Chroniques du péché mortel (3)

C’est ce soir de Noël-là, devenu cette nuit-là que Lothaire et Sylvie savaient très bien, dans le fond, qu’une bonne fois ou une autre cette nuit adviendrait. C’était écrit dans le ciel. Pour elle comme pour lui. Et après ces quelques minutes passées sans respirer tous les deux sur le côté encastrés l’un dans la chaleur de l’autre, plongés dans le noir total sous le poids des couvertures, à ne pas oser bouger un orteil comme si le moindre mouvement du drap qui glisserait sur leur peau aller trahir cette envie irrépressible qu’ils avaient l’un de l’autre et déclencherait à la fois une chaude tempête et la froide colère des dieux. Cette envie coupable qu’ils avaient déjà vu passer entre leurs yeux à plusieurs reprises en plein jour quand furtivement leurs regards plongeaient l’un dans l’autre, après que des armées de fourmis rouges enragées aient envahi leurs entre-jambes respectifs, comme on tombe lentement dans la bouche d’un volcan, presque au ralenti tout en se disant « calvaire, ça y est je tombe, je glisse, ça y est, câlisss, ça part, je m’enfouis, c’est même en toi et carrément dans toi que je pénètre tout entier, c’est toi mon précipice, toute ma chute et ma mort. Ma chute et toute ma vie.

Et toujours Lothaire et seulement Lothaire qui finissait par reprendre enfin son souffle, alors que Sylvie non plus n’en pouvait plus de cette apnée étouffante. Et c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire qui, après avoir retrouvé son oxygène comme un noyé sort la tête de l’eau miraculeusement au tout dernier moment et inspire comme s’il allait faire éclater ses poumons sous la pression du désir de vivre encore, c’était toujours Lothaire qui, le cœur battant comme une machine déréglée, déjà avant le geste, par à la fois le désir fou de la toucher et la peur folle de ne jamais pouvoir lui toucher, c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire, qui finissait par lui redonner aussi son souffle à elle alors qu’elle basculait vers la tétanie, que le souvenir douloureux de la pénitence démesurée qui avait battu et brisé son corps à elle pour lui, à sa place, si injustement et cruellement, que l’imminence du vrai péché mortel lui faisait craindre le pire pour elle et commandait sa retenue. C’était toujours Lothaire, qui venait lui sortir la tête de l’eau et la tenait serrée dans ses bras avec une force exagérée, le visage entier enfoui dans son cou, une étreinte qui valait cent fois tous les mots, comme pour lui dire en même temps comment sa retenue le tuait, incrustée en eux la peur du péché mortel et la crainte de perdre à jamais leur ange gardien, leur lien le plus proche avec leur propre âme, leur enfance bénie.

Tous les anges sont-ils restés bons et heureux?
– Non, les anges ne sont pas tous restés bons et heureux; beaucoup d’entre eux péchèrent et furent précipités dans l’enfer.

Le suppôt de Satan s’était gelé le cul sur le bord du châssis toute la nuit pour rien. Son maître Satan n’aurait aucune âme en offrande en ce matin de Noël, aucun ange déchu à accueillir parmi les démons. Et lorsqu’au matin encore bleu, le suppôt avait vu Sylvie quitter son Lothaire profondément endormi sur la pointe des pieds en catimini, il s’était bien fait la promesse de ne plus rien espérer d’eux, jamais. Jamais.

Troisième partie

Val d’Or, 18 ans plus tard, Noël 1989.

Les hommes ne comprennent jamais rien, la vie n’est toujours qu’un éternel recommencement. Au début, cette ville avait été ouverte en plein bois par des hommes partis à la recherche de la richesse. Puis ils s’étaient retrouvés dans une contrée aux hivers cruels, aux étés empoisonnés par les mouches sanguinaires, un travail titanesque à abattre, une vie bien difficile à gagner. Peu de femmes honorables aux alentours. Heureusement aux jours de paye des mineurs, les filles d’affaires débarquaient de Montréal pour peupler les bordels le temps que les payes disparaissent dans les coffres des pimps installés un peu partout dans des squats entiers de shacks en bois rond. Des villes entières constituées essentiellement de bordels naissaient, mourraient et renaissaient au rythme des chèques de paye. Et les bootleggers y débarquaient aussi avec les eaux-de-vie pour aplanir la rugosité des jours des braves pionniers. Le diable connaissait bien la place dans le temps, il y faisait des affaires d’or.

En 1989, les églises maintenant vidées de leurs fidèles, le diable ne faisait plus peur à personne sauf à quelques fillettes les soirs d’Halloween. La ville était pleine à craquer de travailleurs spécialisés venus de partout, les salaires étaient redevenus gros, les logements introuvables, l’or se transigeait maintenant au-dessus de douze-cent piastres l’once. Dans une région éloignée d’une province dirigée par des politiciens corrompus, des policiers à l’intégrité douteuse, le diable et ses suppôts portaient maintenant des noms plus exotiques. Gérald “Apache” Gauthier, Conrad “Petteux” Doiron, Ti-Guy “Grosse Queue” Ouellette ou une horde invisible de petits mafieux anonymes, vestons-cravates et discrets qui contrôlaient les paradis artificiels et le grand cirque de tous les vices. Les patchés du nord-est ontarien ou du nord-ouest québécois se partageaient la manne de la prospérité revenue à Val d’Or pour la gloire des Anges de l’Enfer ou de d’autres bandes criminelles chrissement bien organisées.

***

La belle Louise avait manqué de patience. À dix-sept ans elle avait tourné le dos à la maison paternelle pour aller habiter chez Lothaire, enfin. Elle avait dû compléter ses études par les soirs et tenir des petits boulots en même temps pendant trois-quatre ans et les choses s’étaient compliquées juste un peu plus lorsqu’elle avait donné à Lothaire son premier fils. Lothaire avait trouvé le moyen de racheter l’atelier de son employeur dévalué à cause d’une sévère récession. Une occasion, certes, mais qui venait avec une récession à traverser. Il s’était passé bien des mois difficiles avant que la prospérité ne revienne. D’autant que la belle Louise avait enfanté encore, un deuxième fils pour Lothaire qui avait enterré son père Henri-Évariste après la naissance du premier.

Lothaire disait tout le temps : “Ça va aller encore juste un peu plus mal avant d’aller mieux.” Et il ne se trompait jamais. Un bon matin, à trente ans à peine, la belle Louise avait été diagnostiquée d’une sévère maladie dégénérative, une cochonnerie qui courait dans sa famille. Lothaire s’épuisait à la soigner et à s’occuper de son commerce et de ses deux garçons en même temps. Dans l’hiver 89, Lothaire affaibli et en proie à la dépression, les médecins avaient ordonné le placement dans un centre spécialisé de la belle Louise maintenant grabataire et confuse. Lothaire devait prendre une pause, confier le commerce à son homme-clé, ses fils à leur grand-mère pour un moment. Comme un matou frappé par un char, il n’avait plus que le goût de se rouler en boule et rester caché dans son trou, brailler tranquille. La nuit de l’avant-veille de Noël, il ne voyait plus beaucoup de dénouement heureux à toute ses histoires. Ses plans noircissaient à vue d’œil. Il aurait eu grand besoin qu’un ange passe le ramener vers la lumière. Dans l’heure où le soleil se demande encore si on est rendus demain et que la lune se demande si elle a encore d’affaires là, il s’était levé raide dans son lit, s’était paqueté un petit bagage, une seule idée en tête.

“M’a sauter dans mon char, m’a descendre à Val d’Or.”*

***

Dans un recoin du hall principal de l’hôtel Val d’Or, un espace emmuré d’à peine deux-cent pieds carrés qui donnait aussi sur la rue, on y avait été aménagé un tout petit salon de coiffure. Une coiffeuse y accueillait une clientèle régulière sur rendez-vous et acceptait occasionnellement un badaud ou un touriste qui entrait sans avertir. Il fallait vraiment savoir qu’il y avait là un salon de coiffure. Mais Lothaire, lui, savait, même s’il reconnaissait à peine la ville de son enfance où il n’avait pas mis les pieds depuis belle lurette. Arrêté à Louvicourt pour de l’essence et manger une bouchée, il avait appelé Olive qui lui avait donné le tuyau. Puis il avait appelé au salon pour prendre un rendez-vous sur un faux nom pour surprendre Sylvie. Il ne portait plus sa longue chevelure bouclée de hippie et portait maintenant le goaty taillé bien proprement, de bonnes chances qu’elle ne le reconnaisse pas, surtout dans sa maigreur, cadeau de la dépression. Lorsqu’il avait entendu la voix de sa cousine même à travers le crépitement du téléphone, un choc électrique dans toute la colonne, le courant de chaleur et de bien-être qui l’avait envahi l’avait surpris au point de le faire bégayer. Elle n’y avait vu que du feu.

“Vous êtes chanceux, c’est la veille de Noël, je vais vous faire un petit trou à cinq heures mais je vais vous“passer” les portes barrées pis les stores baissés, je ne serais même plus supposée d’être là, à cette heure-là.”

 Lothaire riait tout seul dans son auto, fier de son coup. Mais la rigolade s’était transformée en un trac sans nom lorsqu’après avoir garé l’auto tout juste devant l’hôtel Val d’Or, il pénétrait le hall en tentant tant bien que mal de gérer ses pensées. Un tout petit deux minutes de retard, les stores étaient déjà baissés. “Je pense qu’elle est partie, monsieur!”, lui avait lancé le commis à l’accueil. “Je vais prendre une chance de cogner”, avait répliqué Lothaire. Lorsque Sylvie avait ouvert la porte, les genoux ont failli lui plier. Les années n’avaient jamais réussi à lui chiper ne serait-ce qu’une once de sa grâce et de sa beauté. Tous les hommes de Val d’Or devaient venir défiler ici tenter de soulager tant bien que mal le bon vieux fantasme de la coiffeuse pulpeuse. “Monsieur Smith?”, avait-elle demandé avec un joli sourire. Refermant la porte derrière lui, Lothaire avait nettement entendu le clic de la serrure et elle l’aidait maintenant à enlever son paletot et le guidait vers la chaise. “Vous êtes pas de Val d’Or, vous?, avait-elle d’abord demandé et Lothaire savait maintenant qu’elle ne l’avait pas reconnu. “Accotez votre cou, je vais descendre votre tête sur le lavabo. Qu’est-ce qui vous amène dans le coin? En visite pour les fêtes? Les affaires? Lothaire écoutait tout ce small talk et parlait le moins possible, en cas. Elle avait levé les bras bien haut pour attacher sa longue chevelure et le bas de son ventre lui était apparu pour un moment, la peau nue avait frôlé sa main déposée sur l’appuie-bras. Lothaire ne filait pas bien. Puis elle s’était approchée de lui, son odeur était maintenant à portée de nez du pauvre Lothaire. Ce délicieux parfum d’anémone des bois. Pendant que l’eau coulait en attendant d’être juste assez chaude elle s’était approchée davantage et penchée sur lui, ses seins frôlaient carrément le visage de Lothaire, elle aurait franchement pu boutonner un ou deux boutons de plus. Ou elle savait y faire pour extorquer des pourboires faramineux aux pauvres hommes alanguis. Elle avait failli le rachever lorsque ses mains étaient passées sous sa tête et massaient lentement son cuir chevelu. Elle relevait la tête de Lothaire lentement vers la craque de ses seins qui, gêné, tentait de la rabaisser subtilement à mesure. Puis, elle lui donna le coup de grâce et le gros nez de Lothaire sentait déjà le contact des deux lobes de chair tendre contre lui. Et elle tirait finalement un grand coup rapide et sournois pour lui aplatir carrément la face dans ses seins.

