouvait avec un plaisir évident et toutes les fourmis rouges de l’Abitibi avaient trouvé le moyen de descendre à Montréal malgré la tempête et de pénétrer son pauvre corps qui démangeait et qui brûlait de partout.

“Des petits-cousins seulement, rappelle-toi.” avait répondu Sylvie sur un ton rigolo.

À suivre.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

La suite ici

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Chroniques du péché mortel

Première partie

Bourlamaque, Noël 1965.

Cette année-là, il avait plu pendant toute la messe de minuit. Du tonnerre, des éclairs, des bourrasques de vent d’une force inouïe soufflaient sur Lamaque. Situation incongrue parce qu’un froid glacial régnait depuis au moins une semaine sur toute l’Abitibi. La couche de neige durcie qui recouvrait déjà les trottoirs et les rues s’était transformée en véritable patinoire sous la pluie. Au sortir de la messe, les monsieurs et les madames avaient été totalement surpris par la force des vents. Sur la belle glace bleue, les chapeaux partaient au vent et atterrissaient plus loin dans de grandes flaques d’eau, les monsieurs attrapaient leurs madames par les épaules et d’autres moins chanceuses étaient littéralement emportées, qui directement dans les grands cèdres au bout du pallier de l’église St-Joseph, qui au bas des marches le cul à l’eau. Deux enfants, Lothaire et Sylvie pliés en quatre se tenaient à deux mains les côtes endolories par des grands fous rires incontrôlables. Ils pointaient tantôt une pauvre femme ébaubie de se retrouver les deux fesses à l’eau, tantôt les beaux chapeaux du dimanche qui s’envolaient et partaient comme des feuilles à l’automne. Le père de Sylvie était arrivé de nulle part derrière les deux enfants et les avaient attrapés par le cou de ses deux grosses paluches de mineur. Il leur serrait les ouïes allègrement comme on disait à l’époque.

“Vous allez r’rentrer en-dedans vous confesser tout de suite mes deux petites faces laides, vous autres. Voir si on peut rire des grandes personnes de même.”

Mais les frêles épaules des deux enfants étaient bien insuffisantes pour supporter le poids de l’homme qui était particulièrement costaud. Ses deux pieds avaient levé par en avant et l’homme était parti par en arrière atterrir les deux fesses à l’eau, les deux pauvres enfants entraînés avec lui dans sa chute.

Un grand silence de plomb, le temps de réaliser que personne n’était blessé, puis de la grosse voix de ténor de l’oncle Rosaire, le père de Sylvie, un grand “Tabarnak de câlisss!” avait résonné dans la nuit de Noël. Les deux enfants stoïques regardaient l’homme, terrifiés. Puis, hésitant, Lothaire lui avait demandé sur le plus respectueux des tons : “Tu vas-tu venir à la confesse avec nous autres, mon oncle Rosaire?”, redonnant vie au concert de grands fous rires, contagieux et généralisés cette fois-ci. Devant l’unanimité de la bonne humeur, l’oncle Rosaire avait ri lui aussi du bout de la gueule mais Lothaire avait nettement senti s’abattre sur lui son regard de côté, hypocrite, frustré et menaçant.

***

“Vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans. Allez toute mettre vos bottes dans le bain, les hommes vos manteaux dans le garde-robe, les femmes sur mon lit.”

Peu importe où se passaient les festivités, ces consignes étaient partout pareilles. Les familles étaient nombreuses et à Noël, ça fêtait fort. Lothaire avait tout juste dix ans et Sylvie, sa cousine, venait d’avoir onze ans. En réalité, Sylvie n’était pas tout à fait la cousine de Lothaire. Olive, la mère de Sylvie était la plus vieille du plus vieux des frères de son père et Olive était la cousine propre de Lothaire, sa fille Sylvie devenait donc sa petite-cousine. Des choses qui arrivaient souvent avec les grosses familles. Dans toutes les fêtes de famille, Lothaire et Sylvie étaient néanmoins inséparables et se considéraient cousin-cousine.

À Noël, on baissait le chauffage parce qu’on savait que ça allait chauffer. Tout ce beau monde-là dans la maison, le four et les quatre ronds de poêle qui ne dérougissaient jamais et aussi la boisson qui coulait à flots et venait réchauffer les buveurs quelquefois bien davantage que la couronne en demande. En général, les femmes se tenaient dans la cuisine, les hommes dans le salon et les enfants, une fois la folie des cadeaux passée, partaient jouer dans la cave avec leurs nouvelles bébelles. Lothaire préférait de loin s’amuser ou jaser longuement avec sa cousine, en retrait des autres. Du plus lointain Noël qu’il pouvait se rappeler, sa cousine Sylvie était tout près de lui ou elle le gardait à l’œil en tout temps comme un ange gardien. Et avec les années, l’écart d’âge entre eux avait fini par s’amincir comme une peau de chagrin.

Les frères et les cousins, survoltés à cette heure inhabituelle de la nuit perdaient généralement leur génie et inventaient des jeux de plus en plus nuls et désagréables au goût de Lothaire qui était plutôt intello et fluet. Dans les souvenirs de Lothaire, toutes ces longues veillées de Noël finissaient toujours de la même façon. Sylvie le délivrait des jeux débiles des garçons de la famille. Elle le prenait par la main et l’attirait avec elle à l’étage où en catimini ils rejoignaient tous deux la chambre où étaient empilés les manteaux de matantes. Ils fermaient doucement la porte derrière eux et se déshabillaient sans faire de bruit ne gardant que leurs petites culottes puis ils s’enfouissaient sous l’énorme tas de manteaux.

