Madame Cooper

Elle sentait bon la lavande. Elle était toute menue, toujours mignonne dans ses belles robes aux garnitures de dentelle. Sa tête était toute blanche presque bleue, sa longue chevelure toujours bien retenue en une savante toque sur sa nuque, de belles joues toutes roses bien que marquées sévèrement par des plis creusés par le temps qui la balafrait cruellement en fuyant. Une longue solitude avait emporté toute sa volubilité, comme si elle économisait ses mots qui me venaient comme autant d’offrandes toutes douces, que les plus ressentis et les plus beaux des mots. Je ne les comprenais pas tous, son anglais venait tout droit du nord-est de l’Angleterre là où son mari avait jadis travaillé au fond des mines de charbon et ma mère disait que c’était malpoli de faire répéter les vieux. On osait encore appeler les vieux des vieux à cette époque. Le son de sa voix comme une musique me suffisait quand quelques mots m’échappaient.

Une vieille photo de son époux dominait sur le haut du piano près de celles de deux grands garçons en uniforme qui n’avaient pas fait le voyage en Abitibi et qui avaient finalement abandonné leur jeunesse sous le feu des allemands. L’image des trois hommes vivait là, au milieu d’un jardin de belles fleurs en pots. Le tout disposé sur de belles dentelles crochetées prenait l’allure d’un petit éden installé là pour toujours sur le dessus du piano.

Dans l’indigence immense de l’Europe d’entre deux guerres, la grève du charbon de 1926 qui les avait poussés au bout de leurs ressources, la pneumoconiose qui affectait déjà son époux les avaient forcés à envisager d’autres cieux et ceux de l’Abitibi des années 30 s’annonçaient des plus cléments pour eux. L’Abitibi avait faim de main d’oeuvre minière, était pays de promesses, destination de rêve pour les mineurs captifs de la grande dépression.

D’autres comme eux étaient venus nombreux de toute l’Angleterre, de l’Europe de l’est, même de Russie, et tous leurs enfants de première ou de seconde génération qui peuplaient ma rue s’amusaient ensemble sans façon utilisant tous, même les petits canadiens-français comme moi, un anglais maîtrisé avec un bonheur variable pour se comprendre entre eux. Mais pour le pauvre monsieur Cooper, nul bien ne fût fait à son black lung* dans le tréfonds glacial et humide de la mine Lamaque. Après quelques années de dur labeur, il rendit son ultime souffle en débardant un trop lourd voyage de roc, quinze cent pieds sous la terre, en 57, l’année de ma naissance. Je ne l’ai jamais connu.

Et elle s’était retrouvée toute seule en Abitibi, toute seule avec ses souvenirs lointains de Lanchester, de ses deux petits soldats morts au combat et de son amour mort dans le ventre de la mine Lamaque. Elle était demeurée sur sa terre d’adoption, là où dormait maintenant son homme en l’attendant.

L’intérieur de sa maison était à l’image de la petite reine des lieux, propre, paisible, ordonnée, comme une petite maison de poupée à l’échelle humaine, un peu figée dans le temps. Une haute et épaisse haie de chèvrefeuille cachait sa toute petite maison et elle pouvait ainsi vaquer à l’entretien de ses fleurs et de son potager en toute discrétion à l’abri des regards. Je l’observais souvent lorsqu’armé d’un bocal je m’enfonçais la tête dans la haie chassant le bourdon dans la jaune floraison de juin. Quand elle m’y surprenait, elle me souriait et me disait : “Come, don’t be shy, there must be huge ones on this side.” J’aimais la musique de ce mot. Youuuuuudje. Et elle me laissait gentiment chasser sur son territoire et nous partagions plus tard une limonade fraîche dans sa balançoire en observant la chorégraphie désespérée de mes bourdons dans leur prison de verre.

De la rue, une percée comme une porte dans la haie ouvrait la voie sur un petit trottoir pour accéder à l’entrée de sa maison. Le soir de l’Halloween 1963, j’étais là, immobile devant la percée de la haie. Avec mon ami Normand, nous hésitions. Aucune décoration de circonstance qui aurait pu nous faire sentir les bienvenus mais la petite lanterne de porte qui éclairait jaune était bel et bien allumée et il y avait lumière au salon. J’avais six ans à peine. Les autres enfants qui passaient par là, des plus grands, nous lançaient de solennels avertissements : “N’allez pas là, elle est folle, elle va vous faire chanter avant de vous donner vos bonbons.”

Tout le temps que nous réfléchissions à la situation, aucun enfant ne s’était risqué à passer le trou, longer le trottoir et sonner. Mon ami n’était pas très chaud à l’idée lui non plus mais moi je la connaissais. “C’est une vieille sorcière!”, disaient au passage les grands espiègles pour nous faire peur. Pour moi elle n’était rien d’autre que notre voisine immédiate, mon amie croyais-je, ne me laissait-elle pas chasser le bourdon chez elle? Ne prenions-nous pas la limonade ensemble? Elle était gentille, madame Cooper, j’en étais convaincu. Alors, j’ai réussi à en convaincre aussi le pauvre Normand, le pressant de me suivre et nous nous sommes finalement présentés à sa porte.

Pour s’amuser, la vieille dame avait poudré ses belles joues davantage que de coutume et rougi ses lèvres exagérément. Elle avait enfilé par-dessus ses vêtements usuels un élégant châle de tulle noire et elle portait un long chapeau noir pointu comme les sorcières. Une bonne odeur de popcorn et de caramel chaud envahissait la maison. En me retournant pour dire à mon ami Normand: “Tu vois?” . . . surprise. Plus rien, nada. Il avait tourné les talons et pris ses jambes à son cou d’épouvante.

Elle me prit délicatement la main pour m’attirer vers l’intérieur, refermant la porte derrière moi. Elle ne me faisait pas peur du tout. Elle faisait innocemment semblant de ne pas me reconnaître sous mes hardes de guenillou d’un soir et elle me plaça debout près du piano, un lutrin posé devant moi. “Tu vas devoir chanter avec moi” me dit-elle lentement que je comprenne bien son anglais d’un autre monde. “Je ferai les couplets et nous ferons les refrains ensemble, je te guiderai.” m’expliqua-t-elle encore dans son anglais tout à elle.