“Tu pensais berner qui, Lothaire Santerre? Tu pensais-tu vraiment que je ne t’avais pas reconnu?

Et elle riait de toutes ses belles dents en redéposant sa tête dans le creux du lavabo et en lui passant la douche en pleine face. Le fou rire contagieux s’était emparé de Lothaire cruellement démasqué. Il se demandait c’était quand la dernière fois qu’il avait autant ri.

***

Rosaire Sévigny était mort dans le gros “fall” à la Palmarolle. Une douzaine d’hommes morts horriblement broyés par le roc entre deux galeries de mine. Olive disait, et le coroner également, que Rosaire était probablement saoul et avait mal placé les charges de dynamite et que son ivrognerie avait privé onze familles de leur père. Sylvie, elle, pensait qu’il s’était suicidé en se foutant égoïstement des autres hommes dans le trou avec lui. Le corps de Rosaire n’avait jamais été remonté. À la profondeur où cela s‘était passé, il ne lui restait pas très long à creuser pour aller brûler en enfer, disait-elle aussi. Olive s’était fait un nouveau chum, ses frères avaient maintenant chacun leur famille, loin de Val d’Or.

Et les deux cousins s’étaient longtemps rattrapés dans les nouvelles, raconté des vies résumées en grands traits, la pauvre Louise, ses deux fils et tout ça pendant que Sylvie finissait la coupe de cheveux et la barbe de Rosaire. Leurs vies étaient devenues tellement différentes. “Est-ce que tu penses qu’on va pouvoir réveillonner ensemble?, avait risqué de lui demander Lothaire. Le visage de Sylvie s’était décomposé devant lui. Ses joues avaient rougi au bord d’exploser, ses mains tremblaient. Un silence de la mort, Lothaire ne comprenait pas, ne savait plus où se mettre. “C’tu plate, je réveillonne avec mes filles.”, avait-elle dit en le regardant avec un irrésistible sourire retrouvé. “T’as des filles? Combien de filles que t’as?” avait demandé Lothaire, ébaubi. “Une quinzaine.”, avait répondu Sylvie en mesurant l’effet de sa réponse sur les expressions de Lothaire. “On passe chez nous me changer, je pense que les filles vont être contentes de te rencontrer, on va réveillonner tous ensemble. Penses-tu vraiment que je vais te laisser tu’seul comme un coton la nuit de Noël, mon sans-dessin, toé.”

***

Lothaire en avait profité pour examiner hypocritement le garde-robe d’entrée de Sylvie. Aucun vêtement d’homme là-dedans. Sylvie habitait un des petits shacks en bois rond du village minier historique de Lamaque, celui-là même qu’elle avait racheté de son grand-père Santerre qui l’avait habité de plein droit une bonne partie de sa vie sacrifiée à la mine Lamaque. Grand-papa Frank était allé s’installer au foyer de Val d’Or où la platitude des jours et la pesanteur de sa solitude avaient achevé de le tuer. Simple journalier, le shack de Frank était à l’avenant, petit. Un quatre-et-demi quand même coquettement aménagé par Sylvie. Mais il était clair pour Lothaire qui attendait sa cousine au petit salon ouvert sur la cuisine qu’on ne pouvait pas élever une quinzaine de filles là-dedans.

Hôtel Motel Dix, pour une raison obscure, à Val d’Or, tout le monde prononçait Dix comme on prononce “Dicks” en anglais. On disait “Le Dicks”, tout court. Pas très loin d’être le plus gros trou en ville après le trou de la mine Sigma. Au plafond, tout le long des fausses poutres de bois pour faire country, les suppôts de Satan, blasés, étaient vautrés nonchalamment. Certains zieutaient les pauvres filles nues qui se dandinaient devant un public mâle déjà pas mal engourdi par trop de bière en fût, d’autres visaient le racoin discret où les pauvres accrocs allaient supplier Ti-Guy “Grosse Queue” de leur “fronter” un dernier quart de poudre avant la prochaine paye, d’autres essayaient de suivre de loin les écrans des machines pour voir si de pauvres mères de famille avaient fini de jouer toute l’argent de la grocerie, on suivait aussi la parade des filles rien qu’en bobettes et en talon haut qui, cabaret en main, distribuaient les drinks en se faufilant entre les mains tâteuses; dans un autre recoin discret, ils tentaient de voir dans les confessionnaux alignés un à côté de l’autre où pour dix piastres d’autres pauvres filles se dandinaient l’entre-jambes sur les culottes à moitié déboutonnées des gars, les seins bien étampés dans leurs faces, jusqu’à temps que leur sperme gicle à travers leurs bobettes ou que la toune finisse, c’était selon. Certains suppôts s’amusaient même à gager là-dessus. Il y avait tellement de ces âmes perdues, toutes pareilles, qu’aucun d’eux ne fournissait plus l’effort d’en ramener une à Satan qui se plaignait d’avoir maintenant beaucoup trop de gueules semblables à nourrir pour rien.

 Comment appelle-t-on le péché dont les hommes naissent coupables?
– On l’appelle le péché originel, parce que nous naissons tous avec cette tache sur notre âme. Il a obscurci notre intelligence et affaibli notre volonté, en nous donnant une inclination au mal.

“Veux-tu bien me dire pourquoi tu m’amènes ici la veille de Noël?”, avait immédiatement questionné Lothaire en prenant place au Dix. Lorsque Darquise Trépanier était partie de Val d’Or, avait expliqué Sylvie, le doorman que je connaissais parce que je le coiffais m’a demandé si je voulais venir la remplacer. Coiffer les filles avant la soirée, m’occuper des retouches entre les sets, voir qu’elles soient bien maquillées, c’était bien payé. Je n’avais rien à faire de mes soirées alors j’ai dit oui. Ces pauvres filles-là viennent de Montréal la plupart, ou des campagnes creuses, on les loge dans la vieille partie de l’hôtel, certaines arrivent ici à dix-sept-dix-huit ans, j’en ai même eu de seize ans. Ils leur font des faux papiers mais la police pose jamais de questions. Je suis un peu comme leur mère, je m’occupe d’elles, elles se confient beaucoup à moi. Je raccomode leurs petites chicanes. On a beaucoup de plaisir ensemble. Je suis un peu leur seule famille. Lothaire écoutait, ébaubi. Une petite blonde avec d’énormes seins à la hauteur des yeux de Lothaire s’était présentée à leur table pour prendre leur commande. “Josée, je te présente Lothaire.” Les deux mains pleines, elle avait fait sauter ses deux mamelles en souriant devant ses yeux pour le saluer. “Josée, Petteux y’es-tu arrivé, faudrait que j’y parle, tu nous apporteras chacun un porto.”, avait demandé Sylvie. “J’vas aller te le charcher tu’suite.”

Le hippie qui vivait toujours quelque part au fond de Lothaire, plongé dans la musique disco, les danseuses tout nues et tout le bling bling du Dix avait les yeux ronds comme des trente sous. Josée était revenue avec les deux portos, les avait déposés devant eux, et en faisant un clin d’œil à Lothaire elle avait dit à Sylvie : “Beau bonhomme, ton Lothaire, check-lé comm’faut, j’en connais qui se feraient pas prier pour le passer au confessionnal.” Lothaire et Sylvie avaient siroté leur tawny et avaient placoté un peu, encore. Les boss avaient fait venir un gros buffet pour les filles qui devait être à veille d’arriver. On installerait tout ça dans la grande loge commune en arrière du stage où les filles avaient déjà décoré et monté un beau sapin. C’était là que Sylvie s’occupait des filles. Quand Petteux est finalement arrivé s’asseoir à leur table, Sylvie l’avait présenté lui aussi à Lothaire. “Mon beau Petteux, lui avait demandé Sylvie en lui roulant des yeux de biche, on peux-tu faire exception à soir? Est-ce que je pourrais amener Lothaire avec moi dans la loge? Les filles sont d’accord avec ça. Il est venu de Montréal, il connait plus personne icitte.” Petteux avait inspecté Lothaire de la tête aux pieds, les yeux froncés. “Qu’est-ce que je ferais pas pour toé ma belle Sylvie. Depuis le temps qu’on entend parler de lui, ton beau Lothaire, on va l’accueillir en grand.” Lothaire avait du mal à cacher son ébaubissement, il avait lancé un regard de chien perdu à Sylvie qui avait habilement détourné le regard. “Josée! Va leur porter une bouteille de porto dans la loge, c’est on the house.”

 ***

Une série de miroirs au-dessus d’un grand comptoir où s’amoncelaient des sacoches ouvertes d’où sortaient des cosmétiques de toutes sortes, des paquets de cigarettes, des briquets et des brosses, des peignes, des séchoirs, des fers à friser et toute cette sorte de choses. Quelques tabourets le long du comptoir. Derrière, pêle-mêle, un assortiment de divans et de causeuses de toutes sortes de couleurs qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, des bobines de bois virées sur le côté faisaient office de tables de salon et au fond, une ou deux grandes tables pliantes avec des nappes en papier qui attendaient le buffet. Et des filles de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, installées un peu partout les pieds dans des pantoufles en Phentex pour se reposer des talons hauts, certaines avec une petite veste sur le dos même pas fermée en-avant, personne n’avait vraiment le réflexe de la pudeur. Des seins partout. Ça allait et ça venait, toujours une dizaine de filles sur le plancher et cinq-six filles dans la loge et plus la clientèle fuyait avec l’heure, plus le ratio changeait. Sylvie passait les filles au besoin, l’une après l’autre. Un petit coup de ciseaux par ci, un petit coup de fer à plat par là, un touch-up de make-up, les cheveux vaporisés à l’eau remis en pli au séchoir et parfois même une fille complètement écartillée sur le comptoir devant Sylvie qui maniait avec une main de maître le rasoir droit et taillait des petites œuvres d’art dans le poil de leurs entre-jambes. Deux filles étaient venues s’installer de chaque côté de Lothaire seul dans sa causeuse et s’étaient mises à faire semblant de lui faire du bagou. Une belle grande rousse puis une jolie petite blonde. Il n’avait pas pu se retenir de demander aux filles comment ça se faisait que Sylvie leur avait parlé de lui. “Parle-moé-z’en pas. À toutes les Noël, elle arrête pas de nous casser les oreilles avec son histoire de petite fille que son père avait pogné tout-nue avec son cousin en d’sours des manteaux de matantes la nuit de Noël pis y l’avait battue pis y y’avait cassé le bras.”, avait lâché la fille, sans façon. “A nous conte ça pis à toutes les fois, les filles braillent, faut qu’elle leur refasse le make-up après.”

Lothaire avait répondu du tac au tac, un peu contrarié : “On était pas tout nus, calvaire, pis même à ça, on avait juste dix-onze ans.” Les deux pauvres filles réalisaient abasourdies que c’était Lothaire, le cousin. Pour racheter la grande rousse, la petite blonde avait rajouté : “Ben non, on le sait ben, Sylvie se serait jamais montrée tout-nue. Même encore, même si elle a un beau corps pis des christ de beaux totons pour une fille de 36 ans, elle les a jamais montrés à personne. Même avant, elle les montrait pas à personne.”

“Avant quoi?”, avait vivement rétorqué Lothaire, mais les deux filles, aussi confuses que contrites, s’étaient regardées l’une l’autre rougir puis elles s’étaient sauvées en courant sur le plancher sans se revirer.

