La dernière foire

 

Lorsque la nuit tombe sur Malartic, loin des lumières de la ville, tous les cadavres de voiture de la cour à scrap prennent la même couleur gris sombre, comme des centaines de chats gris qui se seraient étendus dans le champ, dans toutes les directions et qui dorment paisiblement. Il vient des nuits sans étoiles et sans lunes, où le seul éclairage vient des essaims de lucioles qui apparaissent aux premières soirées chaudes d’été. Leurs derrières de feu font renaître un bref moment de minuscules auréoles de couleur, celles de la peinture usée des carrosseries qui jonchent le sol, gros Chrysler vert menthe, petite Volkswagen orange, la couleur du tissu élimé de la banquette d’une vieille Cadillac décapotable, là où sont collés l’un contre l’autre deux enfants d’à peine huit ou neuf ans, les yeux partout, ébaubis. Camille, petite fille un peu garçonne, fille de la propriétaire de la cour à scrap, que tous appellent simplement Cam. Et Léon, un petit blond le visage picoté de taches de rousseur dont la famille plutôt pauvre habite Roc d’Or, un squat un peu en-dehors de la ville, passé la cour à scrap. Ces soirs-là, ils y sont toujours sans avoir à s’appeler, s’y donner rendez-vous. Dès que les premières lucioles apparaissent, ils s’y retrouvent. Ils se réchauffent l’un contre l’autre sur la banquette arrière d’un gros décapotable qui sent le chalet abandonné, grignotent quelque ravitaillement rapiné ici ou là, se racontent des peurs ou les pires commérages du moment, s’apprennent à l’occasion, et délicatement, l’un à l’autre les différences fondamentales entre ce qu’est un garçon, ce qu’est une fille. Une amitié profonde qui remonte au berceau, les deux enfants semblent n’afficher leur propre couleur que lorsqu’ils sont un avec l’autre, l’un contre l’autre toujours comme des siamois. Cam et Léon, Caméléons!, leur crie-t-on en s’esclaffant.

Comme le soleil finit de disparaître derrière la ligne d’horizon au fond de la cour à scrap où elle passe ses journées d’été à chercher, à démancher et à rapporter des pièces pour sa mère la patronne, le frère de Camille et ses amis se pointent, à peu près tous gelés comme des balles et en pleine galère. Son frère lui file cinquante balles de la part de sa mère, cinquante balles et un billet d’entrée pour le cirque tout juste débarqué en ville; la mère a parlé d’un spectacle de tigre qui serait une toute nouvelle attraction qu’elle devrait absolument aller voir et je ne sais quoi d’autre. Les mouches à feu s’en donnent à coeur joie alentour et même dans les cadavres de voitures qui jonchent la place et elles donnent un spectacle au moins aussi bon qu’un stupide spectacle de tigre, pense Camille qui a en sainte horreur l’idée qu’on puisse maltraiter des animaux. Cent fois mieux les mouches à feu, spécialement avec la musique d’Esther Phillips qui sort de son vieux boombox. Évidemment Léon va se pointer dans pas long, c’est écrit dans le ciel comme dans le cul des mouches à feu. Camille prendra son billet d’entrée pour elle et le beau cinquante rose fera amplement les frais pour celui de Léon.

Camille et Léon attendent que le flic retienne la ligne de voitures et les laisse traverser à pied la grande route vers le cirque de l’autre côté. La grosse noirceur vient de tomber et tous ces néons et toutes ces fumées de barbecue et les relents excitants des friteuses à beignes, des machines à mousse et l’odeur des cigarettes et des feux de bois, du diésel et des génératrices se pendent aux brumes d’une des rares soirées chaudes et humides de l’été abitibien.

Les phares qui viennent de la grande route projettent de longues ombres mobiles qui circulent et se croisent partout sur les installations du cirque, se faufilent entre les stands de mousse et de queues de castor, la piscine folle du clown Henri, le chapiteau où sont exhibés sans pudeur des pastiches d’atrocités humaines et pas mal toutes les tentes et les manèges, finalement. Une fois traversé le terrain de la foire, le champ derrière où sont disposées comme un vrai capharnaüm les remorques du cirque, où logent tous ces nomades, les Airstream ou les Winnebagos leurs feux ou leurs phares allumés et les feux de camp et les génératrices et tous les Hé, qu’est-ce que vous faites icitte, vous avez pas le droit! et tous les Fuck you! qu’ils font résonner jusqu’à la colline derrière où était la vieille école qui est passée au feu l’hiver dernier, là où on a entrepris de construire un Walmart, parfois ce n’est plus rien que les rires gras des clowns et les bruits de moteurs qu’on peut entendre, en haut de toute cette étrange vie temporaire, sur la colline, on peut entendre le bourdonnement des mouches et les croassements des batraciens et les cris d’oiseaux et si on est vraiment chanceux, le feulement d’un lynx.

Après qu’ils aient tout laissé derrière, la grande route, la foire, le campement et les Fuck you!, Camille et Léon courent.

L’air est pesant et chaud, ça colle à la peau. Léon se débarrasse de sa chemise, la lance dans les airs et hurle comme un loup. Camille fout une grande claque qui résonne sur le ventre nu de Léon. Des générations spontanées de moustiques émergent des flaques d’eau du chantier pour se précipiter sur eux, suivant au nez l’odeur de leurs transpirations. Camille plante les doigts écartés de ses deux mains à travers ses cheveux qu’elle ramène vers l’arrière. Des mèches restent collées à son visage, huileuses et gorgées de sueur.

Ils ont seize ans.

–“Sais-tu quoi, Léon?…” Elle glisse les deux pouces derrière les bretelles spaghetti de son justaucorps. Elle les étire un grand coup et les laisse aller claquer sur sa poitrine. “… j’adore l’été.”

Elle sort un vieux thermos Dunkin Donuts de son sac à dos, un gros vingt-quatre tasses. Elle dévisse la tasse puis le bouchon et prend une gorgée à même le goulot. Un liquide rouge et sirupeux déborde de chaque coin de ses lèvres et coule le long de son cou.

–“Calvaire,” gueule-t-elle, “Je viens de saloper mon fuck’n top.”

–“Je me rappelle de ma première cuite à ça, mais c’était tellement romantique,” que Léon ajoute avec un brin de sarcasme. Il allonge son bras vers le thermos, Camille lui frappe l’épaule d’un bon coup de poing.

–“Ça m’a tout l’air que tu vas être obligée de l’enlever, ton top” dit-il l’œil un peu brillant, comme si c’était la chose la plus intelligente à dire dans les circonstances.

Ce vin aux fruits particulièrement sucré était le hobby du frère de Camille. Une vieille recette de famille. Épais, davantage un sirop de framboises sauvages qu’un vin. Elle en fait gicler un long jet bien droit à travers la craque entre ses deux palettes, directement sur le ventre de Léon. La fin du jet est tombée comme une corde flasque et molle, tombée dans son cou à elle et sur son pauvre justaucorps déjà souillé.

–“T’aimerais trop ça les voir,” qu’elle lui répond en se pinçant les seins comme s’ils étaient des klaxons-poires.

Léon bombe le torse. Son ventre est dur et plat, son nombril en saillie a l’air d’un popcorn collé là. Camille se tient tout près de lui. Dans une direction, ils observent les éclairs de lumière rouge que font les cigarettes des gens qui s’embrassent dans les voitures plus loin. Dans l’autre direction, les lumières des remorques qui s’allument et s’éteignent par moments, les silhouettes sombres des gens du cirque qui animent les murs des roulottes. Ils observent au loin le spectacle de lumières psychédéliques au-dessus du cirque, le Zipper en néons violets, les lumières jaunes de la Fureur du Pharaon, le Marteau et ses faisceaux verts et bleu en alternance et la grande roue qui domine le spectacle dans une orgie de halos bleu-blanc-rouge clignotant en farandole.

Ils sont redescendus s’installer près de la grande roue un moment. Camille s’est offert la totale, une queue de castor avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, du sirop au chocolat et une pluie de grenailles de bonbons de toutes sortes de couleur. Henri le clown assis sur sa chaise au-dessus d’une piscine transparente a crié à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Camille crampée de rire répète à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Une Jeannette en uniforme fait couler le pauvre clown à son premier lancer, les enfants agglutinés devant la piscine se tordent de rire. Léon s’offre une limonade, il en boit la moitié puis il mélange le reste avec le vin aux fruits. Pas tellement bon. Camille se colle serrée contre Léon sur leur banc. Lorsque la Jeannette coule Henri une seconde fois, il lui gueule au micro qu’il irait dire aux petits garçons les plus laids de son école qu’elle avait un kick sur eux.

Dans les chemins boueux couverts de foin entre les stands et les manèges ils se fraient une route dans la foule de familles en meutes serrées, des petits couples habillés pareil et des groupes d’adolescents survoltés. Lorsqu’ils aperçoivent le frère de Camille et sa bande de lurons en goguette, ils se faufilent à travers les toilettes chimiques et se sauvent vers le campement de la foire encore une fois. Puis vers la colline derrière.

–“Il en a pris pour combien?” demande Léon en pensant au frère de Camille.

–“Aucune idée, il passe devant le juge dans deux semaines.”

–“Oh.”

Léon se tient les épaules bien tirées vers l’arrière, le cou droit. Il prend une longue et virile lampée dans le thermos Dunkin Donuts, presqu’à s’en étouffer. Camille s’assoit sur le sable et prend une grande gorgée, elle aussi. Elle se remplit les joues et elle fait gicler le liquide entre ses lèvres. Du vin lui coule de la bouche, elle s’essuie avec ses mains. Le vin est encore descendu le long de son cou. Elle rit et le reste du liquide s’écoule malgré elle de sa bouche entrouverte.

–“T’es donc bien fuckée,” Léon lui dit et puis il vient s’assoir près d’elle. Elle lui passe le thermos. Il en prend une gorgée plus grosse qu’il ne l’avait d’abord imaginée, qu’il souffle au complet sur la poitrine de Camille. Il regarde le liquide descendre entre ses deux petits seins venir tacher encore plus sa camisole. Il se retourne rapidement et regarde ailleurs, troublé, lorsqu’il réalise que Camille semble gênée qu’il regarde sa poitrine. Sans réfléchir, il dit :

 –“C’était juste pour prendre ma vengeance.”

Elle le repousse de ses deux mains dans un drôle de petit son que font ses doigts couverts de vin lorsqu’ils collent et se décollent des épaules de Léon. Elle recommence, écoute le drôle de son et rit. Elle s’extirpe du justaucorps imbibé, le tord comme une guenille, elle l’agite ensuite dans les airs comme un drapeau, comme pour l’aider à sécher.

