Poète . . . circulez !

Cette semaine le Québec perdait un de ses grands poètes. Je dis bien le Québec parce que le québécois moyen ignore à peu près qui était ce sédentaire des longitudes syndiqué de la solitude* connu sous le nom de Claude Péloquin. Il faut leur rappeler que c’est bien lui, un soir de brosse, qui a aligné les mots de Lindberg qui sont devenus la chanson-thème de la contre-culture québécoise naissante; qui a signé la célèbre phrase-scandale inscrite sur la murale du Grand Théâtre de Québec par Jordi Bonet en 1970 : Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ! C’est assez !

En 1974, à l’âge où tous les ti-culs de mon âge se demandaient s’ils voulaient être Bobby Hull qui écrasait un à un les records de Maurice Richard ou ce nouveau démon blond qui soulevait les foules, mes héros à moi, à quelques rares amis aussi, étaient des poètes. Ces poètes nouveaux qui parlaient la langue locale en vers libres, libérateurs. Même qu’un ami de ma gang de secondaire 3 avait hérité du pseudo de Pélo en hommage à sa ressemblance et à ses accointances au grand poète. Bien loin tout cela, la télévison jouait encore en noir et blanc des reprises de Cré Basile.

Pauvre Péloquin, comme bien d’autres avant lui, combien grand sera-t-il devenu une fois sa viande refroidie ! Il n’en reviendrait pas lui-même. Il aura fallu qu’il s’éteigne pour briller de ses plus beaux éclats. Les suffisants de ce monde ne cessent de se scotcher à sa mémoire, se réclament soudainement amis. Curieux tout de même, quand quelqu’un plus grand que nature disparaît, tout le monde veut s’en garder un morceau juste pour lui. Pour le garder vivant? Pour posséder jalousement un morceau d’éternité? Pour parader avec dans le cortège?

Une seule fois, je l’ai vu en personne. Mais j’ai bien connu un gars qui doit encore se promener avec la tuque de Péloquin sur la tête. Lui et aussi le cousin de Jenny Rock, une longue histoire. Dans un pays où tout le monde n’en a que pour le hockey, le pauvre gars était le petit frère inconnu d’un joueur de hockey très connu qui portait un nom de famille très particulier et rare. Partout où le pauvre gars se présentait, on lui demandait s’il était le frère de X. Puis un jour, un cousin à lui convola en justes noces avec Jenny Rock, chanteuse pop bien connue à une certaine époque. Douliou douliou douliou Saint-Tropez, tant qu’à être dans la poésie. Depuis ce jour béni, lorsqu’on lui demande s’il est le frère de X, il répond non, mais je suis le cousin de Jenny Rock!

À cette époque lointaine, j’avais été embauché par le collège de Rosemont pour y donner des ateliers de sérigraphie. J’avais jusque là un boulot dans un petit atelier de sérigraphie commerciale rue Laurier près de Papineau. Quelques semaines avant de quitter, le patron qui n’était pas un homme de métier, m’avait demandé d’embaucher moi-même mon remplaçant. Il s’était présenté ce type mi-vingtaine, originaire de la France mais arrivé à Montréal enfant, un fort accent, l’air tout à fait bohème, évaporé même. Son père pratiquait le métier de lithographe-artisan et mettait en gravure des oeuvres pour le compte d’artistes connus. Cela m’avait grandement impressionné. Edmond connaissait que dalle à la sérigraphie et cela m’avait fait sourire. Quelques années auparavant, aussitôt embauché, j’étais moi-même revenu dans cet atelier en catimini par la porte d’en arrière et j’avais dit au graveur qui était encore là, tu as deux semaines pour me montrer comment ça marche tout ça. L’histoire se répétait donc.

À ma dernière journée, nous sommes allés souper Edmond et moi chez madame Duquette tout juste à côté. Resto de cuisine familiale où nous avions nos habitudes. On a bu un peu trop d’un excellent vin rouge qu’Edmond avait apporté pour ensuite aller prendre une petite bière d’adieu ailleurs. Sur Laurier, à l’est de Papineau, il y avait une taverne de quartier à l’époque. Taverne Laurier? Taverne Garnier? Aucun souvenir précis. Passé le vestibule, pénétrant dans la buvette enfumée, nous cherchions un bon spot où s’installer. Edmond se mit à me donner du coude dans les flancs avec une insistance pas ordinaire. −Non, mais t’as vu, là?− en se balançant le menton pour ne pas pointer impoliment du doigt. −C’est Claude Péloquin, le poète, qui trinque là, t’as vu?− Je connaissais bien l’oeuvre mais moins bien le poète, c’est à peine si je l’aurais reconnu. Edmond jurait qu’il vendrait bien son cul pas trop cher pour pouvoir s’asseoir à la table du poète. Faut croire que le programme du collège français couvrait bien la poésie québécoise, mieux que nos écoles de toute évidence.

