Bienvenue au musée de l’oubli

En ce lieu, les jours se fondent les uns dans les autres
Mon esprit, un tamis trop grossier pour retenir le fin grain de la raison
J’erre dans les pièces dessinées par des objets hirsutes
Un stylo-bille sans son bouchon, une enveloppe jamais ouverte, une toile d’araignée, un buste vulgaire

Trop grossier pour retenir le fin grain de la raison
Un filtre pour résidus inutiles, pensées futiles, poils et cils
Un stylo-bille sans son bouchon, une enveloppe jamais ouverte, une toile d’araignée, un buste vulgaire
Hier soir encore, nous plaisantions sur nos chambres oubliées

Un filtre pour résidus inutiles, pensées futiles, poils et cils
Rempli de pages vierges, de non-dits, un verre vide
Hier soir encore, nous plaisantions sur nos chambres oubliées
Ce matin ma maison est un musée de l’oubli

Rempli de pages vierges, de non-dits, un verre vide
Je me pousse de mon pupitre et je roule dans le passage vers nulle part
Ce matin ma maison est un musée de l’oubli
Un reposoir pour objets teintés par la douce patine de l’indifférence

Je me pousse de mon pupitre et je roule dans le passage vers nulle part
J’ouvre une armoire, je rince une tasse de thé, mon œil scanne la table
Un reposoir pour objets teintés par la douce patine de l’indifférence
Le majeur dans l’anneau à me demander ce que ces clés peuvent ouvrir

J’ouvre une armoire, je rince une tasse de thé, mon œil scanne la table
Ici je scrute les étagères, je mélange des papiers, je fouille dans mes poches vides
Le majeur dans l’anneau à me demander ce que ces clés peuvent ouvrir
Je retourne à mon bureau chercher des indices, pourquoi je suis encore ici

Ici je scrute les étagères, je mélange des papiers, je fouille dans mes poches vides
J’erre dans les pièces dessinées par des objets hirsutes
Je retourne à mon bureau chercher des indices, pourquoi je suis encore ici
En ce lieu, les jours se fondent les uns dans les autres, mon esprit, un tamis

Trop grossier pour retenir le fin grain de la raison


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Flying Bum

“Il y a des jours comme ça où on n’a pas assez de cailloux.”
  – Forest Gump

En prime. (dans le cadre des élections générales qui se tiendront bientôt au Québec)

Elle s’appelle Maria.

Maria

Elle pourrait s’appeler Guadalupe, Juana, Leticia. Maria est mexicaine. Elle pourrait être ukrainienne, libyenne, congolaise, afghane. Maria n’est plus en sécurité dans son propre pays, sa vie y est menacée. Elle vit maintenant parmi nous, au Québec. Le Québec est sa terre d’accueil, son rêve d’une vie meilleure pour elle, ses sœurs, ses frères. Tous les matins, Maria se présente dans notre usine, en région. St-Esprit, Lanaudière. On imprime et on fabrique des emballages-plastique pour les fruits et légumes frais. Maria travaille sur une machine qui fabrique les sacs, elle est emballeuse, un travail un peu ingrat. Maria ne parle pas français ni anglais, Laurie ne parle pas espagnol mais c’est Laurie qui accueille Maria, qui la forme, avec le peu d’espagnol qu’elle a appris en voyageant dans le sud l’hiver, elles se parlent entre elles avec un traducteur sur leurs téléphones mobiles. Laurie est heureuse d’apprendre l’espagnol avec Maria, Maria est reconnaissante d’apprendre le français avec Laurie. Maria ne peut pas fréquenter les classes de francisation qui ne sont données que le jour. Maria doit travailler le jour. Ses employeurs sont heureux d’avoir Maria, il est très difficile de recruter des personnes en région pour des emplois de journalière et Maria est heureuse de travailler.

Maria habite Côte-des-Neiges à Montréal, l’agence privée compense un de ses compatriotes pour la transporter en voiture, soir et matin, elle et d’autres personnes, vers l’usine de St-Esprit. De deux à trois heures par jour pour le transport entre ici et l’humble logement qu’elle occupe avec d’autres personnes chez une logeuse cupide à qui l’agence privée les a gentiment référés. L’employeur paie l’agence qui paie ensuite Maria, salaire minimum, la privant au passage du droit d’adhérer au syndicat de l’usine et enrichissant au passage l’agence privée. L’employeur n’a pas vraiment le choix. Si Maria et les autres ne produisent pas les sacs, l’employeur n’a d’autre choix, pénurie de main d’œuvre oblige, que de réduire son carnet de commandes. Patates, carottes, rutabagas, choux sortiront de la station de lavage et faute de sacs, tomberont en vrac dans les cageots, se gâteront, ne rejoindront pas tous les étals des fruiteries de la grande ville ou pas aussi rapidement, rareté égalera hausse des prix pour vous et moi. Inflation. Gaspillage alimentaire.

Maria voudrait bien habiter la région, loin de la ville, fréquenter Laurie et ses autres compagnes de travail, apprendre le français, s’intégrer, trouver mari et élever une famille, gagner un meilleur salaire, être syndiquée, améliorer son sort comme c’est ici le droit de tout un chacun. Mais voilà, il y a ici pénurie de logements abordables, les investissements de nos bons gouvernements en transport en commun régional dans les dix dernières années approchent le zéro dollar, les ressources communautaires pour les immigrants comme Maria, négligées et sous-financées sont disparues les unes après les autres. On ne trouve plus, fort heureusement d’ailleurs, que quelques banques alimentaires qui sont même fréquentées par des gens qui travaillent de 40 à 50 heures par semaine, au salaire minimum et qui peinent à nourrir leur famille.

Régionalisation de l’immigration, accueil des immigrants, francisation, pénurie de main d’œuvre, crise du logement, transport régional public, un paquet de mots qu’on peut entendre tous les jours aux bulletins de nouvelles. Pour Maria qui n’écoute pas la télé, ces choses-là, si elles étaient prises de front, feraient une réelle différence, la différence entre vivre et vivoter, entre bonheur ou détresse, entre craindre et espérer.

En vous présentant bientôt devant l’urne, pensez à Maria, à Guadalupe, Juana et tous les autres, et aux vôtres aussi, à notre environnement menacé. Osez, de grâce, mettre le X vis-à-vis d’une personne qui saurait, pour Maria, pour Guadalupe, pour Juana, pour vos enfants, vos parents, et avec vous, se montrer, pour une fois, résolument et concrètement solidaire.

Luc St-Pierre (alias FB)

Le goût de la moule

Premier souper guindé pour Adéline, près de lui, à la grâce de l’hôtesse qui aimait trop jouer les marieuses, placée de force tout près de lui. Si elle ressentait sa cuisse se frotter contre la sienne, devrait-elle l’ignorer, pensait-elle, tout en commentant la roquette aux noix de pin.

“Un goût très fort et pointu pour le champagne, non?”

