Une balle dans le dos

On racontait au petit Albert Plouffe que son père avait été un joueur de baseball dans une obscure ligue de la côte est américaine. C’est pour cela qu’il était rarement à la maison. En réalité, le père d’Albert était un petit mafieux de peu d’envergure et lorsqu’il fut abattu d’une balle dans le dos, sa mère lui avait simplement dit que le pauvre homme s’était suicidé. D’une balle dans le dos.

Première manche :

Albert savait très bien qu’il n’irait jamais bien loin dans le baseball avec un nom pareil. Albert Plouffe. Il se faisait donc appeler Burt, comme Burt Reynolds, fais-moi peur shérif.  Burt rêvait de ce moment depuis sa tendre enfance. Toute sa vie ne tenait qu’à son rêve. Un rêve ambitieux pour un petit québécois francophone, orphelin qui plus est.

Il y était maintenant, après des tribizillions d’heures de pratique, dehors l’été dans les mouches, en gymnase l’hiver, des parties jouées sous le soleil brûlant, sous le vent cinglant, des camps d’entraînement, des écoles spécialisées, des sacrifices sans nom, des muscles endoloris, des os brisés. Un joueur régulier blessé au jeu lui avait valu de monter dans le grand club, sa première présence au bâton dans les séries mondiales enfin! Il était plus que prêt, il connaissait chaque lancer de son adversaire par cœur, avait tout étudié, mémorisé, toutes ses balles, ses tactiques, comme une chanson à son oreille, une douce musique.

Deuxième manche :

Score nul, deux retraits, trois hommes sur les coussins, si cette balle était frappée, cela pourrait bien être la balle de sa vie. Première sensation, une bête féroce et bien équipée côté dentition venait de le mordre sournoisement dans le bas du dos. Il n’avait eu que le temps d’exécuter une rotation rapide du bassin en légitime défense. Il tentait de se tordre le cou suffisamment pour voir là où dans son dos la balle l’avait frappé. En se retournant, il avait aperçu l’arbitre maniéré qui lui indiquait le chemin du premier coussin d’un grand geste qui ressemblait à celui de son père qui jadis l’envoyait réfléchir au petit coin. La foule n’avait guère applaudi, Burt était dans le camp visiteurs. Il se disait qu’il aurait bien d’autres chances de s’essayer sur la redoutable balle rapide du lanceur. Marcher gratis au premier coussin c’était quand même bon pour lui, utile dans le calcul de sa moyenne au bâton. Les buts déjà bien pleins, le coureur au troisième avait donc ramené un point au marbre avec lui. Ce point qui s’avéra être le point victorieux. Son point produit à lui, se disait Burt, lui et son dos souffrant.

Troisième manche :

Il ne l’avait appris que le printemps suivant, comme tout le monde, au bulletin télévisé. Le jeu avait été arrangé par des preneurs aux livres mafieux acoquinés à quelques joueurs avides et sans scrupules. Son équipe n’avait pas vraiment remporté les séries mondiales, on leur avait donné en cadeau. En lui servant une balle dans le dos, à lui.

Burt ne savait pas par quel bout absorber l’information après avoir ressenti les grands frissons de la victoire. Tous les joueurs de son équipe l’avaient soulevé dans les airs et longuement exhibé à une foule littéralement emportée par la joie. La cuite qui s’ensuivit dura des jours et des jours. Les filles de son bled natal s’étaient jetées à ses pieds, et pas que les moches. Comment serait-ce possible de dé-ressentir, effacer de son esprit ces sensations enivrantes, d’admettre l’inadmissible?

Quatrième manche :

La saison qui suivit, Burt avait accumulé les contre-performances. On l’avait retourné dans les mineures pour un temps, ensuite dans une ligue AA sur la côte ouest, puis plus rien. Il ne se présenterait plus jamais au bâton en séries mondiales. Il ne connaîtrait jamais plus la sensation que procure le statut de jouer avec les meilleurs, d’être le meilleur joueur au monde.

