François d’Assise 2.0

Ça court dans la famille, il y a des précédents. Une relation spéciale que certaines gens entretiennent avec les bêtes qui laisse tout le monde pantois. Comme un don ou un talent. Ne pas craindre les coyotes, se faire un devoir de laisser filer couleuvres et crapauds en tondant le gazon quitte à y mettre l’après-midi, parler aux poules et aux oies, caresser les chats errants que personne ne peut généralement approcher, pleurer lorsqu’on ne croise pas chaque matin notre troupeau de dindes sauvages. Et les bêtes reconnaissent les gens comme nous, on dirait, elles nous écoutent.

J’avais laissé la porte d’en avant débarrée, stupide négligence, et je suppose que c’est par là qu’il est entré. Vraiment étrange, je n’ai jamais entendu la porte s’ouvrir (on serait porté à croire qu’un raton laveur ne peut pas entrer par effraction sans faire de bruit), mais bête de même, il était là, bien installé sur une chaise près de la fenêtre, il inspectait l’intérieur d’un œil quasi intéressé. Il n’a même pas bronché quand je suis arrivé près de lui. –“Je peux te servir quelque chose à boire?” que je lui ai demandé tout bonnement.

On aurait dit que le raton laveur a fait signe que oui de la tête, un mouvement de la lèvre supérieur et du museau qui ont fait brièvement vibrer ses moustaches.

–“Bois-tu ton bourbon dans un verre à cognac?” que je lui ai demandé, mais j’étais déjà à lui verser le sien dans un verre à cocktail très ordinaire en cherchant de l’œil une canette de Canada Dry et des limes.

Lorsque j’ai placé son verre devant lui, il a bien tenté de l’attraper avec ses petites pattes pour le porter à sa bouche mais c’était trop difficile pour lui. À la place, il a approché la tête et plongé son museau dans le long verre et sa langue atteignait tout juste le breuvage dans un sapement excité et bruyant qui provoquait des joyeux tintements de glaçons contre le verre. L’idée m’est venue de lui demander si la langue des ratons laveurs s’était génétiquement adaptée, comme celle des chiens, maintenant merveilleusement bien adaptée pour laper des liquides dans des bols de fabrication humaine, mais j’ai eu peur de paraître grossier. Ce raton laveur n’était probablement pas rendu à l’étape de tenir des conversations de salon à propos de l’évolution des espèces.

Je l’ai laissé finir tranquillement son Kentucky mule, puis je lui en ai versé un autre.

–“Écoute,” que j’ai commencé à lui dire mais j’ai changé d’idée en chemin de peur de dire la mauvaise chose, ou dire des niaiseries. Tout ce qu’on peut raconter à un raton laveur qui boit un Kentucky mule dans votre cuisine est suspect, en partant. Faut trouver les bons mots. À la place, je suis allé aller chercher mon haut-parleur bluetooth et je lui ai fait jouer Rocky Raccoon, pensant lui faire plaisir. La chanson l’avait définitivement plongé dans une humeur triste et maussade, ses yeux étaient devenus humides et fixaient dans le vide. J’ai refermé Spotify.

–“Écoute,” que je commence encore, espérant lui dire quelque chose susceptible de l’intéresser, “je pense que je sais pourquoi tu es ici.”

Les yeux du raton laveur étaient luisants et sombres comme la nuit, parfaitement ronds comme des billes comme les animaux dans les dessins animés, deux trous noirs.

Je ne savais pas vraiment pourquoi il était là, pourquoi j’étais là moi-même. Pourquoi quiconque boirait un bourbon-gingembre avec un raton laveur un mercredi soir? On se regardait encore dans les yeux et moi j’attendais simplement qu’il me réponde quelque chose.

Le raton n’a rien dit, mais il a tendu ses petites mains ouvertes vers moi, et le temps d’un flash, il ressemblait à un enfant suppliant qu’on le prenne dans nos bras. Je me suis approché de lui mais il a sifflé et laissé sortir un grognement à peine perceptible, maintenant debout sur sa chaise sur ses deux pattes d’en arrière. Étirant son corps pour paraître plus grand, il entretenait probablement l’espoir stupide de m’effrayer.

Prudemment, j’ai pris du recul en me demandant si cela avait été la meilleure idée du monde de lui avoir offert deux verres de Kentucky mule. Pris de remords, j’ai décidé de lui offrir des bretzels trempés dans le beurre d’arachides pour absorber un peu le bourbon, que sa femelle ne s’aperçoive de rien à son retour. Je lui ai présenté dans une belle soucoupe à motifs de roses un peu chippée sur son contour. Il est resté bien tranquille lorsque j’ai déposé la soucoupe sur sa chaise et que je l’ai poussée délicatement vers lui. Il a bien mis une minute avant de s’intéresser à sa collation, avant d’attraper le bretzel dans ses petites mains, il le retournait en tous sens, sentait l’odeur salée en le portant à son nez. Il a hésité la gueule ouverte puis il l’a frotté contre une de ses aisselles, parfaite source additionnelle de sel pour son petit goûter. Qui eût cru que leur nom venait de leur façon de nettoyer leur nourriture qui m’apparaissait pour le moins dégoûtante.

Le raton-laveur voulait quelque chose, ou cherchait quelque chose. Il le fallait. Autrement pourquoi moi? Pourquoi ouvrir ma porte, s’installer sans crainte à la cuisine comme s’il y était chez lui? Et si c’était le même raton qui est venu farfouiller dans mes poubelles il y a quelques nuits de cela. Ou celui qui avait vandalisé mes mangeoires à oiseaux. Est-ce qu’il avait découvert des choses dans la poubelle qui l’auraient incité à en savoir davantage sur moi? Je ne me rappelle plus exactement ce que j’avais mis dans cette poubelle, des factures? des lettres intimes? des contenants de take-out? Rien dans mon souvenir pour justifier une entrée par effraction de ce raton sans-gêne.

Mais encore, peut-être quelque raison plus profonde, quelque chose de difficile à découvrir dans mes poubelles de quelques jours, mais quelque chose de plus essentiellement incorrect ou incongru dans ma vie. Quelque chose de louche. Les ratons laveurs passent leur vie à manger ce que d’aucuns ne désirent plus vraiment, peut-être mon tour était-il venu, tout simplement. Peut-être était-ce la finalité de toute créature devenue indésirable d’être dépecée et dévorée sur le prélart de sa cuisine par un raton laveur vengeur en état d’ébriété?

J’ai été pris d’un frisson mais avant de pouvoir lui exprimer quelqu’argument pour sauver ma peau, le raton s’est mis à fouiller partout dans les replis de sa fourrure et il en a tiré un petit objet brillant. Lorsqu’il a réussi à bien le serrer dans ses petites griffes et qu’il l’a déposé devant lui, qu’il l’a poussé vers moi, j’ai pu clairement constater que c’était une pièce de vingt-cinq cents. Son regard était vissé dans le mien. De légers petits hochements de sa tête, il avait l’air de me dire, tiens, c’est pour toi et il est demeuré de même tant que je n’ai pas ramassé la pièce et que je l’aie glissé dans ma poche. Son ardoise apparemment réglée, l’animal s’est glissé en bas de sa chaise lourdement et s’est dandiné tranquillement vers la porte. Après s’être péniblement hissé sur ses pattes d’en arrière pour rejoindre la poignée de porte, il a très lentement retourné sa tête et même si j’ai bien cru avoir la berlue, il m’a vraiment adressé un long clin d’œil nonchalant pendant que son autre œil louchait de toute évidence, probablement l’effet des deux bourbons.


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Où les mots vont se noyer

–“Je suis embêté au possible, je ne sais vraiment pas comment vous expliquer la chose,” dit le détective engagé par Marie-Luce.

Une volée de canards majestueux traverse un ciel bleu indigo profond dans les fenêtres du petit bureau plutôt sombre derrière le détective privé. Marie-Luce, cinquantenaire maigrelette, on aurait pu croire que le malheur avait pompé toutes ses graisses, en était rendu aux muscles. Elle est assise devant lui et fixe distraitement les piles de papier qui traînent sur le bureau. Elle a cru voir un coin de photographie retrousser d’un épais dossier et son coeur a semblé s’arrêter pour un moment. Quelque chose de sombre et troublant couvait par tout son corps, une créature de peur et d’angoisse gestait en elle, un corbeau venu directement de l’enfer à la toute veille de prendre un envol vengeur au-dessus de son mariage.

Le détective devant elle ressemblait à un intimidateur d’école secondaire mal vieilli et un brin confus. Pas très propre de sa personne non plus. Mal nourri aussi.

–“Ce ne sera certainement pas ce à quoi vous vous attendiez,” avait-il dit, nerveusement.

Mais Marie-Luce savait à quoi s’attendre. Exactement à quoi s’attendre. Cela faisait bien six mois que son mari avait commencé à rentrer du boulot avec deux ou trois heures de retard. Il expliquait qu’il avait eu quelques réunions importantes, un client inattendu, des tâches impossibles à remettre, toute cette sorte de choses. Mais elle l’avait senti de plus en plus distant, jour après jour, et c’est ce qui l’avait conduite ici, dans ce sombre bureau poussiéreux.

–“Mon agent a suivi votre mari pendant deux semaines, j’ai son rapport ici, sous mes yeux. Voulez-vous que je vous le résume?”

Marie-Luce, le visage livide blanc immaculé, hoche légèrement de la tête. Le privé soulève une chemise d’entre d’autres chemises dans une des piles.

Les événements relatés ici se sont produits dans le même ordre, tous les jours qu’ont duré notre investigation. Vers dix-sept heures, tous les soirs, votre mari quitte l’édifice où il travaille et monte dans sa voiture. Les notes de filature indiquent qu’il utilise un trajet ou un autre, probablement selon le niveau de circulation, pour se rendre toujours au même endroit. La baie. Il descend de voiture et s’engage sur le quai, marche jusqu’à son extrémité. Puis il s’assoit et demeure immobile semblant ne faire rien d’autre que de regarder le temps filer au loin, d’observer les mouvements de la marée.

