Quand j’étais mort

Quand j’étais mort, je suis retourné à la maison.

La maison de ma mère. Un petit bungalow presque carré sur une rue de Bourlamaque, et je suis resté planté debout sur le trottoir en avant de la maison. Un bonheur innommable, une paix intérieure jamais ressentie lorsque j’ai réalisé qu’ils avaient remis la maison telle qu’elle avait toujours été, telle qu’elle aurait toujours dû être. Stucco à la peinture blanche écalée, fenêtres de bois peintes en vert comme les tuiles de la couverture, balcon avant en forme de castelet de briques à l’ombre duquel poussaient les aconits mauves de ma mère, le même castelet en-dessous duquel ma chatte était allée mourir, qu’on m’avait dit, après s’être fait frapper dans la rue, même le gros sapin était revenu. Je grimpais dedans et sous l’épaisseur des branches piquantes et collantes, j’appelais ma mère et elle faisait semblant de me croire quand je lui disais que j’étais disparu et elle appelait mon nom de façon joyeusement théâtrale. J’allais de moins en moins souvent voir la maison justement à cause de la déception de la voir dénaturée par ses nouveaux occupants. Et aussi parce que j’habitais loin maintenant.

Je n’ai pas frappé à la porte. Seul un étranger aurait été tenu de frapper et je n’étais pas un étranger peu importe le nombre des années. À la place, je suis passé par le tambour sur le côté, je suis entré directement dans la cuisine sombre, j’entendais en sourdine le son de la télévision qui jouait au salon et je humais le fumet indéfinissable du souper qu’elle avait mangé, seule ce soir-là. Je me suis approché du salon où elle était installée seule devant la lumière vibrante du téléviseur noir et blanc, les rideaux tirés. Elle s’est levée. Son sourire était resté le même qu’il avait été soixante ans avant, à peine froissé par le passage du temps. Je me demandais si j’avais vieilli moi-même, si ça paraissait, si j’étais rendu vieux, plissé et grisonnant. Pire, je me demandais si j’avais l’air mort, l’air d’un mort. Est-ce que j’étais pâle, décharné?

Elle s’est levée et s’est approchée de moi lentement, vraiment plus lentement que dans mes souvenirs, elle m’a pris dans ses bras et elle a dit mon nom. J’ai reconnu sa chaleur, son odeur. Je l’ai serrée à mon tour, avec la crainte de la blesser tellement elle me semblait petite maintenant, petite et fragile. Elle ne m’a pas demandé où était mon bagage. Je n’en avais pas. Je ne t’attendais pas, m’a-t-elle dit, je ne savais pas que tu venais, j’aurais fait une tarte aux framboises, juste pour toi. Je lui ai répondu que je voulais lui faire une surprise et elle m’a demandé si j’avais faim. Elle me demandait toujours si j’avais faim. Je lui ai dit que je n’avais pas faim. Je me souvenais de la dernière chose à avoir mangé, un sandwich à la dinde sans beurre et sans mayonnaise et la dinde était sèche. Le pain aussi était sec, ranci à la limite. Le sandwich était resté sur mon estomac. Il resterait probablement là pour toujours, maintenant. Et ma mère m’a invité à la rejoindre à la table de la salle à dîner. À moins que tu sois fatigué, j’ai fait une brassée de draps, les draps des gens ici sont tellement laids, je vais aller faire ton lit en haut, avait-elle dit. Mais je ne me sentais pas fatigué, ni rien, je ne voulais pas aller me coucher. J’avais besoin de la voir.

On a jasé longtemps de ce qui se passait dans ma vie, à Montréal, dans la sienne prisonnière de cette maison depuis si longtemps. On a enfilé les cafés un par derrière l’autre, les cigarettes. À un moment, elle a lentement levé la tête et laissé échapper des ronds de fumée pour moi et j’ai souri parce que cela m’avait toujours fait sourire lorsqu’elle faisait des ronds de fumée pour moi lorsque j’étais très jeune encore.

La nuit était tombée et seulement quelques flashes d’une faible lumière vibrante venaient du fond du salon. Dans le noir, je la distinguais à peine derrière la fumée de nos cigarettes. Une dernière salve de ronds de fumée a été lancée dans les airs, ses yeux fixaient les ronds qui montaient grossissants et elle ne me voyait plus. Elle s’est immobilisée complètement, toute la fumée de nos cigarettes s’est immobilisée carrément, on aurait dit un vieil instantané en noir et blanc, mes yeux léchaient désespérément les dernières lueurs sur son visage, sur toutes les choses alentour, de très douces lumières bleutées qui vivotaient encore un moment, puis l’ombre découpée de toutes choses, puis les ombres mourantes et vacillantes, les ombrages flous.

Mais encore les ombrages noirs et opaques qui ont finalement absorbé toute cette sorte de choses, partout alentour.


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Photo: La petite fille à la cigarette, Mary Ellen Mark

14 réflexions sur “Quand j’étais mort

  1. Nous, sur la rue St-Donat, à Montréal-by-the-beach, on avait une p’tite piscine carrée en gros plastique bleu épais avec des triangles jaunes en bois qui servaient de sièges dans les coins.
    Bref, mauzuss’ de beau texte. On est là, dans le bungalow. Avec vous deux.
    Cela dit, t’aurais quand même pu, là où dans n’importe quel autre bungalow, lui acheter une télé en couleur à ta mère.
    Sérieux… beau moment doux Luc.
    Avec pas de virgule.

    Aimé par 2 personnes

      • Le web francophone en entier ! Haha:-D Merci de ton enthousiasme, ma vie est tellement saturée ces derniers temps que je n’aligne pas trois mots sur papier, mais je n’oublie personne ici, et c’est un plaisir partagé de te retrouver ici, fidèle aux posts.

        Aimé par 1 personne

  2. Je te lis depuis peu c’est vrai, mais c’est mon texte favori! Le « rendu » (comment traduit-on « delivery » en littérature?) est tellement vrai qu’on se croirait avec toi et ta mère dans la maison. J’ai presque senti les odeurs de café et de cigarette, ce mélange d’odeurs qui nous rappelle une autre vie aujourd’hui… Tu as un réel don à nous plonger dans tes souvenirs et à nous amener avec toi en voyage. Merci pour ce petit bijoux! 🙏🏻💛

    Aimé par 1 personne

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