***

La veillée avançait, le buffet était finalement arrivé et les filles affamées étaient tombées dedans, la bouteille de porto de Petteux descendait. Sylvie, occupée, Lothaire entretenait la conversation avec les filles en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre là. Sylvie venait le voir de temps en temps heureusement. Passé minuit, même aux danseuses, les gars avaient le motton de Noël et rentraient plus de bonne heure que d’habitude rejoindre leurs Germaine ou aller brailler tout seuls dans leur trou. Beaucoup de filles réveillonnaient maintenant sur un méchant temps dans la loge. La petite blonde et la grande rousse qui se sentaient coupables avaient organisé un plan de nègre en cachette pour se faire pardonner. Vers une heure du matin, avant que trop de monde soit trop barbouillé, la grande rousse était montée nu pieds sur une bobine de bois et sifflait les deux doigts dans la bouche pour attirer l’attention. Quand ce fut fait et qu’un silence acceptable se soit installé, elle avait fait son petit speech. “Comme vous le savez, à soir c’est un Noël spécial pour quelqu’un que nous autres les filles on aime d’amour. C’est pas à toutes les Noël que Sylvie a la chance de voir son beau Lothaire qu’à nous casse toujours les oreilles avec. On s’est toutes mis ensemble les filles, les doorman, les barmaids, toute le staff pour leur offrir un beau cadeau de Noël. Mais on l’a caché quelque part.” Puis la petite blonde s’était approchée de Lothaire et Sylvie et leur avait remis la clé d’un motel.

“Y’est là, votre cadeau. Vite, allez le chercher.”

Étrangement, personne ne les avait suivis de l’autre bord. Rendus devant la chambre avec le bon numéro, Lothaire avait remis la clé à Sylvie. “Après tout, c’est un cadeau de tes filles”, avait-il dit en souriant et Sylvie avait nerveusement ouvert la porte.

Une lumière tamisée reignait sur toute la chambre, un seau à glace sur pied d’où on pouvait voir dépasser le bouchon typique d’une bouteille de champagne trônait entre deux fauteuils-crapauds, deux flûtes sur la table d’appoint, quelques bouchées, des chocolats Laura Secord et des fraises dans une assiette de Noël en plastique.

Sur le lit king, les filles avaient fait une montagne avec tous leurs costumes à froufrous, leurs couvertes de flanellette, leurs manteaux de guenille, de mouton, de fourrures cheap de toutes sortes.

 

À suivre

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

*Paroles extraites de Quand j’vas être un bon gars, Richard Desjardins

Chroniques du péché mortel (2)

Le suppôt de Satan avait fait son choix, un choix facile. Il avait vu de ses yeux vu bien plus de péchés mortels commis par Rosaire que par n’importe qui d’autre cette fameuse nuit-là dans cette chambre-là. Heureux les cœurs purs, le suppôt avait laissé les pauvres enfants tranquilles et s’en était retourné vers son maître avec l’âme de Rosaire, inutile de faire la litanie de ses fautes.

Faut-il beaucoup de péchés mortels pour mériter l’enfer?

– Non; pour mériter l’enfer: il suffit d’un seul péché mortel.

De peur de son propre père, Sylvie s’était endurée jusqu’au lendemain soir avant de se plaindre de son bras qu’elle cachait de son mieux. Olive avait raconté au médecin que la petite se l’était cassé en traîne sauvage dans la côte de cent pieds.

-“C’est la dernière fois que je te couvre, Rosaire Sévigny, là tu vas faire un homme de toé. Tu vas arrêter de boire pis tu’suite.”

Et quand elle l’appelait par son nom de famille, c’était du sérieux. Mais le péché de gourmandise le rongeait toujours, l’addiction était sévère, l’ivrognerie la plus vile. Mais encore son âme appartenait maintenant au diable de plein droit.

Après ce fameux Noël, les Santerre avaient fermé leurs portes aux Sévigny, pauvre Olive. Et le printemps suivant un cancer fulgurant avait emporté Germaine, la mère de Lothaire. Olive avait mis son Rosaire à la porte en lui disant de revenir sobre ou de ne jamais revenir. Sylvie n’avait plus jamais revu Lothaire.

Deuxième partie

Montréal, Noël 1971.

Cette année-là, il était clair que nous aurions un Noël bien blanc. La neige avait tombé en légères boules blanches flottant suavement entre ciel et terre tout l’avant-midi. Dès l’heure du dîner passée, le vent du nord avait remplacé le calme plat et cette neige de contes de Noël se faisait maintenant compacte et humide. Ça tombait dru partout. Une neige pour hommes. Et les rafales menaçaient de s’en mêler.

***

Si on n’avait pas su, on aurait pu facilement croire que Simone Fréchette était une de ces madames imposantes comme celles qui tiennent les rennes d’un grand bordel de luxe. Imposante poitrine et fessier à l’avenant, toujours bien mise dans de belles robes de chez Dupuis & Frères, une masse drelin-drelante de bijoux de qualité douteuse, des parfums de magasins à rayons et un maquillage digne des grandes actrices de cabaret. Rue Ontario près de Plessis, Simone Fréchette tenait effectivement maison. Une maison de chambres, on devrait plutôt dire une pension, pour les jeunes filles qui étudiaient de l’autre côté de la rue à l’Académie de coiffure de Montréal. Toutes des jeunes filles de bonne famille qui venaient des régions, des lointaines campagnes, et que leurs familles confiaient aux bons soins de madame Fréchette le temps de leurs études. Les tenir loin des tentations de la grande ville et du péché qui sévissait toujours un peu partout à portée de marche dans le bas de la ville était la mission que Simone s’était donnée et elle l’accomplissait avec zèle. Montréal était encore la ville de Jean Drapeau, entre l’expo 67 et les olympiques de 76; un vent d’optimisme et de joie de vivre soufflait toujours joyeusement, et nuitamment surtout, sur les braises du vice montréalais qui brûlaient perpétuellement.

Ce matin de veille de Noël, les filles étaient excitées, affairées à compléter leur bagage. Enfin, la longue session d’automne était complétée. On viendrait les prendre et les ramener dans leurs familles pour la période des fêtes. Une à une elles disparaissaient dans de grands au revoir tristounets et des grandes embrassades entre copines. Mais leurs sourires revenaient à mesure qu’un parent arrivait pour les prendre à leur tour. Madame Fréchette supervisait les opérations avec flegme et fermeté. Elle cachait mal son propre bonheur de s’envoler en soirée rejoindre son frère et sa belle-sœur qui tenaient un petit motel à Pompano Beach en Floride. Elle avait une sainte horreur de la neige et du froid.

Aucune fille ne pouvait demeurer à la pension pendant la période de vacances. Et la maison se vidait une à une de ses pensionnaires. La toute dernière rongeait encore son frein assise devant son bagage et il était déjà 3 heures passé. Simone Fréchette tapait du pied et s’inquiétait pour le père de sa plus rebelle protégée qui devait être aux prises avec la tempête quelque part entre Val d’Or et Montréal. Quelques coups de téléphone n’avaient rien donné de bon pour rassurer la femme et la jeune fille. Simone Fréchette en était à se demander si elle n’appellerait pas la Sûreté du Québec pour voir s’il n’y avait pas eu un grave accident dans le parc de la Vérendrye ou quelque part d’autre sur la 117.

“Il ne viendra pas, c’est rien qu’un ivrogne qui tient jamais ses promesses.”, avait affirmé la jeune fille par dépit. “Ça ou il a commencé à fêter trop de bonne heure et il a pris le champ dans le parc.”, avait-elle ajouté. “Ils vont le retrouver vivant demain matin. Ça gèle pas un saoulon. C’est ma mère qui l’a forcé à venir me chercher, sûrement pas son idée à lui.”

“Oui mais écoute, jeune fille, moé je pars en Floride, là, j’ai mon avion à 6 heures, faut je parte moé là, j’peux pus attendre ben ben, j’avais bien dit avant 2 heures à tout le monde”, plaidait Simone Fréchette. “Je ne peux pas te laisser ici tu’seule de même, t’as rien que dix-sept ans. As-tu de la parenté à Montréal, quec’chose?” Simone Fréchette n’avait jamais, oh grand jamais, laissé une de ses filles dans le trouble. Même ses plus révoltées comme Sylvie Sévigny.

***

En ces temps-là, les jeunes de Montréal vivaient à l’heure de l’underground. Les nouvelles radios alternatives jouaient Pink Floyd, Led Zeppelin, Frank Zappa, King Crimson, combien d’autres encore. Toute une contre-culture qui venait de l’Europe et des États était venue faire oublier la récente crise d’octobre et la morosité qui avait suivi. La belle jeunesse sombrait du même coup dans une multitude de paradis artificiels maintenant disponibles partout. Pot, mescaline, haschich, LSD. Les soirs dans les bars du Vieux-Montréal ou de la rue Saint-Denis, les spectacles au Campus, au Forum, au parc des Nations, des dizaines de bars alternatifs du rock au jazz faisaient leurs choux gras de la jeunesse délurée et en avant la fête, rien de trop beau! Mais pas aussi facile pour tout le monde, le monde comme Lothaire, par exemple. Après la mort de sa mère, son père Henri-Évariste avait perdu sa job à la mine East-Sullivan et s’était ramassé le bec à l’eau avec en bonus une condition pulmonaire attrapée dans le fond de la terre. Il s’était exilé en ville où il s’était amouraché d’une anglophone détestable qu’il a tout de même épousée envers et contre tous. Déracinement forcé pour Lothaire qui, après multiples drames et mélos familiaux de toutes sortes, s’était sauvé de la maison paternelle à quinze ans. Il s’était pris un petit boulot de lettreur-graveur après avoir fait croire au patron qu’il savait ce qu’il faisait. Après supplications de Lothaire, le type qu’il remplaçait était resté deux semaines de plus en cachette pour lui montrer le métier et Lothaire lui refilait son salaire en échange. Heureusement que Lothaire était habile et brillant.

Lothaire s’était pris un petit quatre-et-demi des plus modeste dans le vieux Rosemont, une cuisine avec salon attenant sans cloisons et un autre salon-double qui était en fait, sa chambre. Lothaire faisait ce qu’il pouvait pour suivre le rythme de ses amis qui habitaient la plupart chez leurs parents mais souvent il se rabattait sur la lecture et le dessin pour passer ses veillées moins fortunées seul chez lui.

Ce soir de Noël-là, quelques amis étaient passés, histoire de se geler la gueule tranquillement avant de repartir en soirée rejoindre leur famille dans les festivités de Noël. À un certain moment il y avait eu beaucoup d’action dans le petit quatre-et-demi mais vers les dix heures, le dernier visiteur avait quitté. Lothaire ramassait seul les traîneries, les bouteilles vides et vidait les cendriers. Il s’était confortablement installé pour lire un énorme bouquin d’art que sa récente flamme lui avait offert comme cadeau de Noël. Elle l’avait volé chez Raffin où elle était caissière à temps partiel juste pour se payer des frivolités; elle ne manquait de rien, en fait. Volé ou pas, le bouquin était superbe. Il le feuilletait en pensant à sa belle Louise qui était elle aussi repartie vers sa famille l’abandonnant seul avec lui-même. Lothaire était toujours persona non grata dans la famille de Louise, famille aisée et snobinarde, qui acceptait mal que l’une des leurs fréquente un hippie qui n’allait même plus à l’école de surcroît. Comme lui, elle était mineure et devait se plier aux caprices de son père en attendant l’âge de sa majorité qui venait fort commodément de passer à dix-huit ans. Plus que deux ans à attendre.

