La nuit des feux follets

Léon adore la sensation de non-être qui l’envahit la nuit, dans le silence, entre Parent et Senneterre où rien n’existe plus pour de longues heures, à part peut-être un bled isolé du monde entier qui s’appelle Clova. Lorsqu’il lui semble que son âme sort de son corps. Que le temps s’arrête et il n’existe plus que le mouvement du train et l’image qui file, monotone, dans les fenêtres. Léon n’a pas pu mettre la main sur un siège avec fenêtre. Une femme le sépare du tableau aussi fascinant que désolant de la nuit noire sans lune. En fait, il y a deux belles grosses lunes blanches qui aspirent irrésistiblement le regard de Léon, dans l’échancrure profonde du col en V de sa voisine de cabine. Léon est encore un adolescent qui, malgré ses dix-sept ans, rêve encore à ces choses davantage qu’il ne les vit. Beau gosse, yeux bleus et bouclettes blondes, il se dit qu’il faudra bien que ces choses se passent un beau jour. Ou encore une nuit, comme dit la chanson.

Des kilomètres et des kilomètres qui sont tous identiques, épinettes grises, épinettes grises, épinettes grises.  Sur les rails immobiles, le train entier tremble et vacille dans le vide monotone d’une forêt sombre à perte de vue, ses roues d’acier marquent les temps comme un métronome entêté et insistant. La réflexion du visage de la femme se transpose au loin contre un ciel de charbon mouillé et luisant, puis dans le vert profond des ifs. Adéline détourne son regard assombri par une tranquille panique qui éteint son regard, collant son visage contre la fenêtre, elle se distancie du jeune homme près d’elle, un adolescent qui s’était présenté à elle plus tôt, Léon, qui empestait les Doritos, le cannabis et qui se tenait désagréablement un peu trop près d’elle à son goût. Il croyait probablement qu’elle ne s’apercevait pas de ses furtifs regards dirigés vers le gouffre que l’encolure de son chandail ouvrait entre ses seins, mais Adéline n’était pas dupe. Elle, elle l’avait examiné dans les détails sans gêne aucune. Beau gosse, quand même, et le visage du garçon avait pris des belles teintes de vermillon sous le regard inquisiteur d’Adéline.  Elle aimait le froid cinglant de la fenêtre du wagon contre sa joue. Des souvenirs lui venaient à l’esprit, les jets piquants d’une douche froide sur son visage après une longue soirée de scotch, beaucoup trop de scotch et une gorge brûlante et asséchée par les Gauloises.

Elle se demande pourquoi toutes ces gens qui ronflent dans la noirceur de leurs sièges à deux heures du matin sont montés dans ce train, pour aboutir au bout de la marde, dans un trou qui s’appelle Hervey Jonction, ou Senneterre, ou LaSarre. Pourquoi ce foutu train Montréal-Barraute devait-il rallonger son trajet du simple au triple en contournant par LaTuque? Faisaient-ils exprès? Mais Adéline réalisait qu’elle s’en foutait dans le fond. Elle ne voulait plus que le train s’arrête, elle ne voulait plus descendre. Le train pourrait frapper un orignal, dérailler. Un des passagers pourrait se lever debout et se mettre à tirer dans le tas. Une balle perdue pourrait l’attraper. Elle avait même pensé descendre au prochain arrêt, si jamais il existait un endroit plus profondément plongé dans le néant qu’un trou nommé Clova. Elle avait planifié rompre avec sa douce, Marie-Luce, juste avant d’apprendre pour son père, mais elle avait décidé de s’occuper des désastres un par un. Adéline pensait qu’elle excellait dans les situations d’urgence, qu’elle savait se mettre en mode gestion de crise, mais est-ce que la mort se qualifie vraiment comme une urgence? Spécialement lorsque cette mort avait été annoncée, qu’elle savait qu’il mourrait, mais qu’elle ne s’était jamais donné la peine de répondre aux courriels de la conjointe de son père.

