Spleen de maison mobile

On écoute le vent chanter à travers les glaçons qui pendent aux branches des arbres et on se voit comme des fantômes qui communiquent entre eux à travers le vent et le gel. Emmitouflée dans les draps de flanelle de son enfance, Adéline a toutes les allures du personnage, une enfant perdue aux grands yeux, un corps blanc aux veines exsangues.

Grandir pauvre vous donne une imagination hors du commun, dit Adéline.

Je me retourne sur le dos et je fixe vers le haut, là, notre ciel secret. On a tout juste gobé la mescaline et mes orteils brûlent de froid, mon cerveau pèle par peaux d’oignons successives, une peau après l’autre. Je devrais me sentir bien, en sécurité, mais je n’ai pas accès à ce genre de sécurité, pas après une vie entière à me laisser envahir passivement par tout un chacun. Tout ce à quoi je peux m’accrocher, c’est un vague pressentiment qui me retient, qui m’empêche de flotter aussi haut que je ne le voudrais.

L’esprit fusionné avec celui du lit, je cogite à toutes les raisons qui poussaient Adéline à utiliser son imagination lorsqu’elle était encore une enfant, comment elle s’évadait avec moi lorsque nous levions les bras vers le ciel brandissant nos paumes ouvertes pour jeter des sorts qui faisaient danser les arbres. Je lui ai jadis dit que lorsque les feuilles se tournaient à l’unisson, nous exposant sans pudeur leurs pâles dessous, cela annonçait toujours la tempête – ne sachant pas encore que dans un parc de maisons mobiles, annoncer la tempête tenait du blasphème, le pire cri des oiseaux de malheur.

En été, nous laissions nos mères à leurs commérages de galerie et leurs cigarettes sans filtre, elles suçaient, expulsaient et transpiraient la nicotine comme dans un rituel de communion débile. Adéline et moi marchions incognito par les étroites rues bordées de roulottes disposées en angle et on se racontait nos histoires dénaturées, des contes d’abus et de vies sombres. La fille qui habite ici, Adéline m’avait dit, pointant vers une maison mobile rose au coin cabossé par une voiture, son frère lui fait faire des choses. Elle n’avait pas besoin d’élaborer sur ces sortes de choses. Ces choses dansaient directement derrière mes yeux comme des gestes d’une violence ordinaire. En revenant chez elle, je lui ai dit que j’avais toute une de ces envies de pisser. Je n’avais pas de sœur, je maudissais les frères de filles qui osaient leur faire faire des choses. Je me suis faufilé sournoisement dans la chambre du frère d’Adéline, une pile de linge sale longeait le sol. J’ai laissé aller une rivière d’urine dessus en murmurant blâme le chat, mon frère, encore et encore, comme une incantation diabolique. Tu blâmeras le chat, frère.

 

Les grandes chaleurs voulaient dire soif et semelles brûlées, dansant dans l’entrée asphaltée sur une musique pop lancinante et affamée. Nous nous énervions l’esprit avec des récits peu édifiants à propos du chauffeur du camion de crème glacée, un vieil homme à la peau de cuir et un tatouage de prison sur un avant-bras. Il y avait là tellement de place pour nos imaginations débridées.

Le soir, on tentait tant bien que mal d’imbriquer nos os les uns dans les autres comme un jeu de construction, à la recherche de formes nouvelles d’union, de tendresse, jusqu’à ce que la sueur nous en lasse.

Adéline s’allume une cigarette dans la pénombre, une lueur rouge qui vibre alentour de sa bouche comme un avertissement de danger imminent. Rouge poison, comme le chandail affreux que son contremaître portait toujours. Je pense à comment nous réussissons chaque soir, à placer chaque nouveau souvenir indésirable sur la tablette du haut, hors de portée. Ici, un compagnon de travail qui lui tâte le derrière dans la salle de pause, là, la rumeur qui circule sur nous, nos bouches, toutes les sortes de choses qu’on peut faire avec. Et comment on s’en branlait. Une fois, on s’était imaginés être des poupées blindées avec des sous-vêtements de satin, des cœurs tendres au centre de deux pierres. Adéline n’était pas blindée, moi non plus. Elle n’allait pas bien.

Ça ira beaucoup mieux après, si tu manges quelque chose, je lui dis, et elle hoche de la tête même si nous n’avions au ventre qu’un brin de poudre de mescaline, pleins d’un grand vide nauséeux qui donnait à toute nourriture des allures dégoûtantes. Avoir faim. Manger quoi? Si tu ne sais pas quoi manger, t’as pas faim, disaient les mères.

Je pars vers la cuisine et je réchauffe une poêle, j’y lance deux tranches de pain beurré des deux côtés, du fromage industriel pré-emballé entre les deux tranches, et j’écoute le grésillement de la cuisson. C’est rien, ça a l’air de n’importe quoi, mais c’est chaud, ça sent les bons vieux soirs d’hiver. Je coupe en quatre pointes, je les glisse dans une assiette et les apporte à Adéline dans le lit. Le sandwich reste là, intouché, et nous respirons tous deux son fumet familier et ordinaire pendant que nos esprits dévorent un festin de restaurant cinq étoiles. Le triste et vague ressentiment me revient et je me retourne sur le dos, soudainement étourdi au moment où je pense à toutes les fois où nous avons eu à nous servir de nos imaginations pour se transformer en ectoplasmes, à pousser nos âmes hors de notre corps pour trouver quelque chose de mieux, aller quelque part de plus beau . . . some place better than where you’ve been.

Dehors, le vent chiale et se lamente comme une vieille mégère haïssable qui m’enguirlanderait sans ménagement. Je me bouche les oreilles en me coinçant la tête avec l’oreiller.

Je refuse de l’écouter.

Pas ce soir.


Flying Bum

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Last call pour un miracle

Jules et Émile, les deux fils de Léon, l’un tout juste ado et l’autre pré-ado, se chamaillaient perpétuellement sur la banquette arrière. Les coups de pieds intempestifs d’Émile derrière le siège de Léon étaient la chose qui l’exaspérait le plus au monde, bien au-delà des argumentations semi-débiles entre les deux frères désoeuvrés que le père, d’une patience d’ange, avait appris à oublier, opté pour la stratégie de ne jamais s’en mêler pour les laisser trouver la paix à leur façon. Mais les coups de pied dans son dos, merde.

En plein milieu du vaste stationnement, il pleuvait des cordes. Léon avait éteint le moteur. La buée dans les fenêtres empêchait l’équipée de regarder vers l’extérieur et Léon avait laissé la radio allumée espérant que la musique adoucirait la pénible attente. Il y avait bien 100 mètres à faire avant d’atteindre les portes du vaste magasin à rayons, impossible de sortir pour le moment sans prendre la douche de leur vie. Léon avait été pris de court par cette pluie abondante qui s’était mise à se déverser violemment sur la ville après un assourdissant coup de semonce du tonnerre qui avait semblé illuminer tout l’hémisphère nord. Pas d’imper, pas de parapluie.

***

Au K-Mart sur l’Adirondak Northway à Plattsburgh, il y avait un stationnement dans le ciel. Sur le toit du grand magasin, en fait. Lorsque Léon l’avait repéré, il s’était cru béni des dieux. Ils pourraient s’adonner aux courses et stationner gratuitement la camionnette sur le toit. Pas besoin non plus de monter la poussette en panique entre deux voitures sur la rue pour y installer le plus petit, de zigzaguer pour toujours au risque de leurs vies dans le stationnement terrestre aux dimensions intergalactiques et aux automobilistes excités et distraits. De revenir avec tous les articles qu’Adéline aurait amassés compulsivement et qu’elle espérait passer sous le nez des douaniers au retour. Léon pourrait prendre tout son temps et rassembler ses idées, regarder le paysage de Plattsburgh bien relax. Adéline adorait partir sur des rages de magasinage juste avant de rentrer au pays espérant faire des économies monstres sur le dos du taux de change avec le dollar américain. La récession avait fait grimper le dollar canadien démesurément. De son siège d’auto, le petit Émile réussissait à marteler le dossier de Léon avec ses petits pieds. Jules dormait encore. Adéline s’agitait déjà à sortir et à déplier la poussette. Pénible. C’était quand ses jambes la supportaient encore avec un aplomb relatif.

Émile ne s’est même pas réveillé lorsque Léon l’a transféré dans la poussette. Jules est sauté en bas de la camionnette aussitôt libéré de son siège d’appoint. Il avait les cheveux longs et bouclés, de grands boudins qui s’étiraient pour toujours et reprenaient leur forme dès qu’on les lâchait. Adéline ne voulait pas lui couper les cheveux, elle disait qu’il cesserait aussitôt d’être son petit bébé à elle, que cela ferait s’évanouir un morceau d’enfance en lui, en elle surtout. Léon a entrepris de pousser le carrosse d’une main en tenant fermement la main de Jules pour avancer dans ce stationnement du ciel, sans garde-fous qui plus est. Il tenait apparemment la main du petit assez fort pour lui faire mal, Jules lui a-t-il avoué, une fois plus grand. Émile, lui, ronflait comme un vieux grincheux dans ses langes.