Lothaire s’était tout de même ménagé un petit réveillon. Pain français, quelques pâtés et fromages, une bouteille de porto d’assez bonne qualité et quatre ou cinq grammes de libanais blond. Il n’attendait plus que minuit vienne et que la forte odeur de tabac se dissipe dans le petit appartement avant de se souhaiter joyeux Noël à lui-même et de passer à table. Il avait rarement revu son père depuis son départ de la maison familiale.

Un disque de James Taylor sur la platine, Lothaire soudainement envahi d’une tristesse profonde, blotti au creux de son divan était tout simplement tombé dans les bras de Morphée avant le grand banquet-solo.

Le suppôt de service cette nuit-là s’emmerdait perché sur le chauffe-eau au fond de la cuisine. Lorsque l’ennui le prenait ainsi il s’amusait à pénétrer les esprits endormis et de faire tourner leurs rêves au noir. Trop facile de tirer une jeune âme, esseulée de surcroît, vers les abysses où se terrent la tristesse et le désespoir. Heureusement, il passait un ange de temps en temps, spécialement dans la nuit de Noël, pour prendre les esprits par la main et les ramener dans la lumière.

Dieu a-t-il donné à chacun de nous un ange gardien?

– Oui, Dieu a donné à chacun de nous un ange gardien, pour nous préserver du mal.

Tout juste avant minuit, des coups dans la porte avaient réveillé brusquement Lothaire. Il s’était précipité le long du corridor. En ouvrant la porte, il avait accueilli une superbe jeune femme et il l’avait reconnue malgré le temps, sa tuque profondément calée sur son front et le foulard qui recouvrait sa bouche. Sylvie était là.

“Qu’est-ce que tu fais icitte? Comment t’as faite pour me trouver? Entre, vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans.”

Après l’avoir laissée se débarrasser de son linge d’hiver couvert de neige et de glace et de lui avoir trouvé des gros bas de laine pour mettre dans ses pieds, Lothaire était aller accrocher tout ça sur la pôle de douche. Elle grelottait. De toute évidence elle traînait dehors depuis un bon bout de temps. Il l’avait installée dans le divan et il était allé lui chercher sa plus chaude couverture et lui avait préparé un bon café.

“Je me suis dit qu’il devait pas en avoir beaucoup des Henri-Évariste Santerre à Montréal. Ça m’a pris du temps à allumer, j’ai marché beaucoup. Je suis entrée dans un bar et j’ai demandé un bottin et j’ai fouillé. Ton père m’a dit que tu ne restais plus là puis il m’a donné ton adresse. Il fait dire joyeux Noël, de l’appeler. Toi, je ne t’ai jamais trouvé dans le bottin.”

“Normal, j’en ai pas de téléphone.”

Lothaire était rien de moins qu’ébaubi. Sa belle anémone des bois avait grandi en grâce et en beauté et se promenait désormais dans un superbe corps de jeune femme. Ils avaient longuement bavardé, rattrapé toutes les nouvelles des uns et des autres, remémorés les bons souvenirs et se regardaient maintenant les yeux dans les yeux, alanguis et heureux.

“Fuck, j’avais oublié! Chu donc ben sans dessin. Viens, on va réveillonner!”

Lothaire avait sorti et tranché le beau pain croûté, placé des beaux couverts et les pâtés et les fromages gracieusement disposés sur la petite table de salon et ouvert la bouteille de porto.

“Un toast à nos retrouvailles!”

Après les bombances, les cousins heureux avaient fumé le libanais blond en finissant tranquillement la bouteille de porto et en placotant. Lothaire avait bien senti que Sylvie n’en était pas à sa première fumerie. Les yeux brillants ils se dévoraient du regard encore et encore. Elle était le plus beau cadeau de Noël qu’il pouvait espérer, et lui était le sien. Après un moment, Sylvie avait parlé de son autobus aux aurores le lendemain matin, et de sa mère Olive, disait-elle, qui devait se morfondre seule avec ses deux petits frères. C’était la première fois qu’elles n’étaient pas ensemble à Noël.

“On se fais-tu une grosse pile de couvertures et de manteaux sur ton lit et on va se coller en-dessous pour dormir un peu?” avait-elle proposé bien candidement avec un sourire à faire dégeler un iceberg. “On boudera quand même pas notre plaisir, pour les fois qu’on se voit!” avait-elle ajouté. Sur ce, on frappait encore à la porte. Lothaire se demandait bien lequel de ses amis s’était évadé d’un ennuyeux party de famille et était simplement revenu gâcher sa soirée de retrouvailles. Pour une rare fois, il n’aurait pas voulu que ce soit sa belle Louise qui lui fasse une surprise. Il était allé ouvrir pendant que Sylvie organisait l’installation dans la chambre de son cousin. Lothaire n’avait eu que le temps de voir la grosse face rouge et l’énorme poing brandi, d’entendre la grosse voix qui criait :

“Ah ben, toé, mon p’tit tabarnak!”

Puis, black-out.

***

Depuis le temps, elle s’y était fait et elle n’avait pas froid aux yeux. Rosaire ne comprenait rien, ni du cul ni de la tête et elle le détestait. On ne négocie pas avec les saoulons. Elle avait scanné rapidement les lieux du regard et aperçu une espèce de tête en plâtre qu’elle avait agrippée solidement par le cou. Lorsque Rosaire s’est présenté dans le cadre de la porte de chambre, elle l’attendait. Elle s’était élancée de toutes ses forces et lui avait égrené le bel apollon grec dans le front. Le temps que Rosaire reprenne ses esprits, elle l’avait poussaillé jusque sur le balcon et barré la porte derrière lui, même flanqué une chaise sous la poignée, en cas. Il avait probablement décidé de lâcher le morceau parce qu’elle l’avait entendu descendre l’escalier puis, plus rien. Rosaire avait été chanceux qu’elle ne finisse pas jusqu’au bout le mandat qu’elle s’était donnée et ne pousse sa carcasse en bas des marches.

***

Lorsque Lothaire avait repris ses esprits, une douleur lancinante pulsait au rythme de son coeur sur le côté de son visage enflé. Les bleus mauves de l’œdème avaient déjà commencé à descendre sur son œil. Sylvie était assise près de lui sur son lit envahi par tout ce qu’elle avait pu trouver de couvertures et de manteaux. Elle appliquait doucement sur le visage de Lothaire un sac de bleuets congelés qu’elle avait trouvé dans le congélateur du frigo. “Pauvre Lolo”, répétait-elle comme à elle-même lorsqu’il avait repris conscience. Elle lui avait doucement raconté le bout que Lothaire avait loupé. Rosaire était resté pris trois fois dans les neiges du parc ce qui l’avait retardé et s’était cogné le nez sur la porte de Simone Fréchette partie vers les plages de la Floride. Il avait eu le même réflexe que sa fille et l’avait retrouvée ainsi chez Lothaire dans l’espoir de la ramener à sa mère à Val d’Or.

Sylvie avait fouillé dans sa sacoche et en avait sorti deux 222 qu’elle lui avait fait avaler pour passer la douleur. Elle s’était levée près du lit et avait commencé à s’extirper de son jeans moulant. “Là on va se coucher et on va dormir un peu, faut que je sois au terminus Voyageur à 7 heures demain matin, déshabille-toi, je vais t’aider si tu veux, on va se coller.” Lothaire avait été épluché jusqu’à son caleçon de coton et s’était glissé sous le tas de couvertures. Sylvie assise sur le bord du lit en bobettes s’était débarrassée de ses bas et défaisait un à un les boutons de sa blouse. Quand elle s’était tortillée et qu’elle s’en était extraite c’était un superbe corps de femme qui se révélait à lui, Lothaire était bouleversé. La blouse disparue, elle avait pris un temps d’arrêt. Étiré le bras pour fermer la lampe puis Lothaire l’avait nettement entendu dire : “Ah, pis, que le diable l’emporte!” Il avait vu les doigts de Sylvie chercher dans la blancheur de son dos les agrafes de son soutien-gorge qui s’était scindé en deux avant de disparaître par en-avant sur la table de chevet.

Dès qu’il avait entendu l’appel au diable, le suppôt s’était réveillé en sursaut et était passé comme un éclair de son chauffe-eau dans la cuisine vers le bord de la fenêtre de la chambre à coucher. Il avait eu tout juste le temps de zieuter les deux seins bien ronds et bien fermes de Sylvie. Quelle aubaine, pensait-il. Il y a ici un potentiel sans pareil ! Luxure, adultère, inceste. Le maître à son réveil demain matin recevra la plus belle étrenne de Noël, deux anges devenus démons.

Elle s’était littéralement encastrée le long du corps arqué de Lothaire et avait soulevé le haut de son corps et Lothaire avait compris. Il avait passé un bras sous elle comme il le faisait toujours. Sauf qu’il n’avait plus dix ans. Et elle non plus. On aurait pu entendre voler une mouche dans le quatre-et-demi. La température grimpait vitesse grand V.

Sylvie était allée chercher l’autre main de Lothaire et l’avait ramenée entre ses seins où elle la maintenait tendrement mais fermement. On était bien loin des boutons de roses, la chair tendre de sa poitrine était impossible à cacher ou à oublier. Le souffle court, tout le sang du pauvre garçon voulait lui sortir par les blessures infligées par Rosaire. Et en poussant lentement elle avait fini de mouler ses fesses dans le bassin de Lothaire assez pour comprendre que le petit cousin était maintenant un grand garçon.

“Ciboire, Sylvie, c’était pas péché mortel ça? On est encore cousins, non?” avait-il murmuré du bout de la gueule.

Il caressait doucement le bras de Sylvie et le terrible son de craquement d’os brisé lui revenait comme un cauchemar vivant. Dans la respiration saccadée de Sylvie il avait compris qu’elle n’avait jamais oublié la cruelle pénitence de son innocent péché. Mais Lothaire totalement ébaubi ne faisait que faire son farouche. Il retrouvait son paradis perdu, la chaleur de sa peau douce, son Atlantide engloutie sous les couvertures pesantes, le parfum de l’anémone des bois ramassé dans le creux de son cou si doux que son nez retrouvait avec un plaisir évident et toutes les fourmis rouges de l’Abitibi avaient trouvé le moyen de descendre à Montréal malgré la tempête et de pénétrer son pauvre corps qui démangeait et qui brûlait de partout.

“Des petits-cousins seulement, rappelle-toi.” avait répondu Sylvie sur un ton rigolo.

À suivre.

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Chroniques du péché mortel

Première partie

Bourlamaque, Noël 1965.

Cette année-là, il avait plu pendant toute la messe de minuit. Du tonnerre, des éclairs, des bourrasques de vent d’une force inouïe soufflaient sur Lamaque. Situation incongrue parce qu’un froid glacial régnait depuis au moins une semaine sur toute l’Abitibi. La couche de neige durcie qui recouvrait déjà les trottoirs et les rues s’était transformée en véritable patinoire sous la pluie. Au sortir de la messe, les monsieurs et les madames avaient été totalement surpris par la force des vents. Sur la belle glace bleue, les chapeaux partaient au vent et atterrissaient plus loin dans de grandes flaques d’eau, les monsieurs attrapaient leurs madames par les épaules et d’autres moins chanceuses étaient littéralement emportées, qui directement dans les grands cèdres au bout du pallier de l’église St-Joseph, qui au bas des marches le cul à l’eau. Deux enfants, Lothaire et Sylvie pliés en quatre se tenaient à deux mains les côtes endolories par des grands fous rires incontrôlables. Ils pointaient tantôt une pauvre femme ébaubie de se retrouver les deux fesses à l’eau, tantôt les beaux chapeaux du dimanche qui s’envolaient et partaient comme des feuilles à l’automne. Le père de Sylvie était arrivé de nulle part derrière les deux enfants et les avaient attrapés par le cou de ses deux grosses paluches de mineur. Il leur serrait les ouïes allègrement comme on disait à l’époque.