Péloquin était attablé avec deux autres personnes, un qui nous faisait dos et qui s’est avéré être Lucien Francoeur et un grand roux déjà considérablement éméché qui s’est levé d’un bond en nous voyant s’approcher. D’une gueule pâteuse, faisant des grands signes avec sa flûte de bière en fût, tenant à peine sur ses pieds: St-Pierre, tabarnak! Ah ben câlisssss! Viens t’assire estie! Qu’est-ce tu fais icitte?− J’avais connu Pat Martel au secondaire à Saint-Stanislas le peu de temps que j’ai habité rue St-Denis en face du théâtre du Rideau Vert là où mon père avait eu la géniale idée de s’installer pour importer, vendre et coiffer des toques et des perruques synthétiques horribles qui avaient commencé à faire une brève fureur chez la madame montréalaise. Une autre de ses grandes idées qui avait tourné en queue de poisson.

Pat Martel a connu une brève mais très arrosée carrière comme batteur pour Offenbach et faisait des gigs occasionnellement avec Aut’Chose, un band mis sur pied par Francoeur. Edmond jubilait, il pourrait s’asseoir à la table du poète. J’ai raté une belle chance de profiter pleinement de tout ça cependant. Je n’avais même pas l’âge légal pour être dans une taverne, pas beaucoup l’habitude des beuveries, la résistance à l’avenant. Le son et l’image sont vite devenus flous et je me suis réveillé à l’air frais après le last call, marchant vers le nord sur Papineau avec Edmond qui se bidonnait comme un malade. Tu te rends compte, Luc? Tu te rends compte? J’ai sa tuque, mec, j’ai sa tuque!− Edmond avait volé la tuque de Péloquin. Je suis convaincu qu’il a longtemps dormi avec la tuque et qu’il l’a encore sur la tête si les mites ne l’ont pas déjà mangée.

Claude Péloquin a déjà dit quelque chose comme : J’aime mieux passer pour un fou que de passer tout droit.− Ce soir-là, moi, je n’ai que passé proche pas à peu près.

Sa plus célèbre citation touche à l’universel et le rattrape aujourd’hui. Salut Péloquin. À chaque poète qui meurt, meurt la poésie un peu plus. Un art qu’on aura peut-être vu de notre vivant fondre avec les banquises. La firme Influence Communication notait un net recul de la culture dans les médias en baisse de 30 % depuis dix ans, alors que 97 % de la couverture de l’industrie du livre en 2017 a été consacrée… aux ouvrages de recettes de cuisine. Poète . . . circulez !

Le temps fait son énorme ménage alentour de nous inlassablement. Emporte tous ces artistes bénis et ces poètes maudits qu’on a tant aimés. Ils n’en finissent plus de disparaître. Ici se placent à merveille les mots de Péloquin encore et encore, vous êtes pas écoeurés...

Tout là-haut, il se sentira comme dans ses pantoufles aux côtés de Rimbaud qui écrivait en 1873 :

Elle ne finira donc point cette goule, reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés?

Flying Bum

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Goule: vampire femelle des légendes orientales

*du texte de la chanson de Léo Ferré : Poète, vos papiers!

Un blogue à la mer

Un blogue à la mer, histoire à l’amer, un milliard de pavés lancés dans la mare des internettes. Moi qui lis des centaines de pages de blogues de tout acabit chaque semaine, immanquablement je tombe sur un texte où le blogueur disserte et exprime une souffrance nouvelle que je qualifierais de blues du blogueur. Serait-ce mon tour? Tristesse des temps modernes où ceux qui s’amusent à écrire pour le plaisir d’écrire se prennent au jeu de brailler parce que bien peu de gens les lisent. Branchez-vous les amis branchés.

À l’heure des nouvelles pratiques numériques inhérentes à notre hypermodernité détraquée, tout un chacun peut appuyer sur un bouton pour obtenir une image, mixer un son, aligner les mots pour rédiger un blogue et partager le contenu de sa réalisation.

«Il se crée en ligne toutes les 48 heures autant de contenus que nous en avons créé depuis la naissance de l’humanité jusqu’en 2003.»

