Prendre Dandurand

Tous les jours pendant trois ans, j’ai pris Dandurand pour aller au collège. Le matin et le soir. À pied. Tous les autres itinéraires me faisaient paraître le trajet trop long, stressant pour rien. J’ai toujours dit que l’humain est un cochon par l’habitude. Il me fallait faire des efforts éreintants pour stopper tout le boucan qui se passait toujours dans ma tête en chemin. Cervelle d’artiste toujours aux prises avec une épuisante effervescence. Encore plus d’efforts nécessaires pour résister aux pulsions sournoises qui me faisaient parler tout seul parfois, sans m’en apercevoir, à voix haute. Surtout quand ma tête écrivait des vers en marchant. Généralement rien ne se passe vraiment dans la ville et c’est ça qui est bien. Les enfants sont à l’école, les papas partis travailler, les mamans à leurs petites affaires chacune chez elles. Mon horaire est atypique alors c’est la grosse paix dans les rues. Sauf une fois.

En traversant St-Michel, une femme assise sur un banc à l’arrêt d’autobus avec deux jeunes enfants près d’elle. Avait-elle souventes fois été là sans que je ne la remarque? J’ai senti qu’elle me regardait lorsque je me suis mis à m’approcher d’elle lentement. Avant que je ne mette le pied sur le trottoir de l’autre côté du boulevard, elle s’était levée et se dirigeait droit sur moi.

–“Es-tu correct?” qu’elle me demande.

–“Pourquoi vous me demandez ça?”

–“Ton visage. Ton visage est tellement intense et tes lèvres bougent. Quand tu t’es approché, j’entendais même des mots.”

–“C’est rien que du marmonnement.”

Je ne veux pas l’encourager, partir une conversation inutile, mais je rajoute quelques mots. “C’est rien que mon esprit qui essaie de comprendre son propre bruit.” Très calmement, comme si mon propos avait le moindre sens. Elle enchaîne.

–“Je pense bien qu’on est tous pareils, tout le monde fait ça. Moi aussi je fais ça, en tous cas.”

Elle était toute jeune, mi-vingtaine je présume, assez mignonne, très mignonne même, mais pas assez pour que je ne la trouve pas légèrement étrange. Je lui ai souri poliment et j’ai continué ma route. Mais sa question première a résonné longtemps dans mon esprit.

Sur le même banc, j’ai revu la même femme plus tard dans la même semaine. Elle faisait aller sa main dans les airs, me saluant de loin, ses deux enfants blottis de chaque côté d’elle sur le banc public. Quand elle s’est levée pour se diriger vers moi, son visage manifestait une impatience bien sentie à l’égard des deux enfants qui se précipitaient pour s’accrocher littéralement à ses jupes.

–“Je suis désolée pour l’autre fois. Je pensais que ça pourrait t’aider de savoir que tu avais été vu, bien vu. Que tu laissais une trace, ta trace.”

De quoi est-ce qu’elle pouvait bien parler? Peut-être qu’elle ne savait pas elle-même de quoi elle parlait, ça se voyait dans ce quartier plutôt populaire et pas toujours des plus riche. L’humanité dans toutes ses couleurs. Mais pourquoi parler quand même, alors?

–“Ah, y’a pas de trouble. Merci pour votre. . . de votre . . . – les mots ne me venaient pas – merci pour vos belles pensées,” Pas terrible mais c’est sorti comme ça. Et j’ai repris le pas.

–“Attends,” qu’elle a dit. “Je n’ai personne à qui parler. Parler en adulte, je veux dire. Plein le cul des gnagnas des enfants. Je n’ai personne à qui parler et je voudrais que tu me parles, je veux parler avec toi.”

–“Vous n’avez pas un mari à qui parler?”

–“Non.”

J’ai hésité, légèrement ébaubi. J’ai pointé le banc et nous nous sommes assis. Chacun sur un bout du banc, les deux enfants collés sur elle qui me regardaient comme un ours de cirque les yeux ronds comme des trente sous. Rien qu’à moi que ces choses-là arrivent et je lui ai consenti un moment. Je ne voulais pas aller jusqu’à la questionner, j’espérais sincèrement n’avoir qu’à l’écouter. Mais elle était assise bien immobile, pas très sûre de savoir quoi dire, plutôt l’air d’attendre que je parte le bal.

–“J’ai bien peur de vous décevoir, désolé,” que je lui dis, “je ne suis probablement pas la bonne personne pour cette sorte de situation, je ne sais pas quoi vous dire et je pense que le mieux c’est que je reprenne mon chemin. Je vous souhaite bonne chance.” Au tout premier mouvement de mon corps qui voulait se lever, elle a mis sa main sur mon genou pour le stopper.

–“C’est la reproduction,” qu’elle me lance sur un air déclamatoire, ”la reproduction c’est la racine de tous les problèmes, l’enfer, rien de moins que l’enfer.”

Ces quelques mots m’ont paralysé sur place. Mais encore, voulais-je en entendre davantage?

–“Comprends-moi bien, là, ce n’est pas de la faute de mes enfants mais ils m’ont connecté avec leur père. Je m’éloigne de lui mais n’importe où je vais, je vais transporter une partie de lui avec moi et je ne peux pas croire que la moindre parcelle de lui ne soit essentiellement constituée d’autre chose que de la merde. Comprends-moi bien, jamais je ne leur ferais mal, j’ai un endroit où habiter, je ne t’achalerais pas avec ça de toutes façons. Mais quand j’observe le monde et ma situation, je ne peux m’empêcher de croire que cette planète serait bien mieux avec personne dessus.”

–“Arrête de te reproduire, alors,” réponse foireuse, mais c’est tout ce qui m’est venu, “mais tu pourras jamais empêcher les autres de le faire,” que j’ai conclu.

–“Je l’ai lu dans ton visage, je l’ai lu que tu savais exactement où je voulais en venir.”

Ça déraillait. Je ne voulais absolument pas qu’elle lise dans mon visage. Je voulais plus que tout au monde reprendre Dandurand tranquille, énervé à la seule pensée de devoir changer mon itinéraire pour elle, pour être bien certain de ne plus la croiser. Je me suis levé et je suis parti.

–“Christ de pissou!” que je l’ai entendu gueuler de loin.

À son insulte, je ne me suis pas retourné. J’ai continué droit devant moi mais le “christ de pissou” et bien d’autres mots qu’elle avait prononcés tournoyaient dans ma cervelle et je me faisais des images d’elle, des deux enfants les yeux piteusement accrochés au premier passant à marcher devant eux.

Après mes conversations avec elle, la bonne vieille routine de mes pensées, si on peut qualifier cela de routine, était totalement éclaboussée dans tous les recoins de ma tête. La marche ne suffisait pas à me redonner le plein contrôle et toutes les personnes que je croisais me rappelaient qu’ils étaient tous des êtres reproductibles, fruits vivants de la reproduction, qui formaient une espèce essentiellement consacrée à sa reproduction. Une partie de moi regrettait de l’avoir abandonnée sur son banc, seule pour annoncer au monde cette inévitable pandémie destructrice, mais merde, j’avais dix-sept ans, je ne savais absolument pas ce qu’elle espérait de moi ou ce que j’aurais bien pu faire pour l’aider.

Neuf ou dix semaines plus tard, après avoir abandonné l’idée de prendre Dandurand, mon cochon d’habitude avait adopté à contre-coeur un nouveau trajet et mon esprit avait repris une température d’ébullition normale et je crois bien que parfois mes babines laissaient à nouveau échapper des sons. Je montais la cinquième jusqu’à Holt, que je suivais jusqu’au boulevard, je traversais sans regarder en bas de la côte St-Michel, au cas.

Un matin que je marchais sur Holt, rendu près de la huitième, je l’ai revue, elle, avec ses deux enfants prendre place à bord d’une grosse berline stationnée au coin de la ruelle plus bas, avec un homme. Elle m’a vu elle aussi, je le sais, on sent ces choses-là, mais son regard a immédiatement fui. J’ai résisté à l’étrange envie d’insister au risque d’ameuter les deux enfants. Était-elle retournée près de lui ou elle ne l’avait jamais vraiment quitté? Ou alors avait-elle trouvé quelqu’un de nouveau, piégé quelqu’un venu de l’extérieur de sa vie passée comme elle avait fort probablement tenté de le faire avec moi, décidé de partager ses idées sombres avec un étranger adroitement enjôlé?

Resté figé sur le trottoir, j’ai observé le passage de la voiture devant moi, aucune tête tournée vers moi sauf la sienne, une fraction de seconde, son regard a à peine flashé dans le mien. Elle aurait pu être préoccupée par l’idée que je la pourchassais pour une raison ou pour une autre. Pourquoi j’aurais agi de la sorte? Mais vu que j’étais moi-même un pur étranger pour elle, comment aurait-elle pu en être certaine? Se demandait-elle même si j’avais bien pu apercevoir le petit ballon bien rond de son ventre qui dépassait de sa veste entrouverte?

Le lendemain, j’ai repris Dandurand.


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La théorie des olives

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous.

Une bancale passerelle de fortune suspendue dans le vide entre la rambarde du balcon et le toit, un sous-tapis de caoutchouc vert sur le fin gravier du toit d’un hangar, lorsque la bouteille de Chianti avait un cul de paille et qu’un stylo-bille qui défonce le liège laissait couler un mince filet de rouge à la fois – où est encore passé le foutu tire-bouchon? Les ongles d’orteil rouges d’Adéline, un poil unique, frisé, noir et têtu qui revient toujours pousser dans la vallée entre ses seins et tout le monde qui ferme sa gueule en rigolant en-dedans de lui et comment, quand personne ne regarde par là, ses doigts fouineurs qui abusent de l’ampleur de mon bermuda pour venir me surprendre, pincer délicatement par là en s’espouffant de bonheur espiègle devant mon sursaut de panique, le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka, croquer le dernier dur de la croûte d’un pain de fesse et les cuisiniers blancs sales, grecs et gras accotés sur le conteneur à vidanges en bas dans la cour arrière du très chic Miss Masson qui épiaient sournoisement avec la hâte de voir se lever une des filles en maillot, la brune Adéline ou les grandes jambes sculpturales de la belle Iseult, la blonde de son Tristan fou d’amour incapable de la lâcher deux minutes, le téton bien rond de miss Saint-François-Solano, éternelle solitaire malgré un charme fou. Comme ça que je préfère me rappeler ces choses, quand James Taylor venait nous chanter qu’Adéline était mon amie à moi, Iseult à son Tristan à elle, que les jours d’été étaient un paradis langoureux l’un après l’autre, les dimanches bénis, que d’autres en goguette ou René qui débarquait avec sa jupe trois-quart et son trois-quart de poudre et trois-quatre melons d’eau frais. Génius qui arrivait toujours le dernier quand tout le monde planait le soir en improvisant des spectacles d’ombres chinoises à la chandelle sur les murs de la shed en faisant semblant de savoir chanter. Adéline qui racontait la main coincée dans le bocal, à qui voulait l’entendre, sa théorie qui disait que si une personne dans un couple adorait les olives et que l’autre les détestait, ils seraient ensemble pour la vie. Et sa paranoïa et son vertige exacerbés par trop de marocain vert et de chianti, au moment de quitter le toit, mon frère le costaud qui devait la prendre à bras-le-corps pour lui faire passer la passerelle bancale de force pendant que ses bras et ses jambes gesticulaient en proie à des spasmes de terreur et la douleur des coups de soleil qui n’arrangeait rien.

Et l’été qui finit toujours par rafraîchir ses nuits. Génius parti militer à gauche de quelque part, mon frère en galère ailleurs, les copains chacun à leurs affaires estudiantines. Et lorsque survint la craque dans la tête de mon plus que brillant ami Tristan qui a été conduit dans une triste unité où des puces implantées dans la télé noir et blanc, même fermée, parlaient à celles dissimulées par la CIA dans ses lunettes pour annoncer directement à ses neurones que les chinois débarquaient mardi matin prochain avant 5h30, pour sauver du traffic. Et sa belle Iseult désemparée et à bout de ressources, incapable de se payer le divorce, qui faisait son barreau par correspondance pour le plaider elle-même. Très chère Iseult, aujourd’hui maître Iseult. Le prince Albert, lui, disparu pour toujours, angoissé d’avoir engrossé une pauvre fille. Et comment on déclarait tout de même unilatéralement comment la vie était belle et le ciel si bleu dans ces étés-là et comment il s’était fait si effrayant avant de s’écraser sur ma tête un bon soir sans prévenir.

Moi, pauvre con qui par malheur adorais les olives, autant que la belle Adéline partie choisir les siennes directement parmi les olivieraies d’Italie avec un beau gosse allemand.


Flying Bum

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Des choses, parfois.

Parfois, on fait des choses. Comme si on écoutait une petite voix mais une petite voix complètement silencieuse et nous devons inventer nous-même les mots à sa place. Parfois des mots de vengeance ou de tristesse, d’orgueil ou de désespoir. Comme si un drôle de démon bas sur pattes nous picochait le derrière avec une fourche en murmurant –“Vas-y, Léon, vas-y donc, gâte-toi.” Ou un petit enfant enfoui en nous qui désire ardemment devenir un homme et qui écoute les provocations qu’on lui scande –“T’es pas game, Léon, t’as trop peur, t’es pas game.” Nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses.

Cet automne-là, j’ai eu dix-sept ans et j’avais cru les belles paroles d’une fille qui disait fort probablement m’aimer. Moi, je l’aimais en tous cas. Nos corps, eux, se sont aimés en masse, fort probablement davantage que nos coeurs. Une passion charnelle épormyable, inconfulgurable. Après un été chaud comme il ne s’en fait guère qu’à ces âges-là, il finit toujours par tomber sur les amants brûlés une pluie froide d’octobre. De beaucoup baiser à fort probablement m’aimer, elle était passée à fort probablement autre chose.

Raide comme ça.

Le temps que je récupère quelques effets chez elle, il me semble être revenu assez rapidement à une routine de vie animée par davantage de résilience que d’entrain. Pas de là à arrêter de me laver ou de manger, ni de réécrire L’Assommoir; je faisais mes journées au collège comme si de rien n’était et le soir je tentais d’éviter de fréquenter les bars où je risquerais de tomber sur elle, sur les copains aussi malheureusement. Je m’étais en quelque sorte tassé d’elle. À pied de chez moi, fort commodément, le destin en profitait pour me raconter encore une de ses blagues idiotes, je m’étais un soir barré les pieds dans un bar qui s’appelait fort à propos, la Tasserie. Et j’y revenais occasionnellement, me tasser par là.

