Les hommes invisibles – 2

Deuxième partie

Deux femmes avaient mis bas à cheval sur deux lunes du mois d’août, un premier garçon et une première fille nés de deux frères de sang. À l’automne, l’aïeul silencieux se mourait sur son dernier grabat. Jamais n’avait-il livré les enseignements de son coeur, de ses gestes ou de ses paroles aux deux frères nés de son sang, l’art ou la manière d’être eux-mêmes pères à leur tour. Comme un secret qui ne devait jamais être passé, emporté dans la tombe. Les deux frères laissèrent aller les choses indifférents, laissèrent aller cette cérémonie païenne insensée que l’aïeul mourant n’avait certainement pas méritée, la fierté ne lui revenait d’aucun droit. On para d’habits en tout points identiques les deux poupons sans égard aux sexes. La mère du garçon protestait, on rassembla la famille sans elle autour du grabat de l’aïeul mourant. La femme disposa les deux bras de l’aïeul en croix puis déposa en un geste délicat le garçon à la gauche de l’aïeul du côté coeur, la tête du poupon reposant sur le bras décharné du mourant. Refit les mêmes gestes du côté de la raison pour la fille. Les poupons restèrent étrangement silencieux la crainte dans le regard encadrant le visage émacié de l’aïeul mourant, les lèvres entr’ouvertes en grimaces de souffrance, les yeux fermés sur la scène comme suppliant la paix de descendre enfin sur lui. Son épouse sanglotait. On tira de la scène un beau portrait pour égayer à jamais les meilleurs cauchemars des deux frères. L’aïeul mourut avant le solstice de l’hiver sans jamais avoir vu marcher sa suite condamnée à suivre des chemins qui ne se croiseraient plus.

Jean-Guy a été le premier à se lancer en bas du nid de coucou. La nuit espagnole avait laissé des cicatrices infectées. La furie du dépanneur était perpétuellement attisée par les témoins muets. Toutes ces caisses de vin et de spiritueux volées, empilées au pied de son grabat derrière son mur de caisses de Coke perturbaient le sommeil de Camil. La bière avait été écoulée incognito à travers les affaires courantes du commerce, les alcools se faisaient interminables à boire sans laisser de traces. On a longtemps cru que le motif du vol n’était pas totalement étranger à ses retards de loyer, Jean-Guy voulait compenser Camil en quelque sorte. La couleuvre jamais avalée, invoquant tous les prétextes au monde, Jean-Guy avait renoncé à sa participation dans les affaires de l’imprimerie mais était resté bien présent dans les alentours pour un temps, fidèle luron dans la vie parallèle mouvementée de l’entreprise; la pauvre Alice n’aurait pas tout perdu de son idylle insensée. On a embauché un beau gosse, sobre et présentable pour emplir le siège de représentant laissé vacant par Jean-Guy.

L’imprimerie et tout ce qui traînait toujours sous le salon de coiffure avait été déménagé dans un vieux quartier industriel de Ville Saint-Michel entre un débosseur italien et un tailleur de granit qui faisait aussi dans la pierre tombale. Ce ne serait plus nous les plus bruyants du voisinage. Le quart de million a vite été investi en aménagements, en équipements flambant neufs, dans l’enveloppe salariale qui a bien atteint une douzaine de chèques de paye par semaine dans les meilleurs moments. Mais encore dans quelques événements mondains qui s’espaçaient de plus en plus et perdaient de leur magie avec l’usure du temps. Comme toute bonne drogue, ils se devaient maintenant de gagner en puissance et en flamboyance pour se perpétuer. On achetait les cuisses de grenouille aux 20 kilos, le Liebfraumilch à la caisse, la mescaline à l’once. La distance prenait aussi son tribut, Camil devait toujours s’occuper de son commerce du désormais lointain Rosemont. Il passait lentement mais sûrement de partenaire silencieux à partenaire de plus en plus absent qui ne voyait plus l’heure de récupérer ses billes et qui ne manquait jamais une occasion de nous le rappeler. Chaque fois qu’on tentait de lui verser des dividendes, il refusait pourtant. Ambivalent et déchiré à l’idée qu’une quittance pourrait signifier la fin d’un épisode singulier de sa vie qui l’avait tout de même ressuscité de ses cendres et l’avait animé d’un feu nouveau. Et Alice n’en pouvait plus de se transporter de Boucherville à Ville Saint-Michel, elle faisait toujours la tenue de livres, la paperasse, le courrier qui me terrorisait toujours mais elle opérait de chez elle la plupart du temps ne venant au bureau qu’une fois ou deux la semaine. Les présences de Jean-Guy qui s’espaçaient, les spasmes au coeur d’Alice s’étaient apaisés. L’essentiel de l’oeuvre reposait maintenant sur mes épaules et celles de Richard, des heures et des heures de plaisir dans la shop. Dans le coin gauche, les affaires roulaient à un train d’enfer, dans le coin droit, ça sentait déjà la mort.

Six ou sept hirondelles sillonnent les airs,

le jeu rapide de leur vol ininterrompu

comme si elles étaient appelées par une voix –

les mouches deviennent moins nombreuses autour de ma tête.

Ton père est mort le mois dernier,

il est enterré… pas trop profond pour reposer

aussi vivant qu’une plume

sur le sommet de l’esprit.

Funérailles pour… , Robert Lowell, traduction inédite de Thierry Gillybœuf.

J’ai tellement eu peur de la perdre dans toute cette aventure brouillonne et embrouillée. J’ai sous-estimé sa force et ses espoirs, son amour. Aura-t-il vraiment fallu tout cela pour que naisse en moi le capitaine de mon propre navire, que je pousse enfin le vieux pirate de la pointe de mon épée au bout de la planche, en bas du bastingage, à l’eau vieille peau, débarrasse! Que je tienne le gouvernail à deux mains à travers ma propre tempête et que je voie poindre la grève à l’horizon. Je serai lentement devenu une sorte de père que mon père ne m’a pas appris, formé en cela par le plus grand des maîtres, le regard admiratif et l’amour inconditionnel d’un petit être pas plus haut que trois pommes. La petite main plus puissante que le plus énorme étau d’acier lorsqu’elle me tirait avec elle vers la lumière. Plus les choses allaient mal, plus je prenais du mieux étrangement. Encore à l’envers du monde. On dit qu’il n’est pas rare d’observer, principalement sur des sujets masculins dans la vingtaine, que des dérèglements passagers de l’humeur n’occasionnent des comportements maniaques épisodiques, non récurrents si on est chanceux. Ils s’en sortent généralement assez bien quoiqu’ils demeurent toujours vulnérables à d’autres types de dérèglements de l’humeur, il y a en a pour tous les goûts.

Personne ne connaît jamais personne, ni toutes les réponses; connaître c’est reconnaître et personne ne veut reconnaître, se reconnaître à la limite. Aurais-je vraiment préféré être neuro-typique? C’eût été une voie plus facile. Administrer lucidement mes humeurs, marcher sur la corde raide entre les deux côtés de toutes choses tout le temps, le côté sombre si envoûtant parfois, c’est un travail à temps plein, un travail invisible pour la moyenne des ours. On dit que la créativité est une sorte de vapeur émanant d’une activité cérébrale en surchauffe. C’est ma génèse. C’est aussi en grande partie cette vapeur particulière qui me fait voir les choses sous cet angle très spécifique, me fait les décrire de façon singulière, me pousse à créer tous ces mots, ces images. Je suis cette vapeur, elle enveloppe le flou de mon existence toute entière. Jamais je n’aurais voulu être autre chose que ce feu de boucane. Tout finit toujours par passer dans le vent. Je n’en parle à personne. Je l’écris parfois.

Cli-cling!

C’était fini. Le soir descendait sur Ville Saint-Michel et sur bien d’autres choses encore. Les pauvres gens faisaient à l’époque la queue pour aller porter leurs clés de maison aux gérants de banque et de caisse populaire, la crise avait poussé les taux hypothécaires à des sommets. Les deux bozos qui nous enterraient d’ouvrage étaient disparus nuitamment avec leur sale fric après avoir monté un compte himalayen. Ça ou d’autres choses, le coeur n’y était plus, le super-héros avait remisé sa panoplie ridicule, son beau-frère rêvait de la sainte paix. Avec une équipée qu’on aurait cru sortie tout droit d’un nid de coucou, en pleine récession, on avait quand même monté en un temps record une affaire qui a occupé jusqu’à douze employés avec des méthodes excentriques et colorées qu’on enseigne probablement pas aux HEC. Mais on devrait.

Ma main était encore enfouie dans le passe-lettres découpé dans la lourde porte en bois, Richard solennel à mes côtés. J’étirais le plaisir. Les clés quittaient mes doigts et frappaient le sol de l’autre côté. Cli-cling!

On avait appelé le directeur de crédit de la très fédérale banque et on lui avait dit de venir chercher ses machines et d’apporter une quittance. On lui échangerait contre les dernières copies du plan d’affaires Mickey Mouse d’Alice pour lequel il était tombé comme une fillette et que ses supérieurs ne comprendraient certainement pas. Comme dans les plus beaux temples il y a des colonnes, pour les mauvaises créances, il a compris. Le reste liquidé, encanté, on avait passé la fin de semaine à nettoyer le bordel et jeter le reste dans un conteneur. Nous n’avions pas fait une faillite formelle, juste tourné la page sereinement. Samedi matin, Alice était venue. À même les classeurs de métal et un peu partout dans le bureau, elle avait rapaillé dans une boîte de carton un paquet de papiers qu’elle m’a formellement ordonné de conserver en cas. La boîte était à mes pieds, mon seul bagage. Quand les clés ont frappé le sol, on s’est regardés un moment Richard et moi. Chacun un drôle de tendre sourire, chacun une larme. Une chaude accolade, beaux-frères un jour, beaux-frères toujours. Les deux heureux que tout soit fini, on a tourné les talons une fois pour toutes. Sur tellement de choses.

Richard avait retrouvé la vie simple et heureuse dont il avait toujours eu envie. Il s’était rapidement trouvé un emploi de pressier sur une vraie belle machine à imprimer dans une grande industrie syndiquée. Jean-Guy est parti en exil quelque part en province le temps de se débarasser de ses démons. Il est revenu complètement sobre et je l’ai hébergé chez moi à son retour, le temps qu’il réorganise ses affaires. Il a été photographe de plateau sur une émission populaire du samedi soir puis longtemps directeur de tournée pour plein de belles petites vedettes de la chanson. Alice avait trouvé l’homme de sa vie enfin, un beau français de France qu’elle a rencontré lors d’un voyage dans le sud et qui est venu s’installer à Boucherville où il occupe la position de chef d’un restaurant prestigieux bien connu. Camil quant à lui a succombé aux charmes d’une cliente du dépanneur, sa belle Manon, belle femme bien ronde et toute rousse, pas du tout négligée ni négligente et surtout allergique aux chiens. Il a vendu le dépanneur de la rue Beaubien et s’est lancé dans une nouvelle affaire avec sa douce, Cravates Manon Inc.

Le journal sur le coin de la table titrait : Femme morte dans son lit, faute de médecin pour constater le décès, le cadavre reste sur place toute la fin de semaine en pleine canicule. Fleurette ne se sentait pas bien et elle était montée se coucher en plein party le vendredi soir. Hervé jouait de la musique dans la cave du duplex avec sa gang de cow-boys de pacotille et il était parti pour veiller tard. Quand il s’est réveillé dans son lit après une cuite mémorable, sa douce était grise et froide à ses côtés. C’était un samedi, ils ne sont venus la chercher que le lundi matin après qu’Hervé se soit décidé à appeler le journal. J’aurais bien aimé consoler le pauvre homme, mais je n’habitais plus là. J’avais trouvé plus grand à me loger ailleurs.

Ma douce attendait un petit frère pour mon fils qui était maintenant un grand garçon de deux ans. J’étais devenu directeur artistique pour une entreprise de Ville Saint-Laurent et j’assumais totalement la vie de famille, l’esprit serein. Elle devait accoucher ces jours-ci, elle était toute belle et toute ronde assise devant moi à la table. Le petit déjeunait tranquille dans sa chaise haute. Elle était due à la Saint-Jean-Baptiste, après on partait s’installer pour tout l’été dans un chalet qu’on avait loué dans les Laurentides. Je l’observais avec amour et aussi avec la tendresse un peu ridicule d’un futur père.

Nos yeux se sont croisés et sont comme restés pris un long moment les uns dans les autres. Son regard singulier n’annonçait rien de bon. Un frisson m’a traversé le corps. D’une main, elle soulevait délicatement le coin du napperon, son autre main se faufilait dessous. Je ne peux pas faire autrement, excuse-moi, il faut que tu fasses quelque chose, tu es convoqué. Elle soutirait doucement l’enveloppe brune qu’elle avait cachée sous le napperon puis l’avait mise devant moi, nerveuse. Mes vieux démons n’étaient jamais bien loin.

“In the end, there is no end.”

-Robert Lowell, Day by day

Je me suis annoncé, on m’a demandé de patienter. Assis sur le bout des fesses, la boîte de carton poussiéreuse d’Alice à mes pieds, la mort me semblait une douce alternative à ce rendez-vous obligé. Après un siècle et demi d’attente, je m’étais planté une cigarette sur le coin des lèvres, pas allumée. Ça me faisait du bien. J’étais leur seule victime ce matin-là, personne d’autre dans la salle d’attente. Il m’est apparu un petit bonhomme qui ne correspondait en aucun point à un bourreau ou au succube de l’état que j’attendais. Un jeune homme, trentaine, cheveux longs, barbe pas faite.

Monsieur St-Pierre? (Non, Jeanne d’Arc, tabarnak, as-tu du feu?) Suivez-moi, monsieur St-Pierre.

Mine de rien, le jeune avait un bureau fermé sur le bord d’une fenêtre, il fallait que ce soit quelqu’un d’important. Les pieds de céleri sont installés dans des cubicules minuscules d’habitude. Il me fait asseoir, fait de même. Sur un grand bureau étrangement propre et ordonné, seule une chemise de quatre pouces d’épais se tenait devant lui. Pas d’ordinateur, rien, ce n’était pas encore la mode. Mon dossier, assurément, quatre pouces d’épais, c’est pas rien.