–“Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent?” qu’elle demande. Puis, un brin confuse, elle ajoute : “Je dis on, je veux dire un grand nous, pas juste toi et moi. Mais toi et moi aussi, je présume, on est un genre de nous, nous aussi.”  Elle s’étend dans le sable et prend appui sur ses coudes et laisse sa tête plonger vers l’arrière comme un poids mort, ses cheveux qui traînent dans le sable. Elle arque subtilement le dos pour grossir sa poitrine nue.

–“Peut-être parce que la christ de foire vient juste une fois dans l’été,” répond Léon.

–“Ah et pis fuck la foire,” Camille avait la voix légèrement empâtée, “si c’était moi le patron, j’installerais toute la patente et je la ferais la plus lumineuse possible, la plus boucaneuse, brumeuse, effrayante comme elle est là, avec tous les cris et les bruits, les odeurs de gras et de sucre et je ne chargerais rien pour entrer mais je chargerais dix piastres pour venir s’assoir ici et la regarder de haut. D’ici, c’est beau en calvaire.”

Léon est inquiet. Il la regarde en plein dans les yeux. Son visage est étrange.

–“Léon, ciboire, ramène ta babine d’en bas rejoindre ta babine d’en haut. C’est pas comme si c’était la première fois que tu me vois pas de camisole, rien.”

–“Mpfff,” que Léon répond. Il détourne les yeux. Il tente de lancer son regard le plus loin d’elle que possible. “C’est pas poli,” qu’il dit, nerveux.

–“Qui ça, toi ou moi?”

Comme bien des filles de onzième année, Camille portait un parfum en vaporisateur qu’on pouvait trouver au nouveau centre d’achats, rempli de petits brillants. L’odeur du parfum avait pris le bord depuis longtemps mais toute la peau de son corps était encore comme une constellation brillante même sans la grosse lune. Léon remarque comment toute sa peau, sa poitrine spécialement, scintillent et comment le vin et la sueur tracent comme des rivières sur sa peau comme une carte géographique et comment des sédiments s’accumulent dans des drôles de recoins, comment les chemins contournent les belles courbes de son corps.

–“Depuis quand tu essaies d’être poli, Léon Santerre?”

–“Depuis quand tu as d’aussi jolis seins?” la seule stupidité qu’il trouve à lui répondre, mal à l’aise.

Camille se laisse tomber complètement sur le dos, les bras en croix. Elle fait un son bizarre comme Meuh. Ensuite, elle rote un grand coup.

–“Hello-o, toutes les femmes ont des seins, man, fuck. Rince-toi l’œil comme tu veux. C’est rien que de la peau.” Puis elle ajoute sur un ton beaucoup moins offusqué, “De toutes façons, ils sont tellement petits, alors proportionnellement parlant, tu as été rien qu’un peu impoli.”

Léon se laisse tomber sur le dos lui aussi.

–“J’en avais jamais vu une vraie paire sur une vraie fille avant.”

Camille pouffe de rire.

–“Tu pensais en voir une où d’autre que sur une fille, ciboire?”

Ils se rassoient et se regardent. Léon dit, “Tu sais ce que je veux dire.”

Les deux partent à rire en même temps. Camille donne un bon coup de poing sur l’épaule de Léon mais moins fort cette fois-ci. Camille était une joueuse de softball redoutable, elle frappait comme un garçon lorsqu’elle le voulait. C’est ce que les garçons lui avaient dit. Elle parle et regarde en même temps, le torse nu de Léon, son pantalon un peu descendu qui laisse voir une ligne de poils noirs courir vers son nombril en popcorn. C’est nouveau ça, pense-t-elle.

Elle dit, “Ça ne me dérange pas que tu regardes mes seins. Regarde tant que tu veux. Je te laisse les regarder parce que je les aime bien, moi, et j’aime bien que tu aimes bien les regarder toi aussi. J’aime bien.” Elle cherche du regard le thermos. Elle le retrouve, en prend proprement une gorgée cette fois-ci puis le passe à Léon. Il essaie de boire et de lui répondre en même temps.

–“Je n’aime pas ça, non, pas tant que ça en tous cas,” qu’il essaie de dire la bouche pleine.

Elle dit : “Merde au cul, Léon Santerre, va chier.”

Elle rajoute : “Et c’est quoi le chapiteau dans tes culottes?”

Léon rit mais redresse quand même ses genoux dans un effort pour rapetisser le chapiteau. “Fuck”.

–“Prends le temps de t’en remettre, mes grandes oreilles rien que bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre.” Elle se lève et part vers une benne mécanique derrière eux dans le chantier du Walmart. Elle grimpe dans le siège du chauffeur, baisse ses culottes et pisse sur le banc de cuirette. Lorsqu’elle est revenue Léon est debout, et calmé, il regarde vers le bas de la colline. Elle se colle sur lui, place sa main sur ses épaules.

–“Je ne sais vraiment pas ce qui serait la bonne chose à faire, qu’est-ce qui doit se passer maintenant,” dit Léon qui regarde les lumières de la foire au loin.

Le fond de l’air se fait plus cru sur la colline. Camille est couverte de chair de poule. Les mamelons de Léon sont comme des effaces neuves au bout d’un crayon de bois. Ceux de Camille aussi, en plus long.

“Il va pleuvoir,” n’importe quoi, Léon dit n’importe quoi.

“On va se baigner,” suggère Camille.

“Oh yeah!”

Ils piquent à travers le chantier et les lumières de la foire s’estompent derrière eux à mesure qu’ils redescendent sur l’autre versant. Certaines d’entre elles projettent de longs rayons jaunes et violets à travers les nuages, comme des rayons de soleil dans l’eau. Au bout du chantier, une petite grève de sable sur la crique où les gens vont pique-niquer, descendre leur kayak ou leur canot. Camille et Léon se retrouvent nus comme à leur première heure au bout de la pointe de sable léchée par un coude de la rivière, les orteils à la flotte déjà. Elle se retourne et se penche sans façon, histoire de pousser tous leurs vêtements dans son sac à dos. Elle se relève et part sur un sprint de l’enfer se jeter à l’eau. Elle disparaît momentanément sous l’eau comme une torpille, puis se relève, de l’eau à hauteur de taille, pour voir ce que fout Léon. En cambrant les reins, elle glisse ses cheveux vers son dos. Sa peau blanche prend une coloration bleutée lorsque la lumière d’une faible lune la frappe.

–“Arrête de regarder ma bite!” se plaint Léon, encore debout sur la grève, “est-ce que l’eau est froide?”

Elle crie : “De la vraie glace fraîche fondue!” avant de s’élancer à la renverse dans l’eau. Léon s’élance à son tour vers Camille.

–“Ou bien on est mieux dans l’eau que les fesses à l’air, ou bien je suis saoul,” dit Léon

–“Tu dois être saoul,” répond Camille, et ils pagaient avec les bras jusqu’à atteindre la limite, là où ils peuvent encore prendre pied et ne garder que la tête hors de l’eau. Léon se hisse sur le dos, Camille plonge et passe dessous.

–“Ça ressemble à avant, quand mon père était encore vivant, quand il nous emmenait pique-niquer ici et ma mère finissait toujours par nous laver ensemble, tout nus, avant de nous rembarquer dans l’auto,” dit Camille. “Seulement, là on est saouls.”

–“Ça fait toute la différence.”

Camille se retourne et plonge vers l’avant. Pour un temps, seules ses deux fesses blanches sortent de l’eau avant de disparaître, ses deux pieds disparaissent les derniers en projetant un puissant jet d’eau sur Léon.

Elle remonte et Léon dit : “Tu m’as mooné, Camille Simard, j’ai vu tes fesses!”

–“J’ai essayé d’ouvrir mes yeux sous l’eau mais moi je n’ai pas pu rien voir,” répond Camille.

–“Tu fais dur!” dit Léon, intimidé.

Elle dit : “La petite quéquette des grandes oreilles rien que bon pour aller faire de la lutte avec une vieille chèvre a été avalée par ton nombril en popcorn?” et elle pouffe de rire.

–“Il fait juste trop noir, tu n’as pas pu voir, c’est tout.” Puis, fier comme un coq, Léon s’élance sur le dos en lançant de l’eau au visage de Camille avec ses pieds et se laisse flotter sur le dos devant elle, qu’elle zieute à son goût.

–“Wouash, as-tu vu la touffe de poils!” dit Camille.

–“Quoi, pas comme si t’en avais pas toi aussi!”

Il nage sur le dos vers elle et il attrape sa main. Elle lâche un petit cri et se sauve en arrosant le visage de Léon avec ses mains.

–“Ça, tu le sauras jamais!” Elle rit, elle nage, elle plonge encore. Elle refait surface plus loin, elle essaie de débarrasser l’eau de ses yeux avec ses mains. “J’aurais dû apporter plus de vin,” qu’elle clame.

Léon s’élance à son tour et en moins de deux il est debout près d’elle dans l’eau et sa main descend à la recherche du pubis de Camille. Ses doigts découvrent brièvement une texture drue et piquante. Elle dit : “Léon!” et elle n’a pas l’air de rigoler, “Je ne pense pas que je veux qu’on aille là.” Et elle se pousse hors de portée de Léon.

Il dit, “Oh.”

“Désolé,” dit-il, “qu’est-ce que j’ai fait de mal?”

–“Je ne sais pas, rien, je suppose.”

–“Je pensais que tu aimais que j’aime te regarder?”

–“Oui mais là, tu n’es plus juste là à essayer de me regarder.”

–“Excuse-moi, Camille.”

–“C’est pas grave, ça doit être le vin de mon frère, beaucoup trop sucré.”

Ils sont assis sur le sable, des pièces de vêtements déposés sur eux tiennent en place par la seule humidité de leurs corps détrempés. De rares gouttelettes de pluie mais grosses comme des billes commencent à tomber, les cercles de leur onde délicate fuit lentement sur la surface de l’eau, le silence commence à avoir envie de les suivre.

–“Pour qui tu t’es donné la peine de te raser dans ce coin-là?” demande Léon.

–“Personne,” dit-elle. “Pour moi, je ne sais pas.”

–“Pourquoi tu te rases, alors, si c’est pour personne ou si tu ne le sais pas.”

–“Parce que ça me tentait, Léon, c’est tout.”

–“Tu peux me le dire, ça ne me dérange pas,” demande Léon sur un ton nouveau.

–“Personne, je t’ai dit, Léon. Juste pour moi, je le voulais. Pourquoi ça te dérange? Qui ça dérange? Pourquoi ça te choque?”

–“Je ne suis pas fâché. Je veux juste comprendre.”

–“Tu n’as rien à comprendre, je n’ai rien à expliquer.”

–“Je pensais qu’on était amis depuis toujours, tu m’as toujours expliqué. Tant de choses que tu m’as expliquées.”

–“Arrête, Léon.”

