La comète aussi mourra

Chaque nuit, quelque part sur le sommet d’une montagne, dans un dôme d’acier monté sur une tour immense, un homme seul écoute, patiemment, chaque nuit. Il cherche dans l’écho de l’univers la voix d’une vie lointaine. Le plus triste, c’est qu’il n’y a jamais rien à y entendre. Et il écrit aussi des messages, il réinvente les formes d’écriture, les ondes, les fréquences, il sème les mots de notre espèce dans le cosmos et il attend les réponses, patiemment, chaque nuit. Le plus triste, c’est que personne ne lui répond. Une anomalie furtive ici et là, quelques grichements sans signification qui écorchent ses oreilles, tempête solaire ou quasar inconnu, son coeur s’emballe un moment puis se calme lentement. Et le matin revient.

***

Aux confins peu fréquentés de la toile, dans la blogosphère, un homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers entier, parfois rien qu’à lui-même. Il observe ce que ses semblables sur d’autres fuseaux horaires ont publié pendant la nuit, commente ce qui l’allume, aime d’un clic pour signaler sa présence fidèle aux autres, ses favoris. Puis il consulte l’onglet statistiques pour voir combien d’entre eux sont passés par là, chez lui, qu’ont-ils lu, aimé, commenté, de quel pays ils sont et toute cette sorte de choses.

***

Dès qu’il avait appris qu’elle se mourait lentement, il était apparu une anomalie sur sa mappemonde numérique. Un lointain pays resté gris jusque-là s’était peint en rouge avec la mention 1, le chiffre 1, pour 1 lecteur, tout juste à côté de son drapeau. Mais il avait tout de suite su que c’était une lectrice. Et il savait exactement laquelle. Chaque matin, ce nouveau pays, ce chiffre 1. Un clic, un texte lu, aucun like, aucun commentaire. Elle avait été souvent la muse d’un texte ou d’un autre, elle y avait parfois joué son propre rôle, parfois la victime d’une imagination exacerbée, d’un coeur attendri. Voulait-elle relire des segments de son histoire à travers la plume d’un autre? Autrefois, elle avait été une personne importante pour lui, capitale par moments. Voilà qu’elle s’éteignait lentement, la flamboyante comète s’égrenait lentement dans son dernier passage derrière le soleil.

Tant que ce pays serait rouge sur la carte grise, son drapeau sur la colonne des visiteurs, le chiffre 1 tout juste à côté, elle vivrait toujours.

Après, il saurait.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en pompant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

***

Assis sur une pierre erratique loin dans le fond de son bois, un homme joue de l’harmonica pour quelque bête un peu curieuse, chantonne quelques mots de son cru, note des choses à mesure sur un calepin. Il arrête et il recommence parce qu’il apprend encore. Apprendre encore, l’essence de la survie, apprendre encore et toujours.

L’essence d’apprendre, pensait-il, peut également vouloir dire qu’il existera toujours quelque chose de plus triste encore que ce que l’on croit être la plus triste chose au monde. La poésie n’y changera rien, la poésie ne peut jamais rien changer. Mais encore des hommes et des femmes meurent chaque jour bien misérablement pour en avoir manqué.

***

Chaque matin, à l’heure où deux astres se battent un moment, le temps de se relayer pour dominer un ciel bleu-violet, un homme rentre se coucher, décu d’un cosmos infatigablement sourd et muet, un autre homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers lui aussi, parfois rien qu’à lui-même. Mais la plupart du temps, ces temps-ci, le coeur étranglé, il y a comme un supplice. Il cherche un pays rouge, son drapeau dans la colonne des lecteurs, un chiffre, le 1, voir s’il est toujours là.

Voir si elle est toujours en vie.


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

3 réflexions sur “La comète aussi mourra

  1. J’aime beaucoup ces assemblages, on peut les reconfigurer comme on veut, les lire à l’envers aussi et lorsque ça tient malgré les orientations ou lectures différentes je crois que c’est comme pour un tableau. Il y a un équilibre constitué par de petits déséquilibres et c’est toujours ce que je trouve émouvant ! Et puis content de retrouver un nouveau texte sur ton blogue après ces quelques jours d’absence 😉

    Aimé par 2 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s