Ou devrait-elle se lever d’un coup sec, déposer la serviette comme si elle devait se rendre aux salles d’eau? Puis, disparaître . . . ou revenir? Mais ne se lèverait-il pas du même coup, “Est-ce que je puis vous être utile de quelque façon?”

Ou devrait-elle croiser la jambe? Lui faire clairement ressentir une résistance, lui laisser savoir que c’était non et du coup, le homard bouilli nappé généreusement de beurre à l’ail atterrissait devant elle, son fumet envahissant toute la salle.

Devait-elle lui raconter qu’en mars elle avait plongé dans les Keys de la Floride, pincée d’exotisme, capturant une bonne douzaine de ces crustacés géants en moins d’un après-midi? Briserait-il sa coquille, émerveillé et ébaubi qu’une femme aussi fine et mince qu’Adéline ne soit aussi habile au harpon et au filet? Ou se tairait-il tout simplement? Impossible, il ne pouvait jouer l’indifférent sur ses exploits passés s’il voulait jouer un rôle quelconque dans son présent, cette soirée, à tout le moins la fin de celle-ci. Oserait-il frôler la soie de ses bas tout en levant l’autre main pour porter le chardonnay à ses lèvres en plongeant un regard de conquérant sur sa chair blanche?

Elle a croisé la jambe. Était-ce une main ou quoi, ce frottement délicat sur sa hanche? Comment pouvait-il la croire encore ouverte? Au milieu des tintements de verre, comment aurait-il pu l’entendre échapper involontairement une indiscrète voyelle ou deux? Qu’est-ce qu’elle a dit? Que ouïs-je? Ou était-ce le genre à assumer que toute voisine de table était intéressée à lui d’office? Bellâtre prétentieux avec à peine un zeste de tradition romantique.

La moule était là, chaude et fumante devant lui. Comment aurait-elle réagi si le mouvement de ses doigts s’était arrêté? Moules à la bière aux échalotes françaises, fumet à rendre fou parfaitement assorti au Riesling bien sec et frais juste à point. Adéline avait lu dans un roman qu’une héroïne, larguée par un ami de collège de son frère, l’avait poignardé violemment à multiples reprises avec une fourchette. Où, elle n’était plus certaine, son avant-bras peut-être?

“Et que faites-vous d’une douzaine de homards sur les Keys de la Floride? Vous faites une grande fête comme celle-ci ou une petite orgie à deux?”, lui glisse-t-il à l’oreille, cachant aux hôtes ces vilains mots du revers de sa main.

Elle l’a bien entendu mais, catatonique, ses yeux n’ont jamais quitté les flammes de son Alaska flambé. Devait-elle décroiser ses jambes maintenant et commencer à étudier froidement le choix de fourchettes à portée de sa main? Une voix la retenait.

 

Une image, aussi, dans sa tête.

Pour mieux lui laisser apprécier de la langue le goût de sa moule, elle lui passait une jambe sur l’épaule et avec force elle le ramenait contre elle avec son mollet.

 


Flying Bum

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Pour l’Agenda Ironique de septembre qui se tient chez  Mijo  où il doit être question d’une première fois, de mots de cuisine et d’expressions gastronomiques et où doivent se glisser pincée d’exotisme et zeste de tradition.

Vol 102 direction paradis

Léopold s’est finalement pris un petit travail dans une librairie de seconde main dans le bas de la ville. Pas le choix. Triste boulot pour un écrivain quand même. Chaque jour lui ramène son propre portrait, le plus vivant portrait de la boue épaisse et froide dans laquelle il a laissé sa vie s’enfoncer. La lecture ne signifiait plus grand-chose pour lui, moins que jamais auparavant. Peut-être, songeait-il, avait-il trop lu et relu ses propres écrits. Il lui semblait que ses tournures de phrase tournaient à l’infini, que tous ses épilogues étaient prévisibles, impossible pour lui de ne pas les voir venir, ni dans ses écrits ni dans sa propre vie. Il ne pouvait plus vivre de cette façon. De ses prétentions. Il avait survécu de peine et de misère à l’hiver précédent, un creux personnel qui avait laissé sa trace en lui sous la forme d’acouphènes atroces, perpétuels sifflements dans sa tête qui avaient remplacé le silence comme fondation première de ses expériences sensorielles. Si vous avez des acouphènes, répétait-il à tout vent, ne fréquentez pas les sites de soutien aux victimes d’acouphène. Tous ces gens sont suicidaires. Ce qui, en soi, n’avait pas constitué une surprise pour Léopold.

Léopold a cessé toute lecture pour un moment, la souffrance à se concentrer sur le son des mots dans sa tête, là où se vit vraiment la lecture, à travers les sifflements lancinants de ses acouphènes, peine perdue. Puis, il a trouvé ce travail. Puis il a trouvé cette médication qui a totalement transformé le lecteur en lui en un lecteur nouveau qui aspire maintenant aux intrigues les plus enchevêtrées en littérature. La complexité interminable et banale de l’intrication pour l’intrication. La drogue, sans doute.

***

Un jour, en révisant l’étalage de la section religion, Léopold a remarqué un titre, Vol 102 direction paradis, écrit par un pilote de ligne qui a crashé un vol commercial, qui est presque mort, qui a fait un très bref séjour au paradis avant de se réveiller après un long coma de plusieurs mois, se voyant le seul et unique survivant du crash. Une catastrophe, de son propre aveu, dont il assumait l’entière responsabilité. Tout le long du récit, il n’est aucunement question de bêtes questions d’aviation, ni de réconciliation avec ses sentiments de culpabilité. En lieu et place, le texte était construit essentiellement alentour de ses visions du paradis. Léopold était ébaubi, tant soit-il qu’on puisse être ébaubi sous forte médication. Peut-être croyait-il que la révélation du paradis compensait à elle seule pour la mort de quelque deux-cents individus. L’auteur avait découvert l’ultime raison d’écrire. Son livre, un phénomène de transfert conçu pour justifier l’injustice de sa survie. Et il trouvait la plus simple, élégante entre toutes, façon de proclamer que Dieu lui-même avait protégé sa vie afin qu’il puisse proclamer, par son livre, la révélation du paradis. En d’autres mots, à la limite, transférer sa propre culpabilité à tous les incroyants. Le crash était nécessaire pour eux, tous ces mécréants comme Léopold.

***

Lorsque Léopold a retiré le livre de l’étalage quelques jours plus tard pour s’y attarder davantage, il a réalisé qu’il avait passé rapidement sur des détails importants. L’auteur n’avait pas abimé un avion commercial – c’était un avion-cargo. Ses deux co-pilotes morts dans l’écrasement avaient été les seules victimes. L’avion s’est écrasé dans un cimetière, réduisant en mille miettes un mausolée de sept étages érigé à la mémoire des pilotes décédés en fonction. Les ironies du destin sont horribles, pensait Léopold, en regardant partout alentour de lui. Peut-être que je ne devrais pas travailler dans cette librairie, au milieu de tous ces auteurs décédés.

Léopold peinait à chasser l’inconfort que cette idée faisait monter en lui.

L’homme, lui, était finalement devenu un pilote de ligne après l’écrasement.

