Une saison ivre

Le teint verdâtre

de la terre ivre et repue

toute ma neige bue

marquée sur l’ardoise

d’un avril prodigue

sauf un îlot frais

qui s’étire lascif

à l’orée des ifs

et habite encore l’ombre

de moins en moins

et tristement

le temps qui reste

à se fondre dans l’oubli

 

et je vois

et je trouve

les serpents

des chemins d’hiver

tracés sur la terre

de tristes mulots

surpris à découvert

par les yeux furtifs

des éperviers affamés

deux merles revenus

le monsieur et sa dame

qui chassent parmi

les branchailles éparses

qui gisent au sol délivré

en mémoire de janvier

ses grandes bourrasques

qui les ont rompues

au sol rabattues

avant que le jardinier

d’un printemps neuf

ne les offre au feu

 

et je vois

et je retrouve

une maison

de pierres carrées

qu’on ne voyait plus

ailleurs que dans ses murs

où espérer n’offre plus

la garantie d’avant

et où mourir

a été déclaré

par un roi de bon aloi

désirable et seyant

de plus en plus

avec le temps

encore lui mécréant

qui dessine au plomb

en pesant bien fort

l’agenda du jour

trace à gré les plans

l’architecture de l’effort

à se rappeler

ce qui nous échappe

encore

 

les enfants de lumière

qui ne viendront plus

compter jusqu’à cent

cinq cent tribizillions

dans leur petite cache

sous la grande bache

derrière l’orme gris

y resteront tapis

jusqu’à l’Épiphanie

et encore…

 

combien beau ce fût

de rêver là

dans les pierres

sans épitaphe

sur des mots

à oublier

l’idée même d’un temps

droit et linéaire

pour toujours annulée

à partir d’hier

après dîner

proclame en édit

le fou du roi gentil

 

attendre même

essaie de cesser

je cesse, tu cesses

on a tous déjà cessé

abandonné au temps

les soirs coupés courts

le compte des nuits

le retour des matins

des pluies de samares

et des arbres en plumes

l’odeur de peau brûlée

dans le soleil du matin

et voilà que déjà

on voit venir un été

auquel nul n’est invité

qu’un quêteux

un étranger

ne sachant où aller

 

et voilà que déjà

dans la saison ivre

d’un gosier sec

au regard mouillé

on pleure la neige

son vent cinglant

son froid lénifiant

quand elle venait

sur nos peines

infectées

nos blessures

enflammées

déposer de sang froid

sa caresse glacée.


Flying Bum

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Comment je sais ne pas souffir d’Alzheimer (encore)

Je plonge les mains dans l’eau chaude et savonneuse de l’évier et j’en sors le dernier survivant de ce qui était jadis tout un ensemble de verres à eau en vitre teintée bleue. Immédiatement me reviennent en tête des images du temps où l’ensemble était encore complet, d’un joyeux groupe d’amis répartis dans ma petite piaule par un après-midi d’été chaud et humide, chacun trinquant, un verre de sangria suintant à la main. Ces images lancent mes songes à la dérive dans les flots d’un ruisseau, un affluent du Léthé, qui coule au-delà de mes pensées conscientes. Quand je rentre de mon petit voyage introspectif, je tiens le verre bleu, immobile, savonneux, je cherche la bonne température pour le rincer et je cherche aussi le nom de celui qui a écrit : « Nous ne serons jamais plus des hommes si nos yeux se vident de leur mémoire. » Je sais que je sais son nom, que son nom est grand, que je le vénère même, mais j’ai dû le laisser traîner dans une arrière-boutique où mon esprit négligent abandonne des bribes d’informations utiles et des connaissances générales qui finissent par se confondre dans l’inventaire précis des vêtements que j’ai portés hier, les prénoms des sept nains et la liste complète des ingrédients que ma tante Colombe mettait dans sa fricassée au bœuf haché. Tout ce que je laisse traîner dans cette arrière-boutique reste suspendu dans le noir, quelques-unes de ces choses discutent entre elles, d’autres en profitent pour faire une sieste le temps que je les rappelle ou se lèvent et partent, indignées, décident que je les avais oubliées depuis trop longtemps.

À une certaine époque pas si lointaine, j’avais une très efficace assistante administrative dans mon personnel de neurones qui pouvait partir promptement vers l’arrière-boutique et retrouver dans tout ce bordel, en un rien de temps, l’objet précis dont j’avais besoin et me le rapporter à temps avant que mon esprit passe à autre chose ou que la visite s’en aille. Qui sait, peut-être s’est-elle trouvé un emploi plus payant chez la compétition ou qu’elle a pris une retraite méritée, ou qu’elle a quitté son poste sans préavis, outrée du peu de reconnaissance que j’ai pu lui exprimer. Ils l’ont remplacée par un stagiaire boutonneux qui a de la misère à retrouver son cul dans ses culottes. Pendant que je suis là, debout, à rincer un bol à soupe et que je pense encore à la citation dont je cherche l’auteur, cet idiot me ramène une photo de Jean Leloup. Crétin. Leloup a une bonne plume mais pas pour ce genre de mots.

En m’essuyant les mains, je retourne à la table de cuisine où les vieux amis trinquaient jadis à même une cuvette de porcelaine émaillée pleine à ras bord de sangria avec les verres bleus d’un ensemble de verres bleus encore intact à l’époque et j’ouvre mon laptop pour chercher le nom que je cherche. Une poussée de dopamine gicle sur ma mémoire irritée et la soulage de sa vive douleur lorsque je retrouve avec un bonheur fumant le nom de Gaston Miron. Je fouine sur quelqu’autres sujets un moment et lorsque je retourne m’occuper d’une casserole où la sauce a cramé et que j’ai laissée tremper toute la nuit, je me demande pourquoi j’ai soudainement eu besoin de me rappeler du nom de Gaston Miron. Mais, en finissant la vaisselle, je me suis mis à chanter En 1990 de Leloup, version intégrale, sans fautes. Ça prend une foutue mémoire.

Je me rappelle un documentaire sur le sujet où on disait : si tu te rappelles que tu oublies, ça va; si tu oublies avoir oublié, ça ne va plus. Alors ça me réconforte lorsque j’arrive dans une pièce et que soudainement je ne me rappelle plus ce que je venais y faire, je retourne à l’endroit d’origine avant que la raison de mon déplacement ne disparaisse de mon esprit et j’attends qu’elle me revienne tranquillement. Et ça rembarque. Exactement comme une navette à l’aéroport qui fait constamment le tour pour ramasser quiconque ne serait pas embarqué du premier coup. Si j’avais oublié avoir oublié pourquoi j’étais rendu dans une nouvelle pièce, pourquoi aurais-je fait demi-tour et attendu la navette? Je me rappelle donc que j’oublie alors tout va bien.

Quand on ne sent pas le besoin de Googler les choses. Je ne me rappelle plus très bien pourquoi moi et mon vieil ami parlions de Gaston Lepage.

–“C’était quoi le film où il jouait avec Gilbert Sicotte?” que mon vieil ami me demande.

–“Mmmmm, je ne pense pas que j’aie vu ce film-là.”

–“Oh oui, tu connais ça. Je suis certain même que tu as lu le livre. C’était écrit par une femme, son nom commence par P ou par C,” qu’il me dit.

Mon vieil ami venait de me pousser à l’eau tout habillé dans mon petit ruisseau, affluent du Léthé, qui vogue là où mon conscient n’a pas immédiatement accès aux infos. Je savais de quoi il parlait, je savais que le livre qui a inspiré le film a été écrit par une femme mais son nom ne me venait pas.

–“Paule Baillargeon, peut-être?”

–“Naaaa.” Je ne sais pas c’est qui mais je sais que ce n’est pas elle. Alors j’ai dit à mon vieil ami, pourquoi on n’écoute pas Je me souviens (…) d’André Forcier à la place, Gaston Lepage joue dans ce film-là aussi.