Trempant le maïs soufflé dans le caramel encore chaud, elle en faisait des boules, elle y plantait un bâtonnet de bois et déposait tout cela sur un petit carré de papier ciré qu’elle rabattait et venait tortiller sur le petit manche de bois. Et elle savait faire les meilleurs caramels anglais naturellement. Ça sentait divinement bon et il n’y avait rien de mal à chanter après tout. Le jeu en valait amplement la chandelle, pensais-je alors. Elle s’installa gracieusement sur le banc du piano et amorça le petit air traditionnel anglais “Oh, would I were a bird”.**

Je me débrouillais déjà en lecture et les cousines m’avaient surnommé en rigolant le petit Josélito de Bourlamaque me reconnaissant quand même un certain talent vocal. Quand vint la partie qu’on devait chanter en duo, mon oreille avait déjà saisi l’air et les paroles sont venues comme si je chantais cette chanson depuis le berceau. Je n’avais jamais vu quelqu’un jouer du piano en personne, encore moins en être accompagné et chanter, j’étais fasciné, emporté. La vieille dame, curieusement, semblait tout aussi chavirée que moi. Elle se retourna à ma première note et une grande tristesse s’était soudainement emparée de son visage mais elle continuait à chanter malgré les larmes qui s’était mises à lui descendre sur les joues, traçant de grandes stries dans son fard de mardi gras. Je ne comprenais pas très bien ce qui se passait mais je sentais qu’une profonde et triste magie s’était mise à descendre sur nous, envelopper le moment.

Au dernier chorus, ses doigts ne touchaient plus aux notes et elle chantait avec moi a capella la voix tremblotante en me fixant du regard. Ma petite voix de soprano formait avec la sienne une divine harmonie. Vint un interminable et malaisant silence après l’écho de nos dernières notes. Elle se leva, passa délicatement sa petite main chaude et frippée sur ma joue noircie de vagabond d’un soir et elle me dit tout simplement: “Thank you, Loulou.”

En me conduisant vers la porte sa main sur mon épaule, je pouvais voir que les larmes n’avaient jamais cessé de descendre sur ses joues rosies d’émotion. J’étais transi de malaise de l’abandonner ainsi à sa tristesse. Du fond de ses yeux aux couleurs du chagrin surgit un bienvaillant sourire qu’elle m’offrit tendrement en me remettant deux boules de maïs au caramel encore chaudasse. Puis elle me pria de retourner bien sagement chez moi et de partager avec mon frère.

Nous avons eu elle et moi quelques autres rendez-vous comme celui-là, à l’Halloween et en bien d’autres circonstances encore où tout devenait prétexte à passer au piano dans une joie profonde toujours nourrie de la même mélancolie. Tous les Halloween depuis me replongent dans cette même tristesse bénie. Tristesse qu’elle fasse maintenant partie de mes fantômes d’enfant, tristesse qu’aucune friandise n’aie jamais pu depuis rivaliser avec le délice des boules de caramel de ma belle amie, mais encore que jamais plus nos deux voix ne rêveront ensemble de devenir cet oiseau qui vole souffler les plus doux de ses mots à l’être si cher à son coeur.

CHORUS

Oh, would I were a bird,

That I might fly to thee,

And breathe a loving word,

To one so dear to me.**

* black lungs: poumons noirs, nom familier de la pneumoconiose, maladie pulmonaire qui affecte particlulièrement les mineurs des mines de charbon.

** “Oh, would I were a bird”, chanson traditionnelle populaire d’Angleterre, paroles et musique de Charles Blamphin.

Flying Bum

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Eleonore, gee, I think you’re swell

Éléonore première

Un vieux film français nous a laissé l’expression: La vie comme un long fleuve tranquille. On a tous tendance à absorber béatement les dictons populaires à force de les entendre. Moi, je ne devais pas avoir les bonnes rames ou la bonne grandeur de chaloupe parce que la mienne a connu de la houle plus souvent qu’à son tour sur ce long fleuve pas si tranquille et je me suis mouillé le cul plus souvent qu’à mon tour. Écopé, dans tous les sens du verbe. Ça et la peur de sacrer le camp à l’eau. J’étais en plein dans une de ces tempêtes, à bout de forces et totalement perdu dans mon frêle esquif lorsque, comme aux marins pris de désespoir apparaît toujours une sirène, Éléonore m’apparut.

Non. Je la cherchais, je crois.

Elenore, gee, I think you’re swell . . . que je lui ai chanté dès les premières journées où je l’ai connue. Mais Éléonore était trop jeune pour connaître ce vieux hit des Turtles même si elle trippait profondément sur Elvis. Ça lui venait de son père. Un bon papa de campagne qui capote sur le king. La toune m’est restée comme un ver d’oreille pas tuable tout le long de cette brève mais tumultueuse relation.

Éléonore était ce genre de fille qu’on pourrait qualifier de ragoûtante. Vive et intelligente, belle grande fille de campagne aux allures saines et athlétiques, au sein bien rond et aux hanches généreuses, blonde comme les blés, armée d’un sourire meurtrier et d’un charme de sorcière, une fille avenante et bien d’adon. Dans de bien tristes circonstances, on m’avait par amour redonné la liberté de laisser le corps exulter à gré comme il se doit mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Sur un homme au corps abandonné à lui-même par une conjointe rachitique et mourante, le piège d’Éléonore s’est vite refermé.

Éléonore avait complété des études en graphisme pour se sortir de son milieu rural qui l’ennuyait profondément et s’était exilée en ville où la vie trépidante offrait toujours quelqu’occasion pour la fête. Nous avions une différence d’âge appréciable mais il était écrit d’avance, les cartes bien mises sur la table par tout un chacun, notre relation serait strictement hygiénique. Vive l’hygiène!

Hygiénique mais aussi infernale. Ma tempête n’était même pas proche de se calmer avec elle. Les eaux troubles d’Éléonore brassaient la chaloupe à tout rompre.

Il existait une autre Éléonore, Éléonore la noire, il suffisait d’être en situation intime avec elle pour qu’elle se révèle. Elle ne connaissait à peu près pas d’inhibitions. D’abord excitée comme une fillette devant son nouveau jouet, amusée, irrésistible et jouissive. Elle s’emportait jusqu’à l’épuisement puis elle révélait une nature étrange, difficile à comprendre ou à s’expliquer. Éléonore réclamait sa punition dans une sexualité débridée pour des fautes que j’ignore mais qui semblaient inavouables, impardonnables. Impossibles à assumer pour un seul homme dans une seule vie. Alors elle ne comptait plus ses bourreaux. Et j’en étais bien malgré moi, je m’en accommodais. No strings attached comme disent les chinois.

Immanquablement, au matin comme par magie, revenait à la vie une charmante Éléonore, souriante, avenante, ragoûtante et je sombrais à nouveau. La chanson repartait dans ma tête jusqu’à la prochaine furie des dieux. Et ce fut ainsi pour un temps, le temps qu’elle passe à d’autres projets et me jette comme un seau de pisse au caniveau sans aucune forme de procès. Ainsi Éléonore régnait. Mais on aurait pu sentir venir le décret gros comme le train de cinq heures.

La chair suffisamment rassasiée, repu, le fleuve semblait soudainement bien calme sous ma chaloupe. Enfin.