Le détective relève les yeux du rapport et observe Marie-Luce un moment avant de poursuivre sa lecture.

Après approximativement deux heures trente, il se relève, rejoint sa voiture et se dirige directement vers votre résidence familiale.

Il dépose lentement le rapport devant lui. Ils s’observent. Rien ne filtre, rien ne bouge. Comme si tous ces mots étaient tombés à l’eau, sous les pieds de son mari au bout du quai sans faire le moindre bruit. Comme si la marée les avait tirés au large dans la profondeur de la baie sans ramener de réponse avec eux.

Deux maigres humains immobiles dans un bureau aux dimensions ridicules dans ce monde immense et rien n’existait plus que la profondeur du bleu derrière la fenêtre, la volée de canards disparue dans l’immensité derrière la cité, les mots qui meublaient jusque là ses pensées engloutis pour toujours au fond des eaux de la baie sombre et froide.


Flying Bum

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Un zoo l’ennui

 

Le coeur d’Adéline se gonfle comme si elle avait oublié de fermer une valve. Il semble énorme et elle respire profondément un grand coup. Ou elle est exaspérée et elle soupire puissamment. Il est quand même mignon, le jeune homme qui l’accompagne. Une dense volée d’oiseaux noirs semble aspirée par le feuillage abondant d’un arbre. Ou, c’étaient peut-être des chauves-souris. Adéline a une peur bleue des chauves-souris, toutes ces histoires à propos des chauves-souris qui collent aux cheveux la terrorisent. Adéline et Léon sont au zoo.

***

Léopold a tellement promis au petit de l’emmener, combien de fois avait-il remis le doux instant. Aujourd’hui, c’était enfin le jour J. Enfin pour le petit, Henri. Léopold a réglé leur admission et ils ont passé le guichet, passé la boutique en forme de hutte africaine. Henri était impatient de se projeter carrément dans l’enceinte du zoo. Cela faisait l’affaire de Léopold, que le petit passe la boutique et oublie toutes les promesses de mousse collante et de boisson gazeuse, de dégâts de boisson gazeuse. L’air frais du matin transportait déjà une odeur rance et musquée d’animal vers les narines de Léopold.

***

Léon aurait aussi bien pu inviter Adéline à l’allée de quilles ou à l’aréna, manger des frites à la cantine. Jouer aux quilles, patiner, manger des frites. Léon avait choisi le zoo. Le zoo, c’est pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’on est libres de son corps. Pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’il y a tous ces animaux à regarder, au zoo.

***

Les grues, les cigognes se tiennent sur une patte, pressées les unes sur les autres dans pas plus d’un pied d’eau, une eau brune et saumâtre. Elles semblent déplumer sur place, ou muer ou quelqu’autre activité à laquelle ces oiseaux pouvaient s’adonner, quelqu’autre mal épidermique qui pouvait les affecter. On se gratterait rien qu’à les observer. On pouvait voir des bouts de peau rose hérissée là où le plumage se faisait plus rare. Des plumes flottaient sur l’eau malodorante. Une des cigognes, apparemment la plus vieille du groupe ouvrait constamment son bec et laissait échapper un son râpeux et maladif. Une odeur de bête malade sautait directement aux narines avant de tomber sur le coeur.  

–“Papa, papa,” crie le petit Henri, “c’est elle qui nous apporte les bébés?”

–“Oui,” répond Léopold, secrètement terrifié et dégueulé de la chose.

***

Le ciel est blanc comme la neige. Adéline, vieille fille de trente-deux printemps, ne se souvient plus de ce que l’Adéline de vingt-deux printemps avait l’air. Elle sait une chose, elle a passé beaucoup de temps devant le miroir à se regarder mais elle ne s’est jamais vraiment vue. Elle a vu ses amies disparaître les unes après les autres, s’enfermer dans des logements, des maisons, avec des hommes. Leur faire des enfants. Torcher des enfants, des maisons et des hommes.

–“As-tu vu, Adéline, les cigognes? C’est pas ça qui apporte les bébés?” demande Léon.

Les enfants, ça nous sort par la noune dans une douleur du tabarnak, crétin, pense Adéline pour elle-même.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate dans leur étang, les cigognes,” qu’elle répond à Léon.

***

Les ours polaires étaient dans le top 10 du petit Henri et de bien d’autres petits morveux agglutinés alentour de leur faux paysage arctique en fibre de verre à la peinture blanche craquelée. Le soleil commençait à taper fort et la plupart des ours se planquaient à l’ombre quelque part. Une grosse femelle haletante et la langue pendue tournait le dos à la foule loin au fond de sa cage. D’autres faisaient des saucettes dans le petit lac artificiel nageaient sur le dos, descendaient sous l’eau, passaient devant la vitre et y donnaient un coup de patte en passant au plus grand bonheur des enfants puis regrimpait sur la berge et se secouait un grand coup. Saute, plonge, sort, s’essore, saute encore. Les petits enfants en bataillon serré, le nez morveux et les mains sales bien collées sur la vitre et Léopold y voyait que dalle, à travers l’épais verre embrouillé par les sueurs, la morve et la salive accumulées d’autres enfants avant eux.

***

Léon demande à Adéline si elle veut un Coke, elle dit que non. Il s’en prend un pour lui et c’est Adéline qui l’a presque tout bu finalement. Ils observent un couple de rhinocéros sur une colline poussiéreuse, deux rhinocéros totalement immobiles sur une colline poussiéreuse. Léon observe, hypocritement, les rondeurs d’Adéline dans sa robe de coton.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate sur leur tas de poussière,” dit Adéline avant de rendre à Léon sa canette de Coke vide.

***

Le petit Henri, à qui la mémoire était bien revenue, exigeait à hauts cris sa boule de mousse sucrée mais Léopold réussit à le convaincre de dîner avant de passer aux sucreries. Ils ont trouvé une table à pique-nique libre près de la cantine et ils ont mangé. À la table voisine, un groupe de déficients mentaux en sortie de groupe mangeaient aussi avec une grâce discutable. Une de leurs chaperonnes, une grosse madame avec un gaminet aux allures d’un parachute et des shorts en spandex vert fluo, se décrottait le nez sans gêne, au vu et au su de tout le monde. Elle lâche un grand “Quoi?” à Léopold qui la fixait du regard pendant sa pêche aux crottes de nez. Léopold, embarrassé, détourne le regard.

–“Papa, papa, regarde, la madame elle se fouille dans le nez!” pointant du doigt directement sur elle pour éviter toute confusion.

–“Je sais, je sais,” répond Léopold tout en ramassant précipitamment leurs déchets sur la table à pique-nique et en attrapant Henri sous le bras et le tirant plus loin, sans jamais croiser le regard avec elle.

***

Une hyène se lèche le derrière avec un enthousiasme délirant pendant que des badauds excités la prennent en photo.

***

Qu’est-ce que je fais ici avec une fille de dix ans plus vieille que moi, se demande Léon, pendant que lui et Adéline sont postés devant la cage des singes. Qu’est-ce qu’il me veut, ce p’tit jeune-là, se demande Adéline de son côté. Me semble que je ne lui ferais pas mal, me semble que ça me ferait du bien à moi aussi. Une fois de temps en temps. Je vois pas le mal.

Trois ou quatre primates mâles de l’autre côté de la vitre se masturbent allègrement au plus grand inconfort des parents qui bouchent la vue aux enfants soudainement hystériques devant le spectacle. Elle est juste sur le bord d’avoir l’air défraîchie même si moi je la trouve quand même de mon goût, pense Léon, on doit pas faire la ligne devant son lit, sûrement qu’elle voudra bien que je la saute un de ces quatre, pense Léon en lui-même.

–“Leur vie doit être plate en calvaire pour qu’ils se crossent tout le temps, sans gêne, devant tout le monde de même,” dit Adéline à un Léon soudainement écarlate. Elle a du mal à retenir son rire en s’imaginant Léon tout nu à travers les singes, se masturbant gaiment.

***

Léopold a cédé. Il a acheté une énorme boule de mousse en sucre au petit Henri, ils sont assis sur un banc et se la partagent. Léopold filait déjà nauséeux avec toute cette chaleur et un tel apport en sucre n’arrange en rien son cas. Derrière eux, deux employés nettoient une cage vide.

–“J’ai enfin réussi à convaincre Lauréanne à me faire une pipe,” dit un des deux hommes le dos appuyé sur la cage tout juste en arrière d’eux. Drôle de hasard, sa femme aussi s’appelait Lauréanne et sa femme aussi ne lui avait jamais fait une pipe sauf une fois au chalet. Léopold, pris d’angoisse, se demande si le petit Henri sait c’est quoi une pipe. Avant qu’il ne pose des questions, Léopold prend le petit par le bras et le traîne littéralement de force devant l’enclos des girafes, plus loin.

***

Léon demande à Adéline si elle aimerait ça une boule de mousse. Elle dit que non mais c’est Adéline qui l’a presque toute mangée. Une grande tache bleutée de mousse s’est ramassée sur le bord des lèvres d’Adéline et Léon se lèche le pouce et essuie délicatement les lèvres et la joue d’Adéline et tout le visage d’Adéline tourne au rouge écarlate. Elle passe sa main derrière la tête de Léon et l’attire violemment contre elle et leurs bouches se touchent, leurs langues se mêlent avec passion. Lorsqu’elle rouvre ses yeux, une dague rouge vif sort du corps d’une girafe, comme sanguinolente et spastique, une érection de girafe qui s’apprête à se hisser sur une autre girafe.

–Tu parles d’une vie plate, obligée de bander devant tout le monde, pauvre girafe, pis fourrer aussi,” dit-elle à Léon, comme confuse et gênée de réaliser ce qu’elle vient de dire, et aussi avant de voir du coin de l’œil le bermuda de Léon qui semble soudainement habité.