–“Oui, mais pas Gilbert Sicotte,” me répond mon vieil ami, il était occupé à jouer dans l’histoire du pilote d’avion cette année-là.

–“Piché, entre ciel et terre.” (pourquoi cette info est venue illico, elle?)

Quelques jours plus tard, je croise mon vieil ami à l’épicerie.

–“Pauline Cadieux!” que je lui lance avant la moindre formule de salutation.

–“C’est ça, exactement ça,” me répond-il, “mais c’était quoi le titre du livre?”

–“Ça ne m’est pas revenu encore,” que je lui réponds.

Il me rappelle quelques jours plus tard.

–“Je m’en rappelle, La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux.”

Je le rappelle encore quelques jours plus tard.

–“Puis?”

–“Cordélia, ciboire, c’est Cordélia, le titre du film!”

L’affaire était résolue en juste un peu plus d’une semaine. Sans jamais aller sur Google! À deux hommes. Quelle mémoire, quand même!

Parfois, on dirait que mon processus de récupération des informations est un vieux chien fatigué à qui ça ne tente tout simplement plus de jouer à aller chercher la balle. D’autres vont vous rapporter n’importe quoi. Et quand deux vieux cabots se parlent, c’est un peu la même idée.

Moi : “Ishhhh, ça me rappelle un film que j’ai vu, quelque chose à propos d’un cuisinier voleur et de l’amant de sa femme.”

Jean : “Oui, je m’en rappelle. Je l’ai vu en 89 à Val d’Or avec toi. Mes amis avaient vu dans ce film beaucoup plus de valeur sociale que moi. Moi je n’y voyais que de l’horreur pour de l’horreur. On a vu ce film-là ensemble toi et moi au Capitol, je crois, je venais juste de revenir d’Ottawa. Le film m’a donné des haut-le-coeur tout le long et j’ai ramé comme un malade pour ne pas vomir dans ta voiture. Quand on a passé le village de Sullivan tu t’étais mis à chantonner Take Five de Brubeck, je pense, ou était-ce Peaches in regalia de Zappa. Ishhh, je me rappelle clairement de la discussion que j’ai eue à propos de ce film avec mon frère Claude et sa femme à leur chalet du lac Sabourin.” (méchant chien, Jean, tu as tout ramené sauf la balle)

Moi : Ça me revient, ça s’appelait : Un cuisinier, un voleur, sa femme et son amant.

(bon chien, il a ramené la balle, tiens, un bon biscuit)

 Mais je ne suis jamais allé à Val d’Or en 89. Je suis formel.

On dit que les êtres créatifs finissent par compenser les pertes de mémoire en remplissant les trous de manière créative. Un jour, j’ai surpris mon voisin, monsieur Frank, à marcher sur la couverture de son bungalow, heureusement peu pentue, sa pipe allumée à la main, comme si de rien était. Pour un homme de son âge, il avait bien au-delà de 80 ans, je trouvais son choix comme lieu pour sa promenade matinale bien audacieux. Étant pris de vertige moi-même et pour ne pas risquer de faire chuter le vieil homme dans la surprise, j’ai quand même sauté la clôture qui séparait nos deux maisons mais j’ai attendu calmement qu’il redescende.

Bien qu’on ne s’était jamais vus de près avant, sauf des bonjours polis entre voisins, et que j’avais transgressé la règle de propriété privée, lorsqu’il est finalement descendu, il m’a accueilli en toute bonhomie comme si on avait nourri les cochons ensemble.

–“Mais qu’est-ce que vous faisiez là?” la seule question idiote qui m’est venue à l’esprit.

–“Oooooh,” m’a-t-il dit en anglais avec son fort accent irlandais, “je suis allé faire un tour sur la montagne aider les nonnes à traire leurs vaches, elles me donnent toute la crème que je veux, un régal des dieux.”

Ceci se passait à Tétreaultville, en pleine ville. Quand j’en ai parlé à son épouse plus tard, elle m’a dit que les seules soeurs dont elle se souvenait qui auraient pu vivre sur une montagne étaient la mission des pauvres sœurs du Bon Secours, dans leur enfance à Tuam en Irlande. La mission des sœurs montait une énorme crèche à Noël mais les nonnes ne possédaient aucune vraie vache vivante.

–“Et après avoir fait le train avec les sœurs?” que j’ai demandé à monsieur Frank, amusé.

–“Je suis allé manger le déjeuner que ma femme me prépare toujours –une trentaine de tranches de bacon avec une vingtaine d’œufs brouillés par-dessus et j’ai nappé le tout avec la bonne crème fraîche, épaisse et chaude,” et il souriait à pleines dents, “ensuite, j’étais tellement ragaillardi et reconnaissant pour le déjeuner que j’ai donné un bon bain à l’éponge à ma femme, je l’ai montée comme seul un homme irlandais sait le faire puis je l’ai promenée toute nue sur mes épaules dans la cour pour la faire sécher au soleil.” conclu-t-il en me servant un clin d’oeil complice et ringard.

Si un jour par malheur, je ne vois pas les choses venir et que j’ai à m’engager sur la route de la démence, je veux prendre la même navette que monsieur Frank a prise.


Flying Bum

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Dialogue de sourdes gourdes

Défi littéraire – L’Agenda Ironique d’avril.

 


–Je ne sais pas pourquoi, je voulais me perdre, je crois. Ce serait long à raconter.

–Cause toujours tu m’intéresses (je me demande ce qui arrivera en premier, bailler ou brailler).

–J’ai quitté la ferme. J’ai conduit jusqu’à ce que je voie l’immense Chop Suey qui brillait dans l’ombre du soir au beau milieu de ce petit bourg perdu. Je me suis arrêtée ici, j’ai pris une table et j’ai demandé au serveur combien de gens vivaient ici, dans ce trou. Il m’a observée longuement puis il m’a dit, hé bien tout dépend, qu’est-ce que vous buvez? Bière blonde, une Leffe ça ferait l’affaire, que je lui ai répondu. Il me l’a versée, il m’a observée porter le verre à mes lèvres puis il m’a dit 37 maintenant, je crois bien. Il est retourné derrière son bar où il a effacé le 36 sur l’ardoise pour le remplacer par un 37.

–Et quel rapport avec le chop suey? Je ne peux supporter le chop suey ça me constipe toujours, depuis ce jour…

–Ce n’est que le nom du bar, t’inquiètes. Jeu de mots douteux pour les anglos sûrement. Je ne les ai jamais vus en servir. Je n’ai pas bougé d’ici pendant 6 jours; le couple derrière est en cire, comme au Grévin, t’as vu? J’ai dormi sur la banquette d’une cabine et je me lavais à la va-vite dans les salles de bain derrière. Rafraîchir serait le terme juste.

–J’avais le coeur totalement en miettes, une sale affaire de coeur, j’avais dévoré un plein bol de chop suey taille jumbo. Après, j’étais incapable de chier. Il devait bien être deux heures du matin.

–Il m’appelait par le nom de mon breuvage, mademoiselle Leffe, ou disait-il mademoiselle F.? Quelquefois on apportait d’autres clients en cire qu’on répartissait dans le bar, quelquefois un vrai client prenait place mais la plupart du temps j’étais seule. Seule au Chop Suey avec le barman.

–Je pouvais ressentir toute cette merde, dure, concentrée en boulettes, là-dedans. Plein le rectum. Mais rien ne voulait sortir de là. Rien. Le mal de ventre, je ne te dis pas.

–Puis, dimanche, le barman m’a appelée au bar pour me dire que je ne pouvais pas rester pour la nuit. Nous fermons les lundis, avait-il platement dit. Et il avait l’air triste de devoir me l’apprendre.

–Je regardais une photographie des seins de Britney Spears dans un magazine assise sur le trône. J’ai enveloppé mon majeur dans une lingette humide et je l’ai inséré dans mon cul. J’ai fait un tour de reconnaissance avant de localiser quelques petites boules de merde rigides que j’ai tirées de là comme j’ai pu. À la guerre comme à la guerre!