***

Un jour, un homme est entré dans la librairie, sans chemise, nu de la ceinture en montant.

Intéressant, pensa Léopold. Intéressant parce que Léopold lisait justement le passage où le pilote émerge de son long coma.

“Trois mois dans la brume totale,” dit l’homme sans chemise, “du moins c’est ce qu’ils m’ont dit, je suis encore tellement fatigué.”

“Qu’est-ce qui s’est passé?” répond Léopold, curieux.

“J’ai commencé à faire rapport de TOUS mes rêves au gouvernement à l’âge de dix-sept ans,” l’homme sans chemise expliqua-t-il, “Mes rêves semblaient si prodigieux. J’ai cru que c’était mon devoir de citoyen de tout leur rapporter. Aujourd’hui, je ne peux plus m’en rappeler parce que le gouvernement m’a plongé dans un coma artificiel et me les a extraits avec un neurovacuum ou une patente de même.”

Léopold n’a que hoché de la tête avant de se replonger dans Vol 102 direction paradis. On n’y trouvait rien sur les rêves ce qui était tout de même admirable. Si un auteur doit relater ses rêves, il se doit de le faire de la façon la plus réaliste qui soit, sans affirmer que c’est un rêve. Exactement ce que le pilote a fait. C’était là l’essentiel du livre. Le pilote avait d’excellents instincts d’écrivain. Il savait quand retenir l’information, quand en relâcher, à quel dosage, il n’en mettait jamais trop. Combien de personnes avaient-elles lu ce livre? Probablement moins d’une centaine. Un petit éditeur chrétien de Lennoxville avait publié le texte. Léopold a scruté le web. Leur site web explique qu’ils sont reconnus comme “leader mondial de la fiction inspirée” et qu’ils sont “engagés à faire connaître la littérature chrétienne à travers le monde.”

Léopold a immédiatement pensé à leur soumettre un manuscrit qui tournerait alentour de ses écouphènes, qui était son propre rêve prodigieux en quelque sorte, sa vision religieuse à lui, les sons venus de l’au-delà. Ce qui constituait un net avantage pour lui sur le pilote. Lui, il était encore en plein dedans, dans la souffrance. Dieu nous rend fous, sourds, aveugles, nous laisse vivre de faux rêves qu’il nous enlève dès que l’on s’y complait et il appelle cela notre guérison.

Léopold a alors refermé une fois pour toutes Vol 102 direction paradis.

Dans la section voisine, des bruits fracassants, l’homme sans chemise se frappait l’abdomen violemment avec un livre, un gros ouvrage à reliure rigide sur la lutte au terrorisme.


Flying Bum

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Inconfulgurabilité subséquentielle

La critique est à ce jour unanime, “Ishhhhh, quel roman ce sera!”

L’œuvre de Luc-Aurèle Lebom, bien qu’encore en chantier, Inconfulgurabilité subséquentielle, pousse les limites de l’avant-garde littéraire en bas de son lit et est, d’entrée de jeu, confondante de par ses particularités problématiques – fumantes s’il en est – Chapitre Trois a été gravé sous forme d’écriture cunéiforme pré-colombienne sur les murs d’une grotte dont la localisation précise reste à découvrir de façon fiable, Chapitre Quatre, facture originale de conte oral entendu par seulement quelques dizaines de spectateurs ébaubis dans un café choisi au hasard, Chapitre Cinq publié uniquement sous la forme d’un CD purement instrumental en un millier d’exemplaires, déjà épuisé sur Amazone. Entre tous, mis à part Chapitre Un et Deux, qui n’existent vraisemblablement sous aucune forme matérielle connue ou annoncée à ce jour, Chapitre Six se présente sous la forme de théâtre dansé, ce qui toutefois demeure une rumeur, la chorégraphie n’ayant jamais été vue ni cataloguée à ce jour, des dizaines de versions s’exécutent quotidiennement sur le web ou dans les rues, chacune en réclamant l’authenticité. Les critiques éclairés y voient tout de même clair même si plusieurs versions ont “amélioré” la pièce, particulièrement la version qui s’est fait connaître sous le nom Inconflexivité Supraséquentielle. Le tapis est ainsi tiré sous les pieds de la question de l’exclusivité critique, semant une multiplicité diamétralement opposable de lectures qui additionnées les unes aux autres suffisent à tourner l’estomac, du moins pour la moyenne des ours et des lecteurs et lectrices, des critiques éclairés – ou éteints.

Chapitre Huit de Inconfulgurabilité Subséquentielle, sortira sous peu sous forme de bande dessinée, plus précisément sous la forme de fascicule en papier-journal avec couverture glacée à la super-héros et, pour une fois, il y sera abondamment de questions relatives à l’humain, l’humanité, toute cette sortes de choses (Le palais des melons d’eau, le fameux Chapitre Sept traitait, lui, plutôt de l’architecture des vespasiennes à travers les âges, de sable, de rouille, de béton, d’armamentaria, du gauchissement de la cornée, s’attaquant aux questions humaines de façon essentiellement tangentielle). Tout en traitant délicatement d’humanité, Inconfulgurabilité subséquentielle fait exploser le sujet de toutes parts, pas seulement, mettons, une partie de l’humanité commentant sur une autre – il s’y trouve des étoiles commentant sur les planètes, des oiseaux commentant sur le ciel, des toitures commentant sur les gazons, des gazons commentant sur les humains, des humains commentant sur des nations et vice versa.

On y retrouve même une exceptionnelle section de quatre pages se dépliant qui capture toute l’essence de l’intemporalité tout en se maintenant dans l’espace et le temps des quatre pages. Une fillette crie dans un des coins revendiquant son droit inaliénable à crier dans son coin, elle présente son visage vers un ciel qui la douche violemment de sa pluie qui traverse depuis l’autre côté du quatre-pages voyageant à travers le multi-temps de l’intemporalité multi-terrain dans de longues et fantomatiques transitions floues et ce, rien que pour la faire taire. Mis à part de tels passages laissant entrevoir des instants sublimes, qui passent du sublime “sublime” au sublime burlesque, et certains moments particulièrement banals, à la limite gâchis (partiellement sanglants), des moments qui provoquent autant la claustro que l’agoraphobie, particulièrement la section Tournevis et Clitoris, qui en constitue la partie la plus jouissive et dense se méritant le plus grand mérite des mérites, d’être lue et relue et relue et lue lue.

Dans une de ces entrevues radiophoniques dont l’authenticité est toujours remise en question, Luc-Aurèle Lebom semble laisser entrevoir la possibilité que le lecteur potentiel (voire le témoin) de son travail ne soit pas encore né. Si cette déclaration est analysée textuellement, Lebom est assurément un des plus grands escrocs de son temps qui ironiquement, pour une fois, ne veut pas que vendre des livres mais se contente amplement de faire parler de lui pour des années à venir. Toutefois, il existe une autre probabilité. Ce serait qu’il nous annonce ainsi sans explicitement le phraser pour les lecteurs à naître qui ne seraient pas encore nés, qu’ils le liront alors avec toute la perspective et le recul que l’œuvre impose, et elle en impose.

