Chroniques du péché mortel

Première partie

Bourlamaque, Noël 1965.

Cette année-là, il avait plu pendant toute la messe de minuit. Du tonnerre, des éclairs, des bourrasques de vent d’une force inouïe soufflaient sur Lamaque. Situation incongrue parce qu’un froid glacial régnait depuis au moins une semaine sur toute l’Abitibi. La couche de neige durcie qui recouvrait déjà les trottoirs et les rues s’était transformée en véritable patinoire sous la pluie. Au sortir de la messe, les monsieurs et les madames avaient été totalement surpris par la force des vents. Sur la belle glace bleue, les chapeaux partaient au vent et atterrissaient plus loin dans de grandes flaques d’eau, les monsieurs attrapaient leurs madames par les épaules et d’autres moins chanceuses étaient littéralement emportées, qui directement dans les grands cèdres au bout du pallier de l’église St-Joseph, qui au bas des marches le cul à l’eau. Deux enfants, Lothaire et Sylvie pliés en quatre se tenaient à deux mains les côtes endolories par des grands fous rires incontrôlables. Ils pointaient tantôt une pauvre femme ébaubie de se retrouver les deux fesses à l’eau, tantôt les beaux chapeaux du dimanche qui s’envolaient et partaient comme des feuilles à l’automne. Le père de Sylvie était arrivé de nulle part derrière les deux enfants et les avaient attrapés par le cou de ses deux grosses paluches de mineur. Il leur serrait les ouïes allègrement comme on disait à l’époque.

“Vous allez r’rentrer en-dedans vous confesser tout de suite mes deux petites faces laides, vous autres. Voir si on peut rire des grandes personnes de même.”

Mais les frêles épaules des deux enfants étaient bien insuffisantes pour supporter le poids de l’homme qui était particulièrement costaud. Ses deux pieds avaient levé par en avant et l’homme était parti par en arrière atterrir les deux fesses à l’eau, les deux pauvres enfants entraînés avec lui dans sa chute.

Un grand silence de plomb, le temps de réaliser que personne n’était blessé, puis de la grosse voix de ténor de l’oncle Rosaire, le père de Sylvie, un grand “Tabarnak de câlisss!” avait résonné dans la nuit de Noël. Les deux enfants stoïques regardaient l’homme, terrifiés. Puis, hésitant, Lothaire lui avait demandé sur le plus respectueux des tons : “Tu vas-tu venir à la confesse avec nous autres, mon oncle Rosaire?”, redonnant vie au concert de grands fous rires, contagieux et généralisés cette fois-ci. Devant l’unanimité de la bonne humeur, l’oncle Rosaire avait ri lui aussi du bout de la gueule mais Lothaire avait nettement senti s’abattre sur lui son regard de côté, hypocrite, frustré et menaçant.

***

“Vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans. Allez toute mettre vos bottes dans le bain, les hommes vos manteaux dans le garde-robe, les femmes sur mon lit.”

Peu importe où se passaient les festivités, ces consignes étaient partout pareilles. Les familles étaient nombreuses et à Noël, ça fêtait fort. Lothaire avait tout juste dix ans et Sylvie, sa cousine, venait d’avoir onze ans. En réalité, Sylvie n’était pas tout à fait la cousine de Lothaire. Olive, la mère de Sylvie était la plus vieille du plus vieux des frères de son père et Olive était la cousine propre de Lothaire, sa fille Sylvie devenait donc sa petite-cousine. Des choses qui arrivaient souvent avec les grosses familles. Dans toutes les fêtes de famille, Lothaire et Sylvie étaient néanmoins inséparables et se considéraient cousin-cousine.

À Noël, on baissait le chauffage parce qu’on savait que ça allait chauffer. Tout ce beau monde-là dans la maison, le four et les quatre ronds de poêle qui ne dérougissaient jamais et aussi la boisson qui coulait à flots et venait réchauffer les buveurs quelquefois bien davantage que la couronne en demande. En général, les femmes se tenaient dans la cuisine, les hommes dans le salon et les enfants, une fois la folie des cadeaux passée, partaient jouer dans la cave avec leurs nouvelles bébelles. Lothaire préférait de loin s’amuser ou jaser longuement avec sa cousine, en retrait des autres. Du plus lointain Noël qu’il pouvait se rappeler, sa cousine Sylvie était tout près de lui ou elle le gardait à l’œil en tout temps comme un ange gardien. Et avec les années, l’écart d’âge entre eux avait fini par s’amincir comme une peau de chagrin.

Les frères et les cousins, survoltés à cette heure inhabituelle de la nuit perdaient généralement leur génie et inventaient des jeux de plus en plus nuls et désagréables au goût de Lothaire qui était plutôt intello et fluet. Dans les souvenirs de Lothaire, toutes ces longues veillées de Noël finissaient toujours de la même façon. Sylvie le délivrait des jeux débiles des garçons de la famille. Elle le prenait par la main et l’attirait avec elle à l’étage où en catimini ils rejoignaient tous deux la chambre où étaient empilés les manteaux de matantes. Ils fermaient doucement la porte derrière eux et se déshabillaient sans faire de bruit ne gardant que leurs petites culottes puis ils s’enfouissaient sous l’énorme tas de manteaux.

Le paradis perdu enfin retrouvé. Un calme si doux, loin des espiègleries des garçons, une autre planète totalement. Une Atlantide de béatitude engloutie sous l’océan fourrures de renard, de vison ou de mouton rasé court, les doublures de soie aux odeurs de muguet et de lilas qui glissaient suavement sur leurs corps, leur poids comme une caresse, les beaux foulards angora et les gros manchons à poil long comme oreillers. Le silence enfin. La sainte paix. Et la douceur et la chaleur, la chaleur du corps de Sylvie contre le sien, qu’il tenait devant lui, enroulé dans ses bras, un parfum de petite fille divin qui se concentrait dans son cou là où Lothaire plantait son nez, probablement rien qu’une savonnette bon marché de l’épicerie, son odeur glorifiée dans le flou des souvenirs. Ils s’endormaient ainsi comme des anges. Puis aux petites heures, une matante qui soulevait brusquement son manteau les réveillait bête. Aussi surprise que les deux enfants elle s’écriait tout attendrie, comme si elle venait de trouver une portée de bébés chats : “Venez voir ça. Sont tellement mignons! Germaine, apporte ton Kodak, ça vaut la peine!”

***

Ce Noël-là, Lothaire avait ressenti comme une petite gêne lorsque Sylvie ne semblait pas vraiment empressée de se dévêtir et de gagner leur cachette. Sylvie s’était assise sur le bord du lit. Il s’était assis lui aussi près d’elle. Un moment étrange qui avait mis Lothaire tout à l’envers. Leurs yeux qui s’étaient maintenant faits à la pénombre, ils s’observaient l’un et l’autre, insécures. Lothaire avait toujours vu sa cousine Sylvie comme une fleur. Sylvie en botanique, c’était aussi une fleur sylvestre, l’anémone des bois, lui avait-il une fois expliqué. Un grand fouet mais avec une belle fleur blanche et rose tout en haut de la tige. Cette nuit-là la belle fleur était toujours là mais son grand fouet avait commencé à se transformer. Les hanches de Sylvie avaient commencé à s’arrondir, il l’avait bien senti lorsqu’il avait déposé sa main sur sa cuisse déjà plus charnue que le Noël d’avant. Elle rougissait à rien. Des petits seins qu’elle dissimulait du mieux qu’elle pouvait avaient éclos sur sa poitrine comme deux boutons de rose au printemps. Ils s’étaient longuement regardés dans les yeux en silence, hésitants. Il aurait été cruel pour rien de bouder un bonheur qui durait depuis si longtemps.

“Que le diable l’emporte!” s’était-elle dit tout bas comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même. Puis elle avait lentement commencé à se dévêtir et il avait fait comme elle. Lothaire avait déjà commencé à leur creuser un nid dans la montagne de fourrures et Sylvie, encore assise de dos sur le bord du lit ne portait plus que sa petite culotte et une camisole de coton blanc. “Que le diable l’emporte!”, avait-il cru l’entendre dire encore une fois. Lothaire regardait les deux mains de Sylvie apparaître de chaque côté d’elle en bas sur ses hanches, agripper les bords de la camisole, la hisser lentement par-dessus sa tête révélant pour un bref moment la blancheur de son dos avant que la longue chevelure ne s’y redépose. Puis, à la vitesse de l’éclair pour qu’il ne voie rien de sa poitrine, elle l’avait rejoint dans la chaleur de leur nid et s’était lovée devant son cousin comme elle le faisait toujours. Lothaire, embarrassé, ne savait plus quoi faire de ses mains. Elle s’était soulevée pour lui donner une chance de passer son bras sous elle comme il le faisait toujours. Puis elle a attrapé son autre main et l’avait guidée sur le devant de son corps où elle l’avait tenue tout contre elle, immobile. Bien centrée entre ses deux petits boutons de rose pour éviter que les mains de Lothaire ne les découvrent.

Trois cent anges auraient joué du luth à pleine tête dans leur paradis secret qu’ils se seraient quand même endormis, confortés dans la chaleur de leur innocent bonheur retrouvé.

***

Henri Richard serait-il un meilleur joueur de hockey que son célèbre grand frère? Les bleus vont-ils débarquer les rouges aux prochaines élections? Marilyne Monroe était-elle plus sexy que Mae West? Est-ce que la mine Lamaque va slaquer ou engager cette année?

La boisson aidant, tout devenait prétexte aux engueulades les plus épiques dans le salon où les hommes trinquaient allègrement. Et plus la nuit avançait, pire c’était. Rosaire Sévigny n’était pas un Santerre, il en avait épousé une, certes, mais il était ici en pays de Santerre, entouré de Santerre dans le grand salon. Et les Santerre s’amusaient ferme à le faire damner, lui qui était particulièrement susceptible et n’était pas reconnu pour avoir très bon caractère. Généralement les choses ne dégénéraient pas suffisamment pour que les hommes en viennent aux coups, mais pas loin. On savait assez bien doser l’endêvage. Rosaire particulièrement allumé et frustré par une attaque concertée des Santerre avait soudainement peine à se contenir. La famille de pince-sans-rire, l’alcool aidant, avait poussé la note au-delà de la patience de Rosaire qui avait maintenant la mèche particulièrement courte. Les baves chaudes lui montaient dans la gorge, le sang lui montait au visage et le ton montait à propos de n’importe quoi, une insignifiance, une stupide argumentation qui s’était mise à déraper désagréablement même si plus personne ne se rappelait le fin mot de l’histoire. C’était généralement à ce moment-là que les femmes, alertées pas les hauts cris, traversaient de la cuisine au salon et tentaient tant bien que mal de calmer les esprits. C’était au tour d’Olive ce soir-là d’essayer de calmer son Rosaire avec toutes les ruses de sioux qu’une bonne épouse d’homme en boisson devait savoir maîtriser.

“Olive, tabarnak, asseye pas. Habille les deux petits sans les réveiller, je m’occupe de Sylvie. On décâlisse d’icitte.”

”Sylvie, viens t’en tussuite, as-tu compris? Ces hosties de frères Santerre-là, ch’pus capable. On dirait qu’ils connaissent toute, eux autres. Ousqu’elle est, elle, encore?”, gueulait-il à pleins poumons. ”Sylvie, estie !”

“Va voir dans’chambre à Germaine ent’sours des manteaux, à doit être là”, avait répondu Olive.

***

La porte de la chambre à Germaine ouvrait maintenant des deux bords tellement Rosaire était rentré dedans avec force. Olive le suivait derrière et lui hurlait de se calmer, de prendre sur lui. Les manteaux de matantes volaient de tous bords, de tous côtés, renversant les lampes et les bibelots qui frappaient les murs avec fracas. Les enfants avaient été surpris par la violence du réveil, d’abord frappés d’apoplexie dans leur quasi nudité, leurs corps tremblaient maintenant autant du froid soudain que mus par une terreur sans nom.

“Ah ben mon p’tit tabarnak, toé ! Tu le savais-tu que c’est péché mortel de coucher avec sa cousine? As-tu été élevé dans un bordel toé, ciboire? Ça donne rien que des enfants infirmes pis mongols fourrer sa propre cousine. PÉCHÉ MORTEL, tu sais-tu ce que ça veut dire PÉCHÉ MORTEL, calvaire!”

Les postillons de Rosaire ou les chutes Niagara c’était pareil sauf en bave, ses yeux étaient revirés par en-dedans, des veines gonflées mauves dans sa grosse face rouge. Olive son épouse pleurait derrière, impuissante. Il avait agrippé le bras de Sylvie dans sa grosse main de mineur et l’avait sauvagement tirée du lit avec une force telle qu’elle avait presque frappé la lampe du plafond dans son envol vers un atterrissage forcé sur le parquet de bois. Elle n’avait jamais touché au matelas.

“Habille-toé, ça presse, sacrament.”

Quand la petite s’était penchée pour ramasser ses vêtements, une ruade de claques sur les fesses avait résonné à travers les cris de douleur de Sylvie et les pleurs de sa mère, la petite projetée au sol sous la force des coups. Les femmes ramassées en troupeau compact dans le corridor à épier la scène se gardaient silencieusement une petite gêne comme il était coutume de le faire dans ces circonstances-là.

Le suppôt de Satan assis calmement sur le gros calorifère d’acier au pied du lit attendait bien patiemment une âme à ramener en étrenne à son maître. Dans le petit catéchisme de l’école que Lothaire et les enfants devaient mémoriser par coeur, questions en rose et réponses en bleu.

Qu’est-ce que le péché mortel?

Le péché mortel est un acte si vil qu’il coupe totalement celui qui le commet de la grâce divine, plaçant ainsi l’âme en état de mort spirituelle, séparée de Dieu jusqu’au jugement dernier.

Pour les enfants qu’on éduquait avec une bonne dose de peur : la crainte ultime, l’effroi de leurs jeunes esprits, l’essence de tous les cauchemars et de toutes les terreurs nocturnes. Où se cachait donc le péché mortel? Dans le doux parfum d’anémone des bois qui se terrait au creux du cou de Sylvie ou dans les écumes de bave et l’haleine d’alcool pourri de Rosaire? Dans la douce et chaude étreinte de Sylvie ou dans la violence qui possédait son père? Avec laquelle de toutes ces âmes le suppôt repartirait-il, la sienne?, se demandait Lothaire. Pourquoi alors l’ivrogne enragé ne corrigeait-il pas Lothaire au lieu de sa fille? Lothaire sous le coup d’un bouleversement profond essayait de penser vite, le suppôt s’était déjà relevé sur ses courtes pattes et sa grosse face rouge souriait.

Lorsque dans leur paradis ravagé sa cousine avait été sauvagement arrachée de son étreinte par son père déchaîné, Lothaire avait clairement entendu le son.

Le craquement sinistre de l’humérus de Sylvie qui se fracturait en deux.

À suivre.  

Le Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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Amours débiles

 

Nous n’avions rien à foutre d’une chambre.

Nous nous plaisions bien l’un et l’autre et nous étions si jeunes et c’était tout ce dont nous avions besoin.

Nous étions ce que nous voulions bien être et l’instant suivant quelque chose d’autre, une mise en scène imprévisible, un casting improvisé.

Deux étrangers dans un bar quelque part puis deux amants fiévreux ailleurs n’importe où. Une salle de bain. Un divan-lit dans une maison de chambres bon marché. Endroits étranges ou familiers. Souvent même pas à moitié déshabillés. Empressés et nerveux. Excités. Aucun effort réel de se cacher, l’ombre d’un escalier au bout d’un couloir désert, murmures à peine étouffés, aucune pudeur.

Les gros mots tabous, amour, engagement, personne ne croyait plus à rien. C’était comme ça. Le temps d’une libération dont nous étions tous acteurs et prisonniers, libération obligée que traînait dans son sillon l’air du temps qui se prenait pour un vent nouveau.

Le commis était plutôt costaud, bien mis, poli. Un porte-nom trahissait son anonymat. Un livre de science-fiction à la couverture plutôt horrible cachait encore pour un moment la moitié de son visage. Des muscles énormes. Nous n’étions nullement nerveux, pas impressionnés. J’ai regardé partout, personne dans le petit lobby. Quelques voitures dans le stationnement. On a payé comptant. Chacun notre part. Monsieur et madame John Smith, naturellement, pour le jeu.

Il nous a tendu les clés, le check-out, c’est comme vous voulez, avait-il simplement dit. On s’est regardés dans les yeux, on a souri.

Encore un jeu et le jeu nous excitait. On apprenait encore à se connaître malgré qu’on pensait bien avoir fait le tour de la question, instinctivement sans plus. Nous nous édifions l’un sur l’autre à tâtons, comme deux jeunes botanistes qui chercheraient en retournant délicatement une à une les feuilles d’un plant, sans gants et scrupuleusement, espérant découvrir une nervure jamais vue, un insecte nouveau, s’émerveillant sur la complexité de nos natures, la beauté des anatomies, les opportunités infinies.

Nous avions décidé de prendre la route après avoir vu l’annonce dans un petit journal jaune tout juste à côté d’une publicité qui faisait miroiter un compagnonnage amoureux parfait, des rabais substantiels sur les massages sensuels. Nous étions attablés depuis un bon moment dans ce café quand son doigt avait atterri directement sur l’annonce où l’on pouvait voir la photo d’un bain tourbillon, un lit aux dimensions démesurées, des robes de nuit déposées galamment sur un fauteuil crapaud aux couleurs vives. Ce serait rigolo, non?

