Bonbons noirs et sombres vilains

Merde au cul, les parfaits. Quand j’étais tout petit enfant j’étais convaincu qu’il n’existait que deux sortes de monde dans le monde. Ceux qui aimaient les bonbons noirs et ceux qui n’aimaient pas les bonbons noirs. Les bons se trouvaient du côté de ceux qui les aimaient, ceux qui n’avaient pas peur de se noircir les dents. Moi j’aimais bien le goût de l’anis et de la réglisse noire et je m’accommodais sans façon de leur fâcheuse manie de me noircir la gueule. De l’autre bord les frileux, les abstentionnistes de l’anis, tous m’apparaissaient suspects. Des êtres louches qui faisaient passer leurs propres plaisirs gustatifs loin derrière la blancheur de leur beau sourire Pepsodent. Du monde parfait, sans caries. Merde au cul, les parfaits. Les parfaits marchent les fesses bien serrées, le dos bien droit, le menton haut et le regard de faucon vers l’horizon. Vous me faites rire, rire et pitié à la fois.

Les beaux petits yeux un tantinet endormis dans de douces rêveries ou perdus dans quelque bonheur d’occasion, les corps valsant nonchalamment dans l’espace-temps, non, je ne parle pas de vous.

 

To be or not to be
To free or not to free
To crawl or not to crawl
Fuck all those perfect people!

To sleep or not to sleep
To creep or not to creep
And some can’t remember, what others recall
Fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No, I’m not talking about you!

 

Les parfaits n’ont jamais une coche qui retrousse, jamais de rosette dans les cheveux, aucune trace d’acné au visage, la barbe toujours faite. Les parfaits ne sont jamais en retard, quand les parfaits pètent, ça ne sent rien. Quand ils chient non plus. Aucun son dans la défécation. Il ne faut toujours qu’un seul parfait pour changer une ampoule. Ils ne paient jamais une facture en retard, ils ont toujours un en-cas prêt pour tous les cas. Les parfaits n’ont jamais d’idée croche, toutes les dents bien droites. Jamais d’idée noire, les dents bien blanches. Merde au cul, les parfaits.

Les éternels poètes brouillons et tous les habiles manieurs de pinceaux, crayons et violons, non, je ne parle pas de vous.

 

To stand or not to stand
To plan or not to plan
To store or not to store
Fuck all those perfect people!

To drink or not to drink
To think or not to think
Some choose to dismember, you’re rising your thoughts
And fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No I, I’m talking about you!

 

Le virus n’emportera pas tous les parfaits pas davantage que la bêtise d’ailleurs. Ni les autres, les mangeux de bonbons noirs, il en restera toujours un icitte et là. Tous les blogueurs de ce monde en sont actuellement à écrire des carnets de confinement au lieu de profiter du confinement pour creuser plus profondément dans l’inspiration. C’est à bailler d’exaspération. Les parfaits ne lisent pas les blogues ou très peu et s’en brossent le nombril du mépris de la littérature en papier ou numérique et toute cette sorte de choses. Ils ne sont plus qu’âmes en peine, zombifiés par le covid-19. Ils peinent à se trouver une vie dans le confinement, rompus qu’ils étaient de vivre dans l’apparence de vivre. Au lieu de vous cacher de la mort sous une montagne de papier-cul, profitez-en pour vous trouver une vie digne de ce nom pendant qu’il en reste sur les tablettes. Et laissez-en pour les autres aussi.

 

To sing or not to sing
To swing or not to swing
(Hell) He fills up the silence like a choke on the wall
Fuck all those perfect people!

To pray or not to pray
To sway or not to sway
Jesus died for something – or nothing at all.
Fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No I, I’m talking about you! *

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

*Fuck all those perfect people, Chip Taylor & The New Ukrainians

Chip Taylor, né le 21 mars 1940 à Yonkers dans l’état de New York aux États-Unis, est le nom de scène de l’auteur-compositeur américain James Wesley Voight, notamment connu pour le morceau Wild Thing. Ses frères sont l’acteur Jon Voight et le géologue Barry Voight. Il est l’oncle de l’actrice Angelina Jolie et de l’acteur James Haven.

Chronique douleur

(Pour de meilleurs résultats, n’espérez pas de résultats.)

Suggestions pour soulager les attaques du sciatique et toute cette sorte de douleurs insupportables