Il existe également une autre possibilité. Il s’agirait là essentiellement de l’expression exacte de l’intention originelle de Lebom – les multiples et diamétralement opposées lectures possibles de Inconfulgurabilité subséquentielle –  auquel cas l’entrevue ne serait qu’une autre manifestation de l’ère de l’hypertexte et du multivers. Dans semblable éventualité, Luc-Aurèle Lebom pourrait aussi bien être un collectif de créateurs virtuels vicieux qui le maintiendraient captif quelque part à Minecraft pour s’offrir sa gueule et celle des critiques aussi confondus qu’ébaubis.

Il semblerait que Chapitre Neuf, L’Absconglomérat, sur lequel la rumeur court que ce serait plutôt un film mettant en vedette un pur inconnu, pourrait tout aussi bien être une télésérie muette, ce qui en dirait long sur Lebom. Il n’est dit nulle part que le Chapitre Dix ne pourrait pas se scinder en plusieurs parties qui pourraient revêtir toute et chacune des formes des autres chapitres avec lesquelles Lebom a expérimenté sa nouvelle vision du roman. La conclusion pourrait aussi être, qui sait avec Lebom, une forme de tour de chant de cabaret présenté quelque part, mettons, en Turquie. En langue anishinaabe, mettons.  

Oui mais encore si, lorsque personne ne s’en attendra, se pourrait-il que Luc-Aurèle Lebom nous cache un autre chapitre, totalement inexistant celui-ci?

 


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Flying Bum

Salades du vendredi

 

Les éléphants

 

Les éléphants étaient enterrés dans le sable jusqu’au cou. D’une certaine distance, tout ce que l’on pouvait voir, des trompes et des oreilles énormes battant dans le vent chaud du désert ondulant comme un banc d’algues sous l’eau limpide. Les éléphants se battaient les oreilles contre le sable envoyant des vibrations qui leur revenaient par des ondes messagères lorsque les vibrations frappaient un objet solide. Une pierre, par exemple, une pierre assez grosse tout de même. Ou un camion transportant des cochons en cage protestant contre leur triste sort. Ou un plein camion de Budweiser. Ainsi, les éléphants voyaient venir le danger de loin.

 

On rêve de choses comme celles-là ou on les voit clairement, substances floues aidant.  On ne le demande pas, mais on les rêve, on se les imagine très bien. Et aussi on se nourrit, on dort, on marche, comme en transe à travers le dédale des tâches quotidiennes qui constituent nos vies. Peut-être bien que tous ces éléphants ont toujours été là. Peut-être n’existaient-ils pas avant que vous ne les remarquiez, que votre regard les invente. Peut-être n’existent-ils pas du tout. Ils sont là pourtant à dix mètres de la route. Peut-être que VOUS n’existez pas. Les éléphants soulèvent des questions qui n’avaient jamais été soulevées avant les éléphants.

 

Les éléphants ne sont pas stupides. Ils sont brillants, bien entraînés, et ils construisent avec leurs trompes essentiellement – qui sont beaucoup plus flexibles qu’aucun bras humain et qui peuvent aussi bien caresser un bébé que déraciner un arbre –  construisent à même le sol des tranchées profondes pour se protéger contre nos colères.

 

Les éléphants ont gagné une guerre pour Hannibal. Il a traversé les Alpes en plein hiver alors que les meilleurs stratèges militaires affirmaient haut et fort que les Alpes étaient impassables l’hiver à cause des tempêtes de neiges imprévues, des vents impitoyables. Les éléphants, souvent enterrés dans la neige jusqu’au cou, étaient capables d’avancer encore et toujours, inlassablement, grimpant ou dévalant les montagnes à travers les traîtres cols et les pentes abruptes, transportant les troupes armées de lances et de catapultes. Pas rien que quelques éléphants, on se l’imagine très bien, sont tombés dans de sournois précipices et en sont morts. Hannibal ne s’est jamais arrêté.

 

Peut-être ne s’en est-il même jamais aperçu.

 

michelangelo

 

La femme du lac

 

Sur une chaise pliante aux courtes pattes, elle est assise, seule sur la plage, les pieds dans le sable, les yeux dans l’eau, cigarette au bec, personne alentour ne la connaît ni n’en fait de cas, et ce n’est pas clair ce qu’elle veut vraiment à moins que ce qu’elle veut vraiment ne soit d’être laissée tranquille et seule, auquel cas elle a choisi la mauvaise section de la plage.

 

Elle ramasse les canettes de bière à même la caisse près de sa chaise, tire les goupilles et avale, et plus longtemps elle reste là, buvant et fixant le vide, plus sa peau prend une coloration comme de la rouille, particulièrement ses maigres épaules marquées de quelques tatouages et de brûlures naissantes. Ma douce n’apprécie guère ses allures d’enfant perdu et son visage m’effraie, l’image de la torpeur sans sourire aucun, ni expression quelconque. M’inquiètent aussi, les multiples chaînes qui pendent à son cou et qui proviennent probablement davantage de la quincaillerie que de la bijouterie et comment, après plusieurs bières, elle sort un poignard et qu’elle commence à découper des silhouettes animales dans les canettes et qu’elle les plante dans le sable à ses pieds, une tribu singulière d’aluminium qui prend vie devant elle sous les rayons du soleil. Et leurs longs ombrages inquiétants.

 

Même au hasard d’une journée aussi parfaite, il m’est impossible de résister à l’idée de lui inventer une histoire dans ma tête. Je pourrais l’appeler Adéline ou Odile. Sans me rapprocher d’elle, sans échanger un traître mot, je pourrais lui fournir une vie et une voix qui conviendraient à ses tatouages, ses chaînes, ses sculptures d’aluminium et, avant que je ne quitte la plage, je croirais moi-même à toute cette histoire. Mais il est beaucoup trop commode d’imaginer. Après une baignade, je m’approche d’elle et je lui demande si elle serait assez gentille pour m’offrir une bière. Après qu’elle aie craché un gros morviat dans le sable et qu’elle m’eut dit non, sec, sans même me regarder, j’ai continué mon chemin. Je me suis dit à moi-même qu’elle devait en avoir besoin beaucoup plus que moi.

 

Et je me suis refusé d’imaginer pourquoi.

 


Movie

Fin

La conscience est une fin en soi. Nous nous torturons d’arriver quelque part, et quand nous arrivons là-bas, il n’y a nulle part où aller. ~ D. H. Lawrence

Flying Bum

Éléphants et Michelangelo, GIF piqués sur le net, Hopper, la femme au bar, GIF de moi.