“Vous allez r’rentrer en-dedans vous confesser tout de suite mes deux petites faces laides, vous autres. Voir si on peut rire des grandes personnes de même.”

Mais les frêles épaules des deux enfants étaient bien insuffisantes pour supporter le poids de l’homme qui était particulièrement costaud. Ses deux pieds avaient levé par en avant et l’homme était parti par en arrière atterrir les deux fesses à l’eau, les deux pauvres enfants entraînés avec lui dans sa chute.

Un grand silence de plomb, le temps de réaliser que personne n’était blessé, puis de la grosse voix de ténor de l’oncle Rosaire, le père de Sylvie, un grand “Tabarnak de câlisss!” avait résonné dans la nuit de Noël. Les deux enfants stoïques regardaient l’homme, terrifiés. Puis, hésitant, Lothaire lui avait demandé sur le plus respectueux des tons : “Tu vas-tu venir à la confesse avec nous autres, mon oncle Rosaire?”, redonnant vie au concert de grands fous rires, contagieux et généralisés cette fois-ci. Devant l’unanimité de la bonne humeur, l’oncle Rosaire avait ri lui aussi du bout de la gueule mais Lothaire avait nettement senti s’abattre sur lui son regard de côté, hypocrite, frustré et menaçant.

***

“Vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans. Allez toute mettre vos bottes dans le bain, les hommes vos manteaux dans le garde-robe, les femmes sur mon lit.”

Peu importe où se passaient les festivités, ces consignes étaient partout pareilles. Les familles étaient nombreuses et à Noël, ça fêtait fort. Lothaire avait tout juste dix ans et Sylvie, sa cousine, venait d’avoir onze ans. En réalité, Sylvie n’était pas tout à fait la cousine de Lothaire. Olive, la mère de Sylvie était la plus vieille du plus vieux des frères de son père et Olive était la cousine propre de Lothaire, sa fille Sylvie devenait donc sa petite-cousine. Des choses qui arrivaient souvent avec les grosses familles. Dans toutes les fêtes de famille, Lothaire et Sylvie étaient néanmoins inséparables et se considéraient cousin-cousine.

À Noël, on baissait le chauffage parce qu’on savait que ça allait chauffer. Tout ce beau monde-là dans la maison, le four et les quatre ronds de poêle qui ne dérougissaient jamais et aussi la boisson qui coulait à flots et venait réchauffer les buveurs quelquefois bien davantage que la couronne en demande. En général, les femmes se tenaient dans la cuisine, les hommes dans le salon et les enfants, une fois la folie des cadeaux passée, partaient jouer dans la cave avec leurs nouvelles bébelles. Lothaire préférait de loin s’amuser ou jaser longuement avec sa cousine, en retrait des autres. Du plus lointain Noël qu’il pouvait se rappeler, sa cousine Sylvie était tout près de lui ou elle le gardait à l’œil en tout temps comme un ange gardien. Et avec les années, l’écart d’âge entre eux avait fini par s’amincir comme une peau de chagrin.

Les frères et les cousins, survoltés à cette heure inhabituelle de la nuit perdaient généralement leur génie et inventaient des jeux de plus en plus nuls et désagréables au goût de Lothaire qui était plutôt intello et fluet. Dans les souvenirs de Lothaire, toutes ces longues veillées de Noël finissaient toujours de la même façon. Sylvie le délivrait des jeux débiles des garçons de la famille. Elle le prenait par la main et l’attirait avec elle à l’étage où en catimini ils rejoignaient tous deux la chambre où étaient empilés les manteaux de matantes. Ils fermaient doucement la porte derrière eux et se déshabillaient sans faire de bruit ne gardant que leurs petites culottes puis ils s’enfouissaient sous l’énorme tas de manteaux.

Le paradis perdu enfin retrouvé. Un calme si doux, loin des espiègleries des garçons, une autre planète totalement. Une Atlantide de béatitude engloutie sous l’océan fourrures de renard, de vison ou de mouton rasé court, les doublures de soie aux odeurs de muguet et de lilas qui glissaient suavement sur leurs corps, leur poids comme une caresse, les beaux foulards angora et les gros manchons à poil long comme oreillers. Le silence enfin. La sainte paix. Et la douceur et la chaleur, la chaleur du corps de Sylvie contre le sien, qu’il tenait devant lui, enroulé dans ses bras, un parfum de petite fille divin qui se concentrait dans son cou là où Lothaire plantait son nez, probablement rien qu’une savonnette bon marché de l’épicerie, son odeur glorifiée dans le flou des souvenirs. Ils s’endormaient ainsi comme des anges. Puis aux petites heures, une matante qui soulevait brusquement son manteau les réveillait bête. Aussi surprise que les deux enfants elle s’écriait tout attendrie, comme si elle venait de trouver une portée de bébés chats : “Venez voir ça. Sont tellement mignons! Germaine, apporte ton Kodak, ça vaut la peine!”

***

Ce Noël-là, Lothaire avait ressenti comme une petite gêne lorsque Sylvie ne semblait pas vraiment empressée de se dévêtir et de gagner leur cachette. Sylvie s’était assise sur le bord du lit. Il s’était assis lui aussi près d’elle. Un moment étrange qui avait mis Lothaire tout à l’envers. Leurs yeux qui s’étaient maintenant faits à la pénombre, ils s’observaient l’un et l’autre, insécures. Lothaire avait toujours vu sa cousine Sylvie comme une fleur. Sylvie en botanique, c’était aussi une fleur sylvestre, l’anémone des bois, lui avait-il une fois expliqué. Un grand fouet mais avec une belle fleur blanche et rose tout en haut de la tige. Cette nuit-là la belle fleur était toujours là mais son grand fouet avait commencé à se transformer. Les hanches de Sylvie avaient commencé à s’arrondir, il l’avait bien senti lorsqu’il avait déposé sa main sur sa cuisse déjà plus charnue que le Noël d’avant. Elle rougissait à rien. Des petits seins qu’elle dissimulait du mieux qu’elle pouvait avaient éclos sur sa poitrine comme deux boutons de rose au printemps. Ils s’étaient longuement regardés dans les yeux en silence, hésitants. Il aurait été cruel pour rien de bouder un bonheur qui durait depuis si longtemps.

“Que le diable l’emporte!” s’était-elle dit tout bas comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même. Puis elle avait lentement commencé à se dévêtir et il avait fait comme elle. Lothaire avait déjà commencé à leur creuser un nid dans la montagne de fourrures et Sylvie, encore assise de dos sur le bord du lit ne portait plus que sa petite culotte et une camisole de coton blanc. “Que le diable l’emporte!”, avait-il cru l’entendre dire encore une fois. Lothaire regardait les deux mains de Sylvie apparaître de chaque côté d’elle en bas sur ses hanches, agripper les bords de la camisole, la hisser lentement par-dessus sa tête révélant pour un bref moment la blancheur de son dos avant que la longue chevelure ne s’y redépose. Puis, à la vitesse de l’éclair pour qu’il ne voie rien de sa poitrine, elle l’avait rejoint dans la chaleur de leur nid et s’était lovée devant son cousin comme elle le faisait toujours. Lothaire, embarrassé, ne savait plus quoi faire de ses mains. Elle s’était soulevée pour lui donner une chance de passer son bras sous elle comme il le faisait toujours. Puis elle a attrapé son autre main et l’avait guidée sur le devant de son corps où elle l’avait tenue tout contre elle, immobile. Bien centrée entre ses deux petits boutons de rose pour éviter que les mains de Lothaire ne les découvrent.

Trois cent anges auraient joué du luth à pleine tête dans leur paradis secret qu’ils se seraient quand même endormis, confortés dans la chaleur de leur innocent bonheur retrouvé.

***

Henri Richard serait-il un meilleur joueur de hockey que son célèbre grand frère? Les bleus vont-ils débarquer les rouges aux prochaines élections? Marilyne Monroe était-elle plus sexy que Mae West? Est-ce que la mine Lamaque va slaquer ou engager cette année?

La boisson aidant, tout devenait prétexte aux engueulades les plus épiques dans le salon où les hommes trinquaient allègrement. Et plus la nuit avançait, pire c’était. Rosaire Sévigny n’était pas un Santerre, il en avait épousé une, certes, mais il était ici en pays de Santerre, entouré de Santerre dans le grand salon. Et les Santerre s’amusaient ferme à le faire damner, lui qui était particulièrement susceptible et n’était pas reconnu pour avoir très bon caractère. Généralement les choses ne dégénéraient pas suffisamment pour que les hommes en viennent aux coups, mais pas loin. On savait assez bien doser l’endêvage. Rosaire particulièrement allumé et frustré par une attaque concertée des Santerre avait soudainement peine à se contenir. La famille de pince-sans-rire, l’alcool aidant, avait poussé la note au-delà de la patience de Rosaire qui avait maintenant la mèche particulièrement courte. Les baves chaudes lui montaient dans la gorge, le sang lui montait au visage et le ton montait à propos de n’importe quoi, une insignifiance, une stupide argumentation qui s’était mise à déraper désagréablement même si plus personne ne se rappelait le fin mot de l’histoire. C’était généralement à ce moment-là que les femmes, alertées pas les hauts cris, traversaient de la cuisine au salon et tentaient tant bien que mal de calmer les esprits. C’était au tour d’Olive ce soir-là d’essayer de calmer son Rosaire avec toutes les ruses de sioux qu’une bonne épouse d’homme en boisson devait savoir maîtriser.

“Olive, tabarnak, asseye pas. Habille les deux petits sans les réveiller, je m’occupe de Sylvie. On décâlisse d’icitte.”

”Sylvie, viens t’en tussuite, as-tu compris? Ces hosties de frères Santerre-là, ch’pus capable. On dirait qu’ils connaissent toute, eux autres. Ousqu’elle est, elle, encore?”, gueulait-il à pleins poumons. ”Sylvie, estie !”

“Va voir dans’chambre à Germaine ent’sours des manteaux, à doit être là”, avait répondu Olive.

***

La porte de la chambre à Germaine ouvrait maintenant des deux bords tellement Rosaire était rentré dedans avec force. Olive le suivait derrière et lui hurlait de se calmer, de prendre sur lui. Les manteaux de matantes volaient de tous bords, de tous côtés, renversant les lampes et les bibelots qui frappaient les murs avec fracas. Les enfants avaient été surpris par la violence du réveil, d’abord frappés d’apoplexie dans leur quasi nudité, leurs corps tremblaient maintenant autant du froid soudain que mus par une terreur sans nom.

“Ah ben mon p’tit tabarnak, toé ! Tu le savais-tu que c’est péché mortel de coucher avec sa cousine? As-tu été élevé dans un bordel toé, ciboire? Ça donne rien que des enfants infirmes pis mongols fourrer sa propre cousine. PÉCHÉ MORTEL, tu sais-tu ce que ça veut dire PÉCHÉ MORTEL, calvaire!”