***

Pour Léopold, c’est curieux, toutes les girafes doivent être des femelles. On dit bien une girafe, non? Léopold et Henri observaient au loin les animaux aux grands cous lorsque ce qui semblait au départ un jeu innocent s’est mis à prendre une tournure troublante. Une girafe grimpait sur l’autre, son pénis émergeant bien droit d’une gaine huileuse. Léopold ne pouvait s’empêcher de voir là comme une dague, l’acte étant violent en apparence. Le pénis de la girafe était pourtant à peu près de la taille de celui d’un humain mais en plus rose, plus effilé, vulgaire. L’attention du petit Henri était automatiquement captivée.

–“Papa, papa, qu’est-ce qu’ils font là, on dirait qu’ils essaient de se faire mal,”

Des badauds présents près d’eux se sont tournés vers eux, curieux d’entendre la réponse de Léopold.

–“Ben non, ils ne se font pas mal, ils font rien que s’amuser, c’est comme ça que les girafes jouent.”

***

Chaque fois que j’ai cédé, se dit Adéline, je l’ai regretté. Lorsqu’ils ont fini de s’amuser avec mon corps, ils virent de bord et je ne les revois plus. Jamais. Quand je pense à ceux qui sont restés dans la vie de mes amies, je me dis que c’est probablement mieux de même.

–“Est-ce qu’on va finir l’après-midi chez moi?” demande Léon, “j’ai du bon rosé bien froid, c’est-tu vrai que toutes les filles aiment le rosé?”

–“N’importe quoi,” répond Adéline, “envoye, amène tes fesses, mon beau Léon,” gueule Adéline “vite, vite, avant que je change d’idée,” puis elle tirait Léon par le bras en courant vers la sortie du zoo, sa robe dans le vent dévoilant ses belles cuisses blanches, ses deux mamelles sautillant d’un bord et de l’autre.

***

Léopold a dû ramener le petit à l’auto, totalement épuisé, sur ses épaules. Ils sont restés silencieux tout le long du trajet de retour mais, de façon générale, le petit avait adoré sa journée.

–“Est-ce que mes deux hommes ont eu du plaisir?” demande Lauréanne aussitôt qu’ils avaient pénétré dans la maison. Elle écoutait la télé, une pub jouait derrière, une pub de restaurant populaire, une fille en bikini lavait une voiture sport, un boyau dans une main, un hamburger dans l’autre.

–“Oui, c’était cool, maman,” répond Henri, avant de courir en vitesse vers sa chambre, jouer avec des animaux en plastique que son père lui avait achetés dans la hutte africaine.

–“Et toi, mon amour,” Lauréanne demande-t-elle à Léopold qui se laissait choir, vanné, sur le grand divan du salon.

–“Oui, c’était bien,” répondit Léopold qui n’avait aucun comparatif pour se faire une opinion. Jamais son père ne l’avait emmené au zoo, lui.

–“C’était vraiment très bien,” répondit-il en hochant légèrement de la tête, souriant du bout de la gueule, comme s’il croyait un tant soit peu à ce qu’il venait d’affirmer.

***

Adéline et Léon se sont promis l’éternité le soir même, Léon s’est amusé avec le corps de sa belle Adéline à bouche-que-veux-tu, entre autres choses qui ont meublé leur soirée et une grande partie de leur première nuit.

À Noël, ils se sont mariés et avant le nouvel an, Adéline a commencé à s’enfermer dans des logements, des maisons, avec Léon. Des enfants sont péniblement sortis de sa noune. Des enfants qu’elle a torchés, des logements et des maisons qu’elle a torchés aussi, autant qu’elle a torché Léon.

 

Tout ça pour une girafe bandée?

 


Flying Bum

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L’océan pacifié

L’histoire éteinte avant sa fin
un signet là vers les trois-quarts
un antique billet de train
aller-simple pour nulle part

Planté là pour freiner les mots
bloquer là le dernier passage
le grand silence du scénario
coincé là entre deux pages

Bouquin écorné jaunissant
sous la poussière des ans
petits poissons d’argent
poux du livre festoyants

Vieux compagnon de voyage
abandonné à si peu de pages
où tout tenait encore du doute
on espérait tenir la route

Boit toute ma jouvence
tout le vent passé en vent
espoirs mes espérances
et tous mes plans laissés en plan

Un quai de gare crève-coeur
Belle dame et tristes sires
et l’engin transporte ailleurs
la source même des soupirs

Comme un poignard
tranchant l’histoire
interminable trêve
cruel attrape-rêves

D’une femme tant espérée
et de grands rêves avortés
d’un bonheur en demi-tours
et du malheur, pour toujours

Je ne lirai jamais la fin
que la mienne vienne,
intouché ce billet de train
de peur que tout s’égrène

Il parlait là de la Californie
de promesses de pain béni

Il parlait aussi de raisins
d’abuseurs et d’assassins
de colères et de mécréants

oui mais encore, de l’océan.


Flying Bum

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Pour en finir avec tout ce sexe.

Je pense que la pandémie a détruit ma libido, tous ces aliments qu’on livre maintenant directement chez vous ont décrissé ma relation au sexe, dit-elle. Chaque fois que j’ai le goût de quelque chose, facile, zip zap, ça sonne à la porte aussitôt et ça sent bon. Ou c’est l’obésité qui m’a éteinte aux douces joies du samedi soir, va savoir.

Je rigole.

–“T’es toute mince,” je lui dis, et c’est vrai, pas pour essayer de la séduire, rien, “T’as rien qu’à faire un effort minimal vers l’autre.”

–“Pourquoi faut-il tant de travail pour si peu de sexe, alors?”

Elle pratique à fond les relations publiques platoniques et la consommation de benzodiazépines. Nous n’avons jamais eu de relations sexuelles mais nous en avons discuté de long en large, souvent, de façon vague et générale, hypothétiquement, de façon non-courtisane ni romantique.

–“Parce que le travail, c’est la santé,” que je lui dis. “Et le sexe aussi, c’est la santé, le corps doit exulter.”

–“Tout ce que je veux exulter, je peux très bien l’exulter moi-même. Je suis une grande fille maintenant et je possède un tiroir rempli d’assistants conjugaux en toutes sortes de tailles et de couleurs. Je ne vais tout de même pas gaspiller toute une soirée ou une semaine à faire semblant qu’une personne m’intéresse, rien que pour une orgasmette rapide et bien souvent décevante. Encore, si je suis chanceuse un peu. Tout cela est tellement improductif et inefficace au bout du compte.”

–“Les français ont un mot particulier pour définir les pratiques sexuelles des gens comme toi,” que je lui dis.

–“Ouinnnn,” dit-elle. Puis, en prenant une petit accent parisien chiant, elle rajoute : “une branleuse?”

***

Il avait pratiqué le trip à trois, deux ou trois fois en différentes circonstances, chaque fois il était le participant le moins motivé, affirmait-il le plus sérieusement du monde.

–“On était tous dans le même lit,” raconte Léon, dans un pub de Griffintown, “moi et ces deux filles. Mais il ne s’est pas passé grand-chose. Presque rien, à toutes fins pratiques. Je me demande encore si elles ont pris leur pied.”

–“Ça vaut pas la peine, le trip à trois,” que je lui dis, “tu passes ton temps à te demander qui fait quoi?, qui commence quand?, qui on achève en premier?, qu’est-ce qui se passe après?, est-ce vraiment ça le nec plus ultra du sexe? Vraiment surestimé le trip à trois, finalement.”

Léon est saoul. Il parle fort. Quelqu’un plus loin lui crie : “Ben oui, ma grande gueule! Commence donc par en fournir une avant d’en amener deux dans ton lit.”

–“Buzz Aldrin est revenu de là alcoolique, tu sauras, blasé parce qu’il ne trouvait plus rien d’intéressant à faire sur la terre après son voyage sur la lune,” rétorque Léon confus et la tête chambranlante, “moé, c’est pareil.”

–“Regarde-le, l’autre attardé, il se prend pour Buzz Aldrin à c’t’heure, rien que parce qu’il a fourré deux filles en même temps,” gueule la voix off.

–“Je suis Buzz Aldrin,” clame Léon, la voix pâteuse, “je suis le Buzz Aldrin du sexe,” ajoute-t-il, “toé, t’es rien que le Peewee Herman de la branlette, face de cul!”

***

Léopold ne baise pas beaucoup, parce qu’il ne peut s’empêcher de ressentir un certain sens de l’accomplissement après, et il ne veut absolument pas ressentir un sens de l’accomplissement ailleurs que dans l’écriture. Léopold est un écrivain.

Il en rêve beaucoup, cependant. Du sexe. Une chute de reins particulière, des mollets bien fermes et ronds, un short rouge court et collé au corps qui sculpte un sabot de chameau à l’entre-jambes. Une femme de l’internet qu’il ne connaît que par quelques commentaires sur ses publications sur Instagram. De longs regards langoureux bourrés de désir mutuel, par-dessus les lunettes sur un quai de gare juste avant un adieu troublant.

Léopold ne peut jamais décider lequel de ces rêves le trouble le plus mais il serait extrêmement plus poli de ne pas écrire à propos de ces fantasmes, ce qu’il ne met pas toujours en application.

Il envoie une de ces histoires à une bonne amie à qui il confie souvent la première lecture de ses écrits. Il lui demande : est-ce que de trop citer ses commentaires sur Twitter épaissit la lecture? Est-ce que ça détruit le flot, ça brise l’excitation?

–“La fiction doit servir à cela, créer de l’inconnu,” réplique-t-elle, “retire les tweets inutiles, laisse plutôt le lecteur languir, deviner.”

Une chose maintenant bien apprise par Léopold : le désir avant tout, le désir est sacré.

Il ne sait pas encore exactement comment, toutefois.

***

Ma tante Adéline, peintre bien connue, peignait des gens en pleine copulation.

Ses toiles hors de prix sont des huiles bien épaisses et colorées, des pâtes appliquées au couteau, alors vous devez plisser les yeux bien forts pour voir que les sujets baisent ardemment.

Mais bien sûr, une fois que vous les avez vues une fois, ça y est, les images sont là pour rester. Troublantes.

