Quand j’étais mort

Quand j’étais mort, je suis retourné à la maison.

La maison de ma mère. Un petit bungalow presque carré sur une rue de Bourlamaque, et je suis resté planté debout sur le trottoir en avant de la maison. Un bonheur innommable, une paix intérieure jamais ressentie lorsque j’ai réalisé qu’ils avaient remis la maison telle qu’elle avait toujours été, telle qu’elle aurait toujours dû être. Stucco à la peinture blanche écalée, fenêtres de bois peintes en vert comme les tuiles de la couverture, balcon avant en forme de castelet de briques à l’ombre duquel poussaient les aconits mauves de ma mère, le même castelet en-dessous duquel ma chatte était allée mourir, qu’on m’avait dit, après s’être fait frapper dans la rue, même le gros sapin était revenu. Je grimpais dedans et sous l’épaisseur des branches piquantes et collantes, j’appelais ma mère et elle faisait semblant de me croire quand je lui disais que j’étais disparu et elle appelait mon nom de façon joyeusement théâtrale. J’allais de moins en moins souvent voir la maison justement à cause de la déception de la voir dénaturée par ses nouveaux occupants. Et aussi parce que j’habitais loin maintenant.

Je n’ai pas frappé à la porte. Seul un étranger aurait été tenu de frapper et je n’étais pas un étranger peu importe le nombre des années. À la place, je suis passé par le tambour sur le côté, je suis entré directement dans la cuisine sombre, j’entendais en sourdine le son de la télévision qui jouait au salon et je humais le fumet indéfinissable du souper qu’elle avait mangé, seule ce soir-là. Je me suis approché du salon où elle était installée seule devant la lumière vibrante du téléviseur noir et blanc, les rideaux tirés. Elle s’est levée. Son sourire était resté le même qu’il avait été soixante ans avant, à peine froissé par le passage du temps. Je me demandais si j’avais vieilli moi-même, si ça paraissait, si j’étais rendu vieux, plissé et grisonnant. Pire, je me demandais si j’avais l’air mort, l’air d’un mort. Est-ce que j’étais pâle, décharné?

Elle s’est levée et s’est approchée de moi lentement, vraiment plus lentement que dans mes souvenirs, elle m’a pris dans ses bras et elle a dit mon nom. J’ai reconnu sa chaleur, son odeur. Je l’ai serrée à mon tour, avec la crainte de la blesser tellement elle me semblait petite maintenant, petite et fragile. Elle ne m’a pas demandé où était mon bagage. Je n’en avais pas. Je ne t’attendais pas, m’a-t-elle dit, je ne savais pas que tu venais, j’aurais fait une tarte aux framboises, juste pour toi. Je lui ai répondu que je voulais lui faire une surprise et elle m’a demandé si j’avais faim. Elle me demandait toujours si j’avais faim. Je lui ai dit que je n’avais pas faim. Je me souvenais de la dernière chose à avoir mangé, un sandwich à la dinde sans beurre et sans mayonnaise et la dinde était sèche. Le pain aussi était sec, ranci à la limite. Le sandwich était resté sur mon estomac. Il resterait probablement là pour toujours, maintenant. Et ma mère m’a invité à la rejoindre à la table de la salle à dîner. À moins que tu sois fatigué, j’ai fait une brassée de draps, les draps des gens ici sont tellement laids, je vais aller faire ton lit en haut, avait-elle dit. Mais je ne me sentais pas fatigué, ni rien, je ne voulais pas aller me coucher. J’avais besoin de la voir.

On a jasé longtemps de ce qui se passait dans ma vie, à Montréal, dans la sienne prisonnière de cette maison depuis si longtemps. On a enfilé les cafés un par derrière l’autre, les cigarettes. À un moment, elle a lentement levé la tête et laissé échapper des ronds de fumée pour moi et j’ai souri parce que cela m’avait toujours fait sourire lorsqu’elle faisait des ronds de fumée pour moi lorsque j’étais très jeune encore.

La nuit était tombée et seulement quelques flashes d’une faible lumière vibrante venaient du fond du salon. Dans le noir, je la distinguais à peine derrière la fumée de nos cigarettes. Une dernière salve de ronds de fumée a été lancée dans les airs, ses yeux fixaient les ronds qui montaient grossissants et elle ne me voyait plus. Elle s’est immobilisée complètement, toute la fumée de nos cigarettes s’est immobilisée carrément, on aurait dit un vieil instantané en noir et blanc, mes yeux léchaient désespérément les dernières lueurs sur son visage, sur toutes les choses alentour, de très douces lumières bleutées qui vivotaient encore un moment, puis l’ombre découpée de toutes choses, puis les ombres mourantes et vacillantes, les ombrages flous.

Mais encore les ombrages noirs et opaques qui ont finalement absorbé toute cette sorte de choses, partout alentour.


Flying Bum

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Photo: La petite fille à la cigarette, Mary Ellen Mark

La nuit des feux follets

Léon adore la sensation de non-être qui l’envahit la nuit, dans le silence, entre Parent et Senneterre où rien n’existe plus pour de longues heures, à part peut-être un bled isolé du monde entier qui s’appelle Clova. Lorsqu’il lui semble que son âme sort de son corps. Que le temps s’arrête et il n’existe plus que le mouvement du train et l’image qui file, monotone, dans les fenêtres. Léon n’a pas pu mettre la main sur un siège avec fenêtre. Une femme le sépare du tableau aussi fascinant que désolant de la nuit noire sans lune. En fait, il y a deux belles grosses lunes blanches qui aspirent irrésistiblement le regard de Léon, dans l’échancrure profonde du col en V de sa voisine de cabine. Léon est encore un adolescent qui, malgré ses dix-sept ans, rêve encore à ces choses davantage qu’il ne les vit. Beau gosse, yeux bleus et bouclettes blondes, il se dit qu’il faudra bien que ces choses se passent un beau jour. Ou encore une nuit, comme dit la chanson.

Des kilomètres et des kilomètres qui sont tous identiques, épinettes grises, épinettes grises, épinettes grises.  Sur les rails immobiles, le train entier tremble et vacille dans le vide monotone d’une forêt sombre à perte de vue, ses roues d’acier marquent les temps comme un métronome entêté et insistant. La réflexion du visage de la femme se transpose au loin contre un ciel de charbon mouillé et luisant, puis dans le vert profond des ifs. Adéline détourne son regard assombri par une tranquille panique qui éteint son regard, collant son visage contre la fenêtre, elle se distancie du jeune homme près d’elle, un adolescent qui s’était présenté à elle plus tôt, Léon, qui empestait les Doritos, le cannabis et qui se tenait désagréablement un peu trop près d’elle à son goût. Il croyait probablement qu’elle ne s’apercevait pas de ses furtifs regards dirigés vers le gouffre que l’encolure de son chandail ouvrait entre ses seins, mais Adéline n’était pas dupe. Elle, elle l’avait examiné dans les détails sans gêne aucune. Beau gosse, quand même, et le visage du garçon avait pris des belles teintes de vermillon sous le regard inquisiteur d’Adéline.  Elle aimait le froid cinglant de la fenêtre du wagon contre sa joue. Des souvenirs lui venaient à l’esprit, les jets piquants d’une douche froide sur son visage après une longue soirée de scotch, beaucoup trop de scotch et une gorge brûlante et asséchée par les Gauloises.

Elle se demande pourquoi toutes ces gens qui ronflent dans la noirceur de leurs sièges à deux heures du matin sont montés dans ce train, pour aboutir au bout de la marde, dans un trou qui s’appelle Hervey Jonction, ou Senneterre, ou LaSarre. Pourquoi ce foutu train Montréal-Barraute devait-il rallonger son trajet du simple au triple en contournant par LaTuque? Faisaient-ils exprès? Mais Adéline réalisait qu’elle s’en foutait dans le fond. Elle ne voulait plus que le train s’arrête, elle ne voulait plus descendre. Le train pourrait frapper un orignal, dérailler. Un des passagers pourrait se lever debout et se mettre à tirer dans le tas. Une balle perdue pourrait l’attraper. Elle avait même pensé descendre au prochain arrêt, si jamais il existait un endroit plus profondément plongé dans le néant qu’un trou nommé Clova. Elle avait planifié rompre avec sa douce, Marie-Luce, juste avant d’apprendre pour son père, mais elle avait décidé de s’occuper des désastres un par un. Adéline pensait qu’elle excellait dans les situations d’urgence, qu’elle savait se mettre en mode gestion de crise, mais est-ce que la mort se qualifie vraiment comme une urgence? Spécialement lorsque cette mort avait été annoncée, qu’elle savait qu’il mourrait, mais qu’elle ne s’était jamais donné la peine de répondre aux courriels de la conjointe de son père.

Adéline, je t’écris pour te dire que le cancer de ton père est revenu, dans ses poumons cette fois-ci. Il souffre terriblement mais ils font ce qu’ils peuvent. Je sais que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps et que vous ne vous entendez pas à merveille ces temps-ci mais ce serait gentil de l’appeler, au moins.  – Betty-Lou

Pendant des jours après avoir reçu le courriel, une vieille chanson de Claude Dubois la suivait partout, la hantait comme un fantôme tenace, un ver d’oreille accroché solide de toutes ses ventouses. Derrière la fenêtre, le vent sur cette marée d’épinettes à perte de vue, c’était la mer. Pareil.

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer. . .