–“As-tu déjà baisé avec quelqu’un?”

–“Ça te tenterais-tu qu’on en reparle une autre fois?”

–“Alors, tu l’as fait!”, accuse Léon.

–“Non, non. Je ne sais pas.”

–“Tu ne sais pas si tu as déjà baisé ou non?”

–“Léon.”

–“Je suis tellement stupide, tellement fuck’n stupide, excuse-moi, Camille.”

–“Tu n’es pas stupide –”

–“Tu m’as dit que je l’étais.”

–“Non, je n’ai jamais dit ça. C’est toi qui as dit ça.”

–“Alors, c’est ça, c‘est de ma faute à moi.”

–“C’est –”

Léon bondit sur ses pieds, il marche vers le sac de Camille retrouver le reste de ses vêtements. Il vire le sac à l’envers, prend les siens, tasse les siens de côté.

–“Léon.”

–“Je ne te reconnais plus, Camille, moi non plus d’ailleurs je ne me reconnais plus.” dit Léon avec une voix qui se met à craquer.

–“Tu ne vas pas t’en aller tout seul, comme ça, sous la pluie?”

–“Oui, non, je ne le sais plus. Allez, on s’en va. Inquiète-toi pas, je ne te regarderai pas te rhabiller.”

–“Léon, calvaire, hostie que t’es pas juste avec moi.”

Il ne restait qu’une mince couche, des restants de temps entre eux et le matin bleu, et au matin clair, le soleil a brûlé les nuages qui avaient survécu à la nuit, fait fondre la bruine et la brume. La foire reprendrait lentement vie. Ils auraient remonté sur leurs bicyclettes, fait le chemin de chez eux jusqu’à la cour à scrap sous un soleil de plomb, se retrouver là où le frère de Camille et ses amis déjà éméchés seraient déjà à la tâche. Et à la fin de la journée, il leur tendrait chacun quelques billets à l’heure où les lucioles recommenceraient encore à se faire briller le derrière à travers les Pontiac, les vieux DeSoto et les F-150 bossés au point d’être irrécupérables.

Ils ont fait le chemin inverse, remonté puis redescendu la colline, marché à travers le chantier du Walmart, traversé sournoisement le campement des employés, traversé la foire déserte sans se faire voir, passé les guichets inhabités dans le noir, traversé la grande route depuis longtemps abandonnée par le policier qui contrôlait la circulation. Une pluie pesante tombait drue maintenant jouant du tambour sur les manèges et les toits des remorques.

Une lumière jaunâtre vibrait par la pluie qui faisait grésiller les lampadaires à l’iode le long de la route et devant la cour à scrap. Les lampadaires se faisaient de plus en plus inutiles. La noirceur totale. Ils ont ramassé leurs bicyclettes et Camille marchait à côté de la sienne du côté de la route où se trouvait sa maison et Léon marchait à côté de la sienne dans l’autre direction, vers Roc d’Or.

–“C’était pour toi, sans dessin,” a cru entendre Léon au loin, à travers les feulements.

Avez-vous déjà entendu le feulement des lynx dans la nuit? On s’y méprendrait avec les lamentations des banshees, les fantômes des pécheresses bannies qui errent aux limites des cités et pleurent dans la nuit.

Le lendemain, le spectacle de tigres a été annulé. Apparemment dans la nuit, des garçons en goguette se sont introduits sur le site et se sont amusés à jouer au premier qui touche un tigre gagne une bière. La tigresse croyant ses petits en danger a attrapé le frère de Camille par le bras et lui a offert tout un tour de manège. C’est au prix de sa main, une partie de son bras, abandonnée à la gueule de la bête qu’il a pu fuir. Un homme, probablement un employé du cirque, a abattu le tigre qui mangeait paisiblement le bout de bras sans penser à se méfier. Un tigron s’est évadé en courant sous la pluie vers la grande route. Eut-il pris la direction du campement derrière, couru à travers le chantier du Walmart, gravi la colline, redescendu la colline vers la pointe de sable au bord de la crique, il aurait été enfin libre et heureux.

Aurait été. Un homme l’a abattu, lui aussi. Et la foire n’est jamais revenue à Malartic.

Les mouches à feu, toujours.

 


Flying Bum

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Perdus dans l’espace

Bonheur à vendre

Andréanne épluchait les petites annonces des grands quotidiens minutieusement depuis qu’elle avait quitté la maison de ses parents parce qu’elle ne pouvait pas s’offrir le luxe d’un téléviseur. Et aussi parce qu’elle souffrait d’insomnie. Maintenant il y a cinq téléviseurs dans sa maison. Cela peut sembler redondant mais toutefois nécessaire et justifié. Il y en a un, installé à la cuisine, pour l’accompagner lorsqu’elle hache, tranche, coupe et lave ou essuie, qu’elle enfourne et attend les yeux dans le vide la clochette de la minuterie. Il y en a un, installé dans sa chambre à coucher là où elle écoute les quinze premières minutes d’un film plate avant de tomber endormie la tête appuyée sur le torse de son mari. Elle s’interroge toujours à savoir si Charles déplace sa tête sur son oreiller à l’instant même où elle s’endort ou s’il la garde sur lui et caresse ses cheveux jusqu’à la fin du film, mais elle n’a jamais osé lui demander. À cause, par peur, la possibilité qu’il lui donne la réponse qu’elle ne voudrait pas entendre. Il y a également un téléviseur installé dans une chambre inoccupée qu’elle espère toujours transformer en chambre d’amis un jour, si jamais elle avait des amis, un autre dans la salle familiale qui joue des enregistrements choisis pour bébé Henri. Andréanne laisse Henri regarder rien d’autre que des vidéos choisis – ceux avec de belles bandes sonores, de belles histoires pour bébés avec des personnages qui rient toujours et des jouets brillants de propreté. Elle ne peut s’empêcher de remarquer la drôle de bouille que prend le visage du petit à force de les regarder, des petits airs d’opiomane, toujours les mêmes films, et elle trouve bien difficile de savoir si elle nourrit l’esprit du petit de cette façon ou si elle ne serait pas en train de le lui dessécher totalement.

Andréanne pense à toutes ces choses mais ne sait pas comment se motiver suffisamment pour y changer quoi que ce soit. Elle s’inquiète de l’état de son propre esprit. Cervelle de maman, appellent-elle la chose, entre mamans full time au parc, puis elles rient comme des petites chinoises. Jaune. “J’ai encore mis la crème glacée dans la boîte à pain et le beurre d’arachides au congélateur,” dit l’une d’elles en s’esclaffant, “cervelle de maman!” Andréanne est pourtant convaincue d’avoir lu quelque part, probablement dans un de ses petits mensuels de potins de vedettes, que la maternité devrait, au contraire, améliorer ses fonctions cognitives. En réalité, Andréanne ne lit plus rien. Elle pense que c’est temporaire, que ça lui reviendra le temps venu. Elle prend des romans de la bibliothèque, les empile sur sa table de chevet et avant de se faire mettre à l’amende, elle les rapporte, pas lus. Elle n’arrive pas à s’expliquer elle-même ce comportement irrationnel.

Tout ce qu’elle peut encore lire depuis l’arrivée d’Henri, ce sont encore les annonces classées des grands quotidiens. Jadis, elle les lisait minutieusement, en riant parfois – robe de mariée à vendre, n’a servi qu’une seule fois et toute cette sorte de choses. C’était comme ça, lorsqu’elle était plus jeune et qu’elle ne pouvait rien s’offrir et qu’elle s’imaginait pouvoir se payer toutes ces choses de seconde main qu’on offrait dans les petites annonces. Maintenant, elle ne veut plus rien. Mais elle les lit toujours avec plus de voracité que jamais, comme s’il manquait toujours quelque chose à sa vie et qu’elle le trouverait là.


Ce sera le signe

Si elle voit une voiture jaune avant d’arriver au coin, alors il va appeler, pense Anne-Sophie. Elle n’aurait pas dû choisir le jaune, la plupart des nouvelles voitures sont grises, noires ou blanches, rouges ou bleues au pire. Qui manque suffisamment d’attention de nos jours pour se promener dans une voiture jaune canari? Anne-Sophie marche regardant distraitement les vitrines.

Il a dit qu’il appellerait et chaque fois qu’il l’a dit, il l’a fait. Elle n’avait aucune raison de croire qu’il ne le ferait pas. Jaune! Allez, voitures jaunes! Un gros Hummer jaune de Gino, s’il le faut! Merci. Merci, Gino, d’aimer les Hummer jaunes.

Si elle se rend au coin avant que le feu ne tourne au vert, alors, il restera pour la nuit. Il n’est jamais resté à date. Une autre façon à lui d’être fiable – il appelle toujours avant midi, il s’en retourne toujours avant minuit. Anne-Sophie ne s’explique pas encore très bien les sentiments qu’elle éprouve pour lui. Lumière rouge au loin. Anne-Sophie marche. Elle se dit que si on le mettait en ligne avec d’autres, comme une ligne de suspects, elle ne le choisirait probablement pas. S’il y avait, mettons, cinq hommes en ligne et qu’elle se tenait de l’autre côté du miroir et qu’elle pouvait les voir mais pas eux. Cinq hommes debout bien droit, gênés et inconfortables, se dandinant d’un pied à l’autre. Elle ne le choisirait pas, elle tenterait plutôt de trouver le plus gentil, plus gentil que lui.

Et elle marche.

Mais comment le différencier? Comment savoir lequel serait du genre à marcher toujours sur le bord du trottoir, comme si elle était la chose la plus précieuse et qu’elle avait besoin de protection? Si elle pouvait s’attendre à s’éveiller tous les matins avec la bonne odeur du café qui serait déjà préparé? Si elle n’avait jamais plus à cirer ses chaussures elle-même? Ne serait-ce pas l’idéal si au lieu de longues règles qui indiquent leur taille, on appuyait ces hommes sur une sorte de charte qui mesurerait leur gentillesse?

Anne-Sophie marche toujours.

Anne-Sophie est presqu’à l’intersection maintenant et la lumière ne veut toujours pas tourner au vert. Je peux y arriver, je peux le faire, pense-t-elle, et elle s’arrête. Reste plantée debout au milieu du trottoir comme une tarte.

Elle attend.


La deuxième affiche

La première affiche dit “Si vous viviez ici…” et elle est campée devant un de ces blocs appartements qui rappellent à Léopold les jeux de briques de construction de son enfance. Carrés, rectangles, des fenêtres et des portes, jamais assez de portes. Rien de bien compliqué, pas comme les jeux d’aujourd’hui. Les blocs ne sont ni vieux, ni récents. Rien que des blocs appartements plantés là. Toutes les fois qu’il est passé par là de retour de son travail vers sa maison sur le lac, toutes ces fins de journée, il n’a jamais vu quelqu’un entrer ou sortir de ces blocs, quelqu’un qu’il connaissait bien. Trois ans qu’il effectue ce trajet. Trois ans qu’il se réveille le matin au son des oiseaux, de l’eau, dans son morceau de nature à lui.