ABC Secrétariat Arts Graphiques c’est vous ça, monsieur St-Pierre? Vous n’êtes pas facile à trouver, vous. Inutile de nier rendu là. Selon nos observations, monsieur St-Pierre, vos rapports de déductions à la source sur salaires, vos documents corporatifs annuels, vos rapports de perception de taxe provinciale, de santé et sécurité au travail, l’impôt des corporations, rien de tout cela n’est vraiment à date. Vous pourriez nous devoir des sommes importantes, intérêts, pénalités et toute cette sorte de choses. Êtes-vous en mesure de fournir tous ces rapports? ABC Secrétariat Arts Graphiques a-t-elle encore des activités, des actifs?

J’avais chaud, le sang me frétillait et les rotules me brûlaient par en-dedans. Je n’avais plus de salive, ma vue s’embrouillait lentement. Le fonctionnaire a bien vu, il me dit alors sur un ton soudainement différent: Vous savez, monsieur St-Pierre, ces choses-là ne sont pas plus faciles pour moi que pour vous. Il avait vu mon désarroi, moi je revoyais le frère Côté en 7ème année qui m’avait violemment giflé pour ensuite me dire que ça lui avait probablement fait plus mal qu’à moi. Le jeune homme avait probablement un petit fond moelleux comme le frère Côté. J’avais cru deviner à l’ordre impeccable qui régnait dans son bureau qu’il n’était probablement pas le plus vaillant. Généralement, les bourreaux de travail opèrent dans un bordel monstre.

On était haut, je voyais Rosemont au loin par la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, aucune fuite possible de ce côté. Quelques classeurs bien propres, une plante unique, très verte et bien saine. Une belle déchiqueteuse à papier, son petit panier vide et propre. Derrière moi, la porte restée ouverte. Je me suis levé, je suis allé lentement fermer la porte sous le regard interrogatif du jeune homme. J’ai ramassé la boîte d’Alice, je l’ai déposée sur le coin de son bureau, je l’ai débarrassée du long papier collant qui la tenait fermée depuis tout ce temps et qui n’a même pas résisté. J’ai déplié les quatre panneaux de la boîte puis je l’ai retournée tout doucement laissant tomber tous les papiers pêle-mêle sur son beau bureau, jusqu’à enterrer mon dossier de quatre pouces qui traînait toujours là. Son visage valait le déplacement. J’ai tout simplement dit au jeune homme sur un ton calme facile à confondre avec celui d’un psychopathe serein et prêt à tuer : Tu vas avoir un gros choix à faire à matin, jeune homme. Tous ces papiers me terrorisent au plus haut point, je ne peux même pas y toucher, mes réactions seraient imprévisibles. Tu reprends toute l’histoire comme tu peux, tu démêles tous ces bouts de papier, tout est là parole d’Alice, et quand tu auras fini, tu me convoques et je reviens avec elle; tes calculs sont mieux d’être exacts, Alice est é-coeu-ran-te dans les chiffres.

Ou . . . tu attends que je sorte d’ici, mine de rien tu essaies la belle petite machine derrière toi. Celle qui a l’air de ne jamais servir. Tu fais du beau spaghetti en papier avec tout ça et je te jure que je n’en parle à personne, jamais. Motus, bouche cousue.

Je suis reparti sans dire au revoir, le coeur en paix, et je n’ai plus jamais entendu parler de lui, vrai comme je suis là.

Maintenant, c’est la fin.

Flying Bum

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À propos de Robert Lowell

Robert Traill Spence Lowell est né le 1er mars 1917 à Boston, fils d’un officier de marine et appartenant à une éminente famille dont les racines plongent jusqu’aux Pilgrim Fathers. Il entreprend des études à Harvard, qu’il interrompt, et se convertit au catholicisme. Objecteur de conscience pendant la Seconde guerre mondiale, il sert plusieurs mois dans une prison du Connecticut. Par la suite, il sera un virulent opposant à la guerre contre le Vietnam. En 1940, il épouse la romancière Jean Stafford (1915-1979), dont il divorce en 1948, et épouse l’année suivante la romancière et critique Elizabeth Hardwick (1916-2007), dont il aura une fille, Harriet, née en 1957. Maniacodépressif, il effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Il est l’auteur d’une douzaine de recueils, dont Lord Weary’s Castle, qui lui vaut le prix Pulitzer de poésie en 1947 et The Dolphin, qui lui vaut un second prix Pulitzer en 1974.

Les hommes invisibles

J’ai noirci beaucoup de papier à ce propos, décrit la période à grands traits comme pure fiction, en entourloupettes rigolotes comme une caricature, en plus vrai que vrai d’autres fois. Puis je l’ai saccagé à coups de grandes ratures comme si de rien n’était, rien n’avait vraiment eu lieu, mais tout était bien là, toujours là. Sur mille carnets disparus depuis ou brûlés c’est pareil, en rapides diagonales, barbots illisibles, tenté en vain de ramener la fiction sur la terre ferme ou étendre une couche de terre sur la vérité. Oblique davantage qu’épique, récit imbuvable qu’oublier semblait la seule chose raisonnable à faire. Effacer tous les mots, tasser à jamais les témoins ou compter les morts, prêter le flanc ou tourner le dos, laisser le temps tout éteindre, guérir que voilà un bien grand mot. Les narrateurs de mes histoires sont en partie moi et je suis en partie eux, même lorsque c’est lourd à admettre, les uns se cachent derrière les autres, poussent l’autre par en avant et l’accusent, la voix des uns et des autres peut raconter tellement de vérités lyriques pour enfumer les bien-pensants ou le narrateur lui-même bien souvent.

“Mais quelquefois tout ce que j’écris à travers la lucarne de mes yeux râpés ressemble à un instantané, sinistre, rapide, criard, intensifié par sa propre vie, paralysé dans sa triste vérité. Tout est mésalliance.

Mais encore, pourquoi ne pas dire ce qui s’est passé?”

Robert Lowell, Day by Day, (traduction de moi)

Toujours est-il qu’en ces temps-là dans la force débridée de la vingtaine, sans avertir, mon esprit s’était mis lentement à prendre le champ, s’enliser dans une vase opaque. Voilà tout. Comme quand ti-cul on s’amusait à piétiner sur place dans les glaises du crique à marde avec nos bottes de pimp en se défiant les uns les autres. Qui se laisserait caler le plus creux sans paniquer, sans perdre finalement ses belles bottes au fond de la bouette dans ce jeu stupide, crier à l’aide qu’on nous sorte du marais siphonnant nos jambes sans pitié. Et j’ai perdu. J’avais pourtant un beau petit personnage public au-dessus de tout soupçon pour qui tout semblait baigner, je n’aurais jamais pu admettre une telle chose, personne ne passe aux aveux. Tout le monde joue le jeu avec tout le monde tout le temps. J’avais une compagne aimante, un poupon adorable, un boulot à faire, une belle job pour le gouvernement dans un beau collège, tous mes étés à moi. Dans ces conditions, qui n’eût cru que la destinée n’était pas déjà toute tracée en divines volutes embrassant l’horizon vermeil? Qu’elle ne me mènerait pas tranquillement par monts et par vaux partout, sauf tout droit dans quelque chose qu’on appelle honteusement du bout de la gueule un trouble de l’humeur? La chose me semblait bien assez répandue, quoique présumée gérable, surtout quand je comparais à quelques amitiés sincères que la psychose m’avait cruellement volées au fil du temps. Des esprits sains et particulièrement brillants partis à jamais sur un voyage de fous. J’avais raison. Mais encore j’avais tort. J’avais tout juste vingt-cinq ans. Qu’est-ce que j’aurais pu voir venir dans ce mauvais scénario où toutes les choses se mettent à se dérégler? Cette année-là, force m’est-il d’admettre que j’ai traversé un épisode pour le moins excessif.

Bien avant juin et la fermeture de mon atelier au collège, déjà je tournais en rond. Sa mère au boulot, j’abandonnais l’enfant à sa gardienne, je partais à la librairie du coin et j’achetais un livre au hasard. Si je l’avais aimé, je lisais l’auteur au complet. Puis j’achetais les livres par dizaines de dollars à la fois en me fiant uniquement sur le titre, le graphisme de la couverture, simplement sa couleur. Symptôme innocent. Puis les bandes dessinées européennes, beaucoup plus dispendieuses lorsqu’on réalise qu’elles se lisent en moins d’une heure. Vint un temps où je me rendais à la librairie, j’endossais mon chèque de paye et je le donnais au libraire. Heureusement que ma douce avait un bon salaire pour assumer le loyer, l’ordinaire. Elle ne posait aucune question, faisait tous les comptes sans m’en parler. Elle ramassait le courrier en entrant et elle le cachait; le courrier s’était mis à me terroriser, elle le savait, ça restait entre nous. Je lisais en berçant mon fils, dans le bain, au parc, je lisais tout le temps quelquefois toute la nuit. Je n’avais plus aucun sens du temps ni de l’argent. La fébrilité me prenait par grandes vagues. J’éprouvais une difficulté de plus en plus angoissante à retenir une idée dans ma tête, pas le temps de coudre les idées les unes à la suite des autres, ça déboulait trop vite. Des spirales de toutes tailles, des flèches pointant au hasard dans une direction ou une autre, des personnages ridicules sans corps que des membres raboutés, des lettres enluminées ne formant que bien peu de mots avaient remplacé l’écriture formelle dans mes carnets, artistique certes mais pénible à déchiffrer. Quelque chose d’effrayant dans le chaos, de beau et troublant. Dans un graphisme éclaté, un grand POW! toutes sortes de couleurs qui pissait des étoiles dans tous les recoins de la page, un superhéros. Je sentais le pouvoir d’un superhéros s’installer insidieusement en moi, toutes ses forces m’envahir. Mon égo s’enfler gros comme un cancer du moi-même. Je sentais que rien ne pouvait plus m’arrêter, même pas ces gentils prédateurs incrédules, empêcheurs de tourner en rond qui rôdent toujours alentour lorsque le sol devient instable sous nos pieds, que nous ne pouvons plus que combattre, que l’idée même de la défaite devient dérisoire, risible. Déjà bien assez de se battre avec toute cette nourriture qui devenait difficile à avaler, des litres et des litres de café, du vin de dépanneur bon marché. Et des clopes, un chapelet interminable de clopes. Ne plus se rappeler vraiment ce que les gens vous disent à l’instant même, se taire pour ne pas se trahir. Ce n’est jamais de la faute à personne, les innocents ont l’indifférence facile, les coupables le dos large. Si jamais tu te ramasses à l’urgence, n’en parle surtout pas à tout ce qui commence par p-s-y, disait le bon docteur du coin, jamais, es-tu fou toé, ça va rester dans ton dossier pour toujours. Malade mentalité mentale.

Il me disait tiens, prends celle-ci. Celle-ci ou celle-là, deux au coucher. Prends-en quatre le matin ou deux-trois le soir ça fait pareil, ça fait rien. Évite l’alcool, les drames, la police, c’est mieux de même. La jaune si tu ne dors pas, la verte si tu ne te réveilles plus. Une petite rouge avant les repas une grosse bleue quand tu ne manges pas. Peut t’étourdir, te faire somnoler ou provoquer l’insomnie, te tomber sur le coeur, te faire perdre momentanément l’appétit, le sang-froid, l’érection, les clés de char. Des choses qui peuvent arriver quand il ne se passe plus rien, des promesses, des promesses. Il n’y a pas de soulagement à prévoir dans un bref horizon, malheureusement. Lamictal-tal-tal, Olanzapine-pine-pine, Depakote-kote-kote, Neurontin-tin-tin, Effexor bâtard, l’arbre est dans ses feuilles Maluron Malurée. Mais parles-en pas à personne, Malurée est bien susceptible par les temps qui courent comme des poules pas de tête.

Je sais que cette histoire n’est pas celle que vous auriez voulu entendre, ce n’est certes pas la première que je vous aurais racontée. Ce n’est jamais qu’une histoire. La rectitude des mots et l’exactitude des faits s’y font la baboune. Personne ne sauvera plus personne, c’est la raison pour laquelle j’écris, le crayon bien serré dans mes doigts exsangues. Comme on serre un tronc d’arbre dans nos bras et qu’on s’accroche à sa force immuable; qu’on entend se lever les gémissement, les cris, la tempête. Que le plomb craque au bout du crayon. Qu’on veut retourner se crisser dans la neige sur le dos faire des anges, descendre dans la glaise douce et chaude, se laisser gober par elle. Et elle qui m’attendait tout ce temps, ses yeux parcouraient les traces laissées par l’écorce sur mon visage, y lisaient quelques lettres difformes qui tentaient de se rabouter en peu de mots pour écrire ma peur de ne pas revenir. Je prenais quatre, six, huit bains le même jour avec des feuilles mortes, des sels et des cailloux magiques pour la retrouver. Tenter la réunion comme un enfant pousse de ses petits doigts l’Amérique du Sud sur l’Afrique convaincu que ça va encore et toujours ensemble. Tu avales finalement deux petites jaunes en cachette, tu cesses lentement de parler tout le temps toujours trop vite de rien qui vaille; elle part toute belle danser ailleurs. Tu l’aimes tellement, tu n’as plus si froid. Tout va bien. Un enfant chaud collé au corps. Tu dors.