  • Narcotiques. Utilisez la dose indiquée par le fabricant pour une blessure sévère, telle que prescrite par un médecin qui sait ce que c’est la vraie douleur et qui est prêt à vous prescrire un dosage tout à fait efficace. (On jase, là, ceci ne se produira jamais)
  • Un flacon complet d’Advil Extra-Fort. Retirez la petite ouate, refermez le contenant et remuez vigoureusement tout près de votre oreille jusqu’à ce que le son vous devienne tellement insupportable que vous oublierez votre douleur pour un bref instant. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez.
  • Lidocaïne en patches. Collez-en une directement sur votre front, là où elle sera aussi inutile que lorsqu’appliquée en tout autre endroit incluant directement sur le (les) site(s) douloureux mais soulevant la risée de tout un chacun lorsque vous déambulerez atriqué ainsi provoquant la gêne ou une honte sans nom susceptible de vous distraire des douleurs dans vos membres inférieurs.
  • Gel Voltaren. Appliquez directement sur un dinosaure en caoutchouc mou de votre petit-fils, préférablement un gentil stégosaure souriant, de façon telle que le gel semblera soulager au moins la pauvre bête.
  • Le Tiger Balm. Utilisant une de ces petites cuillères de collection héritée d’une lointaine tante, mangez tout le contenu d’un pot de Tiger Balm et le pompage d’estomac urgent et nécessaire administré sous anesthésie générale vous procurera des heures d’inconscience tout à fait indolore.
  • Onguent d’Arnica. Tout à fait inutile lorsqu’appliqué à soi-même. MAIS appliquez généreusement sur le bras d’une personne devant vous en ligne à la pharmacie, choisissez un type costaud et marabout qui vous frappera spontanément et agressivement au visage ce qui vous distraira de toute autre douleur vive.
  • La physiothérapie. Abandonnez-vous momentanément sur la table du physio et laissez monter la rage en vous à l’idée qu’il faille croire que les étirements avec les jambes prises dans des élastiques réduiront l’inflammation des fesses/cuisses/mollets/pieds. Lorsqu’un geyser de douleurs horribles giclera dans vos pauvres membres inférieurs coincés dans les élastiques, canalisez votre rage en les précipitant prestement sur le physio assis tranquille sur son tabouret près de vous, visez la tête si possible. L’arrestation et la violence policière vous distrairont de la douleur pour un moment.
  • Le régime alimentaire anti-inflammatoire. Cessez immédiatement toute ingestion de sucre, de chocolat, de pain, de desserts, d’alcool et de caféine. Après une séquence significative de cette diète, constatez toute l’insignifiance de l’existence sans ces apports alimentaires essentiels, l’état dépressif induit et les pensées sombres ci-associées diminueront de façon significative la conscience des rages de douleur lancinante dans vos membres inférieurs.
  • Groupes de soutien. Assistez-y assidument jusqu’à en venir à ébaucher des plans d’évasion de toutes ces lectures mielleuses, ces conversations insipides et ces séances de câlins spontanés et interminables. Passez à l’acte en vous précipitant vers l’ascenseur ou préférablement l’escalier le plus proche et fuyez dans les rues comme si le diable vous poursuivait. Une soudaine production d’endorphines s’occupera momentanément de la douleur aux membres inférieurs.
  • CD de relaxation. À mesure qu’une voix chaude et suave vous instruira sur la voie à suivre pour abandonner toutes vos tensions sur un fond de petite musique plate, construisez en vous le fantasme de retracer la personne derrière la voix insupportable et de l’étouffer en lui appliquant plusieurs couches de patches de lidocaïne sur le nez et la bouche en la tenant bien immobilisée en vous assoyant à cheval sur son torse agité. La planification et la mise en application d’un plan homicidaire est un anti-inflammatoire 100% naturel.
  • Le ballon d’exercice. Trouvez un endroit propice à la bonne concentration et aux exercices, préférablement au grand air comme le toit d’un immeuble de 40 étages ou davantage. Serrez le ballon entre les deux membres inférieurs et sautez sur place un moment en tournant sur vous-même jusqu’à étourdissement complet et chute éventuelle vers votre perte 40 étages plus bas. Fin de toute douleur garantie.

 

Flying Bum

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Sur le même sujet:

https://leretourduflyingbum.com/2018/05/16/amphigouri-dune-nuit-dete/

 

Le temps qu’on aura eu

Timénés est tout à côté, avec sa terrasse. Je ne connais pas de plus vif plaisir (à part un hypothétique week-end avec Rita Hayworth) que celui qu’on trouve à s’asseoir à la terrasse d’un café pour siroter un verre de vin vers 2 heures de n’importe quel après-midi d’été. Je dis deux heures pour être sûr du soleil et des filles. On s’assoit et on regarde, c’est l’unique règle. On regarde passer les filles. On regarde et on boit du vin. Le temps passe. La lumière du jour se dégrade. Les phares des voitures deviennent plus rutilants. On dirait des pépites dans la nuit. Tant mieux, cette tristesse dans l’air fait très chic avec le vin.

-Dany Laferrière

 

J’avais couché les garçons après la routine du soir et le sommeil n’avait pas tardé à venir les chercher après une longue journée de baignade au lac, des courses folles en trottinettes et d’interminables tiraillages espiègles à tout propos. Ma douce paisiblement installée sur la grande véranda sirotait le café du soir avec sa mère éveuvée qui nous suivait partout en vacances. Revues à potins, mots cachés, romans à l’eau de rose et toute cette sorte de choses éparpillées ici et là à portée de main servaient à meubler leurs malaisants silences mère-fille. Le chalet loué pour l’été dominait le sommet d’une grande côte qui offrait une vue imprenable sur le lac qui n’était plus à cette heure-là qu’un drap de soie frissonnante qui suçait désespérément les derniers rais du jour. Dans la vraie vie nous habitions la terre promise des bobos, le plateau Mont-Royal, qui à cette époque ressemblait encore davantage au vieux quartier ouvrier de Montréal qu’il était vraiment. Déjà la gentrification s’installait sournoisement et faisait dire à mon défunt beau-père que bientôt on n’y retrouverait plus que des artistes et des homosexuels, dieu ait son âme, vieil innocent. Rolland, avec deux ailes, insistait-il.

Au rez-de-chaussée dans le décor charmant d’une maison d’été vivait un jeune père de famille bien assumé, sérieux et travaillant malgré ses airs de hippie comme disait Rolland avec une espèce de mépris mal caché. Il croyait ses filles miséreuses, voyait la misère partout, la sienne, enfant de Saint-Henri en fond de trame éternel. J’étais un graphiste à salaire dans une grande entreprise d’emballages et pathétique joueur de basson à ses heures, père à temps plein la plupart du temps.