 

Éléonore deuxième

Quelles sont les chances? On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré que cette Éléonore me ferait le plus grand bien. La deuxième Éléonore tombait dans la catégorie des madames bien mises et bien conservées, si bien que son allure ne trahissait nullement sa décennie d’avance sur moi. Je dis décennie mais je n’ai jamais vraiment su, ce pourrait être bien davantage, la deuxième Éléonore était une femme coquette et discrète, tout de même.

De bonne descendance, elle était une femme très intelligente, instruite, soignée et articulée. Qu’importe l’âge qu’elle aurait pu avoir, elle ne les faisait pas. Elle recevait chez elle, toujours, à ses heures, à sa convenance. Elle était une femme mariée. Éléonore habitait un de ces bungalows cossus de Ville d’Anjou, dans le quartier qui faisait dire aux ti-culs de Rosemont qu’Anjou était une ville de riches. Large construction en plain-pied, de pierre et de parements de cèdre au toit peu pentu plantée sur un terrain de taille respectable à l’aménagement paysager époustouflant, la maison comptait bien une quinzaine de pièces.

Le mari d’Éléonore était chirurgien dans un hôpital de Montréal et y passait le plus clair de son temps, ses brefs passages à la maison familiale marqués de longues et silencieuses dégustations d’alcools fins en solitaire dans son bureau fermé. Éléonore, désoeuvrée, s’y ennuyait. Jadis professionnelle, après le départ de son dernier fils, elle avait repris du service à même un bureau aménagé dans sa maison d’Anjou. Le temps lui semblait moins long de la sorte, l’argent ne comptait pour rien dans ses calculs. Le bonhomme était bien plein, mais sa vie à elle totalement vide.

Nous avions de longues conversations de salon comme dans les films français, évaporées comme dans les bandes dessinées de Régis Franc. Au début je me sentais véritablement observé, questionné, sous enquête. Éléonore avait vu neiger, elle devait savoir à qui elle avait affaire avant toute chose. Je crois bien que mon charme opérait subtilement. La plupart du temps, elle était suspendue à mes lèvres, écoutait et buvait la moindre de mes paroles. Après un temps, je ne voyais plus du tout la différence d’âge, j’observais les efforts qu’elle mettait à ses tenues pour offrir juste ce qu’il faut au regard, je l’observais croiser et décroiser ses jambes dans un frissonnement de nylon et je sentais les titillements m’envahir.

Entre quatre murs, seuls un homme et une femme. Un homme dans la force de l’âge comme moi à l’époque, après trois-quatre-cent jours sans sexe, je commençais à ressentir de sérieuses difficultés à bien entendre de l’oeil gauche. Normal. La madame devenait tout à fait acceptable, tout à fait désirable même.

Puis vint un temps où elle se mit à parler longuement d’elle. Enfance au couvent, élevée par des nourrices, des nonnes et des bonnes, elle ignorait tout de la véritable chaleur humaine. Ça n’annonçait rien de bon. Elle s’était jetée corps et âme dans de longues études. Presqu’offerte en mariage forcé au docteur chose, elle avait accepté l’union voyant là une forme d’affection de la part d’un homme qui lui était d’autre part totalement inconnu. Une vie sexuelle moche, trois enfants, un gros bungalow et une vie mondaine ennuyante à entretenir et nous en étions là.

Elle à me raconter sa triste histoire en long et en large en moult détails et moi à ravaler la mienne en dépression sévère à l’écouter patiemment en hochant discrètement de la tête de temps en temps pour faire semblant que j’écoutais. Je me faisais violence pour retenir les baillements. Le monde à l’envers.

On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré qu’elle me ferait le plus grand bien, j’ai tout juste fait le sien.

La deuxième Éléonore était ma psychologue.

Elenore, gee!

 

Flying Bum

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Flo & Eddie, Mark Volman et Howard Kaylan anciennement membres des Turtles, ont ensuite été connus sous le nom de Phlorescent Leech and Eddie alors qu’ils ont poursuivi leur carrière comme vocalistes pour Frank Zappa et les Mothers of Invention. Elenore a été écrite par Howard comme une parodie à la chanson des Turtles So happy together, bien qu’Elenore ait atteint la sixième position du célèbre Billboard américain.

Version studio de Flo & Eddie:

 

Les déboîtés

Le vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure, nuit sans lune sur Montréal. Des nuées de feuilles se soulevaient comme des volées d’étourneaux et tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie en rase-mottes zigzagant. Ou collaient sur les pare-brises, lui offrant une autre chance par-dessus la buée des fenêtres de ne pas être vu, reconnu. Le vieil homme avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur, félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: “Madame, madame, madame, madame, . . .” à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait davantage de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement installé. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie. Ou la police. La police verrait peut-être la boîte, la fouillerait qui sait? Poserait des questions. Il était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur a pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue.

Tellement de temps avait passé par là depuis, souvent sur les paumes endolories, les coudes râpés, sur des fesses échauffées, le temps de tout oublier. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame était pénétrée trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix. Vingt ans, c’est long. Le jour “J” était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de drame aura toujours sa place. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte qu’il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’un dollar ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retira les clefs du volant, tout s’éteignit, sons et lumières. Il prit la boîte de Black Magic avec lui et quitta la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur celui-ci. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. Il monta les marches comme si elles étaient de fines tablettes de cristal en s’agrippant systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait complètement pour mettre sa deuxième main sur la boîte de chocolats Black Magic, en cas. Sur la dernière marche, il examina longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur fit un tour supplémentaire quand il se rendit compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il vit, et se calma les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approcha à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage devant la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il ouvrit le couvercle de la boîte à pentures en s’assurant de le placer entre le vent du nord et les billets. À la première tentative, une bourrasque bien placée le fit paniquer et il referma le couvercle prestement. Puis s’y remit une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets pour s’assurer qu’ils étaient tous passés et il observait la pluie de billets se déposer éparse sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent. Au diable, pensa-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré, et rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange l’envahit tout de même, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il leva légèrement les yeux et vit une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partit du cou, descendit tout le long de sa colonne puis remonta prestement à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

La ville avait aménagé ce petit parc suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, vespasienne condamnée depuis belle lurette, offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’itinérante était installée là, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient lui offrir un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait l’accompagnement tout bas. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, allumées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie. Venus d’on ne sait où, deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Jamais. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. Il y a de très grosses blessures dans le fond de ce sac-là, laisse ça là. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus.” J’étais hors de moi.

Bon, des menaces!” répliqua Olivette, la bag lady qui squatte mon génie.

“Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on te reconnaît. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, c’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non?”

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie, depuis qu’il avait enterré son père en fait, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques à Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus un peu sur le tard. À l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de bien des choses déjà inventoriées dans la liste des pas jo-jo. Et lourdes quelquefois même. Quasi impossibles à réparer. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Ni l’un ni l’autre. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tout deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout se comprend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les mettait dehors, que les gars de banlieue couraient après les taxis désespérément sur Pie-IX, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde de but en blanc ou plus bêtement finir les bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un vieux divan dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où était l’autre.

