La première tempête

Premier chapitre

Un jour, un fort vent d’ouest est venu sournoisement vider le carré de sable où hier encore l’enfant s’amusait innocemment à tracer sa petite route tranquille. Terrible sensation de vide, de vertige. Nous sentons nettement que quelque chose de plus grand que soi s’annonce. Les feuilles se virent d’effroi pour ne rien y voir, ce n’est plus une vague impression. Il ne nous reste que l’option de fuir ou celle de foncer car ici on départagera définitivement les hommes des enfants. Les grands frissons s’emparent de nous en même temps qu’une onde de chaleur nous électrise les vertèbres. Un inquiétant silence ne fait qu’attendre hypocritement le vacarme qui dort encore. Les rafales du sang nous empêchent d’avoir une vision claire de toutes choses. Ça va bardasser, fulminer, exploser. Les plus grandes craintes, les plus troublantes incertitudes en même temps que les plus impossibles espoirs envahissent les hommes en devenir qui en sont rendus là … à la veille de leurs tout premiers emportements. Jamais n’auront-ils autant redouté dans tout leur corps et attendu de toutes leurs envies ce vent qui s’en vient inexorablement pour les emporter. Les images se multiplient, se contredisent, s’éteignent pour ne revenir à la charge que plus lumineuses et plus puissantes encore. Et l’objet du désir revêt tantôt les couleurs de l’ennemi tantôt les splendeurs de l’envie; on le mesure comme on le craint, on le désire sans mesure. Puissantes émotions sans nom qui deviendront pour toujours le grand moule où seront coulées nos vies d’hommes. Femme, ma pauvre soeur, puisse Allah crever dévoré vivant par les rats de ne t’avoir légué que la peur du mal et la douleur du sang en semblable circonstance. Les futurs hommes eux, subjugués par la tempête qui se lève en eux, jubilent frénétiquement d’être soudainement frappés sans merci par le grand appel du corps et de la vie. Généralement vers l’âge de quatorze ans.

C’était mon cas en 1972.

Une chiche nature n’avait pas fait de moi le plus costaud parmi mes camarades de classe et un concours de circonstances faisait aussi de moi le plus jeune coq de toutes les dixièmes années mais pas le plus con, osais-je croire. Je fréquentais Rouen-Desjardins, une école où le ixième déménagement familial me valait d’être classé parmi les nouveaux, un corps étranger dans un vieux quartier ouvrier de Montréal tricoté serré et muni d’un puissant système immunitaire qui savait reconnaître et isoler les intrus. Tout ceci me faisait une belle jambe le temps venu de partir après les filles comme tous les gars de dixième. Mais grand bien me fasse, ces filles du quartier Hochelaga me semblaient toutes plus insignifiantes, fadasses et mal dégrossies les unes que les autres. Aucune ne m’inspirait vraiment. Aucune ne pouvait m’inspirer autant, devrais-je plutôt dire à leur défense, que Nancy Donovan, une superbe jeune fille du quartier Rosemont. Sa grâce faisait pâlir toutes les étoiles alentour. Elle était née d’une mère francophone et d’un père anglophone, un chauffeur de locomotive aux shops Angus. Elle cassait presqu’imperceptiblement son français avec le plus délicat des accents et roulait subtilement ses “r” à la Jane Birkin, c’était d’un charme fou. Elle était une amie d’amis que mon frère s’était faits au cours classique à Saint-Pierre-Claver. La grande classe, d’une grande beauté. Je la voyais dans ma soupe et j’en avais le sommeil perturbé, les périodes d’éveil aussi devrais-je dire. On n’oublie jamais la violence de l’impact du premier madrier qui nous frappe en pleine face. Le génie qui m’habite usuellement a été immédiatement porté disparu dès que je l’ai vue. Mon unique et niais réflexe a été de l’idolâtrer, de la déposer sur un piédestal d’où moi-même je ne pourrais finalement jamais la faire redescendre et je rêvassais les yeux grand ouverts à l’ombre de mon propre malheur d’être heureux. Je l’écrivais et je la dessinais sur tous les papiers avec tous les crayons qui me tombaient sous la main. J’étais soudainement Charlie Brown et elle était la petite fille rousse, une puissante machine conçue essentiellement pour me faire languir et soupirer. Et elle était habile, elle opérait cette grosse machine à faire suer comme une grande.

Dans ce qu’on appelait jadis un pageant de paroisse, elle avait été couronnée Miss Saint-François-Solano et je vous épargne en miss quoi tous les petits mâles de mon entourage se l’imaginaient. Je n’étais pas le seul de ma gang à prendre un numéro pour cette beauté mystique. La fanfaronnade battait son plein, chacun y allait de sa prétentieuse petite prédiction quant à ses chances de succès mais la belle était farouche. J’étais constamment à l’affût des occasions de rencontre et je me suis alors mis à la fréquenter assidûment; je la baisais tout le temps et infatigablement, partout, en toutes circonstances et de toutes les possibles et les plus lubriques manières mais toujours tout seul, en secret dans ma tête, dans la douche généralement. Le regretté Robin Williams disait que Dieu dans sa miséricorde avait donné à l’homme un cerveau et un pénis mais pas assez de sang pour opérer les deux simultanément, voilà qui résume assez bien le topo. Pour ma part, je louangeais sans fin le divin pour le seul cadeau de ma main droite et un obscur gaulois pour l’invention de la savonnette. À mon crédit, j’avais quatorze ans, j’étais vierge et paniqué comme un petit Bambi aveuglé dans la lumière des phares qui s’approchent. L’ignorance de toutes ces choses troublantes, une certaine pudeur, la peur d’être inadéquat mais aussi l’attraction de l’inconnu et l’envie puissante de m’accomplir composaient ce tableau de ma vie, image cubiste et indéchiffrable, invivable à la limite. L’option de fuir ou celle de foncer, disais-je, j’en étais là. Englué là profondément dans les premières montées de ma testostérone.

L’année scolaire tirait à sa fin, l’été s’en venait à grands pas. Mon père et sa nouvelle conjointe opéraient un commerce de détail rue Hochelaga. Ce genre de commerce impliquait des heures d’ouverture interminables et je me voyais mal passer l’été qui s’en venait dans ce foutu dépanneur à classer des bouteilles vides ou faire des livraisons monté sur un gros bicycle à pédales noir. Mon père s’attendait à une pure dévotion de ses enfants et en conséquence, payait très peu pour nos services.

Je m’étais toujours considéré comme un déraciné, un bourlamaquois errant, ayant été forcé de suivre mon père en ville après avoir amorcé ma vie, perdu ma mère et abandonné tous mes amis derrière moi en Abitibi, être passé de la région éloignée à la grande ville. Souventes fois, même très jeune, je partais de mon propre chef pour retourner à Val d’Or en autobus. Ma tante Colombe toute heureuse et qui m’accueillait à bras ouverts devait toujours se résoudre à me remettre éventuellement dans l’autobus de force pour me renvoyer en ville. En cette fin d’année scolaire et dans ces circonstances précises, je ressentais le besoin d’aller me ressourcer plus que jamais. Il y avait longtemps que je n’avais pas foulé le sol de mon Abitibi natale et j’espérais y retrouver mes repères, quelques réponses à mes angoisses du jour, me recentrer en quelque sorte. J’avais aussi besoin d’aller accumuler un pécule à la hauteur de mon train de vie d’adolescent qui aimerait bien fréquenter une fille un de ces quatre sans savoir ce qu’il en coûte vraiment. J’avais également besoin d’aller réfléchir sérieusement à cette tempête en moi qu’il faudrait bien harnacher un jour. Fuir ou foncer, disais-je encore? J’ai donc pris la ferme décision de foncer

Foncer fuir à Val d’Or.

Je n’ai jamais vraiment fugué. La première fois que j’ai fait mon sac à dos pour partir, c’était à la fin de ma sixième année. J’avais commencé l’année scolaire en cinquième à Bourlamaque avant le grand dérangement, mais arrivé à Montréal on m’avait placé en classe de sixième après évaluation et discussion avec mon père. Ayant fait deux ans dans un, j’avais donc quand même l’âge d’un ti-cul de cinquième. Pire, le hasard des dates de naissance et des dates d’inscription scolaire faisait déjà de moi un des plus jeunes. Bref, à âge égal j’étais parti pour finir longtemps avant les autres. Je disais toujours à mon père où j’allais et comment je m’y rendais mais jamais exactement quand je reviendrais. Je reste encore aujourd’hui convaincu que mon père reconnaissait ma condition de déraciné et les troubles émotifs qui viennent avec. Cette irrésistible attraction vers la terre natale qui me rattrapait toujours, il en souffrait probablement autant sinon davantage que moi. Le grand plateau abitibien où les eaux se partagent, toute cette étendue de lacs et de rivières, d’épinettes grises et de mousses épaisses, son ciel d’aurores exceptionnelles, ce sol qui cachait tant de promesses, il les avait arpentés à pied, en raquette, en traîneau à chiens ou en snowmobile, en canot, en chaloupe, en hydravion. Il y avait dormi avec l’orignal, l’ours et le loup, le carcajou et les nuées hostiles de mouches assoiffées et aussi avec quelques compagnons d’aventure dans la prospection de ces terres nouvelles. Le plus clair de sa vie trouvait ses racines dans cette contrée qu’il a aimée comme sa propre terre et où pas beaucoup de recoins ont échappé à son regard. J’imagine qu’il aimait profondément ce pays. Même si son état de santé chancelait sérieusement et qu’il avait réellement besoin d’aide dans ses affaires à Montréal, jamais il ne m’avait refusé de partir pour l’Abitibi quand l’envie m’en prenait. Jamais.

Le trajet Montréal-Val d’Or était desservi à l’époque par les autobus Voyageur qui offraient un express de nuit. On quittait le terminus coin Berri et Ste-Catherine vers 11h30 le soir. On ne s’arrêtait que rapidement à St-Jérôme faire monter quelques passagers et puis au Grand-Remous pour une pause-repas. La grande traversée du parc de La Vérendrye se faisait d’une traite et l’autocar filait ensuite jusqu’à Val d’Or. J’ai toujours fait le trajet de nuit et quiconque aime la nuit comme moi et qui aura parcouru ce trajet à cette époque comprendra ma fascination. De plus, tout jeune j’adorais cette sensation de ne plus être nulle part, sensation que le déplacement, le mouvement produisent encore et toujours sur moi. C’était bien avant la plaie de la communication cellulaire et de la géolocalisation. Se déplacer c’était pour moi ne plus être quelque part de bien précis, un peu ne plus être, comme porté disparu dans le pays des chimères, entre deux états, somewhere, somehow. Et la nuit en rajoutait dans cet effet magique où toutes choses semblaient s’arrêter. Dans l’autocar, quand la dernière veilleuse sera éteinte, que toute l’équipée sera endormie, que tout le bâti humain sera disparu du bord du chemin à la faveur d’une nature inviolée, que toute trace d’humanité se sera évaporée et que notre corps bien calé dans son grand fauteuil ne nous sera plus d’aucune utilité, les réalités du monde deviendront de vagues notions sans utilité aucune. Après le Grand-Remous, passé le Park Lodge, à la fortune d’une lune d’été et d’un ciel d’étoiles, la route qui serpente sous nos roues, ces parois de pierre découpées par l’homme pour ouvrir la voie, les épinettes grises et les rares touffes de feuillus s’accomodent à l’unisson de la même robe du soir toute en teintes de bleu chamoirée. Tous les lacs se recouvrent de leur sombre violacée couverture de nuit, transpercés par des jardins de blancs chicots difformes et pointus qui émergent de leurs eaux lisses pour pointer vers la grande voûte picotée d’étoiles.

Et voilà que seul avec soi-même dans le faible ronronnement du diésel, le seul à avoir gardé les yeux ouverts, le temps ne sera plus que silence, image en mouvement, deux bonnes heures bénies durant. Profondément enfoui en moi-même dans les couleurs d’un tableau défilant sans fin, bercé dans la mouvance du car, plus rien qu’une conscience et ses pensées profondes sans corps physique réel, connecté à la puissance et la beauté de cette nature qui n’existe plus que pour mes yeux qui la regardent se déployer, animée du seul mouvement qui m’emporte en elle. Mes pensées s’illuminent dans cette pénombre indigo et mon âme s’y nourrit; mes vieilles souffrances émergent de leurs profondes cachettes pour être aussitôt absorbées par l’esprit bienvaillant de la nuit. S’il fût dans l’univers une seule craque dans l’espace-temps où la main divine aurait pu se faufiler et venir me toucher, ne cherchez plus. Cogito ergo sum puissance cent tribillions pour un rêveur comme moi, l’ultime jardin de grâces.

Maudits soient ceux parmi les hommes qui ont depuis barbouillé cet idyllique tableau de leurs insignifiantes constructions et privé à jamais nos enfants de ce paisible asile vivant.

Mon esprit s’était longuement attardé à organiser l’été devant moi, où aller chercher du travail, quoi faire des temps libres, qui et quoi aller voir et toute cette sorte de choses. Au pire me disais-je, je pourrais bambocher jusqu’à la fin-juillet pour ensuite planter ma tente près de la cabane de mon oncle Raphaël et ramasser des bleuets de l’aube au crépuscule tout le mois d’août à la bleuetière de Val Senneville, je trouverais bien de quoi faire un peu d’argent quelque part. Puis mes pensées dévièrent forcément côté filles. Toute ma quête de cet été 1972 tournait essentiellement alentour d’elles, martel en tête je ne pouvais pas revenir bredouille et vierge à l’automne, je devais vaincre les gardiens de l’innocence et passer dans le camp des hommes, aussi bien ne jamais revenir en ville sinon.

Au plus lointain de mes souvenirs, j’ai toujours aimé la compagnie des filles de mon âge mais aussi assez curieusement celle des femmes accomplies, les madames. N’ayant que des frères à la maison et ayant grandi à une époque où les garçons jouaient avec les garçons, les filles avec les filles, cela faisait de moi un enfant particulier. Les français utilisent parfois le terme loulou et c’était justement là le surnom qu’on m’avait donné. Étant le plus jeune d’une fratrie de cinq garçons, peut-être ma mère avait-elle catiné davantage que de raison avec moi pour se consoler de n’avoir jamais pu élever une fille, pas eu personne à qui léguer son savoir-faire de femme. Quoique monsieur Freud en eût dit, je suis la preuve vivante que pareil comportement de la part d’une mère ne modifie en rien l’orientation sexuelle des garçons. Et je ne saurais tenir rigueur à ma pauvre mère de s’être payé la traite un peu avec moi. Cette sensibilité m’habitait déjà de toute évidence et pour preuve elle y est toujours. Je devais posséder un je-ne-sais-quoi qui me donnait le pouvoir magique de faire ramollir le coeur des madames. Si j’avais pu récupérer ne serait-ce que la moitié de ce pouvoir sur les filles de mon âge j’en eus été bien aise. Petit, j’ai même fréquenté des maisons sur ma rue où n’habitaient aucun enfant. Madame Cooper notre voisine immédiate, veuve d’un mineur anglais d’Angleterre comme disait ma mère, me donnait des boules de maïs soufflé au caramel chaud si je voulais bien chanter pour elle lorsqu’elle s’installait au piano. Elle finissait inévitablement par se mettre à pleurer, me prendre dans ses bras et s’excuser sans fin en m’accompagnant vers la porte. Madame Gagnon à qui on ne connaissait aucun enfant et que je soupçonne d’avoir été abandonnée par un fils ingrat ou un fils auquel il était peut-être arrivé malheur, me laissait entrer dans une pièce normalement barrée à clé, une chambre de garçon, et elle me regardait longuement jouer avec les jouets qui s’y trouvaient avant de m’offrir quelque pâtisserie ou quelque confiserie et de me retourner à ma mère. Madame Jensen à qui j’allais emprunter son chien Arco, énorme berger allemand, pour aller jouer dans la neige et qui me réquisitionnait à son tour à l’occasion pour faire la conversation française à ses deux filles; deux belles grandes filles blondes, beaucoup trop vieilles pour moi hélas. Elles en arrachaient avec le français à l’école et elles m’initiaient à la musique des Beatles en cachette au lieu de faire leur devoir comme convenu. Et madame Rutkowsi, une lituanienne de la petite noblesse, son époux un membre de la cavalerie lituanienne qui avait affronté à cheval les tanks allemands. Elle était la plus gentille des dames. Elle m’accueillait toujours avec des divins bonbons aux fruits importés d’Angleterre avec des centres liquides, cadeau des dieux pour le bambin que j’étais. Plus tard, cette même madame aménagea le deuxième étage de sa maison pour accueillir la famille Henri qui eux avaient une fille de mon âge, Lee Anne, qui sera la première grande amie de ma petite enfance. Et plein de petites filles ont suivi. La petite Rozon qui avait toujours l’envie irrépressible de jouer au docteur. Elle avait été sévèrement punie pour avoir montré sa vulve à un garçon et une fois que l’envie de s’amuser l’avait reprise, elle m’avait demandé de glisser ma main sous son collant beige d’écolière et dans sa petite culotte pour toucher sa vulve mais sans la regarder parce que ce n’était pas bien de regarder ces choses-là, elle risquait une autre fessée. Et la fille du dentiste Gamache pour laquelle j’avais brisé ma tirelire afin de lui payer une bonne traite au restaurant Capitol. Mal m’en prit. Aussitôt bien nourrie, elle avait tourné les talons et s’était ensuite mise à rouler des yeux de biche pour Louis Baribeau son voisin. Ou la belle Lise Saint-Laurent avec qui j’ai dansé mon premier slow dans un party de sous-sol chez les Gingras, première fois où j’ai vraiment senti le corps d’une fille contre le mien en-dehors des calins de mes grandes cousines. Je me disais que beaucoup trop de temps s’était écoulé et que je ne pouvais tout de même pas reprendre les choses là où je les avais laissées avec ces filles-là. Cinq bonnes années s’étaient écoulées à une période charnière où toutes ces jeunes vies avaient évolué à la vitesse grand V et divergé dans toutes les directions.

Finalement, les lumières de Louvicourt sont venues me ramener dans le bon espace-temps et mettre un terme à tous ces songes. Traversé le parc de La Vérendrye, les veilleuses se rallumaient une à une dans l’heure bleue du matin et tout un chacun commençait à rapailler ses affaires tranquillement dans l’autocar, Val d’Or approchait. Mon oncle Aurèle qui conduisait un taxi devait déjà y être, voir s’il n’y aurait pas un voyage pour lui au terminus sinon il me ramènerait, au pire cas je marcherais, il n’habitait qu’à un pâté de là.

Nos deux familles avaient toujours été très proches. Tante Colombe était la soeur de ma mère et oncle Aurèle était le frère de mon père. Eux n’avaient qu’une fille adoptive que je considère ma soeur. Leur famille était venue habiter notre maison lorsque ma mère est décédée et tante Colombe avait pris son rôle de mère suppléante très au sérieux. Nous étions maintenant “ses” petits envers et contre tous, particulièrement par-devers la Betty, nouvelle conjointe de mon père qu’elle n’affectionnait pas particulièrement. Notre famille maintenant décimée, mon père ayant vendu la maison de Bourlamaque, tante Colombe était retournée habiter sur la 6ème, en face du terrain de football de Val d’Or. Ma tante avait toujours logé petitement. Ce logis de trois pièces était au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble bleu et blanc qui avait connu des jours meilleurs. Le voisin de pallier était Jacques Authier, un prospecteur qui avait déjà travaillé avec mon père et quelques-uns de mes frères, petit homme affable et tranquille qui m’invitait parfois à la pêche à son chalet du lac Preissac, un homme de très peu de mots. Il vivait seul et apparemment heureux depuis que Thérèse, son épouse volubile à souhait et à l’insupportable timbre de voix, avait été mystérieusement portée disparue et jamais retrouvée…

Généralement, quand je séjournais chez tante Colombe, j’avais droit à un petit lit pliant que j’installais soit dans le corridor soit dans la véranda en avant de la maison quand la température le permettait. Ma cousine étant maintenant mariée, on m’avait offert de m’installer dans le petit salon qui était anciennement sa chambre. Naturellement, tante Colombe et oncle Aurèle semblaient très heureux de ma présence pour l’été et on jasa longuement, buvant café sur café pendant qu’elle roulait ses cigarettes à la machine en me chicanant d’acheter les miennes toutes faites. Après notre départ de Val d’Or et le mariage de Jocelyne, s’ennuyant à la maison, elle avait pris un petit boulot en cuisine à l’hôtel l’Escale, probablement ce qu’il y avait de plus chic comme hôtel à l’époque à Val d’Or. Mais de fil en aiguille, son énorme talent de cuisinière lui avait valu de détrôner le chef français qui dirigeait jusque là cette cuisine en despote fendant et arrogant. Comme juin marquait le début de la haute saison et que bien des employés avaient droit à des vacances d’été, elle m’offrit spontanément un poste d’aide général en cuisine, de soir ou de fin de semaine. J’aurais à faire la plonge, desservir les tables, livrer des repas aux chambres, préparer quelques mets simples et m’occuper de rafraîchir les salles de réunion pendant les pauses. Le salaire était bancal mais des pourboires étaient distribués lors des réceptions privées, des noces, des réunions d’affaires et directement dans la main dans le cas du service aux chambres. Je n’en demandais pas plus.

Le lendemain matin, je me précipitais sur la 3ème pour y trouver un pantalon, des souliers noirs et une chemise blanche pour pouvoir prendre mon service dans la tenue conforme. L’hôtel ne fournissait que les tabliers, boucle et veston pour le service. J’étais tout fin prêt à l’heure dite quand l’oncle Aurèle se présenta devant la maison pour nous conduire à l’Escale, la tante Colombe, moi et une voisine que tante appelait la pauvre Marie-Lise, mais jamais devant elle, naturellement. Marie-Lise habitait le sous-sol, sous l’appartement de tante Colombe, et travaillait elle aussi à l’hôtel comme aide générale en cuisine. Pour une raison que j’ignorais à l’époque, tante Colombe l’avait prise sous son aile, pour ne pas dire qu’elle l’avait prise en pitié, et lui avait confié ce poste à l’hôtel. Elle lui avait également servi de référence pour pouvoir louer ce petit sous-sol sans flafla qu’une humidité constante rendait inconfortable et malodorant. Et l’oncle Aurèle la transportait lorsque les horaires adonnaient. Elles avaient établi entre elles un système de communication rudimentaire qui consistait à frapper un nombre de coups donné sur la robinetterie de l’évier de cuisine pour sonner l’heure du départ. Sinon c’était chacune chez elles, elles ne se fréquentaient pas beaucoup en-dehors du travail. Mon entraînement en cuisine avait été confié à cette pauvre Marie-Lise, le travail de chef étant trop accaparant pour que tante Colombe me forme elle-même.

“Les escales se succédaient, toutes semblables et différentes. Partout brillaient les feux d’une harpe, partout l’hégémonie diffuse du maître des mailles rappelait au nomade sa condition de paria.   La harpe des étoiles – Johan Heliot

Hôtel l’Escale, ça sonnait plutôt comme un film de série B dans ma tête, ou comme les petits romans jaunes à 10 cennes qu’on se passait jadis par-dessous les comptoirs et les pupitres. Dans mon regard d’adolescent, l’hôtel était un lieu fantasmatique où les choses qu’on ose à peine s’imaginer se passaient pour vrai. Des étrangers au regard sombre et aux vies mystérieuses longeant les longs corridors clés à la main, des inconnus venus de nulle part qui disparaissaient aux premières lueurs du matin, des vies entières abreuvées dans les alcools puis braillées de toutes leurs larmes brûlantes sur le zinc des bars et dans le décolleté profond des barmaids, les amoureux bénis pour la vie et les amants maudits d’une seule nuit, les femmes de chambre innocentes qui troquent un moment de leur misère pour de fausses promesses le temps d’un bref emportement, toutes ces bonnes gens respectables et haut placés que le crépuscule vient habiller du même habit suspect que le pire des gueux, et tous ces gens qui savent, qui voient et qui se taisent dans la stoïque rigueur de leur métier.

Ici point de nuances ni de catégories, plus personne n’est en dixième année ou un cégepien, un ti-cul ou un homme, un gars d’Hochelaga ou une fille de Rosemont, un dur de Montréal ou un hippie de Val d’Or. Chaque âme dérive seule et unique sur son radeau propre et vogue à gré sans pavillon. L’ours mal léché s’accouple sans manières avec la biche apeurée et la louve hurlante dévore goulûment les fringants petits lapins un à un et honni soit qui mal y pense, ainsi va la vie tout simplement. Tous auraient pu le sentir aisément, le mal ne nichait pas tellement loin. Je savais que les heures de mon innocence étaient maintenant comptées.