Un escalier bancal de bois brut descendait jusqu’à mon autre vie. Là où personne d’autre que moi ne venait. Un sous-sol de béton d’une hauteur tout de même confortable, complètement vide, avec deux fenêtres de bonnes dimensions pour des fenêtres de sous-sol et qui permettaient de voir le lac au loin par-dessous la véranda si on grimpait sur nos pointes; une odeur de béton, de poussière et d’humidité mélangées. Dans cet espace gris et frais vivait nuitamment une des nombreuses autres projections de moi qui se sont succédé dans ma vie sans suite logique apparente. Le soir venu je descendais l’escalier bancal et je ne remontais qu’aux petites heures rejoindre la chaleur de ma belle au bois dormant. Murs de bois creux, mobilier grinçant, belle-mère, promiscuité et toute cette sorte de choses faisaient obstacle à quelqu’autre joie nocturne pour moi et ma douce, intraitable toujours. Entre les deux, Docteur Jekyll le bon père devenait un genre de Mister Hyde armé de pinceaux, jouant à l’artiste que j’avais longtemps rêvé d’être. Tout l’été, les toiles s’y sont colorées devant mes yeux avec fébrilité, certitude, exactitude. Puis étendues tout le tour de la fondation, les toiles étaient mises à sécher dans un ordre que je pouvais passer des heures à redisposer maladivement. Comme si toutes ces toiles devenaient chacune une simple forme d’un tout encore plus grand. Ce soir-là ne faisait pas exception à la règle. Cahier de croquis sous le bras, provision de clopes, de bière, quelques grignotines, j’embrassais ma douce, je descendais m’installer pour quelques heures de pure joie. Je déposais les choses. J’allumais une à une toutes les lampes de fortune dépareillées que j’avais fixées aux poutres du plafond. Je m’assoyais quelques minutes sans bouger le temps d’apprécier le silence, donner la chance à mes yeux d’accueillir l’éclairage nouveau, d’intégrer ma conscience de circonstance (personnalité de service?) et d’attendre un peu que le reste de l’univers s’en aille s’évanouir au pays des petits bébés pas baptisés. Puis, j’enfilais le tablier, je préparais les couleurs avec zèle, finissais le séchage des pinceaux qui avaient baigné depuis la veille, j’enfonçais une cassette au hasard dans la craque du boum-box, j’appuyais sur le bouton et, pas trop fort pour réveiller les petits, la musique en vieille complice s’en venait veiller en bas avec moi.

 

Come gather ’round, people
Wherever you roam
And admit that the waters
Around you have grown
And accept it that soon
You’ll be drenched to the bone
If your time to you is worth savin’
And you better start swimmin’
Or you’ll sink like a stone
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Dès la première mesure, mes pensées sont tout de suite allées vers lui. Un soir au Café Timénés, dans une grande discussion sur la musique qui était sa grande passion, nous nous étions entendus spontanément. The times they are a-changing était probablement la plus belle chanson folk américaine jamais écrite. À l’époque les critiques avaient presqu’unanimement déclamé que le texte était l’archétype du protest song, une vague qui finirait par passer comme tant d’autres. Nous croyions pourtant Daniel et moi qu’elle transcendait cette seule mouvance sociale. Nous étions d’accord pour la considérer davantage comme un texte universel, éternel, un hymne à l’omnipotence du temps qui fuit, à notre impuissance, notre triste obsolescence. Dans ses mots, il disait que c’était bien plus grand que ça, pas vrai que tu pouvais arrêter ça à c’t’heure. Cela nous avait rapprochés. Daniel avait ce don extrêmement rare. Suffisait de le prendre tel qu’il était et dès qu’on était devant lui, avec lui, pour un moment et avec une chaleur inexplicable il nous faisait ressentir une noblesse de sentiments peu commune, comme si on était son plus précieux ami au monde, le seul.

– ‘coute ça, tu vas voir, m’avait-il dit en sortant le vinyle de sa pochette et en l’essuyant minutieusement avec une brosse spéciale avant de le déposer sur la platine et d’y faire descendre l’aiguille à la manière d’un chirurgien zélé. Tous deux stoïques le cœur en-dessous des bras on avait écouté en silence la sublime version qu’en avait faite Nina Simone et qui me fait associer cette chanson à Daniel depuis ce soir-là. – On va ouvrir ton exposition avec ça mon Luc, tu vas voir le monde va chier à terre.

J’aimais parfois m’imaginer que Daniel était le Jokerman d’une autre chanson de Dylan. Le physique un peu ingrat peut-être, petite taille et légère scoliose, une démarche à la limite claudicante, petite veste sans manches sur un gaminet délavé à manches courtes, lunettes rondes sur le bout du nez, un drôle de petit panama cubain par-dessus tout ça. Tous deux semblant traverser un monde hanté par les tentations et les illusions s’acharnant à garder le pas, se ménager une longueur devant les semeurs de cauchemars acides. Rire des emmerdes. Non seulement pour la seule option de survivre mais encore celle d’étreindre un monde impitoyable avec une grimace de défi bien accrochée dans’face. Toutes ces substances, le milieu malsain qui venait avec. Ce petit bar qu’il tenait à bout de bras dans un racoin de quartier alors dominé par la mafia iranienne. Le risque assumé de détruire un corps ingrat pour mieux le soigner, j’ai toujours eu peur pour lui. Il n’était pas le Jokerman de Dylan finalement. Pas vraiment un personnage littéraire malgré toute sa singularité. Il était un homme tout à fait charmant, une personnalité beaucoup plus complexe qu’on aurait pu l’imaginer. ­– Le temps qu’on aura eu nous autres, ce sera ça… disait-il …la musique, elle, a-va toujours être là.

Come writers and critics
Who prophesize with your pen
And keep your eyes wide
The chance won’t come again
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin
And there’s no tellin’ who
That it’s namin’
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

De bien étranges choses. Comme tous ces mots de toutes ces chansons qui s’incrustent à jamais dans nos esprits. Je suis toujours capable de mettre des mots précis dans la bouche de gens bien particuliers qui sont passés dans ma vie le temps d’une chanson. Des gens qui ont eu l’heur d’allumer en moi une flamme vive, m’ont offert en contemplation jouissive l’un ou l’autre des mille-et-un visages de l’âme humaine. Du même souffle je cherche encore et toujours des réponses à des vieilles questions soulevées par des êtres qui ont été longtemps des compagnons de route appréciés. De grandes amitiés, des frères, des femmes, des amours, les passagères éternelles de mon cœur. Bien d’autres encore que j’ai dû me résigner à enterrer dans l’indifférence avec le temps, qui m’ont oublié eux aussi ou méprisé. Le temps qu’on aura eu, ce sera ça, finalement. Le temps des réponses aura été bien bref, peut-être est-ce mieux ainsi, va savoir.