Je me rappelle d’un de ses vernissages, j’étais un gamin, d’un âge quelque part entre la découverte de la pornographie et celui d’avoir le droit de boire en public. Une femme saoule d’un certain âge avait entrepris de me faire la conversation, elle était plutôt gentille et bien familière. Elle m’a demandé ce que je pensais d’une œuvre en particulier.

–“Ça ressemble à un chameau,” répondis-je, parce que j’étais terriblement embarrassé par le décolleté plongeant de la dame.

–“Mon pauvre chéri,” dit-elle tout en déposant délicatement sa main chaude sur mon épaule, “ce sont deux personnes qui baisent follement.”

J’ai eu là ma première érection. Suivie plus tard ce soir-là de me première éjaculation.

Depuis quelque temps, ma tante Adéline peint surtout des épaves de bateaux, des scènes de champ de bataille, l’abattage de bovins ou d’animaux sauvages. Ça le fait moins maintenant.

***

Je soupais tranquille dans un restaurant d’Amos alors que cette avocate américaine est venue s’installer à ma table. Elle baragouinait un français tout à fait indigeste et elle admirait Trump. D’un sujet à un autre nous aurions bien voulu boire encore un peu mais il y avait couvre-feu, alors nous nous sommes arrêtés dans un dépanneur autochtone à Pikogan, à peine un détour en route pour ma chambre d’hôtel, histoire d’acheter quelques bières.

–“Jouons un jeu, si tu veux, mystifie-moi,” me demande-t-elle, “je veux que tu fasses comme si je t’énervais, que j’étais détestable au possible,” me dit-elle, alors que je lui retirais son pull moulant et que ses seins bondissaient devant mes yeux ébaubis, “comme une vraie petite merde, une totale emmerdeuse.” continue-t-elle.

Plus tard, je raconte l’histoire à un ami.

–“C’était véritablement une emmerdeuse, détestable au possible” que je raconte à mon ami, “naturellement, je n’ai pu rien faire, aucune érection digne de ce nom, elle aurait tout de suite senti que je ne jouais pas vraiment le jeu et j’ai une sainte horreur de déplaire.”

***

Une des dernières fois qu’on a fait la foire Jean et moi, on est tombés face à face avec une fille qu’il avait jadis baisée. Il ne savait plus où se mettre parce qu’il n’avait jamais dit à cette fille qu’il avait maintenant une conjointe, à l’époque également. Entre son entrée et son plat principal, la fille s’attable avec nous qui buvions tranquilles.

–“Hé, nous allons à une super fête mes amies et moi après le lunch,” dit-elle en gesticulant à l’intention de ses amies à l’autre table, “je te texte tantôt.”

–“Ça pourrait être drôle,” que je réponds à la fille qui se rassoit aussitôt. Jean me donne des grands coups de pied sous la table.

Elle me regarde, comme soudainement intéressée à moi. Je ne la connais ni d’Ève ni d’Adam pourtant.

–“Qu’est-ce que tu fais, toi?” qu’elle me demande.

–“Je suis un écrivain.”

–“Ah oui? Sur quoi tu travailles présentement?”

–“Un roman sur la guerre d’Afghanistan,” je réponds. C’est habituellement ce que je réponds lorsque ça ne me tente pas de répondre.

–“Oui, mais gai,” rajoute Jean.

–“Oui, un peu comme Brokeback Mountain mais en Afghanistan,” je rajoute en retenant un fou rire.

–“Ça me semble intéressant.” dit-elle, un peu niaise.

–“Un terroriste taliban tombe profondément en amour avec un coiffeur américain,” je dis, “mais il ne semble y avoir aucune possibilité que cet amour survive à la guerre.”

–“Es-tu gai, toi-même?” demande-t-elle en me fixant droit dans les yeux comme une italienne en pleine opération charme.

–“Oh, que oui,” que Jean s’empresse de répondre à ma place, “gai comme deux moineaux,” continue-t-il en me regardant dans les yeux et en battant des cils.

La fille s’en retourne, son plat principal refroidit sur sa table à côté. Nous réglons l’addition sournoisement et nous disparaissons avant son dessert vers un autre bar, pas ça qui manque à Val d’Or, d’autres bars.

Gais comme deux moineaux sur la haute branche,” chantons-nous en duo, bras-dessus bras-dessous, sur le trottoir de la troisième avenue.

Nous nous tenons le ventre, hystériques.

On l’a chanté toute la nuit.

***

Les gens racontent cette chose horrible à propos des grecs, qu’ils pratiqueraient six différents types de sexe et qu’ils auraient un nom pour chacun. Qu’ils n’en pratiqueraient chacun qu’un type bien précis. Ils ont ludus (j’aime te baiser), philia (j’aime bien être ton ami), agape (j’aime tout ce qui bouge, vu de dos), pragma (je t’aime toujours mais te baiser n’est plus une priorité), philautia (je m’aime moi-même), et éros (la pulsion que j’éprouve à vouloir te baiser est humainement insoutenable).

Les gens ont raison, dans le fond, les grecs sont terribles sur ce point, ils ont tout mal, honnêtement. Il me semble si ennuyeux de ne pas mélanger intentionnellement tout cela, en tout ou en partie.

***

Dans un bar enfumé, lorsqu’il était encore permis d’enfumer un bar, avec un groupe de personnes presque tous sur la cocaïne, Albert se plaint ouvertement du sexe.

–“De toute évidence je veux fourrer,” dit-il, “mais du moment que je commence à penser aux besoins de la fille, je me sens coupable. Parce que ce sont des personnes humaines à part entière avec des espoirs et des rêves. Et toujours des pensées à propos d’où tout ce sexe va-t-il nous mener.”

–“T’a rien qu’à rester tout à fait honnête avec elle,” dit une fille dont j’ai oublié le nom.

–“Si tu demeures honnête, les filles s’attachent, elles voient cela comme un défi.”

En général les gens disent d’Albert qu’il n’est rien d’autre qu’un fuckboy. Il déploie son rire sarcastique et continue d’élaborer sa théorie idiote mais les filles à table l’ont déjà rayé de leurs carnets.

***

Je travaille sur une nouvelle à propos d’un oligarche vivant avec le fétichisme particulier d’éjaculer sur des œuvres d’art hors de prix. Il devient de plus en plus obsédé d’éjaculer de plus en plus sur des œuvres de plus en plus dispendieuses. Puis un jour il se fait finalement prendre, après les heures d’ouverture du musée, les culottes à terre, en train de désacraliser juteusement un triptyque de Bacon évalué à 145 millions de dollars.

L’histoire s’intitule Le tribut, titre provisoire.

Mon éditrice veut changer ça pour Cum Tributo, beaucoup plus drôle selon elle, du latin qui voudrait dire Tribut de sperme selon elle. Avait-elle seulement étudié le latin? Son anglais semblait transparaître dans son latin.

Un tribut de sperme c’est lorsqu’on éjacule sur la photo d’une personne et qu’on la publie sur internet. Cum tributo est le latin pour avec tribut, ou en tribut (hommage) à quelqu’un ou quelque chose.

Purement métaphorique, je métaphorise au max dans mon travail, j’adore la métaphore depuis toujours.

Quand m’éta-tit, m’éta-fort.

***

Je n’aime pas particulièrement parler de sexe, après, et je n’aime pas particulièrement parler de littérature, après, non plus.

Parfois je me demande, en vain, si Buzz Aldrin, lui, aime ça parler de la lune.

***

Un auteur don’t j’ai oublié le nom a un jour dit : je présume qu’une vitre brisée n’est pas vraiment métaphorique en soi. À moins que métaphorique veuille dire brisée.

Je crois que ce qu’il voulait exprimer par là était plutôt : si le désir est sacré, est-ce que le désir d’éjaculer sur une œuvre d’art hors de prix est inclus là-dedans?

Et l’auteur dont j’ai oublié le nom de répliquer : –“Je présume que ça peut être le cas, si cela peut permettre au mec d’exulter.

***

Il y avait cette jolie rouquine que j’ai souvent observée lorsque j’habitais Rosemont. Un certain été, je l’ai longuement regardé faire des longueurs dans la piscine Masson et des langueurs sur une serviette de plage. Je l’ai observée quelques journées de suite. Dans l’eau ou sur sa serviette à absorber des rayons de soleil.

Je pense beaucoup à elle. Beaucoup trop. Je me souviens du livre qu’elle semblait lire d’un œil distrait les yeux par-dessus ses verres fumés, du Bukowski je crois, sa serviette de la même couleur que l’eau et le ciel bleu de juillet, sa lotion bronzante qui traçait de longues coulisses sur ses cuisses dodues et entre ses seins pour le moins excitants.

Nous avons bien échangé quelques regards furtifs, un sourire ou deux, etc. Mais rien de plus que ça.

***

Je pense beaucoup aussi à une bonne amie à moi qui me textait un jour : les pages blanches sont tellement pures, immaculées et tellement magnifiques à mes yeux que l’acte d’écriture se comparerait pour moi à une éjaculation sur une œuvre d’art hors de prix.

Au-delà de mes fantasmes, il existe une porte immense, la porte d’un ancien temple qui n’existe plus, le reste du temple n’existe plus. C’est rien qu’une porte qui tient à je ne sais quoi. L’océan sur un côté, une île de l’autre côté.

On peut seulement se les imaginer, mais je parlais bien d’un fantasme, non?

Je penserais moins à la jeune fille rousse si je l’avais baisée un bon grand coup, j’en suis convaincu.

J’ai répondu au texto de mon amie, à propos de sa page blanche.

–“Hé, jeune fille,” que je lui dis, “que celui qui n’a jamais vraiment envie d’éjaculations abondantes me lance la première pierre.”

***

En effectuant la recherche pour ma nouvelle, j’ai passé une semaine à observer attentivement le triptyque de Bacon à 145 millions. J’allais prendre un verre au bar du Holiday Inn pas loin du musée, et je retournais observer le triptyque. Puis je retournais prendre un autre verre. And so on, and so on, comme disent les chinois.