Adéline, je t’écris pour te dire que le cancer de ton père est revenu, dans ses poumons cette fois-ci. Il souffre terriblement mais ils font ce qu’ils peuvent. Je sais que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps et que vous ne vous entendez pas à merveille ces temps-ci mais ce serait gentil de l’appeler, au moins.  – Betty-Lou

Pendant des jours après avoir reçu le courriel, une vieille chanson de Claude Dubois la suivait partout, la hantait comme un fantôme tenace, un ver d’oreille accroché solide de toutes ses ventouses. Derrière la fenêtre, le vent sur cette marée d’épinettes à perte de vue, c’était la mer. Pareil.

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer. . .

Elle l’avait joué en boucle, ses doigts de petite fille tournant le bouton du volume pour enterrer les bruits venant de la chambre de sa mère pendant qu’elle s’agitait à tout ranger, tout nettoyer alentour d’elle pour minimiser la colère qui s’ensuivait toujours. Mode panique, gestion de crise.

À l’âge adulte, la gestion de crise face à la mort imminente consistait maintenant à cuire des quantités ridicules de muffins aux canneberges ou aux noix, de les ficeler dans du coton-fromage et d’aller les distribuer aux copines même si c’était la dernière chose dont elle avait envie, vraiment. Elle se sentait trop coupable pour être capable d’envisager la moindre notion de chagrin. Des muffins, encore des muffins.

Adéline, les médecins disent que le foie ton père est affecté. Ils ont dû interrompre sa chimiothérapie. Il a murmuré ton nom, il y a quelques jours de cela. Je me suis dit que tu devais le savoir . . .

Les gens laissent toujours rancir le pain trop longtemps sur le comptoir, puis ils le lancent aux vidanges quand les fourmis le trouvent.

Ta tante Odile est ici avec moi. Elle dit que tu es aussi têtue que lui mais que peu importe ce qui a détruit votre relation, ça s’est passé il y a bien longtemps de ça. Tout ce qui est révolu est révolu, Adéline. Je sais qu’il peut parfois être un homme difficile mais ça demeure ton père. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, le médecin nous l’a dit ce matin.  – Betty-Lou

Elle n’a aucun droit de s’immiscer dans ta vie, un affront aux années que tu as passées à te placer entre ta mère et lui, à prendre les coups à sa place. Sa maladie n’a rien fait pour te faire briser la promesse à toi-même de ne jamais plus lui adresser la parole. Tout ce qui est révolu est révolu mais ça ne veut pas dire que l’heure du pardon est venue pour cet homme cruel et sans-coeur. Adéline se demande quand est-ce qu’elle a cessé d’être une bonne personne elle-même.

* * *

Léon retire ses écouteurs et pivote son corps pour faire face à Adéline. Il toussote pour éclaircir sa gorge ou attirer son attention puis lui demande, “C’est la première fois que tu montes à Barraute?”

”Oui, mais j’ai entendu dire que c’était très bien,” ment-elle du mieux qu’elle peut. Mais elle ne sait pas pourquoi.

“Pour quelqu’un qui aime les épinettes et la neige, peut-être,” répond l’adolescent. ”Mais je pourrais te montrer des endroits sympathiques si tu veux.”

“Non, merci, ça va aller, je ne serai pas là assez longtemps,” répond Adéline assez sèchement.

Elle s’imagine sa douce, Marie-Luce, dormant avec les chats vautrés sur son côté du lit, près d’elle, ignorant complètement qu’Adéline feuilletait déjà les petites annonces à la recherche d’un logement. Adéline essaie de se rappeler ce que c’était d’être folle raide en amour avec Marie-Luce, de découvrir les belles petites choses qu’elle savait broder comme une vraie fille, les bonnes confitures qu’elle savait mettre en conserve et les émissions de télé tellement trash qu’elle regardait. Adéline se rappelait du moment où elle s’était remise à fréquenter les bars, laissant Marie-Luce à ses petites affaires à la maison, pour aller repousser les avances de filles beaucoup trop butch à son goût puis se mettre à les sérénader elle-même après la bonne quantité de shooters, puis rentrer sur sa moto malgré sa condition, son casque resté accroché derrière le banc, sa longue chevelure au vent. Adéline était convaincue qu’elle se ferait éventuellement frapper par une voiture –qu’elle l’aurait bien mérité comme son père le lui criait toujours– mais cela ne s’était jamais produit. Pas facile à comprendre pour une petite fille, la notion de mériter une chose, bonne ou mauvaise, mais aujourd’hui Adéline croit que personne ne mérite rien. Les choses se produisent, c’est tout.