L’automne était venu. J’avais décidé de garder le chalet encore un peu, peut-être même jusqu’à l’action de grâces. Ma belle-mère, petite fille de Saint-Henri peu instruite qui avait dû élever dans la misère ses petits frères, puis qui avait tenu des boulots de 5-10-15, avait développé une personnalité de secours bien à elle. Princesse de Rosemont, first lady des pompiers de l’est de Montréal. Pour elle, le chalet était une activité strictement estivale, elle ne trouvait aucun intérêt à venir s’y geler le cul l’automne en se faisant manger par les mouches et nous avait donc abandonné la place. Les garçons non plus n’y trouvaient plus toute la joie des plaisirs de l’été. Finie la baignade à toutes fins pratiques, la plage déserte, le lac évacué par tous les amis de fortune de la belle saison. L’école recommencée, la vraie routine de la vraie vie, les activités organisées, les copains de la rue Bordeaux. Les week-ends dans les Laurentides étaient dorénavant attendus avec beaucoup moins d’excitation.

Je m’étais engagé, les dates avaient été barrées au calendrier, le livret et les cartons imprimés, les communiqués envoyés. Daniel m’avait offert les murs du Timénés pour ma première exposition solo. Il avait monté avec un zèle de tous les instants la playlist de la soirée de vernissage, parlé au traiteur, sélectionné les vins. Il n’était plus question de reculer.

Je descendais à la cave de plus en plus tôt, j’en remontais de plus en plus tard, épuisé. De plus en plus troublé, désorienté à mesure que la date approchait. Un long été aux pinceaux pour à la fin constater que je n’avais pas trouvé dans la peinture le bon véhicule pour exulter à souhait. Me ramasser, comprendre; définir et libérer les émotions profondément enfouies en moi comme en tout un chacun. Toutes ces choses qui avaient besoin de sortir, prises en pain dans un estomac compressé, douloureux. Je peignais de la main et du cerveau, cérébral, loin du cœur, peu d’élans de l’âme ou du corps, beaucoup de tire-ligne maîtrisé à la manière d’un chirurgien, de théories chromatiques, cinétiques, plastiques. Des géométries invisibles ou criantes. Un graphiste qui peint. La mention spéciale en art actuel pour une première œuvre dans un grand salon provincial m’avait gonflé d’air chaud, une grosse balloune d’air chaud comme disent les chinois. Chaque nouvelle toile questionnait maintenant la précédente, le sentier prenait des fourches et des fourches, le nouvel alignement des toiles au pied des murs de la cave condamnait l’une, sublimait l’autre, le maniérisme menaçait. Tout devait reposer sur une raison (la raison?). La raison justement, comme un roman fou, se prît à s’inventer un autre chapitre, encore. Et le cœur de s’emmêler. Si j’avais su alors qu’écrire.

La lune d’automne chantait toujours. It’s a marvelous night for a moondance with the stars up above in your eyes. Oui mais ma belle danseuse ne dansait déjà plus. La sale trahison, la mutinerie se tramait déjà en sourdine dans les confins son corps. En silence, dans l’ignorance. Sournoise et implacable. Mon bel amour qui s’allumait jadis de ses plus belles tendresses sous le feu des grandes lunes d’automne cherchait tristement et partout les raisons de la tiédeur nouvelle de son cœur et de son corps, pleurait ses braises perdues. Je la cherchais partout sans jamais la trouver dans l’automne surréel et somptueux de Saint-Adolphe. Les mots nous manquaient. Nul ne sait ce qu’il ignore et les mots pour le dire ne viennent jamais. Ses yeux racontaient le reste à mon âme, directement, un conte à tirer des larmes aux pierres. Le cœur en miettes, je l’abandonnais à son malheur incompris et je descendais l’escalier bancal retrouver mon spleen dans un trou de béton submergé à ras bord par les bleus nocturnes divins d’une énorme lune d’automne.

Come little bit closer
Hear what I have to say
Just like our children sleepin’
We could dream this night away
But there’s a full moon risin’
Let’s go dancing in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night
Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon

-Neil Young, Harvest moon.

 

Le last-call s’en venait. J’avais attendu les deux heures du matin pour commencer à tout décrocher et transporter tout ce bazar dans l’auto. J’en étais à ma deuxième et dernière exposition solo, toujours au Timénés, presque la moitié des toiles vendues. Une sorte de succès dans les circonstances. C’était fait, emballé. Wrapped! comme disent les chinois. J’écoutais Daniel derrière son bar réciter ironiquement Les Quatre Engagements à un pilier de bar que l’alcool commençait à rendre quelque peu indigeste, des dogmes des Toltèques qu’il avait rapportés d’un long séjour en Amérique centrale : –Toujours être consciencieux à l’extrême dans le choix des mots, ne jamais prendre les choses personnellement, ne jamais tomber dans la présomption, toujours livrer le meilleur de soi-même. Puis fixant le volubile impertinent du regard: – Si ça t’arrive de prendre la mouche, ça va te sauver le cul de savoir ça. Sinon, frappe avant moi. Autrement t’auras pas de chance. Le tout sur un ton calme et pondéré en continuant machinalement de tourner un chiffon blanc dans une coupe déjà bien assez propre. Et il ne rigolait même pas. Il me disait avoir toujours un “morceau” bien caché pour les mauvais moments, comme si les iraniens s’essayaient encore d’installer un “représentant” dans son bar pour écouler leur sale poudre.

En tétant ma bière ce soir-là à l’approche de la fermeture, les plus sensés partis se coucher abandonnant la place aux étranges et aux âmes perdues, toutes les raisons floues qui m’avaient toujours fait craindre le pire pour lui prenaient maintenant un visage concret. Entre les fois où on se parlait très peu, on ne se parlait pas du tout. On ne s’appelait pas. On n’en était pas là. Les cellulaires n’existaient pas encore. Il était davantage l’ami de certains de mes bons amis, René, Linda et d’autres; Daniel n’existait pour moi que quand il se trouvait devant moi. Quand la proximité du moment, la magie de sa sincérité faisaient de moi pour un instant le seul ami qu’il avait sur la terre. L’amitié qu’on aura eu, ce sera ça. –Pas vrai que tu peux arrêter ça. C’est faite pas mal de même.