Ce constat d’Eric Schmidt, le président exécutif de Google, donnerait le vertige à un parachutiste chevronné et répond en partie à vos interrogations.

Tout ne sera jamais lu parce qu’à l’impossible nul n’est tenu.

En 2011, on recensait 173 millions de blogues de toutes sortes. En 2014 selon Neilsen, ce nombre serait passé à plus de 440 millions dont environ 75 millions sur la même plate-forme que moi soit WordPress. En 2018, difficile à chiffrer avec la multiplication de toutes les plates-formes à la Tumblr, Squarespace, Medium, Google. Chose certaine le phénomène a pris une ampleur galactique, appuyée par la récupération commerciale massive des concepteurs de plates-formes et des hébergeurs qui sont en bout de ligne les seuls qui tirent à coup sûr profit du phénomène blogue.

À titre d’exemple, Le Retour du Flying Bum est hébergé chez WordPress au tarif annuel de 60.00$ US. Multipliez par les 75 milllions de sites hébergés sur WordPress seulement et déjà la somme donne le vertige. Sans compter les heures personnelles investies et tout cela pour fournir du contenu gratuit, déposer mes offrandes aux pieds du dieu internet.

Dans le sous-secteur que j’habite et que je baptiserai bien modestement les blogues littéraires, est-ce que les pratiques d’écriture des blogueurs nous permettent de repenser ce qui fait littérature, d’affronter la complexité d’analyse qui conduit à conclure à l’oeuvre littéraire réelle? De prime abord, on peut en effet percevoir les écrits (amateurs?) sur le web comme une pratique littéraire émancipée des contraintes éditoriales que d’aucuns qualifieraient d’élitistes, liées au choix des thèmes abordés, à un usage correct de la langue, à tous les autres diktats des propriétaires de l’édition contemporaine qui règnent en dieu et maître sur ce qui paraît ou ne mérite pas de paraître. Juste en passant, on note une forte tendance actuellement à favoriser les écrits d’auteurs (?) déjà validés par une certaine forme de reconnaissance populaire (états d’âmes, goûts et habiletés en matières de décoration intérieure, de pratiques sexuelles ou de recettes de pâtés au canard de petites vedettes surfaites qui ont parfois même le seul mérite d’avoir beaucoup maigri).

À cette enseigne, une telle vision de la littérature façon blogue serait inévitablement perçue comme cet éden littéraire démocratique, pour ne pas aller jusqu’à dire libertaire, où tout le monde autant que sa soeur peut tout écrire et lire tout, gratuitement, partout, tout le temps, à cette source nouvelle, fraîche et apparemment intarissable. Tout est cependant affaire de perception. Ne nous emballons pas.

La production de richesse centralisée principalement vers les hébergeurs et les propriétaires de bandes passantes de un. De deux le secret désir profondément enfoui de publier pour vrai, en vrai papier, chez une vaste quantité de blogueurs numériques, le pur voeu de chasteté intellectuelle et de pauvreté volontaire des autres font en sorte que ce modèle littéraire nouveau demeurera pour le moins idéaliste dans une très forte mesure. Et pour longtemps.

Le lecteur affamé y trouvera toujours ses perles bien à lui. Mais pas avant d’avoir ouvert des tribillions de coquillages aussi vides que visqueux. Affamé et curieux mais non moins d’une extrême patience devra-t-il être. Têtu même.

Tant soit-il que tous ces écrits restent, ce qui est tout sauf assuré, un phénomène nouveau se produit ici devant nos yeux ébaubis. À l’heure où l’on discute de la protection des informations personnelles et des renseignements privés, plus d’un demi-milliard d’individus se livrent corps et âme à leurs prochains sans aucune forme de retenue ni de censure. Dans des situations où le risque est omniprésent, des individus bloguent leurs opinions à bouche que veux-tu au risque de leur propre vie, on n’a qu’à penser aux Raïf Badawi de ce monde. D’autres exposent aux périls leur vie professionnelle, amoureuse, leur crédibilité, l’assomption de leur santé mentale.

Comment expliquer la chose? Assiste-t-on à la totale décentralisation de l’histoire de l’humanité à son plus petit dénominateur commun c’est-à-dire l’histoire individu par individu, histoire que la technologie rend aujourd’hui possible? Je ne voudrais pas être un archéologue du futur enterré sous des tonnes de disques durs dépareillés où se ramassera pêle-mêle l’essentiel des connaissances de l’ère numérique dont on ne soupçonne même plus la fin.