De biais de l’autre côté de la rue, au coin de la trois, dans une fenêtre du demi sous-sol en-dessous du salon de coiffure pour dames, À LOUER, me criait une petite pancarte orange fluo sur fond noir. S’adresser au salon. S’adresser au salon? À cent-cinquante pieds de chez moi, question transport, on ne fera pas mieux. Fallait pas me chercher. Voir si je pouvais me passer d’un beau local de même. L’appel de l’entrepreneurship intempestif était fort, une tare que je tiens de mon père qui ne voulait probablement pas s’effacer complètement de mes gênes. J’ai mis toutes mes énergies à focuser sur la bonne mise en scène et je suis entré m’adresser au salon. J’ai loué le local sur-le-champ, faut croire que rien ne paraissait, le mal toujours invisible. Tenez-vous bien ceux qui n’ont jamais vu une multinationale des arts graphiques pousser en-dessous d’un salon de coiffure comme un champignon magique. Les madames alignées la tête sous leurs ridicules séchoirs ne croiront même pas ça, le derrière va leur popper de la chaise, la tête leur monter s’enfoncer dans le globe brûlant. L’espace était idéal. Une petite pièce au fond sans fenêtre accueillerait mon banc de reproduction et la chambre noire qui vient avec, un espace plus grand qui bénéficiait de l’éclairage de deux fenêtres en coin accueillerait ma table à dessin, des tables de travail, mon bureau, du rangement, un divan pour faire cool. Un vieux pote qui habitait en haut du dépanneur voisin est venu m’aider à peinturer, étendre du beau tapis gazon brun rouille à la grandeur, on est partis en fous magasiner tout le matériel, on a emprunté le camion du dépanneur un vieil Econoline qui avait de la misère à se traîner de par les rues, on a tout ramassé y compris les équipements du pote en question qui se voulait photographe et qui avait décidé de s’installer avec moi, plus on est de fous. Des trucs de chez moi, de chez lui, en brouette d’un bord à l’autre de la rue. On a tout installé, aménagé, décoré en quelques jours, fébrilement serait un terme faible. On a pendu la crémaillère un peu plus que nécessaire; mon pote était alcoolique, un peu pour ça qu’il n’était plus mon beau-frère depuis un moment. Le dépanneur lui-même en personne qui voyait de la lumière de l’autre bord de la rue s’est joint aux festivités à la fermeture de son commerce avec son fils qui travaillait pour lui et quelques âmes en peine qui traînaient au dépanneur à défaut d’avoir une vraie vie. Le dépanneur avait aussi un discret petit revenu d’appoint à base d’herbe folle, de petits pavés d’haschich. Quand j’ai dégrisé le lendemain, j’ai réalisé un ou deux petits détails qui m’avaient jusque là échappé. J’avais maintenant un photographe alcoolique comme associé, un atelier de graphisme tout-équipé mais j’avais un calepin de commandes vide de tout trucage, aucune clientèle, pas de plan d’affaires qui tienne, et le pays qui amorçait une récession sans pareille. Bravo le timing. J’avais un vrai emploi qui recommençait à la mi-août au collège mais ça me semblait tellement lointain, irréel, improbable. Cou’donc, comme dirait le Marcel de Michel Tremblay, ch’tu tu-seul icitte à avoir des lunettes à pouvoir spécial?

Submergé, toujours. Affolé parfois. Toutes les choses se bousculent, les alarmes se déclenchent toutes en même temps; agir, toujours agir, vite, jamais assez jamais trop vite. Parler toujours, la gueule qui n’arrête jamais. Les ordres viennent de haut, tiens le menton hors de l’eau tant que tu peux. Pour certains, suffit de prier à se perdre l’âme, d’autres se noyer dans la musique, d’autres pris dans des tours de Babel en cure-dents, quelques bozos pathétiques écartés dans les centres d’achats. Moi, c’étaient les images, créer des images, les faire sortir du néant, être le premier à les voir venir, ébaubi. Petit je boudais la télé pendant la programmation mais j’y accourrais pendant les publicités, fasciné. À l’envers du monde déjà. De la sorcière bien-aimée, je ne retiens que son pauvre mari Jean-Pierre qui créait chez McMann & Tate, agence de publicité fictive, des images pour de la publicité télévisée, dans l’émission de télévision même, en pleine télévision, un héros de la subversion dans mon esprit, mais juste un autre dick finalement, un autre pauvre mortel mort plus tard tout seul comme un chien famélique et drogué aux opioïdes dans un parc à roulottes de l’enfer du New Jersey un pluvieux matin de novembre que tout le monde était occupé à regarder ailleurs que lui était retourné s’écraser dans l’anonymat du même bord du petit écran que tous les autres Tom, Dick et Harry que le nez magique de la bien-aimée sorcière n’y pouvait plus rien pour le pauvre homme ni sa douleur chronique insupportable et ses quatre chats qui pissaient partout. . .  relisez le passage mais trois fois plus vite, comme cela se raboutaient les pensées vitesse grand V, pathétiques grand P, couvait le feu sous la broussaille de ma cervelle en surchauffe.

J’ai décidé de tirer la chaîne sur les petits cocos toutes sortes de couleurs de la poule aux oeufs d’or des pharmaceutiques omnipotentes et de leur servile armée de bons docteurs du coin, l’heure de la délivrance était venue. Je me lance sans filet sevrer la déraison. Je ne suis pas le seul, évidemment je ne peux pas être le seul. Les autres, on ne les voit pas, tout simplement, mais ils se reconnaissent entre eux. Les âmes en congé d’invalidité, ces hommes invisibles sont partout. Me fondre avec eux dans la maîtrise de la comedia dell’arte, le désordre intérieur dissimulé sous des grands mouvements de cape à la Scapin, toute la fourberie d’un corps qui a l’air tout à fait sain qui joue que la vie est don’belle, la vie.

Jamais je n’aurais pensé que partir à la conquête du monde des arts graphiques passait par autant de beuveries avec tous ces voisins que je connaissais à peine. Camil entre autres, le dépanneur, qui avait au moins deux fois mon âge et un peu le physique et le look débraillé de W.C. Field. Il avait d’ailleurs été maître d’hôtel dans les meilleurs restaurants et aussi un prospère capitaine d’industrie dans le domaine de la cravate. Jadis habitant un chic bungalow de Duvernay, il crèchait maintenant dans le sous-sol de son dépanneur après avoir défié son épouse de choisir entre lui et deux énormes toutous au poil long frisé comme deux énormes moutons de l’enfer. Femme négligée autant que négligente, il n’en pouvait plus de vivre sous trois pouces de poils tout le temps, d’en respirer à pleins poumons et d’en manger inévitablement. Ou de passer toujours troisième. Elle avait choisi les chiens. Un simple grabat derrière un mur de caisses de Coke, une cuisine de fortune où il pouvait popoter avec brio n’importe quel plat connu dans une simple poêlonne électrique. Son hygiène personnelle se passait chez Hervé qui avait eu pitié de lui, Hervé était le propriétaire du duplex où je vivais rue Beaubien en face, de biais avec le dépanneur. Un autre beau superman à deux vies, introverti qui ne vous regardait jamais dans les yeux, illettré et peintre en bâtiments la semaine, flamboyant lead-singer d’Hervé Valiquette et ses musiciens la fin de semaine dans tous les grills westerns alentour de Mont-Laurier. À observer le dépanneur juste un peu, il devenait clair que lui aussi pouvait tout faire avec ses lunettes à pouvoir spécial. Birds of a feather diraient les chinois. Comme les bleuets, les fous ça vient par talles.

Les affaires n’embrayaient pas à un rythme satisfaisant à mon goût bien qu’on y était que depuis une semaine ou deux et c’est Camil le dépanneur qui avait finalement flairé la bonne affaire. À trois maisons de là, il y avait un commerce de secrétariat tenu à bout de bras par une vieille dame et sa fille. De bonnes clientes du dépanneur. C’était bien avant les ordinateurs et on y faisait à contrat toutes sortes de choses reliées au secrétariat, de la dactylo, de la rédaction et de la traduction, un peu de comptabilité, de l’adressage postal pour des petits périodiques, de la photocopie, un peu d’imprimerie. Une petite presse AB Dick, une plieuse, une guillotine à papier, quelques menus équipements de typographie et de reliure. La dame voulait vendre, prendre sa retraite. Évidemment, avec les équipements d’imprimerie et le petit fond de commerce, la chose devenait intéressante. La dame demandait douze mille et elle était prête à nous laisser Alice sa fille, pour un temps. Ni laide ni jolie, sans style et sans âge, un regard tantôt creux tantôt malicieux, Alice connaissait la routine de l’affaire et elle était particulièrement bonne dans les chiffres disait sa mère. Ni moi ni mon photographe alcoolique associé n’avions douze mille piastres à mettre dans le coup. Le dépanneur emballé par la belle affaire qu’il avait dégotée pour ses nouveaux amis a allongé tout bonnement la somme et nous avons longuement célébré l’événement le soir même sous le salon de coiffure, on the road again, I just can’t wait to get on the road again. Quand j’ai dégrisé le lendemain, j’ai réalisé un ou deux petits détails qui m’avaient jusque là échappé. J’avais maintenant en Jean-Guy un partenaire ex-beau-frère photographe alcoolique, Camil un ancien capitaine d’industrie de la cravate aux allures de W.C. Field comme financier associé, pas un mais bien deux plans de nègre amorcés dans le même code postal, Alice, une vieille fille étrange mais soi-disant bonne dans les chiffres maintenant à ma charge, une business inconnue mais bien réelle à faire rouler le matin même, personne de nous tous qui savait comment opérer une presse AB Dick et ma douce qui ne savait rien de tout ça encore. Du grand délire.

L’égo gonflé comme une montgolfière chauffée à blanc, tout se justifiait comme par magie; dans pas long je serais big. Quand l’argent pleuvrait sur nous comme la misère sur le pauvre monde, la douce abattrait son mur de silence une fois pour toutes. L’incrédulité n’aurait qu’un temps. Je portais mes lunettes à pouvoir spécial tout le temps, rien ne semblait avoir le culot de me barrer le chemin. J’étais fort. On m’avait nommé président haut-la-main, pas de pilules, rien. Une autre âme en peine s’était jointe à la fête. Un autre beau-frère sorti au repêchage, quelqu’un qui savait faire chanter une presse AB Dick sans fausses notes et ma chorale d’associés prenait lentement du corps. Camil avait préparé une variété hallucinante de petits canapés où dormaient pour toujours des petites choses qui venaient de la mer sur des petites douceurs qui venaient d’ailleurs, des petites sauces qui devaient venir d’un frigidaire quelque part, un solide cure-dents de fantaisie fièrement planté dans le centre comme un mât avec son petit drapeau froissé de cellophane colorée. Il avait fait nettoyer son costume de maître d’hôtel, s’était même fait la barbe, il sentait l’Aqua Velva et servait les convives incognito, ne voulait pas qu’on le présente comme notre associé. Silent partner était sa ligne, il y tenait, ça l’amusait. Jean-Guy comme à son habitude avait mis des heures à se préparer en gars décontracté qui n’avait pas l’air préparé tant que ça, pourtant tout dans sa tenue était étudié dans le détail du détail. Le champagne coulait à flot dans des flûtes en plastique et tout un chacun jacassait en même temps en se dandinant comme une volée de pigeons auxquels on aurait lancé de la moulée. Je me promenais d’un groupe à l’autre en me donnant de la contenance avec ma flûte, passant des cartes d’affaires fraîches faites à tout un chacun. Son monsieur et la madame Chose qui nous avait vendu son commerce qui procédait à la passation des pouvoirs en quelque sorte, le nez du bonhomme, ciboire, jamais rien vu de pareil, sur une peau crevassée et parcourue de veinures bleutées et de cratères blancs huileux, un énorme “brandy nose” motonné comme un chou-fleur toutes sortes de couleurs occupait tout le centre de sa grosse face ronde, sa fille Alice drôlement fringuée la tête comme plantée entre deux épaulettes jaune-pettant plus larges que dans Star Trek, l’étrange regard vicieux la face longue mais la jupe courte, des représentants de commerce qui deviendraient nos fournisseurs. Madame Chose nous présentait les clients dans leur beau linge de cocktail qu’on essayait de convaincre de rester clients après le départ de la patronne, qu’on les servirait comme du monde et tout le tralala. W.C. Field en beau maître d’hôtel n’avait pas pu s’en empêcher. À tour de rôle il nous attirait discrètement dans la cour arrière histoire d’aller goûter à sa nouvelle batch d’afghan qui grimpait nous grafigner le génie comme une belette enragée. Je n’entendais plus qu’une basse-cour de dindes qui gloussaient des borborygmes insensés, je n’osais pas parler, on avait poussé la note une coche trop haut, ça commençait à fausser de partout. Le bonhomme Chose et son appendice nasal de film d’horreur se ruait littéralement sur le buffet comme si sa femme l’avait privé de manger depuis leur nuit de noces en 39. La gueule lui a ouvert grand comme un crocodile et s’est refermée sauvagement sur un pauvre canapé, vieux innocent. Le cure-dents oublié dedans lui a embroché la langue et le palais ensemble. Il a bleui, la face tordue, s’étouffait, il a avalé tout le manger de travers en pompant désespérément son air par en-dedans et recrachait tout ça violemment mais le cure-dents tenait toujours bien en place. Le buffet s’est couvert de mottons de nourriture mâchée restituée, de bave et de sang mêlés. Dans l’horreur du moment plusieurs se sont dit qu’il était tard tout d’un coup. Dans la confusion qui régnait quand les ambulanciers ont installé le bonhomme sur la civière, je jure vrai comme je suis là que j’ai vu sa fille Alice faire des efforts surhumains pour s’empêcher de rire. Au moins mon supplice prenait fin. Mais cette fille me faisait de plus en plus peur.

La gaffe. On avait fait venir mon président de syndicat. C’était la pratique d’usage lorsqu’un employé venait offrir sa démission sans document écrit, il fallait un témoin syndical. La date de retour prévu était passée depuis trois ou quatre jours et je ne m’étais toujours pas présenté au travail, il fallait bien que j’agisse un jour ou l’autre. J’avais pris la peine de passer à l’atelier avant, ramasser quelques choses auxquelles je tenais avant qu’on m’enlève les clés. Je l’appelais la couette, mon président de syndicat qui eût été un si grand homme si tous avaient eu la même appréciation de sa personne que lui-même. La couette à cause de sa ridicule chevelure noire, rare et raide, lissée avec zèle, qui lui descendait jusqu’aux fesses finir en parfaite ligne droite avec sa ceinture de pantalon, pas un poil ne retroussait. Mais merde sa couette, mon mépris venait d’ailleurs. Maintenu président presqu’à vie en sacrifiant stratégiquement les conditions de travail des corps d’emploi peu nombreux comme le mien au profit des groupes majoritaires comme les appariteurs ou les employés d’entretien, son idée du syndicalisme me levait le coeur et je ne me gênais jamais pour le lui rappeler dans toutes les assemblées générales.

Dans la petite salle de réunion, je me sentais marqué au fer rouge par des stigmates beaucoup trop voyants mais le panel n’y voyait que du feu. À peine la directrice des ressources humaines m’avait-elle fait une moue étrange ne semblant pas saisir comment ni pourquoi on pouvait abandonner un statut si enviable de fonctionnaire de l’état, dans un environnement aussi permissif et décontracté qu’un CEGEP et en pleine récession économique de surcroît. Avoir su ce que je sais aujourd’hui, j’aurais réclamé un long congé d’invalidité aux frais de la reine bien que cela impliquait l’aveu officiel de l’inavouable et le retour des petits cocos toutes sortes de couleurs. Je préférais encore assumer ma diversité, mon invisible invalidité. La couette que j’ai cru avoir vu retenir péniblement un sourire baveux était demeuré stoïque et silencieux tout le long de l’entretien et n’aurait jamais eu, en toute syndicalité, la brillante idée de me tendre la moindre perche. J’ai quitté sans me retourner ce foutoir ennuyeux pour retourner à mon cirque céleste.