La Tasserie était une des premières brasseries nées après la loi qui interdisait maintenant aux taverniers de Montréal de refuser l’accès aux femmes. Mais à vue de nez, ça ressemblait toujours à une bonne vieille taverne. Au menu, les œufs et les langues de porc dans le vinaigre, leur traditionnel accompagnement, le biscuit soda en cello de quatre et de la bière, beaucoup de bière, à même la bouteille, au verre, à la chope, au pichet, beau, bon, pas cher. Et un peu de vin, pour les femmes en général. D’habitude, une quinzaine d’hommes tranquilles qui se mêlaient respectueusement de leurs affaires chacun à distance, peaufinant patiemment leurs cirrhoses, parfois une table de deux ou de trois hommes ici et là, c’est pas mal ce qui peuplait l’endroit. Ceux d’entre eux qui avaient encore un emploi arrivaient vers l’heure du souper un sac brun à la main qui dégageait l’excitante odeur des frites grasses et du hot dog moutarde-oignons, on leur permettait d’entrer de la bouffe venue d’ailleurs. Derrière le bar un petit monsieur propret dans sa chemise blanche avec les manches retenues par de discrets brassards élastiques noirs et sa boucle noire elle aussi qu’il replaçait toujours comme pris d’un toc. L’homme s’appelait fort probablement Jean-Guy ou Gérald. À l’autre bout du bar, derrière une plaque de verre trempé, se tenait un ours noir que le propriétaire avait fièrement abattu et fait professionnellement empailler. Un faux arbre à ses côtés, un paysage boréal peint sur le mur noir derrière lui et qui se prolongeait sur le plancher sous la bête. On pouvait y voir en avant-plan une vallée tapissée de mousses et un ruisseau en méandres qui coulait vers nous, venu des montagnes esquissées à la va-vite au fond de la scène. L’ours, les pieds sur le ruisseau davantage que dans le ruisseau, se tenait en position d’attaque, les griffes bien sorties et ses mâchoires grandes ouvertes qui mettaient bien en évidence deux rangées de dents pointues et jaunies. Une ampoule unique et faiblotte disposée au-dessus de la scène projetait l’ombre du terrible animal directement sur le décor peint en créant une déconcertante perspective.

Il y avait très rarement présence féminine à la Tasserie à l’exception de quelques tendres épouses qui venaient y réclamer l’un ou l’autre des réguliers comme on reprend ses guenilles à la blanchisserie. Elles se tenaient dans le cadre de porte silencieusement comme si elles ignoraient la nouvelle loi, les cheveux ébouriffés, de longs paletots d’hiver sous lesquels se laissait sournoisement apercevoir le bas de leurs vêtements de nuit. Leurs visages vieillis et marqués par l’abdication face au lot de leur sort insignifiant, elles attendaient que le mari finisse la bière déjà commandée, se lève maladroitement de sa chaise et ramasse en balayant d’une main dans l’autre sa petite monnaie restée étendue sur la table.

La plupart du temps, je restais discrètement assis au bout du bar, seul, écoutant Réal Giguère à la télé ou peu importe ce qui jouait ou j’observais longuement le pauvre ours dans sa mise en scène grotesque qui cachait très mal le cruel destin de la bête. On laissait boire les mineurs dans ces années-là, surtout ceux près de l’âge légal et les plus tranquilles, ceux qui compensaient en généreux pourboires.

Mais ce soir-là, celui dont je vais vous parler, je jouais une partie de billard avec un vendeur d’habits d’une mercerie semi-chic de la rue Masson qui venait prendre ici tous ses repas qu’il mangeait seul avec lui-même. Il n’y avait qu’une seule table de billard, une surface élimée et déchirée par endroits, picotée de plusieurs brûlures de cigarettes. Les queues croches donnaient aux coups les plus directs les allures de grands coups de maître. Nous ne jouions pas pour de l’argent ni rien, juste pour passer le temps. C’était la fin d’un mois de novembre particulièrement glacial et la pluie qui prenait des airs de verglas par moments déposait un lustre brillant sur les voitures, l’asphalte et le parc Pélican de l’autre côté de la rue. La Tasserie était presque déserte vu le climat et le chèque de bien-être social qui se faisait attendre comme à toutes les fins de mois. Il se faisait tard et je me demandais si je n’allais pas rentrer mais la perspective d’affronter la pluie me ramenait jouer une dernière partie avec le vendeur d’habits. Mon partenaire s’est fatigué avant moi et s’est excusé.

J’avais honnêtement songé à partir lorsque la grande porte vitrée s’est ouverte devant une femme qui entrait, seule. Elle ne portait pas d’imperméable ni de parapluie et lorsque la porte s’est refermée derrière elle, elle s’est secouée de la tête aux pieds comme un chien qui sort de l’eau. De minuscules cristaux de glace s’étaient fixés à sa longue chevelure brune et même dans l’éclairage blafard de la brasserie, ils brillaient comme une constellation d’étoiles. Elle est restée un moment debout près de la porte promenant son regard comme si elle cherchait une personne en particulier. Son regard est tout juste passé sous le mien et sous tous les autres aussi. Quand elle en a eu fini, elle s’est dirigée directement au bar. Elle portait des bottes avec de hauts talons et son pas n’était pas des plus assuré.

Un homme assis plus loin au bar observait la femme, puis il m’a regardé. Il m’a fait un petit sourire condescendant en agitant pas très subtilement la tête vers la femme. Puis, l’homme est allé se choisir une place plus loin parmi toutes les tables vides. J’ai repris ma place au bar et je me suis commandé une flûte de bière. La femme était à quelques tabourets du mien, personne d’autre que nous au bar. Elle agitait son vin blanc avec les longs ongles rouges de ses doigts plongés directement dans le vin. Puis elle se léchait les doigts un à un. J’essayais de voir son visage mais sa longue chevelure brune m’obstruait la vue. Après un moment, elle a passé une longue mèche derrière son oreille et s’est retournée dans ma direction; son regard est passé tout droit devant moi, c’est sur l’ours qu’elle jetait son oeil. Puis elle s’est levée et elle a marché jusqu’à moi et elle est restée plantée debout tout près, dans mon dos.

–“Tout un animal,” dit-elle, “je me demande qu’est-ce qu’il a pu se dire quand la balle a percé son coeur.”

Parfois, on fait des choses. Parfois, on dit des choses.

–“Probablement Oh shit!” que je lui ai répondu sans me retourner. Je l’ai entendue rire alors je l’ai invitée à s’assoir et elle l’a fait.

–“P’tite vie en hostie,” qu’elle m’a dit, “une bête forte de même enfermée ici pour toujours à se faire dévisager par une bande de soulons.”

–“Et de soulones,” que j’ai rajouté sans y penser, pas du tout convaincu d’avoir dit quelque chose de sensé dans les circonstances. La peur qu’elle tourne les talons m’a pris momentanément mais elle a acquiescé du visage.

–“De rares soulones aussi, d’après ce que je peux voir ici,” avait-elle rajouté en me regardant et pour un bref instant j’ai pu voir qu’il devait bien y avoir eu un temps où elle était une très jolie jeune fille mais elle portait ce soir beaucoup trop de fond de teint qui prenait en pain par endroits, un mascara qui avait quelque peu coulé sous la pluie. Elle était chaudasse mais pas assez pour empâter son langage, juste un tout petit brin que je m’en aperçoive. Sur l’annulaire de sa main gauche, une alliance dorée.

–“Il est où ton mari,” que je lui ai demandé en pointant la bague.

–“Il enterre sa mère à Matane,” qu’elle répond sans sembler affectée le moindrement.

–“Elle était morte, j’espère?” que j’ai répliqué osant faire une blague idiote.

Elle a ri de bon coeur. C’était un peu étrange mais pour un moment je l’ai trouvée belle.

–“Pourquoi tu n’es pas avec lui?”

–“Parce que je l’haïssais la bonne femme.” Elle souriait toujours et lorsque Jean-Guy est passé par là, je lui ai demandé de rafraîchir nos drinks.

Ça n’a pas été très long, à l’âge que j’avais, à boire comme on buvait. Première chose qu’on a su, on cherchait son auto dans le stationnement du Distribution aux Consommateurs. Comme dans un rêve étrange, c’est moi qui conduisais sa voiture sur Iberville vers le sud en me demandant stupidement si j’avais mon permis de conduire, je n’en avais pas de permis, pas d’interdits non plus, faut croire. On s’est engagés dans le tunnel de la mort. Ensuite, on a traversé un quartier plutôt glauque plein d’usines désaffectées et de blocs-appartements crottés. Je n’avais plus aucune idée où nous étions. Elle m’a dit qu’elle saurait lorsque nous serions près de sa rue mais il m’a semblé avoir conduit cette voiture toute la nuit. Sur l’autre siège, elle roulait des épaules et des fesses constamment comme si, même assise, elle ne tenait plus debout. Ses yeux étaient fermés dur mais jamais sa main n’arrêtait de monter et de descendre le long de ma cuisse.

–“On es-tu arrivés, là, ciboire?”

–“Tu me demandes ça à moi?”

Elle a alors ouvert les deux yeux. –“La prochaine, ralentis,” dit-elle.

On a tourné à la suivante et je roulais au ralenti en obéissant à ses instructions. Il y avait bien une mince couche de glace partout et je venais tout juste de le réaliser en tournant péniblement le coin. Finalement, j’ai garé la voiture sous ses ordres. Sa maison ressemblait à toutes les autres maisons du pâté, pourtant pas si vieille mais négligée. Un petit édifice à deux étages d’où la peinture craquelée des moulures roulait comme des aiguisures de crayon de bois. J’ai fermé les phares, éteint le moteur.

–“Tada!!!” dit-elle, “c’t’icitte!” Puis elle s’est hissé le corps par-dessus la console et m’a embrassé furieusement, poussant tellement fort sur ma bouche que ma tête au complet est allée se coincer contre la vitre côté chauffeur. Elle goûtait comme un fruit un peu trop mûr, un petit goût de pas frais et de vin tourné lorsqu’elle agitait sa langue dans ma bouche. Je pensais à l’autre, dans quel bar pouvait-elle se trouver à cette heure-ci, son odeur de jeune fille bien, la chaleur de son lit, qui y avait-elle ramené depuis moi et toute cette sorte de choses.

Elle s’est finalement redressée dans son siège et elle a repris son souffle en prenant un long et profond respir. Sous l’éclairage du réverbère, pas de manteau et la chemise maintenant ouverte sur une poitrine généreuse, de belles et longues jambes, somme toute un corps encore bien désirable, je me suis dit pourquoi pas.

Parfois, on entend des voix. Parfois inaudibles, parfois criardes et vindicatives, des voix qui viennent de plus loin, de plus bas, de la queue souvent. Et alors parfois on fait des choses.

Devant nous, dans une fenêtre en baie, j’ai cru voir le rideau s’entrouvrir légèrement et il y avait à l’intérieur une petite fille qui nous observait.

–“C’est chez vous, ça, c’est qui la petite fille?” que je lui ai demandé en pointant vers la baie vitrée.

–“C’est ma fille,” a-t-elle simplement répondu, “elle devrait être au lit depuis longtemps à cette heure-ci.”

–“Qui la garde?”

La femme s’est tournée vers moi ébaubie. –“Elle devrait être couchée depuis longtemps, la petite maudite,” dit-elle un peu énervée, “elle se garde toute seule.”

Je ne suis jamais retourné à la Tasserie. Tout ceci est tellement loin derrière. Je n’habite même plus cette ville-là, je n’y repense même pas tant que ça, même si j’y ai vécu plus de trente ans. Et j’ai été longtemps à m’en tenir au cannabis, sans boire de bière, complètement écoeuré de l’alcool. J’ai eu une famille à moi, des beaux petits garçons qui voyaient en moi un superhéros et une femme aimante qui voyait en moi tout l’or du monde. Le soir après leur avoir raconté une histoire et les avoir bordés, j’attendais près de la porte de leur chambre pour une minute ou deux en cas qu’ils m’appellent, que je les entende bien, que je sois là pour eux. Tous les jours, je rentrais directement du travail à la maison près d’eux et plusieurs disaient alors de moi que j’étais un homme bien. Et c’est probablement à cause de toutes ces choses qu’il m’est plus que pénible d’imaginer que c’était bien moi ce jeune homme. Celui qui est descendu bien calmement de voiture et qui est resté debout, stoïque, à écouter cette femme engueuler sa petite fille à partir du trottoir. Ce jeune homme qui est monté avec une femme, entré dans sa maison, regardé la femme tirer sa fille par l’ourlet de sa chemise de nuit pour conduire la fillette tremblante et pleurnichante jusqu’à sa chambrette. J’essaie de m’imaginer comment cette petite fille me voyait, la silhouette inquiétante d’un inconnu dans le corridor, un étranger dans sa maison, et je repense à la tache énorme que j’ai laissée sur ma conscience ce soir-là. Difficile pour moi de revoir ce jeune homme que j’étais, ce jeune homme qui est resté avec cette femme pour la nuit et qui est reparti à l’aube bleue sans dire un traître mot à ce grand corps nu et endormi que seul un ronflement puissant laissait deviner qu’elle était toujours vivante.

Parfois, on fait des choses et nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses. On fait tellement de choses. Et parmi ces choses, il y en aura toujours qui seront profondément gravées dans le grand livre du mal. Triste et bien difficile pour moi de revoir l’image de ce jeune homme que j’ai été cette nuit-là mais tout cela n’arrangera rien. C’est ma croix maintenant. Je ne parle même pas de regrets, de toutes ces choses que l’on fait et qu’on préférerait de loin oublier complètement; non, je parle ici de se détester soi-même, se répugner. Je me rappelle très peu de cette femme, le moins possible, cette femme qui s’était déniché un jeune homme et lui avait offert toute une rincée pour une nuit. Lorsque son image me revient par bribes, son goût de fruit passé date me prend à la gorge et je voudrais lobotomiser la partie de mon cerveau où elle et son image vivent toujours à travers ces sensations nauséeuses. Mais, rien à faire, je me rappelle d’elle. Comme une punition. Je me rappelle lorsqu’elle avait crié après sa petite fille, elle avait gueulé son nom. Elle l’appelait Ninon. Ninon, ma p’tite tabarnak.

Mais encore, jamais de ma vie, même si je vivais cent ans, même si je buvais tout le porto du monde, même si on me crevait les deux yeux ou qu’on m’amputait la cervelle, jamais je ne pourrai oublier cette image, une nuit dans une lumière jaunâtre, derrière une craque dans le rideau d’une baie vitrée, le visage déconstruit et le regard effrayé d’une pauvre petite fille.

Jamais.

Parfois, on fait des choses.

Des choses qui restent pris là.


Flying Bum

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Viendra un dernier été

Tiens, je vais parler de moi. Directement de moi. C’est rare. Parler de soi, quelle vilaine chose, disait mon ami Jean-Paul. Parler de moi ailleurs qu’entre les lignes ou dans les circonvolutions étriquées de mon écriture tordue. Un peu aussi pour consoler les purs et les durs qui suivent ce blogue et qui ont dû se priver de moi une semaine entière. Allez, rangez vos mouchoirs, je suis de retour. Petit congé bien mérité.

J’ai beaucoup travaillé à mon jardin pendant ces quelques jours. J’ai entre autres doublé la surface de mon potager et ajouté des espèces qu’on pourra savourer pendant l’été ou que ma douce pourra mettre en conserves pour l’hiver. Mon jardin ce n’est pas qu’un potager. C’est aussi une petite forêt, une division d’une vieille terre à bois trop longtemps négligée que j’ai entrepris de rénover une pelletée de terre, un arbre à la fois. Je pense exactement comme un dénommé Lao-Tseu à ce propos. Ce monsieur disait : – Donnez-moi un petit lopin et toute une vie et je vous ferai un jardin.