Il était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent peut engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. Lui, il aurait voulu se trouver nimporte où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller faire la seule chose qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus. Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du volant et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’est davantage un automate qui ouvrit la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sauta à la gorge, contraste sauvage avec la cabine climatisée, et les genoux lui fléchirent. Le tunnel superbe manquait d’air, il étouffait. Il appuya ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs.

Il reprenait encore lentement ses forces, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait eu raison de sa conjointe qui avait toujours administré le ménage, lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accomoder, s’était-il dit, une fois de plus, bien que l’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Il traversa le long tunnel désert, repéra la bonne adresse civique et regarda par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprit l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il se rendit à la porte, il tourna la bobinette d’un autre âge et l’autre l’attendait déjà au bout du son de la cloche mécanique. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à la table devant chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles et depuis l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui et il vivait maintenant seul à nouveau, sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, il devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté des délires voir s’il s’y trouvait encore.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. De bière en bière, ils en ont sifflé quelques-unes à la vie dont celle de trop. L’alcool transformait l’autre à la vitesse grand V, le crâne rose et nu et le front lui perlaient à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long de son appendice nasal impressionnant et luisant de sébum, la bouche s’était empâtée, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours. Il savait d’instinct que la situation embarassait l’autre autant que lui. Au bout d’un moment, l’autre sortit sa ridicule sacoche de gars, en sortit un chéquier et se mit à griffonner, les yeux exhorbités, excédé. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour lui pesait le poids d’une maison, il lui beugla: “Tiens, je t’en donne rien que la moitié, prends ça puis va-t-en. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, tu ne me rembourseras jamais.”

Et lui est reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait tué. Avait tout tué.

Il avait longuement déambulé dans la chaleur torride de ce maudit après-midi cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre, une autre moitié de somme à trouver et cela pesait huit tonnes sur ses épaules. Ça ou le poids d’une maison. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un paquet de sacs dans un pousse-pousse de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux. “Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!” lui dit-elle.

“Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?”  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui?, qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans le cash?, la dette avait-elle été remboursée?, les amis s’étaient-ils retrouvés? 

“Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça sûrit, ça caille, ça finit par sentir mauvais, ça blesse les gens pour toujours. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, pas encore du moins, encore moins la fin. Il faut savoir lire entre les lignes, démêler le vrai du fantasme. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.”

Mais elle rongeait son frein solide. “Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ.” Elle était déchaînée. Vues les circonstances particulières j’ai quelque peu renié mes propres règles. “OK, d’abord, tu veux une fin? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dedans, de rattacher le sac après et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.” Un gros YES, répondit-elle le sourire large comme un truck. “Promis juré?”  Et elle faillit me cracher sur le pied.

Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

Un long et malaisant silence a immobilisé la scène un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipatemment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: “Fuck, tasse-toé, le cash s’envole!”, en le contournant et en chassant désespérément le dollar comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie à la Béjart. Lui s’enfuit dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas: “T’es qui toé, c’est quoi cet argent-là? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?”

Lui s’est immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face. Il regarda l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui dit simplement: “Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé! Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe chez Ogilvy, des beaux souliers à talons hauts qu’on rie un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode et hors de prix sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les conteneurs de restaurant. Offre-lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir. Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis sauve-toé.”

Ah ça c’est chien Luc St-Pierre, t’es rien qu’un si pis un ça!”, bougonnait Olivette en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile comme promis.

Ben bon pour toé, Olivette.

 

Flying Bum

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La noce

Journée aussi lumineuse que mémorable. Je regardais courir les enfants tout mignons dans leurs plus beaux petits habits, partout dans ce grand jardin, des enclos où étaient installées, là pour les amuser, quelques bêtes. À la petite mare où quelques grenouilles les excitaient en fuyant les traquenards et les cailloux que les plus intrépides leur lançaient sans pitié. Tour à tour, ils pillaient le bar à bonbons pour se charger le génie au sucre des idées les plus folles. Beaucoup de ces merveilleux enfants étaient ma propre descendance, les petits de mes petits, maintenant devenus beaucoup trop grands à mon goût.

Mon plus jeune, déjà marié, pas tellement loin avec sa douce Christine, leur petit Henri avec lui, Adèle sur mes genoux. Mon fils aîné nerveux sur la petite scène en plein bois qui attendait sa promise tout de blanc vêtue venir vers lui aux bras de son père par la petite allée pavée de pierres blanches. J’avais mal aux mêmes places que lui qui n’avait pas voulu s’écrire des repères pour les voeux qu’il allait prononcer, son trac était visible à l’oeil nu, pour moi son père avec encore plus d’acuité. Il voulait y aller librement sans lire, être vrai.

Tous contribuaient à l’effort pour contenir la petite marmaille, tenter désespérément de sauvegarder un minimum de décorum dans les circonstances. J’entendais un frère, un cousin, noter fort à propos que c’était maintenant nous les vieux mononcles et les vieilles matantes dans les noces des plus jeunes. C’est comme une roue qui tourne (sic). La foutue roue qui tourne avec laquelle on nous pollue les oreilles incessamment en faisant fi de l’idée même de l’impermanence des choses, de la brièveté des êtres vivants, de l’unicité de leurs parcours. La roue ne peut revenir aux mêmes points, elle tourne, elle tourne, sans pilote, s’en va se perdre au diable vert. Quelle connerie. Plus ça change, plus c’est pareil : une autre connerie. Rien ne sera jamais plus pareil, tout se transforme et comme me le rappelait récemment Esther Luette (blogueuse amie), comme Héraclite le philosophe nous l’exprimait, “on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.”

Le trac de mon fils me ramenait au mien lorsque tout petit je me préparais à aller chanter dans une noce. Une vieille chanson de Christophe à propos de marionnettes qu’il construisait avec de la ficelle et du papier ou d’une dénommée Aline au doux visage. Les noces de mon grand frère ou la noce de ma cousine, soeur de coeur, qui me trouvait tellement mignon dans mon habit bleu astral luisant comme une mouche à marde. Et elle était encore là aujourd’hui, près de moi, presque cinquante ans plus tard, à me trouver encore mignon dans mes guenilles neuves de vieux singe.

Le petit air jouait tout seul, au fond de ma tête, les paroles encore intactes dans ma mémoire se défilaient en sourdine. Impossible de les arrêter. Une voix d’enfant chantait en moi, la mienne.

Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
L’une d’entre elles est la plus belle
Elle sait bien dire papa maman
Quand à son frère il peut prédire
Pour demain la pluie ou bien le beau temps

Les puissantes émotions de mon fils me ramenaient aux miennes lorsqu’il parlait de ses pas. J’ai eu besoin de mouchoirs comme bien d’autres. Tous les petits pas que je lui ai montrés à faire, un à un au début, puis tous ceux que je regardais lui et son frère faire tout seuls, le coeur à l’envers à l’idée qu’ils se fassent mal. Le regret de tous ceux que je n’ai pas pu leur montrer. À tous ces pas d’enfants, mais surtout d’adolescents et d’hommes accomplis que leur mère n’aura pas vus. La promesse faite de les conduire jusqu’au pas de leur vie, bien armés pour la guerre, me livrait aujourd’hui sa quittance, payait ma dette envers elle pour le bonheur de me les avoir donnés. Me séparait d’elle encore plus, plus définitivement que jamais. Et d’eux un peu aussi. Leurs présences me seront désormais comptées, plus précieuses d’autant. Ainsi vont les choses.

Le sinueux parcours de leurs pas les a conduits tout deux à leur alter ego, la singulière pièce manquante à toute vie d’homme pour la mener à bien, ce grand mystère d’amour. Cela, je leur aurai bien appris. Dans ses voeux mon fils disait que lorsque ses pas se sont arrêtés devant Sophie, les deux petits, leurs fils, à ses côtés, il avait dès lors réalisé la plus importante chose au monde, il venait enfin de trouver un sens à donner à sa vie. Le grand mystère résolu.

Le sens de la mienne s’évapore un peu plus maintenant, finira bien par s’échouer calmement un jour sur un nouveau rivage, sans l’angoisse d’abandonner derrière un équipage vulnérable et sans défense. Les traces derrière mes pas pourront maintenant, comme un doux visage dessiné sur le sable, s’effacer lentement de la grève au rythme des caprices de la vague éternelle.

Je suis et je resterai un père heureux, fier et follement amoureux de ses enfants. Un peu gaga aussi.

Flying Bum

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Barbarie Inc.

Olivette, la charmante bag lady qui vit dans ma tête est en plein ménage du printemps ces jours-ci. (lire: Olivette et moi ) Peu de gens ont l’immense bonheur de connaître intimement une bag lady, savoir ce que contiennent tous ces sacs qu’elle transporte partout où elle va. On soupçonne bien de la guenille ou des collections échevelées de choses toutes plus inutiles qu’insolites et qui ne sentent probablement pas très bon. Olivette, elle, toute confinée dans mes songes, ramasse systématiquement des choses que j’ai laissées derrière moi au fil du temps. Bien des choses échappées ou qui m’échappent toujours, des bouts de vie à oublier, les projets avortés et ceux jamais entrepris, des gestes regrettables ou de folles ambitions qui ont fini à la cour à scrap des bonnes idées, pas si bonnes que ça finalement. Une bonne bag lady ne jette jamais rien dans le puits profond de l’oubli, on ne sait jamais. Elle conserve, elle trie, elle classe, elle regroupe pour mieux s’y retrouver et finit par finir ensevelie sous les sacs. On reconnaît les plus vieilles à la grosseur du tas.

Toutes les fois qu’elle entreprend son ménage, Olivette ne fait que rebrasser tout ça, vider un sac au hasard, s’exciter sur son contenu un moment et inévitablement elle replace tout ça dans le sac à la fin, proprement. Elle fait cela pour moi, qu’elle dit. Moi j’ai tendance à tout jeter, le bébé avec l’eau du bain, brûler les ponts, tourner le dos à mes démons et rincer les mauvais bouts de l’histoire à la grande eau, à mesure que les nouveaux espoirs embarquent. Elle garde tout, la torrieuse.

“Viens voir celui-là, tu vas capoter”, me lance-t-elle, un jour que je regardais tranquillement passer le néant en silence, seul dans mon observatoire à songes (mon abri-balançoire anti-maringouins).

“Arrête, Olivette, tu vas me rendre complètement fou si tu ressors tout ça, tu le sais, tu vas m’arracher le coeur.”  Je l’en implorais en sachant très bien que je gaspillais de la belle salive. “Non, non, celui-là tu vas tripper tu vas voir, c’est une foutue de bonne idée, elle est même pas démodée un peu, ça vaut la peine de ressortir ça!” Et déjà, elle sortait une à une toutes les pièces à conviction du sac.

• Bibelot copy

“Regarde si c’est beau ce petit bibelot-là!”, en sortant le premier morceau du sac. Et tout de suite mon esprit a reconnecté. “T’es folle, Olivette, je ne pourrai jamais finir cette histoire-là, on en a parlé souvent pourtant.” Mais Olivette est tache quand elle veut. Elle sortait encore deux vieilles photos du sac. “Regarde s’ils sont beaux, tu m’avais promis que quand tu aurais une belle grande barbe blanche naturelle et la face toute plissée comme eux, tu t’en achèterais un orgue de même et même un beau petit singe que tu habillerais en bell-boy et que tu lui montrerais à passer la tasse.”

•Vintage 2

Ceux qui m’ont connu du temps où je travaillais pour les italiens s’en rappellent encore. Bien des années après cette mémorable époque, aux funérailles de mon ami Michel, le patron de la boîte, les gens me disaient encore en plantant leur coude amical dans mes poignées d’amour: “Belle barbe, mon Luc, ça s’en vient, là!” disaient-ils en mimant de tourner de la main la manivelle d’un orgue de Barbarie imaginaire et en chantonnant le petit air de cirque bien connu.

Des gens sympathiques mais leur esprit pouvait rarement se rendre sur ces terrains-là, je leur faisais entrevoir les verts pâturages d’une douce folie enfin permise. Je leur ai tellement cassé les nénettes avec ça, plusieurs sont encore convaincus que je vais le faire pour de vrai. Convaincus comme Olivette.

Bébé-boumeur de la dernière cuvée, je n’ai pas connu la grâce d’une grosse job steady avec la pension blindée à la fin de mes jours, j’ai toujours bossé dans de bien petites et moyennes entreprises, j’ai souvent piloté mes propres gamiques à bout de bras. Mon plan de pension se compose essentiellement de quelques rares opportunités d’en coller icitte et là, d’une vieille canne de tabac Sweet Caporal pleine de pensées magiques, un manuel de simplicité volontaire et je ne manque jamais l’occasion de payer au bon gouvernement ma part de l’impôt sur le rêve, surtout quand le gros lot s’annonce gros. J’ai toujours su que je devrais gagner ma croûte jusqu’à mon dernier souffle, alors j’avais pensé à cette petite combine.

Une belle petite job d’été habillé comme Leon Russel en haut-de-forme, à tourner la manivelle de mon orgue pendant que mon petit singe soutirerait le pognon à un public fasciné et attendri par la petite bête aux allures humaines, intrigué par le vieux fou aux allures d’un steampunk extra-terrestre et bercé par des airs d’un autre espace-temps. J’avais déjà choisi mon coin de rue, en avant du Simpson’s sur Sainte-Catherine, ça ne date pas d’hier.