Cinquième manche :

Burt était rentré à St-Henri, le seul endroit au monde qui voulait un peu dire maison pour lui. Il avait ouvert un petit magasin d’articles sportifs. Il y vendait des gants de baseball à des ribambelles de petits garçons avec des flammèches dans les yeux, la carte de baseball de sa seule saison en séries mondiales laminée au comptoir.

– C’est tu vous ça, monsieur? demandaient les petits garçons.  Il leur disait oui, oui c’est bien moi. – Vous êtes allés aux séries mondiales pour vrai?  Il leur disait oui, oui, j’y suis allé pour de vrai.

– Avez-vous gagné?

Il leur disait non.

Sixième manche :

Burt avait toujours la pince à cravate. La stupide pince à cravate. Il avait été tellement excité de la tenir dans sa main à l’époque. Il l’avait portée une fois au mariage d’un ami et l’avait ensuite laissée traîner négligemment sur le manteau de la cheminée. Maintenant, ce sont des bagues qu’on offre aux vainqueurs. C’est une bonne chose pensait Burt. Une bague, ça se porte bien tous les jours. Pas qu’il la porterait, lui. Il en avait presque honte. Il avait finalement eu la trouille que le commissaire du baseball majeur ne leur demande de retourner les épingles à cravate, il avait déposé la sienne dans un coffret de sûreté, paniqué.

Pause sixième.

All I need is just one chance
I could hit a home run
There isn’t anyone else like me
Maybe I’ll go down in history
And it’s root, root, root
For the home team
Here comes fortune and fame
‘Cause I know
That
I’ll be the star
At the old
Ball
Game

 

Septième manche :

Ce qui ravivait ses meilleurs souvenirs hormis la pince à cravate, des insupportables douleurs chroniques au dos qu’il traînait depuis cette fameuse série mondiale et qui avaient probablement gâché son jeu, sa carrière. La douleur s’amplifiait d’année en année. Comme une douleur articulaire vive et brûlante qu’il éprouvait par-dessus celles d’avoir monté et descendu sur ses genoux au moins 100,000 fois dans sa courte carrière de receveur. La douleur logeait exactement là où la balle l’avait frappé. La douleur le suivait partout comme si des fantômes sadiques s’amusaient à lui tirer des balles dans le dos, toujours à ce même maudit endroit. Comme si un esprit pervers le narguait tout le temps sans relâche.

Septième manche qui s’étire et qui s’étire :

Le reste de sa vie, Burt avait porté fièrement des uniformes pourtant insignifiants, rouges, bleus, blancs, jaunes, verts, dans toutes les palettes, avec comme logo une abeille, une otarie, un moineau quelconque, un bretzel, une face d’indien, un nom de brasserie ou de débosseur de char. Ces froques avaient été toute sa vie, la seule substance dont il était fait.

Huitième manche :

Quand Burt pensait à cette chose-là, et il y pensait souvent, il préférait ne pas y penser comme on pense à un vrai suicide.

Ce ne sera pas un suicide, pas exactement, se disait-il à lui-même, un pistolet dormant à ses côtés, chargé, tout le temps. Ce serait davantage comme frapper la balle de sa vie. Et Burt savait très bien ce que c’était d’avoir ne serait-ce qu’une toute petite chance de frapper la balle de sa vie.

Lorsque que ça fait mal de partout et que tu tires la balle de ta vie et que tu ne perds pas vraiment. Parce que personne ne gagne à la fin non plus.

Neuvième manche :

 

 

 

 

 

 

Flying Bum

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Les vieux crisses !

Quand Lucien est allé chez le médecin pour lui exposer ses nouveaux symptômes, le médecin, un jeune frais diplômé à l’air un peu fendant, s’était mis à sourire baveusement en lui expliquant qu’il était probablement juste pré-andropausé.

