Silence au 27

 

Le concierge tintinnabule dans le corridor. Sa ceinture de tournevis et de marteau et de clés à molettes qui tapent sur ses cuisses y vont d’un rythme sans harmonie ni parole. Il passe devant une porte rouge et une autre porte rouge et une autre encore, rouge aussi, jusqu’à ce qu’il parvienne au 27. Appartement 27. Là où habite la fille sourde. La superbe fille sourde aux longs cheveux noirs bouclés et ses hanches, oooh ses hanches de l’enfer, des hanches beaucoup trop charnues pour son petit ventre plat et sa petite poitrine. Ses hanches qui s’encastreraient parfaitement dans son propre pelvis à lui. Oooh!

 

Il frappe et il attend. Il frappe. Il attend, il crie concierge, mais à quoi bon? Elle ne l’entendra jamais. La dernière fois, il est entré directement alors qu’elle était installée devant le téléviseur, le volume à fond la caisse, ses mains légèrement soulevées du canapé, comme flottant sur un centimètre d’air, captant les vibrations, sentant les mots d’une manière que le concierge ne comprendrait jamais.

 

Cette fois-ci, il pourrait aussi bien la surprendre au sortir de la douche. Pas de serviette. Ses hanches de l’enfer complètement à l’air. Enveloppée dans tout le silence du monde, nul besoin de serviette, nul besoin de cacher ces hanches-là, oooh, ses hanches. Ses frisettes noires qui dégoutent sur ses petits seins, le long de son ventre plat. Elle le regarderait droit dans les yeux depuis le seuil de la salle de bain, jusqu’à ce que tout cet énorme silence l’aspire vers elle, et la porte qui claquerait derrière eux et les cris de plaisir inhumains d’une femme sourde totalement désinhibée jusqu’à ce que ses oreilles à lui bourdonnent de douleurs vives et qu’il en jouisse de terreur.

 

Il glisse son passe-partout dans la serrure, ouvre. Personne. La belle fille sourde est sortie, et elle a emporté tout son silence avec elle. Depuis l’appartement 27, il entend des filles qui s’esclaffent dans la glissade de la piscine, des petites voix aussi menues que leurs bikinis brûlés par le soleil. Une voiture passe bombardant la rue avec la contrebasse électrique trop forte d’une musique de rustres. Un camion d’ordure qui bipe se reculant vers les conteneurs. Les fourchettes qui s’écrasent contre le métal et les vidanges de tout le monde qui se soulèvent et se fracassent dans une avalanche tonitruante. Une machine à lessive quelque part sur l’étage qui agite monotonement une brassée de linge en marquant le tempo avec des sons qui ressemblent à des mots . . .  Où est-ce qu’elle est?   Où est-ce qu’elle est?   Où est-ce qu’elle est?

 

Il retient son souffle, plisse les yeux et localise le goutte à goutte de la pomme de douche qui fuit. Il dévisse la tête, déroule un ruban de téflon sur les filets, revisse la tête et le silence revient dans la salle de bain. Facile! La clé à molette rejoint sa gaine dans un geste théâtral de cowboy de série B. Il referme la porte de la salle de bain. Il entend toujours les bruits dehors, la laveuse, la circulation. Dans le corridor, quelqu’un qui rit fort. Il allume le ventilateur de plafond en pensant que ça le ferait. Les hélices chantonnent en se ballotant, le moteur ronronne et le monde, et l’étage, et tous les appartements et la vie dehors convergent dans cette chose. Mais cette chose est encore un son. Il referme le ventilateur et on entend au loin une alarme d’automobile, une porte qui claque. Il pousse la carpette contre le bas de la porte mais il ne peut pas fermer le son, tous les sons, aucun son. Il enfonce ses index dans ses oreilles, le son de ses callosités qui frottent le tunnel cartilagineux, il entend son coeur pomper le sang. Est-ce qu’elle peut l’entendre elle aussi, ou si son sang à elle est muet? Il aimerait lui demander si son pouls est aussi un tempo à deux temps comme le sien. Mais elle ne l’entendrait pas. Peut-être pourraient-ils utiliser le papier, son gros crayon ovale de menuisier, sur une page vierge déchirée à la fin d’un de ses chics romans russes qui traînent toujours sur la table du salon. Ils se le passeraient tour à tour et il oublierait tous les sons, sauf le son du crayon animé par les doigts de la belle sourde, le son de la mine de plomb qui caresse le papier.

 

Son sang se cogne à ses callosités, contre ses cartilages, et les sons tournent en sensations, en douleurs. Plus il pousse ses index au fond de ses oreilles, plus c’est pénible à entendre. Depuis si longtemps noyée dans le silence, elle, elle doit ressentir mille fois pire encore. 

Son coeur un marteau-piqueur, la course du sang dans ses veines une émeute.

Ses hanches, oooh ses hanches, une plaque tectonique.

 


Flying Bum

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Une fois au Gigi

Une fois au Gigi : rencontre arrangée

Au Gigi Pub, le serveur, Juan-Carlo, nous installe sur la terrasse. Il nous apporte des chips de maïs et de la salsa, sans qu’on ne lui ait demandé quoi que ce soit. Nous sommes encerclés par des gens heureux. C’est stupide, des gens heureux quand on y pense. Après quelques rondes, nous réalisons que nous pourrions être heureux, nous aussi. On a tellement bu de sangria qu’on en a oublié de manger, et nous faisons l’amour – la moitié de nos vêtements encore accrochés à nos corps agités – dans l’édifice sommaire deux portes plus loin qui abrite un lave-auto de fortune, et l’une de mes espadrilles Adidas reste coincée dans la courroie d’un convoyeur. Je dois l’abandonner.


Une autre fois au Gigi : deux tourtereaux

Deux tourtereaux, nous rions, croustilles en main devant un bol de salsa et un pichet de sangria. Nous rentrons dans notre nouvel appartement et nous tentons tant bien que mal, éméchés, d’enterrer une espadrille Adidas orpheline dans la cour en arrière, pour la chance se dit-on.


Encore une fois au Gigi : coup de grisou

Comme ça, comme les fragiles éléments d’une ampoule explosent sans prévenir, noirceur-surprise, une chiennerie de maladie venue de nulle part quand ce n’est surtout pas le temps. Tu ne peux pas amener notre bébé fille à terme, et pour toi c’est tout ce qui comptait.

Je voulais juste que tu vives, et j’espère seulement que cela suffira.


Cette fois-là au Gigi : yogourt à la tragédie grecque

Au Gigi, tu demandes de la glace et un verre (pour le vinier en carton de blanc bon marché que tu traînes partout maintenant que tu as la sangria en sainte horreur). Il est 3h15 un mardi après-midi et tu es ronde comme un ballon rouge. Je suis rouge de honte et tu ne veux pas manger. Notre chienne, Charlie le chihuahua – qui a hérité du prénom de la fille que nous n’aurons jamais eue – est portée disparue.