Dans le fin fond du sac, des publicités de fabricants ou des restaurateurs d’orgues de Barbarie, tous en Europe. Des listes de titres de musique disponible en papiers perforés, des noms d’éleveurs de singes capucins, des instructions pour les dompter, des images de beaux costumes, des esquisses d’idées pour décorer mon orgue au pinceau. J’étais sérieux. Très sérieux.

SingeToutou

“Tu avais même gardé le toutou pour habiller le singe avec son linge un coup mal pris. Regarde ça, on lui ferait faire n’importe quoi au singe pour les voir heureux, les petits enfants, viens pas me dire que tu ne ferais pas un malheur dans le Vieux-Port avec ça.”

Elle me lançait son argumentaire tout d’une traite en me regardant de ses grands yeux d’escroc suppliant, crasse au possible. Alors j’ai fait un petit effort, pour Olivette. Première chose à vérifier, est-ce que la ville voudrait, aujourd’hui tout est tellement réglementé. Je n’ose même pas scruter le terrain glissant de la vile exploitation animale, j’entends déjà les Bardot et les véganes bourgeonner d’angoisse pour un singe. On verra pour la rectitude animale. D’abord la ville.

Vraie réponse à un vrai courriel envoyé à la ville de Montréal:

courriel VdeM.jpg

Je vous épargne le formulaire joint en annexe du courriel. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Je me vois courir d’un bureau à l’autre pour venir à bout d’avoir un permis. Bref, je devrais, si j’ai bien compris, revenir vivre en ville ou me squatter une fausse adresse au pire, la permission ne s’applique qu’aux résidents. On va dire que j’habite chez mon fils. Avoir encore un permis de conduire valide. Mais je dois m’inscrire à une association quelconque, j’en suis donc à des frais annuels que je pourrais estimer à 250.00$. On additionne ce que la ville demande soit 160.00$ en inscription et 58.00$ en frais non récurrents et encore en parcomètre dans le Vieux-Port pour une centaine de jours de travail à 30.00$ par jour, ça fait bien 3,000.00$, non? Les orgues s’envolent actuellement pour la modique somme de 6 à 7,000 euros ce qui donne au tarif du jour entre 9 et 11,000.00$ canadiens sans compter le transport et la douane 500.00$. Une dizaine de tounes sur papier perforé pour varier un peu, dix fois 100.00$, un autre mille. Le singe, sa garde-robe, son éleveur et son vétérinaire pour un an, un autre 5,000.00$ minimum. Finalement pour une première année d’activité, le projet s’élève à pas loin de 25,000.00$. Je vois ma conseillère financière Desjardins tourner de l’oeil et chercher ses sels. Sur 100 jours, s’il fait beau pendant 80 jours, le singe devra amasser 325.00$ par jour juste pour couvrir les frais, un autre 315.00$ pour créer un revenu annuel de 25,000.00$ soit un total de 640.00$, 20 tasses pleines de pièces de 1.00$ à ras bord. Sur une prestation continue de 6 heures, les huards devront tomber au rythme soutenu de 2 à la minute. On va tuer le singe à ce rythme-là, c’est clair.

Si j’ai bien calculé, je réalise avec stupeur l’ampleur de mon drame. Je n’ai même pas les moyens de devenir un quêteux, si céleste et génial soit-il.

Olivette me regarde la face longue, on voit qu’elle est affectée. “On gardes-tu les nouveaux papiers quand même?” me demande-t-elle babouneuse en commençant tranquillement à tout remettre dans le sac. Je voyais que la pauvre Olivette avait un sérieux motton, sa petite lèvre d’en bas vibrait étrangement et ses paupières battaient plus que de coutume. “Je te l’avais dit, Olivette, que ce n’était pas une bonne idée de ressortir tout ça, on a fini par s’arracher le coeur tous les deux encore, tu vois.” Mais mes paroles pour la consoler n’y firent que dalle.

“T’es rien qu’un si pis un ça, Luc St-Pierre. Ça te sert à quoi de pondre tous ces beaux plans de nègre là et que moi je te les garde avec amour dans mes sacs si c’est pour jamais se faire? J’aurais capoté raide de voir aller le singe, de voir rire les petits enfants. Tu me fais chier si tu veux savoir la vérité, tu me fais royalement chier, chier mou, câlice, chier qui pue que l’christ du st-ciboire!” en échappant une larme ou deux, marmonnait-elle comme si elle ne voulait pas que j’entende.

Olivette a toujours de la difficulté avec la belle grammaire quand elle est triste et contrariée.

“Moi aussi je t’aime, Olivette.”

 

Flying Bum

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“Inutile de discuter avec le singe si le tourneur d’orgue est dans la pièce.” – Sir Winston Churchill

Amphigouri d’une nuit d’été

Relever le dossier de ma chaise, facile avec la gueule, même à grands coups de pieds ça veut pas, je vais réveiller tout le monde.

Une nouvelle zone de turbulence en vue. Les autorités aéroportuaires auraient dû savoir, on ne déplace pas un mastodonte de cette ampleur sans risque. Des gens pourraient y laisser leur peau, d’autres leurs dos, y perdre leurs nerfs ou se les re-coincer. On parle d’un frigo de huit tonnes et demi, pas surprenant que les roulettes aient creusé un sillon de quatre pouces dans la dalle de béton de la salle de jeux. J’en pisse encore de la colonne. Mes prières sont désormais ma seule stratégie de pilotage. Le plafond nuageux est à trois pieds du sol, je marche penché, impossible à déplier. Impossible de bien piloter sous influence cet appareil incongru, un foutu lazy-boy beige et brun bon marché que ma douce avait trouvé bien de son goût. Une chance qu’on l’a tout de même, je ne déplie plus assez pour dormir dans mon lit. Mais la bête est combative. Veut pas se redresser.

Est-ce que j’ai bien pris toutes mes pilules? LONGUEUIL!, m’écriai-je à moi-même pour toute réponse. On dirait que oui. Quelle heure est-il, cou’donc? LONGUEUIL, encore!

La douleur s’amplifie au moindre choc, le pilote cherche désespérément à placer l’appareil dans la trajectoire-soulagement, les interrupteurs sur la position Ouf!, mais le tableau de bord a besoin d’un redémarrage on dirait, les appareils de vol virevoltent dans tous les sens, étourdis. La clanche ne répond plus aux coups de pieds carabinés. Comment redresser le dossier? Comment je vais me rappeler de tout ça si je m’endors dans ma sueur, épuisé?