L’automne était venu, la neige pas loin derrière. On ne comptait plus les heures, celles travaillées pas davantage que celles festoyées. Alice s’était abonnée à nos festivités débridées et se donnait aussi à fond dans l’entreprise en roulant perpétuellement des grands yeux couleur du désir pour le beau Jean-Guy qu’elle voyait littéralement dans sa soupe. L’argent s’était mis à entrer après des débuts plutôt lents. Des élections provinciales tombées à point nous avaient apporté plus que notre lot de contrats, tous au noir mais on ne crachait sur rien, on se pilait sur le coeur mais on ne laissait jamais d’argent sur la table. Le prix du marché multiplié par une fois et demi pour l’argent sale des libéraux; pour les souverainistes de même qui payaient cash la facture des créditistes qui tentaient un retour sous Fabien Roy ce qui finirait par diviser le vote en faveur du PQ. Le calcul vaut le travail, toujours. La petite presse et les opérations alentour avaient roulé presque 24 heures par jour. Le pauvre Richard qui était le seul à rouler l’AB Dick avait toutes les allures d’un zombie mort debout à côté de sa machine. Puis, un client unique occupait presque toutes les heures disponibles de la presse à imprimer des circulaires qu’on assemblait ensuite, qu’on insérait dans des enveloppes et qu’on expédiait par courrier partout en ville. On troquait aussi avec ce client pour que notre propre circulaire soit distribuée du même coup dans tous les envois sur l’île de Montréal et cela faisait sérieusement boule de neige, le téléphone ne dérougissait plus après chaque envoi. Hervé était venu peindre au pistolet tout le sous-sol jusque là inoccupé et qu’on avait libéré de toutes les divisions inutiles. Ni cet espace nouveau ni nos équipements rudimentaires ne suffisaient à répondre au carnet de commandes. On embauchait à la pige toutes les âmes en peine du dépanneur pour les tâches manuelles, les belles-soeurs, les beaux-frères, les fils d’Hervé. Les plaintes s’étaient mises à se succéder, le bruit devenait insupportable pour le voisinage plutôt résidentiel, les machines, les camions de livraison, quelques petites fêtes nocturnes icitte et là. On avait besoin de donner un grand coup. S’équiper mieux, déménager dans un espace industriel, embaucher.

Alice avait fait l’habile démonstration de son talent pour les chiffres et justifié le petit reflet démoniaque que son regard laissait parfois entrevoir. Elle avait monté un plan d’affaires de toute beauté, en deux phases, pour soutirer du financement à une grande banque fédérale para-gouvernementale. Une première phase immédiate de 250,000$ pour acheter les équipements dont nous avions grandement besoin, financer le roulement et payer notre déménagement, la deuxième phase d’un demi-million dans un an, totalement lyrique et conçue uniquement pour exciter le directeur de crédit que nous avait référé notre “ami” libéral fraîchement élu. Une idée d’Alice, qu’il tombe dans le panneau de la première phase aveuglé et salivant déjà sur la deuxième phase qui ne viendrait probablement jamais. Un échafaudage minutieux de chiffres, graphiques mirobolants à l’appui, qui ne tenaient sur absolument rien d’autre qu’eux-mêmes et l’impressionante qualité du document de présentation tape-à-l’oeil digne des multinationales, préparé par Alice encore une fois. Elle était vraiment bonne dans les chiffres. La vie du gouvernement minoritaire de Joe Clark ne tenait plus qu’à un fil, des élections fédérales étaient imminentes. Ils ont payé. Un quart de million. On the road again, I just can’t wait to get on the road again.

De loin je pouvais voir dans le petit rétroviseur la face du conducteur qui me regardait bizarre. Un vieux volks qui attendait patiemment son feu vert dans la nuit au coin de la cinq, la voix chaude et suave dans la radio qui chantait What’s going on? à tous les mauvais esprits qui habitaient chacune des cellules de mon corps imbibé qui écoutait, paralysé, Father, father, we don’t need to escalate . . . Une main qui s’accroche à la clé. Une qui serre la poignée. Deux mains qui s’agrippent à la gorge du mal et qui serrent à plus finir pour en finir. L’oeil qui fixe la serrure qui tourne d’un bord tourne de l’autre. Les genoux mous, les baves chaudes qui montent dans la gorge du gars flou dans le reflet, de la vitre, des carreaux, de la porte, du logement, du duplex, de la rue, de Beaubien, de c’t’assez de de, calvaire.

Puis plus rien. L’enfer. Non, c’est moi l’enfer ; personne d’autre n’est ici.

Clic.    Et la porte pivote sur ses gonds lentement, dévoile un long escalier droit qui ne finit plus de finir en montant, droit, tout droit par en-haut, tout le temps, le haut de la côte qui se perd dans l’obscurité. Madame la ministresse, monsieur el présidenneté, distingués membres de l’académie sans-génie, je tiens aussi à remercier sincèrement mes deux genoux qui m’ont toujours soutenu et mes deux bras qui ont été à mes côtés tout le long mais on ne va jamais monter la côte emmanché de même, ciboire. Jamais. On va refaire notre vie en bas de la côte, coucher sur le trottoir. Mais je ne voulais pas. Je savais que la tempête devait redescendre, toutes les tempêtes finissent par aller se coucher, je devais monter vers elle, monter pour que tout redescende. Regarde en bas si c’est haut! Le calme n’existait plus qu’autour d’elle, se déposait sur elle comme une douce et chaude bruine d’été, se glissait tout le long d’elle dans ses draps chauds. Elle s’en venait la rosée des petites choses qui ramène le matin, je l’avais sentie venir, ce n’est que par elle que le répit viendrait. Elle et mon fils si petit qui ne méritaient rien de cette vie étrange qui leur glissait entre les doigts comme le sable du marchand pas mieux que fou qui se pointait quand tout le monde dormait déjà.

Luc, tu vas-tu être correct? Luc?, ça criait.

What the fuck? Ça venait de l’autre bord de la rue, une drôle de grosse face qui retroussait dans un châssis de cave de dépanneur, une vision. Mon corps s’est élevé tout seul s’engloutir dans la noirceur en haut des marches d’escalier, léviter rien que par la frousse et les nerfs.

Camil agrippé solidement swignait du corps désespérément derrière le volant du vieil Econoline. Comme pour pousser, forcer avec lui, comme si c’était utile. Le vieil Econoline râlait, se traînait au ralenti essayant de monter la côte en faisant un boucan du saint-ciboire, en donnant des coups, des ruades désespérées. Crachait de l’huile comme un tuberculeux crache des mottons de poumon. On ne va jamais monter la côte Sherbrooke emmanché de même, ciboire! La police va nous ramasser comme une poignée de bleuets mûrs dans une grosse talle à portée de main. Hostie de Jean-Guy à marde. Richard assis sur le siège du helper respirait sa vie la face verte sortie par la fenêtre, le visage sans expression, rien, niet, nada. Ses yeux tenaient à peine ouverts, regardaient nulle part. Alice dormait béatement affalée la face dans un rond de bave sur la cuisse de Jean-Guy avec sa gueule qui riait comme un débile et ses yeux qui pleuraient comme une madeleine, les deux coincés sur le plancher du truck entre deux piles de caisses de bière. Je tenais mon équilibre comme je pouvais, monté sur le protège-moteur entre les deux sièges, le cul me valsait par en avant par en arrière. Et j’avais des haut-le-coeur comme dans la souris folle du Parc Belmont. On en avait viré une maudite apparemment, je voyais blanc, double, flou, picoté. Je me souvenais vaguement de dentelles frisées blanches et de musiciens rouge-luisant, des têtes noires laquées, d’une musique ethnique, des tables montées comme pour une noce mais ce n’étaient les noces de personne. J’ai quand même inspecté mes doigts mi-nu-tieu-se-ment. Beaucoup, beaucoup de vin rouge et du bon, des trous normands corrosifs, des montagnes de fruits de mer, des bancs de sardines rouges grillées qui brûlaient la gueule. Des espagnols? Des portugais?

Dans un long moment de confusion, Jean-Guy était parti pisser dans les chiottes qui étaient un étage plus bas au rez-de-chaussée, était sorti discrètement reculer l’Econoline dans la ruelle et avait “transvidé” une partie du backstore dans la boîte du camion, cordé jusqu’au plafond des caisses de bière, de vin, de fort. Puis il avait remis innocemment l’Econoline à sa place sur St-Laurent et était remonté finir la fête avec nous autres. Hostie de Jean-Guy à marde, que’cé qui t’as pris, calvaire. Si on se fait coller, on passe la nuit en-dedans, sans-dessin, j’va perdre mon permis de dépanneur. C’est beaucoup trop pesant, on montera jamais la tabarnak de côte Sherbrooke emmanché de même. On va refaire nos vies en bas de la côte, tabarnak!  Jean-Guy marmonnait, c’est beau aussi en bas de la côte; il avait sauté la coche depuis longtemps, rien d’intelligent ne sortait de sa bouche. Je l’avais rarement vu dans un état aussi second. Camil était furieux, bleu banane, je ne l’avais jamais vu dans un état de frustration pareille. Il gesticulait, gueulait, et pout-pout on s’est rendus comme ça; le vieil Econoline nous a pout-pout ramenés jusqu’à Rosemont. La providence des ivrognes, une grève de la police? Camil et Richard, les deux seuls encore semi-vivants, ont sorti la cargaison de l’Econoline et passé le butin par un châssis de cave du dépanneur. Après, Richard est parti se coucher dans son beau char sport qui était resté dans la cour de l’imprimerie tout ce temps-là .

Dans le fond d’un halo céleste et lumineux comme dans les vues, j’ai reconnu la porte où j’habitais de l’autre côté de la rue et j’ai suivi docilement les étoiles zigzagantes en manquant de peu un vieux Volkswagen d’où sortait la chanson de ma douce. Camil toujours en beau calvaire a abandonné sans façon Alice et Jean-Guy dans l’Econoline, leur claquant la portière chambranlante de toutes ses forces. Môtel en tôle, suite nuptiale, sorryno vacancy.

Ensuite le p’tit maudit châssis de cave a mangé le drôle de gros monsieur à plat-ventre en commençant avec ses pieds, gobait lentement son corps en se gardant sa grosse face pour dessert. La drôle de grosse face criait quelque chose.

Les choses ont commencé à déraper à peu près là.

“In the end, every hypochondriac is his own prophet.”

― Robert Lowell, Notebook

À suivre

Le Flying Bum

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Les mal partis

Rosemont, mon ancien quartier, il y a bien des lunes de cela. Ce n’est pourtant pas si loin que ça mais ceux qui ont aujourd’hui l’âge de mes fils auraient bien de la difficulté à reconnaître ce quartier de Montréal à l’époque environnant la grande exposition universelle. La radio AM jouait encore partout, CKVL, CKAC, CJMS en pleine gloire, CKGM pour les anglos et les bougalous. On payait huit cennes le voyage, les autobus étaient tous peints d’un horrible brun-drabe et on voyait encore circuler des vieux autobus Mack avec le front rond qui descendait bas sur un étroit pare-brise en deux morceaux pointant vers en-avant. De loin, ces vieux bus avaient l’air de plisser des yeux fâchés.

À l’est complètement du quartier, les horribles rangées de duplex de brique blanche venaient à peine de remplacer les champs verdoyants que les vaches broutaient encore paisiblement il n’y avait pas si longtemps. À l’ouest, Rosemont venait mourir d’un coup sec au pied de l’overpass Van Horne dans un décor post-industriel déjà vieillissant. Le centre du quartier s’animait alentour de la commerciale rue Masson qui grouillait de vie. Quelque part à l’autre bout du boulevard Rosemont, naissait la plaza St-Hubert erreur impardonnable d’un urbanisme encore naissant qui se poursuivait loin au nord jusque dans Villeray.

Les ordinateurs, les téléphones cellulaires, l’internet ou l’interac n’étaient encore que des promesses de la science-fiction que nous avait faites miroiter l’expo 67. On se branchait au monde en se tirant une copie du journal d’une boîte au coin de la rue avant que le maire Drapeau fasse le ménage et les enlève toutes. Ou on s’engoufrait dans une cabine téléphonique à dix cennes faire nos petits appels qu’on ne voulait pas faire chez nous devant les autres, un téléphone par maison généralement vissé au mur. Pas même de répondeur, rien. Les rues pullulaient encore de bicyclettes à gros paniers et de triporteurs noirs qui livraient à domicile pour les épiceries licenciées la bière en caisse, les clopes et autres petits ravitaillements au bonheur du jour.

J’avais vécu une partie de mon enfance là-dedans lorsqu’exilé de l’Abitibi mon père avait acheté un petit commerce rue Dandurand en 68. Davantage ce qu’on appellerait aujourd’hui une tabagie, à l’époque ces commerces portaient le nom de Variétés. Variétés Dorothy, du nom de la seconde épouse de mon père. Ma mère n’avait pas fait le voyage en ville. Elle reposait dans le ventre de l’Abitibi depuis la dernière journée de ma deuxième année. Fallait vivre avec une belle-mère maintenant.

Ces petits commerces s’opéraient en famille et nous habitions à même, un petit quatre-et-demi coincé derrière les étalages. Nos jardins d’enfance dans le bois de Bourlamaque étaient devenus un labyrinthe de caisses de Coke et de Kik dans un sous-sol gris et humide à travers lesquels on pouvait toujours s’amuser à traquer les rats. Dès que nous n’étions plus en classe, mon frère et moi y tenions tour à tour la caisse, les guidons du gros bicycle de livraison, à genoux derrière le grand comptoir vitré, sac brun à la main, on y faisait l’interminable cueillette des bonbons à trois-quatre pour une cenne sous les ordres d’enfants excités et indécis qui les choisissaient parcimonieusement un par un. Et encore les mille et une autres corvées plus pénibles de l’ordinaire du commerce auxquelles nous avions à nous résigner sans chigner.

Tout ce temps perdu à jamais, rogné sans vergogne sur nos vies d’enfant.

Le Père Noël a pas vieilli d’un poil

Tom Pouce a pas poussé d’un pouce
Dans la cervelle
A Isabelle

Le vent n’a rien de mystérieux
La vie
La vie n’a rien d’exceptionnel
Dans les beaux yeux
A Isabelle

Cet extrait et tous les autres plus bas sont les paroles d’Isabelle, chanson de Jean-Pierre Ferland, album les Vierges du Québec.