Je lui en devais une mais c’est lui qui avait insisté pour me remercier. Je l’ai attendu en grillant une cigarette sur l’avenue du Parc, une fesse sur ma Austin Marina, le temps qu’il finisse sa fermeture qu’il disait préférer faire seul, les portes barrées. Il est monté dans ma Austin, une drôle de petite sacoche de gars sous le bras, et m’a guidé jusque chez lui. Il m’a demandé de l’attendre en bas.

Après un temps, je commençais à penser qu’il m’avait oublié là, je somnolais lorsqu’il est réapparu. Il est remonté s’asseoir à côté de moi. Je voyais bien qu’il était allé à des places où moi je n’allais pas et il le savait, il respectait l’idée, pour ça que je devais attendre en bas. Des places tellement loin de moi. Des places qui font peur. Des places qui comptent des garots, des paradis fondus au briquet dans des cuillères chromées. Il m’avait tendu une dose de champignon en m’assurant que c’était du bon, du propre. Il m’a ensuite guidé par les ruelles jusque derrière un bar qui ouvrait toute la nuit en toute clandestinité pour les barmen, les serveuses et les serveurs, les musiciens, les danseuses et tout ce peuple de la nuit, buvettes sombres et enfumées où il avait ses entrées. J’ai pris quelques bières avec lui, sur son bras, il insistait. Sur le chemin du retour, il avait viré sa capine et m’avait tout simplement dit au milieu de nulle part:

– Débarque-moé icitte.

Je savais que sa hardiesse l’emportait encore vers une noirceur que je comprenais mal. C’était la dernière fois que je l’ai vu. Il allait claudiquant en relevant ses culottes d’une seule main à toutes les trois-quatres enjambées. Je savais qu’il filait vers un autre after-hour peut-être encore plus glauque que l’autre. Là où il aimait aller se fondre à travers toutes ces créatures de la nuit. J’avais toujours peur pour lui.

 

The line it is drawn
The curse it is cast
The slow one now
Will later be fast
As the present now
Will later be past
The order is rapidly fadin’
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changin’

-Bob Dylan

 

Tant de choses virent d’un bord ou de l’autre avec le temps. J’ai fini par me désintéresser lentement de la peinture, sa pratique à tout le moins, je n’ai entendu personne s’en plaindre à ce jour. L’idée d’aller chercher ailleurs ma façon propre d’exulter, d’émietter le pain des émois resté pris dans mon ventre.

L’année suivante, la famille a quitté le plateau pour s’installer plus à l’est dans un grand duplex avec ma chère belle-mère qui finit par y rendre l’âme après une brève mais cruelle maladie. Dieu ait son âme. Dans les saisons qui ont suivi, nos deux petits garçons n’en finissaient plus de grandir et jamais plus ma belle danseuse n’a brûlé les planchers de danse comme aux beaux soirs d’autrefois, les étoiles avaient déserté ses yeux. Nos tristes amours éraillées depuis des lunes, on lui diagnostiqua une sévère forme de sclérose en plaques qui la détruisit totalement avant que nos garçons n’aient eu le temps de devenir des hommes.

Mais les petits garçons sont espiègles et tenaces. Ils finissent toujours par devenir des hommes et un jour ils préparent eux aussi les grands bagages. Ils emmènent à leur tour leur petite descendance excitée et fébrile dans les chalets d’été. Avec leurs amours, les passagères éternelles de leur cœur. Leur vieux père parfois.

Le temps qu’on aura eu, ce sera ça.

 

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command
Your old road is rapidly agin’
Please get out of the new one
If you can’t lend your hand
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

Finalement, j’ai eu peur pour rien. La musique, elle, a-sera toujours là. Salut, Daniel!

https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/5195/monsieur-daniel-accro-aux-vinyles

 

 

 

 

 

 

 

 

Une balle dans le dos

On racontait au petit Albert Plouffe que son père avait été un joueur de baseball dans une obscure ligue de la côte est américaine. C’est pour cela qu’il était rarement à la maison. En réalité, le père d’Albert était un petit mafieux de peu d’envergure et lorsqu’il fut abattu d’une balle dans le dos, sa mère lui avait simplement dit que le pauvre homme s’était suicidé. D’une balle dans le dos.

Première manche :

Albert savait très bien qu’il n’irait jamais bien loin dans le baseball avec un nom pareil. Albert Plouffe. Il se faisait donc appeler Burt, comme Burt Reynolds, fais-moi peur shérif.  Burt rêvait de ce moment depuis sa tendre enfance. Toute sa vie ne tenait qu’à son rêve. Un rêve ambitieux pour un petit québécois francophone, orphelin qui plus est.

Il y était maintenant, après des tribizillions d’heures de pratique, dehors l’été dans les mouches, en gymnase l’hiver, des parties jouées sous le soleil brûlant, sous le vent cinglant, des camps d’entraînement, des écoles spécialisées, des sacrifices sans nom, des muscles endoloris, des os brisés. Un joueur régulier blessé au jeu lui avait valu de monter dans le grand club, sa première présence au bâton dans les séries mondiales enfin! Il était plus que prêt, il connaissait chaque lancer de son adversaire par cœur, avait tout étudié, mémorisé, toutes ses balles, ses tactiques, comme une chanson à son oreille, une douce musique.

Deuxième manche :

Score nul, deux retraits, trois hommes sur les coussins, si cette balle était frappée, cela pourrait bien être la balle de sa vie. Première sensation, une bête féroce et bien équipée côté dentition venait de le mordre sournoisement dans le bas du dos. Il n’avait eu que le temps d’exécuter une rotation rapide du bassin en légitime défense. Il tentait de se tordre le cou suffisamment pour voir là où dans son dos la balle l’avait frappé. En se retournant, il avait aperçu l’arbitre maniéré qui lui indiquait le chemin du premier coussin d’un grand geste qui ressemblait à celui de son père qui jadis l’envoyait réfléchir au petit coin. La foule n’avait guère applaudi, Burt était dans le camp visiteurs. Il se disait qu’il aurait bien d’autres chances de s’essayer sur la redoutable balle rapide du lanceur. Marcher gratis au premier coussin c’était quand même bon pour lui, utile dans le calcul de sa moyenne au bâton. Les buts déjà bien pleins, le coureur au troisième avait donc ramené un point au marbre avec lui. Ce point qui s’avéra être le point victorieux. Son point produit à lui, se disait Burt, lui et son dos souffrant.