Elle l’avait joué en boucle, ses doigts de petite fille tournant le bouton du volume pour enterrer les bruits venant de la chambre de sa mère pendant qu’elle s’agitait à tout ranger, tout nettoyer alentour d’elle pour minimiser la colère qui s’ensuivait toujours. Mode panique, gestion de crise.

À l’âge adulte, la gestion de crise face à la mort imminente consistait maintenant à cuire des quantités ridicules de muffins aux canneberges ou aux noix, de les ficeler dans du coton-fromage et d’aller les distribuer aux copines même si c’était la dernière chose dont elle avait envie, vraiment. Elle se sentait trop coupable pour être capable d’envisager la moindre notion de chagrin. Des muffins, encore des muffins.

Adéline, les médecins disent que le foie ton père est affecté. Ils ont dû interrompre sa chimiothérapie. Il a murmuré ton nom, il y a quelques jours de cela. Je me suis dit que tu devais le savoir . . .

Les gens laissent toujours rancir le pain trop longtemps sur le comptoir, puis ils le lancent aux vidanges quand les fourmis le trouvent.

Ta tante Odile est ici avec moi. Elle dit que tu es aussi têtue que lui mais que peu importe ce qui a détruit votre relation, ça s’est passé il y a bien longtemps de ça. Tout ce qui est révolu est révolu, Adéline. Je sais qu’il peut parfois être un homme difficile mais ça demeure ton père. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, le médecin nous l’a dit ce matin.  – Betty-Lou

Elle n’a aucun droit de s’immiscer dans ta vie, un affront aux années que tu as passées à te placer entre ta mère et lui, à prendre les coups à sa place. Sa maladie n’a rien fait pour te faire briser la promesse à toi-même de ne jamais plus lui adresser la parole. Tout ce qui est révolu est révolu mais ça ne veut pas dire que l’heure du pardon est venue pour cet homme cruel et sans-coeur. Adéline se demande quand est-ce qu’elle a cessé d’être une bonne personne elle-même.

* * *

Léon retire ses écouteurs et pivote son corps pour faire face à Adéline. Il toussote pour éclaircir sa gorge ou attirer son attention puis lui demande, “C’est la première fois que tu montes à Barraute?”

”Oui, mais j’ai entendu dire que c’était très bien,” ment-elle du mieux qu’elle peut. Mais elle ne sait pas pourquoi.

“Pour quelqu’un qui aime les épinettes et la neige, peut-être,” répond l’adolescent. ”Mais je pourrais te montrer des endroits sympathiques si tu veux.”

“Non, merci, ça va aller, je ne serai pas là assez longtemps,” répond Adéline assez sèchement.

Elle s’imagine sa douce, Marie-Luce, dormant avec les chats vautrés sur son côté du lit, près d’elle, ignorant complètement qu’Adéline feuilletait déjà les petites annonces à la recherche d’un logement. Adéline essaie de se rappeler ce que c’était d’être folle raide en amour avec Marie-Luce, de découvrir les belles petites choses qu’elle savait broder comme une vraie fille, les bonnes confitures qu’elle savait mettre en conserve et les émissions de télé tellement trash qu’elle regardait. Adéline se rappelait du moment où elle s’était remise à fréquenter les bars, laissant Marie-Luce à ses petites affaires à la maison, pour aller repousser les avances de filles beaucoup trop butch à son goût puis se mettre à les sérénader elle-même après la bonne quantité de shooters, puis rentrer sur sa moto malgré sa condition, son casque resté accroché derrière le banc, sa longue chevelure au vent. Adéline était convaincue qu’elle se ferait éventuellement frapper par une voiture –qu’elle l’aurait bien mérité comme son père le lui criait toujours– mais cela ne s’était jamais produit. Pas facile à comprendre pour une petite fille, la notion de mériter une chose, bonne ou mauvaise, mais aujourd’hui Adéline croit que personne ne mérite rien. Les choses se produisent, c’est tout.

Chaque fois qu’elle rentrait saine et sauve, une partie d’elle était déçue, une drôle de déception doublée d’une bonne dose d’euphorie. Elle avait défié la mort en pleine face mais elle l’avait vaincue. Aux bruits provoqués par l’ébriété de ses mouvements, Marie-Luce sortait de leur chambre à coucher et la trouvait là, les cheveux en tempête. –Quelle heure qu’il est?” grognait-elle à Adéline. –“Pourquoi tu me gueules après?” se plaignait Adéline en valsant malhabilement à travers la cuisine, en explorant bruyamment le frigo, totalement imperméable à la présence et aux questions de Marie-Luce.

* * *

Le dernier courriel de Betty-Lou contenait quatre mots.

Ton père est mort.

Il y avait ensuite un lien vers son avis nécrologique sur le web. La note nécrologique était minimaliste, aseptisée, mais on pouvait y lire qu’il laissait derrière lui sa charmante épouse Betty-Lou. Aucune mention de sa fille. Aucune mention des longues années passées à prendre la peau de sa première épouse, la mère d’Adéline, comme canevas pour peindre des toiles abstraites explicites et violentes, faisant éclore partout des oedèmes dans les tons de violet et de bleu, se métamorphosant en vert puis en jaune, parfois ornés de jolies coutures pour retenir ensemble des bouts de chair sanguinolents. Oubliées des années de chômage, de dope et de luxure, puis, marche rapide avant, vers sa rencontre avec Betty-Lou et le bon dieu, apparemment (“Après une lutte courageuse contre la maladie, dieu l’a rappelé à lui dans le royaume des cieux”) avec la date, l’heure, l’adresse des funérailles et pas grand-chose d’autre.

La vie d’un homme en 78 mots, pas un de plus, Adéline les a comptés.

Marie-Luce était à son travail lorsqu’Adéline avait reçu l’ultime courriel. Elle a fermé son portable, tiré les rideaux, s’est étendue au sol sur le plancher de la chambre. Elle a écouté en boucle Le Labrador, le volume au fond, fixant désespérément des fissures au plafond qui prenaient vaguement la forme de la baie d’Hudson. Vide, détachée, un corps gisant, là et pas vraiment là, laissant la voix chaude de Claude Dubois envelopper le monde entier pour ne plus rien voir d’autre. Gestion de crise.

À la dernière note de la dernière boucle, Adéline s’est levée et est allée se planter debout devant le petit miroir ovale dans un coin de la chambre. Elle s’est regardée intensément, à travers les yeux noisette qui lui venaient de son père, recherchant quelqu’autre trace de ressemblance qu’elle pouvait partager avec lui. Elle a décidé qu’elle devait le voir une dernière fois maintenant qu’il n’était plus capable de faire davantage de dommages. Elle avait besoin de valider qu’il n’était qu’un homme, comme tous les hommes, mortel comme tout le monde. Et mort. Impossible pour elle d’avoir peur d’un homme mort. Il ne lui ferait plus jamais peur. Ni lui, ni aucun autre.

Elle a acheté son billet de train sur internet. Il partait le soir même. Un pénible trajet de 18 heures et 17 minutes, Montréal-Barraute en passant par LaTuque. Pas le budget pour s’offrir une couchette. L’avion aurait été trop rapide, trop irréel. Elle avait besoin de ce temps pour s’y faire, se préparer, laisser la forêt boréale absorber tout ça.

* * *

Dans la noirceur du train, Adéline réalise qu’elle traînait toujours une peur, peur de ne pas réagir comme les gens à Barraute (la famille, se rappelait-elle, ces gens sont sa famille). Ils vont s’attendre à ce qu’elle assiste aux funérailles, qu’elle soit triste, qu’elle pleure, à la limite. Il lui faudra plisser les yeux et se rappeler les scènes les plus tristes de son film fétiche The way we were. Ce serait là une bonne façon de produire des larmes, ou feindre une quelconque émotion, en conjonction avec suffisamment de shooters.

Dans le train, toutes les veilleuses sont éteintes. Tout le monde dort. De son regard périphérique un peu parano, elle peut voir Léon encore sournoisement affairé à zieuter au plus profond de son canyon de chair blanche. On dirait qu’elle ressent vraiment le regard d’un homme sur son corps. Que ça produit une sensation sur elle. Adéline se demande s’il a une copine, elle se l’imagine jeune collégienne intello qui écoute Joni Mitchell et qui a une longue chevelure brune, des broches dans les dents peut-être, et qui aime s’éclater au cannabis légal avec Léon. Ils pratiquent probablement une sexualité immature et étrange avec les lumières éteintes, en croyant dur comme fer qu’ils aiment cela parce qu’ils ne connaissent rien de mieux.

Comme un automatisme, sans vraiment la moindre préméditation, elle sent sa propre main abandonner son livre toujours fermé sur ses genoux. Elle se sent comme si elle sortait de son corps, un voyage astral, une main complètement détachée de son corps, indépendante de son contrôle cérébral et qui agit pour elle, malgré elle. Les petites lampes de sécurité au sol lancent de faibles lueurs orangées qui tracent des ombrages profonds sur les sièges, elle réalise que les yeux de Léon suivent le moindre mouvement de sa main qui s’approche de lui, manipule la boucle de sa ceinture, détache le bouton de son jeans. Il prend une grande inspiration bien sonore pour dissimuler le son de la fermeture-éclair qui descend, puis sa respiration s’épaissit, lourde et pesante. Elle ferme ses yeux. Au creux de sa main, elle sent battre le sang dans cette chose rigide et brûlante qu’elle ne croyait jamais toucher un jour. Elle appuie doucement sa tête contre lui, commence à lui faire ce que les adolescents comme lui ont l’habitude de faire par eux-mêmes, quittes à devenir sourds. Elle les voit en rêve, lui et cette étrangère qui agit pour elle, partout sauf ici mais un petit coin d’elle veut toujours y être malgré tout. Adéline se demande quel genre de personne peut accomplir des actes semblables avec une conjointe aimante qui l’attend à la maison. Le mal est en elle, quelque chose de très mal, pense-t-elle.