Juste dans le pré d’André Pauzé? Comment ça se fait qu’il connaît le bonhomme Pauzé, lui? Cela n’a aucune espèce de rapport avec mes malaises, pensa Lucien. D’où il sortait ce p’tit docteur prétentieux. Juste pris en trop osé? en trot posé? Ils en fument du bon depuis que c’est légal, les petits docteurs. Qui l’eût cru?

Lucien n’avait pas vraiment de suées nocturnes ni de palpitations cardiaques, de brumes cérébrales ou des ralentissements métaboliques. Pas fait de tours en montagnes russes hormonales. Pas encore du moins. Quelquefois bandé mou tout au plus. Le petit médecin chiant s’était mis à lui expliquer avec un sourire aussi sympathique qu’un rond-de-cuir, toutes les merveilleuses étapes que la vie lui réservait maintenant, prétentieux comme si tout cela était à des années-lumière de lui arriver à lui, petit con, que la science moderne était pour trouver quelque chose entre-temps, un vaccin, une thérapie quelconque avant que ça ne lui arrive à lui aussi. Quand le toubib imberbe a enfilé son gant de latex pour lui planter un doigt dans le trou du cul, Lucien s’était dit qu’il lui faudrait bien un médecin de famille plus vieux que ce petit blanc-bec. Genre un vieux crisse.

Sont passés où tous les vieux crisses quand t’en as besoin?

Sur le chemin du retour sur l’autoroute métropolitaine, Lucien regardait partout alentour de lui toutes ces voitures qui doublaient la sienne. Dans toutes les voitures, tous les hommes qui s’en allaient dans la même direction que lui avaient dans la quarantaine, maximum dans la cinquantaine. Lucien avait soixante-neuf depuis un bout de temps indéfini déjà. Il réalisait non sans une certaine dose d’anxiété (cela se produisait-il pour vrai?) qu’il était probablement le plus âgé sur la route, le plus vieux du bureau aussi. Après tout, le patron italien était mort au printemps, son partenaire pas longtemps après. La réceptionniste un peu défraîchie était partie s’installer avec son vieux sugar-daddy à Palm Springs, la madame haïtienne de la comptabilité s’occupait maintenant à temps plein de son mari Alzheimer. La plupart des autres hommes alentour étaient tous plus jeunes que lui, même si la plupart n’étaient jamais aussi assidus et travaillants que lui.

Mais encore, Lucien réalisait tout d’un coup qu’il lui arrivait rarement pour ne pas dire jamais de croiser des vieux crisses dans sa vie de tous les jours. Pas un seul vieux crisse dans les dîners entre collègues ni quand il magasinait avec sa douce dans les centres d’achat, il réalisait non sans angoisser qu’il n’y en avait même pas quand il ramassait son café du matin au Tim du coin.

Sont passés où tous les vieux crisses?

Lucien montait le chauffage dans l’auto pendant qu’il tentait de résoudre l’énigme en regrettant de ne pas s’être apporté une petite laine avant de partir. Il se disait qu’il devrait toujours s’en garder une dans l’auto en cas. On est dans un pays nordique tout de même. Dernièrement Lucien semblait toujours sentir comme un petit blizzard glacial passer près de lui, ou sortir de terre pour venir lui bleuir les orteils. Il taponnait de la main gauche à la recherche de la manette pour allumer aussi le siège chauffant. Un petit zig-zag de rien et voilà parti le concert de klaxons tout le tour de lui, pffffff.

Lucien avait pris rendez-vous avec le médecin juste parce qu’il avait commencé à filer déprimé deux ou trois jours par mois. Rien à voir avec le pré d’André Pauzé. Il avait assez fait de dépressions dans sa vie pour s’inquiéter un peu. Faire la différence entre les petites baisses d’humeur normales et la grande brume noire qui s’abattait sur lui pesamment sans raison apparente. Il savait fort bien que tout ne reposait que sur un stupide débalancement chimique et qu’il n’avait aucun problème existentiel digne de ce nom et susceptible de l’accabler de la sorte trois ou quatre jours par mois. Il commençait à comprendre que des gens puissent envisager le suicide lors de telles attaques de l’humeur aussi brèves que soudaines. Si on ne pouvait même plus donner ou ressentir un peu de joie dans une vie où l’on se sent généralement confortable, pourquoi s’acharner à exister. Cette existence-là ne valait pas vraiment la peine d’être existée.