On a ramassé nos choses dans l’auto. Le motel avait l’air d’un petit complexe immobilier bon marché. Juste en-dehors de la ville. Modeste, même s’il semblait avoir jadis eu de grandes prétentions de luxe clinquant. La peinture blanche cloquée sur les volutes du fer forgé des garde-fous laissait voir la rouille qui rongeait le métal. Un alignement approximatif de climatiseurs dépareillés qui râlaient dans la nuit en pissant leurs condensations sans façon sur les balcons de ciment.

Elle riait. Elle disait qu’elle s’y plaisait. Ce sera notre place maintenant, disait-elle.

J’ai lancé la clé sur le chevet près du lit. On a scanné la place des yeux, tout le tour, en bas, en haut.

Check ça! C’est débile.

Sur le plafond au-dessus du lit étaient collées des tuiles de miroir d’un pied carré chaque. Un vieux téléviseur à tube sur un rack de métal doré, de fausses aquarelles d’une autre époque, des sous-verres en acrylique chamoiré, deux bouteilles de Moscato bon marché dans le mini-bar, une carpette lettrée qui nous souhaitait la bienvenue.

Comme un vieux casse-tête usé, les craques entre les tuiles de miroir étaient inégales et dans les plus profondes on pouvait voir les splash de colle qui maintenaient l’ensemble de l’œuvre au-dessus du grand lit. À leurs surfaces, une réflexion distordue du couvre-lit, du tapis avec ses marques de pas gravées par l’usure, le cercle irrégulier de lumière venue d’une lampe de chevet, son aura de lumière jaunâtre là pour révéler l’action, encercler les limites de l’imagination.

Nous observions le cou cassé, fascinés comme si nous découvrions une nouvelle planète dans le ciel.

Totalement débile, avais-je dit.

Qu’est-ce qui est débile?

Tu es débile!

Non, ça c’est débile, check.

Elle se regardait se déhancher sur le lit agitant son bassin dans tous les sens. J’ai fait pareil. Débile.

Notre haleine sentait les chips au ketchup.

Le sorbet arc-en-ciel.

La vodka.

Méchant mélange.

La chambre sentait trop fort le désodorisant commercial, parfum de fleurs impossibles et écoeurantes. L’humidité. La cigarette et quoi encore. Trop de sexe.

Autour du lavabo dans un bol peu profond, une empilade de savonnettes en forme de coeur. Une chaîne au-dessus du loquet, un téléphone à cadran dans le même turquoise que le couvre-lit râpé, des menthes en cellos dans un bol de verre ciselé.

Étendus nus sur le dos, nous faisions des faces pour le damier de miroirs. Nous faisions ceci, nous faisions cela.

Sa jambe reposait sur la mienne. Existait-t-il quelque chose d’aussi agréable que le poids chaud d’une jambe de femme sur la mienne? Nous avons cherché les robes de chambre en vain, putain de publicité. Il n’y avait que deux serviettes de bain trop petites pour faire le tour de nos tailles. Trop petites et trop rugueuses comme deux vieux linges à vaisselle.

Nous nous tenions debout dans le bain tourbillon qui se remplissait, à travers le bruit des jets nous écoutions les tic-tics des lampes solaires qui se réchauffaient lentement. Les nombreuses buses du bain rose, autant de yeux robotiques et indécents fixés sur nous se régalant de nos blanches nudités. Une vapeur nouvelle s’était élevée à mesure que les lampes solaires chauffaient la surface de l’eau.

Elle avait fabriqué un contenant en tordant une cannette de Pepsi, rinçait ses cheveux empilés sur le dessus de sa tête.

Nous avions ramassé des condoms en sachets au look vintage dans une distributrice des toilettes d’un garage sur la route. Elle avait toujours son petit flacon de Spanish Fly qui arborait un dessin au trait qui représentait le diable qui faisait un clin d’œil grivois et le texte en-dessous qui disait : Being bad never felt so good, des TicTac aux bananes, un reste de jus d’ananas dans un pot de verre, une vodka bon marché.

Comme un spleen soudain et puissant, je ne trouvais plus rien de bien excitant dans ce jeu insignifiant. Je me voyais ailleurs que là, en bien d’autres lieux, seul, tranquille.

J’ai tout de même pu parvenir à une érection à peu près potable mais nos ébats avaient déjà connu des jours meilleurs. Je me demandais si tout cela n’était pas soudainement devenu totalement débile. Loin de l’aventure romantique, loin du tressaillement, prisonnier dans un baise-o-drome de pacotille.

Nous nous étions réveillés avant l’aube. Elle avait tiré le rideau gris et usé. Écartillé deux doigts entre deux lattes du store. Un ciel glauque qui ne se rappelait plus s’il était là pour la fin de la nuit ou le début du lendemain. Un lointain couinage d’oiseaux. Le ronronnement du mini-frigo et les tintements de métal des calorifères électriques surpris par la fraîcheur du matin comme de longues et tristes complaintes.

Ses deux fesses bien blanches éclairaient la pénombre, sur la pointe des orteils elle avait tiré la corde du store, la draperie tenue sur ses seins pendait jusqu’à ses genoux. Les voitures luisaient sous la rosée du matin frais. Un panneau vert blessé de quelques trous de balle annonçait l’autoroute plus loin. Le noir de l’asphalte se confondait au brun profond des terres. Comme s’il n’y avait plus rien entre le motel et le champ de maïs fraîchement fauché, envahi par un murmure d’étourneaux cherchant leur pitance dans les grains échappés par les moissonneuses.

Des milliers, des tribizillions d’étourneaux. Chacun leur petit couinage additionné composait un concert sinistre.

Dans le reflet de la fenêtre, je devinais un sourire amusé sur son visage fasciné.

Check, check les oiseaux, viens voir.

C’est débile tout ça.

 

C’est exactement ce que je m’étais dit.

 

Flying Bum

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Zac aux clés

Lui, on l’appelait Zac. C’était avant qu’on connaisse les autres, ses frères, qu’une étrange condition* rendait tous semblables les uns aux autres comme s’ils étaient des jumeaux de différents âges différenciés seulement par leur taille. Même les plus jeunes avaient déjà des visages de vieux. On les avait finalement tous baptisés Zac, les frères Zac.

Zac le plus petit, Zac le boiteux, Zac aux clés. Un grand tata comme on en croisait tant dans les quartiers populaires de Montréal des années 60. Quand on ne plaçait pas encore les enfants trop différents. Deux petits yeux noirs comme des billes tout-petites, sourcils épais, cheveux noirs tout autant. Une façon plutôt gauche de marcher, de bouger en général. Des doigts étranges. Aucun des Zac ne semblait capable de sourire. Zac aux clés ne souriait jamais, on aurait dit que la gueule lui pendait toujours comme un dogue entre deux joues molasses et ça ne faisait qu’en rajouter à son air pas tellement allumé. Ça et un début de moustache rare et échevelée qui semblait faire toute sa fierté.

Zac jouait un rôle du matin au soir, tous les jours que le bon dieu ramenait. Il se prenait pour un agent de sécurité. Il ne parlait jamais au je, il disait Zac. Zac a chaud, Zac a faim, Zac a fait ci, Zac a fait ça. Il portait un vieux képi de taxi mais Zac ne savait pas lire, alors pour lui c’était bonnet blanc, blanc bonnet. Un pantalon gris usé à la corde avec justement un petit cordon rouge tout le long de chaque jambe qui tenait de peur par endroits. Des bottillons noirs toujours brillants, bien cirés. Une chemise bleue comme la police mais probablement trouvée au sous-sol de l’église, une cravate de la ville de Montréal qu’un pompier de la caserne 3 en face du Perrette lui avait offert, une veste sans manches presque du même gris que les pantalons.

Solidement accroché à sa ceinture, un énorme ramassis de clés glanées icitte et là pendaient au bout du fil d’un porte-clé à poulie rétractable en tous points identique à ceux des vrais agents de sécurité. Quand Zac n’avait pas de petit change à brasser dans ses poches, il branlait son trousseau. On l’entendait toujours venir de loin aux tintements de métal. Zac n’avait pas d’amis mais ça l’arrangeait. Il disait que les vrais agents de sécurité n’ont jamais d’amis. Tout le monde est suspect quand on est un agent de sécurité qui connait vraiment son affaire, disait-il. Un métier pour les grands solitaires comme lui, Zac.

De bonne heure le matin, Zac entreprenait sa route. Il n’avait qu’un pas à faire de la ruelle de la 2ème avenue où il habitait, vers la rue Masson plus bas qu’il arpentait un coin de rue vers l’ouest. Il s’arrêtait un moment à l’échoppe de monsieur Gachon, ancien champion cycliste du tour de France immigré à Montréal qui tenait un commerce de vente et de réparation de vélos. Monsieur Gachon, maintenant un vieillard fortement scoliosé, accueillait toujours Zac avec une certaine grâce dans les circonstances. Zac, en bon agent de sécurité s’enquérait auprès du vieil homme à chacune de ses runs.

“Toute vas-tu ben icitte, monsieur Gachon?” Et le bonhomme le remerciait à tout coup de sa bienvaillance.

Puis Zac continuait vers la première avenue et faisait une autre halte au Perrette. Il ne disait pas aux employés du Perrette qu’il surveillait les lieux et les protégeait malgré eux. Il avait été trop souvent humilié par les propos malicieux des jeunes employés du commerce. Il s’y procurait un Sipsac, petit sac de plastique contenant des jus de toutes les couleurs les plus improbables provenant de fruits frais sortis d’un laboratoire. Une petite paille enfoncée dans le sac permettait de boire le liquide. Mais Zac attendait avant de le boire. Son jus lui donnait de la contenance et une bonne raison pour s’arrêter faire la pause en face de chez Monique Lanouette plus haut sur la première avenue. Zac devenait tout chose lorsqu’il apercevait Monique qui passait l’essentiel de ses journées à se bercer sur son balcon. Monique était une jeune fille à peu près de l’âge de Zac, elle était un peu simplette mais très grassette. Zac ne se lassait jamais de la complimenter sur sa vaste collection de pantalons en fortrel dans tous les possibles carreautés dans toutes les palettes, serrés aux cuisses avec des belles pattes d’éléphant dans le bas. Ses minces tricots synthétiques du jaune moutarde aux violets salon funéraire qui épousaient parfaitement les ceinturons de petits bourrelets qui faisaient le tour de sa taille et qui se déposaient en cascades les uns sur les autres, le tissu stretchy qui moulait comme une seconde peau deux énormes mamelles bien rondes au centre desquelles un zipper à moitié descendu révélait un grand canyon de chair blanche. Quand les yeux de Zac s’y égaraient, il cherchait ses mots pour un long moment et bégayait lamentablement. Il grimpait hypocritement sur la pointe de ses bottines pour avoir une meilleure vue mais jamais il n’aurait osé ouvrir la porte de la petite clôture de fer forgé qui fermait l’accès au trottoir. Dès que la mère de Monique entendait le son de la petite clanche de métal, elle accourait aussitôt. Elle n’appréciait pas particulièrement les assiduités de Zac auprès de sa fi-fille. La plupart du temps, il évoquait une soi-disant pause syndicale des agents de sécurité et buvait son Sipsac sur place en jasant de balivernes avec Monique qui n’avait pas beaucoup de conversation en-dehors des frasques de Freddy Washington qu’elle répétait inlassablement en émettant un rire étrange qui ressemblait au grognement d’une jeune truie. Zac observait son bercement incessant imprimer des ondulations à sa généreuse poitrine. Lorsqu’il avait siphonné sa dernière goutte de jus, Zac soufflait dans la paille, gonflait à bloc le petit sac, pinçait l’ouverture entre ses doigts puis le plaçait sous le talon de sa bottine. Il faisait éclater le petit sac qui faisait un son de pétard et Monique sursautait à tout coup sur sa chaise berçante, ses tétons se mettaient à balloter dans les airs et rebondissaient deux-trois coups sous le choc. Au plus grand plaisir de Zac hypnotisé par tant de beauté.

Zac saluait Monique puis reprenait sa run vers le nord. À mi-chemin, occasionnellement, un petit espiègle s’amusait à lui rappeler la présence de l’arbre à cennes.

Envoye, Zac, brasse-lé celui-là, la ville vient juste de le planter, c’est un arbre à cennes. Brasse-lé puis les cennes vont tomber.”

Zac n’avait peut-être pas inventé le bouton à quatre trous mais il savait bien qu’un arbre de même ça n’existe pas. Mais dès que le petit garnement allait rejoindre ses amis sur le balcon du deuxième, c’était plus fort que lui. Zac s’approchait, se plaçait sous l’arbre et essayait de voir les cennes à travers le feuillage. Puis, non sans avoir regardé à gauche et à droite voir si quelqu’un l’observait, il brassait le petit arbre. Les enfants sur le balcon laissaient alors tomber quelques cennes noires sur le dessus de l’arbre et se bidonnaient à regarder Zac à quatre pattes ramasser fébrilement les cennes une à une au sol. Quand la source était tarie, Zac se relevait, essuyait les genoux de son beau pantalon d’agent de sécurité et reprenait sa run, fier d’avoir de quoi se racheter un autre Sipsac à cinq cennes à son prochain passage au Perrette. Outre son autre petit revenu d’appoint, il inspectait chaque poubelle publique à la recherche d’une ou deux précieuses bouteilles vides.

Plus loin, il présentait son grand nez à la petite fenêtre de service de chez Betty au coin de Dandurand. La fenêtre s’ouvrait et Betty lui disait : “Non, elle est pas commencée encore la crème à glace molle, passe par la grande porte, je vais te faire un cornet à deux boules ordinaire.” Chaque fois Zac répondait : “Non merci, j’en veux pas, je faisais juste vérifier en cas que quelqu’un me le demande.” Mais Betty savait bien que Zac avait rarement le trente sous pour une bonne molle. Parfois quand il faisait très chaud, elle le prenait en pitié. Elle lui demandait de descendre trois-quatre caisses de bouteilles vides dans la cave et quand il remontait elle lui présentait un beau cornet de crème à glace molle, gratis! Il le mangeait assis dans la petite marche devant le commerce pour que tout le monde voie bien qu’il avait les moyens de s’en acheter de la molle, lui aussi.

Zac repartait sur Dandurand vers la deuxième, passait devant le barbier Lalonde. Les journées tranquilles, le barbier en faisant claquer les lames de ses ciseaux lui lançait : “Viens icitte mon grand Zac aux clés, j’vas te l’arranger la moustache. . . gratis!”  Zac en avait peur, il tournait le coin au pas de course la main sur la bouche pour cacher sa moustache ridicule. Il avait à peine le temps de sentir la bonne odeur de patates frites de l’autre bord de la rue. Puis il redescendait la deuxième vers Masson et bouclait sa run en repassant devant chez lui au coin de la ruelle. On aurait pu croire qu’il avait 17 ou 18 ans mais jamais dans sa tournée d’agent de sécurité il ne traversait une rue. Les petits bums du coin le savaient. Parfois ils déposaient pour lui un popsicle sur le trottoir de l’autre côté de la rue et lui criaient : “Viens le chercher Zac, c’est juste pour toé, vite avant qu’il fonde!” et Zac se tenait sur son trottoir de l’autre côté et regardait le popsicle fondre, démoli, pendant que les p’tits christ léchaient goulûment le leur en le regardant et en le narguant. Gnagnagnagna-gna. Jamais il n’aurait mis le pied sur l’asphalte de la rue. Une machine serait venue le frapper et le tuer, comme son petit frère l’été d’avant.

Assez souvent surtout en été, les fenêtres ouvertes, en passant devant chez lui il entendait sa mère crier ou hurler comme un loup et il se dépêchait de faire le dernier bout entre la ruelle et Masson. Surtout les débuts de mois et les jours de paye, les clients du Lanterne visitaient son lit chacun leur tour. Zac tournait le coin en vitesse, là où le trafic et l’activité de la rue commerciale venaient enterrer le son sa mère. Il passait devant le magasin de télévision sans s’arrêter et entrait ensuite chez monsieur Gachon voir si tout était OK. Quand le vieux cycliste était occupé dans son arrière-boutique, Zac regardait longuement sur le mur derrière le comptoir les photos, les médailles, les trophées. Un monsieur Gachon tout jeune en culottes courtes serrées qui remportait le grand tour de France. Zac ne comprenait pas très bien tout ça mais il savait que monsieur Gachon avait réalisé des grandes choses. Lui, Zac, il ne faisait que le grand tour du bloc, jour après jour. Descendre la 2, un p’tit bout sur Masson, monter la 1, un petit bout sur Dandurand, descendre la 2 again and again.

Ce matin-là, Zac avait les cennes de l’arbre à cennes pour arrêter encore une fois au Perrette s’acheter un Sipsac. Il aurait encore une bonne excuse pour s’arrêter devant le balcon de Monique Lanouette. L’école était finie depuis quelques jours et il était certain de la trouver là sur sa chaise berçante. Monique, depuis le temps, connaissait la run de Zac, elle savait à peu près quand il tournait le coin avec son sac de jus à la main. Sa mère était bien contente du bulletin scolaire de l’école “spéciale” de sa fi-fille. Aussitôt que le facteur l’avait livré, elle était allée lui acheter un bolo chez Golden’s. Monique était surexcitée, pour la première fois elle était capable de jouer pour vrai avec son bolo. Sa mère l’avait laissée descendre sur le trottoir pour jouer, une fois n’est pas coutume.