La chaise, ah, la chaise. Dans la télé Monique Miller qui doit bien avoir cent ans marmonnait à Rousseau qu’elle a mis une année complète à apprendre un Ionesco par coeur, la chaise justement, juste parce que ça ne tient pas debout. Effectivement, moi non plus. Mille mots, je devrais me rappeler. Me forcer du moins. Même si on nage dans l’amphigouri le plus opaque. L’exemple que le dictionnaire donne pour l’amphigouri est formel:

— Alors, comment est-il ce matin le docteur ?

— Il est sauvé, mais il faudra qu’il redescende de son arbre à fous…

Mais non, ma tête est bien là, mais l’arbre? On a remplacé l’arbre qui s’égrenait tranquillement pas vite sur le plancher du salon par une étagère depuis belle lurette, ses restes dorment en bonne partie dans l’aspirateur central. Rien à craindre pour la folie comme telle, je suis bien calé dans le lazy-boy de ma douce, vol de nuit tout à fait féérique au-dessus de Longueuil. Tout baigne.

On fait le tour vite, quand même, dans un appareil de cette puissance. De Longueuil. Et on tourne et on tourne mais jamais on ne s’endort vraiment avec le souvenir d’un tel réfrigérateur coincé entre la vertèbre S1 et le bassin versant du boyau de jardin que je tentais de ressusciter d’un hiver trop long dans son petit cagibi dans le mur derrière le coupable électroménager.

Ça parle fort. Les gens s’agitent, ils n’étaient pas partis se coucher les “gens”? Ils ne travaillent pas demain, les “gens”? Mais qui sont ces « gens »? Ferme la télé, tu dors.

Moi en tous cas je ne ris plus, non, c’est décidé, demain je m’écrase me disais-je. Pas de bureau, il y a suffisamment d’affaires qui se brassent ici-même. Quand soudain rien ne voulait plus se calmer, soudain cette énorme turbulence comme un choc jusqu’aux orteils qui frappaient la chaise violemment pour que le dossier se redresse, mon appareil balloté comme un manège du Parc Belmont, mes lunettes, mon cellulaire, ma bouteille d’eau volent au-dessus de ma tête. Heureusement que le cellulaire était branché au chargeur sinon le cosmos l’absorbait et me laissait sans voie de communication avec le sol, la terre, avec Laurie qui dort toujours près du sien dans la chambre au loin.

Calvaire, l’étagère va me tomber dessus, je vais mourir étouffé sous cent-cinquante tonnes de bandes dessinées, on ne rit plus. Les hôtesses, les agents de bord, les waitress d’avions, les préposé(e)s de cabine au confort des passagers(ères) ne savent plus comment on doit les appeler ni où donner de la tête, ils courent partout comme des têtes pas de poule, s’accrochent qui à un siège qui à ses vaines espérances.

“Brace, brace!” hurle le capitaine dans les haut-parleurs dans un français très approximatif à mon goût à moi. Jamais je ne mettrai la tête entre les genoux, jamais, mon physiothérapeute a été formel. Mon fils Julien dit qu’il n’y a rien de scientifique là-dedans, que c’est la partie du manuel de sécurité aérienne qui fait acte de compassion; en pareille position, le cou casse sec, pas de souffrance inutile. Moi je veux voir. Dans mon hublot, pour une fois que j’en ai un, je regarde l’aile qui me semble sortie tout droit d’un Dali, pendouillante, molle. Étrange, on peut toujours assez bien prononcer molle, même la bouche molle. Molle.   Molle-molle.     Guacamole.

Une chance que je suis venu seul, les autres ne sont pas venus finalement, sans Fidel, c’est plus pareil Cuba. Venues non plus. Les femmes, je veux dire. Pas possible, tout de même, la nature est faite forte. Est-ce là une timide turgescence qui se dessine au loin sur mon pyjama malgré la catastrophe annoncée, calvaire! Non, ce n’est pas une érection, l’ultime de son genre s’il en fût une, c’est l’image de la mort qui se pointe la tête. Pas encore elle, une tache celle-là, la mort. Je lui ai pourtant dit que je la trouverais bien le jour où j’aurai besoin d’elle. Je vais enfin savoir si elle sort de nous à la fin, si elle fuit, ou si elle y entre définitivement, s’empare de la viande comme on se garroche sur le rôti en spécial quand le commis fait tomber de nouveaux paquets dans le comptoir vide chez Super C.

La vie nous vient des femmes, on peut se fier là-dessus, une femme. Mais la mort vient de partout, elle, la pas fiable. Les pieds m’enflent démesurément dans le sud à Cuba comme ailleurs, elle suit mes orteils dans le sable, me cherche même en vacances. Mais elle ne me fait pas peur, plusieurs de mes amis ou de ma famille sont déjà des morts et ils sont tous tout à fait inoffensifs. Mais elle m’enquiquine la vache, elle m’exaspère profondément. Tant qu’à être là à jaser avec le monde, à voir, à goûter, à sentir, à écouter, à voir pousser nos petits-enfants, qu’est-ce qui pressait tant que ça ce soir, la mort?

Mais la descente continue infiniment droite, linéaire, inébranlable, elle. Malgré le chaos qui règne ici-dedans. Secondes interminables qui ralentissent le temps pour nous laisser savourer chaque instant d’angoisse et de frayeur comme un dernier verre levé sur nos vies qui s’arrêteront au bout d’une sublime accélération de 9.7 mètres à la seconde carrée. Comme la grande côte du vieux cynique du Parc Belmont mais trois planètes de haut, pas de rail en bas.

La finitude, le néant. Une autre belle saloperie, le temps, quand ça arrête sec. Et la promesse se réalise en un choc assourdissant, opéra de crissements de tôle, de craquements d’objets désormais sans objet et de voix criant le dernier cri, râlant le decrescendo de la dernière mesure du dernier mouvement, boucane, pleurs, gémissements, lumières en folies déréglées, ramassis de morceaux d’avion et de chair humaine, même un foutu bichon maltais sorti de la soute, brassés dans les airs, facile comme une salsa dans le robot culinaire. Le sang qui me gicle des entrailles va-t-il emporter la vie avec lui au dehors de mon corps ou faire une petite place en-dedans de moi pour la mort qui veut s’y installer, je vais enfin savoir.

Le pouls devenu irrégulier, difficile à suivre mais toujours là, comme un tempo à la Frank Zappa et le chant des sirènes timides au loin, je prête l’oreille qui semble encore tenir à ma tête malgré tout, la douleur court de la fesse aux orteils à la fesse et encore comme autant de coups de poignards. Je me concentre, des petits pas au loin comme si la mort ne voulait réveiller personne, sur le bout des pieds. Il me reste assez de pouls pour les entendre s’approcher, la voix des sirènes s’emporte. Dominic qui marche sur la tête pour ne pas déranger la mort à six heures du matin, le secouriste, que dis-je, l’ambulancier maintenant. “Dis-moi ton nom.” LONGUEUIL! “Ta date de naissance.” LONGUEUIL! “Niaise pas, là, l’ambulance s’en vient. Quelle date on est, c’est qui le premier ministre? Non, c’est pas Claude Généreux.” J’ai entendu l’hélicoptère descendre en arrière de la balançoire, je dois avoir un pied de l’autre bord certain, un hélicoptère c’est pas rien. Si les ailes accrochent les moustiquaires de la balançoire, Laurie va tous les tuer, leurs brancards ne repartiront pas bredouilles, oh que non. Pas eux autres qui vont être obligés d’endurer les mouches après ça.