Les postillons de Rosaire ou les chutes Niagara c’était pareil sauf en bave, ses yeux étaient revirés par en-dedans, des veines gonflées mauves dans sa grosse face rouge. Olive son épouse pleurait derrière, impuissante. Il avait agrippé le bras de Sylvie dans sa grosse main de mineur et l’avait sauvagement tirée du lit avec une force telle qu’elle avait presque frappé la lampe du plafond dans son envol vers un atterrissage forcé sur le parquet de bois. Elle n’avait jamais touché au matelas.

“Habille-toé, ça presse, sacrament.”

Quand la petite s’était penchée pour ramasser ses vêtements, une ruade de claques sur les fesses avait résonné à travers les cris de douleur de Sylvie et les pleurs de sa mère, la petite projetée au sol sous la force des coups. Les femmes ramassées en troupeau compact dans le corridor à épier la scène se gardaient silencieusement une petite gêne comme il était coutume de le faire dans ces circonstances-là.

Le suppôt de Satan assis calmement sur le gros calorifère d’acier au pied du lit attendait bien patiemment une âme à ramener en étrenne à son maître. Dans le petit catéchisme de l’école que Lothaire et les enfants devaient mémoriser par coeur, questions en rose et réponses en bleu.

Qu’est-ce que le péché mortel?

Le péché mortel est un acte si vil qu’il coupe totalement celui qui le commet de la grâce divine, plaçant ainsi l’âme en état de mort spirituelle, séparée de Dieu jusqu’au jugement dernier.

Pour les enfants qu’on éduquait avec une bonne dose de peur : la crainte ultime, l’effroi de leurs jeunes esprits, l’essence de tous les cauchemars et de toutes les terreurs nocturnes. Où se cachait donc le péché mortel? Dans le doux parfum d’anémone des bois qui se terrait au creux du cou de Sylvie ou dans les écumes de bave et l’haleine d’alcool pourri de Rosaire? Dans la douce et chaude étreinte de Sylvie ou dans la violence qui possédait son père? Avec laquelle de toutes ces âmes le suppôt repartirait-il, la sienne?, se demandait Lothaire. Pourquoi alors l’ivrogne enragé ne corrigeait-il pas Lothaire au lieu de sa fille? Lothaire sous le coup d’un bouleversement profond essayait de penser vite, le suppôt s’était déjà relevé sur ses courtes pattes et sa grosse face rouge souriait.

Lorsque dans leur paradis ravagé sa cousine avait été sauvagement arrachée de son étreinte par son père déchaîné, Lothaire avait clairement entendu le son.

Le craquement sinistre de l’humérus de Sylvie qui se fracturait en deux.

À suivre

Le Flying Bum

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La suite ici.  

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Bande passante, passe bandante

Hier soir le porto était bon, moi, totalement bon à rien. Tiens, j’appelle une ex-flamme même si le mélange ex et porto n’est pas toujours une si bonne idée quand j’y repense. Je lui dis que même si je ne me rappelle plus très bien de son joli minois (et même de son nom, elle est listée dans mon bottin sous Douce 1997-1999), je n’en suis pas moins encore fou d’elle. Pourquoi, Douce, tu ne me donnerais pas une autre chance?

Je lui brode toute une romance à propos de combien la vie était meilleure avec elle que sans. Que si j’avais eu une fille, c’est une fille comme elle que j’aurais voulu. Elle m’écoute ébaubie, on dirait bien qu’elle ne sait aucunement avec qui elle parle. Tu te souviens du soir qu’on a vidé tout le mini-bar et qu’on ne souvenait même plus dans quel hôtel ou même dans quelle ville on était le lendemain? Ni où pouvaient être passés mes vêtements – Ah woin. Ça a dû être bien malaisant pour toi – qu’elle me répond sur un ton presqu’intéressé, aussi poli que sarcastique. Jusqu’à ce que je lui dise, éclair de génie, je pense que Fourré – c’est comme ça que j’appelle mon furet – Fourré aussi s’ennuie de toi,

Fourré n’est plus pareil depuis que tu n’es plus là.

Et sa voix prend vie tout d’un coup, Aaaah, c’est toi, ça: celui avec un stupide furet!

Bien sûr que c’est moi, qui d’autre (je pense qu’il y a beaucoup plus de choses à dire sur moi que la nature de mon animal de compagnie, que je ne suis pas celui avec un stupide furet autant que ce bel homme de grande classe qui possède énormément de belles qualités ET un furet. Je lui demande, si tu ne savais pas que c’était moi, à qui est-ce que tu pensais parler alors?

Un gars de Bell, ; il l’appelle tous les soirs environ à cette heure-là pour tenter lui aussi de récupérer Douce. Elle a annulé son abonnement il y a des années de cela (à peu près au même moment où elle m’avait évincé de chez elle quand j’y repense) et le type est apparemment beaucoup plus désespéré que moi de la récupérer. Une tache. En fait, hier soir encore, Kevin du département de la rétention de la clientèle lui récitait théâtralement des vers de Rimbaud en alternance avec une étude comparative de Protégez-Vous! vantant l’amélioration sans pareille de la fiabilité de son réseau et de sa grosse bande passante, les deux récités avec la même innocence attachante.

J’ai le goût de crier, là. C’EST QUI, ÇA, KEVIN ?! Mais elle venait tout juste de m’expliquer c’était qui. Porto, porto. Si tu n’en veux pas de sa grosse panse bandante, pourquoi tu passes des heures au téléphone avec lui?

Elle me dit que c’est bon de se sentir désirée à l’occasion, même par un vendeur de bande passante et, pour être totalement honnête, ses affaires ne volaient pas tellement plus haut que les miennes. Elle avait pensé que si elle annulait son abonnement chez Bell ça changerait tout – avoir une plus grosse bande, meilleur marché, plus fiable avec moins de chichis bureaucratiques l’emporterait, finalement, au sommet de sa vie adulte enfin libérée, qu’elle se sentirait loin de son sentiment d’être une éternelle payeuse de comptes, besogneuse de 9 à 5 et débarrassée des publicités télévisées stupides où on voit des femmes tout à fait souriantes et heureuses de travailler et de payer des comptes, miraculeusement exemptées de ces corvées plébéiennes et elles peuvent enfin s’adonner à toutes ces bonnes bières suintantes et ces shampooings miraculeux qui vous donnent une souple chevelure de princesse devant qui tout quidam qui se respecte sécrète des quantités de bave –mais canceller Bell n’a aucunement soulagé ses angoisses.

La cerise là-dessus, Bell a le monopole dans son bloc de condos. Alors la seule façon de s’offrir une bande passante, c’est de se réabonner à Bell ou de voler le signal à des voisins mais tous ces cons ont des bandes protégées. Ils ont tous ce petit système ingénieux à base de mots de passe qui nous souffle à l’oreille –Je sais que tu veux me voler mon signal, dégénérée que tu es, mais je ne te laisserai pas faire–  et après elle se ramasse à essayer de deviner leur foutu mot de passe –ce qui constitue un excès de confiance en ses dons divinatoires mais encore un forme pathétique de désespoir profond– et quand tu en essaies un sans succès, l’image vibre sur l’écran un bref instant puis repasse au flou. Et, oui, il y a toujours un con qui utilise une énormité comme mot de passe –tu veux même pas le savoir– et puis zut je te le dis : SuceMaMégabite mais toutes les fois que je lui chipe sa bande, je n’y trouve que des canals-culs horribles qui me donnent l’impression d’être complice de viols en série. Elle sent sa télé sucer sa mégabite et elle est convaincue qu’il sait –IL étant le gars de l’appartement 5– qui zieute toujours ses sous-vêtements goulument quand elle les sort de la sécheuse dans la buanderie de l’étage. Pervers…

Mais sa gueule est en feu! Je mets mon téléphone en mode mains libres et je me tape les joues pour rester concentré mais du même souffle je me sers un autre porto dans une longue flûte à bière.

… dégoûtant mais aussi un débile mental profond parce que tout le monde sait ça qu’un sous-vêtement même lorsqu’étalé au vu et au su de tous n’est finalement qu’une vague représentation désincarnée d’une partie du corps (ça réfère à une partie du corps sans en être vraiment une) mais dans le cas qui nous préoccupe, placés bien à l’abri du regard (bien pliés et empilés bien droit dans mon panier à linge) ils sont alors totalement dépossédés de toute symbolique sexuelle ou de la moindre référence à toute partie d’un corps de femme. Il lorgne quoi alors ce salaud? – en plus il a séparé la bande de l’internet de celle de la télé et je ne peux pas me brancher dessus. Je dois me rendre au coffee-shop pour aller sur l’internet et je te jure que pas un seul coffee-shop à des milles à la ronde ne sert un café digne de ce nom – C’est pas triste ça, quand tu y penses?

Rien qu’à mentionner un café pas buvable, haut-le-coeur, j’ai des baves chaudes qui me montent à la gorge. Je siffle une bonne lampée de porto pour stopper le geyser qui veut sortir.

Les propriétaires le savent-ils que leurs employés sont incapables de préparer un café digne de ce nom? Ou s’ils s’en foutent comme de leur première bobette? Ça ou ils ont un café à peu près buvable mais leur internet va et vient comme des marées poussées et tirées par une lune furieuse et capricieuse et que le signal dure juste assez longtemps pour compléter un formulaire de demande d’emploi en ligne mais jamais assez longtemps pour se rendre au bouton SOUMETTRE et une roue quelconque se met à tournailler et tournailler sans jamais que le MERCI D’AVOIR SOUMIS VOTRE CANDIDATURE n’apparaisse et cette éternelle roue qui tourne sans fin ne fait que vous rappeler la misérabilité de votre pitoyable existence.

Elle semble prête à y mettre fin. Succomber aux avances de Kevin du service de la rétention et ses arguments mielleux qui viendrait la prendre par la main et la guider patiemment à travers des pages et des pages de conditions verbeuses écrites en caractères minuscules et y déterrer les frais cachés tapis dans leur ombrage prêts à nous sauter direct dans le porte-monnaie.

Fourré! Non! (que je dis à mon furet qui vient de plonger dans une craque du divan à la chasse aux détritus quelconques) Et à mon ex, je dis, alors si tu succombes aux avances de Kevin, serais-tu prête à revenir vers moi aussi? Elle fait une petite pause – et si je me rappelais son visage je l’imaginerais soudainement frippé par l’ébaubissement et le doute – puis elle me demande, ouin, pis quelle grosseur de bande pourrais-tu m’offrir?

La tête un peu branlante, je scanne mon condo à la recherche d’une ferme de serveurs énormes ou d’une prise internet double que j’aurais oubliée quelque part. . . non, rien, mais cela ne me décourage aucunement, j’ai tellement à offrir! Je descends sur mes genoux (je lutte avec Fourré, on se dispute une crotte de fromage si vieille que je sens une urgente envie de la soumettre à un test de carbone-14) et je lui dis Douce, je n’ai pas de panse bandante à t’offrir, seulement tout mon coeur! Je suis en manque de bande mais plein à ras bord d’amour brûlant!

Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une relation mutuellement exclusive, si c’est de ça que tu parles? s’exclame-t-elle du tac au tac (sous son argument strident qui me griche dans les oreilles je me demande si je n’ai pas erré et que ce serait plutôt avec Minou 2001-2003 que je serais amoureux fou). Pourquoi je devrais choisir entre l’amour et la bande passante? T’es tellement fuck’n cynique! Ça ne me surprend guère que je t’aie foutu à la porte.

Elle raccroche.

Elle rappelle tout de suite. Désolée, dit-elle, j’ai raccroché accidentellement. De quoi on parlait, au juste? Ah oui, pourquoi je t’ai foutu là, ce cynisme! Et aussi ce furet! Ça pue un furet. Et pas rien que parce que tu es un grand garçon maintenant et que tu vis encore seul, avec un furet. Je parle de ce furet en particulier, Fourré, qui est une merde comparé à tout autre furet, quelle femme qui se respecte voudrait Fourré dans ses pattes?