Je me suis ainsi fait une bonne amie à la sécurité du musée. Je lui posais des questions de plus en plus spécifiques à propos de la sécurité au musée, les systèmes d’alarme, la détection des liquides projetés alentour et sur les œuvres d’art hors de prix, des incidents passés de vandalisme sur une œuvre. Elle semblait plus qu’heureuse de me donner un franc coup de main à la scénarisation de Cum Tributo, ma nouvelle fiction qui traite de déviance sexuelle. L’expulsion massive de sperme sur une œuvre d’art ou ailleurs semblait vraiment faire partie de ses centres d’intérêt. Je l’ai appris bien assez vite.

Un franc coup de main, je vous l’ai dit?


Flying Bum

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“Neil Armstrong a été le premier homme à marcher sur la lune. J’ai été le premier homme à pisser dans ses culottes sur la lune.”
― Buzz Aldrin

(Citation véridique, traduction de moi)

Intumescence – origine inconnue

Ce son cristallisé, c’est une douleur. A fuck’n pain in the ass, diraient les chinois. Comme des coups de poignard, à travers le casque d’écoute que la jeune technicienne porte sur ses cheveux verts fluo, des coups qui viennent blesser la douce musique de la radio FM qui s’en échappe, seule et douce musique d’un dimanche soir que Léon perçoit à peine. Léon focusse au maximum et essaie de savourer chaque note mais ce son cristallisé du vieil appareil de résonnance magnétique, c’est une douleur qui vient assassiner chaque accord de guitare.
Léon vendrait son cul pas cher pour le seul bonheur d’aller pisser. Pense pas à ton envie de pisser, Léon. Pense à la neige. Comme tu le faisais tantôt en écoutant cet air de Noël. Sur un fond de sapins verts, ce ruisseau immobile aux pierres arrondies couvertes de glace noire et les grèves en rondeurs de neige blanche. Non, c’est de l’eau plutôt, pas de la glace noire. De l’eau qui coule en chantant. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon. Impossible. Calvaire d’envie de pisser.

Le scanner te griche des dents de métal énormes dans les oreilles.

Pense aux grands magasins, leurs étalages de jouets géants et toutes les belles décorations brillantes. On distribue des cannes de Noël, on fait goûter des échantillons de chocolat chaud. C’est comme si tu marchais dans une de ces cartes de Noël dont les personnes âgées raffolent, qu’elles s’envoient les unes aux autres tout attendries. Qu’est-ce que tu pourrais bien t’acheter? Un foulard de soie blanche. Des manchons de renard. Des truffes au champagne emballées dans des beaux cornets en cellophane craquant translucide et probablement dix piastres trop cher.

On vous sort un moment pour reprendre le contraste, s’ra pas long.

La voix de la jeune technicienne sonne comme un cri d’insecte métallique dans le vieux microphone devant elle, presqu’aussi gros que son visage encore adolescent.

Léon garde les yeux fermés pour le peu de temps qu’il restera sorti du tube. Il est comme un animal traqué. S’il fallait qu’il voie la cage de plexiglass qu’ils ont installée alentour de sa tête pour la garder immobile, il se gratterait au sang, d’angoisse. Celle qu’il imaginait être l’assistante est en fait la neurologue. Incroyable. Elle lui injecte un liquide colorant et retourne se cacher dans son abri après avoir repoussé Léon comme un cadavre dans un tiroir de morgue. Léon serre ses coudes contre lui pour ne pas accrocher sa peau nue sur les parois de la machine.

Le prochain scan durera un peu plus de 5 minutes.

Léon est frappé par la violence de la voix dans le microphone en contraste flagrant avec sa petite voix naturelle toute douce. L’insecte grésillant n’a rien à voir avec la voix humaine. Crépitements et cris étouffés comme dans un concert heavy metal à deux pouces de ses oreilles. Tout cela est-il pré-enregistré, se demande Léon. Une si petite femme peut-elle-même créer des sons pareils avec sa bouche?

Où en était-on, déjà? Grand magasin à rayons. Une fois, Léon a vu un gâteau dans la vitrine du Eaton’s, huit pieds de haut. Une tour de fruits, d’anges sculptés dans le chocolat blanc et décorés avec des encres et de la feuille d’or comestibles. Imaginez un gâteau pareil en plein milieu d’un grand bal du nouvel an. Des gens masqués qui dansent recouverts de paillettes qui passent, s’en prennent une tranche qu’ils ne finiront même pas. Champagnettes, prosecco, astis, gerbes d’orchidées immenses. Un orchestre de swing au grand complet.

Comment est-ce que l’appareil de résonance peut-il bien faire pour transporter complètement la personnalité de Léon au diable vert? Il porte un pantalon de serge et un chandail d’alpaga sans manche sur une chemise en soie, des chaussures en cuir de chevreau et des gants de dandy qui ont déjà appartenu à son père. Il ne fête jamais le nouvel an. Se peut-il que le bruit et les grondements du long tube viennent à bout de tout le tissu cicatriciel qu’il a patiemment accumulé pendant tous ces traitements.

Le prochain scan durera à peu près deux minutes.

Le son, c’est comme des étoiles qui meurent. Des éclairs de lumière comme des pics derrière ses paupières fermées bien serrées.

Puis, un doux silence. Un petit jet d’air frais sur son visage. Encore une seconde ou deux et on le tirera de là comme on ouvre un tube de rouge à lèvres.

Rien ne se passe vraiment.

Vous écoutez “Haven’t got time for the pain” de Carly Simon sur Smooth FM. – Fuck, Carly Simon!

Calme-toi, Léon. Les orteils de Léon s’agitent comme des moignons de doigts qui essaieraient de jouer du piano. Pianissimo, Léon. On se calme. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon, pas encore.

Il se souvient qu’il y avait des gens pourtant. D’autres salles d’examen chaque côté d’un corridor, un plancher en linoléum, un lobby, le monde dehors, à l’extérieur. Tout le monde. Mais tout ce qui existe maintenant c’est un long cylindre blanc qui contient son corps. Son corps qu’il ne peut même pas voir parce que s’il ouvre ses yeux, tout ce qu’il verra c’est une cage en plexiglass qui enferme sa tête. Comme une cervelle dans un bocal.

Arrête de penser à toutes ces niaiseries-là, Léon. Une neurologue ça ne se perd pas de même, quelqu’un doit l’attendre quelque part. Elle va revenir.

Elle essaie péniblement d’ouvrir un seul œil, attraper la poire pour sonner l’alarme. Sa main paralysée se colle au caoutchouc de la poire par la sueur. On ne voit plus qu’une tache vert fluo immobile derrière la fenêtre en verre trempé épais. La technicienne devrait passer bientôt s’en occuper.

Avec tout ce boucan, pas surprenant, la machine est déréglée, déglinguée. Les rayons nucléaires fuient. Elle est frappée, sinon l’usure achève son œuvre de mort sur elle.

Quand la neurologue l’avait examiné plus tôt, Léon croyait l’avoir vue s’enfoncer quelque peu à travers le plancher. Ses pupilles s’étaient dilatées, une vision trouble mais tranquille. On aurait pu la laisser dans une stase pareille pour toujours. Un serpent en transe. Soma. Une mère qui dort dans ses sueurs, épuisée.

Trop freudien tout ça. Imaginer son médecin traitant, dans la peau d’une mère, l’espace d’une minute, la folie pure. C’est pour cette raison que Léon aimait sa neurologue. La vraie, pas la gamine qui tenait le fort les week-ends. Mais que se passe-t-il lorsque le médecin traitant devient plus jeune que vous. Beaucoup plus jeune. La belle transe se fait-elle catalepsie éternelle? Comment oser poser la question à sa neurologue? Pourquoi la radio ne joue-t-elle pas la réponse du méridien sensoriel autonome de son cervelet, au lieu de Carly Simon?

Sa vessie capitule lentement comme une mort lente. Où est la tabarnak d’assistante? Où est tout le monde? Où est passé tout le reste de toutes ces choses et tous ces gens?

Le patin à glace. Le patinage. Un lent mouvement vers l’avant monté sur deux minces lames d’acier. Des lames qui poussent une fine peau d’eau à la surface de la glace molle et la peau meurt aussitôt que le mouvement s’arrête. Gelée encore. Des boules géantes, rouges, vertes, dorées. Une statue de cuivre verdi au centre d’une fontaine d’eau qui gicle et qui gicle. Et tu ne peux toujours pas aller pisser, pauvre Léon. Des mitaines tricotées à la main, des tuques. La mère de Léon est celle avec le foulard de soie blanche, le manchon en renard, ce n’est pas toi, Léon, c’est elle. Il ne peut pas attraper sa main parce qu’elle file plus rapidement que lui comme si elle volait sur la glace. Léon patine tout le tour du lac gelé. Après ils iront ensemble faire des emplettes de Noël dans les magasins de bonbon qui exposent en vitrine des jujubes aigres et acides gros comme des bergers allemands et des bâtons de menthe géants en styromousse. Léon pense qu’il est mort depuis des années lui aussi. Que la chose a toujours été là. Engourdie.

Il y a quelque chose d’extrêmement pur dans le chagrin de la mort. On l’enterre lentement, avec le temps, en sédiments, une strate après l’autre, une par-dessus l’autre. Vous pouvez empiler des gravats dessus si vous le voulez, de la terre noire, tiens. Aussi épais que ça vous tente. Alors il resurgira tout de même, regagnera la surface, sans prévenir, après dix, vingt, trente ans, intact. Aucunement dilué, tiède presque froid.

Les coulisses de sueur descendent du cou sur les épaules de Léon et se réchauffent en chemin.

Pourquoi la mort le préoccupe-t-il tant que ça. La mort arrive. C’est tout. Tout ce que l’on peut faire pour l’éloigner, la drogue, les montagnes russes et tous ces nouveaux manèges terrifiants, devenir un jour célèbre, se faire refaire le visage, les greffes de cheveux, pratiquer abondamment le sexe libre, fonder une secte, sauter en bas des falaises dans une mer bouillante. S’y couvrir la tête de sombres algues mortes puantes.