Le paradis perdu enfin retrouvé. Un calme si doux, loin des espiègleries des garçons, une autre planète totalement. Une Atlantide de béatitude engloutie sous l’océan fourrures de renard, de vison ou de mouton rasé court, les doublures de soie aux odeurs de muguet et de lilas qui glissaient suavement sur leurs corps, leur poids comme une caresse, les beaux foulards angora et les gros manchons à poil long comme oreillers. Le silence enfin. La sainte paix. Et la douceur et la chaleur, la chaleur du corps de Sylvie contre le sien, qu’il tenait devant lui, enroulé dans ses bras, un parfum de petite fille divin qui se concentrait dans son cou là où Lothaire plantait son nez, probablement rien qu’une savonnette bon marché de l’épicerie, son odeur glorifiée dans le flou des souvenirs. Ils s’endormaient ainsi comme des anges. Puis aux petites heures, une matante qui soulevait brusquement son manteau les réveillait bête. Aussi surprise que les deux enfants elle s’écriait tout attendrie, comme si elle venait de trouver une portée de bébés chats : “Venez voir ça. Sont tellement mignons! Germaine, apporte ton Kodak, ça vaut la peine!”

***

Ce Noël-là, Lothaire avait ressenti comme une petite gêne lorsque Sylvie ne semblait pas vraiment empressée de se dévêtir et de gagner leur cachette. Sylvie s’était assise sur le bord du lit. Il s’était assis lui aussi près d’elle. Un moment étrange qui avait mis Lothaire tout à l’envers. Leurs yeux qui s’étaient maintenant faits à la pénombre, ils s’observaient l’un et l’autre, insécures. Lothaire avait toujours vu sa cousine Sylvie comme une fleur. Sylvie en botanique, c’était aussi une fleur sylvestre, l’anémone des bois, lui avait-il une fois expliqué. Un grand fouet mais avec une belle fleur blanche et rose tout en haut de la tige. Cette nuit-là la belle fleur était toujours là mais son grand fouet avait commencé à se transformer. Les hanches de Sylvie avaient commencé à s’arrondir, il l’avait bien senti lorsqu’il avait déposé sa main sur sa cuisse déjà plus charnue que le Noël d’avant. Elle rougissait à rien. Des petits seins qu’elle dissimulait du mieux qu’elle pouvait avaient éclos sur sa poitrine comme deux boutons de rose au printemps. Ils s’étaient longuement regardés dans les yeux en silence, hésitants. Il aurait été cruel pour rien de bouder un bonheur qui durait depuis si longtemps.

“Que le diable l’emporte!” s’était-elle dit tout bas comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même. Puis elle avait lentement commencé à se dévêtir et il avait fait comme elle. Lothaire avait déjà commencé à leur creuser un nid dans la montagne de fourrures et Sylvie, encore assise de dos sur le bord du lit ne portait plus que sa petite culotte et une camisole de coton blanc. “Que le diable l’emporte!”, avait-il cru l’entendre dire encore une fois. Lothaire regardait les deux mains de Sylvie apparaître de chaque côté d’elle en bas sur ses hanches, agripper les bords de la camisole, la hisser lentement par-dessus sa tête révélant pour un bref moment la blancheur de son dos avant que la longue chevelure ne s’y redépose. Puis, à la vitesse de l’éclair pour qu’il ne voie rien de sa poitrine, elle l’avait rejoint dans la chaleur de leur nid et s’était lovée devant son cousin comme elle le faisait toujours. Lothaire, embarrassé, ne savait plus quoi faire de ses mains. Elle s’était soulevée pour lui donner une chance de passer son bras sous elle comme il le faisait toujours. Puis elle a attrapé son autre main et l’avait guidée sur le devant de son corps où elle l’avait tenue tout contre elle, immobile. Bien centrée entre ses deux petits boutons de rose pour éviter que les mains de Lothaire ne les découvrent.

Trois cent anges auraient joué du luth à pleine tête dans leur paradis secret qu’ils se seraient quand même endormis, confortés dans la chaleur de leur innocent bonheur retrouvé.

***

Henri Richard serait-il un meilleur joueur de hockey que son célèbre grand frère? Les bleus vont-ils débarquer les rouges aux prochaines élections? Marilyne Monroe était-elle plus sexy que Mae West? Est-ce que la mine Lamaque va slaquer ou engager cette année?

La boisson aidant, tout devenait prétexte aux engueulades les plus épiques dans le salon où les hommes trinquaient allègrement. Et plus la nuit avançait, pire c’était. Rosaire Sévigny n’était pas un Santerre, il en avait épousé une, certes, mais il était ici en pays de Santerre, entouré de Santerre dans le grand salon. Et les Santerre s’amusaient ferme à le faire damner, lui qui était particulièrement susceptible et n’était pas reconnu pour avoir très bon caractère. Généralement les choses ne dégénéraient pas suffisamment pour que les hommes en viennent aux coups, mais pas loin. On savait assez bien doser l’endêvage. Rosaire particulièrement allumé et frustré par une attaque concertée des Santerre avait soudainement peine à se contenir. La famille de pince-sans-rire, l’alcool aidant, avait poussé la note au-delà de la patience de Rosaire qui avait maintenant la mèche particulièrement courte. Les baves chaudes lui montaient dans la gorge, le sang lui montait au visage et le ton montait à propos de n’importe quoi, une insignifiance, une stupide argumentation qui s’était mise à déraper désagréablement même si plus personne ne se rappelait le fin mot de l’histoire. C’était généralement à ce moment-là que les femmes, alertées pas les hauts cris, traversaient de la cuisine au salon et tentaient tant bien que mal de calmer les esprits. C’était au tour d’Olive ce soir-là d’essayer de calmer son Rosaire avec toutes les ruses de sioux qu’une bonne épouse d’homme en boisson devait savoir maîtriser.

“Olive, tabarnak, asseye pas. Habille les deux petits sans les réveiller, je m’occupe de Sylvie. On décâlisse d’icitte.”

”Sylvie, viens t’en tussuite, as-tu compris? Ces hosties de frères Santerre-là, ch’pus capable. On dirait qu’ils connaissent toute, eux autres. Ousqu’elle est, elle, encore?”, gueulait-il à pleins poumons. ”Sylvie, estie !”

“Va voir dans’chambre à Germaine ent’sours des manteaux, à doit être là”, avait répondu Olive.