Nous ne le savons pas encore, mais dans quelques jours, ta mère en visite, retrouvera Charlie sur sa route et ira la vendre à l’animalerie du coin. Elle pissait partout. La chienne pas ta mère.

Mais avant ceci, au dîner, après nous avoir débarrassé de ta boîte en carton vide, notre serveur favori, Juan-Carlo, nous avouera en soupirant profondément qu’il s’appelle Gilles.


Au Gigi : parfois cinq années passent sans s’arrêter

Dans mon téléphone portable, quelques noms de filles. Sans plus.


Ici au Gigi, un an aussi ça peut passer : seuls et ensemble

Je te quitte. Ensuite je reviens. Tu me quittes. Ensuite tu reviens. Supplice chinois.


Toujours au Gigi, un de ces quatre : cinq à sept

Nous nous rencontrons à 4h59 pile, à temps pour voir Juan-Carlo-Gilles (maintenant gérant-serveur) allumer le néon du cinq à sept.

Dehors sur la terrasse, nous sommes seuls. Nous ne buvons pas. On se regarde, à peine. Un an depuis la dernière fois qu’on s’est touchés, à peine.

On ne se raconte plus la première fois qu’on s’est vus au Gigi. Le lave-auto deux bâtisses plus loin est fermé, un sans-dessin de Verdun est mort coincé avec une fille dans la grande turbine. Pauvre fille, elle a survécu. Je ne sais pas pourquoi les histoires doivent toujours finir aussi mal mais apparemment c’est comme ça. Pas de chance. Après le cinq à sept, je retourne, seul, dans la cour derrière notre appartement vide.

À la brunante, je déterre le calvaire d’Adidas.


Flying Bum

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Les cornichons dans le vinaigre

Pourtant j’ai du sang polonais. J’ai récemment réalisé que je ne détestais plus les cornichons dans le vinaigre. Comme la vie est espiègle. Je me suis surpris à ne pas les enlever s’ils faisaient déjà partie de la recette d’un burger du commerce par exemple, mais je ne crois pas avoir atteint le point où j’en croquerais un, fût-il frais sorti de son bocal, la ressemblance à un aquarium surpeuplé de batraciens étranges me hante, ou de demander spécifiquement à un grand chef d’en rajouter à un plat quelconque, à l’exception peut-être des jours qui nécessitent un geste particulier pour m’extraire de l’insignifiance de l’existence et qui demandent à se démarquer des hiers et des lendemains en tout point semblables, cette différence fût-elle si mince, verte, gorgée de vinaigre ou tranchée finement. Lorsque je serai à un cornichon près d’en finir, j’en croquerai un. Goulûment.


 

Flying Bum

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Publié dans le cadre du défi Flash Fiction du dimanche, avec pour thème cette fois-ci la nourriture, défi qui se tient chez Pandora

 

Rien qu’un autre samedi soir chez les esprits

 

Les esprits sont tous réunis autour de la planche de Ouija. Ils ne savent jamais lequel d’entre eux sera appelé mais tous ont le coeur gonflé d’espoir. Ils ont des messages, des bons mots pour conseiller, réconforter, des théories à propos de la vie qu’ils ont mis des milliers d’année à peaufiner, des potins croustillants à propos des décédés de la famille. Ils travaillent tous à l’actualisation de leur spiritualité, c’est un long processus, qui implique souvent la voix silencieuse de la toute-puissance qui souffle doucement dans leurs oreilles. La toute-puissance n’est pas une entité facile à décoder.  “Et ensuite vous savourerez le fruit solitaire de l’absolution,” dit-elle. “Et les chiens de prairie se dresseront et les phoques volants s’envoleront vers le ciel.”

“Quoi?” répliquent les esprits. “Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire?”

En général, la toute-puissance a une sainte horreur de se répéter. Elle ne partagera les secrets de l’univers qu’une seule fois.

Ils peuvent toujours se réincarner, retourner sur leur bonne vieille terre qu’ils connaissent bien et qu’ils aiment toujours, ce qui peut sembler être une sacrée bonne affaire tant soit-il qu’ils se souviennent de tous les tenants et aboutissants de redevenir humains : les migraines, la circulation monstre, les contraventions au stationnement, les voisins débiles, les longues semaines de travail, le tofu cuisiné au petit bonheur par des amis végétariens bien intentionnés, les lecteurs de nouvelles un peu trop exacerbés, les empoisonnements alimentaires, les allergies, la belle-famille, maître Goldwater, l’entièreté de l’adolescence, le débalancement hormonal, mal de pied, mal au genou, mal de vivre, les centres d’achat le samedi, les hôpitaux, la souffrance, la mort – encore?

Franchement, aussi bien s’en tenir au monde des esprits, le loyer est gratuit.

Ils se rassemblent près de la planche de Ouija même lorsqu’aucun humain ne l’utilise parce qu’ils savent très bien qu’à la minute même, la fraction de seconde dis-je, qu’un humain retirera la planche de sa boîte, il y aura bousculade monstre. Tous les esprits des sept plus proches paliers spirituels viendront jouer durement du coude et des pieds, se poussant et se ménageant sauvagement une route à travers les autres esprits, clamant à hauts cris être celui qui devrait parler. Certains esprits vont jusqu’à englober la planche de jeu dans leur énergie, se drapant tout le tour d’elle dans une technique qu’eux seuls maîtrisent. “Hé,” disent les autres, “tu ne peux pas faire ça.” “Oui, j’ai le droit,” répond l’esprit encercleur en se tenant encore plus fort après la planche de Ouija.

Rien n’est plus beau que la vie spirituelle mais jamais ils n’hésitent à se ramasser en groupes compacts dans les garde-robes des propriétaires de planches Ouija. Les papillons de la taille de ptérodactyles et des champs de tournesol à perte de vue qui se dandinent à l’unisson comme des vagues sur l’océan, les couchers de soleil sur le pacifique et les danses à travers les galaxies, on en apprécie une quantité donnée, on se fatigue vite. Ils préfèrent s’entasser à travers les jupes et les manteaux, les chemises et les pantalons et attendre. Ils vibrent ensemble. Ils vibrent chacun pour soi. Ils attendent.

Finalement, un humain se pointe, un petit garçon d’environ neuf ans. Il tire sur la boîte du Ouija dans la complète noirceur, en catimini, ses parents lui ont interdit sans doute. Il glisse la boîte sous son bras et s’en retourne vers sa chambre sur la pointe des pieds, et les esprits suivent comme une vague dans le corridor, un raz-de marée même. De retour dans le calme de sa chambre, le garçon installe la planche avec des précautions exagérées. Puis il dépose ses mains sur le pointeur, ferme ses yeux et attend.

Les esprits s’accumulent autour de la scène et attendent. Un esprit en pousse un autre et sa vibration ralentit, régression spirituelle.

Le garçon allume sa lampe de poche. Il chuchote, “Y’a quelqu’un ici?”