Cou’donc, sont passés où tous les vieux crisses?

Lucien commençait à se demander s’il ne devait pas aller voir au bingo. S’inscrire à des cours d’aqua-forme, à la pétanque. Aller assister à des captations de quiz télévisés en autobus jaune. Et les vieux pauvres, sont où les vieux pauvres? Où est-ce qu’ils se cachent les vieux sans-abris? On ne voit plus rien que des jeunes quêteux dans les rues.

Lucien se rappelait de son oncle Wilfrid éternel vieux-garçon qui avait toujours habité avec son grand-père veuf. Les deux dévoraient bruyamment des TV-Dinners devant Hawaï 5-0 et Mannix et connaissaient par cœur toutes les répliques des reprises de Dragnet. La fourchette qui leur collait dans la gueule, immobile, quand leur héros s’approchait sans se méfier d’un guet-apens évident. Pourtant le grand-père avait écrit plusieurs romans à succès et Wilfrid avait une longue carrière de géologue derrière lui, ils en auraient eu beaucoup à raconter mais cela n’intéressait plus personne. Ils étaient disparus tous les deux depuis belle lurette.

Sont passés où tous les vieux crisses?

Lucien s’était arrêté à la pharmacie pour faire préparer la prescription que le petit frais chié lui avait signée. C’était pour ces sept ou huit jours par mois qu’il sentait l’enfer s’ouvrir sous ses pieds ou une tonne de briques s’affaler sur sa carcasse souffrante mais la prescription disait qu’il devrait les prendre tous les jours. Ça ou toutes les gober d’une claque, se disait Lucien qui avait alors demandé à la jeune pharmacienne qui arborait une moue de princesse contrariée sous sa coiffure toute en frisettes intenses comme Annie la petite orpheline s’il ne pourrait pas, en lieu et place, avaler le médicament seulement les journées où ça irait trop mal. Elle avait jeté un coup d’œil plus que furtif sur la prescription et lui avait donné un non sec et à peine audible pour toute réponse avant de continuer à repousser savamment de la lime un cuticule rebelle qui retroussait sans vergogne sur un de ses artistiques faux-ongles bling-bling.

Anciennement, c’était le bonhomme Ducharme le pharmacien. Un homme affable et pas tellement souriant. Mais lui au moins on pouvait lui poser toutes les pires questions sans souffrir du moindre embarras.

– Il est où, monsieur Ducharme, Lucien lança-t-il, le vieux pharmacien, là?

La petite princesse en sarrau releva la tête en faisant une face de carême.

– Y’é parti.

Seule et sèche réponse.

– Juste parti souper? parti en condo? en Floride? à l’hospice?  répliqua Lucien.

– Veux même pas l’savoir y’est passé où le vieux crisse . . . SUIVANT !

 

Flying Bum

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Hier encore, pourtant.

 

Tuer des chouchous

Quelle belle façon d’amorcer l’année. Lire sur l’écriture, rien de tel pour la motivation de janvier. C’est fou tout ce qui s’écrit sur l’écriture. On n’en chante jamais autant sur l’art de la chanson.

Sur le style d’écriture notamment et les règles, Stephen King écrivait (bien qu’on attribue la règle à plusieurs auteurs avant lui) :

 “Kill your darlings, kill your darlings, even when it breaks your egocentric little scribbler’s heart, kill your darlings.”

(Tuez vos chouchous, tuez vos chouchous, au risque de briser votre égocentrique petit coeur d’écriveux, tuez vos chouchous. –  traduction de moi)

Évidemment, on ne parle pas ici de tuer nos êtres chers ou nos chouchous; en littérature, tuer nos chouchous veut essentiellement dire se débarrasser des mots, expressions, personnages, situations fétiches auxquels un auteur s’attache maladivement, s’accroche avec une affection exagérée et qui n’apportent pas toujours une contribution utile au texte.