Deuxième chapitre

La pauvre Marie-Lise

Ma formation en cuisine s’était déroulée rondement. J’avais une bonne habitude des consignes et des contraintes du travail avec tous les commerces que mon père avait tenus et tous les autres petits boulots que j’avais aussi déjà eus à l’extérieur du giron familial. J’aimais cette nouvelle vie même si ce n’était que pour un été. J’aimais l’environnement de l’hôtel et j’avais pris énormément de plaisir à découvrir toutes ces nouvelles gens, du propriétaire de l’hôtel monsieur Bérubé qui avait connu ma mère toute jeune à Lambton d’où tous deux étaient natifs, les gens de la réception toujours bien mis dont monsieur Lessard le père d’une camarade de la petite école et qui deviendrait éventuellement le beau-père de mon frère Doris, des valets toujours courtois jusqu’à la plus jeune des femmes de chambre, le maître d’hôtel qui était une femme en l’occurrence, une grande madame bourgeoise qui luttait férocement contre le ravage des années à grands coups de teintures blond platine, de produits cosmétiques variés, d’une intense bijouterie bling-bling et d’une garde-robe chic tout droit sortie du catalogue Simpson-Sears, tout un bataillon de beaux garçons de table, une belle et grande barmaid dont le sourire parfait comme les touches d’un piano illuminait toutes les belles rondeurs que le bon Dieu lui avait installées aux bonnes places pour le plus grand plaisir des piliers de bar, tante Colombe bien aux commandes de sa cuisine et bien sûr la pauvre Marie-Lise parmi quelques autres femmes de cuisine.

La pauvre Marie-Lise était une fille sans âge à la beauté ingrate. Je savais qu’elle avait deux jeunes enfants encore au primaire mais pas de conjoint, que je lui connaissais du moins, ou dont elle m’aurait parlé forcément. Son corps semblait avoir encore dans la vingtaine, aucune trace d’embonpoint et aucune mollesse apparente, tout semblait tenir en place bien fermement et dans de belles proportions. Elle avait une collection impressionnante d’uniformes de cuisine en tissus synthétiques plutôt moulants venant dans les teintes de rose, de jaune canari, de bleu poudre mais tous bien taillés et révélant bien toutes ses formes, qui étaient somme toute fort agréables à regarder. Quand elle se déplaçait dans la cuisine, on entendait nettement le zwouit-zwouit de ses cuisses qui se frottaient dans le tissu synthétique de son pantalon et ironiquement cette musique attirait là mon regard davantage que mon ouïe, peut-être uniquement l’effet de ma testostérone, va savoir. Son visage laissait deviner un certain degré de métissage, des airs de sauvagesse comme aurait dit mon oncle Aurèle. Sa chevelure noire comme l’ébène rappelait ces traits natifs et semblait bien abondante mais elle était toujours attachée par en haut et bien contenue dans une résille, comme toutes les femmes en cuisine. Son visage semblait avoir aussi conservé les traces d’une vie qui n’aurait pas toujours été facile. Une cicatrice blanche sur la lèvre du bas qui se terminait en toute petite boule de chair rose et une autre plus grande en diagonale sur le haut de l’oeil, qui lui dessinait comme un sourcil triste par-dessus son vrai sourcil et le traversait en fin de course laissant une fine ligne blanche sans poil ce faisant. Le visage au repos, elle dégageait beaucoup de mélancolie, à la limite de l’inquiétude, ses traits étaient plutôt durs mais une tranquille beauté finissait toujours par ressurgir de toute ces incongruités. Un visage sans âge, difficile à déchiffrer mais charmant dans ses intrigues. Elle dégageait toujours des odeurs de savonnette bon marché dont elle ne semblait pas faire l’économie probablement dans la crainte que l’odeur d’humidité de son maudit sous-sol ne la suive partout. Elle semblait avoir apprécié ma présence constante alentour d’elle le temps qu’elle avait eu à m’enseigner toutes les tâches de mon ordinaire en cuisine. D’une sociabilité indéniable et appréciant les choses de l’humour, elle souriait d’emblée à mes mots d’esprit comme à mes farces plates. Son sourire faisait naître une toute petite paire de pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, des petites fossettes sur ses joues et venait semer une certaine confusion dans ce visage difficile à lire mais l’illuminait définitivement d’un joyeux éclat. Quand ma formation a été bien complétée et que Marie-Lise a pu en rendre compte à notre maître d’hôtel, son attitude s’était alors complètement métamorphosée. Elle était passée directement de la tutrice à qui on avait confié ma formation à la bonne camarade de travail, d’égal à égal, laissant définitivement de côté toute forme d’hiérarchie entre nous, chose que j’ai grandement appréciée.

Et quelque chose d’également fondamental s’était transformé en moi aussi. Dès lors, j’avais commencé à la regarder exactement comme on regarde une femme. Quelques fois une rougeur subite de ses joues venait discrètement accuser réception de ce regard d’homme.

Lors de tous mes retours en terre natale, je pratiquais toujours une sorte de pèlerinage. Je partais à pied et je me rendais à la maison qui avait jadis abrité notre famille, le 102 de la huitième rue à Bourlamaque. Je m’arrêtais un petit moment devant la maison faisant remonter en moi les émotions, les bons souvenirs comme les mauvais. Quelquefois, je poussais jusqu’à aller voir par la ruelle aussi. Je faisais un méticuleux inventaire des choses qui avaient changé, un arbuste malade enlevé, l’énorme sapin bleu qui avait été abattu, la peinture rafraîchie des boiseries maintenant bourgognes au lieu de vertes, des fleurs nouvelles plantées ici et là ou les énormes touffes d’aconits mauves que ma mère avait jadis plantés et qui fleurissaient toujours à l’ombre de la galerie de brique. Le gros “S” dans la contre-porte d’aluminium qui avait toujours été là et qui venait me rassurer, seul témoin survivant pour témoigner du puissant lien qui m’attachait à cette maison. Ces initiales d’aluminium sur les portes étaient très à la mode à une certaine époque et mon père avait succombé à la mode de toute évidence. Mais cet été-là, tout avait disparu. La porte d’entrée avait été changée, la contre-porte envolée, et avec elle le gros “S” pour St-Pierre. On m’aurait arraché à froid des grands lambeaux de peau, ça aurait été pareil. Ne pouvait-on pas laisser cette maison tranquille un peu, demeurer l’image que je chérissais en mémoire?

Comme venue de nulle part, apparue au sortir de mes songes, une femme s’est approchée de moi doucement et en plaçant une main toute légère sur mon épaule m’a demandé d’une voix rassurante: “Are you OK, young man?” C’est dire dans quel état je m’étais retrouvé et dieu sait depuis combien de temps l’apoplexie m’avait paralysé sur place. Et je lui ai raconté tout bonnement ce qui m’arrivait là, devant sa maison, celle que mon père lui avait jadis vendue. Et prise de sympathie elle m’a invité à entrer, prendre un bon café, reprendre mes esprits. Elle était bien la femme du militaire américain qui avait acheté la maison directement de mon père. Une belle grande femme rousse et picotée comme bien des femmes américaines que la base de Val d’Or a accueillies au fil des années lorsque la base militaire était partagée avec les États-Unis dans le NORAD (North American Aerospace Defense Command). Et j’ai revu pour une dernière fois l’intérieur de cette maison où mon imagination dopée à la nostalgie voyait encore courir des enfants, mes frères et moi tout petit, Joe picotté le vidangeur, et mon ami Normand Beaudet qui entrait sans frapper venant me chercher pour l’école; les pépées Lauréanne et Jacqueline, deux ravissantes cousines qui venaient pratiquer leur méthode sur la dactylo de mon père; mon oncle Aurèle qui arrivait avec des poignées de Popsicle les beaux dimanches d’été ou des Life Savers en hiver; mon frère Alain qui essayait de nous attrapper Marco et moi comme Jules le gros méchant chat parti après les pauvres petites souris Dixie et Pixie, en nous menaçant de nous mettre dans la fournaise. Mais surtout ma mère toute souriante, assise la jambe repliée sous ses fesses qui équeutait des fraises tranquille à la table de la salle à manger.

Plus rien du décor n’avait survécu, naturellement, outre la configuration des murs, l’ouvrage de bois qui séparait le corridor de la salle à manger et les trois grandes portes au fond de la salle à manger. Après le café, je remerciai poliment mon hôtesse et je repris mon bâton de pèlerin avec le triste sentiment du dévalisé, la nette impression qu’on m’avait volé quelque chose. En descendant la rue déserte vers le crique à marde, je réalisais que Lee Anne n’était plus là ni madame Rutkowsi ni la petite Rozon, Pete notre voisin, décédé, et de tous les autres il ne restait probablement que les Bernier et les Beaudet que j’avais connus. Je me suis arrêté devant la maison de Normand, je suis allé cogner à la porte et sa mère m’a répondu. Elle m’a reconnu malgré les quelques années mais Normand était parti pour l’été sur un programme du bon gouvernement, planter des repousses d’épinettes sur le ravage des coupes à blanc. Le 4-9309 et le 4-2995 ne répondaient plus. Puis remontant la septième, les Baribeau étaient déménagés à Sullivan, partis Chouchou Balaj, ti-cul Lortie et les Bonsant et je n’aurais pas mis un autre cinq cennes de mon cochon sur l’ingrate petite Gamache et la fille de l’autre docteur, snobinarde qui chante aujourd’hui sur sa vie qu’elle ne m’a jamais connu. Puis j’ai pris le petit bois par la ruelle derrière la maison des Fortin, le trou carré qui sent le bonbon aux raisins, une douce pensée pour la belle Loretka, et la maison des Gingras au bout du sentier, en face de l’école, qui semblait déserte. Je n’avais plus qu’à redescendre Dennison vers Val d’Or, gros Jean comme devant, le vague à l’âme. Cette vie-là n’était plus, ne serait plus et je n’en étais plus.

Sic transit gloria mundi.

Mon singulier projet d’été, la lente et inexorable avance du temps, la promiscuité, les petites occasions espérées par le larron et toute cette sorte de choses travaillaient sévèrement mon cas. Et juillet achevait. La pauvre Marie-Lise, malgré l’espace sans fin et les flots agités qui séparaient nos deux radeaux errants, dans ses zwouit-zwouitants habits de polyester jaune canari, prenait contre toute attente et de plus en plus les couleurs du désir. En fermant les yeux, je voyais disparaître la ridicule résille et tomber sa longue chevelure noire lustrée. Je la voyais agiter sa tête langoureusement pour remettre gracieusement sa toison en place sur ses blanches épaules et dans son dos, comme les farouches secrétaires des services secrets britanniques abandonnant le chignon sous le charme d’un Roger Moore en James Bond irrésistible. Et je voyais s’envoler les souliers blancs, tomber un à un les ridicules morceaux de ses habits de faux satin aux couleurs léchées et je voyais apparaître sa petite lingerie de femme, dernier obstacle à la grande félicité. J’en voyais bien des choses mais les mots, eux, les mots qu’il fallait, ne venaient pas. Ces envies devaient bien avoir un langage propre, des mots précis, une grammaire particulière. À l’école, on nous avait bien pointé de la baguette toutes les parties du torse d’une pauvre fille en plâtre de Paris déposée sur le coin du pupitre du prof, coupée en deux et ses organes aux quatre vents peints de couleurs vives. Ici les trompes de fallop en bleu, par ici les ovaires en rouge, et woups un utérus en vert, et en bas la vulve sans vraiment de couleur pour ne pas énerver les garçons outre-mesure. On nous avait aussi raconté toute les histoires de spermatozoïdes dans une course effrénée vers l’ovule, grosse balloune paresseuse et molle qui attendait tranquillement de la visite. Et les niaiseries nerveuses des cancres et le malaise évident des enseignants, dieu qu’on passait vite à autre chose, dans vos cahiers de mathématique bande de petits énervés. Tous ces jeunes garçons auraient pu trouver le moyen de se reproduire les doigts dans le nez et faire des légions de bébés les yeux fermés; aucun n’était instruit sur la façon de déposer correctement un baiser sur les lèvres d’une fille, encore moins d’un autre garçon, ou de simplement leur parler avec les mots qu’il faut. Et les choses, les bonnes choses à faire, à ne pas faire, les simples mots, le langage qui initie toutes choses, silence-radio, pages blanches, personne ne nous enseignait ces choses-là. J’ai longtemps cru que c’était l’ouvrage des mères d’enseigner tout ça aux garçons et que le destin m’avait fait passer mon tour en faisant tout simplement mourir la mienne avant ma puberté. Sûrement pas mon père qui se serait prêté à ces insignifiances, ni mes grands frères. Alors, on doit apprendre par soi-même en traversant des océans d’angoisse et les longs déserts de l’incertitude, en tâtonnant timidement et malhabilement nos approches, en cherchant désespérément nos mots, en attendant misérablement de la belle un écho favorable. Je ne pouvais plus reculer maintenant, je comprenais fort bien qu’on ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant servilement.

Monette, Leclair et Saint-Denis, célèbres architectes de Val d’Or. Je les avais rebaptisés tendrement Bobette, Éclair et Sans-Génie et je les maudissais ces architectes de merde qui avaient dessiné cet hôtel avec sa cuisine en plein milieu, sans fenêtre et mal ventilée. Nous étions samedi, en pleine canicule de juillet et dans l’agitation extrême d’une noce d’environ 300 convives qui mangeaient chaud de surcroit. La cuisine brûlait de tous ses feux au sens propre. Une vaste installation d’acier inoxydable en forme de L constituait l’espace pour la plonge formant un coin à l’écart de la cuisine. À droite, les busboys rapportaient quantité de vaisselle de la salle à manger sur le grand dalot d’acier. Dans le coin du L se trouvait un immense lave-vaisselle industriel dans lequel on pouvait empiler plusieurs cabarets de vaisselle à la fois et à gauche on installait la vaisselle propre et brûlante en attendant d’aller tout reclasser à sa place. La vapeur pissait continuellement par les joints usés de la grosse machine, nous pissions tous de partout en fait. Il devait bien faire 100 dans cette foutue cuisine assez humide pour y voir voler des truites. La pauvre Marie-Lise était de service avec moi au poste de plonge et nous étions dans le plus fort des manoeuvres. La chose ayant été mal pensée, les ustensiles de cuisine et les chaudrons sales arrivaient par la gauche là où se trouvaient la vaisselle propre et les rinçoirs et nous devions nous croiser sans arrêt dans ce recoin torride. Quiconque a travaillé en cuisine sait fort bien qu’en pareille circonstance, il se développe d’instinct une chorégraphie qui vient compenser pour la mauvaise disposition des lieux, faire en sorte que personne ne se fonce dedans. Mais ces choses arrivaient tout de même. La pauvre Marie-Lise était face au coin à relever les longues portes du lave-vaisselle qu’on poussait à ses limites ce soir-là. Je finissais de faire place à la vaisselle propre à gauche avant de passer à droite l’aider à embarquer la vaisselle sale à son tour. Et elle s’est reculée vivement, déséquilibrée, surprise par une inhabituelle et énorme nuée de vapeur surgie à l’ouverture des portes du lave-vaisselle et je l’ai attrapée avant qu’elle ne tombe sur le dos. Mes mains sur le haut de ses hanches, le bout de mes doigts sur son ventre, les pouces presque sous ses seins, ses épaules sont tombées se réfugier dans le haut de mon torse, son dos gêné pour un moment finalement abandonné sur mon abdomen humide, sa tête portée par en arrière sur mon épaule. Nous étions soudainement joue contre joue, soudés l’un à l’autre. Et des fourmis sortant de partout m’ont envahi le dedans et mon génie s’est enfui. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai maintenu la pose un peu plus que nécessaire, j’ai même avancé mes doigts sur son ventre, senti toute la tendresse de son abdomen et ses seins sur le haut de mes pouces, et poussé discrètement ma joue sur la sienne pour faire durer le moment, étirer ma chance.

Loin de paniquer, elle a nettement marqué un temps elle aussi. Elle a simplement tourné la tête vers moi, pour se déprendre de sa fâcheuse position, pensais-je alors naïvement. Mais tout en me fixant d’un regard de côté, elle recula lentement, calmement mais fermement ses fesses sur mon sexe alerté qu’elle avait sans doute recherché sinon obligatoirement ressenti, en m’offrant un fascinant sourire qui faisait écho à tous les mots qui me manquaient et que mon corps venait de prononcer à ma place. Puis elle se déprit tout en douceur, gracieuse comme un serpent, et continua à vaquer à ses affaires en me lançant occasionnellement un gamin petit regard en coin, en gardant le sourire comme si rien ne venait d’arriver. Mais je n’avais pas eu la berlue, ô que non.

Invitation bien sentie il y avait eu.

Les grosses vagues de chaleur étaient plutôt rares dans mon Abitibi natale. Celle-ci était particulièrement crevante. J’étais rentré tard, j’avais pris un bain dans le profond bain sur pattes en fonte. Tante Colombe n’avait pas de véritable douche et je n’aurais eu que l’impression d’avoir baigné dans mon propre jus n’eût été de la petite douche-téléphone qui finissait très bien la job. La chaleur du jour avait été profondément absorbée et dégageait maintenant par toutes les pores du vieux logis et promettait un sommeil pénible, aucun courant d’air en vue. Tante Colombe avouait en avoir traversé une difficile. Elle n’était plus toute jeune et cuisiner pour autant de monde dans cette chaleur insupportable l’avait littéralement épuisée. Elle s’excusa mille fois d’aller se coucher avec le seul ventilateur de la maison en me promettant que mon oncle Aurèle irait en chercher un autre lundi chez Canadian Tire.

La maisonnée couchée, j’ai enfilé le bermuda en commando et la camisole la plus fine et je suis sorti fumer, pieds nus assis sur le grand escalier de bois en avant de la maison. C’était un escalier plutôt bancal en simples deux par dix qui traversaient les deux vérandas et servait pour les deux logis du rez-de-chaussée. Les toutes dernières lueurs du jour se mêlaient à la lune pour rosir par endroits le bleu profond du ciel et laisser percer occasionnellement de timides raies de lumière dansante. Aucun vent, aucun son ne venaient perturber le moment, le terrain de football devant était désert et la noire cime des arbres au loin découpait le plancher d’un ciel d’étoiles sans plafond.

L’esprit maintenant accordé au ralenti de la nuit, il me remontait au nez son odeur chaude et animale que je n’aurais échangée contre aucune autre odeur de savonnette bon marché ni même du plus luxueux des parfums. Dans ma tête je me rejouais et me rejouais sa voluptueuse poussée contre moi et je revoyais ce sourire. Et un bruit de porte vint me ramener à la réalité d’un coup sec. Jacques Authier, voisin de palier, sortait lui aussi en fumer une petite à la recherche d’un peu de fraîcheur et nous avons jasé un bon petit bout de temps. J’ai pris une chance de lui offrir quelques bouffées de la mienne qui contenait un petite touche de magie et il en a fumé sans façon. Jacques était content de me revoir et de prendre des nouvelles de mon père et de mes frères avec qui il avait prospecté toute l’Abitibi avec des poussées jusqu’au Nouveau-Brunswick et même au Honduras. Nous avons brièvement parlé de la mystérieuse disparition de sa femme Thérèse mais la pêche est vite venue sur le tapis et nous avions dès lors convenu d’une petite escapade au lac Preissac quand mes congés le permettraient. Jacques travaillait de moins en moins et envisageait même de finir d’hiverniser son chalet et d’abandonner définitivement ce triste logis de la sixième dans lequel il disait geler l’hiver de toutes façons. Thérèse redoutait comme la mort ce moment et n’aurait jamais accepté, elle à qui ça prenait continuellement une oreille pour endurer ses insupportables babillages.

Puis, comme venue de nulle part, surgie du derrière de la maison par le trottoir qui la longeait, une fille d’à peine 11 ou 12 ans lançait un gros “Bonsoir, monsieur Jacques, fait chaud, hein?” au même moment où une voiture tournait le coin et s’arrêtait devant nous pour y cueillir la petite. Jacques la connaissait bien cette petite, il répondit d’un poli “Woin, c’est chaud pas mal” en saluant la petite et son père le chauffeur en retour. Fille d’un collègue, c’est lui qui avait proposé la jeune fille à Marie-Lise pour venir s’occuper des enfants les soirs qu’elle travaillait. Elle avait bien aimé la fillette et avait retenu ses services. Comme c’était son habitude, en homme de peu de mots qui ne poussait jamais la conversation vraiment longtemps, Jacques retourna essayer de trouver le sommeil dans cette chaude nuit d’été et me laissa le bonsoir.

Je savais maintenant qu’elle était fin seule en bas et que ses enfants devaient définitivement dormir comme des anges dans la fraîcheur du sous-sol. Et à cette seule pensée, une barre de fer me traversa le ventre. La fatigue, la chaleur de la nuit et la puissance de la calvaire de testostérone embrouillaient totalement mon esprit, je voyais blanc. Pour faire passer la douleur, je me répétais encore et encore qu’on ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant servilement. J’ai fumé la cigarette du pendu puis je me suis levé. J’ai pris courageusement mais nerveusement le chemin par où la petite gardienne était venue en me répétant en pensée: “Vas-y Loulou, vas-y!”

Le scénario était toujours à peu près le même. J’étais tout petit, bien peigné et habillé en beau linge comme un singe de cirque. Beaucoup de monde à la noce, toute ma famille mais aussi l’autre famille, celle de l’autre bord, que je ne connaissais pas. Et les cousines excitées qui m’entouraient, qui insistaient, vous allez voir comme il chante bien, un vrai petit Josélito de Bourlamaque, il pourrait passer à Jeunesse d’aujourd’hui anytime! Et mon frère Marc à peine plus grand que moi, en bon gérant, qui empruntait un chapeau s’apprêtant à ramasser la manne. Et les regards condescendants des mononcles et des matantes chaudasses qui tapaient dans leurs mains en riant ou en sifflant. Et une estrade était improvisée avec des tables ou une banquette de piano et on me poussait encore et toujours, vas-y, vas-y Loulou, t’as pas d’affaires à être gêné, tu chantes tellement bien, vas-y Loulou! Et je me refaisais les paroles en résistant par principe, en sachant très bien que je ne pourrais plus reculer. Quand les filles chantait Adamo dans un coin de ma tête, Aline hurlait Christophe dans l’autre coin, pour qu’elle revienne, et un autre dont j’ai oublié le nom qui construisait des marionnè-è-è-tes avec une ficelle et du papier. Et cette barre de fer qui venait me traverser le ventre quand ils se mettaient à deux pour me hisser presque de force sur la scène improvisée. Devant mes yeux tout devenait blanc comme du lait pour un moment et j’avais peur de tomber en bas. J’avais tellement peur de ne pouvoir émettre aucun son digne de ce nom, de perdre tous les mots. Puis, les premières notes parties, tout se calmait, la paix et le bonheur de chanter revenaient et m’emportaient au septième ciel pour un long moment d’extase.

L’escalier était dehors, un trou de béton avec un escalier de bois usé, couvert par ce qu’on appelait en Abitibi un tambour. La porte en bas était ouverte. La blancheur s’est dissipée et les couleurs sont revenues et je n’avais plus peur de tomber en bas. Je me doutais bien qu’elle m’attendait aussi ébranlée que moi. J’ai descendu lentement l’escalier chambranlant pour être sûr de ne pas faire un clown de moi et faire une entrée en vol plané. Le logis était petit, ne payait pas de mine et dégageait effectivement une désagréable odeur de cave. On entrait directement dans une seule et grande pièce qui logeait la cuisine tout au fond et une table plus à l’avant qui faisait de cet espace-là la salle à manger, un mur longeant le côté gauche découpé par trois portes fermées qui devaient cacher les chambres et la salle de bain et adossé au mur de l’autre côté, une petite causeuse avec une petite table de chaque côté faisaient de cet espace-là le salon. Et elle se tenait là, debout devant la table, elle m’attendait effectivement. Elle me demanda de fermer la porte derrière moi.

Elle n’était plus le personnage de la pauvre Marie-Lise en ridicule uniforme de cuisine bleu poudre. Devant moi se présentait une femme nouvelle et intrigante. En voyant ses pieds nus, j’ai réalisé que je n’avais pas pris la peine d’aller me chausser moi-même avant de descendre. Et partant de là, deux belles grandes jambes droites et charnues juste ce qu’il faut qui montaient jusqu’à un petit short ample et soyeux, une camisole noire avec de toutes fines bretelles, ample et soyeuse elle aussi et qui annonçait une grande déception pour les amateurs de lingerie féminine, il n’y avait rien sous cette camisole de toute évidence. Telle que dans mes songes, une épaisse chevelure noire comme le néant, lustrée et encore fraîchement humide se déposait en ondulant gracieusement sur ses blanches épaules. J’ai aussi eu droit à une inspection de la tête aux pieds de sa part et je crois bien avoir lu un verdict heureux sur son visage. En me pointant la causeuse d’un mouvement la tête, elle me dit: “Sais-tu ce qui est bon quand il fait chaud de même? Une bonne tasse de thé! En prendrais-tu une avec moi? Je ne bois pas d’alcool, il n’y en a pas dans la maison.” Et j’ai dit oui et je me suis assis dans la causeuse. Un ventilateur déposé sur la table en face venait aérer précisément la largeur de la causeuse, tout était planifié. Les choses semblaient étrangement simples, bien sûr je ne m’attendais pas à des envolées de violon, mais tout de même, le set-up était aussi triste qu’élémentaire. Tout ceci ressemblait au temps qu’il fait quand les feuilles se mettent sournoisement à tourner sur elles-mêmes sous un vent mort et à plat, dans une atmosphère qui s’appesantit, quand la lumière devient jaune, qu’aucun son n’existe plus et que les oiseaux fuient.