J’avais marché depuis Saint-Denis sur le boulevard Rosemont, j’attendais Isabelle assis sur un banc de parc au coin de St-Hubert. Elle et moi on s’était connus par le biais d’amis communs et une amitié toute particulière s’était emparée de nous. Fille brillante, première de classe comme moi, situation familiale délirante comme moi, les atomes crochus n’ont pas mis long à s’accrocher les uns aux autres comme du velcro. À quatorze ans, elle s’était installée chichement mais proprement dans un sous-sol tout meublé du boulevard Pie-IX. Ces désertions précoces du giron familial étaient plus fréquentes qu’on aurait pu le croire à l’époque.

Isabelle était belle comme ses quatorze ans et elle savait se faire plus belle que les plus belles actrices françaises avec des fringues payées à la livre dans les sous-sols d’église. Il m’arrivait de squatter son petit logis lorsqu’englouti dans l’instant présent je manquais le dernier autobus du soir. Isabelle et moi dormions alors serrés l’un contre l’autre entraînés dans les angles inconfortables d’un divan-lit bancal, elle en vêtements de nuit, moi dans mes bobettes de coton blanc. Je ne savais jamais si elle fréquentait sérieusement quelqu’un ou non et cela n’avait alors aucune espèce d’importance pour moi. Nos corps se laissaient volontairement s’emboîter immobiles dans la même chaleur réconfortante sans s’inventer d’autres histoires et nous trouvions le sommeil ainsi. Nous pouvions alors devenir à nouveau ces enfants qui se cachaient toujours quelque part dans un recoin de nous.

Elle s’en venait me rejoindre de l’est par la 197. Je somnolais sur le banc lorsque le bruit du frein-moteur de son autobus m’a surpris, je la cherchais du regard en reprenant tranquillement mes esprits. Le lundi n’était pas ma meilleure journée côté forme. Quand je finissais la veille à minuit mon travail étudiant à la tabagie du métro, Bolduc venait me chercher dans son gros station-wagon Dodge Polara avec des panneaux en simili-bois qui ornaient les deux côtés de l’énorme minoune. J’avais connu Bolduc quand je fréquentais une organisation un peu chrétienne qui essayait de garder dans le droit chemin les jeunes garçons vulnérables. Il était en quelque sorte le responsable d’un cercle dont je faisaie partie. Bolduc n’était pourtant pas plus catholique que le pape. Jeune vingtaine et orphelin, il s’occupait seul de sa jeune soeur qui avait mon âge et pour laquelle j’avais eu jadis un petit quelque chose. Il avait maintenant une route de journaux. Trois fois semaine on quittait à minuit le métro où il me ramassait, nous passions attendre en ligne au quai du journal alors installé rue Port-Royal pour charger la Dodge de journaux jusqu’au plafond. Nous partions ensuite direction Basses-Laurentides où une partie de la nuit je comptais et allais déposer des paquets bien ficelés devant les maisons des camelots pendant que Daniel au volant écoutait les lignes ouvertes en sifflant café par-dessus café, en priant que la vieille Dodge tienne le coup. Au petit matin, on rentrait en ville et on se rendait au Cozy rue Beaubien près de Pie-IX où Bolduc payait le déjeuner. Puis, souvent avec l’angoisse de l’heure qui me déchirait le ventre, je sautais dans la 139 qui me menait jusqu’à l’école plus bas dans Hochelaga, plus souvent qu’autrement en retard surtout l’hiver quand les chemins avaient été mauvais. Le jour même ce lundi-là, j’avais passé mes deux derniers examens du ministère et je n’avais toujours pas dormi depuis le samedi. La douceur de la brise de l’été naissant me gardait éveillé tant bien que mal.

Isabelle ne m’avait pas laissé le choix, il fallait procéder aujourd’hui même, les vidanges étaient ramassées le lundi sur la chic plaza St-Hubert. À la voir on aurait pu croire qu’elle était descendue de l’autobus en tenue de combat. Bottillons noirs et bas kakis, un capri de denim noir bien ajusté nous laissait apprécier presque tout le mollet, un gaminet noir justaucorps à l’encolure évasée bien large qui révélait beaucoup de la blancheur de sa poitrine, une veste militaire kaki du surplus de l’armée trop grande pour elle, déboutonnée, les manches savamment relevées et un béret noir porté à la Che Guevara qui ramassait sa chevelure toute du même côté ne laissant tomber que deux guiches rebelles sur ses tempes. Personne ne s’habillait de la sorte à l’époque, elle était carrément rayonnante, théâtrale toujours. Puis nous avons remonté la plaza tranquillement bras-dessus bras-dessous jusqu’au bazar indien où Jean V, un ami, était commis. Elle choisissait pour moi une chose et une autre et celle-ci et celle-là dans le bazar où tout venait de loin, sentait exotique, s’achetait bon marché. Nous avons rempli à ras bord nos paniers de toutes ces choses de maison qui constitueraient maintenant mon trousseau. D’un coin de l’oeil, nous attendions que Jean V soit à la caisse puis nous nous y sommes présentés avec nos achats. La somme était impressionnante tout de même pour des bricoles de bazar.

Quand Jean V nous a annoncé le total, nous nous pincions les lèvres pour ne pas rire. Isabelle se tapotait les poches, moi de même, devant, derrière, devant, derrière. As-tu apporté ton porte-monnaie, toi? Euhh . . . Non, toi? . . . Fuck.

Jean V jouait l’impatient, faisait semblant de ne pas nous connaître se pinçant les lèvres lui aussi. Il s’adressa à sa gérante pour lui demander s’il pouvait garder nos choses dans le back-store, le temps que nous allions chercher de quoi payer et elle acquiesça. Isabelle et moi sommes ensuite allés niaiser sur la plaza, fumer des clopes et peut-être un peu de libanais, bien assis se payant la gueule des passants les plus étranges, bouquiner un peu chez Raffin puis nous nous sommes installés au Roi du Smoked Meat jusqu’à la fermeture des magasins. En rentrant, nous sommes passés par la ruelle où nous attendaient deux gros sacs à vidange.

À travers toutes les vidanges du bazar indien, on les différenciait des autres par des attaches jaunes que Jean V avait placées là comme un signal à notre intention. On s’en est pris chacun un sur le dos et on est repartis comme si de rien n’était, ravis.

La situation familiale avait connu bien des revirements pas toujours glorieux. J’avais la ferme conviction que je n’avais plus d’affaire là. Que je devais partir et l’appel était puissant. La semaine d’avant j’avais cherché et trouvé une place qui me convenait. Du métro Rosemont en descendant Saint-Denis vers le sud on passait sous un viaduc ferroviaire, vieille structure de béton usée sous laquelle passaient les voitures. Sur deux passerelles aménagées de chaque côté à même l’ouvrage, deux trottoirs pour les piétons, un garde-fou de béton lui aussi. Graffitis, odeur de pipi, d’humidité, de pourri même, de boucane de char nous accompagnaient sur toute la traversée. En haut de l’autre côté, à droite si on contournait le garde-fou et qu’on revenait sur nos pas, un étrange bout de rue mal éclairé qui se prolongeait un peu jusqu’à la voie ferrée sous laquelle on venait de passer. Quatre ou cinq vieilles conciergeries alignées, collées les unes sur les autres, laides, probablement dessinées par un dernier de classe de poly, leurs couleurs originales disparues sous une épaisse couche de poussière grise déposée là par des années de trafic ferroviaire incessant. La dernière au fond dans le cul-de-sac où le vent pour marquer la fin de la rue venait façonner là une triste plage de menus détritus. Là où le vacarme des trains ne cessait à peu près jamais, le dernier étage en-dessous au fond d’un corridor mal éclairé dans une humidité à voir voler des grenouilles, un meublé d’à peine cent pieds carrés, tout d’un morceau, qu’on osait appeler studio. Rien de privé, une toilette avec douche par étage probablement entretenue par un magnat de la procrastination. Dans le studio, une petite fenêtre collée au plafond avec sa saleté pour unique rideau jetait sa triste lumière sur la pièce à moitié vide.

Le linge que j’avais sur le dos, quelques pièces de vêtements que j’affectionnais, quelques bricoles, mes cahiers de dessin et une poignée de crayons garrochés à la va-vite dans un packsack.

À deux pas de mon boulot. Quatorze piastres cash par semaine, rien à signer pas de questions posées, l’argument ultime à quatorze ans pour faire de ce trou mon chez nous bien à moi, le repaire de ma liberté nouvelle.

Isabelle sombrait quelquefois dans un mode totalement parano, des tremblements s’emparaient de ses mains, le débit de sa voix devenait rapide et saccadé, à la limite du compréhensible, et elle pompait alors ses clopes à un rythme d’enfer. En général, cela énervait les gens mais moi d’un naturel calme ça me rendait triste, triste pour elle. Fille de notaire alcoolique mais prospère, elle n’avait jamais connu la moindre contrariété matérielle. Sa vie plutôt bohème nouvellement assumée lui apportait par moments une insécurité exacerbée que j’avais de la difficulté à comprendre mais que j’acceptais calmement sans juger, dans l’espoir qu’avec l’empathie sincère, mon calme la contamine. Et ça opérait la plupart du temps.

On ne va pas entrer là-dedans, es-tu malade? Je sentais l’angoisse la gagner. On rentre juste dix minutes, une bière, ces maudits sacs-là sont pesants, j’ai les épaules mortes, pas toi? On a encore un bon bout de chemin à faire. Si ça chie, on sort c’est tout. Es-tu fou, ils vont te carter. Isabelle, elle, avait tous les âges qu’elle voulait. Simple question de savoir s’arranger disait-elle mais aussi histoire de cartes dont elle faisait la collection. Elle en avait pour être plus jeune et économiser en titres de transport ou en entrées au cinéma, d’autres pour être plus vieille et entrer dans les débits de boisson, s’acheter des clopes et toute cette sorte de choses. Ils ne me carteront pas voyons donc, on est lundi soir, viarge, je peux pas croire qu’ils vont cracher sur des clients à soir. On était beaucoup moins pointilleux dans le temps.

Isabelle s’est débarrassée du béret, a mis un peu d’effet dans ses cheveux vite-vite avec ses doigts, rafraîchi le peu de rouge qui restait sur ses lèvres en les pinçant ensemble d’une grimace à la Miss Clairol, deux-trois tapes sur les joues pour se donner un peu de crunch, Ch’tu correct, là?, et ses réticences ont tranquillement disparu.

Une madame d’un certain âge beaucoup trop chic et trop grimée pour un lundi soir, son linge sentait le 5-10-15 à plein nez et son grimage avait connu ses belles heures déjà. Gisèle avait sauté la coche depuis un bon bout de temps même s’il était encore de bonne heure. Seule femme au beau milieu de neuf ou dix hommes répartis icitte et là dans le bar salon de la Roche, elle était attablée le regard dans le vide, sa tête vacillait lentement vers le bas puis remontait se mettre droite par petites saccades devant sa flûte de draft et quelques autres tristement vides devant elle, un cendrier débordant, une sacoche en cuir vernis rose-pettant ouverte et à moitié répandue devant elle, une salière pour la bière. On avait bien tenté de réhabiliter toutes ces tavernes où les femmes ne devaient plus être persona non grata en soi-disant brasseries ou bars salons, les lieux étaient restés ici tristement eux-mêmes. Juste le nom avait changé. Le repère des hommes n’avait gagné qu’une seule femelle dans l’opération, Gisèle.

Bar salon de la Roche. Coin boulevard Rosemont et de la Roche, l’originalité ne s’était jamais présentée le jour du baptême. Pour le reste, ne cherchez pas les divans dans ce salon perdu, que des chaises de taverne, des tables de deux pieds par deux pieds, la grosse stériliseuse à verres dans le centre où les flûtes et les bocks entraient d’un bord et ressortaient de l’autre bord à la queue-leu-leu dans un nuage de vapeur et quelques petits tintements de vitre. Et la même persistante odeur de boules à mites qui nous venait directement des urinoirs. Une douze pouces noir et blanc sur une tablette dans les airs que personne ne regardait vraiment faisait vibrer la lumière blafarde des lieux.

Quand Gisèle a vu les deux enfants entrer avec leur bagage sur le dos, c’est comme si le bon Dieu lui-même venait de lui apparaître, rien de moins qu’une épiphanie du lundi. Donald, tabarnak, viens faire un peu de ménage icitte gagner tes ciboires de tips, j’ai de la visite qui arrive pis j’ai le cendrier ben plein qui boucane tout seul. Gisèle rapaillait nerveusement ses cossins répandus partout en essayant de les faire entrer dans la petite sacoche rose en se tenant debout de peine et de misère. Elle n’avait pas besoin de voir nos cartes pour savoir quel âge on avait pour vrai. Venez vous asseoir ac’moé, les jeunes, awoye venez vous asseoir ac’moé ! Ses mains tournaient dans le vide en guise d’invitation ou comme une poule qui essaie de rapatrier ses poussins sous ses ailes. Isabelle me lançait du regard tous les couteaux du tiroir à ustensiles mais je restais bien calme. Je ne sais pas pourquoi j’ai tiré deux chaises et Isabelle a dû abdiquer en bouillant par en-dedans, on s’est assis. Gisèle s’est rassise, heureuse de toute évidence. Du bout de la gueule en chuchotant : Si y vous cartent, j’va y dire que vous êtes mon gars pis ma fille, shhhht pas un mot. Puis en hurlant carrément : Donald, apporte trois drafts tabarnak !

Lorsqu’on n’y a jamais goûté, on ne peut pas savoir ce que ça goûte vraiment la liberté. Pour moi, escroquer une bière à une Gisèle un lundi soir dans un bar salon digne d’un film québécois pas de budget ça pouvait très bien goûter un peu ça, la liberté, va savoir. On a finalement été servis sans embrouille. Gisèle n’arrêtait pas de nous trouver beaux, trop jeunes pour faire ce qu’on était en train de faire là, vous avez pas peur de gâcher vos vies, partir si jeunes, vous allez pas lâcher l’école, toujours? Je repensais à mon studio minable, Isabelle ne l’avait pas vu encore, je n’avais eu la clé que le jeudi d’avant. J’avais peur de sa réaction même si elle avait promis de m’aider. Est-ce qu’on me cherchait? Mon père n’oserait jamais laisser Dorothy mettre la police après moi. Qu’est-ce qui arriverait en septembre lorsque le temps de retourner à l’école viendrait, est-ce que j’en aurais encore l’envie, les moyens? Gisèle, elle, elle nous aimait, nous aimait donc, encore et encore, on était donc jeunes, donc beaux. Elle n’arrêtait pas de nous passer la main dans les cheveux encore et encore en nous râlant des mièvreries. La bière est vite descendue. Et Gisèle qui avait retrouvé momentanément son calme, en nous regardant chacun notre tour, tendrement, de sa bouche empâtée :

Pis vous autres, vous vous aimez-tu, vous autres?