Troisième manche :

Il ne l’avait appris que le printemps suivant, comme tout le monde, au bulletin télévisé. Le jeu avait été arrangé par des preneurs aux livres mafieux acoquinés à quelques joueurs avides et sans scrupules. Son équipe n’avait pas vraiment remporté les séries mondiales, on leur avait donné en cadeau. En lui servant une balle dans le dos, à lui.

Burt ne savait pas par quel bout absorber l’information après avoir ressenti les grands frissons de la victoire. Tous les joueurs de son équipe l’avaient soulevé dans les airs et longuement exhibé à une foule littéralement emportée par la joie. La cuite qui s’ensuivit dura des jours et des jours. Les filles de son bled natal s’étaient jetées à ses pieds, et pas que les moches. Comment serait-ce possible de dé-ressentir, effacer de son esprit ces sensations enivrantes, d’admettre l’inadmissible?

Quatrième manche :

La saison qui suivit, Burt avait accumulé les contre-performances. On l’avait retourné dans les mineures pour un temps, ensuite dans une ligue AA sur la côte ouest, puis plus rien. Il ne se présenterait plus jamais au bâton en séries mondiales. Il ne connaîtrait jamais plus la sensation que procure le statut de jouer avec les meilleurs, d’être le meilleur joueur au monde.

Cinquième manche :

Burt était rentré à St-Henri, le seul endroit au monde qui voulait un peu dire maison pour lui. Il avait ouvert un petit magasin d’articles sportifs. Il y vendait des gants de baseball à des ribambelles de petits garçons avec des flammèches dans les yeux, la carte de baseball de sa seule saison en séries mondiales laminée au comptoir.

– C’est tu vous ça, monsieur? demandaient les petits garçons.  Il leur disait oui, oui c’est bien moi. – Vous êtes allés aux séries mondiales pour vrai?  Il leur disait oui, oui, j’y suis allé pour de vrai.

– Avez-vous gagné?

Il leur disait non.

Sixième manche :

Burt avait toujours la pince à cravate. La stupide pince à cravate. Il avait été tellement excité de la tenir dans sa main à l’époque. Il l’avait portée une fois au mariage d’un ami et l’avait ensuite laissée traîner négligemment sur le manteau de la cheminée. Maintenant, ce sont des bagues qu’on offre aux vainqueurs. C’est une bonne chose pensait Burt. Une bague, ça se porte bien tous les jours. Pas qu’il la porterait, lui. Il en avait presque honte. Il avait finalement eu la trouille que le commissaire du baseball majeur ne leur demande de retourner les épingles à cravate, il avait déposé la sienne dans un coffret de sûreté, paniqué.

Pause sixième.

All I need is just one chance
I could hit a home run
There isn’t anyone else like me
Maybe I’ll go down in history
And it’s root, root, root
For the home team
Here comes fortune and fame
‘Cause I know
That
I’ll be the star
At the old
Ball
Game

 

Septième manche :

Ce qui ravivait ses meilleurs souvenirs hormis la pince à cravate, des insupportables douleurs chroniques au dos qu’il traînait depuis cette fameuse série mondiale et qui avaient probablement gâché son jeu, sa carrière. La douleur s’amplifiait d’année en année. Comme une douleur articulaire vive et brûlante qu’il éprouvait par-dessus celles d’avoir monté et descendu sur ses genoux au moins 100,000 fois dans sa courte carrière de receveur. La douleur logeait exactement là où la balle l’avait frappé. La douleur le suivait partout comme si des fantômes sadiques s’amusaient à lui tirer des balles dans le dos, toujours à ce même maudit endroit. Comme si un esprit pervers le narguait tout le temps sans relâche.

Septième manche qui s’étire et qui s’étire :

Le reste de sa vie, Burt avait porté fièrement des uniformes pourtant insignifiants, rouges, bleus, blancs, jaunes, verts, dans toutes les palettes, avec comme logo une abeille, une otarie, un moineau quelconque, un bretzel, une face d’indien, un nom de brasserie ou de débosseur de char. Ces froques avaient été toute sa vie, la seule substance dont il était fait.

Huitième manche :

Quand Burt pensait à cette chose-là, et il y pensait souvent, il préférait ne pas y penser comme on pense à un vrai suicide.

Ce ne sera pas un suicide, pas exactement, se disait-il à lui-même, un pistolet dormant à ses côtés, chargé, tout le temps. Ce serait davantage comme frapper la balle de sa vie. Et Burt savait très bien ce que c’était d’avoir ne serait-ce qu’une toute petite chance de frapper la balle de sa vie.

Lorsque que ça fait mal de partout et que tu tires la balle de ta vie et que tu ne perds pas vraiment. Parce que personne ne gagne à la fin non plus.

Neuvième manche :

 

 

 

 

 

 

Flying Bum

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Les vieux crisses !

Quand Lucien est allé chez le médecin pour lui exposer ses nouveaux symptômes, le médecin, un jeune frais diplômé à l’air un peu fendant, s’était mis à sourire baveusement en lui expliquant qu’il était probablement juste pré-andropausé.

Juste dans le pré d’André Pauzé? Comment ça se fait qu’il connaît le bonhomme Pauzé, lui? Cela n’a aucune espèce de rapport avec mes malaises, pensa Lucien. D’où il sortait ce p’tit docteur prétentieux. Juste pris en trop osé? en trot posé? Ils en fument du bon depuis que c’est légal, les petits docteurs. Qui l’eût cru?

Lucien n’avait pas vraiment de suées nocturnes ni de palpitations cardiaques, de brumes cérébrales ou des ralentissements métaboliques. Pas fait de tours en montagnes russes hormonales. Pas encore du moins. Quelquefois bandé mou tout au plus. Le petit médecin chiant s’était mis à lui expliquer avec un sourire aussi sympathique qu’un rond-de-cuir, toutes les merveilleuses étapes que la vie lui réservait maintenant, prétentieux comme si tout cela était à des années-lumière de lui arriver à lui, petit con, que la science moderne était pour trouver quelque chose entre-temps, un vaccin, une thérapie quelconque avant que ça ne lui arrive à lui aussi. Quand le toubib imberbe a enfilé son gant de latex pour lui planter un doigt dans le trou du cul, Lucien s’était dit qu’il lui faudrait bien un médecin de famille plus vieux que ce petit blanc-bec. Genre un vieux crisse.