Sa maison a trois chambres mais il n’ouvre guère qu’une porte. S’il avait eu des enfants, ils auraient pu prendre ces chambres. Mais elle n’est pas restée assez longtemps pour cela.

Il avait remarqué qu’une fenêtre d’un de ces blocs avait de vrais rideaux. À niveau de voiture, la plupart étaient drapées de n’importe quoi, des vieux draps pour séparer les occupants du monde extérieur, le trafic qui passe toujours. Plus haut, un drapeau qui sort à moitié par la fenêtre ouverte et laisse passer la lumière de l’appartement. Léopold a déjà rencontré le gars qui habite là, à tout le moins quelqu’un exactement comme lui, lui-même – va savoir. À d’autres fenêtres, ici et là, sont installés des mini-stores bon marché en PVC – de ceux qui répandent un poison dans l’atmosphère lentement mais sûrement comme dans un lent cauchemar.

Léopold ne sait pas où elle habite maintenant. Elle habitait un bloc appartement le long de l’autoroute mais elle a déménagé depuis parce que cela la troublait de savoir que sa voiture passait tout près matin et soir. Et c’est là qu’ils s’étaient connus. Elle le lui a écrit. Elle disait le faire pour fermer les livres pour toujours. Léopold n’y comprenait rien. Il n’est jamais descendu de voiture. Jamais même ralenti. Jamais cherché désespérément derrière laquelle de ces fenêtres elle se trouvait. Il espère qu’elle a trouvé quelqu’un de bien. De mieux que lui. Quelque part de mieux que dans ces horribles blocs appartements.

Pas tellement plus loin, après le premier bloc, il y en a un deuxième, en tout points semblable au premier. Il y a également une affiche campée devant, semblable à la première, mais celle-ci dit : “…au moins vous seriez à la maison déjà.”


Sous le signe de Mercure

Lorsqu’Annie se lève le matin, elle ne regarde pas son horoscope. Un petit pipi matinal. Elle se lave les mains, le visage, brosse ses dents et ne regarde toujours pas son horoscope. Elle brosse longuement sa chevelure en broussaille, son regard qui passe carrément à travers de son image dans le miroir. Elle ne regarde toujours pas son horoscope. Elle se prépare un pot de café et pendant que le café s’écoule, bloup, bloup, bloup, elle capitule et ramasse le journal sur le palier et le tourne à l’envers. Pas aujourd’hui, affirme son horoscope. En pas tellement de mots, pas plus qu’il n’en faut, mais c’est ce que ça dit. Vous ne trouverez pas votre âme sœur aujourd’hui. Ça parle aussi d’immobilier, quelque chose à propos de patience et de Mercure. Comme si Annie avait quoi que ce soit à foutre de l’immobilier, ou de Mercure.

Le café est amer. Elle ne peut même plus se rappeler de la dernière fois où son café avait été buvable, avait goûté aussi bon que la publicité le promettait. Elle se dit que ce doit être la faute de ce café si elle se sentait plutôt à pic et déprimée ce matin, qui lui donnait cette bête certitude que si elle ouvrait la bouche pour parler ce ne serait que pour écouter son propre écho ennuyant. Le café n’avait jamais plus été pareil depuis qu’elle avait cessé de fumer. Elle ne pouvait plus se rappeler pourquoi elle avait commencé à fumer dans un premier temps. Quelque chose à voir avec l’idée d’avoir l’air plus âgée, plus mature, une idée qu’elle trouvait complètement ridicule maintenant. Elle ne se rappelait plus d’une seule journée maintenant où elle n’avait pas fait d’effort pour paraître plus jeune au contraire. Elle se demande s’il y a eu une période tampon entre les deux, un moment béni où elle n’avait été ni trop jeune ni trop vieille, juste parfaite. Juste parfaite mais elle l’a complètement loupé.

Annie relit et croit que immobilier veut dire maison, que maison veut dire famille et que la patience est une vertu et la vertu sera récompensée et que si aujourd’hui n’est pas le bon jour, alors ce jour viendra tôt ou tard.

Comme si Mercure pouvait subitement se rendre visible à ses yeux dans la lumière grisâtre de ses tristes matins.


Inséparable perdu.

L’affiche était brochée au poteau de bois, les languettes de papier découpées abandonnées aux quatre vents, elle était assez racornie pour qu’on croit qu’elle était brochée là depuis des lunes. Mais Léon passe devant ce poteau deux fois par jour, tous les jours pour se rendre au supermarché de quartier et il ne se rappelle pas avoir vu l’affichette avant. Inséparable perdu, y lit-on en gros. En plus petit et entre parenthèses le mot oiseau, SVP appelez, au bas du message. Sur chaque languette détachable, un numéro de téléphone.

Léon repense à l’affiche tout le long de son trajet. Il se demande bien à quoi peut ressembler un inséparable et si ce ne serait pas une sorte de cygne, trompette? Siffleur ou chanteur? Il se promet de se rappeler de la question et de vérifier à la maison à son retour. Il s’imagine pouvoir, s’il connaissait son nom, son chant, appeler l’oiseau de la bouche ou de l’appeau, comme dans la vieille chanson de Noël. Il suppose que l’affiche a été placée là pour les passants comme lui, sollicitant leur aide et il aurait été éminemment plus facile d’appeler l’oiseau que d’attendre de l’apercevoir, l’affiche ne pourrait pas avoir été placée là à l’intention de l’inséparable qui ne se serait jamais séparé, c’est dans sa nature de rester avec un autre inséparable, toujours, sinon à quoi bon l’appeler un inséparable. Ou alors on tremperait dans la métaphore jusqu’au cou, pensait Léon, et cela faisait des années qu’il ne s’était demandé si oui ou non on pouvait interpréter ce genre de choses de façon métaphorique. Il cogitait là-dessus en poursuivant sa route.

Et dans toute cette réflexion, son propre mouvement dans l’espace et dans le temps, l’esprit occupé ailleurs, Léon n’avait pas pensé une seule fois à Élise, à lui qui l’avait abandonnée là, avec son petit bagage, à travers tous ces vieux et toutes ces vieilles qui sentent drôle et qui ne sourient jamais, elle toute jeune et pourtant si près de sa fin. Pas une seule fois pensé, dans cette distraction inopinée, à ces douze jours et ces onze nuits passés depuis qu’elle n’était plus là et comment à chaque nouveau matin, au réveil, il se retrouvait immobile exactement dans la même position que la veille, ses yeux toujours fermés sans avoir dormi ou si peu, épiant chaque son et chaque mouvement dans la chambre ou ailleurs dans la maison, quoi que ce soit qui aurait pu lui dire qu’il n’avait que rêvé ces choses horribles et qu’il pouvait maintenant rouvrir les yeux en toute confiance.


Flying Bum

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La théorie des olives

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous.

Une bancale passerelle de fortune suspendue dans le vide entre la rambarde du balcon et le toit, un sous-tapis de caoutchouc vert sur le fin gravier du toit d’un hangar, lorsque la bouteille de Chianti avait un cul de paille et qu’un stylo-bille qui défonce le liège laissait couler un mince filet de rouge à la fois – où est encore passé le foutu tire-bouchon? Les ongles d’orteil rouges d’Adéline, un poil unique, frisé, noir et têtu qui revient toujours pousser dans la vallée entre ses seins et tout le monde qui ferme sa gueule en rigolant en-dedans de lui et comment, quand personne ne regarde par là, ses doigts fouineurs qui abusent de l’ampleur de mon bermuda pour venir me surprendre, pincer délicatement par là en s’espouffant de bonheur espiègle devant mon sursaut de panique, le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka, croquer le dernier dur de la croûte d’un pain de fesse et les cuisiniers blancs sales, grecs et gras accotés sur le conteneur à vidanges en bas dans la cour arrière du très chic Miss Masson qui épiaient sournoisement avec la hâte de voir se lever une des filles en maillot, la brune Adéline ou les grandes jambes sculpturales de la belle Iseult, la blonde de son Tristan fou d’amour incapable de la lâcher deux minutes, le téton bien rond de miss Saint-François-Solano, éternelle solitaire malgré un charme fou. Comme ça que je préfère me rappeler ces choses, quand James Taylor venait nous chanter qu’Adéline était mon amie à moi, Iseult à son Tristan à elle, que les jours d’été étaient un paradis langoureux l’un après l’autre, les dimanches bénis, que d’autres en goguette ou René qui débarquait avec sa jupe trois-quart et son trois-quart de poudre et trois-quatre melons d’eau frais. Génius qui arrivait toujours le dernier quand tout le monde planait le soir en improvisant des spectacles d’ombres chinoises à la chandelle sur les murs de la shed en faisant semblant de savoir chanter. Adéline qui racontait la main coincée dans le bocal, à qui voulait l’entendre, sa théorie qui disait que si une personne dans un couple adorait les olives et que l’autre les détestait, ils seraient ensemble pour la vie. Et sa paranoïa et son vertige exacerbés par trop de marocain vert et de chianti, au moment de quitter le toit, mon frère le costaud qui devait la prendre à bras-le-corps pour lui faire passer la passerelle bancale de force pendant que ses bras et ses jambes gesticulaient en proie à des spasmes de terreur et la douleur des coups de soleil qui n’arrangeait rien.

Et l’été qui finit toujours par rafraîchir ses nuits. Génius parti militer à gauche de quelque part, mon frère en galère ailleurs, les copains chacun à leurs affaires estudiantines. Et lorsque survint la craque dans la tête de mon plus que brillant ami Tristan qui a été conduit dans une triste unité où des puces implantées dans la télé noir et blanc, même fermée, parlaient à celles dissimulées par la CIA dans ses lunettes pour annoncer directement à ses neurones que les chinois débarquaient mardi matin prochain avant 5h30, pour sauver du traffic. Et sa belle Iseult désemparée et à bout de ressources, incapable de se payer le divorce, qui faisait son barreau par correspondance pour le plaider elle-même. Très chère Iseult, aujourd’hui maître Iseult. Le prince Albert, lui, disparu pour toujours, angoissé d’avoir engrossé une pauvre fille. Et comment on déclarait tout de même unilatéralement comment la vie était belle et le ciel si bleu dans ces étés-là et comment il s’était fait si effrayant avant de s’écraser sur ma tête un bon soir sans prévenir.

Moi, pauvre con qui par malheur adorais les olives, autant que la belle Adéline partie choisir les siennes directement parmi les olivieraies d’Italie avec un beau gosse allemand.