–À minuit, il a refermé la porte derrière moi et pour la première fois en près d’une semaine, je me suis retrouvée dehors, debout sur le trottoir, désemparée. J’ai regardé à travers la vitre de la porte. Le barman passait consciencieusement un linge humide sur l’ardoise faisant disparaître complètement un 29. Il a pris une craie puis il a tracé un 28 au milieu de l’ardoise impeccable. Je ne me suis jamais sentie aussi rejetée de toute ma vie.

–Je souffrais ma vie. J’ai pris une autre lingette humide et j’ai recommencé le manège. Je pouvais sentir mon rectum lentement relaxer puis, d’autre merde qui semblait prête à descendre par elle-même, sans que je n’aie à la tirer de là moi-même. Juste l’aider un peu avec mes sphincters. Eureka! J’avais encore le coeur totalement en miettes, l’anus en feu, une sale affaire de coeur, mais je pouvais maintenant chier gaiment.

–Quelle merde, j’ai retrouvé ma voiture le pare-brise à ras bord de contraventions. J’ai roulé et roulé. Dans des chemins de terre poussiéreux, à travers des labyrinthes de maïs, de longs tunnels sous des processions de saules centenaires et j’ai fini par retrouver mon chemin vers la ferme, va savoir comment.

–Britney Spears a le nom de quelqu’un tatoué sous le galbe de son sein gauche. J’étais incapable de lire correctement. Ses seins tombent un peu maintenant, ma foi. Il me semble bien que ça commence par J, Jesse ou Justin ou Jamey, peut-être? J’ai un petit perroquet moi-même, tatoué sur les côtes sous le sein gauche mais mon ex petit copain ne s’appelait pas perroquet ou père Roquet ni Pierre Hoquet.

–Tous ces travailleurs du maïs qui m’haïssent, ces beaux gosses aux fourches qui m’enfourchent quand je m’emmerde, mes propres gosses qui me gossent, leur pervers père vers qui je crie merde, personne ne s’est jamais posé la question. Personne ne s’était demandé où j’étais passée. Il ne sert à rien de chercher, c’est comme le chemin du retour, chercher n’aide en rien. Il s’agit de trouver. Les gens se perdent, c’est tout. Mardi j’y suis revenue, me perdre encore un peu au Chop Suey. Et m’y voilà.

–Je me demande si Britney Spears tolère bien le chop suey. Si ça arrive à Britney Spears d’être constipée parfois. C’est drôle, je la vois écartillée en train de se javelliser le trou du cul au pinceau. Je me l’imagine, il me semble, avec son beau petit trou de cul tout joli, bien rose et tout ferme.

–Et toi, qu’est-ce qui t’emmène ici? Qu’est-ce que tu racontais? Allez, cause, tu m’intéresses.

 


Le Flying Bum

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A l’en-tête : Edward Hopper, chop suey, 1929

Les règles du défi se trouvent ici :

https://constantinescu685249153.blog/2021/04/04/5544/comment-page-1/?unapproved=1111&moderation-hash=12c08705c321f98734f54f5ef352b7a9#comment-1111

Extraits du Grand Livre des Lunatiques Oubliés, volume 47.


LA CHAMBRE À COUCHER


Bon matin, mon nounou.

Il te prend une stridente angoisse au ventre. Tout d’un coup. La couette. Elle est énorme, chaude, lourde, étouffante. Un monstre de lit. C’est beaucoup trop sec ici dans cette chambre, la gorge te brûle. Ton cerveau émerge de la plus lancinante façon depuis de profondes strates de sommeil, une à la fois, la conscience reprend ses droits une miette à la fois. Au loin comme loin dans la cale d’un navire immense, on dirait qu’un calorifère siffle avec entêtement, et il y a quelqu’un étendu près de toi. Une petite femme. Elle porte tes vêtements : un pantalon chinois en lin beige noué à la taille et on ne voit même pas ses pieds, un vieux t-shirt aux couleurs d’Aut’Chose, un groupe rock mort depuis bien longtemps, deux seins encore bien vivants qu’on devine là-dedans. Elle possède une chevelure brun chocolat énorme, longue, dense, épidémique. Une arborescence. Une pandémie capillaire. Ça enveloppe l’oreiller au complet, une bête ni plus ni moins, ça couvre tout le haut de son corps, ça contourne ses bras avant de s’élancer jusqu’à ton visage, s’infiltre dans tes narines. Qui sait ce qui peut se retrouver dans une chevelure pareille – des écus d’or, des lames de rasoir, un trousseau de clés, des élastiques, des vieilles broches, des nids de fées perdues.

Il existe des probabilités mathématiques que tu n’aies pas couché avec elle, couché on s’entend, pas dormi seulement, mais elle est bien là, allongée contre toi, elle porte tes vêtements. Elle tient aussi une de tes paires de bas favorites dans une main. Verts fluos avec des perroquets imprimés. Cela a dû la faire rire, être énormément drôle. À un autre moment. Plus du tout amusant maintenant avec toi à côté flambant nu. Il y a deux portes fermées, côté cour et côté jardin. Sur le chevet de ton côté, tes cigarettes, ton briquet de brocante, ton porte-monnaie et un petit sifflet. La femme ne bouge pas d’un poil. Tu es frappé par un doute terrifiant, qu’elle serait morte, peut-être. Son visage totalement obscurci par ses cheveux intergalactiques. Elle est soudainement effrayante.

Qu’est-ce qu’un gars peut faire? Qu’est-ce que tu aimerais voir se produire?

>Parle, fille.

Tu ne comprends pas. Tu ne comprends rien.

>Parle, fille.

>Parle, à la fille.

–“Est-ce que je pourrais récupérer mes vêtements?” tu lui demandes, à répétition, en tapotant doucement sur une section nue de son épaule.

Finalement, tu sens un mouvement. Elle n’est pas morte.

–“Non,” marmonne-t-elle, elle se retourne et reprend son inquiétante immobilité.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’excuse, comment tu t’appelles, j’en ai aucune idée.”

–“Là, mon nounou qui se rappelle plus de mon nom, tu décrisses d’ici avant que j’appelle la police,” grommelle la fille pas morte en se retournant vers toi et te voilà encore pris dans la sinistre épaisseur de sa chevelure d’enfer.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’appelle Léon.”

Aucune réponse.

Elle n’appellerait pas la police. Non? Tu penses? Tu aimerais bien savoir l’heure qu’il est. Tu devais rejoindre ta douce, Adéline, à ton appartement, tôt ce matin.

>Tu t’habilles.

Tu farfouilles dans une pile de vêtements et tu trouves quelque chose qui a l’air assez grand pour toi : un grand coton ouaté qui dit “Spartiates Escrime 1974” et des culottes courtes qui te plongent dans la plus inconfortable confusion. Culotte? Bermudas? Shorts? Capris peut-être? Adéline le saurait, elle. Chère Adéline.

>Tu prends le sifflet

Tu mets le sifflet dans ta poche avec le briquet de brocante, le paquet de cigarettes, ton porte-monnaie.

>Côté jardin

Tu ouvres la porte côté jardin. C’est un placard. Dedans, un panier d’osier qui déborde de fringues sales, un tas de vêtements multicolores accrochés bien en ligne sur une large pôle, sur la tablette une photo de la fille pas morte, debout au sommet d’une montagne, les poings brandis vers le ciel en signe de victoire. Un beau corps, quand même.

>Côté cour

Tu te bats avec le rideau de bricoles en guirlande qui sert de porte, tu fonces tout droit vers une autre porte, une vraie celle-ci, tu sors, tu la claques derrière toi et tu t’engouffres dans une sombre cage d’escalier cinq étages de profond pour enfin percer ta voie vers la lumière du jour.


LA RUE


De l’autre côté de la rue, il y a un bar triste à chier, un ramassis sordide de solitudes et de cirrhoses – juste comme tu les aimes. Si tu entres là, tu pourrais innocemment poursuivre la nuit là où tu l’avais laissée, ne jamais plus avoir à te réveiller avec la fille pas morte. Ce côté-ci de la rue, un autobus s’en vient. La 47, qui va jusque chez toi.