Je la regardais remplir puis déposer la bouilloire sur le petit poêle à deux ronds, préparer les tasses avec zèle et les déposer dans une soucoupe assortie, chose qu’elle n’utilisait probablement jamais quand elle était seule, chacun une petite cuillère pareille et bien alignée sur le côté. Je commençais à avoir peur qu’aucun son ne sorte de moi ou que les mots sortent dans un ordre tout à fait aléatoire, il me restait le temps de faire chauffer une pleine bouilloire d’eau pour me reconstruire par en-dedans. Mais elle est revenue s’asseoir près de moi en attendant, tout près de moi, me volant ce seul petit sursis. Et effectivement, mes mots sont restés coincés quelque part dans l’escalier. Je sentais monter une malaisante chaleur de nervosité dans ma colonne et quand j’ai vu son visage et ses lèvres entreprendre de parler en premier, j’ai été comme délivré, je me suis senti léger, sauvé des eaux, comme ces caravanes de colons soulagés de voir débarquer la cavalerie avant les indiens. Mais elle aussi ses mots sont finalement restés pris en chemin. Alors comme pour tuer ce silence insupportable et longtemps avant que le sifflet de la bouilloire ne se fasse entendre nous nous étions littéralement rués dans les bras l’un de l’autre s’embrassant et s’explorant fébrilement des mains, des genoux et des cuisses, partout où c’était généralement interdit et délicieux, pendant un bon moment quand même. Et le sifflet s’est mis à crier. Elle bondit en vociférant des tabarnaks et des câlisss et se précipita pour aller finir le thé. Dire que j’étais ébaubi serait faible, très faible. Si elle en avait contre le sifflet de peur qu’il ne réveille les petits, pourquoi criait-elle alors? En se retournant avec nos thés chauds dans un petit cabaret, j’ai bien vu qu’elle pleurait.

Tabarnak de câlisss, ch’peux pas faire ça à madame St-Pierre, elle qui a été tellement fine pour moé, j’ai trente-et-un ans ciboire, t’en as juste quatorze! Veux-tu bien me dire qu’est-ce que chu t’en train de faire là?” Et elle pleurait à chaudes larmes en venant pourtant se rasseoir directement là où son problème avait commencé. J’ai passé mon bras sur ses épaules pour la rassurer et elle m’a laissé faire. Presque quinze maintenant, lui dis-je. Je lui ai aussi gentiment expliqué que je n’avais rien à cirer de son âge, que je n’étais pas nécessairement venu jusqu’ici pour la demander en mariage, et elle le savait très bien. L’époque permettait encore de cacher sous une tendre couche de rose silence les histoire de jeunes hommes qui avaient trouvé leur premier bonheur dans les bras d’une vraie femme et je ne crierais pas au crime pour ça. Mais elle n’avait jamais été cette sorte de femme en mission pour harnacher et éduquer l’impétuosité des jeunes hommes comme moi. Son histoire était plutôt terrible. Et elle me raconta.

Elle venait de Barraute, petit village minier plus au nord-ouest, et elle travaillait dans un hôtel lorsqu’elle a connu ce gars qui était batteur dans un orchestre western. Son histoire d’amour comme une chanson country, elle, belle et naïve lui menteur et narcissique, ils s’acoquinèrent et eurent deux enfants. À la longue, problème d’alcool aidant, il s’était avéré qu’il ne battait pas que la mesure, il cognait très fort les mauvais soirs. Et elle n’en pouvait plus. Elle avait accumulé un petit pécule de peine et de misère en endurant les coups puis s’était sauvée à Val d’Or avec ses enfants, deux petits garçons qui avaient maintenant 7 et 8 ans. Premier hôtel qu’elle a vu en arrivant à Val d’Or, c’était l’hôtel l’Escale. Elle a payé pour une nuit sans savoir qu’elle était allée au plus cher en ville. Dans l’après-midi, elle s’était rendue aux cuisines pour voir si des postes étaient disponibles et c’est tante Colombe qui l’avait reçue. Elle avait été barmaid pendant un certain temps à Barraute mais maintenant que l’alcool la répugnait au plus haut point, la cuisine ou même les chambres feraient bien son affaire. Épuisée et angoissée, rassurée devant la bonne maman que semblait être ma tante, elle avait fini par lui brailler sa vie. Ma tante Colombe l’a immédiatement prise en pitié et on connait la suite. C’était au départ pour servir de système d’alarme pour le cas où le cowboy la retrouverait et venait lui faire noise qu’elles avaient convenu de frapper des coups sur la robinetterie de cuisine. So far so good, l’homme ne l’avait pas retrouvée ou était tout bêtement passé à d’autres projets.

Nous avons longuement siroté notre thé, même eu droit à un petit refill histoire de jaser un peu et d’attendre en vain que la nuit se rafraîchisse. Elle était toujours dans mes bras, contre moi dans l’espace restreint de la petite causeuse et d’instinct ou je ne sais pour quelle raison, sa main s’était déposée sur ma cuisse tout près de là où les garçons sont susceptibles de s’énerver. Nous avons convenu de ne jamais ô grand jamais parler de cette soirée à tante Colombe et de reprendre le service à l’hôtel en bons camarades comme si de rien n’était. Et nous avons également convenu de sceller l’entente d’un tendre petit baiser de cousin-cousine. Évidemment c’était écrit dans le ciel en énormes lettres de feu, ce baiser de cousins a mal viré, rallumé les braises pour un temps, un feu bien difficile à éteindre avec deux corps embrasés comme seuls pompiers. Il y avait quand même eu cette tension, un moment fort entre nous. Et la pauvre Marie-Lise a été soudainement prise de remords. Dans son monde, ça ne se faisait pas d’agacer les hommes, encore moins les pauvres garçons comme moi qui réagissent toujours bien promptement aux roses propositions. Elle ne risquait pourtant pas de claques sur la gueule avec moi. Mais elle sentait bien qu’elle venait tout juste encore de faire lever en moi l’appel du bonheur, sa main était toute proche et un ample bermuda sans bobettes cache généralement très mal ces choses-là. Elle ne pouvait pas me faire ça, ô que non, elle ne pouvait pas me faire ça, me répétait-elle. Elle ne pouvait absolument pas me laisser repartir “de même”.

J’ai résisté par principe en sachant très bien que je ne pourrais plus reculer. Et cette barre de fer est revenue me traverser le ventre et devant mes yeux tout devenait blanc comme du lait et pour un moment j’avais peur de tomber. Puis, les premières notes sont sorties, harmonieuses et suaves annonçant un moment de pure grâce.

Elle fit disparaître sa camisole d’une gracieuse envolée des deux bras. Mon bermuda disparu comme par enchantement, elle entreprit de me faire le plus naturellement et le plus délicieusement du monde ce que les garçons peuvent très bien se faire eux-mêmes sauf que cette fois-ci je n’avais pas à plisser fort les yeux et me faire jouer les images de Miss Saint-François-Solano. J’avais amplement de belles choses à voir, son doux tempo qui me laissait tout le temps pour apprécier la vue et les mains libres de caresser à mon goût le cocher qui menait cette heureuse carriole droit vers le paradis. Et ce fut délicieux à souhait et mémorable faut-il croire.

Cette tempête-là avait finalement passé en vent. Mais il me resterait bien tout le mois d’août pour voir venir la vraie tempête espérée. La mort de ma tante Colombe m’a depuis délivré de la promesse faite à la pauvre Marie-Lise de ne rien raconter de tout ça. À notre dernier quart de travail ensemble cet été-là, en septembre avant que je reparte pour Montréal, elle m’avait suivi discrètement dans l’énorme réfrigérateur de l’hôtel et elle avait pris mon visage dans ses deux mains toutes chaudes. Elle arborait son plus triste sourire de sauvagesse et elle me regardait droit dans l’âme lorsqu’elle me dit d’une voix tremblotante :

Toé, mon p’tit tabarnak, si t’avais eu dix ans de plus…”.

Dans l’hiver qui a suivi, son mari l’a retrouvée dans son pauvre sous-sol de Val d’Or et Allah était probablement parti faire du ski-doo, personne n’était là pour entendre frapper la cuillère sur la robinetterie. Dans un excès de rage il l’a battue à mort devant ses deux pauvres garçons avant de se planter le canon d’un 12 dans la bouche et d’appuyer sur la gâchette.

Pauvre Marie-Lise.

Chapitre trois

Le grand partage

Val d’Or 1937, elles avaient de drôles de surnoms : P’tit-Ours, la petite Robie ou la grosse Robie, c’étaient les plus connues. Il y avait un coin du camp minier, près de la rivière Thompson, qu’on appelait Monte-Carlo, un autre, Paris la nuit ou même, Hollywood. La prostitution a accompagné les débuts de l’Abitibi minière. Ce fut le cas dans les débuts de Val-d’Or. La crise économique qui sévissait dans les grandes villes a incité les prostituées de Montréal à se rendre à Val-d’Or lors des jours de paye des mineurs, c’est-à-dire tous les quinze jours. Elles s’appelaient elles-mêmes filles d’affaires, mais les mineurs les appelaient filles du sport. Elles partaient en mission et arrivaient par train à Amos, ensuite par bateau vapeur jusqu’aux sentiers qui menaient au camp minier de Val-d’Or. En 1937, il y avait au moins 10 bordels dans le camp minier de Val-d’Or. C’était au vu et au su de tout le monde. On racontait que dans tout Val-d’Or, il n’y avait que trois femmes respectables, les autres étaient des filles de joie. L’histoire passe très vite sur l’importance qu’ont eu ces femmes dans la colonisation, elles rendaient tolérable le dur labeur demandé aux hommes dans le contexte de la colonisation et du pénible travail sous la terre. Plusieurs de ces femmes ont finalement trouvé leur parti et sont restées. Elles ont certes contribué à aplanir la rugosité de la vie à cette époque et quoiqu’en pensent les vertueux, leurs oeuvres de chair ont certainement dû laisser s’échapper un peu de leur sang chaud dans l’ADN abitibien.

Jacques Authier avait construit son chalet de ses propres mains au bord d’une petite baie dans la partie est du lac Preissac, la baie de Kewagama. En algonquin, cela signifie lac retournant, petit lac qui semble vouloir s’en retourner. Dans la pop-philosophie quelque peu délirante des kabalariens, ce nom est aussi donné aux personnes qui ne vivent qu’à leur propre rythme selon leur propres règles, des êtres intelligents d’une infinie patience mais excessifs dans les détails ce qui les fait généralement exceller dans leur domaine et qui les rendent du même souffle quelque peu imperméables aux idées et aux paroles d’autrui. C’était Jacques Authier tout chié et un peu moi quand j’y repense, pas surprenant qu’on s’appréciait malgré la différence d’âge importante. Thérèse, sa femme mystérieusement disparue à l’esprit, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était là également le profil idéal pour commettre le meurtre parfait si quelqu’un lui avait cassé les oreilles, l’avait poussé à bout de patience.

La minute où il foulait le sol de son chalet, l’homme se métamorphosait, retourné sur lui-même comme on retourne une paire de chaussettes sur elle-même et il se présentait dès lors tel qu’il était vraiment, profondément imbu d’elle et enfoui jouissivement dans sa solitude, à l’abri du tumulte de la vie trépidante des hommes. Un homme tendrement amoureux du calme naturel de la forêt abitibienne et de son silence, de la petite sourdine du vent, de l’onde et des bêtes, dans la vraie paix du christ, pour ne pas dire comme lui dans la vrà criss de pà. Nous nous entendions à merveille dans cette grande communion où l’usage de la parole était considéré comme essentiellement nuisible à la pêche et réservé généralement aux choses banales et utiles, le reste du message passait dans l’économie des mots et la complicité du silence. Lorsque j’étais allé le voir pour lui annoncer que l’hôtel me libérait enfin pour quelques jours et que je pourrais maintenant accepter son invitation, il m’avait juste dit: “Greille ton stock, je pars à 5h30 demain matin. Il t’en restes-tu un peu de ton drôle de petit tabac?”

Notre maître d’hôtel, paniquée à l’idée qu’elle perdrait soudainement tous ses étudiants à la veille de son meilleur contrat de l’été, avait tâté le terrain à savoir si je serais intéressé de rester, quelques jours seulement, après la fête du travail. Toute la grande aile de l’hôtel avait été réservée par la communauté crie pour un congrès de 4 jours avec des convives des deux gouvernements et de plusieurs représentants de d’autres nations autochtones. Elle m’avait promis que je ferais plus d’argent dans ces quatre jours que dans tout mon été probablement, ces gens-là savaient vivre affirmait-elle. Elle avait besoin de ses meilleurs, avait-elle aussi argumenté, titillant mon égo de presque quinze ans maintenant. Elle m’avait promis, vu le programme chargé et les longues heures demandées, qu’elle me logerait dans une des chambres du sous-sol, nourri aux frais de l’hôtel de surcroit. Et pour dorer la pilule encore un peu, elle m’avait offert de prendre trois jours de congé avant le début du congrès. J’avais presque deux ans d’avance sur mes camarades de classe, ce n’était pas cinq ou six jours d’école de plus ou de moins qui allaient faire la moindre différence dans ma vie, je pourrais partir pêcher au lac Preissac avec Jacques Authier enfin. J’acceptai l’offre de l’hôtel évidemment sans même consulter mon père.

J’étais installé confortablement dans une grande chaise que Jacques avait fabriquée lui-même, commodément installée au bout du quai pour les rêveurs et les contemplatifs. De son quai, on pouvait regarder le soleil descendre sur des petites îles éparpillées droit devant. À cette heure-là, mon compagnon de pêche était généralement couché et ronflait comme un ours, d’autant que dès la vaisselle du souper débarrassée on avait fumé le calumet de paix accompagné d’un bon thé du Labrador frais séché. Le lac n’était plus qu’une ballottante feuille de bronze, le ciel un chamoirage hallucinant de bleus, de jaunes et d’orangés; tout ce qui retroussait de l’horizon avait comme plongé la tête première dans le lac en un double identique, symétrique et d’une vertigineuse profondeur, les îles retournées sur elles-mêmes des galettes de mousse vert sombre défiant toute gravité flottant nonchallamment entre ces deux mondes. Un tout petit vent d’août encore chaud soufflait sur moi et la faune batracienne avait entamé son long concerto de nuit appelant désespérément l’amour, l’amour, toujours l’amour. L’heure n’était plus qu’aux songes.

Août s’était presqu’entièrement enfui et aucune tempête digne de ce nom n’était venue bardasser mon triste radeau. J’étais allé sur les chemins de pénétration avec l’oncle Aurèle et tante Colombe, faire avec eux et les ours provision de framboises pour l’hiver et avec les oncles David et Raphaël taquiner la toute petite truite dans une dam de castor derrière la bleuètière de Val Senneville. J’avais aussi renoué avec mon ami Louis Baribeau maintenant déménagé à Sullivan. Louis se sentait tout aussi déraciné que moi dans ce trou perdu comme il l’appelait, lui qui au surplus était maintenant envoyé en pensionnaire au collège de Papineauville dans l’Outaouais pendant toute l’année scolaire. Il ne savait plus comme moi retrouver les anciens repères de sa jeune vie et tremblait d’effroi à la seule idée de finir bijoutier comme son père. J’étais quelquefois parti le rejoindre sur le pouce et nous partions sur son mini-trail, espèce de toute petite moto qui s’apparentait davantage à un suppositoire pour Harley-Davidson, faire les fous sur la slam de la mine Sullivan et même piquer des pointes jusque chez mon frère Doris à Vassan, se baigner dans la petite rivière au bout de sa terre histoire de calmer le feu qui nous prenait aux fesses d’être restés assis trop longtemps sur sa ridicule moto dessinée pour les nains. Trop jeunes pour sortir dans les hôtels, nous buvions quelques bières chez Doris ou icitte et là en faisant semblant d’être des hommes et en se racontant des sornettes. Louis n’était pas la plus modeste des personnes. En terme de modestie, aurait-il pu dire, nul ne lui arrivait à la cheville, et il était aussi quelque peu mégalomane. Probablement rendu au même point que moi dans sa condition de jeune mâle, il m’inventait des histoires abracadabrantes avec toutes sortes de filles de Val d’Or qui empestaient le sexe à plein nez mais qui étaient toutes comme par hasard parties ailleurs ou impossibles à rejoindre pour le moment. Et moi je respectais le serment de silence fait à la pauvre Marie-Lise et je n’avais rien de bien excitant à raconter à ce chapitre-là alors je créais moi aussi quelques histoires sans beaucoup de conviction cependant.

L’été m’avait fait le plus grand bien. J’avais vécu une poussée de croissance exceptionnelle me forçant même à racheter vêtements et chaussures pour aller travailler à l’Escale et aussi pour la vie de tous les jours. En un été, j’avais quasiment atteint ma taille adulte, un bond de quatre ou cinq pouces, et le grand air m’avait gratifié d’une mine radieuse, une peau basanée à souhait. Pendant tout ce temps j’avais aussi laissé pousser une longue chevelure blonde et bouclée, ce qui était le nec plus ultra à l’époque bien qu’encore interdit à l’école. Ma tante Colombe disait que j’avais finalement perdu toute ma graisse de bébé. Habituellement j’étais très critique par rapport à ma personne et pourtant j’avoue que je me trouvais soudainement pas si pire dans ma forme nouvelle et améliorée. Miss Saint-François-Solano ne perdait rien pour attendre mon retour.

La divine Évelyne

Outre mon ordinaire, on m’avait mis en charge de la salle de conférence au sous-sol et ce travail consistait à garder les lieux propres, le café bien frais et les cendriers propres et vides. On fumait encore partout dans ce temps-là. Ça impliquait évidemment de courir en fou pendant les pauses pour fournir à la tâche sans nuire aux débats. Je devais également faire la plonge des tasses et des verres qu’on servait en bas ou dans la grande salle à manger en haut, le soir venu quand la salle se transformait pour accueillir des musiciens et toutes sortes d’animations pour les congressistes. Et on y buvait allègrement jusqu’aux heures interdites et même bien au-delà. Et les réjouissances avaient aussi gagné les dortoirs. Le soir venu, le service aux chambres ne dérougissait jamais, on y revoyait souvent les mêmes figures prises des mêmes appétits dans des lieux nouveaux, de nouveaux complices d’une nuit ou des filles qu’on faisait venir de Val d’Or comme de vulgaires pizzas. La table mise et la bouteille ouverte, en tendant poliment la main, plus le péché devenait gênant plus la discrétion se transigeait tacitement à prix d’or.

Je devais également m’assurer que le bar était continuellement ravitaillé en verrerie propre et étincelante, les stocks de bière renouvelés à même ceux de l’énorme frigo de la cuisine et veiller à ce que la barmaid ne manque jamais de tous les fruits bien parés dont elle avait besoin pour pratiquer son art. L’occasion était belle pour tout le monde de faire un maximum d’argent et c’est pour cela qu’on faisait appel aux meilleurs. La divine Évelyne était toujours la première à se présenter quand il y avait de l’argent à faire, une fille taillée sur mesure pour les grandes occasions. Les mardis soirs de pluie ou les réunions du club Optimiste, très peu pour elle. On lui abandonnait volontiers le bar les grands soirs parce qu’elle savait le transformer en véritable machine à imprimer de l’argent. Elle avait le sourire et la façon qu’il fallait et un corps remarquable qu’elle savait mettre en valeur par une tenue savamment étudiée pour détrousser sans pitié les buveurs. Toute cette beauté animale, cette grâce féline, un entregent hors du commun, constituaient parmi les plus impressionnants arguments de vente sous pression qu’il m’avait été donnés de voir. Cette vraie femme était conçue pour les vrais hommes, elle n’avait qu’à pointer du doigt et dire “Toi!”, tous seraient lamentablement tombés sur leurs genoux, misérables et suppliants. Elle devait être au début de sa trentaine mais une nature exceptionnelle la maintenait au sommet parmi les plus désirables créatures que j’avais pu voir et sentir de près à ce jour. Mais il est de ces guerres que même le meilleur guerrier n’entreprend jamais tellement la cruauté de la défaite est prévisible, il nous reste essentiellement le rêve pour toute stratégie. Je devais tout de même demeurer efficace et en mode charme continuellement parce qu’à la fin de la soirée, une partie de la manne qu’elle accumulait dans un vieux sceau à glace sous le comptoir finissait dans mes poches. Et c’est elle qui calculait le partage à son gré, au mérite, à l’humeur. Et n’en doutez point, demeurer en mode charme avec elle ne demandait pas la moindre parcelle d’énergie de ma part.

Les choses s’étaient amorcées lentement me donnant amplement le temps de voir venir. Les premières journées, les congressistes toujours sérieusement appliqués, avaient encore généralement les idées à leurs affaires. Les longues périodes de réunion me laissaient le temps de rattraper les tâches laissées en plan. Puis le rythme s’est accéléré. Les dernières soirées étaient vivement animées, la grande salle présentait des musiciens, des spectacles traditionnels autochtones, certains dansaient, la plupart buvaient allègrement, hauts-fonctionnaires, sous-ministres ou chefs de clan confondus dans la joie.

Comme convenu, on m’avait donné les clés d’une petite chambre à l’abri du tumulte, au sous-sol, généralement louée bon marché seulement quand l’hôtel était complet. L’ameublement était minimal. Une petite salle de bain à droite en entrant, à gauche un porte-manteaux ouvert, au fond un grand lit avec une table au bout sur laquelle reposait un téléviseur, deux tables de chevet, une seule chaise, une seule petite fenêtre en hauteur, givrée et munie d’un grillage et voilà à peu près tout le portrait. Après avoir fermé les festivités aux petites heures du matin, je me réfugiais là le temps d’un somme. Je devais me lever vers six heures pour aller installer le petit déjeuner de type buffet dans la grande salle à manger dès six heures trente et y veiller jusqu’à neuf heures; puis l’entretien de la salle de conférence recommençait, le dîner, le souper, la soirée reprenait. Le samedi était finalement venu, dernière véritable journée de l’aventure, le lendemain tout s’arrêterait avec le déjeuner. Je pensais que j’avais tout vu, mais le pire restait à venir.

Les congressistes ayant complété leurs savants travaux, toutes propositions bien secondées et approuvées monsieur le président, les beaux discours perforés de trois trous retournés dans leurs cartables y rejoindre les nouveaux comités ad hoc et les belles promesses, il était temps maintenant pour eux de passer aux choses sérieuses: le plaisir. Le déjeuner englouti, ils avaient à peu près tous quitté vers l’île Siscoe pour y jouer au golf ou bambocher dans le clubhouse tout l’après-midi nous laissant le temps de respirer avant la tempête du soir.

La cadence avait grimpé de quelques coches et frôlait maintenant la limite de ce que je pouvais tenir. Le rush du souper était passé, les tables nettoyées et redisposées version salle de spectacle, tamisées les lumières, et en avant la musique la boisson coulait à flots et les pièces sonnantes pleuvaient dru dans la petite chaudière de la divine Évelyne. Ces gens-là fêtaient comme si c’était la dernière fête de leur vie. J’avais de la broue dans le toupet et je courais de la cuisine au bar, du bar à la salle en bas où les plus grandes gueules se réfugiaient pour étirer les discussions à l’abri de l’orchestre, une charge de vaisselle par-ci, un voyage de glace par là, un peu de service aux chambres entre ça, du réfrigérateur au bar avec des voyages de bière à reclasser dans les petits réfrigérateurs sous le comptoir du bar. Moments de grâce, cependant, lorsque descendu sur mes genoux pour y pousser les bières, j’étais aux loges pour apprécier les deux longues et gracieuses jambes de la divine Évelyne en jupe très courte qui allaient et venaient allègrement dans un frisson de nylon devant mon regard hypocrite mais ravi.

Dans l’étroitesse des lieux, quand nous nous croisions, impossible de ne pas frôler un peu ce divin corps et elle parait en me signalant la voie d’un subtil toucher sur mes hanches ou sur mes épaules. Si bien qu’il me vint de sérieuses rougeurs aux joues que la divine Évelyne prit pour une poussée de fatigue. “Assis-toé un peu, mon Loulou, t’as l’air vanné, prendrais-tu un Coke, quelque chose?”, me dit-t-elle en me poussant son tabouret de bois. “Tu sais que je ne t’avais même pas reconnu mercredi en te voyant”, dit-elle ensuite, en versant mon verre. Nous n’avions sérieusement travaillé ensemble qu’une fois au début de l’été quand un magnat du diamond drill de Val d’Or avait marié sa fille en grandes pompes. “L’été en Abitibi t’a fait du bien, mon Loulou, t’es rendu pas mal beau bonhomme, j’te l’dis, je ne t’avais même pas reconnu. Sont beaux tes cheveux de même.”, fit-elle en passant un peu ses doigts dans mes boucles et en m’offrant son plus beau sourire. Il ne m’en fallait pas énormément pour partir à rêvasser de l’impossible conquête et la machine s’emballait, prête à décoller à pleins gaz.