La phrase est tombée comme un frigidaire en bas du cinquième.

Isabelle et moi on s’est regardé dans le blanc des yeux un moment et en parfaite synchro on a repris nos sacs à vidange et on s’est précipité vers la sortie. Gisèle est partie après Isabelle comme une folle et elle la collait jusqu’à la porte en tentant désespérément de lui refiler un beau cinq piastres. Prends-lé donc! Awoye, prends-lé!

Isabelle résistait, se contorsionnait pour éviter que Gisèle ne réussisse à lui glisser dans les poches. Prends-lé donc, tu iras t’acheter des Kotex avec, pauvre chouette, ça coûte cher des Kotex calvaire!

Atterris sur le trottoir, la 197 s’en venait. Isabelle catastrophée me criait en courant vers l’arrêt : On la prend, on la prend!

Ils sont partis de Sorel

Sur un autobus
Pour n’importe quel terminus

Daphnis et Chloë
Roméo Juliette
Toi et moi
McGraw McQueen
Marie et Joseph

La magie des cartes avait encore opéré, du grand cinéma. Isabelle était maintenant une petite fille de treize ans qui glissait dans la boîte de verre son billet d’écolière à huit cennes. Il restait tout au plus deux arrêts à faire avant le terminus de la 197 au métro Rosemont qu’on entrevoyait déjà au loin. Isabelle avait couru, moi derrière, les gros sacs verts nous frappaient le dos à chaque enjambée, son estomac étranglé par les vipères de l’angoisse. Seuls sur la grande banquette de côté, elle s’accrochait à mon bras comme si elle voulait me couper le sang. Elle reprenait son souffle serrée contre moi les deux gros sacs à vidange à nos pieds.

Je regrettais, le coeur noué, comment aurais-je pu savoir.

Gisèle l’avait carrément terrorisée. Dans les gestes lourds et mous de l’ivrognesse à l’haleine de fond de tonne, elle avait nettement reconnu la voix de son père. Les mêmes t’es donc bien belle toi, les mêmes hi que je t’aime toi, les mêmes beaux cinq piastres qui empestaient l’arnaque à plein nez, les mêmes yeux glauques de truite perdue saoule morte, puante.

Le même regard déboîté qui parcourait son corps d’enfant comme de sales caresses.

Celui qui l’aura
Aura les cheveux long comme elle
Isabelle

Celui qui l’aime
A les cheveux long comme elle
Isabelle

Y’ a une Dorothy qui n’arrête pas d’appeler icitte, elle te cherche. Elle dit que ça fait au moins une semaine qu’elle est sans nouvelles. Elle se demande si tu es en train d’essayer de faire mourir ton père. Rappelle-là, vieux, une vraie tache la bonne femme. Hystérique. Elle menace même d’amener son cul ici s’il le faut.

J’avais décidé que nous ferions un croche à la tabagie du métro, tant qu’à être dans le coin. Essayer d’escroquer un ou deux paquets de clopes à mon collègue Jean-Pierre qui faisait les quatre-à-minuit la semaine. Le genre de petit service qu’on s’échangeait discrètement sans faire d’histoires. Lui présenter Isabelle aussi qui s’était vite précipitée sur le vaste étalage de magazines européens aussitôt les mondanités expédiées.

Dis-lui qu’elle arrête d’appeler, que ça nuit au commerce, elle sait ce que c’est. Dis-lui que tu ne m’as pas vu, que tu ne sais pas où je traîne de ce temps-là, dis-lui n’importe quoi, ciboire.

Son trouble évident, Jean-Pierre n’avait pas assez de ses deux yeux pour apprécier cette superbe jeune femme déjà profondément absorbée dans ses Cahiers du nouveau cinéma au bout de la petite échoppe. Je ne me sentais plus du tout à l’aise dans ce lieu qui m’était pourtant si familier, comme traqué. Faut qu’on se tire d’ici, lançai-je à Isabelle qui s’accrochait à son magazine en me tournant des yeux de biche suppliante. La foutue revue valait pas loin de dix piastres. C’est “on the house” lui dit Jean-Pierre qui n’avait rien manqué du petit mélo qui se jouait là. Mon cadeau de noces sera fait, poursuivit-il en nous faisant une drôle de face ringarde.

La lumière descendait sérieusement sur ce bout de la ville déjà bien assez gris. De l’autre côté, si Isabelle survivait à la peur paralysante de traverser le sombre tunnel sous le viaduc ferroviaire, mon superbe studio qu’elle n’avait jamais encore vu nous attendait. Tapi au fond d’un cul-de-sac, au fond du dernier fond d’un quartier sans nom, oublié, coincé quelque part dans un repli de la misère entre Rosemont, le plateau, le mile-end. En bas d’un escalier en plaques de terrazzo craquées de partout, au bout d’un couloir mal éclairé empestant l’humidité crasse et les relents d’un petit coin négligé.

Au son du Tadam! ridicule qui est sorti tout seul de ma bouche quand j’ai ouvert la porte d’un grand geste théâtral, une Isabelle stoïque avait déjà scanné l’ensemble de l’oeuvre en deux-trois mouvements de l’oeil. Le désarroi dans ses beaux grands yeux noisette venait de transformer de sa triste magie le repère de ma liberté en une chambrette crottée, infâme et misérable. Après un long silence malaisant qui avait fait de nous deux statues de sel campées sous un cadre de porte à la peinture craquelée, nous avons ramassé le bagage échappé dans l’effet surprise, on est entrés, refermé la porte derrière nous.

Je te l’avais dit que je t’aiderais, t’inquiètes, je vais te faire un petit château avec ça.

Isabelle s’affairait déjà à vider le larcin du bazar indien, sortait un à un les morceaux de mon trousseau en déclamant gaiment des plans de décoration des plus audacieux. Dans une sorte de joie fébrile qu’elle sortait on ne sait d’où. Tu vas voir, on va mettre ça beau! Pessimiste, je doutais du succès de l’opération. Au mieux, embellir ce trou équivalait à mettre du rouge à lèvres sur une truie dans sa soue, j’éprouvais tout de même une petite tendresse pour sa belle motivation.

Nous avons pendu la crémaillère le soir même, sifflant lentement deux bouteilles de cidre bon marché qu’on avait ramassées en chemin, fumé tout le libanais. Les sangs gazés, gagnés par la fatigue, son corps tout chaud lové contre le mien sur le divan-lit miteux déployé, elle murmurait encore à mon oreille, par bribes de plus en plus inaudibles, d’autres petits bouts de ses idées géniales lorsque nous avons lentement perdu connaissance, épuisés, dans des beaux draps indiens flambant neufs qui sentaient vaguement le patchouli.

Je n’ai pas compté combien de ces tonitruantes parades d’acier étaient venues perturber ma courte nuit. Le dernier convoi en lice avait eu raison de mon sommeil une fois pour toutes. Je n’avais pas la radio, ni réveille-matin, ni horloge. Que l’heure bleue du petit matin qui essayait péniblement de lancer des indices à travers la crasse d’une petite fenêtre jouquée au plafond. Ma gueule de sable maudissait le cidre bon marché. Dans la crèche improvisée sans oreillers, Isabelle dormait la tête appuyée dans le creux de mon épaule. Sa longue chevelure se répandait sur moi, son souffle doux réchauffait mon cou. Le temps aurait dû s’arrêter là.

Dans l’éclairage bleu du matin, les choses criaient maintenant la vérité, toute la vérité. Tout ici était laid, tellement laid. Je n’avais rien à offrir à Isabelle.

Je n’avais rien pour lui offrir un café, pas de grille-pain pour lui offrir une rôtie, même pas une toilette propre pour aller pisser tranquille, je n’avais rien pour elle que la misère promise d’une fugue irréfléchie qui lançait mon sort au tapis vert avec deux dés pipés à l’os. Un plan de nègre mal parti.

Je pensais à ma mère, ma petite enfance lumineuse, ses promesses perdues à jamais. Mon pauvre frère abandonné derrière moi à la vile Dorothy.

Je regardais dormir Isabelle blottie contre moi. Comme un miracle, la plus belle chose dans cette piaule misérable, dans toute cette conciergerie de l’enfer, dans ce quartier perdu, dans toute mon existence. Ma tête m’ordonnait de la libérer, la laisser partir courir aux abris loin d’ici avant de couler avec moi. Mon coeur, lui, a déraillé, s’est mis à battre comme un christ de fou, pour elle, juste pour elle. Des larmes étaient montées pompées par des soubresauts intempestifs qui agitaient ma poitrine. Je serrais Isabelle contre moi pour les contenir, la laisser dormir encore. Peine perdue, elle s’est ranimée doucement, s’est relevée sur un coude pour me regarder, essuyer minutieusement de ses doigts les larmes qui jaillissaient à mesure de mes yeux comme pour quémander encore la douce caresse de ses doigts. Ses grands yeux noisette questionnaient le fond de mon âme en silence. Elle trouvait toujours les bonnes réponses. La quiétude de ce long moment apaisait mon coeur parti en peur.

T’as raison, tu ne peux pas rester ici dans ce trou à rat. On ramasse l’essentiel, on se trouve un taxi, on s’en retourne à Rosemont. Je t’emmène chez nous, après on verra.

Après on s’en fout.

Une grande noirceur est descendue sur le matin bleu lorsque ma tête s’est retrouvée ensevelie sous sa longue chevelure qui s’affalait sur moi comme une douce tempête. Tout s’est ensuite rallumé comme un feu d’artifices derrière mes paupières closes quand nos bouches se sont trouvées dans cette obscurité singulière, nos lèvres se faisant les présentations les unes aux autres comme si soudainement on ne se connaissait plus. Jamais plus de la même façon. Jamais.

Le doux mystère de ses chairs qui s’était mis à m’envahir lentement dès lors que son corps comme un serpent brûlant grimpait tout doucement sur le mien, la seule chose dans tout l’univers dont j’avais maintenant cruellement besoin.

Le reste, on l’a abandonné là.

Une autre histoire d’amour de plus
Et puis ça continue

Pareil,

pareil

C’est peut être parce que l’amour
C’est peut–être encore vrai

Y’a deux amoureux
Qui sont partis de chez eux
Pour toujours

Flying Bum

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Éclairs de grille-pain

Estomac creux n’a point d’oreilles, dit le dicton. Entre autres, rajouterais-je, et qu’en est-il du génie? Lui en reste-t-il un peu dans un de ces moments futiles, inutiles, hors-nos-vies, hors-nos-corps et insignifiants au possible qui s’amorce dès qu’affamés nous appuyons sur la manette du grille-pain? Le multi-tâches tôt le matin très peu pour moi, je tombe alors dans le gouffre-néant de l’attente, l’esprit dopé par l’odeur montante du bon pain. Instant merveilleux toutefois pour la pensée en goguette, pour cogiter, rêvasser, l’homme du matin court-vêtu allant même jusqu’à se gratter béatement côté couilles, sa soeur sous la mamelle.

Ensuite, couteau à la main tout s’embrouille comme un oeuf, part en des confitures, moment que l’esprit errant qui a une sainte horreur du vide s’empresse de meubler d’incongru, de voguer tout azimuts. Puis l’ancre qui accroche le fond brusquement dès lors que dans le chant du ressort qui exulte sautent vers le ciel deux belles tranches de pain bien dorées. Le supplice est fini. Se rallume graduellement l’intelligence de l’homo-sapiens et de sa soeur. Les songes singuliers mais brefs, concentrés mais à la fois évaporés, partent se perdre, triste gaspillage. Éclairs de sans-génie engourdi, éclairs de grille-pain vite refroidis dans l’oubli.

En voici récupérés au vol, nouvelle rubrique ramasse-miettes. 

L’art qu’on texte

Prière de noter que j’en sors tout juste et que je serai maintenant hors contexte pour une période indéterminée. Pas que j’y ai séjourné trop longtemps et que j’aurais décidé sur un coup de tête que ça suffisait. Je n’ai pas été tiré hors d’un contexte précis ni n’en ai été extirpé de force. Je quitte le contexte volontairement sans contraintes. Le contexte m’apparaît trop limitatif en ce qui attrait à la signification des choses perçue à travers un alignement beaucoup trop rigoureux de mots. Autant laisser tout un chacun piger dans le tas ceux qu’ils préfèrent et qui feront très bien leur affaire de toutes façons. Prenez bonne note que j’ai quitté définitivement le contexte à onze heures onze, heure avancée de l’est, et ne me citez plus que de là. (J’ai laissé la clef sous la carpette)

ToasterWonder

Transe en dentelles

Selon le deuxième dieu de la trinité Hindoue, Vishnu lui-même en personne de soies et de dentelles vêtu, l’âme humaine traversera sept cycles vie-mort-renaissance avant de reposer pour l’éternité sur une fleur de lotus dans le grand jardin spirituel des dieux et ainsi l’âme humaine pourra se reposer et cesser définitivement d’attendre en vain un médecin de famille.

ToasterWonder

Guère épais

Les plus grandes stratégies militaires finissent inévitablement par consister à traverser les rivières par les ponts et les montagnes par les cols. Je citerai ici Winston Churchill que l’histoire a retenu comme ayant été un fin stratège militaire :

“Inutile de discuter avec le petit singe si le tourneur d’orgue est dans la pièce.”

La question qui me démange le derrière des rotules sans réel espoir de soulagement : pourquoi donc Winston Churchill cherchait-t-il à définir un moment propice pour discuter avec le petit singe?

La question est à vendre pas cher à qui se chercherait un sujet de thèse.

ToasterWonder

Mort aura

Je VEUX mourir.

C’est une phrase qu’on entend souvent dans toutes sortes de circonstances. Mais tu VAS mourir, innocent. La volonté n’a rien à voir là-dedans. La mort est une fatalité, à chacun sa chacune. Le suicide lui-même devient la fatalité de celui qui s’y commet. Penser s’en sortir en se tuant soi-même n’évite en rien la fatalité, tu VAS mourir pareil. Au mieux, on peut espérer que la vie après la mort n’existe pas, un peu comme la vie passé Normétal, ça existe peut-être mais personne à ce jour n’en est revenu pour nous dire où s’y cachent les plus belles talles de bleuet.

