Chacun sa cage

En arrière de mon école élémentaire, au fond de la cour, il y avait une grosse cage en acier rouillé. Innocent enfant, je pensais qu’un cirque quelconque s’était débarrassé d’un vieil ours et de sa cage, trop vieux pour continuer de faire des pitreries devant une foule d’enfants morveux et ravis. Que l’ours était mort depuis et que la cage rouillait tranquillement là où on l’avait abandonnée. Sa porte maintenant soudée, on était tous embarrés dehors. Grande gueule, je racontais l’histoire de l’ours aux copains qui m’écoutaient ébaubis. Je lui avais inventé un nom de scène, un costume, essentiellement un tutu bleu poudre et un chapeau-melon rouge, toute une histoire à coucher dehors. À l’époque, nos mères nous menaçaient de nous vendre au cirque si on racontait des mensonges, lorsque nous étions particulièrement turbulents ou si on avait fait des coups pendables. Moi enfant, j’écoutais fidèlement une vieille émission, l’enfant du cirque, sur la grosse télé noir et blanc en bois du salon familial et je pense bien que cela ne m’aurait pas dérangé qu’elle mette ses menaces à exécution. Au contraire, je me voyais, heureux, ouvrir la parade du cirque sur la rue principale d’une ville inconnue au son de la fanfare, monté fièrement sur mon éléphant tout décoré de diamants à trente sous avec mon fidèle ami le singe Corky.

J’ai appris beaucoup de choses depuis. Et j’en ai malheureusement désappris un bon lot. Des souvenirs qui ne se présentent plus que par bribes évanescentes. Des gamins, des gamines, leurs noms, leurs visages. Dans le temps où on brûlait les ordures dans de grands dépotoirs à ciel ouvert qui attiraient les garçons en mal d’aventure ou à la recherche de bonnes roues pour se construire des boîtes à savon. Ils y côtoyaient sans trop de méfiance quelques ours à la recherche de bons restants de table à rapiner. La cage en grillage rouillé avait servi pendant de longues années à incinérer les poubelles de l’école. Je sais ça, maintenant. Je maintiens l’histoire de l’ours, je la préfère de loin a de vieilles grammaires incinérées.

Je ne saurais dire pourquoi au juste, je sais que certaines journées chaudes nous grimpions sur la cage brûlante, un ciel bleu sous un soleil de plomb avec de rares nuages faméliques qu’on s’imaginait prendre la forme de lapins ou de grenouilles. Un vent puissant et chaud qui soufflait sur nos jambes pendantes un sable piquant qui parfois nous attrapait aussi les yeux. Nos doigts endoloris et rougis par la rouille. Le derrière de nos cuisses brûlées par le métal.

Une fille. Suzanne? Hélène? Assise sur le rebord de la cage les pieds pendants qui tambourinaient lentement un rythme bien régulier sur le grillage rouillé, un sourire radieux, craquant, les épaules dorées qui sortaient de sa camisole et suivaient le tempo. Ses cheveux dans le vent. Une chanson qu’elle chantonnait. Un air, des mots que je connaissais à l’époque mais dont je suis incapable de me rappeler. Idiot. Elle souriait à me paralyser et puis, quand nos regards se croisaient, que la chaleur de nos bras se frôlaient plus brûlante qu’un feu de forêt, son visage qui rougissait comme si la température s’était affolée, qu’elle s’était mise à grimper sans avertir. Je me rappelle en train de ressentir que quelque chose était sur le point de se produire, là sur une cage abandonnée où un ours émanant de mon esprit avait été cruellement laissé pour mort. Je gardais ma main bien appuyée sur le bord de la cage, ma main qui frôlait sa cuisse, mon bras qui se consumait sur le sien et j’attendais qu’elle prononce un mot. Mais il n’y a qu’un silence qui me revient, le chant d’un frédéric et un long silence. Et l’air de la chanson qui ne me revient pas et les mots que j’ai oubliés.

Quelquefois quand l’insomnie me prend, je me triture les méninges douloureusement pour les retrouver. Même après tout ce temps. Et plus les années passent, plus la douleur est grande. Des fois je pense que si je l’entendais ne serait-ce qu’une fois, tout me reviendrait par magie. Des fois je crois que si ça ne me revient pas avant de mourir, mon âme va errer aux portes du ciel éternellement en attendant de m’en rappeler, comme une punition ou un mot de passe secret pour accéder au paradis. Mes plus belles mémoires privées de leur trame sonore. D’autres fois, je me traite simplement de vieux con.

J’étais dévasté cette fois-ci. On avait disposé de la vieille cage rouillée derrière ma petite école. Après toutes ces années d’occupation pacifique, on aurait bien pu la laisser là, en hommage à tous ces souvenirs d’enfants, par respect. Des herbes folles avaient récupéré l’espace, on y avait gagné quoi? Il fallait que je l’enterre, que j’enterre mon ours en tutu bleu, mes chaudes journées d’été ensoleillées et une craquante jeune fille, sa peau brûlante, qui chantonnait cet air au rythme de ses pieds sur la grille et ces mots que j’ai oubliés. Mon enfance avec, tant qu’à creuser un trou.

La serveuse du Capitol, une lointaine cousine, qui me voyait revenir après tous mes pèlerinages et à qui j’ai raconté mon histoire assez souvent pour l’écoeurer, avait déposé devant moi le bottin téléphonique, pour en finir. Elle m’observait, été après été, revenir ici, sortir un trente sous de ma poche et le tenir serré entre le pouce et l’index devant la craque du juke-box et tourner les plaquettes de la première à la dernière, encore et encore, à la recherche d’un titre de chanson. C’est une petite ville ici, les gens sont généralement assez stables, cherche, elle vit probablement encore ici. Et je regarde le bottin, pathétique. Une partie de moi désirait ardemment en finir, l’autre retenait ma main, n’osait pas ouvrir ce bottin.

Jamais, je n’ouvrirais ce bottin par crainte de ce que j’y trouverais davantage que la crainte de n’y rien trouver. Autant que mon âme erre pour l’éternité aux portes du ciel plutôt que de remplacer ma précieuse image par celle d’une vieille femme inconnue, grisonnante et fadasse, qui chantonnerait en faussant une vieille toune que je réaliserais déjà connaître par coeur.

La vérité peut se faire si cruelle pour nos mémoires.

Et ma mère, sans le vouloir vraiment, m’avait déjà vendu au cirque.

Flying Bum

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Café Caprice

Pour un soir, tu passes à l’ouest. Ta gang de l’est sont tous partis dans le Vieux. La routine. Un fond chez Paul, la nuit chez Queux. Dans l’ouest ils ont davantage de filles, net avantage. Tu vérifies un peu parano si le petit ziplok de mescaline à Tarzan est toujours à sa place dans ta poche. Le pire c’est que la gang de l’ouest est juste plus à l’ouest, pas vraiment dans l’ouest. Laurier, Henri-Julien, encore dans l’est. Et c’est ta fête, mine de rien.

Tu n’es pas nécessairement à ta place dans un endroit comme celui-ci à cette heure-ci. Mais, hé, tu es bien là même si tu n’es pas un cotisant au loyer de la piaule. La soirée a été baptisée et publicisée comme un party alors tout le monde peut être là. La fête de leur gourou tombe la même soirée que la tienne, c’est bien d’adon. Tu es dans un party à te parler tout seul à la deuxième personne, à parler à une fille aussi.

Une belle fille avec des yeux comme si elle venait tout juste de se réveiller, les cheveux en broussaille et un jeans ajusté qu’on peut se demander comment elle a pu entrer dedans. Ou si elle est simplement née dedans. Sandale-orteil afghane de l’Import Bazaar. Blouse indienne blanche qui ne cache aucunement deux mamelons à l’aise là-dedans, bien libres. Tu découvres une O’Keefe bien froide apparue de nulle part dans ta main mais la bière c’est pas vraiment ton truc. Ton esprit reste maladivement fixé au petit ziplok de mescaline et tes doigts hypocrites vont prendre les présences. Il est toujours là. Il attend bien sagement.

Comment tu t’es ramassé là? Ton pote Michel T qui a ses entrées autant à l’est qu’à l’ouest comme un agent double et beau gosse de sa personne. L’autobus 47 Masson direct. Mais il s’est fondu dans la foule, invisible depuis un certain temps. T’inquiètes, il n’est jamais très loin quand il sait que tu as un plein ziplok de la mescaline à Tarzan vu qu’il connaît ton grand coeur.

Tu peux soupçonner qu’il est parti, qu’il a suivi une belle grande rousse avec une robe de hippie que personne ne connaissait vraiment qui s’est faufilée à travers le hangar derrière pour aller prendre l’air dans les marches d’escalier. T a sa réputation à ce sujet. Essayer de charmer les nouvelles avant tout le monde.

Ce genre de fête cumule tout ce que tu haïs dans une fête. Beaucoup trop de Rolling Stones beaucoup trop fort, trop de recoins où ça joue aux échecs, la foule compacte ramassée dans la cuisine à jouer au capitaine Paf, dans un long salon-double à écouter le gourou de la place élaborer un monde meilleur à une foule estudiantine éblouie.

La fille dans les jeans serrés jase en se payant la tronche des Gaulois de Rosemont incapables de battre le CEGEP Maisonneuve. Ses yeux sont maintenant brillants et bleus avec un genre de halo brun tout le tour. Elle parle vaguement d’un quart-arrière à faire mouiller une Saharienne en pleine sécheresse et tu lèves la tête mine de rien et tu te mires hypocritement dans la craque de sa chemise indienne.

Tu te dis fuck, pas d’autre place à aller, tu vas rester un bout de temps, voir. Tu fais le tour, tu regardes dans les alentours, partout. La piaule aurait besoin d’amour, planchers qui craquent, la peinture est due depuis l’expo 67, quelques Picasso de l’ouest ont commis quelques œuvres étranges qui ornent les murs, des draps rigolos qui servent de rideaux sont presque plus beaux que leurs tableaux. Le mobilier, tu passes. Dans un autre salon-double, des gars regardent le Canadien sur une douze-pouces noir et blanc en buvant de la grosse à même les bouteilles vertes. Deux antennes écartillées avec des laines d’acier à chaque extrémité nous relient à l’univers.

Une autre angoisse passe. Tu passes deux doigts dans ta poche, ziplok présent, toujours. Tu te demandes si ça pourrait intéresser la fille dans les jeans serrés. Tu ne connais pas vraiment les habitudes dans l’ouest, difficulté à cerner tout un chacun, les habitudes, les goûts, la consommation, toute cette sorte de choses. Tu prends une gorgée de O’Keefe et tu vérifies le niveau dans la bouteille, elle est encore bonne pour te donner de la contenance pour un temps. Tu ne comprends plus du tout ce que la fille raconte, tout commence tranquillement à avoir l’air d’un Fellini ici, tu te rappelles les deux caps avalés en cachette dans la 47. En fait, ce sont eux qui se rappellent à toi sans trop prévenir.

La fille s’excuse, elle passe ses deux mains sur le haut de ton torse et tu sens passer une chaleur. Elle aimerait vraiment ça s’accrocher les pieds ici encore un peu mais elle doit absolument partir trouver la rousse pour lui dire qu’elle est rien qu’une pute et un trou-de-cul rose de rousse. Les filles sont dures entre elles. La fille avait un plan cul avec T? Pas original. Tu esquisses un sourire pour vérifier si elle niaise mais rien n’indique la moindre intention de rigoler dans son visage maintenant semblable à celui d’une chasseresse à l’affût d’une pauvre biche.

Il doit bien être onze heures, on n’entend plus le hockey. Si tu étais dans le Vieux avec tes potes de l’est, ce serait la dernière heure avant le last-call des brasseries, bientôt le temps de descendre chez Queux en profitant de la marche pour allumer un splif ou deux.

La O’Keefe a toujours une fin. Tu te faufiles cherchant le frigo ou une glacière et tu croises la fille en jeans trop serré dans le passage –en train de serrer dans ses bras une autre fille– avec un coton ouaté beaucoup trop grand pour elle et les mêmes jeans que l’autre. Enfin, les Rolling Stones ont fini de me casser les oreilles, on est rendus à Shawn Philipps. Le gourou semble plus allumé, il fait du lip-sync sur Woman au milieu d’un cercle d’adeptes avec à la main un pilon de poulet frit Kentucky en guise de micro. Tu te demandes où il a pris ça avant de réaliser que tout le monde a un morceau quelconque de poulet à la main, toutes les faces sont ravies et graisseuses, les regards comme des enfants abandonnés dans un magasin de bonbons. Les munchies font du ravage.

Ce qui te ramène à Tarzan. Tu te faufiles dans la salle de bains. Tu sors du ziplok deux capsules et tu te dis, fuck, pas le temps d’attendre le buzz.  Tu les casses en deux comme des œufs minuscules. Tu étales la poudre sur le bord du lavabo, sort un deux piastres de tes poches, tu le roules et tu aspires au plaisir tarzanesque et mexicain. Vlan dans le nez. Ça cogne instantanément par-dessus le vieux buzz pourtant encore bien présent. Mais tu trouves tout de même comment débarrer la porte et retourner dans le party. Pas facile.

T est devant la porte, deux bières dans ses mains. –“T’as envie, quoi? T’attendais-tu après la toilette? T’étais où, cou’donc?”– T répond, –“Je te conte ça en chemin, amène tes fesses je connais une bonne place pas loin pour aller finir ça.” Il t’en tend une bien froide, tu la cales en te frayant un chemin à travers la marée humaine en goguette psychédélique. Tu mets la bouteille vide dans la boîte à malle en passant.

L’air frais te fait du bien et tu en as vraiment besoin, Tarzan ne vend pas de la crotte de chameau pilée, oh que non. T et toi descendez Saint-Denis jusqu’à temps qu’à Gilford, une craque dans l’espace-temps laisse passer une odeur de smoked meat. T veut t’en payer un pour ta fête. –“T’es-tu fou, j’aurais beaucoup plus besoin de boire quelque chose.”

Tu reprends la route vers le sud, le trottoir semble un peu mou sous ton pas incertain. Tu lèves les genoux plus haut, ça règle le problème. T te dit : –“Pas tous les soirs qu’un gars pogne dix-huit ans, on s’en va au Café Caprice.” Tu vas avoir dix-sept ans mais pas du tout le genre à décevoir un ami. Tu n’as jamais été là, mais va pour le Café Caprice.

–“Michel! Michel!” que ça crie derrière nous, une petite voix stridente. Au loin, une grande rousse court en tenant le bas de sa robe hippie d’une main, ses babouches de l’autre, et les mamelles font une chorégraphie de l’enfer dans le mince tissu de la robe. T s’arrête, tu fais quelques pas, la fille le rejoint. Première chose que tu réalises, elle tient T sous le bras et vous marchez à nouveau.

Quelques mononcles Roger font la queue devant le Caprice. Ils se sont vraiment mis beaux! Impossible de voir en dedans, les vitrines ont été remplacées par un revêtement d’aluminium où l’on peut voir icitte et là des trous de balle. Je m’ennuie des Rolling Stones, un disco infernal gagne le trottoir lorsque les portes s’ouvrent pour laisser entrer les prochains mononcles Roger de la file.

Tu te dis que si tu n’entres pas t’asseoir là-dedans bientôt c’est dans la quatrième dimension que tu vas te ramasser. Tu passes deux doigts dans ta poche, inquiet. Le petit ziplok répond : –“Présent!”

C’est ton tour, la porte s’ouvre sous l’habile manœuvre d’un homme énorme en complet trois pièces. Je vois T qui brandit un billet de 10 bien haut pour les grosses paluches de l’homme gigantesque qui le gobe à la volée. Le salaire minimum est à deux piastre et vingt.

–“Installe-le ringside, je te l’abandonne, fais-y attention, c’est sa fête,” que T raconte au doorman qui répond d’un clin d’oeil en mettant le 10 dans sa poche, ”bonne fête Ti-Lou, on s’appelle.” que T te dit rapidement avant de s’engouffrer dans un taxi où la fille rousse est déjà installée. T’as rien vu venir.

Tu fêtes tout seul finalement, une table de deux pieds par deux pieds, trois chaises vides comme compagnons de beuverie. Tu regardes les gens alentour, tu te sens tellement dépareillé, quoi de neuf, mal assorti à cette sous-race de voyeurs endimanchés mais finalement, tu les encules du premier au dernier, assis le premier en avant. Juste à côté de toi une énorme coupe en plexiglass remplie d’un liquide bleu qui ressemble à du windshield washer. L’éclairage change boute pour boute, la musique part.

Je fréquentais alors des hommes un peu bizarres
Aussi légers que la cendre de leurs cigares*

À travers le liquide bleu, tu vois une sculpturale brunette qui s’avance sur la scène juste derrière la coupe géante. Nue comme un ver. Elle agrippe le bord de la coupe, passe une jambe bien haut, tu vois sa vulve bien taillée dans son mouvement pour embarquer. Son trou-de-cul javellisé brille sous les projecteurs une fraction de seconde. Une autre jambe, la fille est toute là, elle se dandine langoureusement dans le windshield washer. Ça siffle et ça hurle partout. Ce n’est pas la première fois que tu crois voir des choses selon les substances et les dosages, mais cette fois-ci tout a l’air totalement réel. Fou malade mais vrai.

Tournée sur le ventre, les mains appuyées sur le bord, la fille te regarde droit dans les yeux. Ses roses mamelons écrasés contre la paroi aussi. Tu lui lèves ton verre, tu le cognes sur l’immense coupe en plexiglass en plein sur un mamelon puis sur l’autre en faisant tchin sur un, tchin sur l’autre.

La fille lèche lentement l’intérieur de la coupe directement devant ta face rouge et ébaubie. Avant qu’elle ne reprenne ses ablutions cochonnes pour la foule alanguie, ses yeux toujours noyés dans les tiens, ses lèvres miment distinctement:

–“Bonne fête, Ti-Lou.”

 


Flying Bum

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*Chanson Femme avec toi, Nicole Croisille.

Les framboises de madame Piché

Comme tous les grands crimes, tout ceci avait commencé bien innocemment. Un petit garçon désoeuvré qui tournait alentour de sa mère comme une mouche à marde, à la recherche d’attention, de façons de déjouer l’ennui. La pauvre femme aurait bien mérité un peu de tranquillité. La saison était encore un peu jeune mais ma mère m’avait demandé d’aller vérifier dans mes talles voir si les bleuets avaient commencé à pousser. Une tarte ou deux faites de fruits frais seraient fort bienvenues, la réserve de fruits congelés de l’été précédent étant depuis longtemps totalement épuisée. Tous les enfants de mon âge se piquaient d’avoir les meilleures talles de bleuets dont personne au monde ne connaissait l’emplacement secret. Les miennes étaient bien cachées sur le versant le moins fréquenté de la côte de cent pieds, entre le pied de la pente et l’ancien Cabbage Town là où la forêt avait repris depuis longtemps ses droits sur le vieux squat irlandais. J’étais donc parti avec mon petit videux et mon panier de balsa investi d’une mission importante.

Mais la saison était effectivement bien jeune encore. Les plants étaient tout juste en fleurs, quelques petits fruits durs et blancs ici et là, un rarissime bleuet encore rose ou rouge. Bref le succès de la mission était fortement compromis. Je rentrais donc, piteux, la tête entre les jambes, gros Jean comme devant. J’étais tout sauf pressé de rentrer, forcé d’admettre le non-respect de ma mission, la crainte de décevoir ma mère.

En marchant lentement dans la ruelle entre la septième et la huitième, j’avais eu une épiphanie. Le but de l’opération n’était-il pas l’éventualité de préparer des tartes aux petits fruits bien frais? La framboise ne répondait-elle pas si judicieusement à la définition de petits fruits? N’étais-je pas par le plus merveilleux des hasards juste derrière la maison de madame Piché? Madame Piché ne possédait-elle pas la plus paradisiaque plantation de framboisiers de toute l’Abitibi?

La haute clôture de bois me semblait impossible à sauter, aucun trou pour passer en-dessous non plus. Ne restait plus que la stratégie la plus complexe et la plus risquée, passer par la porte. J’avais inséré mon canif très minutieusement entre le poteau et la porte pour relever la clanche et je poussais la porte le plus délicatement du monde. Au premier mouvement, les gonds de la lourde porte de bois avaient commencé à crier me forçant à refermer la porte aussitôt et de revoir ma stratégie. Personne alentour et avec une envie de pisser qui tombait à pic, j’avais lubrifié habilement et généreusement les pentures rouillées.

Cette femme était une jardinière exceptionnelle. Sept ou huit beaux rangs bien droits avec des arbustes bien alignés et distanciés avec zèle au ruban à mesurer, des allées au sol bien meuble sans aucune mauvaise herbe. J’étais descendu à quatre pattes sur mes genoux pour faire commando, un peu ridicule si on pense que les arbustes étaient au moins deux fois ma taille, petit bout de cul je n’avais aucune chance d’être vu de la maison. Le fruitage battait son plein, les branches ployaient sous les fruits énormes d’un beau rouge-rose qui dégageaient une divine odeur de sucre et d’épices. Lorsque nous allions aux framboises sauvages, c’était généralement dans des swompes compactes et dénivelées où les épines nous arrachaient la peau et où les fruits étaient beaucoup plus rares et petits. Il fallait toujours aussi un peu se méfier des ours.

Les premiers fruits devaient obligatoirement passer par le contrôle de la qualité. Je faisais éclater les jus et toute la saveur des framboises mûres à point en les serrant vivement entre ma langue et mon palais. On n’oublie jamais de telles framboises. Dans le temps de crier ciseaux, mon panier était plein à ras-bord.

Lorsque je suis rentré tout fier, ma mère était au lavabo. J’ai déposé mon panier tout juste à côté d’elle sur le comptoir. “Y’avait pas de bleuets, maman, des framboises ça fais-tu pareil?” lui avais-je demandé, fier, la fixant directement dans les yeux. Ma mère avait été élevée sur une ferme, toutes les petites filles passaient une bonne partie de leurs étés à cueillir les petits fruits. Elle savait ce que c’était. Elle regardait les framboises dans le panier, ses yeux revenaient se planter dans les miens, retournaient se fixer sur les fruits, revenaient se planter dans les miens. Elle en avait finalement pris une dans ses doigts, l’avait sentie puis l’avait glissée dans sa bouche. Comme moi, elle l’avait fait éclater entre sa langue et son palais. Dès que son regard était revenu se planter dans le mien, je l’ai su. J’ai su qu’elle savait. Elle savait que ces framboises-là n’avaient jamais vu la moindre swompe de toute leur vie.

“Si tu veux m’aider, on va se faire deux bonnes tartes et s’il en reste, on se fera des tartelettes, juste pour nous deux.”, m’avait-elle dit le plus naturellement du monde après un moment. Ce soir-là, au souper, ma mère, mes frères et moi avions tout dévoré dans la joie. Faire plaisir à ses enfants passait bien avant de ténébreux scrupules dans la tête de ma mère. Le lendemain lorsqu’elle m’avait nettoyé un grand panier de balsa, qu’elle avait découpé un papier ciré pour en couvrir le fond, j’ai eu la confirmation qu’elle savait. En me remettant le panier elle m’avait dit : “Fais attention, sois discret.”

Cet avertissement venait sceller le pacte de complicité que nous signions ainsi tacitement vis-à-vis de ce méfait inavouable.

Je devais avoir à peine 6 ans et j’éprouvais en passant la porte du jardin de madame Piché une sensation délicieuse de grand bonheur, de liberté et de toute puissance. Personne n’aurait pu me prendre la main dans le sac, qui prendrait un enfant qui opère sous les ordres et en complicité avec sa mère aimante? Cet été là les framboises de madame Piché nous avaient permis de se régaler en famille et de patienter avant l’arrivée des bleuets frais. Mais encore, elles avaient marqué profondément mon coeur d’enfant.

On ne saurait jamais assez évaluer le drame profond pour un enfant de perdre sa mère en bas âge, pour un petit garçon c’est une blessure profonde qui gardera éternellement un potentiel d’infection prêt à s’enflammer à tout moment. Quelques tartelettes partagées égoïstement juste elle et moi, cette complicité tissée avec ma mère bien au-delà de la morale et des scrupules judéo-chrétiens de l’époque me ramène encore des souvenirs si intenses qu’ils agissent, lorsque l’infection revient, comme un remède miracle. Elle m’a légué ainsi un baume magique pour soulager la douleur de sa perte.

Chaque été quand je m’éclate une première framboise fraîche entre la langue et le palais, je me sens tellement proche d’elle à nouveau.

Flying Bum

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Merci à Patrick Blanchon pour l’inspiration.

Un dernier tour

 

Je ne viens plus faire mon tour en ville comme je le faisais avant, pour le seul plaisir de la chose. Montréal qui essaie tant bien que mal de se refaire une beauté par en-dedans après tant d’années de négligence est devenue un vaste foutoir pour l’automobiliste que je suis toujours. Je ne ressens plus le besoin de ces longs “melancoly tours” que je venais y faire de temps à autres. J’aime encore pourtant cette ville exceptionnelle malgré tout. Malgré qu’elle fût pour moi presqu’essentiellement un long purgatoire entre une enfance lumineuse dans la vastitude de l’Abitibi et le calme enfin revenu au bout d’un long parcours sur la grosse gravelle où je me suis ouvert les côtes et râpé le cœur à vif plus souvent qu’à mon tour. J’y ai énormément aimé et terriblement souffert. Je m’y suis souvent investi à fond et j’y ai touché le fond de temps en temps. J’y ai vu mes fistons naître et grandir et j’en conserve toujours quelques passagères éternelles, des femmes que j’y ai trouvées et que j’ai fait monter à bord de mon cœur pour le reste du voyage. Ce sont encore les plus puissants liens qui subsistent entre cette ville et moi. M’y revoici encore pour quelques jours par affaires, la tête maintenant bien blanche, attablé à la foire alimentaire d’un salon au centre-ville où je tiens un kiosque. Je prends la pause en grignotant, sirotant un café, en lisant par moments, en relisant devrais-je dire un Steinbeck que j’affectionne particulièrement. Et aussi, je l’avoue bien humblement, en regardant furtivement les femmes alentour.

Le Montréal de mon adolescence était une ville toute en patelins, en faubourgs, en petites patries tricotées serrées, comme un énorme village avec aussi quelques petites bourgades peuplées principalement d’italiens, d’haïtiens, de grecs, un minuscule Chinatown. J’observe alentour aujourd’hui des gens venus de toutes les parties du monde, africains, européens, orientaux, latins et magrébins, que de belles femmes! Montréal au grand cœur accueille encore et encore tous ces gens comme elle avait accueilli le gamin que j’étais, débarqué de sa lointaine Abitibi natale à dix ans.

Mon regard se fixe sur une femme de mon âge assise un peu plus loin, superbe tête avec sa chevelure poivre et sel exceptionnelle, tout noir ou tout blanc sans compromis. Méditerranéenne, italienne? Ou grecque fort probablement. Je crois qu’elle me regarde aussi, furtivement, les yeux par-dessus son bouquin. Et la chaîne débarque et mon esprit part pédaler dans le vide pour un long moment.

 


 

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles”, avais-je lancé d’une seule traite. La jeune fille assise sur son tabouret derrière la console du petit manège pour enfants était profondément absorbée par la lecture de son bouquin, À l’est d’Éden de Steinbeck. Elle avait semblé un peu surprise mais n’avait pas sursauté autant que j’aurais pu l’espérer. En général, pour un lecteur – ou une lectrice en l’occurrence – rien n’est plus désagréable que de connaître un détail capital avant d’avoir lu toute l’œuvre. Elle avait relevé la tête bien calmement et elle m’avait répondu avec un sourire radieux : “Je sais, c’est la troisième fois que je le lis, ce livre me fascine.” Et elle m’avait observé un moment. J’avais senti son regard se promener sur moi de la tête aux pieds aller-retour. Un jeune blanc-bec de quinze ans qui avait l’air de s’y connaître dans l’œuvre de Steinbeck semblait une chose bien incongrue pour elle. Je me sentais un peu comme un objet de curiosité mais mon jeune égo venait de prendre des dimensions inter-galactiques. Elle avait pourtant quinze ans elle aussi mais un port de tête haut et fier qui lui venait de ses origines grecques lui donnait les allures d’une jeune femme accomplie, beaucoup plus mature. Malgré la laideur repoussante d’un uniforme jaune et brun caca d’opératrice de manège, on pouvait deviner une silhouette à faire rêver un jeune homme comme moi. Et aussi son prénom brodé sur la poche, Corinna. Des beaux grands yeux noirs qui ne parvenaient tout de même pas à donner un air sévère à un visage somme toute délicat, une belle peau de pêche et une chevelure lisse, brun chocolat au lait avec des reflets couleur cuivre, toutes choses qui avaient eu l’heur de me ravir carrément. Et parce qu’elle lisait Steinbeck, ma curiosité n’en avait été qu’exacerbée.

Cette année-là à l’école, on nous avait invités aux matinées étudiantes de la pièce Des souris et des hommes et cela avait été pour moi une révélation. J’avais dévoré comme un vrai boulimique la presque totalité de l’œuvre de Steinbeck. À l’est d’Éden était de loin mon titre favori. Quel hasard exceptionnel pour le petit charmeur en herbe que j’étais.

Elle avait déposé son livre et elle s’était levée. La météo n’annonçait rien de bon et les enfants se faisaient rares alentour des manèges du Monde des petits. Corinna soutenait contre le mien un regard pétillant, sans gêne, naturel. Elle s’était avancée près de la barrière métallique. Je m’étais approché et je me suis alors présenté en bonne et due forme. Elle m’avait répondu avec un sourire frondeur : “Si tu sais lire du Steinbeck, tu dois bien avoir vu que je m’appelle Corinna”, en se touchant la poitrine là où se trouvait l’écusson brodé de son prénom. “Rémi te l’avait probablement dit, je t’ai vu jaser longuement avec lui.” Elle s’était avancée sans gêne par-dessus la barrière et m’avait présenté ses joues à baiser, chose que je m’étais empressé de faire en touchant délicatement ses deux épaules.

 

Je n’avais pas eu la berlue, elle avait rougi. Moi aussi fort probablement. Les oreilles me brûlaient.