La Sno-Cone Machine

Quand j’étais enfant, j’en rêvais. La première fois que je l’ai vue, c’était dans une publicité télévisée. C’était alors encore permis de passer des publicités destinées aux enfants à la télé. Un petit bonhomme de neige qu’on emplissait de cubes de glace par le dessus de sa tête et en tournant la manivelle dans son dos, on la concassait et elle ressortait par une ouverture au bas de son ventre. On versait la neige ainsi obtenue dans un cornet de papier et cinq saveurs de sirop étaient incluses pour sucrer la gâterie glacée. Je connaissais la chanson de la pub par coeur et je la chantonnais sans arrêt. J’en ai tellement rêvé. Je ne sais plus à combien de Noël j’ai espéré trouver “Frosty Sno-Man the Sno-Cone Machine” sous le sapin. Il n’est jamais venu.

***     

Lorsque la nouvelle typographe a commencé à mâchouiller de la glace au travail, Léon a d’abord cru qu’elle tentait d’arrêter de fumer. Elle en avait probablement fait le vœu, pensait Léon, arrêter de fumer si elle décrochait un nouvel emploi. Croquer de la glace était la façon qu’elle avait trouvé pour ne pas succomber aux démons de la nicotine.

On était bien avant l’ère de l’infographie. Elle n’était pas la typographe attitrée uniquement à Léon, pas exactement. Elle devait fournir quatre autres monteurs-graphistes sur leurs tables à dessin et ce n’était pas Léon qui avait procédé à sa sélection ni à son embauche. Mais elle n’en était pas moins une attirante jeune femme, très attirante. Pas exactement très mince mais pas loin, ragoûtante pensait Léon. Fin vingtaine, jeune trentaine Léon avait-il jugé. À peu près l’âge de sa propre fille. À sa troisième journée de travail, Odile qu’elle s’appelait, avait apporté une machine à Sno-Cone au boulot.

“J’en ai une autre à la maison,” dit-elle, “je ne peux pas me passer de Sno-Cones, ça ne peut pas être pire que ceux qui sont accrocs aux menthes ou à la gomme, non?”

“As-tu déjà fumé?” avait tout de suite rétorqué Léon, “Essayes-tu d’arrêter?”

“Non, pas du tout.” Elle avait eu l’air surprise puis Odile s’était mise à rire. “Je comprends, mon tempérament nerveux, toute cette sorte de choses. Non, je dirais que je combats davantage des rages de croustilles ou de biscuits, tu sais, la gratification orale, ces choses-là.”

Léon ne pouvait quitter la petite machine des yeux.  Odile lui tend un cornet de papier, comble de glace concassée.

“Tiens, essaye ça,” dit-elle, “aujourd’hui j’ai apporté vanille,” dit-elle en lui remettant le flacon d’essence sucrée.

***     

Les soirs de Noël lorsque je fermais les yeux avant de me coucher, une boule d’angoisse me montait du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait mon cerveau, je m’imaginais tenir le cornet de papier dans ma main, avec mes dents je croquais goulument la glace rougie sous l’averse de sirop aux cerises que j’y avais abondamment laissé couler. Le temps semblait s’arrêter. Et je m’abandonnais longuement et totalement à mon plaisir imaginaire mais puissant, dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

***     

Léon l’a invitée à dîner. Il l’a invitée à souper. Et lorsqu’il s’est retrouvé dans l’appartement d’Odile sur le divan avec elle, il n’avait cesse de toucher le corps d’Odile, partout, comme s’il l’idolâtrait, même la cicatrice près de son nombril qui avait l’apparence d’une fermeture-éclair. Le résultat d’une récente chirurgie, Odile avait-elle fourni comme explication, sans plus de détails.

“Sens-toi bien comme chez toi, ici, sois bien à l’aise,” Odile avait-elle exprimé à Léon, “Regarde la télé pour un moment, si tu veux. J’aime bien passer un peu de temps dans le bain après le souper.” Elle lui a souri gentiment puis elle s’est fabriqué un cornet de glace à la cerise dans la machine qu’elle avait chez elle, une vraie machine, le bonhomme Sno-Cone, lui-même en personne, avant de disparaître pour la salle de bain.

Dans le petit salon d’Odile, il y avait une télé quatorze pouces à lampes, un peu comme celles dans les motels bon marché. Léon s’attendait même à ce que la télé soit chaînée à son rack de métal au faux-fini or.

Rien de bon à la télé. Elle ne semblait abonnée à aucun magazine, aucune revue à potins dont les filles raffolent habituellement, même pas un journal en vue. Il l’a entendue patauger dans le bain, se l’imaginait se contorsionner pour récupérer son cornet de glace une fois bien installée dans l’eau.

Léon s’est levé discrètement. Il a pénétré dans ce qui semblait être une chambre à débarras qu’elle utilisait essentiellement comme entrepôt. Il y avait là plein de cartons remplis de vêtements – des tailles immenses –  Léon s’imaginait une co-locataire sur le point de déménager. Une énorme co-locataire.

Il y avait un carton ouvert sur un lit simple, une boîte remplie de photos pas encadrées, racornies et roulées sur elles-mêmes, mal dissimulées sous quelques pièces de vêtements. Sur presque chacune des photos, une femme obèse. Pour un instant, Léon a cru qu’Odile avait une sœur avant de réaliser que toutes ces photos représentaient Odile à différentes périodes de sa vie. Les vêtements lui appartenaient. Elle avait dû peser jusque dans les cent-cinquante kilos, estimait Léon dans sa tête, peut-être davantage. Sur quelques photos, elle était jeune, se tenant près d’un gros homme et d’une grosse femme qui devaient être ses parents et un frère, obèse lui aussi mais pas autant qu’elle. Même adolescente, elle avait été énorme. Pauvre fille.

Il pensait à elle, mangeant ses cornets de glace qui servaient finalement à l’empêcher de s’empiffrer de pizza, de pâtisseries ou quoi que ce soit dont elle aurait maladivement envie, comme des crises, des impulsions à contrôler. Sa cicatrice, pensa alors Léon, fort probablement une de ces chirurgies bariatriques. Le corps d’Odile avait fondu, littéralement, si rapidement qu’elle ne savait pas encore comment dire non à un homme qui démontrerait le moindre intérêt pour elle. Troublée dans tout son corps jamais encore désiré par quiconque.

Léon savait alors qu’il n’en avait que pour quelques jours avec sa nouvelle conquête, semaines peut-être, avant d’être échangé pour un homme plus jeune, de l’âge d’Odile, qui ne l’aurait jamais vue obèse et qui lui afficherait son intérêt. Elle profiterait de ce temps avec Léon pour finir de se débarrasser de tous ces vêtements et de toutes ces photographies.

“Hé toi,” appelait-elle de la salle de bain, “Prépare-toi un cornet de glace et viens me rejoindre.” Léon se sentait tout chose, fébrile, comme perdu sur une autre planète en opérant la petite machine à glace pour la première fois de sa vie.

La salle de bain était surchauffée, humide, le thermostat à trente-deux degrés. Léon s’était senti complètement moite en moins de trente secondes.

“Est-ce que ça te plait de me regarder comme ça,” avait-elle demandé à Léon, curieuse, “j’ai toujours tellement froid depuis quelque temps,” dit-elle. Le bain sur pattes était rempli presqu’à ras bord et sur le dessus de la mousse on voyait poindre la moitié supérieure de sa blanche poitrine et ses mamelons curieusement érectiles.