En tournant le coin Zac l’avait aussitôt vue, au beau milieu du trottoir, à sa hauteur à lui pour une fois. Il pensait bien avoir une vision. Elle était beaucoup petite qu’il pensait. Elle frappait et frappait la petite balle en sautillant et sa poitrine sautait avec elle dans toutes les directions, on aurait dit que les deux mamelles blanches voulaient sortir du mince tricot jaune moutarde. Zac accélérait le pas en marmonnant : “Monique? Monique, c’est toé Monique?”, comme s’il croyait qu’elle n’existait pas vraiment en-dehors de sa chaise berçante.

Quand Monique l’a aperçu, la face longue incapable de sourire comme d’habitude, elle criait son nom. “Zac, Zac, check ça, Zac, chu capable, viens voir!”. Et elle se donnait avec cœur sur la petite balle au bout de son élastique. Zac était maintenant tout près d’elle, il pouvait la sentir, voir de près ses chairs molles s’agiter dans tous les sens. Des hordes de fourmis piquantes et brûlantes avaient envahi tous les sangs du pauvre Zac qui n’avait plus assez de ses deux yeux noirs pour zieuter toutes ces chairs dansantes. Monique poussait la machine à fond et frappait la petite balle de plus en plus fort, de plus en plus haut. Et ainsi sautaient les mamelles. Et ce qui devait arriver arriva finalement. L’élastique a cédé et la petite boule est partie par-dessus les autos rebondir au loin dans la rue. Monique désespérée criait : “Ah Nonnnnnnnnn, ciboire, ma p’tite boule”.

Sans réfléchir davantage, Zac s’est élancé au secours de la petite boule, il s’est faufilé comme une flèche entre deux voitures stationnées et le camion de Kik Cola qui descendait la première avenue n’a jamais pu s’arrêter à temps.

Monique criait son nom, elle s’est précipitée au chevet de Zac encore conscient, étendu sur l’asphalte sa tête se vidait lentement de son sang. Elle a vite enlevé son tricot jaune moutarde, l’a plié trois-quatre fois. Elle portait une énorme brassière blanche en-dessous. Les badauds qui commençaient à accourir de partout avaient de quoi se rincer l’oeil. Elle s’est penchée sur lui et en lui soulevant sa tête d’une main, elle a placé le chandail sous la tête de Zac. En moins de deux, le chandail jaune moutarde avait tellement imbibé de sang qu’il était maintenant tout rouge. La foule commençait à s’amonceler alentour d’eux.

Elle l’avait relevée à deux mains puis serrait la tête de Zac fort contre son buste emporté par les secousses intempestives de ses pleurs, Zac avait son nez enfoncé dans l’énorme canyon de chair blanche. Elle le suppliait :

“Meurs pas, Zac, fais pas le fou, là, meurs pas.”

Les yeux de Zac se sont ouverts une dernière fois, un énorme sourire lui est apparu dans le visage puis ses deux petites billes noires se sont figées dans le vide pour toujours. Monique sanglotante a tenu le visage de Zac enfoncé serré au creux de ses seins avec l’énergie du désespoir jusqu’à ce que les secouristes viennent lui arracher Zac des mains, de force, à deux hommes.

Sur la poche de la veste que Zac avait trouvée à la Saint-Vincent-de-Paul, un écusson où était brodé un prénom, Jack. Mais Zac n’avait jamais su prononcer les j.

Quand on lui demandait son nom, il disait toujours : “Zac y s’appelle Zac.”

 

Flying Bum

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*Avec le recul, on peut croire que Zac était victime du syndrome Rubinstein-Taybi qui frappe généralement toute la fratrie d’une même famille.

 

La Paloma adieu

Pourquoi tu t’es inscrite ici, je lui avais demandé comme je demandais à tous les autres étudiants présents à l’ouverture. Elle m’avait répondu : “Ton atelier sentait la liqueur aux raisins lorsqu’on a visité en début de session.”

Elle avait tout faux. On avait une petite rigolote, ici, définitivement. L’endroit sentait perpétuellement un mélange de diluant à laque et de cannabis. Belle époque. Elle accusait un surplus de poids important mais, comme un vieux cliché tenace, elle avait un visage radieux, elle était superbement belle. Elle se fringuait d’une façon particulièrement originale. Les autres petites cégépiennes qui fréquentaient l’atelier avaient l’air de fillettes mal dégrossies à côté d’elle. À l’heure des présentations, elle m’avait dit : “Appelle-moi simplement La Paloma, mon autre nom ne me fait plus ni chaud ni froid, il ne m’a jamais vraiment convenu de toutes façons.”

Le collège n’avait aucun programme dans le domaine des arts visuels, que des techniques lancinantes et un peu bêtes. L’atelier était un petit extra que la direction offrait gracieusement aux étudiants, un loisir. J’avais décroché le poste malgré mon jeune âge, j’étais à peine plus vieux que les étudiants qui fréquentaient l’atelier. La Paloma était davantage le type de personne qu’on aurait pu retrouver au collège du Vieux-Montréal où la majorité des inscrits étaient davantage du type bohème, du type à faire un DEC en illustration ou en poterie, à s’habiller comme des romanichels de 5-10-15.

Au début, j’étais toujours curieux de cerner le talent de tout un chacun. Première journée, j’installais une tête de plâtre sur une table (la tête peinte était fendue en deux, conséquence d’un malheureux incident) et j’invitais toutes les personne présentes à l’utiliser comme sujet de nature morte. À la fin de la séance, chacun retournait son chevalet pour révéler le fruit de son travail au groupe. La Paloma était vraiment trop forte pour le groupe d’aspirants-comptables ou de futurs inhalothérapeutes.

C’était une semaine avant qu’elle ne reçoive l’appel de son oncologue. Elle avait décroché le téléphone d’une main pendant qu’elle se versait des Corn Puffs dans un bol de l’autre main.

L’appel lui avait coupé l’appétit.

Ce matin-là, assise derrière un chevalet comme si de rien n’était, elle avait peint cinq jeunes enfants qui se tenaient en rang comme si la cloche d’école venait de sonner la fin de la récréation. Les pauvres avaient tous le visage éteint, ronchonné, des rides tout le tour des yeux. “La Paloma, ciboire, c’est wack, ton truc à matin”, lui avais-je dit. Nous étions seuls dans l’atelier. Elle n’en avait parlé à personne encore.

D’autres étudiants arrivaient, commençaient à s’installer. Elle s’était emparée d’une spatule et avait entièrement recouvert le visage des cinq enfants d’une pâte grise, lisse et épaisse. Des traits gauche-droite, en bas-en haut, en diagonale qui donnaient un mouvement, une vie, aux visages maintenant sans expression. “C’est encore plus wack…”, avais-je bêtement commenté, “…mais je trouve ça encore plus beau, puissant.”

Fermeture de l’atelier. La Paloma tendait sa toile vers moi. “Comme tu la trouves puissante, je te la donne. Attention, elle n’est pas encore sèche.”  J’ai agrippé la toile sans rechigner, un peu ébaubi. La Paloma avait tourné les talons tellement vite que je n’ai jamais eu le temps de rien dire.

De retour chez moi, je l’ai couchée méticuleusement sur le bois franc de ma chambre loin du trafic. J’étais seul dans mon petit quatre-et-demi ce soir-là. J’ai lancé une lasagne congelée dans le micro-ondes. Assis sur le bord de mon lit, je l’ai mangée directement dans la boîte. Tout le long je ne pouvais pas abandonner du regard ces enfants et je tentais désespérément de ressentir le même mouvement de leurs visages que j’avais ressenti plus tôt. Leurs visages demeuraient immobiles, figés. La peinture avait commencé à rider en séchant.

La journée suivante, La Paloma ne m’avait pas adressé la parole une seule fois. J’avais gaffé, ma gueule prolifique venait encore une fois de me jouer un sale tour. Je n’avais probablement pas trouvé les bons mots. J’avais laissé aller les mots sans les réévaluer en chemin, spontanément, comme un petit premier de classe qui répond avant tout le monde avant même que l’institutrice n’ait fini de poser la question. Je n’ai jamais été capable de simplement sourire, comme mes camarades, de faire semblant de savoir et de sourire stupidement en attendant que les vrais bons mots me viennent.

Après l’atelier, je suis rentré à pied comme je le faisais toujours, en passant par le stationnement derrière le collège. J’ai vu La Paloma assise dans sa voiture, presque couchée le siège replié vers l’arrière. Les fenêtres de la vieille Corolla défraîchie étaient baissées. Elle m’avait invité à monter. La chose la plus étrange c’est que je ne sentais rien d’étrange à monter dans la voiture d’une inconnue. J’étais tout à fait confortable à l’idée, heureux même. Je n’avais jamais eu de voiture, j’étais fier quand j’avais trouvé du premier coup la manette pour rabaisser mon siège, me retrouver à son niveau. Je voyais bien juste à la regarder, je lui ai tout de go demandé ce qui n’allait pas. Nous fixions tous les deux une déchirure au vinyle blanc jauni du plafond de la cabine. La déchirure et les lambeaux qui pendouillaient ressemblaient à une grande colombe les ailes horriblement déchirées. Sa main brûlante s’était déposée calmement sur mon avant-bras, sa tête tournée vers moi. “Je suis ce qui ne va pas, ce qui ne va  plus.” m’avait elle dit avant de m’expliquer exactement comment elle n’allait plus.

Récemment j’ai fait des rêves où les paroles sont en sous-titres. Jamais les mots écrits ne correspondent vraiment aux mots prononcés. Dans un de ces rêves je lui disais : “Tu me manques parfois, La Paloma, dieu sait ce qui aurait pu se passer.”  Mais les sous-titres disaient tout le temps : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.”

Des fois dans ma vraie vie qui a fait un bon bout de chemin depuis, je suis encore comme le ti-cul qui répond trop vite à la maîtresse, les gens écoutent ce que je dis puis me regardent comme si mon cul était en train de leur pondre un œuf. Comme si les mots en passant de ma tête de linotte à ma langue traversaient des zones de turbulence. C’est une chose que j’appréciais de La Paloma. Elle écoutait tous ces mots sans rapport avec un sourire, elle savait. On aurait dit qu’elle entendait les bons mots, ceux qui auraient dû être entendus. Comme cette fois-là dans une Corolla défraîchie quand les seuls stupides mots qui étaient sortis de ma bouche avaient été : “Ben voyons donc, tu vas être correct.” Elle ne m’avait pas regardé avec la face ébaubie d’une personne qui lirait un sous-titre sans aucun lien avec les vrais mots. Elle avait souri, elle avait ri, même. Si j’avais connu le diable en personne, je l’aurais regardé en plein dans sa grosse face rouge, je l’aurais agrippé par les cornes et je lui aurais proposé un deal. “Prends ma stupide langue, prends mon âme si tu veux. Épargne La Paloma, de grâce.”

Les cinq enfants ont brûlé avec bien d’autres choses dans l’incendie du hangar derrière mon petit quatre-et-demi un beau soir d’été des années soixante-dix mais ils avaient survécu à leur mère un bon bout de temps tout de même.

Chaque fois que je regardais cette toile je me disais à moi-même : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.” Et je fixais désespérément la pâte grise, maintenant toute fripée et épaisse qui recouvrait le visage des cinq enfants dans l’espoir un peu fou que la peinture grise s’égrène et tombe en poussière. Que les enfants puissent enfin respirer, retrouver le droit de devenir vieux par eux-mêmes, tranquilles.

À un de ces quatre, La Paloma.

 

Flying Bum

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Paloma : mot espagnol qui désigne la colombe.

 

 

Adéline

 

Lucky n’était pas un pimp mais il adorait s’habiller comme un pimp. Chaque matin que le bon dieu ramenait sur la Nouvelle-Orléans, il s’affublait de sa superbe fourrure de chinchilla, ses Ray Bans radioscopiques, ses bottes de cowboys en alligator dont il faisait systématiquement spinner les éperons une fois chaque pour la luck, un énorme cigare qu’il se plantait dans le coin de la gueule sans jamais l’allumer. Ensuite il descendait dandiner son petit cul de blanc rue Sainte-Anne où il recevait les salutations distinguées du dixième bataillon des anges en talon aiguille – les chéries noires, les poupées blanches, les créoles babys, les Katrinas les tétons serrés dans leurs tops minuscules– shit, même les vrais pimps se retournaient pour lui lancer leur “Hey, Lucky!” quand il passait.

 

La plupart du temps, le soir, il les saluait de la main sans lâcher son cell des yeux. Aux petites heures, il continuait son chemin vers sa piaule. Il ouvrait son manteau de poil et se plantait le bozarlo devant la porte du frigo ouverte à la recherche d’un peu de fraîche. D’autres fois, il s’arrêtait un moment, jaser, raconter des histoires aux filles désoeuvrées les nuits tranquilles.

 

 

La seconde fois que Lucky avait rencontré son Dieu en personne, la première c’était pareil, il avait la tête enfoncée entre les cuisses noires de son amie Adéline Bonsant. Adéline aimait bien les hommes comme Lucky. Adéline aimait bien les femmes aussi. Juste au moment où Adéline était sur le bord d’atteindre le sommet de la première côte, comme elle s’étirait le bras désespérément trop court pour atteindre les derniers glaçons dans le bol suintant sur le chevet du lit, sa main avait fini sa course sur la tête de Lucky et la ramenait avec force dans son piège de chair noire le suppliant de s’acharner à la besogne et de la ramener là où elle était sur son premier sommet. Et plus haut même. Toujours plus haut. Et elle était partie jouir aux confins du cosmos de toutes choses, les yeux tremblants revirés par en-dedans, hors d’elle-même et de cette chaleur étouffante. À mesure et par réflexe davantage que par malice, elle écrasait la tête du pauvre Lucky entre ses puissantes cuisses brûlantes et c’est là qu’il avait commencé à voir tout blanc. Au fond du tunnel de brumes blanches, Lucky avait vu apparaître son Dieu sous la forme d’un énorme grizzly à deux têtes. Et Dieu lui révéla avec deux voix en canon qui ressemblaient en tous points à la voix de Yogi l’ours mais en stéréo :

“Les mathématiques sont le langage du fric, tu aurais dû mieux mémoriser tes tables de multiplication, crétin!”

 

“Fuck”, avait-il dit ressuscitant lentement après que l’étau des cuisses d’Adéline s’était relâché à mesure que ses cris de jouissance s’étouffaient lentement dans la nuit torride et que le sang remontait prendre sa place dans sa tête de linotte, “Si seulement j’avais su.”

 

 

Sous l’éclairage fantomatique trop blanc et trop cru de la minuscule salle de bain, Lucky se gargarisait en prenant tout son temps. Elle s’était faufilée derrière lui dans l’espace ridiculement étroit et s’était enroulée trois-quatre tours de papier-cul alentour de la main et l’avait arraché du rouleau avant de le passer dans la zone sinistrée. “T’as été très sweet”, avait-elle dit, “je sais que ça ne goûte pas toujours nécessairement comme un matin de printemps dans ce coin-là.”  Il a souri du mieux qu’on peut sourire les joues pleines de Listerine, avait levé la tête vers l’arrière, ouvert la bouche, et s’était gargarisé et gargarisé encore avec une force exagérée et dans un vacarme assez fort pour que les voisins l’entendent. Il avait redescendu la tête puis regonflé les joues. Sans avertir et un sourire narquois au coin de la gueule, Adéline lui avait planté ses doigts entre les côtes. Lucky chatouilleux comme une fillette avait pouffé de rire bombardant le miroir d’une puissante bruine bleue.

 

 

Tout le long de la très étroite rue Tchoupitoulas, ils allaient sur un tempo de promeneurs pas trop pressés. Les trottoirs trop étroits pour deux, ils se suivaient de chaque côté de la rue chacun sur son trottoir en longeant les murs noirâtres. La chaleur avait tout jauni la pauvre végétation qui tentait de colorer d’un peu de vert le bas des murs et les craques dans le ciment des trottoirs. Huit pieds de haut, les hautes murailles maquillées de graffitis leur cachaient totalement la vue sur le Mississipi, à l’exception des longs bras d’acier des grues installées sur la grève qui s’élevaient icitte et là devant le brûlant soleil couchant. Ils auraient pu choisir un itinéraire plus agréable pour se rendre au traversier mais Adéline voulait absolument s’acheter un verre de glace concassée à l’ananas. Elle ne voulait pas passer dans le quartier de sa future épouse, la féroce Mélinda comme Lucky l’appelait, elle ne voulait surtout pas qu’elle l’aperçoive avec Lucky et s’imagine le pire encore une fois. La féroce Mélinda serait alors tombée dans une de ses transes violentes et aurait arraché les tiroirs de coutellerie qui auraient volé partout et du revers du bras balayé des tablettes tous les cannages et les chaudrons. Puis, la tempête passée, Adéline aurait été obligée de nettoyer tout ça et tout remettre en place, heureuse tout de même d’être restée toute d’un morceau.

 

La boule de glace à l’ananas avait tracé de longues coulisses jaunes sur son poignet pendant qu’ils marchaient. Toutes les fois que Lucky passait par ici, il se rappelait toujours que dans les jours meilleurs, c’était aux alentours d’ici qu’Adéline lui avait demandé : “Tu trouves pas que le Mississipi dessine comme une grande raie du cul en plein milieu de la Nouvelle-Orléans?” Lucky avait alors fait une drôle de moue amusée. “Regarde sur une carte, tu vas voir”, avait-elle dit pour clore le sujet.