Oh, porto, ça presse, je suis en mode défensif pas à peu près. Fourré m’a toujours accompagné à travers les hauts et les bas de l’existence, mais je vois qu’il est descendu du divan et qu’il se masturbe frénétiquement avec le pied gauche de ma paire de chaussures qui traînait sous la table du salon, les yeux grand ouverts de surcroît. Au moins s’il fermait les yeux je pourrais croire qu’il s’imagine être monté sur la femelle de ses fantasmes (ou de tout autre genre susceptible de l’exciter), et j’aurais alors la plus grande sympathie pour la pauvre bête. Mais non. Son déficit d’affection le porte aux pires démonstrations de lubricité et force m’est-il d’admettre, vu ses yeux ouverts, que la chaussure somme toute banale et d’une propreté douteuse (s’il faut admettre tous mes petits secrets) ou à le regarder aller il est tout occupé à résoudre passionnément son petit manque d’affection amplement satisfait de sa partenaire ce qui rend pour moi tout à fait compliqué de réfuter avec la moindre conviction les mots de Douce qui vient d’affirmer que Fourré est une merde. Ne le sommes-nous pas tous dans une moindre mesure? allais-je ajouter mais la ligne était morte tout d’un coup. Et cette fois, pour de bon.

Je ne peux plus accuser le porto de tous les maux. Outre un sentiment d’ivresse, travaillent maintenant en complémentarité pour faire de moi un être misérable : la migraine, l’épuisement, la dépression et un coeur brisé. Je me lève et je vais chercher une autre bouteille de porto.

Je reviens m’écraser mais Fourré a volé ma place au chaud sur le divan et semble raide mort, il ronfle dans un profond sommeil post-orgasmique. Plus rien à tirer de lui pour ce soir. Amer et avec un sentiment de rejet indéniable, hésitant ne sachant plus où m’asseoir (mon divan est comme une plage de jouets de furet à marée basse), je compose le seul numéro où je suis convaincu qu’une voix bienveillante me répondra : Service de rétention de la clientèle de Bell.

Comment est-ce que je peux vous aider ce soir? La voie robotique est si douce à mon oreille que je sens presque ses deux mains chaudes et douces passer sur mes joues. Je lui demande de parler à une personne du service de la rétention. Elle me répond. Désolée, je n’ai pas bien compris votre requête, que voulez-vous dire exactement? Et la douceur de la voix vient de tourner au vinaigre; même cette foutue robote ne me comprend pas.

Une épaisse bile remonte et je m’emporte quelque peu.

JE VEUX TOUT CANCELLER TABARNAK, INTERNET, TÉLÉVISION, CELLULAIRE, TOUTE! DÉBARRASSEZ-MOI DE TOUT ÇA! JE NE VEUX PLUS AUCUN FIL NI AUCUNE ONDE QUI ME RATTACHE À VOTRE MONDE SANS DIEU NI LOI OÙ TOUS LES DIABLES DE L’ENFER DOMINENT SANS PITIÉ LA MASSE DE CRÉTINS SOUMIS ET JE VEUX RÉCUPÉRER MON DÉPÔT!

Sur le divan, Bougé n’a même pas fourré un peu.

Un lointain son de couinage comme un ordinateur qui retrouve lentement ses esprits, se recalcule une stratégie, un son comme une chicane de couple d’écureuils dans les dessins animés du samedi matin.

Ok, dit la voix redevenue toute douce, laissez-moi vous aider. Écoutez attentivement parce que nos stratégies de rétention ont été récemment mises à jour.

Si vous désirez engueuler quelqu’un jusqu’à ce que votre angoisse diminue : Appuyez sur le 1   

Si vous êtes actuellement en furie contre l’économie, la pandémie, la température ou que vous êtes en peine d’amour et que vous considérez Bell comme responsable de tous vos malheurs : Appuyez sur le 2

Si vous voulez nous entendre vous supplier de ne pas nous claquer la ligne au nez : Faites le 3

Si vous voulez vous sentir inconditionnellement aimé et passionément désiré : Appuyez sur le 4

Elle me le dira pas deux fois, quatre.

Maudit porto.

Flying Bum

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Grève bleue

Comme la sirène un jour rêvée

Lascive sur un lointain rocher

Une mer se déverse sous ses yeux

Une rivière s’affole entre nous deux.

Si je lui lançais mes plus beaux galets

Bondir sur le sommet des remous

À mi-chemin s’y perdraient à jamais

Dans le tumulte des courants fous.

Sur un batelet de fortune

Je m’embarquerais hardiment

Sans commisération aucune

Le roc cruel percerait son flanc.

Si je plongeais tête première

Des beaux galets plein mon sac

La rivière se ferait démoniaque

M’inviterait à l’ultime prière.

Je tournerais le dos au grand remous

Elle verrait sa morsure dans mon cou.

Sur sa rive elle se languirait

Adieu tous les beaux galets.

Comme on dépose les armes

J’irais les offrir à l’humus des bois.

Sur la grève d’une rivière de larmes

Vaincu, je ne reviendrais pas.

Flying Bum

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Le trou de la fille

À ne pas confondre. Je ne sais pas pour les autres coins de la planète ronde mais chez nous à peu près toutes les grottes s’appellent le trou de la fée. J’ai eu la grâce de visiter le trou de la fille. Même pas cent pieds carrés, six cent pieds cube si on compte le plafond à six pieds du sol, creusés par un propriétaire besogneux en-dessous d’un triplex presque centenaire, une porte défoncée à travers une fondation pierre sur pierre du début du siècle, une fenêtre grande comme une feuille format lettre et voilà un trou devenu logement.

Un trou vraiment trop petit, mais on s’en foutait. Elle s’en foutait parce qu’elle se sentait bien dans une petite place, sécure. Si elle avait été un animal, elle aurait été ce genre d’animal qui vit dans une coquille et moi son petit chien, du moment qu’elle me faisait une petite place au chaud dans son trou. On s’en foutait carrément de vivre dans une version glorifiée de la grotte humide et de se laver à l’eau tiède dans une douche de tôle si étroite qu’on frappait les cloisons au moindre mouvement et que ça faisait bong! bong!

L’eau qui venait sans pression d’un minuscule pommeau posé au mur nous arrivait quelque part entre le menton et les mamelons. Impossible de se rincer la raie du cul là-dedans.

Le matin lorsque le soleil nous éclaboussait à travers la fenêtre grande comme une feuille mobile, elle nous faisait du café dans son bodum, elle allumait son boom-box et Jean-Pierre Ferland dans sa cassette quatre-pistes venait déjeuner avec nous. Elle ouvrait la seule porte qui donnait sur le boulevard et de notre situation on voyait les pieds des passants là-haut sur le trottoir et on se moquait de leurs souliers ou de leurs bas. La chatte du propriétaire qui prenait un bain de soleil sur la marche d’en haut. On jappait pour la faire suer. Elle ne bronchait même plus habituée à nos outrages. Elle savait que ça finissait toujours par des câlins coupables qu’on lui faisait pour se faire pardonner. Et on grignotait un croissant ou deux et on se remettait au lit exulter nos corps en feu parce que c’était samedi et que nos corps étaient en feu et que la semaine avait été longue.

Les jours où je venais la rejoindre après le boulot empestant l’imprimerie, elle m’attendait assise dans les marches. Quelquefois, je lui rapportais des bagels. Les jours fastes, avec des câpres, du fromage en crème et du saumon fumé. À la brunante, avant la fermeture des magasins, nous allions marcher sur la rue Masson en se moquant des petits couples habillés pareil en blanc ou en jaune canari ou des grosses madames en short et en tube-top en ratine avec des bas de nylon et des talons hauts. On essayait d’imaginer quelle sorte de vie animait ces tristes personnages. Où allaient-ils? De quoi se sauvaient-ils? Chacun son histoire. On marchait jusqu’au chic bar salon La Paz où on s’installait à la terrasse et on sifflait des grands verres de rosé à deux pour une piastre et demi.

On rentrait dans son trou où on grignotait des bouibouis de chambreurs assis sur un divan bancal, le bon manger coûte cher, comme la viande à chien. On finissait par jaser de nos maisons d’enfant, de nos familles sans jamais oh grand jamais qu’il soit question qu’on y retourne un jour. On finissait par se coucher sur le dos et on essayait de voir les étoiles à travers la fenêtre ridicule et l’atmosphère pollué du boulevard. On fumait du haschich. Elle rallumait le boom-box et la belle voix de Jean-Pierre Ferland nous invitait à faire du feu dans la cheminée et nous réalisions avec des sentiments ambigus que c’était ça chez nous maintenant. Tout le reste était derrière nous. Et parfois on s’endormait là-dessus, tout habillés par-dessus les couvertures.

Et aux premières lueurs du matin dans le trou de la fille, tout recommençait, pareil. Elle se réchauffait blottie contre moi. Elle était toujours aussi fabuleuse, la fille.

Flying Bum

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Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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Invisible

Dans les sombres ombres en camaïeu

La nuit derrière chacun des troncs noirs

Les lucioles deux par deux se font éclats de feu

Au coin des yeux que les miens ne peuvent pas voir

Les vertes mousses des bois

Portent les marques de ton passage

S’y incrustent en vain tous mes pas

Ta course devant, un éternel mirage

Un vent fou s’empale aux branches nues

Me souffle à l’oreille des rimes sans voix

Des timbres, des tons, chansons méconnues

Émergent floues du plus profond des bois

Des verbes lancés comme autant de pierres

Sur ma vieille carcasse déjà morte à terre

Jamais ne sera venue d’image assez claire

Pour lier toute ton âme à tes chairs

Flying Bum

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Suffit d’un caillou

Suffit d’un caillou, tout petit bijou

Par la chance posé sur la route à mes pieds

Pour un infime moment plier le genou

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

hwT

Suffit d’un caillou, une minute perdue

Sur la route devant souffle un nouveau vent

La vérité crue soudain perd l’absolu

Un destin se raconte et sa route reprend

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Suffit d’un caillou, qu’au loin sur le chemin

Du joyeux traînard se présentent au regard

Imprévus et divins deux yeux dans les siens

Pour quelques secondes volées au hasard

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Suffit d’un caillou, qu’une flamme s’allume

Les sens se dédisent les corps s’embalourdisent

Les coeurs se fondent dans le blanc d’une brume

Minute exquise deux âmes s’emparadisent

TautLimpingKinkajou-size_restricted

Suffit d’un caillou, suffit qu’il soit là

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

Parmi dix, cent, mille, parmi tout un tas

À mes pieds jamais le tien ne se sera déposé

Flying Bum

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Horreur sans plomb

En ville, je me sentais déjà pourchassé. Chassé, même. Je voyais clairement des silhouettes dans la nuit appuyées innocemment sur les poteaux des lumières de rue qui m’observaient, détournant leur regard dès que je m’approchais de la fenêtre. Je vis seul à moins qu’on compte une poignée de poissons rouges ou une vieille chatte à moitié sauvage avec laquelle je co-existe dans une sorte de trève, dans la plus précaire des paix. Elle consent à cesser de me mordre et de me griffer au sang, je la nourris. Nos échanges se résument à cela sauf pour son occasionnelle utilité comme système d’alarme. Écrasé sur le divan avec elle, lisant ou parcourant les infos sur mon téléphone, son oreille se dresse sans apparente raison, son poil s’hérisse sur le bas de son cou qui se dresse soudainement. Alors je me lève, je m’approche de la fenêtre et ils sont là dans leurs longs manteaux gris. Personne ne leur a dit à toutes ces vigies mystérieuses, ces espions d’un maître inconnu, d’abandonner ces longs manteaux gris une fois pour toutes. Ils croient leurrer qui?