***

La porte de la chambre à Germaine ouvrait maintenant des deux bords tellement Rosaire était rentré dedans avec force. Olive le suivait derrière et lui hurlait de se calmer, de prendre sur lui. Les manteaux de matantes volaient de tous bords, de tous côtés, renversant les lampes et les bibelots qui frappaient les murs avec fracas. Les enfants avaient été surpris par la violence du réveil, d’abord frappés d’apoplexie dans leur quasi nudité, leurs corps tremblaient maintenant autant du froid soudain que mus par une terreur sans nom.

“Ah ben mon p’tit tabarnak, toé ! Tu le savais-tu que c’est péché mortel de coucher avec sa cousine? As-tu été élevé dans un bordel toé, ciboire? Ça donne rien que des enfants infirmes pis mongols fourrer sa propre cousine. PÉCHÉ MORTEL, tu sais-tu ce que ça veut dire PÉCHÉ MORTEL, calvaire!”

Les postillons de Rosaire ou les chutes Niagara c’était pareil sauf en bave, ses yeux étaient revirés par en-dedans, des veines gonflées mauves dans sa grosse face rouge. Olive son épouse pleurait derrière, impuissante. Il avait agrippé le bras de Sylvie dans sa grosse main de mineur et l’avait sauvagement tirée du lit avec une force telle qu’elle avait presque frappé la lampe du plafond dans son envol vers un atterrissage forcé sur le parquet de bois. Elle n’avait jamais touché au matelas.

“Habille-toé, ça presse, sacrament.”

Quand la petite s’était penchée pour ramasser ses vêtements, une ruade de claques sur les fesses avait résonné à travers les cris de douleur de Sylvie et les pleurs de sa mère, la petite projetée au sol sous la force des coups. Les femmes ramassées en troupeau compact dans le corridor à épier la scène se gardaient silencieusement une petite gêne comme il était coutume de le faire dans ces circonstances-là.

Le suppôt de Satan assis calmement sur le gros calorifère d’acier au pied du lit attendait bien patiemment une âme à ramener en étrenne à son maître. Dans le petit catéchisme de l’école que Lothaire et les enfants devaient mémoriser par coeur, questions en rose et réponses en bleu.

Qu’est-ce que le péché mortel?

Le péché mortel est un acte si vil qu’il coupe totalement celui qui le commet de la grâce divine, plaçant ainsi l’âme en état de mort spirituelle, séparée de Dieu jusqu’au jugement dernier.

Pour les enfants qu’on éduquait avec une bonne dose de peur : la crainte ultime, l’effroi de leurs jeunes esprits, l’essence de tous les cauchemars et de toutes les terreurs nocturnes. Où se cachait donc le péché mortel? Dans le doux parfum d’anémone des bois qui se terrait au creux du cou de Sylvie ou dans les écumes de bave et l’haleine d’alcool pourri de Rosaire? Dans la douce et chaude étreinte de Sylvie ou dans la violence qui possédait son père? Avec laquelle de toutes ces âmes le suppôt repartirait-il, la sienne?, se demandait Lothaire. Pourquoi alors l’ivrogne enragé ne corrigeait-il pas Lothaire au lieu de sa fille? Lothaire sous le coup d’un bouleversement profond essayait de penser vite, le suppôt s’était déjà relevé sur ses courtes pattes et sa grosse face rouge souriait.

Lorsque dans leur paradis ravagé sa cousine avait été sauvagement arrachée de son étreinte par son père déchaîné, Lothaire avait clairement entendu le son.

Le craquement sinistre de l’humérus de Sylvie qui se fracturait en deux.

À suivre

Le Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

La suite ici.  

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

Amours débiles

 

Nous n’avions rien à foutre d’une chambre.

Nous nous plaisions bien l’un et l’autre et nous étions si jeunes et c’était tout ce dont nous avions besoin.

Nous étions ce que nous voulions bien être et l’instant suivant quelque chose d’autre, une mise en scène imprévisible, un casting improvisé.

Deux étrangers dans un bar quelque part puis deux amants fiévreux ailleurs n’importe où. Une salle de bain. Un divan-lit dans une maison de chambres bon marché. Endroits étranges ou familiers. Souvent même pas à moitié déshabillés. Empressés et nerveux. Excités. Aucun effort réel de se cacher, l’ombre d’un escalier au bout d’un couloir désert, murmures à peine étouffés, aucune pudeur.

Les gros mots tabous, amour, engagement, personne ne croyait plus à rien. C’était comme ça. Le temps d’une libération dont nous étions tous acteurs et prisonniers, libération obligée que traînait dans son sillon l’air du temps qui se prenait pour un vent nouveau.

Le commis était plutôt costaud, bien mis, poli. Un porte-nom trahissait son anonymat. Un livre de science-fiction à la couverture plutôt horrible cachait encore pour un moment la moitié de son visage. Des muscles énormes. Nous n’étions nullement nerveux, pas impressionnés. J’ai regardé partout, personne dans le petit lobby. Quelques voitures dans le stationnement. On a payé comptant. Chacun notre part. Monsieur et madame John Smith, naturellement, pour le jeu.

Il nous a tendu les clés, le check-out, c’est comme vous voulez, avait-il simplement dit. On s’est regardés dans les yeux, on a souri.

Encore un jeu et le jeu nous excitait. On apprenait encore à se connaître malgré qu’on pensait bien avoir fait le tour de la question, instinctivement sans plus. Nous nous édifions l’un sur l’autre à tâtons, comme deux jeunes botanistes qui chercheraient en retournant délicatement une à une les feuilles d’un plant, sans gants et scrupuleusement, espérant découvrir une nervure jamais vue, un insecte nouveau, s’émerveillant sur la complexité de nos natures, la beauté des anatomies, les opportunités infinies.