 


 

En 1972, mon père tenait un des tout premiers commerces de type “dépanneur” dans un quartier populaire de Montréal où un ixième déménagement familial nous avait emportés après un exil de l’Abitibi. Les bonnes vieilles “épiceries licenciées” disparaissaient lentement à mesure que s’implantaient les grandes chaînes d’alimentation. Ces petits commerces familiaux ont eu leur moment de gloire à Montréal et fermaient maintenant un à un. Mon père en avait acheté un, vivotant, pour une bouchée de pain et l’avait transformé selon ce nouveau modèle de commerce qu’il avait pu observer lors d’un séjour en Floride. J’allais devoir passer l’été à travailler pour lui à faire mille et une petites besognes et aussi des livraisons à bicyclette. Fraîchement débarqué dans un quartier ouvrier tissé serré, je ne m’étais jamais vraiment adapté à ce quartier. Pourtant, les jeunes de mon âge y abondaient, je fréquentais une école secondaire qu’on avait aménagée en vitesse dans une ancienne usine pour accommoder cette affluence de jeunes, ressac du baby-boom. Quartier définitivement ouvrier, blanc, tricoté extrêmement serré où pour les nouveaux-venus il n’était pas facile de s’intégrer. Heureusement, j’avais gardé contact avec des amis qui vivaient dans d’autres quartiers que nous avions habités depuis notre arrivée à Montréal. Dans cette nouvelle école, je n’avais qu’un véritable ami, Rémi, mais on se fréquentait très peu en-dehors de l’école, des conversations le long du parcours pour aller et revenir de l’école, des niaiseries dans les périodes de battements et de récréations. Deux seuls garçons parmi une trentaine de filles dans la classe de physique et de chimie, le rapprochement avait été quasi inévitable. Mais lorsque mon père avait finalement terminé de convertir l’épicerie en dépanneur et que le commerce avait été ouvert, il venait occasionnellement m’y saluer et faire jasette quand j’étais au poste, au grand dam de mon père pour qui la business passait avant tout. Rémi se cherchait un travail d’été mais mon père avec son épouse, mon frère et moi suffisions amplement aux besoins du petit commerce, au moins pour l’été. Je lui avais donné le nom d’une amie de Rosemont dont le père acoquiné au parti du maire Drapeau avait obtenu la concession de quelques manèges dans le Mondes des petits à La Ronde, parc d’attractions alors encore propriété de la ville. Elle m’avait offert ce poste mais mon père l’aurait très mal pris. Rémi avait été embauché.

Il me parlait tout le temps d’une jeune fille, opératrice du manège voisin du sien, d’une race qu’il ne pouvait pas définir avec précision mais qui était soi-disant d’une grande beauté et d’une gentillesse extrême. Et elle parlait français “comme toé pis moé malgré sa race”, disait-il. Rémi était un garçon très timide et dès qu’une fille s’approchait de lui il rougissait, développait des tics et il bégayait misérablement. Un peu comme s’il voulait me remercier pour lui avoir obtenu son boulot d’été, il m’avait talonné pendant un bon bout de temps : “Tu devrais venir la voir, ce serait ton genre, tu viens me voir, on fait semblant de rien, et quand ça tombe tranquille à son manège, tu vas la voir.” Il insistait vraiment. De guerre lasse, je m’étais présenté à La Ronde dans les dernières journées du mois d’août.

 


 

On dit que les premiers grecs sont arrivés à Montréal aussi tôt qu’en 1850. Tous ces grecs qui sont arrivés au pays ont travaillé très fort. Ils ont construit des églises, ils ont ouvert des restaurants. La communauté s’est d’abord développée en vase clos, recréant à Montréal le même mode de vie que celui de son pays d’origine. Il y a eu deux grandes vagues d’immigration, celle des années 1920, où des voyageurs croyant mettre le cap sur New York, se sont retrouvés à Halifax malgré eux, puis celle des années 1950 et 1960, après la seconde guerre mondiale. Pendant les années 1950, la plupart des immigrants se sont installés dans les quartiers Parc Extension et Avenue du Parc. Au début, c’était tout à fait possible de mener sa vie sans parler ni anglais, ni français. Toute la population était d’origine grecque, du médecin au marché du coin. La majorité des enfants de la communauté fréquentent alors les écoles anglophones protestantes, un peu par obligation. Car, à cette époque, le système francophone ne permet pas aux personnes d’origine grecque appartenant à l’Église orthodoxe d’intégrer ses écoles catholiques. Mais la communauté grecque est tout de même la première communauté culturelle à être passée du système anglophone au système francophone, avant la loi 101 et la loi 22, avant tous les débats autour de la langue. La famille de Corinna faisait partie de cette vague plus récente. Fille unique, elle était née à Montréal et elle avait toujours fréquenté l’école française si bien qu’elle avait parlé la langue de Molière bien longtemps avant son père qui avait toujours travaillé en cuisine pour d’autres grecs qui tenaient des restaurants de qualité extrêmement variable. Le type de resto qu’on baptise avec dédain des greasy spoons. Georges, comme plusieurs de ses compatriotes, pourvoyait aux besoins de sa petite famille bien modestement et il était resté attaché aux valeurs traditionnelles grecques avec un zèle probablement plus vif que celui des grecs restés en Grèce. À force de travail, il était maintenant cuisinier au chic Zorba le Grec. Corinna, elle, baignait avec un plaisir coupable dans la culture d’Amérique, du Québec qui était alors encore sur la lancée de sa révolution tranquille et de sa nouvelle modernité post-Expo67. Pour ma part, mes origines abitibiennes m’avaient déjà rompu à la vie cosmopolite avec toutes les diverses nationalités qui peuplaient mon patelin natal. L’idée même que Corinna était grecque m’indifférait totalement. Je pissais déjà un sang d’amour, l’hameçon de ses charmes planté douloureusement dans mon palais.

 


 

Après avoir fait le tour du sujet littéraire qui nous avait réunis, j’avais ramassé tous mes sens et osé demander à Corinna à quelle heure elle quittait son poste. Notre conversation était continuellement interrompue par des petits groupes d’enfants joyeux qui se présentaient avec leurs parents, excités à l’idée de monter à bord du petit train. Toujours avec une patience d’ange et un sourire radieux, elle s’occupait de les placer consciencieusement chacun dans leur petit wagon coloré sous l’œil attendri des parents puis elle lançait l’équipée sur les rails. Entre deux équipages, elle m’avait demandé si je connaissais Rémi depuis longtemps. Elle avait cru observer un certain intérêt de mon ami pour elle mais ça lui était extrêmement difficile de connaître le fin mot de l’histoire avec la grande timidité de Rémi. Elle ne voulait surtout pas créer un inconfort quelconque entre lui et moi. Je l’avais rassurée en lui disant que Rémi lui-même m’avait longuement parlé d’elle, en bien évidemment, et que c’était lui qui m’avait invité à venir me faire une opinion sur place, par moi-même.

“Si tu me demandes à quelle heure je finis, c’est sûrement parce que ton opinion est déjà faite alors, non?”, Corinna m’avait-elle demandé avec un air espiègle. Des mots comme une bombe, il m’aurait vraiment fallu un flegme exceptionnel à ce moment-là mais encore une fois j’avais les oreilles en feu et elle devait bien le voir. J’étais peu habitué à ce genre d’opération charme. Alors la contre-attaque m’a semblé la meilleure défensive. “Si tu me l’dis, ça voudrait dire que tu me laisserais peut-être te raccompagner chez toi, non?”

Un wagon de gamins entrait en gare à un moment des plus opportuns, j’avais vu ses joues commencer à rosir avant qu’elle ne s’élance vers le petit débarcadère délivrer les enfants de leurs ceintures de sécurité et les aider à descendre. Puis elle était revenue vers moi. “Aussi charmant sois-tu, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle lancé comme un verdict final à mon baratin malhabile – ça ou une bonne tape sur la gueule – “mais si ça te tente de venir faire un tour en ville avec moi, je finis dans une heure à peine, si tu veux bien être assez patient.”, avait-elle conclu non sans mesurer ses effets.

 

Je ne lui avais pas dit mais je l’aurais attendu, planté là jusqu’aux premières neiges si elle me l’avait demandé.

 


 

Notre lieu de rencontre était derrière une énorme vache de fibre de verre mécaniquement patentée pour faire semblant d’emboutir chaque petit wagon qui se présentait devant elle en émettant un grand meuhhhh, puis elle se retirait vers son point de départ en attendant le prochain wagon. Corinna devait passer au bureau administratif des concessionnaires déposer le coffre de billets, les clés du manège et passer au vestiaire se changer. Il m’avait fallu un bon moment pour réaliser que c’était bien elle la superbe jeune fille qui descendait le trottoir et qui se dirigeait vers moi. Elle était méconnaissable. L’horrible uniforme brun caca et jaune disparu, la toque défaite, ses cheveux soyeux dansaient dans le vent des îles. Elle portait des sandales afghanes, un capri bleu en denim très ajusté, une blouse indienne en lin blanc qui donnait un éclat exceptionnel à toute sa peau aux teintes méditerranéennes, un sac en cuir souple sur le dos. J’étais ébaubi, flabergasté par tant de grâce.

Le temps virait et nous nous sommes dépêchés de rejoindre la station de métro. En approchant de la sortie à la station Berri, j’apercevais déjà une pluie torrentielle qui s’abattait sur un centre-ville assombri. Quelle merde, notre premier “tour en ville” comme elle avait nommé la chose, cancellé pour cause météo. J’avais carrément le goût de brailler comme un veau. J’avais alors senti sa main toute chaude s’emparer de la mienne et la tirer vers elle. “Pas grave, monsieur, viens on va faire les fourmis.” Et elle m’avait fait faire demi-tour et entraîné vers les galeries souterraines du métro. Elle m’avait appelé monsieur. Quand le coeur s’emballe, faut croire que quelquefois le génie manque d’air un peu. “J’te suis, madame.”, avais-je répondu tout spontanément pour jouer le petit jeu avec elle.

Corinna lâchait rarement ma main et quand les regards se tournaient vers nous, une sensation grisante m’envahissait, mélange de fierté et de bravade pour ces pauvres bougres solitaires qui la zieutaient maladivement. Nous avions parcouru de longs tunnels de céramique ornés de grandes publicités, de longues galeries de boutiques hors de prix pour nos jeunes budgets où nous nous contentions de lécher les vitrines; nous nous étions amusés un moment dans un magasin de farces et attrapes, puis nous avions longuement bouquiné au Parchemin, première libraire digne de ce nom dans le Montréal souterrain. Puis la faim la tenaillant nous nous étions installés dans un des rares restaurants à la portée de nos bourses où le poulet frit au miel constituait l’essentiel du menu.

Nous avions jasé et jasé de nos vies respectives, nos intérêts, nos goûts. Corinna était une petite intellectuelle comme moi avec des résultats scolaires bien au-dessus de la moyenne. Une bolée, seulement dans un corps de déesse grecque. Nous avions énormément de goûts en commun côté lecture et cinéma. Elle écoutait à peu près les mêmes choses que mes amies québécoises “de souche”, Claude Gauthier, Ferland, Dubois, Charlebois mais aussi Donovan, Cat Stevens, Shawn Phillips.

Je me croyais soudainement béni des dieux. Le temps filait à la vitesse de l’éclair en sa compagnie. Nos conversations étaient intarissables et c’était la face longue d’une serveuse excédée qui nous lavait maintenant les orteils avec sa serpillère qui avait mis fin à ce “tour en ville” mémorable. Corinna quittait sur la ligne orange vers le nord, moi sur la verte vers l’est. Après s’être bien promis de remettre ça, nous nous étions quittés après avoir jasé encore et encore sur un banc du quai de la ligne orange laissant passer deux ou trois rames pour étirer le moment. Quand la rame ultime s’était présentée, nous nous sommes levés. Elle s’était approchée de moi. Je l’avais prise par les épaules et j’ai baisé doucement ses joues une après l’autre. Elle avait ensuite pris ma tête entre ses mains et elle avait collé ses lèvres chaudes sur les miennes un petit moment, un baiser bien prude mais oh combien agréable. “Bonsoir monsieur”, avait-elle lancé avant que les portes du wagon ne se referment sur elle. “Bonsoir madame”, avais-je répondu la main la saluant bien haut. Derrière la vitre des portes fermées elle m’avait soufflé un autre petit baiser des mains. Je regardais le coeur gros le sombre tunnel avaler la rame qui l’amenait au loin. Cette nuit-là, le sommeil avait eu grand peine à venir m’étreindre.

 


 

La seconde fois, le soleil était au rendez-vous. Nous avions planifié rien de moins que de monter St-Denis de la station Berri jusqu’au boulevard Saint-Joseph. J’avais décidé qu’on commencerait par faire un croche sur Sainte-Catherine vers l’ouest jusque chez Omer deSerres coin Sanguinet. Je m’y étais offert quelques crayons sanguines en lui expliquant que je ne parvenais jamais à tracer un portrait d’elle à mon goût avec la noirceur des fusains. Elle avait alors insisté pour voir les résultats dans les brun-rouge de la sanguine le moment venu. Dans le quartier latin de l’époque qui se résumait à un petit bout de la rue Saint-Denis entre de Maisonneuve et Ontario, nous déambulions lentement en salivant d’envie devant toutes ces belles gens qui sirotaient bières et sangrias attablés aux terrasses des cafés en refaisant le monde entre deux éclats de rire. Nous n’avions que quinze ans. Nous nous étions arrêtés au café Soma plus loin, seul endroit qui ne servait pas d’alcool et qui pouvait donc nous accueillir et nous servir. L’endroit était idéal pour se tremper dans le Montréal alternatif de l’époque. La musique allait du protest song ou du folk américain à la Dylan ou J.J. Cale aux chansonniers québécois en passant par la musique indienne de Ravi Shankar. Un serveur chevelu comme Lady Godiva souvent pieds nus nous proposait des thés et des cafés de divers pays, des tisanes, une alimentation alternative qui incluait des pousses germées de toutes sortes, salade de pissenlit, purées de pois chiches ou fromage de chèvre cru sur croûtons de pain noir, couscous aux fruits et toute cette sorte de choses qu’on découvrait, ravis de toutes ces nouvelles saveurs. Des chansonniers venaient s’y sustenter après leurs tours de chant et pouvaient y siroter un java bien tapé toute la nuit en jouant aux échecs ou au backgammon. Les artisans et les poètes du magazine Mainmise qui avait ses bureaux en haut du café descendaient aussi à toute heure du jour et de la nuit y casser la croûte ou fumer du haschich à la pipe dans l’embrasure de la porte d’en arrière qui donnait sur un triste jardin de béton. On y croisait les Pierrot-le-fou, Patrick Straram, Jean Basile, Denis Vanier, Claude Péloquin et bien d’autres.

Corinna avait adoré ce lieu tout comme moi je l’aimais. Nous sentions que nous faisions partie de ce nouveau Montréal, alternatif, créatif, tourné vers un futur humaniste et pacifique où tous les humains de toutes les races et de toutes les religions avaient leur place. Nous nous y sommes barrés les pieds un long moment prisonniers de notre propre ravissement d’être simplement là, à voir naître entre nous des sentiments troublants jusqu’alors inconnus. Nous avions tant et tellement traîné que le plan de base avait dû être amendé. Corinna devait rentrer avant que son père Georges ne rentre de son travail chez Zorba le Grec.

Plus haut sur Saint-Denis, en haut de la côte Sherbrooke nous avions sauté dans le métro et monté jusqu’à la station Laurier. De retour sur Saint-Denis, coin Saint-Joseph, il fallait conclure cette soirée assis serrés l’un contre l’autre sur le banc de bois de l’arrêt d’autobus. J’avais passé mon bras sur ses épaules, sa tête reposait sur la mienne, sa main chaude sur ma cuisse et nous étirions le temps à tenter de s’inventer une vie.

“Aussi charmant sois-tu, monsieur, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle repris comme une rengaine. Je n’avais pas insisté davantage. Elle s’était levée, j’avais eu droit à un autre baiser des lèvres, long, chaud et encore aussi prude. Et elle avait lentement disparu marchant d’un bon pas sur le boulevard Saint-Joseph vers l’ouest. Je ne pouvais simplement pas m’en aller tant et aussi longtemps que son image perdurait dans mon champ de vision. À l’œil, elle s’était rendue jusqu’à L’Esplanade avant de disparaître, comme si un morceau de mon coeur s’arrachait.

Bonsoir madame.

 


 

C’était devenu une guerre de tous les instants entre mon père et moi. Je me tenais informé auprès de Rémi des horaires de travail de Corinna. Chaque fois que je savais qu’elle était là, à faire tourner son manège, moi j’étais prisonnier là, dans ce foutu dépanneur, à tourner comme un ours en cage. Ma belle-mère, l’épouse de mon père, voyait ces choses-là. Elle savait. Il fallait qu’une jeune fille torture mon coeur pour justifier mes comportements soudainement hirsutes, agressifs, envers mon père. Elle tentait tant bien que mal de le convaincre d’embaucher un commis-livreur tout de suite au lieu d’attendre que l’école soit déjà commencée et qu’ils risquent d’assumer le commerce à deux toute la journée. Il pourrait alléger nos horaires à mon frère et à moi et nous permettre de vivre un été un peu plus normal, comme les autres “enfants”, disait-elle. Mais mon père était aussi têtu que chiche.

Le lendemain c’était la fête du travail mais il avait été impossible de convaincre le paternel de fermer son commerce pour une fois. Un dépanneur, disait-il, ça dépanne surtout quand tout le reste ferme. À cette époque, La Ronde fermait ses portes définitivement ce fameux lundi. C’était là ma dernière chance de revoir Corinna qui n’avait toujours pas voulu me donner son numéro de téléphone. C’était encore le temps béni où les téléphones étaient vissés au mur. Elle disait qu’il ne faudrait pas déranger son père Georges qui pouvait aussi bien dormir ses nuits en plein jour. Elle disait aussi que le téléphone n’était pas très commodément placé pour des conversations de la nature de celles que nous entretenions. J’avais alors littéralement planifié une évasion. À l’heure où je devais me présenter au dépanneur, j’étais déjà embarqué dans la 85 en direction du métro Frontenac pour aller rejoindre Corinna à La Ronde.

Heureusement, Le Monde des Petits fermait plus tôt que le reste du parc. Corrina qui avait semblé heureuse de me voir arriver avait accepté avec joie de passer la dernière soirée sur place avec moi. Nous pourrions faire quelques manèges pour une rare fois, bouffer les cochonneries typiques de la place et rester pour le grand feu d’artifices de la fin de saison. C’était dans la descente verticale au coeur du volcan du Gyrotron que la terreur l’avait fait s’accrocher à moi. À l’abri du regard des autres sièges c’était là qu’on s’était véritablement embrassés pour la première fois, comme sur une poussée incontrôlable, instinctive et torride. Plus tard, allongés sur l’herbe dans un coin retiré, nous avions regardé le feu d’artifices serrés l’un contre l’autre la tête appuyée sur nos sacs à dos. À un moment, je m’étais redressé sur les coudes, je regardais comme en contemplation lascive son visage harmonieux et heureux et je pouvais voir la finale spectaculaire des feux dans le noir profond de ses yeux. Le comité de rédaction s’affairait dans les recoins de ma cervelle à revoir les mots, leur séquence, le phrasé exact du texte que je m’apprêtais à livrer fébrilement pour une première fois à une jeune fille, à la jeune fille devant moi. On aurait dit que d’instinct elle avait su. Sa main était venue se déposer sur ma bouche tout doucement. “Pas ici, pas maintenant, pas comme ça”, m’avait-elle dit tout juste avant que ses mains viennent attirer ma tête vers elle. “Si tu veux monsieur, tu viendras me reconduire chez moi tantôt. Ma mère doit se morfondre d’inquiétude et mon père fait la fermeture chez Zorba et rentrera très tard, aucune chance qu’on ne le croise.”, m’avait-elle chuchoté à l’oreille avant que ses lèvres viennent rejoindre les miennes. Ce baiser-là avait véritablement eu le goût de l’amour.

 

Je ne lui avais pas dit mais j’aurais été la reconduire sur mes épaules, à pieds, eût-elle habité la Saskatchewan.

 


 

Une foule compacte et empressée avait pris d’assaut le chemin menant à la station de métro. Corinna n’était pas vraiment à l’aise dans ces attroupements. Nous étions restés confortablement installés sur un banc à la sortie de La Ronde et nous avions longuement attendu que le troupeau passe. Puis, elle avait choisi de prendre l’autobus 45 à la place du Métro. J’avais horreur de cette idée. La distance que franchissait l’autobus entre la terre ferme et la bretelle du pont était une spirale de court rayon qui montait trois-quatre tours en tire-bouchons et cela me foutait un vertige monstre. Corinna s’était payé ma gueule tout le long de la montée. Dans la folie des soirs de feux, le retour en ville des promeneux de la longue fin de semaine, le trajet entre La Ronde et la station Papineau avait pris une éternité, le pont était totalement bouchonné. Il restait encore tout le trajet vers Saint-Joseph plus au nord où à cette heure-là les autobus se faisaient plutôt rares. Profitant de cette belle nuit claire de fin d’été, nous avions marché lentement tout le trajet entre Papineau et l’Esplanade en jasant tout le long main dans la main. J’avais bien jugé la distance, elle habitait bien près de l’Esplanade.

Nous avions grimpé le long escalier qui menait au deuxième et Corinna avait tourné la clé tout doucement au cas où sa mère se serait endormie. En entrant, comme bien des grands logements du boulevard, un long corridor se présentait devant nous, plein de portes de chaque côté, désert. Corinna me faisait signe, l’index devant la bouche commandant le silence. “Juste pour mal faire, ma chambre est tout au fond”, m’avait-elle chuchoté. Puis, une femme en robe de nuit était apparue, sortie d’une des nombreuses portes. Le visage livide de la femme était totalement déconstruit par l’angoisse. Ses bras s’agitaient dans le vide désespérément à faire des signes étranges et ses lèvres mimaient des mots incompréhensibles. J’avais senti Corrina se raidir.

Puis, lui est sorti. Georges, un homme costaud et sombre aux allures du vrai Zorba. Pieds nus, un pantalon blanc souillé qui empestait le gras de cuisine, une camisole blanche, le visage cramoisi de rage traversé par un seul et épais sourcil noir. Il avait hurlé un long laïus à Corinna en grec en pointant la chambre du fond. Lorsque la pauvre fille était passée nerveusement à côté de lui le dos arqué la tête entre les jambes, il l’avait poussée dans le dos de sa grosse paluche comme pour accélérer son pas. Sa mère l’avait attrapée par les épaules et l’avait conduite à sa chambre. Corrina ne s’était jamais retournée. Du vestibule, je pouvais entendre les pleurs des deux femmes. Puis, l’imposante pièce d’homme s’était retournée vers moi. Les yeux rouges de furie et l’écume à la bouche il criait en s’avançant dans ma direction dans un français totalement massacré. Pas encore assez massacré pour que je ne comprenne pas le message. Il faudrait un jeune homme grec de bonne famille pour oser venir lui demander la main de son unique fille, sûrement pas un p’tit christ de french canadian pea soup comme moi avec ses ridicules bouclettes blondes et ses petits yeux bleus d’agneau sur la broche. Faudrait que je lui passe sur le corps avant. Lorsque son bras menaçant s’était levé et que son énorme index pointait mon nez, j’ai préféré de loin retrouver mon chemin du côté opposé et vite avant que je me mette à me chier dessus. J’ai descendu les marches quatre par quatre et j’ai couru sans arrêt jusqu’à Saint-Denis. Je n’ai pas touché terre plus que dix fois en chemin.

 


 

Des applaudissements et une forte odeur d’agneau flambé étaient venus ramener sur terre mon esprit parti scier du bois sur la lune pendant je ne sais combien de temps. Ces longues journées de congrès me sucent l’énergie. Un chef costaud aux traits sévères méditerranéens tout de blanc vêtu redescendait de la scène centrale de la foire alimentaire sous les derniers applaudissements qui s’estompaient, se creusait un chemin à travers la foule qui commençait à se disperser lentement. L’éclairage de scène blêmissait peu à peu. Plus loin la belle dame à la chevelure poivre et sel rapaillait ses effets, se levait et partait à ses devants. Le chef l’avait prise par les épaules comme s’il avait peur qu’un chinois ne la lui vole.

En s’approchant dans l’allée j’ai eu comme une épiphanie. J’ai cru reconnaître la belle dame. Un porte-nom suspendu à son cou par un ruban multicolore disait : Corinna Tsibucas.

Bouleversé et calculant très mal mes réactions, j’ai vite retourné le mien pour cacher mon nom et j’ai monté mon bouquin à la hauteur de mon nez pour dissimuler une partie de mon visage. Jamais elle ne me reconnaîtrait après toutes ces années. Dans un brouhaha soudain, une poignée d’admirateurs qui venaient en sens inverse monopolisaient l’attention du chef. Il avait échappé la belle dame dans la confusion du moment. Le temps que les admirateurs ne laissent le chef poursuivre sa route et qu’il ne la récupère au vol, elle avait eu à peine le temps de s’approcher de moi. C’était maintenant un regard furtif, nerveux et triste qu’elle portait sur le mien complètement ahuri. Elle avait eu tout juste le temps pour s’approcher de mon oreille et d’y murmurer tout bas :

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles.

Puis ils sont disparus tous les deux dans la foule compacte.

 


 

Ces salons commerciaux m’épuisent de plus en plus avec l’âge. Longues journées debout ou rien que sur une fesse à faire le beau pour les clients qui payent une visite, à se mettre en mode putain pour charmer les clients potentiels. En quittant le Palais des Congrès, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Rejoindre ma douce dans la petite percée de la forêt lanaudoise où j’habite. Ouvrir une bonne bouteille de rouge, m’installer près d’elle et voir venir lentement la nuit en observant la lumière des mouches à feu dans ma forêt, admirer les chorégraphies malhabiles et saccadées des chauve-souris qui chassent leur pitance dans le ciel bleu-mauve profond au-dessus de nos têtes et écouter au loin les coyotes prendre leur shift de nuit.

J’avais abandonné la voiture dans le stationnement incitatif de la station Radisson, maintenant l’avant-dernière station de la ligne verte, la plus à l’est de l’île. Je ne voulais pas me taper le foutoir des travaux de construction omniprésents. Une rarissime balade en métro pour moi maintenant.

Entre deux stations, les yeux à moitié fermés, l’odeur du caoutchouc surchauffé mélangée à celle de la forte humidité des tunnels, la pénombre, le tangage du wagon, cette rencontre fortuite, tout me ramenait plus de quarante ans en arrière.

Ce soir-là dans la pénombre du métro, une des passagères de mon coeur, assurément une des plus jeunes et des plus ravissantes, venait de faire un dernier tour. Sa belle jeunesse quittait lentement son corps de déesse grecque, abandonnait son visage radieux à la peau de pêche, sa belle chevelure couleur chocolat au lait aux reflets cuivrés virait inexorablement au poivre et sel. Sur ses beaux grands yeux noirs, deux paupières fatiguées descendaient comme une dernière tombée de rideau sur ce regard pétillant, sans gêne, naturel, dans lequel le mien s’était jadis littéralement noyé.

 

 

Flying Bum

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Boinsoir madame

Jean-Pierre Ferland

 

(Chanson-génèse du Flying Bum première mouture)

 

 

Mort digne dingue

Mardi, j’ai assassiné un petit matou.

Mardi, j’ai assassiné un petit matou et mercredi matin j’étais au travail comme si de rien n’était, je n’ai rien dit à personne, je bricolais innocemment des emballages sur ma table à dessin. “Voulez-vous votre logo sur les quatre faces?” ou “Est-ce qu’un fond noir vous intéresserait, c’est tendance?” ou encore “Est-ce que je positionne le code à barres en-dessous ou sur un côté?” Jamais je ne leur aurais dit que j’avais assassiné un petit matou. Je ne l’aurais jamais dit à personne, point à la ligne. Ils auraient été profondément choqués de mon geste ou alors totalement indifférents. Les deux possibles réactions m’auraient plongé dans un profond malaise.

Dans le fond, techniquement parlant, je n’ai pas assassiné le petit matou. Ce n’est pas moi qui tenais la seringue.

Mais je tenais le petit matou. Pas tellement longtemps avant, je tenais la plume. Quelle est la différence, vraiment, entre la plume et la seringue? Les deux ont une extrémité pointue. Les deux peuvent administrer des substances cruciales. Poison létal. Encre. Mots. Mises à mort. Mon geste était un peu de tout, un peu de rien, et après je n’ai que signé mon nom et tenu le petit matou.

Pendant que j’attendais l’arrivée du vétérinaire, il m’est venu à l’esprit la possibilité de repasser la porte, fuir la lumière crue des lampes au-dessus de la table d’opération, traverser la salle d’attente et m’en retourner dehors avec le petit matou. Dans les derniers éclairs de ses tristes yeux vitreux et les soubresauts de son corps squelettique, j’étais son unique port d’attache dans ce lieu mystérieux et épeurant pour lui, mes bras son seul réconfort. J’aurais pu me lever et repartir avec lui, mais je suis resté là avec le petit matou dans mes bras. Je l’ai tenu. La chaleur de mes bras et sa confiance en moi le gardaient immobile davantage que mes mains, pendant qu’elle l’emplissait de poison et ma main flattait sa petite tête noire et blanche et je murmurais des mots ridicules et inutiles à son oreille avec une voix d’église.

Le petit matou avait un nom.

Le petit matou avait un nom, mais j’aime mieux le taire. Son nom est encore vivant dans mon esprit et l’exposer au grand air risquerait de le voir se désintégrer et tomber en poussière comme une momie déterrée trop vite. Je vais plutôt vous parler de Paul.

Je vous parle de Paul et je vois une immense pile de magazines périmés dans une salle d’attente d’un hôpital. Les odeurs d’éther me montent au nez. Un Maclean par-dessus un Actualités par-dessus un Maclean, racornis. Les images sont en noir et blanc tellement ça date. Je vous parle de Paul et je me vois moi-même épuisé, écrasé au fond d’un vieux fauteuil en vinyle gris à dévisager les faces longues, livides et luisantes autour de moi, mes deux mains moites exsangues agrippant les appuie-bras. Sa femme à côté de moi stoïque, silencieuse. Je me revois à cet endroit où mon esprit retourne quelques fois comme un éternel prisonnier de ces instants pénibles et il crie toujours les mêmes mots. Ceci se produit réellement – ceci ne peut pas se produire réellement – ceci ne devrait jamais se produire – ceci se produit réellement – il n’y a pas d’issue – aucune lumière au bout d’aucun tunnel. Tous les mots qui s’entrechoquent dans mon esprit noient une à une les rares options heureuses que ma raison propose. Qui va le secourir, guérir mon père, ou le tuer? . . . maintenant? . . . ou quand? . . . mes frères? . . . moi?

Là où je ne voulais jamais me trouver, là où personne ne veut se trouver, c’est de se ramasser les pensées coincées dans une trappe infernale à se dire peut-être que le petit matou aurait survécu. Quelques jours, quelques semaines de plus… ce que j’en sais c’est qu’il restait au petit matou, à ma connaissance, au moins trois ou quatre vies sur les neuf qui lui étaient imparties par une stupide légende. Il aurait pu devenir un vieux patriarche obèse enroulé sur lui-même sur une étagère, immobile comme un chapeau de poil . . . non.

Aussi bien assumer qu’il serait mort de toutes façons. Autant assumer qu’il aurait cherché péniblement son souffle, qu’il aurait souffert sa vie les viscères rongés par le cancer si je ne l’avais pas assassiné.

Techniquement parlant, ce n’était pas un meurtre.

Il y a toutes sortes de mots. D’autres mots. Compassion, pitié, laisser partir, un choix difficile, cela fait partie de la vie, parti au paradis, dire au revoir. Tellement de beaux mots sirupeux à la texture de sables mouvants. Assassinat est un mot fait de pierre et d’acier. J’aime mieux me considérer comme un assassin plutôt que de m’enfoncer dans les vases mouvantes de la rectitude.