>Prendre l’autobus.

Tu te sens tordu par en-dedans dans le bus. Quelque chose de toi était encore intégral, intact à l’intérieur, hier encore mais apparemment tout n’est plus en place comme c’était. Ton canal lombaire? Ta vésicule biliaire? Ton méat urinaire? Ton âme? Quel mot Adéline utiliserait-elle, ton essence divine? Ton essence divine a de toute évidence manqué de gaz un peu. Les odeurs dans le bus sont terribles, qui peut bien vouloir manger des frites grasses à cette heure du matin, tes fonctions olfactives s’éveillent ébaubies à ce qui pourrait bien être l’odeur insupportable de l’incontinence matinale. Il n’y a guère que deux sièges disponibles. Un vers l’avant qui porte des taches de vomi et un plus vers l’arrière près d’un homme occupé à compter ses doigts tout haut, furieusement.

>S’asseoir près de l’homme

Ton regard en arrache à quitter des yeux une large coupure sur le menton de l’homme. Une lacération. Une tranchée. Ça pourrait s’arranger avec neuf points de suture. Non, avec quatorze points de suture. Ton ex-beau-frère a déjà eu besoin de quatorze points, tu sais ce que c’est, un soir où il avait défoulé sa rage en frappant à grands coups de poings sur un pauvre aquarium dans un greasy spoon chinois. Pauvres poissons.

–“VA CHIER,” gueule l’homme au menton lacéré. “VA CHIER, tu vas me l’infecter! Tu peux pas aller t’asseoir ailleurs?” Il se lève maintenant, se plante devant toi, menaçant mais titubant également. Il n’est pas si grand que ça, mais il tempeste sérieusement. Avec tous ces gens dans le bus, tu n’as pas vraiment beaucoup d’endroits où fuir.

>Frapper l’homme

Tu ne peux pas faire ça.

>Parler, à l’homme.

–“Désolé, je n’essayais pas d’infecter quoi que ce soit.”

–“Tu m’as coupé à la grandeur de la face, innocent,” hurle-t-il pendant que son visage prend les couleurs d’une fureur incroyable. “Il m’a arraché les ongles!” crie-t-il s’adressant aux passagers terrorisés en leur montrant ses mains. “Il m’a arraché les ongles d’orteil,” témoigne-t-il avec volubilité à la foule ébaubie. Il t’enfonce l’index droit dans le sternum comme un ultime ultimatum.

>Souffler dans le sifflet.

Tu pousses avec acharnement tout l’air de ton thorax dans le sifflet. C’est un réveil-matin de l’enfer, c’est un klaxon d’automobile, c’est une chanteuse d’opéra hystérique. L’homme au menton lacéré bat en retraite. Le sifflet continue à siffler. Une femme avec un poupon enfoui contre elle dans son kangourou fait de grands non de la tête. Le petit est réveillé, il braille sa vie.

–“Pour l’amour de Dieu, allez-vous arrêter ça? Il dormait, pauvre ange.”

>Arrêter de siffler

Le sifflet tombe de ta bouche avec un long filet de bave qui le suit.

>Parler, à la femme

–“J’essayais juste de me protéger le cul, vous avez bien vu qu’il me menaçait.”

–“Laissez-le donc tranquille, pauvre homme, il est fou vous voyez bien, il n’y peut rien,” explique maman kangourou.

–“Je suis peut-être fou, moi aussi, va savoir,” que tu affirmes dans l’espoir qu’elle te foute la paix elle aussi.

–“T’es pas encore assez fou. Pas comme lui, en tous cas.” Puis, elle roule des yeux dans tous les sens.

–“Je le suis, ça se voit bien que je suis fou, regarde mes… cu… mes… ridicules… bermudas?”

–“C’est pas des bermudas, ça, c’est une jupe culotte.”

>Arrêter ça là.

La 47 arrive près de chez toi. Tu pourrais rester là, continuer la promenade, défendre ta déficience mentale auprès de maman kangourou. Lui raconter ce que tu sais faire avec un coupe-ongles un coup inspiré ou tes rêves aussi récurrents que dérangeants qui impliquent la grosse fille qui habite en-dessous de chez toi.

>Descendre de la 47


L’APPARTEMENT


Tu cours, tu escalades jusqu’au troisième sans presque toucher au sol, tu essaies désespérément de détecter dans l’air des filets du parfum d’Adéline, son gros savon naturel à l’ortie sauvage, le secret de ses aisselles assez fort pour lui mais conçu pour elle, la musique délicate de ses orteils sur le plancher de bois franc. Tu arrives finalement à la porte de ton appartement.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Retrouver la clé

Tu n’as pas tes clés. Tu ne te rappelles même pas avoir déjà vu tes clés dans un espace-temps relativement rapproché.

>Défoncer la porte

Tu ne peux pas faire ça.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu as perdu tes clés.

>Ouvrir la porte

Ah non, la porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés, commence à te faire à l’idée.

>Ouvrir la porte

L’hostie de porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés. Sont où, encore, tes tabarnak de clés, calvaire?

>Chercher des clés, encore

Dans les cheveux de la fille pas morte, as-tu regardé comme il faut?


Flying Bum

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Maudit moron

Pas chanceux le maudit moron. Il fait les allées dans les rayons du saisonnier et il taponne les boyaux d’arrosage à la recherche de la flexibilité parfaite, l’épaisseur indestructible. La verte semble lui plaire mais encore la noire en caoutchouc naturel ferait bien son affaire. Impossible de faire un choix. Ce sera les deux modèles, finalement. Avec des bagues pour les accoupler. Deux arrosoirs circulaires l’intéressent également. On prend les deux. Il a les bras bien pleins, une montagne chambranlante. Il quitte le rayon du saisonnier, passe devant la zone animaux de compagnie, la pharmacie, la longue lignée de paniers de broches regorgeant de bidules de toutes sortes qui font semblant d’être en solde. Le maudit moron passe par une caisse fermée et continue vers la sortie comme si de rien n’était. Il passe devant l’homme avec le veston et le chapeau pleins de pins qui quête les piastres Canadian Tire aux clients qui n’en ont rien à branler. L’homme le salue vaguement, lève vers lui une main arthritique et veineuse.

Le maudit moron, c’est Lucien Sévigny, quarantenaire. Lucien voudrait bien se faire attraper. Le maudit moron réalise que se faire attraper c’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Il rentre chez lui penaud avec le matériel qu’il n’a jamais payé.

Il y a deux mois de cela, Lucien a passé sur le corps de la fille d’un voisin, une fillette de sept ans, avec son gros pick-up. Il reculait dans son driveway, son café en équilibre d’une main, tenant le volant de l’autre. Il regardait dans ses miroirs avec beaucoup d’attention parce que même un moron sait que c’est lorsqu’on recule qu’on bute des objets ou des gens. Mais pas cette fois. Il était fort occupé à siphonner une lapée de café bouillant et pensait à ce qu’il allait manger pour dîner lorsque c’était arrivé. Le moron s’était précipité derrière son camion pour voir s’il l’avait endommagé ou sali et il était resté très surpris de la taille de l’enfant. Elle était si petite, des petites jambes tout en tendons, en os et en peau. Un genou râpé à l’os et l’autre jambe déboîtée, quelque chose ne semblait plus vraiment à sa place sous la peau de la jambe qui prenait une coloration bizarre soudainement.

C’était en avril. Après il y eut les visites à l’hôpital, les graffitis et les signatures sur le plâtre, les excuses interminables. Lucien dans le salon de ses voisins tenant une carte, un énorme bouquet de fleurs mélangées, une boîte de fraises et d’ananas plongés dans le chocolat. La mère de la petite qui disait : –“On a été bénis des dieux.” Le mari qui réplique : –“Ça aurait pu être bien pire que ça.” Il regardait le moron avec des yeux attendris. –“On n’est pas fâchés. Ça aurait pu être n’importe qui –un stupide ado à casquette à l’envers, la pédale au fond qui aurait fui la scène après nous l’avoir tuée”– Le mari hochait de la tête, sa femme déposait affectueusement sa main sur celle de son mari. –“On est contents que ce soit toi, vraiment contents. Merci, Lucien.”