Les esprits s’embrouillent – il y en a tellement ici – mais le pointeur est réquisitionné par un esprit à l’intensité vibratoire moyenne qui est demeuré enroulé autour de la planche depuis des mois. Dirigeant minutieusement les mouvements du garçon, l’esprit compose, “Oui.”

Le garçon se recule, ébaubi, il regarde la table de Ouija comme s’il ne savait pas ce qui venait de s’y passer. Il replace ses mains sur le pointeur et demande, “Qui êtes-vous?”

Les autres esprits se rapprochent. Ils pourraient s’identifier de tellement de différentes façons, d’anciens noms, des aïeux inconnus, fantôme de x, y ou z, d’extra-terrestres, mais l’esprit décide de faire simple et épelle : a-m-i.

Le garçon répète le mot pour lui-même. “Si vous êtes mon ami,” dit-il, “alors quel est mon mets favori?”

Les esprits échangent des regards, leurs énergies vibratoires montent et redescendent rapidement. Ils sont exposés à tant d’idées et d’émotions dans leur long périple à travers leur vie d’esprits, mais la bouffe est totalement hors de leur compétence. Un esprit ne se nourrit plus aux aliments terrestres depuis trop longtemps.

“Spaghetti italien,” suggère un esprit volontaire.

“Macaroni au fromage,” lance un autre.

Au lieu de dire des âneries, l’esprit en contrôle du pointeur préfère se taire. Le garçon est bien tranquille et demande alors, “Est-ce que ma mère va mourir bientôt?”

Il n’a aucune raison particulière de poser cette question en dehors du fait qu’il a neuf ans et que sa mère est importante pour lui et que la mort lui semble être une chose bien horrible. Pour préciser, l’esprit est tenté de lui demander de lui expliquer ce qu’il entendait exactement par “bientôt”. Est-ce que bientôt c’est demain, dans dix ans? Et qu’est-ce exactement que la mort en dehors d’un long séjour dans le monde des esprits et tout ce temps passé dans les garde-robes à attendre un joueur de Ouija?

Il pourrait aussi lui dire comment les années n’ont aucune espèce d’importance, comment le temps s’enroule et se déroule, ce qui compte ce sont les événements entre ces vagues, la profondeur de chaque expérience.

L’esprit peut lui donner des dates et des heures précises, mais c’est à son esprit à lui de comprendre tout cela, tout comme c’est son périple à lui qui peut lui permettre de finalement comprendre un jour.

“Et mon chien, lui ? demande le garçon.

Encore une fois, l’esprit ne répond pas. Un silence de cathédrale règne parmi les esprits soudain bien tranquilles.

“Est-ce que je dois avoir peur de la mort ?”, demande le garçon, une petite mais sombre personne, les yeux plissés sur la planche, à la recherche d’une réponse qui ne viendra pas.

Tous ces mystères qui flottent alentour de nous, nous gardant à l’abri des réponses.

L’esprit ne peut s’en empêcher. Même si ses vibrations spirituelles s’épuisent, il enveloppe les mains du garçon de son énergie, les caresse doucement comme si elles étaient les mains de son propre garçon.

Mais le garçon ne fait que reculer, ressentant rien d’autre qu’un froid malaisant.

 


Flying Bum

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Touskis du vendredi

Tout ce qui traîne et que je vous sers en salade le vendredi parfois, mots de moi, mots des autres sur une romaine à quinze dollars la botte, sauce passée date.


 

Un grain de sable

C’est quoi? demande-t-il.

Du sable dans mes dents, répond-elle.

Salé? demande-t-il.

Non, ça ne goûte rien.

Laisse-moi faire, je vais essayer de t’en débarrasser.

La fille ferme ses yeux et ouvre la bouche et le garçon recherche le grain de sable dans ses dents.

Quoi, as-tu échappé ton sandwich dans le sable, il dit.

Non, elle bouge la tête de gauche à droite aller-retour, je n’ai rien mangé de la journée. C’est juste tellement venteux ici au bord du lac.

Elle lui montre encore sa dent et le garçon observe. Il monte ses mains vers le visage de la fille mais il ne la touche pas. Il place ses yeux en face de sa bouche comme s’il essayait de voir le lac au travers d’elle, placée ainsi sa bouche était comme un télescope, le lac une sorte d’âme. Le lac attendait tranquille. Le lac frémissait. Le lac s’excitait. Le vent n’avait pas l’air de savoir ce qu’il faisait. Les mains du garçon enveloppent finalement les joues de la fille.

C’est bien d’être seuls ici, tous les deux, seuls avec le lac, dit-elle.

Ils ont baissé les yeux et elle a tiré sa langue devant ses dents avant de cracher de côté et elle dit, embrasse-moi, ça devrait marcher.

Et le garçon l’embrasse longuement mais il est incapable de trouver quoi que ce soit. Il n’a trouvé qu’elle à l’intérieur de sa bouche. Il n’existe pas le moindre grain de sable au monde capable de le convaincre qu’il existait autre chose qu’elle.

Le lac a bougé un peu. Tout le reste attendait.

Ce n’est que plus tard au souper, en croquant son repas, que le garçon a senti le grain de sable qu’il avait attrapé dans la bouche de la fille. Et maintenant ce grain de sable était tout ce qu’il pouvait goûter peu importe combien de fois il se rinçait la bouche.


 

Les mots des autres

Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Extrait, Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.


 

Antarctique

Au bout de la rue, sous la rue, un tuyau de béton d’un mètre. L’hiver avec l’eau gelée au fond et l’épaisseur des cristaux de glace limpides qui collent aux parois comme autant de diamants géants, il ne reste guère qu’un demi-mètre d’espace au centre du tuyau.

L’homme trouve le garçon dans le tuyau et demande, qu’est-ce que tu fais là?

Le garçon le regarde comme si l’homme devrait déjà savoir la réponse.

Le garçon lui répond, je cherche l’Antarctique. Plus tard, à la maison, la femme de l’homme le surprend immobile devant la fenêtre, à fixer longuement la poussière de neige qui commence à descendre lentement en spirale dans la lumière crue de la fin d’après-midi et lui demande, à quoi penses-tu? Pour la millionième fois il la déteste lorsqu’elle le surprend ainsi mais il la détesterait encore davantage si elle ne le questionnait jamais alors il hausse les épaules et dit, je pense à l’Antarctique.

Il y retourne le lendemain mais le garçon n’est plus là. Il l’attend parce qu’il sait qu’il y a quelque chose d’autre qu’ils avaient besoin de se dire mais qu’ils ont probablement oublié. Le ciel métallique s’épaissit ; l’heure avant la chute de la neige. L’homme relève et resserre son collet et rentre à la maison et sa femme l’attend dans la cuisine, debout, nue. La neige est commencée, la grosse bordée; par les fenêtres, la maison baigne dans des boules de coton blanc et la seule couleur qui existe dans la cuisine toute blanche est le vert lime des ongles de la femme. La neige tombe, puissamment et ils ne peuvent se réchauffer peu importe l’énergie que leurs corps mettent à exulter.