Flying Bum

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Leic

Un secret joyeux qui marchait

à travers le tracé sinueux

de parades égarées

des piqûres d’épingles

dans un drap comme un ciel

trop lourd sur nos têtes

nos respirs entêtés

lorsque tout au-dessus

s’allongeait sur nous

couvrait nos yeux

nos nez, nos bouches

comme un oreiller poussé là

étouffés dans les fibres

ou était-ce l’oxygène

qui se faisait inutile

l’ordinaire bien futile

et nos ongles endoloris

qui grattaient les murs

comme des enterrés vivants

comme nous avons bien suffoqué

tapis dans nos chevelures infinies.

Un lit si pauvre et petit

peuplé de nos insouciances

entre les strates naissantes

dans une empilade insensée

de rêves fous et de draps doux

pleins à ras cœurs

de montagnes à gravir

de rivières à remplir

de bateaux à construire

d’enfants qui se baignent

de cœurs qui saignent

de la vie qui ne battra plus.

Lentement comme l’ennui

un puits s’emplit sur elle

elle attend que je tombe encore

et toujours pour elle

je m’agrippe à son corps

elle se pend à ma bouche

son cri à mon oreille

qui écoute les sappements

des baisers bien timides

qui jalousement rapinent

ce qui peut rester de goût

sur nos lèvres asséchées.

Des esprits au seuil des portes

baluchons campés sur l’épaule

crient à l’abri! à l’abri! à l’abri!

et la faucheuse se trouve drôle

mes yeux qui roulent vers l’arrière

je vois blanc et je dis noir

je mords dans sa poussière

et je tombe et je tombe et je tombe

dans un grand ciel à l’envers.


Flying Bum

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Des choses, parfois.

Parfois, on fait des choses. Comme si on écoutait une petite voix mais une petite voix complètement silencieuse et nous devons inventer nous-même les mots à sa place. Parfois des mots de vengeance ou de tristesse, d’orgueil ou de désespoir. Comme si un drôle de démon bas sur pattes nous picochait le derrière avec une fourche en murmurant –“Vas-y, Léon, vas-y donc, gâte-toi.” Ou un petit enfant enfoui en nous qui désire ardemment devenir un homme et qui écoute les provocations qu’on lui scande –“T’es pas game, Léon, t’as trop peur, t’es pas game.” Nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses.

Cet automne-là, j’ai eu dix-sept ans et j’avais cru les belles paroles d’une fille qui disait fort probablement m’aimer. Moi, je l’aimais en tous cas. Nos corps, eux, se sont aimés en masse, fort probablement davantage que nos coeurs. Une passion charnelle épormyable, inconfulgurable. Après un été chaud comme il ne s’en fait guère qu’à ces âges-là, il finit toujours par tomber sur les amants brûlés une pluie froide d’octobre. De beaucoup baiser à fort probablement m’aimer, elle était passée à fort probablement autre chose.

Raide comme ça.

Le temps que je récupère quelques effets chez elle, il me semble être revenu assez rapidement à une routine de vie animée par davantage de résilience que d’entrain. Pas de là à arrêter de me laver ou de manger, ni de réécrire L’Assommoir; je faisais mes journées au collège comme si de rien n’était et le soir je tentais d’éviter de fréquenter les bars où je risquerais de tomber sur elle, sur les copains aussi malheureusement. Je m’étais en quelque sorte tassé d’elle. À pied de chez moi, fort commodément, le destin en profitait pour me raconter encore une de ses blagues idiotes, je m’étais un soir barré les pieds dans un bar qui s’appelait fort à propos, la Tasserie. Et j’y revenais occasionnellement, me tasser par là.

La Tasserie était une des premières brasseries nées après la loi qui interdisait maintenant aux taverniers de Montréal de refuser l’accès aux femmes. Mais à vue de nez, ça ressemblait toujours à une bonne vieille taverne. Au menu, les œufs et les langues de porc dans le vinaigre, leur traditionnel accompagnement, le biscuit soda en cello de quatre et de la bière, beaucoup de bière, à même la bouteille, au verre, à la chope, au pichet, beau, bon, pas cher. Et un peu de vin, pour les femmes en général. D’habitude, une quinzaine d’hommes tranquilles qui se mêlaient respectueusement de leurs affaires chacun à distance, peaufinant patiemment leurs cirrhoses, parfois une table de deux ou de trois hommes ici et là, c’est pas mal ce qui peuplait l’endroit. Ceux d’entre eux qui avaient encore un emploi arrivaient vers l’heure du souper un sac brun à la main qui dégageait l’excitante odeur des frites grasses et du hot dog moutarde-oignons, on leur permettait d’entrer de la bouffe venue d’ailleurs. Derrière le bar un petit monsieur propret dans sa chemise blanche avec les manches retenues par de discrets brassards élastiques noirs et sa boucle noire elle aussi qu’il replaçait toujours comme pris d’un toc. L’homme s’appelait fort probablement Jean-Guy ou Gérald. À l’autre bout du bar, derrière une plaque de verre trempé, se tenait un ours noir que le propriétaire avait fièrement abattu et fait professionnellement empailler. Un faux arbre à ses côtés, un paysage boréal peint sur le mur noir derrière lui et qui se prolongeait sur le plancher sous la bête. On pouvait y voir en avant-plan une vallée tapissée de mousses et un ruisseau en méandres qui coulait vers nous, venu des montagnes esquissées à la va-vite au fond de la scène. L’ours, les pieds sur le ruisseau davantage que dans le ruisseau, se tenait en position d’attaque, les griffes bien sorties et ses mâchoires grandes ouvertes qui mettaient bien en évidence deux rangées de dents pointues et jaunies. Une ampoule unique et faiblotte disposée au-dessus de la scène projetait l’ombre du terrible animal directement sur le décor peint en créant une déconcertante perspective.

Il y avait très rarement présence féminine à la Tasserie à l’exception de quelques tendres épouses qui venaient y réclamer l’un ou l’autre des réguliers comme on reprend ses guenilles à la blanchisserie. Elles se tenaient dans le cadre de porte silencieusement comme si elles ignoraient la nouvelle loi, les cheveux ébouriffés, de longs paletots d’hiver sous lesquels se laissait sournoisement apercevoir le bas de leurs vêtements de nuit. Leurs visages vieillis et marqués par l’abdication face au lot de leur sort insignifiant, elles attendaient que le mari finisse la bière déjà commandée, se lève maladroitement de sa chaise et ramasse en balayant d’une main dans l’autre sa petite monnaie restée étendue sur la table.

La plupart du temps, je restais discrètement assis au bout du bar, seul, écoutant Réal Giguère à la télé ou peu importe ce qui jouait ou j’observais longuement le pauvre ours dans sa mise en scène grotesque qui cachait très mal le cruel destin de la bête. On laissait boire les mineurs dans ces années-là, surtout ceux près de l’âge légal et les plus tranquilles, ceux qui compensaient en généreux pourboires.

Mais ce soir-là, celui dont je vais vous parler, je jouais une partie de billard avec un vendeur d’habits d’une mercerie semi-chic de la rue Masson qui venait prendre ici tous ses repas qu’il mangeait seul avec lui-même. Il n’y avait qu’une seule table de billard, une surface élimée et déchirée par endroits, picotée de plusieurs brûlures de cigarettes. Les queues croches donnaient aux coups les plus directs les allures de grands coups de maître. Nous ne jouions pas pour de l’argent ni rien, juste pour passer le temps. C’était la fin d’un mois de novembre particulièrement glacial et la pluie qui prenait des airs de verglas par moments déposait un lustre brillant sur les voitures, l’asphalte et le parc Pélican de l’autre côté de la rue. La Tasserie était presque déserte vu le climat et le chèque de bien-être social qui se faisait attendre comme à toutes les fins de mois. Il se faisait tard et je me demandais si je n’allais pas rentrer mais la perspective d’affronter la pluie me ramenait jouer une dernière partie avec le vendeur d’habits. Mon partenaire s’est fatigué avant moi et s’est excusé.

J’avais honnêtement songé à partir lorsque la grande porte vitrée s’est ouverte devant une femme qui entrait, seule. Elle ne portait pas d’imperméable ni de parapluie et lorsque la porte s’est refermée derrière elle, elle s’est secouée de la tête aux pieds comme un chien qui sort de l’eau. De minuscules cristaux de glace s’étaient fixés à sa longue chevelure brune et même dans l’éclairage blafard de la brasserie, ils brillaient comme une constellation d’étoiles. Elle est restée un moment debout près de la porte promenant son regard comme si elle cherchait une personne en particulier. Son regard est tout juste passé sous le mien et sous tous les autres aussi. Quand elle en a eu fini, elle s’est dirigée directement au bar. Elle portait des bottes avec de hauts talons et son pas n’était pas des plus assuré.

Un homme assis plus loin au bar observait la femme, puis il m’a regardé. Il m’a fait un petit sourire condescendant en agitant pas très subtilement la tête vers la femme. Puis, l’homme est allé se choisir une place plus loin parmi toutes les tables vides. J’ai repris ma place au bar et je me suis commandé une flûte de bière. La femme était à quelques tabourets du mien, personne d’autre que nous au bar. Elle agitait son vin blanc avec les longs ongles rouges de ses doigts plongés directement dans le vin. Puis elle se léchait les doigts un à un. J’essayais de voir son visage mais sa longue chevelure brune m’obstruait la vue. Après un moment, elle a passé une longue mèche derrière son oreille et s’est retournée dans ma direction; son regard est passé tout droit devant moi, c’est sur l’ours qu’elle jetait son oeil. Puis elle s’est levée et elle a marché jusqu’à moi et elle est restée plantée debout tout près, dans mon dos.

–“Tout un animal,” dit-elle, “je me demande qu’est-ce qu’il a pu se dire quand la balle a percé son coeur.”

Parfois, on fait des choses. Parfois, on dit des choses.

–“Probablement Oh shit!” que je lui ai répondu sans me retourner. Je l’ai entendue rire alors je l’ai invitée à s’assoir et elle l’a fait.

–“P’tite vie en hostie,” qu’elle m’a dit, “une bête forte de même enfermée ici pour toujours à se faire dévisager par une bande de soulons.”

–“Et de soulones,” que j’ai rajouté sans y penser, pas du tout convaincu d’avoir dit quelque chose de sensé dans les circonstances. La peur qu’elle tourne les talons m’a pris momentanément mais elle a acquiescé du visage.

–“De rares soulones aussi, d’après ce que je peux voir ici,” avait-elle rajouté en me regardant et pour un bref instant j’ai pu voir qu’il devait bien y avoir eu un temps où elle était une très jolie jeune fille mais elle portait ce soir beaucoup trop de fond de teint qui prenait en pain par endroits, un mascara qui avait quelque peu coulé sous la pluie. Elle était chaudasse mais pas assez pour empâter son langage, juste un tout petit brin que je m’en aperçoive. Sur l’annulaire de sa main gauche, une alliance dorée.