Chaque fois qu’elle rentrait saine et sauve, une partie d’elle était déçue, une drôle de déception doublée d’une bonne dose d’euphorie. Elle avait défié la mort en pleine face mais elle l’avait vaincue. Aux bruits provoqués par l’ébriété de ses mouvements, Marie-Luce sortait de leur chambre à coucher et la trouvait là, les cheveux en tempête. –Quelle heure qu’il est?” grognait-elle à Adéline. –“Pourquoi tu me gueules après?” se plaignait Adéline en valsant malhabilement à travers la cuisine, en explorant bruyamment le frigo, totalement imperméable à la présence et aux questions de Marie-Luce.

* * *

Le dernier courriel de Betty-Lou contenait quatre mots.

Ton père est mort.

Il y avait ensuite un lien vers son avis nécrologique sur le web. La note nécrologique était minimaliste, aseptisée, mais on pouvait y lire qu’il laissait derrière lui sa charmante épouse Betty-Lou. Aucune mention de sa fille. Aucune mention des longues années passées à prendre la peau de sa première épouse, la mère d’Adéline, comme canevas pour peindre des toiles abstraites explicites et violentes, faisant éclore partout des oedèmes dans les tons de violet et de bleu, se métamorphosant en vert puis en jaune, parfois ornés de jolies coutures pour retenir ensemble des bouts de chair sanguinolents. Oubliées des années de chômage, de dope et de luxure, puis, marche rapide avant, vers sa rencontre avec Betty-Lou et le bon dieu, apparemment (“Après une lutte courageuse contre la maladie, dieu l’a rappelé à lui dans le royaume des cieux”) avec la date, l’heure, l’adresse des funérailles et pas grand-chose d’autre.

La vie d’un homme en 78 mots, pas un de plus, Adéline les a comptés.

Marie-Luce était à son travail lorsqu’Adéline avait reçu l’ultime courriel. Elle a fermé son portable, tiré les rideaux, s’est étendue au sol sur le plancher de la chambre. Elle a écouté en boucle Le Labrador, le volume au fond, fixant désespérément des fissures au plafond qui prenaient vaguement la forme de la baie d’Hudson. Vide, détachée, un corps gisant, là et pas vraiment là, laissant la voix chaude de Claude Dubois envelopper le monde entier pour ne plus rien voir d’autre. Gestion de crise.

À la dernière note de la dernière boucle, Adéline s’est levée et est allée se planter debout devant le petit miroir ovale dans un coin de la chambre. Elle s’est regardée intensément, à travers les yeux noisette qui lui venaient de son père, recherchant quelqu’autre trace de ressemblance qu’elle pouvait partager avec lui. Elle a décidé qu’elle devait le voir une dernière fois maintenant qu’il n’était plus capable de faire davantage de dommages. Elle avait besoin de valider qu’il n’était qu’un homme, comme tous les hommes, mortel comme tout le monde. Et mort. Impossible pour elle d’avoir peur d’un homme mort. Il ne lui ferait plus jamais peur. Ni lui, ni aucun autre.

Elle a acheté son billet de train sur internet. Il partait le soir même. Un pénible trajet de 18 heures et 17 minutes, Montréal-Barraute en passant par LaTuque. Pas le budget pour s’offrir une couchette. L’avion aurait été trop rapide, trop irréel. Elle avait besoin de ce temps pour s’y faire, se préparer, laisser la forêt boréale absorber tout ça.

* * *

Dans la noirceur du train, Adéline réalise qu’elle traînait toujours une peur, peur de ne pas réagir comme les gens à Barraute (la famille, se rappelait-elle, ces gens sont sa famille). Ils vont s’attendre à ce qu’elle assiste aux funérailles, qu’elle soit triste, qu’elle pleure, à la limite. Il lui faudra plisser les yeux et se rappeler les scènes les plus tristes de son film fétiche The way we were. Ce serait là une bonne façon de produire des larmes, ou feindre une quelconque émotion, en conjonction avec suffisamment de shooters.