“Oui,” répondit timidement Léon, “j’aime bien ce que je vois. Beaucoup, en fait.”

“J’adore mariner longuement dans l’eau chaude,” dit Odile, “j’ai toujours tellement froid.” Lorsqu’Odile s’était gracieusement étirée pour rejoindre son cornet de glace aux cerises sur une table d’appoint près du bain, Léon avait pu voir toute sa poitrine ragoûtante, l’arc de son dos. Léon observait le corps d’Odile avec le plus grand plaisir, il l’examinait comme s’il l’idolâtrait encore des yeux comme ses mains l’avaient fait plus tôt sur le divan.

Avant de se dévêtir et d’aller la rejoindre dans le bain, Léon, les yeux fermés, avait mordu goulument dans son cornet de glace débordant de sirop aux cerises. Une boule d’angoisse lui a monté du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait son cerveau, le temps semblait s’arrêter.  

Nu, il a rejoint le corps chaud d’Odile dans le bain, déposé son cornet de glace contre le sien, et il s’est longuement et totalement abandonné à son puissant plaisir dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

Flying Bum

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Comme une panne sèche

Ma douce me demande qu’est-ce que j’écris encore et je lui dis que j’écris une histoire à propos d’une relation entre deux individus, par hasard de sexes différents. Elle me dit que j’écris toujours la même histoire, à propos d’une intrigante qui s’appelle presque toujours Adéline, d’un insignifiant éternellement perturbé qui s’appelle généralement Léon. Ça, ou tu écris à propos de ta mère, directement ou indirectement. De la mort. Je ne sais pas trop d’où ils viennent tous, que je lui dis, je crois que ces personnages s’écrivent tout seuls, ce sont eux qui guident ma main. Et elle me dit, bullshit, Cela n’a aucun sens. Commence donc à t’assumer, crétin, qu’elle jappe presque après moi.

Et je lui dis, je jure que j’essaie.

***

Cette conversation me ramène à mes comportements d’écriture, mes chouchous et mes marottes. Mes sujets, le sexe, la mort, l’enfance, ma mère. Je pense à ce texte que j’ai un jour essayé d’écrire à propos de ma mère, morte, et c’était sorti tout croche et il y avait plusieurs passages rêvés, et je me suis dit à la relecture que les passages rêvés n’étaient que de l’arnaque, ratoureuse facilité. C’est arnaqueux et bébé-fafa la technique du rêve, j’ai alors cru, sans aller jusqu’à me dépeindre comme un arnaqueur d’une façon ou d’une autre, ce que je considère somme toute assez indulgent envers moi-même. Les séquences rêvées sont aussi bidon que les finales tirées par les cheveux, je pense. Dieu merci, mon histoire n’était aucunement tirée par les cheveux, ma mère demeurait morte de la première à la dernière page contrairement à J.R. dans Dallas.

Ce dont mon histoire avait grandement besoin, une sorte de métaphore pour la douleur du personnage-narrateur. Quelque chose qui représenterait ma mère, mais indirectement. Pas nécessairement proche d’elle, même. Des extra-terrestres, mettons, mon esprit me dictait-il. Oui, heureuse inspiration, un extra-terrestre ferait une magnifique métaphore pour la douleur.

L’histoire que j’ai originalement écrite contenait du gros sérieux que j’espérais cependant tendre et résonnant d’émotions. Le personnage pleurait beaucoup, tant et tellement qu’il en saignait abondamment du nez à la fin. Ça fait tellement mélo, pensais-je en relisant le texte. Magnifique travail de description des vraies choses et des sentiments profonds. Lorsqu’on le lit, mes pensées m’exprimaient-elles, on ne découvre rien de moins que la vérité. Des extra-terrestres, oui, oui, mes pensées insistaient-elles. Vraisemblance pure, toute la vérité!

Quoi?

La vérité, c’est lorsque ma mère est morte, j’ai effectivement pleuré. J’ai pleuré des jours et des jours, des semaines. Mais de la façon dont je vois les choses, en me relisant, je pouvais sentir mes pensées me lancer un regard complice et ensuite se détourner de moi, cracher au sol quelque part, s’allumer une cigarette, s’ouvrir une bière.

Sur l’avis éclairé de mes profondes pensées, j’ai chamboulé totalement l’histoire. Exit les extra-terrestres mais, en lieu et place, écrire la véritable histoire de ma mère, de sa mort, de la fois où je m’étais écorché un genou quasiment à l’os et ma mère m’a soulevé pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine, de ses paroles apaisantes, de la façon qu’elle a nettoyé et pansé ma plaie, des mots réconfortants lorsqu’elle m’a dit que ma vie ne serait qu’une longue suite de genoux écorchés et que je devrais apprendre à guérir tout seul. Poignant, une larme se pointe même au coin de mon œil.

Platitude, endormitoire, mes pensées criaient-elles dans ma tête. Mets-y de la vie, de l’action, de l’inattendu. Et si mes pensées me suggéraient ceci, ma mère se tenait, tenez-vous bien, debout sur la carapace d’une tortue géante albinos alors qu’elle soignait mon genou? Une tortue géante albinos donnerait toute une tournure à l’histoire. Oui, m’écriai-je tout haut, toute une tournure, mesdames et messieurs!

***

Ma douce m’a demandé un jour pourquoi mes personnages étaient toujours comme ils sont et je lui réponds sèchement, aucune idée. Elle a alors braqué sur moi un index deux mètres de long pour démontrer son désarroi. À trois mètres de haut et deux mètres cinquante de large, elle se déplaçait dans trois chaises roulantes qui avaient été démantelées et re-soudées ensemble autrement. Une femme-plus-plus. Plus-plus-plus. Tous les jours, il lui faut vingt-cinq cheeseburgers, une brouette à jardin pleine de frites salées, les calories une nécessité incontournable pour mobiliser ce corps. Sa chevelure est un entrelacement de longues frites, mutation conséquente de cette alimentation. Elle possède une minuscule ampoule électrique là où son coeur devrait se trouver. Elle ne peut se tordre le cou pour aller voir par elle-même. Je n’ai pas le courage de lui dire moi-même.

***

Tu devrais écrire à propos de ta mère morte si c’est vraiment ce dont tu as envie d’écrire, ma douce me dit. Tu as raison, je lui réponds. Sans lui demander, je lui arrache une frite salée de la tête et je la bouffe.