Alors écrire un blogue comme on jette une bouteille à la mer? Toute proportion gardée, la métaphore reste prétentieuse et totalement fallacieuse. On risque d’un jour trouver une bouteille à la mer, il existe un certain pourcentage de probabilités bien que celui-ci m’échappe. Des milliards de ces bouteilles relâchées presque quotidiennement rendent cependant l’exercice insipide et sans intérêt. Polluant à la limite.

Non, non, non, fais pas comme ça, fais comme les chinois

L’espoir d’être lu est tout de même puissant. Les fournisseurs de plates-formes en sont conscients et fournissent aux blogueurs-payeurs l’aspirine par excellence. Pour chaque publication, le blogueur dispose d’un lot impressionnant de statistiques quotidiennes et bien précises quant au nombre de lecteurs, leur fidélité, leur pays d’origine, l’inventaire exact des abonnés, des simples likeux et de leurs commentaires. Quand j’ai entrepris d’écrire j’ai vite pris l’habitude d’aller lire ces statistiques. J’ai remarqué non sans étonnement que le premier lecteur de mes blogues était toujours situé géographiquement en Chine. De là, j’ai conclu que mon plus fidèle et empressé lecteur était un chinois, assez étrange mais logique. Peut-être un de ces nombreux petits chinois de la sainte-enfance jadis achetés à la petite école, va savoir.

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(Capture d’écran réelle de ma page de statistiques)

Étant un francophone français québécois d’expression française, un canadien-français français en pays conquis par les anglais pour paraphraser notre Elvis Gratton national, lorsque j’utilise un anglicisme j’ajoute souvent la mention comme disent les chinois pour donner le moins de crédit possible à la langue du conquérant. J’en ai conclu qu’à force de répéter la comparaison, j’ai été mis sous écoute. Le mot-clé chinois détecté par les moteurs de recherche faisait en sorte qu’un chinois était automatiquement attitré à la lecture de mes textes à la recherche de je-ne-sais-quoi pour le compte de je-ne-sais-qui. Les chinois sont nombreux et ne dorment pas beaucoup c’est connu.

Puis, je me suis fait des contacts dans le monde du blogue, je me suis abonné à d’autres blogueurs, d’autres blogueurs me suivent, on échange parfois. Je me suis éventuellement risqué à poser la question. Croyez-non ou le, eux aussi ont un chinois comme premier lecteur. Qu’ils utilisent le mot chinois ou non. . . ?!?

Et j’ose exposer la chose aujourd’hui. Au grand jour la sombre affaire. Qu’adviendra-t-il de moi maintenant? Comment s’y prendront-ils pour me faire taire, acheter mon silence? Vont-ils me kidnapper littéralement, me torturer, me ligoter sur la voie ferrée, simplement m’empoisonner discrètement avec un composé secret qui imite à perfection la trombo-phlébite?

Vous devrez venir me lire à tout coup pour le savoir ou vous ronger les ongles pour toujours. Vous y êtes maintenant condamnés, abonnés pour ceux qui souffriraient du syndrôme de Stockholm. Mais surtout ne commettez jamais l’erreur de commenter dans l’espace réservé à cette fin, les chinois se mettraient sur votre cas illico. Revenez voir à chaque nouveau texte, vous verrez. Vous pourrez juger par vous-même en constatant le vide inter-sidéral de l’espace-commentaires combien mon auditoire est devenu vaste et obéissant!

Flying Bum

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Ah la vache.

Très généralement je dirais, je me couche je m’endors et pas toujours dans cet ordre-là.

Mais là, j’écris un scénario de film au complet, j’apprends les textes, je le tourne, je joue dedans, je fais le montage, j’organise la distribution, vous voyez le genre. J’essaie de voir combien de mes humeurs humides peuvent absorber mes draps-santé avant d’être malades. Et je tourne un petit tour à gauche, un petit tour à droite. Zéro dodo.

Toutes ces bêtes qui errent dans la nuit, j’aurais dû m’habituer à leur présence depuis le temps. Je n’entends plus que ça. Old MacDonald had a farm hi-han-hi-han-yo. Évidemment, passer de la basse-cour la poche sous le bras à la cour de l’état le lendemain matin les poches sous les yeux, ça porte à l’insomnie quelque peu. On est toujours moins beau avec des grosses poches sous les yeux. Le juge jugera, on le paie pour ça. And a kwak kwak here and a kwak kwak there. Comment je me suis ramassé là?