 

La rue se faisait plus large à l’approche du pont couvert, les trottoirs aussi. Lucky avait rejoint Adéline sur son trottoir. Elle avait léché les taches collantes de son poignet, fait une boule avec le cornet de papier puis l’avait lancé vers le haut du mur. Il avait rebondi tristement devant eux. D’un coup de pompe, elle l’avait poussé au canniveau. Les mains d’Adéline étaient moites jour et nuit depuis sa naissance, même après qu’elle les ait essuyées en les frottant sur son short de coton. Quand elle avait pris la main de Lucky dans la sienne, elle était encore moite et un peu sirupeuse. Lucky lui tenait la main comme on tient la chose la plus précieuse au monde, comme on tiendrait la main d’un enfant agité en traversant une rue occupée.

Ils partageaient maintenant leurs regrets et se racontaient leurs peines en marchant tranquillement leurs deux mains unies se balançant à l’unisson.

“Je dors juste par ti-boutes, quinze minutes à la fois, ça me tue.”

“Je suis toujours épuisé même quand je me lève le matin.”

“Mon oreiller vient plate et mouillé dans le temps de le dire.”

“Ma grand-mère est mourante dans les îles et je n’ai même pas les moyens d’y aller.”

“Mon père est un chien bâtard.”

“Ma mère est nouille comme une enfant de six ans.”

“Mes cheveux sont secs et drus comme une toast brûlée.”

“Je fais toujours les mêmes hosties de niaiseries.”

“Je ne peux jamais dire ce que je ressens vraiment.”

“Des fois on dirait que mon cerveau fond et me coule dans le fond de la gorge.”

 

Et les questions que Lucky n’auraient jamais osé poser. Jamais.

« Pourquoi les magnolias se mettaient-il à fleurir juste à mentionner le nom d’Adéline? »

“Pourquoi faut-il que tu aimes les femmes juste un petit peu plus que les hommes?”

 

 

Ils ont traversé la rue et se sont engouffrés dans le pont couvert.  À l’autre bout, ils en sont ressortis dans la chaleur collante, les fumées empestant le souffre et les relents putrides de la rivière aux eaux brunes où attendait le traversier au bout d’une longue passerelle d’acier rouillé. Lucky savait qu’elle s’arrêterait un moment avant de se décider. Il regardait Adéline s’engager nerveusement sur la passerelle instable s’agrippant aux garde-fous de chaque côté. Elle se retournait vers lui les yeux tout piteux comme s’il avait le pouvoir magique de la débarrasser de ce vertige insensé. Les quelques moments d’arrêt qu’elle faisait, elle examinait les palles des grandes roues du traversier, les poffes de boucane noire qui sortaient de la longue cheminée du bateau, les mouettes criardes au-dessus de sa tête. Jamais en bas. Au loin sous l’effet du soleil orangé, des étincelles de lumière s’échappaient du clocher de cuivre d’une église et dansaient tout le tour, comme les étoiles de la fée autour du château de Disney. L’église où la féroce Mélinda attendrait Adéline au pied de l’autel un de ces quatre matins quand ce serait permis enfin.

 

Lucky regardait les derniers rayons de soleil déposer des reflets de bronze comme les plus grands bourbons sur sa belle peau couleur chocolat au lait. Il pensait à tout ce qu’il aimait d’elle et qu’il avait dû lentement abandonner depuis la féroce Mélinda. Il se disait que rien n’est éternel ici-bas, ni leurs amitiés particulières, ni l’énorme monstre d’acier devant eux qui se prenait pour un bateau que la rouille grugeait lentement mais sûrement, ni les murs noirâtres de Tchoupitoulas street ni même cette maudite rivière toxique comme la raie du cul puante de la Nouvelle-Orléans. Tout devenait toujours plus chaud, humide, pourri, insupportable, le feu de l’enfer consumerait tout ça au ras du sol dans pas long.

 

Il l’avait rejoint au bout de la passerelle, le bout où il avait encore le droit de se tenir. Elle avait acquitté le voyage et traversé la guérite puis s’était arrêtée là. Ni lui ni elle n’avaient dit le moindre mot à propos de la dernière nuit passée ensemble à combattre le feu par le feu. Venus du traversier, comme un murmure rauque du roi Statchmo et des éclats joyeux de sa trompette s’évadaient du steamboat et allaient rebondir en écho sur les murs de la digue au loin.

 

Des enfants sales, nus pieds en bedaine, couraient en criant sous la passerelle avec des chapeaux de pompier beaucoup trop grands pour leur tête et s’arrosaient avec les eaux sales de la jetée plein leurs petites chaudières rouillées.

 

Elle est montée sans se retourner.

 

 

 

Flying Bum

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Adéline est la version revisitée 2020 d’Acid Queen, texte qui date des années 70.

 

 

Le poids du brochet

Henri attendait ce moment depuis longtemps, tout un automne, un long hiver et un printemps qui n’en finissait plus de finir. Toutes les semaines, il écrivait à Marie, la fille du dentiste Lamarche qui s’était révélée à lui en lui offrant son silence et la liberté sans conditions pour un méfait sans nom dont elle avait été l’unique témoin. Il avait douze ans à cette époque-là, il en aurait treize avant la fin de l’été. Henri s’était faufilé sournoisement dans la cour du dentiste l’été d’avant, là où celui-ci élevait des carpes dans un bassin de fortune pour lui servir d’appâts dans ses voyages de pêche au brochet.

Elle était apparue sans bruit comme une vision, Marie, petite fille aux yeux bleus, comme une gracieuse évanescence pieds nus dans sa robe de taffeta blanc à frisons. Une image comme dans les vues. Henri couché sur le ventre pour ne pas être vu sortait habilement les petites carpes à la puisette tapi derrière le bassin et les transvidait une à une dans une chaudière à demi-pleine d’eau. Elle lui avait murmuré en souriant :

– Sauve-toé, innocent, avant que mon père te pogne, t’en as assez pris comme c’est là.

Henri paniqué avait bondi jusqu’à la porte de clôture donnant sur la ruelle qui ne semblait plus vouloir se laisser ouvrir si facilement. Henri avait entendu clairement derrière lui :

-Attends, r’viens icitte.

Elle se tenait toute ravissante dans la splendeur de l’été enfin revenu, debout là dans la lumière du midi, lui tendant sa chaudière de carpes sautillantes.

-T’as oublié ça, lui avait-elle dit.

Lorsqu’Henri avait avancé sa main, la chaudière était partie se cacher dans le dos de Marie dont le sourire s’était fait tout espiègle. Elle avait plissé ses yeux, pincé sa petite bouche en forme de cœur en n’avançant que sa tête vers Henri. Il n’avait pas eu besoin qu’on lui fasse un dessin.

Qu’est-ce qu’un petit de garçon de douze ans ne ferait pas pour une douzaine de belles petites carpes.

Henri passait la plus grande partie de ses vacances d’été chez son oncle et sa tante. Il partait de la grande ville et il se rendait seul comme un grand garçon en autobus dans son patelin natal. Enfin, il pourrait la revoir. Il ne s’était pas rendu directement chez son oncle. Henri se tapait la route à pied entre le terminus d’autobus et la maison du dentiste Lamarche à Lamaque, une bonne marche avec son bagage sur le dos sous le chaud soleil de la fin-juin. Un peu plus que la moitié du chemin parcouru, il n’avait pas encore réussi à calmer son agitation, une stupide peur incontrôlable de ne jamais la revoir. Comme cette sensation complètement dingue qu’il ressentait quand la nouvelle épouse de son père lui tendait discrètement les enveloppes à l’abri du regard de ses frères qui se seraient offerts une bonne rigolade s’ils avaient mis la main dessus avant lui. Il la flanquait rapidement dans ses culottes et rabattait vitement son gaminet par-dessus comme si c’était le plus sale des butins. Dès qu’il en avait l’occasion, il fuyait à la cave du commerce familial où un recoin fabriqué avec des caisses de Coke lui offrait l’asile, la planque parfaite pour lire ses missives en paix.

Henri ne savait pas si c’était ça la fameuse chose que tout le monde appelait bêtement avoir un gros kick, ou plus crûment l’amour, comme dans tomber en amour. Tout ce qu’il en comprenait c’était le malaise au ventre et dans son corps tout entier lorsqu’il ne se pouvait plus d’attendre la fin du souper pour se pousser dans sa cachette en bas, lire les lettres de Marie.

Une sirupeuse ballade commerciale hantait alors toutes les radios. Le ver d’oreille avait envahi le pauvre Henri qui l’avait murmuré dans sa tête tout l’hiver.

 Oh lady Mary, petite fille aux yeux bleus.

Et voilà qu’à force, les saisons avaient passé et Henri était de retour à Lamaque, encore un petit kilomètre et il serait chez Marie. Pour se changer les idées en marchant, il pensait à ce qu’il pourrait faire pendant ses vacances. Il savait qu’il ne pourrait pas jouir de tout le temps qu’il aurait espéré passer avec Marie. Ses pauvres performances scolaires avaient forcé son père le dentiste sévère et fier-pet comme pas deux à l’inscrire aux cours d’été. L’idée le rendait triste mais il comprenait. Comme ils allaient se retrouver moins de dix jours plus tard, il n’avait pas jugé bon lui exprimer sa tristesse. Il n’avait tout simplement pas répondu à la dernière lettre de Marie.

En chemin, il se demandait si son oncle avait gardé la grosse bicyclette à pneus balloune de sa cousine. Il s’en servait parfois l’été pour aller au brochet au lac Blouin ou chez son grand frère à Vassan. Elle se ferait bien pratique maintenant pour aller voir Marie. Il tournait maintenant le coin et apercevait dans un pincement du cœur sa maison natale. Henri s’était alors tiré un plan dans sa tête. Il couperait par la cour malgré que la maison paternelle appartienne maintenant à de purs étrangers, il passerait par la ruelle et irait surprendre sa belle Marie-aux-yeux-bleus dans sa cour au lieu de sonner à la porte d’en avant.

Sûrement pas son oncle Maurice qui l’aurait grondé s’il eut fallu qu’on l’y prenne. Son oncle conduisait le taxi, petit homme affable pas très haut sur pattes et plutôt baquet avec une épaisse et drue chevelure impressionnante qui ne reprenait jamais véritablement sa forme lorsqu’il enlevait son képi de taxi. Il adorait les enfants. N’ayant eu qu’une fille adoptive bien à lui, il vouait à Henri et à ses frères une affection toute particulière. Quelquefois Henri allait le rejoindre à son stand de taxi, petite cabane tout petite qui était alors à l’autre bout, à l’entrée de la ville. Quand le téléphone sonnait, il laissait Henri répondre, Main Taxi, bonjour!  Henri notait proprement les adresses. Puis l’oncle Maurice le laissait monter avec lui faire le voyage. L’été d’avant Henri avait dû se coincer entre deux belles madames parfumées et tout endimanchées qui allaient je ne sais où en plein jour avec leur profond décolleté qui laissait voir beaucoup de leurs belles grosses mamelles bien rondes qui arrivaient juste au visage d’Henri. Les choses ballotaient comme une grosse bolée de Jell-O lorsque le taxi prenait des bosses pour le plus grand bonheur d’Henri. Il en avait longuement conservé l’image dans sa tête, souvenirs bien commodes lorsque nuitamment Henri découvrait tout coupable comment fonctionnait son corps de garçon en se faisant tout un cinéma dans sa tête. Il ne parvenait cependant jamais à apercevoir en rêve l’image de leurs vulves, il n’en avait jamais vraiment vu ailleurs que dans les revues feuilletées à la dérobée dans la tabagie de son père.

Rendu près de chez elle presqu’au bout de la ruelle, il raccrochait encore sa pensée à ces gros lolos qui l’avaient tant obsédé. Drôle parce qu’il ne se rappelait pas de la taille des nichons de Marie, pas vraiment gros dans ses souvenirs en tous cas, mais on ne sait jamais avec les filles. Elles carburent aux secrets, nous cachent tellement de choses. L’esprit encore aveuglé par des paires de voluptueuses énormités, il avait du mal à comprendre ce qu’il voyait poindre dans la vraie réalité devant ses vrais yeux incrédules.

Une jeune fille qu’il ne voyait que de dos, penchée sur un garçon monté sur une ridicule petite moto à l’embrasser langoureusement. Ça lui était venu non pas de façon brusque mais comme dans un film au ralenti. Il voyait le visage de la fille se tourner lentement vers lui, glisser deux mots à l’oreille de l’autre qui s’était aussitôt retourné lui aussi.

Louis Papineau avec Marie Lamarche, sa Marie.

-Louis Papineau il me lâche jamais, maudit fatigant. Un vrai colleux, une mouche à marde. J’ai assez hâte que tu viennes lui mettre une tape su’a yeule, lui avait-elle écrit pendant l’hiver. Louis Papineau avait été longtemps son meilleur ami.

Ébaubi et sonné, Henri allait tourner tristement les talons et repartir avec son petit bonheur lorsque Marie avait eu l’audace de l’appeler du bout de la gueule. Henri s’était approché nerveusement en souriant du mieux qu’il pouvait. Il avait gentiment tapé sur l’épaule de son ami Louis.

-Salut le gros, ça boum? Ton père t’a laissé te faire une moto avec son rasoir?

Puis il s’était retourné et avait fait deux bises glaciales sur les joues d’une Marie stoïque et craintive.

-J’étais juste venu faire un petit croche à Lamaque avant d’aller chez mon oncle Maurice.

 

Long malaise. Très long.

 

Bon, ben, j’vas y aller moi là, là. Bonne journée.

Comme un héros accablé par un sort cruel, Henri était reparti le cœur en mille miettes. Personne ne peut comprendre vraiment la profondeur abyssale du malheur et de l’immensité des peines imbuvables de nos ridicules amourettes d’enfant. Personne.

No one knows what it’s like

To feel these feelings

Like I do

And I blame you

No one bites back as hard

On their anger

None of my pain and woe

Can show through

But my dreams

They aren’t as empty

As my conscience seems to be.*

Les jours avaient passé, ne faisaient rien de mieux que ça, passer. Chez l’oncle Maurice et la tante Madeleine, même chose. Les journées passaient les unes en tout point semblables aux autres, une chorégraphie réglée au quart de tour dans une routine domestique et matrimoniale qui durait depuis la nuit des temps. L’été ne semblait pas parti pour finir de sitôt. Henri désoeuvré prenait le gros bicycle de sa cousine et partait faire des tours icitte et là de temps en temps sans jamais vraiment retrouver son entrain. Tante Madeleine voyait tout mais ne savait rien. En prenant son café un bon matin elle lui avait dit :

-Tu devrais aller voir la petite Lamarche ou ton ami Louis, ou Normand ou les Bigras, tu t’ennuies pas d’eux autres? Je suis sûre qu’ils seraient contents de te voir.

Toute la petite bande avait l’habitude de tuer les soirées d’été à rigoler dans les gradins déserts du terrain de football, sur les banquettes du Capitol Lunch à bouffer des frites ou dans la cave des Bigras quand les soirées se faisaient pluvieuses. C’était là que Marie l’avait vraiment regardé de ce regard-là et qu’il l’avait bien vue lui aussi comme ça pour la première fois. Il l’avait raccompagnée chez elle à la tombée du jour, c’était déjà le dernier soir de ses vacances. Henri se disait qu’il ne pouvait pas partir comme ça. Il devait absolument trouver le courage d’oser quelque chose. Dans le petit raccourci dans le bois, au pied d’un mur de pierre, il l’avait enlacée et comme il avait entendu quelque part comment les choses se font, il lui avait poussé la langue dans sa bouche et la faisait tourner en imbécile pour absolument rien. C’était comme si Marie n’en avait pas, elle, de langue. La langue d’Henri avait attrapé le vide comme pédaler en bicycle quand la chaîne débarque. Ou elle ne bougeait pas, paralysée ou quelque chose comme ça. De beaux petits seins devinés à travers la légère camisole qu’il n’aurait jamais osé toucher, mais pas de langue. Elle n’avait rien dit et paraissait sonnée. Henri pensait qu’il venait de commettre une grosse bourde mais c’était là, dans de bien tristes adieux qu’ils avaient promis de s’écrire. L’image lui revenait encore, il se trouvait tellement idiot. Idiot et triste.

Il avait enfourché la bicyclette et s’était rendu à Lamaque voir si quelqu’un se trouverait là, d’abord au Capitol Lunch désert, puis au terrain de football, pas mieux. Il était retourné chez son oncle, avait ramassé son gréement puis il était reparti vers le quai du lac Blouin essayer d’attraper un brochet. Sa peine l’obsédait, il ne voulait qu’être seul, broyer du noir tranquille. Il pensait toujours à elle et au maudit Louis Papineau à marde et il lançait sa ligne à l’eau sans conviction. La paix qu’il voulait, pas du brochet, la sainte paix.

Il avait appâté comme on appâte pour du menu fretin, sans plus. Mais au bout d’un moment sa ligne s’était pliée en arc et avait plongé violemment vers l’eau. Le pauvre Henri avait peine à la tenir à deux mains. Il zieutait au fond de l’eau l’énorme brochet qui se débattait, le plus énorme qu’il n’avait jamais vu, le père de tous les brochets du lac Blouin, de toute l’Abitibi à bien y réfléchir. Le combat fut long et ardu, la bête était même presque toute sortie de l’eau dans sa lutte acharnée et leurs regards s’étaient croisés comme deux guerriers choqués noir. Ça ne lui arrivait jamais lorsqu’il pêchait avec ses amis et il aurait bien aimé qu’ils soient tous là pour voir ça, vivre ça avec lui. Toujours les autres qui attrapaient les plus gros. Puis dans un grand clac! la ligne avait cédé et le monstre des mers avait fui traînant avec lui l’hameçon, l’appât et un long bout de ligne. Frustré, Henri avait frappé un grand coup de pied dans sa cannisse de vers. Finie donc la pêche. C’était là qu’il avait ressenti comme une grande nostalgie, un énorme vide. Il avait alors décidé d’appeler ses amis le soir même.