Sa main suit le rythme des roues d’acier sur les rails, en haut, en bas, en haut, en bas, et elle rêve de se rendre ainsi jusqu’à Barraute dans sa plus troublante relation à vie. Mais, ô amère déception et si précipitamment, le garçon rote un borborygme étouffé et la main d’Adéline se remplit de sa semence visqueuse et chaude. Elle se trouve tellement ridicule de n’avoir rien vu venir, de se sentir soudainement si dédaigneuse. Elle l’aura bien mérité comme son père le lui criait toujours. Les choses se produisent, c’est tout.

Elle s’essuie la main sur le tissu du siège bleu Victoria. L’histoire ne dit rien à propos de toutes les substances imbibées dans les banquettes de train. Près d’elle, le garçon remonte sa fermeture-éclair et dans son ébaubissement total et sa bêtise adolescente, il marmonne merci du bout de la gueule. Adéline se retient de pouffer de rire tellement le malaise est singulier. Il est encore plus hébété qu’elle de ce qui vient de se produire. Adéline ne répond rien, elle le regarde dans le blanc des yeux un moment avec une tendresse indéfinissable, puis elle détourne le regard vers le décor fuyant, rafraîchit sa joue étrangement rouge et brûlante contre le froid de la vitre.

Dans la nuit boréale, quelques timides lames de lumière percent lentement l’épaisse étendue d’épinettes grises, accentuant la dureté des lieux avec une violence nouvelle et belle.

Quelques feux follets bleus dansent brièvement entre les grands ifs et semblent s’adresser à elle, la pardonner. Adéline est séduite, hypnotisée.

Dans ce silence de cimetière, Adéline est enfin calme et apaisée, toutes ses peurs sont parties rejoindre les âmes des morts que font danser les feux follets. Elle tient toujours fermement, emprisonnée entre sa cuisse et sa main, la main douce de Léon, son premier homme à elle.


Flying Bum

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En forêt

Zone inhumaine inhabitée
à l’immobilité effrayante
dans cet enclos vert figé
ce doux silence qui me hante

Partis pour la froide saison
piqueurs suceurs de sang féroces
rejoignent en enfer les démons
et ma chair nue invitent à la noce

Les bêtes n’y sont qui des sons
qui une piste, une déjection
dans mon immense jardin
imperceptibles à l’oeil humain

Un visage invisible fait de même
se laisse deviner au matin blême
dans les brumes qui volent bas
dans les dernières effluves des bois

Mon esprit cherche ses contours
ma main ses courbures ses atours
et le reste d’elle dans mes pensées
qui viennent défier les vents glacés

Sa robe aux teintes de miel
au sol nourrit la prochaine saison
ses bras nus tendus vers le ciel
le chêne attrape un premier frisson

Deux à deux sur lui ligotées
dos à dos attachées bien serrées
mes espoirs et mes peurs
mes passions et mes frayeurs

À l’hiver qui vient abandonnées
affamées aux quatre vents
alors les bêtes curieuses viendront
danser pour l’oeil du moribond

Leur ballet me parlera d’elle
et les noeuds d’un vieil orme
à son visage prêteront forme
viendront me dire comme elle est belle

Museaux glacials dernières caresses
carnassières et ultimes maîtresses
à grandes et profondes becquées
à l’aube bleue viennent festoyer.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord

 

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


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François d’Assise 2.0

Ça court dans la famille, il y a des précédents. Une relation spéciale que certaines gens entretiennent avec les bêtes qui laisse tout le monde pantois. Comme un don ou un talent. Ne pas craindre les coyotes, se faire un devoir de laisser filer couleuvres et crapauds en tondant le gazon quitte à y mettre l’après-midi, parler aux poules et aux oies, caresser les chats errants que personne ne peut généralement approcher, pleurer lorsqu’on ne croise pas chaque matin notre troupeau de dindes sauvages. Et les bêtes reconnaissent les gens comme nous, on dirait, elles nous écoutent.

J’avais laissé la porte d’en avant débarrée, stupide négligence, et je suppose que c’est par là qu’il est entré. Vraiment étrange, je n’ai jamais entendu la porte s’ouvrir (on serait porté à croire qu’un raton laveur ne peut pas entrer par effraction sans faire de bruit), mais bête de même, il était là, bien installé sur une chaise près de la fenêtre, il inspectait l’intérieur d’un œil quasi intéressé. Il n’a même pas bronché quand je suis arrivé près de lui. –“Je peux te servir quelque chose à boire?” que je lui ai demandé tout bonnement.

On aurait dit que le raton laveur a fait signe que oui de la tête, un mouvement de la lèvre supérieur et du museau qui ont fait brièvement vibrer ses moustaches.

–“Bois-tu ton bourbon dans un verre à cognac?” que je lui ai demandé, mais j’étais déjà à lui verser le sien dans un verre à cocktail très ordinaire en cherchant de l’œil une canette de Canada Dry et des limes.

Lorsque j’ai placé son verre devant lui, il a bien tenté de l’attraper avec ses petites pattes pour le porter à sa bouche mais c’était trop difficile pour lui. À la place, il a approché la tête et plongé son museau dans le long verre et sa langue atteignait tout juste le breuvage dans un sapement excité et bruyant qui provoquait des joyeux tintements de glaçons contre le verre. L’idée m’est venue de lui demander si la langue des ratons laveurs s’était génétiquement adaptée, comme celle des chiens, maintenant merveilleusement bien adaptée pour laper des liquides dans des bols de fabrication humaine, mais j’ai eu peur de paraître grossier. Ce raton laveur n’était probablement pas rendu à l’étape de tenir des conversations de salon à propos de l’évolution des espèces.

Je l’ai laissé finir tranquillement son Kentucky mule, puis je lui en ai versé un autre.

–“Écoute,” que j’ai commencé à lui dire mais j’ai changé d’idée en chemin de peur de dire la mauvaise chose, ou dire des niaiseries. Tout ce qu’on peut raconter à un raton laveur qui boit un Kentucky mule dans votre cuisine est suspect, en partant. Faut trouver les bons mots. À la place, je suis allé aller chercher mon haut-parleur bluetooth et je lui ai fait jouer Rocky Raccoon, pensant lui faire plaisir. La chanson l’avait définitivement plongé dans une humeur triste et maussade, ses yeux étaient devenus humides et fixaient dans le vide. J’ai refermé Spotify.

–“Écoute,” que je commence encore, espérant lui dire quelque chose susceptible de l’intéresser, “je pense que je sais pourquoi tu es ici.”

Les yeux du raton laveur étaient luisants et sombres comme la nuit, parfaitement ronds comme des billes comme les animaux dans les dessins animés, deux trous noirs.

Je ne savais pas vraiment pourquoi il était là, pourquoi j’étais là moi-même. Pourquoi quiconque boirait un bourbon-gingembre avec un raton laveur un mercredi soir? On se regardait encore dans les yeux et moi j’attendais simplement qu’il me réponde quelque chose.

Le raton n’a rien dit, mais il a tendu ses petites mains ouvertes vers moi, et le temps d’un flash, il ressemblait à un enfant suppliant qu’on le prenne dans nos bras. Je me suis approché de lui mais il a sifflé et laissé sortir un grognement à peine perceptible, maintenant debout sur sa chaise sur ses deux pattes d’en arrière. Étirant son corps pour paraître plus grand, il entretenait probablement l’espoir stupide de m’effrayer.

Prudemment, j’ai pris du recul en me demandant si cela avait été la meilleure idée du monde de lui avoir offert deux verres de Kentucky mule. Pris de remords, j’ai décidé de lui offrir des bretzels trempés dans le beurre d’arachides pour absorber un peu le bourbon, que sa femelle ne s’aperçoive de rien à son retour. Je lui ai présenté dans une belle soucoupe à motifs de roses un peu chippée sur son contour. Il est resté bien tranquille lorsque j’ai déposé la soucoupe sur sa chaise et que je l’ai poussée délicatement vers lui. Il a bien mis une minute avant de s’intéresser à sa collation, avant d’attraper le bretzel dans ses petites mains, il le retournait en tous sens, sentait l’odeur salée en le portant à son nez. Il a hésité la gueule ouverte puis il l’a frotté contre une de ses aisselles, parfaite source additionnelle de sel pour son petit goûter. Qui eût cru que leur nom venait de leur façon de nettoyer leur nourriture qui m’apparaissait pour le moins dégoûtante.

Le raton-laveur voulait quelque chose, ou cherchait quelque chose. Il le fallait. Autrement pourquoi moi? Pourquoi ouvrir ma porte, s’installer sans crainte à la cuisine comme s’il y était chez lui? Et si c’était le même raton qui est venu farfouiller dans mes poubelles il y a quelques nuits de cela. Ou celui qui avait vandalisé mes mangeoires à oiseaux. Est-ce qu’il avait découvert des choses dans la poubelle qui l’auraient incité à en savoir davantage sur moi? Je ne me rappelle plus exactement ce que j’avais mis dans cette poubelle, des factures? des lettres intimes? des contenants de take-out? Rien dans mon souvenir pour justifier une entrée par effraction de ce raton sans-gêne.