Si mon esprit revient dans cette salle d’attente un long moment, mes mains moites agrippées aux appuie-bras de cette chaise bancale en vieux vinyle gris, le décor glauque en noir et blanc d’une autre époque, éventuellement mon corps s’appuie sur les bras de la chaise, se lève et marche le long du corridor sans fin, rejoindre Paul. Et je croise un médecin et je lui parle encore avec ce que mon père appelait une petite voix d’église, une voix basse et hésitante, étouffée au fond de la gorge. Je lui parle de morphine et de dosages, on jase, là. Je lui parle de mesures extraordinaires et de souffrance ordinaire, cruelle, inutile, sans retour. De prescription revue sous le coup de la fatigue, sa femme qui croit encore, en vain, à bout de force et de prières. Il m’écoute. Il sort un carnet de sa poche de sarrau.

Une plume.

Je reprends mes esprits un long moment devant la porte de sa chambre. Je me rends à son chevet et mes doigts effleurent le peu de cheveux qui ornent toujours sa tête blanche, je sais que je ne dois attendre aucune réaction, ses yeux ne s’ouvrent même pas un peu, qu’un souffle rauque et mécanique, malaisant, je lui dis tout de même que j’ai offert à son épouse d’aller se reposer un peu et je lui explique aussi simplement avec une voix d’église comment je viens juste de l’assassiner.

Mais peut-être que cette fois-ci je vais me laisser aller à le toucher. Peut-être cette fois-ci il se redresserait dans son lit, qu’il respirerait avec ses propres poumons, que ses yeux s’ouvriraient et qu’il me regarderait comme un père regarde un fils et qu’il me dirait fais-toi-z-en pas, tu te rappelles combien j’en ai gazé avec le muffler de mon char des portées de petits chats enfermés dans une caisse de beurre en bois, c’est vraiment pas tous les chats qui ont droit à neuf vies.

Et on essaierait d’en rire ensemble. Pour un instant je ne serais plus autant un assassin. Et je sortirais la planche de cribble et les cartes, et les 15-2, 15-4, 15-6 joyeux résonneraient dans la chambre jusqu’à ce que la toux le reprenne et les cartes sautilleraient, glisseraient partout d’un bord et de l’autre sur le drap recouvrant ses jambes décharnées. On en rirait. On passerait tout le paquet de cartes deux-trois fois plutôt qu’une et ce serait une partie mémorable.

Et on prendrait tous les deux le temps en otage, entre la plume et la seringue de trop et quelque part le petit matou serait encore en vie.

 

Flying Bum

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Les feluettes et les toffes

Dans ces moments-là, le temps s’arrêtait, s’écrasait sur nous comme une masse molle, lourde et étouffante. Un éclair de chaleur partait du haut de la colonne, descendait jusqu’aux orteils puis remontait jusqu’à la boîte crânienne et restait emprisonné là, nous pompait le pouls, des coups de couteau frappés aveuglément partout sur nos petites carcasses. Toutes les têtes de tous les élèves se tournaient synchro comme un banc de sardines sans cervelles vers les appelés, les condamnés, les pestiférés. Leurs visages rouges ou blancs, allumés qui de stupeur, qui de terreur, qui d’admiration secrète.

Ça sentait la strap, la drill après les heures de classe dans la grande salle avec le bonhomme Rheault, professeur de gymnastique autoritaire comme un colonel frustré. Rond et court sur pattes, physique de petit baril; plus vite sauter par-dessus que d’en faire le tour; éternel insatisfait toujours à s’époumoner dans son sifflet ou de gueuler après les enfants qui désynchronisaient leur mouvement dans les rangs d’oignons qui se devaient d’être cordés bien droits. N’empêche qu’on le craignait comme la peste, Wro-wro l’appelait-on entre nous en imitant le jappement du berger allemand. Rosaire Rheault, Wro-wro, camp des toffes.

L’institutrice était soudain frappée d’apoplexie, comment cela pouvait-il se passer dans sa classe à elle? Qu’est-ce que le principal allait penser d’elle? Ne savait-elle que produire des cancres sans génie qu’on appelait au micro tout le temps? Cette fois-là cependant, ses traits exprimaient l’ébaubissement le plus total. L’incompréhension envahissait sa cervelle qui soudainement tiltait pathétiquement. La voix sévère du principal qui crépitait dans le petit haut-parleur de la classe n’avait pas appelé cette fois-ci le nom d’un cancre, d’un petit toffe ou d’une tête heureuse. Il appelait non pas un seul mais bien deux noms, deux de ses premiers de classe.

– St-Pierre, Gingras, au bureau. St-Pierre, Gingras, au bureau IMMÉDIATEMENT.

 

J’aurais bien changé de place avec elle. La pauvre petite souris était partie vers des contrées lointaines dans la nacelle faite de broche à poule accrochée à sa montgolfière de polythène. Mon frère Doris avait aussi inséré une note dans une éprouvette de fortune avec quelques explications. Et notre adresse aussi pour éventuellement avoir des nouvelles d’elle, pauvre petite rongeuse pionnière du ciel d’Abitibi bien malgré elle. Mon frère Doris avait minutieusement aménagé un attirail pour gonfler d’air ou de je ne sais quoi une énorme balloune faite de ces grands sacs de plastique minces et légers dans lesquels nous revenait le nettoyage à sec. Suspendue au-dessus d’un entonnoir à l’envers sous lequel un liquide étrange bouillonnait par lui-même dans un erlenmeyer monté sur une brique ou deux. De l’eau, du Drano, des petits carrés d’aluminium découpés dans des assiettes à tarte composaient si mon souvenir est bon cette soupe chimique qui se cuisait toute seule en émettant une vapeur maladorante qui montait gonfler le ballon.

Je devais avoir six ou sept ans, huit peut-être. Doris était de dix ans mon aîné, troisième d’une fratrie de cinq garçons qui avaient tous fréquenté l’école primaire St-Joseph de Bourlamaque, tous des premiers de classe. Un seul dans l’histoire de la fratrie n’avait pas eu son numéro 1 avec le petit “er” collé dessus écrit avec la belle main d’écriture toute fignolée de la maîtresse d’école dans la petite case qui disait rang. Aucun sur l’ensemble de tous les bulletins scolaires de toute la fratrie, aucun sur un seul trimestre d’un seul bulletin sauf un, une fois. Et de gêne il avait maladroitement falsifié le 2 en 1, une fille l’avait coiffé rajoutant l’injure à l’insulte. Doris, tout comme moi, était définitivement dans le camp des feluettes. Jamais l’idée de lancer une souris dans l’espace n’aurait effleuré l’esprit des petits toffes qui s’intéressaient généralement au football, aux mauvais coups, au coltaillage et toute cette sorte de choses. Nos têtes de feluette s’ouvraient sur bien des choses de l’esprit, rarement sur les dadas typiques de l’hommerie frondeuse, un peu bébête parfois.

Mon ami Gingras aussi, camp des feluettes. Il ne lui manquait que l’arithmétique pour me dépasser au bulletin mais il était par sa nature introvertie, très fort en philosophie bien que nous n’avions aucune idée de ce que pouvait être la philosophie à l’époque. Birds of a feather disent les chinois, flock together. Nous étions souvent ensemble, toujours pour ainsi dire à cette époque, souvent aussi victimes des râleries des toffes de la classe qui n’en manquaient jamais une pour tenter de nous intimider, de bardasser un peu. Plusieurs des toffes fréquentaient les cadets qui se réunissaient régulièrement le soir dans la grande salle de l’école pour s’entraîner sous la férule rigide de monsieur Wro-wro lui-même en personne, roitelet incontesté de tous les petits toffes de l’école. Comme le grand vizir Iznogoude, Wro-wro fromentait lentement son grand coup. Il voulait devenir calife à la place du calife. Remplacer le principal Deschênes dont le règne achevait. Juste le nom de monsieur Deschênes nous foutait des maux de ventres violents tellement nous, les feluettes, on en avait peur. Petit homme éternellement sérieux bien rasé et bien peigné, dans un complet trois-pièces impeccable, soit, mais il ne fallait apparemment pas réveiller l’ours caché sous ce sobre habit.

Il faudrait bien un jour faire basculer la peur dans le camp des toffes, c’est ce que Gingras et moi pensions. La vengeance mijotait lentement sur le rond d’en-arrière. Mon frère, dans ses nombreuses expériences, avait réussi, outre faire voler des souris, faire décoller des fusées d’acier faites de bouts de tuyaux, bourrées avec une poudre de perlinpinpin de son cru et mises à feu avec des bouts de mèches à dynamite. Notre père, prospecteur, en laissait toujours traîner dans le garage. J’avais fini par mettre la main sur les ingrédients secrets de sa poudre magique en fouillant dans ses affaires en cachette. Gingras et moi, on avait longuement expérimenté pour trouver les bonnes proportions et les bons dosages pour produire la fameuse poudre. Salpêtre, souffre qu’on pouvait innocemment acheter à la pharmacie, du sucre, oui oui du simple sucre et finalement de la poudre de carbone qu’on fabriquait en pulvérisant des briquettes de charbon de bois à coups de marteau. À deux petites têtes fortes de feluettes, la formule gagnante a vite été trouvée.

Gingras habitait juste en face de l’école, de la partie neuve de l’école au sous-sol de laquelle se trouvait la grande salle, là où se tenaient les réunions de cadets. Les fenêtres de la grande salle faisaient face à la rue et aucune fenêtre ne donnait côté cour. Sept ou huit fenêtres côte à côte à ras le sol qui, vues de l’intérieur étaient collées au plafond de la salle. Comme les hommes de Mission Impossible engagés dans un mission clandestine, nous nous étions habillés de couleurs sombres. Nous avions attendu que la noirceur tombe avant d’aller mettre notre plan à exécution. Les petits toffes de monsieur Wro-wro allaient avoir toute une frousse, nous allions faire descendre l’enfer sur la terre juste pour eux.

On dit que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, le nôtre ce matin-là était simplement constitué de marches d’escalier en terrazzo. Gingras et moi dans un état de semi-conscience paniquée et le visage livide nous grimpions lentement et une à une les marches de l’escalier qui menait chez Lucifer en personne. La peur s’emparait du camp des feluettes peu enclines à la délinquance et peu habituées à ce genre de supplice. Le bureau du principal était situé tout en haut d’un grand escalier qui montait en tournant vers l’étage de la section neuve de l’école. En bas, le grand hall vitré d’où on pouvait à l’extrême gauche voir la maison des Gingras au coin du boulevard Dennison jusqu’à l’extrême droite la maison de monsieur Synotte, le concierge de l’école. L’envie de fuir ne nous a pas manqués mais à mi-course, Wro-wro se trouvait déjà au pied de l’escalier qu’il entreprenait d’un pas militaire nous coupant toute chance de fuite. Du corridor de l’étage qu’on entrevoyait déjà au haut des marches, les pantalons beiges et les bottines jaunes de monsieur Synotte qui s’avançait vers nous. On était cuits, cernés de toutes parts.

Gingras et moi avions patiemment testé et re-testé toutes les composantes de notre coup de Jarnac. Bien concentré les bons éléments pour que la flamme dure le plus longtemps possible. Partant chacun de notre extrémité, nous avions coulé des lignes de poudre tout le long des assises en brique de chacune des fenêtres du sous-sol de l’école. Nous avions préalablement longuement étudié et essayé les différentes longueurs de mèches qui feraient s’enflammer simultanément toutes les lignes de poudre. Puis, revenant chacun à notre extrémité, nous avions allumé les mèches une à une. La joie débile et profonde qui nous avait envahie lorsque béats nous regardions s’enflammer en parfaite synchronisation tous les beaux rideaux de flamme orangée qui grimpaient aux fenêtres. Nous avions bien planifié la fuite derrière la haie chez Gingras de l’autre côté de la rue mais il nous fallait encore goûter la divine saveur de la vengeance jusqu’à sa lie. Nous étions restés le temps de bien voir les petits toffes se mettre à pleurer et courir dans tous les sens comme des poules pas de tête malgré les grands cris et le sifflet de Wro-wro qu’on entendait jusqu’au-dehors. La peur qu’ils avaient dû enfin ressentir de s’imaginer que les flammes de l’enfer étaient descendues embraser toute l’école. Nous étions même convaincus que certains avaient pu oser chier dans leurs belles culottes kaki de cadets.

En parlant de chier dans ses culottes, notre fuite s’était arrêtée des plus brusquement. Une silhouette sombre tapie dans le noir alertée par la lumière vive des flammes se tenait là, les bras en croix. Se retournant pour prendre nos jambes à nos cous, l’étau puissant des bras tendus de monsieur Synotte s’est refermé sur nous comme un piège à ours, les pieds nous avaient levé de terre dans la puissance de l’impact.

–Mes deux têtes heureuses, vous autres, vous allez passer au bureau demain.

Rien n’était un hasard. Wro-wro et le bonhomme Synotte avaient été convoqués comme nous au bureau de monsieur Deschênes. L’affaire prenait des airs de véritable procès. Le concierge avait longuement déposé son témoignage en se forçant d’utiliser des beaux mots savants qui sonnaient tout drôle dans sa bouche. Synotte devait avoir trop écouté d’épisodes de Perry Mason. Et surtout il mettait un peu trop jouissivement l’emphase sur ce qu’aurait été le sort de l’école, de la commission scolaire, de toute l’Abitibi s’il n’avait pas eu la vigilance (la chance?) de nous avoir aperçus depuis l’autre bord de la rue puis capturés. Monsieur Deschênes l’écoutait patiemment sans sourciller.

–Vous calculez combien de dommage, demandait-il à son concierge tout en s’emparant d’un calepin et d’un crayon pour noter.

 –Pas ça qui compte, monsieur le principal, c’est le méfait. C’est le méfait qui compte.

 –Combien? j’ai demandé, répliquait monsieur Deschênes.

 –Pas grand-chose, rien en fait. Les deux petites crapules ont bien pris soin de déposer leur combustible sur la brique. Un petit coup de brosse d’acier et un coup de chiffon sur les vitres. Comptez une heure ou deux gros max.

Puis s’adressant à nous, il nous pria d’expliquer notre geste. Ce que je fis en long et en large en tentant désespérément de garder mon flegme. Gingras avec le cœur en arrière des genoux et qui perdait lentement ses couleurs se tenait bien droit. Il avait cependant conclu avec aplomb notre plaidoyer, rien ne m’eût moins surpris de celui qui fera une brillante carrière d’avocat plus tard.

–Ces petits crétins, monsieur le principal, se prennent pour le nombril de la nation dans leurs petits uniformes militaires taille-enfant. Tous les jours ils nous endèvent et nous embêtent et nous font vivre dans l’angoisse et la peur juste pour s’amuser. Cette fois-ci, la peur a changé de camp. Une bonne chose qu’ils y goûtent à leur tour.

Le principal Deschênes, toujours imperturbable se tourna ensuite vers Wro-wro.

 –Alors, comment vont vos petits toffes ce matin, monsieur Rheault s’en sont-ils remis, reste-t-il des séquelles?

 –Ils ont eu une saprée frousse, pauvres petits. Mettez-vous à leur place. Ils pensaient que le tout Bourlamaque passait au feu comme Pascalis en 44. Les deux têtes fortes à St-Pierre et Gingras mériteraient une punition exemplaire si vous voulez mon avis.

J’ai cru pour un moment avoir vu monsieur Deschênes se pincer les lèvres.

 –Vous avez donc lamentablement échoué vote mission d’inculquer à votre poignée de petits toffes les qualités nécessaires pour faire face à tous les dangers qui les attendent si jamais ils poursuivent leur parcours militaire, les qualités de sang-froid devant le danger, le contrôle de leurs émotions au profit de réactions utiles et appropriées.

 Wro-wro rosissait à vue d’oeil à mesure que ses grosses joues semblaient se gonfler et que son souffle raccourcissait. On aurait dit qu’il nous préparait sournoisement une sérieuse phlébite. Avant même qu’il n’ait pu émettre un son, le principal concluait.

–Retournez chacun à vos affaires, je prends la chose en délibéré et je ne veux sous aucun prétexte que cette histoire sorte d’ici. J’aviserai.

Je n’en ai plus jamais entendu parler. Je ressens encore une forme de paix intérieure après toutes ces années à l’idée que jamais plus tous ces petits toffes n’ont assisté à une autre drill avec Wro-wro sans ressentir une petite peur au fond du ventre rien qu’à regarder vers les fenêtres.

Wro-wro, frustré, était sorti du bureau le premier le menton bien haut, Synotte suivait derrière, la tête entre les deux jambes. Gingras et moi suivions côte à côte, solidaires. Le principal fermait la marche en nous raccompagnant vers la sortie. Nous avions très bien ressenti Gingras et moi, en passant la porte, la main de monsieur Deschênes atterrir doucement sur nos épaules et y appliquer une légère pression. On ne s’était jamais retournés, au cas.

Monsieur Camil Deschênes, principal d’école craint et respecté, camp des feluettes.

Définitivement.

 

Flying Bum

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Les noms ont peut-être été changés pour protéger la réputation des innocents, peut-être pas non plus.

Lexique pour mes ami(e)s de la francophonie hors-Québec.

Toffe : de l’anglais tough qui veut dire endurci, insensible à la douleur, résistant. Dans le langage populaire, un petit toffe est un dur-à-cuir, costaud, pas nécessairement le plus allumé.

Feluette : déformation langagière du terme fluet qui veut dire mince et d’apparence frêle, mot souvent associé aux enfants plutôt intellectuels que sportifs. Feluette est exactement dans le langage populaire l’opposé de toffe.

Strap : directement de l’anglais. Courroie, ceinture. On disciplinait jadis les enfants en leur servant des coups de strap soit sur les mains, soit sur les fesses.

Drill : dans le langage populaire, exercices physiques imposés, répétitifs et exténuants.

Drano : marque de commerce d’un composé corrosif pour déboucher les tuyaux.

Le temps qu’on aura eu

Timénés est tout à côté, avec sa terrasse. Je ne connais pas de plus vif plaisir (à part un hypothétique week-end avec Rita Hayworth) que celui qu’on trouve à s’asseoir à la terrasse d’un café pour siroter un verre de vin vers 2 heures de n’importe quel après-midi d’été. Je dis deux heures pour être sûr du soleil et des filles. On s’assoit et on regarde, c’est l’unique règle. On regarde passer les filles. On regarde et on boit du vin. Le temps passe. La lumière du jour se dégrade. Les phares des voitures deviennent plus rutilants. On dirait des pépites dans la nuit. Tant mieux, cette tristesse dans l’air fait très chic avec le vin.

-Dany Laferrière

 

J’avais couché les garçons après la routine du soir et le sommeil n’avait pas tardé à venir les chercher après une longue journée de baignade au lac, des courses folles en trottinettes et d’interminables tiraillages espiègles à tout propos. Ma douce paisiblement installée sur la grande véranda sirotait le café du soir avec sa mère éveuvée qui nous suivait partout en vacances. Revues à potins, mots cachés, romans à l’eau de rose et toute cette sorte de choses éparpillées ici et là à portée de main servaient à meubler leurs malaisants silences mère-fille. Le chalet loué pour l’été dominait le sommet d’une grande côte qui offrait une vue imprenable sur le lac qui n’était plus à cette heure-là qu’un drap de soie frissonnante qui suçait désespérément les derniers rais du jour. Dans la vraie vie nous habitions la terre promise des bobos, le plateau Mont-Royal, qui à cette époque ressemblait encore davantage au vieux quartier ouvrier de Montréal qu’il était vraiment. Déjà la gentrification s’installait sournoisement et faisait dire à mon défunt beau-père que bientôt on n’y retrouverait plus que des artistes et des homosexuels, dieu ait son âme, vieil innocent. Rolland, avec deux ailes, insistait-il.

Au rez-de-chaussée dans le décor charmant d’une maison d’été vivait un jeune père de famille bien assumé, sérieux et travaillant malgré ses airs de hippie comme disait Rolland avec une espèce de mépris mal caché. Il croyait ses filles miséreuses, voyait la misère partout, la sienne, enfant de Saint-Henri en fond de trame éternel. J’étais un graphiste à salaire dans une grande entreprise d’emballages et pathétique joueur de basson à ses heures, père à temps plein la plupart du temps.

Un escalier bancal de bois brut descendait jusqu’à mon autre vie. Là où personne d’autre que moi ne venait. Un sous-sol de béton d’une hauteur tout de même confortable, complètement vide, avec deux fenêtres de bonnes dimensions pour des fenêtres de sous-sol et qui permettaient de voir le lac au loin par-dessous la véranda si on grimpait sur nos pointes; une odeur de béton, de poussière et d’humidité mélangées. Dans cet espace gris et frais vivait nuitamment une des nombreuses autres projections de moi qui se sont succédé dans ma vie sans suite logique apparente. Le soir venu je descendais l’escalier bancal et je ne remontais qu’aux petites heures rejoindre la chaleur de ma belle au bois dormant. Murs de bois creux, mobilier grinçant, belle-mère, promiscuité et toute cette sorte de choses faisaient obstacle à quelqu’autre joie nocturne pour moi et ma douce, intraitable toujours. Entre les deux, Docteur Jekyll le bon père devenait un genre de Mister Hyde armé de pinceaux, jouant à l’artiste que j’avais longtemps rêvé d’être. Tout l’été, les toiles s’y sont colorées devant mes yeux avec fébrilité, certitude, exactitude. Puis étendues tout le tour de la fondation, les toiles étaient mises à sécher dans un ordre que je pouvais passer des heures à redisposer maladivement. Comme si toutes ces toiles devenaient chacune une simple forme d’un tout encore plus grand. Ce soir-là ne faisait pas exception à la règle. Cahier de croquis sous le bras, provision de clopes, de bière, quelques grignotines, j’embrassais ma douce, je descendais m’installer pour quelques heures de pure joie. Je déposais les choses. J’allumais une à une toutes les lampes de fortune dépareillées que j’avais fixées aux poutres du plafond. Je m’assoyais quelques minutes sans bouger le temps d’apprécier le silence, donner la chance à mes yeux d’accueillir l’éclairage nouveau, d’intégrer ma conscience de circonstance (personnalité de service?) et d’attendre un peu que le reste de l’univers s’en aille s’évanouir au pays des petits bébés pas baptisés. Puis, j’enfilais le tablier, je préparais les couleurs avec zèle, finissais le séchage des pinceaux qui avaient baigné depuis la veille, j’enfonçais une cassette au hasard dans la craque du boum-box, j’appuyais sur le bouton et, pas trop fort pour réveiller les petits, la musique en vieille complice s’en venait veiller en bas avec moi.

 

Come gather ’round, people
Wherever you roam
And admit that the waters
Around you have grown
And accept it that soon
You’ll be drenched to the bone
If your time to you is worth savin’
And you better start swimmin’
Or you’ll sink like a stone
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Dès la première mesure, mes pensées sont tout de suite allées vers lui. Un soir au Café Timénés, dans une grande discussion sur la musique qui était sa grande passion, nous nous étions entendus spontanément. The times they are a-changing était probablement la plus belle chanson folk américaine jamais écrite. À l’époque les critiques avaient presqu’unanimement déclamé que le texte était l’archétype du protest song, une vague qui finirait par passer comme tant d’autres. Nous croyions pourtant Daniel et moi qu’elle transcendait cette seule mouvance sociale. Nous étions d’accord pour la considérer davantage comme un texte universel, éternel, un hymne à l’omnipotence du temps qui fuit, à notre impuissance, notre triste obsolescence. Dans ses mots, il disait que c’était bien plus grand que ça, pas vrai que tu pouvais arrêter ça à c’t’heure. Cela nous avait rapprochés. Daniel avait ce don extrêmement rare. Suffisait de le prendre tel qu’il était et dès qu’on était devant lui, avec lui, pour un moment et avec une chaleur inexplicable il nous faisait ressentir une noblesse de sentiments peu commune, comme si on était son plus précieux ami au monde, le seul.

– ‘coute ça, tu vas voir, m’avait-il dit en sortant le vinyle de sa pochette et en l’essuyant minutieusement avec une brosse spéciale avant de le déposer sur la platine et d’y faire descendre l’aiguille à la manière d’un chirurgien zélé. Tous deux stoïques le cœur en-dessous des bras on avait écouté en silence la sublime version qu’en avait faite Nina Simone et qui me fait associer cette chanson à Daniel depuis ce soir-là. – On va ouvrir ton exposition avec ça mon Luc, tu vas voir le monde va chier à terre.

J’aimais parfois m’imaginer que Daniel était le Jokerman d’une autre chanson de Dylan. Le physique un peu ingrat peut-être, petite taille et légère scoliose, une démarche à la limite claudicante, petite veste sans manches sur un gaminet délavé à manches courtes, lunettes rondes sur le bout du nez, un drôle de petit panama cubain par-dessus tout ça. Tous deux semblant traverser un monde hanté par les tentations et les illusions s’acharnant à garder le pas, se ménager une longueur devant les semeurs de cauchemars acides. Rire des emmerdes. Non seulement pour la seule option de survivre mais encore celle d’étreindre un monde impitoyable avec une grimace de défi bien accrochée dans’face. Toutes ces substances, le milieu malsain qui venait avec. Ce petit bar qu’il tenait à bout de bras dans un racoin de quartier alors dominé par la mafia iranienne. Le risque assumé de détruire un corps ingrat pour mieux le soigner, j’ai toujours eu peur pour lui. Il n’était pas le Jokerman de Dylan finalement. Pas vraiment un personnage littéraire malgré toute sa singularité. Il était un homme tout à fait charmant, une personnalité beaucoup plus complexe qu’on aurait pu l’imaginer. ­– Le temps qu’on aura eu nous autres, ce sera ça… disait-il …la musique, elle, a-va toujours être là.

Come writers and critics
Who prophesize with your pen
And keep your eyes wide
The chance won’t come again
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin
And there’s no tellin’ who
That it’s namin’
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

De bien étranges choses. Comme tous ces mots de toutes ces chansons qui s’incrustent à jamais dans nos esprits. Je suis toujours capable de mettre des mots précis dans la bouche de gens bien particuliers qui sont passés dans ma vie le temps d’une chanson. Des gens qui ont eu l’heur d’allumer en moi une flamme vive, m’ont offert en contemplation jouissive l’un ou l’autre des mille-et-un visages de l’âme humaine. Du même souffle je cherche encore et toujours des réponses à des vieilles questions soulevées par des êtres qui ont été longtemps des compagnons de route appréciés. De grandes amitiés, des frères, des femmes, des amours, les passagères éternelles de mon cœur. Bien d’autres encore que j’ai dû me résigner à enterrer dans l’indifférence avec le temps, qui m’ont oublié eux aussi ou méprisé. Le temps qu’on aura eu, ce sera ça, finalement. Le temps des réponses aura été bien bref, peut-être est-ce mieux ainsi, va savoir.

L’automne était venu. J’avais décidé de garder le chalet encore un peu, peut-être même jusqu’à l’action de grâces. Ma belle-mère, petite fille de Saint-Henri peu instruite qui avait dû élever dans la misère ses petits frères, puis qui avait tenu des boulots de 5-10-15, avait développé une personnalité de secours bien à elle. Princesse de Rosemont, first lady des pompiers de l’est de Montréal. Pour elle, le chalet était une activité strictement estivale, elle ne trouvait aucun intérêt à venir s’y geler le cul l’automne en se faisant manger par les mouches et nous avait donc abandonné la place. Les garçons non plus n’y trouvaient plus toute la joie des plaisirs de l’été. Finie la baignade à toutes fins pratiques, la plage déserte, le lac évacué par tous les amis de fortune de la belle saison. L’école recommencée, la vraie routine de la vraie vie, les activités organisées, les copains de la rue Bordeaux. Les week-ends dans les Laurentides étaient dorénavant attendus avec beaucoup moins d’excitation.

Je m’étais engagé, les dates avaient été barrées au calendrier, le livret et les cartons imprimés, les communiqués envoyés. Daniel m’avait offert les murs du Timénés pour ma première exposition solo. Il avait monté avec un zèle de tous les instants la playlist de la soirée de vernissage, parlé au traiteur, sélectionné les vins. Il n’était plus question de reculer.

Je descendais à la cave de plus en plus tôt, j’en remontais de plus en plus tard, épuisé. De plus en plus troublé, désorienté à mesure que la date approchait. Un long été aux pinceaux pour à la fin constater que je n’avais pas trouvé dans la peinture le bon véhicule pour exulter à souhait. Me ramasser, comprendre; définir et libérer les émotions profondément enfouies en moi comme en tout un chacun. Toutes ces choses qui avaient besoin de sortir, prises en pain dans un estomac compressé, douloureux. Je peignais de la main et du cerveau, cérébral, loin du cœur, peu d’élans de l’âme ou du corps, beaucoup de tire-ligne maîtrisé à la manière d’un chirurgien, de théories chromatiques, cinétiques, plastiques. Des géométries invisibles ou criantes. Un graphiste qui peint. La mention spéciale en art actuel pour une première œuvre dans un grand salon provincial m’avait gonflé d’air chaud, une grosse balloune d’air chaud comme disent les chinois. Chaque nouvelle toile questionnait maintenant la précédente, le sentier prenait des fourches et des fourches, le nouvel alignement des toiles au pied des murs de la cave condamnait l’une, sublimait l’autre, le maniérisme menaçait. Tout devait reposer sur une raison (la raison?). La raison justement, comme un roman fou, se prît à s’inventer un autre chapitre, encore. Et le cœur de s’emmêler. Si j’avais su alors qu’écrire.

La lune d’automne chantait toujours. It’s a marvelous night for a moondance with the stars up above in your eyes. Oui mais ma belle danseuse ne dansait déjà plus. La sale trahison, la mutinerie se tramait déjà en sourdine dans les confins son corps. En silence, dans l’ignorance. Sournoise et implacable. Mon bel amour qui s’allumait jadis de ses plus belles tendresses sous le feu des grandes lunes d’automne cherchait tristement et partout les raisons de la tiédeur nouvelle de son cœur et de son corps, pleurait ses braises perdues. Je la cherchais partout sans jamais la trouver dans l’automne surréel et somptueux de Saint-Adolphe. Les mots nous manquaient. Nul ne sait ce qu’il ignore et les mots pour le dire ne viennent jamais. Ses yeux racontaient le reste à mon âme, directement, un conte à tirer des larmes aux pierres. Le cœur en miettes, je l’abandonnais à son malheur incompris et je descendais l’escalier bancal retrouver mon spleen dans un trou de béton submergé à ras bord par les bleus nocturnes divins d’une énorme lune d’automne.

Come little bit closer
Hear what I have to say
Just like our children sleepin’
We could dream this night away
But there’s a full moon risin’
Let’s go dancing in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night
Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon

-Neil Young, Harvest moon.