Plus tard il fixe encore la neige, debout à la fenêtre et sa femme demande, Antarctique? mais comment peut-elle savoir qu’il est à plus d’un million de kilomètres de là avec un petit garçon dans un tuyau de cristaux limpides.

L’homme retourne au tuyau et s’accroupit sur les genoux et sur les mains. Ses épaules passent tout juste mais il les écrase contre lui. Il s’apprête à ramper dans le tuyau, cherchant son chemin vers le nouveau continent lorsqu’un étranger s’approche et lui demande, qu’est-ce que tu fais là?

L’homme le regarde comme si l’étranger devrait déjà savoir la réponse.


 

Les mots des autres

Zappa citation

“La plupart des journalistes rock sont ceux qui ne savent pas écrire, interviewent des gens qui ne peuvent pas parler, pour des gens qui ne savent pas lire.” Frank Zappa


 

 

“Pour devenir centenaire, il faut commencer jeune.” René de Obaldia


Le s en aluminium

 

“Le gros “S” dans la contre-porte d’aluminium qui avait toujours été là et qui venait me rassurer, seul témoin survivant pour témoigner du puissant lien qui m’attachait à cette maison.”

Extrait, La première tempête, Le retour du flying bum.

(le plus petit des garçons, c’est lui le flying bum)


 

Flying Bum

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Luc-Aurèle Lebom, nouvelliste

Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste qui écrit sa bio, pour la quatrième de couverture d’un livre qu’il s’apprête à publier. Pour remplir l’espace sur le rabat droit de la jaquette, imprimée sous une photo de lui, verres fumés, plume à la bouche, la même plume qu’il utilise pour écrire sa bio.

La douce de Luc-Aurèle Lebom dort dans la chambre au fond de la maison, un laps de temps non négligeable depuis qu’elle lui a demandé d’aller la rejoindre. Il lui a dit qu’il était trop occupé pour dormir, parce qu’il travaille sur sa bio, parce qu’il croit qu’il est important qu’il lui dise toute la vérité. C’est la moindre des choses. Les conjointes de nouvellistes peuvent parfois être si susceptibles.

Luc-Aurèle Lebom, outre l’esprit ouvert qui le caractérise tellement, ouvre une bouteille du spiritueux qui le grise tant. Le nouvelliste se verse un verre.

Luc-Aurèle Lebom écrit, Luc-Aurèle Lebom a grandi en Abitibi. Luc-Aurèle Lebom a longuement pratiqué la géophysique au Nunavut. Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste à temps plein.

Il pense pour lui-même, Calvaire que c’est ennuyant !

Il pense, Et quoi encore ?

C’est honnête mais jamais aussi excitant que Luc-Aurèle Lebom ne l’aurait désiré mais encore, tout n’est pas perdu. Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste et un nouvelliste sait qu’il ne faut jamais laisser de simples faits se planter au travers de la route de la grande vérité.

Il pense, Quelle est la véritable essence de Luc-Aurèle Lebom ?

Un autre verre de spiritueux monte à sa bouche machinalement.

Il allume, il efface, déchire la page de son carnet de notes. Il recommence.

Luc-Aurèle Lebom, écrit-il, a été élevé par les carcajous.

À strictement parler, ce n’est pas exactement vrai, mais est-ce que ça définit son essence réelle ? Y avait-il quoi que ce soit de l’essence du carcajou dans son père, sa mère? Il tente de vérifier lui-même, pour lui-même, clique des liens sur Google pour se transporter dans les images de Google Images et ses propres œuvres antérieures. Ses parents n’ont pas de page Facebook, naturellement. Impossible d’en être certain. Il existe un autre Luc-Aurèle Lebom sur internet, également un écrivain qui a grandi à Chicoutimi, mais qui dit que le Luc-Aurèle Lebom dans cette histoire est bien Luc-Aurèle Lebom, même si les deux mâchouillent leur crayon de la même façon ?

Admettons d’emblée qu’il ne le soit pas.

Lampée bien méritée.

Admettons que le Luc-Aurèle Lebom, le nouvelliste qui nous concerne, vienne de réaliser que cet autre Luc-Aurèle Lebom soit la raison pour laquelle il n’avait pas pu s’inscrire à Twitter sous son propre nom. À cause de cela, Luc-Aurèle Lebom ne s’est jamais inscrit sur Twitter.

Aujourd’hui notre Luc-Aurèle Lebom, le nouvelliste de notre nouvelle, s’ouvre enfin un compte Twitter.  Son nom d’usager sera @FilsDuCarcajou. Sa nouvelle filiation toute fraîche encore semble déjà prendre tout son sens pour Luc-Aurèle Lebom, comme les croyances exacerbées d’un nouveau croyant dans la secte.

Luc-Aurèle Lebom, notre Luc-Aurèle Lebom s’y remet, agitant sa plume sur une troisième page de son carnet. Il rajoute, Luc-Aurèle Lebom été élevé en Abitibi par une famille de carcajous mais au fond de lui, il a toujours soupçonné avoir été adopté, comme autant de jeunes précoces et d’esprits allumés peuvent le concevoir, quelle femelle carcajou pourrait accoucher d’un bébé humain même prématuré ? – puis il détecte une odeur dans l’air, une bonne odeur ; d’interminables forêts d’épinettes, la mousse verte trois pieds d’épais, le musc du poil d’orignal – l’odeur forte et trop propre du Old Spice ?

Luc-Aurèle Lebom n’est pas le vrai nom de Luc-Aurèle Lebom alors il devient plus facile pour lui de croire à ses nouvelles origines. Il sourit. Il possède un sourire que plusieurs pourraient apprécier si seulement il pouvait se permettre de sourire sur sa photo de bio, il aurait un sourire d’auteur remarquable. La plume à la bouche en lieu et place, les verres fumés. Pas de sourire au-dessus d’une bio, ça ne se fait tout simplement pas.

Oui mais encore, il pense, je dois respecter la dignité légendaire des carcajous. Qui ne sont pas des bêtes reconnues pour leur sourire. I’ll drink to that.

Le Luc-Aurèle Lebom élevé par les carcajous n’est pas le même Luc-Aurèle Lebom que le Luc-Aurèle Lebom sur le compte Twitter et il n’est pas le Luc-Aurèle Lebom qui se cache sous un nom de plume non plus. Notre Luc-Aurèle Lebom est bien vivant mais seulement dans l’histoire où il écrit sa bio, l’histoire de sa vie, de la vie qui lui a permis d’écrire le recueil de nouvelles derrière lequel sa bio sera imprimée.

Notre Luc-Aurèle Lebom écrit, Aussi, il n’était pas baraqué, jeune enfant, l’histoire de sa vie, plutôt chétif et craintif, un autre indice qu’une femelle carcajou n’aurait jamais pu être sa vraie mère.