Sous un roc humide, un sarcophage. Le corps d’un ancien dieu oublié. Des pièces de monnaies vertes rouillées déposées sur l’orbite de ses yeux pourris. Des balanes plein des bocaux de formol. Des urnes usées vidées depuis longtemps de leur jadis précieuses huiles. Les paroles de sa chanson tracées dans le sol sous lui, jamais plus chantée. Écrite dans une langue plus morte encore que le latin.

Léon ne peut pas s’essuyer les yeux, les larmes en séchant ne laissent que du sel sur ses joues. Le long tube blanc souffle sur lui une marée d’air froid comme un vent de novembre.

Sous l’eau, cherchant la surface, à demi-étouffé, à demi-noyé, aveugle et froid. Puis il respire à nouveau. La buée de son souffle paniqué disparaît lentement du plexiglass du masque qu’on lui retire.

Oh my god, jeune fille, oh my god, t’étais passée où tout ce temps-là?

La lumière le fait grimacer et il tremble. Quelqu’un le prend par les coudes. Derrière le mur, les paramédics hissent la pauvre femme sur une civière. Son visage a pris la teinte verdâtre de ses cheveux hirsutes.

Léon debout, recule. Sur ses joues craque le sel de ses larmes et sa jaquette bleue est gorgée de sa propre urine. Calvaire d’envie de pisser. Quelqu’un l’assoit sur une chaise roulante, ses vêtements déposés sans façon sur ses cuisses trempées de pisse et l’enveloppe dans quelque chose d’épais, de chaud. Léon n’entend rien. Puis il se rappelle et retire les bouchons d’oreille qu’on lui avait installés là.

Un goût étrange envahit sa gorge. La chaise est abandonnée là dans le chaos de la mort imminente. Léon dedans. La cigarette, cela devait bien faire vingt ans qu’il ne fumait plus. J’ai besoin d’une cigarette, dit Léon sans y croire, peut-être pas assez fort, personne ne lui répond.

Alors Léon pousse sur les roues de la chaise dans les couloirs où la forte odeur de pisse lui ouvre le chemin entre les grimaces de dédain, il traverse la salle d’urgence, se pousse jusqu’aux portes coulissantes, se lève, abandonne ses fringues et la couverture au sol, marche dessus, même.

Jaquette au vent, pieds nus les fesses à l’air, Léon marche lentement dans le stationnement sans se retourner.

Personne n’arrête Léon.

Il neige.


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Flying Bum

Épouse-moi, Sydney.

C’est novembre et il pleut. Un mardi soir dans un gratte-ciel de Montréal, un ailier gauche offensif transmet nonchallament son herpès à une nouvelle jeune femme, préalablement autorisée à pénétrer la suite de l’ailier gauche offensif, après avoir signé une entente de confidentialité et de non-divulgation qui contient une clause – qu’elle n’avait manifestement pas lue – à propos des risques inhérents pour la santé d’une jeune femme de pratiquer le coït avec un ailier gauche offensif, une clause que l’ailier gauche offensif type a fait unanimement ajouter à la paperasse d’usage au tournant du millénaire, lorsqu’il ne pouvait plus négocier avec la honte de voir sa condition particulière gênante publiée à pleines pages de journaux et discutée partout sur les lignes ouvertes des radios. D’autant plus qu’il peut s’offrir le luxe d’oublier cette condition qui se traite maintenant très bien lorsqu’elle fait le caprice de réapparaître ponctuellement.

Pendant que l’ailier gauche offensif transmettait tranquillement son herpès à la jeune femme, il ne pouvait s’empêcher de penser au fait qu’il ne reverrait jamais plus cette nouvelle jeune femme. Il préfère et de loin les hanches musclées et bien agressives mais les gyrations du bassin de la nouvelle jeune femme sont juste trop timides à son goût. L’ailier gauche offensif considère transmettre l’information à la nouvelle jeune femme, soit de s’animer de façon plus convaincante, mais il aurait préféré et de loin que l’intuition de la nouvelle jeune femme la guide directement vers les correctifs souhaités. L’ailier gauche offensif est frappé d’un éclair d’intelligence sournois qui lui fait réaliser qu’il est parfaitement ridicule de blâmer la nouvelle jeune femme pour son incapacité à lire à mesure dans les pensées d’un ailier gauche offensif, et se rappelle aussitôt qu’il a tout à fait le droit d’être parfaitement ridicule parce qu’il est, selon la presse spécialisée et littéralement des millions de personnes, tout à fait exceptionnel, merveilleux et spectaculaire.

La nouvelle jeune fille émet soudainement une série de sons et de murmures que l’ailier gauche offensif apprécie, et il pense que finalement, il ne donne pas à la nouvelle jeune femme toutes les chances auxquelles elle devrait normalement s’attendre de lui en pareille circonstance. Il se questionne à savoir si son ingratitude par rapport au manque de vigueur des gyrations du bassin de la nouvelle jeune femme ne serait pas plutôt due à son humeur affectée à cause de l’erreur commise en fin de troisième période alors qu’il avait tenté une mise en échec du bassin sur un ailier droit offensif qui s’élançait vertement vers la zone défensive mais la glace était plus molle qu’il ne l’avait jugé et son fessier prêt à frapper avait misérablement échoué dans la bande de bois. Généralement, l’ailier gauche offensif aurait soulevé le pauvre ailier droit offensif par-dessus la bande et directement sur le banc de l’équipe adverse cul par-dessus tête à la plus grande joie débile de la foule excitée et tapageuse à mort. L’ailier droit offensif a ensuite filé comme une bombe, mystifiant carrément le défenseur recrue devant lui et s’est rendu déposer la rondelle derrière un gardien manifestement pas prêt mentalement à la situation malgré une entente récente qui lui valait plusieurs millions de dollars par saison.

Oui, c’est ça, pensait-il, ça doit être ça.

Mais l’ailier gauche offensif est encore préoccupé. Pas parce qu’il avait mal jugé la condition de la glace mais parce que son corps n’était pas focussé sur la glace, il était comme sur un pilote automatique, son corps se déplaçant inconsciemment mû par l’habitude sans que son esprit participe pleinement à son jeu. En réalite, il prenait conscience maintenant des incorrectes assomptions de son corps laissé à lui-même qui l’avait conduit à commettre une telle erreur idiote. Il pensait, lorsque son fessier a raté l’adversaire, qu’il avait complètement oublié de souhaiter un joyeux anniversaire à sa tante Odile. L’ailier gauche offensif se sentait terriblement mal spécialement parce que tante Odile avait suivi sa carrière avec assiduité depuis les premiers matins bleus où elle conduisait un gamin à l’aréna avec une poche plus grosse que lui à transporter, bien longtemps avant qu’on ne puisse voir son visage dans les publicités télévisées et sur toutes ces boîtes de céréales.

La nouvelle jeune femme affirme maintenant qu’elle est sur le point d’orgasmer. L’ailier gauche offensif aime bien la façon dont elle exprime ce fait mais encore ses hanches sont si peu agressives, pense-t-il. Cela constitue une contrariété majeure, selon l’ailier gauche offensif, plus difficile à ignorer, selon lui, qu’un visage plus ou moins hideux même bien rattrappé par toute la science cosmétique du monde. Tout de même , l’ailier gauche offensif se concentre sur la tâche que la déclaration claire d’une jouissance anticipée de la nouvelle jeune femme appelle, c’est-à-dire aboutir lui-même. L’ailier gauche offensif ne peut généralement pas s’endormir le soir sans avoir éjaculé sur ou quelque part dedans la nouvelle jeune femme qu’il a choisie et gratifiée de ses ardeurs et qui ne peut qu’adorer l’idée que l’ailier gauche offensif l’ait choisie personnellement pour pratiquer le coït. S’il ne procède pas ponctuellement à sa quotidienne éjaculation, il tournera éternellement dans son lit et se sentira extrêmement seul et sera hanté chaque fois par cette pensée persistante et horrible qu’il pourrait ne plus jamais avoir de sexe de toute sa vie. Alors, pour calmer son angoisse, l’ailier gauche offensif se rappelle de Boston, de Bridget, une jeune femme qu’il avait sélectionnée après un match contre les Bruins dans les années 90. Il se rejoue les images d’elle en train de procéder sur lui à des choses et ces images sont, ouf, exactement ce dont tout ailier gauche offensif aurait besoin.

Puis, juste avant d’aboutir, l’ailier gauche offensif espère, en regardant hypocritement d’un œil plissé la nouvelle jeune femme aux paresseuses et frustrantes gyrations des hanches décevantes, il espère que Bridget de Boston n’a pas vraiment décidé d’arrêter de tromper son mari, un type nommé Brett que l’ailier gauche offensif s’imagine, bien qu’il ne le connaisse pas sauf que Brett fait partie de ses grands admirateurs, Bridget le lui avait dit, comme un beau gosse grand et musclé, bronzé et au commerce agréable, exactement le genre que les nouvelles jeunes femmes adorent.

Les mouvements de l’ailier gauche offensif dans la nouvelle jeune femme deviennent terriblement désynchronisés par la distraction, l’idée qu’il, lui, pense à un beau gosse grand et musclé, bronzé et au commerce agréable qui serait de surcroît un fan, en cela bien différent de tous ces autres fans pas du tout athlétiques mais ventrus pour la plupart, portant comme des boulimiques toutes les guenilles et la scrap des boutiques d’aréna et parfois même maquillés malhabilement en bêtes bleu-blanc-rouge dans l’espoir d’oublier l’espace d’un match de hockey leur vie triste et misérable qui le demeurera jusqu’à leur dernier souffle.