–“Il est où ton mari,” que je lui ai demandé en pointant la bague.

–“Il enterre sa mère à Matane,” qu’elle répond sans sembler affectée le moindrement.

–“Elle était morte, j’espère?” que j’ai répliqué osant faire une blague idiote.

Elle a ri de bon coeur. C’était un peu étrange mais pour un moment je l’ai trouvée belle.

–“Pourquoi tu n’es pas avec lui?”

–“Parce que je l’haïssais la bonne femme.” Elle souriait toujours et lorsque Jean-Guy est passé par là, je lui ai demandé de rafraîchir nos drinks.

Ça n’a pas été très long, à l’âge que j’avais, à boire comme on buvait. Première chose qu’on a su, on cherchait son auto dans le stationnement du Distribution aux Consommateurs. Comme dans un rêve étrange, c’est moi qui conduisais sa voiture sur Iberville vers le sud en me demandant stupidement si j’avais mon permis de conduire, je n’en avais pas de permis, pas d’interdits non plus, faut croire. On s’est engagés dans le tunnel de la mort. Ensuite, on a traversé un quartier plutôt glauque plein d’usines désaffectées et de blocs-appartements crottés. Je n’avais plus aucune idée où nous étions. Elle m’a dit qu’elle saurait lorsque nous serions près de sa rue mais il m’a semblé avoir conduit cette voiture toute la nuit. Sur l’autre siège, elle roulait des épaules et des fesses constamment comme si, même assise, elle ne tenait plus debout. Ses yeux étaient fermés dur mais jamais sa main n’arrêtait de monter et de descendre le long de ma cuisse.

–“On es-tu arrivés, là, ciboire?”

–“Tu me demandes ça à moi?”

Elle a alors ouvert les deux yeux. –“La prochaine, ralentis,” dit-elle.

On a tourné à la suivante et je roulais au ralenti en obéissant à ses instructions. Il y avait bien une mince couche de glace partout et je venais tout juste de le réaliser en tournant péniblement le coin. Finalement, j’ai garé la voiture sous ses ordres. Sa maison ressemblait à toutes les autres maisons du pâté, pourtant pas si vieille mais négligée. Un petit édifice à deux étages d’où la peinture craquelée des moulures roulait comme des aiguisures de crayon de bois. J’ai fermé les phares, éteint le moteur.

–“Tada!!!” dit-elle, “c’t’icitte!” Puis elle s’est hissé le corps par-dessus la console et m’a embrassé furieusement, poussant tellement fort sur ma bouche que ma tête au complet est allée se coincer contre la vitre côté chauffeur. Elle goûtait comme un fruit un peu trop mûr, un petit goût de pas frais et de vin tourné lorsqu’elle agitait sa langue dans ma bouche. Je pensais à l’autre, dans quel bar pouvait-elle se trouver à cette heure-ci, son odeur de jeune fille bien, la chaleur de son lit, qui y avait-elle ramené depuis moi et toute cette sorte de choses.

Elle s’est finalement redressée dans son siège et elle a repris son souffle en prenant un long et profond respir. Sous l’éclairage du réverbère, pas de manteau et la chemise maintenant ouverte sur une poitrine généreuse, de belles et longues jambes, somme toute un corps encore bien désirable, je me suis dit pourquoi pas.

Parfois, on entend des voix. Parfois inaudibles, parfois criardes et vindicatives, des voix qui viennent de plus loin, de plus bas, de la queue souvent. Et alors parfois on fait des choses.

Devant nous, dans une fenêtre en baie, j’ai cru voir le rideau s’entrouvrir légèrement et il y avait à l’intérieur une petite fille qui nous observait.

–“C’est chez vous, ça, c’est qui la petite fille?” que je lui ai demandé en pointant vers la baie vitrée.

–“C’est ma fille,” a-t-elle simplement répondu, “elle devrait être au lit depuis longtemps à cette heure-ci.”

–“Qui la garde?”

La femme s’est tournée vers moi ébaubie. –“Elle devrait être couchée depuis longtemps, la petite maudite,” dit-elle un peu énervée, “elle se garde toute seule.”

Je ne suis jamais retourné à la Tasserie. Tout ceci est tellement loin derrière. Je n’habite même plus cette ville-là, je n’y repense même pas tant que ça, même si j’y ai vécu plus de trente ans. Et j’ai été longtemps à m’en tenir au cannabis, sans boire de bière, complètement écoeuré de l’alcool. J’ai eu une famille à moi, des beaux petits garçons qui voyaient en moi un superhéros et une femme aimante qui voyait en moi tout l’or du monde. Le soir après leur avoir raconté une histoire et les avoir bordés, j’attendais près de la porte de leur chambre pour une minute ou deux en cas qu’ils m’appellent, que je les entende bien, que je sois là pour eux. Tous les jours, je rentrais directement du travail à la maison près d’eux et plusieurs disaient alors de moi que j’étais un homme bien. Et c’est probablement à cause de toutes ces choses qu’il m’est plus que pénible d’imaginer que c’était bien moi ce jeune homme. Celui qui est descendu bien calmement de voiture et qui est resté debout, stoïque, à écouter cette femme engueuler sa petite fille à partir du trottoir. Ce jeune homme qui est monté avec une femme, entré dans sa maison, regardé la femme tirer sa fille par l’ourlet de sa chemise de nuit pour conduire la fillette tremblante et pleurnichante jusqu’à sa chambrette. J’essaie de m’imaginer comment cette petite fille me voyait, la silhouette inquiétante d’un inconnu dans le corridor, un étranger dans sa maison, et je repense à la tache énorme que j’ai laissée sur ma conscience ce soir-là. Difficile pour moi de revoir ce jeune homme que j’étais, ce jeune homme qui est resté avec cette femme pour la nuit et qui est reparti à l’aube bleue sans dire un traître mot à ce grand corps nu et endormi que seul un ronflement puissant laissait deviner qu’elle était toujours vivante.

Parfois, on fait des choses et nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses. On fait tellement de choses. Et parmi ces choses, il y en aura toujours qui seront profondément gravées dans le grand livre du mal. Triste et bien difficile pour moi de revoir l’image de ce jeune homme que j’ai été cette nuit-là mais tout cela n’arrangera rien. C’est ma croix maintenant. Je ne parle même pas de regrets, de toutes ces choses que l’on fait et qu’on préférerait de loin oublier complètement; non, je parle ici de se détester soi-même, se répugner. Je me rappelle très peu de cette femme, le moins possible, cette femme qui s’était déniché un jeune homme et lui avait offert toute une rincée pour une nuit. Lorsque son image me revient par bribes, son goût de fruit passé date me prend à la gorge et je voudrais lobotomiser la partie de mon cerveau où elle et son image vivent toujours à travers ces sensations nauséeuses. Mais, rien à faire, je me rappelle d’elle. Comme une punition. Je me rappelle lorsqu’elle avait crié après sa petite fille, elle avait gueulé son nom. Elle l’appelait Ninon. Ninon, ma p’tite tabarnak.

Mais encore, jamais de ma vie, même si je vivais cent ans, même si je buvais tout le porto du monde, même si on me crevait les deux yeux ou qu’on m’amputait la cervelle, jamais je ne pourrai oublier cette image, une nuit dans une lumière jaunâtre, derrière une craque dans le rideau d’une baie vitrée, le visage déconstruit et le regard effrayé d’une pauvre petite fille.

Jamais.

Parfois, on fait des choses.

Des choses qui restent pris là.


Flying Bum

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Viendra un dernier été

Tiens, je vais parler de moi. Directement de moi. C’est rare. Parler de soi, quelle vilaine chose, disait mon ami Jean-Paul. Parler de moi ailleurs qu’entre les lignes ou dans les circonvolutions étriquées de mon écriture tordue. Un peu aussi pour consoler les purs et les durs qui suivent ce blogue et qui ont dû se priver de moi une semaine entière. Allez, rangez vos mouchoirs, je suis de retour. Petit congé bien mérité.

J’ai beaucoup travaillé à mon jardin pendant ces quelques jours. J’ai entre autres doublé la surface de mon potager et ajouté des espèces qu’on pourra savourer pendant l’été ou que ma douce pourra mettre en conserves pour l’hiver. Mon jardin ce n’est pas qu’un potager. C’est aussi une petite forêt, une division d’une vieille terre à bois trop longtemps négligée que j’ai entrepris de rénover une pelletée de terre, un arbre à la fois. Je pense exactement comme un dénommé Lao-Tseu à ce propos. Ce monsieur disait : – Donnez-moi un petit lopin et toute une vie et je vous ferai un jardin.

Puis j’ai pris sous mon aile pour quelques jours deux charmants petits garçons blonds que j’ai baptisés pour l’occasion le club des 5 ans. Thomas et Laurent, deux cousins du même âge qui m’appellent grand-papa tous les deux. C’est bien là le seul bonheur qui vient avec la tristesse de se voir vieillir, prendre le temps de voir grandir ses petits-enfants, ces deux-là et les six autres aussi. Et pour cet été, une grosse talle de lupins, des framboisiers de toutes sortes de couleurs sont venus s’installer et cinquante nouveaux saules à planter que je regarderai grandir en sachant très bien qu’ils me survivront. Même si j’avais la grâce de vivre aussi vieux que mon oncle Edmond.

En fait, mon oncle Edmond était l’oncle de mon père. Mon père qui portait initialement le prénom d’Éleuthère parce qu’il est né la journée du cinquantième anniversaire du village de St-Éleuthère. Pas chanceux. Pour se consoler, s’il était né ces jours-ci, on l’aurait baptisé Pohénégamook, le nom que porte aujourd’hui l’ancien village de St-Éleuthère maintenant fusionné avec quelques bourgades avoisinantes. Lorsque le centième anniversaire du village est venu, mon oncle Edmond avait 104 ans. Comme doyen du village, il tenait une place d’honneur dans les festivités. Dans le banquet de clôture, il avait pris place à la grande table d’honneur avec les grosses poches et comme il était veuf et qu’il aimait bien se coller aux belles dames, il avait épuisé au quick-step la pauvre épouse du maire trop occupé à ses fonctions supérieures pour faire danser lui-même sa femme. À la fin des cérémonies, on avait demandé à mon oncle Edmond son avis sur les fêtes et il avait répondu que tout cela avait été superbe et mémorable quoiqu’un peu épuisant. –“Vous me r’pognerez pas pour le deux-centième”, avait-il répondu à la blague. Le pauvre Edmond est mort l’hiver suivant. Pour lui, le dernier été était déjà passé et ne reviendrait plus.