La bio de notre Luc-Aurèle Lebom s’approchait dangereusement d’une bio beaucoup trop personnelle. Il tente d’ajuster le tir. Ceci doit demeurer un testament professionnel, il pense, pas un fourre-tout biographique. Colle à la base, Luc-Aurèle Lebom. Il peut déjà lire les revues à potins qui s’esbroufent à la une : La revue littéraire de cryptozoologie, division carcajou vs Luc-Aurèle Lebom soi-disant fils de carcajou : la chasse à la vérité entre au tribunal de première instance. Il ajoute une phrase pour souligner sa connaissance très élémentaire de la science des créatures humano-animales, pour solliciter la clémence de son public-cible puis il efface une autre phrase à propos de l’insularité institutionnelle du nouvelliste contemporain.

Pas de propos sociaux, Luc-Aurèle Lebom se dit-il à lui-même en rayant.

Il replie ses orteils nus, il réalise, se surprenant à tenter d’attraper des touffes du tapis shag sous ses pieds qu’il n’a pas couru les bois depuis un certain temps – il est occupé à écrire un recueil de nouvelles et une bio – mais il ressent un puissant besoin impérieux d’aller respirer la phéromone des bois. Il souffre, il pense, de ne pas courir avec les carcajous.

Je veux me laisser pousser du poil partout sur le corps et je rêve d’aller, de mes quatre pattes bien fermes et musclées, courir et dominer les bêtes de la forêt comme mes aïeux les carcajous l’ont fait avant moi.

Il écrit, Luc-Aurèle Lebom aurait bien pu se mériter le Goncourt ou le prix du gouverneur général mais, assez tristement, on ne récompense jamais ceux qui écrivent dans des magazines virtuels et surtout ceux qui proviennent de la progéniture d’une femelle carcajou. Il fut un temps où de nébuleux réfugiés de l’Europe de l’est raflaient tout, leur heure de gloire s’esquinte, voici venir la femme-poète autochtone et queer.

Mes passe-temps, écrit-il, sont l’observation des batraciens, la prophétie et la guerre aux insectes piqueurs. Les histoires et les scotch bien alambiqués.

Il perçoit des battements de tambour qui viennent de loin pour réverbérer dans ses oreilles. Il s’imagine qu’il écrit sa bio non pas depuis son pupitre mais loin au fond de la forêt boréale, il la grave au stylet sur un rocher erratique. Il se relit et se relit et se dit que ce devait être là la vie qu’il aurait toujours dû vivre. Fils de carcajou, à tout le moins fils adoptif de carcajou. Bête honorée et respectée. Habile à l’arc et au sling-shot. Amoureux des nymphes des marais, un prince parmi les crapauds mais en plus beau.

Luc-Aurèle Lebom examine son bureau. Au loin, il y a le son de la télé demeurée allumée par oubli mais lorsqu’il ferme ses yeux, il entend de la flûte de pan, une lyre. Il regarde ses diplômes sur le mur, des portraits de famille, une famille dont il doute maintenant, leurs jambes humaines si peu attrayantes. Il cherche encore sur Google Images pour aller observer le type de jambes qu’il préfère, musclées, griffues et poilues. En mode privé, naturellement, pour ne pas que sa douce le découvre et ne voie là une infidélité traîtresse.

Luc-Aurèle Lebom est un nouvelliste qui était nerveux à l’époque de l’écriture de la première nouvelle de son premier recueil. Comment sera-t-il reçu par les éditeurs ? Est-ce que les clubs de lecture apprécieraient ? Est-ce que le format poche afficherait une femme nue et floue, cheveux au vent, courant dans un champ de tournesol en fleurs pour mieux positionner les ventes et lui, pourrait-il vivre avec ce compromis ? Tout passe, va, avec un bon scotch.

Aujourd’hui Luc-Aurèle Lebom ne ressent plus cette nervosité. Et pas grand chose d’autre non plus. Maintenant, il sait qu’aucun éditeur n’oserait trahir son honneur, quitte à se priver de la joie de le publier. Après tout, il est Luc-Aurèle Lebom, nouvelliste et fils de carcajou. Qui ne craindrait pas un être pareil ?

À la fin de sa bio, il écrit finalement, Ceci est le premier et le dernier recueil de Luc-Aurèle Lebom. – de Luc-Aurèle Lebom, fils de carcajou – et lorsqu’il atteint la fin de la phrase, il perce violemment le point final avec sa plume dans le fragile papier de son carnet, comme une dague à travers le corps d’un ennemi, et avec le coup porté il hurle à haute voix son cri de guerre, un cri si féroce qu’il réveille sa douce qui ne sait pas encore qui il est vraiment, maintenant ; qui ne comprend pas, lorsqu’il se précipite dans la chambre pour lui expliquer celui qu’il il est devenu, comment il méritera enfin sa place dans l’Olympe des nouvellistes, sa place prédestinée parmi les statuettes des grands dieux de la plume sur les tablettes de l’éternité.

Tchin tchin la gloire ! il se dit, en levant son verre de scotch bien haut.


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Au bord de la crique

La crête dentelée de la forêt d’ifs trace une ligne dure dans la lumière crue qui s’étend à l’horizon. Le ciel est lentement siphonné par le soleil qui s’enlise. Je regarde vers ma gauche et il y a là Adéline, et je suis submergé de joie de la voir là. Hébété par le ravissement, ébaubi par la surprise impossible, son âme bien vivante, je retiens des larmes parce que c’est ce que je fais, ce qu’il y a de mieux à faire. Je lui dis que j’ai vu sa famille, comme elle me l’a demandé. Sa fille est une petite déesse, ses fils deux dieux.

Adéline me regarde et nous rions en dévalant le sentier. Nous faisons semblant d’être braves et à ce jour nous nous croyons toujours aussi braves. La braverie est un sport que nous avons longuement pratiqué jusqu’à ce qu’on dise de nous que nous étions des as. Nous sommes si jeunes, nous serons toujours aussi jeunes.

Puis, des choses arrivent. Les choses arrivent toujours et Léon n’est désormais plus Léon ; Léon n’est plus que quelques éclats de vie ici et là sur son visage gris, éclaboussures d’un sang qui n’est pas le sien parce que Léon a survécu tout ce temps.

Pendant qu’il ne fait presque plus jour, je descends à la crique. La crique efface tout. Il ni y a ni eau, ni torrent, ni rivière dans le désarroi. Ni le doux gargouillis de la crique pour enterrer toutes les traitrises, les disparitions, les déchirements, rien.

Désolé! Et la ville et le pays, et la terre. Merci pour la belle parade, le cirque, la crique, merci mes rêves éveillés pour me laisser encore habiter ma chambre d’enfant jusqu’à ce que “je retombe sur mes pieds.” Merci pour tout. Merci, merci, merci. Je remercie toujours les gens, les gens me remercient parfois, même lorsque je crois sincèrement appartenir à quelque chose de plus grand, mais encore, plus si grand que ça quand j’y repense.