 

Le last-call s’en venait. J’avais attendu les deux heures du matin pour commencer à tout décrocher et transporter tout ce bazar dans l’auto. J’en étais à ma deuxième et dernière exposition solo, toujours au Timénés, presque la moitié des toiles vendues. Une sorte de succès dans les circonstances. C’était fait, emballé. Wrapped! comme disent les chinois. J’écoutais Daniel derrière son bar réciter ironiquement Les Quatre Engagements à un pilier de bar que l’alcool commençait à rendre quelque peu indigeste, des dogmes des Toltèques qu’il avait rapportés d’un long séjour en Amérique centrale : –Toujours être consciencieux à l’extrême dans le choix des mots, ne jamais prendre les choses personnellement, ne jamais tomber dans la présomption, toujours livrer le meilleur de soi-même. Puis fixant le volubile impertinent du regard: – Si ça t’arrive de prendre la mouche, ça va te sauver le cul de savoir ça. Sinon, frappe avant moi. Autrement t’auras pas de chance. Le tout sur un ton calme et pondéré en continuant machinalement de tourner un chiffon blanc dans une coupe déjà bien assez propre. Et il ne rigolait même pas. Il me disait avoir toujours un “morceau” bien caché pour les mauvais moments, comme si les iraniens s’essayaient encore d’installer un “représentant” dans son bar pour écouler leur sale poudre.

En tétant ma bière ce soir-là à l’approche de la fermeture, les plus sensés partis se coucher abandonnant la place aux étranges et aux âmes perdues, toutes les raisons floues qui m’avaient toujours fait craindre le pire pour lui prenaient maintenant un visage concret. Entre les fois où on se parlait très peu, on ne se parlait pas du tout. On ne s’appelait pas. On n’en était pas là. Les cellulaires n’existaient pas encore. Il était davantage l’ami de certains de mes bons amis, René, Linda et d’autres; Daniel n’existait pour moi que quand il se trouvait devant moi. Quand la proximité du moment, la magie de sa sincérité faisaient de moi pour un instant le seul ami qu’il avait sur la terre. L’amitié qu’on aura eu, ce sera ça. –Pas vrai que tu peux arrêter ça. C’est faite pas mal de même.

Je lui en devais une mais c’est lui qui avait insisté pour me remercier. Je l’ai attendu en grillant une cigarette sur l’avenue du Parc, une fesse sur ma Austin Marina, le temps qu’il finisse sa fermeture qu’il disait préférer faire seul, les portes barrées. Il est monté dans ma Austin, une drôle de petite sacoche de gars sous le bras, et m’a guidé jusque chez lui. Il m’a demandé de l’attendre en bas.

Après un temps, je commençais à penser qu’il m’avait oublié là, je somnolais lorsqu’il est réapparu. Il est remonté s’asseoir à côté de moi. Je voyais bien qu’il était allé à des places où moi je n’allais pas et il le savait, il respectait l’idée, pour ça que je devais attendre en bas. Des places tellement loin de moi. Des places qui font peur. Des places qui comptent des garots, des paradis fondus au briquet dans des cuillères chromées. Il m’avait tendu une dose de champignon en m’assurant que c’était du bon, du propre. Il m’a ensuite guidé par les ruelles jusque derrière un bar qui ouvrait toute la nuit en toute clandestinité pour les barmen, les serveuses et les serveurs, les musiciens, les danseuses et tout ce peuple de la nuit, buvettes sombres et enfumées où il avait ses entrées. J’ai pris quelques bières avec lui, sur son bras, il insistait. Sur le chemin du retour, il avait viré sa capine et m’avait tout simplement dit au milieu de nulle part:

– Débarque-moé icitte.

Je savais que sa hardiesse l’emportait encore vers une noirceur que je comprenais mal. C’était la dernière fois que je l’ai vu. Il allait claudiquant en relevant ses culottes d’une seule main à toutes les trois-quatres enjambées. Je savais qu’il filait vers un autre after-hour peut-être encore plus glauque que l’autre. Là où il aimait aller se fondre à travers toutes ces créatures de la nuit. J’avais toujours peur pour lui.

 

The line it is drawn
The curse it is cast
The slow one now
Will later be fast
As the present now
Will later be past
The order is rapidly fadin’
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changin’

-Bob Dylan

 

Tant de choses virent d’un bord ou de l’autre avec le temps. J’ai fini par me désintéresser lentement de la peinture, sa pratique à tout le moins, je n’ai entendu personne s’en plaindre à ce jour. L’idée d’aller chercher ailleurs ma façon propre d’exulter, d’émietter le pain des émois resté pris dans mon ventre.

L’année suivante, la famille a quitté le plateau pour s’installer plus à l’est dans un grand duplex avec ma chère belle-mère qui finit par y rendre l’âme après une brève mais cruelle maladie. Dieu ait son âme. Dans les saisons qui ont suivi, nos deux petits garçons n’en finissaient plus de grandir et jamais plus ma belle danseuse n’a brûlé les planchers de danse comme aux beaux soirs d’autrefois, les étoiles avaient déserté ses yeux. Nos tristes amours éraillées depuis des lunes, on lui diagnostiqua une sévère forme de sclérose en plaques qui la détruisit totalement avant que nos garçons n’aient eu le temps de devenir des hommes.

Mais les petits garçons sont espiègles et tenaces. Ils finissent toujours par devenir des hommes et un jour ils préparent eux aussi les grands bagages. Ils emmènent à leur tour leur petite descendance excitée et fébrile dans les chalets d’été. Avec leurs amours, les passagères éternelles de leur cœur. Leur vieux père parfois.

Le temps qu’on aura eu, ce sera ça.

 

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command
Your old road is rapidly agin’
Please get out of the new one
If you can’t lend your hand
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Flying Bum

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Finalement, j’ai eu peur pour rien. La musique, elle, a-sera toujours là. Salut, Daniel!

https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/5195/monsieur-daniel-accro-aux-vinyles

 

 

 

 

 

 

 

 

La première tempête

Premier chapitre

Un jour, un fort vent d’ouest est venu sournoisement vider le carré de sable où hier encore l’enfant s’amusait innocemment à tracer sa petite route tranquille. Terrible sensation de vide, de vertige. Nous sentons nettement que quelque chose de plus grand que soi s’annonce. Les feuilles se virent d’effroi pour ne rien y voir, ce n’est plus une vague impression. Il ne nous reste que l’option de fuir ou celle de foncer car ici on départagera définitivement les hommes des enfants. Les grands frissons s’emparent de nous en même temps qu’une onde de chaleur nous électrise les vertèbres. Un inquiétant silence ne fait qu’attendre hypocritement le vacarme qui dort encore. Les rafales du sang nous empêchent d’avoir une vision claire de toutes choses. Ça va bardasser, fulminer, exploser. Les plus grandes craintes, les plus troublantes incertitudes en même temps que les plus impossibles espoirs envahissent les hommes en devenir qui en sont rendus là … à la veille de leurs tout premiers emportements. Jamais n’auront-ils autant redouté dans tout leur corps et attendu de toutes leurs envies ce vent qui s’en vient inexorablement pour les emporter. Les images se multiplient, se contredisent, s’éteignent pour ne revenir à la charge que plus lumineuses et plus puissantes encore. Et l’objet du désir revêt tantôt les couleurs de l’ennemi tantôt les splendeurs de l’envie; on le mesure comme on le craint, on le désire sans mesure. Puissantes émotions sans nom qui deviendront pour toujours le grand moule où seront coulées nos vies d’hommes. Femme, ma pauvre soeur, puisse Allah crever dévoré vivant par les rats de ne t’avoir légué que la peur du mal et la douleur du sang en semblable circonstance. Les futurs hommes eux, subjugués par la tempête qui se lève en eux, jubilent frénétiquement d’être soudainement frappés sans merci par le grand appel du corps et de la vie. Généralement vers l’âge de quatorze ans.

C’était mon cas en 1972.

Une chiche nature n’avait pas fait de moi le plus costaud parmi mes camarades de classe et un concours de circonstances faisait aussi de moi le plus jeune coq de toutes les dixièmes années mais pas le plus con, osais-je croire. Je fréquentais Rouen-Desjardins, une école où le ixième déménagement familial me valait d’être classé parmi les nouveaux, un corps étranger dans un vieux quartier ouvrier de Montréal tricoté serré et muni d’un puissant système immunitaire qui savait reconnaître et isoler les intrus. Tout ceci me faisait une belle jambe le temps venu de partir après les filles comme tous les gars de dixième. Mais grand bien me fasse, ces filles du quartier Hochelaga me semblaient toutes plus insignifiantes, fadasses et mal dégrossies les unes que les autres. Aucune ne m’inspirait vraiment. Aucune ne pouvait m’inspirer autant, devrais-je plutôt dire à leur défense, que Nancy Donovan, une superbe jeune fille du quartier Rosemont. Sa grâce faisait pâlir toutes les étoiles alentour. Elle était née d’une mère francophone et d’un père anglophone, un chauffeur de locomotive aux shops Angus. Elle cassait presqu’imperceptiblement son français avec le plus délicat des accents et roulait subtilement ses “r” à la Jane Birkin, c’était d’un charme fou. Elle était une amie d’amis que mon frère s’était faits au cours classique à Saint-Pierre-Claver. La grande classe, d’une grande beauté. Je la voyais dans ma soupe et j’en avais le sommeil perturbé, les périodes d’éveil aussi devrais-je dire. On n’oublie jamais la violence de l’impact du premier madrier qui nous frappe en pleine face. Le génie qui m’habite usuellement a été immédiatement porté disparu dès que je l’ai vue. Mon unique et niais réflexe a été de l’idolâtrer, de la déposer sur un piédestal d’où moi-même je ne pourrais finalement jamais la faire redescendre et je rêvassais les yeux grand ouverts à l’ombre de mon propre malheur d’être heureux. Je l’écrivais et je la dessinais sur tous les papiers avec tous les crayons qui me tombaient sous la main. J’étais soudainement Charlie Brown et elle était la petite fille rousse, une puissante machine conçue essentiellement pour me faire languir et soupirer. Et elle était habile, elle opérait cette grosse machine à faire suer comme une grande.

Dans ce qu’on appelait jadis un pageant de paroisse, elle avait été couronnée Miss Saint-François-Solano et je vous épargne en miss quoi tous les petits mâles de mon entourage se l’imaginaient. Je n’étais pas le seul de ma gang à prendre un numéro pour cette beauté mystique. La fanfaronnade battait son plein, chacun y allait de sa prétentieuse petite prédiction quant à ses chances de succès mais la belle était farouche. J’étais constamment à l’affût des occasions de rencontre et je me suis alors mis à la fréquenter assidûment; je la baisais tout le temps et infatigablement, partout, en toutes circonstances et de toutes les possibles et les plus lubriques manières mais toujours tout seul, en secret dans ma tête, dans la douche généralement. Le regretté Robin Williams disait que Dieu dans sa miséricorde avait donné à l’homme un cerveau et un pénis mais pas assez de sang pour opérer les deux simultanément, voilà qui résume assez bien le topo. Pour ma part, je louangeais sans fin le divin pour le seul cadeau de ma main droite et un obscur gaulois pour l’invention de la savonnette. À mon crédit, j’avais quatorze ans, j’étais vierge et paniqué comme un petit Bambi aveuglé dans la lumière des phares qui s’approchent. L’ignorance de toutes ces choses troublantes, une certaine pudeur, la peur d’être inadéquat mais aussi l’attraction de l’inconnu et l’envie puissante de m’accomplir composaient ce tableau de ma vie, image cubiste et indéchiffrable, invivable à la limite. L’option de fuir ou celle de foncer, disais-je, j’en étais là. Englué là profondément dans les premières montées de ma testostérone.

L’année scolaire tirait à sa fin, l’été s’en venait à grands pas. Mon père et sa nouvelle conjointe opéraient un commerce de détail rue Hochelaga. Ce genre de commerce impliquait des heures d’ouverture interminables et je me voyais mal passer l’été qui s’en venait dans ce foutu dépanneur à classer des bouteilles vides ou faire des livraisons monté sur un gros bicycle à pédales noir. Mon père s’attendait à une pure dévotion de ses enfants et en conséquence, payait très peu pour nos services.

Je m’étais toujours considéré comme un déraciné, un bourlamaquois errant, ayant été forcé de suivre mon père en ville après avoir amorcé ma vie, perdu ma mère et abandonné tous mes amis derrière moi en Abitibi, être passé de la région éloignée à la grande ville. Souventes fois, même très jeune, je partais de mon propre chef pour retourner à Val d’Or en autobus. Ma tante Colombe toute heureuse et qui m’accueillait à bras ouverts devait toujours se résoudre à me remettre éventuellement dans l’autobus de force pour me renvoyer en ville. En cette fin d’année scolaire et dans ces circonstances précises, je ressentais le besoin d’aller me ressourcer plus que jamais. Il y avait longtemps que je n’avais pas foulé le sol de mon Abitibi natale et j’espérais y retrouver mes repères, quelques réponses à mes angoisses du jour, me recentrer en quelque sorte. J’avais aussi besoin d’aller accumuler un pécule à la hauteur de mon train de vie d’adolescent qui aimerait bien fréquenter une fille un de ces quatre sans savoir ce qu’il en coûte vraiment. J’avais également besoin d’aller réfléchir sérieusement à cette tempête en moi qu’il faudrait bien harnacher un jour. Fuir ou foncer, disais-je encore? J’ai donc pris la ferme décision de foncer

Foncer fuir à Val d’Or.

Je n’ai jamais vraiment fugué. La première fois que j’ai fait mon sac à dos pour partir, c’était à la fin de ma sixième année. J’avais commencé l’année scolaire en cinquième à Bourlamaque avant le grand dérangement, mais arrivé à Montréal on m’avait placé en classe de sixième après évaluation et discussion avec mon père. Ayant fait deux ans dans un, j’avais donc quand même l’âge d’un ti-cul de cinquième. Pire, le hasard des dates de naissance et des dates d’inscription scolaire faisait déjà de moi un des plus jeunes. Bref, à âge égal j’étais parti pour finir longtemps avant les autres. Je disais toujours à mon père où j’allais et comment je m’y rendais mais jamais exactement quand je reviendrais. Je reste encore aujourd’hui convaincu que mon père reconnaissait ma condition de déraciné et les troubles émotifs qui viennent avec. Cette irrésistible attraction vers la terre natale qui me rattrapait toujours, il en souffrait probablement autant sinon davantage que moi. Le grand plateau abitibien où les eaux se partagent, toute cette étendue de lacs et de rivières, d’épinettes grises et de mousses épaisses, son ciel d’aurores exceptionnelles, ce sol qui cachait tant de promesses, il les avait arpentés à pied, en raquette, en traîneau à chiens ou en snowmobile, en canot, en chaloupe, en hydravion. Il y avait dormi avec l’orignal, l’ours et le loup, le carcajou et les nuées hostiles de mouches assoiffées et aussi avec quelques compagnons d’aventure dans la prospection de ces terres nouvelles. Le plus clair de sa vie trouvait ses racines dans cette contrée qu’il a aimée comme sa propre terre et où pas beaucoup de recoins ont échappé à son regard. J’imagine qu’il aimait profondément ce pays. Même si son état de santé chancelait sérieusement et qu’il avait réellement besoin d’aide dans ses affaires à Montréal, jamais il ne m’avait refusé de partir pour l’Abitibi quand l’envie m’en prenait. Jamais.

Le trajet Montréal-Val d’Or était desservi à l’époque par les autobus Voyageur qui offraient un express de nuit. On quittait le terminus coin Berri et Ste-Catherine vers 11h30 le soir. On ne s’arrêtait que rapidement à St-Jérôme faire monter quelques passagers et puis au Grand-Remous pour une pause-repas. La grande traversée du parc de La Vérendrye se faisait d’une traite et l’autocar filait ensuite jusqu’à Val d’Or. J’ai toujours fait le trajet de nuit et quiconque aime la nuit comme moi et qui aura parcouru ce trajet à cette époque comprendra ma fascination. De plus, tout jeune j’adorais cette sensation de ne plus être nulle part, sensation que le déplacement, le mouvement produisent encore et toujours sur moi. C’était bien avant la plaie de la communication cellulaire et de la géolocalisation. Se déplacer c’était pour moi ne plus être quelque part de bien précis, un peu ne plus être, comme porté disparu dans le pays des chimères, entre deux états, somewhere, somehow. Et la nuit en rajoutait dans cet effet magique où toutes choses semblaient s’arrêter. Dans l’autocar, quand la dernière veilleuse sera éteinte, que toute l’équipée sera endormie, que tout le bâti humain sera disparu du bord du chemin à la faveur d’une nature inviolée, que toute trace d’humanité se sera évaporée et que notre corps bien calé dans son grand fauteuil ne nous sera plus d’aucune utilité, les réalités du monde deviendront de vagues notions sans utilité aucune. Après le Grand-Remous, passé le Park Lodge, à la fortune d’une lune d’été et d’un ciel d’étoiles, la route qui serpente sous nos roues, ces parois de pierre découpées par l’homme pour ouvrir la voie, les épinettes grises et les rares touffes de feuillus s’accomodent à l’unisson de la même robe du soir toute en teintes de bleu chamoirée. Tous les lacs se recouvrent de leur sombre violacée couverture de nuit, transpercés par des jardins de blancs chicots difformes et pointus qui émergent de leurs eaux lisses pour pointer vers la grande voûte picotée d’étoiles.

Et voilà que seul avec soi-même dans le faible ronronnement du diésel, le seul à avoir gardé les yeux ouverts, le temps ne sera plus que silence, image en mouvement, deux bonnes heures bénies durant. Profondément enfoui en moi-même dans les couleurs d’un tableau défilant sans fin, bercé dans la mouvance du car, plus rien qu’une conscience et ses pensées profondes sans corps physique réel, connecté à la puissance et la beauté de cette nature qui n’existe plus que pour mes yeux qui la regardent se déployer, animée du seul mouvement qui m’emporte en elle. Mes pensées s’illuminent dans cette pénombre indigo et mon âme s’y nourrit; mes vieilles souffrances émergent de leurs profondes cachettes pour être aussitôt absorbées par l’esprit bienvaillant de la nuit. S’il fût dans l’univers une seule craque dans l’espace-temps où la main divine aurait pu se faufiler et venir me toucher, ne cherchez plus. Cogito ergo sum puissance cent tribillions pour un rêveur comme moi, l’ultime jardin de grâces.

Maudits soient ceux parmi les hommes qui ont depuis barbouillé cet idyllique tableau de leurs insignifiantes constructions et privé à jamais nos enfants de ce paisible asile vivant.

Mon esprit s’était longuement attardé à organiser l’été devant moi, où aller chercher du travail, quoi faire des temps libres, qui et quoi aller voir et toute cette sorte de choses. Au pire me disais-je, je pourrais bambocher jusqu’à la fin-juillet pour ensuite planter ma tente près de la cabane de mon oncle Raphaël et ramasser des bleuets de l’aube au crépuscule tout le mois d’août à la bleuetière de Val Senneville, je trouverais bien de quoi faire un peu d’argent quelque part. Puis mes pensées dévièrent forcément côté filles. Toute ma quête de cet été 1972 tournait essentiellement alentour d’elles, martel en tête je ne pouvais pas revenir bredouille et vierge à l’automne, je devais vaincre les gardiens de l’innocence et passer dans le camp des hommes, aussi bien ne jamais revenir en ville sinon.

Au plus lointain de mes souvenirs, j’ai toujours aimé la compagnie des filles de mon âge mais aussi assez curieusement celle des femmes accomplies, les madames. N’ayant que des frères à la maison et ayant grandi à une époque où les garçons jouaient avec les garçons, les filles avec les filles, cela faisait de moi un enfant particulier. Les français utilisent parfois le terme loulou et c’était justement là le surnom qu’on m’avait donné. Étant le plus jeune d’une fratrie de cinq garçons, peut-être ma mère avait-elle catiné davantage que de raison avec moi pour se consoler de n’avoir jamais pu élever une fille, pas eu personne à qui léguer son savoir-faire de femme. Quoique monsieur Freud en eût dit, je suis la preuve vivante que pareil comportement de la part d’une mère ne modifie en rien l’orientation sexuelle des garçons. Et je ne saurais tenir rigueur à ma pauvre mère de s’être payé la traite un peu avec moi. Cette sensibilité m’habitait déjà de toute évidence et pour preuve elle y est toujours. Je devais posséder un je-ne-sais-quoi qui me donnait le pouvoir magique de faire ramollir le coeur des madames. Si j’avais pu récupérer ne serait-ce que la moitié de ce pouvoir sur les filles de mon âge j’en eus été bien aise. Petit, j’ai même fréquenté des maisons sur ma rue où n’habitaient aucun enfant. Madame Cooper notre voisine immédiate, veuve d’un mineur anglais d’Angleterre comme disait ma mère, me donnait des boules de maïs soufflé au caramel chaud si je voulais bien chanter pour elle lorsqu’elle s’installait au piano. Elle finissait inévitablement par se mettre à pleurer, me prendre dans ses bras et s’excuser sans fin en m’accompagnant vers la porte. Madame Gagnon à qui on ne connaissait aucun enfant et que je soupçonne d’avoir été abandonnée par un fils ingrat ou un fils auquel il était peut-être arrivé malheur, me laissait entrer dans une pièce normalement barrée à clé, une chambre de garçon, et elle me regardait longuement jouer avec les jouets qui s’y trouvaient avant de m’offrir quelque pâtisserie ou quelque confiserie et de me retourner à ma mère. Madame Jensen à qui j’allais emprunter son chien Arco, énorme berger allemand, pour aller jouer dans la neige et qui me réquisitionnait à son tour à l’occasion pour faire la conversation française à ses deux filles; deux belles grandes filles blondes, beaucoup trop vieilles pour moi hélas. Elles en arrachaient avec le français à l’école et elles m’initiaient à la musique des Beatles en cachette au lieu de faire leur devoir comme convenu. Et madame Rutkowsi, une lituanienne de la petite noblesse, son époux un membre de la cavalerie lituanienne qui avait affronté à cheval les tanks allemands. Elle était la plus gentille des dames. Elle m’accueillait toujours avec des divins bonbons aux fruits importés d’Angleterre avec des centres liquides, cadeau des dieux pour le bambin que j’étais. Plus tard, cette même madame aménagea le deuxième étage de sa maison pour accueillir la famille Henri qui eux avaient une fille de mon âge, Lee Anne, qui sera la première grande amie de ma petite enfance. Et plein de petites filles ont suivi. La petite Rozon qui avait toujours l’envie irrépressible de jouer au docteur. Elle avait été sévèrement punie pour avoir montré sa vulve à un garçon et une fois que l’envie de s’amuser l’avait reprise, elle m’avait demandé de glisser ma main sous son collant beige d’écolière et dans sa petite culotte pour toucher sa vulve mais sans la regarder parce que ce n’était pas bien de regarder ces choses-là, elle risquait une autre fessée. Et la fille du dentiste Gamache pour laquelle j’avais brisé ma tirelire afin de lui payer une bonne traite au restaurant Capitol. Mal m’en prit. Aussitôt bien nourrie, elle avait tourné les talons et s’était ensuite mise à rouler des yeux de biche pour Louis Baribeau son voisin. Ou la belle Lise Saint-Laurent avec qui j’ai dansé mon premier slow dans un party de sous-sol chez les Gingras, première fois où j’ai vraiment senti le corps d’une fille contre le mien en-dehors des calins de mes grandes cousines. Je me disais que beaucoup trop de temps s’était écoulé et que je ne pouvais tout de même pas reprendre les choses là où je les avais laissées avec ces filles-là. Cinq bonnes années s’étaient écoulées à une période charnière où toutes ces jeunes vies avaient évolué à la vitesse grand V et divergé dans toutes les directions.

Finalement, les lumières de Louvicourt sont venues me ramener dans le bon espace-temps et mettre un terme à tous ces songes. Traversé le parc de La Vérendrye, les veilleuses se rallumaient une à une dans l’heure bleue du matin et tout un chacun commençait à rapailler ses affaires tranquillement dans l’autocar, Val d’Or approchait. Mon oncle Aurèle qui conduisait un taxi devait déjà y être, voir s’il n’y aurait pas un voyage pour lui au terminus sinon il me ramènerait, au pire cas je marcherais, il n’habitait qu’à un pâté de là.

Nos deux familles avaient toujours été très proches. Tante Colombe était la soeur de ma mère et oncle Aurèle était le frère de mon père. Eux n’avaient qu’une fille adoptive que je considère ma soeur. Leur famille était venue habiter notre maison lorsque ma mère est décédée et tante Colombe avait pris son rôle de mère suppléante très au sérieux. Nous étions maintenant “ses” petits envers et contre tous, particulièrement par-devers la Betty, nouvelle conjointe de mon père qu’elle n’affectionnait pas particulièrement. Notre famille maintenant décimée, mon père ayant vendu la maison de Bourlamaque, tante Colombe était retournée habiter sur la 6ème, en face du terrain de football de Val d’Or. Ma tante avait toujours logé petitement. Ce logis de trois pièces était au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble bleu et blanc qui avait connu des jours meilleurs. Le voisin de pallier était Jacques Authier, un prospecteur qui avait déjà travaillé avec mon père et quelques-uns de mes frères, petit homme affable et tranquille qui m’invitait parfois à la pêche à son chalet du lac Preissac, un homme de très peu de mots. Il vivait seul et apparemment heureux depuis que Thérèse, son épouse volubile à souhait et à l’insupportable timbre de voix, avait été mystérieusement portée disparue et jamais retrouvée…

Généralement, quand je séjournais chez tante Colombe, j’avais droit à un petit lit pliant que j’installais soit dans le corridor soit dans la véranda en avant de la maison quand la température le permettait. Ma cousine étant maintenant mariée, on m’avait offert de m’installer dans le petit salon qui était anciennement sa chambre. Naturellement, tante Colombe et oncle Aurèle semblaient très heureux de ma présence pour l’été et on jasa longuement, buvant café sur café pendant qu’elle roulait ses cigarettes à la machine en me chicanant d’acheter les miennes toutes faites. Après notre départ de Val d’Or et le mariage de Jocelyne, s’ennuyant à la maison, elle avait pris un petit boulot en cuisine à l’hôtel l’Escale, probablement ce qu’il y avait de plus chic comme hôtel à l’époque à Val d’Or. Mais de fil en aiguille, son énorme talent de cuisinière lui avait valu de détrôner le chef français qui dirigeait jusque là cette cuisine en despote fendant et arrogant. Comme juin marquait le début de la haute saison et que bien des employés avaient droit à des vacances d’été, elle m’offrit spontanément un poste d’aide général en cuisine, de soir ou de fin de semaine. J’aurais à faire la plonge, desservir les tables, livrer des repas aux chambres, préparer quelques mets simples et m’occuper de rafraîchir les salles de réunion pendant les pauses. Le salaire était bancal mais des pourboires étaient distribués lors des réceptions privées, des noces, des réunions d’affaires et directement dans la main dans le cas du service aux chambres. Je n’en demandais pas plus.

Le lendemain matin, je me précipitais sur la 3ème pour y trouver un pantalon, des souliers noirs et une chemise blanche pour pouvoir prendre mon service dans la tenue conforme. L’hôtel ne fournissait que les tabliers, boucle et veston pour le service. J’étais tout fin prêt à l’heure dite quand l’oncle Aurèle se présenta devant la maison pour nous conduire à l’Escale, la tante Colombe, moi et une voisine que tante appelait la pauvre Marie-Lise, mais jamais devant elle, naturellement. Marie-Lise habitait le sous-sol, sous l’appartement de tante Colombe, et travaillait elle aussi à l’hôtel comme aide générale en cuisine. Pour une raison que j’ignorais à l’époque, tante Colombe l’avait prise sous son aile, pour ne pas dire qu’elle l’avait prise en pitié, et lui avait confié ce poste à l’hôtel. Elle lui avait également servi de référence pour pouvoir louer ce petit sous-sol sans flafla qu’une humidité constante rendait inconfortable et malodorant. Et l’oncle Aurèle la transportait lorsque les horaires adonnaient. Elles avaient établi entre elles un système de communication rudimentaire qui consistait à frapper un nombre de coups donné sur la robinetterie de l’évier de cuisine pour sonner l’heure du départ. Sinon c’était chacune chez elles, elles ne se fréquentaient pas beaucoup en-dehors du travail. Mon entraînement en cuisine avait été confié à cette pauvre Marie-Lise, le travail de chef étant trop accaparant pour que tante Colombe me forme elle-même.

“Les escales se succédaient, toutes semblables et différentes. Partout brillaient les feux d’une harpe, partout l’hégémonie diffuse du maître des mailles rappelait au nomade sa condition de paria.   La harpe des étoiles – Johan Heliot

Hôtel l’Escale, ça sonnait plutôt comme un film de série B dans ma tête, ou comme les petits romans jaunes à 10 cennes qu’on se passait jadis par-dessous les comptoirs et les pupitres. Dans mon regard d’adolescent, l’hôtel était un lieu fantasmatique où les choses qu’on ose à peine s’imaginer se passaient pour vrai. Des étrangers au regard sombre et aux vies mystérieuses longeant les longs corridors clés à la main, des inconnus venus de nulle part qui disparaissaient aux premières lueurs du matin, des vies entières abreuvées dans les alcools puis braillées de toutes leurs larmes brûlantes sur le zinc des bars et dans le décolleté profond des barmaids, les amoureux bénis pour la vie et les amants maudits d’une seule nuit, les femmes de chambre innocentes qui troquent un moment de leur misère pour de fausses promesses le temps d’un bref emportement, toutes ces bonnes gens respectables et haut placés que le crépuscule vient habiller du même habit suspect que le pire des gueux, et tous ces gens qui savent, qui voient et qui se taisent dans la stoïque rigueur de leur métier.

Ici point de nuances ni de catégories, plus personne n’est en dixième année ou un cégepien, un ti-cul ou un homme, un gars d’Hochelaga ou une fille de Rosemont, un dur de Montréal ou un hippie de Val d’Or. Chaque âme dérive seule et unique sur son radeau propre et vogue à gré sans pavillon. L’ours mal léché s’accouple sans manières avec la biche apeurée et la louve hurlante dévore goulûment les fringants petits lapins un à un et honni soit qui mal y pense, ainsi va la vie tout simplement. Tous auraient pu le sentir aisément, le mal ne nichait pas tellement loin. Je savais que les heures de mon innocence étaient maintenant comptées.