Puis j’ai pris sous mon aile pour quelques jours deux charmants petits garçons blonds que j’ai baptisés pour l’occasion le club des 5 ans. Thomas et Laurent, deux cousins du même âge qui m’appellent grand-papa tous les deux. C’est bien là le seul bonheur qui vient avec la tristesse de se voir vieillir, prendre le temps de voir grandir ses petits-enfants, ces deux-là et les six autres aussi. Et pour cet été, une grosse talle de lupins, des framboisiers de toutes sortes de couleurs sont venus s’installer et cinquante nouveaux saules à planter que je regarderai grandir en sachant très bien qu’ils me survivront. Même si j’avais la grâce de vivre aussi vieux que mon oncle Edmond.

En fait, mon oncle Edmond était l’oncle de mon père. Mon père qui portait initialement le prénom d’Éleuthère parce qu’il est né la journée du cinquantième anniversaire du village de St-Éleuthère. Pas chanceux. Pour se consoler, s’il était né ces jours-ci, on l’aurait baptisé Pohénégamook, le nom que porte aujourd’hui l’ancien village de St-Éleuthère maintenant fusionné avec quelques bourgades avoisinantes. Lorsque le centième anniversaire du village est venu, mon oncle Edmond avait 104 ans. Comme doyen du village, il tenait une place d’honneur dans les festivités. Dans le banquet de clôture, il avait pris place à la grande table d’honneur avec les grosses poches et comme il était veuf et qu’il aimait bien se coller aux belles dames, il avait épuisé au quick-step la pauvre épouse du maire trop occupé à ses fonctions supérieures pour faire danser lui-même sa femme. À la fin des cérémonies, on avait demandé à mon oncle Edmond son avis sur les fêtes et il avait répondu que tout cela avait été superbe et mémorable quoiqu’un peu épuisant. –“Vous me r’pognerez pas pour le deux-centième”, avait-il répondu à la blague. Le pauvre Edmond est mort l’hiver suivant. Pour lui, le dernier été était déjà passé et ne reviendrait plus.

Pour revenir à ce petit lopin, j’ai entrepris il y deux ou trois ans, d’y aménager un sentier vert, carrossable, pour en faire le tour et aussi pour en sortir le bois mort avec mon tracteur de jardin. Un travail de patience, de sueur et de sang abandonné aux insectes piqueurs. Surtout un travail d’automne pour ces deux raisons – la sueur et les mouches. Les gens alentour voient cela comme un autre de mes projets un peu farfelus spécialement lorsqu’ils me voient déposer minutieusement chaque carré de tourbe récupéré d’autres aménagements, un à un, déposé au bout de mon sentier vert qui doit bien faire pas loin de cent pieds maintenant. Par endroits, les fougères géantes ont déjà remplacé les arbres morts et les détritus patiemment retirés du sol et donnent au sous-bois un petit look préhistorique. –“Grand-papa, c’est comme Jurassic Parc ici,” crie Laurent en courant à travers les fougères aussi grandes que lui, brandissant bien haut un gourdin pour s’occuper des reptiles géants qui doivent bien se terrer quelque part par là. Pour ce qui est d’inventer et de raconter des histoires, la relève est toute là. Les framboisiers sauvages se multiplient le long du sentier, quelques plants de bleuets sauvages ont aussi surgi de nulle part, le thé des bois encercle lentement les souches, les sabots de la vierge s’abreuvent à la lumière des nouveaux rais qui pénètrent le sous-bois. Comme si la nature elle-même venait me donner un coup de pouce pour me remercier. Le projet, à long terme, un sentier des fruits où les enfants pourraient circuler tout en se bourrant de petits fruits sauvages, éventuellement rejoints par des espèces non-indigènes susceptibles de bien s’adapter, et qui sait, des arbres à noix ou à fruits, d’autres espèces réservées aux lièvres et aux chevreuils qui viendront s’y alimenter spécialement l’hiver. Toute une vie, disait Lao-Tseu, pour le faire, ce jardin. Il s’agit simplement de se rappeler que toute une vie ça commence chaque matin que le soleil ramène. Et si Allah manifeste la grâce de me réserver autant de nouveaux soleils qu’il en a offerts à mon oncle Edmond, il me resterait quand même près de quarante étés pour avancer un peu le sentier des fruits.

Puis, là ou avant, il viendra. Il vient toujours. Un dernier été.

Mon fils le plus vieux poussera ma chaise dans le sentier aux fruits, la plus petite fille de ma dernière petite-fille toute bien langée et déposée sur mes genoux. Tous ces descendants d’Éleuthère et d’Isabelle, de Carol et Louise, toute la ribambelle des plus grands et de leurs petits, la gueule mauve de bleuets, de mûres et de framboises qui me demanderont de leur raconter encore comment c’était avant, quand il n’y avait rien ici, rien qu’une vieille terre à bois abusée et abandonnée, rien que des arbres tombés, des tas de branches pourries, pas de sentier pour se promener ou pour laisser marcher les chevreuils. Rien que la désolation et le rêve fou d’un aïeul un peu singulier. Et je leur raconterais l’histoire du sentier aux fruits, les vertus de la patience et de la persévérance, du travail, l’importance de soigner la nature et de voir comment elle nous répond si on la traite gentiment. Comment je l’ai fait pour eux et tous les autres petits enfants, les leurs, qui viendront après eux.

Et je verrais dans tous ces petits yeux allumés une image, la même image dans tous ces petits yeux multicolores, rien de moins que celle d’une sorte de bon dieu qu’ils découvriraient dans le regard du très vieil homme que je serais devenu.

Et je serais alors prêt à aller rejoindre le mien.

 

Bon été!    

 


Flying Bum

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Adieu Cindy Garcia

Dans ces années-là, Rosemont était encore un quartier ouvrier des plus modeste. Je fréquentais alors l’école du quartier, une école dirigée par des frères maristes avec déjà plusieurs enseignants laïques mêlés au corps professoral religieux. Dans la grande salle de l’école qui pouvait autant servir d’amphithéâtre que de gymnase, les garçons de septième année étaient tous alignés debout côte-à-côte. Devant eux, assis en indiens directement par terre, un peu pêle-mêle, tous les plus jeunes de la première à la sixième qui écoutaient sans parler. Sur le mur du fond, bien assis sur les plus belles chaises de l’école, celles en chêne blond avec de confortables appui-bras, tout le corps enseignant, le frère Bonneau, obèse directeur reconnu pour sa sévérité et ses doigts parfois plutôt longs, sa secrétaire et le concierge, un monsieur de l’amicale mariste, le curé de Sainte-Philomène avec quelques vicaires et abbés. Derrière la rangée de garçons debout, le frère Côté qui déambule de long en large. Un cancre chante en faussant Gros Jambon de Réal Giguère jusqu’à ce qu’un blanc de mémoire vienne interrompre sa médiocre prestation. Le visage du pauvre garçon passe au rouge écarlate. Quelques rires étouffés mal retenus viennent momentanément briser la loi du silence. Le frère retire sa main de l’épaule du cancre, lui dit d’aller s’asseoir avec les autres. Le frère arpente derrière le long rang d’élèves toujours debout, faisant languir les pauvres garçons; s’il met la main sur l’épaule de l’un d’eux, celui-ci doit commencer à chanter à son tour. S’il ne trouve plus rien à chanter ou si la mémoire lui fait défaut en chemin ou s’il reprend par distraction un air déjà chanté auparavant, il doit abandonner et aller rejoindre le public assis par terre. À la fin il ne reste plus qu’un seul champion. On jouait régulièrement à ce petit jeu mais aujourd’hui, c’était la dernière ronde. Les quatre derniers vivants iraient chanter avec les quatre finalistes de l’école de filles voisine le jour de la remise des bulletins, seul jour de l’année où les garçons de Saint-Jean-de-Brébeuf et les filles de Sainte-Philomène se retrouvaient réunis dans la même salle. Frais débarqué à Montréal en sixième année, comme un indésirable petit “colon” de campagne débarqué de l’Abitibi, je finissais généralement bon deuxième, derrière Daigneault, le parfait petit Daigneault, rossignol à la voix d’or de la grand-messe de onze heures, fils de la présidente du comité de parents et chouchou incontesté des frères maristes. Deuxième, c’était tout de même suffisant pour que j’aille chanter contre les filles.

Il y avait bien quelques filles que j’observais de l’autre côté de la haute clôture de broche entre les deux écoles, hypocritement, aux récréations et à la pause du dîner quand les deux cours d’école étaient bondées. Carole Denis, dont je connaissais le nom parce qu’elle habitait sur ma rue et que l’épouse de mon père embauchait sa mère à l’occasion pour des travaux domestiques. Petite brunette de type rieuse et espiègle, avec un corps athlétique auquel la puberté avait déjà commencé à tracer des formes, spécialement celles qui énervent les garçons. Louise Bérubé, notre voisine du deuxième, snobinarde mais néanmoins très jolie blonde qui me rappelait les belles petites polonaises sur ma rue à Bourlamaque quand j’étais tout petit et qui, pour énerver les garçons, trichait en raccourcissant sa jupe d’écolière aussitôt qu’il n’y avait plus de religieuse en vue, exposant beaucoup plus de peau blanche qu’il n’en fallait pour énerver des cohortes de garçons de 12 ou 13 ans. Finalement, et comment ne pas la remarquer, la seule petite fille noire de toute la cour d’école Sainte-Philomène, belle comme un oiseau rare mais j’ignorais encore son nom et son prénom, je travaillais là-dessus. Il y avait beaucoup plus qu’une haute clôture de broche entre moi et ces jeunes filles. Il y avait une conviction sincère qui m’habitait, que j’étais seulement de passage à Montréal, à la première occasion je retournerais en Abitibi, en fugue ou autrement, et je n’aurais d’aucune façon voulu faire de peine à une fille. Quel romantisme innocent, quand j’y repense. Il y avait aussi cette barrière sociale malicieuse entre les gens natifs de Montréal et les “colons” comme moi venus des régions dont on se payait la tronche à la première occasion. Mais lorsque le regard de l’une de ces filles se tournait furtivement vers le mien à travers les mailles de broche, la puissance de la testostérone naissante avait tôt fait de me faire oublier toutes ces barrières. Il ne restait que la barrière invisible mais bien présente de la timidité à franchir, la montagne des émois à escalader et cela appelait en moi les plus souffrants mais les plus beaux malaises du monde dont je me souvienne. Et le soir venu, des soupirs gros comme la lune qui m’accompagnait dans la coupable découverte toute solitaire de l’exultation du corps.

Dans ces années-là, dès qu’une chanson brûlait les palmarès en Angleterre ou aux États-Unis, les gogos locaux se précipitaient sur leurs crayons pour pondre une traduction française, fût-elle boboche et bâclée au possible, et passaient la nuit même en studio à endisquer leur version sur des arrangements vite faits. Il fallait battre la compétition à tout prix. Il est même arrivé quelques fois que deux versions de la même chanson sortent le même matin dans les radios de la province. J’avais besoin de battre le rossignol à Daigneault lors de cette ultime compétition. Je voulais finir en tenant la meilleure chanteuse de l’école des filles par la taille devant une foule aussi excitée qu’ébaubie de voir un “colon” de l’Abitibi voler la palme au petit rossignol de Rosemont. À la guerre comme à la guerre, dans les semaines avant la compétition, j’avais appris plusieurs nouvelles chansons pour être bien certain de ne pas manquer de munitions. Jusqu’à la veille même du concours, les oreilles soudées à la radio, enregistreuse en mains, j’attendais la grande nouveauté du jour pour porter le coup de grâce à ce Daigneault de merde que je m’imaginais en train de dormir profondément sur ses lauriers. Imaginez ma chance, une chanson était débarquée le soir même, directement de Paris où elle enflammait déjà les palmarès comme un baril de poudre à canon. Même pas besoin d’attendre la version française des gogos de chez nous. Et cette chanson allait même devenir un succès boeuf sur une bonne partie de la planète, j’allais frapper un grand coup, c’est sûr.

Quand j’y pensais sérieusement, je me disais qu’aucune fille pour laquelle j’aurais pu avoir de l’intérêt pouvait utiliser mes origines abitibiennes contre moi, ce serait trop injuste. Élevé dans un véritable melting-pot des nations à travers les enfants de mineurs venus de l’Europe de l’est, de l’Europe danubéenne, d’Angleterre ou même d’Asie, ma mère me disait toujours que sa grand-mère était venue de Pologne à quinze ans, les aïeux de mon père étaient venus de Normandie il y a plusieurs générations de cela, que nous étions tous venus d’ailleurs, que nous étions tous pareils dans le fond. Je ne serais jamais un montréalais tout comme je ne pouvais pas passer directement de l’enfance à la vie adulte. Je devais m’habituer à vivre dans un monde plutôt ingrat pour un garçon de mon âge, de région, qui veut se faire une blonde à Montréal. Je voyais dans le concours de chant la plus belle opportunité de me faire voir sous mon meilleur jour par Carole Denis, Louise Bérubé et peut-être même la charmante petite fille noire dont j’ignorais le nom. Peut-être même la chance de m’intégrer un peu plus dans l’identité montréalaise et de faire oublier mon statut de “colon”.

La semaine avant le concours j’avais vu Carole Denis et Louise Bérubé marcher bras-dessus bras-dessous avec les frères Gagnon sur la rue Masson. Deux grandes fripouillles boutonneuses qui se voulaient la terreur de la rue Dandurand et qui avaient toujours les goussets bien remplis des fruits de leurs multiples petites rapines malhonnêtes. Je pensais bien que mon chien était mort avec elles. Je les ai vus entrer tous ensemble au Canada Hot Dog. Le seul charme que les Gagnon, laids comme des poux, pouvaient utiliser pour s’attirer les filles était leur capacité à les empiffrer de cheeseburgers-frites, de hot-dogs et de Coke à volonté. Tant pis pour elles, avais-je pensé, elles avaient beau se laisser aller dans les cheeseburgers et les frites graisseuses si le coeur leur en disait, elles avaient bien le droit de prendre de l’avance à se faire pousser un gros cul de future bonne femme de Rosemont, avais-je pensé sous le coup d’une déception certaine et de la plus mesquine jalousie.

Les frères avaient aménagé à même la grande salle une sorte de loge, une structure de tubes d’acier encerclée de rideaux noirs. J’étais arrivé un des premiers et je relisais mon cahier de chansons quand le frère Côté est venu me voir.

–“Est-ce que tes parents vont venir, jeune homme?” m’a-t-il demandé.

–“Mes parents?”

J’ai ouvert une craque dans le rideau noir et j’ai vu les seize chaises où devaient prendre place les parents des huit finalistes. J’avais peur que le frère aie procédé à des invitations sans m’avertir. Trop préoccupé ou distrait, ou par exprès allez savoir, je n’avais parlé à personne de cette compétition. Quelques chaises étaient déjà occupées mais aucun signe de la famille. J’ai refermé le rideau.