Tout finit toujours par se savoir dans les petites places comme Lamaque. Henri avait appuyé le gros bicycle de sa cousine sur un poteau en face du Capitol Lunch. Il voyait à travers la vitrine ses amis déjà bien installés dans une cabine, écoutant la musique du juke-box et mangeant des frites tout en siphonnant des orangeades. Normand était là, les Bigras, Louise Bérubé avec Camille la sœur de Marie. En s’avançant vers le creux du vestibule extérieur, Henri avait failli avoir un choc vagal. Tapie dans l’ombre, Marie était là, elle savait qu’il viendrait. Elle tenait dans ses mains un paquet de lettres dans leurs enveloppes délicatement décachetées comme seules les filles savent le faire. Tout se tenait par un croisement de jolis rubans bleus joints ensemble d’une boucle parfaite. Elle lui avait tendu le paquet de lettres qu’il regardait ému autant que surpris.

-C’est dommage que tu n’aies pas répondu à ma dernière lettre, avait-elle simplement dit, j’ai pensé que tu ne m’aimais plus.

Avec tout le mélo qui pouvait venir colorer le drame de ces amourettes d’enfant, ces histoires que l’on s’inventait à soi-même et qui ne tenaient jamais vraiment la route face au passage brusque du temps et de la réalité triste et nue ou du premier crétin débarqué sur une ridicule mini-moto. Au lieu d’attraper le paquet, Henri avait attrapé les épaules de Marie et il avait décidé de se payer une dernière traite. Les beaux yeux bleus de Marie n’avaient absolument pas l’air de vouloir lui dire non. Il lui avait collé la langue dans sa bouche comme l’été d’avant mais apparemment l’hiver et le printemps lui avaient laissé tout le temps de se faire pousser une langue, une belle langue douce et chaude qu’Henri découvrait ahuri. Et elles tournaient maintenant au même tempo l’une alentour de l’autre. Henri était ravi comme lorsqu’on réussit à maîtriser le Houla-Houp pour la première fois. Le paquet était tombé par terre et ils s’étaient enlacés longuement le temps que leurs langues parviennent à se lâcher et que quelques taponnages de curiosité juvénile aient occupé leurs mains malhabiles. Dès qu’un stupide bruit de rasoir s’était fait entendre plus bas sur la rue Perreault, elle s’était enfuie en courant.

Curieusement, Henri avait ressenti une grande fierté, comme un grand soulagement.

Dans le Capitol Lunch, les retrouvailles s’étaient passées dans le gros bonheur, dans la frite et la Grapette au son du juke-box d’où sortait une chansonnette débile de César et ses romains. Les amitiés inconditionnelles de l’enfance où les conversations reprenaient exactement là où elles s’étaient terminées un an plus tôt. La vraie grosse joie sale. Marie leur avait abandonné sa sœur Camille. Les gars la trouvaient plutôt agaçante, tout le contraire de sa soeur. Exacerbée, bavarde, bruyante mais pour tout dire un peu plus jolie que sa sœur Marie. Avec une théâtralité exagérée, Henri avait raconté aux amis avec trop de détails son combat contre le monstre des eaux du lac Blouin qui devait bien peser cinquante livres, mesurer au moins quatre pieds de long sans compter la gueule et la queue. La bande s’était décroché les mâchoires à force de rire de lui. Henri comprenait leur dérision, il n’avait pas su sortir la bête des eaux. Il n’aurait pas pu d’un grand coup de poing sur la table frapper son récit du sceau de la vérité absolue. Rien que les beaux yeux de Camille soudain ronds comme des cinquante cennes avaient suivi l’histoire sans broncher, presqu’en pamoison par moments. À défaut d’un (gigantesque) brochet, pensait Henri, il avait sans doute eu là une autre touche inespérée.

Ils avaient tous quitté ensemble à la fin de la soirée. Henri marchait à côté d’elle en tenant le vélo d’une main. Camille avait glissé sa main sous son bras libre. Après la maison des Bigras au coin du boulevard Dennison, Henri était resté seul avec Camille qui habitait la septième rue plus bas. Henri l’égo tout gonflé se croyant maintenant de la stature d’un Rudolph Valentino lui avait offert de la faire monter sur la barre de sa bicyclette et d’aller la déposer chez elle, non sans arrière-pensée. Il était passé par la ruelle et elle était descendue de la barre en s’appuyant sur la cuisse d’Henri, haut sur la cuisse d’Henri. Il n’avait pas hésité à lui attraper la main et la tirer avec lui derrière le garage qui empêcherait le dentiste Lamarche de les voir, lui ou sa sœur Marie. Henri et elle étaient tombés à bras raccourcis l’un sur l’autre, s’étaient mis à se tripoter partout, il la pelotait royalement lui qui n’avait jamais rien peloté d’autre que des balles de laine. Ils s’embrassaient à pleine gueule lorsqu’il avait lentement glissé la main sous sa courte jupe, puis derrière un coton tout doux ses doigts avaient rejoint le terrain chaud et humide qu’il découvrait ravi. Henri était sur le bord d’exploser. Camille rouge comme une merise bien mûre avait enlevé la main d’Henri de là, très lentement, comme pour goûter encore un peu la douce sensation de ses doigts sur elle. Elle lui avait gentiment dit non du bout de la gueule en descendant tranquillement la main d’Henri sur le long de sa cuisse et Henri n’avait pas insisté. Quelque part très heureux d’être remercié en plein milieu d’un mandat qu’il n’aurait pas su comment finir. Elle était partie en coup de vent lorsque la lumière de la galerie d’en arrière de chez elle s’était allumée et elle l’avait tout bonnement abandonné là, gros Jean comme devant. Mais l’été était encore tout jeune, avait pensé Henri.

Que de douces mémoires qui venaient ainsi marquer les jeunes vies à jamais. Jours heureux et insouciants, la découverte troublante des cœurs et des corps dans l’excitation la plus vive et l’ébaubissement le plus doux.

Les visites d’Henri se sont lentement espacées à mesure que la vie avait fait de lui un homme, un vrai cette fois-ci. Il n’avait jamais plus revu sa belle Marie-aux-yeux-bleus ni la chaude Camille qui avaient dû suivre leur père parti arracher des dents sous d’autres cieux.

Dans l’autobus qui l’avait ramené en ville à la fin de cet été-là, tous les indélébiles souvenirs d’été dans son Abitibi natale habitaient son esprit et se rapaillaient dans son cœur pour le réchauffer.

Songeur et pensif, le visage collé dans la fenêtre de l’autobus, les yeux rivés sur le sublime parc sauvage qui défilait derrière un rideau de pluie, la grande question. Un seul grand mystère tracassait encore et toujours Henri et venait porter ombrage à ce moment de pure grâce.

Combien est-ce qu’il pouvait peser vraiment, ce foutu brochet?

 

Flying Bum

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*paroles de Behind blue eyes, The Who, clin d’oeil à mon frère Marc.

 

Le retour de Susanna

J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, une chance que Susanna n’en espérait pas moins.

Trop jeune, elle aimait beaucoup trop les hommes. Elle fumait beaucoup trop de thaï stick. Voulant se jeter sur les rails, elle avait tout confondu et à marée basse s’était échouée à deux pieds du quai dans six pouces de vase.

Trois rêveurs partis conquérir le monde stoppés brutalement par l’immensité du Pacifique se trouvaient là.

Nous l’avions ramené dans la cabane que nous prêtait un riche villégiateur en échange de nos bras. Elle avait troqué son corps maigrichon contre une pleine barge d’illusions dompée sur elle par un beau touriste de passage et elle portait maintenant son enfant.

Nous l’avions nourri, dorloté. Après un temps, elle nous avait pondu un garçon minuscule qu’on avait tendrement baptisé l’échalote. Elle lui avait donné nos trois prénoms en signe d’affection. Puis un jour un bel hindou nous l’avait volée.

Quelques nouvelles de Susanna étaient venues sporadiquement puis plus rien. Les rêveurs étaient maintenant rentrés chacun chez eux.

Sauf un.

Pauvre Tristan, resté là, tous les soirs sur le quai à attendre le retour de Susanna.

 

Flying Bum

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Texte publié sur À 190 mots de distance : défi littéraire collectif, contraintes: le thème qui doit être Le retour, la première phrase doit commencer par J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, nombre de mots maximum 190.

Le matcimanito

Je me rappelle que mon père appelait ce lieu le Mac-Manitou ou n’était-ce qu’ainsi que ça sonnait dans mon oreille.

Le mont du diable, jadis appelé le mont Devil, connu aujourd’hui sous le nom de mont Matchi-Manitou dominait le flanc ouest d’un superbe plan d’eau qui porte le même nom. C’est sur ce lac que mourût de froid Stanley Siscoe, ingénieur-minier et pionnier de l’Abitibi, en 1935 après que son avion y eut défoncé les glaces de mars.

Une vieille légende raconte que des amérindiens ayant pris place dans deux canots s’y étaient un jour lancés à la poursuite d’un orignal énorme apparu de nulle part. Soudain, sans avertir le lac les aspira vers le fond et jamais ils n’en remontèrent, et cela par temps calme et à faible distance du rivage. Depuis lors, les autochtones n’ont plus jamais osé s’approcher du lieu. Madji Manidô Sagahigan, en langue algonquine, signifiant « mauvais esprit », le matcimanito avait pris possession des lieux.

Léon Santerre était un homme discret, il préférait ne pas être trop vu en ville avant le grand soir. Il avait loué un camp de pêche au bord du Matchi-Manitou à une demi-heure de Bourlamaque, un vieux rêve d’enfant. Petit camp de bois rond au luxe surprenant, directement au bord de l’eau. Léon était né dans la région à la toute fin des années cinquante et s’entêtait toujours à utiliser le nom de Bourlamaque, municipalité qui n’existait plus, fondue dans les folies de grandeur du grand Val d’Or métropolitain, comme bien d’autres petites bourgades alentour qui avaient perdu leur âme. Léon Santerre avait quitté l’Abitibi tout jeune lorsqu’un exil familial forcé l’avait conduit à Montréal.

Enfant, l’écriture, les mots, le fascinaient déjà. C’était presque une déchirure au coeur de cinquante années de long qu’il raccommodait en revenant encore une fois sur la terre de ses aïeux. Bien peu de ses amitiés de la petite enfance y étaient toujours, un frère, un peu de famille, de vagues connaissances. Mais Léon Santerre était têtu. Ceci devait se passer ici, loin de Montréal, là où tout avait commencé, là où la terre accueillait sa mère en son ventre et toute son enfance lumineuse avec elle. Là où plus grand monde ne se rappelait de lui.

Dans la technologie toute nouvelle, il avait enfin découvert une voie pour son plaisir égoïste. Il tenait un cyber-carnet sur la toile où il publiait ses créations littéraires. La grande majorité de ses lecteurs étaient eux-mêmes des blogueurs de toutes natures. Poètes, romanciers, critiques, photographes, artistes visuels. Son lectorat à lui était typiquement une femme dans la quarantaine, la cinquantaine peut-être, beaucoup de lectrices de la francophonie d’outre-mer, de France principalement, qui éprouvaient apparemment un plaisir indicible à lire le français particulier des lointaines “colonies”. Léon Santerre n’hésitait jamais à raconter les choses telles qu’elles étaient, la nature humaine dans sa bête réalité, sous tous ses plus inavouables travers. La toile représentait un médium pratique en cela, à l’abri des réticences crasses des réviseurs et des éditeurs frileux.

Il avait longuement hésité avant d’entreprendre le projet farfelu de publier à frais d’auteur un premier recueil de ses meilleurs textes. Péché d’orgueil. Le lancement constituait son pire casse-tête dans les circonstances. De là un peu l’organisation de l’événement loin des grands circuits. Pour ce qui est de son identité, bien peu de gens le reconnaîtraient à Val d’Or. Des gens qu’il connaissait déjà de près, des gens qui joueraient le jeu avec lui de bonne grâce. Il ferait lui-même quelques lectures, en confierait d’autres à des proches, dédicacerait le livre à titre d’éditeur imposteur, au nom de l’auteur soi-disant absent. Il avait choisi le lieu, une brasserie populaire fréquentée par toute la faune culturelle de Val d’Or. Dès le méfait accompli, il comptait se rapailler et passer une dernière nuit au Matchi-Manitou sur son chemin de retour.

Nul n’échappe à son propre plan ni à l’expiation de ses pompes et de ses sombres oeuvres. Cette heure-là était encore venue. L’heure où ni la lune ni le soleil ne savent où aller s’accrocher, gênés d’avoir à se rencontrer dans le face à face singulier d’un éclairage bleu profond qui ne leur appartient ni à l’un ni à l’autre. Ni le soir de la veille qui meurt ni le matin du lendemain qui se mettrait à naître. Le bref moment où se suspend nuitamment le temps pour voir venir le pire. L’heure de grand silence où les esprits en profitent pour se faufiler dans la douceur du vent.

Outre le chuchotement à peine audible de l’onde qui venait éternellement lécher le fin gravier de la plage, le premier bruit devait inévitablement provenir des mauvais esprits de la nuit. Léon Santerre en suées froides et abondantes avait raidi droit dans son grand lit de camp. Cette heure-là, toujours cette heure-là. Des pleurs lancinants dans la nuit repris par l’écho du lac étaient venus déchirer ses oreilles en plein sommeil. Le matcimanito aspirait sa nouvelle proie dans son repère sous l’eau, pas tellement loin du rivage du lac endormi, une âme perdue à jamais. La pauvre se lamentait en vain dans le grand vide céleste de cette heure-là. Léon était sorti, s’avançait craintivement sur la grève et s’installait griller le tabac des fous bien installé sur une énorme pierre arrondie. Léon sentait ces choses-là, les voyait parfois. Mal lui en prît, le mal était déjà fait ou rien de tout cela ne s’était vraiment produit ailleurs que dans sa tête de rêveur. Et le soleil s’était lentement allumé à l’odeur de l’herbe folle sur ce nouveau matin. Après toutes les excitations de l’avant, le matin du grand jour de Léon était venu comme ça, lui, tout calmement.

Rentré au camp se mettre à l’abri des mouches maintenant réveillées, Léon Santerre prenait son café du matin. Il avait ouvert son portable et tentait en vain d’établir une connexion avec le reste de l’univers, peine perdue. Le Matchi-Manitou ne faisait pas partie de cet univers-là. Par dépit, il se saisissait alors de son cellulaire beaucoup moins commode pour lui, ses petits yeux et ses gros doigts. Incontournable routine du matin, Léon allait consulter son blogue, voir les statistiques de la veille, les appréciations et les commentaires de son lectorat. Péché de vanité s’il en est un de plus. Écrire pour son plaisir égoïste sans intention d’en retirer le moindre bénéfice, soit, mais être lu venait comme un baume, soufflait une douce chaleur sur son égo qu’un rien pouvait venir enfler démesurément. Ses meilleures prestations atteignaient la centaine de lecteurs. Quelques blogueurs et blogueuses lui écrivaient occasionnellement, il se créait des cercles. On reconnaissait les habitués. Les accointances se retrouvaient. Dans cet univers écrit sans loi écrite, bien des gens sans histoires mais encore des êtres singuliers d’une grande créativité, habités des plus grandes et des plus effrayantes sensibilités, des visions acutes jusqu’aux brumes épaisses, des gens tapis chacun dans son petit coin d’univers y jasaient avec la planète entière, y mettaient leurs âmes à nu.

Dans le lot parfois digne d’un grand cirque baroque, bazar de modèles dépareillés d’individus insolites et singuliers, il y avait une certaine Carolane B., poétesse et photographe pas du tout dépourvue de talent au goût de Léon. Probablement dans la vingtaine, peut-être la trentaine, ses commentaires étaient devenus des plus assidus au bas des textes de Léon après qu’il ait lui-même appuyé quelquefois sur le bouton d’appréciation au pied de ses vers à elle.

Avec le temps, les commentaires s’étaient allongés, puis se présentaient comme des textes à répondre et Léon s’était mis à répondre pour le plaisir d’écrire. Comme pour jouer le jeu entre deux inconnus dans deux recoins de la vaste toile. Carolane B. se faisait admirative et graduellement très assidue sur le blogue de Léon. Sur le cellulaire ce matin-là, la lecture de son dernier commentaire avait plongé Léon Santerre dans la plus grande perplexité.

 

Je me disais en te lisant qu’on ne décide pas de qui on aime.
Quant à l’image derrière le jour,
si on regarde bien, on arrive à la voir un peu.

Folle des vieux. De leur sablé d’histoire.
Des bouchées d’ombre et de lumière.
Tout le miel et le tendre. Et l’amer et l’envers.

Folle. Autant que je le suis des vieux arbres.

C’est un courroux en bandoulière.
Et une peine en sacoche.
Au pays des aveugles.

Carolane B.