Du haut du toit de l’édifice, on voyait au bas une strip insignifiante de commerces et de restaurants, la laideur comme seuls les américains peuvent en produire lorsqu’ils s’y mettent, de l’autre côté vers le sud-est on pouvait voir aussi loin que la rivière Saranac, le lac Champlain au bord duquel s’alignaient dans de superbes îlots de verdure les pierres tombales de trois cimetières. Le Oldwest, le Riverside et le Saint Peter’s, de loin le plus vaste. La légende, ou l’orgueil des locaux, leur faisait dire qu’Harry Houdini y serait enterré sous un pseudonyme. Ailleurs, on disait qu’il était dans un cimetière juif de Glendale ou encore à Appleton au Wisconsin mêlé à travers les protestants. Léon pensait qu’il pouvait très bien se faufiler à gré d’une tombe à l’autre, ce foutu Houdini, comme la boule d’aluminium sous les trois gobelets de plastique des amuseurs publics. On s’en fout dans le fond où se ramasseront nos carcasses sans vie, rendu là.

Adéline suivait, bien appuyée sur sa canne. Pour le moment, toute la famille était encore bien vivante.

***

À demi somnolent malgré la pluie forte et incessante, Léon achevait de siphonner un énorme Coke Diet du McDo. Il était allé chercher les deux garçons à l’école puis les avait régalés de malbouffe avant de les conduire à ce qui serait le dernier des derniers Miracle Mart au monde, bien triste gloire pour le quartier Rosemont. La fermeture avait été annoncée, les soldes seraient divins, ça tenait effectivement du miracle. Toutes ces choses, comme le lui avait dit Adéline, que ça ne vaudrait même pas la peine de ne pas acheter. Mais elle s’arrachait le coeur, seule à la maison, de n’avoir pas pu venir elle-même, triste à mourir d’avoir à se priver d’un tel Eldorado de la camelote en liquidation. Elle avait délégué Léon en mission.

***

“Papa?”

Jules avait sorti Léon de sa douce torpeur.

“Oui, mon homme?”

“Pourquoi on est là? On fait quoi, là?”

“On est où, là?” avait à son tour lancé Émile qui émergeait d’une sieste trop brève le regard perdu.

Léon actionne brièvement les essuie-glaces pour que les garçons puissent constater par eux-mêmes. Devant eux, un des deux énormes M de l’enseigne lumineuse vivote et vibre, s’éteignant totalement par moments pour ne laisser lire que Miracle art, ce qui fait bien rigoler les garçons. Et si l’art tenait du miracle?, pensa Léon. Plus loin sur l’autre bâtisse à gauche, il ne reste que les trous du filage électrique, quelques fils pendouillants et sur la brique brun sale et usée, les fantômes en brique encore bien propre de quelques lettres disparues – Toy World – un autre commerce que la récession a fini par couler. En fond de décor, un immense parc de transformateurs électriques alignés en rangs bien droits et prisonniers de hautes clôtures barbelées, donne des allures apocalyptiques à toute la scène.

***

–“Pourquoi l’auto est montée sur le toit?” Pourquoi toutes les autos sont montées sur le toit, ça ne va pas s’écrouler?”, demande Jules les yeux ronds comme des deux piastres.

Tout finit toujours par s’écrouler lamentablement, pense Léon en lui-même, tout finit toujours par partir en merde. Il ne sait pas trop quoi répondre au petit. Ils sont tous plantés là devant les portes d’ascenseur en inox mal léché qui mène du toit directement à la foire alimentaire du K-Mart juste en-dessous. Le soleil tape. Au départ, Adéline disait n’avoir besoin que de sous-vêtements et des bas bon marché pour toute la famille, mais elle retrouverait vite son plaisir à errer par les allées, rien qu’à être là, en immersion jouissive dans le royaume de la consommation, empiler les choses disparates dans les paniers. Juste un endroit où elle semblait retrouver sa joie dans la compulsion.

Dans la réflexion des portes d’ascenseur, Léon observait une image digne des miroirs déformants des cirques ambulants. Jules à ses côtés, adorable et tout petit, exagérément plus petit. Lui, un double distorsionné et grotesque de son fils, Léon s’étirant plus grand et mince que nature, son bras s’étirant sans fin comme un spaghetti ondulé pour rejoindre la main du petit. Léon se sentait comme un extra-terrestre adulte en possession d’un enfant humain. La police de Plattsburgh allait le capturer, l’enfermer dans un laboratoire et le livrer à une horde de scientifiques fous et excités. L’esprit de Léon était toujours à cheval sur deux réalités.

La foire alimentaire n’était pas vraiment une foire alimentaire mais une version rudimentaire d’un Little Caesar’s Pizza, une populaire chaîne américaine de cuisine vaguement italienne. Décor bon marché, installation négligée, odeur trop forte de fromage et de pain grillé qui se mêlaient à des relents de désodorisants floraux pour créer dans le nez une sensation nauséeuse, hôtesse et serveuses qui se cachaient on ne sait où. Comme le dernier Little Caesar’s Pizza négligé, abandonné au bout du monde.

Un agent de sécurité se tenait debout près de l’ascenseur. Un vieil homme noir avec un impressionnant trousseau de clés accroché à la ceinture. Il ne semblait aucunement préoccupé que Léon soit un extra-terrestre adulte. Après que Léon eut plié la poussette comme le demandait un pictogramme au mur et pris le bébé dans ses bras, l’homme s’est gentiment occupé de la poussette les invitant à prendre place dans l’ascenseur. Il les a suivis sans dire un mot.

–“Down, down, down,” répétait-il tout le long et l’ascenseur ne semblait pourtant jamais atteindre le plancher des vaches.

–“Mais jusqu’où descend ce putain d’ascenseur?”

Soudainement silencieux comme un moine, l’agent picochait d’un coin de carton d’allumettes quelque morceau de nourriture pris dans ses dents. Rendu au sol, il a lui-même déplié la poussette et Léon a installé Émile dedans. Léon l’a remercié d’un timide thank you sir en hochant de la tête. L’homme s’est reculé dans la cabine et s’en est retourné vers le toit.

L’intestin d’Adéline était intolérant à tout ce dont elle n’était pas carrément allergique, le Little Caesar’s Pizza n’était même pas une option pour elle. Ils se sont tous dirigés dans la première allée à travers les étalages de gougounes colorées et de t-shirts trop grands pour la plupart des êtres humains normaux. Léon s’est jeté sur une boîte de beignets Krispy Kreem qui avait été remise au hasard par un outre-mangeur repentant entre un étalage de bottes de pluie et de parapluies. Cette trouvaille saurait se faire pratique lorsque les garçons commenceraient à crier famine. Leur dernier repas digne de ce nom remontait au matin après avoir dit adieu aux plages du Maine. Dans un endroit comme celui-ci à une période de l’année comme celle-ci quand tout était soldé, Adéline s’attendait toujours à trouver un véritable trésor qui ne coûterait à peu près rien. Léon ne comprenait pas son optimisme délirant. Des bottes d’hiver pour les garçons, la parfaite petite robe noire, un jeans designer, le tout à un dollar pièce. Folie furieuse. Adéline inspectait chaque pouce carré de chaque étalage et traînait loin derrière un Léon qui semblait perdre ses moyens. Il avait installé le plus petit dans le siège à même le panier et le plus grand directement dedans, le pousse-pousse plié dessous. Les enfants perdaient lentement mais sûrement leur génie et leurs échanges frénétiques produisaient de plus en plus de décibels dans le grand magasin.

Rien n’attirait vraiment l’attention de Léon sur les étalages pendant que la famille déambulait lentement, Adéline suivait, claudiquant loin derrière. Au bout de l’allée devant eux était apparue une sinistre image, ce que Léon avait d’abord cru être une vision, gracieuseté de son état de lassitude extrême. Une vieille dame, limite bag lady, qui trimballait tant bien que mal un appareil à oxygène en poussant du même coup un panier plein à ras bord. Dieu qu’elle est laide, avait pensé Léon. Quand elle fût proche de Léon et ses fils, sa tête pivotait d’un enfant à l’autre, vers Léon, vers les enfants encore, elle s’est arrêtée. L’agitation des enfants a cessé d’un coup sec. Des tubes partaient de sa bonbonne, parcouraient son corps maigrichon par-dessus les mailles de sa veste de laine élimée. Jules s’est reculé dans le panier vers son petit frère, reculant par coups saccadés sur ses fesses comme un animal traqué. Léon a souri poliment à la vieille et elle a répondu en approchant son visage de celui de Léon en grimaçant comme si elle avait senti l’odeur d’une carcasse de poulet avarié. Sans reculer, de deux doigts, elle avait renfoncé sous son nez l’embout qui lui apportait l’oxygène en fixant toujours Léon droit dans les yeux, puis avait continué son chemin. De longs cheveux gris secs comme de la paille émergeaient d’un bonnet de laine verge d’or et balayaient son dos arqué derrière son passage. Elle s’approchait maintenant d’Adéline, stoïque et chambranlante.

***

–“On s’en vas-tu, là, la pluie n’arrêtera jamais,” protestait Jules pendant que le ciel grondait constamment et que de grandes explosions de lumière illuminaient momentanément le ciel.