Deuxième chapitre

La pauvre Marie-Lise

Ma formation en cuisine s’était déroulée rondement. J’avais une bonne habitude des consignes et des contraintes du travail avec tous les commerces que mon père avait tenus et tous les autres petits boulots que j’avais aussi déjà eus à l’extérieur du giron familial. J’aimais cette nouvelle vie même si ce n’était que pour un été. J’aimais l’environnement de l’hôtel et j’avais pris énormément de plaisir à découvrir toutes ces nouvelles gens, du propriétaire de l’hôtel monsieur Bérubé qui avait connu ma mère toute jeune à Lambton d’où tous deux étaient natifs, les gens de la réception toujours bien mis dont monsieur Lessard le père d’une camarade de la petite école et qui deviendrait éventuellement le beau-père de mon frère Doris, des valets toujours courtois jusqu’à la plus jeune des femmes de chambre, le maître d’hôtel qui était une femme en l’occurrence, une grande madame bourgeoise qui luttait férocement contre le ravage des années à grands coups de teintures blond platine, de produits cosmétiques variés, d’une intense bijouterie bling-bling et d’une garde-robe chic tout droit sortie du catalogue Simpson-Sears, tout un bataillon de beaux garçons de table, une belle et grande barmaid dont le sourire parfait comme les touches d’un piano illuminait toutes les belles rondeurs que le bon Dieu lui avait installées aux bonnes places pour le plus grand plaisir des piliers de bar, tante Colombe bien aux commandes de sa cuisine et bien sûr la pauvre Marie-Lise parmi quelques autres femmes de cuisine.

La pauvre Marie-Lise était une fille sans âge à la beauté ingrate. Je savais qu’elle avait deux jeunes enfants encore au primaire mais pas de conjoint, que je lui connaissais du moins, ou dont elle m’aurait parlé forcément. Son corps semblait avoir encore dans la vingtaine, aucune trace d’embonpoint et aucune mollesse apparente, tout semblait tenir en place bien fermement et dans de belles proportions. Elle avait une collection impressionnante d’uniformes de cuisine en tissus synthétiques plutôt moulants venant dans les teintes de rose, de jaune canari, de bleu poudre mais tous bien taillés et révélant bien toutes ses formes, qui étaient somme toute fort agréables à regarder. Quand elle se déplaçait dans la cuisine, on entendait nettement le zwouit-zwouit de ses cuisses qui se frottaient dans le tissu synthétique de son pantalon et ironiquement cette musique attirait là mon regard davantage que mon ouïe, peut-être uniquement l’effet de ma testostérone, va savoir. Son visage laissait deviner un certain degré de métissage, des airs de sauvagesse comme aurait dit mon oncle Aurèle. Sa chevelure noire comme l’ébène rappelait ces traits natifs et semblait bien abondante mais elle était toujours attachée par en haut et bien contenue dans une résille, comme toutes les femmes en cuisine. Son visage semblait avoir aussi conservé les traces d’une vie qui n’aurait pas toujours été facile. Une cicatrice blanche sur la lèvre du bas qui se terminait en toute petite boule de chair rose et une autre plus grande en diagonale sur le haut de l’oeil, qui lui dessinait comme un sourcil triste par-dessus son vrai sourcil et le traversait en fin de course laissant une fine ligne blanche sans poil ce faisant. Le visage au repos, elle dégageait beaucoup de mélancolie, à la limite de l’inquiétude, ses traits étaient plutôt durs mais une tranquille beauté finissait toujours par ressurgir de toute ces incongruités. Un visage sans âge, difficile à déchiffrer mais charmant dans ses intrigues. Elle dégageait toujours des odeurs de savonnette bon marché dont elle ne semblait pas faire l’économie probablement dans la crainte que l’odeur d’humidité de son maudit sous-sol ne la suive partout. Elle semblait avoir apprécié ma présence constante alentour d’elle le temps qu’elle avait eu à m’enseigner toutes les tâches de mon ordinaire en cuisine. D’une sociabilité indéniable et appréciant les choses de l’humour, elle souriait d’emblée à mes mots d’esprit comme à mes farces plates. Son sourire faisait naître une toute petite paire de pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, des petites fossettes sur ses joues et venait semer une certaine confusion dans ce visage difficile à lire mais l’illuminait définitivement d’un joyeux éclat. Quand ma formation a été bien complétée et que Marie-Lise a pu en rendre compte à notre maître d’hôtel, son attitude s’était alors complètement métamorphosée. Elle était passée directement de la tutrice à qui on avait confié ma formation à la bonne camarade de travail, d’égal à égal, laissant définitivement de côté toute forme d’hiérarchie entre nous, chose que j’ai grandement appréciée.

Et quelque chose d’également fondamental s’était transformé en moi aussi. Dès lors, j’avais commencé à la regarder exactement comme on regarde une femme. Quelques fois une rougeur subite de ses joues venait discrètement accuser réception de ce regard d’homme.

Lors de tous mes retours en terre natale, je pratiquais toujours une sorte de pèlerinage. Je partais à pied et je me rendais à la maison qui avait jadis abrité notre famille, le 102 de la huitième rue à Bourlamaque. Je m’arrêtais un petit moment devant la maison faisant remonter en moi les émotions, les bons souvenirs comme les mauvais. Quelquefois, je poussais jusqu’à aller voir par la ruelle aussi. Je faisais un méticuleux inventaire des choses qui avaient changé, un arbuste malade enlevé, l’énorme sapin bleu qui avait été abattu, la peinture rafraîchie des boiseries maintenant bourgognes au lieu de vertes, des fleurs nouvelles plantées ici et là ou les énormes touffes d’aconits mauves que ma mère avait jadis plantés et qui fleurissaient toujours à l’ombre de la galerie de brique. Le gros “S” dans la contre-porte d’aluminium qui avait toujours été là et qui venait me rassurer, seul témoin survivant pour témoigner du puissant lien qui m’attachait à cette maison. Ces initiales d’aluminium sur les portes étaient très à la mode à une certaine époque et mon père avait succombé à la mode de toute évidence. Mais cet été-là, tout avait disparu. La porte d’entrée avait été changée, la contre-porte envolée, et avec elle le gros “S” pour St-Pierre. On m’aurait arraché à froid des grands lambeaux de peau, ça aurait été pareil. Ne pouvait-on pas laisser cette maison tranquille un peu, demeurer l’image que je chérissais en mémoire?

Comme venue de nulle part, apparue au sortir de mes songes, une femme s’est approchée de moi doucement et en plaçant une main toute légère sur mon épaule m’a demandé d’une voix rassurante: “Are you OK, young man?” C’est dire dans quel état je m’étais retrouvé et dieu sait depuis combien de temps l’apoplexie m’avait paralysé sur place. Et je lui ai raconté tout bonnement ce qui m’arrivait là, devant sa maison, celle que mon père lui avait jadis vendue. Et prise de sympathie elle m’a invité à entrer, prendre un bon café, reprendre mes esprits. Elle était bien la femme du militaire américain qui avait acheté la maison directement de mon père. Une belle grande femme rousse et picotée comme bien des femmes américaines que la base de Val d’Or a accueillies au fil des années lorsque la base militaire était partagée avec les États-Unis dans le NORAD (North American Aerospace Defense Command). Et j’ai revu pour une dernière fois l’intérieur de cette maison où mon imagination dopée à la nostalgie voyait encore courir des enfants, mes frères et moi tout petit, Joe picotté le vidangeur, et mon ami Normand Beaudet qui entrait sans frapper venant me chercher pour l’école; les pépées Lauréanne et Jacqueline, deux ravissantes cousines qui venaient pratiquer leur méthode sur la dactylo de mon père; mon oncle Aurèle qui arrivait avec des poignées de Popsicle les beaux dimanches d’été ou des Life Savers en hiver; mon frère Alain qui essayait de nous attrapper Marco et moi comme Jules le gros méchant chat parti après les pauvres petites souris Dixie et Pixie, en nous menaçant de nous mettre dans la fournaise. Mais surtout ma mère toute souriante, assise la jambe repliée sous ses fesses qui équeutait des fraises tranquille à la table de la salle à manger.

Plus rien du décor n’avait survécu, naturellement, outre la configuration des murs, l’ouvrage de bois qui séparait le corridor de la salle à manger et les trois grandes portes au fond de la salle à manger. Après le café, je remerciai poliment mon hôtesse et je repris mon bâton de pèlerin avec le triste sentiment du dévalisé, la nette impression qu’on m’avait volé quelque chose. En descendant la rue déserte vers le crique à marde, je réalisais que Lee Anne n’était plus là ni madame Rutkowsi ni la petite Rozon, Pete notre voisin, décédé, et de tous les autres il ne restait probablement que les Bernier et les Beaudet que j’avais connus. Je me suis arrêté devant la maison de Normand, je suis allé cogner à la porte et sa mère m’a répondu. Elle m’a reconnu malgré les quelques années mais Normand était parti pour l’été sur un programme du bon gouvernement, planter des repousses d’épinettes sur le ravage des coupes à blanc. Le 4-9309 et le 4-2995 ne répondaient plus. Puis remontant la septième, les Baribeau étaient déménagés à Sullivan, partis Chouchou Balaj, ti-cul Lortie et les Bonsant et je n’aurais pas mis un autre cinq cennes de mon cochon sur l’ingrate petite Gamache et la fille de l’autre docteur, snobinarde qui chante aujourd’hui sur sa vie qu’elle ne m’a jamais connu. Puis j’ai pris le petit bois par la ruelle derrière la maison des Fortin, le trou carré qui sent le bonbon aux raisins, une douce pensée pour la belle Loretka, et la maison des Gingras au bout du sentier, en face de l’école, qui semblait déserte. Je n’avais plus qu’à redescendre Dennison vers Val d’Or, gros Jean comme devant, le vague à l’âme. Cette vie-là n’était plus, ne serait plus et je n’en étais plus.

Sic transit gloria mundi.

Mon singulier projet d’été, la lente et inexorable avance du temps, la promiscuité, les petites occasions espérées par le larron et toute cette sorte de choses travaillaient sévèrement mon cas. Et juillet achevait. La pauvre Marie-Lise, malgré l’espace sans fin et les flots agités qui séparaient nos deux radeaux errants, dans ses zwouit-zwouitants habits de polyester jaune canari, prenait contre toute attente et de plus en plus les couleurs du désir. En fermant les yeux, je voyais disparaître la ridicule résille et tomber sa longue chevelure noire lustrée. Je la voyais agiter sa tête langoureusement pour remettre gracieusement sa toison en place sur ses blanches épaules et dans son dos, comme les farouches secrétaires des services secrets britanniques abandonnant le chignon sous le charme d’un Roger Moore en James Bond irrésistible. Et je voyais s’envoler les souliers blancs, tomber un à un les ridicules morceaux de ses habits de faux satin aux couleurs léchées et je voyais apparaître sa petite lingerie de femme, dernier obstacle à la grande félicité. J’en voyais bien des choses mais les mots, eux, les mots qu’il fallait, ne venaient pas. Ces envies devaient bien avoir un langage propre, des mots précis, une grammaire particulière. À l’école, on nous avait bien pointé de la baguette toutes les parties du torse d’une pauvre fille en plâtre de Paris déposée sur le coin du pupitre du prof, coupée en deux et ses organes aux quatre vents peints de couleurs vives. Ici les trompes de fallop en bleu, par ici les ovaires en rouge, et woups un utérus en vert, et en bas la vulve sans vraiment de couleur pour ne pas énerver les garçons outre-mesure. On nous avait aussi raconté toute les histoires de spermatozoïdes dans une course effrénée vers l’ovule, grosse balloune paresseuse et molle qui attendait tranquillement de la visite. Et les niaiseries nerveuses des cancres et le malaise évident des enseignants, dieu qu’on passait vite à autre chose, dans vos cahiers de mathématique bande de petits énervés. Tous ces jeunes garçons auraient pu trouver le moyen de se reproduire les doigts dans le nez et faire des légions de bébés les yeux fermés; aucun n’était instruit sur la façon de déposer correctement un baiser sur les lèvres d’une fille, encore moins d’un autre garçon, ou de simplement leur parler avec les mots qu’il faut. Et les choses, les bonnes choses à faire, à ne pas faire, les simples mots, le langage qui initie toutes choses, silence-radio, pages blanches, personne ne nous enseignait ces choses-là. J’ai longtemps cru que c’était l’ouvrage des mères d’enseigner tout ça aux garçons et que le destin m’avait fait passer mon tour en faisant tout simplement mourir la mienne avant ma puberté. Sûrement pas mon père qui se serait prêté à ces insignifiances, ni mes grands frères. Alors, on doit apprendre par soi-même en traversant des océans d’angoisse et les longs déserts de l’incertitude, en tâtonnant timidement et malhabilement nos approches, en cherchant désespérément nos mots, en attendant misérablement de la belle un écho favorable. Je ne pouvais plus reculer maintenant, je comprenais fort bien qu’on ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant servilement.

Monette, Leclair et Saint-Denis, célèbres architectes de Val d’Or. Je les avais rebaptisés tendrement Bobette, Éclair et Sans-Génie et je les maudissais ces architectes de merde qui avaient dessiné cet hôtel avec sa cuisine en plein milieu, sans fenêtre et mal ventilée. Nous étions samedi, en pleine canicule de juillet et dans l’agitation extrême d’une noce d’environ 300 convives qui mangeaient chaud de surcroit. La cuisine brûlait de tous ses feux au sens propre. Une vaste installation d’acier inoxydable en forme de L constituait l’espace pour la plonge formant un coin à l’écart de la cuisine. À droite, les busboys rapportaient quantité de vaisselle de la salle à manger sur le grand dalot d’acier. Dans le coin du L se trouvait un immense lave-vaisselle industriel dans lequel on pouvait empiler plusieurs cabarets de vaisselle à la fois et à gauche on installait la vaisselle propre et brûlante en attendant d’aller tout reclasser à sa place. La vapeur pissait continuellement par les joints usés de la grosse machine, nous pissions tous de partout en fait. Il devait bien faire 100 dans cette foutue cuisine assez humide pour y voir voler des truites. La pauvre Marie-Lise était de service avec moi au poste de plonge et nous étions dans le plus fort des manoeuvres. La chose ayant été mal pensée, les ustensiles de cuisine et les chaudrons sales arrivaient par la gauche là où se trouvaient la vaisselle propre et les rinçoirs et nous devions nous croiser sans arrêt dans ce recoin torride. Quiconque a travaillé en cuisine sait fort bien qu’en pareille circonstance, il se développe d’instinct une chorégraphie qui vient compenser pour la mauvaise disposition des lieux, faire en sorte que personne ne se fonce dedans. Mais ces choses arrivaient tout de même. La pauvre Marie-Lise était face au coin à relever les longues portes du lave-vaisselle qu’on poussait à ses limites ce soir-là. Je finissais de faire place à la vaisselle propre à gauche avant de passer à droite l’aider à embarquer la vaisselle sale à son tour. Et elle s’est reculée vivement, déséquilibrée, surprise par une inhabituelle et énorme nuée de vapeur surgie à l’ouverture des portes du lave-vaisselle et je l’ai attrapée avant qu’elle ne tombe sur le dos. Mes mains sur le haut de ses hanches, le bout de mes doigts sur son ventre, les pouces presque sous ses seins, ses épaules sont tombées se réfugier dans le haut de mon torse, son dos gêné pour un moment finalement abandonné sur mon abdomen humide, sa tête portée par en arrière sur mon épaule. Nous étions soudainement joue contre joue, soudés l’un à l’autre. Et des fourmis sortant de partout m’ont envahi le dedans et mon génie s’est enfui. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai maintenu la pose un peu plus que nécessaire, j’ai même avancé mes doigts sur son ventre, senti toute la tendresse de son abdomen et ses seins sur le haut de mes pouces, et poussé discrètement ma joue sur la sienne pour faire durer le moment, étirer ma chance.

Loin de paniquer, elle a nettement marqué un temps elle aussi. Elle a simplement tourné la tête vers moi, pour se déprendre de sa fâcheuse position, pensais-je alors naïvement. Mais tout en me fixant d’un regard de côté, elle recula lentement, calmement mais fermement ses fesses sur mon sexe alerté qu’elle avait sans doute recherché sinon obligatoirement ressenti, en m’offrant un fascinant sourire qui faisait écho à tous les mots qui me manquaient et que mon corps venait de prononcer à ma place. Puis elle se déprit tout en douceur, gracieuse comme un serpent, et continua à vaquer à ses affaires en me lançant occasionnellement un gamin petit regard en coin, en gardant le sourire comme si rien ne venait d’arriver. Mais je n’avais pas eu la berlue, ô que non.

Invitation bien sentie il y avait eu.

Les grosses vagues de chaleur étaient plutôt rares dans mon Abitibi natale. Celle-ci était particulièrement crevante. J’étais rentré tard, j’avais pris un bain dans le profond bain sur pattes en fonte. Tante Colombe n’avait pas de véritable douche et je n’aurais eu que l’impression d’avoir baigné dans mon propre jus n’eût été de la petite douche-téléphone qui finissait très bien la job. La chaleur du jour avait été profondément absorbée et dégageait maintenant par toutes les pores du vieux logis et promettait un sommeil pénible, aucun courant d’air en vue. Tante Colombe avouait en avoir traversé une difficile. Elle n’était plus toute jeune et cuisiner pour autant de monde dans cette chaleur insupportable l’avait littéralement épuisée. Elle s’excusa mille fois d’aller se coucher avec le seul ventilateur de la maison en me promettant que mon oncle Aurèle irait en chercher un autre lundi chez Canadian Tire.

La maisonnée couchée, j’ai enfilé le bermuda en commando et la camisole la plus fine et je suis sorti fumer, pieds nus assis sur le grand escalier de bois en avant de la maison. C’était un escalier plutôt bancal en simples deux par dix qui traversaient les deux vérandas et servait pour les deux logis du rez-de-chaussée. Les toutes dernières lueurs du jour se mêlaient à la lune pour rosir par endroits le bleu profond du ciel et laisser percer occasionnellement de timides raies de lumière dansante. Aucun vent, aucun son ne venaient perturber le moment, le terrain de football devant était désert et la noire cime des arbres au loin découpait le plancher d’un ciel d’étoiles sans plafond.

L’esprit maintenant accordé au ralenti de la nuit, il me remontait au nez son odeur chaude et animale que je n’aurais échangée contre aucune autre odeur de savonnette bon marché ni même du plus luxueux des parfums. Dans ma tête je me rejouais et me rejouais sa voluptueuse poussée contre moi et je revoyais ce sourire. Et un bruit de porte vint me ramener à la réalité d’un coup sec. Jacques Authier, voisin de palier, sortait lui aussi en fumer une petite à la recherche d’un peu de fraîcheur et nous avons jasé un bon petit bout de temps. J’ai pris une chance de lui offrir quelques bouffées de la mienne qui contenait un petite touche de magie et il en a fumé sans façon. Jacques était content de me revoir et de prendre des nouvelles de mon père et de mes frères avec qui il avait prospecté toute l’Abitibi avec des poussées jusqu’au Nouveau-Brunswick et même au Honduras. Nous avons brièvement parlé de la mystérieuse disparition de sa femme Thérèse mais la pêche est vite venue sur le tapis et nous avions dès lors convenu d’une petite escapade au lac Preissac quand mes congés le permettraient. Jacques travaillait de moins en moins et envisageait même de finir d’hiverniser son chalet et d’abandonner définitivement ce triste logis de la sixième dans lequel il disait geler l’hiver de toutes façons. Thérèse redoutait comme la mort ce moment et n’aurait jamais accepté, elle à qui ça prenait continuellement une oreille pour endurer ses insupportables babillages.

Puis, comme venue de nulle part, surgie du derrière de la maison par le trottoir qui la longeait, une fille d’à peine 11 ou 12 ans lançait un gros “Bonsoir, monsieur Jacques, fait chaud, hein?” au même moment où une voiture tournait le coin et s’arrêtait devant nous pour y cueillir la petite. Jacques la connaissait bien cette petite, il répondit d’un poli “Woin, c’est chaud pas mal” en saluant la petite et son père le chauffeur en retour. Fille d’un collègue, c’est lui qui avait proposé la jeune fille à Marie-Lise pour venir s’occuper des enfants les soirs qu’elle travaillait. Elle avait bien aimé la fillette et avait retenu ses services. Comme c’était son habitude, en homme de peu de mots qui ne poussait jamais la conversation vraiment longtemps, Jacques retourna essayer de trouver le sommeil dans cette chaude nuit d’été et me laissa le bonsoir.

Je savais maintenant qu’elle était fin seule en bas et que ses enfants devaient définitivement dormir comme des anges dans la fraîcheur du sous-sol. Et à cette seule pensée, une barre de fer me traversa le ventre. La fatigue, la chaleur de la nuit et la puissance de la calvaire de testostérone embrouillaient totalement mon esprit, je voyais blanc. Pour faire passer la douleur, je me répétais encore et encore qu’on ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant servilement. J’ai fumé la cigarette du pendu puis je me suis levé. J’ai pris courageusement mais nerveusement le chemin par où la petite gardienne était venue en me répétant en pensée: “Vas-y Loulou, vas-y!”

Le scénario était toujours à peu près le même. J’étais tout petit, bien peigné et habillé en beau linge comme un singe de cirque. Beaucoup de monde à la noce, toute ma famille mais aussi l’autre famille, celle de l’autre bord, que je ne connaissais pas. Et les cousines excitées qui m’entouraient, qui insistaient, vous allez voir comme il chante bien, un vrai petit Josélito de Bourlamaque, il pourrait passer à Jeunesse d’aujourd’hui anytime! Et mon frère Marc à peine plus grand que moi, en bon gérant, qui empruntait un chapeau s’apprêtant à ramasser la manne. Et les regards condescendants des mononcles et des matantes chaudasses qui tapaient dans leurs mains en riant ou en sifflant. Et une estrade était improvisée avec des tables ou une banquette de piano et on me poussait encore et toujours, vas-y, vas-y Loulou, t’as pas d’affaires à être gêné, tu chantes tellement bien, vas-y Loulou! Et je me refaisais les paroles en résistant par principe, en sachant très bien que je ne pourrais plus reculer. Quand les filles chantait Adamo dans un coin de ma tête, Aline hurlait Christophe dans l’autre coin, pour qu’elle revienne, et un autre dont j’ai oublié le nom qui construisait des marionnè-è-è-tes avec une ficelle et du papier. Et cette barre de fer qui venait me traverser le ventre quand ils se mettaient à deux pour me hisser presque de force sur la scène improvisée. Devant mes yeux tout devenait blanc comme du lait pour un moment et j’avais peur de tomber en bas. J’avais tellement peur de ne pouvoir émettre aucun son digne de ce nom, de perdre tous les mots. Puis, les premières notes parties, tout se calmait, la paix et le bonheur de chanter revenaient et m’emportaient au septième ciel pour un long moment d’extase.

L’escalier était dehors, un trou de béton avec un escalier de bois usé, couvert par ce qu’on appelait en Abitibi un tambour. La porte en bas était ouverte. La blancheur s’est dissipée et les couleurs sont revenues et je n’avais plus peur de tomber en bas. Je me doutais bien qu’elle m’attendait aussi ébranlée que moi. J’ai descendu lentement l’escalier chambranlant pour être sûr de ne pas faire un clown de moi et faire une entrée en vol plané. Le logis était petit, ne payait pas de mine et dégageait effectivement une désagréable odeur de cave. On entrait directement dans une seule et grande pièce qui logeait la cuisine tout au fond et une table plus à l’avant qui faisait de cet espace-là la salle à manger, un mur longeant le côté gauche découpé par trois portes fermées qui devaient cacher les chambres et la salle de bain et adossé au mur de l’autre côté, une petite causeuse avec une petite table de chaque côté faisaient de cet espace-là le salon. Et elle se tenait là, debout devant la table, elle m’attendait effectivement. Elle me demanda de fermer la porte derrière moi.

Elle n’était plus le personnage de la pauvre Marie-Lise en ridicule uniforme de cuisine bleu poudre. Devant moi se présentait une femme nouvelle et intrigante. En voyant ses pieds nus, j’ai réalisé que je n’avais pas pris la peine d’aller me chausser moi-même avant de descendre. Et partant de là, deux belles grandes jambes droites et charnues juste ce qu’il faut qui montaient jusqu’à un petit short ample et soyeux, une camisole noire avec de toutes fines bretelles, ample et soyeuse elle aussi et qui annonçait une grande déception pour les amateurs de lingerie féminine, il n’y avait rien sous cette camisole de toute évidence. Telle que dans mes songes, une épaisse chevelure noire comme le néant, lustrée et encore fraîchement humide se déposait en ondulant gracieusement sur ses blanches épaules. J’ai aussi eu droit à une inspection de la tête aux pieds de sa part et je crois bien avoir lu un verdict heureux sur son visage. En me pointant la causeuse d’un mouvement la tête, elle me dit: “Sais-tu ce qui est bon quand il fait chaud de même? Une bonne tasse de thé! En prendrais-tu une avec moi? Je ne bois pas d’alcool, il n’y en a pas dans la maison.” Et j’ai dit oui et je me suis assis dans la causeuse. Un ventilateur déposé sur la table en face venait aérer précisément la largeur de la causeuse, tout était planifié. Les choses semblaient étrangement simples, bien sûr je ne m’attendais pas à des envolées de violon, mais tout de même, le set-up était aussi triste qu’élémentaire. Tout ceci ressemblait au temps qu’il fait quand les feuilles se mettent sournoisement à tourner sur elles-mêmes sous un vent mort et à plat, dans une atmosphère qui s’appesantit, quand la lumière devient jaune, qu’aucun son n’existe plus et que les oiseaux fuient.

Je la regardais remplir puis déposer la bouilloire sur le petit poêle à deux ronds, préparer les tasses avec zèle et les déposer dans une soucoupe assortie, chose qu’elle n’utilisait probablement jamais quand elle était seule, chacun une petite cuillère pareille et bien alignée sur le côté. Je commençais à avoir peur qu’aucun son ne sorte de moi ou que les mots sortent dans un ordre tout à fait aléatoire, il me restait le temps de faire chauffer une pleine bouilloire d’eau pour me reconstruire par en-dedans. Mais elle est revenue s’asseoir près de moi en attendant, tout près de moi, me volant ce seul petit sursis. Et effectivement, mes mots sont restés coincés quelque part dans l’escalier. Je sentais monter une malaisante chaleur de nervosité dans ma colonne et quand j’ai vu son visage et ses lèvres entreprendre de parler en premier, j’ai été comme délivré, je me suis senti léger, sauvé des eaux, comme ces caravanes de colons soulagés de voir débarquer la cavalerie avant les indiens. Mais elle aussi ses mots sont finalement restés pris en chemin. Alors comme pour tuer ce silence insupportable et longtemps avant que le sifflet de la bouilloire ne se fasse entendre nous nous étions littéralement rués dans les bras l’un de l’autre s’embrassant et s’explorant fébrilement des mains, des genoux et des cuisses, partout où c’était généralement interdit et délicieux, pendant un bon moment quand même. Et le sifflet s’est mis à crier. Elle bondit en vociférant des tabarnaks et des câlisss et se précipita pour aller finir le thé. Dire que j’étais ébaubi serait faible, très faible. Si elle en avait contre le sifflet de peur qu’il ne réveille les petits, pourquoi criait-elle alors? En se retournant avec nos thés chauds dans un petit cabaret, j’ai bien vu qu’elle pleurait.

Tabarnak de câlisss, ch’peux pas faire ça à madame St-Pierre, elle qui a été tellement fine pour moé, j’ai trente-et-un ans ciboire, t’en as juste quatorze! Veux-tu bien me dire qu’est-ce que chu t’en train de faire là?” Et elle pleurait à chaudes larmes en venant pourtant se rasseoir directement là où son problème avait commencé. J’ai passé mon bras sur ses épaules pour la rassurer et elle m’a laissé faire. Presque quinze maintenant, lui dis-je. Je lui ai aussi gentiment expliqué que je n’avais rien à cirer de son âge, que je n’étais pas nécessairement venu jusqu’ici pour la demander en mariage, et elle le savait très bien. L’époque permettait encore de cacher sous une tendre couche de rose silence les histoire de jeunes hommes qui avaient trouvé leur premier bonheur dans les bras d’une vraie femme et je ne crierais pas au crime pour ça. Mais elle n’avait jamais été cette sorte de femme en mission pour harnacher et éduquer l’impétuosité des jeunes hommes comme moi. Son histoire était plutôt terrible. Et elle me raconta.

Elle venait de Barraute, petit village minier plus au nord-ouest, et elle travaillait dans un hôtel lorsqu’elle a connu ce gars qui était batteur dans un orchestre western. Son histoire d’amour comme une chanson country, elle, belle et naïve lui menteur et narcissique, ils s’acoquinèrent et eurent deux enfants. À la longue, problème d’alcool aidant, il s’était avéré qu’il ne battait pas que la mesure, il cognait très fort les mauvais soirs. Et elle n’en pouvait plus. Elle avait accumulé un petit pécule de peine et de misère en endurant les coups puis s’était sauvée à Val d’Or avec ses enfants, deux petits garçons qui avaient maintenant 7 et 8 ans. Premier hôtel qu’elle a vu en arrivant à Val d’Or, c’était l’hôtel l’Escale. Elle a payé pour une nuit sans savoir qu’elle était allée au plus cher en ville. Dans l’après-midi, elle s’était rendue aux cuisines pour voir si des postes étaient disponibles et c’est tante Colombe qui l’avait reçue. Elle avait été barmaid pendant un certain temps à Barraute mais maintenant que l’alcool la répugnait au plus haut point, la cuisine ou même les chambres feraient bien son affaire. Épuisée et angoissée, rassurée devant la bonne maman que semblait être ma tante, elle avait fini par lui brailler sa vie. Ma tante Colombe l’a immédiatement prise en pitié et on connait la suite. C’était au départ pour servir de système d’alarme pour le cas où le cowboy la retrouverait et venait lui faire noise qu’elles avaient convenu de frapper des coups sur la robinetterie de cuisine. So far so good, l’homme ne l’avait pas retrouvée ou était tout bêtement passé à d’autres projets.

Nous avons longuement siroté notre thé, même eu droit à un petit refill histoire de jaser un peu et d’attendre en vain que la nuit se rafraîchisse. Elle était toujours dans mes bras, contre moi dans l’espace restreint de la petite causeuse et d’instinct ou je ne sais pour quelle raison, sa main s’était déposée sur ma cuisse tout près de là où les garçons sont susceptibles de s’énerver. Nous avons convenu de ne jamais ô grand jamais parler de cette soirée à tante Colombe et de reprendre le service à l’hôtel en bons camarades comme si de rien n’était. Et nous avons également convenu de sceller l’entente d’un tendre petit baiser de cousin-cousine. Évidemment c’était écrit dans le ciel en énormes lettres de feu, ce baiser de cousins a mal viré, rallumé les braises pour un temps, un feu bien difficile à éteindre avec deux corps embrasés comme seuls pompiers. Il y avait quand même eu cette tension, un moment fort entre nous. Et la pauvre Marie-Lise a été soudainement prise de remords. Dans son monde, ça ne se faisait pas d’agacer les hommes, encore moins les pauvres garçons comme moi qui réagissent toujours bien promptement aux roses propositions. Elle ne risquait pourtant pas de claques sur la gueule avec moi. Mais elle sentait bien qu’elle venait tout juste encore de faire lever en moi l’appel du bonheur, sa main était toute proche et un ample bermuda sans bobettes cache généralement très mal ces choses-là. Elle ne pouvait pas me faire ça, ô que non, elle ne pouvait pas me faire ça, me répétait-elle. Elle ne pouvait absolument pas me laisser repartir “de même”.