Jusqu’à ce qu’elle finisse son baratin en me pinçant la joue comme une vieille maîtresse d’école condescendante ou une matante un peu chaudasse. J’étais aussitôt redescendu illico dans le bas de la côte devant un Everest à remonter comme une limace la bave à la gueule.

La pause finie, j’ai vite remballé mes brèves illusions et amorcé courageusement le dernier sprint de cette interminable et épuisante soirée, prélude à la vraie tombée de rideau, mon retour en ville inévitable maintenant

En eaux troubles

Le ciel s’obscurcit d’une seule traite sans prévenir, un craquement sec du tonnerre ramena la lumière pour un bref moment et le lac Preissac se gonfla d’un coup telle la pire des pires mers enflées par les grandes bourrasques, et l’enfer nous prit totalement par surprise. Le temps d’absorber le choc, de voir s’envoler toutes choses et de reprendre mes esprits, je flottais seul sur un radeau de billots de cèdre savamment liés les uns aux autres par un tressage de vieux cordage de lin. Emporté dans une danse folle, je m’accrochais désespérément sous les grondements qui déchiraient la nuit. À moitié aveuglé par la pluie battante, je la vis émerger vivement des eaux devant moi bien droite la tête par en haut les bras en croix faisant monter avec elle un blanc bouillon d’eau. Morte ou vivante? Les peaux blanches, vertes et enflées, sa noire chevelure n’était qu’une lugubre plantation de sangsues agitant chacune sa baveuse queue et s’étirant dans toutes les directions. Pour toute robe un enchevêtrement de cordages verdis par l’eau et entremêlés d’algues pendantes et de lambeaux de chair morte. Une main pourrie s’accrochant au cordage de mon radeau et l’autre tenant une machette rouge de rouille frappait violemment les billots et le cordage de mon bancal esquif manquant mes doigts de peu. Les yeux exhorbités sans couleur, énormes billes blanches sans vie, ses lèvres grises et bleues, gonflées et à moitié grignotées par les bestioles du fond de l’eau se mirent à s’entrouvrir tout lentement comme une longue grimace pour laisser sortir langoureusement une anguille de quatre pieds qui faillit se rendre à moi puis dévia disparaître dans les blanches écumes du lac en furie. Et Thérèse Authier pourtant morte, du plus profond de sa gorge dans un grave son de basson marqué du roulis de l’eau dans sa pipe inondée qui râlait: Jhhhâââââââââââââââââques, Jhhhâââââââââââââââââques, qu’est-ce tu fais Jhhhââââââââââââââââques?”, en frappant et en frappant sur le pont de sa machette rouillée cherchant toujours mes doigts agrippés fermement aux cordages. Et elle frappait . . . frappait . . . frappait . . .

La porte. C’était à ma porte qu’on frappait. Comment pouvait-il être six heures déjà, avais-je passé tout droit pour le petit déjeuner? Je me précipitai en bas du radeau, du lit devrais-je dire, tout le bozarlo aux quatre vents oublié là dans l’ébaubissement, je bondis en trois enjambées vers la porte que j’ouvris d’un coup sec. Elle se tenait là, debout dans le corridor, la chevelure encore mouillée et superbement belle même démaquillée, une bouteille dans une main, dans l’autre deux coupes, un long tricot de coton blanc qui lui descendait juste sous le paradis perdu et qui la moulait juste assez pour laisser deviner que pas grand-chose d’autre ne recouvrait ce corps divin. Vision hollywoodesque et la nuit avait encore quelques heures à contribuer. Un agaçant sourire accompagnait son regard espiègle fixé directement sur ma pauvre dignité complètement envolée bien que misérablement pendante devant ses yeux. “Ch’peux-tu entrer?” fût sa question. Non, salope, sèche dans le corridor. Question idiote s’il en fût une, idiote, mais idiote. Heureusement que ces mots sont restés coincés quelque part dans mon effarement et ne sont jamais sortis de ma bouche.

Ici s’arrêtait étrangement le rêve, brutalement. Tout ceci était maintenant aussi réel qu’improbable et je la fis entrer refermant la porte derrière elle en gentleman. J’avais grand peine à croire que je fermais la marche derrière cette créature des dieux qui s’en allait tout droit vers ma couche. Le plus naturellement du monde elle me dit: “C’est pareil comme le trou qu’ils m’ont prêté, t’as rien qu’une chaise toé-si, ça te déranges-tu si on s’installe tous les deux sur ton lit?” J’allais le proposer, je l’avais bravement pensé dans ma tête du moins, pendant qu’elle versait déjà le rouge dans les deux coupes et que je me demandais bien quoi faire de ma gênante nudité. Je me suis donc assis tel quel sur le lit défait cherchant nerveusement la bonne pose. Les coupes pleines, elle me tendit gentiment la mienne. Mais avant de venir s’asseoir près de moi, elle déposa la sienne, fit disparaître le blanc tricot dans une gracieuse ondulation du corps ne laissant derrière aucune trace du moindre tissu comme je l’avais soupçonné. Puis elle laissa négligemment tomber le vêtement sur le pied du lit en me disant tout simplement: “Tiens, mon beau Loulou, ça va être moins gênant de même pour toé.”, reprenant son sourire espiègle déjà vu et en prenant grand soin d’observer l’effet que sa nudité soudaine produisait sur moi. Son fabuleux corps maintenant dans son plus élémentaire costume de chair tenait absolument toutes les promesses faites à mon imagination prolifique. Tout ceci était cependant tellement surréel, on aurait dit deux potes de chantier prenant la pause et placotant le plus simplement du monde, il ne manquait que les boîtes à lunch. “T’as-tu des cigarettes?, il ne m’en reste plus.” me demanda-t-elle. Et je sortis mes Sweet Caporal toutes faites, lui en offris une, et nous entreprîmes la conversation en boucannant tout bonnement, on aurait pu être à un arrêt d’autobus, ça aurait été pareil. Surréaliste, soit, mais je sentais que la guerre était tout de même sournoisement appelée et que toute cette désinvolture n’était que stratégie de reconnaissance, ruse de sioux. Elle s’efforçait de bien tenir sa place et d’éviter tout contact qui aurait pu faire virer le vent et venir enflammer le débat prématurément.

Jusqu’à la fin de sa clope.

La cigarette aussitôt écrasée, sans qu’elle ne prononce un mot de plus, je sentis sa chaleur s’approcher de moi, ses mains tracer leurs routes avec assurance le long de mes cuisses et ses yeux pénétrer ardemment les miens pendant que son corps se retournait gracieusement sur ses genoux. J’étais paralysé sur place par le poison venim de son regard. “Laisse-toé aller, mon Loulou, laisse-moé faire.” dit-elle tout gentiment. Et mes ambitions gonflées à bloc s’élevèrent vers le ciel demandant grâce à coups de timides petits soubresauts. Et avant de lentement disparaître vers mon bonheur, ses beaux grands yeux me firent un ultime sourire rempli des promesses du plus beau des voyages.

La nuit était toute douce sur l’Atlantique et j’arrivais tout droit d’Angleterre bercé par les grands cargos sur une mer radieuse, un vent chaud balayait mon corps qu’on sortait de sa petite boîte de métal ouvragé et qu’on déballait soigneusement sur un grand quai mou drapé de blanc. J’étais devenu ce dur bonbon rose au centre mou importé d’Angleterre de madame Rutkowsi qu’on se glissait suavement à la bouche et qu’on caressait longuement de la langue, qu’on lèchait délicatement les papilles excitées par cette douce saveur qu’on savait n’être que le prélude à l’explosion du merveilleux liquide aux fruits caché dans son coeur, et on accélérait les mouvements de la langue et on pressait le dur bonbon entre le palais et la langue et on l’y roulait, roulait, et crevant d’impatience, on finissait inévitablement par croquer délicatement ce qui restait d’obstacle au plaisir ultime et la joie se répandait enfin dans nos bouches gourmandes. Puis on regrettait de n’avoir pas su faire durer ce plaisir béni des dieux et on maudissait tous les saints du ciel pour notre crasse impatience.

Mais la divine Évelyne savait ce qu’elle faisait, elle opérait sur mon corps d’homme-chérubin en chirurgienne expérimentée, calme et sûre de ses gestes. Il est de ces guerres où on ne saurait que faire d’une arme chargée à bloc, trop prompte, on devait délester et sacrifier des munitions en aval pour être en mesure de livrer en amont un meilleur combat. La nuit était encore jeune, son plus doux sourire était venu me confirmer que tout allait encore bien et nous avons retrouvé nos coupes, l’un contre l’autre cette fois-ci, et je lui ai proposé de fumer le calumet de paix histoire d’apprécier le moment. Et nous nous sommes abandonnés à l’herbe enivrante qui a eu raison des dernières gênes, de délicats touchers tendrement initiés pour compléter les douces présentations entre nos corps inconnus.

J’observais d’un oeil amusé la petite fenêtre grillagée dans le haut du mur et je me disais que je ne saurais jamais fuir par là. Dans l’heure complètement bleue de la nuit, avec le givre dans les petits carreaux et le mauvais angle, j’ignorais complètement ce qui se tramait dehors, de l’autre côté. Dans les arbres les feuilles se viraient déjà de stupeur pour ne rien y voir, la colère de Thor grondait en sourdine au loin. Le vent d’ouest avait soufflé les derniers grains de sable de mes carrés d’enfance et l’option de fuir n’existait plus, n’était certes plus envisageable pas même désirable. Les rares silences devenus un saisissant choral romanesque qui résonnait dans mon oreille comme le chant du chérubin abandonné à sa muse, la longue plainte heureuse du sacrifié soudainement sanctifié.

Avant le lever du soleil, j’aurais transpercé la muraille des gardiens de l’innocence pour traverser définitivement dans le camp des hommes.

À son corps défendant, entre l’heure bleue du soleil qui se perd sous l’horizon et les roses de l’aurore qui nous le ramène, la pauvre déesse Évelyne rejoignait craintive ses quartiers au bord du Léthé, ruisseau de l’oubli et affluent du Styx, grand fleuve qui entourait l’enfer de ses eaux. Elle tentait désespérément d’y dissimuler aux regards et d’y faire oublier comme elle le pouvait cet encombrant habit de chair qui faisait sur elle baver d’envie tous les chiens de l’enfer et rager les courtisanes, ses adversaires emportées dans la pire des jalousies mesquines. Cette beauté et toutes ses grâces qu’on attribue d’emblée aux grands dieux du ciel se faisait alors cadeau des grecs. Aux mauvaises nuits de la lune, son habit de chair devenait un insupportable manteau de viande odorante excitant le museau des bêtes et elle devait le porter comme une prison d’effroi. Même les trois énormes gueules dentues de Cerbère, gardien du Styx, ne pouvaient contenir tous les chiens de l’enfer et les empêcher de traverser le fleuve et de partir à sa chasse, de s’entretuer pour l’éphémère bonheur de baver dans son cou et la gloire d’y enfoncer leurs crocs le temps d’un bref et sauvage emportement. Sentant venir la rance odeur de la meute, elle suppliait alors sur ses genoux descendue Phlégyas de la prendre à bord de sa gondole et de la faire traverser chez les Innocents, ces chérubins aux corps d’homme accomplis que l’innocence gratifiait d’une auréole de protection divine, lénifiante image de pureté comme une promesse de douces et suaves étreintes. Et elle voguait les instruire une fois de ses plaisirs qui les enjôleraient pour un moment mais leur feraient perdre à jamais leur chemin de retour.

Et la divine Évelyne me fit ainsi l’école de la nuit. Elle ouvrit bien grand le cahier, écartant en petits gestes délicats les tendres pages de chaque côté de l’épine profonde, elle m’invita à embrasser du regard les douces connaissances que ses doigts révélaient ainsi à mes yeux, délivraient pour mes lèvres soudain prises de la soif d’apprendre, mes doigts pressés d’y écrire des douceurs. Dans son merveilleux conte, on laissait découvrir à la jeune classe la clef magique par laquelle l’élève bien instruit sur les façons de tirer la ficelle pouvait à gré la faire rire, la faire danser, lui faire chanter les plus beaux cantiques, la faire vibrer jusqu’à la mort de toute souffrance, lui offrir la joie ultime tant que faire se pût tolérer. Et la joie menant à la joie, elle offrit ensuite de bonne grâce sa croupe divine comme monture à son élève pour une grande calvacade. Du petit trot au grand galop, au bout de cette nuit qui achevait, le jeune chevalier rejoignit bientôt la ligne du grand partage, celle où on laisse les enfants derrière et où on rejoint la race des hommes dans un cri guerrier qui nous tue et nous fait naître d’un même souffle. Moultes vaines appréhensions s’évanouissaient, aucun gardien ni aucune muraille ne se dressaient ultimement devant le passage qui se traversait bien aise, le sauf-conduit pour la félicité en son fourreau profondément emmagasiné.

Puis, sitôt traversée la ligne de partage, délestées toutes les charges, son délicieux sourire bienvaillant et lumineux dès lors qu’elle entreprît de m’accueillir d’un long et goulu baiser parmi les hommes nouveaux-nés.

Mais encore la détresse infinie que son regard sombre et honteux ne pouvait maintenant plus dissimuler faisant déjà ses coupables adieux à l’enfant qui mourait du même souffle étendu sur elle.

Rentrer à Montréal était toujours pour moi la chose la plus sinistre au monde, spécialement après cet été 1972 marqué au fer rouge dans mes souvenirs. En ville, je devais reprendre ma place dans le tout petit casier déterminé comme étant le mien par mon sexe, la langue que je parlais, le quartier que j’habitais, l’école que je fréquentais, le niveau scolaire où j’en étais, la musique que j’aimais, les vêtements que je portais, la longueur de mes cheveux, la dôpe que je fumais et quoi d’autre encore. Tous les gens dans cette ville étaient rigoureusement classés comme des lettres à la poste et la vie se passait en groupes d’intérêt, comme des petits troupeaux homogènes.

Je ne résiderais plus à la poste restante pour un temps avec tous les parias comme moi flottant sur leur radeau sans pavillon. Elle était bien finie la liberté dans l’aventure, mon âme en dérive devait vite nager jusqu’à la grève, retrouver ses habits et reprendre sa route. Être nulle part possèdait toujours l’avantage énorme qu’on pouvait y être nimporte qui et n’y faire que ce que nous dictaient nos désirs.

Ma tante Colombe me préparait toujours gentiment un lunch pour la route. “Garde ton argent dans tes poches.”, me disait-elle tout le temps comme quand elle me chicanait d’acheter des cigarettes toutes faites. La grande dépression, la crise comme elle disait, l’avait profondément marquée, toutes les choses pouvaient venir qu’à manquer dans sa philosophie et elle n’avait pas totalement tort, la vie me le ferait bien savoir en son temps. C’était toujours le coeur en-dessous du bras qu’elle et mon oncle Aurèle me regardaient partir et j’allais toujours à pied vers le vieux terminus d’autobus histoire de remettre aussi le mien un peu à sa place avant d’embarquer. Je les aimais profondément et j’avais toujours peur que l’un d’eux n’y soit plus à mon retour. En piquant par la cour en arrière, j’ai eu un pincement en voyant se dresser dans la pénombre le tambour qui descendait chez la pauvre Marie-Lise avec sa porte d’en haut bien fermée, les rideaux tirés, toutes lumières éteintes. Elle savait que je partais ce soir-là. Marche, mon homme, l’autobus ne t’attendra pas.

Aux retours vers la ville, j’avais toujours cruellement besoin de revoir et traverser les jardins de mon asile vivant pour vraiment marquer la fin d’un tome, le début d’un autre, et cette fois plus que jamais. L’autocar était presque vide, abandonné par les voyageurs de l’été. La grosse lune de septembre meublait un ciel sans plafond. De timides aurores commençaient à répéter au loin pour le grand solstice d’hiver, leur danse entre les arbres laissant deviner la profondeur des forêts. À cette hauteur de pays, la fraîcheur des nuits avait déjà eu raison des verts feuillus qui lançaient maintenant, comme autant de Riopelle, des taches vives et chaudes icitte et là sur la toile de fond, reprises en autant de reflets dans le bleu des lacs brillant des tribillions de diamants que la lune dessinait sur la crête de leurs eaux. Pas tellement loin après Louvicourt, la dernière veilleuse éteinte je me suis replongé dans le bienfaisant jardin mouvant qu’on abandonnait encore une fois à mon seul bonheur, mon corps inerte quittait à la faveur de ma seule conscience ouverte aux quatre vents.

Ma terre natale venait tout juste encore de répondre à une de ces quêtes d’homme, celle que j’étais venue faire sur son sol, lui demander de tenir des promesses que je lui avais un peu forcées dans la gorge. Un enfant avec tout un bagage d’angoisse dans son baluchon, le mal sincère de son pays et une quête singulière dans le coeur, était venu de la ville et aujourd’hui c’était presqu’un vrai homme qui en revenait, toutes ses missions accomplies. La terre d’Abitibi avait gracieusement répondu me gratifiant de deux de ses femmes. La beauté ingrate et sublime de la pauvre Marie-Lise et la divine Évelyne prisonnière de sa prison de chair, toutes deux profondément meurtries par la méchanceté des hommes, sont maintenant et pour toujours des passagères de mon coeur et je chéris pour toujours leur douce mémoire.

Une lucidité nouvelle me disait que mon pays pouvait très bien vivre sans moi désormais, lui qui effaçait une à une les traces de mon passage, redessinait les lieux à sa guise et fermait sans vergogne mes sentiers de pélerinage, enterrait un à un mes aïeux. C’était là ma dernière traversée du parc, seul en autocar dans l’express de nuit, et j’ai laissé les bienvaillants esprits de la nuit emporter cette souffrance du déraciné avec eux. En échange, j’ai offert pour toujours toute ma tendresse à ce pays qui m’a vu naître et qui garde avec lui mes plus beaux souvenirs d’enfant, qui accueille dans sa terre ma toute petite soeur, ma mère, mon père, Colombe et Aurèle et beaucoup d’autres que j’ai aimés profondément mais je me devais maintenant de construire ma patrie à même le sol sous mes bottes, peu importe où leurs pas me mèneraient. Je laisse mon frère Doris le grand résistant qui a toujours tenu tête aux courants d’exil tenir bravement le phare allumé, brandir bien haut notre gros “S” en aluminium et jeter une bûche dans le poêle de temps en temps histoire de garder mon froid pays au chaud pour les fois où d’aventure je retournerai l’aimer en personne.

Passé Mont-Laurier je me sentais déjà ailleurs que là. À partir d’ici, tout n’était plus pour moi que l’expansion tentaculaire du cancer de Montréal et au contraire des autres passagers, c’est là que je laissais le sommeil m’emporter pour souvent ne me réveiller qu’à l’arrêt des moteurs dans le terminus de la rue Berri.

Le matin était radieux, la ville s’éveillait lentement. J’avais faim et le goût m’a pris d’aller manger des bons steamés au Montreal Pool Room avec les puckés en fin de brosse. Pour la première fois, il y avait comme une place fraîchement libérée dans mon coeur pour aimer d’un tout petit peu d’amour cette foutue ville. C’était l’heure sublime et étrange que j’adore lorsque les fêtards de la nuit sont partis se coucher, le peuple du jour fait son dernier tournis dans son lit et par les trottoirs déserts les fous promènent leur chien imaginaire en parlant à leurs reflets dans les vitrines éteintes. En marchant paisiblement sur cette tranquille rue Sainte-Catherine, j’ai eu soudainement un flash, un stress aussi vif que soudain comme un pénible serrement des couilles. L’image du sourire enjôleur de la belle Nancy Donovan, reine de beauté de Saint-François-Solano qui revenait, sautant à pieds joints dans ma tête se remémorer à mon esprit distrait.

Merde.

 

Flying Bum

pieds-ailes

Crédit photographique: Richard Pelletier, la flèche.

 

 

Les hommes invisibles – 2

Deuxième partie

Deux femmes avaient mis bas à cheval sur deux lunes du mois d’août, un premier garçon et une première fille nés de deux frères de sang. À l’automne, l’aïeul silencieux se mourait sur son dernier grabat. Jamais n’avait-il livré les enseignements de son coeur, de ses gestes ou de ses paroles aux deux frères nés de son sang, l’art ou la manière d’être eux-mêmes pères à leur tour. Comme un secret qui ne devait jamais être passé, emporté dans la tombe. Les deux frères laissèrent aller les choses indifférents, laissèrent aller cette cérémonie païenne insensée que l’aïeul mourant n’avait certainement pas méritée, la fierté ne lui revenait d’aucun droit. On para d’habits en tout points identiques les deux poupons sans égard aux sexes. La mère du garçon protestait, on rassembla la famille sans elle autour du grabat de l’aïeul mourant. La femme disposa les deux bras de l’aïeul en croix puis déposa en un geste délicat le garçon à la gauche de l’aïeul du côté coeur, la tête du poupon reposant sur le bras décharné du mourant. Refit les mêmes gestes du côté de la raison pour la fille. Les poupons restèrent étrangement silencieux la crainte dans le regard encadrant le visage émacié de l’aïeul mourant, les lèvres entr’ouvertes en grimaces de souffrance, les yeux fermés sur la scène comme suppliant la paix de descendre enfin sur lui. Son épouse sanglotait. On tira de la scène un beau portrait pour égayer à jamais les meilleurs cauchemars des deux frères. L’aïeul mourut avant le solstice de l’hiver sans jamais avoir vu marcher sa suite condamnée à suivre des chemins qui ne se croiseraient plus.

Jean-Guy a été le premier à se lancer en bas du nid de coucou. La nuit espagnole avait laissé des cicatrices infectées. La furie du dépanneur était perpétuellement attisée par les témoins muets. Toutes ces caisses de vin et de spiritueux volées, empilées au pied de son grabat derrière son mur de caisses de Coke perturbaient le sommeil de Camil. La bière avait été écoulée incognito à travers les affaires courantes du commerce, les alcools se faisaient interminables à boire sans laisser de traces. On a longtemps cru que le motif du vol n’était pas totalement étranger à ses retards de loyer, Jean-Guy voulait compenser Camil en quelque sorte. La couleuvre jamais avalée, invoquant tous les prétextes au monde, Jean-Guy avait renoncé à sa participation dans les affaires de l’imprimerie mais était resté bien présent dans les alentours pour un temps, fidèle luron dans la vie parallèle mouvementée de l’entreprise; la pauvre Alice n’aurait pas tout perdu de son idylle insensée. On a embauché un beau gosse, sobre et présentable pour emplir le siège de représentant laissé vacant par Jean-Guy.

L’imprimerie et tout ce qui traînait toujours sous le salon de coiffure avait été déménagé dans un vieux quartier industriel de Ville Saint-Michel entre un débosseur italien et un tailleur de granit qui faisait aussi dans la pierre tombale. Ce ne serait plus nous les plus bruyants du voisinage. Le quart de million a vite été investi en aménagements, en équipements flambant neufs, dans l’enveloppe salariale qui a bien atteint une douzaine de chèques de paye par semaine dans les meilleurs moments. Mais encore dans quelques événements mondains qui s’espaçaient de plus en plus et perdaient de leur magie avec l’usure du temps. Comme toute bonne drogue, ils se devaient maintenant de gagner en puissance et en flamboyance pour se perpétuer. On achetait les cuisses de grenouille aux 20 kilos, le Liebfraumilch à la caisse, la mescaline à l’once. La distance prenait aussi son tribut, Camil devait toujours s’occuper de son commerce du désormais lointain Rosemont. Il passait lentement mais sûrement de partenaire silencieux à partenaire de plus en plus absent qui ne voyait plus l’heure de récupérer ses billes et qui ne manquait jamais une occasion de nous le rappeler. Chaque fois qu’on tentait de lui verser des dividendes, il refusait pourtant. Ambivalent et déchiré à l’idée qu’une quittance pourrait signifier la fin d’un épisode singulier de sa vie qui l’avait tout de même ressuscité de ses cendres et l’avait animé d’un feu nouveau. Et Alice n’en pouvait plus de se transporter de Boucherville à Ville Saint-Michel, elle faisait toujours la tenue de livres, la paperasse, le courrier qui me terrorisait toujours mais elle opérait de chez elle la plupart du temps ne venant au bureau qu’une fois ou deux la semaine. Les présences de Jean-Guy qui s’espaçaient, les spasmes au coeur d’Alice s’étaient apaisés. L’essentiel de l’oeuvre reposait maintenant sur mes épaules et celles de Richard, des heures et des heures de plaisir dans la shop. Dans le coin gauche, les affaires roulaient à un train d’enfer, dans le coin droit, ça sentait déjà la mort.