Oh oh!, une rétrospection s’impose. J’en ai plein de ces chouchous qui poppent icitte et là dans mes écrits, “icitte et là” en est déjà un que j’ai emprunté à une chanson de Plume – Chambre à louer (…mais des chambres y’en a icitte et là mais pas pour moé.). Mais j’en ai plein d’autres. Des chouchous, pas des chambres à louer. Le verbe ébaubir que je pousse jusqu’à l’ébaubissement, Olivette une bag lady que j’hébergerais sous ma calotte crânienne et qui serait la bibliothécaire de mes souvenirs enfouis dans un paquet de vieux sacs de grocerie, ces fameux chinois (comme disent les chinois) que je prends à témoin chaque fois que j’utilise la langue de Shakespeare ou les plus vils anglicismes, Allah que j’invoque à tout propos ou le visage de mes émois premiers, Miss Saint-François-Solano (soupirs).

Je m’insurge contre la règle évidemment. Bien étrange consigne que de tuer mes chouchous. J’ai de la misère à tuer les souris qui viennent passer l’hiver en-dedans dans le douillet tout-compris de la gamelle d’une chatte rendue trop vieille pour les chasser à ma place. Quoi de neuf au pays des vieux résidus des années soixante-dix comme moi? Je DOIS m’insurger. Comme dirait mon fils Emmanuel, les règueul’ments c’est faite pour être suis pis les ceuzes qui voulent pas les suire, ben qu’y s’en vont!

Alors, c’est ça, j’men vas. Je m’en vas vous proposer des alternatives à l’éradication cruelle des chouchous littéraires.

Alternative no.1 – Au lieu de tuer vos chouchous, torturez-les jusqu’à ce qu’ils complimentent sans fin votre style littéraire.

Alternative no. 2 – Utilisez vos chouchous comme prénoms pour vos enfants. Voici ma fille Olivette, je vous présente Marie-Ébaubie et Kévin-Allah qui traverse actuellement son terrible two comme disent les chinois.

Alternative no.3 – Quand les dieux Incas reviendront régner sur le monde, lancez vos chouchous dans la gueule d’un volcan pour vous assurer de bonnes récoltes. Les dieux Incas comprendront que vous êtes fuck’n désespérés pour les sacrifier ainsi et votre blé montera jusqu’à dix pieds de haut.

Alternative no.4 – Faites-vous accompagner à une noce par un de vos chouchous et laissez-le porter le toast de circonstance qui incidemment sera verbeux au possible et n’en finira plus de finir. Mais notez bien que se présenter à une noce accompagné d’un chouchou n’implique aucunement que vous êtes romantiquement ou sexuellement impliqué avec vos chouchous. Mais théoriquement la probabilité existe.

Alternative no.5 – Lors d’une attaque apocalyptique de morts-vivants, détournez l’attention des zombies avec la beauté incommensurable de vos chouchous. Lorsqu’un zombie entreprendra de se sustenter en croquant goulument un de vos chouchous et que vous verrez les organes de votre chouchou frapper le sol en répandant tristes lambeaux déchirés et humeurs sanguinolentes, pleurez.

Alternative no.6 – Au lieu de bêtement tuer vos chouchous, laissez-les simplement mourir de froid par eux-mêmes en les laissant s’accrocher désespérément à une vielle porte de bois sur laquelle vous aurez préalablement planifié de dériver sur l’océan arctique.

Alternative no.7 –  Pour compenser les chagrins d’une rupture ou vous consoler d’un autre rejet d’éditeur, offrez-vous une gerboise. Attachante petite bête. Créez un bel alignement rectiligne en plaçant la cage de la gerboise le long d’une sélection des chouchous que votre éditeur a raturés, bien collés au mur avec du gaffer tape et appelez ceci de l’art.