Dominic court à la porte leur ouvrir puis disparaît dans la cabine avertir les autres: “Mesdames et messieurs nous arrivons à Montréal-Trudeau où la température atteint 48 degrés Celcius dans une sinistre nuit sans lune. Veuillez relever le dossier de votre siège (facile avec la gueule) et rester assis jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil. Merci d’avoir choisi Air Longueuil pour votre voyage et nous espérons vous revoir bientôt sur nos lignes.”

Ça réveille bête surtout quand on ne dormait pas.

Longueuil toute tranquille dans l’heure bleue où les fous promènent leurs chiens imaginaires en parlant à leurs reflets dans les vitrines éteintes. Un silence de cinq heures du matin dans le bois immobile.

Dans le salon chez moi, un clic tout p’tit, tout p’tit, la clanche a accroché.

 

Le dossier s’est redressé.

 

Flying Bum

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À l’obscur chercheur qui a découvert l’acide (S)-6-méthoxy-α-méthyl-2-naphthalèneacétique (naproxène), reste à fignoler la posologie.

Olivette et moi

Je crois savoir d’où elle vient. Olivette est comme une de ces madames à la limite épeurante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parle tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonne tout le temps, pire que mon oncle Aurèle dans ses mauvaises journées. Elle ne paie pas de mine, son hygiène est douteuse, pauvre elle, elle fait peur aux passants qui osent la regarder dans les yeux, mais elle intrigue les enfants qui voient en elle une bonne femme somme toute sympathique et tout à fait inoffensive. Elle est fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traîne avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contiennent l’ensemble de ses possessions, qui rapaillent tous ses souvenirs dans le même tas.

Les chinois appellent les femmes comme Olivette des bag ladies, à cause de tous ces sacs justement. On ne sait jamais véritablement d’où elles viennent, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vit dans ma tête.

Je crois savoir d’où elle vient, disais-je. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Là où ma mère et tous ses frères et soeurs sont nés dans la maison de pépère et mémère Bureau. Elle a été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. La chose est certaine, parce que tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Là-bas, dans ce lointain bon vieux temps, elle était un personnage légendaire mais sa gloire était un peu courte. Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’est mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande boîte à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

Ainsi parfois naissent les légendes, dans la méchanceté et la sournoiserie des hommes. Attention, une si grande misère engendre des détresses puissantes qui peuvent coller au fond de l’air pour toujours et nul n’est à l’abri d’en prendre pour son rhume un jour ou l’autre.

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux n’avaient droit à ce sobriquet et mon frère Marc était plus souvent qu’autrement appelé Chevaniel, mais ça c’est une toute autre histoire, un autre personnage des temps révolus. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte. Elle qui avait eu quatre garçons avant moi soulageait peut-être ainsi son malheur de ne pas avoir de fille à catiner.

Olivette devenait cette partie de moi qui avait droit à un traitement particulier de la part de ma mère, elle est vite devenue mon amie, comme bien des enfants ont cette sorte d’ami que nul autre qu’eux ne ressent ou ne peut voir. Quand ma mère nous a quittés et que sa soeur Colombe a pris le relais pour prendre soin de nous, il n’était pas rare qu’elle aussi m’appelle Olivette renforçant ma conviction qu’Olivette vivait vraiment en moi. Et elle y a survécu personnifiant la partie de moi-même qui méritait l’affection de ma mère.

Des êtres qui nous sont particulièrement chers, on veut toujours tout savoir, connaître toute l’histoire. L’histoire d’Olivette m’a été livrée bribe par bribe, morceau par ti-boute, à force de questionner, d’insister. Toutes les matantes, les mononcles avaient un bout de l’histoire à raconter et je leur tirais les vers du nez à chaque occasion. Plus j’apprenais son histoire, plus cela m’attristait, plus elle devenait mon amie. J’ai appris l’indignation avec elle. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui ai nourri les chats de dehors quand ma maison était pleine en-dedans, qui ai hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle.

En échange, elle me fournissait des excuses pour m’habiller comme bon me semblait, pour m’évacher lascivement dans la négligence, cacher hypocritement des petites lacunes d’hygiène icitte et là, pour dire toutes les niaiseries qui me tentaient, faire toutes les fautes de français. J’admirais le bonheur tranquille qu’elle conservait dans la placidité et l’indifférence qu’elle ressentait face aux défis de l’esprit comme aux railleries interminables. Faire simple dans la joie, quel bonheur! Moi pour qui tout était toujours si clair, qui voyais toujours à travers les énigmes. Elle, elle vivait comme dans une brume qui ne se dissipait jamais, béate, chanceuse pensais-je.

Un jour vient pourtant où les enfants abandonnent ces êtres chers aux portes de l’oubli et de là ils entrent rejoindre le grand cirque fantôme des amis imaginaires. Vie adulte oblige, dit-on. Mais moi et les dit-on et les règueul’ments, on a perpétuellement des comptes à régler. L’affliction immense d’Olivette lui a permis de s’enfuir du cirque et de continuer à vieillir tranquille quelque part au fond de mes pensées. Et pour elle, vieillir n’était pas une mince tâche emmanchée comme elle était, seule et démunie. Un beau jour que ma tristesse était de taille avec la sienne, on s’est retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’ai ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous.

Moi qui se croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Bougonneuse à souhait et souventes fois mal engueulée, elle me dicte à voix basse toutes ses indignations que je fais miennes aussitôt. Elle est de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle porte toute la compassion du monde en elle et je suis fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri.

Ne vous méprenez pas, elle est bien là. Tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. Et attention, elle a la peau courte si elle voit quoi que ce soit qui l’indigne le moindrement. Elle est toujours loadée comme un gun. Elle n’est cependant pas de trouble. La plupart du temps elle trie ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regarde ses vieux cossins, se parle tout seul, chantonne des vieux airs, elle s’occupe très bien elle-même. Ou elle joue aux cartes avec quelques vieilles amours mortes qui squattent des racoins de mon coeur.

En-dehors de ses montées de lait occasionnelles contre un peu n’importe quoi d’injuste ou de méchant, on croirait presque qu’Olivette est heureuse maintenant, avec moi.

(À Olivette, pour le bonheur de te laisser vivre encore, sur la toile)

 

Flying Bum

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