Mais encore, peut-être quelque raison plus profonde, quelque chose de difficile à découvrir dans mes poubelles de quelques jours, mais quelque chose de plus essentiellement incorrect ou incongru dans ma vie. Quelque chose de louche. Les ratons laveurs passent leur vie à manger ce que d’aucuns ne désirent plus vraiment, peut-être mon tour était-il venu, tout simplement. Peut-être était-ce la finalité de toute créature devenue indésirable d’être dépecée et dévorée sur le prélart de sa cuisine par un raton laveur vengeur en état d’ébriété?

J’ai été pris d’un frisson mais avant de pouvoir lui exprimer quelqu’argument pour sauver ma peau, le raton s’est mis à fouiller partout dans les replis de sa fourrure et il en a tiré un petit objet brillant. Lorsqu’il a réussi à bien le serrer dans ses petites griffes et qu’il l’a déposé devant lui, qu’il l’a poussé vers moi, j’ai pu clairement constater que c’était une pièce de vingt-cinq cents. Son regard était vissé dans le mien. De légers petits hochements de sa tête, il avait l’air de me dire, tiens, c’est pour toi et il est demeuré de même tant que je n’ai pas ramassé la pièce et que je l’aie glissé dans ma poche. Son ardoise apparemment réglée, l’animal s’est glissé en bas de sa chaise lourdement et s’est dandiné tranquillement vers la porte. Après s’être péniblement hissé sur ses pattes d’en arrière pour rejoindre la poignée de porte, il a très lentement retourné sa tête et même si j’ai bien cru avoir la berlue, il m’a vraiment adressé un long clin d’œil nonchalant pendant que son autre œil louchait de toute évidence, probablement l’effet des deux bourbons.


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Où les mots vont se noyer

–“Je suis embêté au possible, je ne sais vraiment pas comment vous expliquer la chose,” dit le détective engagé par Marie-Luce.

Une volée de canards majestueux traverse un ciel bleu indigo profond dans les fenêtres du petit bureau plutôt sombre derrière le détective privé. Marie-Luce, cinquantenaire maigrelette, on aurait pu croire que le malheur avait pompé toutes ses graisses, en était rendu aux muscles. Elle est assise devant lui et fixe distraitement les piles de papier qui traînent sur le bureau. Elle a cru voir un coin de photographie retrousser d’un épais dossier et son coeur a semblé s’arrêter pour un moment. Quelque chose de sombre et troublant couvait par tout son corps, une créature de peur et d’angoisse gestait en elle, un corbeau venu directement de l’enfer à la toute veille de prendre un envol vengeur au-dessus de son mariage.

Le détective devant elle ressemblait à un intimidateur d’école secondaire mal vieilli et un brin confus. Pas très propre de sa personne non plus. Mal nourri aussi.

–“Ce ne sera certainement pas ce à quoi vous vous attendiez,” avait-il dit, nerveusement.

Mais Marie-Luce savait à quoi s’attendre. Exactement à quoi s’attendre. Cela faisait bien six mois que son mari avait commencé à rentrer du boulot avec deux ou trois heures de retard. Il expliquait qu’il avait eu quelques réunions importantes, un client inattendu, des tâches impossibles à remettre, toute cette sorte de choses. Mais elle l’avait senti de plus en plus distant, jour après jour, et c’est ce qui l’avait conduite ici, dans ce sombre bureau poussiéreux.

–“Mon agent a suivi votre mari pendant deux semaines, j’ai son rapport ici, sous mes yeux. Voulez-vous que je vous le résume?”

Marie-Luce, le visage livide blanc immaculé, hoche légèrement de la tête. Le privé soulève une chemise d’entre d’autres chemises dans une des piles.

Les événements relatés ici se sont produits dans le même ordre, tous les jours qu’ont duré notre investigation. Vers dix-sept heures, tous les soirs, votre mari quitte l’édifice où il travaille et monte dans sa voiture. Les notes de filature indiquent qu’il utilise un trajet ou un autre, probablement selon le niveau de circulation, pour se rendre toujours au même endroit. La baie. Il descend de voiture et s’engage sur le quai, marche jusqu’à son extrémité. Puis il s’assoit et demeure immobile semblant ne faire rien d’autre que de regarder le temps filer au loin, d’observer les mouvements de la marée.

Le détective relève les yeux du rapport et observe Marie-Luce un moment avant de poursuivre sa lecture.

Après approximativement deux heures trente, il se relève, rejoint sa voiture et se dirige directement vers votre résidence familiale.

Il dépose lentement le rapport devant lui. Ils s’observent. Rien ne filtre, rien ne bouge. Comme si tous ces mots étaient tombés à l’eau, sous les pieds de son mari au bout du quai sans faire le moindre bruit. Comme si la marée les avait tirés au large dans la profondeur de la baie sans ramener de réponse avec eux.

Deux maigres humains immobiles dans un bureau aux dimensions ridicules dans ce monde immense et rien n’existait plus que la profondeur du bleu derrière la fenêtre, la volée de canards disparue dans l’immensité derrière la cité, les mots qui meublaient jusque là ses pensées engloutis pour toujours au fond des eaux de la baie sombre et froide.


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Un zoo l’ennui

 

Le coeur d’Adéline se gonfle comme si elle avait oublié de fermer une valve. Il semble énorme et elle respire profondément un grand coup. Ou elle est exaspérée et elle soupire puissamment. Il est quand même mignon, le jeune homme qui l’accompagne. Une dense volée d’oiseaux noirs semble aspirée par le feuillage abondant d’un arbre. Ou, c’étaient peut-être des chauves-souris. Adéline a une peur bleue des chauves-souris, toutes ces histoires à propos des chauves-souris qui collent aux cheveux la terrorisent. Adéline et Léon sont au zoo.

***

Léopold a tellement promis au petit de l’emmener, combien de fois avait-il remis le doux instant. Aujourd’hui, c’était enfin le jour J. Enfin pour le petit, Henri. Léopold a réglé leur admission et ils ont passé le guichet, passé la boutique en forme de hutte africaine. Henri était impatient de se projeter carrément dans l’enceinte du zoo. Cela faisait l’affaire de Léopold, que le petit passe la boutique et oublie toutes les promesses de mousse collante et de boisson gazeuse, de dégâts de boisson gazeuse. L’air frais du matin transportait déjà une odeur rance et musquée d’animal vers les narines de Léopold.

***

Léon aurait aussi bien pu inviter Adéline à l’allée de quilles ou à l’aréna, manger des frites à la cantine. Jouer aux quilles, patiner, manger des frites. Léon avait choisi le zoo. Le zoo, c’est pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’on est libres de son corps. Pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’il y a tous ces animaux à regarder, au zoo.

***

Les grues, les cigognes se tiennent sur une patte, pressées les unes sur les autres dans pas plus d’un pied d’eau, une eau brune et saumâtre. Elles semblent déplumer sur place, ou muer ou quelqu’autre activité à laquelle ces oiseaux pouvaient s’adonner, quelqu’autre mal épidermique qui pouvait les affecter. On se gratterait rien qu’à les observer. On pouvait voir des bouts de peau rose hérissée là où le plumage se faisait plus rare. Des plumes flottaient sur l’eau malodorante. Une des cigognes, apparemment la plus vieille du groupe ouvrait constamment son bec et laissait échapper un son râpeux et maladif. Une odeur de bête malade sautait directement aux narines avant de tomber sur le coeur.  

–“Papa, papa,” crie le petit Henri, “c’est elle qui nous apporte les bébés?”

–“Oui,” répond Léopold, secrètement terrifié et dégueulé de la chose.

***

Le ciel est blanc comme la neige. Adéline, vieille fille de trente-deux printemps, ne se souvient plus de ce que l’Adéline de vingt-deux printemps avait l’air. Elle sait une chose, elle a passé beaucoup de temps devant le miroir à se regarder mais elle ne s’est jamais vraiment vue. Elle a vu ses amies disparaître les unes après les autres, s’enfermer dans des logements, des maisons, avec des hommes. Leur faire des enfants. Torcher des enfants, des maisons et des hommes.

–“As-tu vu, Adéline, les cigognes? C’est pas ça qui apporte les bébés?” demande Léon.

Les enfants, ça nous sort par la noune dans une douleur du tabarnak, crétin, pense Adéline pour elle-même.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate dans leur étang, les cigognes,” qu’elle répond à Léon.

***

Les ours polaires étaient dans le top 10 du petit Henri et de bien d’autres petits morveux agglutinés alentour de leur faux paysage arctique en fibre de verre à la peinture blanche craquelée. Le soleil commençait à taper fort et la plupart des ours se planquaient à l’ombre quelque part. Une grosse femelle haletante et la langue pendue tournait le dos à la foule loin au fond de sa cage. D’autres faisaient des saucettes dans le petit lac artificiel nageaient sur le dos, descendaient sous l’eau, passaient devant la vitre et y donnaient un coup de patte en passant au plus grand bonheur des enfants puis regrimpait sur la berge et se secouait un grand coup. Saute, plonge, sort, s’essore, saute encore. Les petits enfants en bataillon serré, le nez morveux et les mains sales bien collées sur la vitre et Léopold y voyait que dalle, à travers l’épais verre embrouillé par les sueurs, la morve et la salive accumulées d’autres enfants avant eux.