Alternative no.8 – Inscrivez vos chouchous sur Tinder et laissez-les compléter leur formulaire d’inscription et leurs bios qui seront naturellement poétiques à l’excès mais encore redondantes et remplies de clichés et de lieux-communs.

Alternative no.9 – Laissez s’échapper un chouchou dans un supermarché près de chez vous et faites semblant de le rencontrer par hasard au rayon des marinades. Passez à côté incognito, détournez le regard, ne lui dites même pas bonjour. Regardez-le s’éloigner ébaubi pendant d’interminables et douloureuses minutes, versez des larmes brûlantes. Passez à la caisse, payez vos articles. N’achetez qu’un rouleau de papier-cul en cas.

Alternative no.10 –  Finalement, merde, allez-y gaiment, obéissez servilement, tuez tous vos chouchous pour ensuite réaliser ébaubi que vous n’avez plus rien ni personne. Vous êtes seul au monde comme tous les Ovide Plouffe du monde entier. Tout seul comme un chien pas de médaille. Désabusé. Détruit.

Calvaire, c’était la pire des idées celle-là, oubliez ça.

 

Flying Bum

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Qui haït l’aïs?

Je ne m’étais jamais vraiment posé la question. Pour moi il avait toujours été évident que l’habitat naturel du petit bradype ou paresseux tridactyle était quelque part dans la grille de mots croisés de mon journal quotidien favori. Aïs. Je pouvais le trouver là presque chaque jour, coincé dans un petit recoin de trois cases, bouche-trou par excellence de tous les constructeurs de grille blasés ou paresseux et des cruciverbistes rompus à leur opportunisme crasse. Ou lorsqu’un éclair de sophistication frondeuse vous illumine à la toute fin d’une partie de Scrabble et qu’il vous reste deux voyelles à placer sur la planchette, “a” et “i”, et que vous les collez sur un “s” compte triple, alors vous tapez des mains et vous vous écriez, hautain et baveux : Bradype ! Tridactyle d’Amérique du sud ! en quittant la pièce triomphal pour le plus grand dam de vos adversaires ébaubis.

Ainsi avaient toujours été les choses jusque-là.

Bien sûr, il m’était arrivé une fois ou deux en zappant nonchalamment de tomber sur cette bête un tantinet ridicule et sans la moindre trace de la malice typique d’une bête sauvage des jungles de l’Amérique du sud, suspendue lascivement la tête en bas grignotant lentement quelque feuillage, laide et le regard éteint, le rythme lancinant et endormant d’un demeuré pas trop vite, juste une autre blague à peine drôle de dame nature qui ricanait seule dans son coin maladivement.

Ainsi, disais-je, avaient toujours été les choses jusque-là, jusqu’à ce qu’un bon jour, blasé d’à peu près toutes choses comme on peut l’être après deux heures à lire des magazines insignifiants dans une salle d’attente qui n’avait jamais porté son nom avec autant de justesse, je tombe sur la stupide bête dans les pages écornées et jaunies d’un National Geographic datant au moins des fastueuses années cinquante. Un hurluberlu avait provoqué de toutes pièces une inondation dans la jungle du Surinam, Guinée hollandaise si je ne m’abuse, et les bêtes s’y noyaient allègrement – cervidés et ocelots, fourmiliers et singes-hurleurs rouges et tout un paquet d’autres bêtes aux noms impossibles à mémoriser. “Orphelin de l’onde” titrait l’article. Et en page 28, tout en couleurs, l’air d’un itinérant après un long hiver le pelage ébouriffé et cotonné par la boue et l’eau qui l’avaient souillé puis avaient séché sur la pauvre bête aux yeux tristes et mélancoliques qui s’était tenue à flot s’agrippant désespérément sur la tête de sa mère qui tenait elle-même sur le dessus d’une souche, mon vieux pote de mots croisés et de Scrabble à trois ridicules orteils qui sert essentiellement à remplir trois cases de mots croisés perdues se tenait là, déboussolé, le regard éteint. Il avait attendu patiemment pendant que l’eau montait et montait sur la mère qui fixait son tendre regard de mère paniquée sur son rejeton risible et laid qui était perché sur elle s’agrippant à sa tête de ses six ridicules orteils. Et bien sûr, elle est morte noyée pauvre elle pour garder son bébé vivant le temps qu’on vienne à son secours. Elle ne lui servait plus que de coussin d’appoint, aussi immobile que morte, une commode extension à la souche qui l’avait sauvé des flots et le regard perdu du petit sur la photographie du célèbre magazine n’était pas totalement dissemblable de celui de la truite de ruisseau reposant sur les glaces concassées de l’étal du supermarché semblant se demander où avait bien pu passer sa crique adorée.