Quiconque a lu la définition du mot fatalité doit bien se douter que même au bout de la vie après la mort s’il en est une, on VA mourir encore et toujours.

Shit.

ToasterWonder

Cou cou que tchou, missiz Robine-sonne

Bonjour, vous avez bien rejoint la boîte vocale de monsieur Robinson. Je serai dans l’impossibilité de recevoir vos messages durant toute la journée de mardi, journée que je passerai au complet dans l’indifférence la plus totale. Ni mercredi où je ferai un séjour tout compris dans le déni. Jeudi je serai échoué malencontreusement sur une île du Pacifique sud une bonne partie de l’après-midi. S’il s’agit d’une urgence, merci de rappeler Vendredi.

ToasterWonder

Même en songes, mes mensonges

“On ne va pas se mentir…”  On l’entend souventes fois dans le discours et lorsque l’énoncé commence de même, je ne suis pas convaincu que la suite nous garantisse un accès direct à la vérité malgré la prétention du préambule. J’entends là plutôt comme une alerte qui annonce que l’on va subtilement procéder à quelques arrangements avec elle, délibérés ou inconscients. La triturer, pauvre vérité. On ne va pas se mentir mais je n’oserais jamais, ô grand jamais, triturer la vérité, même en songes.

ToasterWonder

Antigone with the wind

Pièce rhumatismale en un seul et bref acte

ANTICORPS

Tiens ma bière, Ismène ma soeur, je pars en mission tuer en toi ce vil virus et toute son armée.

ISMÈNE

Va, je cède à ta force, je n’ai rien à gagner à me rebeller.

ANTICORPS

Il y a une chose qui m’importe avant tout ma soeur : sauver ta peau. Et souishhh et souishhh. (bruits d’épée)

ISMÈNE

Ayoye, ciboire, c’est mon coude que tu attaques !

ANTICORPS

Corps étranger, créature dégoûtante, j’en appelle à la guerre, la mort est ton seul destin.

ISMÈNE

Ben voyons donc, c’est mon articulation que tu picoches, ça fait mal, tabarnak!

ANTICORPS

Je tuerai pour toi ce virus sans la moindre pitié.

ISMÈNE (à boutte)

Ouch, CALVAIRE, mon coude . . . ARRÊTE !

ANTICORPS (plus emballé que jamais)

Oui ma soeur, regarde-moi bien aller, j’annihilerai la bête sans pitié et souishhh et souishhh (bruits d’épée).

ISMÈNE (qui n’en mène pas large)

. . . ishhh

Rideau.

ToasterWonder

Grosse annonce petite réponse

Il y a petite et petite tout de même. Lue pour vrai dans un vrai journal en vrai papier (vrai comme chu là) :

10,000 pipinnes de pain, toutes sortes de couleurs, toutes sortes de dates d’expiration, à vendre, donner, échanger ou si quelqu’un peut me dire quoi faire avec

Tout à fait mon opinion de la profondeur que peut atteindre la détresse humaine. Comment peut-on en arriver à accumuler bêtement 10,000 de ces petites choses avant même de se poser la question? La première réponse qui me vient en tête impliquerait que l’annonceur s’insère des tas de ces petites choses colorées aux coins piquants dans des endroits pas très propres ni vraiment appropriés.

Affaire classée, bien que des images étranges subsistent dans mon esprit.

ToasterWonder

Pour qui sonne l’anglais

Autre vraie petite annonce qui révèle la beauté de la langue française même cachée dans la plume d’un anglophone aux sentiments éminemment plus nobles que sa grammaire.

Annonce tuque verte … je sais pas que te rajouter…

ToasterWonder

Longitude l’attitude platitude

On ne lance pas de platitude aux gens. (règle no. 9, Manuel du savoir-vivre et de la bienséance de ma tante Colombe). Dire aux grosses madames en pleine face qu’elles sont rondes, là sont de bien discourtoises platitudes à lancer comme ça aux madames à brûle pour point. C’est pourtant la vérité toute chiée. La vérité ne devient-elle une platitude que lorsqu’elle est déclamée sans gêne haut et fort? Et le mensonge, lui? Classerait-t-on dans le domaine des platitudes le fait de déclamer haut et fort que la terre n’est pas ronde, elle? Si la terre était vraiment si plate que ça, on ne rirait plus personne. Ça se serait su.

Ça aurait fait le tour du globe.

ToasterWonder

Russe, uranus, ananus et toute cette sorte de choses

Une erreur originale vaut mieux qu’une vérité banale écrivait Fiodor Dostoïevski. Alors comment s’explique le titre de son ouvrage Les carnets du sous-sol ? Titre banal s’il en est un. Moi qui haïs les sous-sols. Comme Dostoïevski prenait continuellement des notes sur une multitude de calepins dans un sous-sol pour composer cette oeuvre, n’aurait-il pas dû plutôt appeler cet ouvrage Les carnets du calepin ?

Pou poum tishhhhh.

N’est-ce pas lui qui avait dit : Tout est bon quand il est excessif ? Si le célèbre marquis de Sade avait compilé sous un seul titre tous ses écrits concernant de près ou de loin la sodomie, le titre aurait fort bien pu être Les annales de l’anal.

Pou poum tishhhhh.

ToasterWonder

Alma m’atterre

Elle était toute timide, candide, dix-douze ans et belle enfant. Ma première visite à vie à Arvida pour voir un mort, des funérailles. Elle avait tout de suite senti que je n’étais pas de la région, un étranger, le vague cousin d’on-ne-sait-qui, nouveau conjoint d’une ancienne matante, quoi d’autre encore, les hypothèses défilaient. Elle m’avait comme choisi dans la foule bigarrée. Elle n’avait probablement pas vu de malice en moi, avait décidé de prendre une chance avec son intuition. La chose la chicotait depuis trop longtemps. Elle attend que je sois coincé entre nulle part et personne, s’approche direct et me demande du tac au tac, toute gênée:

À cause de quoi que ça se dit pas à cause?

Son regard à lui seul valait un poème. J’observe encore un petit moment ses yeux d’enfant implorer, j’étais ébaubi mais charmé.

Mais je ne sais trop quoi répondre. À cause que je sais pas pourquoi.

 

Flying Bum

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À surveiller : d’autres miettes du genre bientôt dans un grille-pain près de chez vous. 

Mottons à vendre

Pour mes lecteurs d’outre-atlantique, le motton est un mot tout québécois qui comme bien d’autres peut prendre différentes significations selon l’usage ou le contexte. Le motton typique est une agglutination, un précipité, un grumau en quelque sorte. S’il se retrouve à un endroit spécifique, un motton dans la gorge par exemple, cela signifie qu’on est le sur bord d’éclater en sanglots. Avoir le motton tout court peut signifier avoir plein de fric, être riche. Le motton sur le coeur signifie être envahi d’une profonde mélancolie, d’une grande tristesse. Dans un monde plus intime, mon oncle Aurèle qui n’aimait pas le traditionnel gâteau aux fruits de Noël appelait cela du gâteau aux mottons. Et voilà un exemple typique de l’origine de bien des mottons sur le coeur. Noël, un être cher disparu ou simplement inaccessible et le tour est joué, ça pogne en mottons partout sur le coeur.

Bien peu d’entre nous ont vécu ces Noël idylliques, une joyeuse promenade en carriole tirée par des chevaux sur une nature blanche de neige immaculée au son des grelots, bien emmitoufflés dans de belles peaux d’ours qui finissait en réunion au pied du sapin. Un père fonctionnel, une mère aimante, une fratrie à la vie à la mort, des beaux petits pyjamas et une pile de cadeaux. Alors on en achète. On se paie des mottons. Les lancinantes chansons de Noël nous en vendent tant qu’on en veut, ad nauseam. À prendre à notre compte tous ces souvenirs artificiels bien léchés et se prendre à y croire nous révèle notre propre bêtise et nous fout les mottons à tout coup.

D’ailleurs à ce chapitre, nous savons maintenant que le père Noël tel que nous le connaissons est une pure invention des génies de la mise en marché chez Coca-Cola. Le pétillant breuvage avait le fâcheux défaut de moins bien se vendre en hiver lorsque le besoin de se désaltérer diminue considérablement. En 1860, un illustrateur new-yorkais invente un personnage qui viendrait distribuer des cadeaux aux enfants, en se basant sur la légende de Saint Nicolas. Ce personnage est alors bedonnant, il fume, et il porte une grande barbe blanche avec un costume. Mais dès les premières illustrations colorées qui suivirent les années suivantes, le Père Noël arborait déjà un costume rouge !

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En 1931, la firme s’apporte le soutien du personnage mondialement connu. Durant sa longue nuit de livraison de jouets, le Père Noël, il doit avoir soif ? Quoi de mieux qu’un Coca-Cola pour se donner des forces ? Et en plus, il porte déjà la couleur de la marque, idéal pour associer facilement deux icônes mondialement connues… !

Jusqu’en 1964, c’est l’illustrateur Haddon Sundblom qui va créer les publicités de Noël pour Coca-Cola, mettant en scène le Père Noël en train de distribuer ses cadeaux, de se détendre avec les enfants ou encore de faire une pause Coca-Cola. Et les américains ont acheté. Rien de surprenant d’un peuple hétéroclite aux origines variées et sans réelles valeurs communes qui trouvaient là un rare point de ralliement. Même peuple sans commune culture auquel une dénommée Martha Stewart a fabriqué de toutes pièces un folklore national qu’ils ont tout acheté d’un bloc. Et Martha qui riait jusqu’à la banque. On peut dire ici que les américains ont avalé le motton tout rond.

Il y a cependant de ces mottons qu’on ne réussit jamais à faire passer. Les statistiques démentent la croyance populaire qui laisse croire que le temps des fêtes est la saison de prédilection du suicide. Il n’y a pas plus ni moins de suicides en décembre que dans les autres mois. J’ai lu un truc qui racontait que les suicides de Noël sont cependant les plus romantiques, les plus tristes évidemment. La solitude en ces temps festifs est lourde à porter mais on y lisait que les suicidés de Noël utilisaient leur propre mort pour lancer des flèches empoisonnées à un amour perdu, des messages amers à une famille dysfonctionnelle, règlements de compte familiaux extrêmes.

Il faut garder l’oeil bien ouvert. Tous ces gens que la misère emporte sont autour de chacun de nous, jamais bien loin. Une amie m’a déjà raconté que deux jeunes garçons issus d’une famille aisée et conservatrice ont organisé leur coming-out homosexuel en se pendant de façon parfaitement symétrique de chaque côté d’une couronne de Noël allumée dans une immense baie vitrée devant le chalet de ski familial de façon à ce que la famille les voie de loin en se présentant au chalet pour festoyer. J’ai toujours une pensée pour mon pauvre oncle Bobby qui s’est gazé dans son garage à quelques jours de Noël, à une superbe jeune fille d’à peine dix-huit printemps que mon fils fréquentait et qui un soir s’est enfuie entre le dessert et le digestif. On l’a retrouvée trois jours plus tard, à quelques heures de Noël, pendue dans une chambre anonyme du Ritz-Carlton. Nous avions été les dernières personnes à l’avoir vue bien en vie. La petite a déposé une sérieuse couche de mottons sur mon coeur et sur bien d’autres. Venus joindre tous ces mottons qui remontent encore et toujours en ces jours joyeux. Prenez bien soin les uns des autres, gardez l’oeil et votre coeur ouverts, toujours.

Ma tante Colombe préparait son gâteau aux fruits à travers toute la boustifaille qui l’occupait avant les fêtes. Mais on ne le mangeait pas. Pas tout de suite du moins, pas celui-là. Elle l’emmitouflait dans du papier ciré et le calait bien serré dans sa boîte de métal pour le ressortir de temps en temps pour le badigeonner de rhum. À Noël elle servait celui de l’année d’avant. Comme j’ai eu un automne très occupé et que j’aurais bien aimé écrire un nouveau conte de Noël, je vais vous re-servir celui de l’année dernière. Je l’ai ressorti de temps en temps pour le badigeonner de quelques nouvelles tournures, corrigé quelques fautes, et je vous invite à le découvrir ou à le redécouvrir, c’est selon.

Je vous souhaite des beaux mottons de Noël, soyez heureux.

Cliquez ici pour accéder au Blanc Noël de Noël Leblanc.

Flying Bum

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Poète . . . circulez !

Cette semaine le Québec perdait un de ses grands poètes. Je dis bien le Québec parce que le québécois moyen ignore à peu près qui était ce sédentaire des longitudes syndiqué de la solitude* connu sous le nom de Claude Péloquin. Il faut leur rappeler que c’est bien lui, un soir de brosse, qui a aligné les mots de Lindberg qui sont devenus la chanson-thème de la contre-culture québécoise naissante; qui a signé la célèbre phrase-scandale inscrite sur la murale du Grand Théâtre de Québec par Jordi Bonet en 1970 : Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ! C’est assez !

En 1974, à l’âge où tous les ti-culs de mon âge se demandaient s’ils voulaient être Bobby Hull qui écrasait un à un les records de Maurice Richard ou ce nouveau démon blond qui soulevait les foules, mes héros à moi, à quelques rares amis aussi, étaient des poètes. Ces poètes nouveaux qui parlaient la langue locale en vers libres, libérateurs. Même qu’un ami de ma gang de secondaire 3 avait hérité du pseudo de Pélo en hommage à sa ressemblance et à ses accointances au grand poète. Bien loin tout cela, la télévison jouait encore en noir et blanc des reprises de Cré Basile.

Pauvre Péloquin, comme bien d’autres avant lui, combien grand sera-t-il devenu une fois sa viande refroidie ! Il n’en reviendrait pas lui-même. Il aura fallu qu’il s’éteigne pour briller de ses plus beaux éclats. Les suffisants de ce monde ne cessent de se scotcher à sa mémoire, se réclament soudainement amis. Curieux tout de même, quand quelqu’un plus grand que nature disparaît, tout le monde veut s’en garder un morceau juste pour lui. Pour le garder vivant? Pour posséder jalousement un morceau d’éternité? Pour parader avec dans le cortège?