Six ou sept hirondelles sillonnent les airs,

le jeu rapide de leur vol ininterrompu

comme si elles étaient appelées par une voix –

les mouches deviennent moins nombreuses autour de ma tête.

Ton père est mort le mois dernier,

il est enterré… pas trop profond pour reposer

aussi vivant qu’une plume

sur le sommet de l’esprit.

Funérailles pour… , Robert Lowell, traduction inédite de Thierry Gillybœuf.

J’ai tellement eu peur de la perdre dans toute cette aventure brouillonne et embrouillée. J’ai sous-estimé sa force et ses espoirs, son amour. Aura-t-il vraiment fallu tout cela pour que naisse en moi le capitaine de mon propre navire, que je pousse enfin le vieux pirate de la pointe de mon épée au bout de la planche, en bas du bastingage, à l’eau vieille peau, débarrasse! Que je tienne le gouvernail à deux mains à travers ma propre tempête et que je voie poindre la grève à l’horizon. Je serai lentement devenu une sorte de père que mon père ne m’a pas appris, formé en cela par le plus grand des maîtres, le regard admiratif et l’amour inconditionnel d’un petit être pas plus haut que trois pommes. La petite main plus puissante que le plus énorme étau d’acier lorsqu’elle me tirait avec elle vers la lumière. Plus les choses allaient mal, plus je prenais du mieux étrangement. Encore à l’envers du monde. On dit qu’il n’est pas rare d’observer, principalement sur des sujets masculins dans la vingtaine, que des dérèglements passagers de l’humeur n’occasionnent des comportements maniaques épisodiques, non récurrents si on est chanceux. Ils s’en sortent généralement assez bien quoiqu’ils demeurent toujours vulnérables à d’autres types de dérèglements de l’humeur, il y a en a pour tous les goûts.

Personne ne connaît jamais personne, ni toutes les réponses; connaître c’est reconnaître et personne ne veut reconnaître, se reconnaître à la limite. Aurais-je vraiment préféré être neuro-typique? C’eût été une voie plus facile. Administrer lucidement mes humeurs, marcher sur la corde raide entre les deux côtés de toutes choses tout le temps, le côté sombre si envoûtant parfois, c’est un travail à temps plein, un travail invisible pour la moyenne des ours. On dit que la créativité est une sorte de vapeur émanant d’une activité cérébrale en surchauffe. C’est ma génèse. C’est aussi en grande partie cette vapeur particulière qui me fait voir les choses sous cet angle très spécifique, me fait les décrire de façon singulière, me pousse à créer tous ces mots, ces images. Je suis cette vapeur, elle enveloppe le flou de mon existence toute entière. Jamais je n’aurais voulu être autre chose que ce feu de boucane. Tout finit toujours par passer dans le vent. Je n’en parle à personne. Je l’écris parfois.

Cli-cling!

C’était fini. Le soir descendait sur Ville Saint-Michel et sur bien d’autres choses encore. Les pauvres gens faisaient à l’époque la queue pour aller porter leurs clés de maison aux gérants de banque et de caisse populaire, la crise avait poussé les taux hypothécaires à des sommets. Les deux bozos qui nous enterraient d’ouvrage étaient disparus nuitamment avec leur sale fric après avoir monté un compte himalayen. Ça ou d’autres choses, le coeur n’y était plus, le super-héros avait remisé sa panoplie ridicule, son beau-frère rêvait de la sainte paix. Avec une équipée qu’on aurait cru sortie tout droit d’un nid de coucou, en pleine récession, on avait quand même monté en un temps record une affaire qui a occupé jusqu’à douze employés avec des méthodes excentriques et colorées qu’on enseigne probablement pas aux HEC. Mais on devrait.

Ma main était encore enfouie dans le passe-lettres découpé dans la lourde porte en bois, Richard solennel à mes côtés. J’étirais le plaisir. Les clés quittaient mes doigts et frappaient le sol de l’autre côté. Cli-cling!

On avait appelé le directeur de crédit de la très fédérale banque et on lui avait dit de venir chercher ses machines et d’apporter une quittance. On lui échangerait contre les dernières copies du plan d’affaires Mickey Mouse d’Alice pour lequel il était tombé comme une fillette et que ses supérieurs ne comprendraient certainement pas. Comme dans les plus beaux temples il y a des colonnes, pour les mauvaises créances, il a compris. Le reste liquidé, encanté, on avait passé la fin de semaine à nettoyer le bordel et jeter le reste dans un conteneur. Nous n’avions pas fait une faillite formelle, juste tourné la page sereinement. Samedi matin, Alice était venue. À même les classeurs de métal et un peu partout dans le bureau, elle avait rapaillé dans une boîte de carton un paquet de papiers qu’elle m’a formellement ordonné de conserver en cas. La boîte était à mes pieds, mon seul bagage. Quand les clés ont frappé le sol, on s’est regardés un moment Richard et moi. Chacun un drôle de tendre sourire, chacun une larme. Une chaude accolade, beaux-frères un jour, beaux-frères toujours. Les deux heureux que tout soit fini, on a tourné les talons une fois pour toutes. Sur tellement de choses.

Richard avait retrouvé la vie simple et heureuse dont il avait toujours eu envie. Il s’était rapidement trouvé un emploi de pressier sur une vraie belle machine à imprimer dans une grande industrie syndiquée. Jean-Guy est parti en exil quelque part en province le temps de se débarasser de ses démons. Il est revenu complètement sobre et je l’ai hébergé chez moi à son retour, le temps qu’il réorganise ses affaires. Il a été photographe de plateau sur une émission populaire du samedi soir puis longtemps directeur de tournée pour plein de belles petites vedettes de la chanson. Alice avait trouvé l’homme de sa vie enfin, un beau français de France qu’elle a rencontré lors d’un voyage dans le sud et qui est venu s’installer à Boucherville où il occupe la position de chef d’un restaurant prestigieux bien connu. Camil quant à lui a succombé aux charmes d’une cliente du dépanneur, sa belle Manon, belle femme bien ronde et toute rousse, pas du tout négligée ni négligente et surtout allergique aux chiens. Il a vendu le dépanneur de la rue Beaubien et s’est lancé dans une nouvelle affaire avec sa douce, Cravates Manon Inc.

Le journal sur le coin de la table titrait : Femme morte dans son lit, faute de médecin pour constater le décès, le cadavre reste sur place toute la fin de semaine en pleine canicule. Fleurette ne se sentait pas bien et elle était montée se coucher en plein party le vendredi soir. Hervé jouait de la musique dans la cave du duplex avec sa gang de cow-boys de pacotille et il était parti pour veiller tard. Quand il s’est réveillé dans son lit après une cuite mémorable, sa douce était grise et froide à ses côtés. C’était un samedi, ils ne sont venus la chercher que le lundi matin après qu’Hervé se soit décidé à appeler le journal. J’aurais bien aimé consoler le pauvre homme, mais je n’habitais plus là. J’avais trouvé plus grand à me loger ailleurs.

Ma douce attendait un petit frère pour mon fils qui était maintenant un grand garçon de deux ans. J’étais devenu directeur artistique pour une entreprise de Ville Saint-Laurent et j’assumais totalement la vie de famille, l’esprit serein. Elle devait accoucher ces jours-ci, elle était toute belle et toute ronde assise devant moi à la table. Le petit déjeunait tranquille dans sa chaise haute. Elle était due à la Saint-Jean-Baptiste, après on partait s’installer pour tout l’été dans un chalet qu’on avait loué dans les Laurentides. Je l’observais avec amour et aussi avec la tendresse un peu ridicule d’un futur père.

Nos yeux se sont croisés et sont comme restés pris un long moment les uns dans les autres. Son regard singulier n’annonçait rien de bon. Un frisson m’a traversé le corps. D’une main, elle soulevait délicatement le coin du napperon, son autre main se faufilait dessous. Je ne peux pas faire autrement, excuse-moi, il faut que tu fasses quelque chose, tu es convoqué. Elle soutirait doucement l’enveloppe brune qu’elle avait cachée sous le napperon puis l’avait mise devant moi, nerveuse. Mes vieux démons n’étaient jamais bien loin.

“In the end, there is no end.”

-Robert Lowell, Day by day

Je me suis annoncé, on m’a demandé de patienter. Assis sur le bout des fesses, la boîte de carton poussiéreuse d’Alice à mes pieds, la mort me semblait une douce alternative à ce rendez-vous obligé. Après un siècle et demi d’attente, je m’étais planté une cigarette sur le coin des lèvres, pas allumée. Ça me faisait du bien. J’étais leur seule victime ce matin-là, personne d’autre dans la salle d’attente. Il m’est apparu un petit bonhomme qui ne correspondait en aucun point à un bourreau ou au succube de l’état que j’attendais. Un jeune homme, trentaine, cheveux longs, barbe pas faite.

Monsieur St-Pierre? (Non, Jeanne d’Arc, tabarnak, as-tu du feu?) Suivez-moi, monsieur St-Pierre.

Mine de rien, le jeune avait un bureau fermé sur le bord d’une fenêtre, il fallait que ce soit quelqu’un d’important. Les pieds de céleri sont installés dans des cubicules minuscules d’habitude. Il me fait asseoir, fait de même. Sur un grand bureau étrangement propre et ordonné, seule une chemise de quatre pouces d’épais se tenait devant lui. Pas d’ordinateur, rien, ce n’était pas encore la mode. Mon dossier, assurément, quatre pouces d’épais, c’est pas rien.

ABC Secrétariat Arts Graphiques c’est vous ça, monsieur St-Pierre? Vous n’êtes pas facile à trouver, vous. Inutile de nier rendu là. Selon nos observations, monsieur St-Pierre, vos rapports de déductions à la source sur salaires, vos documents corporatifs annuels, vos rapports de perception de taxe provinciale, de santé et sécurité au travail, l’impôt des corporations, rien de tout cela n’est vraiment à date. Vous pourriez nous devoir des sommes importantes, intérêts, pénalités et toute cette sorte de choses. Êtes-vous en mesure de fournir tous ces rapports? ABC Secrétariat Arts Graphiques a-t-elle encore des activités, des actifs?

J’avais chaud, le sang me frétillait et les rotules me brûlaient par en-dedans. Je n’avais plus de salive, ma vue s’embrouillait lentement. Le fonctionnaire a bien vu, il me dit alors sur un ton soudainement différent: Vous savez, monsieur St-Pierre, ces choses-là ne sont pas plus faciles pour moi que pour vous. Il avait vu mon désarroi, moi je revoyais le frère Côté en 7ème année qui m’avait violemment giflé pour ensuite me dire que ça lui avait probablement fait plus mal qu’à moi. Le jeune homme avait probablement un petit fond moelleux comme le frère Côté. J’avais cru deviner à l’ordre impeccable qui régnait dans son bureau qu’il n’était probablement pas le plus vaillant. Généralement, les bourreaux de travail opèrent dans un bordel monstre.

On était haut, je voyais Rosemont au loin par la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, aucune fuite possible de ce côté. Quelques classeurs bien propres, une plante unique, très verte et bien saine. Une belle déchiqueteuse à papier, son petit panier vide et propre. Derrière moi, la porte restée ouverte. Je me suis levé, je suis allé lentement fermer la porte sous le regard interrogatif du jeune homme. J’ai ramassé la boîte d’Alice, je l’ai déposée sur le coin de son bureau, je l’ai débarrassée du long papier collant qui la tenait fermée depuis tout ce temps et qui n’a même pas résisté. J’ai déplié les quatre panneaux de la boîte puis je l’ai retournée tout doucement laissant tomber tous les papiers pêle-mêle sur son beau bureau, jusqu’à enterrer mon dossier de quatre pouces qui traînait toujours là. Son visage valait le déplacement. J’ai tout simplement dit au jeune homme sur un ton calme facile à confondre avec celui d’un psychopathe serein et prêt à tuer : Tu vas avoir un gros choix à faire à matin, jeune homme. Tous ces papiers me terrorisent au plus haut point, je ne peux même pas y toucher, mes réactions seraient imprévisibles. Tu reprends toute l’histoire comme tu peux, tu démêles tous ces bouts de papier, tout est là parole d’Alice, et quand tu auras fini, tu me convoques et je reviens avec elle; tes calculs sont mieux d’être exacts, Alice est é-coeu-ran-te dans les chiffres.

Ou . . . tu attends que je sorte d’ici, mine de rien tu essaies la belle petite machine derrière toi. Celle qui a l’air de ne jamais servir. Tu fais du beau spaghetti en papier avec tout ça et je te jure que je n’en parle à personne, jamais. Motus, bouche cousue.

Je suis reparti sans dire au revoir, le coeur en paix, et je n’ai plus jamais entendu parler de lui, vrai comme je suis là.

Maintenant, c’est la fin.

Flying Bum

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À propos de Robert Lowell

Robert Traill Spence Lowell est né le 1er mars 1917 à Boston, fils d’un officier de marine et appartenant à une éminente famille dont les racines plongent jusqu’aux Pilgrim Fathers. Il entreprend des études à Harvard, qu’il interrompt, et se convertit au catholicisme. Objecteur de conscience pendant la Seconde guerre mondiale, il sert plusieurs mois dans une prison du Connecticut. Par la suite, il sera un virulent opposant à la guerre contre le Vietnam. En 1940, il épouse la romancière Jean Stafford (1915-1979), dont il divorce en 1948, et épouse l’année suivante la romancière et critique Elizabeth Hardwick (1916-2007), dont il aura une fille, Harriet, née en 1957. Maniacodépressif, il effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Il est l’auteur d’une douzaine de recueils, dont Lord Weary’s Castle, qui lui vaut le prix Pulitzer de poésie en 1947 et The Dolphin, qui lui vaut un second prix Pulitzer en 1974.

Les hommes invisibles

J’ai noirci beaucoup de papier à ce propos, décrit la période à grands traits comme pure fiction, en entourloupettes rigolotes comme une caricature, en plus vrai que vrai d’autres fois. Puis je l’ai saccagé à coups de grandes ratures comme si de rien n’était, rien n’avait vraiment eu lieu, mais tout était bien là, toujours là. Sur mille carnets disparus depuis ou brûlés c’est pareil, en rapides diagonales, barbots illisibles, tenté en vain de ramener la fiction sur la terre ferme ou étendre une couche de terre sur la vérité. Oblique davantage qu’épique, récit imbuvable qu’oublier semblait la seule chose raisonnable à faire. Effacer tous les mots, tasser à jamais les témoins ou compter les morts, prêter le flanc ou tourner le dos, laisser le temps tout éteindre, guérir que voilà un bien grand mot. Les narrateurs de mes histoires sont en partie moi et je suis en partie eux, même lorsque c’est lourd à admettre, les uns se cachent derrière les autres, poussent l’autre par en avant et l’accusent, la voix des uns et des autres peut raconter tellement de vérités lyriques pour enfumer les bien-pensants ou le narrateur lui-même bien souvent.

“Mais quelquefois tout ce que j’écris à travers la lucarne de mes yeux râpés ressemble à un instantané, sinistre, rapide, criard, intensifié par sa propre vie, paralysé dans sa triste vérité. Tout est mésalliance.

Mais encore, pourquoi ne pas dire ce qui s’est passé?”

Robert Lowell, Day by Day, (traduction de moi)

Toujours est-il qu’en ces temps-là dans la force débridée de la vingtaine, sans avertir, mon esprit s’était mis lentement à prendre le champ, s’enliser dans une vase opaque. Voilà tout. Comme quand ti-cul on s’amusait à piétiner sur place dans les glaises du crique à marde avec nos bottes de pimp en se défiant les uns les autres. Qui se laisserait caler le plus creux sans paniquer, sans perdre finalement ses belles bottes au fond de la bouette dans ce jeu stupide, crier à l’aide qu’on nous sorte du marais siphonnant nos jambes sans pitié. Et j’ai perdu. J’avais pourtant un beau petit personnage public au-dessus de tout soupçon pour qui tout semblait baigner, je n’aurais jamais pu admettre une telle chose, personne ne passe aux aveux. Tout le monde joue le jeu avec tout le monde tout le temps. J’avais une compagne aimante, un poupon adorable, un boulot à faire, une belle job pour le gouvernement dans un beau collège, tous mes étés à moi. Dans ces conditions, qui n’eût cru que la destinée n’était pas déjà toute tracée en divines volutes embrassant l’horizon vermeil? Qu’elle ne me mènerait pas tranquillement par monts et par vaux partout, sauf tout droit dans quelque chose qu’on appelle honteusement du bout de la gueule un trouble de l’humeur? La chose me semblait bien assez répandue, quoique présumée gérable, surtout quand je comparais à quelques amitiés sincères que la psychose m’avait cruellement volées au fil du temps. Des esprits sains et particulièrement brillants partis à jamais sur un voyage de fous. J’avais raison. Mais encore j’avais tort. J’avais tout juste vingt-cinq ans. Qu’est-ce que j’aurais pu voir venir dans ce mauvais scénario où toutes les choses se mettent à se dérégler? Cette année-là, force m’est-il d’admettre que j’ai traversé un épisode pour le moins excessif.

Bien avant juin et la fermeture de mon atelier au collège, déjà je tournais en rond. Sa mère au boulot, j’abandonnais l’enfant à sa gardienne, je partais à la librairie du coin et j’achetais un livre au hasard. Si je l’avais aimé, je lisais l’auteur au complet. Puis j’achetais les livres par dizaines de dollars à la fois en me fiant uniquement sur le titre, le graphisme de la couverture, simplement sa couleur. Symptôme innocent. Puis les bandes dessinées européennes, beaucoup plus dispendieuses lorsqu’on réalise qu’elles se lisent en moins d’une heure. Vint un temps où je me rendais à la librairie, j’endossais mon chèque de paye et je le donnais au libraire. Heureusement que ma douce avait un bon salaire pour assumer le loyer, l’ordinaire. Elle ne posait aucune question, faisait tous les comptes sans m’en parler. Elle ramassait le courrier en entrant et elle le cachait; le courrier s’était mis à me terroriser, elle le savait, ça restait entre nous. Je lisais en berçant mon fils, dans le bain, au parc, je lisais tout le temps quelquefois toute la nuit. Je n’avais plus aucun sens du temps ni de l’argent. La fébrilité me prenait par grandes vagues. J’éprouvais une difficulté de plus en plus angoissante à retenir une idée dans ma tête, pas le temps de coudre les idées les unes à la suite des autres, ça déboulait trop vite. Des spirales de toutes tailles, des flèches pointant au hasard dans une direction ou une autre, des personnages ridicules sans corps que des membres raboutés, des lettres enluminées ne formant que bien peu de mots avaient remplacé l’écriture formelle dans mes carnets, artistique certes mais pénible à déchiffrer. Quelque chose d’effrayant dans le chaos, de beau et troublant. Dans un graphisme éclaté, un grand POW! toutes sortes de couleurs qui pissait des étoiles dans tous les recoins de la page, un superhéros. Je sentais le pouvoir d’un superhéros s’installer insidieusement en moi, toutes ses forces m’envahir. Mon égo s’enfler gros comme un cancer du moi-même. Je sentais que rien ne pouvait plus m’arrêter, même pas ces gentils prédateurs incrédules, empêcheurs de tourner en rond qui rôdent toujours alentour lorsque le sol devient instable sous nos pieds, que nous ne pouvons plus que combattre, que l’idée même de la défaite devient dérisoire, risible. Déjà bien assez de se battre avec toute cette nourriture qui devenait difficile à avaler, des litres et des litres de café, du vin de dépanneur bon marché. Et des clopes, un chapelet interminable de clopes. Ne plus se rappeler vraiment ce que les gens vous disent à l’instant même, se taire pour ne pas se trahir. Ce n’est jamais de la faute à personne, les innocents ont l’indifférence facile, les coupables le dos large. Si jamais tu te ramasses à l’urgence, n’en parle surtout pas à tout ce qui commence par p-s-y, disait le bon docteur du coin, jamais, es-tu fou toé, ça va rester dans ton dossier pour toujours. Malade mentalité mentale.

Il me disait tiens, prends celle-ci. Celle-ci ou celle-là, deux au coucher. Prends-en quatre le matin ou deux-trois le soir ça fait pareil, ça fait rien. Évite l’alcool, les drames, la police, c’est mieux de même. La jaune si tu ne dors pas, la verte si tu ne te réveilles plus. Une petite rouge avant les repas une grosse bleue quand tu ne manges pas. Peut t’étourdir, te faire somnoler ou provoquer l’insomnie, te tomber sur le coeur, te faire perdre momentanément l’appétit, le sang-froid, l’érection, les clés de char. Des choses qui peuvent arriver quand il ne se passe plus rien, des promesses, des promesses. Il n’y a pas de soulagement à prévoir dans un bref horizon, malheureusement. Lamictal-tal-tal, Olanzapine-pine-pine, Depakote-kote-kote, Neurontin-tin-tin, Effexor bâtard, l’arbre est dans ses feuilles Maluron Malurée. Mais parles-en pas à personne, Malurée est bien susceptible par les temps qui courent comme des poules pas de tête.

Je sais que cette histoire n’est pas celle que vous auriez voulu entendre, ce n’est certes pas la première que je vous aurais racontée. Ce n’est jamais qu’une histoire. La rectitude des mots et l’exactitude des faits s’y font la baboune. Personne ne sauvera plus personne, c’est la raison pour laquelle j’écris, le crayon bien serré dans mes doigts exsangues. Comme on serre un tronc d’arbre dans nos bras et qu’on s’accroche à sa force immuable; qu’on entend se lever les gémissement, les cris, la tempête. Que le plomb craque au bout du crayon. Qu’on veut retourner se crisser dans la neige sur le dos faire des anges, descendre dans la glaise douce et chaude, se laisser gober par elle. Et elle qui m’attendait tout ce temps, ses yeux parcouraient les traces laissées par l’écorce sur mon visage, y lisaient quelques lettres difformes qui tentaient de se rabouter en peu de mots pour écrire ma peur de ne pas revenir. Je prenais quatre, six, huit bains le même jour avec des feuilles mortes, des sels et des cailloux magiques pour la retrouver. Tenter la réunion comme un enfant pousse de ses petits doigts l’Amérique du Sud sur l’Afrique convaincu que ça va encore et toujours ensemble. Tu avales finalement deux petites jaunes en cachette, tu cesses lentement de parler tout le temps toujours trop vite de rien qui vaille; elle part toute belle danser ailleurs. Tu l’aimes tellement, tu n’as plus si froid. Tout va bien. Un enfant chaud collé au corps. Tu dors.

De biais de l’autre côté de la rue, au coin de la trois, dans une fenêtre du demi sous-sol en-dessous du salon de coiffure pour dames, À LOUER, me criait une petite pancarte orange fluo sur fond noir. S’adresser au salon. S’adresser au salon? À cent-cinquante pieds de chez moi, question transport, on ne fera pas mieux. Fallait pas me chercher. Voir si je pouvais me passer d’un beau local de même. L’appel de l’entrepreneurship intempestif était fort, une tare que je tiens de mon père qui ne voulait probablement pas s’effacer complètement de mes gênes. J’ai mis toutes mes énergies à focuser sur la bonne mise en scène et je suis entré m’adresser au salon. J’ai loué le local sur-le-champ, faut croire que rien ne paraissait, le mal toujours invisible. Tenez-vous bien ceux qui n’ont jamais vu une multinationale des arts graphiques pousser en-dessous d’un salon de coiffure comme un champignon magique. Les madames alignées la tête sous leurs ridicules séchoirs ne croiront même pas ça, le derrière va leur popper de la chaise, la tête leur monter s’enfoncer dans le globe brûlant. L’espace était idéal. Une petite pièce au fond sans fenêtre accueillerait mon banc de reproduction et la chambre noire qui vient avec, un espace plus grand qui bénéficiait de l’éclairage de deux fenêtres en coin accueillerait ma table à dessin, des tables de travail, mon bureau, du rangement, un divan pour faire cool. Un vieux pote qui habitait en haut du dépanneur voisin est venu m’aider à peinturer, étendre du beau tapis gazon brun rouille à la grandeur, on est partis en fous magasiner tout le matériel, on a emprunté le camion du dépanneur un vieil Econoline qui avait de la misère à se traîner de par les rues, on a tout ramassé y compris les équipements du pote en question qui se voulait photographe et qui avait décidé de s’installer avec moi, plus on est de fous. Des trucs de chez moi, de chez lui, en brouette d’un bord à l’autre de la rue. On a tout installé, aménagé, décoré en quelques jours, fébrilement serait un terme faible. On a pendu la crémaillère un peu plus que nécessaire; mon pote était alcoolique, un peu pour ça qu’il n’était plus mon beau-frère depuis un moment. Le dépanneur lui-même en personne qui voyait de la lumière de l’autre bord de la rue s’est joint aux festivités à la fermeture de son commerce avec son fils qui travaillait pour lui et quelques âmes en peine qui traînaient au dépanneur à défaut d’avoir une vraie vie. Le dépanneur avait aussi un discret petit revenu d’appoint à base d’herbe folle, de petits pavés d’haschich. Quand j’ai dégrisé le lendemain, j’ai réalisé un ou deux petits détails qui m’avaient jusque là échappé. J’avais maintenant un photographe alcoolique comme associé, un atelier de graphisme tout-équipé mais j’avais un calepin de commandes vide de tout trucage, aucune clientèle, pas de plan d’affaires qui tienne, et le pays qui amorçait une récession sans pareille. Bravo le timing. J’avais un vrai emploi qui recommençait à la mi-août au collège mais ça me semblait tellement lointain, irréel, improbable. Cou’donc, comme dirait le Marcel de Michel Tremblay, ch’tu tu-seul icitte à avoir des lunettes à pouvoir spécial?