J’ai résisté par principe en sachant très bien que je ne pourrais plus reculer. Et cette barre de fer est revenue me traverser le ventre et devant mes yeux tout devenait blanc comme du lait et pour un moment j’avais peur de tomber. Puis, les premières notes sont sorties, harmonieuses et suaves annonçant un moment de pure grâce.

Elle fit disparaître sa camisole d’une gracieuse envolée des deux bras. Mon bermuda disparu comme par enchantement, elle entreprit de me faire le plus naturellement et le plus délicieusement du monde ce que les garçons peuvent très bien se faire eux-mêmes sauf que cette fois-ci je n’avais pas à plisser fort les yeux et me faire jouer les images de Miss Saint-François-Solano. J’avais amplement de belles choses à voir, son doux tempo qui me laissait tout le temps pour apprécier la vue et les mains libres de caresser à mon goût le cocher qui menait cette heureuse carriole droit vers le paradis. Et ce fut délicieux à souhait et mémorable faut-il croire.

Cette tempête-là avait finalement passé en vent. Mais il me resterait bien tout le mois d’août pour voir venir la vraie tempête espérée. La mort de ma tante Colombe m’a depuis délivré de la promesse faite à la pauvre Marie-Lise de ne rien raconter de tout ça. À notre dernier quart de travail ensemble cet été-là, en septembre avant que je reparte pour Montréal, elle m’avait suivi discrètement dans l’énorme réfrigérateur de l’hôtel et elle avait pris mon visage dans ses deux mains toutes chaudes. Elle arborait son plus triste sourire de sauvagesse et elle me regardait droit dans l’âme lorsqu’elle me dit d’une voix tremblotante :

Toé, mon p’tit tabarnak, si t’avais eu dix ans de plus…”.

Dans l’hiver qui a suivi, son mari l’a retrouvée dans son pauvre sous-sol de Val d’Or et Allah était probablement parti faire du ski-doo, personne n’était là pour entendre frapper la cuillère sur la robinetterie. Dans un excès de rage il l’a battue à mort devant ses deux pauvres garçons avant de se planter le canon d’un 12 dans la bouche et d’appuyer sur la gâchette.

Pauvre Marie-Lise.

Chapitre trois

Le grand partage

Val d’Or 1937, elles avaient de drôles de surnoms : P’tit-Ours, la petite Robie ou la grosse Robie, c’étaient les plus connues. Il y avait un coin du camp minier, près de la rivière Thompson, qu’on appelait Monte-Carlo, un autre, Paris la nuit ou même, Hollywood. La prostitution a accompagné les débuts de l’Abitibi minière. Ce fut le cas dans les débuts de Val-d’Or. La crise économique qui sévissait dans les grandes villes a incité les prostituées de Montréal à se rendre à Val-d’Or lors des jours de paye des mineurs, c’est-à-dire tous les quinze jours. Elles s’appelaient elles-mêmes filles d’affaires, mais les mineurs les appelaient filles du sport. Elles partaient en mission et arrivaient par train à Amos, ensuite par bateau vapeur jusqu’aux sentiers qui menaient au camp minier de Val-d’Or. En 1937, il y avait au moins 10 bordels dans le camp minier de Val-d’Or. C’était au vu et au su de tout le monde. On racontait que dans tout Val-d’Or, il n’y avait que trois femmes respectables, les autres étaient des filles de joie. L’histoire passe très vite sur l’importance qu’ont eu ces femmes dans la colonisation, elles rendaient tolérable le dur labeur demandé aux hommes dans le contexte de la colonisation et du pénible travail sous la terre. Plusieurs de ces femmes ont finalement trouvé leur parti et sont restées. Elles ont certes contribué à aplanir la rugosité de la vie à cette époque et quoiqu’en pensent les vertueux, leurs oeuvres de chair ont certainement dû laisser s’échapper un peu de leur sang chaud dans l’ADN abitibien.

Jacques Authier avait construit son chalet de ses propres mains au bord d’une petite baie dans la partie est du lac Preissac, la baie de Kewagama. En algonquin, cela signifie lac retournant, petit lac qui semble vouloir s’en retourner. Dans la pop-philosophie quelque peu délirante des kabalariens, ce nom est aussi donné aux personnes qui ne vivent qu’à leur propre rythme selon leur propres règles, des êtres intelligents d’une infinie patience mais excessifs dans les détails ce qui les fait généralement exceller dans leur domaine et qui les rendent du même souffle quelque peu imperméables aux idées et aux paroles d’autrui. C’était Jacques Authier tout chié et un peu moi quand j’y repense, pas surprenant qu’on s’appréciait malgré la différence d’âge importante. Thérèse, sa femme mystérieusement disparue à l’esprit, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était là également le profil idéal pour commettre le meurtre parfait si quelqu’un lui avait cassé les oreilles, l’avait poussé à bout de patience.

La minute où il foulait le sol de son chalet, l’homme se métamorphosait, retourné sur lui-même comme on retourne une paire de chaussettes sur elle-même et il se présentait dès lors tel qu’il était vraiment, profondément imbu d’elle et enfoui jouissivement dans sa solitude, à l’abri du tumulte de la vie trépidante des hommes. Un homme tendrement amoureux du calme naturel de la forêt abitibienne et de son silence, de la petite sourdine du vent, de l’onde et des bêtes, dans la vraie paix du christ, pour ne pas dire comme lui dans la vrà criss de pà. Nous nous entendions à merveille dans cette grande communion où l’usage de la parole était considéré comme essentiellement nuisible à la pêche et réservé généralement aux choses banales et utiles, le reste du message passait dans l’économie des mots et la complicité du silence. Lorsque j’étais allé le voir pour lui annoncer que l’hôtel me libérait enfin pour quelques jours et que je pourrais maintenant accepter son invitation, il m’avait juste dit: “Greille ton stock, je pars à 5h30 demain matin. Il t’en restes-tu un peu de ton drôle de petit tabac?”

Notre maître d’hôtel, paniquée à l’idée qu’elle perdrait soudainement tous ses étudiants à la veille de son meilleur contrat de l’été, avait tâté le terrain à savoir si je serais intéressé de rester, quelques jours seulement, après la fête du travail. Toute la grande aile de l’hôtel avait été réservée par la communauté crie pour un congrès de 4 jours avec des convives des deux gouvernements et de plusieurs représentants de d’autres nations autochtones. Elle m’avait promis que je ferais plus d’argent dans ces quatre jours que dans tout mon été probablement, ces gens-là savaient vivre affirmait-elle. Elle avait besoin de ses meilleurs, avait-elle aussi argumenté, titillant mon égo de presque quinze ans maintenant. Elle m’avait promis, vu le programme chargé et les longues heures demandées, qu’elle me logerait dans une des chambres du sous-sol, nourri aux frais de l’hôtel de surcroit. Et pour dorer la pilule encore un peu, elle m’avait offert de prendre trois jours de congé avant le début du congrès. J’avais presque deux ans d’avance sur mes camarades de classe, ce n’était pas cinq ou six jours d’école de plus ou de moins qui allaient faire la moindre différence dans ma vie, je pourrais partir pêcher au lac Preissac avec Jacques Authier enfin. J’acceptai l’offre de l’hôtel évidemment sans même consulter mon père.

J’étais installé confortablement dans une grande chaise que Jacques avait fabriquée lui-même, commodément installée au bout du quai pour les rêveurs et les contemplatifs. De son quai, on pouvait regarder le soleil descendre sur des petites îles éparpillées droit devant. À cette heure-là, mon compagnon de pêche était généralement couché et ronflait comme un ours, d’autant que dès la vaisselle du souper débarrassée on avait fumé le calumet de paix accompagné d’un bon thé du Labrador frais séché. Le lac n’était plus qu’une ballottante feuille de bronze, le ciel un chamoirage hallucinant de bleus, de jaunes et d’orangés; tout ce qui retroussait de l’horizon avait comme plongé la tête première dans le lac en un double identique, symétrique et d’une vertigineuse profondeur, les îles retournées sur elles-mêmes des galettes de mousse vert sombre défiant toute gravité flottant nonchallamment entre ces deux mondes. Un tout petit vent d’août encore chaud soufflait sur moi et la faune batracienne avait entamé son long concerto de nuit appelant désespérément l’amour, l’amour, toujours l’amour. L’heure n’était plus qu’aux songes.

Août s’était presqu’entièrement enfui et aucune tempête digne de ce nom n’était venue bardasser mon triste radeau. J’étais allé sur les chemins de pénétration avec l’oncle Aurèle et tante Colombe, faire avec eux et les ours provision de framboises pour l’hiver et avec les oncles David et Raphaël taquiner la toute petite truite dans une dam de castor derrière la bleuètière de Val Senneville. J’avais aussi renoué avec mon ami Louis Baribeau maintenant déménagé à Sullivan. Louis se sentait tout aussi déraciné que moi dans ce trou perdu comme il l’appelait, lui qui au surplus était maintenant envoyé en pensionnaire au collège de Papineauville dans l’Outaouais pendant toute l’année scolaire. Il ne savait plus comme moi retrouver les anciens repères de sa jeune vie et tremblait d’effroi à la seule idée de finir bijoutier comme son père. J’étais quelquefois parti le rejoindre sur le pouce et nous partions sur son mini-trail, espèce de toute petite moto qui s’apparentait davantage à un suppositoire pour Harley-Davidson, faire les fous sur la slam de la mine Sullivan et même piquer des pointes jusque chez mon frère Doris à Vassan, se baigner dans la petite rivière au bout de sa terre histoire de calmer le feu qui nous prenait aux fesses d’être restés assis trop longtemps sur sa ridicule moto dessinée pour les nains. Trop jeunes pour sortir dans les hôtels, nous buvions quelques bières chez Doris ou icitte et là en faisant semblant d’être des hommes et en se racontant des sornettes. Louis n’était pas la plus modeste des personnes. En terme de modestie, aurait-il pu dire, nul ne lui arrivait à la cheville, et il était aussi quelque peu mégalomane. Probablement rendu au même point que moi dans sa condition de jeune mâle, il m’inventait des histoires abracadabrantes avec toutes sortes de filles de Val d’Or qui empestaient le sexe à plein nez mais qui étaient toutes comme par hasard parties ailleurs ou impossibles à rejoindre pour le moment. Et moi je respectais le serment de silence fait à la pauvre Marie-Lise et je n’avais rien de bien excitant à raconter à ce chapitre-là alors je créais moi aussi quelques histoires sans beaucoup de conviction cependant.

L’été m’avait fait le plus grand bien. J’avais vécu une poussée de croissance exceptionnelle me forçant même à racheter vêtements et chaussures pour aller travailler à l’Escale et aussi pour la vie de tous les jours. En un été, j’avais quasiment atteint ma taille adulte, un bond de quatre ou cinq pouces, et le grand air m’avait gratifié d’une mine radieuse, une peau basanée à souhait. Pendant tout ce temps j’avais aussi laissé pousser une longue chevelure blonde et bouclée, ce qui était le nec plus ultra à l’époque bien qu’encore interdit à l’école. Ma tante Colombe disait que j’avais finalement perdu toute ma graisse de bébé. Habituellement j’étais très critique par rapport à ma personne et pourtant j’avoue que je me trouvais soudainement pas si pire dans ma forme nouvelle et améliorée. Miss Saint-François-Solano ne perdait rien pour attendre mon retour.

La divine Évelyne

Outre mon ordinaire, on m’avait mis en charge de la salle de conférence au sous-sol et ce travail consistait à garder les lieux propres, le café bien frais et les cendriers propres et vides. On fumait encore partout dans ce temps-là. Ça impliquait évidemment de courir en fou pendant les pauses pour fournir à la tâche sans nuire aux débats. Je devais également faire la plonge des tasses et des verres qu’on servait en bas ou dans la grande salle à manger en haut, le soir venu quand la salle se transformait pour accueillir des musiciens et toutes sortes d’animations pour les congressistes. Et on y buvait allègrement jusqu’aux heures interdites et même bien au-delà. Et les réjouissances avaient aussi gagné les dortoirs. Le soir venu, le service aux chambres ne dérougissait jamais, on y revoyait souvent les mêmes figures prises des mêmes appétits dans des lieux nouveaux, de nouveaux complices d’une nuit ou des filles qu’on faisait venir de Val d’Or comme de vulgaires pizzas. La table mise et la bouteille ouverte, en tendant poliment la main, plus le péché devenait gênant plus la discrétion se transigeait tacitement à prix d’or.

Je devais également m’assurer que le bar était continuellement ravitaillé en verrerie propre et étincelante, les stocks de bière renouvelés à même ceux de l’énorme frigo de la cuisine et veiller à ce que la barmaid ne manque jamais de tous les fruits bien parés dont elle avait besoin pour pratiquer son art. L’occasion était belle pour tout le monde de faire un maximum d’argent et c’est pour cela qu’on faisait appel aux meilleurs. La divine Évelyne était toujours la première à se présenter quand il y avait de l’argent à faire, une fille taillée sur mesure pour les grandes occasions. Les mardis soirs de pluie ou les réunions du club Optimiste, très peu pour elle. On lui abandonnait volontiers le bar les grands soirs parce qu’elle savait le transformer en véritable machine à imprimer de l’argent. Elle avait le sourire et la façon qu’il fallait et un corps remarquable qu’elle savait mettre en valeur par une tenue savamment étudiée pour détrousser sans pitié les buveurs. Toute cette beauté animale, cette grâce féline, un entregent hors du commun, constituaient parmi les plus impressionnants arguments de vente sous pression qu’il m’avait été donnés de voir. Cette vraie femme était conçue pour les vrais hommes, elle n’avait qu’à pointer du doigt et dire “Toi!”, tous seraient lamentablement tombés sur leurs genoux, misérables et suppliants. Elle devait être au début de sa trentaine mais une nature exceptionnelle la maintenait au sommet parmi les plus désirables créatures que j’avais pu voir et sentir de près à ce jour. Mais il est de ces guerres que même le meilleur guerrier n’entreprend jamais tellement la cruauté de la défaite est prévisible, il nous reste essentiellement le rêve pour toute stratégie. Je devais tout de même demeurer efficace et en mode charme continuellement parce qu’à la fin de la soirée, une partie de la manne qu’elle accumulait dans un vieux sceau à glace sous le comptoir finissait dans mes poches. Et c’est elle qui calculait le partage à son gré, au mérite, à l’humeur. Et n’en doutez point, demeurer en mode charme avec elle ne demandait pas la moindre parcelle d’énergie de ma part.

Les choses s’étaient amorcées lentement me donnant amplement le temps de voir venir. Les premières journées, les congressistes toujours sérieusement appliqués, avaient encore généralement les idées à leurs affaires. Les longues périodes de réunion me laissaient le temps de rattraper les tâches laissées en plan. Puis le rythme s’est accéléré. Les dernières soirées étaient vivement animées, la grande salle présentait des musiciens, des spectacles traditionnels autochtones, certains dansaient, la plupart buvaient allègrement, hauts-fonctionnaires, sous-ministres ou chefs de clan confondus dans la joie.

Comme convenu, on m’avait donné les clés d’une petite chambre à l’abri du tumulte, au sous-sol, généralement louée bon marché seulement quand l’hôtel était complet. L’ameublement était minimal. Une petite salle de bain à droite en entrant, à gauche un porte-manteaux ouvert, au fond un grand lit avec une table au bout sur laquelle reposait un téléviseur, deux tables de chevet, une seule chaise, une seule petite fenêtre en hauteur, givrée et munie d’un grillage et voilà à peu près tout le portrait. Après avoir fermé les festivités aux petites heures du matin, je me réfugiais là le temps d’un somme. Je devais me lever vers six heures pour aller installer le petit déjeuner de type buffet dans la grande salle à manger dès six heures trente et y veiller jusqu’à neuf heures; puis l’entretien de la salle de conférence recommençait, le dîner, le souper, la soirée reprenait. Le samedi était finalement venu, dernière véritable journée de l’aventure, le lendemain tout s’arrêterait avec le déjeuner. Je pensais que j’avais tout vu, mais le pire restait à venir.

Les congressistes ayant complété leurs savants travaux, toutes propositions bien secondées et approuvées monsieur le président, les beaux discours perforés de trois trous retournés dans leurs cartables y rejoindre les nouveaux comités ad hoc et les belles promesses, il était temps maintenant pour eux de passer aux choses sérieuses: le plaisir. Le déjeuner englouti, ils avaient à peu près tous quitté vers l’île Siscoe pour y jouer au golf ou bambocher dans le clubhouse tout l’après-midi nous laissant le temps de respirer avant la tempête du soir.

La cadence avait grimpé de quelques coches et frôlait maintenant la limite de ce que je pouvais tenir. Le rush du souper était passé, les tables nettoyées et redisposées version salle de spectacle, tamisées les lumières, et en avant la musique la boisson coulait à flots et les pièces sonnantes pleuvaient dru dans la petite chaudière de la divine Évelyne. Ces gens-là fêtaient comme si c’était la dernière fête de leur vie. J’avais de la broue dans le toupet et je courais de la cuisine au bar, du bar à la salle en bas où les plus grandes gueules se réfugiaient pour étirer les discussions à l’abri de l’orchestre, une charge de vaisselle par-ci, un voyage de glace par là, un peu de service aux chambres entre ça, du réfrigérateur au bar avec des voyages de bière à reclasser dans les petits réfrigérateurs sous le comptoir du bar. Moments de grâce, cependant, lorsque descendu sur mes genoux pour y pousser les bières, j’étais aux loges pour apprécier les deux longues et gracieuses jambes de la divine Évelyne en jupe très courte qui allaient et venaient allègrement dans un frisson de nylon devant mon regard hypocrite mais ravi.

Dans l’étroitesse des lieux, quand nous nous croisions, impossible de ne pas frôler un peu ce divin corps et elle parait en me signalant la voie d’un subtil toucher sur mes hanches ou sur mes épaules. Si bien qu’il me vint de sérieuses rougeurs aux joues que la divine Évelyne prit pour une poussée de fatigue. “Assis-toé un peu, mon Loulou, t’as l’air vanné, prendrais-tu un Coke, quelque chose?”, me dit-t-elle en me poussant son tabouret de bois. “Tu sais que je ne t’avais même pas reconnu mercredi en te voyant”, dit-elle ensuite, en versant mon verre. Nous n’avions sérieusement travaillé ensemble qu’une fois au début de l’été quand un magnat du diamond drill de Val d’Or avait marié sa fille en grandes pompes. “L’été en Abitibi t’a fait du bien, mon Loulou, t’es rendu pas mal beau bonhomme, j’te l’dis, je ne t’avais même pas reconnu. Sont beaux tes cheveux de même.”, fit-elle en passant un peu ses doigts dans mes boucles et en m’offrant son plus beau sourire. Il ne m’en fallait pas énormément pour partir à rêvasser de l’impossible conquête et la machine s’emballait, prête à décoller à pleins gaz.

Jusqu’à ce qu’elle finisse son baratin en me pinçant la joue comme une vieille maîtresse d’école condescendante ou une matante un peu chaudasse. J’étais aussitôt redescendu illico dans le bas de la côte devant un Everest à remonter comme une limace la bave à la gueule.

La pause finie, j’ai vite remballé mes brèves illusions et amorcé courageusement le dernier sprint de cette interminable et épuisante soirée, prélude à la vraie tombée de rideau, mon retour en ville inévitable maintenant

En eaux troubles

Le ciel s’obscurcit d’une seule traite sans prévenir, un craquement sec du tonnerre ramena la lumière pour un bref moment et le lac Preissac se gonfla d’un coup telle la pire des pires mers enflées par les grandes bourrasques, et l’enfer nous prit totalement par surprise. Le temps d’absorber le choc, de voir s’envoler toutes choses et de reprendre mes esprits, je flottais seul sur un radeau de billots de cèdre savamment liés les uns aux autres par un tressage de vieux cordage de lin. Emporté dans une danse folle, je m’accrochais désespérément sous les grondements qui déchiraient la nuit. À moitié aveuglé par la pluie battante, je la vis émerger vivement des eaux devant moi bien droite la tête par en haut les bras en croix faisant monter avec elle un blanc bouillon d’eau. Morte ou vivante? Les peaux blanches, vertes et enflées, sa noire chevelure n’était qu’une lugubre plantation de sangsues agitant chacune sa baveuse queue et s’étirant dans toutes les directions. Pour toute robe un enchevêtrement de cordages verdis par l’eau et entremêlés d’algues pendantes et de lambeaux de chair morte. Une main pourrie s’accrochant au cordage de mon radeau et l’autre tenant une machette rouge de rouille frappait violemment les billots et le cordage de mon bancal esquif manquant mes doigts de peu. Les yeux exhorbités sans couleur, énormes billes blanches sans vie, ses lèvres grises et bleues, gonflées et à moitié grignotées par les bestioles du fond de l’eau se mirent à s’entrouvrir tout lentement comme une longue grimace pour laisser sortir langoureusement une anguille de quatre pieds qui faillit se rendre à moi puis dévia disparaître dans les blanches écumes du lac en furie. Et Thérèse Authier pourtant morte, du plus profond de sa gorge dans un grave son de basson marqué du roulis de l’eau dans sa pipe inondée qui râlait: Jhhhâââââââââââââââââques, Jhhhâââââââââââââââââques, qu’est-ce tu fais Jhhhââââââââââââââââques?”, en frappant et en frappant sur le pont de sa machette rouillée cherchant toujours mes doigts agrippés fermement aux cordages. Et elle frappait . . . frappait . . . frappait . . .

La porte. C’était à ma porte qu’on frappait. Comment pouvait-il être six heures déjà, avais-je passé tout droit pour le petit déjeuner? Je me précipitai en bas du radeau, du lit devrais-je dire, tout le bozarlo aux quatre vents oublié là dans l’ébaubissement, je bondis en trois enjambées vers la porte que j’ouvris d’un coup sec. Elle se tenait là, debout dans le corridor, la chevelure encore mouillée et superbement belle même démaquillée, une bouteille dans une main, dans l’autre deux coupes, un long tricot de coton blanc qui lui descendait juste sous le paradis perdu et qui la moulait juste assez pour laisser deviner que pas grand-chose d’autre ne recouvrait ce corps divin. Vision hollywoodesque et la nuit avait encore quelques heures à contribuer. Un agaçant sourire accompagnait son regard espiègle fixé directement sur ma pauvre dignité complètement envolée bien que misérablement pendante devant ses yeux. “Ch’peux-tu entrer?” fût sa question. Non, salope, sèche dans le corridor. Question idiote s’il en fût une, idiote, mais idiote. Heureusement que ces mots sont restés coincés quelque part dans mon effarement et ne sont jamais sortis de ma bouche.

Ici s’arrêtait étrangement le rêve, brutalement. Tout ceci était maintenant aussi réel qu’improbable et je la fis entrer refermant la porte derrière elle en gentleman. J’avais grand peine à croire que je fermais la marche derrière cette créature des dieux qui s’en allait tout droit vers ma couche. Le plus naturellement du monde elle me dit: “C’est pareil comme le trou qu’ils m’ont prêté, t’as rien qu’une chaise toé-si, ça te déranges-tu si on s’installe tous les deux sur ton lit?” J’allais le proposer, je l’avais bravement pensé dans ma tête du moins, pendant qu’elle versait déjà le rouge dans les deux coupes et que je me demandais bien quoi faire de ma gênante nudité. Je me suis donc assis tel quel sur le lit défait cherchant nerveusement la bonne pose. Les coupes pleines, elle me tendit gentiment la mienne. Mais avant de venir s’asseoir près de moi, elle déposa la sienne, fit disparaître le blanc tricot dans une gracieuse ondulation du corps ne laissant derrière aucune trace du moindre tissu comme je l’avais soupçonné. Puis elle laissa négligemment tomber le vêtement sur le pied du lit en me disant tout simplement: “Tiens, mon beau Loulou, ça va être moins gênant de même pour toé.”, reprenant son sourire espiègle déjà vu et en prenant grand soin d’observer l’effet que sa nudité soudaine produisait sur moi. Son fabuleux corps maintenant dans son plus élémentaire costume de chair tenait absolument toutes les promesses faites à mon imagination prolifique. Tout ceci était cependant tellement surréel, on aurait dit deux potes de chantier prenant la pause et placotant le plus simplement du monde, il ne manquait que les boîtes à lunch. “T’as-tu des cigarettes?, il ne m’en reste plus.” me demanda-t-elle. Et je sortis mes Sweet Caporal toutes faites, lui en offris une, et nous entreprîmes la conversation en boucannant tout bonnement, on aurait pu être à un arrêt d’autobus, ça aurait été pareil. Surréaliste, soit, mais je sentais que la guerre était tout de même sournoisement appelée et que toute cette désinvolture n’était que stratégie de reconnaissance, ruse de sioux. Elle s’efforçait de bien tenir sa place et d’éviter tout contact qui aurait pu faire virer le vent et venir enflammer le débat prématurément.

Jusqu’à la fin de sa clope.

La cigarette aussitôt écrasée, sans qu’elle ne prononce un mot de plus, je sentis sa chaleur s’approcher de moi, ses mains tracer leurs routes avec assurance le long de mes cuisses et ses yeux pénétrer ardemment les miens pendant que son corps se retournait gracieusement sur ses genoux. J’étais paralysé sur place par le poison venim de son regard. “Laisse-toé aller, mon Loulou, laisse-moé faire.” dit-elle tout gentiment. Et mes ambitions gonflées à bloc s’élevèrent vers le ciel demandant grâce à coups de timides petits soubresauts. Et avant de lentement disparaître vers mon bonheur, ses beaux grands yeux me firent un ultime sourire rempli des promesses du plus beau des voyages.

La nuit était toute douce sur l’Atlantique et j’arrivais tout droit d’Angleterre bercé par les grands cargos sur une mer radieuse, un vent chaud balayait mon corps qu’on sortait de sa petite boîte de métal ouvragé et qu’on déballait soigneusement sur un grand quai mou drapé de blanc. J’étais devenu ce dur bonbon rose au centre mou importé d’Angleterre de madame Rutkowsi qu’on se glissait suavement à la bouche et qu’on caressait longuement de la langue, qu’on lèchait délicatement les papilles excitées par cette douce saveur qu’on savait n’être que le prélude à l’explosion du merveilleux liquide aux fruits caché dans son coeur, et on accélérait les mouvements de la langue et on pressait le dur bonbon entre le palais et la langue et on l’y roulait, roulait, et crevant d’impatience, on finissait inévitablement par croquer délicatement ce qui restait d’obstacle au plaisir ultime et la joie se répandait enfin dans nos bouches gourmandes. Puis on regrettait de n’avoir pas su faire durer ce plaisir béni des dieux et on maudissait tous les saints du ciel pour notre crasse impatience.

Mais la divine Évelyne savait ce qu’elle faisait, elle opérait sur mon corps d’homme-chérubin en chirurgienne expérimentée, calme et sûre de ses gestes. Il est de ces guerres où on ne saurait que faire d’une arme chargée à bloc, trop prompte, on devait délester et sacrifier des munitions en aval pour être en mesure de livrer en amont un meilleur combat. La nuit était encore jeune, son plus doux sourire était venu me confirmer que tout allait encore bien et nous avons retrouvé nos coupes, l’un contre l’autre cette fois-ci, et je lui ai proposé de fumer le calumet de paix histoire d’apprécier le moment. Et nous nous sommes abandonnés à l’herbe enivrante qui a eu raison des dernières gênes, de délicats touchers tendrement initiés pour compléter les douces présentations entre nos corps inconnus.

J’observais d’un oeil amusé la petite fenêtre grillagée dans le haut du mur et je me disais que je ne saurais jamais fuir par là. Dans l’heure complètement bleue de la nuit, avec le givre dans les petits carreaux et le mauvais angle, j’ignorais complètement ce qui se tramait dehors, de l’autre côté. Dans les arbres les feuilles se viraient déjà de stupeur pour ne rien y voir, la colère de Thor grondait en sourdine au loin. Le vent d’ouest avait soufflé les derniers grains de sable de mes carrés d’enfance et l’option de fuir n’existait plus, n’était certes plus envisageable pas même désirable. Les rares silences devenus un saisissant choral romanesque qui résonnait dans mon oreille comme le chant du chérubin abandonné à sa muse, la longue plainte heureuse du sacrifié soudainement sanctifié.

Avant le lever du soleil, j’aurais transpercé la muraille des gardiens de l’innocence pour traverser définitivement dans le camp des hommes.

À son corps défendant, entre l’heure bleue du soleil qui se perd sous l’horizon et les roses de l’aurore qui nous le ramène, la pauvre déesse Évelyne rejoignait craintive ses quartiers au bord du Léthé, ruisseau de l’oubli et affluent du Styx, grand fleuve qui entourait l’enfer de ses eaux. Elle tentait désespérément d’y dissimuler aux regards et d’y faire oublier comme elle le pouvait cet encombrant habit de chair qui faisait sur elle baver d’envie tous les chiens de l’enfer et rager les courtisanes, ses adversaires emportées dans la pire des jalousies mesquines. Cette beauté et toutes ses grâces qu’on attribue d’emblée aux grands dieux du ciel se faisait alors cadeau des grecs. Aux mauvaises nuits de la lune, son habit de chair devenait un insupportable manteau de viande odorante excitant le museau des bêtes et elle devait le porter comme une prison d’effroi. Même les trois énormes gueules dentues de Cerbère, gardien du Styx, ne pouvaient contenir tous les chiens de l’enfer et les empêcher de traverser le fleuve et de partir à sa chasse, de s’entretuer pour l’éphémère bonheur de baver dans son cou et la gloire d’y enfoncer leurs crocs le temps d’un bref et sauvage emportement. Sentant venir la rance odeur de la meute, elle suppliait alors sur ses genoux descendue Phlégyas de la prendre à bord de sa gondole et de la faire traverser chez les Innocents, ces chérubins aux corps d’homme accomplis que l’innocence gratifiait d’une auréole de protection divine, lénifiante image de pureté comme une promesse de douces et suaves étreintes. Et elle voguait les instruire une fois de ses plaisirs qui les enjôleraient pour un moment mais leur feraient perdre à jamais leur chemin de retour.

Et la divine Évelyne me fit ainsi l’école de la nuit. Elle ouvrit bien grand le cahier, écartant en petits gestes délicats les tendres pages de chaque côté de l’épine profonde, elle m’invita à embrasser du regard les douces connaissances que ses doigts révélaient ainsi à mes yeux, délivraient pour mes lèvres soudain prises de la soif d’apprendre, mes doigts pressés d’y écrire des douceurs. Dans son merveilleux conte, on laissait découvrir à la jeune classe la clef magique par laquelle l’élève bien instruit sur les façons de tirer la ficelle pouvait à gré la faire rire, la faire danser, lui faire chanter les plus beaux cantiques, la faire vibrer jusqu’à la mort de toute souffrance, lui offrir la joie ultime tant que faire se pût tolérer. Et la joie menant à la joie, elle offrit ensuite de bonne grâce sa croupe divine comme monture à son élève pour une grande calvacade. Du petit trot au grand galop, au bout de cette nuit qui achevait, le jeune chevalier rejoignit bientôt la ligne du grand partage, celle où on laisse les enfants derrière et où on rejoint la race des hommes dans un cri guerrier qui nous tue et nous fait naître d’un même souffle. Moultes vaines appréhensions s’évanouissaient, aucun gardien ni aucune muraille ne se dressaient ultimement devant le passage qui se traversait bien aise, le sauf-conduit pour la félicité en son fourreau profondément emmagasiné.