***

Léon demande à Adéline si elle veut un Coke, elle dit que non. Il s’en prend un pour lui et c’est Adéline qui l’a presque tout bu finalement. Ils observent un couple de rhinocéros sur une colline poussiéreuse, deux rhinocéros totalement immobiles sur une colline poussiéreuse. Léon observe, hypocritement, les rondeurs d’Adéline dans sa robe de coton.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate sur leur tas de poussière,” dit Adéline avant de rendre à Léon sa canette de Coke vide.

***

Le petit Henri, à qui la mémoire était bien revenue, exigeait à hauts cris sa boule de mousse sucrée mais Léopold réussit à le convaincre de dîner avant de passer aux sucreries. Ils ont trouvé une table à pique-nique libre près de la cantine et ils ont mangé. À la table voisine, un groupe de déficients mentaux en sortie de groupe mangeaient aussi avec une grâce discutable. Une de leurs chaperonnes, une grosse madame avec un gaminet aux allures d’un parachute et des shorts en spandex vert fluo, se décrottait le nez sans gêne, au vu et au su de tout le monde. Elle lâche un grand “Quoi?” à Léopold qui la fixait du regard pendant sa pêche aux crottes de nez. Léopold, embarrassé, détourne le regard.

–“Papa, papa, regarde, la madame elle se fouille dans le nez!” pointant du doigt directement sur elle pour éviter toute confusion.

–“Je sais, je sais,” répond Léopold tout en ramassant précipitamment leurs déchets sur la table à pique-nique et en attrapant Henri sous le bras et le tirant plus loin, sans jamais croiser le regard avec elle.

***

Une hyène se lèche le derrière avec un enthousiasme délirant pendant que des badauds excités la prennent en photo.

***

Qu’est-ce que je fais ici avec une fille de dix ans plus vieille que moi, se demande Léon, pendant que lui et Adéline sont postés devant la cage des singes. Qu’est-ce qu’il me veut, ce p’tit jeune-là, se demande Adéline de son côté. Me semble que je ne lui ferais pas mal, me semble que ça me ferait du bien à moi aussi. Une fois de temps en temps. Je vois pas le mal.

Trois ou quatre primates mâles de l’autre côté de la vitre se masturbent allègrement au plus grand inconfort des parents qui bouchent la vue aux enfants soudainement hystériques devant le spectacle. Elle est juste sur le bord d’avoir l’air défraîchie même si moi je la trouve quand même de mon goût, pense Léon, on doit pas faire la ligne devant son lit, sûrement qu’elle voudra bien que je la saute un de ces quatre, pense Léon en lui-même.

–“Leur vie doit être plate en calvaire pour qu’ils se crossent tout le temps, sans gêne, devant tout le monde de même,” dit Adéline à un Léon soudainement écarlate. Elle a du mal à retenir son rire en s’imaginant Léon tout nu à travers les singes, se masturbant gaiment.

***

Léopold a cédé. Il a acheté une énorme boule de mousse en sucre au petit Henri, ils sont assis sur un banc et se la partagent. Léopold filait déjà nauséeux avec toute cette chaleur et un tel apport en sucre n’arrange en rien son cas. Derrière eux, deux employés nettoient une cage vide.

–“J’ai enfin réussi à convaincre Lauréanne à me faire une pipe,” dit un des deux hommes le dos appuyé sur la cage tout juste en arrière d’eux. Drôle de hasard, sa femme aussi s’appelait Lauréanne et sa femme aussi ne lui avait jamais fait une pipe sauf une fois au chalet. Léopold, pris d’angoisse, se demande si le petit Henri sait c’est quoi une pipe. Avant qu’il ne pose des questions, Léopold prend le petit par le bras et le traîne littéralement de force devant l’enclos des girafes, plus loin.

***

Léon demande à Adéline si elle aimerait ça une boule de mousse. Elle dit que non mais c’est Adéline qui l’a presque toute mangée. Une grande tache bleutée de mousse s’est ramassée sur le bord des lèvres d’Adéline et Léon se lèche le pouce et essuie délicatement les lèvres et la joue d’Adéline et tout le visage d’Adéline tourne au rouge écarlate. Elle passe sa main derrière la tête de Léon et l’attire violemment contre elle et leurs bouches se touchent, leurs langues se mêlent avec passion. Lorsqu’elle rouvre ses yeux, une dague rouge vif sort du corps d’une girafe, comme sanguinolente et spastique, une érection de girafe qui s’apprête à se hisser sur une autre girafe.

–Tu parles d’une vie plate, obligée de bander devant tout le monde, pauvre girafe, pis fourrer aussi,” dit-elle à Léon, comme confuse et gênée de réaliser ce qu’elle vient de dire, et aussi avant de voir du coin de l’œil le bermuda de Léon qui semble soudainement habité.

***

Pour Léopold, c’est curieux, toutes les girafes doivent être des femelles. On dit bien une girafe, non? Léopold et Henri observaient au loin les animaux aux grands cous lorsque ce qui semblait au départ un jeu innocent s’est mis à prendre une tournure troublante. Une girafe grimpait sur l’autre, son pénis émergeant bien droit d’une gaine huileuse. Léopold ne pouvait s’empêcher de voir là comme une dague, l’acte étant violent en apparence. Le pénis de la girafe était pourtant à peu près de la taille de celui d’un humain mais en plus rose, plus effilé, vulgaire. L’attention du petit Henri était automatiquement captivée.

–“Papa, papa, qu’est-ce qu’ils font là, on dirait qu’ils essaient de se faire mal,”

Des badauds présents près d’eux se sont tournés vers eux, curieux d’entendre la réponse de Léopold.

–“Ben non, ils ne se font pas mal, ils font rien que s’amuser, c’est comme ça que les girafes jouent.”

***

Chaque fois que j’ai cédé, se dit Adéline, je l’ai regretté. Lorsqu’ils ont fini de s’amuser avec mon corps, ils virent de bord et je ne les revois plus. Jamais. Quand je pense à ceux qui sont restés dans la vie de mes amies, je me dis que c’est probablement mieux de même.

–“Est-ce qu’on va finir l’après-midi chez moi?” demande Léon, “j’ai du bon rosé bien froid, c’est-tu vrai que toutes les filles aiment le rosé?”

–“N’importe quoi,” répond Adéline, “envoye, amène tes fesses, mon beau Léon,” gueule Adéline “vite, vite, avant que je change d’idée,” puis elle tirait Léon par le bras en courant vers la sortie du zoo, sa robe dans le vent dévoilant ses belles cuisses blanches, ses deux mamelles sautillant d’un bord et de l’autre.

***

Léopold a dû ramener le petit à l’auto, totalement épuisé, sur ses épaules. Ils sont restés silencieux tout le long du trajet de retour mais, de façon générale, le petit avait adoré sa journée.

–“Est-ce que mes deux hommes ont eu du plaisir?” demande Lauréanne aussitôt qu’ils avaient pénétré dans la maison. Elle écoutait la télé, une pub jouait derrière, une pub de restaurant populaire, une fille en bikini lavait une voiture sport, un boyau dans une main, un hamburger dans l’autre.

–“Oui, c’était cool, maman,” répond Henri, avant de courir en vitesse vers sa chambre, jouer avec des animaux en plastique que son père lui avait achetés dans la hutte africaine.

–“Et toi, mon amour,” Lauréanne demande-t-elle à Léopold qui se laissait choir, vanné, sur le grand divan du salon.

–“Oui, c’était bien,” répondit Léopold qui n’avait aucun comparatif pour se faire une opinion. Jamais son père ne l’avait emmené au zoo, lui.

–“C’était vraiment très bien,” répondit-il en hochant légèrement de la tête, souriant du bout de la gueule, comme s’il croyait un tant soit peu à ce qu’il venait d’affirmer.

***

Adéline et Léon se sont promis l’éternité le soir même, Léon s’est amusé avec le corps de sa belle Adéline à bouche-que-veux-tu, entre autres choses qui ont meublé leur soirée et une grande partie de leur première nuit.

À Noël, ils se sont mariés et avant le nouvel an, Adéline a commencé à s’enfermer dans des logements, des maisons, avec Léon. Des enfants sont péniblement sortis de sa noune. Des enfants qu’elle a torchés, des logements et des maisons qu’elle a torchés aussi, autant qu’elle a torché Léon.

 

Tout ça pour une girafe bandée?

 


Flying Bum

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L’océan pacifié

L’histoire éteinte avant sa fin
un signet là vers les trois-quarts
un antique billet de train
aller-simple pour nulle part

Planté là pour freiner les mots
bloquer là le dernier passage
le grand silence du scénario
coincé là entre deux pages

Bouquin écorné jaunissant
sous la poussière des ans
petits poissons d’argent
poux du livre festoyants

Vieux compagnon de voyage
abandonné à si peu de pages
où tout tenait encore du doute
on espérait tenir la route

Boit toute ma jouvence
tout le vent passé en vent
espoirs mes espérances
et tous mes plans laissés en plan

Un quai de gare crève-coeur
Belle dame et tristes sires
et l’engin transporte ailleurs
la source même des soupirs

Comme un poignard
tranchant l’histoire
interminable trêve
cruel attrape-rêves

D’une femme tant espérée
et de grands rêves avortés
d’un bonheur en demi-tours
et du malheur, pour toujours

Je ne lirai jamais la fin
que la mienne vienne,
intouché ce billet de train
de peur que tout s’égrène

Il parlait là de la Californie
de promesses de pain béni

Il parlait aussi de raisins
d’abuseurs et d’assassins
de colères et de mécréants

oui mais encore, de l’océan.