 

Les quelques caisses de bouquin et tout le matériel avaient été débarqués au Prospecteur, brasserie artisanale et locale sur la troisième avenue, rue principale de Val d’Or. Attablé avec son frère et quelques vieux amis retrouvés, Léon Santerre planifiait la soirée avec eux, méticuleusement. Toutes choses faites comme il se doit, une bière locale aux bleuets avait bien arrosé le souper des grandes retrouvailles et comme disent souvent les chinois dans ces circonstances-là : boys will be boys. Le temps passait joyeux à se remémorer les bonheurs passés, les mauvais coups comme les bons, à parler de femmes, inévitablement. Jean Ferland éternel Beau Brummel qu’un cancer grugeait lentement par en-dedans n’avait rien perdu de sa vigueur, du moins en pensée. Il confessait sans pudeur son fantasme du moment. Les belles grandes femmes aux longues chevelures rouges de feu, soyeuses et ondulantes, à la belle peau blanche constellée de taches de rousseur intrigantes. Des créatures envoyées sur terre par le diable lui-même pour endêver les pauvres hommes alanguis. Leurs yeux perçants invitaient le mal plus malaisé à faire partir qu’à faire venir. Une écume blanche se ramassait sur les commissures de la gueule du pauvre bougre qui en mettait et en remettait dans le détail qu’on épargne usuellement aux enfants.

Sur ce, la porte qui donnait sur la rue s’était ouverte miraculeusement sur l’exacte créature que l’esprit tordu de Jean Ferland venait de peindre pour ses amis. Toute en grâces elle s’insinuait dans la brasserie ainsi que dans toutes les chairs soudain paralysées de tous ces hommes qui par malheur rencontraient son regard vert et enjôlant. Déjà blêmi par tous ses traitements médicaux, le pauvre Jean Ferland le menton échoué au bedon en perdait le reste de ses couleurs.

– Je l’savais, ciboire, c’t’un don spécial que j’ai. C’est ton soir mon Léon, c’est ton grand soir, c’est pour toi qu’elle est venue. Je l’ai appelée de mon seul délire, juste pour toi, Léon, juste pour toi! nous criait Ferland à voix basse.

De grands éclats de rire avaient clos le débat pendant que la jeune et fascinante rouquine s’installait seule dans un recoin discret de la brasserie comme pour s’y faire oublier. Une chanson folk du temps des hippies avait maintenant peine à couvrir les conversations joyeuses. Les chaises vides s’attrapaient des fessiers une à une, invités triés sur le volet et habitués du vendredi unis dans la même bonne humeur. Tout un chacun des amis s’apprêtait fébrilement à tenir son rôle dans le scénario convenu. Toutes choses avaient pris place dans l’ordre tracé d’avance.

Après les présentations et les lectures chaudement accueillies, Léon Santerre s’était installé derrière la table où il dédicaçait un à un les livres en échangeant quelques mots avec les acheteurs et la pile de bouquins avait descendu à un rythme inespéré. La fatigue, la période de préparatifs ardue qui avait précédé le grand soir, l’angoisse et le doute, la longue soirée qui achevait et sûrement un peu de la bière locale avaient tracé des creux sur le visage de Léon.

Léon Santerre examinait d’un oeil épuisé l’état de ses réseaux sociaux sur son cellulaire entre les dédicaces qui s’espaçaient maintenant de plus en plus. La foule se faisait moins nombreuse. Les chaises disaient adieu aux chaudes foufounes une après l’autre.

Elle avait placé son livre entre le téléphone portable et le regard de Léon le faisant sursauter quelque peu. Il levait les yeux et elle était là devant lui. Un parfum de vanille envahissait le nez de Léon pendant que son esprit s’embrumait. Sa chevelure ocre ondoyante, ses yeux vert poison et sa peau blanche marquée de picots comme un ciel étoilé, le matcimanito s’était incarné en femme à chevelure de flammes et son tour était venu, pensait Léon. Il ne donnait plus très cher de sa pauvre peau. Maudite boisson.

Un sourire de gamine l’avait tout doucement ramené de son enfer idyllique. Elle lui demandait simplement s’il était l’auteur, lui exprimait combien elle avait apprécié la lecture de ses textes surtout la lecture qu’en avait faite son frère, lui qui avait eu quelques expériences de comédien professionnel avait été magistral dans son rendu. Un peu embêté, Léon avait répondu, improvisant :

– Non, je suis rien que son gérant, Julien Saurel. L’auteur tient à son anonymat, il croit fermement que sa personne n’ajouterait rien de bon au bonheur de la lecture de ses mots. À qui est-ce que je dédicace ce recueil?

– Julien Saurel mon cul, répliquait la rouquine, j’avais lu tout Stendhal avant même de me présenter au secondaire, répondit-elle en prenant un air de bienveillante réprimandeuse. Il n’y aura jamais eu qu’un seul Julien Saurel, quel emprunt malhabile. Pffff.

Tout en causant, elle ouvrait la couverture de son bouquin, elle lui avait enlevé la plume des mains. Puis elle se penchait vers la table lui offrant une vue inattendue sur la blancheur de sa poitrine qui illuminait le fond de la cachette rouge sang de sa chemise de coton. Elle avait griffonné son nom sur la deuxième de couverture pour faire sien à jamais le recueil de Léon. Elle avait finalement replacé la plume devant lui. Elle se redressait et retournait maintenant son livre vers lui en tenant la couverture bien ouverte pour la dédicace.

Léon y lisait alors ébaubi en belles lettres moulées sur le coin gauche de la deuxième de couverture . . .

Carolane B.

Un quatre-et-demi tout en long et mal éclairé dans un des rares secteurs du Mile-End où elle pouvait encore s’offrir le loyer. Carolane B., 31 ans, fille unique d’une mère seule et unique, poétesse et photographe mais encore un peu libraire à l’occasion, souvent serveuse, quelquefois modèle ou danseuse. Un monde plutôt triste de deux salons doubles de long, tout ce qu’elle pouvait assumer après de longues études littéraires qui ne lui avaient laissé que des dettes énormes. Sa nature sauvage, un physique des plus singulier et une série de désolants revers d’amours malades lui faisaient endurer sa solitude avec courage et résignation. Elle courait les quartiers environnants d’où elle tirait des clichés impressionnants qu’elle retouchait parfois pour en faire des tableaux noir et blanc d’une admirable picturale. Elle laissait ensuite chaque photographie l’inspirer et elle y greffait des mots au bonheur de ses humeurs.

Elle lisait Léon Santerre un peu comme on se regarde dans un miroir déformant, miroir magique qui ne reflète que la beauté des mots, qui omet les détails odieux de l’existence comme le temps qui prend son dû sur les êtres, les cultures différentes, les distances, la réalité pure et dure et toute cette sorte de choses. Avec le temps, Santerre était devenu sa seconde nature à elle, les mots manquant à l’horrible puzzle de ses jours. Le reste elle s’en battait les couilles en autant que faire se peut pour une jeune femme. Lorsqu’elle avait appris un peu par hasard et sur le tard que Santerre lançait un recueil, elle avait couru supplier mère et monde de lui avancer (encore) la somme pour s’offrir le voyage. Comme si sa vie en dépendait. Un bagage vraiment minimaliste lancé à la va-vite dans un petit sac à dos et elle sautait dans le seul autobus qui faisait le trajet. Elle avait dû se rendre à Val d’Or la veille au soir et ne pourrait rentrer en ville que le surlendemain du lancement. La fréquence des transports en commun n’était plus ce qu’elle avait déjà été dans ce coin de pays.

Carpe fuck’n sacrament de diem, s’était-elle alors dit.

Sans le sou pour s’offrir une chambre d’hôtel, elle avait marché toute la nuit parcourant certains des pélerinages bourlamaquois que Santerre décrivait dans ses textes. Parcouru bien des rues, vu sa maison natale, calé ses pieds dans les glaises chaudes au bord du crique à marde, marché tout le village minier deux fois plutôt qu’une; puis elle s’était installée tout en haut de la côte de 100 pieds pour voir venir le jour sur la vallée de l’or. Elle était ensuite descendue en ville faire la troisième tout du long d’un bord puis de l’autre. Pris quantité de photos. Elle avait grignoté en marchant quelques trucs bon marché du IGA puis s’était installée dehors dans un drôle de petit square, enfiler café par-dessus café. Elle y faisait patiemment le tri de ses nouvelles images en mettant quelques mots sur ses favorites. Jamais l’idée que sa démarche était totalement wack ne lui avait traversé l’esprit.

– Je sais très bien qui tu es. Ton image derrière le jour, en fermant les yeux, j’arrive toujours à la voir un peu. Et je t’ai reconnu. Sans blague, ça ne m’aura coûté qu’un habile sourire de patineuse à trente sous et ton pote Jean Ferland était à genoux à mes pieds, passait lamentablement aux aveux, rajoutait-elle avec un sourire subtilement vindicatif et rieur à la fois.

– Jamais j’aurais fait trois cent milles en autobus rien que pour espérer tomber sur un faux Julien Saurel en branches d’épinette noire.

Léon Santerre écoutait ses mots, ahuri, des mots qu’il connaissait. Qu’il reconnaissait. Des mots imprimés à l’encre du cœur dans son récent quotidien qui se transformaient ici en son et en musique, la simple suite logique d’une longue conversation entre bons amis qui durait depuis un certain temps déjà. Une fin tout en magie pour une soirée des plus spéciale pour lui. Un aboutissement des mots, de ses mots à lui, de tout ce temps passé à les écrire, les raturer, les ramener à leur essence et voilà que ces mots avaient un écho. Réverbéraient sur lui, empruntaient la voix, le corps d’une créature insolite tombée des nues. Un mirage dans la nuit d’Abitibi qui naissait. Ou un piège, un piège où il oserait mettre le pied peu importe le châtiment.

Le last-call s’en venait, inévitable comme la nuit qui remplace le jour. Léon Santerre déposait la plume à son tour, refermait la couverture et lui remettait son livre. Elle le reprenait, ouvrait la couverture et baissait la tête lentement en maintenant son regard vert poison vissé aux yeux de Léon. À la limite du malaise, les yeux de la rouquine avaient finalement abandonné l’attaque et étaient lentement descendus vers le bouquin ouvert, lire. . .

À Carolane B.

Trois cent milles de solitude, bardassée par l’autocar et l’angoisse bourdonnante prisonnière au creux du ventre, des heures impossibles à tenter d’impatience de compter les épinettes noires le long du chemin et d’égrener le chapelet de lacs d’un parc sauvage qui n’en finit jamais de finir. La voyageuse s’était en effet mérité mieux qu’un Julien Saurel de pacotille. Celle qui aurait finalement rejoint son vieux mirage méritait amplement d’enfin déposer son bagage près du sien dans le plus beau des camps de bois rond de toute la terre, dans la plus majestueuse forêt d’ifs du nord québécois, voir le soleil reprendre vie dans la splendeur sans nom du Matchi-Manitou.

Affection,

Léon.

Un long long temps. Le temps d’effacer le reste du monde. Ses yeux maintenant brûlants avaient tout doucement repris la connexion troublante avec ceux de Léon Santerre.

 – C’est quand tu veux, avait-elle dit.

Au bout des longues sécheresses de juillet, après que le soleil ardent ait asséché toute la mousse des éclaircies et de l’orée des bois, le feu du tonnerre la pénétrait, se glissait en elle et comme un serpent maléfique, se faufilait sous elle et allait mettre sournoisement le feu à la forêt assoiffée. Au fil des siècles matcimanito faisait ainsi sa toilette. Une douche sous les feux de l’enfer. Après la noirceur des cendres, il se bourrait de bleuets et de framboises puis lentement il se parait de beaux habits tout neufs, vert tendre, et les bêtes revenaient gaiment s’y abriter.

La même bête courait sous les draps défaits dans le chalet de bois rond, contournait l’un et puis l’autre puis revenait vers elle, cherchait le bon moment, là où la chair serait trop bonne à mordre. Une étrange retenue s’était lentement immiscée entre leurs premières ardeurs timides. Lui revenaient à l’esprit tous les tristes amants de son âge qui avaient croqué égoïstement et sauvagement d’une seule et puissante mordée dans ce beau fruit exotique, avaient jeté au loin avec mépris le reste du fruit à peine entamé puis étaient repartis sans se retourner. Et la peine imbuvable.

Lui revenait sans cesse à l’esprit tout l’odieux d’être là avec cette créature intrigante qui s’offrait à lui et qui aurait pu être sa propre fille. Et la honte sans nom de ce désir coupable.

Ils étaient entrés au camp dans la noirceur de la nuit comme deux voleurs, ils avaient partagé une bouteille de chianti et quelques victuailles qui restaient à finir en plaçant habilement et tour à tour des mots pour meubler les tensions et les malaises, des mots de désir qui voulaient désespérément appeler une suite aux choses.

Sans pudeur aucune, elle s’était calmement dévêtue et accroupie en indienne dans le grand lit de camp près de lui. Comme une enfant espiègle, elle tirait tantôt sur sa chemise tantôt sur sa ceinture qu’elle avait finalement défaite puis tirée d’une seule traite en entonnant un fier Nananaaaaa! Déboutonné le pantalon, il s’était dit qu’il devrait bien faire disparaître le reste lui-même. Elle s’était alors allongée tout contre lui, il avait passé son bras sous ses épaules. Ils cherchaient encore et toujours quelques mots utiles à dire ou encore cherchaient à saisir dans le son malaisant des silences le grand coup de feu du départ. La bête à feu commençait à s’affoler sous les draps en tempête. Le langage des corps s’écrivait lentement dans une langue qu’ils ne reconnaissaient plus.

Cette heure-là avait fini par venir, encore cette heure-là. Dans la ville silencieuse, les derniers fêtards de la nuit du dernier hôtel de Val d’Or avaient grimpé dans leurs énormes pick-ups et la noirceur de la nuit les avaient éparpillés au loin. Le peuple du jour espérait encore étirer son bonheur en suppliant qu’on lui accorde un dernier tournis dans sa chaude couchette. La troisième avenue était complètement déserte hormis un autochtone beaucoup trop aviné qui promenait son attelage de chiens husky imaginaires en discutant savamment chasse à l’ours avec son propre reflet dans une vitrine éteinte. Dans un camp dans le bois, une chambre d’hôtel ou deux, icitte et là, le corps de deux amants insatiables s’acharnaient encore l’un sur l’autre dans un champ de bataille de draps horriblement défaits d’une guerre qu’ils ne gagneraient malheureusement jamais. Cette heure-là.

Dans la forêt abitibienne, la faune batracienne s’était épuisée à coasser et à coasser sans fin appelant l’amour toujours l’amour et de guerre lasse s’était tue. Toutes les bêtes avaient pu finalement s’endormir dans un silence d’église, chouettes et hiboux compris. Dans le vent tout doux du silence les esprits prenaient l’air en profitant du calme des eaux du lac au fond duquel le matcimanito s’était endormi pas très loin de la grève. Cette heure-là, quand ni la lune ni le soleil ne parviennent plus à trouver où s’accrocher dans la voute étoilée.

Elle avait doucement grimpé sur lui, déposé ses mains chaudes sur ses épaules et les mains de Léon avaient rejoint ses hanches. Le vitiligo avait pris son corps comme sa toile et dessinait tantôt sur sa poitrine les contours de pays inconnus où les lèvres de Léon rêvaient de faire le plus beau voyage, tantôt sur sa hanche les contours d’un lac perdu, fantastique et chaud, ou il rêvait de s’ébattre avec elle sans fin. Il fallait des yeux d’esthète pour accueillir dans son cœur la beauté suprême dessinée en gracieuses arabesques par le vitiligo partout sur sa peau blanche comme le lait. Le vert de son regard pénétrant cultivait à perte de vue des plantations de chair de poule bien drue partout sur le corps du pauvre Léon. En dansant langoureusement de sa plus belle danse sur le bon morceau de lui, sa vulve brûlante et onctueuse avait allumé les poudres et achevé la patience de la bête maléfique qui sortait maintenant les mordre partout essayant de foutre le feu à la grandeur du camp de bois rond. Elle l’empalait lentement, l’empalait violemment dans une cavalcade qui n’en finissait plus de les emporter bien haut rejoindre la lune perdue et le temps qui se suspendait désespérément à elle dans cette heure-là.

Et dans leurs cris sauvages, elle s’écrasait de tout son poids sur lui pour recevoir sa chaude offrande au plus profond de ses entrailles.

Gardant son trésor nouveau en elle, elle s’était effondrée sur lui, la tête au creux de son épaule, sa longue chevelure qui couvrait tout le torse de Léon dont les bras l’avaient accueillie bien serrée sur lui. Et elle pleurait. Le bonheur ne lui aurait pas été facile du premier coup. Les soubresauts intempestifs de ses pleurs qui agitaient tout son ventre titillaient encore par moments le prisonnier de ses chairs. Puis le calme était revenu, le sommeil les avait sournoisement attrapés dans cette gênante position et conduits tout doucement vers la fin de cette heure-là.

Cette nuit-là, le matcimanito s’en rappelle encore. C’était lui que des cris dans la nuit étaient venus troubler.

Léon Santerre n’avait pas tenu la promesse pourtant écrite de sa main dans la dédicace qu’il lui avait adressée. Ils n’auraient pas vu ensemble le soleil se lever sur les splendeurs du Matchi-Manitou. La lumière vive du matin déjà tout éveillé et sa vieille gueule de sable sec qui maudissait la bière aux bleuets l’avaient réveillé trop tard. Léon avait allongé puis tourné son bras derrière lui pour la retrouver, se réconforter ou se convaincre qu’il ne l’avait pas rêvée dans un stupide délire éthylique. Son bras s’était échoué derrière lui directement sur un matelas tristement désert. Il se relevait lentement sur ses coudes et son regard était immédiatement allé se poser plus bas sur son sexe flasque et racorni qui dormait paisiblement sur son lit de poils cotonnés pris en pain dans les humeurs séchées de leur coït. L’horrible image l’avait tout de même rassuré.

– Carolane?, appelait-il. Il se raclait la gorge et reprenait beaucoup plus fort.