Puis, sitôt traversée la ligne de partage, délestées toutes les charges, son délicieux sourire bienvaillant et lumineux dès lors qu’elle entreprît de m’accueillir d’un long et goulu baiser parmi les hommes nouveaux-nés.

Mais encore la détresse infinie que son regard sombre et honteux ne pouvait maintenant plus dissimuler faisant déjà ses coupables adieux à l’enfant qui mourait du même souffle étendu sur elle.

Rentrer à Montréal était toujours pour moi la chose la plus sinistre au monde, spécialement après cet été 1972 marqué au fer rouge dans mes souvenirs. En ville, je devais reprendre ma place dans le tout petit casier déterminé comme étant le mien par mon sexe, la langue que je parlais, le quartier que j’habitais, l’école que je fréquentais, le niveau scolaire où j’en étais, la musique que j’aimais, les vêtements que je portais, la longueur de mes cheveux, la dôpe que je fumais et quoi d’autre encore. Tous les gens dans cette ville étaient rigoureusement classés comme des lettres à la poste et la vie se passait en groupes d’intérêt, comme des petits troupeaux homogènes.

Je ne résiderais plus à la poste restante pour un temps avec tous les parias comme moi flottant sur leur radeau sans pavillon. Elle était bien finie la liberté dans l’aventure, mon âme en dérive devait vite nager jusqu’à la grève, retrouver ses habits et reprendre sa route. Être nulle part possèdait toujours l’avantage énorme qu’on pouvait y être nimporte qui et n’y faire que ce que nous dictaient nos désirs.

Ma tante Colombe me préparait toujours gentiment un lunch pour la route. “Garde ton argent dans tes poches.”, me disait-elle tout le temps comme quand elle me chicanait d’acheter des cigarettes toutes faites. La grande dépression, la crise comme elle disait, l’avait profondément marquée, toutes les choses pouvaient venir qu’à manquer dans sa philosophie et elle n’avait pas totalement tort, la vie me le ferait bien savoir en son temps. C’était toujours le coeur en-dessous du bras qu’elle et mon oncle Aurèle me regardaient partir et j’allais toujours à pied vers le vieux terminus d’autobus histoire de remettre aussi le mien un peu à sa place avant d’embarquer. Je les aimais profondément et j’avais toujours peur que l’un d’eux n’y soit plus à mon retour. En piquant par la cour en arrière, j’ai eu un pincement en voyant se dresser dans la pénombre le tambour qui descendait chez la pauvre Marie-Lise avec sa porte d’en haut bien fermée, les rideaux tirés, toutes lumières éteintes. Elle savait que je partais ce soir-là. Marche, mon homme, l’autobus ne t’attendra pas.

Aux retours vers la ville, j’avais toujours cruellement besoin de revoir et traverser les jardins de mon asile vivant pour vraiment marquer la fin d’un tome, le début d’un autre, et cette fois plus que jamais. L’autocar était presque vide, abandonné par les voyageurs de l’été. La grosse lune de septembre meublait un ciel sans plafond. De timides aurores commençaient à répéter au loin pour le grand solstice d’hiver, leur danse entre les arbres laissant deviner la profondeur des forêts. À cette hauteur de pays, la fraîcheur des nuits avait déjà eu raison des verts feuillus qui lançaient maintenant, comme autant de Riopelle, des taches vives et chaudes icitte et là sur la toile de fond, reprises en autant de reflets dans le bleu des lacs brillant des tribillions de diamants que la lune dessinait sur la crête de leurs eaux. Pas tellement loin après Louvicourt, la dernière veilleuse éteinte je me suis replongé dans le bienfaisant jardin mouvant qu’on abandonnait encore une fois à mon seul bonheur, mon corps inerte quittait à la faveur de ma seule conscience ouverte aux quatre vents.

Ma terre natale venait tout juste encore de répondre à une de ces quêtes d’homme, celle que j’étais venue faire sur son sol, lui demander de tenir des promesses que je lui avais un peu forcées dans la gorge. Un enfant avec tout un bagage d’angoisse dans son baluchon, le mal sincère de son pays et une quête singulière dans le coeur, était venu de la ville et aujourd’hui c’était presqu’un vrai homme qui en revenait, toutes ses missions accomplies. La terre d’Abitibi avait gracieusement répondu me gratifiant de deux de ses femmes. La beauté ingrate et sublime de la pauvre Marie-Lise et la divine Évelyne prisonnière de sa prison de chair, toutes deux profondément meurtries par la méchanceté des hommes, sont maintenant et pour toujours des passagères de mon coeur et je chéris pour toujours leur douce mémoire.

Une lucidité nouvelle me disait que mon pays pouvait très bien vivre sans moi désormais, lui qui effaçait une à une les traces de mon passage, redessinait les lieux à sa guise et fermait sans vergogne mes sentiers de pélerinage, enterrait un à un mes aïeux. C’était là ma dernière traversée du parc, seul en autocar dans l’express de nuit, et j’ai laissé les bienvaillants esprits de la nuit emporter cette souffrance du déraciné avec eux. En échange, j’ai offert pour toujours toute ma tendresse à ce pays qui m’a vu naître et qui garde avec lui mes plus beaux souvenirs d’enfant, qui accueille dans sa terre ma toute petite soeur, ma mère, mon père, Colombe et Aurèle et beaucoup d’autres que j’ai aimés profondément mais je me devais maintenant de construire ma patrie à même le sol sous mes bottes, peu importe où leurs pas me mèneraient. Je laisse mon frère Doris le grand résistant qui a toujours tenu tête aux courants d’exil tenir bravement le phare allumé, brandir bien haut notre gros “S” en aluminium et jeter une bûche dans le poêle de temps en temps histoire de garder mon froid pays au chaud pour les fois où d’aventure je retournerai l’aimer en personne.

Passé Mont-Laurier je me sentais déjà ailleurs que là. À partir d’ici, tout n’était plus pour moi que l’expansion tentaculaire du cancer de Montréal et au contraire des autres passagers, c’est là que je laissais le sommeil m’emporter pour souvent ne me réveiller qu’à l’arrêt des moteurs dans le terminus de la rue Berri.

Le matin était radieux, la ville s’éveillait lentement. J’avais faim et le goût m’a pris d’aller manger des bons steamés au Montreal Pool Room avec les puckés en fin de brosse. Pour la première fois, il y avait comme une place fraîchement libérée dans mon coeur pour aimer d’un tout petit peu d’amour cette foutue ville. C’était l’heure sublime et étrange que j’adore lorsque les fêtards de la nuit sont partis se coucher, le peuple du jour fait son dernier tournis dans son lit et par les trottoirs déserts les fous promènent leur chien imaginaire en parlant à leurs reflets dans les vitrines éteintes. En marchant paisiblement sur cette tranquille rue Sainte-Catherine, j’ai eu soudainement un flash, un stress aussi vif que soudain comme un pénible serrement des couilles. L’image du sourire enjôleur de la belle Nancy Donovan, reine de beauté de Saint-François-Solano qui revenait, sautant à pieds joints dans ma tête se remémorer à mon esprit distrait.

Merde.

 

Flying Bum

pieds-ailes

Crédit photographique: Richard Pelletier, la flèche.

 

 

Les hommes invisibles – 2

Deuxième partie

Deux femmes avaient mis bas à cheval sur deux lunes du mois d’août, un premier garçon et une première fille nés de deux frères de sang. À l’automne, l’aïeul silencieux se mourait sur son dernier grabat. Jamais n’avait-il livré les enseignements de son coeur, de ses gestes ou de ses paroles aux deux frères nés de son sang, l’art ou la manière d’être eux-mêmes pères à leur tour. Comme un secret qui ne devait jamais être passé, emporté dans la tombe. Les deux frères laissèrent aller les choses indifférents, laissèrent aller cette cérémonie païenne insensée que l’aïeul mourant n’avait certainement pas méritée, la fierté ne lui revenait d’aucun droit. On para d’habits en tout points identiques les deux poupons sans égard aux sexes. La mère du garçon protestait, on rassembla la famille sans elle autour du grabat de l’aïeul mourant. La femme disposa les deux bras de l’aïeul en croix puis déposa en un geste délicat le garçon à la gauche de l’aïeul du côté coeur, la tête du poupon reposant sur le bras décharné du mourant. Refit les mêmes gestes du côté de la raison pour la fille. Les poupons restèrent étrangement silencieux la crainte dans le regard encadrant le visage émacié de l’aïeul mourant, les lèvres entr’ouvertes en grimaces de souffrance, les yeux fermés sur la scène comme suppliant la paix de descendre enfin sur lui. Son épouse sanglotait. On tira de la scène un beau portrait pour égayer à jamais les meilleurs cauchemars des deux frères. L’aïeul mourut avant le solstice de l’hiver sans jamais avoir vu marcher sa suite condamnée à suivre des chemins qui ne se croiseraient plus.

Jean-Guy a été le premier à se lancer en bas du nid de coucou. La nuit espagnole avait laissé des cicatrices infectées. La furie du dépanneur était perpétuellement attisée par les témoins muets. Toutes ces caisses de vin et de spiritueux volées, empilées au pied de son grabat derrière son mur de caisses de Coke perturbaient le sommeil de Camil. La bière avait été écoulée incognito à travers les affaires courantes du commerce, les alcools se faisaient interminables à boire sans laisser de traces. On a longtemps cru que le motif du vol n’était pas totalement étranger à ses retards de loyer, Jean-Guy voulait compenser Camil en quelque sorte. La couleuvre jamais avalée, invoquant tous les prétextes au monde, Jean-Guy avait renoncé à sa participation dans les affaires de l’imprimerie mais était resté bien présent dans les alentours pour un temps, fidèle luron dans la vie parallèle mouvementée de l’entreprise; la pauvre Alice n’aurait pas tout perdu de son idylle insensée. On a embauché un beau gosse, sobre et présentable pour emplir le siège de représentant laissé vacant par Jean-Guy.

L’imprimerie et tout ce qui traînait toujours sous le salon de coiffure avait été déménagé dans un vieux quartier industriel de Ville Saint-Michel entre un débosseur italien et un tailleur de granit qui faisait aussi dans la pierre tombale. Ce ne serait plus nous les plus bruyants du voisinage. Le quart de million a vite été investi en aménagements, en équipements flambant neufs, dans l’enveloppe salariale qui a bien atteint une douzaine de chèques de paye par semaine dans les meilleurs moments. Mais encore dans quelques événements mondains qui s’espaçaient de plus en plus et perdaient de leur magie avec l’usure du temps. Comme toute bonne drogue, ils se devaient maintenant de gagner en puissance et en flamboyance pour se perpétuer. On achetait les cuisses de grenouille aux 20 kilos, le Liebfraumilch à la caisse, la mescaline à l’once. La distance prenait aussi son tribut, Camil devait toujours s’occuper de son commerce du désormais lointain Rosemont. Il passait lentement mais sûrement de partenaire silencieux à partenaire de plus en plus absent qui ne voyait plus l’heure de récupérer ses billes et qui ne manquait jamais une occasion de nous le rappeler. Chaque fois qu’on tentait de lui verser des dividendes, il refusait pourtant. Ambivalent et déchiré à l’idée qu’une quittance pourrait signifier la fin d’un épisode singulier de sa vie qui l’avait tout de même ressuscité de ses cendres et l’avait animé d’un feu nouveau. Et Alice n’en pouvait plus de se transporter de Boucherville à Ville Saint-Michel, elle faisait toujours la tenue de livres, la paperasse, le courrier qui me terrorisait toujours mais elle opérait de chez elle la plupart du temps ne venant au bureau qu’une fois ou deux la semaine. Les présences de Jean-Guy qui s’espaçaient, les spasmes au coeur d’Alice s’étaient apaisés. L’essentiel de l’oeuvre reposait maintenant sur mes épaules et celles de Richard, des heures et des heures de plaisir dans la shop. Dans le coin gauche, les affaires roulaient à un train d’enfer, dans le coin droit, ça sentait déjà la mort.

Six ou sept hirondelles sillonnent les airs,

le jeu rapide de leur vol ininterrompu

comme si elles étaient appelées par une voix –

les mouches deviennent moins nombreuses autour de ma tête.

Ton père est mort le mois dernier,

il est enterré… pas trop profond pour reposer

aussi vivant qu’une plume

sur le sommet de l’esprit.

Funérailles pour… , Robert Lowell, traduction inédite de Thierry Gillybœuf.

J’ai tellement eu peur de la perdre dans toute cette aventure brouillonne et embrouillée. J’ai sous-estimé sa force et ses espoirs, son amour. Aura-t-il vraiment fallu tout cela pour que naisse en moi le capitaine de mon propre navire, que je pousse enfin le vieux pirate de la pointe de mon épée au bout de la planche, en bas du bastingage, à l’eau vieille peau, débarrasse! Que je tienne le gouvernail à deux mains à travers ma propre tempête et que je voie poindre la grève à l’horizon. Je serai lentement devenu une sorte de père que mon père ne m’a pas appris, formé en cela par le plus grand des maîtres, le regard admiratif et l’amour inconditionnel d’un petit être pas plus haut que trois pommes. La petite main plus puissante que le plus énorme étau d’acier lorsqu’elle me tirait avec elle vers la lumière. Plus les choses allaient mal, plus je prenais du mieux étrangement. Encore à l’envers du monde. Il n’est pas rare d’observer, principalement sur des sujets masculins dans la vingtaine, que des dérèglements passagers de l’humeur n’occasionnent des comportements maniaques épisodiques, non récurrents si on est chanceux. On s’en sort généralement assez bien quoique toujours plus vulnérables que la moyenne des ours à d’autres types de dérèglements de l’humeur et il y a en a pour tous les goûts, dans toutes les saveurs et dans une grande palette de couleurs du gris sombre au noir profond.

Personne ne connaît jamais personne, ni toutes les réponses; connaître c’est reconnaître et personne ne veut reconnaître, se reconnaître à la limite. Aurais-je vraiment préféré être neuro-typique? C’eût été une voie plus facile. Administrer lucidement mes humeurs, marcher sur la corde tendue bien raide entre les deux côtés de toutes choses tout le temps, le côté sombre si envoûtant parfois. C’est un travail à temps plein, un travail invisible pour l’oeil distrait du quidam qui ne fait que passer par là. On dit que la créativité est une sorte de vapeur émanant d’une activité cérébrale en surchauffe. C’est ma génèse. C’est aussi en grande partie cette vapeur particulière qui me fait voir les choses sous cet angle très spécifique, me fait les décrire de façon singulière, me pousse à créer tous ces mots, ces images. Je suis cette vapeur, elle enveloppe le flou de mon existence toute entière. Jamais je n’aurais voulu être autre chose que ce feu de boucane. Mais tout finit toujours par passer dans le vent. Je n’en parle donc à personne. Je l’écris parfois.

Cli-cling!

C’était fini. Le soir descendait sur Ville Saint-Michel et sur bien d’autres choses encore. Les pauvres gens faisaient à l’époque la queue pour aller porter leurs clés de maison aux gérants de banque et de caisse populaire, la crise avait poussé les taux hypothécaires à des sommets. Les deux bozos qui nous enterraient d’ouvrage étaient disparus nuitamment avec leur sale fric après avoir monté un compte himalayen. Ça ou d’autres choses, le coeur n’y était plus, le super-héros avait remisé sa panoplie ridicule, son beau-frère rêvait de la sainte paix. Avec une équipée qu’on aurait cru sortie tout droit d’un nid de coucou, en pleine récession, on avait quand même monté en un temps record une affaire qui a occupé jusqu’à douze employés avec des méthodes excentriques et colorées qu’on enseigne probablement pas aux HEC. Mais on devrait.

Ma main était encore enfouie dans le passe-lettres découpé dans la lourde porte en bois, Richard solennel à mes côtés. J’étirais le plaisir. Les clés quittaient mes doigts et frappaient le sol de l’autre côté. Cli-cling!

On avait appelé le directeur de crédit de la très fédérale banque et on lui avait dit de venir chercher ses machines et d’apporter une quittance. On lui échangerait contre les dernières copies du plan d’affaires Mickey Mouse d’Alice pour lequel il était tombé comme une fillette et que ses supérieurs ne comprendraient certainement pas. Comme dans les plus beaux temples il y a des colonnes, pour les mauvaises créances, il a compris. Le reste liquidé, encanté, on avait passé la fin de semaine à nettoyer le bordel et jeter le reste dans un conteneur. Nous n’avions pas fait une faillite formelle, juste tourné la page sereinement. Samedi matin, Alice était venue. À même les classeurs de métal et un peu partout dans le bureau, elle avait rapaillé dans une boîte de carton un paquet de papiers qu’elle m’a formellement ordonné de conserver en cas. La boîte était à mes pieds, mon seul bagage. Quand les clés ont frappé le sol, on s’est regardés un moment Richard et moi. Chacun un drôle de tendre sourire, chacun une larme. Une chaude accolade, beaux-frères un jour, beaux-frères toujours. Les deux heureux que tout soit fini, on a tourné les talons une fois pour toutes. Sur tellement de choses.

Richard avait retrouvé la vie simple et heureuse dont il avait toujours eu envie. Il s’était rapidement trouvé un emploi de pressier sur une vraie belle machine à imprimer dans une grande industrie syndiquée. Jean-Guy est parti en exil quelque part en province le temps de se débarasser de ses démons. Il est revenu complètement sobre et je l’ai hébergé chez moi à son retour, le temps qu’il réorganise ses affaires. Il a été photographe de plateau sur une émission populaire du samedi soir puis longtemps directeur de tournée pour plein de belles petites vedettes de la chanson. Alice avait trouvé l’homme de sa vie enfin, un beau français de France qu’elle a rencontré lors d’un voyage dans le sud et qui est venu s’installer à Boucherville où il occupe la position de chef d’un restaurant prestigieux bien connu. Camil quant à lui a succombé aux charmes d’une cliente du dépanneur, sa belle Manon, belle femme bien ronde et toute rousse, pas du tout négligée ni négligente et surtout allergique aux chiens. Il a vendu le dépanneur de la rue Beaubien et s’est lancé dans une nouvelle affaire avec sa douce, Cravates Manon Inc.

Le journal sur le coin de la table titrait : Femme morte dans son lit, faute de médecin pour constater le décès, le cadavre reste sur place toute la fin de semaine en pleine canicule. Fleurette ne se sentait pas bien et elle était montée se coucher en plein party le vendredi soir. Hervé jouait de la musique dans la cave du duplex avec sa gang de cow-boys de pacotille et il était parti pour veiller tard. Quand il s’est réveillé dans son lit après une cuite mémorable, sa douce était grise et froide à ses côtés. C’était un samedi, ils ne sont venus la chercher que le lundi matin après qu’Hervé se soit décidé à appeler le journal. J’aurais bien aimé consoler le pauvre homme, mais je n’habitais plus là. J’avais trouvé plus grand à me loger ailleurs.

Ma douce attendait un petit frère pour mon fils qui était maintenant un grand garçon de deux ans. J’étais devenu directeur artistique pour une entreprise de Ville Saint-Laurent et j’assumais totalement la vie de famille, l’esprit serein. Elle devait accoucher ces jours-ci, elle était toute belle et toute ronde assise devant moi à la table. Le petit déjeunait tranquille dans sa chaise haute. Elle était due à la Saint-Jean-Baptiste, après on partait s’installer pour tout l’été dans un chalet qu’on avait loué dans les Laurentides. Je l’observais avec amour et aussi avec la tendresse un peu ridicule d’un futur père.

Nos yeux se sont croisés et sont comme restés pris un long moment les uns dans les autres. Son regard singulier n’annonçait rien de bon. Un frisson m’a traversé le corps. D’une main, elle soulevait délicatement le coin du napperon, son autre main se faufilait dessous. Je ne peux pas faire autrement, excuse-moi, il faut que tu fasses quelque chose, tu es convoqué. Elle soutirait doucement l’enveloppe brune qu’elle avait cachée sous le napperon puis l’avait mise devant moi, nerveuse. Mes vieux démons n’étaient jamais bien loin.

“In the end, there is no end.”

-Robert Lowell, Day by day

Je me suis annoncé, on m’a demandé de patienter. Assis sur le bout des fesses, la boîte de carton poussiéreuse d’Alice à mes pieds, la mort me semblait une douce alternative à ce rendez-vous obligé. Après un siècle et demi d’attente, je m’étais planté une cigarette sur le coin des lèvres, pas allumée. Ça me faisait du bien. J’étais leur seule victime ce matin-là, personne d’autre dans la salle d’attente. Il m’est apparu un petit bonhomme qui ne correspondait en aucun point à un bourreau ou au succube de l’état que j’attendais. Un jeune homme, trentaine, cheveux longs, barbe pas faite.

Monsieur St-Pierre? (Non, Jeanne d’Arc, tabarnak, as-tu du feu?) Suivez-moi, monsieur St-Pierre.

Mine de rien, le jeune avait un bureau fermé sur le bord d’une fenêtre, il fallait que ce soit quelqu’un d’important. Les pieds de céleri sont installés dans des cubicules minuscules d’habitude. Il me fait asseoir, fait de même. Sur un grand bureau étrangement propre et ordonné, seule une chemise de quatre pouces d’épais se tenait devant lui. Pas d’ordinateur, rien, ce n’était pas encore la mode. Mon dossier, assurément, quatre pouces d’épais, c’est pas rien.

ABC Secrétariat Arts Graphiques c’est vous ça, monsieur St-Pierre? Vous n’êtes pas facile à trouver, vous. Moi-même je passe mon temps à me chercher, innocent, inutile de nier rendu là. Selon nos observations, monsieur St-Pierre, vos rapports de déductions à la source sur salaires, vos documents corporatifs annuels, vos rapports de perception de taxe provinciale, de santé et sécurité au travail, l’impôt des corporations, rien de tout cela n’est vraiment à date. Vous pourriez nous devoir des sommes importantes, intérêts, pénalités et toute cette sorte de choses. Êtes-vous en mesure de fournir tous ces rapports? ABC Secrétariat Arts Graphiques a-t-elle encore des activités, des actifs?

J’avais chaud, le sang me frétillait de partout et les rotules me brûlaient par en-dedans. Je n’avais plus de salive, ma vue s’embrouillait lentement. Le fonctionnaire a bien vu, il me dit alors sur un ton soudainement différent: Vous savez, monsieur St-Pierre, ces choses-là ne sont pas plus faciles pour moi que pour vous. Il avait vu mon désarroi. Moi je revoyais le frère Côté en 7ème année qui m’avait violemment giflé pour plus tard me confier que ça lui avait probablement fait plus mal qu’à moi. Le frère Côté cachait des petits recoins moelleux sous des airs bourrus un peu forcés. Le jeune fonctionnaire avait probablement un petit fond moelleux comme le frère Côté. J’avais cru deviner à l’ordre impeccable qui régnait dans son bureau qu’il n’était probablement pas le plus vaillant. Généralement, les bourreaux de travail opèrent dans un bordel monstre. Je sentais, j’absorbais, on ramasse les munitions qu’on peut.

On était haut, je voyais Rosemont au loin par la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, aucune fuite possible de ce côté. Quelques classeurs bien propres, une plante unique, très verte et pettante de santé. Une belle déchiqueteuse à papier, son petit panier vide et propre. Derrière moi, la porte restée ouverte. Je me suis levé, je suis allé lentement fermer la porte sous le regard interrogatif du jeune homme. J’ai ramassé la boîte d’Alice, je l’ai déposée sur le coin de son bureau, je l’ai débarrassée du long papier collant qui la tenait fermée depuis tout ce temps et qui n’a même pas résisté. J’ai déplié les quatre panneaux de la boîte puis je l’ai retournée tout doucement laissant tomber tous les papiers pêle-mêle sur son beau bureau, jusqu’à enterrer mon dossier de quatre pouces qui traînait toujours là.

Son visage valait le déplacement.

J’ai tout simplement dit au jeune homme sur un ton calme facile à confondre avec celui d’un psychopathe serein et prêt à tuer : Tu vas avoir un gros choix à faire à matin, jeune homme. Tous ces papiers me terrorisent au plus haut point, je ne peux même pas y toucher, mes réactions seraient imprévisibles. Tu reprends toute l’histoire comme tu peux, tu démêles tous ces bouts de papier, tout est là parole d’Alice. Quand tu auras fini, tu me convoques et je reviens avec elle; tes calculs sont mieux d’être exacts, Alice est é-coeu-ran-te dans les chiffres.

Ou . . . tu attends que je sorte d’ici, mine de rien tu essaies la belle petite machine derrière toi. Celle qui a l’air de ne jamais servir. Tu fais du beau spaghetti en papier avec la grosse pile de paperasse et je te jure que je n’en parle à personne, jamais. Motus, bouche cousue.

Je suis reparti sans dire au revoir, sans me retourner, le coeur en paix, et je n’ai plus jamais entendu parler de lui, vrai comme je suis là.

Maintenant, j’ose croire que c’est la fin, la vraie. Mais comme le répète toujours et si bien mon cousin Germain, It’s not really over until the fat lady sings.

Flying Bum

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À propos de Robert Lowell

Robert Traill Spence Lowell est né le 1er mars 1917 à Boston, fils d’un officier de marine et appartenant à une éminente famille dont les racines plongent jusqu’aux Pilgrim Fathers. Il entreprend des études à Harvard, qu’il interrompt, et se convertit au catholicisme. Objecteur de conscience pendant la Seconde guerre mondiale, il sert plusieurs mois dans une prison du Connecticut. Par la suite, il sera un virulent opposant à la guerre contre le Vietnam. En 1940, il épouse la romancière Jean Stafford (1915-1979), dont il divorce en 1948, et épouse l’année suivante la romancière et critique Elizabeth Hardwick (1916-2007), dont il aura une fille, Harriet, née en 1957. Maniacodépressif, il effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Il est l’auteur d’une douzaine de recueils, dont Lord Weary’s Castle, qui lui vaut le prix Pulitzer de poésie en 1947 et The Dolphin, qui lui vaut un second prix Pulitzer en 1974.

Les hommes invisibles

J’ai noirci beaucoup de papier à ce propos, décrit la période à grands traits comme pure fiction, en entourloupettes rigolotes comme une caricature, en plus vrai que vrai d’autres fois. Puis je l’ai saccagé à coups de grandes ratures comme si de rien n’était, rien n’avait vraiment eu lieu, mais tout était bien là, toujours là. Sur mille carnets disparus depuis ou brûlés c’est pareil, en rapides diagonales, barbots illisibles, tenté en vain de ramener la fiction sur la terre ferme ou étendre une couche de terre sur la vérité. Oblique davantage qu’épique, récit imbuvable qu’oublier semblait la seule chose raisonnable à faire. Effacer tous les mots, tasser à jamais les témoins ou compter les morts, prêter le flanc ou tourner le dos, laisser le temps tout éteindre, guérir que voilà un bien grand mot. Les narrateurs de mes histoires sont en partie moi et je suis en partie eux, même lorsque c’est lourd à admettre, les uns se cachent derrière les autres, poussent l’autre par en avant et l’accusent, la voix des uns et des autres peut raconter tellement de vérités lyriques pour enfumer les bien-pensants ou le narrateur lui-même bien souvent.

“Mais quelquefois tout ce que j’écris à travers la lucarne de mes yeux râpés ressemble à un instantané, sinistre, rapide, criard, intensifié par sa propre vie, paralysé dans sa triste vérité. Tout est mésalliance.

Mais encore, pourquoi ne pas dire ce qui s’est passé?”

Robert Lowell, Day by Day, (traduction de moi)

Toujours est-il qu’en ces temps-là dans la force débridée de la vingtaine, sans avertir, mon esprit s’était mis lentement à prendre le champ, s’enliser dans une vase opaque. Voilà tout. Comme quand ti-cul on s’amusait à piétiner sur place dans les glaises du crique à marde avec nos bottes de pimp en se défiant les uns les autres. Qui se laisserait caler le plus creux sans paniquer, sans perdre finalement ses belles bottes au fond de la bouette dans ce jeu stupide, crier à l’aide qu’on nous sorte du marais siphonnant nos jambes sans pitié. Et j’ai perdu. J’avais pourtant un beau petit personnage public au-dessus de tout soupçon pour qui tout semblait baigner, je n’aurais jamais pu admettre une telle chose, personne ne passe aux aveux. Tout le monde joue le jeu avec tout le monde tout le temps. J’avais une compagne aimante, un poupon adorable, un boulot à faire, une belle job pour le gouvernement dans un beau collège, tous mes étés à moi. Dans ces conditions, qui n’eût cru que la destinée n’était pas déjà toute tracée en divines volutes embrassant l’horizon vermeil? Qu’elle ne me mènerait pas tranquillement par monts et par vaux partout, sauf tout droit dans quelque chose qu’on appelle honteusement du bout de la gueule un trouble de l’humeur? La chose me semblait bien assez répandue, quoique présumée gérable, surtout quand je comparais à quelques amitiés sincères que la psychose m’avait cruellement volées au fil du temps. Des esprits sains et particulièrement brillants partis à jamais sur un voyage de fous. J’avais raison. Mais encore j’avais tort. J’avais tout juste vingt-cinq ans. Qu’est-ce que j’aurais pu voir venir dans ce mauvais scénario où toutes les choses se mettent à se dérégler? Cette année-là, force m’est-il d’admettre que j’ai traversé un épisode pour le moins excessif.