Nous avions décidé de prendre la route après avoir vu l’annonce dans un petit journal jaune tout juste à côté d’une publicité qui faisait miroiter un compagnonnage amoureux parfait, des rabais substantiels sur les massages sensuels. Nous étions attablés depuis un bon moment dans ce café quand son doigt avait atterri directement sur l’annonce où l’on pouvait voir la photo d’un bain tourbillon, un lit aux dimensions démesurées, des robes de nuit déposées galamment sur un fauteuil crapaud aux couleurs vives. Ce serait rigolo, non?

On a ramassé nos choses dans l’auto. Le motel avait l’air d’un petit complexe immobilier bon marché. Juste en-dehors de la ville. Modeste, même s’il semblait avoir jadis eu de grandes prétentions de luxe clinquant. La peinture blanche cloquée sur les volutes du fer forgé des garde-fous laissait voir la rouille qui rongeait le métal. Un alignement approximatif de climatiseurs dépareillés qui râlaient dans la nuit en pissant leurs condensations sans façon sur les balcons de ciment.

Elle riait. Elle disait qu’elle s’y plaisait. Ce sera notre place maintenant, disait-elle.

J’ai lancé la clé sur le chevet près du lit. On a scanné la place des yeux, tout le tour, en bas, en haut.

Check ça! C’est débile.

Sur le plafond au-dessus du lit étaient collées des tuiles de miroir d’un pied carré chaque. Un vieux téléviseur à tube sur un rack de métal doré, de fausses aquarelles d’une autre époque, des sous-verres en acrylique chamoiré, deux bouteilles de Moscato bon marché dans le mini-bar, une carpette lettrée qui nous souhaitait la bienvenue.

Comme un vieux casse-tête usé, les craques entre les tuiles de miroir étaient inégales et dans les plus profondes on pouvait voir les splash de colle qui maintenaient l’ensemble de l’œuvre au-dessus du grand lit. À leurs surfaces, une réflexion distordue du couvre-lit, du tapis avec ses marques de pas gravées par l’usure, le cercle irrégulier de lumière venue d’une lampe de chevet, son aura de lumière jaunâtre là pour révéler l’action, encercler les limites de l’imagination.

Nous observions le cou cassé, fascinés comme si nous découvrions une nouvelle planète dans le ciel.

Totalement débile, avais-je dit.

Qu’est-ce qui est débile?

Tu es débile!

Non, ça c’est débile, check.

Elle se regardait se déhancher sur le lit agitant son bassin dans tous les sens. J’ai fait pareil. Débile.

Notre haleine sentait les chips au ketchup.

Le sorbet arc-en-ciel.

La vodka.

Méchant mélange.

La chambre sentait trop fort le désodorisant commercial, parfum de fleurs impossibles et écoeurantes. L’humidité. La cigarette et quoi encore. Trop de sexe.

Autour du lavabo dans un bol peu profond, une empilade de savonnettes en forme de coeur. Une chaîne au-dessus du loquet, un téléphone à cadran dans le même turquoise que le couvre-lit râpé, des menthes en cellos dans un bol de verre ciselé.

Étendus nus sur le dos, nous faisions des faces pour le damier de miroirs. Nous faisions ceci, nous faisions cela.

Sa jambe reposait sur la mienne. Existait-t-il quelque chose d’aussi agréable que le poids chaud d’une jambe de femme sur la mienne? Nous avons cherché les robes de chambre en vain, putain de publicité. Il n’y avait que deux serviettes de bain trop petites pour faire le tour de nos tailles. Trop petites et trop rugueuses comme deux vieux linges à vaisselle.

Nous nous tenions debout dans le bain tourbillon qui se remplissait, à travers le bruit des jets nous écoutions les tic-tics des lampes solaires qui se réchauffaient lentement. Les nombreuses buses du bain rose, autant de yeux robotiques et indécents fixés sur nous se régalant de nos blanches nudités. Une vapeur nouvelle s’était élevée à mesure que les lampes solaires chauffaient la surface de l’eau.

Elle avait fabriqué un contenant en tordant une cannette de Pepsi, rinçait ses cheveux empilés sur le dessus de sa tête.

Nous avions ramassé des condoms en sachets au look vintage dans une distributrice des toilettes d’un garage sur la route. Elle avait toujours son petit flacon de Spanish Fly qui arborait un dessin au trait qui représentait le diable qui faisait un clin d’œil grivois et le texte en-dessous qui disait : Being bad never felt so good, des TicTac aux bananes, un reste de jus d’ananas dans un pot de verre, une vodka bon marché.

Comme un spleen soudain et puissant, je ne trouvais plus rien de bien excitant dans ce jeu insignifiant. Je me voyais ailleurs que là, en bien d’autres lieux, seul, tranquille.

J’ai tout de même pu parvenir à une érection à peu près potable mais nos ébats avaient déjà connu des jours meilleurs. Je me demandais si tout cela n’était pas soudainement devenu totalement débile. Loin de l’aventure romantique, loin du tressaillement, prisonnier dans un baise-o-drome de pacotille.

Nous nous étions réveillés avant l’aube. Elle avait tiré le rideau gris et usé. Écartillé deux doigts entre deux lattes du store. Un ciel glauque qui ne se rappelait plus s’il était là pour la fin de la nuit ou le début du lendemain. Un lointain couinage d’oiseaux. Le ronronnement du mini-frigo et les tintements de métal des calorifères électriques surpris par la fraîcheur du matin comme de longues et tristes complaintes.

Ses deux fesses bien blanches éclairaient la pénombre, sur la pointe des orteils elle avait tiré la corde du store, la draperie tenue sur ses seins pendait jusqu’à ses genoux. Les voitures luisaient sous la rosée du matin frais. Un panneau vert blessé de quelques trous de balle annonçait l’autoroute plus loin. Le noir de l’asphalte se confondait au brun profond des terres. Comme s’il n’y avait plus rien entre le motel et le champ de maïs fraîchement fauché, envahi par un murmure d’étourneaux cherchant leur pitance dans les grains échappés par les moissonneuses.

Des milliers, des tribizillions d’étourneaux. Chacun leur petit couinage additionné composait un concert sinistre.