Une seule fois, je l’ai vu en personne. Mais j’ai bien connu un gars qui doit encore se promener avec la tuque de Péloquin sur la tête. Lui et aussi le cousin de Jenny Rock, une longue histoire. Dans un pays où tout le monde n’en a que pour le hockey, le pauvre gars était le petit frère inconnu d’un joueur de hockey très connu qui portait un nom de famille très particulier et rare. Partout où le pauvre gars se présentait, on lui demandait s’il était le frère de X. Puis un jour, un cousin à lui convola en justes noces avec Jenny Rock, chanteuse pop bien connue à une certaine époque. Douliou douliou douliou Saint-Tropez, tant qu’à être dans la poésie. Depuis ce jour béni, lorsqu’on lui demande s’il est le frère de X, il répond non, mais je suis le cousin de Jenny Rock!

À cette époque lointaine, j’avais été embauché par le collège de Rosemont pour y donner des ateliers de sérigraphie. J’avais jusque là un boulot dans un petit atelier de sérigraphie commerciale rue Laurier près de Papineau. Quelques semaines avant de quitter, le patron qui n’était pas un homme de métier, m’avait demandé d’embaucher moi-même mon remplaçant. Il s’était présenté ce type mi-vingtaine, originaire de la France mais arrivé à Montréal enfant, un fort accent, l’air tout à fait bohème, évaporé même. Son père pratiquait le métier de lithographe-artisan et mettait en gravure des oeuvres pour le compte d’artistes connus. Cela m’avait grandement impressionné. Edmond connaissait que dalle à la sérigraphie et cela m’avait fait sourire. Quelques années auparavant, aussitôt embauché, j’étais moi-même revenu dans cet atelier en catimini par la porte d’en arrière et j’avais dit au graveur qui était encore là, tu as deux semaines pour me montrer comment ça marche tout ça. L’histoire se répétait donc.

À ma dernière journée, nous sommes allés souper Edmond et moi chez madame Duquette tout juste à côté. Resto de cuisine familiale où nous avions nos habitudes. On a bu un peu trop d’un excellent vin rouge qu’Edmond avait apporté pour ensuite aller prendre une petite bière d’adieu ailleurs. Sur Laurier, à l’est de Papineau, il y avait une taverne de quartier à l’époque. Taverne Laurier? Taverne Garnier? Aucun souvenir précis. Passé le vestibule, pénétrant dans la buvette enfumée, nous cherchions un bon spot où s’installer. Edmond se mit à me donner du coude dans les flancs avec une insistance pas ordinaire. −Non, mais t’as vu, là?− en se balançant le menton pour ne pas pointer impoliment du doigt. −C’est Claude Péloquin, le poète, qui trinque là, t’as vu?− Je connaissais bien l’oeuvre mais moins bien le poète, c’est à peine si je l’aurais reconnu. Edmond jurait qu’il vendrait bien son cul pas trop cher pour pouvoir s’asseoir à la table du poète. Faut croire que le programme du collège français couvrait bien la poésie québécoise, mieux que nos écoles de toute évidence.

Péloquin était attablé avec deux autres personnes, un qui nous faisait dos et qui s’est avéré être Lucien Francoeur et un grand roux déjà considérablement éméché qui s’est levé d’un bond en nous voyant s’approcher. D’une gueule pâteuse, faisant des grands signes avec sa flûte de bière en fût, tenant à peine sur ses pieds: St-Pierre, tabarnak! Ah ben câlisssss! Viens t’assire estie! Qu’est-ce tu fais icitte?− J’avais connu Pat Martel au secondaire à Saint-Stanislas le peu de temps que j’ai habité rue St-Denis en face du théâtre du Rideau Vert là où mon père avait eu la géniale idée de s’installer pour importer, vendre et coiffer des toques et des perruques synthétiques horribles qui avaient commencé à faire une brève fureur chez la madame montréalaise. Une autre de ses grandes idées qui avait tourné en queue de poisson.

Pat Martel a connu une brève mais très arrosée carrière comme batteur pour Offenbach et faisait des gigs occasionnellement avec Aut’Chose, un band mis sur pied par Francoeur. Edmond jubilait, il pourrait s’asseoir à la table du poète. J’ai raté une belle chance de profiter pleinement de tout ça cependant. Je n’avais même pas l’âge légal pour être dans une taverne, pas beaucoup l’habitude des beuveries, la résistance à l’avenant. Le son et l’image sont vite devenus flous et je me suis réveillé à l’air frais après le last call, marchant vers le nord sur Papineau avec Edmond qui se bidonnait comme un malade. Tu te rends compte, Luc? Tu te rends compte? J’ai sa tuque, mec, j’ai sa tuque!− Edmond avait volé la tuque de Péloquin. Je suis convaincu qu’il a longtemps dormi avec la tuque et qu’il l’a encore sur la tête si les mites ne l’ont pas déjà mangée.

Claude Péloquin a déjà dit quelque chose comme : J’aime mieux passer pour un fou que de passer tout droit.− Ce soir-là, moi, je n’ai que passé proche pas à peu près.

Sa plus célèbre citation touche à l’universel et le rattrape aujourd’hui. Salut Péloquin. À chaque poète qui meurt, meurt la poésie un peu plus. Un art qu’on aura peut-être vu de notre vivant fondre avec les banquises. La firme Influence Communication notait un net recul de la culture dans les médias en baisse de 30 % depuis dix ans, alors que 97 % de la couverture de l’industrie du livre en 2017 a été consacrée… aux ouvrages de recettes de cuisine. Poète . . . circulez !

Le temps fait son énorme ménage alentour de nous inlassablement. Emporte tous ces artistes bénis et ces poètes maudits qu’on a tant aimés. Ils n’en finissent plus de disparaître. Ici se placent à merveille les mots de Péloquin encore et encore, vous êtes pas écoeurés...

Tout là-haut, il se sentira comme dans ses pantoufles aux côtés de Rimbaud qui écrivait en 1873 :

Elle ne finira donc point cette goule, reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés?

Flying Bum

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Goule: vampire femelle des légendes orientales

*du texte de la chanson de Léo Ferré : Poète, vos papiers!

Un blogue à la mer

Un blogue à la mer, histoire à l’amer, un milliard de pavés lancés dans la mare des internettes. Moi qui lis des centaines de pages de blogues de tout acabit chaque semaine, immanquablement je tombe sur un texte où le blogueur disserte et exprime une souffrance nouvelle que je qualifierais de blues du blogueur. Serait-ce mon tour? Tristesse des temps modernes où ceux qui s’amusent à écrire pour le plaisir d’écrire se prennent au jeu de brailler parce que bien peu de gens les lisent. Branchez-vous les amis branchés.

À l’heure des nouvelles pratiques numériques inhérentes à notre hypermodernité détraquée, tout un chacun peut appuyer sur un bouton pour obtenir une image, mixer un son, aligner les mots pour rédiger un blogue et partager le contenu de sa réalisation.

«Il se crée en ligne toutes les 48 heures autant de contenus que nous en avons créé depuis la naissance de l’humanité jusqu’en 2003.»

Ce constat d’Eric Schmidt, le président exécutif de Google, donnerait le vertige à un parachutiste chevronné et répond en partie à vos interrogations.

Tout ne sera jamais lu parce qu’à l’impossible nul n’est tenu.

En 2011, on recensait 173 millions de blogues de toutes sortes. En 2014 selon Neilsen, ce nombre serait passé à plus de 440 millions dont environ 75 millions sur la même plate-forme que moi soit WordPress. En 2018, difficile à chiffrer avec la multiplication de toutes les plates-formes à la Tumblr, Squarespace, Medium, Google. Chose certaine le phénomène a pris une ampleur galactique, appuyée par la récupération commerciale massive des concepteurs de plates-formes et des hébergeurs qui sont en bout de ligne les seuls qui tirent à coup sûr profit du phénomène blogue.

À titre d’exemple, Le Retour du Flying Bum est hébergé chez WordPress au tarif annuel de 60.00$ US. Multipliez par les 75 milllions de sites hébergés sur WordPress seulement et déjà la somme donne le vertige. Sans compter les heures personnelles investies et tout cela pour fournir du contenu gratuit, déposer mes offrandes aux pieds du dieu internet.

Dans le sous-secteur que j’habite et que je baptiserai bien modestement les blogues littéraires, est-ce que les pratiques d’écriture des blogueurs nous permettent de repenser ce qui fait littérature, d’affronter la complexité d’analyse qui conduit à conclure à l’oeuvre littéraire réelle? De prime abord, on peut en effet percevoir les écrits (amateurs?) sur le web comme une pratique littéraire émancipée des contraintes éditoriales que d’aucuns qualifieraient d’élitistes, liées au choix des thèmes abordés, à un usage correct de la langue, à tous les autres diktats des propriétaires de l’édition contemporaine qui règnent en dieu et maître sur ce qui paraît ou ne mérite pas de paraître. Juste en passant, on note une forte tendance actuellement à favoriser les écrits d’auteurs (?) déjà validés par une certaine forme de reconnaissance populaire (états d’âmes, goûts et habiletés en matières de décoration intérieure, de pratiques sexuelles ou de recettes de pâtés au canard de petites vedettes surfaites qui ont parfois même le seul mérite d’avoir beaucoup maigri).

À cette enseigne, une telle vision de la littérature façon blogue serait inévitablement perçue comme cet éden littéraire démocratique, pour ne pas aller jusqu’à dire libertaire, où tout le monde autant que sa soeur peut tout écrire et lire tout, gratuitement, partout, tout le temps, à cette source nouvelle, fraîche et apparemment intarissable. Tout est cependant affaire de perception. Ne nous emballons pas.

La production de richesse centralisée principalement vers les hébergeurs et les propriétaires de bandes passantes de un. De deux le secret désir profondément enfoui de publier pour vrai, en vrai papier, chez une vaste quantité de blogueurs numériques, le pur voeu de chasteté intellectuelle et de pauvreté volontaire des autres font en sorte que ce modèle littéraire nouveau demeurera pour le moins idéaliste dans une très forte mesure. Et pour longtemps.

Le lecteur affamé y trouvera toujours ses perles bien à lui. Mais pas avant d’avoir ouvert des tribillions de coquillages aussi vides que visqueux. Affamé et curieux mais non moins d’une extrême patience devra-t-il être. Têtu même.

Tant soit-il que tous ces écrits restent, ce qui est tout sauf assuré, un phénomène nouveau se produit ici devant nos yeux ébaubis. À l’heure où l’on discute de la protection des informations personnelles et des renseignements privés, plus d’un demi-milliard d’individus se livrent corps et âme à leurs prochains sans aucune forme de retenue ni de censure. Dans des situations où le risque est omniprésent, des individus bloguent leurs opinions à bouche que veux-tu au risque de leur propre vie, on n’a qu’à penser aux Raïf Badawi de ce monde. D’autres exposent aux périls leur vie professionnelle, amoureuse, leur crédibilité, l’assomption de leur santé mentale.

Comment expliquer la chose? Assiste-t-on à la totale décentralisation de l’histoire de l’humanité à son plus petit dénominateur commun c’est-à-dire l’histoire individu par individu, histoire que la technologie rend aujourd’hui possible? Je ne voudrais pas être un archéologue du futur enterré sous des tonnes de disques durs dépareillés où se ramassera pêle-mêle l’essentiel des connaissances de l’ère numérique dont on ne soupçonne même plus la fin.

Alors écrire un blogue comme on jette une bouteille à la mer? Toute proportion gardée, la métaphore reste prétentieuse et totalement fallacieuse. On risque d’un jour trouver une bouteille à la mer, il existe un certain pourcentage de probabilités bien que celui-ci m’échappe. Des milliards de ces bouteilles relâchées presque quotidiennement rendent cependant l’exercice insipide et sans intérêt. Polluant à la limite.

Non, non, non, fais pas comme ça, fais comme les chinois

L’espoir d’être lu est tout de même puissant. Les fournisseurs de plates-formes en sont conscients et fournissent aux blogueurs-payeurs l’aspirine par excellence. Pour chaque publication, le blogueur dispose d’un lot impressionnant de statistiques quotidiennes et bien précises quant au nombre de lecteurs, leur fidélité, leur pays d’origine, l’inventaire exact des abonnés, des simples likeux et de leurs commentaires. Quand j’ai entrepris d’écrire j’ai vite pris l’habitude d’aller lire ces statistiques. J’ai remarqué non sans étonnement que le premier lecteur de mes blogues était toujours situé géographiquement en Chine. De là, j’ai conclu que mon plus fidèle et empressé lecteur était un chinois, assez étrange mais logique. Peut-être un de ces nombreux petits chinois de la sainte-enfance jadis achetés à la petite école, va savoir.

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(Capture d’écran réelle de ma page de statistiques)

Étant un francophone français québécois d’expression française, un canadien-français français en pays conquis par les anglais pour paraphraser notre Elvis Gratton national, lorsque j’utilise un anglicisme j’ajoute souvent la mention comme disent les chinois pour donner le moins de crédit possible à la langue du conquérant. J’en ai conclu qu’à force de répéter la comparaison, j’ai été mis sous écoute. Le mot-clé chinois détecté par les moteurs de recherche faisait en sorte qu’un chinois était automatiquement attitré à la lecture de mes textes à la recherche de je-ne-sais-quoi pour le compte de je-ne-sais-qui. Les chinois sont nombreux et ne dorment pas beaucoup c’est connu.

Puis, je me suis fait des contacts dans le monde du blogue, je me suis abonné à d’autres blogueurs, d’autres blogueurs me suivent, on échange parfois. Je me suis éventuellement risqué à poser la question. Croyez-non ou le, eux aussi ont un chinois comme premier lecteur. Qu’ils utilisent le mot chinois ou non. . . ?!?

Et j’ose exposer la chose aujourd’hui. Au grand jour la sombre affaire. Qu’adviendra-t-il de moi maintenant? Comment s’y prendront-ils pour me faire taire, acheter mon silence? Vont-ils me kidnapper littéralement, me torturer, me ligoter sur la voie ferrée, simplement m’empoisonner discrètement avec un composé secret qui imite à perfection la trombo-phlébite?

Vous devrez venir me lire à tout coup pour le savoir ou vous ronger les ongles pour toujours. Vous y êtes maintenant condamnés, abonnés pour ceux qui souffriraient du syndrôme de Stockholm. Mais surtout ne commettez jamais l’erreur de commenter dans l’espace réservé à cette fin, les chinois se mettraient sur votre cas illico. Revenez voir à chaque nouveau texte, vous verrez. Vous pourrez juger par vous-même en constatant le vide inter-sidéral de l’espace-commentaires combien mon auditoire est devenu vaste et obéissant!

Flying Bum

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