–“Maman ne serait pas contente, elle veut que je vous trouve du linge d’hiver et des espadrilles pour l’école et des bobettes, plein de bobettes. Le Miracle Mart ferme dimanche, pour toujours, c’est notre dernière chance d’en trouver en super solde,” réplique Léon mais, dans le fond, rien au monde ne lui tenterait davantage que de rentrer à la maison lui aussi. Là ou n’importe où sur cette planète où il ne pleuvrait plus de la crotte à boire debout sur leurs vies. Un nowhere droit devant avec ses deux fils comme il avait l’habitude d’en faire parfois l’été pour les amuser. Aller se cacher des heures dans un cinéma sombre en se faufilant sans payer d’une salle à l’autre toute la journée. Adéline s’était toujours occupée avec un zèle indéfectible de la garde-robe des garçons mais elle ne pouvait plus conduire sa voiture maintenant. Léon l’avait expliqué longuement aux garçons. Elle tenait à peine debout et la voiture ne pouvait pas contenir son triporteur.

–“Regarde, papa, on est juste à côté du Toy World, maman nous amenait souvent au Toy World avant, lorsque nous avions de beaux bulletins scolaires. Elle nous laissait toujours choisir quelque chose nous-mêmes. Il y a une place juste devant pour garer la voiture, on se ferait mouiller juste un petit peu,” ajoutait Émile les yeux tout allumés.

Assez de bombes étaient tombées sur ces deux enfants récemment, sur Léon également. Toute chose finit toujours par se savoir, pensa Léon, mais il esquiva habilement la proposition, passant sous silence la fermeture définitive du magasin de jouets par excellence de leur enfance. Une enfance innocente maintenant passablement écorchée.

–“OK, d’abord, on rentre à la maison,” conclut-il pour dévier l’attention d’Émile.

***

À la caisse, la ligne s’allongeait. Une seule caisse ouverte à ce bout-ci du plancher, une pauvre fille seule à affronter des montagnes de camelote, souventes fois sans prix affiché, et devant faire appel au secours dans un microphone grinchant à quelque commis boutonneux et à peine réveillé. Les enfants déjà hors de contrôle s’animaient encore plus à l’approche de toutes les friandises subtilement disposées à proximité des caisses.

–“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye,” scandait l’un, “Je veux des Tootsie Rolls,” criait l’autre en tentant d’étirer les bras comme le Rubber Man pour en attraper un lui-même.

Adéline à bout de forces et gênée par les regards exaspérés des magasineuses prisonnières de la file d’attente, s’est approchée du panier. Appuyant sa hanche sur le bord du panier, dans un équilibre très approximatif, elle a ramassé la boîte de Krispy Kreem enterrée sous les fringues qu’elle avait trouvées en solde et en tremblotant allègrement, elle avait extrait de la boîte un beignet pour chacun des garçons. Jules avait engouffré la moitié du sien d’une puissante mordée, se poudrant de sucre blanc sur une large circonférence tout le tour de la bouche et des coulisses de crème blanche lui faisaient une barbichette gluante. L’autre est parti en vol plané, en kamikaze aveugle pendant que le petit Émile, entêté, continuait : –“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye!”

Une sorte de victime collatérale, avec les traces d’un beignet écrasé sur l’épaule, la vieille emphysémique était apparue de nulle part pour planter son visage hideux à portée de nez du visage d’Adéline.

–“Ils n’ont pas besoin de sucre, ces enfants-là, ils ont besoin de leur mère, vous voyez bien” gueulait la vieille, “le sucre va achever de les rendre débiles, vous voyez bien que votre mari est à bout.”

Léon se mordait douloureusement la lèvre d’en bas, les petits s’étaient éteints d’une seule claque. Le visage d’Adéline prenait toutes sortes d’expressions lugubres comme Léon n’avait jamais vues auparavant. Les mains d’Adéline s’agrippaient fortement au panier comme si elle se retenait de se mettre à frapper la femme qui venait de traiter ses enfants chéris de débiles. Et ses jambes flageolaient.

–“Elle va pas me frapper, la marâtre,” répliquait la sorcière, “si t’es pas capable de t’en occuper de tes enfants, la prochaine fois, ferme tes jambes, l’envie va te passer.”

Léon se demandait à quel point ils avaient vraiment besoin de toute cette camelote et qu’y avait-il de bon pour lui et sa famille à rester là et à écouter vociférer une vieille chipie américaine frustrée lorsqu’une autre vision indésirable lui apparût. Les mains d’Adéline étaient maintenant agitées de spasmes violents et son corps descendait sur ses jambes maintenant de chiffon et elle s’est affalée sur le plancher de terrazzo, la chute produisant des sons sourds et creux insupportables. Finalement immobile au sol, ses grands yeux cherchaient désespérément ceux de Léon. Il n’avait pas pu l’attraper à temps.

–“Tiens, vieille scrounche, t’aimes ça les aubaines,” répétait Léon en transférant tous les articles de son panier vers celui de la vieille qui protestait du bout de la gueule en examinant les items. Puis il fit descendre Jules et installa Adéline dans le panier avant d’asseoir Jules sur elle. “Qui veut des hosties de beigne icitte, c’est moi qui régale,” adressait-il aux femmes estomaquées dans la file tour à tour en leur présentant la boîte ouverte. Devant le bide évident de sa généreuse offre, il avait placé la boîte sur les genoux de Jules. La tronche du monsieur noir lorsqu’il a vu la famille revenir à son ascenseur.

–“Poor lady, what happened?” répétait-il en examinant Adéline honteuse, en pleurs, avec quelques ecchymoses bien apparentes et un nez sanguinolent. L’événement avait sidéré les enfants qui n’étaient plus que des statues de sel ne sachant pas comment réagir. En haut, l’homme noir avait aidé Léon à installer une Adéline raide et spastique sur son siège. Léon avait vu dans son rétroviseur l’homme noir debout et immobile tenant sa casquette sur son abdomen aussi loin que la chose fût possible.

Le Christ avait eu droit à trois chutes. Adéline, beaucoup moins chanceuse, seulement celle-là. Elle n’avait jamais plus tenu sur ses deux jambes après, ni sur une chaise, bientôt même plus dans un lit. Les esprits purs ne tiennent sur rien.

***

Léon s’était empressé de mettre la clé au moteur avant qu’Émile ne découvre la triste façade sombre du Toy World et ses vitrines éteintes à jamais. Léon essayait de les préserver de toutes les fois où on pouvait voir ces choses qu’on aime et qui disparaissent, comme ça. Mais, tout y passe, finalement. Tout finit toujours par y passer. Les choses, les gens, qu’on les aime ou qu’on les déteste, rien à faire. Le plus immense des éclairs s’est alors produit dans un fracassant coup de tonnerre, comme si la foudre avait frappé tout juste à côté. Un feu d’artifice aveuglant, vibrant et bleu a suivi l’éclair. Au moins un des transformateurs du parc électrique explosait, expulsant des fragments incandescents en tous sens, puis un autre, et un autre.

–“Papa, papa, on va voir!” criaient à l’unisson les enfants oubliant totalement la forte ondée qui tombait toujours. Ils sont tous descendus de voiture pour se ruer aux premières loges du spectacle hallucinant. Il fallut bien peu de temps avant que voitures de police et camions de pompier envahissent les lieux. Le plus beau du feu avait duré à peine une dizaine de minutes et bientôt les policiers circulaient et demandaient aux badauds de regagner leurs voitures.

Près de la petite voiture qu’Adéline ne pouvait plus conduire depuis longtemps, deux enfants totalement détrempés, droits comme des piquets, quatre grands yeux humides et découragés comme ceux des truites sur la glace concassée de l’étal de la poissonnerie, regardaient droit dans ceux de leur père ébaubi. Le moteur tournait toujours. La radio jouait toujours comme si de rien n’était, Riders on the storm, les portières qui s’étaient automatiquement vérouillées après le temps prescrit.

–“Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, papa, comment on s’en revient? Ça va nous prendre quoi?”

Léon a fermé les yeux et levé la tête vers le ciel pour recevoir calmement l’ondée rafraîchissante sur son visage. Un long moment. Le temps d’absorber encore. Encore. Le plus jeune a inséré sa tête sous le chandail de son père et s’est serré fort contre sa cuisse. Ça va nous prendre quoi, Léon se répétait-il dans sa tête, bonne question.

–“Un miracle, mon homme, un p’tit miracle.”


Flying Bum

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À moi la belle Adéline

Étrangement, j’étais attablé avec celle qui était probablement la plus belle fille de toutes les neuvièmes années. Toute une chance, moi qui en arrachais toujours dans le domaine de la jeune fille. On occupait seuls, Adéline Turcotte et moi, une grande table de six et j’avais tout le loisir de l’embabouiner vertement. Jusqu’à ce que le plus grand insignifiant de toute l’école, Monsieur Spoc, vienne s’installer sans façon avec nous. On l’appelait comme ça à cause d’un énorme appareil auditif qu’il portait, ces gros appareils d’époque qui manquaient de subtilité et de discrétion et qui lui donnaient des airs de Frankeinstein. Il se tenait debout directement entre nous deux, sa face agitée de tics, sa grosse tête hirsute de cheveux noirs frisés en bataille, des vêtements totalement dépareillés avec des pantalons vert fluo, entre autres. Tout le monde se payait ouvertement sa gueule et le pire c’est que lui-même joignait la chorale de dérision et faisait des farces à propos de lui-même, tout le temps. C’était terrible et triste à la fois.

Puis, achevant de m’ébaubir totalement, Adéline Turcotte me l’a présenté comme étant son frère Henri. Je la regardais, examinais serait plus juste. Impossible. Pas une hostie de chance au monde. Adéline, blonde, superbe, celle qui semblait avoir été été ma blonde jusque-là, c’est-à-dire depuis la première période du matin. Elle était nouvelle à l’école comme moi, d’ailleurs. Mais Monsieur Spoc, son frère? Je veux dire fuck, elle était tellement hot et il était tellement l’insignifiance et la laideur incarnées.