–“Ils sont probablement en retard,” que j’ai répondu tout bêtement.

Aurais-je pu tout simplement oublier d’en parler? Toutes ces longues heures de mémorisation et de pratique caché dans le fin fond de la cave n’étaient certainement pas destinées à impressionner mon père ou son épouse. Je ne voulais pas qu’ils soient là. J’avais mon propre agenda.

Lorsque les autres garçons sont arrivés, Daigneault la grande vedette en dernier naturellement, j’ai rangé mon cahier de chansons et je me sentais prêt, confortable, confiant. Les efforts que j’y avais mis devenaient payants. J’ai même senti que mon attitude décontractée avait semé un inconfort chez les autres garçons. Puis, le frère Côté nous avait donné les consignes de politesse puisque soeur Catherine viendrait bientôt nous présenter les quatre filles finalistes. Je savais d’ores et déjà que Carole Denis et Louise Bérubé n’étaient pas parmi elles. Je le savais parce qu’on me l’avait dit, mais aussi parce que je savais qu’elles chantaient comme deux dindes sur le point d’être égorgées. Je les avais déjà entendues chanter dans les balançoires du parc Pélican. Mais elles seraient dans la salle. Puis les filles sont entrées dans la loge de fortune à la suite de sœur Catherine. Et elle était là, la petite fille noire. Elle s’appelait Cindy Garcia et malgré un vocabulaire français de loin supérieur aux cancres de ma classe, elle avait un léger mais ô combien charmant accent qui lui venait de sa famille anglophone originaire de Porto Rico mais qui avait aussi vécu aux États-Unis. Il était aussi fascinant pour moi de voir les filles autrement que dans leur uniforme scolaire de tous les jours. Les familles avaient mis le paquet sur les vêtements des filles. Généralement, dans le Montréal de ces années-là, les anglais étaient les riches d’office et les canadiens-français les gueux. Il faut croire que l’ordre des choses changeait avec la couleur de la peau. Cindy Garcia détonnait à travers les autres filles dans sa robe de bazar de sous-sol d’église, quelques mailles apparentes dans ses bas trois-quarts blancs et ses petits souliers vernis qui trahissaient leur âge malgré un cirage zélé. Le jupon de la pauvreté dépasse toujours un peu sous les robes de la misère. Mais je m’en foutais, Cindy Garcia était de loin la plus belle à mes yeux. Lorsque nous avons été présentés, elle n’avait pas pu retenir un timide sourire probablement adressé à mon visage soudainement rouge pompier. Et à la main tremblante et moite qu’elle avait délicatement serrée en me regardant droit dans les yeux.

Les discours officiels avaient duré un mois et demi avant qu’on vienne nous aviser de sortir et de se placer chacun sur notre espace désigné pour amorcer la compétition. On nous avait annoncé à la dernière minute que les règles différaient quelque peu pour cette occasion spéciale. C’était la première fois que la compétition rassemblait garçons et filles. On garderait d’abord le meilleur garçon et la meilleure fille qu’on opposerait en finale en leur faisant chanter au complet une chanson de leur choix. Le public choisirait le grand vainqueur par applaudissement. J’ai alors fixé le rossignol de Rosemont droit dans les yeux avec un regard théâtral qui lui lançait au visage des poignards en feu et je suis sorti le premier de la loge en regardant droit devant, en lui marchant sur un pied au passage.

Bien installé sur mon X, quelque chose de spécial doit s’être produit. En voyant les deux sièges de la famille vides, j’ai compris qu’il n’en tenait plus qu’à moi maintenant et j’ai chanté comme je n’avais jamais chanté auparavant. Et quelque chose d’autre s’est produit. Lorsque le frère Côté enlevait sa main de mon épaule pour passer à un autre garçon, j’entendais la salle applaudir. Je ne pouvais faire autrement que de ressentir ces applaudissements comme une surprise hallucinante et bouleversante à la fois. Je n’étais peut-être plus un petit colon d’Abitibi tout d’un coup. Et les chansons sont venues l’une après l’autre, facilement et naturellement, sans bavures ni fausses notes et des têtes tombaient au fur et à mesure. Puis, quand il ne restait plus que moi et le chouchou du côté des garçons, le frère Côté, un sourire frondeur au visage, a mis la main sur l’épaule de Daigneault. Un silence pesant a envahi la salle un long moment. À la surprise générale, Daigneault stoïque s’est lentement mis à regarder le sol, à renifler, assailli par des soubresauts intempestifs et le frère gardait toujours sa main sur son épaule, beaucoup plus longtemps que de coutume. Aucun son ne sortait de la bouche du chérubin à la voix d’or. Et on a entendu du fond de la salle un garçon crier, “T’es fini Daigneault, tu voé ben, va donc t’assir à c’t’heure!

Le frère Côté a retiré sa main, furieux.

Cindy Garcia attendait, seule dans la loge. Son visage s’est illuminé lorsqu’elle m’a vu entrer.

–“Tu as été vraiment super, les gens étaient avec toi!” me dit Cindy.

–“Toi aussi tu as été franchement et de loin la meilleure,” que je lui réponds en réalisant ébaubi qu’une jeune fille noire pouvait rougir, au moins changer de coloration un brin.

–“Est-ce que ça t’intimide d’aller en finale contre moi? Contre une fille, je veux dire,” me demande-t-elle

–“Aucunement, rien que d’avoir battu le petit rossignol des frères maristes, j’ai déjà ma victoire. Le frère s’est acharné sur moi mais j’étais fin prêt, il me restait des chansons en masse, je n’ai même pas utilisé mon arme secrète.”

–“Je t’ai déjà remarqué, tu sais,” qu’elle enchaîne, “j’ai bien vu que tu m’observais dans la cour d’école.”

–“Ah oui?”

–“Mais ça ne me dérange pas,” continue-t-elle, “je t’observais moi aussi.”

Je ne savais plus où me mettre ni quoi dire. Les deux jambes sciées, complètement sous le charme de Cindy Garcia qui semblait loin d’être insensible elle aussi. Carole Denis et Louise Bérubé pouvaient se bourrer la face de cheeseburgers pour le restant de leurs jours si ça leur tentait et venir le cul quatre pieds de large. Je ne sais pas d’où m’est venu le courage mais je lui ai demandé :

–“Dans quel coin tu habites, on pourrait peut-être se faire une petite fête de champions quelque part cet été, non?”

–“Ce ne sera pas possible,” qu’elle m’a répondu le visage soudainement métamorphosé par une tristesse évidente, “on déménage la semaine prochaine, la famille s’en retourne à New York. Mon père a épuisé tous ses recours. Un rond-de-cuir de l’immigration a ordonné qu’on quitte le Canada, mon père n’a jamais réussi à avoir sa résidence.”

Ça ou un voyage de briques sur la tête . . . j’ai donc appris les émois amoureux par la logique polonaise inversée, j’ai eu ma première peine d’amour avant même d’avoir véritablement eu une blonde. Après un long et malaisant silence, Cindy m’a demandé ce que je chantais en finale. Il me restait le super tube arrivé hier qui faisait déjà trembler l’Europe et que personne ne connaissait encore ici. Alors j’en ai profité pour tricher un peu.

–“J’ai une chanson rien que pour toi, ça vient de Paris et c’est tout nouveau, ça s’appelle Adieu jolie Cindy.” Évidemment j’ai falsifié les paroles originales qui parlaient plutôt d’une Candy. Elle avait rougi encore une fois.

Sœur Catherine venait nous avertir à travers le rideau qu’il fallait se préparer à monter. Elle s’est levée, je me suis levé et je lui ai souhaité bonne chance avant qu’on quitte la loge. Elle s’est approchée et elle m’a embrassé rapidement sur la bouche avant de tourner les talons vitesse grand V et aller se placer sur son X. Elle a livré une superbe interprétation d’Amazing Grace et elle a remporté une victoire bien méritée.

Lorsque que les rubans nous ont été remis, sous les applaudissements, le photographe du journal local nous a placés un à côté de l’autre, m’a fait passer un bras derrière elle, ma main sur sa hanche délicate. Un fier petit “colon” d’Abitibi et une pauvre enfant noire déportée avaient volé le concours aux méprisants petits montréalais. J’ai vu sur les joues de Cindy Garcia descendre quelques larmes, on pouvait les voir sur la photo du journal.

J’ai marché jusqu’à la maison. J’étais tellement troublé. De plus, j’étais aussi quelque peu embarrassé de n’avoir rien dit à mon père, alors je suis rentré en catimini, sans rien dire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté avec la conviction que la grandeur de l’amour se mesurait à la hauteur des barrières qui nous séparent de ceux qu’on aime, des mois, des années peut-être. J’espérais bien que quelqu’un noterait quelque chose dans mes humeurs, m’aiderait à comprendre cette sorte de choses. Une mère, par exemple. Ou un père. Mais rien de tout ça ne s’est passé.

J’avais intercepté la livraison du journal local et découpé la photo avant qu’on ne la voie à la maison. J’ai broché le ruban sur la photo et je les ai faits disparaître dans un livre à moi. Je la regardais occasionnellement le coeur un peu patate. Des années plus tard, je l’ai sortie de sa longue cachette et je l’ai accrochée sur un babillard au-dessus de mon bureau dans ma chambre. Un jour, mon père l’a vue et m’a demandé ce que c’était. J’aurais voulu lui dire que c’était la première fille qui m’avait déchiré le coeur, que ce concours était la façon que j’avais trouvée pour me prouver que je valais mieux que mon statut de petit “colon” d’Abitibi, de passer de l’enfance innocente à la vie de jeune adulte, de découvrir par moi-même si l’amour était la plus belle ou la plus cruelle chose au monde. Mais, connaissant mon père, je ne lui ai rien dit de tout ça.

Je lui ai dit que j’avais gagné la deuxième place dans un concours chez les frères maristes en septième année et il m’a simplement dit :

“Ah, c’est bon.”


 

Flying Bum

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Chacun sa cage

En arrière de mon école élémentaire, au fond de la cour, il y avait une grosse cage en acier rouillé. Innocent enfant, je pensais qu’un cirque quelconque s’était débarrassé d’un vieil ours et de sa cage, trop vieux pour continuer de faire des pitreries devant une foule d’enfants morveux et ravis. Que l’ours était mort depuis et que la cage rouillait tranquillement là où on l’avait abandonnée. Sa porte maintenant soudée, on était tous embarrés dehors. Grande gueule, je racontais l’histoire de l’ours aux copains qui m’écoutaient ébaubis. Je lui avais inventé un nom de scène, un costume, essentiellement un tutu bleu poudre et un chapeau-melon rouge, toute une histoire à coucher dehors. À l’époque, nos mères nous menaçaient de nous vendre au cirque si on racontait des mensonges, lorsque nous étions particulièrement turbulents ou si on avait fait des coups pendables. Moi enfant, j’écoutais fidèlement une vieille émission, l’enfant du cirque, sur la grosse télé noir et blanc en bois du salon familial et je pense bien que cela ne m’aurait pas dérangé qu’elle mette ses menaces à exécution. Au contraire, je me voyais, heureux, ouvrir la parade du cirque sur la rue principale d’une ville inconnue au son de la fanfare, monté fièrement sur mon éléphant tout décoré de diamants à trente sous avec mon fidèle ami le singe Corky.

J’ai appris beaucoup de choses depuis. Et j’en ai malheureusement désappris un bon lot. Des souvenirs qui ne se présentent plus que par bribes évanescentes. Des gamins, des gamines, leurs noms, leurs visages. Dans le temps où on brûlait les ordures dans de grands dépotoirs à ciel ouvert qui attiraient les garçons en mal d’aventure ou à la recherche de bonnes roues pour se construire des boîtes à savon. Ils y côtoyaient sans trop de méfiance quelques ours à la recherche de bons restants de table à rapiner. La cage en grillage rouillé avait servi pendant de longues années à incinérer les poubelles de l’école. Je sais ça, maintenant. Je maintiens l’histoire de l’ours, je la préfère de loin a de vieilles grammaires incinérées.

Je ne saurais dire pourquoi au juste, je sais que certaines journées chaudes nous grimpions sur la cage brûlante, un ciel bleu sous un soleil de plomb avec de rares nuages faméliques qu’on s’imaginait prendre la forme de lapins ou de grenouilles. Un vent puissant et chaud qui soufflait sur nos jambes pendantes un sable piquant qui parfois nous attrapait aussi les yeux. Nos doigts endoloris et rougis par la rouille. Le derrière de nos cuisses brûlées par le métal.

Une fille. Suzanne? Hélène? Assise sur le rebord de la cage les pieds pendants qui tambourinaient lentement un rythme bien régulier sur le grillage rouillé, un sourire radieux, craquant, les épaules dorées qui sortaient de sa camisole et suivaient le tempo. Ses cheveux dans le vent. Une chanson qu’elle chantonnait. Un air, des mots que je connaissais à l’époque mais dont je suis incapable de me rappeler. Idiot. Elle souriait à me paralyser et puis, quand nos regards se croisaient, que la chaleur de nos bras se frôlaient plus brûlante qu’un feu de forêt, son visage qui rougissait comme si la température s’était affolée, qu’elle s’était mise à grimper sans avertir. Je me rappelle en train de ressentir que quelque chose était sur le point de se produire, là sur une cage abandonnée où un ours émanant de mon esprit avait été cruellement laissé pour mort. Je gardais ma main bien appuyée sur le bord de la cage, ma main qui frôlait sa cuisse, mon bras qui se consumait sur le sien et j’attendais qu’elle prononce un mot. Mais il n’y a qu’un silence qui me revient, le chant d’un frédéric et un long silence. Et l’air de la chanson qui ne me revient pas et les mots que j’ai oubliés.

Quelquefois quand l’insomnie me prend, je me triture les méninges douloureusement pour les retrouver. Même après tout ce temps. Et plus les années passent, plus la douleur est grande. Des fois je pense que si je l’entendais ne serait-ce qu’une fois, tout me reviendrait par magie. Des fois je crois que si ça ne me revient pas avant de mourir, mon âme va errer aux portes du ciel éternellement en attendant de m’en rappeler, comme une punition ou un mot de passe secret pour accéder au paradis. Mes plus belles mémoires privées de leur trame sonore. D’autres fois, je me traite simplement de vieux con.

J’étais dévasté cette fois-ci. On avait disposé de la vieille cage rouillée derrière ma petite école. Après toutes ces années d’occupation pacifique, on aurait bien pu la laisser là, en hommage à tous ces souvenirs d’enfants, par respect. Des herbes folles avaient récupéré l’espace, on y avait gagné quoi? Il fallait que je l’enterre, que j’enterre mon ours en tutu bleu, mes chaudes journées d’été ensoleillées et une craquante jeune fille, sa peau brûlante, qui chantonnait cet air au rythme de ses pieds sur la grille et ces mots que j’ai oubliés. Mon enfance avec, tant qu’à creuser un trou.