– Carolane!? criait-il alors pour rejoindre le seul petit coin du chalet où son regard n’avait pas accès. Pas de son pas d’image encore.

Le corps de Léon s’était raidi bien droit dans son lit, pris d’une terreur envahissante. L’addiction était déjà profondément installée en lui, il ne saurait souffrir le plus petit sevrage d’elle, la vue de son corps unique et insolite, l’odeur de son parfum de vanille, la chaleur de ses étreintes et le regard qui le chavirait tant et toujours. Léon Santerre avait sauté dans son pantalon. Il avait ouvert avec une force exagérée la porte de la petite salle de bain. Niet, nada.

Pieds nus, en trois enjambées il avait rejoint la grève où son regard ne parvenait pas à retrouver deux yeux verts dans tout l’horizon qu’offrait le Matchi-Manitou toujours aussi majestueux comme si de rien n’était. Il courait maintenant tout le tour du chalet de bois rond en criant son nom à l’orée de la forêt qui les encerclait et rien que l’écho de sa voix rauque lui ramenait encore et toujours la même réponse bête et frustrante du silence. Léon avait gravi à grandes enjambées l’allée de gravier concassé qui menait à la route deux ou trois-cents pieds plus haut s’infligeant moult blessures sanguinolentes sur la plante des pieds. Aussi loin que son regard pouvait voyager d’un bord et de l’autre de la route, aucune trace d’elle. Debout et stupide comme une statue de sel, Léon s’avouait à contrecœur que quelqu’un avait déjà fait monter cette fantomatique auto-stoppeuse depuis un bon moment déjà.

Léon Santerre écrasait son fessier sur une des énormes pierres abandonnées au bord du chemin par les cantonniers, prenait sa tête à deux mains et braillait comme un veau. Jean Ferland avait-il bien vu les pompes de Satan venir par cette fille.  Foutaises, pensait Léon.

Elle avait donc simplement vu ce que lui-même voyait. La peur. Le corps d’un homme que beaucoup trop de temps séparait du sien, un corps sur lequel tout ce temps avait amplement collecté son tribut de toutes les plus viles façons, une chevelure poivre et sel en bataille sur l’oreiller, une barbe blanche et rugueuse qui se pointait lentement, cette purulente haleine de fond de tonne de bière aux bleuets, l’horrible image de sa verge molle. Tout cela dans la lumière crue du matin avait crié haut et fort à sa flamme nouvelle la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Il retournait dans le chalet de bois rond le coeur en-dessous des bras, les pieds dans l’accotement de sable jaune pour ménager ses pieds souffrants. Grimaçant, il avait enfilé ses bas directement sur ses plaies ouvertes sans plus de façon, avait fini de s’habiller. Une douloureuse et insupportable compression de tout son thorax ne l’abandonnait plus, lui ordonnait de rapailler toutes ses affaires prestement et de reprendre sa route au plus coupant. Il avait vu et décidé de laisser là quelques choses à elle qui traînaient au sol près du lit et qu’elle avait abandonnées là dans sa fuite précipitée et cruelle.

La déchirure sur son cœur qui devait bien faire cinquante années de long se rouvrait lentement en brûlant sadiquement ses entrailles à mesure qu’il voyait dans le rétroviseur s’évanouir la splendeur du Matchi-Manitou, le plus beau des chalets en bois rond du monde dans sa magnifique forêt d’ifs.

Là où un grand lit de camp horriblement défait dégageait encore un parfum de vanille, l’odeur exquise et épicée de toute la peau magnifiquement enluminée de la jeune femme sublime qu’il ne sentirait plus jamais.

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Léon Santerre n’avait pas tenu la promesse pourtant écrite de sa main dans la dédicace qu’il lui avait adressée. Ils n’auraient pas vu ensemble l’astre du jour s’élever sur les splendeurs du Matchi-Manitou. Elle ne lui en tiendrait pas rigueur. La lumière vive du matin déjà tout éveillé et sa bouche empâtée qui maudissait les italiens et leur foutu chianti l’avaient réveillée trop tard pour vivre la promesse de Léon avec lui.

Carolane B. avait su manœuvrer avec toute la délicatesse et le flegme d’un sioux pour se détacher du corps de Léon et de libérer inconditionnellement son prisonnier de la nuit. Elle ne voulait d’aucune façon écourter inutilement la grasse matinée de son dernier amant. Elle jetait un tendre regard sur le corps endormi de Léon et malgré le temps, la texture de sa peau si différente de la sienne, ses couleurs, ses odeurs, Carolane B. se disait que c’était de loin le plus bel homme qu’elle avait pu sentir près d’elle depuis des lunes et des lunes. C’était le sien maintenant. Elle avait sorti le iPhone qui lui servait toujours de caméra et elle tira quelques clichés de lui avant de très délicatement relever le drap pour lui rendre sa pudeur.

Carolane B. était nue comme un ver, belle comme ses trente ans. Elle n’avait enfilé que la chemise rouge sang de la veille à peine boutonnée dans l’idée d’aller rafraîchir le bas de son corps dans les eaux calmes du lac, prête à lui offrir encore et encore. Elle avait aussi glissé dans une des poches son appareil dans l’idée d’éterniser le Matchi-Manitou dans quelques clichés de son cru.

Elle était sortie comme un fantôme sans jamais toucher le sol ou si peu. D’une famille modeste de la grande ville, elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau que ce que le Matchi-Manitou offrait à ses yeux troublants, troublés ce matin-là. Elle avait marché lentement dans les eaux fraîches du lac jusqu’à hauteur de taille. Sa main était descendue dans l’eau profondément, rejoindre en passant par le devant la chute de ses reins derrière, puis le sillon de ses fesses. Sa main remontait en frottant avec zèle tous les restants de péché qui se trouvaient dans toutes les paroisses sur son chemin. Une odeur de vanille et un parfum de femme exquis et épicé se torsadaient l’un sur l’autre sous l’eau claire en suaves volutes qui partaient vers le large voyageant sinuantes entre deux eaux.

Matcimanito terré dans son trou savourait les divines saveurs nouvelles que le flot lui ramenait. À travers le prisme des eaux claires et tranquilles, il zieutait au loin le corps superbe de cette créature des dieux mi-femme mi-reptile. De l’autre côté du Matchi-Manitou, au pied de la montagne du diable, était apparu de nulle part un orignal gigantesque et majestueux qui descendait avec grâce vers les eaux peu profondes du lac, prendre tranquillement le déjeuner aux herbes d’eau.

Carolane B. frétillait d’excitation, elle n’avait jamais vu une semblable bête de ses propres yeux. Elle s’avançait lentement tirant la caméra de sa poche à la recherche du point de vue qui lui donnerait le meilleur cliché. Au diable la chemise rouge sang. Dans sa lente approche, l’eau montait sur elle et enveloppait maintenant une bonne partie de sa poitrine.

Le lac était pourtant tranquille, le rivage pas tellement loin. Lorsqu’elle fut enfin à sa portée, le matcimanito l’avait lentement aspirée vers lui au fond de son trou noir creusé à même le lit du lac et ne voulut jamais plus s’en défaire.

Sur l’autre grève du Matchi-Manitou, l’orignal immense et majestueux disparaissait dans la même magie qui l’avait conduit là, comme une dernière brume poussée au loin par le souffle doux du matin.

 

Flying Bum

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Poème “Derrière le jour” avec la permission de Caroline Dufour que vous pourrez lire ici.

Le murmure des étourneaux

Lheidli T’enneh dans la langue carrier du peuple amérindien Dakelh signifie “Lheidli – où les deux rivières se rencontrent” et “T’enneh – le peuple”. Et ces deux rivières, le Fraser et la rivière Nechako, se rencontrent sur ce qui est aujourd’hui le territoire de la ville de Prince George.

Au bout complètement de Quebec street à Prince George là où tous pensent que les oiseaux n’y vont que pour faire demi-tour, passé la gare de triage qu’on trespassait illégalement comme disent les chinois pour se faire un raccourci vers l’eau, se trouve un grand parc dans le quartier dit Island Cache faisant face à l’estuaire où la rivière Nechako vient se jeter dans le grand fleuve Fraser contournant en dentelles d’eau quelques îles sauvages aux flancs de sable jaune érodés par le temps. À l’autre extrémité de la Quebec street au bout d’une marche de quinze-vingt minutes se trouve sur Victoria street la bibliothèque municipale de Prince George et quelque part entre les deux, Ketso Yoh −maison où se rejoignent les hommes− (traduction libre), un refuge pour itinérants qui abrite les pauvres hommes de Prince George du crépuscule jusqu’à l’aube. Le matin après le gruau-maison, une orange et un café, on les retourne à la rue jusqu’au repas du soir. Beaucoup d’hommes des premières nations mais aussi quelques blancs qu’on accueillait aussi, comme les autres, la vaste majorité aux prises avec les pires démons de la terre. Tel était l’essentiel de l’univers de Lorne Simmons.

C’est aussi là, quelque part entre le refuge et la bibliothèque, près du terminus d’autobus Greyhound, que les policiers avaient trouvé Lorne Simmons il y a plus de vingt ans de cela. Inconscient, presque mort de froid. Il avait pour tout habit un uniforme de concierge constitué d’un pantalon de gros denim drabe, d’une chemise à manches longues du même drabe industriel, une paire de bottines de construction dans les pieds. Il gisait allongé le long du mur arrière du terminus d’autobus, la tête appuyée sur un petit sac à bandoulière qui contenait l’ensemble de ses possessions. Émergeant péniblement d’un lointain pays imaginaire qu’on aurait certes pu confondre avec un coma éthylique mais qui lui venait simplement d’un long jeûne et d’une interminable exposition aux froids cinglants du nord de la Colombie-Britannique. Et de son âge respectable.

Une douleur vive et répétitive l’assaillait sur les flancs, le ramenait lentement à la conscience. L’extrémité d’une longue matraque semblait se pomper un chemin sur le côté de son abdomen initiant une vive crampe à chaque coup. –Lorne?– entendait-il comme une voix caverneuse venant de l’autre bout du pays, –Lorne?– disait encore la voix qui se rapprochait, se faisait plus claire. Mais qui était ce Lorne qu’on appelait? Pourquoi le faisait-on souffrir de la sorte?

Les couleurs revenaient, des formes de plus en plus claires se substituaient aux brumes épaisses. L’homme s’examinait lui-même, ébaubi de se savoir vivant, regardait ses mains crottées en-dedans, crevassées en-dehors, les passa sur son visage qui était maintenant un dense jardin de barbe blanche en broussaille frisée, il prit conscience de ses jambes qu’il parvint à faire bouger en s’aidant de ses mains malgré le poids immense des grosses bottines. –Lorne?– répétait la voix. –Are you OK, Lorne?–  Le vieil homme s’appuyait maintenant sur ses bras et tentait de relever son corps, position assise pour maintenant, on verra ensuite. Il n’en était pas encore à tenter de décoller ses lèvres solidement collées l’une à l’autre par la déshydratation et le froid.

Les coups de matraque avaient cessé. Il s’examinait du bas de son corps en remontant. On ne lui avait pas volé ses belles bottes, c’était toujours ça de gagné. Le drabe de ses fringues avait déjà été plus propre; sur la poche de la chemise côté coeur, un petit écusson blanc bordé de fil rouge au centre duquel étaient brodées bien clairement les cinq fameuses lettres dans le même fil rouge pompier: L-O-R-N-E. Il était bien écrit Lorne. Ce devait être lui. Il fallait que ce soit lui.

Il releva la tête et vit les deux agents qui le dévisageaient. Patterson, le plus grand, était le plus ancien des deux. Il connaissait tous les itinérants de Prince George par leur petit nom, mais pas Lorne, il ne l’avait jamais vu. Il passait? Il arrivait? Il partait? La proximité du terminus expliquait en partie ceci ou cela mais pas davantage. C’est Patterson qui posait les questions. –Are you OK, Lorne?… Sir, are you OK?– Aucune réponse. L’homme était cependant d’un calme désarmant, le visage somme toute serein. Patterson n’avait perçu aucune odeur d’alcool et il avait pourtant le nez bien exercé. Aucune trace apparente de dépendance au crack, aux métamphétamines et toute cette sorte de choses qui édentent et endommagent les visages comme une sale gangrène. À deux, les agents ont patiemment réussi à remettre Lorne sur ses pieds et le faire monter à bord de l’auto-patrouille où il pût enfin se réchauffer puis ils l’ont conduit à l’hôpital où il passa quelques jours à s’en remettre complètement.

Patterson avait procédé en douce à une minutieuse inspection des effets de Lorne. Outre la broderie qui arborait les cinq lettres, aucun papier, aucune carte, rien pour l’identifier formellement, une bonne poignée de dollars et quelques effets de base. Pas plus. L’homme avait finalement confirmé s’appeler Lorne, c’était commode dans les circonstances, avait fini par rajouter Simmons pour faire joli mais rien de plus. Lorne Simmons était un homme calme, raisonnable, d’agréable commerce si bien que lorsque l’hôpital lui donna son congé, Patterson vint le chercher et le conduisit à Ketso Yoh en attendant que la mémoire lui revienne ou qu’un avis de recherche sorte à son nom dans les fils d’infos de la GRC.

Caucasian male, way over 60, english speaking with foreign accent, unidentified with no known address, not agressive and apparently well-minded, driven to Prince George Health Center.

Le constable Patterson relisait son rapport intrigué, agacé.

Saint-Liguori, un soir d’idées noires. Un temps de complots suspendus au-dessus de nos têtes et de traîtrises soupçonnées qui réchauffent le derrière de nos cous de leurs fétides haleines. Des choses assez grosses qu’aucune hypocrisie n’est assez vaste pour dissimuler. Sensations vagues mais tenaces, des voix discutent, une messe basse se tient entre rapaces.

Le garçon courait vers son grand-père, frais sorti du bain dans son petit pyjama, sous son bras sa longue doudou qui traînait derrière lui comme la cape d’un petit prince. Dès que sa mère avait glissé la grande porte vitrée, comme un cheval fou lorsque lève la barrière, le petit avait pris ses jambes à son cou rejoindre son grand-père. Sa mère lui accordait une grande faveur, sortir si tard par un froid pareil. La soirée était spéciale, unique. Elle le savait fort bien.

On avait nommé le garçon Eugène, du nom de son arrière grand-père, père de Léo Simon. Eugène adorait son grand-père et Léo Simon le lui rendait bien. Le seul de sa progéniture dont Léo pouvait dire le prénom du premier coup sans se tromper ou sans en essayer deux ou trois autres avant. Le vieil homme se vantait encore de connaître tous les mots par leur petit nom, il avait enseigné tous ceux de la forêt à Eugène. Des lycopodes en massue dont les épis avaient servi jadis à fabriquer des allumettes; des délicates feuilles de thé des bois qui peuplaient le pied des souches couvertes de mousses et qu’il écrasait de ses vieux doigts pour les faire sentir à l’enfant en lui affirmant sérieux comme un pape que c’étaient là des paparmanes roses sauvages; le petit nom des arbres à feuilles et des conifères; de tous les petits batraciens qu’ils chassaient ensemble; des chanterelles ou des vesses de loup qu’ils éclataient en verts nuages puants, en riant; le nom des bêtes, de leurs petits, leurs femelles, selon leurs chants, leurs cris, les pistes ou les crottes qu’elles abandonnaient sur la blancheur de la neige.

Des mots qu’il raboutait en contes, en récits étranges, qu’il modelait en émotions de toutes sortes, qu’il posait et superposait les uns sur les autres pour ériger des châteaux où l’enfant devenait chevalier-roi, qu’il maîtrisait comme un vieil art oublié depuis longtemps, un vieux violon dont plus personne ne jouerait.

Mais d’autres mots tout simples, le nom des gens, de sa famille proche aux gens peuplant son histoire ou ceux et celles des arts et des lettres qu’il aimait tant, ces mots-là échappaient de plus en plus au vieil homme.

Il installa le petit sur lui et l’emmitoufla dans sa chaude doudou aux couleurs du héros du jour et le petit se lova contre son grand-père docilement, en silence, comme un bagnard en sursis, heureux, sans mots. Tous ces mots qu’Eugène l’aïeul n’avait jamais dit au petit Léo Simon, tous ces douloureux silences, étaient aujourd’hui leur langage secret.

Ce soir-là, il avait défini pour l’enfant le mot murmure et les sens insoupçonnés que contenaient ce superbe mot. Qu’il verrait là, ce soir illustré, devant ses petits yeux. Comme un sixième sens, le vieux sentait ces choses-là maintenant, savait exactement quand elles allaient se produire. Un vent tenace qui pince, agressif par moments, tout en froideur arrogante. Un soir d’automne sec et cru, sur le bord de sombrer dans le crépuscule, trahi par un ciel qui se mauvit sournoisement au-dessus de la percée ouverte de main d’homme dans un boisé d’érables et de sapins. Un arbre à la fois, une souche après l’autre, jardin de patiences abouties.

Ils seront des centaines, des milliers, des millions certains automnes. Leur danse, un corps désordonné d’individus parfaitement synchronisés, dessine dans les bleus mouvants d’un ciel mourant les plus belles géométries courbes et ondoyantes, des châteaux d’intrigues en volutes vivantes. Immenses. Sculptures divines et effrayantes à la fois qui ne s’entendent pas sur la forme à prendre encore moins vers où s’en aller, que devenir, métamorphose incessante. Suffit que l’un des oiseaux se retourne, leur masse entière fait corps avec lui, banc de poissons du ciel. Et leurs cris additionnés, multipliés, amplifiés, qui cassent sauvagement le silence de l’orée paisible, leurs noires fientes qui pleuvent sans vergogne sur le jardin déjà jaunissant du vieil homme.