Le moron a longtemps attendu que la culpabilité embarque, mais elle n’est pas venue. Il se sentait un peu au milieu de nulle part, désemparé, vide. Les soirs de semaine, il s’écrasait tout habillé dans son lazy-boy, la télé allumée pas de son. D’autres fois, assis dans son gazébo, il fixait longuement le ciel gris sombre foncir tranquillement au-dessus de sa maison. Sa femme venait le chercher. –“C’est de ça que tu as l’air  toé aussi, un gros blob gris qui noircit tranquillement au-dessus de la maison, reprends-toé, chose, s’coue-toé!” râlait la femme. “Reviens-en, ciboire!”

Lucien était allé voir sur Google Les dix indicateurs de la psychopathie et des comportements psychopathiques. Parmi ceux-ci, l’absence de culpabilité ou de remords. C’était peut-être lui, ça. Un parfait démon moron qui se tapissait dans l’ombre tout ce temps à planifier son coup, attendait la bonne opportunité et s’était finalement emparé de son esprit.

En juin, la sécheresse s’était installée. Le gazon de Lucien jaunissait à vue d’œil. Lorsqu’il marchait dessus, nu-pieds, une étrange sensation de marcher dans un énorme bol de croustilles. Mais il marchait et marchait partout sur son gazon jaune et mourant. Sa femme disait qu’il avait un désordre affectif saisonnier.

–“C’est pour l’automne et l’hiver ça, on est en été, calvaire.” que répondait le moron.

Elle rajoutait : –“On ne sait pas, peut-être ce soleil qui n’arrête jamais jamais.”

Debout dans son driveway, nu pieds, il disait à sa femme se sentir exactement comme ça en pointant de la main l’immense pelouse brûlée, les arbustes décrépits de sa haie mourante, l’horizon poussiéreux d’une banlieue déprimée.

Pour reprendre du moral un brin, le moron se pointe au Walmart, allée des valises. Il s’en choisit une belle grosse sur roulettes. Lucien savoure le doux roulement à billes sur le plancher de terrazo. Il passe par le rayon des vêtements pour hommes. Il ramasse quantité de bermudas aux couleurs ridicules, des bobettes, des chaussettes aux motifs incroyables, des t-shirts avec des messages irrévérencieux et il remplit la grosse valise à ras bord. Il se dirige vers la caisse, embarque la valise sur le tapis roulant et examine la caissière à peine pubère qui sue à tourner la valise dans tous les sens pour trouver le code-barre. La jeune fille dit :

–“Elle m’a l’air pas mal pesante.”

–“Effectivement,” ajoute le moron en souriant.

–“Monsieur, je vais devoir l’ouvrir pour voir.”

–“Paye-toi la traite, jeune fille.”

La caissière dézippe la valise et l’ouvre. Elle regarde le contenu et après un grand respir théâtral elle dit : –“Attendez une minute, monsieur, je vais devoir appeler un gérant.”

Le fille lui fait des grands yeux de truite morte et une moue de diva contrariée. Lucien reste bien planté là. Il se décroche et s’ouvre un sac de croustilles devant les yeux ébaubis de la duchesse de la caisse 6. Après quelques croustilles, il pousse son haleine de Doritos directement vers le nez de la caissière qui fait maintenant des faces de princesse offensée. Quand le gérant arrive, il sourit à Lucien et lui dit : –“Je suis désolé, monsieur. Ça arrive souvent ces choses-là. Les enfants qui s’amusent à bourrer les valises avec n’importe quoi. Je suis vraiment désolé pour les inconvénients,” dit-il tout en vidant la valise. “Allez, scanne la valise pour le monsieur, Carolane.” Dans toute l’histoire du Walmart, on aura jamais vu une valise se faire scanner avec plus de dégoût que ça.

Le moron se rappelle de son larcin. Il se dirige au cabanon et revient avec les boyaux, les adaptateurs, les arrosoirs. Il examine l’état lamentable de son gazon jaune et sec, des grandes plaies brunes ici et là où toute trace de végétation est complètement disparue. La sécheresse ne va qu’en s’aggravant, des restrictions s’appliquent, pas d’arrosage entre 7 heures du matin et 7 heures du soir. Mais le moron n’a rien à cirer des stupides règlements, il y va de la vie de son gazon. Il déroule les boyaux, les étale, les connecte, place ses deux arrosoirs de façon stratégique. Il place le débit des arrosoirs à maximum et ouvre le robinet. Rien de moins que les fontaines de Bellagio qui s’agitent dans le ciel de la banlieue. Un pur ravissement pour l’œil.

Le voisin se pointe. –“Tu sais qu’on est en pleine sécheresse, hein?”

–“Ça m’a tout l’air.”

–“Vas-tu vraiment… je veux dire, tu ne vas pas attendre à sept heures? C’est quoi ton plan, exactement?”

–“Mon plan, c’est le grand plan miracle de la pluie artificielle. Mon offrande personnelle à la nature.”

Bellagio a continué d’opérer sa magie toute la journée, toute la nuit. Le lendemain matin, le moron réalise que certaines parties hors d’atteinte ne sont pas arrosées. Il se précipite au centre d’achats. Ça vient tout juste d’ouvrir. Lucien se prend une de ces plate-formes roulantes, se précipite dans la section saisonnier et empile. Trois rouleaux de boyaux de cent pieds, des boîtes de valves et de coupleurs de toutes sortes, des contrôleurs de débit, des arrosoirs en jets en acier inoxydable, des arrosoirs rotatifs, des arrosoirs pivotants. La caisse libre-service est libre; l’ado boutonneux en charge regarde ailleurs, il discute avec un autre ado d’un lézard fraîchement tatoué sur l’avant-bras de celui-ci. Lucien ressent un petit creux, ramasse au passage une boîte complète de chocolats fourrés au beurre d’arachides. En passant la porte coulissante, l’alarme sonne. Une voix robotique le somme de s’arrêter et d’attendre un préposé. Le moron s’arrête un moment, grignote un morceau de chocolat fourré au beurre d’arachides, personne ne vient. Un client s’apprête à entrer, entend l’alarme.

–“C’est là qu’on te pogne, hein?” dit-il en souriant et en continuant son chemin.

Le moron pousse le chariot jusqu’à son pick-up, décharge son voyage et entre tranquillement à la maison. Sa femme se tient dans le driveway avec la belle grosse valise de Walmart. Elle ouvre le coffre de sa voiture et y hisse péniblement la valise.

–“Je serai au Holiday Inn sur Taschereau si jamais tu retrouves tes esprits un jour.”

Le moron assemble son système d’irrigation nouveau et amélioré bien calmement. Des heures de plaisir intense sous le soleil de plomb. Tout est là, méchante plomberie qui jonche le parterre. Il crinque la pression au maximum, observe ravi les jets d’eau qui fusent en tous sens, il sent une fraîche brume partout sur son corps et son visage et il est heureux. L’orgie d’eau, un ballet détraqué de jets qui dansent dans le ciel, c’est de toute beauté de voir ça. Il s’imagine maintenant le scénario. Il opère les gicleurs jour et nuit. Le terrain sera marécageux par endroits mais le gazon redeviendra vert, majestueux à travers la désolation de la banlieue. Un appel anonyme sera reçu aux services des travaux publics de la ville. Le Walmart constatera un gouffre immense dans ses inventaires de matériel d’arrosage. Les pièces du casse-tête vont se mettre à s’emboîter.