Sont passés où tous les vieux crisses quand t’en as besoin?

Sur le chemin du retour sur l’autoroute métropolitaine, Lucien regardait partout alentour de lui toutes ces voitures qui doublaient la sienne. Dans toutes les voitures, tous les hommes qui s’en allaient dans la même direction que lui avaient dans la quarantaine, maximum dans la cinquantaine. Lucien avait soixante-neuf depuis un bout de temps indéfini déjà. Il réalisait non sans une certaine dose d’anxiété (cela se produisait-il pour vrai?) qu’il était probablement le plus âgé sur la route, le plus vieux du bureau aussi. Après tout, le patron italien était mort au printemps, son partenaire pas longtemps après. La réceptionniste un peu défraîchie était partie s’installer avec son vieux sugar-daddy à Palm Springs, la madame haïtienne de la comptabilité s’occupait maintenant à temps plein de son mari Alzheimer. La plupart des autres hommes alentour étaient tous plus jeunes que lui, même si la plupart n’étaient jamais aussi assidus et travaillants que lui.

Mais encore, Lucien réalisait tout d’un coup qu’il lui arrivait rarement pour ne pas dire jamais de croiser des vieux crisses dans sa vie de tous les jours. Pas un seul vieux crisse dans les dîners entre collègues ni quand il magasinait avec sa douce dans les centres d’achat, il réalisait non sans angoisser qu’il n’y en avait même pas quand il ramassait son café du matin au Tim du coin.

Sont passés où tous les vieux crisses?

Lucien montait le chauffage dans l’auto pendant qu’il tentait de résoudre l’énigme en regrettant de ne pas s’être apporté une petite laine avant de partir. Il se disait qu’il devrait toujours s’en garder une dans l’auto en cas. On est dans un pays nordique tout de même. Dernièrement Lucien semblait toujours sentir comme un petit blizzard glacial passer près de lui, ou sortir de terre pour venir lui bleuir les orteils. Il taponnait de la main gauche à la recherche de la manette pour allumer aussi le siège chauffant. Un petit zig-zag de rien et voilà parti le concert de klaxons tout le tour de lui, pffffff.

Lucien avait pris rendez-vous avec le médecin juste parce qu’il avait commencé à filer déprimé deux ou trois jours par mois. Rien à voir avec le pré d’André Pauzé. Il avait assez fait de dépressions dans sa vie pour s’inquiéter un peu. Faire la différence entre les petites baisses d’humeur normales et la grande brume noire qui s’abattait sur lui pesamment sans raison apparente. Il savait fort bien que tout ne reposait que sur un stupide débalancement chimique et qu’il n’avait aucun problème existentiel digne de ce nom et susceptible de l’accabler de la sorte trois ou quatre jours par mois. Il commençait à comprendre que des gens puissent envisager le suicide lors de telles attaques de l’humeur aussi brèves que soudaines. Si on ne pouvait même plus donner ou ressentir un peu de joie dans une vie où l’on se sent généralement confortable, pourquoi s’acharner à exister. Cette existence-là ne valait pas vraiment la peine d’être existée.

Cou’donc, sont passés où tous les vieux crisses?

Lucien commençait à se demander s’il ne devait pas aller voir au bingo. S’inscrire à des cours d’aqua-forme, à la pétanque. Aller assister à des captations de quiz télévisés en autobus jaune. Et les vieux pauvres, sont où les vieux pauvres? Où est-ce qu’ils se cachent les vieux sans-abris? On ne voit plus rien que des jeunes quêteux dans les rues.

Lucien se rappelait de son oncle Wilfrid éternel vieux-garçon qui avait toujours habité avec son grand-père veuf. Les deux dévoraient bruyamment des TV-Dinners devant Hawaï 5-0 et Mannix et connaissaient par cœur toutes les répliques des reprises de Dragnet. La fourchette qui leur collait dans la gueule, immobile, quand leur héros s’approchait sans se méfier d’un guet-apens évident. Pourtant le grand-père avait écrit plusieurs romans à succès et Wilfrid avait une longue carrière de géologue derrière lui, ils en auraient eu beaucoup à raconter mais cela n’intéressait plus personne. Ils étaient disparus tous les deux depuis belle lurette.

Sont passés où tous les vieux crisses?

Lucien s’était arrêté à la pharmacie pour faire préparer la prescription que le petit frais chié lui avait signée. C’était pour ces sept ou huit jours par mois qu’il sentait l’enfer s’ouvrir sous ses pieds ou une tonne de briques s’affaler sur sa carcasse souffrante mais la prescription disait qu’il devrait les prendre tous les jours. Ça ou toutes les gober d’une claque, se disait Lucien qui avait alors demandé à la jeune pharmacienne qui arborait une moue de princesse contrariée sous sa coiffure toute en frisettes intenses comme Annie la petite orpheline s’il ne pourrait pas, en lieu et place, avaler le médicament seulement les journées où ça irait trop mal. Elle avait jeté un coup d’œil plus que furtif sur la prescription et lui avait donné un non sec et à peine audible pour toute réponse avant de continuer à repousser savamment de la lime un cuticule rebelle qui retroussait sans vergogne sur un de ses artistiques faux-ongles bling-bling.

Anciennement, c’était le bonhomme Ducharme le pharmacien. Un homme affable et pas tellement souriant. Mais lui au moins on pouvait lui poser toutes les pires questions sans souffrir du moindre embarras.

– Il est où, monsieur Ducharme, Lucien lança-t-il, le vieux pharmacien, là?

La petite princesse en sarrau releva la tête en faisant une face de carême.

– Y’é parti.

Seule et sèche réponse.

– Juste parti souper? parti en condo? en Floride? à l’hospice?  répliqua Lucien.