La serveuse du Capitol, une lointaine cousine, qui me voyait revenir après tous mes pèlerinages et à qui j’ai raconté mon histoire assez souvent pour l’écoeurer, avait déposé devant moi le bottin téléphonique, pour en finir. Elle m’observait, été après été, revenir ici, sortir un trente sous de ma poche et le tenir serré entre le pouce et l’index devant la craque du juke-box et tourner les plaquettes de la première à la dernière, encore et encore, à la recherche d’un titre de chanson. C’est une petite ville ici, les gens sont généralement assez stables, cherche, elle vit probablement encore ici. Et je regarde le bottin, pathétique. Une partie de moi désirait ardemment en finir, l’autre retenait ma main, n’osait pas ouvrir ce bottin.

Jamais, je n’ouvrirais ce bottin par crainte de ce que j’y trouverais davantage que la crainte de n’y rien trouver. Autant que mon âme erre pour l’éternité aux portes du ciel plutôt que de remplacer ma précieuse image par celle d’une vieille femme inconnue, grisonnante et fadasse, qui chantonnerait en faussant une vieille toune que je réaliserais déjà connaître par coeur.

La vérité peut se faire si cruelle pour nos mémoires.

Et ma mère, sans le vouloir vraiment, m’avait déjà vendu au cirque.

Flying Bum

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Café Caprice

Pour un soir, tu passes à l’ouest. Ta gang de l’est sont tous partis dans le Vieux. La routine. Un fond chez Paul, la nuit chez Queux. Dans l’ouest ils ont davantage de filles, net avantage. Tu vérifies un peu parano si le petit ziplok de mescaline à Tarzan est toujours à sa place dans ta poche. Le pire c’est que la gang de l’ouest est juste plus à l’ouest, pas vraiment dans l’ouest. Laurier, Henri-Julien, encore dans l’est. Et c’est ta fête, mine de rien.

Tu n’es pas nécessairement à ta place dans un endroit comme celui-ci à cette heure-ci. Mais, hé, tu es bien là même si tu n’es pas un cotisant au loyer de la piaule. La soirée a été baptisée et publicisée comme un party alors tout le monde peut être là. La fête de leur gourou tombe la même soirée que la tienne, c’est bien d’adon. Tu es dans un party à te parler tout seul à la deuxième personne, à parler à une fille aussi.

Une belle fille avec des yeux comme si elle venait tout juste de se réveiller, les cheveux en broussaille et un jeans ajusté qu’on peut se demander comment elle a pu entrer dedans. Ou si elle est simplement née dedans. Sandale-orteil afghane de l’Import Bazaar. Blouse indienne blanche qui ne cache aucunement deux mamelons à l’aise là-dedans, bien libres. Tu découvres une O’Keefe bien froide apparue de nulle part dans ta main mais la bière c’est pas vraiment ton truc. Ton esprit reste maladivement fixé au petit ziplok de mescaline et tes doigts hypocrites vont prendre les présences. Il est toujours là. Il attend bien sagement.

Comment tu t’es ramassé là? Ton pote Michel T qui a ses entrées autant à l’est qu’à l’ouest comme un agent double et beau gosse de sa personne. L’autobus 47 Masson direct. Mais il s’est fondu dans la foule, invisible depuis un certain temps. T’inquiètes, il n’est jamais très loin quand il sait que tu as un plein ziplok de la mescaline à Tarzan vu qu’il connaît ton grand coeur.

Tu peux soupçonner qu’il est parti, qu’il a suivi une belle grande rousse avec une robe de hippie que personne ne connaissait vraiment qui s’est faufilée à travers le hangar derrière pour aller prendre l’air dans les marches d’escalier. T a sa réputation à ce sujet. Essayer de charmer les nouvelles avant tout le monde.

Ce genre de fête cumule tout ce que tu haïs dans une fête. Beaucoup trop de Rolling Stones beaucoup trop fort, trop de recoins où ça joue aux échecs, la foule compacte ramassée dans la cuisine à jouer au capitaine Paf, dans un long salon-double à écouter le gourou de la place élaborer un monde meilleur à une foule estudiantine éblouie.

La fille dans les jeans serrés jase en se payant la tronche des Gaulois de Rosemont incapables de battre le CEGEP Maisonneuve. Ses yeux sont maintenant brillants et bleus avec un genre de halo brun tout le tour. Elle parle vaguement d’un quart-arrière à faire mouiller une Saharienne en pleine sécheresse et tu lèves la tête mine de rien et tu te mires hypocritement dans la craque de sa chemise indienne.

Tu te dis fuck, pas d’autre place à aller, tu vas rester un bout de temps, voir. Tu fais le tour, tu regardes dans les alentours, partout. La piaule aurait besoin d’amour, planchers qui craquent, la peinture est due depuis l’expo 67, quelques Picasso de l’ouest ont commis quelques œuvres étranges qui ornent les murs, des draps rigolos qui servent de rideaux sont presque plus beaux que leurs tableaux. Le mobilier, tu passes. Dans un autre salon-double, des gars regardent le Canadien sur une douze-pouces noir et blanc en buvant de la grosse à même les bouteilles vertes. Deux antennes écartillées avec des laines d’acier à chaque extrémité nous relient à l’univers.

Une autre angoisse passe. Tu passes deux doigts dans ta poche, ziplok présent, toujours. Tu te demandes si ça pourrait intéresser la fille dans les jeans serrés. Tu ne connais pas vraiment les habitudes dans l’ouest, difficulté à cerner tout un chacun, les habitudes, les goûts, la consommation, toute cette sorte de choses. Tu prends une gorgée de O’Keefe et tu vérifies le niveau dans la bouteille, elle est encore bonne pour te donner de la contenance pour un temps. Tu ne comprends plus du tout ce que la fille raconte, tout commence tranquillement à avoir l’air d’un Fellini ici, tu te rappelles les deux caps avalés en cachette dans la 47. En fait, ce sont eux qui se rappellent à toi sans trop prévenir.

La fille s’excuse, elle passe ses deux mains sur le haut de ton torse et tu sens passer une chaleur. Elle aimerait vraiment ça s’accrocher les pieds ici encore un peu mais elle doit absolument partir trouver la rousse pour lui dire qu’elle est rien qu’une pute et un trou-de-cul rose de rousse. Les filles sont dures entre elles. La fille avait un plan cul avec T? Pas original. Tu esquisses un sourire pour vérifier si elle niaise mais rien n’indique la moindre intention de rigoler dans son visage maintenant semblable à celui d’une chasseresse à l’affût d’une pauvre biche.

Il doit bien être onze heures, on n’entend plus le hockey. Si tu étais dans le Vieux avec tes potes de l’est, ce serait la dernière heure avant le last-call des brasseries, bientôt le temps de descendre chez Queux en profitant de la marche pour allumer un splif ou deux.

La O’Keefe a toujours une fin. Tu te faufiles cherchant le frigo ou une glacière et tu croises la fille en jeans trop serré dans le passage –en train de serrer dans ses bras une autre fille– avec un coton ouaté beaucoup trop grand pour elle et les mêmes jeans que l’autre. Enfin, les Rolling Stones ont fini de me casser les oreilles, on est rendus à Shawn Philipps. Le gourou semble plus allumé, il fait du lip-sync sur Woman au milieu d’un cercle d’adeptes avec à la main un pilon de poulet frit Kentucky en guise de micro. Tu te demandes où il a pris ça avant de réaliser que tout le monde a un morceau quelconque de poulet à la main, toutes les faces sont ravies et graisseuses, les regards comme des enfants abandonnés dans un magasin de bonbons. Les munchies font du ravage.

Ce qui te ramène à Tarzan. Tu te faufiles dans la salle de bains. Tu sors du ziplok deux capsules et tu te dis, fuck, pas le temps d’attendre le buzz.  Tu les casses en deux comme des œufs minuscules. Tu étales la poudre sur le bord du lavabo, sort un deux piastres de tes poches, tu le roules et tu aspires au plaisir tarzanesque et mexicain. Vlan dans le nez. Ça cogne instantanément par-dessus le vieux buzz pourtant encore bien présent. Mais tu trouves tout de même comment débarrer la porte et retourner dans le party. Pas facile.

T est devant la porte, deux bières dans ses mains. –“T’as envie, quoi? T’attendais-tu après la toilette? T’étais où, cou’donc?”– T répond, –“Je te conte ça en chemin, amène tes fesses je connais une bonne place pas loin pour aller finir ça.” Il t’en tend une bien froide, tu la cales en te frayant un chemin à travers la marée humaine en goguette psychédélique. Tu mets la bouteille vide dans la boîte à malle en passant.

L’air frais te fait du bien et tu en as vraiment besoin, Tarzan ne vend pas de la crotte de chameau pilée, oh que non. T et toi descendez Saint-Denis jusqu’à temps qu’à Gilford, une craque dans l’espace-temps laisse passer une odeur de smoked meat. T veut t’en payer un pour ta fête. –“T’es-tu fou, j’aurais beaucoup plus besoin de boire quelque chose.”

Tu reprends la route vers le sud, le trottoir semble un peu mou sous ton pas incertain. Tu lèves les genoux plus haut, ça règle le problème. T te dit : –“Pas tous les soirs qu’un gars pogne dix-huit ans, on s’en va au Café Caprice.” Tu vas avoir dix-sept ans mais pas du tout le genre à décevoir un ami. Tu n’as jamais été là, mais va pour le Café Caprice.

–“Michel! Michel!” que ça crie derrière nous, une petite voix stridente. Au loin, une grande rousse court en tenant le bas de sa robe hippie d’une main, ses babouches de l’autre, et les mamelles font une chorégraphie de l’enfer dans le mince tissu de la robe. T s’arrête, tu fais quelques pas, la fille le rejoint. Première chose que tu réalises, elle tient T sous le bras et vous marchez à nouveau.

Quelques mononcles Roger font la queue devant le Caprice. Ils se sont vraiment mis beaux! Impossible de voir en dedans, les vitrines ont été remplacées par un revêtement d’aluminium où l’on peut voir icitte et là des trous de balle. Je m’ennuie des Rolling Stones, un disco infernal gagne le trottoir lorsque les portes s’ouvrent pour laisser entrer les prochains mononcles Roger de la file.

Tu te dis que si tu n’entres pas t’asseoir là-dedans bientôt c’est dans la quatrième dimension que tu vas te ramasser. Tu passes deux doigts dans ta poche, inquiet. Le petit ziplok répond : –“Présent!”

C’est ton tour, la porte s’ouvre sous l’habile manœuvre d’un homme énorme en complet trois pièces. Je vois T qui brandit un billet de 10 bien haut pour les grosses paluches de l’homme gigantesque qui le gobe à la volée. Le salaire minimum est à deux piastre et vingt.

–“Installe-le ringside, je te l’abandonne, fais-y attention, c’est sa fête,” que T raconte au doorman qui répond d’un clin d’oeil en mettant le 10 dans sa poche, ”bonne fête Ti-Lou, on s’appelle.” que T te dit rapidement avant de s’engouffrer dans un taxi où la fille rousse est déjà installée. T’as rien vu venir.

Tu fêtes tout seul finalement, une table de deux pieds par deux pieds, trois chaises vides comme compagnons de beuverie. Tu regardes les gens alentour, tu te sens tellement dépareillé, quoi de neuf, mal assorti à cette sous-race de voyeurs endimanchés mais finalement, tu les encules du premier au dernier, assis le premier en avant. Juste à côté de toi une énorme coupe en plexiglass remplie d’un liquide bleu qui ressemble à du windshield washer. L’éclairage change boute pour boute, la musique part.

Je fréquentais alors des hommes un peu bizarres
Aussi légers que la cendre de leurs cigares*

À travers le liquide bleu, tu vois une sculpturale brunette qui s’avance sur la scène juste derrière la coupe géante. Nue comme un ver. Elle agrippe le bord de la coupe, passe une jambe bien haut, tu vois sa vulve bien taillée dans son mouvement pour embarquer. Son trou-de-cul javellisé brille sous les projecteurs une fraction de seconde. Une autre jambe, la fille est toute là, elle se dandine langoureusement dans le windshield washer. Ça siffle et ça hurle partout. Ce n’est pas la première fois que tu crois voir des choses selon les substances et les dosages, mais cette fois-ci tout a l’air totalement réel. Fou malade mais vrai.

Tournée sur le ventre, les mains appuyées sur le bord, la fille te regarde droit dans les yeux. Ses roses mamelons écrasés contre la paroi aussi. Tu lui lèves ton verre, tu le cognes sur l’immense coupe en plexiglass en plein sur un mamelon puis sur l’autre en faisant tchin sur un, tchin sur l’autre.

La fille lèche lentement l’intérieur de la coupe directement devant ta face rouge et ébaubie. Avant qu’elle ne reprenne ses ablutions cochonnes pour la foule alanguie, ses yeux toujours noyés dans les tiens, ses lèvres miment distinctement:

–“Bonne fête, Ti-Lou.”

 


Flying Bum

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*Chanson Femme avec toi, Nicole Croisille.

Les framboises de madame Piché

Comme tous les grands crimes, tout ceci avait commencé bien innocemment. Un petit garçon désoeuvré qui tournait alentour de sa mère comme une mouche à marde, à la recherche d’attention, de façons de déjouer l’ennui. La pauvre femme aurait bien mérité un peu de tranquillité. La saison était encore un peu jeune mais ma mère m’avait demandé d’aller vérifier dans mes talles voir si les bleuets avaient commencé à pousser. Une tarte ou deux faites de fruits frais seraient fort bienvenues, la réserve de fruits congelés de l’été précédent étant depuis longtemps totalement épuisée. Tous les enfants de mon âge se piquaient d’avoir les meilleures talles de bleuets dont personne au monde ne connaissait l’emplacement secret. Les miennes étaient bien cachées sur le versant le moins fréquenté de la côte de cent pieds, entre le pied de la pente et l’ancien Cabbage Town là où la forêt avait repris depuis longtemps ses droits sur le vieux squat irlandais. J’étais donc parti avec mon petit videux et mon panier de balsa investi d’une mission importante.

Mais la saison était effectivement bien jeune encore. Les plants étaient tout juste en fleurs, quelques petits fruits durs et blancs ici et là, un rarissime bleuet encore rose ou rouge. Bref le succès de la mission était fortement compromis. Je rentrais donc, piteux, la tête entre les jambes, gros Jean comme devant. J’étais tout sauf pressé de rentrer, forcé d’admettre le non-respect de ma mission, la crainte de décevoir ma mère.

En marchant lentement dans la ruelle entre la septième et la huitième, j’avais eu une épiphanie. Le but de l’opération n’était-il pas l’éventualité de préparer des tartes aux petits fruits bien frais? La framboise ne répondait-elle pas si judicieusement à la définition de petits fruits? N’étais-je pas par le plus merveilleux des hasards juste derrière la maison de madame Piché? Madame Piché ne possédait-elle pas la plus paradisiaque plantation de framboisiers de toute l’Abitibi?