***

Il y a longtemps de cela, j’avais environ cinq ans, je me suis sévèrement écorché un genou et je suis entré à la maison en pleurant assez fort pour que ma mère m’entende venir de loin. Elle m’a amené à la cuisine et a tenté de me soulever pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine pour soigner mon genou, mais elle en était incapable. Incapable de me soulever assez haut. Ma mère ne mesurait que quarante-cinq centimètres et dans ce temps-là les comptoirs de cuisine touchaient presqu’au plafond, alors elle a sifflé sa tortue géante albinos. La tortue est accourue à son secours, s’est accroupie devant le comptoir et ma mère n’a eu qu’a grimper sur sa blanche carapace pour me hisser sur le comptoir. Elle a nettoyé ma plaie avec de la confiture aux raisins et du sable jaune. Elle m’a dit quelque chose, mais je n’ai rien compris, sa voix était un cri aigu dans les hautes notes, celles qui percent généralement les tympans. Des bandes de couleurs semblables à un arc-en-ciel sortaient de sa bouche. Son visage était joliment flou comme une brume épaisse, mon genou allait mieux.

***

Je crois que lorsque j’écris, je ne sais à peu près pas ce que je fais, qu’il y a une autre force qui agit. Si on peut qualifier la chose de force. Ou c’est l’autodidacte en moi qui ne sait plus à quels seins se vouer. Je pense que ma douce est superbe et gentille, qu’elle me soutient, sauf en ce qui concerne les écrits, et que je pourrais passer des heures à dresser la liste des petites choses qui font que je l’aime, mais quel lecteur cela intéressera-t-il?

Je pense aussi que ma mère était une personne assez grande et forte pour me soulever et me grimper sur un comptoir de cuisine et réparer mon genou. Je pense aussi que ma mère est morte beaucoup trop jeune et là réside toute la fuck’n tragédie et peut-être cela n’importe-t-il que pour moi et moi seul après tout. Je crois que la vie est terriblement ennuyante jusqu’à preuve du contraire. Je crois que tout est fini bien avant que tout commence. Je crois que tout est écrit d’avance et qu’est-ce que ça peut bien faire si personne ne voit la différence ou n’a pas déjà lu le livre?

Et comme j’écris tout ceci en pleine panne de génie, je regarde à travers ma fenêtre comme un cliché éculé, le poète triste à la fenêtre, le regard à trente sous dans la graisse de binnes. Mes pensées profondes, elles, insistent vraiment, en chœur : je les vois tous, là-haut, galopant à travers les étoiles, les extra-terrestres dans leur soucoupe qui me font des beaux bye-bye, une femme de 300 kilos montée sur trois chaises roulantes soudées ensemble, ma mère à cheval sur sa tortue géante albinos.

Mais il n’y aura pas de fin tirée par les cheveux.

Mon nez, il saigne abondamment.

 


Flying Bum

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Une autre chambre à louer

Il y en avait un qui était beau gosse. Il s’accrochait les pieds dans notre maison de chambres même après qu’Adéline soit partie travailler, il se préparait de copieux déjeuners en plein après-midi, s’assoyait au soleil, notre soleil, buvait du café, notre café, se bricolait des opinions politiques en lisant NOS bouquins. Nous tempêtions, par en-dedans. Hippie serait un mot trop digne pour lui. Hippie implique une sorte d’investissement personnel tout de même.

Le numéro deux était plus âgé et moins beau. Laid, en fait. Une chevelure vraiment sèche, hirsute et moche – comme quelqu’un qui aurait fui le salon de barbier en plein milieu de sa coupe. Et il n’acceptait pas sa laideur. Il réservait dans les meilleurs restos, lui offrait des billets pour les meilleurs concerts en ville, il arrivait avec du champagne et expédiait les bouchons à travers les fenêtres dans l’opacité de la nuit. Il s’assurait de toujours quitter avant que le beau gosse ne se pointe. Il fumait comme un engin, comme Adéline fumait elle aussi. Lorsqu’il souriait c’était toujours derrière un nuage d’amertume. Adéline était blonde, grande, mince, bandante. N’importe qui pouvait lire dans les pensées du numéro deux : “OK, parfait, faut que je me fende le derrière en huit juste pour me mériter des miettes de ce qu’Adéline offre au bellâtre sur un plateau d’argent, la vie est une vraie beurrée de merde, le salut n’est rien qu’une question d’appétit.”

Il avait raconté à Adéline, devant nous tous, qu’elle ressemblait à la fille sur la pochette de Roxy Music. Elle avait aimé. Elle avait particulièrement apprécié qu’il lui dise cela devant nous tous. Jamais dans cent ans le beau numéro un ne lui aurait dit une chose pareille, elle savait. Un point pour le numéro deux.

Puis, il y avait aussi la blonde. Sa blonde. Numéro trois. Massive, et elle avait un marmot de cinq ans avec une chevelure bouclée. Elle fumait de la dope et buvait de la vodka. Lorsqu’Adéline était au lit avec elle en haut, le marmot tournait en rond au rez-de-chaussée, comme une poule pas de tête, comme s’il n’avait jamais vu un escalier de sa vie, ou compris le principe. Il pointait sa petite tête ronde et frisée dans la craque de notre porte et posait des petites questions de petit marmot. Nous savions fuck all à propos des petits marmots à l’époque.

Peu importe les fringues, Adéline était toujours aussi bandante et toi tu faisais toujours le quart de nuit aux urgences. Je t’attendais, aspiré dans mes bouquins. Complètement à court d’amants, et d’amantes, et de cigarettes, Adéline descendait alors dans ma chambre pour parler, désoeuvrée, en manque de nicotine, et morte d’ennui. Il m’arrivait de fantasmer à propos d’elle – boys will be boys. D’elle et de toi. De nous trois, bref. Je ne savais pas vraiment si elle était ton genre. Ni même mon genre. Mais tu n’avais pas parlé d’essayer ce genre de chose un jour?

Finalement, il y avait son chat. Un chat persien – il s’appelait Persien – une boule difforme de longs poils gris avec des yeux de hibou et une face plate comme un chat qui aurait manqué de frein. Dégriffé. Une queue qui aurait été plantée dans une prise de courant. Adéline ne semblait même pas si attachée que cela à la bête, c’est rien que pour le plaisir d’avoir un peu de fourrure sur une peau nue, disait-elle. Bellâtre numéro un faisait danser le chat sur ses pattes de derrière sur les fesses d’Adéline allongée sur le ventre. “Laisse-le donc tranquille,” disait-elle. Il rigolait et continuait. Le plus laid, numéro deux, ne faisait aucun cas du chat, indifférence totale. Un homme de chien. Oui, définitivement. De berger allemand. Au bout d’une lourde chaîne.

Comment était-elle arrivée? Aucun souvenir. Les chambreurs vont et viennent comme des mouches, paient leur chambre à la petite semaine ou sont accompagnés gentiment vers la porte. Probablement qu’elle avait vu notre annonce sur un babillard de supermarché – Chambre vacante, personnes normales ou foutus végétariens bienvenus.

La fin fut simple. Elle: “On s’amuse bien parfois nous trois, mais tout ce que vous faites, c’est travailler.” Elle voulait dire toi, tes quarts de nuit aux urgences. Et moi derrière mon bureau à lire tout le temps. On l’ennuyait, finalement. Profondément. Alors elle a quitté. Nous a quittés. Exit numéro un, numéro deux, la grosse fille blonde et son marmot, la boule de poil. Elle me les a sciées. Comme une gifle. Un grand coup sec, court et inattendu sur ma joue nue. Tu passes toujours tes nuits aux urgences, c’est vrai. Je le réalise. Davantage qu’avant.