Qui aurait pu prévoir le terrible coup d’état, toutes ses conséquences sur nos vies? Ces gens avaient l’air tellement “flower power” pis toute. Des méditators en transe et en sandales. On ne fait pas bobo aux bozanimos, on les aime on les mange pas, on ne mange pas leurs oeufs, on ne boit pas leur lait, on ne tricote pas leur laine, on ne se fait pas de linge avec, rien. Quelques vitrines de boucheries peinturées tout au plus. Personne n’a pu voir venir, même pas eux finalement.

Mon sub-pœna sur le chevet est on ne peut plus clair, en lettres mauves à l’encre de betterave sur papier de soya, j’ai terrorisé un individu volatile en le pourchassant cruellement dans toute la cour, séquestration sous une chaudière de plastique avec un orifice pour ne passer que la tête, homicide volontaire et prémédité par décapitation à la machette, outrage à un cadavre déplumé, dépossession de viscères et grillé sans pitié au piment d’espelette. Et finalement, jouissive ingestion par la bouche du corps démembré d’une de nos soeurs les poules. Qu’est-ce qui m’a pris?

Mon avocat informé de mes pépins et vert d’inquiétude m’invective de ses paroles acides acétiques, qu’ai-je fait au ciel pour mériter cet avocat-vinaigrette? Ma pire sentence pour l’heure c’est l’éveil. Vais-je seulement y parvenir? Dormir, dormir, est-ce que je peux juste dormir un peu?

Sur le patio un couple de coyotes dévore goulûment une pauvre chèvre ou est-ce qu’ils la sautent? Rien n’est moins sûr juste au son. Je me masturbe un p’tit coup en plissant fort les yeux et en me jouant les images fantasmatiques d’une boule de cretons à l’ail enroulée dans une tranche de bacon frite dans la graisse de rôti. Je viens et vite de surcroît, j’en reviens pas. Mais rien à faire, l’homme comblé dégonflé et repu ne tombe toujours pas endormi.

Il y aura bientôt quatre ans, le 15 novembre 2026, cinquante ans bien sonnés après l’élection du gouvernement Lévesque, le groupe révolutionnaire anti-spécisme, le GRAS, jusque là à peu près inconnu, a pris le contrôle du gouvernement dans un spectaculaire coup d’état armé qui a pris tout le pays par surprise, les véganes comme les méchants carnassiers. Les Landry, les Leblanc et tous les autres producteurs laitiers dans le rang chez nous, pris de peur ont libéré toutes les bêtes et ont fui demander l’asile politique en Suisse.

Les vachères parties les vaches errent partout, broutent mes pelouses, mon jardin, mes plates-bandes fleuries. Les écuyers écoeurés les écuries évacuées, les moutons blancs au diable vert, and a oink oink here and a oink oink there les porcs courent partout, chez eux comme autrui. Et ça se reproduit à une vitesse folle toutes ces bêtes maintenant libres et sans aucune contrainte, les prédateurs du coup se multiplient comme les petits pains aux noces de Cana. Et le gros rouge, à grandes gueules dans le buffet. On s’enfarge dans les carcasses, partout on frappe un os.

Hier, les sirènes des troupes du général DeMontigny ont retenti dans la nuit. Plus loin vers l’Épiphanie, l’ancienne porcherie Au Porc Sain a été prise d’assaut au bélier. Une quarantaine de sales spécistes cachés là y avaient installé un méchoui et grillaient tranquillement trois fesses de porc bien rondes salivant sans bon sens. Un massacre sans nom s’ensuivit et les sales spécistes empalés sur de longues broches ont été exposés dans le parking du supermarché pour faire peur aux autres.

J’ai du sable dans les yeux mais rien à faire, le sommeil ne vient pas. J’entends les loups qui piaffent et hurlent en encerclant les quelques vaches et leurs beus à l’heure bleue qui pacageaient tranquillement entre la piscine et le cabanon. Leurs beuglements désespérés percent dans la nuit au-dessus des cris de toutes les autres bêtes hébétées. En panique totale elles coupent de leurs sabots le cordon de loup et se précipitent directement sur la fenêtre de ma chambre qui vole en éclats.

Les ruminants sont partout, immenses et malodorants, les yeux exorbités. Je saute de panique hors du lit sauver mon cul vite encerclé de grosses langues roses et blanches aux relents fétides qui s’agitent partout sur mon corps nu. Impossible de rejoindre la machette que je garde toujours sous mon lit, le Manitoba ne répond plus. La lutte serait vaine et ennuyeuse. Je me fraye la fuite rampant à travers la forêt des minces pattes de bovidés et je cours à la cuisine, mais rien à faire elles m’y suivent des babines.