Pour revenir à ce petit lopin, j’ai entrepris il y deux ou trois ans, d’y aménager un sentier vert, carrossable, pour en faire le tour et aussi pour en sortir le bois mort avec mon tracteur de jardin. Un travail de patience, de sueur et de sang abandonné aux insectes piqueurs. Surtout un travail d’automne pour ces deux raisons – la sueur et les mouches. Les gens alentour voient cela comme un autre de mes projets un peu farfelus spécialement lorsqu’ils me voient déposer minutieusement chaque carré de tourbe récupéré d’autres aménagements, un à un, déposé au bout de mon sentier vert qui doit bien faire pas loin de cent pieds maintenant. Par endroits, les fougères géantes ont déjà remplacé les arbres morts et les détritus patiemment retirés du sol et donnent au sous-bois un petit look préhistorique. –“Grand-papa, c’est comme Jurassic Parc ici,” crie Laurent en courant à travers les fougères aussi grandes que lui, brandissant bien haut un gourdin pour s’occuper des reptiles géants qui doivent bien se terrer quelque part par là. Pour ce qui est d’inventer et de raconter des histoires, la relève est toute là. Les framboisiers sauvages se multiplient le long du sentier, quelques plants de bleuets sauvages ont aussi surgi de nulle part, le thé des bois encercle lentement les souches, les sabots de la vierge s’abreuvent à la lumière des nouveaux rais qui pénètrent le sous-bois. Comme si la nature elle-même venait me donner un coup de pouce pour me remercier. Le projet, à long terme, un sentier des fruits où les enfants pourraient circuler tout en se bourrant de petits fruits sauvages, éventuellement rejoints par des espèces non-indigènes susceptibles de bien s’adapter, et qui sait, des arbres à noix ou à fruits, d’autres espèces réservées aux lièvres et aux chevreuils qui viendront s’y alimenter spécialement l’hiver. Toute une vie, disait Lao-Tseu, pour le faire, ce jardin. Il s’agit simplement de se rappeler que toute une vie ça commence chaque matin que le soleil ramène. Et si Allah manifeste la grâce de me réserver autant de nouveaux soleils qu’il en a offerts à mon oncle Edmond, il me resterait quand même près de quarante étés pour avancer un peu le sentier des fruits.

Puis, là ou avant, il viendra. Il vient toujours. Un dernier été.

Mon fils le plus vieux poussera ma chaise dans le sentier aux fruits, la plus petite fille de ma dernière petite-fille toute bien langée et déposée sur mes genoux. Tous ces descendants d’Éleuthère et d’Isabelle, de Carol et Louise, toute la ribambelle des plus grands et de leurs petits, la gueule mauve de bleuets, de mûres et de framboises qui me demanderont de leur raconter encore comment c’était avant, quand il n’y avait rien ici, rien qu’une vieille terre à bois abusée et abandonnée, rien que des arbres tombés, des tas de branches pourries, pas de sentier pour se promener ou pour laisser marcher les chevreuils. Rien que la désolation et le rêve fou d’un aïeul un peu singulier. Et je leur raconterais l’histoire du sentier aux fruits, les vertus de la patience et de la persévérance, du travail, l’importance de soigner la nature et de voir comment elle nous répond si on la traite gentiment. Comment je l’ai fait pour eux et tous les autres petits enfants, les leurs, qui viendront après eux.

Et je verrais dans tous ces petits yeux allumés une image, la même image dans tous ces petits yeux multicolores, rien de moins que celle d’une sorte de bon dieu qu’ils découvriraient dans le regard du très vieil homme que je serais devenu.

Et je serais alors prêt à aller rejoindre le mien.

 

Bon été!    

 


Flying Bum

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Un gros trio

Roman-savon saveur Doritos et Root Beer

Elle avait une diction à géométrie variable, toujours lorsqu’elle venait de jaser avec sa mère au téléphone, son accent prenait les airs chantants des îles, le mot et le rythme créoles. Lorsqu’il lui a demandé avec qui elle parlait, elle a dit “ma mère,” au lieu de manman, le mot créole pour mère, alors il a compris qu’elle mentait. Elle se dirige à la salle de bains et son oreille à lui cherche un bruit de chasse d’eau, de robinet, les sons sourds d’une personne qui change de vêtements mais tout ce qu’il entend c’est le son du loquet. Et des chuchotements.

Quand elle sort finalement, il lui dit, “C’est correct si tu veux lui parler. Je comprends. Tu l’aimais, il t’aimait.” Il prend une pause puis conclut avec, “Il vaut toujours mieux rester honnête l’un envers l’autre, on finit toujours par se mêler dans nos propres menteries un jour ou l’autre.” Elle s’assoit près de lui, glisse son portable dans sa poche gauche, côté opposé à lui; elle est droitière. Elle lui explique longuement et malhabilement qu’elle n’a pas “besoin” de lui parler, toutes les choses sont on ne peut plus claires entre eux, depuis longtemps. Il reste de marbre. Elle lui demande s’il examine ses comptes de téléphone ou quoi, il reste calme. “Si tu lisais mes comptes de téléphone, tu saurais que je ne l’ai jamais appelé. C’est lui qui m’appelle chaque fois.” Il lui répond que la facture donne aussi l’historique des textos, même s’il n’en avait pas la moindre idée avant de l’affirmer. Il n’a jamais vu rien de tel sur sa facture à lui, la sienne il ne l’a jamais vue. “Il en arrache, tu sais. Toi et moi ça l’a jeté sur le cul. C’est arrivé si soudainement. Je n’essaie pas de l’agacer ou quoi que ce soit, seulement, il me connaît tellement bien, c’est agréable de parler avec lui.” Il lui demande si elle essaie de l’aider ou s’il est juste agréable pour elle de jaser avec lui. “C’est exactement pour ça que je ne peux jamais parler avec toi, c’est toujours comme un fuck’n interrogatoire,” qu’elle répond. Il lui dit qu’eux n’ont pas vraiment besoin de parler et puis il s’en va dans la chambre pour tenter de se faire une tête sur ce qui se passe au juste ici. Vraiment.

Après trois heures de lecture, il réalise qu’il ne réfléchit pas du tout, il attend. Il attend après elle, il attend qu’elle vienne finalement s’expliquer, il attend qu’elle ne soit plus sur son foutu téléphone, qu’elle vienne lui donner une raison valable de lui refaire confiance même si dans le fond, il se fout de tout ça comme de sa première dent. Il enfonce sa face dans l’oreiller de son côté à elle et se demande si ça sent la cigarette au menthol ou la lotion après-rasage. La sienne sent à peine. Il ouvre son téléphone et relit les textos qu’elle échangeait avec lui du temps où c’était lui l’autre homme.

Il copie un de ces messages particulièrement sirupeux et lui renvoie. Un texto passe de la chambre au salon d’où il venait de la laisser. Même pas à quatre pieds d’ici. Ridicule, pense-t-il un moment trop tard. Le message était parti. Après plus de soixante-cinq secondes, merde, elle n’était toujours pas venue le rejoindre dans la chambre. Ou elle n’avait pas répondu. Même le témoin de lecture n’était pas allumé encore sur le message. Il s’en va au salon pour la retrouver, ensuite dans la cuisine, ensuite dans la salle de bain, le corridor. Il vérifie par la fenêtre si sa voiture est dans l’entrée. Il l’appelle directement. Ça sonne dans le vide. Elle lui répond par texto qu’elle est juste à la station-service. Juste à? s’interroge-t-il.

Il lui demande si elle veut rapporter des Doritos et de la Root Beer qu’ils puissent regarder un film plus tard dans la soirée. Collés.

Mais n’espérons rien, pense-t-il en-dedans de lui-même, il sait très bien déjà qu’il y a du hockey à huit heures.  

 


Flying Bum – Go Habs Go!

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Adieu Cindy Garcia

Dans ces années-là, Rosemont était encore un quartier ouvrier des plus modeste. Je fréquentais alors l’école du quartier, une école dirigée par des frères maristes avec déjà plusieurs enseignants laïques mêlés au corps professoral religieux. Dans la grande salle de l’école qui pouvait autant servir d’amphithéâtre que de gymnase, les garçons de septième année étaient tous alignés debout côte-à-côte. Devant eux, assis en indiens directement par terre, un peu pêle-mêle, tous les plus jeunes de la première à la sixième qui écoutaient sans parler. Sur le mur du fond, bien assis sur les plus belles chaises de l’école, celles en chêne blond avec de confortables appui-bras, tout le corps enseignant, le frère Bonneau, obèse directeur reconnu pour sa sévérité et ses doigts parfois plutôt longs, sa secrétaire et le concierge, un monsieur de l’amicale mariste, le curé de Sainte-Philomène avec quelques vicaires et abbés. Derrière la rangée de garçons debout, le frère Côté qui déambule de long en large. Un cancre chante en faussant Gros Jambon de Réal Giguère jusqu’à ce qu’un blanc de mémoire vienne interrompre sa médiocre prestation. Le visage du pauvre garçon passe au rouge écarlate. Quelques rires étouffés mal retenus viennent momentanément briser la loi du silence. Le frère retire sa main de l’épaule du cancre, lui dit d’aller s’asseoir avec les autres. Le frère arpente derrière le long rang d’élèves toujours debout, faisant languir les pauvres garçons; s’il met la main sur l’épaule de l’un d’eux, celui-ci doit commencer à chanter à son tour. S’il ne trouve plus rien à chanter ou si la mémoire lui fait défaut en chemin ou s’il reprend par distraction un air déjà chanté auparavant, il doit abandonner et aller rejoindre le public assis par terre. À la fin il ne reste plus qu’un seul champion. On jouait régulièrement à ce petit jeu mais aujourd’hui, c’était la dernière ronde. Les quatre derniers vivants iraient chanter avec les quatre finalistes de l’école de filles voisine le jour de la remise des bulletins, seul jour de l’année où les garçons de Saint-Jean-de-Brébeuf et les filles de Sainte-Philomène se retrouvaient réunis dans la même salle. Frais débarqué à Montréal en sixième année, comme un indésirable petit “colon” de campagne débarqué de l’Abitibi, je finissais généralement bon deuxième, derrière Daigneault, le parfait petit Daigneault, rossignol à la voix d’or de la grand-messe de onze heures, fils de la présidente du comité de parents et chouchou incontesté des frères maristes. Deuxième, c’était tout de même suffisant pour que j’aille chanter contre les filles.