Bien avant juin et la fermeture de mon atelier au collège, déjà je tournais en rond. Sa mère au boulot, j’abandonnais l’enfant à sa gardienne, je partais à la librairie du coin et j’achetais un livre au hasard. Si je l’avais aimé, je lisais l’auteur au complet. Puis j’achetais les livres par dizaines de dollars à la fois en me fiant uniquement sur le titre, le graphisme de la couverture, simplement sa couleur. Symptôme innocent. Puis les bandes dessinées européennes, beaucoup plus dispendieuses lorsqu’on réalise qu’elles se lisent en moins d’une heure. Vint un temps où je me rendais à la librairie, j’endossais mon chèque de paye et je le donnais au libraire. Heureusement que ma douce avait un bon salaire pour assumer le loyer, l’ordinaire. Elle ne posait aucune question, faisait tous les comptes sans m’en parler. Elle ramassait le courrier en entrant et elle le cachait; le courrier s’était mis à me terroriser, elle le savait, ça restait entre nous. Je lisais en berçant mon fils, dans le bain, au parc, je lisais tout le temps quelquefois toute la nuit. Je n’avais plus aucun sens du temps ni de l’argent. La fébrilité me prenait par grandes vagues. J’éprouvais une difficulté de plus en plus angoissante à retenir une idée dans ma tête, pas le temps de coudre les idées les unes à la suite des autres, ça déboulait trop vite. Des spirales de toutes tailles, des flèches pointant au hasard dans une direction ou une autre, des personnages ridicules sans corps que des membres raboutés, des lettres enluminées ne formant que bien peu de mots avaient remplacé l’écriture formelle dans mes carnets, artistique certes mais pénible à déchiffrer. Quelque chose d’effrayant dans le chaos, de beau et troublant. Dans un graphisme éclaté, un grand POW! toutes sortes de couleurs qui pissait des étoiles dans tous les recoins de la page, un superhéros. Je sentais le pouvoir d’un superhéros s’installer insidieusement en moi, toutes ses forces m’envahir. Mon égo s’enfler gros comme un cancer du moi-même. Je sentais que rien ne pouvait plus m’arrêter, même pas ces gentils prédateurs incrédules, empêcheurs de tourner en rond qui rôdent toujours alentour lorsque le sol devient instable sous nos pieds, que nous ne pouvons plus que combattre, que l’idée même de la défaite devient dérisoire, risible. Déjà bien assez de se battre avec toute cette nourriture qui devenait difficile à avaler, des litres et des litres de café, du vin de dépanneur bon marché. Et des clopes, un chapelet interminable de clopes. Ne plus se rappeler vraiment ce que les gens vous disent à l’instant même, se taire pour ne pas se trahir. Ce n’est jamais de la faute à personne, les innocents ont l’indifférence facile, les coupables le dos large. Si jamais tu te ramasses à l’urgence, n’en parle surtout pas à tout ce qui commence par p-s-y, disait le bon docteur du coin, jamais, es-tu fou toé, ça va rester dans ton dossier pour toujours. Malade mentalité mentale.

Il me disait tiens, prends celle-ci. Celle-ci ou celle-là, deux au coucher. Prends-en quatre le matin ou deux-trois le soir ça fait pareil, ça fait rien. Évite l’alcool, les drames, la police, c’est mieux de même. La jaune si tu ne dors pas, la verte si tu ne te réveilles plus. Une petite rouge avant les repas une grosse bleue quand tu ne manges pas. Peut t’étourdir, te faire somnoler ou provoquer l’insomnie, te tomber sur le coeur, te faire perdre momentanément l’appétit, le sang-froid, l’érection, les clés de char. Des choses qui peuvent arriver quand il ne se passe plus rien, des promesses, des promesses. Il n’y a pas de soulagement à prévoir dans un bref horizon, malheureusement. Lamictal-tal-tal, Olanzapine-pine-pine, Depakote-kote-kote, Neurontin-tin-tin, Effexor bâtard, l’arbre est dans ses feuilles Maluron Malurée. Mais parles-en pas à personne, Malurée est bien susceptible par les temps qui courent comme des poules pas de tête.

Je sais que cette histoire n’est pas celle que vous auriez voulu entendre, ce n’est certes pas la première que je vous aurais racontée. Ce n’est jamais qu’une histoire. La rectitude des mots et l’exactitude des faits s’y font la baboune. Personne ne sauvera plus personne, c’est la raison pour laquelle j’écris, le crayon bien serré dans mes doigts exsangues. Comme on serre un tronc d’arbre dans nos bras et qu’on s’accroche à sa force immuable; qu’on entend se lever les gémissement, les cris, la tempête. Que le plomb craque au bout du crayon. Qu’on veut retourner se crisser dans la neige sur le dos faire des anges, descendre dans la glaise douce et chaude, se laisser gober par elle. Et elle qui m’attendait tout ce temps, ses yeux parcouraient les traces laissées par l’écorce sur mon visage, y lisaient quelques lettres difformes qui tentaient de se rabouter en peu de mots pour écrire ma peur de ne pas revenir. Je prenais quatre, six, huit bains le même jour avec des feuilles mortes, des sels et des cailloux magiques pour la retrouver. Tenter la réunion comme un enfant pousse de ses petits doigts l’Amérique du Sud sur l’Afrique convaincu que ça va encore et toujours ensemble. Tu avales finalement deux petites jaunes en cachette, tu cesses lentement de parler tout le temps toujours trop vite de rien qui vaille; elle part toute belle danser ailleurs. Tu l’aimes tellement, tu n’as plus si froid. Tout va bien. Un enfant chaud collé au corps. Tu dors.

De biais de l’autre côté de la rue, au coin de la trois, dans une fenêtre du demi sous-sol en-dessous du salon de coiffure pour dames, À LOUER, me criait une petite pancarte orange fluo sur fond noir. S’adresser au salon. S’adresser au salon? À cent-cinquante pieds de chez moi, question transport, on ne fera pas mieux. Fallait pas me chercher. Voir si je pouvais me passer d’un beau local de même. L’appel de l’entrepreneurship intempestif était fort, une tare que je tiens de mon père qui ne voulait probablement pas s’effacer complètement de mes gênes. J’ai mis toutes mes énergies à focuser sur la bonne mise en scène et je suis entré m’adresser au salon. J’ai loué le local sur-le-champ, faut croire que rien ne paraissait, le mal toujours invisible. Tenez-vous bien ceux qui n’ont jamais vu une multinationale des arts graphiques pousser en-dessous d’un salon de coiffure comme un champignon magique. Les madames alignées la tête sous leurs ridicules séchoirs ne croiront même pas ça, le derrière va leur popper de la chaise, la tête leur monter s’enfoncer dans le globe brûlant. L’espace était idéal. Une petite pièce au fond sans fenêtre accueillerait mon banc de reproduction et la chambre noire qui vient avec, un espace plus grand qui bénéficiait de l’éclairage de deux fenêtres en coin accueillerait ma table à dessin, des tables de travail, mon bureau, du rangement, un divan pour faire cool. Un vieux pote qui habitait en haut du dépanneur voisin est venu m’aider à peinturer, étendre du beau tapis gazon brun rouille à la grandeur, on est partis en fous magasiner tout le matériel, on a emprunté le camion du dépanneur un vieil Econoline qui avait de la misère à se traîner de par les rues, on a tout ramassé y compris les équipements du pote en question qui se voulait photographe et qui avait décidé de s’installer avec moi, plus on est de fous. Des trucs de chez moi, de chez lui, en brouette d’un bord à l’autre de la rue. On a tout installé, aménagé, décoré en quelques jours, fébrilement serait un terme faible. On a pendu la crémaillère un peu plus que nécessaire; mon pote était alcoolique, un peu pour ça qu’il n’était plus mon beau-frère depuis un moment. Le dépanneur lui-même en personne qui voyait de la lumière de l’autre bord de la rue s’est joint aux festivités à la fermeture de son commerce avec son fils qui travaillait pour lui et quelques âmes en peine qui traînaient au dépanneur à défaut d’avoir une vraie vie. Le dépanneur avait aussi un discret petit revenu d’appoint à base d’herbe folle, de petits pavés d’haschich. Quand j’ai dégrisé le lendemain, j’ai réalisé un ou deux petits détails qui m’avaient jusque là échappé. J’avais maintenant un photographe alcoolique comme associé, un atelier de graphisme tout-équipé mais j’avais un calepin de commandes vide de tout trucage, aucune clientèle, pas de plan d’affaires qui tienne, et le pays qui amorçait une récession sans pareille. Bravo le timing. J’avais un vrai emploi qui recommençait à la mi-août au collège mais ça me semblait tellement lointain, irréel, improbable. Cou’donc, comme dirait le Marcel de Michel Tremblay, ch’tu tu-seul icitte à avoir des lunettes à pouvoir spécial?

Submergé, toujours. Affolé parfois. Toutes les choses se bousculent, les alarmes se déclenchent toutes en même temps; agir, toujours agir, vite, jamais assez jamais trop vite. Parler toujours, la gueule qui n’arrête jamais. Les ordres viennent de haut, tiens le menton hors de l’eau tant que tu peux. Pour certains, suffit de prier à se perdre l’âme, d’autres se noyer dans la musique, d’autres pris dans des tours de Babel en cure-dents, quelques bozos pathétiques écartés dans les centres d’achats. Moi, c’étaient les images, créer des images, les faire sortir du néant, être le premier à les voir venir, ébaubi. Petit je boudais la télé pendant la programmation mais j’y accourrais pendant les publicités, fasciné. À l’envers du monde déjà. De la sorcière bien-aimée, je ne retiens que son pauvre mari Jean-Pierre qui créait chez McMann & Tate, agence de publicité fictive, des images pour de la publicité télévisée, dans l’émission de télévision même, en pleine télévision, un héros de la subversion dans mon esprit, mais juste un autre dick finalement, un autre pauvre mortel mort plus tard tout seul comme un chien famélique et drogué aux opioïdes dans un parc à roulottes de l’enfer du New Jersey un pluvieux matin de novembre que tout le monde était occupé à regarder ailleurs que lui était retourné s’écraser dans l’anonymat du même bord du petit écran que tous les autres Tom, Dick et Harry que le nez magique de la bien-aimée sorcière n’y pouvait plus rien pour le pauvre homme ni sa douleur chronique insupportable et ses quatre chats qui pissaient partout. . .  relisez le passage mais trois fois plus vite, comme cela se raboutaient les pensées vitesse grand V, pathétiques grand P, couvait le feu sous la broussaille de ma cervelle en surchauffe.

J’ai décidé de tirer la chaîne sur les petits cocos toutes sortes de couleurs de la poule aux oeufs d’or des pharmaceutiques omnipotentes et de leur servile armée de bons docteurs du coin, l’heure de la délivrance était venue. Je me lance sans filet sevrer la déraison. Je ne suis pas le seul, évidemment je ne peux pas être le seul. Les autres, on ne les voit pas, tout simplement, mais ils se reconnaissent entre eux. Les âmes en congé d’invalidité, ces hommes invisibles sont partout. Me fondre avec eux dans la maîtrise de la comedia dell’arte, le désordre intérieur dissimulé sous des grands mouvements de cape à la Scapin, toute la fourberie d’un corps qui a l’air tout à fait sain qui joue que la vie est don’belle, la vie.

Jamais je n’aurais pensé que partir à la conquête du monde des arts graphiques passait par autant de beuveries avec tous ces voisins que je connaissais à peine. Camil entre autres, le dépanneur, qui avait au moins deux fois mon âge et un peu le physique et le look débraillé de W.C. Field. Il avait d’ailleurs été maître d’hôtel dans les meilleurs restaurants et aussi un prospère capitaine d’industrie dans le domaine de la cravate. Jadis habitant un chic bungalow de Duvernay, il crèchait maintenant dans le sous-sol de son dépanneur après avoir défié son épouse de choisir entre lui et deux énormes toutous au poil long frisé comme deux énormes moutons de l’enfer. Femme négligée autant que négligente, il n’en pouvait plus de vivre sous trois pouces de poils tout le temps, d’en respirer à pleins poumons et d’en manger inévitablement. Ou de passer toujours troisième. Elle avait choisi les chiens. Un simple grabat derrière un mur de caisses de Coke, une cuisine de fortune où il pouvait popoter avec brio n’importe quel plat connu dans une simple poêlonne électrique. Son hygiène personnelle se passait chez Hervé qui avait eu pitié de lui, Hervé était le propriétaire du duplex où je vivais rue Beaubien en face, de biais avec le dépanneur. Un autre beau superman à deux vies, introverti qui ne vous regardait jamais dans les yeux, illettré et peintre en bâtiments la semaine, flamboyant lead-singer d’Hervé Valiquette et ses musiciens la fin de semaine dans tous les grills westerns alentour de Mont-Laurier. À observer le dépanneur juste un peu, il devenait clair que lui aussi pouvait tout faire avec ses lunettes à pouvoir spécial. Birds of a feather diraient les chinois. Comme les bleuets, les fous ça vient par talles.

Les affaires n’embrayaient pas à un rythme satisfaisant à mon goût bien qu’on y était que depuis une semaine ou deux et c’est Camil le dépanneur qui avait finalement flairé la bonne affaire. À trois maisons de là, il y avait un commerce de secrétariat tenu à bout de bras par une vieille dame et sa fille. De bonnes clientes du dépanneur. C’était bien avant les ordinateurs et on y faisait à contrat toutes sortes de choses reliées au secrétariat, de la dactylo, de la rédaction et de la traduction, un peu de comptabilité, de l’adressage postal pour des petits périodiques, de la photocopie, un peu d’imprimerie. Une petite presse AB Dick, une plieuse, une guillotine à papier, quelques menus équipements de typographie et de reliure. La dame voulait vendre, prendre sa retraite. Évidemment, avec les équipements d’imprimerie et le petit fond de commerce, la chose devenait intéressante. La dame demandait douze mille et elle était prête à nous laisser Alice sa fille, pour un temps. Ni laide ni jolie, sans style et sans âge, un regard tantôt creux tantôt malicieux, Alice connaissait la routine de l’affaire et elle était particulièrement bonne dans les chiffres disait sa mère. Ni moi ni mon photographe alcoolique associé n’avions douze mille piastres à mettre dans le coup. Le dépanneur emballé par la belle affaire qu’il avait dégotée pour ses nouveaux amis a allongé tout bonnement la somme et nous avons longuement célébré l’événement le soir même sous le salon de coiffure, on the road again, I just can’t wait to get on the road again. Quand j’ai dégrisé le lendemain, j’ai réalisé un ou deux petits détails qui m’avaient jusque là échappé. J’avais maintenant en Jean-Guy un partenaire ex-beau-frère photographe alcoolique, Camil un ancien capitaine d’industrie de la cravate aux allures de W.C. Field comme financier associé, pas un mais bien deux plans de nègre amorcés dans le même code postal, Alice, une vieille fille étrange mais soi-disant bonne dans les chiffres maintenant à ma charge, une business inconnue mais bien réelle à faire rouler le matin même, personne de nous tous qui savait comment opérer une presse AB Dick et ma douce qui ne savait rien de tout ça encore. Du grand délire.

L’égo gonflé comme une montgolfière chauffée à blanc, tout se justifiait comme par magie; dans pas long je serais big. Quand l’argent pleuvrait sur nous comme la misère sur le pauvre monde, la douce abattrait son mur de silence une fois pour toutes. L’incrédulité n’aurait qu’un temps. Je portais mes lunettes à pouvoir spécial tout le temps, rien ne semblait avoir le culot de me barrer le chemin. J’étais fort. On m’avait nommé président haut-la-main, pas de pilules, rien. Une autre âme en peine s’était jointe à la fête. Un autre beau-frère sorti au repêchage, quelqu’un qui savait faire chanter une presse AB Dick sans fausses notes et ma chorale d’associés prenait lentement du corps. Camil avait préparé une variété hallucinante de petits canapés où dormaient pour toujours des petites choses qui venaient de la mer sur des petites douceurs qui venaient d’ailleurs, des petites sauces qui devaient venir d’un frigidaire quelque part, un solide cure-dents de fantaisie fièrement planté dans le centre comme un mât avec son petit drapeau froissé de cellophane colorée. Il avait fait nettoyer son costume de maître d’hôtel, s’était même fait la barbe, il sentait l’Aqua Velva et servait les convives incognito, ne voulait pas qu’on le présente comme notre associé. Silent partner était sa ligne, il y tenait, ça l’amusait. Jean-Guy comme à son habitude avait mis des heures à se préparer en gars décontracté qui n’avait pas l’air préparé tant que ça, pourtant tout dans sa tenue était étudié dans le détail du détail. Le champagne coulait à flot dans des flûtes en plastique et tout un chacun jacassait en même temps en se dandinant comme une volée de pigeons auxquels on aurait lancé de la moulée. Je me promenais d’un groupe à l’autre en me donnant de la contenance avec ma flûte, passant des cartes d’affaires fraîches faites à tout un chacun. Son monsieur et la madame Chose qui nous avait vendu son commerce qui procédait à la passation des pouvoirs en quelque sorte, le nez du bonhomme, ciboire, jamais rien vu de pareil, sur une peau crevassée et parcourue de veinures bleutées et de cratères blancs huileux, un énorme “brandy nose” motonné comme un chou-fleur toutes sortes de couleurs occupait tout le centre de sa grosse face ronde, sa fille Alice drôlement fringuée la tête comme plantée entre deux épaulettes jaune-pettant plus larges que dans Star Trek, l’étrange regard vicieux la face longue mais la jupe courte, des représentants de commerce qui deviendraient nos fournisseurs. Madame Chose nous présentait les clients dans leur beau linge de cocktail qu’on essayait de convaincre de rester clients après le départ de la patronne, qu’on les servirait comme du monde et tout le tralala. W.C. Field en beau maître d’hôtel n’avait pas pu s’en empêcher. À tour de rôle il nous attirait discrètement dans la cour arrière histoire d’aller goûter à sa nouvelle batch d’afghan qui grimpait nous grafigner le génie comme une belette enragée. Je n’entendais plus qu’une basse-cour de dindes qui gloussaient des borborygmes insensés, je n’osais pas parler, on avait poussé la note une coche trop haut, ça commençait à fausser de partout. Le bonhomme Chose et son appendice nasal de film d’horreur se ruait littéralement sur le buffet comme si sa femme l’avait privé de manger depuis leur nuit de noces en 39. La gueule lui a ouvert grand comme un crocodile et s’est refermée sauvagement sur un pauvre canapé, vieux innocent. Le cure-dents oublié dedans lui a embroché la langue et le palais ensemble. Il a bleui, la face tordue, s’étouffait, il a avalé tout le manger de travers en pompant désespérément son air par en-dedans et recrachait tout ça violemment mais le cure-dents tenait toujours bien en place. Le buffet s’est couvert de mottons de nourriture mâchée restituée, de bave et de sang mêlés. Dans l’horreur du moment plusieurs se sont dit qu’il était tard tout d’un coup. Dans la confusion qui régnait quand les ambulanciers ont installé le bonhomme sur la civière, je jure vrai comme je suis là que j’ai vu sa fille Alice faire des efforts surhumains pour s’empêcher de rire. Au moins mon supplice prenait fin. Mais cette fille me faisait de plus en plus peur.

La gaffe. On avait fait venir mon président de syndicat. C’était la pratique d’usage lorsqu’un employé venait offrir sa démission sans document écrit, il fallait un témoin syndical. La date de retour prévu était passée depuis trois ou quatre jours et je ne m’étais toujours pas présenté au travail, il fallait bien que j’agisse un jour ou l’autre. J’avais pris la peine de passer à l’atelier avant, ramasser quelques choses auxquelles je tenais avant qu’on m’enlève les clés. Je l’appelais la couette, mon président de syndicat qui eût été un si grand homme si tous avaient eu la même appréciation de sa personne que lui-même. La couette à cause de sa ridicule chevelure noire, rare et raide, lissée avec zèle, qui lui descendait jusqu’aux fesses finir en parfaite ligne droite avec sa ceinture de pantalon, pas un poil ne retroussait. Mais merde sa couette, mon mépris venait d’ailleurs. Maintenu président presqu’à vie en sacrifiant stratégiquement les conditions de travail des corps d’emploi peu nombreux comme le mien au profit des groupes majoritaires comme les appariteurs ou les employés d’entretien, son idée du syndicalisme me levait le coeur et je ne me gênais jamais pour le lui rappeler dans toutes les assemblées générales.

Dans la petite salle de réunion, je me sentais marqué au fer rouge par des stigmates beaucoup trop voyants mais le panel n’y voyait que du feu. À peine la directrice des ressources humaines m’avait-elle fait une moue étrange ne semblant pas saisir comment ni pourquoi on pouvait abandonner un statut si enviable de fonctionnaire de l’état, dans un environnement aussi permissif et décontracté qu’un CEGEP et en pleine récession économique de surcroît. Avoir su ce que je sais aujourd’hui, j’aurais réclamé un long congé d’invalidité aux frais de la reine bien que cela impliquait l’aveu officiel de l’inavouable et le retour des petits cocos toutes sortes de couleurs. Je préférais encore assumer ma diversité, mon invisible invalidité. La couette que j’ai cru avoir vu retenir péniblement un sourire baveux était demeuré stoïque et silencieux tout le long de l’entretien et n’aurait jamais eu, en toute syndicalité, la brillante idée de me tendre la moindre perche. J’ai quitté sans me retourner ce foutoir ennuyeux pour retourner à mon cirque céleste.

L’automne était venu, la neige pas loin derrière. On ne comptait plus les heures, celles travaillées pas davantage que celles festoyées. Alice s’était abonnée à nos festivités débridées et se donnait aussi à fond dans l’entreprise en roulant perpétuellement des grands yeux couleur du désir pour le beau Jean-Guy qu’elle voyait littéralement dans sa soupe. L’argent s’était mis à entrer après des débuts plutôt lents. Des élections provinciales tombées à point nous avaient apporté plus que notre lot de contrats, tous au noir mais on ne crachait sur rien, on se pilait sur le coeur mais on ne laissait jamais d’argent sur la table. Le prix du marché multiplié par une fois et demi pour l’argent sale des libéraux; pour les souverainistes de même qui payaient cash la facture des créditistes qui tentaient un retour sous Fabien Roy ce qui finirait par diviser le vote en faveur du PQ. Le calcul vaut le travail, toujours. La petite presse et les opérations alentour avaient roulé presque 24 heures par jour. Le pauvre Richard qui était le seul à rouler l’AB Dick avait toutes les allures d’un zombie mort debout à côté de sa machine. Puis, un client unique occupait presque toutes les heures disponibles de la presse à imprimer des circulaires qu’on assemblait ensuite, qu’on insérait dans des enveloppes et qu’on expédiait par courrier partout en ville. On troquait aussi avec ce client pour que notre propre circulaire soit distribuée du même coup dans tous les envois sur l’île de Montréal et cela faisait sérieusement boule de neige, le téléphone ne dérougissait plus après chaque envoi. Hervé était venu peindre au pistolet tout le sous-sol jusque là inoccupé et qu’on avait libéré de toutes les divisions inutiles. Ni cet espace nouveau ni nos équipements rudimentaires ne suffisaient à répondre au carnet de commandes. On embauchait à la pige toutes les âmes en peine du dépanneur pour les tâches manuelles, les belles-soeurs, les beaux-frères, les fils d’Hervé. Les plaintes s’étaient mises à se succéder, le bruit devenait insupportable pour le voisinage plutôt résidentiel, les machines, les camions de livraison, quelques petites fêtes nocturnes icitte et là. On avait besoin de donner un grand coup. S’équiper mieux, déménager dans un espace industriel, embaucher.

Alice avait fait l’habile démonstration de son talent pour les chiffres et justifié le petit reflet démoniaque que son regard laissait parfois entrevoir. Elle avait monté un plan d’affaires de toute beauté, en deux phases, pour soutirer du financement à une grande banque fédérale para-gouvernementale. Une première phase immédiate de 250,000$ pour acheter les équipements dont nous avions grandement besoin, financer le roulement et payer notre déménagement, la deuxième phase d’un demi-million dans un an, totalement lyrique et conçue uniquement pour exciter le directeur de crédit que nous avait référé notre “ami” libéral fraîchement élu. Une idée d’Alice, qu’il tombe dans le panneau de la première phase aveuglé et salivant déjà sur la deuxième phase qui ne viendrait probablement jamais. Un échafaudage minutieux de chiffres, graphiques mirobolants à l’appui, qui ne tenaient sur absolument rien d’autre qu’eux-mêmes et l’impressionante qualité du document de présentation tape-à-l’oeil digne des multinationales, préparé par Alice encore une fois. Elle était vraiment bonne dans les chiffres. La vie du gouvernement minoritaire de Joe Clark ne tenait plus qu’à un fil, des élections fédérales étaient imminentes. Ils ont payé. Un quart de million. On the road again, I just can’t wait to get on the road again.

De loin je pouvais voir dans le petit rétroviseur la face du conducteur qui me regardait bizarre. Un vieux volks qui attendait patiemment son feu vert dans la nuit au coin de la cinq, la voix chaude et suave dans la radio qui chantait What’s going on? à tous les mauvais esprits qui habitaient chacune des cellules de mon corps imbibé qui écoutait, paralysé la chanson préférée de ma douce, Father, father, we don’t need to escalate . . . Une main qui s’accroche à la clé. Une qui serre la poignée de porte. Deux mains qui s’agrippent à la gorge du mal et qui serrent à plus finir, pour en finir. L’oeil qui fixe la serrure qui tourne d’un bord tourne de l’autre. Les genoux mous, les baves chaudes qui montent dans la gorge du gars flou dans le reflet, de la vitre, des carreaux, de la porte, du logement, du duplex, de la rue, de Beaubien, de c’t’assez de de, calvaire.

Puis plus rien. L’enfer. Non, l’enfer c’est rien à côté de ça, moi trente-six fois dans trente-six petits carreaux de verre. Personne d’autre n’est ici, l’enfer c’est trente-six moi.

Clic.    Et la porte pivote sur ses gonds lentement, dévoile un long escalier droit qui ne finit plus de finir en montant, droit, tout droit par en-haut, tout le temps, le haut de la côte qui se perd dans l’obscurité. Madame la ministresse, monsieur el présidenneté, distingués membres de l’académie sans-génie, je tiens aussi à remercier sincèrement mes deux genoux qui m’ont toujours soutenu et mes deux bras qui ont été à mes côtés tout le long mais on ne va jamais monter la côte emmanché de même, ciboire. Jamais. On va refaire notre vie en bas de la côte, coucher sur le trottoir. Mais je ne voulais pas. Je savais que la tempête devait redescendre, toutes les tempêtes finissent par aller se coucher, je devais monter vers elle, monter pour que tout redescende.

Regarde en bas si c’est haut !

Mon îlot pacifique et luxuriant en plein océan de marde atlantique. Le calme n’existait plus qu’autour d’elle, se déposait sur elle comme une douce et chaude bruine d’été, se glissait tout le long d’elle dans ses draps chauds. Elle s’en venait la rosée des petites choses qui ramène le matin, je l’avais sentie venir, ce n’est que par elle que le répit viendrait. Elle et mon fils si petit qui ne méritaient rien de cette vie étrange qui leur glissait entre les doigts comme le sable du marchand pas mieux que fou qui se pointait quand tout le monde dormait déjà.

Luc, tu vas-tu être correct? Luc?, ça criait.

What the fuck? Ça venait de l’autre bord de la rue, une drôle de grosse face qui retroussait dans un châssis de cave de dépanneur, une vision. Mon corps s’est élevé tout seul s’engloutir dans la noirceur en haut de l’empilade de marches d’escalier, léviter rien que par la frousse et les nerfs.

Camil agrippé solidement swignait du corps désespérément derrière le volant du vieil Econoline. Comme pour pousser, forcer avec lui, comme si c’était utile. Le vieil Econoline râlait, se traînait au ralenti essayant de monter la côte en faisant un boucan du saint-ciboire, en donnant des coups, des ruades désespérées. Crachait de l’huile comme un tuberculeux crache des mottons de poumon. On ne va jamais monter la côte Sherbrooke emmanché de même, ciboire! La police va nous ramasser comme une grappe de bleuets mûrs. Hostie de Jean-Guy à marde. Richard assis sur le siège du helper respirait sa vie la face verte sortie par la fenêtre, le visage sans expression, rien, niet, nada. Ses yeux tenaient à peine ouverts, regardaient nulle part. Une jupette trop courte révélait une longue échelle dans le nylon de ses bas, monte dedans pis baise mon cul, Alice dormait béatement affalée la face dans un rond de bave sur la cuisse de Jean-Guy avec sa gueule barbue qui riait comme un débile de vaudeville et ses yeux qui s’en battaient les couilles et qui pleuraient comme une madeleine, les deux coincés sur le plancher du truck entre deux piles de caisses de bière. Je tenais mon équilibre comme je pouvais, monté sur le protège-moteur entre les deux sièges, le cul me valsait par en avant par en arrière. Et j’avais des haut-le-coeur comme dans la souris folle du Parc Belmont. On en avait viré une maudite apparemment, je voyais blanc, double, flou, picoté. Je me souvenais vaguement de dentelles frisées blanches qui s’agitaient sur les instruments de musiciens rouge-luisant, des têtes noires laquées, d’une musique ethnique, des tables montées comme pour une noce mais ce n’étaient les noces de personne. J’ai quand même inspecté mes doigts mi-nu-tieu-se-ment. Beaucoup, beaucoup de vin rouge et du bon, des trous normands corrosifs, des montagnes de fruits de mer, des bancs entiers de sardines rouges grillées qui brûlaient la gueule. Des espagnols? Des portugais?

Dans un long moment de confusion, Jean-Guy était parti pisser dans les chiottes qui étaient un étage plus bas au rez-de-chaussée, était sorti discrètement reculer l’Econoline dans la ruelle et avait “transvidé” une partie du backstore dans la boîte du camion, cordé jusqu’au plafond des caisses de bière, de vin, de fort. Puis il avait remis innocemment l’Econoline à sa place sur St-Laurent et était remonté finir la fête avec nous autres.

Hostie de Jean-Guy à marde, que’cé qui t’as pris, calvaire. Si on se fait coller, on passe la nuit en-dedans, sans-dessin, j’va perdre mon permis de dépanneur. C’est beaucoup trop pesant, on montera jamais la tabarnak de côte Sherbrooke emmanché de même. On va refaire nos vies en bas de la côte, tabarnak!  

Jean-Guy marmonnait, c’est beau aussi en bas de la côte, un sourire débile aux lèvres; il avait sauté la coche depuis longtemps, rien d’intelligent ne sortait de sa bouche. Je l’avais rarement vu dans un état aussi second. Camil était furieux, bleu banane, je ne l’avais jamais vu dans un état de frustration pareille. Il gesticulait, gueulait.

Et pout-pout on s’est rendus chez nous comme ça; le vieil Econoline nous a pout-pout ramenés jusqu’à Rosemont. Le bon dieu des innocents, la providence des ivrognes, une grève de la police? Camil et Richard, les deux seuls encore semi-vivants, ont sorti la cargaison de l’Econoline et passé le butin par un châssis de cave du dépanneur. Après, Richard est parti se coucher dans son beau char sport qui était resté dans la cour de l’imprimerie tout ce temps-là.

Dans le fond d’un halo céleste et lumineux comme dans les vues, j’ai reconnu la porte du duplex à Hervé, là où j’habitais de l’autre côté de la rue et j’ai suivi docilement les étoiles zigzagantes en manquant de peu un vieux Volkswagen d’où sortait la chanson de ma douce. Camil toujours en beau calvaire a carrément abandonné Alice et Jean-Guy dans l’Econoline, claquant violemment derrière eux la portière chambranlante du vieux Ford. Môtel en tôle, suite nuptiale, sorryno vacancy.

Ensuite le p’tit maudit châssis de cave a mangé le drôle de gros monsieur à plat-ventre sur le trottoir en commençant avec ses pieds, gobait son corps lentement aspiré par le trou de béton se gardant sa grosse face pour le dessert. La drôle de grosse face criait quelque chose.

Les choses ont commencé à déraper à peu près là.

“In the end, every hypochondriac is his own prophet.”

― Robert Lowell, Notebook

À suivre

Le Flying Bum

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