L’ailier gauche offensif essaie de s’imaginer dans la peau et les fringues d’un homme médiocre comme ces fans ridicules mais il en est tout à fait incapable. Et cette idée le trouble. Il est totalement incapable de s’imaginer dans la peau de personne d’autre, sauf sa propre peau à lui. Pire, est-ce qu’il peut seulement s’imaginer une telle chose? Pourquoi lui, trois fois champion marqueur, détenteur de trois bagues de la coupe Stanley, autrefois recrue de l’année, pourrait-il bien vouloir s’imaginer dans la peau de qui que ce soit d’autre? Il ne sait pas. Mais il sait, dans bref un éclair de conscience, qu’il aimerait tout de même savoir ce que cela pourrait être de vivre dans la peau d’un médiocre pas du tout merveilleux et tout à fait inconnu et ignoré. Il est terrorisé rien que de s’imaginer qu’il pourrait un jour détester cette vie incroyable que Dieu lui a donnée et cela l’amène à craindre. Quelque chose s’est-il déréglé dans son cerveau, le seul fait de désirer quelque chose en bas des hauts standards de la vie d’un ailier gauche offensif se doit d’être causé par une défectuosité de sa cervelle.

Oui, c’est ça, pensait-il, ça doit être ça. Je devrais en parler au médecin de l’équipe.

Avec toutes ces idées pourries qui traversent son esprit, l’ailier gauche offensif se retire lentement et tristement de la nouvelle jeune femme dont les espoirs d’orgasme venaient d’être coupées sec sans façon, qui lui demande presque frénétiquement et les yeux bien humides si elle a fait quelque chose de mal, quelque chose qui lui a déplu? Et ces mots, l’expression des sentiments de la nouvelle jeune femme, ont longuement résonné dans le silence pesant d’un malaise évident.

Ce qui a immédiatement porté l’ailier gauche offensif vraisemblablement en proie à une sorte d’émotion, à se questionner sérieusement, encore, tout en observant distraitement la quantité impressionnante de sperme que son pénis herpétique déversait compulsivement sur le visage de la nouvelle jeune femme.

Pour la première fois de sa vie, se retrouvait-il en train, ne serait-ce que l’espace d’un bref moment, à considérer les sentiments d’une nouvelle jeune femme?


Flying Bum

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Déjà l’ancêtre

Être que le temps sèvre
achèvera et mettra en bière
quelque part où cette terre
rencontrera nos lèvres

Nos gorges seront le refuge
de langages oubliés parfois
d’un déluge de transfuges
piètre aloi et quant à soi

Nos mains ne se frôlent qu’à peine
sous la lumière vacillante
d’une lampe mourante
la flamme en vain s’y démène

Se rappeler à toi, à moi
se soufflant sur les joues
de bien tristes alhamdilillah
quelques bons vieux tidilidam-tidilidou

Soufflées au cou d’un bouleau
à genoux nos prières adressées
prieront à leur tour pour nous idiots
dans le vent d’un novembre gelé

Toute trace de chaque pas
sur la terre de nos mères
sera la même invocation
à bas désespérance à bas

Nos pieds seront les saints
nos yeux les seuls témoins
pour celui qui aura espéré en vain
retrouver tous les siens

Nous aimons déjà tout ce qui fût
perdu avant qu’on ne le perde
nos oreilles auront tout entendu
les sous-merdes des claque-merdes

Que nous restera-t-il à apporter
en gage sur vos tables de repus
que vous n’ayez déjà au long mâché
sucé pompé le dernier du dernier jus

Nous sommes déjà les falaises
des fantômes qui dominent la mer
nos vrilles déjà accrochées balèzes
aux pics de roc dressés contre l’éphémère

Ce qui nous aura rendu ivres
forcé à continuer d’écouter
un monde à même nos cœurs façonné
mais incapables d’y survivre

Comme la femme venue avant nous
nous aurons su allaiter tout comme elle
envers et contre tous nos courroux
une terre durcie repoussera nos mamelles

Nous gémirons en réclamant au ciel
une récompense inutile et triste
au nom des damoiseaux demoiselles
qui nous égarent derrière leur piste

Nous leur crierons toute la joie
l’espérance à très petites doses
rien d’autre à nous-mêmes ici bas
et des mots sur toutes ces choses

amour

mère, père

frère, soeur

fils

filles

étoiles

vétilles

poussière.


Flying Bum

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L’amour à mort

Derrière lui sur sa moto, à cent kilomètres passés sur l’autoroute, Adéline avait considéré la possibilité de tout laisser aller, juste pour ruiner sa vie.

La seule chose qui la contraignait, c’étaient ses bras alentour de sa taille. Mais elle savait très bien que ça ne ruinerait pas sa vie. Même pas un peu.

Les pancartes floues chaque côté de la route, les épinettes noires desséchées et les voitures en sens inverse tout s’embrouillait. Adéline s’est accrochée à lui encore plus fort.

*

Son père lui avait montré à jouer au billard lorsqu’elle avait douze ans, il insistait pour qu’elle devienne la meilleure, en lui répétant que c’était important. “Tu vis par la queue, tu meurs par la queue.” lui disait-il toujours. Adéline hochait de la tête, pareil comme si elle comprenait quelque chose là-dedans.

“Oublie pas, ma petite fille, j’ai jamais fourré le chien avec d’autres femmes que ta mère, rappelle-toi de ça, pas de ma faute si elle est partie sans demander son reste,” avait-il dit pendant qu’il la préparait pour la boule suivante. “Place tes yeux de niveau avec le tapis, prends ton temps.”

La semaine suivante, Adéline allait à son premier party chez un garçon riche dans une grosse maison près de l’hôpital. Adéline a gagé cent piastres à un homme plus vieux qu’elle pouvait le battre au billard les doigts dans le nez. Ça n’avait pas été facile, elle l’avait finalement battu par la peau des dents. “Christ de bitch!” lui avait-il crié en allongeant les billets sur la table de billard, ses amis étaient ébaubis total. Son père jubilait les yeux écarquillés sur la petite pile de billets de dix, le lendemain.

*

La première fille avec qui Adéline était tombée en amour était obsédée essentiellement par une seule chose, capturer les beaux gosses populaires à l’école. Cindy qu’elle s’appelait. Elle n’en avait rien à branler qu’ils soient stupides ou cruels. Elle disait n’apprécier qu’une chose d’eux, la sensation de leurs queues à l’intérieur d’elle. “Plus ils sont populaires, meilleure est la queue, c’est bien connu,” affirmait-elle. Adéline restait cependant convaincue qu’elle était encore vierge comme une madone en plâtre.

Adéline l’observait attentivement lorsqu’elle se mettait du rouge à lèvres comme une vraie pro, sans même utiliser un miroir. Elle le faisait devant les garçons, devant leurs casiers, scrutant leurs yeux perdus fixés sur ses lèvres pulpeuses et rouges. Elle agitait sa chevelure vers l’arrière en bombant sa poitrine après avoir replacé le bouchon sur le bâton de rouge, faisant semblant de se sentir outrée par leurs regards de truite affamée. Ça fonctionnait à tout coup.

Adéline lui avait demandé comment elle faisait, “Commence avec du gloss neutre, quand tu penseras l’avoir, continue à pratiquer avec du carmine,” mais Adéline ne comprenait que dalle à tous ces mots de fille.

Une série de langages étrangers qu’elle n’apprendrait jamais.

*

La première fois qu’elle avait vu un animal se faire tuer, c’était un chat. Le petit voisin l’avait noyé dans une cuvette, ses yeux la suppliant de regarder ailleurs mais c’était plus fort qu’elle malgré la terreur. Elle avait quatorze ans, plus vieille que lui, elle aurait pu facilement l’arrêter. Mais elle avait été paralysée sous la surprise lorsqu’il lui avait dit “Hé, viens icitte,” et elle était restée plantée là debout, en apoplexie, regardant le pauvre chat, le boyau qui coulait encore au sol près de la cuvette.

Adéline l’avait raconté à son père et il lui a répondu du tac au tac, “Je t’amène au champ de tir la fin de semaine prochaine, tu m’y feras penser pour pas que j’oublie. Tu vas apprendre à tenir une arme et tirer.”

Mais son père semblait fier qu’Adéline ne se soit pas dérobée ou n’ait pas pleuré devant le garçon. “La minute que tu leur donnes ce qu’il veulent,” avait-il ajouté, “ces petits câlisses-là en rajoutent toujours, en veulent toujours plus, ça vient que ça n’a plus de fin.”

*

Lorsqu’Adéline l’avait rencontré, lui, elle était déjà rendue beaucoup plus loin, loin à l’intérieur d’elle-même comme une huître refermée bien serré. Seize ans, laide et bizarre selon sa propre analyse et fatiguée de n’être jamais aimée en retour par l’objet de ses désirs.

Il avait été le premier à lui dire “je t’aime” comme s’il le pensait ne serait-ce qu’un peu, bien qu’il ne lui avait dit qu’une seule fois. Après six bières. Mais cela ne semblait pas la déranger le moins du monde. Il était saoul la plupart du temps mais saoul gentil, disait-elle. La plupart des soirs, il perdait connaissance sur le divan du salon avec un curieux sourire accroché dans le visage.

Elle était beaucoup trop intelligente pour l’interroger à propos de son travail, de sa vie, de toute cette sorte de choses et il comprenait très bien que c’était son jeu de faire pareil.

“Juste, arrange-toi pas pour tomber enceinte,” que son père lui avait dit la première fois qu’elle lui avait dit qu’elle découchait. “Je vais t’acheter toutes les capotes sur l’hostie de planète si tu veux, juste, tombe pas enceinte. T’as une cervelle, sers-toi-z-en.”

*

Derrière lui sur sa moto, Adéline se sentait au sommet de l’univers. Seule au sommet de l’univers. Elle ne savait pas qu’une telle liberté pouvait exister.

*

Après un certain temps, papa avait commencé à s’inquiéter. “Y’a quel âge, ce gars-là?” lui avait-il demandé à bout de patience. Adéline avait quitté la pièce, refusant obstinément de répondre à ses questions, comme toujours. Elle ne voulait surtout pas lui dire qu’elle commençait à être inquiète, elle aussi.