Le soir, toujours je rejoins Adéline. Nous sommes la brume, la vapeur qui s’échappe de la crique. Bien assis ou allongés au bord de la crique, nous nous demandons ce que le mot “futur” peut bien vouloir dire maintenant que le futur est là. Nous écoutons la musique hypnotique du temps qui passe. Lorsque j’ouvre les yeux, en écoutant le flot de la crique, mes yeux fixent vers le haut, parfois le ciel est noir, opaque. C’est là la chose la plus difficile, la nuit, le calme, l’absence. On dirait qu’il n’y a plus de chemin pour rentrer chez moi, plus de retour, plus d’issue.

Je reviens et je porte l’odeur d’une forêt, de l’embrun d’une crique. Comme un animal qui revient de ses quartiers d’hiver, l’hibernation – d’un long sommeil sans rêve. J’aimerais bien que tout ça soit vrai.

Je ne partage pas tous les secrets qu’emporte l’eau qui se précipite vers l’aval. Je n’ai jamais partagé Adéline non plus.

“Tu vas où la nuit?” Mon frère a l’air inquiet. Comment lui dire, comment mettre des mots dans le blanc des interlignes?

Ils ont tous l’air si inquiets, si pleins de doutes. Surtout inquiets. Ils me regardent toujours un peu de côté, l’oeil au coin de leur curiosité malsaine. Fâchés, peut-être. Irrités comme s’ils regardaient un tour de magie raté. Le bel oiseau plonge dans le chapeau, le chapeau est vide. Les spectateurs espèrent que le bel oiseau soit toujours vivant, seulement là où personne ne peut plus le voir. Et à la fin, le magicien ramène un oiseau, mais pas le bon.

Raté.

Allongé dans l’herbe enveloppante sur le bord de la crique à écouter l’eau me parler, un langage codé pour moi, à moi seul. À regarder le ciel de nuit. Convaincu que la nuit ne fait que voiler le jour. Je soupçonne la clarté tapie sous le noir, criant présente! à travers des trous de clous percés dans le plafond du ciel.

Si seulement je pouvais retourner là. Le soleil qui m’attendrait tout doux comme un ventre sec et chaud. J’y trouverais aussi Adéline et je resterais là, elle aussi peut-être bien. Nous nous assoirions tous les deux dans le sable céleste et nous nous rappellerions l’air autour de la crique qui emplissait de vie nos poumons si facilement, si doucement. On parlerait de la maison. Du bois, des lacs, des étés et de la fièvre. On pourrait s’imaginer que l’abîme ouverte sur notre longue absence se refermerait à notre retour, comme par magie, un tour bien réussi, comme une suture invisible sur nos ventres déchirés.

Je gis là en pleine noirceur, rien d’autre que la crique et les herbes humides, et je ferme les yeux. Derrière l’ombre se cache la lumière, derrière l’ombre là où brûlent à blanc les os. Et le vent aride les éparpille au loin. Là où les bons comme les mauvais os reposent pêle-mêle. Que diable, suis-je en train de prier? Dieu laisse-moi y aller, aller là d’où je suis venu, ne me laisse pas ici dans ce lieu que je ne reconnais pas.

J’attends que les premières pointes de lumière passent du noir au violet profond et que le ciel s’abandonne lentement aux bleus qui réclament leur retour, que l’eau de la crique redevienne limpide, que les algues y reprennent sans pudeur leur éternelle caresse sur le dos des pierres rondes.

Le chant des oiseaux sortis d’un chapeau du matin enterre maintenant le subtil murmure de la crique.

Et je sais alors qu’il est temps de rentrer.


Flying Bum

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Bonus !

Le mois de mai

Salomé Leclerc

Dis-le
Ne le dis pas
Prends-moi dans tes bras

Fais comme
Comme si ça va
Nos corps ne penchent pas plus bas

Quand j’ai crié
Pour que résonne
Le mois de mai
Jusqu’à l’automne
Un visage s’est fané

Dis-moi
Dis-le tout bas
Le ciel entre par le toit

Quand j’ai crié
Pour que résonne
Le mois de mai
Jusqu’à l’automne
Une étoile est tombée
Le mois de mai
Jusqu’à l’automne
J’ai failli m’envoler

Nous n’étions pas un poème
Nous le sommes devenus quand même

Nous n’étions pas un poème
Nous le sommes devenus quand même.

La nuit où mon ombre m’a quitté pour toujours

 

Je m’appelle Léon. J’ai huit ans. Mon père me dit que c’est l’heure de partir.

On lance tout plein de choses dans le gros Chrysler noir charbon. Les sièges à l’intérieur, les tapis, tout est noir. Il n’y a pas de place pour le chien. Pour les poils de chien, je pense sans rien dire. Papa le traîne de force dans la cave chez maman, l’attache et ferme la porte derrière lui.

On roule dans la nuit. Je dois être triste, je crois. Je pleure.

“Arrête ton cirque,” dit papa. “Tu ne t’en es jamais occupé de cet hostie de bâtard de chien sale de toutes façons.”

***

Il me donne une cigarette, allumée. “Tu peux la tenir, mais tu ne peux pas la fumer,” dit-il. Je la tiens entre mes lèvres. Je ressens comme la fois où un papillon de nuit est entré dans ma bouche quand je dormais. Je fais semblant de prendre des touches. C’est mauvais.

J’essaie de me rappeler le nom du chien. Avait-il seulement un nom, il me semble que maman l’appelait par un nom. Ricky? Ronny? Papa disait toujours “Qui est assez dingue pour donner un nom à un chien, calvaire?” Papa déteste les chiens. Ils creusent des trous partout, dans le jardin des voisins, tout le temps. Merde les chiens.

***

C’était ma troisième ou peut-être bien ma quatrième maman et celle-là n’avait pas fait long feu. Je n’aimais pas l’endroit, de toutes façons. Je n’aimais pas les tapis verts à poils trop longs qui nous attrapent les orteils. Papa dit, “Tu ne peux jamais faire confiance à une femme, aucune. Promets-moi de ne jamais t’amouracher d’une femme.”

Je promets. Du bout de la gueule. Papa commence à chantonner avec la radio le tube de l’été 68. “Qui a pris l’avion St-Esprit de Duplessis sans m’avertir, alors chu r’parti…”* Lorsque papa arrive à “chu r’parti”, il me donne un coup de coude pour m’avertir que c’est à mon tour d’embarquer et je continue. “Sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western, puis Pan-American.” Et papa enchaîne “Mais ché pu où chu rendu, puis j’ai fait une chute, une kriss de chute en parachute et j’ai retrouvé ma Sophie, elle était dans mon lit avec mon meilleur ami et surtout mon pot de biscuits.”

Et on continue ça comme ça jusqu’à ce que j’en manque une. Et alors, il arrête de chanter et il me laisse la finir tout seul, la fenêtre baissée jusqu’à ce que la chanson se perde au dehors dans l’ombre noire des épinettes grises qui longent la route.