La haute clôture de bois me semblait impossible à sauter, aucun trou pour passer en-dessous non plus. Ne restait plus que la stratégie la plus complexe et la plus risquée, passer par la porte. J’avais inséré mon canif très minutieusement entre le poteau et la porte pour relever la clanche et je poussais la porte le plus délicatement du monde. Au premier mouvement, les gonds de la lourde porte de bois avaient commencé à crier me forçant à refermer la porte aussitôt et de revoir ma stratégie. Personne alentour et avec une envie de pisser qui tombait à pic, j’avais lubrifié habilement et généreusement les pentures rouillées.

Cette femme était une jardinière exceptionnelle. Sept ou huit beaux rangs bien droits avec des arbustes bien alignés et distanciés avec zèle au ruban à mesurer, des allées au sol bien meuble sans aucune mauvaise herbe. J’étais descendu à quatre pattes sur mes genoux pour faire commando, un peu ridicule si on pense que les arbustes étaient au moins deux fois ma taille, petit bout de cul je n’avais aucune chance d’être vu de la maison. Le fruitage battait son plein, les branches ployaient sous les fruits énormes d’un beau rouge-rose qui dégageaient une divine odeur de sucre et d’épices. Lorsque nous allions aux framboises sauvages, c’était généralement dans des swompes compactes et dénivelées où les épines nous arrachaient la peau et où les fruits étaient beaucoup plus rares et petits. Il fallait toujours aussi un peu se méfier des ours.

Les premiers fruits devaient obligatoirement passer par le contrôle de la qualité. Je faisais éclater les jus et toute la saveur des framboises mûres à point en les serrant vivement entre ma langue et mon palais. On n’oublie jamais de telles framboises. Dans le temps de crier ciseaux, mon panier était plein à ras-bord.

Lorsque je suis rentré tout fier, ma mère était au lavabo. J’ai déposé mon panier tout juste à côté d’elle sur le comptoir. “Y’avait pas de bleuets, maman, des framboises ça fais-tu pareil?” lui avais-je demandé, fier, la fixant directement dans les yeux. Ma mère avait été élevée sur une ferme, toutes les petites filles passaient une bonne partie de leurs étés à cueillir les petits fruits. Elle savait ce que c’était. Elle regardait les framboises dans le panier, ses yeux revenaient se planter dans les miens, retournaient se fixer sur les fruits, revenaient se planter dans les miens. Elle en avait finalement pris une dans ses doigts, l’avait sentie puis l’avait glissée dans sa bouche. Comme moi, elle l’avait fait éclater entre sa langue et son palais. Dès que son regard était revenu se planter dans le mien, je l’ai su. J’ai su qu’elle savait. Elle savait que ces framboises-là n’avaient jamais vu la moindre swompe de toute leur vie.

“Si tu veux m’aider, on va se faire deux bonnes tartes et s’il en reste, on se fera des tartelettes, juste pour nous deux.”, m’avait-elle dit le plus naturellement du monde après un moment. Ce soir-là, au souper, ma mère, mes frères et moi avions tout dévoré dans la joie. Faire plaisir à ses enfants passait bien avant de ténébreux scrupules dans la tête de ma mère. Le lendemain lorsqu’elle m’avait nettoyé un grand panier de balsa, qu’elle avait découpé un papier ciré pour en couvrir le fond, j’ai eu la confirmation qu’elle savait. En me remettant le panier elle m’avait dit : “Fais attention, sois discret.”

Cet avertissement venait sceller le pacte de complicité que nous signions ainsi tacitement vis-à-vis de ce méfait inavouable.

Je devais avoir à peine 6 ans et j’éprouvais en passant la porte du jardin de madame Piché une sensation délicieuse de grand bonheur, de liberté et de toute puissance. Personne n’aurait pu me prendre la main dans le sac, qui prendrait un enfant qui opère sous les ordres et en complicité avec sa mère aimante? Cet été là les framboises de madame Piché nous avaient permis de se régaler en famille et de patienter avant l’arrivée des bleuets frais. Mais encore, elles avaient marqué profondément mon coeur d’enfant.

On ne saurait jamais assez évaluer le drame profond pour un enfant de perdre sa mère en bas âge, pour un petit garçon c’est une blessure profonde qui gardera éternellement un potentiel d’infection prêt à s’enflammer à tout moment. Quelques tartelettes partagées égoïstement juste elle et moi, cette complicité tissée avec ma mère bien au-delà de la morale et des scrupules judéo-chrétiens de l’époque me ramène encore des souvenirs si intenses qu’ils agissent, lorsque l’infection revient, comme un remède miracle. Elle m’a légué ainsi un baume magique pour soulager la douleur de sa perte.

Chaque été quand je m’éclate une première framboise fraîche entre la langue et le palais, je me sens tellement proche d’elle à nouveau.

Flying Bum

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Merci à Patrick Blanchon pour l’inspiration.

Un dernier tour

 

Je ne viens plus faire mon tour en ville comme je le faisais avant, pour le seul plaisir de la chose. Montréal qui essaie tant bien que mal de se refaire une beauté par en-dedans après tant d’années de négligence est devenue un vaste foutoir pour l’automobiliste que je suis toujours. Je ne ressens plus le besoin de ces longs “melancoly tours” que je venais y faire de temps à autres. J’aime encore pourtant cette ville exceptionnelle malgré tout. Malgré qu’elle fût pour moi presqu’essentiellement un long purgatoire entre une enfance lumineuse dans la vastitude de l’Abitibi et le calme enfin revenu au bout d’un long parcours sur la grosse gravelle où je me suis ouvert les côtes et râpé le cœur à vif plus souvent qu’à mon tour. J’y ai énormément aimé et terriblement souffert. Je m’y suis souvent investi à fond et j’y ai touché le fond de temps en temps. J’y ai vu mes fistons naître et grandir et j’en conserve toujours quelques passagères éternelles, des femmes que j’y ai trouvées et que j’ai fait monter à bord de mon cœur pour le reste du voyage. Ce sont encore les plus puissants liens qui subsistent entre cette ville et moi. M’y revoici encore pour quelques jours par affaires, la tête maintenant bien blanche, attablé à la foire alimentaire d’un salon au centre-ville où je tiens un kiosque. Je prends la pause en grignotant, sirotant un café, en lisant par moments, en relisant devrais-je dire un Steinbeck que j’affectionne particulièrement. Et aussi, je l’avoue bien humblement, en regardant furtivement les femmes alentour.

Le Montréal de mon adolescence était une ville toute en patelins, en faubourgs, en petites patries tricotées serrées, comme un énorme village avec aussi quelques petites bourgades peuplées principalement d’italiens, d’haïtiens, de grecs, un minuscule Chinatown. J’observe alentour aujourd’hui des gens venus de toutes les parties du monde, africains, européens, orientaux, latins et magrébins, que de belles femmes! Montréal au grand cœur accueille encore et encore tous ces gens comme elle avait accueilli le gamin que j’étais, débarqué de sa lointaine Abitibi natale à dix ans.

Mon regard se fixe sur une femme de mon âge assise un peu plus loin, superbe tête avec sa chevelure poivre et sel exceptionnelle, tout noir ou tout blanc sans compromis. Méditerranéenne, italienne? Ou grecque fort probablement. Je crois qu’elle me regarde aussi, furtivement, les yeux par-dessus son bouquin. Et la chaîne débarque et mon esprit part pédaler dans le vide pour un long moment.

 


 

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles”, avais-je lancé d’une seule traite. La jeune fille assise sur son tabouret derrière la console du petit manège pour enfants était profondément absorbée par la lecture de son bouquin, À l’est d’Éden de Steinbeck. Elle avait semblé un peu surprise mais n’avait pas sursauté autant que j’aurais pu l’espérer. En général, pour un lecteur – ou une lectrice en l’occurrence – rien n’est plus désagréable que de connaître un détail capital avant d’avoir lu toute l’œuvre. Elle avait relevé la tête bien calmement et elle m’avait répondu avec un sourire radieux : “Je sais, c’est la troisième fois que je le lis, ce livre me fascine.” Et elle m’avait observé un moment. J’avais senti son regard se promener sur moi de la tête aux pieds aller-retour. Un jeune blanc-bec de quinze ans qui avait l’air de s’y connaître dans l’œuvre de Steinbeck semblait une chose bien incongrue pour elle. Je me sentais un peu comme un objet de curiosité mais mon jeune égo venait de prendre des dimensions inter-galactiques. Elle avait pourtant quinze ans elle aussi mais un port de tête haut et fier qui lui venait de ses origines grecques lui donnait les allures d’une jeune femme accomplie, beaucoup plus mature. Malgré la laideur repoussante d’un uniforme jaune et brun caca d’opératrice de manège, on pouvait deviner une silhouette à faire rêver un jeune homme comme moi. Et aussi son prénom brodé sur la poche, Corinna. Des beaux grands yeux noirs qui ne parvenaient tout de même pas à donner un air sévère à un visage somme toute délicat, une belle peau de pêche et une chevelure lisse, brun chocolat au lait avec des reflets couleur cuivre, toutes choses qui avaient eu l’heur de me ravir carrément. Et parce qu’elle lisait Steinbeck, ma curiosité n’en avait été qu’exacerbée.

Cette année-là à l’école, on nous avait invités aux matinées étudiantes de la pièce Des souris et des hommes et cela avait été pour moi une révélation. J’avais dévoré comme un vrai boulimique la presque totalité de l’œuvre de Steinbeck. À l’est d’Éden était de loin mon titre favori. Quel hasard exceptionnel pour le petit charmeur en herbe que j’étais.

Elle avait déposé son livre et elle s’était levée. La météo n’annonçait rien de bon et les enfants se faisaient rares alentour des manèges du Monde des petits. Corinna soutenait contre le mien un regard pétillant, sans gêne, naturel. Elle s’était avancée près de la barrière métallique. Je m’étais approché et je me suis alors présenté en bonne et due forme. Elle m’avait répondu avec un sourire frondeur : “Si tu sais lire du Steinbeck, tu dois bien avoir vu que je m’appelle Corinna”, en se touchant la poitrine là où se trouvait l’écusson brodé de son prénom. “Rémi te l’avait probablement dit, je t’ai vu jaser longuement avec lui.” Elle s’était avancée sans gêne par-dessus la barrière et m’avait présenté ses joues à baiser, chose que je m’étais empressé de faire en touchant délicatement ses deux épaules.

 

Je n’avais pas eu la berlue, elle avait rougi. Moi aussi fort probablement. Les oreilles me brûlaient.

 


 

En 1972, mon père tenait un des tout premiers commerces de type “dépanneur” dans un quartier populaire de Montréal où un ixième déménagement familial nous avait emportés après un exil de l’Abitibi. Les bonnes vieilles “épiceries licenciées” disparaissaient lentement à mesure que s’implantaient les grandes chaînes d’alimentation. Ces petits commerces familiaux ont eu leur moment de gloire à Montréal et fermaient maintenant un à un. Mon père en avait acheté un, vivotant, pour une bouchée de pain et l’avait transformé selon ce nouveau modèle de commerce qu’il avait pu observer lors d’un séjour en Floride. J’allais devoir passer l’été à travailler pour lui à faire mille et une petites besognes et aussi des livraisons à bicyclette. Fraîchement débarqué dans un quartier ouvrier tissé serré, je ne m’étais jamais vraiment adapté à ce quartier. Pourtant, les jeunes de mon âge y abondaient, je fréquentais une école secondaire qu’on avait aménagée en vitesse dans une ancienne usine pour accommoder cette affluence de jeunes, ressac du baby-boom. Quartier définitivement ouvrier, blanc, tricoté extrêmement serré où pour les nouveaux-venus il n’était pas facile de s’intégrer. Heureusement, j’avais gardé contact avec des amis qui vivaient dans d’autres quartiers que nous avions habités depuis notre arrivée à Montréal. Dans cette nouvelle école, je n’avais qu’un véritable ami, Rémi, mais on se fréquentait très peu en-dehors de l’école, des conversations le long du parcours pour aller et revenir de l’école, des niaiseries dans les périodes de battements et de récréations. Deux seuls garçons parmi une trentaine de filles dans la classe de physique et de chimie, le rapprochement avait été quasi inévitable. Mais lorsque mon père avait finalement terminé de convertir l’épicerie en dépanneur et que le commerce avait été ouvert, il venait occasionnellement m’y saluer et faire jasette quand j’étais au poste, au grand dam de mon père pour qui la business passait avant tout. Rémi se cherchait un travail d’été mais mon père avec son épouse, mon frère et moi suffisions amplement aux besoins du petit commerce, au moins pour l’été. Je lui avais donné le nom d’une amie de Rosemont dont le père acoquiné au parti du maire Drapeau avait obtenu la concession de quelques manèges dans le Mondes des petits à La Ronde, parc d’attractions alors encore propriété de la ville. Elle m’avait offert ce poste mais mon père l’aurait très mal pris. Rémi avait été embauché.

Il me parlait tout le temps d’une jeune fille, opératrice du manège voisin du sien, d’une race qu’il ne pouvait pas définir avec précision mais qui était soi-disant d’une grande beauté et d’une gentillesse extrême. Et elle parlait français “comme toé pis moé malgré sa race”, disait-il. Rémi était un garçon très timide et dès qu’une fille s’approchait de lui il rougissait, développait des tics et il bégayait misérablement. Un peu comme s’il voulait me remercier pour lui avoir obtenu son boulot d’été, il m’avait talonné pendant un bon bout de temps : “Tu devrais venir la voir, ce serait ton genre, tu viens me voir, on fait semblant de rien, et quand ça tombe tranquille à son manège, tu vas la voir.” Il insistait vraiment. De guerre lasse, je m’étais présenté à La Ronde dans les dernières journées du mois d’août.

 


 

On dit que les premiers grecs sont arrivés à Montréal aussi tôt qu’en 1850. Tous ces grecs qui sont arrivés au pays ont travaillé très fort. Ils ont construit des églises, ils ont ouvert des restaurants. La communauté s’est d’abord développée en vase clos, recréant à Montréal le même mode de vie que celui de son pays d’origine. Il y a eu deux grandes vagues d’immigration, celle des années 1920, où des voyageurs croyant mettre le cap sur New York, se sont retrouvés à Halifax malgré eux, puis celle des années 1950 et 1960, après la seconde guerre mondiale. Pendant les années 1950, la plupart des immigrants se sont installés dans les quartiers Parc Extension et Avenue du Parc. Au début, c’était tout à fait possible de mener sa vie sans parler ni anglais, ni français. Toute la population était d’origine grecque, du médecin au marché du coin. La majorité des enfants de la communauté fréquentent alors les écoles anglophones protestantes, un peu par obligation. Car, à cette époque, le système francophone ne permet pas aux personnes d’origine grecque appartenant à l’Église orthodoxe d’intégrer ses écoles catholiques. Mais la communauté grecque est tout de même la première communauté culturelle à être passée du système anglophone au système francophone, avant la loi 101 et la loi 22, avant tous les débats autour de la langue. La famille de Corinna faisait partie de cette vague plus récente. Fille unique, elle était née à Montréal et elle avait toujours fréquenté l’école française si bien qu’elle avait parlé la langue de Molière bien longtemps avant son père qui avait toujours travaillé en cuisine pour d’autres grecs qui tenaient des restaurants de qualité extrêmement variable. Le type de resto qu’on baptise avec dédain des greasy spoons. Georges, comme plusieurs de ses compatriotes, pourvoyait aux besoins de sa petite famille bien modestement et il était resté attaché aux valeurs traditionnelles grecques avec un zèle probablement plus vif que celui des grecs restés en Grèce. À force de travail, il était maintenant cuisinier au chic Zorba le Grec. Corinna, elle, baignait avec un plaisir coupable dans la culture d’Amérique, du Québec qui était alors encore sur la lancée de sa révolution tranquille et de sa nouvelle modernité post-Expo67. Pour ma part, mes origines abitibiennes m’avaient déjà rompu à la vie cosmopolite avec toutes les diverses nationalités qui peuplaient mon patelin natal. L’idée même que Corinna était grecque m’indifférait totalement. Je pissais déjà un sang d’amour, l’hameçon de ses charmes planté douloureusement dans mon palais.