Depuis cette bouleversante lecture où j’ai braillé comme un veau dans la salle d’attente de mon ophtalmologiste devant des badauds qui se mirent hypocritement à laisser une zone tampon de trois chaises entre eux et moi, si d’aventure je croise l’aïs dans un mot croisé ou que je reste coincé avec les deux voyelles maudites au Scrabble, jamais plus l’envie de baver ni de faire mon triomphant ou mon prétentieux ne me viennent tout de go à l’usage du petit mot de trois lettres. Je fais maintenant comme une sorte de pause, une respectueuse minute de silence d’une dizaine de secondes et je pense très fort à lui et à sa pauvre mère et je conclue, le cœur au bord de la gueule gonflé d’amertume et les yeux au bord des larmes, que la pauvre bête derrière le mot de trois lettres aux deux syllabes phonétiques imposées par son tréma et qui ne sert qu’à remplir trois cases perdues de la grille par sa définition imposée par les trois ridicules orteils du pauvre bradype tridactyle d’Amérique du sud que l’aïs est finalement, et somme toute, une très, très belle bête. Et moi, avec le temps, un vieux braillard ridicule.

 

Flying Bum

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Circonfixe

(ou les ravages de novembre, encore)

 

No, no, vent, brrrr…

Je J sur le Q, l’âme les fesses à l’R

Jamais plus au jardin, prendre le T par l’A avec L

No, no, vent, brrrrr… non lu mi-noeud ni lu mi-air.

S’crisser des coups d’H, sauter rorisé dans les O de la B

Mon être va poreux, mon âmi perd sa dense idée

 

Mais qui a volé les volets qu’on les ferme qu’on m’enferme

Ferme la gueule me pince le nez et je plonge en moi en émois

Je squatte le bordel de ma vie engloutie extase et agonie

Atlantide démangeaison je suis cet espace où je me gratte la vie

Le X sous la galle de mes dédales enfoui

 

Chercher mon X par ci par là, ici si las

Ici pourtant toujours dès qu’on arrête de fuir par là, là-bas

Toujours y cite, juste l’A l’A l’A, drette l’A

Tomber drette dessus en ne visant plus à côté mais déçu

Chercher l’Ô,    . . . l’Ô me,   . . .  l’Ô me sweet Ô me

 

Un X sur le mot douX, un É où je sieds, où je pose mes pieds

Mais mais, me-ma-mes, ma maison, mon gîte, mon quai

N’est pas si, n’est pas ni

Ni nulle part d’où je fus ni naquis ni grandis

L’ôme crèchait là bêtement, fixe sous son X circonfixe

Où la houle coule se calme dans la mousse des bois et meurt le vent en fleurs

Icitte où les plans d’évasion viennent s’échouer par gros tapons

Tentatives de fuites de fugues opérations bidon

Proclamées ainsi pides et stupides à jamais.

 

Flying Bum

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L’ignorance de la loi ne sera pas considérée comme une excuse valable.

  • Grammaire. Le circonfixe, un type d’affixe comme la circumposition, est un type  d’adposition, à savoir un affixe en deux parties encadrant le radical du mot auquel on l’applique. Il est nettement moins courant que les affixes en un seul morceau.

 

La planète erre

Je suis carboneutre, grand bien me fasse.