***

Il me semble que nous roulons depuis toujours. Il fait sombre, puis il fait plus noir encore. Papa s’arrête une fois pour s’approvisionner en cigarettes, une fois pour de l’essence. Je ne sais pas si je dors alors. Parfois je crois que je dors continuellement, papa dit qu’un bon jour je vais me réveiller.

Nous écoutons la radio. On parle de guerre dans le désert, ou dans la brousse, Vietnam, Palestine. Il écoute jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, puis il éteint la radio. “On n’aurait jamais dû donner le droit de vote aux femmes,” dit-il, “une bonne fois ils vont nous élire une femme comme premier ministre et là on va voir c’est quoi la vraie bisbille.” Long silence. “Si quelqu’un te demande comment la troisième guerre mondiale a commencé, tu leur diras ça.

***

Papa sort s’acheter de la gomme à mâcher. Il me dit d’attendre dans l’auto. Il me dit de ne pas jouer avec la radio. Une femme devant nous met de l’essence. Elle ressemble à maman, mais je ne me souviens plus de quelle maman exactement. Je tourne le bouton du volume de la radio dans les deux sens tour à tour, rapidement, toutes les voix deviennent comme la même voix. Je me demande si mon père me laisserait avoir un chat. Il n’aime pas les chats, mais il ne les déteste pas non plus. Je crois me souvenir avoir eu un chat lorsque j’étais plus jeune, très jeune. Je me souviens qu’il s’assoyait au pied de mon lit. Mais après, il s’est mis à devenir de plus en plus gros, presque plus gros que moi et je pouvais le sentir me respirer dans le visage.

La voix dans la radio m’ordonne de descendre de voiture et me sauver en courant. Je replace le volume au minimum pour ne pas que mon père s’en aperçoive.

***

“Est-ce que je pourrais avoir un chat?” que je demande à mon père lorsque la voiture reprend la route.

“Si tu es sage comme une image, peut-être.”

Le ciel est sombre mais l’interminable rang d’épinettes grises lance de longues ombres sinistres à l’infini sur la route déjà noire. “Regarde comme c’est beau,” dit mon père. Puis il éteint les phares de la grosse Chrysler. Une chaleur de terreur traverse ma colonne. Il les rallume. “Rien à faire,” dit-il en regardant dans le rétroviseur, “les ombres nous suivent partout.”

***

Il s’agit de la première chose dont je me rappelle à propos de moi, je ne m’attends pas à ce que vous croyiez cette histoire. Est-ce que j’y crois, moi ? Dans une nuit sans étoiles et sans lune, je suis debout dans une mer d’encre et mon ombre est totalement disparue. Une énorme vague vient me submerger. Papa dit que ce n’est jamais arrivé. Je me souviens qu’il m’attrape par les cheveux et me sort de l’eau. Papa dit qu’il n’est jamais allé même proche d’un océan, d’une mer non plus. Il dit que j’ai vu cela dans un film.

“Tu es un sacré raconteur, par contre,” dit-il. “Tu n’as sûrement pas hérité ça de ta mère. Tu as hérité ça de moi,” soutient-il sur ton fier.

***

Parfois je rêve que c’est la nuit et je suis dans une maison inondée, une maison sombre sans fenêtre. Je suis inondé. Je sens l’océan monter depuis le sous-sol. Lorsque je me retourne pour le dire à mon père, l’eau noire me sort par la bouche et commence à inonder le gros Chrysler, mais mon père ne voit rien. Je cligne deux fois et l’eau noire est toute disparue. Je ne sais pas si je dors alors. Parfois je crois que je dors continuellement, papa dit qu’un bon jour je vais me réveiller.

***

Mon père recommence à chantonner. Je me joins à lui pour finir la chanson. Une chanson triste. Il me regarde un instant. Il me dit merci. Il dit que sans moi, il ne chanterait jamais dans l’auto. Il dit que sans moi, il ne serait plus nulle part. Il n’aurait plus nulle part où aller.

“Où est-ce qu’on va vivre maintenant, papa?” que je lui demande.

Nous ne sommes plus qu’une grosse bagnole noire qui avance sous un ciel opaque dans les ombres noires d’une dense forêt d’épinettes.

 

“Mais c’est ici qu’on vit,” me répond-il.

 


Flying Bum

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*Paroles de Lindberg, chanson de Robert Charlebois et Claude Péloquin.

Texte publié dans le cadre de l’Agenda Ironique de Novembre 2022 avec comme thème l’ombre et pour phrase imposée: Je ne m’attends pas à ce que vous croyiez cette histoire. Est-ce que j’y crois, moi ?

La bouteille bleue

Je pousse un autre coup sur la porte de côté. La poignée est figée. Noire et vieille, elle ne tourne plus. J’essaie de la tourner, je pousse la porte en même temps.

Les gonds de la porte ne tiennent pas le coup. Merde. Je m’écrase sur mes genoux, sur mes mains, je tousse. J’ai mal mais ça va. L’orgueil. La pièce a conservé l’odeur de fumée, de tabac et de vieux, très vieux papiers humides. Et définitivement l’odeur de la poussière parce que mes yeux, mon nez et probablement mes poumons aussi commencent à me le crier, “Non, va pas là, pas question,” et j’imagine que quelqu’un a tiré la poignée de la boîte d’alarme rouge dans mon système immunitaire hyperactif.

Je me tiens là, debout, je me sens totalement idiot. Je brosse mes genoux de culotte avec mes mains, un peu, nerveusement.

“Léon? Vois-tu quelque chose en-dedans?” Adéline se tient derrière moi, elle regarde dans la pièce par-dessus mes épaules qu’elle vient de prendre dans ses mains à bout de bras, mais elle demande tout de même avant de pénétrer. Je suis fou d’amour pour cette fille-là. Elle porte toujours des petits chandails de coton serrés sous ses blouses et un jour je lui ai demandé pourquoi et elle m’a avoué bien candidement qu’elle transpirait parfois, beaucoup, et qu’elle ne voulait pas que cela se voit à l’école. Elle ne voulait pas être l’étrange petite fille de huitième année qui transpire.

Fou, d’elle. Je l’aime. Je ne lui ai jamais dit.

Je me passe un doigt sous le nez, j’essaie de stopper quelque morve qui commence à me pendre au bout du nez. Bien des choses semblent toujours me pendre au bout du nez. On a depuis longtemps commencé à m’appeler le petit morveux de la huitième année. Mais Adéline, elle, ne m’a jamais appelé de même. Parfois Monsieur Allergies mais gentiment.

“Je ne vois pas tellement bien,” que je lui dis en guise de réponse. On dirait qu’il y a des chaises, une table, des étagères et quelques fenêtres placardées avec des bouts de planche. Je prends une touche de ma pompe. “Ça pue ici,” que je lui dis.