D’effroi et sans y ruminer davantage, je vide et me cache dans une armoire à Tupperware. Un gros mâle m’a senti, mal m’en prît, il frappe et frappe de ses cornes sur la frêle porte d’armoire qui part en morceaux pas plus gros que des cure-dents. Il se recule pour mieux revenir, tête basse et cornes devant.

Je me réveille à côté du lit carrément encastré dans ma table de chevet. Jamais plus les boules de cretons à l’ail enroulées dans le bacon et frites dans la graisse de rôti avant d’aller me coucher.

Je vire végane, moé s’tie.

Flying Bum

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Vendredi de rire

Petit tutti frutti tout petit tout petit

Le clown en en-tête est une photographie originale de Pavel Krivtsov (a sad holiday new year in a psychiatric hospital). J’avoue qu’elle n’est pas drôle.

Marina, aqua Marina!

J’en ai déjà eu une pareille. Pareille pareille.

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Même couleur, toute. Une fois le radiateur a sauté sur Bellechasse et j’ai été obligé d’arrêter en face de la polyvalente Père-Marquette et naturellement tous les ados en récré se payaient ma gueule. Je leur ai dit qu’elle s’ennuyait de son Angleterre natale et qu’elle se faisait une petite brume londonienne nostalgique tout simplement, le temps que je grille une clope. P’tits morveux.  Je vous raconte cela maintenant parce que dans ce temps-là, Facebook n’existait pas. Vous l’auriez jamais su.

Je n’ai jamais rasé votre femme

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J’ai toujours adoré les pastiches, ma belle-mère en portait des sublimes comme Jinny  mon fantasme adolescent sans nombril. (On lui dissimulait avec de la putty et du maquillage pour ne pas trop exciter les petits garçons. Ce fut, croyez-moi, peine perdue).

Si vous voulez voir d’autres pastiches de votre super-héros sous la plume de Kerry Allen, il y en a plein ici: Super Antics by Kerry Allen

Nostalgie quand tu nous tiens

(lâche-nous pas trop vite, avertis)

MissLSD

Je me souviens comme si c’était hier, hier je n’avais rien à faire. Une longue marche sur une plage sauvage et déserte des Seychelles, main dans la main avec une femme merveilleuse et presque nue, à l’heure bleue du petit matin qui laisse naître les rêves les plus fous malade-mental. Les papillons dans le ventre, les Sweet Caporal qui retroussent du Speedo. Nous avons tant et tant marché au soleil levant sur un sable blanc de plus en plus chaud jusqu’à ce que les pieds me brûlent, l’acide redescende et que je réalise que je traînais un mannequin volé, en plein jour au gros soleil dans le parking en asphalte d’un Zeller’s.

Bien loin tout ça. Aujourd’hui le LSD ne m’est plus d’aucune utilité. Je n’ai qu’à me lever un peu vite et je vois des mouches en masse.

Je l’avais dit. Tout petit tout petit.

Flying Bum

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Un jour l’asile

Aller-simple pour nulle part où aller

Laissez-passer gravé sur un trésor oublié,

Poches bombées de cailloux jalousement choisis

Carnets de mots doux mon enfance fossilisée

À la barre des mes jours impunis

 

Ténu baluchon d’un ciel court et avare

Un lit défait mer calme en une piaule perdue

De mille automnes au coeur suspendus

De mes mains ballotantes sur un quai de gare

Adieux tremblants spasmes sans muscles ni corps

 

Ma piste défoncée dans le dense tissage des aulnes

La palme écrasante de mes pieds nus la verte mousse violée

Dans l’orée sublime par-devant si le temps attendait arrêté

Agitant ses pieds de grue sous un ardent soleil jaune

Sans cri sans douleur à la danse de ton corps retrouvée

 

Mais un octobre trop pressé saute en fou sur l’hiver

Deux lièvres encore gris d’effroi sur la blancheur précipités

Un vent fou court s’empaler aux branches dénudées

Vole et virevolte mon corps déporté éphémère

Tes tristes poussières éparpillées souffle au diable vert

 

Je sème à tout ce vent fou mes beaux cailloux chamoirés

Débusquant gélinotte et hibou qui emportent à grandes becquées

Nos mémoires nos amours le chemin du retour

Je marche à la poste restante des meilleurs jours

Déposer la paire d’elle qui poussait à mes pieds

 

Sur mes genoux à la douane ultime revendiquent

Mes pieds meurtris la grâce le repos l’asile poétique.