 


 

Après avoir fait le tour du sujet littéraire qui nous avait réunis, j’avais ramassé tous mes sens et osé demander à Corinna à quelle heure elle quittait son poste. Notre conversation était continuellement interrompue par des petits groupes d’enfants joyeux qui se présentaient avec leurs parents, excités à l’idée de monter à bord du petit train. Toujours avec une patience d’ange et un sourire radieux, elle s’occupait de les placer consciencieusement chacun dans leur petit wagon coloré sous l’œil attendri des parents puis elle lançait l’équipée sur les rails. Entre deux équipages, elle m’avait demandé si je connaissais Rémi depuis longtemps. Elle avait cru observer un certain intérêt de mon ami pour elle mais ça lui était extrêmement difficile de connaître le fin mot de l’histoire avec la grande timidité de Rémi. Elle ne voulait surtout pas créer un inconfort quelconque entre lui et moi. Je l’avais rassurée en lui disant que Rémi lui-même m’avait longuement parlé d’elle, en bien évidemment, et que c’était lui qui m’avait invité à venir me faire une opinion sur place, par moi-même.

“Si tu me demandes à quelle heure je finis, c’est sûrement parce que ton opinion est déjà faite alors, non?”, Corinna m’avait-elle demandé avec un air espiègle. Des mots comme une bombe, il m’aurait vraiment fallu un flegme exceptionnel à ce moment-là mais encore une fois j’avais les oreilles en feu et elle devait bien le voir. J’étais peu habitué à ce genre d’opération charme. Alors la contre-attaque m’a semblé la meilleure défensive. “Si tu me l’dis, ça voudrait dire que tu me laisserais peut-être te raccompagner chez toi, non?”

Un wagon de gamins entrait en gare à un moment des plus opportuns, j’avais vu ses joues commencer à rosir avant qu’elle ne s’élance vers le petit débarcadère délivrer les enfants de leurs ceintures de sécurité et les aider à descendre. Puis elle était revenue vers moi. “Aussi charmant sois-tu, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle lancé comme un verdict final à mon baratin malhabile – ça ou une bonne tape sur la gueule – “mais si ça te tente de venir faire un tour en ville avec moi, je finis dans une heure à peine, si tu veux bien être assez patient.”, avait-elle conclu non sans mesurer ses effets.

 

Je ne lui avais pas dit mais je l’aurais attendu, planté là jusqu’aux premières neiges si elle me l’avait demandé.

 


 

Notre lieu de rencontre était derrière une énorme vache de fibre de verre mécaniquement patentée pour faire semblant d’emboutir chaque petit wagon qui se présentait devant elle en émettant un grand meuhhhh, puis elle se retirait vers son point de départ en attendant le prochain wagon. Corinna devait passer au bureau administratif des concessionnaires déposer le coffre de billets, les clés du manège et passer au vestiaire se changer. Il m’avait fallu un bon moment pour réaliser que c’était bien elle la superbe jeune fille qui descendait le trottoir et qui se dirigeait vers moi. Elle était méconnaissable. L’horrible uniforme brun caca et jaune disparu, la toque défaite, ses cheveux soyeux dansaient dans le vent des îles. Elle portait des sandales afghanes, un capri bleu en denim très ajusté, une blouse indienne en lin blanc qui donnait un éclat exceptionnel à toute sa peau aux teintes méditerranéennes, un sac en cuir souple sur le dos. J’étais ébaubi, flabergasté par tant de grâce.

Le temps virait et nous nous sommes dépêchés de rejoindre la station de métro. En approchant de la sortie à la station Berri, j’apercevais déjà une pluie torrentielle qui s’abattait sur un centre-ville assombri. Quelle merde, notre premier “tour en ville” comme elle avait nommé la chose, cancellé pour cause météo. J’avais carrément le goût de brailler comme un veau. J’avais alors senti sa main toute chaude s’emparer de la mienne et la tirer vers elle. “Pas grave, monsieur, viens on va faire les fourmis.” Et elle m’avait fait faire demi-tour et entraîné vers les galeries souterraines du métro. Elle m’avait appelé monsieur. Quand le coeur s’emballe, faut croire que quelquefois le génie manque d’air un peu. “J’te suis, madame.”, avais-je répondu tout spontanément pour jouer le petit jeu avec elle.

Corinna lâchait rarement ma main et quand les regards se tournaient vers nous, une sensation grisante m’envahissait, mélange de fierté et de bravade pour ces pauvres bougres solitaires qui la zieutaient maladivement. Nous avions parcouru de longs tunnels de céramique ornés de grandes publicités, de longues galeries de boutiques hors de prix pour nos jeunes budgets où nous nous contentions de lécher les vitrines; nous nous étions amusés un moment dans un magasin de farces et attrapes, puis nous avions longuement bouquiné au Parchemin, première libraire digne de ce nom dans le Montréal souterrain. Puis la faim la tenaillant nous nous étions installés dans un des rares restaurants à la portée de nos bourses où le poulet frit au miel constituait l’essentiel du menu.

Nous avions jasé et jasé de nos vies respectives, nos intérêts, nos goûts. Corinna était une petite intellectuelle comme moi avec des résultats scolaires bien au-dessus de la moyenne. Une bolée, seulement dans un corps de déesse grecque. Nous avions énormément de goûts en commun côté lecture et cinéma. Elle écoutait à peu près les mêmes choses que mes amies québécoises “de souche”, Claude Gauthier, Ferland, Dubois, Charlebois mais aussi Donovan, Cat Stevens, Shawn Phillips.

Je me croyais soudainement béni des dieux. Le temps filait à la vitesse de l’éclair en sa compagnie. Nos conversations étaient intarissables et c’était la face longue d’une serveuse excédée qui nous lavait maintenant les orteils avec sa serpillère qui avait mis fin à ce “tour en ville” mémorable. Corinna quittait sur la ligne orange vers le nord, moi sur la verte vers l’est. Après s’être bien promis de remettre ça, nous nous étions quittés après avoir jasé encore et encore sur un banc du quai de la ligne orange laissant passer deux ou trois rames pour étirer le moment. Quand la rame ultime s’était présentée, nous nous sommes levés. Elle s’était approchée de moi. Je l’avais prise par les épaules et j’ai baisé doucement ses joues une après l’autre. Elle avait ensuite pris ma tête entre ses mains et elle avait collé ses lèvres chaudes sur les miennes un petit moment, un baiser bien prude mais oh combien agréable. “Bonsoir monsieur”, avait-elle lancé avant que les portes du wagon ne se referment sur elle. “Bonsoir madame”, avais-je répondu la main la saluant bien haut. Derrière la vitre des portes fermées elle m’avait soufflé un autre petit baiser des mains. Je regardais le coeur gros le sombre tunnel avaler la rame qui l’amenait au loin. Cette nuit-là, le sommeil avait eu grand peine à venir m’étreindre.

 


 

La seconde fois, le soleil était au rendez-vous. Nous avions planifié rien de moins que de monter St-Denis de la station Berri jusqu’au boulevard Saint-Joseph. J’avais décidé qu’on commencerait par faire un croche sur Sainte-Catherine vers l’ouest jusque chez Omer deSerres coin Sanguinet. Je m’y étais offert quelques crayons sanguines en lui expliquant que je ne parvenais jamais à tracer un portrait d’elle à mon goût avec la noirceur des fusains. Elle avait alors insisté pour voir les résultats dans les brun-rouge de la sanguine le moment venu. Dans le quartier latin de l’époque qui se résumait à un petit bout de la rue Saint-Denis entre de Maisonneuve et Ontario, nous déambulions lentement en salivant d’envie devant toutes ces belles gens qui sirotaient bières et sangrias attablés aux terrasses des cafés en refaisant le monde entre deux éclats de rire. Nous n’avions que quinze ans. Nous nous étions arrêtés au café Soma plus loin, seul endroit qui ne servait pas d’alcool et qui pouvait donc nous accueillir et nous servir. L’endroit était idéal pour se tremper dans le Montréal alternatif de l’époque. La musique allait du protest song ou du folk américain à la Dylan ou J.J. Cale aux chansonniers québécois en passant par la musique indienne de Ravi Shankar. Un serveur chevelu comme Lady Godiva souvent pieds nus nous proposait des thés et des cafés de divers pays, des tisanes, une alimentation alternative qui incluait des pousses germées de toutes sortes, salade de pissenlit, purées de pois chiches ou fromage de chèvre cru sur croûtons de pain noir, couscous aux fruits et toute cette sorte de choses qu’on découvrait, ravis de toutes ces nouvelles saveurs. Des chansonniers venaient s’y sustenter après leurs tours de chant et pouvaient y siroter un java bien tapé toute la nuit en jouant aux échecs ou au backgammon. Les artisans et les poètes du magazine Mainmise qui avait ses bureaux en haut du café descendaient aussi à toute heure du jour et de la nuit y casser la croûte ou fumer du haschich à la pipe dans l’embrasure de la porte d’en arrière qui donnait sur un triste jardin de béton. On y croisait les Pierrot-le-fou, Patrick Straram, Jean Basile, Denis Vanier, Claude Péloquin et bien d’autres.

Corinna avait adoré ce lieu tout comme moi je l’aimais. Nous sentions que nous faisions partie de ce nouveau Montréal, alternatif, créatif, tourné vers un futur humaniste et pacifique où tous les humains de toutes les races et de toutes les religions avaient leur place. Nous nous y sommes barrés les pieds un long moment prisonniers de notre propre ravissement d’être simplement là, à voir naître entre nous des sentiments troublants jusqu’alors inconnus. Nous avions tant et tellement traîné que le plan de base avait dû être amendé. Corinna devait rentrer avant que son père Georges ne rentre de son travail chez Zorba le Grec.

Plus haut sur Saint-Denis, en haut de la côte Sherbrooke nous avions sauté dans le métro et monté jusqu’à la station Laurier. De retour sur Saint-Denis, coin Saint-Joseph, il fallait conclure cette soirée assis serrés l’un contre l’autre sur le banc de bois de l’arrêt d’autobus. J’avais passé mon bras sur ses épaules, sa tête reposait sur la mienne, sa main chaude sur ma cuisse et nous étirions le temps à tenter de s’inventer une vie.

“Aussi charmant sois-tu, monsieur, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle repris comme une rengaine. Je n’avais pas insisté davantage. Elle s’était levée, j’avais eu droit à un autre baiser des lèvres, long, chaud et encore aussi prude. Et elle avait lentement disparu marchant d’un bon pas sur le boulevard Saint-Joseph vers l’ouest. Je ne pouvais simplement pas m’en aller tant et aussi longtemps que son image perdurait dans mon champ de vision. À l’œil, elle s’était rendue jusqu’à L’Esplanade avant de disparaître, comme si un morceau de mon coeur s’arrachait.

Bonsoir madame.

 


 

C’était devenu une guerre de tous les instants entre mon père et moi. Je me tenais informé auprès de Rémi des horaires de travail de Corinna. Chaque fois que je savais qu’elle était là, à faire tourner son manège, moi j’étais prisonnier là, dans ce foutu dépanneur, à tourner comme un ours en cage. Ma belle-mère, l’épouse de mon père, voyait ces choses-là. Elle savait. Il fallait qu’une jeune fille torture mon coeur pour justifier mes comportements soudainement hirsutes, agressifs, envers mon père. Elle tentait tant bien que mal de le convaincre d’embaucher un commis-livreur tout de suite au lieu d’attendre que l’école soit déjà commencée et qu’ils risquent d’assumer le commerce à deux toute la journée. Il pourrait alléger nos horaires à mon frère et à moi et nous permettre de vivre un été un peu plus normal, comme les autres “enfants”, disait-elle. Mais mon père était aussi têtu que chiche.

Le lendemain c’était la fête du travail mais il avait été impossible de convaincre le paternel de fermer son commerce pour une fois. Un dépanneur, disait-il, ça dépanne surtout quand tout le reste ferme. À cette époque, La Ronde fermait ses portes définitivement ce fameux lundi. C’était là ma dernière chance de revoir Corinna qui n’avait toujours pas voulu me donner son numéro de téléphone. C’était encore le temps béni où les téléphones étaient vissés au mur. Elle disait qu’il ne faudrait pas déranger son père Georges qui pouvait aussi bien dormir ses nuits en plein jour. Elle disait aussi que le téléphone n’était pas très commodément placé pour des conversations de la nature de celles que nous entretenions. J’avais alors littéralement planifié une évasion. À l’heure où je devais me présenter au dépanneur, j’étais déjà embarqué dans la 85 en direction du métro Frontenac pour aller rejoindre Corinna à La Ronde.

Heureusement, Le Monde des Petits fermait plus tôt que le reste du parc. Corrina qui avait semblé heureuse de me voir arriver avait accepté avec joie de passer la dernière soirée sur place avec moi. Nous pourrions faire quelques manèges pour une rare fois, bouffer les cochonneries typiques de la place et rester pour le grand feu d’artifices de la fin de saison. C’était dans la descente verticale au coeur du volcan du Gyrotron que la terreur l’avait fait s’accrocher à moi. À l’abri du regard des autres sièges c’était là qu’on s’était véritablement embrassés pour la première fois, comme sur une poussée incontrôlable, instinctive et torride. Plus tard, allongés sur l’herbe dans un coin retiré, nous avions regardé le feu d’artifices serrés l’un contre l’autre la tête appuyée sur nos sacs à dos. À un moment, je m’étais redressé sur les coudes, je regardais comme en contemplation lascive son visage harmonieux et heureux et je pouvais voir la finale spectaculaire des feux dans le noir profond de ses yeux. Le comité de rédaction s’affairait dans les recoins de ma cervelle à revoir les mots, leur séquence, le phrasé exact du texte que je m’apprêtais à livrer fébrilement pour une première fois à une jeune fille, à la jeune fille devant moi. On aurait dit que d’instinct elle avait su. Sa main était venue se déposer sur ma bouche tout doucement. “Pas ici, pas maintenant, pas comme ça”, m’avait-elle dit tout juste avant que ses mains viennent attirer ma tête vers elle. “Si tu veux monsieur, tu viendras me reconduire chez moi tantôt. Ma mère doit se morfondre d’inquiétude et mon père fait la fermeture chez Zorba et rentrera très tard, aucune chance qu’on ne le croise.”, m’avait-elle chuchoté à l’oreille avant que ses lèvres viennent rejoindre les miennes. Ce baiser-là avait véritablement eu le goût de l’amour.