Dans sa veste rouge à carreaux blotti au fond de son adirondak, les yeux vers le ciel, aussi songeur qu’admiratif. Contemplatif. Un rendez-vous dont il s’était rarement excusé, passage obligé, une longue soirée d’adieux avant que l’automne ne s’enfuie avec eux, tous ces étourneaux affolés, emportés dans un grand murmure incompris, comme interminable. Le vieux savait, maintenant. Il avait bien lu toute cette folie à force d’en être, année après année. Cette danse démente, ces grands murmures. Ce que le jeune et naïf poète en pâmoison définissait hier comme un céleste ballet d’une grâce inégalée, la vieille plume écrivait aujourd’hui l’histoire d’une triste entreprise de survie, un cruel combat épique, animal, commandé par l’instinct. Combat au bout duquel on finissait par épuiser les individus les plus vulnérables. On les abandonnait derrière en pâture aux prédateurs qui, repus, laisseront en échange la volée des plus forts percher là, une nuit tranquille, retrouver des forces, avant de repartir aux premiers rais du matin. Vers un prochain murmure, plus au sud encore. Et d’autres pleins d’espoir entreprendront à leur tour sans savoir leur ultime chorégraphie, la fin d’une longue odyssée.

Et ce long moment magique était venu faire son tour à l’heure dite par Léo Simon.

Toute chose finissant toujours par se calmer, tout finit tout le temps par finir, toujours par mourir. De petits groupes se formaient encore timidement et se rescindaient, donnaient un dernier rappel pour un vieil ami de toujours qui leur faisait ses adieux résignés. Puis les étourneaux montaient tramer de leurs noirs plumages la verte cime des arbres et éteignaient leurs cris un à un. S’endormaient ainsi perchés. Une buse ou deux, après joyeuses bombances, riaient de quelque éclats puis baillaient jusqu’à leur nid douillet pendant que sans astres ni lune, le noir du ciel avait fini par tuer le mauve, qui tuât le bleu avant lui, et les coyotes sortaient de leur trou sur la pointe des pieds prendre le shift de nuit dans la paix revenue.

P’pa, y’é t’assez tard, rentre dans’maison, vous allez attrapper la mort toé pis le p’tit dehors.− lui criait sa fille à travers les moustiquaires.−On a une grosse journée demain toé pis moé, une longue odyssée.

Demain sera là bien assez vite, ciboire! maugréait Léo Simon à lui-même, visiblement contrarié, en s’extirpant péniblement des profondeurs de son adirondak soulevant avec lui la masse inerte, chaude et molle de l’enfant qui dormait.

Le renoncement, la frugalité dans toutes choses, la solitude assumée dans la patrie désertée, les amitiés évanouies, la famille oubliée, le corps anonyme dépossédé de toutes ces futilités que l’on confond toujours avec le nécessaire ou l’indispensable, voilà toute l’essence de l’esprit libre, libéré. Lorne Simmons pensait ainsi. Il ne voyait son salut que dans toutes ces choses, pas ailleurs.

Chaque matin de la semaine, Lorne quittait seul Ketso Yoh et remontait lentement Quebec street ne s’arrêtant qu’occasionnellement à mi-chemin pour un café les jours de grand froid. Là où quelquefois il croisait Patterson en pause matinale qu’il saluait toujours de la plus courtoise façon, pauvre Patterson. Au début, littéralement suspendu aux fils d’infos puis aux tout nouveaux écrans cathodiques où on voyait maintenant défiler en vraies photographies les vrais visages des suspects, des criminels, des gens portés disparus. Par moments, Patterson abandonnait sa quête puis sa fixation reprenait et il cherchait sans fin dans tous les recoins du système informatisé parfois jusqu’à tard le soir. Lorne Simmons faisait maintenant corps avec la petite communauté, apprécié, sans reproches. Excentrique certes mais pas malin pour deux cennes. Constable Patterson en faisait presque pitié.

En ville, Lorne portait toujours l’uniforme drabe qu’il entretenait soigneusement depuis toutes ces années dans le but entendu de se délester de toute forme d’identité propre. De bonnes étoffes. Et son petit sac en bandoulière, toujours. L’identité n’était pour lui que vanité, sa solitude un sacrifice assumé. Tout le monde à Prince George connaissait Lorne de vue et son écusson rouge et blanc sur le coeur suffisait à le présenter aux passants qui ne connaissaient pas encore son nom. Lorne, l’homme à l’habit de concierge drabe, on n’avait généralement pas besoin d’en connaître davantage. Il était cet habit, rien de plus et rien de moins. Ni un quêteux, ni un itinérant, ni un toxicomane, il ne sentait ni le tabac, ni l’alcool, jamais. Personne ne le craignait. Il tondait minutieusement sa barbe et ramassait sa longue chevelure blanche derrière sa nuque convaincu qu’une pilosité bien ordonnée le plaçait à l’abri des langues sales.

Il arrivait à la bibliothèque municipale à l’heure où le gardien ouvrait les portes et fermait les lumières avec le personnel qui quittait à la fin de sa journée. Plus de vingt ans de ce régime déjà, mine de rien. Dossier parfait, meilleur que bien des vrais employés, jamais manqué une journée. Presque quatre cycles d’enfants de l’élémentaire le connaissaient par son petit nom.

Lorne avait son bureau, une table bien à lui, où il ouvrait et se plongeait dans des ouvrages de référence de grandes dimensions, livres d’art, de science, atlas ou ce que les chinois appellent des coffee table books, parfois plus d’un à la fois étendant sur toute la table ces bouquins que personne même le pape ne pouvait sortir de la bibliothèque, voyageait à même ces superbes images, se transportait sur le dos de leurs mots. D’autres fois encore, replié dans un discret recoin avec un livre plus conventionnel, lettres noires sur papier blanc, son corps attendait bien calé dans un profond fauteuil que son esprit revienne sur terre. Il connaissait chaque livre, chaque rayon, aidait gentiment les enfants dans leurs recherches, faisait parfois la lecture aux tout-petits ou aux moins petits qu’une mauvaise vision privait de la joie de lire les nouveautés. Il aidait bénévolement les bibliothécaires à classer les retours, à trouver les égarés mal classés, à réparer les reliures endommagées, à faire régner le silence de cathédrale que les lieux imposaient.

Le soir venu toutes ces bonnes gens s’évaporaient, n’existaient plus et Lorne n’existait plus pour toutes ces gens non plus. Il redescendait seul Quebec street jusqu’à Ketso Yoh avec dans sa bandoulière de quoi lire encore les quelques heures qui lui restaient entre le souper communautaire, ses corvées, sa toilette et le couvre-feu du refuge.

Le matin s’était levé de bonne heure effectivement. Le petit Eugène se levait toujours aux aurores et Léo Simon ne dormait que sur une fesse quand on couchait l’enfant avec lui, immense faveur obtenue si et seulement si ses cousins n’y étaient pas. Mais leurs visites s’espaçaient, les fils de Léo éternellement aspirés dans quelque tourbillon féérique. Leurs excuses étaient des perles de littérature.

Léo et le petit Eugène avaient déjeuné ensemble à l’heure bleue et bien des casse-têtes avaient été assemblés dans la joie avant que la fille de Léo et celui qu’il appelait maintenant tendrement son innocent n’émergent de la chambre d’amis. Quand sa douce vivait encore, il l’appelait non sans ironie le gendre de sa femme. Triple bachelier et peut-être même plus, diplômé en toutes sortes de choses futiles et inutiles, enterré sous les dettes d’étude. L’innocent avait l’avantage d’obéir au pied et à la lettre à la fille de Léo et elle portait le pantalon toujours bien pressé. À son crédit, le garçon paraissait bien et ses énormes dettes d’étude lui avaient valu un beau parler très apprécié dans les salons et par Léo parfois, même s’il n’osait pas en convenir.

Le despotisme de la fille s’étendait à son pauvre père qu’elle bardassait comme une mère disciplinerait sans gants blancs un enfant particulièrement turbulent et à qui elle parlait parfois comme à un demeuré. Une i-grecque à la limite millénaire, son vocabulaire n’était pas toujours des mieux choisis et c’eût été bien difficile de lancer dans une réelle conversation ces ridicules petits hiéroglyphes jaunes qui lui servaient de langage écrit la plupart du temps. Léo se disait qu’elle était en mission commandée la pauvre, ses fils n’auraient jamais osé adopter pareille attitude envers lui, davantage du genre à déléguer.

Un désordre impressionnant régnait dans la maison de Léo et elle ne manquait jamais une occasion de le lui rappeler. De guerre lasse, elle faisait le voyage depuis Montréal pour venir lui faire un grand ménage. La définition de l’entretien ménager de Léo Simon était considérablement élastique depuis la mort de sa douce, sa motivation partie chez le p’tit bonhomme qui vit loin loin d’ici. Ses grandes ambitions de cuisine aussi. Quelquefois, après avoir déployé des trésors d’imagination à s’inventer un boui-boui indéfinissable à même les affaires disparates qu’il trouvait dans son frigo, il s’amusait à oublier sa création sur le rond de poêle le temps qu’il se cherche de la lecture dans l’immense étagère qui couvrait un pan de mur complet au salon. Pas une mince tâche, des centaines et des centaines de titres, mal classés.

Et l’alarme sonnait directement chez sa fille qui s’empressait de débarquer en panique avec son innocent. Elle trouvait toujours son père paisiblement installé dans sa chaise lisant sans discernement tout ce qui lui était tombé sous la main, le cadavre d’un bol de céréales à ses côtés, la cuisinière poudrée de blanc, un extincteur rouge abandonné sur le comptoir adjacent. –On ne m’aurait jamais pris à manger ça, t’aurais dû voir ça, c’était dégueulasse!– répondait-il simplement à sa fille hors d’elle. –Autant que ça brûle, je ne mourrai pas empoisonné de cette façon-là, tu devrais être contente.– Léo avait une conception de toutes choses bien à lui, un don spécial qu’il avait, probablement.

Maman avait tellement peur du feu, tu te rappelles? Elle avait toujours un petit sac de vêtements près du lit en cas, pourquoi tu me fais ça, papa?– Et Léo répondait bêtement que le feu et l’eau ça s’équilibre toujours à la fin. Ça compense pour les fois où je laisse déborder le bain.

Ce genre de chantage émotif n’ébranlait jamais Léo, foutaises pensait-il. Si on pouvait seulement le laisser vaquer à ses affaires tranquille, tout irait très bien. S’il y avait seulement un petit moyen de déléguer toutes ces choses banales, tout irait très bien. Il pourrait mourir centenaire dans sa propre maison. Les riches le font bien, Léo ne savait même pas combien il valait et c’était le dernier de ses soucis. C’est lui maintenant qui avait toujours un petit sac près de son lit en cas, quelques effets scrupuleusement choisis et de l’argent liquide. Son père Eugène avait toujours voulu faire de lui un administrateur ou un politicien. Léo Simon avait toujours fait de l’urticaire rien qu’à y penser. Sa douce avait toujours administré le ménage et il avait maintenant abandonné tout cela à sa fille en toute confiance. Il ne connaissait aucun numéro de compte ni code d’accès, n’avait aucune carte de plastique, avait bien notarié toute la patente. Il cachait ses petis surplus juste au cas, en général l’argent liquide fonctionne toujours une fois mal pris.

Cette fois-ci, elle n’avait pas fait son grand ménage. Étrange. Après le petit déjeuner, l’innocent a transporté les bagages dans la familiale et ils ont pris la route sans perdre de temps, comme convenu. Léo Simon partageait la banquette arrière avec le petit Eugène ravi de faire le voyage avec son grand-père d’autant plus qu’il manquait l’école encore une journée. Léo reconnaissait la route, ce n’était pas la première fois qu’il la prenait. Il reconnaissait le décor. Généralement, lorsque sa fille et son innocent le conduisaient à la maison de vieux c’était pour une semaine ou deux, se donner bonne conscience, le temps qu’ils aillent changer la couleur de leur peau à Cuba.

Léo ne détestait pas cela, il s’y était même fait quelques amis. Un vieux journaliste de Radio-Canada gai comme deux moineaux, un ancien professeur de français à l’accent pointu. Ils avaient même fugué un soir, le journaliste avait passé en douce quelques bouteilles de Merlot qu’ils ont sifflées nuitamment dans une balançoire au fond du jardin.

On s’en va où, maman?– demandait l’enfant. –On arrives-tu?– Un silence de plomb et deux faces longues meublaient les banquettes avant. Léo Simon regardait dans l’espace arrière et constatait l’ampleur de son bagage, ils voulaient définitivement que je ne manque de rien, pensait-il. Il revoyait également tous ces cartons que l’innocent avait débarqué en catimini dans son ancien bureau à l’avant de la maison, on prend qui pour un con ici, comme si on avait l’intention de vider sa maison en son absence. Et son esprit s’adonnait maintenant à une bien désagréable mathématique.

Chaque matin dans tous ces mouroirs de l’état ou autres entrepôts de vieux, pathétiquement déguisés en Club Med de pacotille, la marée des véhicules familiaux déversait sa nouvelle livraison de vieux débris du baby-boom, certains savaient, les autres pris pour des demeurés sans cervelles souriaient encore un bref moment. De grandes faces longues avec des larmes de crocodile soutenaient qui pépére qui mémére sous le bras, d’autres plus chanceux suivaient derrière avec le bagage, graciés de tout contact visuel avec le condamné. Les plus sans-coeur avaient délégué l’ambulance, les travailleurs sociaux, la police. Excommuniés du péché de vieillesse, vieux étourneaux au souffle court qu’on livrait aux rapaces pour la gloire et la fortune de la race.

Il y avait une marée grise à nettoyer, les ressources manquaient cruellement, personne ne savait plus compter dans ce foutu pays sauf les voleurs. Léo conservait comme une grande blessure brûlante l’image du petit Eugène qui criait à la mort et se débattait aux portes de l’enfer dès qu’il avait compris ce qui se passait là.

Cette fois-ci, le client était devenu résident, un tout autre département. Deux préposés aux visages blasés avaient escorté Léo dans ses nouveaux quartiers au cinquième, espace coquet, mobilier passable, fenêtres à barreaux, pas de balcon. On lui avait remis une chemisette bleue d’hôpital qu’on l’a prié d’enfiler, sans bas ni sous-vêtement. Règlement-maison, la contamination. On devait passer tous ses vêtements privés à la buanderie locale d’abord. Et on l’a abandonné là les fesses à l’air un long moment. Après un boui-boui digne de Léo lui-même comme repas du soir, une aide-infirmière au bord du burn-out est plus tard venue le voir pour juger de sa taille à l’oeil et l’aviser qu’elle allait bientôt repasser, lui enfiler une culotte d’incontinence le temps que ses sphincters soient bien étudiés et documentés. Pensée délicate.

À son retour, Léo Simon n’y était plus.

Descendu discrètement aux buanderies comme un sioux en chemisette bleue, son sac sur le dos parti à la recherche de ses vêtements. Par dépit il avait finalement volé un uniforme dans un cagibi du sous-sol et était reparti tout simplement d’où il était venu, par la grande porte d’en avant. Léo Simon a salué bien courtoisement l’agent de sécurité obèse à mourir et totalement confondu qui veillait sur les allées et venues. Ne se fiant que sur le badge qu’il voyait, l’agent répliqua le plus simplement du monde à Léo Simon:

Bonne soirée monsieur Lorne!

Les vendredis, Lorne Simmons faisait ample provision de bouquins avant de quitter la bibliothèque municipale de Prince George fermée pour la fin de semaine. Les samedis, les dimanches, il partait toujours seul de l’autre côté vers First street, piquait une pointe à la petite épicerie familiale des Federber. Quelques noix, un carré aux dattes que faisait elle-même la patronne, un fruit ou deux réglés avec ses coupons du secours public. Le plein de café servi dans un vieux thermos trouvé aux disciples d’Emmaüs. Il traversait prudemment First street qui était aussi la vieille route provinciale qui coupait Prince George en deux. Il marchait loin passé la gare de ViaRail, la distance nécessaire pour échapper aux regards des agents de sécurité puis coupait d’un bon pas à travers la vaste gare de triage derrière.

Patterson souvent stationné là sur First street, frustré, n’y pouvait rien, le terrain était sous la juridiction de ViaRail.

Après tous ces rails enjambés et une marche dans les champs, passé River road, il rejoignait le hobo trail, un sentier d’usure, clandestin, qui traversait le parc provincial de Cottonwood. Le sentier menait à une petite baie dans l’estuaire que Lorne avait découverte il y a plus de vingt ans et où il aimait aller s’asseoir pour apprécier le décor vierge sans acteurs, le murmure des eaux tranquilles qui y jouaient le rôle du silence, les mots de ses livres l’intrigue.

Là, directement devant lui, la Nechako offrait en se contorsionnant lascivement alentour d’elles ses dernières caresses aux berges des petites îles vierges d’un archipel sauvage avant d’abandonner ses couleurs et d’aller perdre son propre nom dans une noce sans fin avec le grand fleuve.

Seul devant ce tableau, aucun être humain à des lieues, le grand calme, madame la sainte paix elle-même en personne, surprise dans son terrier, en sortait sans craintes se lover contre lui sans dire un traître mot. Il la ressentait, chaude contre lui. Comme un petit garçon fasciné aux soirs de grand murmure.

Lorne Simmons consolait là secrètement son seul bonheur.

Le Flying Bum

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