Je puise mes eaux sous ma terre sans additifs chimiques et j’offre mes eaux fatiguées au champ purifiant, chez moi, derrière ma maison. Je coûte zéro en infrastructures. J’engraisse ma terre à même mes propres rejets, chauffe ma maison à l’énergie limpide de nos rivières et au passif solaire éternel. Je suis carboneutre, grand bien me fasse. J’habite la région, j’y vis et j’y consomme l’essentiel de mes biens très essentiels et je rachète mes péchés automobiles en acquittant les taxes sur des terres, plus de six arpents de bois debout que je laisse grandir et vivre tranquille, mes arbres qui absorbent le méchant et offrent à une bonne poignée d’hommes et de femmes de ma race phéromones lénifiantes et oxygène vital. Je me soupçonne même d’être carbopositif, grand bien me fasse encore. Ce n’est jamais assez, ce ne le sera jamais plus.

Mais encore je suis vieux, vieux et pleutre. Il m’arrive encore de manger le corps démembré de nos sœurs les poules contre l’avis des blêmes bien-pensants ou de faire un feu de bois pour le seul plaisir de mes yeux et le sourire de mes enfants, mais jamais ne m’arrive-t-il de regretter d’avoir mis des enfants au monde, ni à ceux-ci de peupler mon jardin de petits-enfants qui courent partout contre l’avis des paniqués du calcul exponentiel de ce monde. Je suis aussi un pleutre. Un vieux pleutre. Et je méritais mieux. Bien d’autres comme moi méritaient mieux, beaucoup mieux. Mieux que de voir l’humanité écouter les mauvais hommes, prier les mauvais dieux, mieux que d’être de cette race épidémique catastrophique qui veut bien courir à sa perte le sourire aux lèvres et sifflotant en autant qu’elle le fasse les poches pleines.

Grand bien n’y fassent tous les cris, les S.O.S., le vaisseau-terre est assailli, attaqué, notre terre qui êtes aux pieux. Et les avares affamés aveugles, les militants de la terre brûlée lentement meurent de leur bêtise à compter le temps à l’échelle de leur propre fortune, de mesurer leurs envies à la profondeur abyssale de leurs poches. Notre vaisseau est son propre temps, sa propre vie. Notre vaisseau porte en lui le temps, inexorable, et la vie. Le temps d’un grand bing bang que tout naisse, le temps d’une éternité qui vit naître des races microscopiques laides et risibles qui engendrèrent des races animales énormes et effrayantes puis les effaça de sa surface d’un seul caprice climatique. Le temps de l’éternité qui vit naître au ciel de nouvelles races aux plumes légères, gracieuses et colorées, sur terre des bêtes à quatre pattes poilues et rusées, plein les océans de créatures mystérieuses et superbes et toutes ces créatures se complémentant dans un équilibre digne de la plus grande intelligence. Mais encore le temps de l’éternité qui vit arriver cette race à deux pattes, épidémique catastrophique, qui n’avait pour toute intelligence que la vanité de croire à la sienne.

Et la terre la rayera elle aussi de sa surface d’un seul caprice climatique, elle qui s’est asséchée sous les feux, éteints par ses océans qui ont gelé, dégelé, regelé, redégelé, son ciel qui s’est illuminé, qui s’est obscurci pour se rallumer, ses verts pâturages noircis puis reverdis, ses eaux qui ont monté, remonté, et qui se sont retirées comme un grand backwash de jouvence.

Et elle fera en son temps et à son caprice naître de nouvelles créatures encore et encore, de nouvelles bêtes dont la splendeur dépassera l’entendement ou dont l’horreur sera sans nom. Mais nous n’aurons jamais la grâce de les voir, nous serons disparus à jamais et d’autres êtres, peut-être de lumière et de chair mêlées, creuseront sous la surface pour trouver quelques traces de notre passage et se penser bien mieux. Parce que la course du vaisseau, elle, ne s’arrêtera jamais.

 

Flying Bum

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