– Veux même pas l’savoir y’est passé où le vieux crisse . . . SUIVANT !

 

Flying Bum

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Hier encore, pourtant.

 

Tuer des chouchous

Quelle belle façon d’amorcer l’année. Lire sur l’écriture, rien de tel pour la motivation de janvier. C’est fou tout ce qui s’écrit sur l’écriture. On n’en chante jamais autant sur l’art de la chanson.

Sur le style d’écriture notamment et les règles, Stephen King écrivait (bien qu’on attribue la règle à plusieurs auteurs avant lui) :

 “Kill your darlings, kill your darlings, even when it breaks your egocentric little scribbler’s heart, kill your darlings.”

(Tuez vos chouchous, tuez vos chouchous, au risque de briser votre égocentrique petit coeur d’écriveux, tuez vos chouchous. –  traduction de moi)

Évidemment, on ne parle pas ici de tuer nos êtres chers ou nos chouchous; en littérature, tuer nos chouchous veut essentiellement dire se débarrasser des mots, expressions, personnages, situations fétiches auxquels un auteur s’attache maladivement, s’accroche avec une affection exagérée et qui n’apportent pas toujours une contribution utile au texte.

Oh oh!, une rétrospection s’impose. J’en ai plein de ces chouchous qui poppent icitte et là dans mes écrits, “icitte et là” en est déjà un que j’ai emprunté à une chanson de Plume – Chambre à louer (…mais des chambres y’en a icitte et là mais pas pour moé.). Mais j’en ai plein d’autres. Des chouchous, pas des chambres à louer. Le verbe ébaubir que je pousse jusqu’à l’ébaubissement, Olivette une bag lady que j’hébergerais sous ma calotte crânienne et qui serait la bibliothécaire de mes souvenirs enfouis dans un paquet de vieux sacs de grocerie, ces fameux chinois (comme disent les chinois) que je prends à témoin chaque fois que j’utilise la langue de Shakespeare ou les plus vils anglicismes, Allah que j’invoque à tout propos ou le visage de mes émois premiers, Miss Saint-François-Solano (soupirs).

Je m’insurge contre la règle évidemment. Bien étrange consigne que de tuer mes chouchous. J’ai de la misère à tuer les souris qui viennent passer l’hiver en-dedans dans le douillet tout-compris de la gamelle d’une chatte rendue trop vieille pour les chasser à ma place. Quoi de neuf au pays des vieux résidus des années soixante-dix comme moi? Je DOIS m’insurger. Comme dirait mon fils Emmanuel, les règueul’ments c’est faite pour être suis pis les ceuzes qui voulent pas les suire, ben qu’y s’en vont!

Alors, c’est ça, j’men vas. Je m’en vas vous proposer des alternatives à l’éradication cruelle des chouchous littéraires.

Alternative no.1 – Au lieu de tuer vos chouchous, torturez-les jusqu’à ce qu’ils complimentent sans fin votre style littéraire.

Alternative no. 2 – Utilisez vos chouchous comme prénoms pour vos enfants. Voici ma fille Olivette, je vous présente Marie-Ébaubie et Kévin-Allah qui traverse actuellement son terrible two comme disent les chinois.

Alternative no.3 – Quand les dieux Incas reviendront régner sur le monde, lancez vos chouchous dans la gueule d’un volcan pour vous assurer de bonnes récoltes. Les dieux Incas comprendront que vous êtes fuck’n désespérés pour les sacrifier ainsi et votre blé montera jusqu’à dix pieds de haut.

Alternative no.4 – Faites-vous accompagner à une noce par un de vos chouchous et laissez-le porter le toast de circonstance qui incidemment sera verbeux au possible et n’en finira plus de finir. Mais notez bien que se présenter à une noce accompagné d’un chouchou n’implique aucunement que vous êtes romantiquement ou sexuellement impliqué avec vos chouchous. Mais théoriquement la probabilité existe.

Alternative no.5 – Lors d’une attaque apocalyptique de morts-vivants, détournez l’attention des zombies avec la beauté incommensurable de vos chouchous. Lorsqu’un zombie entreprendra de se sustenter en croquant goulument un de vos chouchous et que vous verrez les organes de votre chouchou frapper le sol en répandant tristes lambeaux déchirés et humeurs sanguinolentes, pleurez.

Alternative no.6 – Au lieu de bêtement tuer vos chouchous, laissez-les simplement mourir de froid par eux-mêmes en les laissant s’accrocher désespérément à une vielle porte de bois sur laquelle vous aurez préalablement planifié de dériver sur l’océan arctique.

Alternative no.7 –  Pour compenser les chagrins d’une rupture ou vous consoler d’un autre rejet d’éditeur, offrez-vous une gerboise. Attachante petite bête. Créez un bel alignement rectiligne en plaçant la cage de la gerboise le long d’une sélection des chouchous que votre éditeur a raturés, bien collés au mur avec du gaffer tape et appelez ceci de l’art.

Alternative no.8 – Inscrivez vos chouchous sur Tinder et laissez-les compléter leur formulaire d’inscription et leurs bios qui seront naturellement poétiques à l’excès mais encore redondantes et remplies de clichés et de lieux-communs.

Alternative no.9 – Laissez s’échapper un chouchou dans un supermarché près de chez vous et faites semblant de le rencontrer par hasard au rayon des marinades. Passez à côté incognito, détournez le regard, ne lui dites même pas bonjour. Regardez-le s’éloigner ébaubi pendant d’interminables et douloureuses minutes, versez des larmes brûlantes. Passez à la caisse, payez vos articles. N’achetez qu’un rouleau de papier-cul en cas.

Alternative no.10 –  Finalement, merde, allez-y gaiment, obéissez servilement, tuez tous vos chouchous pour ensuite réaliser ébaubi que vous n’avez plus rien ni personne. Vous êtes seul au monde comme tous les Ovide Plouffe du monde entier. Tout seul comme un chien pas de médaille. Désabusé. Détruit.

Calvaire, c’était la pire des idées celle-là, oubliez ça.

 

Flying Bum

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