Dans le reflet de la fenêtre, je devinais un sourire amusé sur son visage fasciné.

Check, check les oiseaux, viens voir.

C’est débile tout ça.

 

C’est exactement ce que je m’étais dit.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

 

 

Zac aux clés

Lui, on l’appelait Zac. C’était avant qu’on connaisse les autres, ses frères, qu’une étrange condition* rendait tous semblables les uns aux autres comme s’ils étaient des jumeaux de différents âges différenciés seulement par leur taille. Même les plus jeunes avaient déjà des visages de vieux. On les avait finalement tous baptisés Zac, les frères Zac.

Zac le plus petit, Zac le boiteux, Zac aux clés. Un grand tata comme on en croisait tant dans les quartiers populaires de Montréal des années 60. Quand on ne plaçait pas encore les enfants trop différents. Deux petits yeux noirs comme des billes tout-petites, sourcils épais, cheveux noirs tout autant. Une façon plutôt gauche de marcher, de bouger en général. Des doigts étranges. Aucun des Zac ne semblait capable de sourire. Zac aux clés ne souriait jamais, on aurait dit que la gueule lui pendait toujours comme un dogue entre deux joues molasses et ça ne faisait qu’en rajouter à son air pas tellement allumé. Ça et un début de moustache rare et échevelée qui semblait faire toute sa fierté.

Zac jouait un rôle du matin au soir, tous les jours que le bon dieu ramenait. Il se prenait pour un agent de sécurité. Il ne parlait jamais au je, il disait Zac. Zac a chaud, Zac a faim, Zac a fait ci, Zac a fait ça. Il portait un vieux képi de taxi mais Zac ne savait pas lire, alors pour lui c’était bonnet blanc, blanc bonnet. Un pantalon gris usé à la corde avec justement un petit cordon rouge tout le long de chaque jambe qui tenait de peur par endroits. Des bottillons noirs toujours brillants, bien cirés. Une chemise bleue comme la police mais probablement trouvée au sous-sol de l’église, une cravate de la ville de Montréal qu’un pompier de la caserne 3 en face du Perrette lui avait offert, une veste sans manches presque du même gris que les pantalons.

Solidement accroché à sa ceinture, un énorme ramassis de clés glanées icitte et là pendaient au bout du fil d’un porte-clé à poulie rétractable en tous points identique à ceux des vrais agents de sécurité. Quand Zac n’avait pas de petit change à brasser dans ses poches, il branlait son trousseau. On l’entendait toujours venir de loin aux tintements de métal. Zac n’avait pas d’amis mais ça l’arrangeait. Il disait que les vrais agents de sécurité n’ont jamais d’amis. Tout le monde est suspect quand on est un agent de sécurité qui connait vraiment son affaire, disait-il. Un métier pour les grands solitaires comme lui, Zac.

De bonne heure le matin, Zac entreprenait sa route. Il n’avait qu’un pas à faire de la ruelle de la 2ème avenue où il habitait, vers la rue Masson plus bas qu’il arpentait un coin de rue vers l’ouest. Il s’arrêtait un moment à l’échoppe de monsieur Gachon, ancien champion cycliste du tour de France immigré à Montréal qui tenait un commerce de vente et de réparation de vélos. Monsieur Gachon, maintenant un vieillard fortement scoliosé, accueillait toujours Zac avec une certaine grâce dans les circonstances. Zac, en bon agent de sécurité s’enquérait auprès du vieil homme à chacune de ses runs.

“Toute vas-tu ben icitte, monsieur Gachon?” Et le bonhomme le remerciait à tout coup de sa bienvaillance.

Puis Zac continuait vers la première avenue et faisait une autre halte au Perrette. Il ne disait pas aux employés du Perrette qu’il surveillait les lieux et les protégeait malgré eux. Il avait été trop souvent humilié par les propos malicieux des jeunes employés du commerce. Il s’y procurait un Sipsac, petit sac de plastique contenant des jus de toutes les couleurs les plus improbables provenant de fruits frais sortis d’un laboratoire. Une petite paille enfoncée dans le sac permettait de boire le liquide. Mais Zac attendait avant de le boire. Son jus lui donnait de la contenance et une bonne raison pour s’arrêter faire la pause en face de chez Monique Lanouette plus haut sur la première avenue. Zac devenait tout chose lorsqu’il apercevait Monique qui passait l’essentiel de ses journées à se bercer sur son balcon. Monique était une jeune fille à peu près de l’âge de Zac, elle était un peu simplette mais très grassette. Zac ne se lassait jamais de la complimenter sur sa vaste collection de pantalons en fortrel dans tous les possibles carreautés dans toutes les palettes, serrés aux cuisses avec des belles pattes d’éléphant dans le bas. Ses minces tricots synthétiques du jaune moutarde aux violets salon funéraire qui épousaient parfaitement les ceinturons de petits bourrelets qui faisaient le tour de sa taille et qui se déposaient en cascades les uns sur les autres, le tissu stretchy qui moulait comme une seconde peau deux énormes mamelles bien rondes au centre desquelles un zipper à moitié descendu révélait un grand canyon de chair blanche. Quand les yeux de Zac s’y égaraient, il cherchait ses mots pour un long moment et bégayait lamentablement. Il grimpait hypocritement sur la pointe de ses bottines pour avoir une meilleure vue mais jamais il n’aurait osé ouvrir la porte de la petite clôture de fer forgé qui fermait l’accès au trottoir. Dès que la mère de Monique entendait le son de la petite clanche de métal, elle accourait aussitôt. Elle n’appréciait pas particulièrement les assiduités de Zac auprès de sa fi-fille. La plupart du temps, il évoquait une soi-disant pause syndicale des agents de sécurité et buvait son Sipsac sur place en jasant de balivernes avec Monique qui n’avait pas beaucoup de conversation en-dehors des frasques de Freddy Washington qu’elle répétait inlassablement en émettant un rire étrange qui ressemblait au grognement d’une jeune truie. Zac observait son bercement incessant imprimer des ondulations à sa généreuse poitrine. Lorsqu’il avait siphonné sa dernière goutte de jus, Zac soufflait dans la paille, gonflait à bloc le petit sac, pinçait l’ouverture entre ses doigts puis le plaçait sous le talon de sa bottine. Il faisait éclater le petit sac qui faisait un son de pétard et Monique sursautait à tout coup sur sa chaise berçante, ses tétons se mettaient à balloter dans les airs et rebondissaient deux-trois coups sous le choc. Au plus grand plaisir de Zac hypnotisé par tant de beauté.