J’étais là, immobile, à scruter son regard à la recherche du moindre indice qui aurait révélé le subterfuge, fait échouer sa blague même pas drôle. Rien n’est venu.

–“Ça fait que t’es fou malade en amour avec ma sœur?” me demandait Monsieur Spoc qui tendait son cabaret chambranlant vers la table en hochant de la tête sans fin. Il s’était tiré une chaise droit devant nous. “Sais-tu ce que tu devrais faire à la place de perdre ton temps avec elle? J’ai comme hoché de la tête sans trop savoir où il s’en allait avec ce conseil poche. Prends une poignée de napkins et va faire zoin-zoin toi-même en-arrière de la colonne de ciment là-bas.”

Comme il continuait à débiter des niaiseries semblables, Adéline ne bronchait pas, elle restait bien assise, souriant à son frère, semblant apprécier sa petite comédie burlesque. Impossible. Je ne pigeais pas. Aucune fille de cette classe et de cette beauté ne pouvait être la sœur d’un bouffon pareil. Le moment était complètement surréaliste.

Tout en pigeant dans les frites d’Adéline sans protestation de sa part, il se plaignait que sa sœurette, là, comme il semblait aimer l’appeler, avait fait de sa vie à lui un enfer en lui confiant la tâche de raisonner ses prétendants, calmer les ambitions des plus vigoureux et ramener à la vie ceux qu’elle rejetait du revers de la main et que le chagrin tentait d’occire. Il m’a alors adressé son meilleur conseil – tiens-toé loin de ma soeurette!

Adéline a littéralement explosé de rire à la table. Je suis resté là, ébaubi, hochant misérablement de la tête. Mes yeux faisaient le tour de la cafétéria pour voir si quelqu’un d’autre que moi avait saisi toute la saynète pathétique.

Lorsqu’elle fut calmée de son fou rire, qu’Henri m’ait traité de multiples fois de caca de tortue, de mangeur de compote de crottes de tortue, il s’était avancé au-dessus de la table pour essayer de zieuter dans la craque du chandail de sa sœur. Elle l’avait repoussé sur sa chaise.

–“Oh wow,” dit-il, roulant des yeux, “y’a rien à voir là, de toutes façons.”

Adéline qui l’ignorait a levé et appuyé ses deux coudes sur la table.

–“Mon ami Léon, ici, c’est un artiste, tu sauras.” Qu’elle lui dit sur un air légèrement baveux.

–“Merveilleux,” répliqua monsieur Spoc en se claquant le front de la main, “un autre artiste. On en a trois déjà dans la famille. Ça en fera quatre.”

Quoi, j’étais dans la famille maintenant?

Spoc avait traversé et j’étais maintenant coincé entre lui, le bizarroïde de l’école et sa soeurette la vamp irrésistible de l’autre côté, les deux, j’en étais convaincu, qui se payaient ma gueule devant toute l’école. Je commençais à ressentir l’impression de me désubstantier lentement. À cet instant précis, j’ai vu passer Yvonne (la grosse conne) qui m’observait avec une moue de dédain du tabarnak. Jamais je n’ai détourné le regard avec autant de conviction, mes yeux sont presque restés pris de l’autre bord.

Vite comme un singe, monsieur Spoc m’avait arraché la cuillère des mains.

–“Est-ce qu’elle t’a dit d’où est-ce qu’elle vient?” me demande-t-il en la pointant de la (ma) cuillère.

Je fais simplement signe de la tête que non.

–“Originalement?” demande Adéline, drôle de sourire en coin.

J’échappe un autre soubresaut incertain de la tête.

–“Japon,” qu’elle dit.

–“Tu viens du Japon?” Bien sûr, devais-je rire? On me menait en bateau, c’est certain.

–“Montre-lui ta cicatrice,” que Spoc rajoute, c’est les chinois qui ont fait ça.

Adéline se tourne vers moi et d’un doigt descend le col de son chandail —descend très bas le col de son chandail—révélant une cicatrice blanche sur la haut de son sein, une forme comme la première moitié d’un X le reste caché par une pudeur somme toute minimale. Spoc est reparti de l’autre côté de la table et observait la chair blanche le torse juché à nouveau sur la table. Après être restée immobile dans sa position révélatrice, un long silence, puis :

–“C’est monsieur Spoc qui m’a coupée,” dit-elle tout en donnant des coups de pied à son frère en-dessous de la table.

Lorsqu’il s’est mis à roucouler comme une fillette, savourant des yeux la blessure, la réalité est venue me frapper de plein fouet. Je ne pouvais expliquer comment ni pourquoi mais ils semblaient vraiment être frère et sœur. Une incohérence génétique, une ADN en folie mais fuck, ils étaient frère et sœur pour vrai. Je ne savais plus où regarder à part dans mon bol de fèves de lima horriblement mutilées à la cuillère par Spoc, les questions débiles qui se frappaient contre les parois de mon cerveau. C’est à coups de cuillère à soupe sur le coco que m’assénait Spoc revenu de mon côté de la table que je suis revenu à moi.

–“Il va falloir que tu te trouves une vie,” me dit-il et il me fallait sérieusement envisager une forme de maladie mentale chez ce garçon.

–“Va falloir que tu grandisses, faire un homme de toé et passer à un autre projet,” conclut-il.

–“Henri, calvaire, je vais le dire à maman,” clame Adéline furieuse.

–“Faudrait que tu arrêtes un peu de jouer avec ton corps de fille, toé, ça aussi je pourrais le dire à maman.”

Je faisais semblant de finir mes fèves de lima pour me distraire de l’idée de le poignarder à la fourchette.

–“Sais-tu quoi d’autre?” demande Spoc en me fixant dans les yeux. Et il attendait, gaga, jusqu’à ce que j’exprime une forme de réponse et j’ai donné un léger coup de tête.

–“Va falloir que tu arrêtes aussi de chier de la chiasse molle verte de canard malade à force de manger ta bouillie verte aux fèves,” qu’il rajoute en continuant de piler violemment le bol de fèves de lima à grands coups de cuillère. La purée giclait trois tables tout le tour de nous.

–“OK, tu veux savoir qui on est vraiment?“ poursuit-il en tambourinant maintenant sur la table avec la cuillère.

–“On est en amour, ciboire!”

–“Henri, calvaire,” qu’Adéline lui crie.

–“Je vais la mettre enceinte.”

–“Henri, ciboire, je vais le dire à maman!”

–“Je vais mettre mes autres soeurs enceinte aussi.”

Elle le gifle bruyamment et puissamment mais il n’a que l’air d’apprécier le supplice. Il rit toujours.

–“À c’t’heure, toé, tu veux mettre ma sœur enceinte, toé aussi, — mais je l’ai déjà mis enceinte.”

Il pousse sa chaise vers l’arrière juste au moment où Adéline l’agrippe par l’avant-bras qu’elle commence à lui tordre et le corps de Spoc roule en entier dans le même sens pour atténuer la douleur.

–“Ma soeurette Adéline ici-présente,” gueule-t-il à pleins poumons pour la cafétéria maintenant en émois, “est enceinte de moi et de mes cinq frères en même temps.”

La cuillère s’est envolée. C’est lorsqu’elle a atteint le visage du principal qui descendait l’allée entre les tables s’en venant vers nous que j’ai réalisé que tout le monde était debout et nous regardait. Je ne savais plus où me mettre.

Je comprends une chose maintenant. Elle avait beau être la plus belle fille des neuvièmes, le corps le plus irrésistible, elle avait beau être la plus populaire des clubs scolaires, son frère agirait toujours pour elle comme un repoussoir à prétendants. Je dois admettre que cela faisait bien mon affaire.

À moi la belle Adéline.


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En-tête : Summer evening, Edward Hopper, 1947

Idées de novembre, idées de marde

Ces idées à propos de la mort, les rituels, l’embaumement, l’incinération, le compostage du corps, les orgues et les chanteuses d’église, toute cette sorte de choses. Dehors, tout l’été est rangé dans les cabanons. Il ne reste plus que deux chaises et une table pour les rares beaux soirs qui restent. Bien emmitouflés, les feuilles nous tombent dessus et aussi, merde, dans nos verres de vin rouge. Il fait noir comme dans le cul d’un ours et il est quatre heures de l’après-midi. On discute. On se demande lequel de nous deux va mourir le premier et si notre voisine est assez bonne pour lui confier notre immortalisation. Depuis sa retraite, il y a bien vingt ans de cela, Francine s’est mise à la taxidermie. Pas clair si c’est pour elle un hobby ou si elle essaie d’ajouter un petit revenu d’appoint par-dessus sa maigre pension du fédéral. Les gens disaient avoir vu des vedettes descendre sa longue allée chez elle. On pensait qu’elle ne faisait qu’empailler leurs pauvres petits animaux de compagnie décédés. Mais une bonne fois, je vous jure qu’on l’a vue passer d’un de ses bâtiments à sa maison en poussant Michel Louvain bien raide dans son complet trois pièces, debout sur un diable à gros pneus, la chevelure impeccable comme toujours, pour toujours maintenant, ajouterais-je.