 

Flying Bum

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Un l’d’jieuvre, un argnal, un pacte.

Bien peu de créatures ne sont aussi mal situées dans la chaîne alimentaire que le pauvre lièvre. À peu près tout carnivore qui se déplace à deux ou à quatre pattes dans nos forêts s’en régalera, sans compter quelques très grands oiseaux de temps en temps. Si je m’amuse à faire un LaFontaine de moi et considérant le régime de l’orignal, essentiellement végétarien, je pourrais vous raconter la fable du pacte entre le lièvre et l’orignal. J’y reviendrai.

Aujourd’hui le mot à la mode est le pacte. Quelque quatre-cent artistes québécois nous invitaient à signer le “Pacte pour la transition”, grandes manoeuvres des temps nouveaux qui appelle déjà de son appellation dilluée un acte tout sauf guerrier, une “transition”. Il me vient des odeurs de comités ad hoc chargés d’étudier la question et de faire rapport. Et dans le détail cela consiste essentiellement à faire d’abord son mea culpa par rapport à nos comportements privés en matière d’écologie. Ensuite exprimer, de façon à peine plus compliquée qu’un bon vieux “like” de réseau so-so, nos espoirs collectifs d’un monde meilleur, une belle planète qu’on demandera au bon gouvernement de peinturer verte et bleue. Fuck.

Bébé-boumeur parano et fatigué, j’entends ad nauseam les accusations pointées directement au visage de notre génération, de ma génération, individu par individu, qu’on accuse d’avoir cochonné la place pour les générations futures. Re-fuck.

Allumez grandes vos lumières fluoro-compactes mes petits X, Y, Z, artistes et millénaires confondus. On ne peut jamais pactiser avec l’ennemi, le capital, la grande et magnanime industrie, bouffeurs de ressources affamés du fric à tout prix qui à eux seuls sont responsables à quatre-vingt-dix-neuf point plusieurs décimales pourcent du grand dégât. Avez-vous seulement déjà couru sur un désert de slam de mine à perte de vue à en perdre le souffle, de vos yeux vu une forêt pleumée sans arbres, enfants se dépêcher à se baigner dans la rivière l’Assomption entre un déversement de petits pois verts des aliments Carrière et un voyage de marde de la ville de Joliette, l’avez-vous déjà vu le tuyau d’où sortait toute la marde du monde? Les dompes à ciel ouvert comme des océans de vidange? Des dortoirs peuplés d’enfants difformes après Tchernobyl? À combien estimez-vous la part de votre paille en plastique dans l’ampleur du dégât? À combien devriez-vous vous mettre, combien de vies entières pour maganer la planète autant que les pesticides ne le réalisent en un seul épandage empoisonné sur de la nourriture qu’on nous destine?

Pour ceux de mon âge qui n’épandent rien et qui s’accommodent de ce que la nature offre comme verte couverture au sol parce qu’on puise l’eau qu’on boit sous nos pelouses, ce n’est pas de l’implication sociale, c’est juste logique. Qu’on réduise ce qui entre d’un bord pour réduire ce qui ressort de l’autre, simple mathématique. Composter pour jardiner, nul besoin d’une maîtrise en agronomie. Bien manger pour mieux vivre, ça dit ce que ça a à dire, mieux vivre. Pas besoin d’un bac en économie pour savoir que la nourriture la plus chère est celle qu’on gaspille. Et parlant de bac, beau geste que d’y placer tout ce qui est recyclable, bel acte de contrition quand on sait très bien que la plupart de son contenu ne sera pas recyclé parce que le recyclage de tel ou tel matériau n’est pas rentable ou qu’on ne trouve plus personne pour trier au salaire minimum et que toutes nos bonnes intentions ne font que se promener en camion-diésel d’une place à l’autre finalement.

Et l’écologie sociale, moi qui ne mange plus de chocolat Cadbury depuis qu’ils ont sauvagement déménagé l’usine de la rue Masson en Ontario en 76 pour faire un pied-de-nez à Lévesque et aux méchants séparatistes qui venaient de prendre le pouvoir, moi qui ne mange plus de farine Robin Hood depuis que des agents de sécurité ont abattu un travailleur dans le stationnement de la minoterie pour avoir tenté d’empêcher un scab de passer et la liste de mes entêtements serait longue. Je me force, j’achète local, provincial au pire, canadien en dernière instance, j’ai acheté six arpents de forêt que je laisse pousser tranquille, je paie les taxes, et au fond de moi j’achète mon pardon à l’atmosphère pour la voiture que je suis obligé d’utiliser encore. Mes arbres nettoient pour moi les émissions de Co2 de ma bagnole. J’admets totalement que mon petit système de purification home made est un luxe qui comporte ses limites à l’échelle planétaire.