Flying Bum

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Pour en finir avec tout ce sexe.

Je pense que la pandémie a détruit ma libido, tous ces aliments qu’on livre maintenant directement chez vous ont décrissé ma relation au sexe, dit-elle. Chaque fois que j’ai le goût de quelque chose, facile, zip zap, ça sonne à la porte aussitôt et ça sent bon. Ou c’est l’obésité qui m’a éteinte aux douces joies du samedi soir, va savoir.

Je rigole.

–“T’es toute mince,” je lui dis, et c’est vrai, pas pour essayer de la séduire, rien, “T’as rien qu’à faire un effort minimal vers l’autre.”

–“Pourquoi faut-il tant de travail pour si peu de sexe, alors?”

Elle pratique à fond les relations publiques platoniques et la consommation de benzodiazépines. Nous n’avons jamais eu de relations sexuelles mais nous en avons discuté de long en large, souvent, de façon vague et générale, hypothétiquement, de façon non-courtisane ni romantique.

–“Parce que le travail, c’est la santé,” que je lui dis. “Et le sexe aussi, c’est la santé, le corps doit exulter.”

–“Tout ce que je veux exulter, je peux très bien l’exulter moi-même. Je suis une grande fille maintenant et je possède un tiroir rempli d’assistants conjugaux en toutes sortes de tailles et de couleurs. Je ne vais tout de même pas gaspiller toute une soirée ou une semaine à faire semblant qu’une personne m’intéresse, rien que pour une orgasmette rapide et bien souvent décevante. Encore, si je suis chanceuse un peu. Tout cela est tellement improductif et inefficace au bout du compte.”

–“Les français ont un mot particulier pour définir les pratiques sexuelles des gens comme toi,” que je lui dis.

–“Ouinnnn,” dit-elle. Puis, en prenant une petit accent parisien chiant, elle rajoute : “une branleuse?”

***

Il avait pratiqué le trip à trois, deux ou trois fois en différentes circonstances, chaque fois il était le participant le moins motivé, affirmait-il le plus sérieusement du monde.

–“On était tous dans le même lit,” raconte Léon, dans un pub de Griffintown, “moi et ces deux filles. Mais il ne s’est pas passé grand-chose. Presque rien, à toutes fins pratiques. Je me demande encore si elles ont pris leur pied.”

–“Ça vaut pas la peine, le trip à trois,” que je lui dis, “tu passes ton temps à te demander qui fait quoi?, qui commence quand?, qui on achève en premier?, qu’est-ce qui se passe après?, est-ce vraiment ça le nec plus ultra du sexe? Vraiment surestimé le trip à trois, finalement.”

Léon est saoul. Il parle fort. Quelqu’un plus loin lui crie : “Ben oui, ma grande gueule! Commence donc par en fournir une avant d’en amener deux dans ton lit.”

–“Buzz Aldrin est revenu de là alcoolique, tu sauras, blasé parce qu’il ne trouvait plus rien d’intéressant à faire sur la terre après son voyage sur la lune,” rétorque Léon confus et la tête chambranlante, “moé, c’est pareil.”

–“Regarde-le, l’autre attardé, il se prend pour Buzz Aldrin à c’t’heure, rien que parce qu’il a fourré deux filles en même temps,” gueule la voix off.

–“Je suis Buzz Aldrin,” clame Léon, la voix pâteuse, “je suis le Buzz Aldrin du sexe,” ajoute-t-il, “toé, t’es rien que le Peewee Herman de la branlette, face de cul!”

***

Léopold ne baise pas beaucoup, parce qu’il ne peut s’empêcher de ressentir un certain sens de l’accomplissement après, et il ne veut absolument pas ressentir un sens de l’accomplissement ailleurs que dans l’écriture. Léopold est un écrivain.

Il en rêve beaucoup, cependant. Du sexe. Une chute de reins particulière, des mollets bien fermes et ronds, un short rouge court et collé au corps qui sculpte un sabot de chameau à l’entre-jambes. Une femme de l’internet qu’il ne connaît que par quelques commentaires sur ses publications sur Instagram. De longs regards langoureux bourrés de désir mutuel, par-dessus les lunettes sur un quai de gare juste avant un adieu troublant.

Léopold ne peut jamais décider lequel de ces rêves le trouble le plus mais il serait extrêmement plus poli de ne pas écrire à propos de ces fantasmes, ce qu’il ne met pas toujours en application.

Il envoie une de ces histoires à une bonne amie à qui il confie souvent la première lecture de ses écrits. Il lui demande : est-ce que de trop citer ses commentaires sur Twitter épaissit la lecture? Est-ce que ça détruit le flot, ça brise l’excitation?

–“La fiction doit servir à cela, créer de l’inconnu,” réplique-t-elle, “retire les tweets inutiles, laisse plutôt le lecteur languir, deviner.”

Une chose maintenant bien apprise par Léopold : le désir avant tout, le désir est sacré.

Il ne sait pas encore exactement comment, toutefois.

***

Ma tante Adéline, peintre bien connue, peignait des gens en pleine copulation.

Ses toiles hors de prix sont des huiles bien épaisses et colorées, des pâtes appliquées au couteau, alors vous devez plisser les yeux bien forts pour voir que les sujets baisent ardemment.

Mais bien sûr, une fois que vous les avez vues une fois, ça y est, les images sont là pour rester. Troublantes.

Je me rappelle d’un de ses vernissages, j’étais un gamin, d’un âge quelque part entre la découverte de la pornographie et celui d’avoir le droit de boire en public. Une femme saoule d’un certain âge avait entrepris de me faire la conversation, elle était plutôt gentille et bien familière. Elle m’a demandé ce que je pensais d’une œuvre en particulier.

–“Ça ressemble à un chameau,” répondis-je, parce que j’étais terriblement embarrassé par le décolleté plongeant de la dame.

–“Mon pauvre chéri,” dit-elle tout en déposant délicatement sa main chaude sur mon épaule, “ce sont deux personnes qui baisent follement.”

J’ai eu là ma première érection. Suivie plus tard ce soir-là de me première éjaculation.

Depuis quelque temps, ma tante Adéline peint surtout des épaves de bateaux, des scènes de champ de bataille, l’abattage de bovins ou d’animaux sauvages. Ça le fait moins maintenant.

***

Je soupais tranquille dans un restaurant d’Amos alors que cette avocate américaine est venue s’installer à ma table. Elle baragouinait un français tout à fait indigeste et elle admirait Trump. D’un sujet à un autre nous aurions bien voulu boire encore un peu mais il y avait couvre-feu, alors nous nous sommes arrêtés dans un dépanneur autochtone à Pikogan, à peine un détour en route pour ma chambre d’hôtel, histoire d’acheter quelques bières.

–“Jouons un jeu, si tu veux, mystifie-moi,” me demande-t-elle, “je veux que tu fasses comme si je t’énervais, que j’étais détestable au possible,” me dit-elle, alors que je lui retirais son pull moulant et que ses seins bondissaient devant mes yeux ébaubis, “comme une vraie petite merde, une totale emmerdeuse.” continue-t-elle.

Plus tard, je raconte l’histoire à un ami.

–“C’était véritablement une emmerdeuse, détestable au possible” que je raconte à mon ami, “naturellement, je n’ai pu rien faire, aucune érection digne de ce nom, elle aurait tout de suite senti que je ne jouais pas vraiment le jeu et j’ai une sainte horreur de déplaire.”

***

Une des dernières fois qu’on a fait la foire Jean et moi, on est tombés face à face avec une fille qu’il avait jadis baisée. Il ne savait plus où se mettre parce qu’il n’avait jamais dit à cette fille qu’il avait maintenant une conjointe, à l’époque également. Entre son entrée et son plat principal, la fille s’attable avec nous qui buvions tranquilles.

–“Hé, nous allons à une super fête mes amies et moi après le lunch,” dit-elle en gesticulant à l’intention de ses amies à l’autre table, “je te texte tantôt.”

–“Ça pourrait être drôle,” que je réponds à la fille qui se rassoit aussitôt. Jean me donne des grands coups de pied sous la table.

Elle me regarde, comme soudainement intéressée à moi. Je ne la connais ni d’Ève ni d’Adam pourtant.

–“Qu’est-ce que tu fais, toi?” qu’elle me demande.

–“Je suis un écrivain.”

–“Ah oui? Sur quoi tu travailles présentement?”

–“Un roman sur la guerre d’Afghanistan,” je réponds. C’est habituellement ce que je réponds lorsque ça ne me tente pas de répondre.

–“Oui, mais gai,” rajoute Jean.

–“Oui, un peu comme Brokeback Mountain mais en Afghanistan,” je rajoute en retenant un fou rire.

–“Ça me semble intéressant.” dit-elle, un peu niaise.

–“Un terroriste taliban tombe profondément en amour avec un coiffeur américain,” je dis, “mais il ne semble y avoir aucune possibilité que cet amour survive à la guerre.”

–“Es-tu gai, toi-même?” demande-t-elle en me fixant droit dans les yeux comme une italienne en pleine opération charme.

–“Oh, que oui,” que Jean s’empresse de répondre à ma place, “gai comme deux moineaux,” continue-t-il en me regardant dans les yeux et en battant des cils.