***

On a déjà eu un beau hibou, une trouvaille heureuse dans un marché aux puces. Ça faisait beau sur le manteau de la cheminée avant que la chose ne s’égrène lentement et disparaisse morceaux par ti-bouts dans l’aspirateur central. Travail d’amateur. On aurait dû s’en douter, qu’espérer du marché aux puces, autre que de la camelote? Mais supposons que j’y passe le dernier, une épouse complète, bourrée de paille? Avoir à l’épousseter de temps en temps, nettoyer au Windex ses beaux grands yeux en vitre, enlever les toiles d’araignée dans ses entre-jambes? Je mets ça où, une ex empaillée?

***

Tout de même, nous étions allés sonner la cloche en fonte chez Francine pour s’enquérir de ses tarifs. Elle y a mis un moment mais elle est venue nous répondre à petits pas, le dos arqué, un tablier crotté qui traînait jusqu’à terre, une tête de chevreuil sous le bras qu’elle dépose sur ce qui semble une pile de foin sur le plancher du portique. En fait, le foin couvre tout le plancher de la véranda. Comme entrée en matière, ma douce demande : –“C’est-tu du foin partout sur le plancher?” Et Francine de répondre : –“Ben, non, c’est de la paille de bois, du cèdre, ça pourrit pas, ça repousse les insectes aussi.” J’étais rassuré sur ses compétences de taxidermiste.

Elle nous a guidé vers le salon complètement au fond de la maison, une pièce sombre et encombrée, muséale. Elle est allée porter le chevreuil, l’a déposé au plancher, l’a appuyé sur un coin de mur libre, pendant que sans gêne nous nous installions sur le long divan.

–“Francine”, que je lui demande sans prologue, “serais-tu d’accord pour nous empailler?”

Sa tête hirsute est lentement descendue pendant qu’elle passait lentement ses doigts dans ses cheveux à mesure que ses épaules descendaient vers l’avant : –“Je voudrais bien mais je suis un peu occupée en ce moment, vous pensiez vouloir faire ça quand?”

–“Ah, on n’a pas vraiment de date encore, on voulait rien qu’avoir un petit estimé des frais.

–“Ça dépend, pour des bons voisins comme vous, je pourrais probablement vous donner un bon escompte.

–“Rien qu’un estimé, même approximatif, ça ferait bien notre affaire.”

Les lèvres de Francine se gonflaient à mesure que ses joues dégonflaient et qu’elle laissait aller de l’air. On aurait dit qu’elle étirait le temps volontairement.

–“Mille pour elle, cent-cinquante pour toi?” risqua-t-elle comme chiffres, les yeux maintenant bien ronds examinant ma réaction.

–“Ça me semble bien raisonnable,” que je réponds mais en évitant son regard, en négociateur habile. Je fixais un raton-laveur accroché derrière elle, droit dans les deux billes qui lui servaient d’yeux.

–“Ça veut dire quoi, ça, bien raisonnable?” que ma douce me lance, visiblement irritée.

Francine se recale lentement dans sa chaise, un grand soupir puis elle enchaîne.

–“Comment dirait-on,” entame-t-elle, “disons les choses telles qu’elles sont, Odile, tu as beaucoup plus de … mmmm … surface à travailler.”

***

De retour à la maison, j’ai mis Le tricheur à la télé pour remplir le vide désolant et nous avons soupé en silence. Par l’odeur qui venait de chez Francine, on sentait bien qu’elle brûlait encore des foutus viscères dans sa cour. Après je me suis dirigé au lavabo et j’ai commencé à laver la vaisselle. J’ai senti une présence à mes côtés. Armée d’un linge sec, elle essuyait calmement la vaisselle, sans un traître mot, comme frustrée.

On voyait bien que quelque chose dans l’idée de la taxidermie l’enchantait un peu moins maintenant.


Flying Bum

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La comète aussi mourra

Chaque nuit, quelque part sur le sommet d’une montagne, dans un dôme d’acier monté sur une tour immense, un homme seul écoute, patiemment, chaque nuit. Il cherche dans l’écho de l’univers la voix d’une vie lointaine. Le plus triste, c’est qu’il n’y a jamais rien à y entendre. Et il écrit aussi des messages, il réinvente les formes d’écriture, les ondes, les fréquences, il sème les mots de notre espèce dans le cosmos et il attend les réponses, patiemment, chaque nuit. Le plus triste, c’est que personne ne lui répond. Une anomalie furtive ici et là, quelques grichements sans signification qui écorchent ses oreilles, tempête solaire ou quasar inconnu, son coeur s’emballe un moment puis se calme lentement. Et le matin revient.

***

Aux confins peu fréquentés de la toile, dans la blogosphère, un homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers entier, parfois rien qu’à lui-même. Il observe ce que ses semblables sur d’autres fuseaux horaires ont publié pendant la nuit, commente ce qui l’allume, aime d’un clic pour signaler sa présence fidèle aux autres, ses favoris. Puis il consulte l’onglet statistiques pour voir combien d’entre eux sont passés par là, chez lui, qu’ont-ils lu, aimé, commenté, de quel pays ils sont et toute cette sorte de choses.

***

Dès qu’il avait appris qu’elle se mourait lentement, il était apparu une anomalie sur sa mappemonde numérique. Un lointain pays resté gris jusque-là s’était peint en rouge avec la mention 1, le chiffre 1, pour 1 lecteur, tout juste à côté de son drapeau. Mais il avait tout de suite su que c’était une lectrice. Et il savait exactement laquelle. Chaque matin, ce nouveau pays, ce chiffre 1. Un clic, un texte lu, aucun like, aucun commentaire. Elle avait été souvent la muse d’un texte ou d’un autre, elle y avait parfois joué son propre rôle, parfois la victime d’une imagination exacerbée, d’un coeur attendri. Voulait-elle relire des segments de son histoire à travers la plume d’un autre? Autrefois, elle avait été une personne importante pour lui, capitale par moments. Voilà qu’elle s’éteignait lentement, la flamboyante comète s’égrenait lentement dans son dernier passage derrière le soleil.

Tant que ce pays serait rouge sur la carte grise, son drapeau sur la colonne des visiteurs, le chiffre 1 tout juste à côté, elle vivrait toujours.

Après, il saurait.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en pompant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

***

Assis sur une pierre erratique loin dans le fond de son bois, un homme joue de l’harmonica pour quelque bête un peu curieuse, chantonne quelques mots de son cru, note des choses à mesure sur un calepin. Il arrête et il recommence parce qu’il apprend encore. Apprendre encore, l’essence de la survie, apprendre encore et toujours.

L’essence d’apprendre, pensait-il, peut également vouloir dire qu’il existera toujours quelque chose de plus triste encore que ce que l’on croit être la plus triste chose au monde. La poésie n’y changera rien, la poésie ne peut jamais rien changer. Mais encore des hommes et des femmes meurent chaque jour bien misérablement pour en avoir manqué.

***

Chaque matin, à l’heure où deux astres se battent un moment, le temps de se relayer pour dominer un ciel bleu-violet, un homme rentre se coucher, décu d’un cosmos infatigablement sourd et muet, un autre homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers lui aussi, parfois rien qu’à lui-même. Mais la plupart du temps, ces temps-ci, le coeur étranglé, il y a comme un supplice. Il cherche un pays rouge, son drapeau dans la colonne des lecteurs, un chiffre, le 1, voir s’il est toujours là.

Voir si elle est toujours en vie.


Flying Bum

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Quand j’étais mort

Quand j’étais mort, je suis retourné à la maison.

La maison de ma mère. Un petit bungalow presque carré sur une rue de Bourlamaque, et je suis resté planté debout sur le trottoir en avant de la maison. Un bonheur innommable, une paix intérieure jamais ressentie lorsque j’ai réalisé qu’ils avaient remis la maison telle qu’elle avait toujours été, telle qu’elle aurait toujours dû être. Stucco à la peinture blanche écalée, fenêtres de bois peintes en vert comme les tuiles de la couverture, balcon avant en forme de castelet de briques à l’ombre duquel poussaient les aconits mauves de ma mère, le même castelet en-dessous duquel ma chatte était allée mourir, qu’on m’avait dit, après s’être fait frapper dans la rue, même le gros sapin était revenu. Je grimpais dedans et sous l’épaisseur des branches piquantes et collantes, j’appelais ma mère et elle faisait semblant de me croire quand je lui disais que j’étais disparu et elle appelait mon nom de façon joyeusement théâtrale. J’allais de moins en moins souvent voir la maison justement à cause de la déception de la voir dénaturée par ses nouveaux occupants. Et aussi parce que j’habitais loin maintenant.

Je n’ai pas frappé à la porte. Seul un étranger aurait été tenu de frapper et je n’étais pas un étranger peu importe le nombre des années. À la place, je suis passé par le tambour sur le côté, je suis entré directement dans la cuisine sombre, j’entendais en sourdine le son de la télévision qui jouait au salon et je humais le fumet indéfinissable du souper qu’elle avait mangé, seule ce soir-là. Je me suis approché du salon où elle était installée seule devant la lumière vibrante du téléviseur noir et blanc, les rideaux tirés. Elle s’est levée. Son sourire était resté le même qu’il avait été soixante ans avant, à peine froissé par le passage du temps. Je me demandais si j’avais vieilli moi-même, si ça paraissait, si j’étais rendu vieux, plissé et grisonnant. Pire, je me demandais si j’avais l’air mort, l’air d’un mort. Est-ce que j’étais pâle, décharné?