Submergé, toujours. Affolé parfois. Toutes les choses se bousculent, les alarmes se déclenchent toutes en même temps; agir, toujours agir, vite, jamais assez jamais trop vite. Parler toujours, la gueule qui n’arrête jamais. Les ordres viennent de haut, tiens le menton hors de l’eau tant que tu peux. Pour certains, suffit de prier à se perdre l’âme, d’autres se noyer dans la musique, d’autres pris dans des tours de Babel en cure-dents, quelques bozos pathétiques écartés dans les centres d’achats. Moi, c’étaient les images, créer des images, les faire sortir du néant, être le premier à les voir venir, ébaubi. Petit je boudais la télé pendant la programmation mais j’y accourrais pendant les publicités, fasciné. À l’envers du monde déjà. De la sorcière bien-aimée, je ne retiens que son pauvre mari Jean-Pierre qui créait chez McMann & Tate, agence de publicité fictive, des images pour de la publicité télévisée, dans l’émission de télévision même, en pleine télévision, un héros de la subversion dans mon esprit, mais juste un autre dick finalement, un autre pauvre mortel mort plus tard tout seul comme un chien famélique et drogué aux opioïdes dans un parc à roulottes de l’enfer du New Jersey un pluvieux matin de novembre que tout le monde était occupé à regarder ailleurs que lui était retourné s’écraser dans l’anonymat du même bord du petit écran que tous les autres Tom, Dick et Harry que le nez magique de la bien-aimée sorcière n’y pouvait plus rien pour le pauvre homme ni sa douleur chronique insupportable et ses quatre chats qui pissaient partout. . .  relisez le passage mais trois fois plus vite, comme cela se raboutaient les pensées vitesse grand V, pathétiques grand P, couvait le feu sous la broussaille de ma cervelle en surchauffe.

J’ai décidé de tirer la chaîne sur les petits cocos toutes sortes de couleurs de la poule aux oeufs d’or des pharmaceutiques omnipotentes et de leur servile armée de bons docteurs du coin, l’heure de la délivrance était venue. Je me lance sans filet sevrer la déraison. Je ne suis pas le seul, évidemment je ne peux pas être le seul. Les autres, on ne les voit pas, tout simplement, mais ils se reconnaissent entre eux. Les âmes en congé d’invalidité, ces hommes invisibles sont partout. Me fondre avec eux dans la maîtrise de la comedia dell’arte, le désordre intérieur dissimulé sous des grands mouvements de cape à la Scapin, toute la fourberie d’un corps qui a l’air tout à fait sain qui joue que la vie est don’belle, la vie.

Jamais je n’aurais pensé que partir à la conquête du monde des arts graphiques passait par autant de beuveries avec tous ces voisins que je connaissais à peine. Camil entre autres, le dépanneur, qui avait au moins deux fois mon âge et un peu le physique et le look débraillé de W.C. Field. Il avait d’ailleurs été maître d’hôtel dans les meilleurs restaurants et aussi un prospère capitaine d’industrie dans le domaine de la cravate. Jadis habitant un chic bungalow de Duvernay, il crèchait maintenant dans le sous-sol de son dépanneur après avoir défié son épouse de choisir entre lui et deux énormes toutous au poil long frisé comme deux énormes moutons de l’enfer. Femme négligée autant que négligente, il n’en pouvait plus de vivre sous trois pouces de poils tout le temps, d’en respirer à pleins poumons et d’en manger inévitablement. Ou de passer toujours troisième. Elle avait choisi les chiens. Un simple grabat derrière un mur de caisses de Coke, une cuisine de fortune où il pouvait popoter avec brio n’importe quel plat connu dans une simple poêlonne électrique. Son hygiène personnelle se passait chez Hervé qui avait eu pitié de lui, Hervé était le propriétaire du duplex où je vivais rue Beaubien en face, de biais avec le dépanneur. Un autre beau superman à deux vies, introverti qui ne vous regardait jamais dans les yeux, illettré et peintre en bâtiments la semaine, flamboyant lead-singer d’Hervé Valiquette et ses musiciens la fin de semaine dans tous les grills westerns alentour de Mont-Laurier. À observer le dépanneur juste un peu, il devenait clair que lui aussi pouvait tout faire avec ses lunettes à pouvoir spécial. Birds of a feather diraient les chinois. Comme les bleuets, les fous ça vient par talles.

Les affaires n’embrayaient pas à un rythme satisfaisant à mon goût bien qu’on y était que depuis une semaine ou deux et c’est Camil le dépanneur qui avait finalement flairé la bonne affaire. À trois maisons de là, il y avait un commerce de secrétariat tenu à bout de bras par une vieille dame et sa fille. De bonnes clientes du dépanneur. C’était bien avant les ordinateurs et on y faisait à contrat toutes sortes de choses reliées au secrétariat, de la dactylo, de la rédaction et de la traduction, un peu de comptabilité, de l’adressage postal pour des petits périodiques, de la photocopie, un peu d’imprimerie. Une petite presse AB Dick, une plieuse, une guillotine à papier, quelques menus équipements de typographie et de reliure. La dame voulait vendre, prendre sa retraite. Évidemment, avec les équipements d’imprimerie et le petit fond de commerce, la chose devenait intéressante. La dame demandait douze mille et elle était prête à nous laisser Alice sa fille, pour un temps. Ni laide ni jolie, sans style et sans âge, un regard tantôt creux tantôt malicieux, Alice connaissait la routine de l’affaire et elle était particulièrement bonne dans les chiffres disait sa mère. Ni moi ni mon photographe alcoolique associé n’avions douze mille piastres à mettre dans le coup. Le dépanneur emballé par la belle affaire qu’il avait dégotée pour ses nouveaux amis a allongé tout bonnement la somme et nous avons longuement célébré l’événement le soir même sous le salon de coiffure, on the road again, I just can’t wait to get on the road again. Quand j’ai dégrisé le lendemain, j’ai réalisé un ou deux petits détails qui m’avaient jusque là échappé. J’avais maintenant en Jean-Guy un partenaire ex-beau-frère photographe alcoolique, Camil un ancien capitaine d’industrie de la cravate aux allures de W.C. Field comme financier associé, pas un mais bien deux plans de nègre amorcés dans le même code postal, Alice, une vieille fille étrange mais soi-disant bonne dans les chiffres maintenant à ma charge, une business inconnue mais bien réelle à faire rouler le matin même, personne de nous tous qui savait comment opérer une presse AB Dick et ma douce qui ne savait rien de tout ça encore. Du grand délire.

L’égo gonflé comme une montgolfière chauffée à blanc, tout se justifiait comme par magie; dans pas long je serais big. Quand l’argent pleuvrait sur nous comme la misère sur le pauvre monde, la douce abattrait son mur de silence une fois pour toutes. L’incrédulité n’aurait qu’un temps. Je portais mes lunettes à pouvoir spécial tout le temps, rien ne semblait avoir le culot de me barrer le chemin. J’étais fort. On m’avait nommé président haut-la-main, pas de pilules, rien. Une autre âme en peine s’était jointe à la fête. Un autre beau-frère sorti au repêchage, quelqu’un qui savait faire chanter une presse AB Dick sans fausses notes et ma chorale d’associés prenait lentement du corps. Camil avait préparé une variété hallucinante de petits canapés où dormaient pour toujours des petites choses qui venaient de la mer sur des petites douceurs qui venaient d’ailleurs, des petites sauces qui devaient venir d’un frigidaire quelque part, un solide cure-dents de fantaisie fièrement planté dans le centre comme un mât avec son petit drapeau froissé de cellophane colorée. Il avait fait nettoyer son costume de maître d’hôtel, s’était même fait la barbe, il sentait l’Aqua Velva et servait les convives incognito, ne voulait pas qu’on le présente comme notre associé. Silent partner était sa ligne, il y tenait, ça l’amusait. Jean-Guy comme à son habitude avait mis des heures à se préparer en gars décontracté qui n’avait pas l’air préparé tant que ça, pourtant tout dans sa tenue était étudié dans le détail du détail. Le champagne coulait à flot dans des flûtes en plastique et tout un chacun jacassait en même temps en se dandinant comme une volée de pigeons auxquels on aurait lancé de la moulée. Je me promenais d’un groupe à l’autre en me donnant de la contenance avec ma flûte, passant des cartes d’affaires fraîches faites à tout un chacun. Son monsieur et la madame Chose qui nous avait vendu son commerce qui procédait à la passation des pouvoirs en quelque sorte, le nez du bonhomme, ciboire, jamais rien vu de pareil, sur une peau crevassée et parcourue de veinures bleutées et de cratères blancs huileux, un énorme “brandy nose” motonné comme un chou-fleur toutes sortes de couleurs occupait tout le centre de sa grosse face ronde, sa fille Alice drôlement fringuée la tête comme plantée entre deux épaulettes jaune-pettant plus larges que dans Star Trek, l’étrange regard vicieux la face longue mais la jupe courte, des représentants de commerce qui deviendraient nos fournisseurs. Madame Chose nous présentait les clients dans leur beau linge de cocktail qu’on essayait de convaincre de rester clients après le départ de la patronne, qu’on les servirait comme du monde et tout le tralala. W.C. Field en beau maître d’hôtel n’avait pas pu s’en empêcher. À tour de rôle il nous attirait discrètement dans la cour arrière histoire d’aller goûter à sa nouvelle batch d’afghan qui grimpait nous grafigner le génie comme une belette enragée. Je n’entendais plus qu’une basse-cour de dindes qui gloussaient des borborygmes insensés, je n’osais pas parler, on avait poussé la note une coche trop haut, ça commençait à fausser de partout. Le bonhomme Chose et son appendice nasal de film d’horreur se ruait littéralement sur le buffet comme si sa femme l’avait privé de manger depuis leur nuit de noces en 39. La gueule lui a ouvert grand comme un crocodile et s’est refermée sauvagement sur un pauvre canapé, vieux innocent. Le cure-dents oublié dedans lui a embroché la langue et le palais ensemble. Il a bleui, la face tordue, s’étouffait, il a avalé tout le manger de travers en pompant désespérément son air par en-dedans et recrachait tout ça violemment mais le cure-dents tenait toujours bien en place. Le buffet s’est couvert de mottons de nourriture mâchée restituée, de bave et de sang mêlés. Dans l’horreur du moment plusieurs se sont dit qu’il était tard tout d’un coup. Dans la confusion qui régnait quand les ambulanciers ont installé le bonhomme sur la civière, je jure vrai comme je suis là que j’ai vu sa fille Alice faire des efforts surhumains pour s’empêcher de rire. Au moins mon supplice prenait fin. Mais cette fille me faisait de plus en plus peur.

La gaffe. On avait fait venir mon président de syndicat. C’était la pratique d’usage lorsqu’un employé venait offrir sa démission sans document écrit, il fallait un témoin syndical. La date de retour prévu était passée depuis trois ou quatre jours et je ne m’étais toujours pas présenté au travail, il fallait bien que j’agisse un jour ou l’autre. J’avais pris la peine de passer à l’atelier avant, ramasser quelques choses auxquelles je tenais avant qu’on m’enlève les clés. Je l’appelais la couette, mon président de syndicat qui eût été un si grand homme si tous avaient eu la même appréciation de sa personne que lui-même. La couette à cause de sa ridicule chevelure noire, rare et raide, lissée avec zèle, qui lui descendait jusqu’aux fesses finir en parfaite ligne droite avec sa ceinture de pantalon, pas un poil ne retroussait. Mais merde sa couette, mon mépris venait d’ailleurs. Maintenu président presqu’à vie en sacrifiant stratégiquement les conditions de travail des corps d’emploi peu nombreux comme le mien au profit des groupes majoritaires comme les appariteurs ou les employés d’entretien, son idée du syndicalisme me levait le coeur et je ne me gênais jamais pour le lui rappeler dans toutes les assemblées générales.

Dans la petite salle de réunion, je me sentais marqué au fer rouge par des stigmates beaucoup trop voyants mais le panel n’y voyait que du feu. À peine la directrice des ressources humaines m’avait-elle fait une moue étrange ne semblant pas saisir comment ni pourquoi on pouvait abandonner un statut si enviable de fonctionnaire de l’état, dans un environnement aussi permissif et décontracté qu’un CEGEP et en pleine récession économique de surcroît. Avoir su ce que je sais aujourd’hui, j’aurais réclamé un long congé d’invalidité aux frais de la reine bien que cela impliquait l’aveu officiel de l’inavouable et le retour des petits cocos toutes sortes de couleurs. Je préférais encore assumer ma diversité, mon invisible invalidité. La couette que j’ai cru avoir vu retenir péniblement un sourire baveux était demeuré stoïque et silencieux tout le long de l’entretien et n’aurait jamais eu, en toute syndicalité, la brillante idée de me tendre la moindre perche. J’ai quitté sans me retourner ce foutoir ennuyeux pour retourner à mon cirque céleste.

L’automne était venu, la neige pas loin derrière. On ne comptait plus les heures, celles travaillées pas davantage que celles festoyées. Alice s’était abonnée à nos festivités débridées et se donnait aussi à fond dans l’entreprise en roulant perpétuellement des grands yeux couleur du désir pour le beau Jean-Guy qu’elle voyait littéralement dans sa soupe. L’argent s’était mis à entrer après des débuts plutôt lents. Des élections provinciales tombées à point nous avaient apporté plus que notre lot de contrats, tous au noir mais on ne crachait sur rien, on se pilait sur le coeur mais on ne laissait jamais d’argent sur la table. Le prix du marché multiplié par une fois et demi pour l’argent sale des libéraux; pour les souverainistes de même qui payaient cash la facture des créditistes qui tentaient un retour sous Fabien Roy ce qui finirait par diviser le vote en faveur du PQ. Le calcul vaut le travail, toujours. La petite presse et les opérations alentour avaient roulé presque 24 heures par jour. Le pauvre Richard qui était le seul à rouler l’AB Dick avait toutes les allures d’un zombie mort debout à côté de sa machine. Puis, un client unique occupait presque toutes les heures disponibles de la presse à imprimer des circulaires qu’on assemblait ensuite, qu’on insérait dans des enveloppes et qu’on expédiait par courrier partout en ville. On troquait aussi avec ce client pour que notre propre circulaire soit distribuée du même coup dans tous les envois sur l’île de Montréal et cela faisait sérieusement boule de neige, le téléphone ne dérougissait plus après chaque envoi. Hervé était venu peindre au pistolet tout le sous-sol jusque là inoccupé et qu’on avait libéré de toutes les divisions inutiles. Ni cet espace nouveau ni nos équipements rudimentaires ne suffisaient à répondre au carnet de commandes. On embauchait à la pige toutes les âmes en peine du dépanneur pour les tâches manuelles, les belles-soeurs, les beaux-frères, les fils d’Hervé. Les plaintes s’étaient mises à se succéder, le bruit devenait insupportable pour le voisinage plutôt résidentiel, les machines, les camions de livraison, quelques petites fêtes nocturnes icitte et là. On avait besoin de donner un grand coup. S’équiper mieux, déménager dans un espace industriel, embaucher.

Alice avait fait l’habile démonstration de son talent pour les chiffres et justifié le petit reflet démoniaque que son regard laissait parfois entrevoir. Elle avait monté un plan d’affaires de toute beauté, en deux phases, pour soutirer du financement à une grande banque fédérale para-gouvernementale. Une première phase immédiate de 250,000$ pour acheter les équipements dont nous avions grandement besoin, financer le roulement et payer notre déménagement, la deuxième phase d’un demi-million dans un an, totalement lyrique et conçue uniquement pour exciter le directeur de crédit que nous avait référé notre “ami” libéral fraîchement élu. Une idée d’Alice, qu’il tombe dans le panneau de la première phase aveuglé et salivant déjà sur la deuxième phase qui ne viendrait probablement jamais. Un échafaudage minutieux de chiffres, graphiques mirobolants à l’appui, qui ne tenaient sur absolument rien d’autre qu’eux-mêmes et l’impressionante qualité du document de présentation tape-à-l’oeil digne des multinationales, préparé par Alice encore une fois. Elle était vraiment bonne dans les chiffres. La vie du gouvernement minoritaire de Joe Clark ne tenait plus qu’à un fil, des élections fédérales étaient imminentes. Ils ont payé. Un quart de million. On the road again, I just can’t wait to get on the road again.

De loin je pouvais voir dans le petit rétroviseur la face du conducteur qui me regardait bizarre. Un vieux volks qui attendait patiemment son feu vert dans la nuit au coin de la cinq, la voix chaude et suave dans la radio qui chantait What’s going on? à tous les mauvais esprits qui habitaient chacune des cellules de mon corps imbibé qui écoutait, paralysé, Father, father, we don’t need to escalate . . . Une main qui s’accroche à la clé. Une qui serre la poignée. Deux mains qui s’agrippent à la gorge du mal et qui serrent à plus finir pour en finir. L’oeil qui fixe la serrure qui tourne d’un bord tourne de l’autre. Les genoux mous, les baves chaudes qui montent dans la gorge du gars flou dans le reflet, de la vitre, des carreaux, de la porte, du logement, du duplex, de la rue, de Beaubien, de c’t’assez de de, calvaire.

Puis plus rien. L’enfer. Non, c’est moi l’enfer ; personne d’autre n’est ici.

Clic.    Et la porte pivote sur ses gonds lentement, dévoile un long escalier droit qui ne finit plus de finir en montant, droit, tout droit par en-haut, tout le temps, le haut de la côte qui se perd dans l’obscurité. Madame la ministresse, monsieur el présidenneté, distingués membres de l’académie sans-génie, je tiens aussi à remercier sincèrement mes deux genoux qui m’ont toujours soutenu et mes deux bras qui ont été à mes côtés tout le long mais on ne va jamais monter la côte emmanché de même, ciboire. Jamais. On va refaire notre vie en bas de la côte, coucher sur le trottoir. Mais je ne voulais pas. Je savais que la tempête devait redescendre, toutes les tempêtes finissent par aller se coucher, je devais monter vers elle, monter pour que tout redescende. Regarde en bas si c’est haut! Le calme n’existait plus qu’autour d’elle, se déposait sur elle comme une douce et chaude bruine d’été, se glissait tout le long d’elle dans ses draps chauds. Elle s’en venait la rosée des petites choses qui ramène le matin, je l’avais sentie venir, ce n’est que par elle que le répit viendrait. Elle et mon fils si petit qui ne méritaient rien de cette vie étrange qui leur glissait entre les doigts comme le sable du marchand pas mieux que fou qui se pointait quand tout le monde dormait déjà.

Luc, tu vas-tu être correct? Luc?, ça criait.

What the fuck? Ça venait de l’autre bord de la rue, une drôle de grosse face qui retroussait dans un châssis de cave de dépanneur, une vision. Mon corps s’est élevé tout seul s’engloutir dans la noirceur en haut des marches d’escalier, léviter rien que par la frousse et les nerfs.

Camil agrippé solidement swignait du corps désespérément derrière le volant du vieil Econoline. Comme pour pousser, forcer avec lui, comme si c’était utile. Le vieil Econoline râlait, se traînait au ralenti essayant de monter la côte en faisant un boucan du saint-ciboire, en donnant des coups, des ruades désespérées. Crachait de l’huile comme un tuberculeux crache des mottons de poumon. On ne va jamais monter la côte Sherbrooke emmanché de même, ciboire! La police va nous ramasser comme une poignée de bleuets mûrs dans une grosse talle à portée de main. Hostie de Jean-Guy à marde. Richard assis sur le siège du helper respirait sa vie la face verte sortie par la fenêtre, le visage sans expression, rien, niet, nada. Ses yeux tenaient à peine ouverts, regardaient nulle part. Alice dormait béatement affalée la face dans un rond de bave sur la cuisse de Jean-Guy avec sa gueule qui riait comme un débile et ses yeux qui pleuraient comme une madeleine, les deux coincés sur le plancher du truck entre deux piles de caisses de bière. Je tenais mon équilibre comme je pouvais, monté sur le protège-moteur entre les deux sièges, le cul me valsait par en avant par en arrière. Et j’avais des haut-le-coeur comme dans la souris folle du Parc Belmont. On en avait viré une maudite apparemment, je voyais blanc, double, flou, picoté. Je me souvenais vaguement de dentelles frisées blanches et de musiciens rouge-luisant, des têtes noires laquées, d’une musique ethnique, des tables montées comme pour une noce mais ce n’étaient les noces de personne. J’ai quand même inspecté mes doigts mi-nu-tieu-se-ment. Beaucoup, beaucoup de vin rouge et du bon, des trous normands corrosifs, des montagnes de fruits de mer, des bancs de sardines rouges grillées qui brûlaient la gueule. Des espagnols? Des portugais?

Dans un long moment de confusion, Jean-Guy était parti pisser dans les chiottes qui étaient un étage plus bas au rez-de-chaussée, était sorti discrètement reculer l’Econoline dans la ruelle et avait “transvidé” une partie du backstore dans la boîte du camion, cordé jusqu’au plafond des caisses de bière, de vin, de fort. Puis il avait remis innocemment l’Econoline à sa place sur St-Laurent et était remonté finir la fête avec nous autres. Hostie de Jean-Guy à marde, que’cé qui t’as pris, calvaire. Si on se fait coller, on passe la nuit en-dedans, sans-dessin, j’va perdre mon permis de dépanneur. C’est beaucoup trop pesant, on montera jamais la tabarnak de côte Sherbrooke emmanché de même. On va refaire nos vies en bas de la côte, tabarnak!  Jean-Guy marmonnait, c’est beau aussi en bas de la côte; il avait sauté la coche depuis longtemps, rien d’intelligent ne sortait de sa bouche. Je l’avais rarement vu dans un état aussi second. Camil était furieux, bleu banane, je ne l’avais jamais vu dans un état de frustration pareille. Il gesticulait, gueulait, et pout-pout on s’est rendus comme ça; le vieil Econoline nous a pout-pout ramenés jusqu’à Rosemont. La providence des ivrognes, une grève de la police? Camil et Richard, les deux seuls encore semi-vivants, ont sorti la cargaison de l’Econoline et passé le butin par un châssis de cave du dépanneur. Après, Richard est parti se coucher dans son beau char sport qui était resté dans la cour de l’imprimerie tout ce temps-là .

Dans le fond d’un halo céleste et lumineux comme dans les vues, j’ai reconnu la porte où j’habitais de l’autre côté de la rue et j’ai suivi docilement les étoiles zigzagantes en manquant de peu un vieux Volkswagen d’où sortait la chanson de ma douce. Camil toujours en beau calvaire a abandonné sans façon Alice et Jean-Guy dans l’Econoline, leur claquant la portière chambranlante de toutes ses forces. Môtel en tôle, suite nuptiale, sorryno vacancy.

Ensuite le p’tit maudit châssis de cave a mangé le drôle de gros monsieur à plat-ventre en commençant avec ses pieds, gobait lentement son corps en se gardant sa grosse face pour dessert. La drôle de grosse face criait quelque chose.

Les choses ont commencé à déraper à peu près là.

“In the end, every hypochondriac is his own prophet.”

― Robert Lowell, Notebook

À suivre

Le Flying Bum

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Les mal partis

Rosemont, mon ancien quartier, il y a bien des lunes de cela. Ce n’est pourtant pas si loin que ça mais ceux qui ont aujourd’hui l’âge de mes fils auraient bien de la difficulté à reconnaître ce quartier de Montréal à l’époque environnant la grande exposition universelle. La radio AM jouait encore partout, CKVL, CKAC, CJMS en pleine gloire, CKGM pour les anglos et les bougalous. On payait huit cennes le voyage, les autobus étaient tous peints d’un horrible brun-drabe et on voyait encore circuler des vieux autobus Mack avec le front rond qui descendait bas sur un étroit pare-brise en deux morceaux pointant vers en-avant. De loin, ces vieux bus avaient l’air de plisser des yeux fâchés.

À l’est complètement du quartier, les horribles rangées de duplex de brique blanche venaient à peine de remplacer les champs verdoyants que les vaches broutaient encore paisiblement il n’y avait pas si longtemps. À l’ouest, Rosemont venait mourir d’un coup sec au pied de l’overpass Van Horne dans un décor post-industriel déjà vieillissant. Le centre du quartier s’animait alentour de la commerciale rue Masson qui grouillait de vie. Quelque part à l’autre bout du boulevard Rosemont, naissait la plaza St-Hubert erreur impardonnable d’un urbanisme encore naissant qui se poursuivait loin au nord jusque dans Villeray.