La fille s’en retourne, son plat principal refroidit sur sa table à côté. Nous réglons l’addition sournoisement et nous disparaissons avant son dessert vers un autre bar, pas ça qui manque à Val d’Or, d’autres bars.

Gais comme deux moineaux sur la haute branche,” chantons-nous en duo, bras-dessus bras-dessous, sur le trottoir de la troisième avenue.

Nous nous tenons le ventre, hystériques.

On l’a chanté toute la nuit.

***

Les gens racontent cette chose horrible à propos des grecs, qu’ils pratiqueraient six différents types de sexe et qu’ils auraient un nom pour chacun. Qu’ils n’en pratiqueraient chacun qu’un type bien précis. Ils ont ludus (j’aime te baiser), philia (j’aime bien être ton ami), agape (j’aime tout ce qui bouge, vu de dos), pragma (je t’aime toujours mais te baiser n’est plus une priorité), philautia (je m’aime moi-même), et éros (la pulsion que j’éprouve à vouloir te baiser est humainement insoutenable).

Les gens ont raison, dans le fond, les grecs sont terribles sur ce point, ils ont tout mal, honnêtement. Il me semble si ennuyeux de ne pas mélanger intentionnellement tout cela, en tout ou en partie.

***

Dans un bar enfumé, lorsqu’il était encore permis d’enfumer un bar, avec un groupe de personnes presque tous sur la cocaïne, Albert se plaint ouvertement du sexe.

–“De toute évidence je veux fourrer,” dit-il, “mais du moment que je commence à penser aux besoins de la fille, je me sens coupable. Parce que ce sont des personnes humaines à part entière avec des espoirs et des rêves. Et toujours des pensées à propos d’où tout ce sexe va-t-il nous mener.”

–“T’a rien qu’à rester tout à fait honnête avec elle,” dit une fille dont j’ai oublié le nom.

–“Si tu demeures honnête, les filles s’attachent, elles voient cela comme un défi.”

En général les gens disent d’Albert qu’il n’est rien d’autre qu’un fuckboy. Il déploie son rire sarcastique et continue d’élaborer sa théorie idiote mais les filles à table l’ont déjà rayé de leurs carnets.

***

Je travaille sur une nouvelle à propos d’un oligarche vivant avec le fétichisme particulier d’éjaculer sur des œuvres d’art hors de prix. Il devient de plus en plus obsédé d’éjaculer de plus en plus sur des œuvres de plus en plus dispendieuses. Puis un jour il se fait finalement prendre, après les heures d’ouverture du musée, les culottes à terre, en train de désacraliser juteusement un triptyque de Bacon évalué à 145 millions de dollars.

L’histoire s’intitule Le tribut, titre provisoire.

Mon éditrice veut changer ça pour Cum Tributo, beaucoup plus drôle selon elle, du latin qui voudrait dire Tribut de sperme selon elle. Avait-elle seulement étudié le latin? Son anglais semblait transparaître dans son latin.

Un tribut de sperme c’est lorsqu’on éjacule sur la photo d’une personne et qu’on la publie sur internet. Cum tributo est le latin pour avec tribut, ou en tribut (hommage) à quelqu’un ou quelque chose.

Purement métaphorique, je métaphorise au max dans mon travail, j’adore la métaphore depuis toujours.

Quand m’éta-tit, m’éta-fort.

***

Je n’aime pas particulièrement parler de sexe, après, et je n’aime pas particulièrement parler de littérature, après, non plus.

Parfois je me demande, en vain, si Buzz Aldrin, lui, aime ça parler de la lune.

***

Un auteur don’t j’ai oublié le nom a un jour dit : je présume qu’une vitre brisée n’est pas vraiment métaphorique en soi. À moins que métaphorique veuille dire brisée.

Je crois que ce qu’il voulait exprimer par là était plutôt : si le désir est sacré, est-ce que le désir d’éjaculer sur une œuvre d’art hors de prix est inclus là-dedans?

Et l’auteur dont j’ai oublié le nom de répliquer : –“Je présume que ça peut être le cas, si cela peut permettre au mec d’exulter.

***

Il y avait cette jolie rouquine que j’ai souvent observée lorsque j’habitais Rosemont. Un certain été, je l’ai longuement regardé faire des longueurs dans la piscine Masson et des langueurs sur une serviette de plage. Je l’ai observée quelques journées de suite. Dans l’eau ou sur sa serviette à absorber des rayons de soleil.

Je pense beaucoup à elle. Beaucoup trop. Je me souviens du livre qu’elle semblait lire d’un œil distrait les yeux par-dessus ses verres fumés, du Bukowski je crois, sa serviette de la même couleur que l’eau et le ciel bleu de juillet, sa lotion bronzante qui traçait de longues coulisses sur ses cuisses dodues et entre ses seins pour le moins excitants.

Nous avons bien échangé quelques regards furtifs, un sourire ou deux, etc. Mais rien de plus que ça.

***

Je pense beaucoup aussi à une bonne amie à moi qui me textait un jour : les pages blanches sont tellement pures, immaculées et tellement magnifiques à mes yeux que l’acte d’écriture se comparerait pour moi à une éjaculation sur une œuvre d’art hors de prix.

Au-delà de mes fantasmes, il existe une porte immense, la porte d’un ancien temple qui n’existe plus, le reste du temple n’existe plus. C’est rien qu’une porte qui tient à je ne sais quoi. L’océan sur un côté, une île de l’autre côté.

On peut seulement se les imaginer, mais je parlais bien d’un fantasme, non?

Je penserais moins à la jeune fille rousse si je l’avais baisée un bon grand coup, j’en suis convaincu.

J’ai répondu au texto de mon amie, à propos de sa page blanche.

–“Hé, jeune fille,” que je lui dis, “que celui qui n’a jamais vraiment envie d’éjaculations abondantes me lance la première pierre.”

***

En effectuant la recherche pour ma nouvelle, j’ai passé une semaine à observer attentivement le triptyque de Bacon à 145 millions. J’allais prendre un verre au bar du Holiday Inn pas loin du musée, et je retournais observer le triptyque. Puis je retournais prendre un autre verre. And so on, and so on, comme disent les chinois.

Je me suis ainsi fait une bonne amie à la sécurité du musée. Je lui posais des questions de plus en plus spécifiques à propos de la sécurité au musée, les systèmes d’alarme, la détection des liquides projetés alentour et sur les œuvres d’art hors de prix, des incidents passés de vandalisme sur une œuvre. Elle semblait plus qu’heureuse de me donner un franc coup de main à la scénarisation de Cum Tributo, ma nouvelle fiction qui traite de déviance sexuelle. L’expulsion massive de sperme sur une œuvre d’art ou ailleurs semblait vraiment faire partie de ses centres d’intérêt. Je l’ai appris bien assez vite.

Un franc coup de main, je vous l’ai dit?


Flying Bum

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“Neil Armstrong a été le premier homme à marcher sur la lune. J’ai été le premier homme à pisser dans ses culottes sur la lune.”
― Buzz Aldrin

(Citation véridique, traduction de moi)

Intumescence – origine inconnue

Ce son cristallisé, c’est une douleur. A fuck’n pain in the ass, diraient les chinois. Comme des coups de poignard, à travers le casque d’écoute que la jeune technicienne porte sur ses cheveux vert fluo, des coups qui viennent blesser la douce musique de la radio FM qui s’en échappe, seule et douce musique d’un dimanche soir que Léon perçoit à peine. Léon se focalise au maximum et essaie de savourer chaque note mais ce son cristallisé du vieil appareil de résonance magnétique, c’est une douleur qui vient assassiner chaque accord de guitare.
Léon vendrait son cul pas cher pour le seul bonheur d’aller pisser. Pense pas à ton envie de pisser, Léon. Pense à la neige. Comme tu le faisais tantôt en écoutant cet air de Noël. Sur un fond de sapins verts, ce ruisseau immobile aux pierres arrondies couvertes de glace noire et les grèves en rondeurs de neige blanche. Non, c’est de l’eau plutôt, pas de la glace noire. De l’eau qui coule en chantant. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon. Impossible. Calvaire d’envie de pisser.

Le scanner te griche des dents de métal énormes dans les oreilles.

Pense aux grands magasins, leurs étalages de jouets géants et toutes les belles décorations brillantes. On distribue des cannes de Noël, on fait goûter des échantillons de chocolat chaud. C’est comme si tu marchais dans une de ces cartes de Noël dont les personnes âgées raffolent, qu’elles s’envoient les unes aux autres tout attendries. Qu’est-ce que tu pourrais bien t’acheter? Un beau foulard de soie blanche. Des manchons de renard. Des truffes au champagne emballées dans des beaux cornets en cellophane craquant translucide et probablement dix piastres trop cher.

On vous sort un moment pour reprendre le contraste, s’ra pas long.

La voix de la jeune technicienne sonne comme un cri d’insecte métallique dans le vieux microphone devant elle, presqu’aussi gros que son visage encore adolescent.

Léon garde les yeux fermés pour le peu de temps qu’il restera sorti du tube. Il est comme un animal traqué. S’il fallait qu’il voie la cage de plexiglass qu’ils ont installée alentour de sa tête pour la garder immobile, il se gratterait au sang, d’angoisse. Celle qu’il imaginait être l’assistante est en fait la neurologue de fin de semaine. Incroyable, une enfant. Elle lui injecte un liquide colorant et retourne se cacher dans son abri après avoir repoussé Léon comme un cadavre dans un tiroir de morgue. Léon serre ses coudes contre lui pour ne pas écorcher sa peau nue sur les parois de la machine.