Elle s’est levée et s’est approchée de moi lentement, vraiment plus lentement que dans mes souvenirs, elle m’a pris dans ses bras et elle a dit mon nom. J’ai reconnu sa chaleur, son odeur. Je l’ai serrée à mon tour, avec la crainte de la blesser tellement elle me semblait petite maintenant, petite et fragile. Elle ne m’a pas demandé où était mon bagage. Je n’en avais pas. Je ne t’attendais pas, m’a-t-elle dit, je ne savais pas que tu venais, j’aurais fait une tarte aux framboises, juste pour toi. Je lui ai répondu que je voulais lui faire une surprise et elle m’a demandé si j’avais faim. Elle me demandait toujours si j’avais faim. Je lui ai dit que je n’avais pas faim. Je me souvenais de la dernière chose à avoir mangé, un sandwich à la dinde sans beurre et sans mayonnaise et la dinde était sèche. Le pain aussi était sec, ranci à la limite. Le sandwich était resté sur mon estomac. Il resterait probablement là pour toujours, maintenant. Et ma mère m’a invité à la rejoindre à la table de la salle à dîner. À moins que tu sois fatigué, j’ai fait une brassée de draps, les draps des gens ici sont tellement laids, je vais aller faire ton lit en haut, avait-elle dit. Mais je ne me sentais pas fatigué, ni rien, je ne voulais pas aller me coucher. J’avais besoin de la voir.

On a jasé longtemps de ce qui se passait dans ma vie, à Montréal, dans la sienne prisonnière de cette maison depuis si longtemps. On a enfilé les cafés un par derrière l’autre, les cigarettes. À un moment, elle a lentement levé la tête et laissé échapper des ronds de fumée pour moi et j’ai souri parce que cela m’avait toujours fait sourire lorsqu’elle faisait des ronds de fumée pour moi lorsque j’étais très jeune encore.

La nuit était tombée et seulement quelques flashes d’une faible lumière vibrante venaient du fond du salon. Dans le noir, je la distinguais à peine derrière la fumée de nos cigarettes. Une dernière salve de ronds de fumée a été lancée dans les airs, ses yeux fixaient les ronds qui montaient grossissants et elle ne me voyait plus. Elle s’est immobilisée complètement, toute la fumée de nos cigarettes s’est immobilisée carrément, on aurait dit un vieil instantané en noir et blanc, mes yeux léchaient désespérément les dernières lueurs sur son visage, sur toutes les choses alentour, de très douces lumières bleutées qui vivotaient encore un moment, puis l’ombre découpée de toutes choses, puis les ombres mourantes et vacillantes, les ombrages flous.

Mais encore les ombrages noirs et opaques qui ont finalement absorbé toute cette sorte de choses, partout alentour.


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Photo: La petite fille à la cigarette, Mary Ellen Mark

La nuit des feux follets

Léon adore la sensation de non-être qui l’envahit la nuit, dans le silence, entre Parent et Senneterre où rien n’existe plus pour de longues heures, à part peut-être un bled isolé du monde entier qui s’appelle Clova. Lorsqu’il lui semble que son âme sort de son corps. Que le temps s’arrête et il n’existe plus que le mouvement du train et l’image qui file, monotone, dans les fenêtres. Léon n’a pas pu mettre la main sur un siège avec fenêtre. Une femme le sépare du tableau aussi fascinant que désolant de la nuit noire sans lune. En fait, il y a deux belles grosses lunes blanches qui aspirent irrésistiblement le regard de Léon, dans l’échancrure profonde du col en V de sa voisine de cabine. Léon est encore un adolescent qui, malgré ses dix-sept ans, rêve encore à ces choses davantage qu’il ne les vit. Beau gosse, yeux bleus et bouclettes blondes, il se dit qu’il faudra bien que ces choses se passent un beau jour. Ou encore une nuit, comme dit la chanson.

Des kilomètres et des kilomètres qui sont tous identiques, épinettes grises, épinettes grises, épinettes grises.  Sur les rails immobiles, le train entier tremble et vacille dans le vide monotone d’une forêt sombre à perte de vue, ses roues d’acier marquent les temps comme un métronome entêté et insistant. La réflexion du visage de la femme se transpose au loin contre un ciel de charbon mouillé et luisant, puis dans le vert profond des ifs. Adéline détourne son regard assombri par une tranquille panique qui éteint son regard, collant son visage contre la fenêtre, elle se distancie du jeune homme près d’elle, un adolescent qui s’était présenté à elle plus tôt, Léon, qui empestait les Doritos, le cannabis et qui se tenait désagréablement un peu trop près d’elle à son goût. Il croyait probablement qu’elle ne s’apercevait pas de ses furtifs regards dirigés vers le gouffre que l’encolure de son chandail ouvrait entre ses seins, mais Adéline n’était pas dupe. Elle, elle l’avait examiné dans les détails sans gêne aucune. Beau gosse, quand même, et le visage du garçon avait pris des belles teintes de vermillon sous le regard inquisiteur d’Adéline.  Elle aimait le froid cinglant de la fenêtre du wagon contre sa joue. Des souvenirs lui venaient à l’esprit, les jets piquants d’une douche froide sur son visage après une longue soirée de scotch, beaucoup trop de scotch et une gorge brûlante et asséchée par les Gauloises.

Elle se demande pourquoi toutes ces gens qui ronflent dans la noirceur de leurs sièges à deux heures du matin sont montés dans ce train, pour aboutir au bout de la marde, dans un trou qui s’appelle Hervey Jonction, ou Senneterre, ou LaSarre. Pourquoi ce foutu train Montréal-Barraute devait-il rallonger son trajet du simple au triple en contournant par LaTuque? Faisaient-ils exprès? Mais Adéline réalisait qu’elle s’en foutait dans le fond. Elle ne voulait plus que le train s’arrête, elle ne voulait plus descendre. Le train pourrait frapper un orignal, dérailler. Un des passagers pourrait se lever debout et se mettre à tirer dans le tas. Une balle perdue pourrait l’attraper. Elle avait même pensé descendre au prochain arrêt, si jamais il existait un endroit plus profondément plongé dans le néant qu’un trou nommé Clova. Elle avait planifié rompre avec sa douce, Marie-Luce, juste avant d’apprendre pour son père, mais elle avait décidé de s’occuper des désastres un par un. Adéline pensait qu’elle excellait dans les situations d’urgence, qu’elle savait se mettre en mode gestion de crise, mais est-ce que la mort se qualifie vraiment comme une urgence? Spécialement lorsque cette mort avait été annoncée, qu’elle savait qu’il mourrait, mais qu’elle ne s’était jamais donné la peine de répondre aux courriels de la conjointe de son père.

Adéline, je t’écris pour te dire que le cancer de ton père est revenu, dans ses poumons cette fois-ci. Il souffre terriblement mais ils font ce qu’ils peuvent. Je sais que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps et que vous ne vous entendez pas à merveille ces temps-ci mais ce serait gentil de l’appeler, au moins.  – Betty-Lou

Pendant des jours après avoir reçu le courriel, une vieille chanson de Claude Dubois la suivait partout, la hantait comme un fantôme tenace, un ver d’oreille accroché solide de toutes ses ventouses. Derrière la fenêtre, le vent sur cette marée d’épinettes à perte de vue, c’était la mer. Pareil.

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer. . .

Elle l’avait joué en boucle, ses doigts de petite fille tournant le bouton du volume pour enterrer les bruits venant de la chambre de sa mère pendant qu’elle s’agitait à tout ranger, tout nettoyer alentour d’elle pour minimiser la colère qui s’ensuivait toujours. Mode panique, gestion de crise.

À l’âge adulte, la gestion de crise face à la mort imminente consistait maintenant à cuire des quantités ridicules de muffins aux canneberges ou aux noix, de les ficeler dans du coton-fromage et d’aller les distribuer aux copines même si c’était la dernière chose dont elle avait envie, vraiment. Elle se sentait trop coupable pour être capable d’envisager la moindre notion de chagrin. Des muffins, encore des muffins.

Adéline, les médecins disent que le foie ton père est affecté. Ils ont dû interrompre sa chimiothérapie. Il a murmuré ton nom, il y a quelques jours de cela. Je me suis dit que tu devais le savoir . . .

Les gens laissent toujours rancir le pain trop longtemps sur le comptoir, puis ils le lancent aux vidanges quand les fourmis le trouvent.

Ta tante Odile est ici avec moi. Elle dit que tu es aussi têtue que lui mais que peu importe ce qui a détruit votre relation, ça s’est passé il y a bien longtemps de ça. Tout ce qui est révolu est révolu, Adéline. Je sais qu’il peut parfois être un homme difficile mais ça demeure ton père. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, le médecin nous l’a dit ce matin.  – Betty-Lou

Elle n’a aucun droit de s’immiscer dans ta vie, un affront aux années que tu as passées à te placer entre ta mère et lui, à prendre les coups à sa place. Sa maladie n’a rien fait pour te faire briser la promesse à toi-même de ne jamais plus lui adresser la parole. Tout ce qui est révolu est révolu mais ça ne veut pas dire que l’heure du pardon est venue pour cet homme cruel et sans-coeur. Adéline se demande quand est-ce qu’elle a cessé d’être une bonne personne elle-même.