Mais une fois que je les ai vus, je ne peux plus arrêter de les voir. Ils ne m’inquiétaient pas toujours outre mesure jusqu’à ce que je découvre qu’ils m’observaient les observer, et la rencontre de nos regards mutuels semaient en moi un sentiment d’angoisse pesant, de danger imminent. Ils savaient que je savais, ce qui voulait dire que les choses allaient prendre une tournure, incessamment. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien attendre sous les lampadaires? Pensent-ils vraiment que leurs longs ombrages suffiraient à modifier mon comportement, mes intentions, contrôler mes allées et venues de la seule crainte qu’ils m’inspirent, de l’idée que je me fais d’eux?

Motivé par la frousse, je fais la seule chose que je suis convaincu qu’ils espèrent de moi. Je disparais.

Longtemps avant qu’ils ne viennent et s’installent partout, j’avais caché ma vieille Austin Marina dans un entrepôt décrépit sous l’overpass Van Horne là où ça coûtait moins cher si on laissait la voiture immobile pour de longues périodes. Les gens en voiture sont désormais mal vus en général. Je ne l’ai pas utilisée depuis l’été, au moins trois-quatre mois que je ne leur avais demandé de me la sortir. Je l’avais repeinte noir mat à l’aérosol pour passer inaperçu de nuit. Toute repeinte en noir, les chromes aussi. À bout de fréon, l’air climatisé ne fonctionne plus, le chauffage ne fonctionne guère mieux, les freins ne sont plus vraiment fiables. Mais je l’aime toujours, plus que la chatte ou qu’un autre humain. Je la vois comme une reflet de moi-même, sombre, toute en courbes, impétueuse, aussi usée que moi. J’ai pris le chat avec moi dans une poche, quelques effets dans un vieux sac à dos, transféré les poissons rouges dans la cuvette et je les ai longuement regardés tourner et tourner vers de nouvelles aventures.

En attendant ma Austin, je regardais les informations télévisées à travers la vitre sale du guichet sur une vieille noir et blanc qui trônait sur une tablette derrière le bureau. Une annonceuse blondasse qui semblait à bout de nerfs sous son maquillage bâclé, son sourire forcé comme une patineuse de fantaisie. Il était question de calamité démographique, immigration nulle, émigration massive, taux de natalité nul, morts prématurées massives. À quand la population zéro?, indiquait l’infographie derrière la speakerine. De plus en plus de gens comme moi fuyaient, incertains de leur statut réel dans ce nouvel ordre strict, affamés de leur liberté d’antan mais angoissés de ne jamais la retrouver nulle part.

Au bulletin local, des histoires inhabituelles. Des animaux errants en détresse partout de par les rues, des morceaux de femmes démembrées éparpillés sur les trottoirs mais aussi un jeune professeur d’université propret avec une boucle violette au cou qui parlait de ses recherches. La speakerine l’écoutait comme si Dieu en personne était venu à son émission.  “Quand le loyer d’un deux-et-demi atteint le salaire annuel moyen du travailleur moyen, alors il ne se trouve plus à sa place dans cette ville.” Pas besoin d’être allé à l’université bien longtemps pour déclarer ces inepties.

Après lui, topo sur la rue, un vieux bougre interrogé déclare que finalement les choses ne seraient pas si pire qu’on le croit. Moins de monde égale moins de trouble, moins de trafic, des files d’attente plus courtes, plus facile de faire régner l’ordre enfin. Puis l’automatisation compense largement, même les balais de rue sont téléguidés maintenant.

Puis un jeune couple qui appuie le vieux bougre, beaucoup plus facile d’avoir des places pour les enfants en garderie et si la demande chute à l’extrême, les prix vont suivre, tout sera meilleur marché. Puis l’intervieweur qui demande : “La pénurie de personnel dans les services de garde et les écoles ne vous inquiète pas?” Une lueur d’angoisse a traversé le regard du jeune couple.

Retour en studio, la speakerine parle de restaurants avec personne dans les cuisines, de gazons hauts comme les foins, des enfants instruits sur un écran dans des écoles sans supervision, les enseignants en fuite. Je commençais à être surpris que le commis de l’entrepôt de voitures soit encore là.

“Tiens tes clés, mec”, dit-il en branlant le porte-clés devant mes yeux. Pendant que j’ouvrais la portière et que je lançais mon bagage sur le siège arrière, il est revenu vers moi. “Quelqu’un est venu l’autre jour et m’a posé des questions à propos de votre Austin Marina, mais je n’aime pas particulièrement les fouineux en chiennes grises, je lui ai dit que je ne savais rien de l’Austin ni de son propriétaire.” Puis il est retourné dans son aquarium. Je l’ai remercié. J’ai ouvert une craque aux fenêtres arrière et j’ai libéré la chatte qui commençait à me grogner des menaces à peine voilées.

Le son du moteur anglais sonnait comme une musique à mes oreilles. En traversant Outremont j’observais les superbes tours à condo qui abritaient des riches. Je les imaginais blottis dans leurs chaudes couettes et je les enviais un peu. Outremont avait fait abattre ou enterrer tous les poteaux de rue. En sortant de la ville, je suis passé devant mon appartement désert et j’ai cru voir deux ou trois longs manteaux gris regarder vers la fenêtre de mon salon en discutant vigoureusement.

Le pont traversé, quelques voitures se sont jointes à la mienne. Travailleurs matinaux, fêtards et fêtardes aux regards de cul qui rentraient se coucher, des fugitifs comme moi fondus discrètement dans l’heure de pointe rachitique. J’ai roulé sur l’autoroute des Laurentides au moins jusqu’à St-Jérôme avant que le paysage ne tourne aux jaunes et aux orangés et que les patrouilles n’apparaissent de chaque côté de la route scannant systématiquement les visages de tous les automobilistes avec leurs pistolets électroniques. Tous les passagers des voitures sur la ligne de gauche semblaient m’observer curieusement à travers les vitres de côté en me doublant.

Au bout de l’autoroute, les voitures se sont mises à se faire plutôt rares, idem pour les patrouilles. Passé Mont-Laurier, j’étais fin seul sur la route. Épuisé. Je suis entré sur une route secondaire puis sur un chemin de pénétration d’une ZEC ou d’une compagnie de bois quelconque et je me suis rangé. J’ai dormi jusqu’à sept heures du soir.

Je me suis réveillé avec une forte odeur d’urine. Merde, la chatte. Je suis descendu lui ouvrir la portière qu’elle aille finir ses besoins dehors. Elle est partie dans le bois comme une bombe. En furie contre elle, je l’ai abandonnée aux coyotes et j’ai repris la route.

Avant le Grand-Remous, le témoin de niveau d’essence s’est allumé. Bref, il me restait suffisamment d’essence pour faire environ une quarantaine de kilomètres encore. Assez pour me rendre au Grand-Remous ou jusqu’au Lac Saguay.

Dans un poste d’essence digne du far-west, j’ai collé la voiture sur l’unique pompe encore ouverte. Je suis descendu de ma Austin et l’air était déjà beaucoup plus frais. J’en ai pris une grande lampée pleins mes poumons et l’air est ressorti en nuage de vapeur. J’ai ouvert le bouchon et inséré le pistolet dedans et le préposé est sorti de son garage. Un grand bonhomme plutôt costaud et mal rasé, coiffé d’un chapeau de laine carreauté rouge et noir avec deux panneaux de feutre qui lui descendaient sur les oreilles. Il pouvait aussi bien avoir 25 ou 40 ans, dur à dire. Il semblait totalement ébaubi de voir retontir un humain, ou une Austin Marina noire mat, va savoir. Il approchait.

“Pas pour toé,” dit-il très calmement mais d’une voix grave et assez forte.

“J’ai de l’argent liquide,” que je lui ai répondu. Généralement ça les calme.

“J’ai dit pas pour toé, quel boutte tu comprends pas,” en souriant de façon étrangement gentille.

Un peu de gazoline était déjà passée par le pistolet mais je ne voulais absolument pas faire d’histoires avec le pompiste. J’ai relâché la poignée du pistolet et j’ai commencé à l’agiter longuement pour ne pas perdre une seule goutte. Le tintement de métal agaçant est venu à bout des nerfs du gros pompiste. Je l’ai senti accélérer le pas derrière moi. J’ai senti son poids sur le sol et son haleine de bœuf dans mon cou. Alors j’ai appuyé de nouveau sur le pistolet pour chaparder le maximun d’essence avant qu’il ne m’interrompe puis j’ai retiré le pistolet de mon réservoir en me retournant vivement. Un grand mouvement des bras. L’essence pissait encore dans le vide formant un grand cercle entre ciel et terre. La crosse du pistolet l’a frappé exactement devant l’oreillette de feutre sur la partie exposée de son crâne. Il a émis un grognement lugubre puis s’est écrasé au sol. J’ai terminé le plein le plus rapidement que je l’ai pu. En sautant dans ma Austin, j’ai bien vu un homme en gris sous le lampadaire de l’enseigne du garage. Nos regards se sont croisés pendant que l’homme tirait une allumette au sol. J’ai vu l’explosion nettement dans mon rétroviseur.

En fonçant vers Val d’Or dans le parc sauvage, la noirceur est tombée raide comme la misère sur le pauvre monde. Y a-t-il seulement encore de la vie de l’autre côté en Abitibi? Devant moi pas de lune, pas une seule étoile, rien. Rien d’autre que deux grands cônes de lumière bleutée émanant des phares de ma vieille Austin Marina qui vont se perdre au loin dans le noir profond de l’asphalte neuve, sans lignes, comme une sombre rivière sinueuse. La lumière est peuplée par une infinité d’insectes et de papillons qui se précipitent sur moi en rafales. Un assaut linéaire et furieux, perpétuellement réalimenté par une source d’insectes apparemment sans fin. Les insectes se jettent sur moi jusqu’à ce que l’essaim réalise, trop tard, que mon pare-brise sera leur tombeau. La radio éteinte, j’entends encore mon coeur battre dans la cabine à travers les tic-tic des mouches contre le pare-brise. Je suis désespérément seul sur la route, aucune voiture ni devant ni dans les rétroviseurs. Noir comme chez le diable. Noir comme dans le cul d’un ours, comme disent les anishnabe.

Je lance le liquide lave-glace pour laver les mouches écrasées puis le pare-brise devient une boue opaque de cadavres de mouches broyées sous le balayage des caoutchoucs. Je suis dans le cul d’un ours. Avant que je n’aie le temps de relancer du liquide, ma Austin frappe un orignal de plein fouet.

Il n’y aura pas de long tunnel de lumière blanche s’ouvrant devant moi, pas d’ascension verticale dans un ciel de bon Dieu ni de film de ma vie à se dérouler devant moi. Au bout de mon sang, l’image pâlit lentement à mesure que mes énergies m’abandonnent et ma carcasse est maintenant démembrée, souffrante et emmêlée dans un amas de chair animale chaude, de verre brisé et de tôle fripée. La lumière jaune et crue de deux lampes de poche me tournoie dans le visage. En plissant des yeux je parviens à apercevoir deux hommes en longs imperméables gris qui m’observent, qui sourient.

Flying Bum

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