Le moron entend presque les sirènes au loin qui s’approchent de sa maison où la police lui passera bientôt les menottes. Ils le placeront dans une pièce sombre au sous-sol du poste de police et le feront suer abondamment sous deux énormes projecteurs. Le moron leur exprimera toute l’insignifiance de son existence, la misère profonde des êtres comme lui et les démons qui envahissent leurs esprits perdus, la triste vacuité de leur vie et toute cette sorte de choses –les flics ne goberont rien de toute cette merde– ils vont le sonner, le frapper, lui tordre le cou jusqu’aux aveux, le traiter de maudit moron et le laisser pourrir dans une cellule froide et humide pour dix ans minimum.

Deux agents en bicyclette arrivent finalement sans tambour ni trompette devant la maison du moron, un jeune homme et une jeune femme en tenues impeccables malgré les ridicules culottes courtes. Ils lui demandent poliment de couper l’eau et rédigent en silence un constat d’infraction de 500 dollars. Ils lui remettent en mains propres en le remerciant de sa collaboration, le moron dit merci en souriant.

Dès que les policiers tournent le coin, les fontaines repartent de plus belle, Lucien Sévigny rentre son pick-up dans le garage, ferme la porte derrière lui et laisse tourner le moteur, maudit moron.


Flying Bum

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Trois petites vite

On ne peut pas tous être Michel Pagliaro

Rémi Doré capotait sur Michel Pagliaro. Il disait à qui voulait l’entendre qu’on ne l’avait pas baptisé avec quatre notes de musique pour rien. On avait juste à le regarder aller. Les filles lui arracheraient sa chemise sur le corps. Quand il s’était laissé allonger les cheveux et s’était mis à porter des lunettes de soleil vingt-quatre heures par jour à l’intérieur comme à l’extérieur, comme Corey Hart, tout le monde s’était mis à rire de lui. Il disait qu’il n’avait pas le choix, qu’il avait des yeux roses. On était alors en neuvième année. C’est en dixième année qu’il avait dit au professeur d’éducation physique qu’il ne pouvait pas aller dans la piscine parce qu’il n’avait pas de maillot ni de serviette. Il ne voulait juste pas enlever ses lunettes fumées. Ou montrer son corps maigrichon. Le professeur l’avait poussé tout habillé dans la piscine et ses épais pantalons en corduroy étaient restés collés après ses minces pattes tout le long du cours d’algèbre, de culture religieuse aussi. Et puis, Sylvie DeLaCouture nous a raconté après une danse de gymnase d’école que Rémi Doré lui avait confessé, un soir qu’il était paqueté raide, que quelquefois il se tartinait les deux couilles avec du beurre d’arachides et qu’il laissait au bichon maltais de sa mère le soin de les nettoyer pendant qu’il se branlait gaiment. Le plus drôle c’est que tout le monde savait que Rémi Doré n’avait qu’une seule couille. Une sale chute en bas d’un arbre. Après son déménagement, l’été avant le collégial, quelqu’un m’a raconté qu’il avait triché avec son âge et qu’il était serveur à la taverne Dagenais, bien qu’Adrienne Portugais m’ait raconté que Pélo lui avait dit l’avoir vu à l’Iroquois vendre de l’acide pour le clan Dubois et sa meilleure amie Carmen Picard  avait confirmé le fait mais en rajoutant qu’il était maintenant en-dedans mais Pélo avait ajouté qu’Adrienne Portugais l’avait vu opérer les tasses rouges de Beauce Carnaval à la foire agricole de Saint-Hyacinthe pas plus tard que la semaine passée, enfin, elle jurait que c’était lui. Ce que je sais c’est qu’il s’était fait déclarer mineur émancipé pour échapper à son trou-de-cul de père et qu’il était déménagé quelque part en région, assez loin pour ne jamais plus tomber par hasard sur lui. C’était mon ami malgré tout. Alors j’ai dit à tout le monde qu’aux dernières nouvelles que je tenais de source sûre, Rémi Doré se tapait maintenant dans les deux-cent-mille piastres par année à opérer un bateau de pêche en Alaska. Même chose que j’ai entendu quand plus tard j’ai revu Sylvie DeLaCouture qui m’a dit que Pélo lui avait raconté la même histoire, sauf que c’était aux Bahamas.


Laver laver

Enfin deux minutes seule pour aller niaiser sur internet. Elle dépose son verre sur le bureau de façon plutôt brusque, le jus a tout éclaboussé.

–“Merde”, se dit-elle examinant le dégât tout en se léchant goulument le bout des doigts. Elle court à la cuisine chercher des serviettes de papier mais il n’y en a plus, plus d’essuie-tout dans la salle de lavage non plus, elle attrape un t-shirt sale dans le panier.

–“Laver, laver…” qu’elle se met à chantonner tout haut.

Une voix grave d’outre-tombe répond : –“Savez-vous savonner?”

Penchée à nettoyer, elle se redresse droite comme une barre, sa colonne vertébrale pisse la sueur comme une rivière. La raie de ses fesses, on se garde une petite gêne. Les petits poils folichons sur la base de son cou se dressent raides comme des clous de six pouces. Ses oreilles brûlent. Flabergastée, elle se risque timidement du bout de la gueule, craintive.

–“Laver, laver.”

–“Savez-vous savonner?” répond encore la voix.

Les pupilles en proie à des vibrations incontrôlables, les lèvres tremblantes, sa tête à la peau maintenant blanche tourne lentement scannant la pièce scrupuleusement. Elle perçoit un bruissement, comme un froissement de tissu. Ses mains parcourent son visage puis son torse. Ses mains sentent à travers ses côtes son coeur s’affoler là-dedans. Pou-poum, pou-poum.

–“Lav…” entreprend-elle sans être capable de finir les mots.

Dehors, tout est noir. Elle regarde partout et nulle part en même temps. Elle fixe le dégât de son verre de jus.

–“Laver, laver, savez-vous savonner,” reprend la voix mais plus douce cette fois.

Ne sachant plus comment réagir, quoi faire, où aller. Crier ou se taire. D’où ce bruit vient-il. Pourquoi mes jambes veulent plier. Ses yeux roulent au fond de leurs orbites, ses grandes mains viennent se rejoindre une sur l’autre sur sa bouche aux grandes lèvres maintenant violettes.

–“C’est moi,” reprend la voix, “c’est moi, maman.”


Musique à bouche

En deux tours de tête et trois pas de trois, Adéline avait déjà fait le tour du Musée de l’Insignifiance de Tiblemont. Ses mots à elle, plate, plate, plate. La dérision est un mystère pour Adéline.

J’essaie toujours de voir le beau côté de toutes choses. Mes mots à moi, au moins la visite est gratuite.

On était plantés devant une vielle boîte de poivre McCormick en tôle, montée sur un socle avec un petit descriptif drôlatique sur un carton plié en deux, comme si ça avait pu donner de l’intérêt à la chose. Le seul intérêt qu’elle aurait pu y voir c’est un vague souvenir de Chez Mémaine où on allait jadis manger un spécial du jour à trois piastres et vingt-cinq et qu’il traînait toujours une boîte de poivre McCormick en tôle sur la table. Les jours heureux. Ou ça l’allumait de savoir que le Musée de l’Insignifiance de Tiblemont était le dernier arrêt de notre long périple avant Lebel-sur-Quévillon et c’est là que j’ai allumé pour la première fois. Pour Adéline, nos vacances étaient essentiellement à propos de tourner une page.

Ses mots à elle. Ça ne fonctionne plus. Nous deux.

Pour moi, nos vacances n’étaient pas à propos de tourner une page. Mes mots à moi.

Alors nous sommes là à Tiblemont, Québec, Musée de l’Insignifiance. Mon idée à moi. Dès qu’Adéline avait démontré des signes avant-coureurs que je devrais bientôt me préparer à une transformation personnelle (nouveau statut, nouvelle garde-robe, nouvelle coupe de cheveux, nouveau compte “Cœurs à prendre”), j’avais aussitôt donné un dépôt sur ce magnifique motorisé pour l’emmener faire son voyage de rêve à Lebel-sur-Quévillon. Je lui avais promis de réaliser son rêve, sur la tête de ma mère pis toute. Une opportunité exceptionnelle. Une aubaine. Un Ford Éconoline adroitement pimpé en confortable baise-o-drôme, avec seulement 300,000 kilomètres au compteur!