 

Je ne lui avais pas dit mais j’aurais été la reconduire sur mes épaules, à pieds, eût-elle habité la Saskatchewan.

 


 

Une foule compacte et empressée avait pris d’assaut le chemin menant à la station de métro. Corinna n’était pas vraiment à l’aise dans ces attroupements. Nous étions restés confortablement installés sur un banc à la sortie de La Ronde et nous avions longuement attendu que le troupeau passe. Puis, elle avait choisi de prendre l’autobus 45 à la place du Métro. J’avais horreur de cette idée. La distance que franchissait l’autobus entre la terre ferme et la bretelle du pont était une spirale de court rayon qui montait trois-quatre tours en tire-bouchons et cela me foutait un vertige monstre. Corinna s’était payé ma gueule tout le long de la montée. Dans la folie des soirs de feux, le retour en ville des promeneux de la longue fin de semaine, le trajet entre La Ronde et la station Papineau avait pris une éternité, le pont était totalement bouchonné. Il restait encore tout le trajet vers Saint-Joseph plus au nord où à cette heure-là les autobus se faisaient plutôt rares. Profitant de cette belle nuit claire de fin d’été, nous avions marché lentement tout le trajet entre Papineau et l’Esplanade en jasant tout le long main dans la main. J’avais bien jugé la distance, elle habitait bien près de l’Esplanade.

Nous avions grimpé le long escalier qui menait au deuxième et Corinna avait tourné la clé tout doucement au cas où sa mère se serait endormie. En entrant, comme bien des grands logements du boulevard, un long corridor se présentait devant nous, plein de portes de chaque côté, désert. Corinna me faisait signe, l’index devant la bouche commandant le silence. “Juste pour mal faire, ma chambre est tout au fond”, m’avait-elle chuchoté. Puis, une femme en robe de nuit était apparue, sortie d’une des nombreuses portes. Le visage livide de la femme était totalement déconstruit par l’angoisse. Ses bras s’agitaient dans le vide désespérément à faire des signes étranges et ses lèvres mimaient des mots incompréhensibles. J’avais senti Corrina se raidir.

Puis, lui est sorti. Georges, un homme costaud et sombre aux allures du vrai Zorba. Pieds nus, un pantalon blanc souillé qui empestait le gras de cuisine, une camisole blanche, le visage cramoisi de rage traversé par un seul et épais sourcil noir. Il avait hurlé un long laïus à Corinna en grec en pointant la chambre du fond. Lorsque la pauvre fille était passée nerveusement à côté de lui le dos arqué la tête entre les jambes, il l’avait poussée dans le dos de sa grosse paluche comme pour accélérer son pas. Sa mère l’avait attrapée par les épaules et l’avait conduite à sa chambre. Corrina ne s’était jamais retournée. Du vestibule, je pouvais entendre les pleurs des deux femmes. Puis, l’imposante pièce d’homme s’était retournée vers moi. Les yeux rouges de furie et l’écume à la bouche il criait en s’avançant dans ma direction dans un français totalement massacré. Pas encore assez massacré pour que je ne comprenne pas le message. Il faudrait un jeune homme grec de bonne famille pour oser venir lui demander la main de son unique fille, sûrement pas un p’tit christ de french canadian pea soup comme moi avec ses ridicules bouclettes blondes et ses petits yeux bleus d’agneau sur la broche. Faudrait que je lui passe sur le corps avant. Lorsque son bras menaçant s’était levé et que son énorme index pointait mon nez, j’ai préféré de loin retrouver mon chemin du côté opposé et vite avant que je me mette à me chier dessus. J’ai descendu les marches quatre par quatre et j’ai couru sans arrêt jusqu’à Saint-Denis. Je n’ai pas touché terre plus que dix fois en chemin.

 


 

Des applaudissements et une forte odeur d’agneau flambé étaient venus ramener sur terre mon esprit parti scier du bois sur la lune pendant je ne sais combien de temps. Ces longues journées de congrès me sucent l’énergie. Un chef costaud aux traits sévères méditerranéens tout de blanc vêtu redescendait de la scène centrale de la foire alimentaire sous les derniers applaudissements qui s’estompaient, se creusait un chemin à travers la foule qui commençait à se disperser lentement. L’éclairage de scène blêmissait peu à peu. Plus loin la belle dame à la chevelure poivre et sel rapaillait ses effets, se levait et partait à ses devants. Le chef l’avait prise par les épaules comme s’il avait peur qu’un chinois ne la lui vole.

En s’approchant dans l’allée j’ai eu comme une épiphanie. J’ai cru reconnaître la belle dame. Un porte-nom suspendu à son cou par un ruban multicolore disait : Corinna Tsibucas.

Bouleversé et calculant très mal mes réactions, j’ai vite retourné le mien pour cacher mon nom et j’ai monté mon bouquin à la hauteur de mon nez pour dissimuler une partie de mon visage. Jamais elle ne me reconnaîtrait après toutes ces années. Dans un brouhaha soudain, une poignée d’admirateurs qui venaient en sens inverse monopolisaient l’attention du chef. Il avait échappé la belle dame dans la confusion du moment. Le temps que les admirateurs ne laissent le chef poursuivre sa route et qu’il ne la récupère au vol, elle avait eu à peine le temps de s’approcher de moi. C’était maintenant un regard furtif, nerveux et triste qu’elle portait sur le mien complètement ahuri. Elle avait eu tout juste le temps pour s’approcher de mon oreille et d’y murmurer tout bas :

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles.

Puis ils sont disparus tous les deux dans la foule compacte.

 


 

Ces salons commerciaux m’épuisent de plus en plus avec l’âge. Longues journées debout ou rien que sur une fesse à faire le beau pour les clients qui payent une visite, à se mettre en mode putain pour charmer les clients potentiels. En quittant le Palais des Congrès, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Rejoindre ma douce dans la petite percée de la forêt lanaudoise où j’habite. Ouvrir une bonne bouteille de rouge, m’installer près d’elle et voir venir lentement la nuit en observant la lumière des mouches à feu dans ma forêt, admirer les chorégraphies malhabiles et saccadées des chauve-souris qui chassent leur pitance dans le ciel bleu-mauve profond au-dessus de nos têtes et écouter au loin les coyotes prendre leur shift de nuit.

J’avais abandonné la voiture dans le stationnement incitatif de la station Radisson, maintenant l’avant-dernière station de la ligne verte, la plus à l’est de l’île. Je ne voulais pas me taper le foutoir des travaux de construction omniprésents. Une rarissime balade en métro pour moi maintenant.

Entre deux stations, les yeux à moitié fermés, l’odeur du caoutchouc surchauffé mélangée à celle de la forte humidité des tunnels, la pénombre, le tangage du wagon, cette rencontre fortuite, tout me ramenait plus de quarante ans en arrière.

Ce soir-là dans la pénombre du métro, une des passagères de mon coeur, assurément une des plus jeunes et des plus ravissantes, venait de faire un dernier tour. Sa belle jeunesse quittait lentement son corps de déesse grecque, abandonnait son visage radieux à la peau de pêche, sa belle chevelure couleur chocolat au lait aux reflets cuivrés virait inexorablement au poivre et sel. Sur ses beaux grands yeux noirs, deux paupières fatiguées descendaient comme une dernière tombée de rideau sur ce regard pétillant, sans gêne, naturel, dans lequel le mien s’était jadis littéralement noyé.

 

 

Flying Bum

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Boinsoir madame

Jean-Pierre Ferland

 

(Chanson-génèse du Flying Bum première mouture)

 

 

Mort digne dingue

Mardi, j’ai assassiné un petit matou.

Mardi, j’ai assassiné un petit matou et mercredi matin j’étais au travail comme si de rien n’était, je n’ai rien dit à personne, je bricolais innocemment des emballages sur ma table à dessin. “Voulez-vous votre logo sur les quatre faces?” ou “Est-ce qu’un fond noir vous intéresserait, c’est tendance?” ou encore “Est-ce que je positionne le code à barres en-dessous ou sur un côté?” Jamais je ne leur aurais dit que j’avais assassiné un petit matou. Je ne l’aurais jamais dit à personne, point à la ligne. Ils auraient été profondément choqués de mon geste ou alors totalement indifférents. Les deux possibles réactions m’auraient plongé dans un profond malaise.

Dans le fond, techniquement parlant, je n’ai pas assassiné le petit matou. Ce n’est pas moi qui tenais la seringue.

Mais je tenais le petit matou. Pas tellement longtemps avant, je tenais la plume. Quelle est la différence, vraiment, entre la plume et la seringue? Les deux ont une extrémité pointue. Les deux peuvent administrer des substances cruciales. Poison létal. Encre. Mots. Mises à mort. Mon geste était un peu de tout, un peu de rien, et après je n’ai que signé mon nom et tenu le petit matou.

Pendant que j’attendais l’arrivée du vétérinaire, il m’est venu à l’esprit la possibilité de repasser la porte, fuir la lumière crue des lampes au-dessus de la table d’opération, traverser la salle d’attente et m’en retourner dehors avec le petit matou. Dans les derniers éclairs de ses tristes yeux vitreux et les soubresauts de son corps squelettique, j’étais son unique port d’attache dans ce lieu mystérieux et épeurant pour lui, mes bras son seul réconfort. J’aurais pu me lever et repartir avec lui, mais je suis resté là avec le petit matou dans mes bras. Je l’ai tenu. La chaleur de mes bras et sa confiance en moi le gardaient immobile davantage que mes mains, pendant qu’elle l’emplissait de poison et ma main flattait sa petite tête noire et blanche et je murmurais des mots ridicules et inutiles à son oreille avec une voix d’église.

Le petit matou avait un nom.

Le petit matou avait un nom, mais j’aime mieux le taire. Son nom est encore vivant dans mon esprit et l’exposer au grand air risquerait de le voir se désintégrer et tomber en poussière comme une momie déterrée trop vite. Je vais plutôt vous parler de Paul.

Je vous parle de Paul et je vois une immense pile de magazines périmés dans une salle d’attente d’un hôpital. Les odeurs d’éther me montent au nez. Un Maclean par-dessus un Actualités par-dessus un Maclean, racornis. Les images sont en noir et blanc tellement ça date. Je vous parle de Paul et je me vois moi-même épuisé, écrasé au fond d’un vieux fauteuil en vinyle gris à dévisager les faces longues, livides et luisantes autour de moi, mes deux mains moites exsangues agrippant les appuie-bras. Sa femme à côté de moi stoïque, silencieuse. Je me revois à cet endroit où mon esprit retourne quelques fois comme un éternel prisonnier de ces instants pénibles et il crie toujours les mêmes mots. Ceci se produit réellement – ceci ne peut pas se produire réellement – ceci ne devrait jamais se produire – ceci se produit réellement – il n’y a pas d’issue – aucune lumière au bout d’aucun tunnel. Tous les mots qui s’entrechoquent dans mon esprit noient une à une les rares options heureuses que ma raison propose. Qui va le secourir, guérir mon père, ou le tuer? . . . maintenant? . . . ou quand? . . . mes frères? . . . moi?

Là où je ne voulais jamais me trouver, là où personne ne veut se trouver, c’est de se ramasser les pensées coincées dans une trappe infernale à se dire peut-être que le petit matou aurait survécu. Quelques jours, quelques semaines de plus… ce que j’en sais c’est qu’il restait au petit matou, à ma connaissance, au moins trois ou quatre vies sur les neuf qui lui étaient imparties par une stupide légende. Il aurait pu devenir un vieux patriarche obèse enroulé sur lui-même sur une étagère, immobile comme un chapeau de poil . . . non.

Aussi bien assumer qu’il serait mort de toutes façons. Autant assumer qu’il aurait cherché péniblement son souffle, qu’il aurait souffert sa vie les viscères rongés par le cancer si je ne l’avais pas assassiné.

Techniquement parlant, ce n’était pas un meurtre.

Il y a toutes sortes de mots. D’autres mots. Compassion, pitié, laisser partir, un choix difficile, cela fait partie de la vie, parti au paradis, dire au revoir. Tellement de beaux mots sirupeux à la texture de sables mouvants. Assassinat est un mot fait de pierre et d’acier. J’aime mieux me considérer comme un assassin plutôt que de m’enfoncer dans les vases mouvantes de la rectitude.

Si mon esprit revient dans cette salle d’attente un long moment, mes mains moites agrippées aux appuie-bras de cette chaise bancale en vieux vinyle gris, le décor glauque en noir et blanc d’une autre époque, éventuellement mon corps s’appuie sur les bras de la chaise, se lève et marche le long du corridor sans fin, rejoindre Paul. Et je croise un médecin et je lui parle encore avec ce que mon père appelait une petite voix d’église, une voix basse et hésitante, étouffée au fond de la gorge. Je lui parle de morphine et de dosages, on jase, là. Je lui parle de mesures extraordinaires et de souffrance ordinaire, cruelle, inutile, sans retour. De prescription revue sous le coup de la fatigue, sa femme qui croit encore, en vain, à bout de force et de prières. Il m’écoute. Il sort un carnet de sa poche de sarrau.

Une plume.

Je reprends mes esprits un long moment devant la porte de sa chambre. Je me rends à son chevet et mes doigts effleurent le peu de cheveux qui ornent toujours sa tête blanche, je sais que je ne dois attendre aucune réaction, ses yeux ne s’ouvrent même pas un peu, qu’un souffle rauque et mécanique, malaisant, je lui dis tout de même que j’ai offert à son épouse d’aller se reposer un peu et je lui explique aussi simplement avec une voix d’église comment je viens juste de l’assassiner.

Mais peut-être que cette fois-ci je vais me laisser aller à le toucher. Peut-être cette fois-ci il se redresserait dans son lit, qu’il respirerait avec ses propres poumons, que ses yeux s’ouvriraient et qu’il me regarderait comme un père regarde un fils et qu’il me dirait fais-toi-z-en pas, tu te rappelles combien j’en ai gazé avec le muffler de mon char des portées de petits chats enfermés dans une caisse de beurre en bois, c’est vraiment pas tous les chats qui ont droit à neuf vies.

Et on essaierait d’en rire ensemble. Pour un instant je ne serais plus autant un assassin. Et je sortirais la planche de cribble et les cartes, et les 15-2, 15-4, 15-6 joyeux résonneraient dans la chambre jusqu’à ce que la toux le reprenne et les cartes sautilleraient, glisseraient partout d’un bord et de l’autre sur le drap recouvrant ses jambes décharnées. On en rirait. On passerait tout le paquet de cartes deux-trois fois plutôt qu’une et ce serait une partie mémorable.

Et on prendrait tous les deux le temps en otage, entre la plume et la seringue de trop et quelque part le petit matou serait encore en vie.

 

Flying Bum

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