Zac saluait Monique puis reprenait sa run vers le nord. À mi-chemin, occasionnellement, un petit espiègle s’amusait à lui rappeler la présence de l’arbre à cennes.

Envoye, Zac, brasse-lé celui-là, la ville vient juste de le planter, c’est un arbre à cennes. Brasse-lé puis les cennes vont tomber.”

Zac n’avait peut-être pas inventé le bouton à quatre trous mais il savait bien qu’un arbre de même ça n’existe pas. Mais dès que le petit garnement allait rejoindre ses amis sur le balcon du deuxième, c’était plus fort que lui. Zac s’approchait, se plaçait sous l’arbre et essayait de voir les cennes à travers le feuillage. Puis, non sans avoir regardé à gauche et à droite voir si quelqu’un l’observait, il brassait le petit arbre. Les enfants sur le balcon laissaient alors tomber quelques cennes noires sur le dessus de l’arbre et se bidonnaient à regarder Zac à quatre pattes ramasser fébrilement les cennes une à une au sol. Quand la source était tarie, Zac se relevait, essuyait les genoux de son beau pantalon d’agent de sécurité et reprenait sa run, fier d’avoir de quoi se racheter un autre Sipsac à cinq cennes à son prochain passage au Perrette. Outre son autre petit revenu d’appoint, il inspectait chaque poubelle publique à la recherche d’une ou deux précieuses bouteilles vides.

Plus loin, il présentait son grand nez à la petite fenêtre de service de chez Betty au coin de Dandurand. La fenêtre s’ouvrait et Betty lui disait : “Non, elle est pas commencée encore la crème à glace molle, passe par la grande porte, je vais te faire un cornet à deux boules ordinaire.” Chaque fois Zac répondait : “Non merci, j’en veux pas, je faisais juste vérifier en cas que quelqu’un me le demande.” Mais Betty savait bien que Zac avait rarement le trente sous pour une bonne molle. Parfois quand il faisait très chaud, elle le prenait en pitié. Elle lui demandait de descendre trois-quatre caisses de bouteilles vides dans la cave et quand il remontait elle lui présentait un beau cornet de crème à glace molle, gratis! Il le mangeait assis dans la petite marche devant le commerce pour que tout le monde voie bien qu’il avait les moyens de s’en acheter de la molle, lui aussi.

Zac repartait sur Dandurand vers la deuxième, passait devant le barbier Lalonde. Les journées tranquilles, le barbier en faisant claquer les lames de ses ciseaux lui lançait : “Viens icitte mon grand Zac aux clés, j’vas te l’arranger la moustache. . . gratis!”  Zac en avait peur, il tournait le coin au pas de course la main sur la bouche pour cacher sa moustache ridicule. Il avait à peine le temps de sentir la bonne odeur de patates frites de l’autre bord de la rue. Puis il redescendait la deuxième vers Masson et bouclait sa run en repassant devant chez lui au coin de la ruelle. On aurait pu croire qu’il avait 17 ou 18 ans mais jamais dans sa tournée d’agent de sécurité il ne traversait une rue. Les petits bums du coin le savaient. Parfois ils déposaient pour lui un popsicle sur le trottoir de l’autre côté de la rue et lui criaient : “Viens le chercher Zac, c’est juste pour toé, vite avant qu’il fonde!” et Zac se tenait sur son trottoir de l’autre côté et regardait le popsicle fondre, démoli, pendant que les p’tits christ léchaient goulûment le leur en le regardant et en le narguant. Gnagnagnagna-gna. Jamais il n’aurait mis le pied sur l’asphalte de la rue. Une machine serait venue le frapper et le tuer, comme son petit frère l’été d’avant.

Assez souvent surtout en été, les fenêtres ouvertes, en passant devant chez lui il entendait sa mère crier ou hurler comme un loup et il se dépêchait de faire le dernier bout entre la ruelle et Masson. Surtout les débuts de mois et les jours de paye, les clients du Lanterne visitaient son lit chacun leur tour. Zac tournait le coin en vitesse, là où le trafic et l’activité de la rue commerciale venaient enterrer le son sa mère. Il passait devant le magasin de télévision sans s’arrêter et entrait ensuite chez monsieur Gachon voir si tout était OK. Quand le vieux cycliste était occupé dans son arrière-boutique, Zac regardait longuement sur le mur derrière le comptoir les photos, les médailles, les trophées. Un monsieur Gachon tout jeune en culottes courtes serrées qui remportait le grand tour de France. Zac ne comprenait pas très bien tout ça mais il savait que monsieur Gachon avait réalisé des grandes choses. Lui, Zac, il ne faisait que le grand tour du bloc, jour après jour. Descendre la 2, un p’tit bout sur Masson, monter la 1, un petit bout sur Dandurand, descendre la 2 again and again.

Ce matin-là, Zac avait les cennes de l’arbre à cennes pour arrêter encore une fois au Perrette s’acheter un Sipsac. Il aurait encore une bonne excuse pour s’arrêter devant le balcon de Monique Lanouette. L’école était finie depuis quelques jours et il était certain de la trouver là sur sa chaise berçante. Monique, depuis le temps, connaissait la run de Zac, elle savait à peu près quand il tournait le coin avec son sac de jus à la main. Sa mère était bien contente du bulletin scolaire de l’école “spéciale” de sa fi-fille. Aussitôt que le facteur l’avait livré, elle était allée lui acheter un bolo chez Golden’s. Monique était surexcitée, pour la première fois elle était capable de jouer pour vrai avec son bolo. Sa mère l’avait laissée descendre sur le trottoir pour jouer, une fois n’est pas coutume.