Dans le train, toutes les veilleuses sont éteintes. Tout le monde dort. De son regard périphérique un peu parano, elle peut voir Léon encore sournoisement affairé à zieuter au plus profond de son canyon de chair blanche. On dirait qu’elle ressent vraiment le regard d’un homme sur son corps. Que ça produit une sensation sur elle. Adéline se demande s’il a une copine, elle se l’imagine jeune collégienne intello qui écoute Joni Mitchell et qui a une longue chevelure brune, des broches dans les dents peut-être, et qui aime s’éclater au cannabis légal avec Léon. Ils pratiquent probablement une sexualité immature et étrange avec les lumières éteintes, en croyant dur comme fer qu’ils aiment cela parce qu’ils ne connaissent rien de mieux.

Comme un automatisme, sans vraiment la moindre préméditation, elle sent sa propre main abandonner son livre toujours fermé sur ses genoux. Elle se sent comme si elle sortait de son corps, un voyage astral, une main complètement détachée de son corps, indépendante de son contrôle cérébral et qui agit pour elle, malgré elle. Les petites lampes de sécurité au sol lancent de faibles lueurs orangées qui tracent des ombrages profonds sur les sièges, elle réalise que les yeux de Léon suivent le moindre mouvement de sa main qui s’approche de lui, manipule la boucle de sa ceinture, détache le bouton de son jeans. Il prend une grande inspiration bien sonore pour dissimuler le son de la fermeture-éclair qui descend, puis sa respiration s’épaissit, lourde et pesante. Elle ferme ses yeux. Au creux de sa main, elle sent battre le sang dans cette chose rigide et brûlante qu’elle ne croyait jamais toucher un jour. Elle appuie doucement sa tête contre lui, commence à lui faire ce que les adolescents comme lui ont l’habitude de faire par eux-mêmes, quittes à devenir sourds. Elle les voit en rêve, lui et cette étrangère qui agit pour elle, partout sauf ici mais un petit coin d’elle veut toujours y être malgré tout. Adéline se demande quel genre de personne peut accomplir des actes semblables avec une conjointe aimante qui l’attend à la maison. Le mal est en elle, quelque chose de très mal, pense-t-elle.

Sa main suit le rythme des roues d’acier sur les rails, en haut, en bas, en haut, en bas, et elle rêve de se rendre ainsi jusqu’à Barraute dans sa plus troublante relation à vie. Mais, ô amère déception et si précipitamment, le garçon rote un borborygme étouffé et la main d’Adéline se remplit de sa semence visqueuse et chaude. Elle se trouve tellement ridicule de n’avoir rien vu venir, de se sentir soudainement si dédaigneuse. Elle l’aura bien mérité comme son père le lui criait toujours. Les choses se produisent, c’est tout.

Elle s’essuie la main sur le tissu du siège bleu Victoria. L’histoire ne dit rien à propos de toutes les substances imbibées dans les banquettes de train. Près d’elle, le garçon remonte sa fermeture-éclair et dans son ébaubissement total et sa bêtise adolescente, il marmonne merci du bout de la gueule. Adéline se retient de pouffer de rire tellement le malaise est singulier. Il est encore plus hébété qu’elle de ce qui vient de se produire. Adéline ne répond rien, elle le regarde dans le blanc des yeux un moment avec une tendresse indéfinissable, puis elle détourne le regard vers le décor fuyant, rafraîchit sa joue étrangement rouge et brûlante contre le froid de la vitre.

Dans la nuit boréale, quelques timides lames de lumière percent lentement l’épaisse étendue d’épinettes grises, accentuant la dureté des lieux avec une violence nouvelle et belle.

Quelques feux follets bleus dansent brièvement entre les grands ifs et semblent s’adresser à elle, la pardonner. Adéline est séduite, hypnotisée.

Dans ce silence de cimetière, Adéline est enfin calme et apaisée, toutes ses peurs sont parties rejoindre les âmes des morts que font danser les feux follets. Elle tient toujours fermement, emprisonnée entre sa cuisse et sa main, la main douce de Léon, son premier homme à elle.


Flying Bum

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