Oui j’en conviens, chacun de nous doit se servir de sa tête pour autre chose que de promener sa tuque. Il faut connaître la portée de nos gestes et agir en conséquence. Se comporter en être civilisé et conséquent. Compenser pour l’inertie de nos compatriotes moins conscients, les éduquer patiemment sans leur crier à la gueule. De là à mettre le genou au sol, confesser nos gros péchés de négligence écologique personnelle en s’en excusant pieusement avec les beaux artistes de la tivi en espérant que le bon gouvernement fera pareil? Fuck. C’est l’ennemi qu’il faut regarder en pleine face, pas le bon gouvernement qui est essentiellement sa marionnette, l’affronter, lui dire haut et fort:  -Toé, mon hostie, t’as fini de faire ton ravage icitte.-

La subversion doit retrouver sa place, la lutte ses lettres de noblesse. Les sociologues évaluent qu’il suffit de 3.5% de la population engagée à fond dans une lutte déterminée pour virer la girouette du gouvernement de bord. Oui slaquer sur le pétrole, oui des chars électriques Manon, plein de chars électriques et des autobus gratis, du monde qui mange à sa faim, qui couche pas dehors, qui retrouve le bonheur de s’instruire, de lire, d’écrire, de chanter et de s’amuser entre eux autres sans être obligé de ramener un char de bébelles du Walmart ou du Costco qui vont finir dans le bac dans le temps de le dire.

Je l’ai signé pareil le fameux pacte, vieux réflexe hippie, mon côté rêveur, sans réfléchir. Mais hé, il n’est jamais trop tard pour mal faire.

J’ai un jour été invité à une noce Anishnabe en plein bois au nord du 50ème parallèle. Plein de volontaires avaient cuisiné des plats de toutes sortes et se tenaient fièrement debout derrière leurs mets à les servir. De grandes tables alignées où les convives étaient appelés à passer selon un ordre bien précis. Les ainés en premier qui avaient le privilège de ramasser les quelques babines d’orignal, puis en ordre de générations et de liens parenté avec les époux. À la fin de la file évidemment, je suivais mon frère qui vit toujours en Abitibi et qui connaissait la plupart de ces gens. Nous montions nos assiettes lorsque nous nous sommes arrêtés devant une superbe femme au moins octogénaire sinon plus. Elle avait préparé un ragoût de lièvre et d’orignal qui sentait divinement bon. Mon frère salua la dame et tout en jasant avec elle goûta au ragoût dont elle ne semblait pas peu fière. Un peu mal à l’aise, il lui mentionna que le ragoût (ce n’est pas pour chiâler) goûtait beaucoup plus l’orignal que le lièvre. La dame lui répondit calmement avec un petit sourire en coin. C’est la recette de mes ancêtres, de ma grand-mère et de ma mère avant moi et je respecte la recette à la lettre. Moitié lièvre, moitié orignal. J’y mets des patates, des oignons, des carottes, un lièvre et un orignal.

Nous tous qui sommes tellement mal placés dans la grande hiérarchie sauvage, on aura beau se nourrir des plus tendres pousses, de s’abreuver aux sources les plus claires, de respirer la divine phéromone des bois, de fondre nos graisses dans la joyeuse gambade forestière, d’aller chier directement dans la boîte à compost s’il le faut, nous ne serons toujours que le lièvre qui cherche à goûter plus fort que l’orignal. Va falloir être une christ de gang à prendre le ragoût d’assaut.

Et tenir tête.

Flying Bum

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L’absente.

Un superbe texte qui effraie comme quand on surprend sa propre image le soir dans un miroir inattendu.

Lire dit-elle

images

Ne m’appelez pas

je n’ai pas de réponse aux pourquoi des saisons

les montres pendent à ma pensée perdue

et vous me dérangeriez tout au plus.

Je n’ai pas mis le pied dans le sabot du jour

je ne suis pas là où l’on me voit

à l’empreinte de mille directions

flottante au seuil des alentours

Ne m’appelez pas

je dors dans le pouls d’ une autre ville

dont les avenues me parcourent en espaces de silence

et la proximité reste le leurre de la distance

à ma voix suspendue

Ne m’appelez pas

Montrez-vous sage

Je suis simplement de passage

entre la réalité

le songe

et la page

Barbara Auzou.

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