En tournant le coin Zac l’avait aussitôt vue, au beau milieu du trottoir, à sa hauteur à lui pour une fois. Il pensait bien avoir une vision. Elle était beaucoup petite qu’il pensait. Elle frappait et frappait la petite balle en sautillant et sa poitrine sautait avec elle dans toutes les directions, on aurait dit que les deux mamelles blanches voulaient sortir du mince tricot jaune moutarde. Zac accélérait le pas en marmonnant : “Monique? Monique, c’est toé Monique?”, comme s’il croyait qu’elle n’existait pas vraiment en-dehors de sa chaise berçante.

Quand Monique l’a aperçu, la face longue incapable de sourire comme d’habitude, elle criait son nom. “Zac, Zac, check ça, Zac, chu capable, viens voir!”. Et elle se donnait avec cœur sur la petite balle au bout de son élastique. Zac était maintenant tout près d’elle, il pouvait la sentir, voir de près ses chairs molles s’agiter dans tous les sens. Des hordes de fourmis piquantes et brûlantes avaient envahi tous les sangs du pauvre Zac qui n’avait plus assez de ses deux yeux noirs pour zieuter toutes ces chairs dansantes. Monique poussait la machine à fond et frappait la petite balle de plus en plus fort, de plus en plus haut. Et ainsi sautaient les mamelles. Et ce qui devait arriver arriva finalement. L’élastique a cédé et la petite boule est partie par-dessus les autos rebondir au loin dans la rue. Monique désespérée criait : “Ah Nonnnnnnnnn, ciboire, ma p’tite boule”.

Sans réfléchir davantage, Zac s’est élancé au secours de la petite boule, il s’est faufilé comme une flèche entre deux voitures stationnées et le camion de Kik Cola qui descendait la première avenue n’a jamais pu s’arrêter à temps.

Monique criait son nom, elle s’est précipitée au chevet de Zac encore conscient, étendu sur l’asphalte sa tête se vidait lentement de son sang. Elle a vite enlevé son tricot jaune moutarde, l’a plié trois-quatre fois. Elle portait une énorme brassière blanche en-dessous. Les badauds qui commençaient à accourir de partout avaient de quoi se rincer l’oeil. Elle s’est penchée sur lui et en lui soulevant sa tête d’une main, elle a placé le chandail sous la tête de Zac. En moins de deux, le chandail jaune moutarde avait tellement imbibé de sang qu’il était maintenant tout rouge. La foule commençait à s’amonceler alentour d’eux.

Elle l’avait relevée à deux mains puis serrait la tête de Zac fort contre son buste emporté par les secousses intempestives de ses pleurs, Zac avait son nez enfoncé dans l’énorme canyon de chair blanche. Elle le suppliait :

“Meurs pas, Zac, fais pas le fou, là, meurs pas.”

Les yeux de Zac se sont ouverts une dernière fois, un énorme sourire lui est apparu dans le visage puis ses deux petites billes noires se sont figées dans le vide pour toujours. Monique sanglotante a tenu le visage de Zac enfoncé serré au creux de ses seins avec l’énergie du désespoir jusqu’à ce que les secouristes viennent lui arracher Zac des mains, de force, à deux hommes.

Sur la poche de la veste que Zac avait trouvée à la Saint-Vincent-de-Paul, un écusson où était brodé un prénom, Jack. Mais Zac n’avait jamais su prononcer les j.

Quand on lui demandait son nom, il disait toujours : “Zac y s’appelle Zac.”

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

*Avec le recul, on peut croire que Zac était victime du syndrome Rubinstein-Taybi qui frappe généralement toute la fratrie d’une même famille.

 

La Paloma adieu

Pourquoi tu t’es inscrite ici, je lui avais demandé comme je demandais à tous les autres étudiants présents à l’ouverture. Elle m’avait répondu : “Ton atelier sentait la liqueur aux raisins lorsqu’on a visité en début de session.”

Elle avait tout faux. On avait une petite rigolote, ici, définitivement. L’endroit sentait perpétuellement un mélange de diluant à laque et de cannabis. Belle époque. Elle accusait un surplus de poids important mais, comme un vieux cliché tenace, elle avait un visage radieux, elle était superbement belle. Elle se fringuait d’une façon particulièrement originale. Les autres petites cégépiennes qui fréquentaient l’atelier avaient l’air de fillettes mal dégrossies à côté d’elle. À l’heure des présentations, elle m’avait dit : “Appelle-moi simplement La Paloma, mon autre nom ne me fait plus ni chaud ni froid, il ne m’a jamais vraiment convenu de toutes façons.”

Le collège n’avait aucun programme dans le domaine des arts visuels, que des techniques lancinantes et un peu bêtes. L’atelier était un petit extra que la direction offrait gracieusement aux étudiants, un loisir. J’avais décroché le poste malgré mon jeune âge, j’étais à peine plus vieux que les étudiants qui fréquentaient l’atelier. La Paloma était davantage le type de personne qu’on aurait pu retrouver au collège du Vieux-Montréal où la majorité des inscrits étaient davantage du type bohème, du type à faire un DEC en illustration ou en poterie, à s’habiller comme des romanichels de 5-10-15.

Au début, j’étais toujours curieux de cerner le talent de tout un chacun. Première journée, j’installais une tête de plâtre sur une table (la tête peinte était fendue en deux, conséquence d’un malheureux incident) et j’invitais toutes les personne présentes à l’utiliser comme sujet de nature morte. À la fin de la séance, chacun retournait son chevalet pour révéler le fruit de son travail au groupe. La Paloma était vraiment trop forte pour le groupe d’aspirants-comptables ou de futurs inhalothérapeutes.