Adéline me dépasse, habilement dans le cadre de porte étroit comme pour éviter que son corps touche volontairement au mien – comme j’aurais aimé. Elle peut se faire si petite, si mince, fluide, comme une sorte de rideau en tissu vaporeux et transparent qu’on ne peut voir que lorsque le vent souffle au travers d’une fenêtre entrouverte.

“C’est pas cool,” dit-elle. Elle passe sa main sur l’appui-bras d’un fauteuil et la ramène couverte de poussière, de poils et de je-ne-sais-quoi. “Pourquoi les gens voudraient laisser un endroit se détériorer de la sorte?”

Adéline et moi avons cette petite chose en commun. Nous adorons les maisons abandonnées. Les vraiment vieilles maisons abandonnées. Nous vendrions notre cul pas cher juste pour aller dans des vieux pays comme l’Angleterre ou ailleurs pour en voir des vraies vieilles. Dans les rangs désertés de l’Abitibi, les maisons abandonnées n’ont guère plus de cinquante ans. Moi j’adore les greniers, Adéline les vieilles chambres à coucher.

“Parce que personne n’a vécu ici depuis au moins trente ans,” que je lui réponds.

“Oui, mais cette place doit bien appartenir à quelqu’un.”

J’acquiesce de la tête, je suis bien d’accord avec elle. Mais il y en a tout plein de maisons comme celle-ci – vieilles, vides, dans les rangs aux terres de roche, pauvres bâtiments qui s’écaillent et qui penchent aux quatre vents. Des maisons que plus personne ne possède vraiment.

Adéline frappe un pied de la chaise avec son orteil puis elle s’approche et se penche sur une table pour l’observer de plus près. “C’est drôle que les gens aient laissé tous ces meubles ici,” dit-elle, “comme s’ils avaient l’intention de revenir un jour.”

Adéline aime bien les vieilles maisons parce qu’elle aime bien s’inventer l’histoire des gens qui y ont vécu. Moi j’aime les vieilles maisons parce que j’aime l’histoire. La vraie.

Adéline porte un doigt à sa bouche, ronge son ongle, et je suis totalement terrifié de la chose parce que c’est le doigt de la même main qui vient d’essuyer un bras de chaise crotté. Dans des endroits comme ici, qui sait, il peut bien survivre des germes de la peste. “On devrait partir d’ici,” j’affirme. Il n’est pas loin de sept heures du soir. Nous devons pédaler jusqu’à la maison. Mais si elle veut rester, on reste. Comme j’ai dit, je l’aime. Je me roulerais tout nu dans la poussière pleine de peste si elle me le demandait.

“Regarde,” dit Adéline. Elle tenait dans ses mains une bouteille bleue, une bouteille de verre bleu. “Elle est tellement vieille, on dirait qu’elle a crochi.” Elle porte la bouteille devant ses yeux et regarde à travers, directement vers moi. “T’es bleu,” dit-elle. Elle ricane. “Fais attention, les bouteilles bleues contenaient des médicaments ou des poisons dans l’ancien temps.” Puis mon coeur s’emballe follement lorsqu’elle s’approche de moi, si près, je peux sentir le sang se promener dans mes veines, elle approche son visage du mien, très près. Seule la bouteille bleue sépare nos yeux, appuyée sur le pont de nos nez.

Je la regarde droit dans les yeux à travers le verre bleu.

Je sens la brise chaude de ses respirs.

Je vais avoir besoin d’inhaler un autre coup de pompe.

Après une minute – comme trois mois – Adéline se recule et me tend la bouteille bleue. “Tiens, garde-là, je te la donne,” dit-elle.

Je la fixe encore une fois dans les yeux puis j’attrape la bouteille. Je sais que je vais regarder à travers ce verre encore et encore, je le sais. Nos visages n’avaient jamais été aussi près l’un de l’autre. Je vais m’assoir au pied de mon lit, écouter Félix, et regarder à travers la bouteille bleue. Des heures. Des heures.

“Je t’aime Adéline,” que je lui lâche tout haut sans prévenir. Fort. Je lui ai dit dans cette pièce, cette maison, parce que des gens nous ont abandonné cette maison, les meubles avec. C’est pour ça que j’ai réussi à lui dire. Parce qu’on s’imagine toujours qu’on aura une seconde chance, comme ces gens, mais elle ne revient jamais.

Elle est debout, elle me fait dos. Elle est complètement immobile, figée. Cela dure un an et demi. Finalement je vois sa tête se retourner en premier, hochant légèrement.

Cool,” qu’elle dit en souriant, pour toute réponse à ma déclaration pourtant claire.

Cool,” lui ai-je répondu machinalement. Je ne sais même pas ce que cool veut dire. Cool?

 “On devrait s’en aller,” dit-elle avant de tourner les talons et passer la porte.

Dehors, on attrape nos vélos par les guidons. Je respire comme un désespéré et ce n’est pas mon asthme.

Cool colle à mon esprit.

 Adéline me regarde. “Tu as la bouteille bleue?” qu’elle demande.

Je la soulève au bout de mon bras pour la lui montrer.

Good, passe-la moi, donne,” dit-elle en agitant la main.

Je lui remets la bouteille. Elle se penche et ramasse un caillou. Elle embrasse le caillou d’un long bec sonore exagéré en me fixant des yeux puis elle le laisse tomber dans la bouteille sans abandonner son regard perçant. La roche fait un petit bruit en tombant au fond de la bouteille, tink. Un autre tink lorsqu’elle me remet la bouteille. Je la secoue, j’entends le tink. Je la secoue encore, j’entends encore le tink. Je la secoue deux coups j’entends tink tink.

“Arrête de faire le con,” qu’Adéline me dit en me regardant agiter la bouteille bleue. Mais elle sourit, elle rit même, alors je ris aussi. Elle passe la jambe par-dessus sa bicyclette. “Ne la perds surtout pas.”

“Je ne la perdrai pas, t’inquiètes,” que je lui ai dit.

J’ai pédalé derrière elle jusqu’à la maison, une main sur le guidon. Mon autre main tient la bouteille bleue qui fait des tink chaque fois que je frappe une bosse ou un trou, ou quand je la secoue par exprès rien que pour entendre encore le tink.

 

C’est cool.


Flying Bum

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La fête des morts

L’été remet ses bottes le désordre revenu
Silence effroi la terre la boue les vents froids
Livide et immobile comme les arbres nus
Un trou où se pieuter aux abris aux grabats

Voir venir comme on va à la fête sans joie

Couleurs souvenirs boudent la mémoire
Avant le soir les jours tournent au noir
Binette bêche truelle et pelle à l’armoire
Les âmes s’envolent les ailes au désespoir

Jardins et vieux élus sont prêts pour la mort

La vie sa joie son vieux monde se meurt
Un nouveau monde qui ne sait plus être
Et dans le clair-obscur entre ces heures
Chantent et dansent monstres aux fenêtres

Comme une grande fête au crépuscule


Flying Bum

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