* * *

Léon retire ses écouteurs et pivote son corps pour faire face à Adéline. Il toussote pour éclaircir sa gorge ou attirer son attention puis lui demande, “C’est la première fois que tu montes à Barraute?”

”Oui, mais j’ai entendu dire que c’était très bien,” ment-elle du mieux qu’elle peut. Mais elle ne sait pas pourquoi.

“Pour quelqu’un qui aime les épinettes et la neige, peut-être,” répond l’adolescent. ”Mais je pourrais te montrer des endroits sympathiques si tu veux.”

“Non, merci, ça va aller, je ne serai pas là assez longtemps,” répond Adéline assez sèchement.

Elle s’imagine sa douce, Marie-Luce, dormant avec les chats vautrés sur son côté du lit, près d’elle, ignorant complètement qu’Adéline feuilletait déjà les petites annonces à la recherche d’un logement. Adéline essaie de se rappeler ce que c’était d’être folle raide en amour avec Marie-Luce, de découvrir les belles petites choses qu’elle savait broder comme une vraie fille, les bonnes confitures qu’elle savait mettre en conserve et les émissions de télé tellement trash qu’elle regardait. Adéline se rappelait du moment où elle s’était remise à fréquenter les bars, laissant Marie-Luce à ses petites affaires à la maison, pour aller repousser les avances de filles beaucoup trop butch à son goût puis se mettre à les sérénader elle-même après la bonne quantité de shooters, puis rentrer sur sa moto malgré sa condition, son casque resté accroché derrière le banc, sa longue chevelure au vent. Adéline était convaincue qu’elle se ferait éventuellement frapper par une voiture –qu’elle l’aurait bien mérité comme son père le lui criait toujours– mais cela ne s’était jamais produit. Pas facile à comprendre pour une petite fille, la notion de mériter une chose, bonne ou mauvaise, mais aujourd’hui Adéline croit que personne ne mérite rien. Les choses se produisent, c’est tout.

Chaque fois qu’elle rentrait saine et sauve, une partie d’elle était déçue, une drôle de déception doublée d’une bonne dose d’euphorie. Elle avait défié la mort en pleine face mais elle l’avait vaincue. Aux bruits provoqués par l’ébriété de ses mouvements, Marie-Luce sortait de leur chambre à coucher et la trouvait là, les cheveux en tempête. –Quelle heure qu’il est?” grognait-elle à Adéline. –“Pourquoi tu me gueules après?” se plaignait Adéline en valsant malhabilement à travers la cuisine, en explorant bruyamment le frigo, totalement imperméable à la présence et aux questions de Marie-Luce.

* * *

Le dernier courriel de Betty-Lou contenait quatre mots.

Ton père est mort.

Il y avait ensuite un lien vers son avis nécrologique sur le web. La note nécrologique était minimaliste, aseptisée, mais on pouvait y lire qu’il laissait derrière lui sa charmante épouse Betty-Lou. Aucune mention de sa fille. Aucune mention des longues années passées à prendre la peau de sa première épouse, la mère d’Adéline, comme canevas pour peindre des toiles abstraites explicites et violentes, faisant éclore partout des oedèmes dans les tons de violet et de bleu, se métamorphosant en vert puis en jaune, parfois ornés de jolies coutures pour retenir ensemble des bouts de chair sanguinolents. Oubliées des années de chômage, de dope et de luxure, puis, marche rapide avant, vers sa rencontre avec Betty-Lou et le bon dieu, apparemment (“Après une lutte courageuse contre la maladie, dieu l’a rappelé à lui dans le royaume des cieux”) avec la date, l’heure, l’adresse des funérailles et pas grand-chose d’autre.

La vie d’un homme en 78 mots, pas un de plus, Adéline les a comptés.

Marie-Luce était à son travail lorsqu’Adéline avait reçu l’ultime courriel. Elle a fermé son portable, tiré les rideaux, s’est étendue au sol sur le plancher de la chambre. Elle a écouté en boucle Le Labrador, le volume au fond, fixant désespérément des fissures au plafond qui prenaient vaguement la forme de la baie d’Hudson. Vide, détachée, un corps gisant, là et pas vraiment là, laissant la voix chaude de Claude Dubois envelopper le monde entier pour ne plus rien voir d’autre. Gestion de crise.

À la dernière note de la dernière boucle, Adéline s’est levée et est allée se planter debout devant le petit miroir ovale dans un coin de la chambre. Elle s’est regardée intensément, à travers les yeux noisette qui lui venaient de son père, recherchant quelqu’autre trace de ressemblance qu’elle pouvait partager avec lui. Elle a décidé qu’elle devait le voir une dernière fois maintenant qu’il n’était plus capable de faire davantage de dommages. Elle avait besoin de valider qu’il n’était qu’un homme, comme tous les hommes, mortel comme tout le monde. Et mort. Impossible pour elle d’avoir peur d’un homme mort. Il ne lui ferait plus jamais peur. Ni lui, ni aucun autre.

Elle a acheté son billet de train sur internet. Il partait le soir même. Un pénible trajet de 18 heures et 17 minutes, Montréal-Barraute en passant par LaTuque. Pas le budget pour s’offrir une couchette. L’avion aurait été trop rapide, trop irréel. Elle avait besoin de ce temps pour s’y faire, se préparer, laisser la forêt boréale absorber tout ça.

* * *

Dans la noirceur du train, Adéline réalise qu’elle traînait toujours une peur, peur de ne pas réagir comme les gens à Barraute (la famille, se rappelait-elle, ces gens sont sa famille). Ils vont s’attendre à ce qu’elle assiste aux funérailles, qu’elle soit triste, qu’elle pleure, à la limite. Il lui faudra plisser les yeux et se rappeler les scènes les plus tristes de son film fétiche The way we were. Ce serait là une bonne façon de produire des larmes, ou feindre une quelconque émotion, en conjonction avec suffisamment de shooters.

Dans le train, toutes les veilleuses sont éteintes. Tout le monde dort. De son regard périphérique un peu parano, elle peut voir Léon encore sournoisement affairé à zieuter au plus profond de son canyon de chair blanche. On dirait qu’elle ressent vraiment le regard d’un homme sur son corps. Que ça produit une sensation sur elle. Adéline se demande s’il a une copine, elle se l’imagine jeune collégienne intello qui écoute Joni Mitchell et qui a une longue chevelure brune, des broches dans les dents peut-être, et qui aime s’éclater au cannabis légal avec Léon. Ils pratiquent probablement une sexualité immature et étrange avec les lumières éteintes, en croyant dur comme fer qu’ils aiment cela parce qu’ils ne connaissent rien de mieux.

Comme un automatisme, sans vraiment la moindre préméditation, elle sent sa propre main abandonner son livre toujours fermé sur ses genoux. Elle se sent comme si elle sortait de son corps, un voyage astral, une main complètement détachée de son corps, indépendante de son contrôle cérébral et qui agit pour elle, malgré elle. Les petites lampes de sécurité au sol lancent de faibles lueurs orangées qui tracent des ombrages profonds sur les sièges, elle réalise que les yeux de Léon suivent le moindre mouvement de sa main qui s’approche de lui, manipule la boucle de sa ceinture, détache le bouton de son jeans. Il prend une grande inspiration bien sonore pour dissimuler le son de la fermeture-éclair qui descend, puis sa respiration s’épaissit, lourde et pesante. Elle ferme ses yeux. Au creux de sa main, elle sent battre le sang dans cette chose rigide et brûlante qu’elle ne croyait jamais toucher un jour. Elle appuie doucement sa tête contre lui, commence à lui faire ce que les adolescents comme lui ont l’habitude de faire par eux-mêmes, quittes à devenir sourds. Elle les voit en rêve, lui et cette étrangère qui agit pour elle, partout sauf ici mais un petit coin d’elle veut toujours y être malgré tout. Adéline se demande quel genre de personne peut accomplir des actes semblables avec une conjointe aimante qui l’attend à la maison. Le mal est en elle, quelque chose de très mal, pense-t-elle.

Sa main suit le rythme des roues d’acier sur les rails, en haut, en bas, en haut, en bas, et elle rêve de se rendre ainsi jusqu’à Barraute dans sa plus troublante relation à vie. Mais, ô amère déception et si précipitamment, le garçon rote un borborygme étouffé et la main d’Adéline se remplit de sa semence visqueuse et chaude. Elle se trouve tellement ridicule de n’avoir rien vu venir, de se sentir soudainement si dédaigneuse. Elle l’aura bien mérité comme son père le lui criait toujours. Les choses se produisent, c’est tout.

Elle s’essuie la main sur le tissu du siège bleu Victoria. L’histoire ne dit rien à propos de toutes les substances imbibées dans les banquettes de train. Près d’elle, le garçon remonte sa fermeture-éclair et dans son ébaubissement total et sa bêtise adolescente, il marmonne merci du bout de la gueule. Adéline se retient de pouffer de rire tellement le malaise est singulier. Il est encore plus hébété qu’elle de ce qui vient de se produire. Adéline ne répond rien, elle le regarde dans le blanc des yeux un moment avec une tendresse indéfinissable, puis elle détourne le regard vers le décor fuyant, rafraîchit sa joue étrangement rouge et brûlante contre le froid de la vitre.

Dans la nuit boréale, quelques timides lames de lumière percent lentement l’épaisse étendue d’épinettes grises, accentuant la dureté des lieux avec une violence nouvelle et belle.