C’était une semaine avant qu’elle ne reçoive l’appel de son oncologue. Elle avait décroché le téléphone d’une main pendant qu’elle se versait des Corn Puffs dans un bol de l’autre main.

L’appel lui avait coupé l’appétit.

Ce matin-là, assise derrière un chevalet comme si de rien n’était, elle avait peint cinq jeunes enfants qui se tenaient en rang comme si la cloche d’école venait de sonner la fin de la récréation. Les pauvres avaient tous le visage éteint, ronchonné, des rides tout le tour des yeux. “La Paloma, ciboire, c’est wack, ton truc à matin”, lui avais-je dit. Nous étions seuls dans l’atelier. Elle n’en avait parlé à personne encore.

D’autres étudiants arrivaient, commençaient à s’installer. Elle s’était emparée d’une spatule et avait entièrement recouvert le visage des cinq enfants d’une pâte grise, lisse et épaisse. Des traits gauche-droite, en bas-en haut, en diagonale qui donnaient un mouvement, une vie, aux visages maintenant sans expression. “C’est encore plus wack…”, avais-je bêtement commenté, “…mais je trouve ça encore plus beau, puissant.”

Fermeture de l’atelier. La Paloma tendait sa toile vers moi. “Comme tu la trouves puissante, je te la donne. Attention, elle n’est pas encore sèche.”  J’ai agrippé la toile sans rechigner, un peu ébaubi. La Paloma avait tourné les talons tellement vite que je n’ai jamais eu le temps de rien dire.

De retour chez moi, je l’ai couchée méticuleusement sur le bois franc de ma chambre loin du trafic. J’étais seul dans mon petit quatre-et-demi ce soir-là. J’ai lancé une lasagne congelée dans le micro-ondes. Assis sur le bord de mon lit, je l’ai mangée directement dans la boîte. Tout le long je ne pouvais pas abandonner du regard ces enfants et je tentais désespérément de ressentir le même mouvement de leurs visages que j’avais ressenti plus tôt. Leurs visages demeuraient immobiles, figés. La peinture avait commencé à rider en séchant.

La journée suivante, La Paloma ne m’avait pas adressé la parole une seule fois. J’avais gaffé, ma gueule prolifique venait encore une fois de me jouer un sale tour. Je n’avais probablement pas trouvé les bons mots. J’avais laissé aller les mots sans les réévaluer en chemin, spontanément, comme un petit premier de classe qui répond avant tout le monde avant même que l’institutrice n’ait fini de poser la question. Je n’ai jamais été capable de simplement sourire, comme mes camarades, de faire semblant de savoir et de sourire stupidement en attendant que les vrais bons mots me viennent.

Après l’atelier, je suis rentré à pied comme je le faisais toujours, en passant par le stationnement derrière le collège. J’ai vu La Paloma assise dans sa voiture, presque couchée le siège replié vers l’arrière. Les fenêtres de la vieille Corolla défraîchie étaient baissées. Elle m’avait invité à monter. La chose la plus étrange c’est que je ne sentais rien d’étrange à monter dans la voiture d’une inconnue. J’étais tout à fait confortable à l’idée, heureux même. Je n’avais jamais eu de voiture, j’étais fier quand j’avais trouvé du premier coup la manette pour rabaisser mon siège, me retrouver à son niveau. Je voyais bien juste à la regarder, je lui ai tout de go demandé ce qui n’allait pas. Nous fixions tous les deux une déchirure au vinyle blanc jauni du plafond de la cabine. La déchirure et les lambeaux qui pendouillaient ressemblaient à une grande colombe les ailes horriblement déchirées. Sa main brûlante s’était déposée calmement sur mon avant-bras, sa tête tournée vers moi. “Je suis ce qui ne va pas, ce qui ne va  plus.” m’avait elle dit avant de m’expliquer exactement comment elle n’allait plus.

Récemment j’ai fait des rêves où les paroles sont en sous-titres. Jamais les mots écrits ne correspondent vraiment aux mots prononcés. Dans un de ces rêves je lui disais : “Tu me manques parfois, La Paloma, dieu sait ce qui aurait pu se passer.”  Mais les sous-titres disaient tout le temps : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.”

Des fois dans ma vraie vie qui a fait un bon bout de chemin depuis, je suis encore comme le ti-cul qui répond trop vite à la maîtresse, les gens écoutent ce que je dis puis me regardent comme si mon cul était en train de leur pondre un œuf. Comme si les mots en passant de ma tête de linotte à ma langue traversaient des zones de turbulence. C’est une chose que j’appréciais de La Paloma. Elle écoutait tous ces mots sans rapport avec un sourire, elle savait. On aurait dit qu’elle entendait les bons mots, ceux qui auraient dû être entendus. Comme cette fois-là dans une Corolla défraîchie quand les seuls stupides mots qui étaient sortis de ma bouche avaient été : “Ben voyons donc, tu vas être correct.” Elle ne m’avait pas regardé avec la face ébaubie d’une personne qui lirait un sous-titre sans aucun lien avec les vrais mots. Elle avait souri, elle avait ri, même. Si j’avais connu le diable en personne, je l’aurais regardé en plein dans sa grosse face rouge, je l’aurais agrippé par les cornes et je lui aurais proposé un deal. “Prends ma stupide langue, prends mon âme si tu veux. Épargne La Paloma, de grâce.”

Les cinq enfants ont brûlé avec bien d’autres choses dans l’incendie du hangar derrière mon petit quatre-et-demi un beau soir d’été des années soixante-dix mais ils avaient survécu à leur mère un bon bout de temps tout de même.

Chaque fois que je regardais cette toile je me disais à moi-même : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.” Et je fixais désespérément la pâte grise, maintenant toute fripée et épaisse qui recouvrait le visage des cinq enfants dans l’espoir un peu fou que la peinture grise s’égrène et tombe en poussière. Que les enfants puissent enfin respirer, retrouver le droit de devenir vieux par eux-mêmes, tranquilles.

À un de ces quatre, La Paloma.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

Paloma : mot espagnol qui désigne la colombe.