Les ordinateurs, les téléphones cellulaires, l’internet ou l’interac n’étaient encore que des promesses de la science-fiction que nous avait faites miroiter l’expo 67. On se branchait au monde en se tirant une copie du journal d’une boîte au coin de la rue avant que le maire Drapeau fasse le ménage et les enlève toutes. Ou on s’engoufrait dans une cabine téléphonique à dix cennes faire nos petits appels qu’on ne voulait pas faire chez nous devant les autres, un téléphone par maison généralement vissé au mur. Pas même de répondeur, rien. Les rues pullulaient encore de bicyclettes à gros paniers et de triporteurs noirs qui livraient à domicile pour les épiceries licenciées la bière en caisse, les clopes et autres petits ravitaillements au bonheur du jour.

J’avais vécu une partie de mon enfance là-dedans lorsqu’exilé de l’Abitibi mon père avait acheté un petit commerce rue Dandurand en 68. Davantage ce qu’on appellerait aujourd’hui une tabagie, à l’époque ces commerces portaient le nom de Variétés. Variétés Dorothy, du nom de la seconde épouse de mon père. Ma mère n’avait pas fait le voyage en ville. Elle reposait dans le ventre de l’Abitibi depuis la dernière journée de ma deuxième année. Fallait vivre avec une belle-mère maintenant.

Ces petits commerces s’opéraient en famille et nous habitions à même, un petit quatre-et-demi coincé derrière les étalages. Nos jardins d’enfance dans le bois de Bourlamaque étaient devenus un labyrinthe de caisses de Coke et de Kik dans un sous-sol gris et humide à travers lesquels on pouvait toujours s’amuser à traquer les rats. Dès que nous n’étions plus en classe, mon frère et moi y tenions tour à tour la caisse, les guidons du gros bicycle de livraison, à genoux derrière le grand comptoir vitré, sac brun à la main, on y faisait l’interminable cueillette des bonbons à trois-quatre pour une cenne sous les ordres d’enfants excités et indécis qui les choisissaient parcimonieusement un par un. Et encore les mille et une autres corvées plus pénibles de l’ordinaire du commerce auxquelles nous avions à nous résigner sans chigner.

Tout ce temps perdu à jamais, rogné sans vergogne sur nos vies d’enfant.

Le Père Noël a pas vieilli d’un poil

Tom Pouce a pas poussé d’un pouce
Dans la cervelle
A Isabelle

Le vent n’a rien de mystérieux
La vie
La vie n’a rien d’exceptionnel
Dans les beaux yeux
A Isabelle

Cet extrait et tous les autres plus bas sont les paroles d’Isabelle, chanson de Jean-Pierre Ferland, album les Vierges du Québec.

J’avais marché depuis Saint-Denis sur le boulevard Rosemont, j’attendais Isabelle assis sur un banc de parc au coin de St-Hubert. Elle et moi on s’était connus par le biais d’amis communs et une amitié toute particulière s’était emparée de nous. Fille brillante, première de classe comme moi, situation familiale délirante comme moi, les atomes crochus n’ont pas mis long à s’accrocher les uns aux autres comme du velcro. À quatorze ans, elle s’était installée chichement mais proprement dans un sous-sol tout meublé du boulevard Pie-IX. Ces désertions précoces du giron familial étaient plus fréquentes qu’on aurait pu le croire à l’époque.

Isabelle était belle comme ses quatorze ans et elle savait se faire plus belle que les plus belles actrices françaises avec des fringues payées à la livre dans les sous-sols d’église. Il m’arrivait de squatter son petit logis lorsqu’englouti dans l’instant présent je manquais le dernier autobus du soir. Isabelle et moi dormions alors serrés l’un contre l’autre entraînés dans les angles inconfortables d’un divan-lit bancal, elle en vêtements de nuit, moi dans mes bobettes de coton blanc. Je ne savais jamais si elle fréquentait sérieusement quelqu’un ou non et cela n’avait alors aucune espèce d’importance pour moi. Nos corps se laissaient volontairement s’emboîter immobiles dans la même chaleur réconfortante sans s’inventer d’autres histoires et nous trouvions le sommeil ainsi. Nous pouvions alors devenir à nouveau ces enfants qui se cachaient toujours quelque part dans un recoin de nous.

Elle s’en venait me rejoindre de l’est par la 197. Je somnolais sur le banc lorsque le bruit du frein-moteur de son autobus m’a surpris, je la cherchais du regard en reprenant tranquillement mes esprits. Le lundi n’était pas ma meilleure journée côté forme. Quand je finissais la veille à minuit mon travail étudiant à la tabagie du métro, Bolduc venait me chercher dans son gros station-wagon Dodge Polara avec des panneaux en simili-bois qui ornaient les deux côtés de l’énorme minoune. J’avais connu Bolduc quand je fréquentais une organisation un peu chrétienne qui essayait de garder dans le droit chemin les jeunes garçons vulnérables. Il était en quelque sorte le responsable d’un cercle dont je faisaie partie. Bolduc n’était pourtant pas plus catholique que le pape. Jeune vingtaine et orphelin, il s’occupait seul de sa jeune soeur qui avait mon âge et pour laquelle j’avais eu jadis un petit quelque chose. Il avait maintenant une route de journaux. Trois fois semaine on quittait à minuit le métro où il me ramassait, nous passions attendre en ligne au quai du journal alors installé rue Port-Royal pour charger la Dodge de journaux jusqu’au plafond. Nous partions ensuite direction Basses-Laurentides où une partie de la nuit je comptais et allais déposer des paquets bien ficelés devant les maisons des camelots pendant que Daniel au volant écoutait les lignes ouvertes en sifflant café par-dessus café, en priant que la vieille Dodge tienne le coup. Au petit matin, on rentrait en ville et on se rendait au Cozy rue Beaubien près de Pie-IX où Bolduc payait le déjeuner. Puis, souvent avec l’angoisse de l’heure qui me déchirait le ventre, je sautais dans la 139 qui me menait jusqu’à l’école plus bas dans Hochelaga, plus souvent qu’autrement en retard surtout l’hiver quand les chemins avaient été mauvais. Le jour même ce lundi-là, j’avais passé mes deux derniers examens du ministère et je n’avais toujours pas dormi depuis le samedi. La douceur de la brise de l’été naissant me gardait éveillé tant bien que mal.

Isabelle ne m’avait pas laissé le choix, il fallait procéder aujourd’hui même, les vidanges étaient ramassées le lundi sur la chic plaza St-Hubert. À la voir on aurait pu croire qu’elle était descendue de l’autobus en tenue de combat. Bottillons noirs et bas kakis, un capri de denim noir bien ajusté nous laissait apprécier presque tout le mollet, un gaminet noir justaucorps à l’encolure évasée bien large qui révélait beaucoup de la blancheur de sa poitrine, une veste militaire kaki du surplus de l’armée trop grande pour elle, déboutonnée, les manches savamment relevées et un béret noir porté à la Che Guevara qui ramassait sa chevelure toute du même côté ne laissant tomber que deux guiches rebelles sur ses tempes. Personne ne s’habillait de la sorte à l’époque, elle était carrément rayonnante, théâtrale toujours. Puis nous avons remonté la plaza tranquillement bras-dessus bras-dessous jusqu’au bazar indien où Jean V, un ami, était commis. Elle choisissait pour moi une chose et une autre et celle-ci et celle-là dans le bazar où tout venait de loin, sentait exotique, s’achetait bon marché. Nous avons rempli à ras bord nos paniers de toutes ces choses de maison qui constitueraient maintenant mon trousseau. D’un coin de l’oeil, nous attendions que Jean V soit à la caisse puis nous nous y sommes présentés avec nos achats. La somme était impressionnante tout de même pour des bricoles de bazar.

Quand Jean V nous a annoncé le total, nous nous pincions les lèvres pour ne pas rire. Isabelle se tapotait les poches, moi de même, devant, derrière, devant, derrière. As-tu apporté ton porte-monnaie, toi? Euhh . . . Non, toi? . . . Fuck.

Jean V jouait l’impatient, faisait semblant de ne pas nous connaître se pinçant les lèvres lui aussi. Il s’adressa à sa gérante pour lui demander s’il pouvait garder nos choses dans le back-store, le temps que nous allions chercher de quoi payer et elle acquiesça. Isabelle et moi sommes ensuite allés niaiser sur la plaza, fumer des clopes et peut-être un peu de libanais, bien assis se payant la gueule des passants les plus étranges, bouquiner un peu chez Raffin puis nous nous sommes installés au Roi du Smoked Meat jusqu’à la fermeture des magasins. En rentrant, nous sommes passés par la ruelle où nous attendaient deux gros sacs à vidange.

À travers toutes les vidanges du bazar indien, on les différenciait des autres par des attaches jaunes que Jean V avait placées là comme un signal à notre intention. On s’en est pris chacun un sur le dos et on est repartis comme si de rien n’était, ravis.

La situation familiale avait connu bien des revirements pas toujours glorieux. J’avais la ferme conviction que je n’avais plus d’affaire là. Que je devais partir et l’appel était puissant. La semaine d’avant j’avais cherché et trouvé une place qui me convenait. Du métro Rosemont en descendant Saint-Denis vers le sud on passait sous un viaduc ferroviaire, vieille structure de béton usée sous laquelle passaient les voitures. Sur deux passerelles aménagées de chaque côté à même l’ouvrage, deux trottoirs pour les piétons, un garde-fou de béton lui aussi. Graffitis, odeur de pipi, d’humidité, de pourri même, de boucane de char nous accompagnaient sur toute la traversée. En haut de l’autre côté, à droite si on contournait le garde-fou et qu’on revenait sur nos pas, un étrange bout de rue mal éclairé qui se prolongeait un peu jusqu’à la voie ferrée sous laquelle on venait de passer. Quatre ou cinq vieilles conciergeries alignées, collées les unes sur les autres, laides, probablement dessinées par un dernier de classe de poly, leurs couleurs originales disparues sous une épaisse couche de poussière grise déposée là par des années de trafic ferroviaire incessant. La dernière au fond dans le cul-de-sac où le vent pour marquer la fin de la rue venait façonner là une triste plage de menus détritus. Là où le vacarme des trains ne cessait à peu près jamais, le dernier étage en-dessous au fond d’un corridor mal éclairé dans une humidité à voir voler des grenouilles, un meublé d’à peine cent pieds carrés, tout d’un morceau, qu’on osait appeler studio. Rien de privé, une toilette avec douche par étage probablement entretenue par un magnat de la procrastination. Dans le studio, une petite fenêtre collée au plafond avec sa saleté pour unique rideau jetait sa triste lumière sur la pièce à moitié vide.

Le linge que j’avais sur le dos, quelques pièces de vêtements que j’affectionnais, quelques bricoles, mes cahiers de dessin et une poignée de crayons garrochés à la va-vite dans un packsack.

À deux pas de mon boulot. Quatorze piastres cash par semaine, rien à signer pas de questions posées, l’argument ultime à quatorze ans pour faire de ce trou mon chez nous bien à moi, le repaire de ma liberté nouvelle.

Isabelle sombrait quelquefois dans un mode totalement parano, des tremblements s’emparaient de ses mains, le débit de sa voix devenait rapide et saccadé, à la limite du compréhensible, et elle pompait alors ses clopes à un rythme d’enfer. En général, cela énervait les gens mais moi d’un naturel calme ça me rendait triste, triste pour elle. Fille de notaire alcoolique mais prospère, elle n’avait jamais connu la moindre contrariété matérielle. Sa vie plutôt bohème nouvellement assumée lui apportait par moments une insécurité exacerbée que j’avais de la difficulté à comprendre mais que j’acceptais calmement sans juger, dans l’espoir qu’avec l’empathie sincère, mon calme la contamine. Et ça opérait la plupart du temps.

On ne va pas entrer là-dedans, es-tu malade? Je sentais l’angoisse la gagner. On rentre juste dix minutes, une bière, ces maudits sacs-là sont pesants, j’ai les épaules mortes, pas toi? On a encore un bon bout de chemin à faire. Si ça chie, on sort c’est tout. Es-tu fou, ils vont te carter. Isabelle, elle, avait tous les âges qu’elle voulait. Simple question de savoir s’arranger disait-elle mais aussi histoire de cartes dont elle faisait la collection. Elle en avait pour être plus jeune et économiser en titres de transport ou en entrées au cinéma, d’autres pour être plus vieille et entrer dans les débits de boisson, s’acheter des clopes et toute cette sorte de choses. Ils ne me carteront pas voyons donc, on est lundi soir, viarge, je peux pas croire qu’ils vont cracher sur des clients à soir. On était beaucoup moins pointilleux dans le temps.

Isabelle s’est débarrassée du béret, a mis un peu d’effet dans ses cheveux vite-vite avec ses doigts, rafraîchi le peu de rouge qui restait sur ses lèvres en les pinçant ensemble d’une grimace à la Miss Clairol, deux-trois tapes sur les joues pour se donner un peu de crunch, Ch’tu correct, là?, et ses réticences ont tranquillement disparu.

Une madame d’un certain âge beaucoup trop chic et trop grimée pour un lundi soir, son linge sentait le 5-10-15 à plein nez et son grimage avait connu ses belles heures déjà. Gisèle avait sauté la coche depuis un bon bout de temps même s’il était encore de bonne heure. Seule femme au beau milieu de neuf ou dix hommes répartis icitte et là dans le bar salon de la Roche, elle était attablée le regard dans le vide, sa tête vacillait lentement vers le bas puis remontait se mettre droite par petites saccades devant sa flûte de draft et quelques autres tristement vides devant elle, un cendrier débordant, une sacoche en cuir vernis rose-pettant ouverte et à moitié répandue devant elle, une salière pour la bière. On avait bien tenté de réhabiliter toutes ces tavernes où les femmes ne devaient plus être persona non grata en soi-disant brasseries ou bars salons, les lieux étaient restés ici tristement eux-mêmes. Juste le nom avait changé. Le repère des hommes n’avait gagné qu’une seule femme dans l’opération, Gisèle.

Bar salon de la Roche. Coin boulevard Rosemont et de la Roche, l’originalité ne s’était jamais présentée le jour du baptême. Pour le reste, ne cherchez pas les divans dans ce salon perdu, que des chaises de taverne, des tables de deux pieds par deux pieds, la grosse stériliseuse à verres dans le centre où les flûtes et les bocks entraient d’un bord et ressortaient de l’autre bord à la queue-leu-leu dans un nuage de vapeur et quelques petits tintements de vitre. Et la même persistante odeur de boules à mites qui nous venait directement des urinoirs. Une douze pouces noir et blanc sur une tablette dans les airs que personne ne regardait vraiment faisait vibrer la lumière blafarde des lieux.

Quand Gisèle a vu les deux enfants entrer avec leur bagage sur le dos, c’est comme si le bon Dieu lui-même venait de lui apparaître, rien de moins qu’une épiphanie du lundi. Donald, tabarnak, viens faire un peu de ménage icitte gagner tes ciboires de tips, j’ai de la visite qui arrive pis j’ai le cendrier ben plein qui boucane tout seul. Gisèle rapaillait nerveusement ses cossins répandus partout en essayant de les faire entrer dans la petite sacoche rose en se tenant debout de peine et de misère. Elle n’avait pas besoin de voir nos cartes pour savoir quel âge on avait pour vrai. Venez vous asseoir ac’moé, les jeunes, awoye venez vous asseoir ac’moé ! Ses mains tournaient dans le vide en guise d’invitation ou comme une poule qui essaie de rapatrier ses poussins sous ses ailes. Isabelle me lançait du regard tous les couteaux du tiroir à ustensiles mais je restais bien calme. Je ne sais pas pourquoi j’ai tiré deux chaises et Isabelle a dû abdiquer en bouillant par en-dedans, on s’est assis. Gisèle s’est rassise, heureuse de toute évidence. Du bout de la gueule en chuchotant : Si y vous cartent, j’va y dire que vous êtes mon gars pis ma fille, shhhht pas un mot. Puis en hurlant carrément Gisèle scandait : Donald, apporte trois drafts tabarnak !

Lorsqu’on n’y a jamais goûté, on ne peut pas savoir ce que ça goûte vraiment la liberté. Pour moi, escroquer une bière à une Gisèle un lundi soir dans un bar salon digne d’un film québécois pas de budget ça pouvait très bien goûter un peu ça, la liberté, va savoir. On a finalement été servis sans embrouille. Gisèle n’arrêtait pas de nous trouver beaux, trop jeunes pour faire ce qu’on était en train de faire là, vous avez pas peur de gâcher vos vies, partir si jeunes, vous allez pas lâcher l’école, toujours? Je repensais à mon studio minable, Isabelle ne l’avait pas vu encore. J’avais peur de sa réaction même si elle avait promis de m’aider. Est-ce qu’on me cherchait? Mon père n’oserait jamais laisser Dorothy mettre la police après moi. Qu’est-ce qui arriverait en septembre lorsque le temps de retourner à l’école viendrait, est-ce que j’en aurais encore l’envie, les moyens? Gisèle, elle, elle nous aimait, nous aimait donc, encore et encore, on était don’jeunes, don’beaux. Elle n’arrêtait pas de nous passer la main dans les cheveux encore et encore en nous râlant des mièvreries. La bière est vite descendue. Et Gisèle qui avait retrouvé momentanément son calme, en nous regardant chacun notre tour, tendrement, de sa bouche empâtée :

Pis vous autres, vous vous aimez-tu, vous autres?

La phrase est tombée comme un frigidaire en bas du cinquième.

Isabelle et moi on s’est regardé dans le blanc des yeux un moment, on s’est levés synchro et on s’est aligné vers la sortie. Gisèle suivait, elle est partie après Isabelle comme une folle, elle la collait jusqu’à la porte en tentant désespérément de lui refiler un beau cinq piastres qu’elle brandissait bien haut. Prends-lé donc! Awoye, prends-lé!

Isabelle résistait, se contorsionnait pour éviter que Gisèle ne réussisse à lui glisser le billet de force dans ses poches. Prends-lé donc, tu iras t’acheter des Kotex avec, pauvre chouette, ça coûte cher des Kotex calvaire!

Finalement atterris sur le trottoir, l’autobus 197 s’en venait. Isabelle catastrophée me criait en courant vers l’arrêt : On la prend, on la prend!

Ils sont partis de Sorel

Sur un autobus
Pour n’importe quel terminus

Daphnis et Chloë
Roméo Juliette
Toi et moi
McGraw McQueen
Marie et Joseph

La magie des cartes avait encore opéré, du grand cinéma. Isabelle était maintenant une petite fille de treize ans qui glissait dans la boîte de verre son billet d’écolière à huit cennes. Il restait tout au plus deux arrêts à faire avant le terminus de la 197 au métro Rosemont qu’on entrevoyait déjà au loin. Isabelle avait couru, moi derrière, les gros sacs verts nous frappaient le dos à chaque enjambée, son estomac étranglé par les vipères de l’angoisse. Seuls sur la grande banquette de côté, elle s’accrochait à mon bras comme si elle voulait me couper le sang. Elle reprenait son souffle serrée contre moi les deux gros sacs à vidange à nos pieds.

Je regrettais, le coeur noué, comment aurais-je pu savoir.

Gisèle l’avait carrément terrorisée. Dans les gestes lourds et mous de l’ivrognesse à l’haleine de fond de tonne, elle avait nettement reconnu la voix de son père. Les mêmes t’es donc bien belle toi, les mêmes hi que je t’aime toi, les mêmes beaux cinq piastres qui empestaient l’arnaque à plein nez, les mêmes yeux glauques de truite perdue, saoule morte, puante.

Le même regard déboîté qui parcourait son corps d’enfant comme de sales caresses.

Celui qui l’aura
Aura les cheveux long comme elle
Isabelle

Celui qui l’aime
A les cheveux long comme elle
Isabelle

Y’ a une Dorothy qui n’arrête pas d’appeler icitte, elle te cherche. Elle dit que ça fait au moins une semaine qu’elle est sans nouvelles. Elle se demande si tu es en train d’essayer de faire mourir ton père. Rappelle-là, vieux, une vraie tache la bonne femme. Hystérique. Elle menace même d’amener son cul ici s’il le faut.

J’avais décidé que nous ferions un croche à la tabagie du métro, tant qu’à être dans le coin. Essayer d’escroquer un ou deux paquets de cigarettes à mon collègue Jean-Pierre qui faisait les quatre-à-minuit la semaine. Le genre de petit service qu’on s’échangeait discrètement sans faire d’histoires. Lui présenter Isabelle aussi qui s’était vite précipitée sur le vaste étalage de magazines européens aussitôt les mondanités expédiées.

Dis-lui qu’elle arrête d’appeler ici, que ça nuit au commerce, elle sait ce que c’est. Dis-lui que tu ne m’as pas vu, que tu ne sais pas où je traîne de ce temps-là, dis-lui n’importe quoi, ciboire.

Son trouble évident, Jean-Pierre n’avait pas assez de ses deux yeux pour apprécier cette superbe jeune femme déjà profondément absorbée dans ses Cahiers du nouveau cinéma au bout de la petite échoppe. Je ne me sentais plus du tout à l’aise dans ce lieu qui m’était pourtant si familier, comme traqué. Faut qu’on se tire d’ici, lançai-je à Isabelle qui s’accrochait à son magazine en me tournant des yeux de biche suppliante. Le foutu magazine valait pas loin de dix piastres. C’est “on the house” lui dit Jean-Pierre qui n’avait rien manqué du petit mélo qui se jouait là. Mon cadeau de noces sera fait, poursuivit-il en nous faisant une drôle de face ringarde.

La lumière descendait sérieusement sur ce bout de la ville déjà bien assez gris. De l’autre côté, si Isabelle survivait à la peur paralysante de traverser le sombre tunnel sous le viaduc ferroviaire, mon superbe studio qu’elle n’avait jamais encore vu nous attendait. Tapi au fond d’un cul-de-sac, au fond du dernier fond d’un quartier sans nom, oublié, coincé quelque part dans un repli de la misère entre Rosemont, le plateau, le mile-end. En bas d’un escalier en plaques de terrazzo craquées de partout, au bout d’un couloir mal éclairé empestant l’humidité crasse et les relents d’un petit coin négligé.

Au son du Tadam! ridicule qui est sorti tout seul de ma bouche quand j’ai ouvert la porte d’un grand geste théâtral, une Isabelle stoïque avait déjà scanné l’ensemble de l’oeuvre en deux-trois mouvements de l’oeil. Le désarroi dans ses beaux grands yeux noisette venait de transformer de sa triste magie le repère de ma liberté en une chambrette crottée, infâme et misérable. Après un long silence malaisant, nous avons ramassé le bagage et on est entrés, refermé la porte derrière nous.

Je te l’avais dit que je t’aiderais, t’inquiètes, je vais te faire un petit château avec ça.

Isabelle s’affairait déjà à vider notre larcin du bazar indien, sortait un à un les morceaux de mon trousseau en déclamant gaiment des plans de décoration des plus audacieux. Dans une sorte de joie fébrile qu’elle sortait on ne sait d’où. Tu vas voir, on va mettre ça beau! On va faire ci, on va faire ça!  Pessimiste, je doutais du succès de l’opération. Au mieux, pour moi embellir ce trou équivalait à mettre du rouge à lèvres sur une truie dans sa soue, j’éprouvais tout de même une petite tendresse pour sa belle motivation.

Nous avons pendu la crémaillère le soir même, sifflant lentement deux bouteilles de cidre bon marché qu’on avait ramassées en chemin, fumé tout le libanais. Les sangs gazés, gagnés par la fatigue, son corps tout chaud lové contre le mien sur le divan-lit miteux déployé, elle murmurait encore à mon oreille, par bribes de plus en plus inaudibles, d’autres petits bouts de ses idées géniales lorsque nous avons lentement perdu connaissance, épuisés, dans des beaux draps indiens flambant neufs qui sentaient vaguement le patchouli.

Je n’ai pas compté combien de ces tonitruantes parades d’acier étaient venues perturber ma courte nuit. Le dernier convoi en lice avait eu raison de mon sommeil une fois pour toutes. Je n’avais pas la radio, ni réveille-matin, ni horloge. Que l’heure bleue du petit matin qui essayait péniblement de lancer des indices à travers la crasse d’une petite fenêtre jouquée au plafond. Ma gueule de sable maudissait le cidre bon marché. Dans la crèche improvisée sans oreillers, Isabelle dormait la tête appuyée dans le creux de mon épaule. Sa longue chevelure se répandait sur moi, son souffle doux réchauffait mon cou. Le temps aurait dû s’arrêter là.

Dans l’éclairage bleu du matin, les choses criaient maintenant la vérité, toute la vérité. Tout ici était laid, tellement laid. Je n’avais rien à offrir à Isabelle.