Le prochain scan durera un peu plus de 5 minutes.

Léon est frappé par la violence de la voix dans le microphone en contraste flagrant avec sa petite voix naturelle toute douce. Le cri grésillant de l’insecte n’a rien à voir avec la voix humaine. Crépitements et cris étouffés comme dans un concert heavy metal à deux pouces de ses oreilles. Tout cela est-il pré-enregistré, se demande Léon. Une si petite femme peut-elle-même créer des sons pareils avec sa bouche?

Où en était-on, déjà? Grand magasin à rayons. Une fois, Léon a vu un gâteau dans la vitrine du Eaton’s, huit pieds de haut. Une tour garnie de fruits, d’anges sculptés dans le chocolat blanc et décorés avec des encres et de la feuille d’or comestibles. Imaginez un gâteau pareil en plein milieu d’un grand bal du nouvel an. Des gens masqués qui dansent recouverts de paillettes, qui passent, s’en prennent une tranche qu’ils ne finiront même pas. Champagnettes, prosecco, astis, gerbes d’orchidées immenses. Un orchestre de swing au grand complet.

Comment est-ce que l’appareil de résonance peut-il bien faire pour transporter complètement l’esprit de Léon au diable Vauvert? Il porte un pantalon de serge et un chandail d’alpaga sans manche sur une chemise en soie, des chaussures en cuir de chevreau et des gants de dandy qui ont déjà appartenu à son père. Il ne fête jamais le nouvel an. Se peut-il que le bruit et les grondements du long tube viennent à bout de tout de ressusciter le tissu cicatriciel qu’il a patiemment accumulé pendant tous ces traitements?

Le prochain scan durera à peu près deux minutes.

Le son, c’est comme des étoiles qui meurent. Des éclairs de lumière comme des pics derrière ses paupières fermées bien serrées.

Puis, un doux silence. Un petit jet d’air frais sur son visage. Encore une seconde ou deux et on le tirera de là comme on ouvre un tube de rouge à lèvres.

Mais rien ne se passe vraiment.

Vous écoutez “Haven’t got time for the pain” de Carly Simon sur Smooth FM. Fuck, Carly Simon!

Calme-toi, Léon. Les orteils de Léon s’agitent comme des moignons de doigts qui essaieraient de jouer du piano. Pianissimo, Léon. On se calme. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon, pas encore.

Il se souvient qu’il y avait des gens pourtant. D’autres salles d’examen chaque côté d’un corridor, un plancher en linoléum, un lobby, le monde dehors, à l’extérieur. Tout le monde. Mais tout ce qui existe maintenant c’est un long cylindre blanc qui contient son corps. Son corps qu’il ne peut même pas voir parce que s’il ouvre ses yeux, tout ce qu’il verra c’est une cage en plexiglass qui enferme sa tête. Comme une cervelle dans un bocal. Comment a-t-on pu l’oublier là?

Arrête de penser à toutes ces niaiseries-là, Léon. Une neurologue ça ne se perd pas de même, quelqu’un doit l’attendre quelque part. La chercher. Elle va revenir.

Elle essaie péniblement d’ouvrir un seul œil, attraper la poire pour sonner l’alarme. Sa main paralysée se colle au caoutchouc de la poire par la sueur. On ne voit plus qu’une tache vert fluo immobile derrière la fenêtre en verre trempé épais. La technicienne devrait passer bientôt s’en occuper.

Avec tout ce boucan, pas surprenant, la machine est déréglée, déglinguée. Les rayons nucléaires fuient. La jeune neurologue est frappée, sinon l’usure achève son œuvre de mort sur elle.

Quand la neurologue l’avait examiné plus tôt, Léon croyait l’avoir vue s’enfoncer quelque peu à travers le plancher. Ses pupilles s’étaient dilatées, une vision trouble mais tranquille. On aurait pu la laisser dans une stase pareille pour toujours. Un serpent en transe. Soma. Une mère qui dort n’importe où, dans ses sueurs, épuisée.

Trop freudien tout ça. Imaginer son médecin traitant, dans la peau d’une mère, l’espace d’une minute, la folie pure. C’est pour cette raison que Léon aimait sa neurologue. La vraie, pas la gamine qui tenait le fort les week-ends. Mais que se passe-t-il lorsque le médecin traitant devient plus jeune que vous. Beaucoup plus jeune. La belle transe se fait-elle catalepsie éternelle? Comment oser poser la question à sa neurologue? Pourquoi la radio ne joue-t-elle pas la réponse du méridien sensoriel autonome de son cervelet, au lieu de Carly Simon?

Sa vessie capitule lentement comme une mort lente. Où est la tabarnak d’assistante? Où est tout le monde? Où est passé tout le reste de toutes ces choses et tous ces gens?

Le patin à glace. Le patinage. Un lent mouvement vers l’avant monté sur deux minces lames d’acier. Des lames qui poussent une fine peau d’eau à la surface de la glace molle et la peau meurt aussitôt que le mouvement s’arrête. Gelée à nouveau. Des boules géantes, rouges, vertes, dorées. Une statue de cuivre verdi au centre d’une fontaine d’eau qui gicle et qui gicle. Et tu ne peux toujours pas aller pisser, pauvre Léon. Des mitaines tricotées à la main, des tuques. La mère de Léon est celle avec le beau foulard de soie blanche, le manchon en renard, ce n’est pas toi, Léon, c’est elle. Il ne peut pas attraper sa main parce qu’elle file plus rapidement que lui comme si elle volait sur la glace. Une brume. Léon patine tout le tour du lac gelé. Après ils iront ensemble faire des emplettes de Noël dans les magasins de bonbon qui exposent en vitrine des jujubes aigres et acides gros comme des bergers allemands et des bâtons de menthe géants en styromousse. Léon pense qu’il est mort depuis des années lui aussi. Que la chose a toujours été là. Engourdie.

Il y a quelque chose d’extrêmement pur dans le chagrin de la mort. On l’enterre lentement, avec le temps, en sédiments, une strate après l’autre, une par-dessus l’autre. Vous pouvez empiler des gravats dessus si vous le voulez, de la terre noire, tiens. Aussi épais que ça vous tente. Alors il resurgira tout de même, regagnera la surface, sans prévenir, après dix, vingt, trente ans, intact. Aucunement dilué, tiède presque froid.

Les coulisses de sueur descendent du cou sur les épaules de Léon et se réchauffent en chemin.

Pourquoi la mort le préoccupe-t-il tant que ça. La mort arrive. C’est tout. Tout ce que l’on peut faire pour l’éloigner, la drogue, les montagnes russes et tous ces nouveaux manèges terrifiants, devenir un jour célèbre, se faire refaire le visage, les greffes de cheveux, pratiquer abondamment le sexe libre, fonder une secte, sauter en bas des falaises dans une mer bouillante. S’y couvrir la tête de sombres algues mortes puantes.

Sous un roc humide, un sarcophage. Le corps d’un ancien dieu oublié. Des pièces de monnaies vertes rouillées déposées sur l’orbite de ses yeux pourris. Des balanes plein des bocaux de formol. Des urnes usées vidées depuis longtemps de leur jadis précieuses huiles. Les paroles de sa chanson tracées dans le sol sous lui, jamais plus chantée. Écrite dans une langue plus morte encore que le latin.

Léon ne peut pas s’essuyer les yeux, les larmes en séchant ne laissent que du sel sur ses joues. Le long tube blanc souffle sur lui une marée d’air froid comme un vent de novembre.

Sous l’eau, cherchant la surface, à demi-étouffé, à demi-noyé, aveugle et froid. Puis il respire à nouveau. La buée de son souffle paniqué disparaît lentement du plexiglass du masque qu’on lui retire.

Oh my god, jeune fille, oh my god, t’étais passée où tout ce temps-là?

La lumière le fait grimacer et il tremble. Quelqu’un le prend par les coudes. Derrière le mur, les paramédics hissent la pauvre jeune femme sur une civière. Son visage a pris la teinte verdâtre de ses cheveux hirsutes.

Léon debout, recule. Sur ses joues craque le sel de ses larmes et sa jaquette bleue est gorgée de sa propre urine. Calvaire d’envie de pisser. Quelqu’un l’assoit sur une chaise roulante, ses vêtements déposés sans façon sur ses cuisses trempées de pisse et l’enveloppe dans quelque chose d’épais, de chaud. Léon n’entend rien. Puis il se rappelle et retire les bouchons d’oreille qu’on lui avait installés là.

Un goût étrange envahit sa gorge. La chaise est abandonnée là dans le chaos de la mort imminente. Léon dedans. La cigarette, cela devait bien faire vingt ans qu’il ne fumait plus. J’ai besoin d’une cigarette, dit Léon sans y croire, peut-être pas assez fort, personne ne lui répond.

Alors Léon pousse sur les roues de la chaise dans les couloirs où la forte odeur de pisse lui ouvre le chemin entre les regards fuyants et les grimaces de dédain, il traverse la salle d’urgence, se pousse jusqu’aux portes coulissantes, se lève, ses fringues et la couverture tombent au sol devant lui, il marche dessus comme si elles n’existaient pas.

Jaquette au vent, pieds nus les fesses à l’air, Léon marche lentement dans le stationnement sans se retourner.

Personne n’arrête Léon.

Il neige.


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Flying Bum