*

Il lui avait dit qu’elle n’avait pas besoin d’apprendre à conduire, il la conduirait là où elle le voudrait, il la ramasserait à l’école si elle le voulait. Adéline lui avait répondu que son père lui montrerait à conduire son pick-up comme ça elle pourrait avoir son permis, peut-être même se trouver un petit boulot. Elle a vu la rage monter dans ses yeux lorsqu’elle lui a dit cela.

Il buvait plus vite, après. Ils se battaient. Il était plus fort qu’il n’en avait l’air. Adéline se trouvait plus stupide qu’elle ne l’avait pensé. Quand ses amis venaient à la maison, ils pouvaient voir toute la tristesse dans ses yeux jusqu’à temps qu’ils aient assez bu pour les oublier.

Bientôt, il n’y avait plus que cette rage qui bouillait en-dedans de lui, comme si c’était la seule chose qui l’animait encore. Lorsqu’Adéline avait compris enfin, elle ne pouvait plus s’arrêter, rien ne pouvait plus l’arrêter, sa rage était permanente.

Il lui disait qu’elle devrait lâcher l’école, elle pourrait demeurer avec lui gratis. Il disait qu’il pourrait économiser, qu’ils pourraient partir, loin, recommencer ailleurs. Adéline se demandait ce qu’il adviendrait si elle lui disait non. Elle préférait ne pas y penser.

*

Adéline avait revu Cindy par hasard à l’épicerie. Cindy, elle, ne l’avait pas vue. Adéline a figé sur place, le coeur compressé dans la poitrine comme dans un étau. Cindy et trois autres filles de l’école vivaient maintenant ensemble dans une vieille maison aux limites de la ville, elles disaient vivre en commune. Cindy semblait gérer les troupes, une liste à la main, et elle dictait les choses. Laquelle va aller chercher le ketchup, allée 3, le sucre, allée 4 ! Les filles ne faisaient même pas attention à elle. Rayon des fruits et légumes, chacune des autres filles tripotait frénétiquement des régiments de bananes à la recherche de la banane parfaite. Cindy, short assez court pour apprécier ses petites boules de gras de fesse, camisole collée au corps qui moulait ses seins comme une couche de peinture. Les filles ne se préoccupaient pas d’elle, prises dans leur chasse à la banane parfaite, personne dans l’épicerie au complet ne se préoccupait de Cindy. Sauf peut-être un petit commis boutonneux qui salivait piteusement dans son coin. Mais jamais autant qu’Adéline.

*

Quelques semaines plus tard, son père avait remarqué un bleu sur son poignet et Adéline n’avait jamais vu de sa vie le genre de regard que son père avait posé sur elle cette fois-là.

“C’est toi qui décides quel genre de vie tu veux mener,” avait-il dit. “Tu devrais savoir ça à l’âge que tu es rendue mais tu me le dirais si quelqu’un t’empêchait de le faire, non? Si c’était rendu trop pour toi?”

Les larmes sont venues chaudes et abondantes sur les joues d’Adéline, tout son torse était agité par des soubresauts incontrôlables lorsqu’elle avait murmuré faiblement : “Papa, c’est fuck’n beaucoup plus que ce que je peux contrôler.” Son père a eu un faible hochement de la tête. C’est tout ce qu’il voulait entendre.

*

Cette nuit-là, ils ont tracé un plan. Ils se rendraient chez lui vers minuit, à l’heure où ils étaient à peu près certains de le trouver endormi dans un rond de bave sur son divan. Son père le tiendrait immobile et Adéline tiendrait la carabine.

“Si tu veux, je pourrais le tirer moi-même,” avait tout de go suggéré Adéline.

“Comme tu veux, c’est ton call, fille, ton papa y t’aime, lui.”


Flying Bum

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Éclairs de grille-pain (3)

À la une : C’est ce qui se produit si on échappe une rôtie bien tartinée sur les deux côtés. Elle ne sait plus de quel bord tomber et défie la gravité pour toujours. Vous l’aurez appris ici.


ToasterWonderComme un salmigondis, tutti-frutti. De tout et de rien, ce qui vient à l’esprit lorsque le nez totalement séduit par l’odeur de pain grillé, debout devant le grille-pain, on attend. Temps mort. Craque dans l’espace-temps. L’esprit s’éparpille en tout sens. Et on attend. Et l’esprit déraille. Un moment traverse le cortex. Et dès que, ô joie, sautent les deux belles tranches bien grillées, toutes ces pensées ébouriffées fuient vers les limbes désennuyer les petits bébés pas baptisés. En voici encore une fois, de ces idées singulières parfois, interceptées à temps juste pour vous, fidèles lecteurs. Vous me remercierez lundi.


Les girafes

Quel humain aurait pu être assez génial pour inventer la girafe? La question se pose. C’est un magnifique animal et c’est génial une girafe, surtout quand les chèvres sont passées avant et ont mangé toutes les feuilles du bas. Parfois, les yeux fermés dans mon lit ou dans une chaise longue l’été, je pense à elles, les girafes.

J’espère que les girafes pensent aussi à moi parfois.


Moi et les GIF

J’adore les GIF. Un que j’ai fabriqué pour un texte qui n’est jamais venu – encore.

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Sa reine est partie

Lui, il est au lavabo, il lave de la vaisselle et son vieux chien se met à japper comme un désespéré. La bête se précipite sur la clôture au bout du terrain. Une bande d’adolescents passe devant la maison avec des cornets de crème glacée dans les mains. De bons enfants qui aiment cependant plaisanter avec le vieux chien et le narguer un peu avec leurs beaux cornets. Généralement, ça excite la grosse bête, son jappement monte en volume et en intensité jusqu’à ce que lui le rappelle et le fasse entrer dans la maison pour le calmer. Étrangement, aujourd’hui le chien se fatigue assez rapidement de l’arrogance des adolescents, cesse de hurler, tourne finalement le dos à la clôture et s’en retourne penaud près de la maison là où sa meilleure amie – elle, l’épouse – avait l’habitude de s’assoir en fin d’après-midi, un banc de bois où elle s’allongeait après s’être débarrassé de ses sandales, elle fumait une cigarette tranquille en caressant longuement la tête du chien qu’elle était allée chercher elle-même à la fourrière il y a de cela une dizaine d’années. Lui, il regardait par la fenêtre devant le lavabo, il observait le chien pendant qu’il faisait des tours alentour du banc, huit, neuf, dix tours, la mine patibulaire comme s’il faisait ces tours à contrecœur. Il s’assoyait ensuite prenant la pose d’une lionne, relevait la tête et le nez haut dans les airs comme pour se faire caresser, reniflait l’air doux du printemps, puis il soupirait un grand coup avant de se laisser choir devant le banc vide.


Deux petits GIF d’un artiste que je serais incapable d’identifier qui font référence à la folie de dégenrer tout ce qui bouge en communications.iwd-logo-8

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Le coeur d’une truite morte

Derniers spasmes, de la chaudière s’échappe le bruit d’une ultime danse, un son liquide, quelques flabadaps qui éclaboussent des eaux sales. Un lit de papier journal et la lame coupante qui te pénètre du cul jusqu’aux ouïes. On te passe un doigt tout le long de la colonne, un sploutch de viscères visqueux émerge de ton abdomen bleuté défoncé, étalage indécent d’organes divers sur un article du papier journal, un fait divers qui fait dresser les poils. Une situation de débâcle liquide malodorante, une ampoule explosée, énorme furoncle éclaté, comment tu t’es ramassée là, stupide truite. Un ver juteux? Une fausse mouche en polyester jaune? Tu veux retourner à l’eau maintenant? Tu y vas. Un puissant jet de robinet pour ta dernière rincée, en v’là de l’eau. Contente?

La farmes-tu ta yeule à c’t’heure? stupide truite, ça a été une dure journée pour tout le monde.


 

Et si c’était ça l’amour?

calinsgratuits

L’amour est plus fort que tout !
OK . . .
Mais l’envie de chier se défend pas mal aussi.


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Elle roulait des yeux

(Roman Harlequin à deux personnages en moins de 200 mots seulement)

Elle marchait sur la plage, sa longue chevelure ondulant comme les vagues sous le soleil couchant et elle roulait des yeux. Un beau gosse apparaît au loin, marche vers la belle et triste jeune fille.

“Pourquoi es-tu si triste,” demande-t-il en s’approchant tout près d’elle.

Elle s’est retournée brièvement vers lui, le dernier roulis d’une vague venait délicatement lécher son pied.

“Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi?” demande-t-il.

“Non, j’ai bien peur que non,” soupire-t-elle en roulant des yeux, toujours.

“Qu’y a-t-il donc?” insiste-t-il.

“Je ne sais plus moi-même. Seulement quelqu’un qui m’aime le saurait.”

“Alors, laisse-moi essayer.”

Il a pris sa main, tourné la paume vers le ciel en la soulevant très délicatement. Pendant un bref moment qui aurait bien voulu se figer dans le temps, elle observait au creux de sa main le soleil couchant qui s’y berçait.

“Oui, c’est cela. C’est bien cela que je veux,” murmure-t-elle, surprise et ébaubie.

“Je sais,” dit-il, “je sais. . . mais je ne t’aime pas.”

Puis il a repris sa route laissant la vague lentement effacer la marque de ses pas derrière lui dans le sable blanc.


 

Zappa Forever

tu y crois dur comme fer

sans réaliser vraiment

tu crois dur comme fer

que ce sera pour toujours

alors

quand Zappa meurt

tu te fais tatouer

sa face longue

sa grosse moustache

ses gros sourcils

give me your dirty love

directement sur ta cuisse

la moue manquée

tatoueur bon marché

on dirait qu’il rit

Zappa, pas le tatoueur

comme elle

son cher Leon Russel

sur sa cuisse à elle

this song for you

tellement ancré

dans l’univers

dans l’instant présent

tellement beau

mais encore

et aussi ensuite

vient son départ

pour de bon

tu deviens ce triste type

qui

chaque fois qu’il chie

est observé de près

triste et résigné

par Frank Zappa

Zappa forever

on dirait qu’il rit

crampé

le tabarnak.


 


Le Flying Bum

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Bonus : Le hit de l’été !