Juste ça, ça valait le voyage, disait-elle le visage soudainement radieux, en me pointant du doigt une touchante pieuvre-jouet en douce peluche à peine usée. Pas cher. Trois piastres. Ça vaut même pas la peine de pas l’acheter, ses mots à elle.

Mes mots à moi. Vraiment? Je tente toujours de voir le bon côté des choses, dans ma tête je tourne les choses dans tous les sens et là, je ne trouve rien.

Une pieuvre, ça possède trois cœurs, savais-tu ça?, mes mots à moi. Ça fait beaucoup de cœurs à briser dans une seule journée, non?

Elle marinait sur place dans son propre silence ébaubi.

Elle est demeurée comme ça jusqu’à Lebel-sur-Quévillon. Puis jusqu’à Montréal tout le long du trajet de retour. Dans mon livre à moi, c’était la chose la plus gentille qu’elle pouvait faire dans les circonstances. La plus belle chose qu’elle n’avait jamais faite pour moi. Ces deux longues journées de silence m’ont laissé amplement le temps de penser . . . à la note d’harmonica.

Au Musée de l’Insignifiance de Tiblemont, j’avais lu devant l’exhibit en question qu’un type, après avoir travaillé trente ans sous la terre à Lebel-sur-Quévillon, s’en retournait seul dans son bled natal en Beauce. Pas aussi riche qu’il ne l’avait cru au départ. Une petite patrie qu’il ne reconnaîtrait probablement même plus. Une place qu’il n’avait pas revue en trente ans. Mais il devait abandonner sa vie, son logement de mineur à un plus jeune. Il avait pris l’harmonica –le même harmonica qui trônait encore sur son socle– et aussitôt qu’il avait poussé une note, il l’avait redéposé sur le socle avant de tourner les talons. Le pauvre homme avait tout de suite su que c’était là la note la plus triste au monde. Et le petit carton sur le socle près de la musique à bouche abondait : Cet harmonica émet la note la plus triste au monde.

J’ai pensé à cette note d’harmonica tout le long du voyage de retour.

D’une certaine façon, j’y pense toujours.


Flying Bum

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Radio macaroni

Elle

Suspendue à un fil
n’appartenait à rien
ni à personne
mais rêvait à l’homme qui
allume de ces nuits

Comprenez ça,
elle n’existe pas
ni le château
aux longs rideaux
dans l’eau

Vous devinez
que cette histoire
est triste à boire

Que tous les mots
tous ces beaux mots
je les ai volés à bien des bozos

Les mots qui nous hantent
pour un instant de folie
et ceux qui disparaissent
dans l’oubli

Jusqu’à vous mes amours passées
pour ne jamais vous oublier
car on finit toujours par effacer
le nom de ceux qu’on a juré d’aimer

J’sais pas si c’est moé
qui est trop p’tit
p’t-être ben qu’le vent m’emporte

J’ai l’goût de m’en aller quelqu’part
j’voudrais sacrer l’camp
plus ça va, plus ça devient mort
c’tait plus beau avant

J’ai mis des ailes à mes bretelles
un stéréo dans mon cerveau.
J’ai l’univers dans ma cuillère…

Je fumerais du pot
je boirais de la bière

Mais

Je dois retourner vers le nord
L’un de mes frères m’y attend.

C’est là que je m’r’trouverai tout nu
le jour où moi, j’en pourrai pu

J’ai laissé mon jeu d’aquarelle
sous le banc de bois

J’peux pas faire autrement
ça m’fait d’la peine
on vit rien qu’au printemps,
l’printemps dure pas longtemps.

Elle
c’est un loup, une tourterelle
c’est un animal étonnant
elle

A s’parfume à térébenthine

Une fine odeur subtilissime
que le vent cache dans l’if
le sapinage et les épines
aussi fine que le souffle
de deux ailes d’abeille
qui monte aux narines
et que ravi on découvre
si
on cherche vraiment
si
on ferme les yeux
si
on s’aiguise le nez
assez pointu
assez longtemps

si aussi
on se meurt d’elle

tout le temps

Temps

Dans le lit défait
Des rivières fatiguées

Tout l’monde est malheureux tout l’temps

Tout l’temps.


Flying Bum

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Merci (pas nécessairement dans l’ordre, amusez-vous à les démêler) à Charles Aznavour, Lucien Francoeur, Pierre Flynn, Jean-Pierre Ferland, Diane Tell, Robert Charlebois, Francine Raymond, Félix Leclerc, Plume Latraverse, Pierre Harel, Claude Dubois, Paul Piché, Didier Barbelivien, Gilles Vigneault. Quelques italiques à moi.

Le TERRIBLE variant Abitibi

Une mutation génétique serait à l’origine du pire variant de la Covid-19 étudié à ce jour. Le coronavirus aurait trouvé un environnement propice dans des ancules de forme sphérique (kystes anculés) qui sont apparus sur une espèce de poisson cousin de la truite, le rosin moucheté (rosanus picotis piscis), espèce qu’on croyait disparue et qu’on trouvait essentiellement dans la rivière Tarrieuse dans le nord-ouest de l’Abitibi. Voici une vieille illustration d’époque qui fut ramenée par les premiers zoologistes à avoir prelevé des spécimens dans les années 20 du siècle dernier. On peut y voir un rendu artistique du rosin moucheté, deuxième à partir du haut sous le numéro 153.

Hunanus

Les scientifiques s’entendent pour identifier la source de la mutation à une espèce botanique non-indigène retrouvée dans la rivière Tarrieuse. Lors d’une prolifération épidémique (qualifiée de catastrophique) de rats musqués survenue en 1931, des habitants riverains de la Tarrieuse originaires de Lituanie auraient utilisé des semences rapportées de l’Europe de l’est pour tenter de faire pousser une variété de riz sauvage (Zizania Oryzae) dans la rivière Tarrieuse pour dévier l’intérêt des rats musqués et ainsi protéger leurs récoltes de patates. On attribuerait même cet événement comme étant l’origine première de la présence de riz sauvage dans les lacs du nord-est ontarien avec des poussées jusqu’au nord du Manitoba. Le riz dont se serait nourri le rosin moucheté aurait provoqué la mutation à l’origine des ancules sphériques où le coronavirus aurait trouvé un environnement propice à la déviance. Les scientifiques ont tout logiquement baptisé le variant du nom de la région, le variant Abitibi.

Poisson (Spécimen récemment capturé dans la rivière Tarrieuse montrant la présence de l’ancule sphérique sur le dos du rosin moucheté)

À compter du 1er avril, le département de la santé publique demande à la population locale avoisinant la rivière Tarrieuse et ses confluents, spécialement les pêcheurs sportifs, de pratiquer une vigilance de tous les instants et de le rapporter immédiatement aux autorités compétentes s’ils surprenaient un rosanus à sphère anculée.

Vous l’aurez su ici.