Je n’avais rien pour lui offrir un café, pas de grille-pain pour lui offrir une rôtie, même pas une toilette propre pour aller pisser tranquille, je n’avais rien pour elle que la misère promise d’une fugue irréfléchie, un plan de nègre mal parti.

Je pensais à ma mère, ma petite enfance lumineuse, ses promesses perdues à jamais. Mon pauvre frère abandonné derrière moi à la vile Dorothy.

Je regardais dormir Isabelle blottie contre moi. Comme un miracle, la plus belle chose dans cette piaule misérable, dans toute cette conciergerie de l’enfer, dans ce quartier perdu, dans toute mon existence. Ma tête m’ordonnait de la libérer, la laisser partir courir aux abris loin d’ici avant de couler avec moi. Mon coeur, lui, a déraillé, s’est mis à battre comme un christ de fou, pour elle, juste pour elle. Des larmes étaient montées pompées par des soubresauts intempestifs qui agitaient ma poitrine. Je serrais Isabelle contre moi pour les contenir, la laisser dormir encore.

Peine perdue, elle s’est ranimée doucement, elle s’est relevée sur un coude pour me regarder, essuyer minutieusement de ses doigts les larmes qui jaillissaient à mesure de mes yeux comme pour quémander encore la douce caresse de ses doigts. Ses grands yeux noisette questionnaient le fond de mon âme en silence. Elle trouvait toujours les bonnes réponses. La quiétude de ce long moment apaisait mon coeur parti en peur.

T’as raison, tu ne peux pas rester ici dans ce trou à rat. On ramasse l’essentiel, on se trouve un taxi, on s’en retourne à Rosemont. Je t’emmène chez nous, après on verra.

Après on s’en fout.

Une grande noirceur est descendue sur le matin bleu lorsque ma tête s’est retrouvée ensevelie sous sa longue chevelure qui s’affalait sur mon visage comme une douce tempête. Tout s’est ensuite rallumé comme un feu d’artifices derrière mes paupières closes quand nos bouches se sont trouvées dans cette obscurité singulière, nos lèvres se faisant les présentations les unes aux autres comme si soudainement on ne se connaissait plus. Jamais plus de la même façon. Jamais.

Le doux mystère de ses chairs qui s’était mis tout doucement à m’envahir dès lors que son corps comme un serpent brûlant grimpait timidement sur le mien, la seule chose dans tout l’univers dont j’avais maintenant cruellement besoin.

Le reste, on l’a abandonné là.

Une autre histoire d’amour de plus
Et puis ça continue

Pareil,

pareil

C’est peut être parce que l’amour
C’est peut–être encore vrai

Y’a deux amoureux
Qui sont partis de chez eux
Pour toujours

Flying Bum

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Madame Cooper

Elle sentait bon la lavande. Elle était toute menue, toujours mignonne dans ses belles robes aux garnitures de dentelle. Sa tête était toute blanche presque bleue, sa longue chevelure toujours bien retenue en une savante toque sur sa nuque, de belles joues toutes roses bien que marquées sévèrement par des plis creusés par le temps qui la balafrait cruellement en fuyant. Une longue solitude avait emporté toute sa volubilité, comme si elle économisait ses mots qui me venaient comme autant d’offrandes toutes douces, que les plus ressentis et les plus beaux des mots. Je ne les comprenais pas tous, son anglais venait tout droit du nord-est de l’Angleterre là où son mari avait jadis travaillé au fond des mines de charbon et ma mère disait que c’était malpoli de faire répéter les vieux. On osait encore appeler les vieux des vieux à cette époque. Le son de sa voix comme une musique me suffisait quand quelques mots m’échappaient.

Une vieille photo de son époux dominait sur le haut du piano près de celles de deux grands garçons en uniforme qui n’avaient pas fait le voyage en Abitibi et qui avaient finalement abandonné leur jeunesse sous le feu des allemands. L’image des trois hommes vivait là, au milieu d’un jardin de belles fleurs en pots. Le tout disposé sur de belles dentelles crochetées prenait l’allure d’un petit éden installé là pour toujours sur le dessus du piano.

Dans l’indigence immense de l’Europe d’entre deux guerres, la grève du charbon de 1926 qui les avait poussés au bout de leurs ressources, la pneumoconiose qui affectait déjà son époux les avaient forcés à envisager d’autres cieux et ceux de l’Abitibi des années 30 s’annonçaient des plus cléments pour eux. L’Abitibi avait faim de main d’oeuvre minière, était pays de promesses, destination de rêve pour les mineurs captifs de la grande dépression.

D’autres comme eux étaient venus nombreux de toute l’Angleterre, de l’Europe de l’est, même de Russie, et tous leurs enfants de première ou de seconde génération qui peuplaient ma rue s’amusaient ensemble sans façon utilisant tous, même les petits canadiens-français comme moi, un anglais maîtrisé avec un bonheur variable pour se comprendre entre eux. Mais pour le pauvre monsieur Cooper, nul bien ne fût fait à son black lung* dans le tréfonds glacial et humide de la mine Lamaque. Après quelques années de dur labeur, il rendit son ultime souffle en débardant un trop lourd voyage de roc, quinze cent pieds sous la terre, en 57, l’année de ma naissance. Je ne l’ai jamais connu.

Et elle s’était retrouvée toute seule en Abitibi, toute seule avec ses souvenirs lointains de Lanchester, de ses deux petits soldats morts au combat et de son amour mort dans le ventre de la mine Lamaque. Elle était demeurée sur sa terre d’adoption, là où dormait maintenant son homme en l’attendant.

L’intérieur de sa maison était à l’image de la petite reine des lieux, propre, paisible, ordonnée, comme une petite maison de poupée à l’échelle humaine, un peu figée dans le temps. Une haute et épaisse haie de chèvrefeuille cachait sa toute petite maison et elle pouvait ainsi vaquer à l’entretien de ses fleurs et de son potager en toute discrétion à l’abri des regards. Je l’observais souvent lorsqu’armé d’un bocal je m’enfonçais la tête dans la haie chassant le bourdon dans la jaune floraison de juin. Quand elle m’y surprenait, elle me souriait et me disait : “Come, don’t be shy, there must be huge ones on this side.” J’aimais la musique de ce mot. Youuuuuudje. Et elle me laissait gentiment chasser sur son territoire et nous partagions plus tard une limonade fraîche dans sa balançoire en observant la chorégraphie désespérée de mes bourdons dans leur prison de verre.

De la rue, une percée comme une porte dans la haie ouvrait la voie sur un petit trottoir pour accéder à l’entrée de sa maison. Le soir de l’Halloween 1963, j’étais là, immobile devant la percée de la haie. Avec mon ami Normand, nous hésitions. Aucune décoration de circonstance qui aurait pu nous faire sentir les bienvenus mais la petite lanterne de porte qui éclairait jaune était bel et bien allumée et il y avait lumière au salon. J’avais six ans à peine. Les autres enfants qui passaient par là, des plus grands, nous lançaient de solennels avertissements : “N’allez pas là, elle est folle, elle va vous faire chanter avant de vous donner vos bonbons.”

Tout le temps que nous réfléchissions à la situation, aucun enfant ne s’était risqué à passer le trou, longer le trottoir et sonner. Mon ami n’était pas très chaud à l’idée lui non plus mais moi je la connaissais. “C’est une vieille sorcière!”, disaient au passage les grands espiègles pour nous faire peur. Pour moi elle n’était rien d’autre que notre voisine immédiate, mon amie croyais-je, ne me laissait-elle pas chasser le bourdon chez elle? Ne prenions-nous pas la limonade ensemble? Elle était gentille, madame Cooper, j’en étais convaincu. Alors, j’ai réussi à en convaincre aussi le pauvre Normand, le pressant de me suivre et nous nous sommes finalement présentés à sa porte.

Pour s’amuser, la vieille dame avait poudré ses belles joues davantage que de coutume et rougi ses lèvres exagérément. Elle avait enfilé par-dessus ses vêtements usuels un élégant châle de tulle noire et elle portait un long chapeau noir pointu comme les sorcières. Une bonne odeur de popcorn et de caramel chaud envahissait la maison. En me retournant pour dire à mon ami Normand: “Tu vois?” . . . surprise. Plus rien, nada. Il avait tourné les talons et pris ses jambes à son cou d’épouvante.

Elle me prit délicatement la main pour m’attirer vers l’intérieur, refermant la porte derrière moi. Elle ne me faisait pas peur du tout. Elle faisait innocemment semblant de ne pas me reconnaître sous mes hardes de guenillou d’un soir et elle me plaça debout près du piano, un lutrin posé devant moi. “Tu vas devoir chanter avec moi” me dit-elle lentement que je comprenne bien son anglais d’un autre monde. “Je ferai les couplets et nous ferons les refrains ensemble, je te guiderai.” m’expliqua-t-elle encore dans son anglais tout à elle.

Trempant le maïs soufflé dans le caramel encore chaud, elle en faisait des boules, elle y plantait un bâtonnet de bois et déposait tout cela sur un petit carré de papier ciré qu’elle rabattait et venait tortiller sur le petit manche de bois. Et elle savait faire les meilleurs caramels anglais naturellement. Ça sentait divinement bon et il n’y avait rien de mal à chanter après tout. Le jeu en valait amplement la chandelle, pensais-je alors. Elle s’installa gracieusement sur le banc du piano et amorça le petit air traditionnel anglais “Oh, would I were a bird”.**

Je me débrouillais déjà en lecture et les cousines m’avaient surnommé en rigolant le petit Josélito de Bourlamaque me reconnaissant quand même un certain talent vocal. Quand vint la partie qu’on devait chanter en duo, mon oreille avait déjà saisi l’air et les paroles sont venues comme si je chantais cette chanson depuis le berceau. Je n’avais jamais vu quelqu’un jouer du piano en personne, encore moins en être accompagné et chanter, j’étais fasciné, emporté. La vieille dame, curieusement, semblait tout aussi chavirée que moi. Elle se retourna à ma première note et une grande tristesse s’était soudainement emparée de son visage mais elle continuait à chanter malgré les larmes qui s’était mises à lui descendre sur les joues, traçant de grandes stries dans son fard de mardi gras. Je ne comprenais pas très bien ce qui se passait mais je sentais qu’une profonde et triste magie s’était mise à descendre sur nous, envelopper le moment.

Au dernier chorus, ses doigts ne touchaient plus aux notes et elle chantait avec moi a capella la voix tremblotante en me fixant du regard. Ma petite voix de soprano formait avec la sienne une divine harmonie. Vint un interminable et malaisant silence après l’écho de nos dernières notes. Elle se leva, passa délicatement sa petite main chaude et frippée sur ma joue noircie de vagabond d’un soir et elle me dit tout simplement: “Thank you, Loulou.”

En me conduisant vers la porte sa main sur mon épaule, je pouvais voir que les larmes n’avaient jamais cessé de descendre sur ses joues rosies d’émotion. J’étais transi de malaise de l’abandonner ainsi à sa tristesse. Du fond de ses yeux aux couleurs du chagrin surgit un bienvaillant sourire qu’elle m’offrit tendrement en me remettant deux boules de maïs au caramel encore chaudasse. Puis elle me pria de retourner bien sagement chez moi et de partager avec mon frère.

Nous avons eu elle et moi quelques autres rendez-vous comme celui-là, à l’Halloween et en bien d’autres circonstances encore où tout devenait prétexte à passer au piano dans une joie profonde toujours nourrie de la même mélancolie. Tous les Halloween depuis me replongent dans cette même tristesse bénie. Tristesse qu’elle fasse maintenant partie de mes fantômes d’enfant, tristesse qu’aucune friandise n’aie jamais pu depuis rivaliser avec le délice des boules de caramel de ma belle amie, mais encore que jamais plus nos deux voix ne rêveront ensemble de devenir cet oiseau qui vole souffler les plus doux de ses mots à l’être si cher à son coeur.

CHORUS

Oh, would I were a bird,

That I might fly to thee,

And breathe a loving word,

To one so dear to me.**

* black lungs: poumons noirs, nom familier de la pneumoconiose, maladie pulmonaire qui affecte particlulièrement les mineurs des mines de charbon.

** “Oh, would I were a bird”, chanson traditionnelle populaire d’Angleterre, paroles et musique de Charles Blamphin.

Flying Bum

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Eleonore, gee, I think you’re swell

Éléonore première

Un vieux film français nous a laissé l’expression: La vie comme un long fleuve tranquille. On a tous tendance à absorber béatement les dictons populaires à force de les entendre. Moi, je ne devais pas avoir les bonnes rames ou la bonne grandeur de chaloupe parce que la mienne a connu de la houle plus souvent qu’à son tour sur ce long fleuve pas si tranquille et je me suis mouillé le cul plus souvent qu’à mon tour. Écopé, dans tous les sens du verbe. Ça et la peur de sacrer le camp à l’eau. J’étais en plein dans une de ces tempêtes, à bout de forces et totalement perdu dans mon frêle esquif lorsque, comme aux marins pris de désespoir apparaît toujours une sirène, Éléonore m’apparut.

Non. Je la cherchais, je crois.

Elenore, gee, I think you’re swell . . . que je lui ai chanté dès les premières journées où je l’ai connue. Mais Éléonore était trop jeune pour connaître ce vieux hit des Turtles même si elle trippait profondément sur Elvis. Ça lui venait de son père. Un bon papa de campagne qui capote sur le king. La toune m’est restée comme un ver d’oreille pas tuable tout le long de cette brève mais tumultueuse relation.

Éléonore était ce genre de fille qu’on pourrait qualifier de ragoûtante. Vive et intelligente, belle grande fille de campagne aux allures saines et athlétiques, au sein bien rond et aux hanches généreuses, blonde comme les blés, armée d’un sourire meurtrier et d’un charme de sorcière, une fille avenante et bien d’adon. Dans de bien tristes circonstances, on m’avait par amour redonné la liberté de laisser le corps exulter à gré comme il se doit mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Sur un homme au corps abandonné à lui-même par une conjointe rachitique et mourante, le piège d’Éléonore s’est vite refermé.

Éléonore avait complété des études en graphisme pour se sortir de son milieu rural qui l’ennuyait profondément et s’était exilée en ville où la vie trépidante offrait toujours quelqu’occasion pour la fête. Nous avions une différence d’âge appréciable mais il était écrit d’avance, les cartes bien mises sur la table par tout un chacun, notre relation serait strictement hygiénique. Vive l’hygiène!

Hygiénique mais aussi infernale. Ma tempête n’était même pas proche de se calmer avec elle. Les eaux troubles d’Éléonore brassaient la chaloupe à tout rompre.

Il existait une autre Éléonore, Éléonore la noire, il suffisait d’être en situation intime avec elle pour qu’elle se révèle. Elle ne connaissait à peu près pas d’inhibitions. D’abord excitée comme une fillette devant son nouveau jouet, amusée, irrésistible et jouissive. Elle s’emportait jusqu’à l’épuisement puis elle révélait une nature étrange, difficile à comprendre ou à s’expliquer. Éléonore réclamait sa punition dans une sexualité débridée pour des fautes que j’ignore mais qui semblaient inavouables, impardonnables. Impossibles à assumer pour un seul homme dans une seule vie. Alors elle ne comptait plus ses bourreaux. Et j’en étais bien malgré moi, je m’en accommodais. No strings attached comme disent les chinois.

Immanquablement, au matin comme par magie, revenait à la vie une charmante Éléonore, souriante, avenante, ragoûtante et je sombrais à nouveau. La chanson repartait dans ma tête jusqu’à la prochaine furie des dieux. Et ce fut ainsi pour un temps, le temps qu’elle passe à d’autres projets et me jette comme un seau de pisse au caniveau sans aucune forme de procès. Ainsi Éléonore régnait. Mais on aurait pu sentir venir le décret gros comme le train de cinq heures.

La chair suffisamment rassasiée, repu, le fleuve semblait soudainement bien calme sous ma chaloupe. Enfin.

 

Éléonore deuxième

Quelles sont les chances? On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré que cette Éléonore me ferait le plus grand bien. La deuxième Éléonore tombait dans la catégorie des madames bien mises et bien conservées, si bien que son allure ne trahissait nullement sa décennie d’avance sur moi. Je dis décennie mais je n’ai jamais vraiment su, ce pourrait être bien davantage, la deuxième Éléonore était une femme coquette et discrète, tout de même.

De bonne descendance, elle était une femme très intelligente, instruite, soignée et articulée. Qu’importe l’âge qu’elle aurait pu avoir, elle ne les faisait pas. Elle recevait chez elle, toujours, à ses heures, à sa convenance. Elle était une femme mariée. Éléonore habitait un de ces bungalows cossus de Ville d’Anjou, dans le quartier qui faisait dire aux ti-culs de Rosemont qu’Anjou était une ville de riches. Large construction en plain-pied, de pierre et de parements de cèdre au toit peu pentu plantée sur un terrain de taille respectable à l’aménagement paysager époustouflant, la maison comptait bien une quinzaine de pièces.

Le mari d’Éléonore était chirurgien dans un hôpital de Montréal et y passait le plus clair de son temps, ses brefs passages à la maison familiale marqués de longues et silencieuses dégustations d’alcools fins en solitaire dans son bureau fermé. Éléonore, désoeuvrée, s’y ennuyait. Jadis professionnelle, après le départ de son dernier fils, elle avait repris du service à même un bureau aménagé dans sa maison d’Anjou. Le temps lui semblait moins long de la sorte, l’argent ne comptait pour rien dans ses calculs. Le bonhomme était bien plein, mais sa vie à elle totalement vide.

Nous avions de longues conversations de salon comme dans les films français, évaporées comme dans les bandes dessinées de Régis Franc. Au début je me sentais véritablement observé, questionné, sous enquête. Éléonore avait vu neiger, elle devait savoir à qui elle avait affaire avant toute chose. Je crois bien que mon charme opérait subtilement. La plupart du temps, elle était suspendue à mes lèvres, écoutait et buvait la moindre de mes paroles. Après un temps, je ne voyais plus du tout la différence d’âge, j’observais les efforts qu’elle mettait à ses tenues pour offrir juste ce qu’il faut au regard, je l’observais croiser et décroiser ses jambes dans un frissonnement de nylon et je sentais les titillements m’envahir.

Entre quatre murs, seuls un homme et une femme. Un homme dans la force de l’âge comme moi à l’époque, après trois-quatre-cent jours sans sexe, je commençais à ressentir de sérieuses difficultés à bien entendre de l’oeil gauche. Normal. La madame devenait tout à fait acceptable, tout à fait désirable même.

Puis vint un temps où elle se mit à parler longuement d’elle. Enfance au couvent, élevée par des nourrices, des nonnes et des bonnes, elle ignorait tout de la véritable chaleur humaine. Ça n’annonçait rien de bon. Elle s’était jetée corps et âme dans de longues études. Presqu’offerte en mariage forcé au docteur chose, elle avait accepté l’union voyant là une forme d’affection de la part d’un homme qui lui était d’autre part totalement inconnu. Une vie sexuelle moche, trois enfants, un gros bungalow et une vie mondaine ennuyante à entretenir et nous en étions là.

Elle à me raconter sa triste histoire en long et en large en moult détails et moi à ravaler la mienne en dépression sévère à l’écouter patiemment en hochant discrètement de la tête de temps en temps pour faire semblant que j’écoutais. Je me faisais violence pour retenir les baillements. Le monde à l’envers.

On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré qu’elle me ferait le plus grand bien, j’ai tout juste fait le sien.

La deuxième Éléonore était ma psychologue.

Elenore, gee!

 

Flying Bum

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Flo & Eddie, Mark Volman et Howard Kaylan anciennement membres des Turtles, ont ensuite été connus sous le nom de Phlorescent Leech and Eddie alors qu’ils ont poursuivi leur carrière comme vocalistes pour Frank Zappa et les Mothers of Invention. Elenore a été écrite par Howard comme une parodie à la chanson des Turtles So happy together, bien qu’Elenore ait atteint la sixième position du célèbre Billboard américain.

Version studio de Flo & Eddie:

 

La noce

Journée aussi lumineuse que mémorable. Je regardais courir les enfants tout mignons dans leurs plus beaux petits habits, partout dans ce grand jardin, des enclos où étaient installées, là pour les amuser, quelques bêtes. À la petite mare où quelques grenouilles les excitaient en fuyant les traquenards et les cailloux que les plus intrépides leur lançaient sans pitié. Tour à tour, ils pillaient le bar à bonbons pour se charger le génie au sucre des idées les plus folles. Beaucoup de ces merveilleux enfants étaient ma propre descendance, les petits de mes petits, maintenant devenus beaucoup trop grands à mon goût.

Mon plus jeune, déjà marié, pas tellement loin avec sa douce Christine, leur petit Henri avec lui, Adèle sur mes genoux. Mon fils aîné nerveux sur la petite scène en plein bois qui attendait sa promise tout de blanc vêtue venir vers lui aux bras de son père par la petite allée pavée de pierres blanches. J’avais mal aux mêmes places que lui qui n’avait pas voulu s’écrire des repères pour les voeux qu’il allait prononcer, son trac était visible à l’oeil nu, pour moi son père avec encore plus d’acuité. Il voulait y aller librement sans lire, être vrai.

Tous contribuaient à l’effort pour contenir la petite marmaille, tenter désespérément de sauvegarder un minimum de décorum dans les circonstances. J’entendais un frère, un cousin, noter fort à propos que c’était maintenant nous les vieux mononcles et les vieilles matantes dans les noces des plus jeunes. C’est comme une roue qui tourne (sic). La foutue roue qui tourne avec laquelle on nous pollue les oreilles incessamment en faisant fi de l’idée même de l’impermanence des choses, de la brièveté des êtres vivants, de l’unicité de leurs parcours. La roue ne peut revenir aux mêmes points, elle tourne, elle tourne, sans pilote, s’en va se perdre au diable vert. Quelle connerie. Plus ça change, plus c’est pareil : une autre connerie. Rien ne sera jamais plus pareil, tout se transforme et comme me le rappelait récemment Esther Luette (blogueuse amie), comme Héraclite le philosophe nous l’exprimait, “on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.”

Le trac de mon fils me ramenait au mien lorsque tout petit je me préparais à aller chanter dans une noce. Une vieille chanson de Christophe à propos de marionnettes qu’il construisait avec de la ficelle et du papier ou d’une dénommée Aline au doux visage. Les noces de mon grand frère ou la noce de ma cousine, soeur de coeur, qui me trouvait tellement mignon dans mon habit bleu astral luisant comme une mouche à marde. Et elle était encore là aujourd’hui, près de moi, presque cinquante ans plus tard, à me trouver encore mignon dans mes guenilles neuves de vieux singe.

Le petit air jouait tout seul, au fond de ma tête, les paroles encore intactes dans ma mémoire se défilaient en sourdine. Impossible de les arrêter. Une voix d’enfant chantait en moi, la mienne.

Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
L’une d’entre elles est la plus belle
Elle sait bien dire papa maman
Quand à son frère il peut prédire
Pour demain la pluie ou bien le beau temps

Les puissantes émotions de mon fils me ramenaient aux miennes lorsqu’il parlait de ses pas. J’ai eu besoin de mouchoirs comme bien d’autres. Tous les petits pas que je lui ai montrés à faire, un à un au début, puis tous ceux que je regardais lui et son frère faire tout seuls, le coeur à l’envers à l’idée qu’ils se fassent mal. Le regret de tous ceux que je n’ai pas pu leur montrer. À tous ces pas d’enfants, mais surtout d’adolescents et d’hommes accomplis que leur mère n’aura pas vus. La promesse faite de les conduire jusqu’au pas de leur vie, bien armés pour la guerre, me livrait aujourd’hui sa quittance, payait ma dette envers elle pour le bonheur de me les avoir donnés. Me séparait d’elle encore plus, plus définitivement que jamais. Et d’eux un peu aussi. Leurs présences me seront désormais comptées, plus précieuses d’autant. Ainsi vont les choses.

Le sinueux parcours de leurs pas les a conduits tout deux à leur alter ego, la singulière pièce manquante à toute vie d’homme pour la mener à bien, ce grand mystère d’amour. Cela, je leur aurai bien appris. Dans ses voeux mon fils disait que lorsque ses pas se sont arrêtés devant Sophie, les deux petits, leurs fils, à ses côtés, il avait dès lors réalisé la plus importante chose au monde, il venait enfin de trouver un sens à donner à sa vie. Le grand mystère résolu.

Le sens de la mienne s’évapore un peu plus maintenant, finira bien par s’échouer calmement un jour sur un nouveau rivage, sans l’angoisse d’abandonner derrière un équipage vulnérable et sans défense. Les traces derrière mes pas pourront maintenant, comme un doux visage dessiné sur le sable, s’effacer lentement de la grève au rythme des caprices de la vague éternelle.

Je suis et je resterai un père heureux, fier et follement amoureux de ses enfants. Un peu gaga aussi.

Flying Bum

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