Quelques feux follets bleus dansent brièvement entre les grands ifs et semblent s’adresser à elle, la pardonner. Adéline est séduite, hypnotisée.

Dans ce silence de cimetière, Adéline est enfin calme et apaisée, toutes ses peurs sont parties rejoindre les âmes des morts que font danser les feux follets. Elle tient toujours fermement, emprisonnée entre sa cuisse et sa main, la main douce de Léon, son premier homme à elle.


Flying Bum

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En forêt

Zone inhumaine inhabitée
à l’immobilité effrayante
dans cet enclos vert figé
ce doux silence qui me hante

Partis pour la froide saison
piqueurs suceurs de sang féroces
rejoignent en enfer les démons
et ma chair nue invitent à la noce

Les bêtes n’y sont qui des sons
qui une piste, une déjection
dans mon immense jardin
imperceptibles à l’oeil humain

Un visage invisible fait de même
se laisse deviner au matin blême
dans les brumes qui volent bas
dans les dernières effluves des bois

Mon esprit cherche ses contours
ma main ses courbures ses atours
et le reste d’elle dans mes pensées
qui viennent défier les vents glacés

Sa robe aux teintes de miel
au sol nourrit la prochaine saison
ses bras nus tendus vers le ciel
le chêne attrape un premier frisson

Deux à deux sur lui ligotées
dos à dos attachées bien serrées
mes espoirs et mes peurs
mes passions et mes frayeurs

À l’hiver qui vient abandonnées
affamées aux quatre vents
alors les bêtes curieuses viendront
danser pour l’oeil du moribond

Leur ballet me parlera d’elle
et les noeuds d’un vieil orme
à son visage prêteront forme
viendront me dire comme elle est belle

Museaux glacials dernières caresses
carnassières et ultimes maîtresses
à grandes et profondes becquées
à l’aube bleue viennent festoyer.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord

 

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


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François d’Assise 2.0

Ça court dans la famille, il y a des précédents. Une relation spéciale que certaines gens entretiennent avec les bêtes qui laisse tout le monde pantois. Comme un don ou un talent. Ne pas craindre les coyotes, se faire un devoir de laisser filer couleuvres et crapauds en tondant le gazon quitte à y mettre l’après-midi, parler aux poules et aux oies, caresser les chats errants que personne ne peut généralement approcher, pleurer lorsqu’on ne croise pas chaque matin notre troupeau de dindes sauvages. Et les bêtes reconnaissent les gens comme nous, on dirait, elles nous écoutent.

J’avais laissé la porte d’en avant débarrée, stupide négligence, et je suppose que c’est par là qu’il est entré. Vraiment étrange, je n’ai jamais entendu la porte s’ouvrir (on serait porté à croire qu’un raton laveur ne peut pas entrer par effraction sans faire de bruit), mais bête de même, il était là, bien installé sur une chaise près de la fenêtre, il inspectait l’intérieur d’un œil quasi intéressé. Il n’a même pas bronché quand je suis arrivé près de lui. –“Je peux te servir quelque chose à boire?” que je lui ai demandé tout bonnement.

On aurait dit que le raton laveur a fait signe que oui de la tête, un mouvement de la lèvre supérieur et du museau qui ont fait brièvement vibrer ses moustaches.

–“Bois-tu ton bourbon dans un verre à cognac?” que je lui ai demandé, mais j’étais déjà à lui verser le sien dans un verre à cocktail très ordinaire en cherchant de l’œil une canette de Canada Dry et des limes.

Lorsque j’ai placé son verre devant lui, il a bien tenté de l’attraper avec ses petites pattes pour le porter à sa bouche mais c’était trop difficile pour lui. À la place, il a approché la tête et plongé son museau dans le long verre et sa langue atteignait tout juste le breuvage dans un sapement excité et bruyant qui provoquait des joyeux tintements de glaçons contre le verre. L’idée m’est venue de lui demander si la langue des ratons laveurs s’était génétiquement adaptée, comme celle des chiens, maintenant merveilleusement bien adaptée pour laper des liquides dans des bols de fabrication humaine, mais j’ai eu peur de paraître grossier. Ce raton laveur n’était probablement pas rendu à l’étape de tenir des conversations de salon à propos de l’évolution des espèces.

Je l’ai laissé finir tranquillement son Kentucky mule, puis je lui en ai versé un autre.

–“Écoute,” que j’ai commencé à lui dire mais j’ai changé d’idée en chemin de peur de dire la mauvaise chose, ou dire des niaiseries. Tout ce qu’on peut raconter à un raton laveur qui boit un Kentucky mule dans votre cuisine est suspect, en partant. Faut trouver les bons mots. À la place, je suis allé aller chercher mon haut-parleur bluetooth et je lui ai fait jouer Rocky Raccoon, pensant lui faire plaisir. La chanson l’avait définitivement plongé dans une humeur triste et maussade, ses yeux étaient devenus humides et fixaient dans le vide. J’ai refermé Spotify.

–“Écoute,” que je commence encore, espérant lui dire quelque chose susceptible de l’intéresser, “je pense que je sais pourquoi tu es ici.”

Les yeux du raton laveur étaient luisants et sombres comme la nuit, parfaitement ronds comme des billes comme les animaux dans les dessins animés, deux trous noirs.

Je ne savais pas vraiment pourquoi il était là, pourquoi j’étais là moi-même. Pourquoi quiconque boirait un bourbon-gingembre avec un raton laveur un mercredi soir? On se regardait encore dans les yeux et moi j’attendais simplement qu’il me réponde quelque chose.

Le raton n’a rien dit, mais il a tendu ses petites mains ouvertes vers moi, et le temps d’un flash, il ressemblait à un enfant suppliant qu’on le prenne dans nos bras. Je me suis approché de lui mais il a sifflé et laissé sortir un grognement à peine perceptible, maintenant debout sur sa chaise sur ses deux pattes d’en arrière. Étirant son corps pour paraître plus grand, il entretenait probablement l’espoir stupide de m’effrayer.

Prudemment, j’ai pris du recul en me demandant si cela avait été la meilleure idée du monde de lui avoir offert deux verres de Kentucky mule. Pris de remords, j’ai décidé de lui offrir des bretzels trempés dans le beurre d’arachides pour absorber un peu le bourbon, que sa femelle ne s’aperçoive de rien à son retour. Je lui ai présenté dans une belle soucoupe à motifs de roses un peu chippée sur son contour. Il est resté bien tranquille lorsque j’ai déposé la soucoupe sur sa chaise et que je l’ai poussée délicatement vers lui. Il a bien mis une minute avant de s’intéresser à sa collation, avant d’attraper le bretzel dans ses petites mains, il le retournait en tous sens, sentait l’odeur salée en le portant à son nez. Il a hésité la gueule ouverte puis il l’a frotté contre une de ses aisselles, parfaite source additionnelle de sel pour son petit goûter. Qui eût cru que leur nom venait de leur façon de nettoyer leur nourriture qui m’apparaissait pour le moins dégoûtante.

Le raton-laveur voulait quelque chose, ou cherchait quelque chose. Il le fallait. Autrement pourquoi moi? Pourquoi ouvrir ma porte, s’installer sans crainte à la cuisine comme s’il y était chez lui? Et si c’était le même raton qui est venu farfouiller dans mes poubelles il y a quelques nuits de cela. Ou celui qui avait vandalisé mes mangeoires à oiseaux. Est-ce qu’il avait découvert des choses dans la poubelle qui l’auraient incité à en savoir davantage sur moi? Je ne me rappelle plus exactement ce que j’avais mis dans cette poubelle, des factures? des lettres intimes? des contenants de take-out? Rien dans mon souvenir pour justifier une entrée par effraction de ce raton sans-gêne.

Mais encore, peut-être quelque raison plus profonde, quelque chose de difficile à découvrir dans mes poubelles de quelques jours, mais quelque chose de plus essentiellement incorrect ou incongru dans ma vie. Quelque chose de louche. Les ratons laveurs passent leur vie à manger ce que d’aucuns ne désirent plus vraiment, peut-être mon tour était-il venu, tout simplement. Peut-être était-ce la finalité de toute créature devenue indésirable d’être dépecée et dévorée sur le prélart de sa cuisine par un raton laveur vengeur en état d’ébriété?

J’ai été pris d’un frisson mais avant de pouvoir lui exprimer quelqu’argument pour sauver ma peau, le raton s’est mis à fouiller partout dans les replis de sa fourrure et il en a tiré un petit objet brillant. Lorsqu’il a réussi à bien le serrer dans ses petites griffes et qu’il l’a déposé devant lui, qu’il l’a poussé vers moi, j’ai pu clairement constater que c’était une pièce de vingt-cinq cents. Son regard était vissé dans le mien. De légers petits hochements de sa tête, il avait l’air de me dire, tiens, c’est pour toi et il est demeuré de même tant que je n’ai pas ramassé la pièce et que je l’aie glissé dans ma poche. Son ardoise apparemment réglée, l’animal s’est glissé en bas de sa chaise lourdement et s’est dandiné tranquillement vers la porte. Après s’être péniblement hissé sur ses pattes d’en arrière pour rejoindre la poignée de porte, il a très lentement retourné sa tête et même si j’ai bien cru avoir la berlue, il m’a vraiment adressé un long clin d’œil nonchalant pendant que son autre œil louchait de toute évidence, probablement l’effet des deux bourbons.


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