Merci, Flying Bum

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Écoute

Écoute,

Perdu dans ma propre tête

Dehors le pire capharnaüm

Mon bain comme un jardin détraqué

Mon banc un plan pour s’évader

J’implore une toute menue force en moi

Qui se tiendrait prête

Au moins pour me rendre

Pisser sur une flambe d’eau

Chier des baies de sureau

Traverser le bois jusqu’aux barbelés

Jouer de la flûte aux vaches

Ou t’appeler dans la brise folache

 

Écoute,

Tu sais que les choses le long des périples

Ne sont que l’ombre de ces mêmes choses

Le temps les tire et les pousse

Avec lui en tous sens insensés

On ne peut qu’y marcher le temps qu’elles sont là

Ailleurs et ici et là parfois

Si leur présence existait

Comme on sent un baiser venir

Il faudrait fermer les yeux

Pour enfin les voir

Vraiment être là

Et personne ne te croirait

 

Écoute,

L’un contre l’autre

Nous sommes nichés

Contre la courbe la plus pentue

De la route qui s’en va où

La promesse n’est jamais venue

Appuyés sur le vide

À s’échanger des diamants bruts

Contre des bijoux taillés dans l’os

De nos bras cassés

Et nos rêves fracturés

À l’ombre d’un frêne

Le coeur rongé par l’agrile

Et dans la lumière de cinq heures

Tu fronces des sourcils

Que je n’ai jamais vus

Qui ne m’ont jamais cru

 

Écoute,

Perdu dans ma propre tête

Une mappemonde sans mots

Et la chatte n’y trouve plus ses petits

Une mère ses marmots

J’ai jadis mouillé un lit moi aussi

Et je repisserai un jour bientôt

Des mers de chinon et de merlot

Dans un amer lit de mer lasse

De lac ou de ruisseau

Voir couler les heures

À espérer encore une peau

Une pêche ou un radeau

Rentré de son odyssée d’un matin

 

Écoute,

J’entends toujours le chant des mots

Et les grands coups de sabot

D’un troupeau de têtes heureuses

À voir tant de choses passées

Siffler un refrain de lendemains

Et la force menue en moi sera prête

Je courrai nu à travers les framboises et les mûres

Drapé des plus beaux mauves de l’arc-en-ciel

Cherchez en vain où je les aurai puisés

Que le rouge de mon pauvre sang

De vin mauvi pour toi encore plus beau

Même qu’un rose matin d’avril

 


Flying Bum

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Chacun sa cage

En arrière de mon école élémentaire, au fond de la cour, il y avait une grosse cage en acier rouillé. Innocent enfant, je pensais qu’un cirque quelconque s’était débarrassé d’un vieil ours et de sa cage, trop vieux pour continuer de faire des pitreries devant une foule d’enfants morveux et ravis. Que l’ours était mort depuis et que la cage rouillait tranquillement là où on l’avait abandonnée. Sa porte maintenant soudée, on était tous embarrés dehors. Grande gueule, je racontais l’histoire de l’ours aux copains qui m’écoutaient ébaubis. Je lui avais inventé un nom de scène, un costume, essentiellement un tutu bleu poudre et un chapeau-melon rouge, toute une histoire à coucher dehors. À l’époque, nos mères nous menaçaient de nous vendre au cirque si on racontait des mensonges, lorsque nous étions particulièrement turbulents ou si on avait fait des coups pendables. Moi enfant, j’écoutais fidèlement une vieille émission, l’enfant du cirque, sur la grosse télé noir et blanc en bois du salon familial et je pense bien que cela ne m’aurait pas dérangé qu’elle mette ses menaces à exécution. Au contraire, je me voyais, heureux, ouvrir la parade du cirque sur la rue principale d’une ville inconnue au son de la fanfare, monté fièrement sur mon éléphant tout décoré de diamants à trente sous avec mon fidèle ami le singe Corky.

J’ai appris beaucoup de choses depuis. Et j’en ai malheureusement désappris un bon lot. Des souvenirs qui ne se présentent plus que par bribes évanescentes. Des gamins, des gamines, leurs noms, leurs visages. Dans le temps où on brûlait les ordures dans de grands dépotoirs à ciel ouvert qui attiraient les garçons en mal d’aventure ou à la recherche de bonnes roues pour se construire des boîtes à savon. Ils y côtoyaient sans trop de méfiance quelques ours à la recherche de bons restants de table à rapiner. La cage en grillage rouillé avait servi pendant de longues années à incinérer les poubelles de l’école. Je sais ça, maintenant. Je maintiens l’histoire de l’ours, je la préfère de loin a de vieilles grammaires incinérées.

Je ne saurais dire pourquoi au juste, je sais que certaines journées chaudes nous grimpions sur la cage brûlante, un ciel bleu sous un soleil de plomb avec de rares nuages faméliques qu’on s’imaginait prendre la forme de lapins ou de grenouilles. Un vent puissant et chaud qui soufflait sur nos jambes pendantes un sable piquant qui parfois nous attrapait aussi les yeux. Nos doigts endoloris et rougis par la rouille. Le derrière de nos cuisses brûlées par le métal.

Une fille. Suzanne? Hélène? Assise sur le rebord de la cage les pieds pendants qui tambourinaient lentement un rythme bien régulier sur le grillage rouillé, un sourire radieux, craquant, les épaules dorées qui sortaient de sa camisole et suivaient le tempo. Ses cheveux dans le vent. Une chanson qu’elle chantonnait. Un air, des mots que je connaissais à l’époque mais dont je suis incapable de me rappeler. Idiot. Elle souriait à me paralyser et puis, quand nos regards se croisaient, que la chaleur de nos bras se frôlaient plus brûlante qu’un feu de forêt, son visage qui rougissait comme si la température s’était affolée, qu’elle s’était mise à grimper sans avertir. Je me rappelle en train de ressentir que quelque chose était sur le point de se produire, là sur une cage abandonnée où un ours émanant de mon esprit avait été cruellement laissé pour mort. Je gardais ma main bien appuyée sur le bord de la cage, ma main qui frôlait sa cuisse, mon bras qui se consumait sur le sien et j’attendais qu’elle prononce un mot. Mais il n’y a qu’un silence qui me revient, le chant d’un frédéric et un long silence. Et l’air de la chanson qui ne me revient pas et les mots que j’ai oubliés.

Quelquefois quand l’insomnie me prend, je me triture les méninges douloureusement pour les retrouver. Même après tout ce temps. Et plus les années passent, plus la douleur est grande. Des fois je pense que si je l’entendais ne serait-ce qu’une fois, tout me reviendrait par magie. Des fois je crois que si ça ne me revient pas avant de mourir, mon âme va errer aux portes du ciel éternellement en attendant de m’en rappeler, comme une punition ou un mot de passe secret pour accéder au paradis. Mes plus belles mémoires privées de leur trame sonore. D’autres fois, je me traite simplement de vieux con.

J’étais dévasté cette fois-ci. On avait disposé de la vieille cage rouillée derrière ma petite école. Après toutes ces années d’occupation pacifique, on aurait bien pu la laisser là, en hommage à tous ces souvenirs d’enfants, par respect. Des herbes folles avaient récupéré l’espace, on y avait gagné quoi? Il fallait que je l’enterre, que j’enterre mon ours en tutu bleu, mes chaudes journées d’été ensoleillées et une craquante jeune fille, sa peau brûlante, qui chantonnait cet air au rythme de ses pieds sur la grille et ces mots que j’ai oubliés. Mon enfance avec, tant qu’à creuser un trou.

La serveuse du Capitol, une lointaine cousine, qui me voyait revenir après tous mes pèlerinages et à qui j’ai raconté mon histoire assez souvent pour l’écoeurer, avait déposé devant moi le bottin téléphonique, pour en finir. Elle m’observait, été après été, revenir ici, sortir un trente sous de ma poche et le tenir serré entre le pouce et l’index devant la craque du juke-box et tourner les plaquettes de la première à la dernière, encore et encore, à la recherche d’un titre de chanson. C’est une petite ville ici, les gens sont généralement assez stables, cherche, elle vit probablement encore ici. Et je regarde le bottin, pathétique. Une partie de moi désirait ardemment en finir, l’autre retenait ma main, n’osait pas ouvrir ce bottin.

Jamais, je n’ouvrirais ce bottin par crainte de ce que j’y trouverais davantage que la crainte de n’y rien trouver. Autant que mon âme erre pour l’éternité aux portes du ciel plutôt que de remplacer ma précieuse image par celle d’une vieille femme inconnue, grisonnante et fadasse, qui chantonnerait en faussant une vieille toune que je réaliserais déjà connaître par coeur.

La vérité peut se faire si cruelle pour nos mémoires.

Et ma mère, sans le vouloir vraiment, m’avait déjà vendu au cirque.

Flying Bum

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