Mais, hé, non, ça va aller, quand même. C’est rien qu’une autre chambre à louer après tout.


Flying Bum

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Sale été pour Léon

Nous avons enfermé Léon à la grotte parce qu’il est laid. Il ne l’a pas toujours été mais les parties de lui se sont mises à rivaliser entre elles pour s’en occuper et ses yeux se sont mis à devenir de plus en plus petits, son nez de plus en plus gros et ses lèvres sont devenues bleues et ses oreilles se sont mises à descendre et il les porte maintenant dans le cou et ses sourcils sont devenus de petits picots noirs juste assez gros pour soulever l’ambiguïté et ses pores sont devenus énormes et ses taches de naissance ont commencé à développer chacune une longue pilosité alors on l’a mis à la grotte pour qu’il cesse d’effrayer les enfants une fois pour toutes.

Nous avons parcouru toute la forêt pour trouver le lieu idéal. Un endroit d’où il pourrait apercevoir le lac, la chute. Un endroit d’où son regard pourrait embrasser tout le ciel grand ouvert et le soir et la nuit les étoiles. Nous avons construit une porte pour la grotte. Nous avons prévu un judas creusé dans le bois qu’il puisse y déposer son oeil, une trappe pour lui passer de quoi manger et assez grande pour qu’il puisse sortir ses mains dehors pour ressentir la pluie lorsqu’elle tombe.

Tout cela peut sembler cruel, mais c’est pour son bien. C’est comme pour Odile que nous gardons dans la cour à cause de l’étrange façon qu’elle a de caqueter comme une poule et qu’elle chasse les mouches de la langue et de la façon dont elle se tapit derrière les haies avant de bondir sur les gens en bavant et en grognant. Comme nous gardons grand-père au grenier rien que parce qu’il est si stupide. Nous faisons tout cela pour protéger ceux qu’on aime.

Rien comparé à ce cultivateur qui a tailladé le nez de son cheval rien que pour lui défigurer le visage et qui lui a lacéré le visage pour lui enlaidir la tête et qui lui a mutilé tout le cou parce qu’il s’était rendu trop loin et qu’il ne pouvait plus s’arrêter là. Il lui a rasé la crinière et la queue pour en finir et maintenant le cheval erre dans la forêt, la même forêt où Léon vit, il se déplace sans but se cognant aux arbres et s’enfargeant dans les racines et sur les écureuils ébaubis.

La rumeur circule, ce qui a porté le cultivateur à agir de la sorte, c’est que le cheval sautait dans le lac toutes les nuits chassant la réflexion de la lune sur les eaux. Mordant à pleine gueule dans les vagues croyant mordre et avaler la réflexion de la lune.  Et moi je dis, si nous avions eu un cheval aussi stupide, nous l’aurions attaché sur une énorme bille de bois et nous l’aurions laissé dériver lentement sur la rivière, pas parce que nous sommes des sans-cœur mais parce que ce serait mieux ainsi pour tout le monde. Le laisser libre de traverser ainsi la forêt, sans ses tentations maladives d’attraper la réflexion de la lune sur le lac. Malade.

De sa grotte, Léon entend les murmures de la forêt dans la nuit. Il l’entend raconter des histoires à propos de ce qui gît au fond du lac. C’est de la nourriture. C’est un véritable festin pour la créature assez intelligente qui saurait comment aller le récupérer. C’est ce que le cheval cherchait, disaient certains. Et Léon pouvait les entendre claquer des dents et les clappements de leurs babines pendant qu’ils lui disent comment c’est bon, le fruit et la viande et le fromage, toute cette sorte de choses qui attendent au fond du lac. Les bonbons, les pâtisseries et le vin et encore le fromage et il les entend tomber en bas des billots sur lesquels ils dansaient. Oh, le bon fromage qui couine sous leurs dents pendant qu’ils se roulent de bonheur ignorant les aiguilles de pin qui se collent dans leurs fourrures et dans leurs plumes.

Léon observe la nuit de la forêt qui dort, il appuie une main sur la paroi rocheuse et une main sur le grain de bois grossier de la porte et il met son œil contre la minuscule fenêtre taillée dans la porte et il voit le ciel, grand ouvert, et les étoiles et la lune. Et il voit la chute et comment ses eaux fracassent la tranquille surface du lac, il voit la partie calmée de l’eau plus loin de la chute, la petite baie où sautait le cheval nuit après nuit. Et sous l’eau il voit le festin. De là, il croit bien voir une dinde entière bien rôtie, une énorme corne de vannerie qui déborde de fruits exotiques, une énorme meule de fromage à la chair rougeoyante venue d’un autre monde. Les histoires qu’il pourrait raconter si seulement il pouvait goûter à toutes ces choses.

Nous avons installé Léon dans cette grotte parce qu’il est laid mais nous craignons que cette solitude ne le rende simple d’esprit. Il nous raconte des histoires à propos de festins et de nourriture, de fromage. Nous cachons maintenant de la médication dans sa gamelle. Nous le mettons sous sédation aussi, parfois. Nous attendons ainsi qu’il dorme pour ouvrir la porte et lui changer ses bas et ses sous-vêtements. Nous lui apportons une nouvelle couverture et de la litière fraîche.

Léon laisse ses yeux s’adapter à la noirceur. Ses pupilles se dilatent. Ses oreilles tremblent dans son cou, il appuie une main sur la paroi rocheuse et une main sur le grain de bois grossier de la porte et il met son œil contre le judas taillé dans la porte et il voit le ciel, grand ouvert. Et il voit les étoiles. Et il voit l’eau de la chute fracasser la surface des eaux du lac et il voit la baie tranquille. Et dans les eaux calmes, il voit la réflexion de la lune. Et il voit comme une ombre qui charge vers le lac, il tente de l’avertir, marmonnant et grognant vers l’eau, il tente de l’avertir qu’il n’y a rien dans cette eau. C’est la lune qui lui joue des tours. C’est la forêt qui s’amuse à mentir. Léon retient son souffle tant que l’ombre s’affaire à détruire la réflexion de la lune de ses énormes dents et de ses puissants sabots.

Léon place son œil dans le trou de la porte et il voit le ciel et il voit les nuages et il voit la chute qui fracasse la surface tranquille du lac et il nous voit grimpant sur la montagne les mains pleines de fruits et de pain et de miel et de vin et de fromage.

Et il sait que nous viendrons et nous lui tiendrons la main et qu’on lui dira qu’il n’est pas ici parce qu’il est trop laid, il est rien que trop beau pour ce monde-ci, mentirons-nous.

Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord (reprise)

En reprise, ce texte que plusieurs lecteurs relisent de temps à autres pour une raison qui m’échappe , un texte qui parle beaucoup de l’été, de l’enfance et de l’amitié. Un texte que je vous offre pour vous souhaiter de belles vacances. On se revoit en août.

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


Flying Bum

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