Il y avait bien quelques filles que j’observais de l’autre côté de la haute clôture de broche entre les deux écoles, hypocritement, aux récréations et à la pause du dîner quand les deux cours d’école étaient bondées. Carole Denis, dont je connaissais le nom parce qu’elle habitait sur ma rue et que l’épouse de mon père embauchait sa mère à l’occasion pour des travaux domestiques. Petite brunette de type rieuse et espiègle, avec un corps athlétique auquel la puberté avait déjà commencé à tracer des formes, spécialement celles qui énervent les garçons. Louise Bérubé, notre voisine du deuxième, snobinarde mais néanmoins très jolie blonde qui me rappelait les belles petites polonaises sur ma rue à Bourlamaque quand j’étais tout petit et qui, pour énerver les garçons, trichait en raccourcissant sa jupe d’écolière aussitôt qu’il n’y avait plus de religieuse en vue, exposant beaucoup plus de peau blanche qu’il n’en fallait pour énerver des cohortes de garçons de 12 ou 13 ans. Finalement, et comment ne pas la remarquer, la seule petite fille noire de toute la cour d’école Sainte-Philomène, belle comme un oiseau rare mais j’ignorais encore son nom et son prénom, je travaillais là-dessus. Il y avait beaucoup plus qu’une haute clôture de broche entre moi et ces jeunes filles. Il y avait une conviction sincère qui m’habitait, que j’étais seulement de passage à Montréal, à la première occasion je retournerais en Abitibi, en fugue ou autrement, et je n’aurais d’aucune façon voulu faire de peine à une fille. Quel romantisme innocent, quand j’y repense. Il y avait aussi cette barrière sociale malicieuse entre les gens natifs de Montréal et les “colons” comme moi venus des régions dont on se payait la tronche à la première occasion. Mais lorsque le regard de l’une de ces filles se tournait furtivement vers le mien à travers les mailles de broche, la puissance de la testostérone naissante avait tôt fait de me faire oublier toutes ces barrières. Il ne restait que la barrière invisible mais bien présente de la timidité à franchir, la montagne des émois à escalader et cela appelait en moi les plus souffrants mais les plus beaux malaises du monde dont je me souvienne. Et le soir venu, des soupirs gros comme la lune qui m’accompagnait dans la coupable découverte toute solitaire de l’exultation du corps.

Dans ces années-là, dès qu’une chanson brûlait les palmarès en Angleterre ou aux États-Unis, les gogos locaux se précipitaient sur leurs crayons pour pondre une traduction française, fût-elle boboche et bâclée au possible, et passaient la nuit même en studio à endisquer leur version sur des arrangements vite faits. Il fallait battre la compétition à tout prix. Il est même arrivé quelques fois que deux versions de la même chanson sortent le même matin dans les radios de la province. J’avais besoin de battre le rossignol à Daigneault lors de cette ultime compétition. Je voulais finir en tenant la meilleure chanteuse de l’école des filles par la taille devant une foule aussi excitée qu’ébaubie de voir un “colon” de l’Abitibi voler la palme au petit rossignol de Rosemont. À la guerre comme à la guerre, dans les semaines avant la compétition, j’avais appris plusieurs nouvelles chansons pour être bien certain de ne pas manquer de munitions. Jusqu’à la veille même du concours, les oreilles soudées à la radio, enregistreuse en mains, j’attendais la grande nouveauté du jour pour porter le coup de grâce à ce Daigneault de merde que je m’imaginais en train de dormir profondément sur ses lauriers. Imaginez ma chance, une chanson était débarquée le soir même, directement de Paris où elle enflammait déjà les palmarès comme un baril de poudre à canon. Même pas besoin d’attendre la version française des gogos de chez nous. Et cette chanson allait même devenir un succès boeuf sur une bonne partie de la planète, j’allais frapper un grand coup, c’est sûr.

Quand j’y pensais sérieusement, je me disais qu’aucune fille pour laquelle j’aurais pu avoir de l’intérêt pouvait utiliser mes origines abitibiennes contre moi, ce serait trop injuste. Élevé dans un véritable melting-pot des nations à travers les enfants de mineurs venus de l’Europe de l’est, de l’Europe danubéenne, d’Angleterre ou même d’Asie, ma mère me disait toujours que sa grand-mère était venue de Pologne à quinze ans, les aïeux de mon père étaient venus de Normandie il y a plusieurs générations de cela, que nous étions tous venus d’ailleurs, que nous étions tous pareils dans le fond. Je ne serais jamais un montréalais tout comme je ne pouvais pas passer directement de l’enfance à la vie adulte. Je devais m’habituer à vivre dans un monde plutôt ingrat pour un garçon de mon âge, de région, qui veut se faire une blonde à Montréal. Je voyais dans le concours de chant la plus belle opportunité de me faire voir sous mon meilleur jour par Carole Denis, Louise Bérubé et peut-être même la charmante petite fille noire dont j’ignorais le nom. Peut-être même la chance de m’intégrer un peu plus dans l’identité montréalaise et de faire oublier mon statut de “colon”.

La semaine avant le concours j’avais vu Carole Denis et Louise Bérubé marcher bras-dessus bras-dessous avec les frères Gagnon sur la rue Masson. Deux grandes fripouillles boutonneuses qui se voulaient la terreur de la rue Dandurand et qui avaient toujours les goussets bien remplis des fruits de leurs multiples petites rapines malhonnêtes. Je pensais bien que mon chien était mort avec elles. Je les ai vus entrer tous ensemble au Canada Hot Dog. Le seul charme que les Gagnon, laids comme des poux, pouvaient utiliser pour s’attirer les filles était leur capacité à les empiffrer de cheeseburgers-frites, de hot-dogs et de Coke à volonté. Tant pis pour elles, avais-je pensé, elles avaient beau se laisser aller dans les cheeseburgers et les frites graisseuses si le coeur leur en disait, elles avaient bien le droit de prendre de l’avance à se faire pousser un gros cul de future bonne femme de Rosemont, avais-je pensé sous le coup d’une déception certaine et de la plus mesquine jalousie.

Les frères avaient aménagé à même la grande salle une sorte de loge, une structure de tubes d’acier encerclée de rideaux noirs. J’étais arrivé un des premiers et je relisais mon cahier de chansons quand le frère Côté est venu me voir.

–“Est-ce que tes parents vont venir, jeune homme?” m’a-t-il demandé.

–“Mes parents?”

J’ai ouvert une craque dans le rideau noir et j’ai vu les seize chaises où devaient prendre place les parents des huit finalistes. J’avais peur que le frère aie procédé à des invitations sans m’avertir. Trop préoccupé ou distrait, ou par exprès allez savoir, je n’avais parlé à personne de cette compétition. Quelques chaises étaient déjà occupées mais aucun signe de la famille. J’ai refermé le rideau.

–“Ils sont probablement en retard,” que j’ai répondu tout bêtement.

Aurais-je pu tout simplement oublier d’en parler? Toutes ces longues heures de mémorisation et de pratique caché dans le fin fond de la cave n’étaient certainement pas destinées à impressionner mon père ou son épouse. Je ne voulais pas qu’ils soient là. J’avais mon propre agenda.

Lorsque les autres garçons sont arrivés, Daigneault la grande vedette en dernier naturellement, j’ai rangé mon cahier de chansons et je me sentais prêt, confortable, confiant. Les efforts que j’y avais mis devenaient payants. J’ai même senti que mon attitude décontractée avait semé un inconfort chez les autres garçons. Puis, le frère Côté nous avait donné les consignes de politesse puisque soeur Catherine viendrait bientôt nous présenter les quatre filles finalistes. Je savais d’ores et déjà que Carole Denis et Louise Bérubé n’étaient pas parmi elles. Je le savais parce qu’on me l’avait dit, mais aussi parce que je savais qu’elles chantaient comme deux dindes sur le point d’être égorgées. Je les avais déjà entendues chanter dans les balançoires du parc Pélican. Mais elles seraient dans la salle. Puis les filles sont entrées dans la loge de fortune à la suite de sœur Catherine. Et elle était là, la petite fille noire. Elle s’appelait Cindy Garcia et malgré un vocabulaire français de loin supérieur aux cancres de ma classe, elle avait un léger mais ô combien charmant accent qui lui venait de sa famille anglophone originaire de Porto Rico mais qui avait aussi vécu aux États-Unis. Il était aussi fascinant pour moi de voir les filles autrement que dans leur uniforme scolaire de tous les jours. Les familles avaient mis le paquet sur les vêtements des filles. Généralement, dans le Montréal de ces années-là, les anglais étaient les riches d’office et les canadiens-français les gueux. Il faut croire que l’ordre des choses changeait avec la couleur de la peau. Cindy Garcia détonnait à travers les autres filles dans sa robe de bazar de sous-sol d’église, quelques mailles apparentes dans ses bas trois-quarts blancs et ses petits souliers vernis qui trahissaient leur âge malgré un cirage zélé. Le jupon de la pauvreté dépasse toujours un peu sous les robes de la misère. Mais je m’en foutais, Cindy Garcia était de loin la plus belle à mes yeux. Lorsque nous avons été présentés, elle n’avait pas pu retenir un timide sourire probablement adressé à mon visage soudainement rouge pompier. Et à la main tremblante et moite qu’elle avait délicatement serrée en me regardant droit dans les yeux.

Les discours officiels avaient duré un mois et demi avant qu’on vienne nous aviser de sortir et de se placer chacun sur notre espace désigné pour amorcer la compétition. On nous avait annoncé à la dernière minute que les règles différaient quelque peu pour cette occasion spéciale. C’était la première fois que la compétition rassemblait garçons et filles. On garderait d’abord le meilleur garçon et la meilleure fille qu’on opposerait en finale en leur faisant chanter au complet une chanson de leur choix. Le public choisirait le grand vainqueur par applaudissement. J’ai alors fixé le rossignol de Rosemont droit dans les yeux avec un regard théâtral qui lui lançait au visage des poignards en feu et je suis sorti le premier de la loge en regardant droit devant, en lui marchant sur un pied au passage.

Bien installé sur mon X, quelque chose de spécial doit s’être produit. En voyant les deux sièges de la famille vides, j’ai compris qu’il n’en tenait plus qu’à moi maintenant et j’ai chanté comme je n’avais jamais chanté auparavant. Et quelque chose d’autre s’est produit. Lorsque le frère Côté enlevait sa main de mon épaule pour passer à un autre garçon, j’entendais la salle applaudir. Je ne pouvais faire autrement que de ressentir ces applaudissements comme une surprise hallucinante et bouleversante à la fois. Je n’étais peut-être plus un petit colon d’Abitibi tout d’un coup. Et les chansons sont venues l’une après l’autre, facilement et naturellement, sans bavures ni fausses notes et des têtes tombaient au fur et à mesure. Puis, quand il ne restait plus que moi et le chouchou du côté des garçons, le frère Côté, un sourire frondeur au visage, a mis la main sur l’épaule de Daigneault. Un silence pesant a envahi la salle un long moment. À la surprise générale, Daigneault stoïque s’est lentement mis à regarder le sol, à renifler, assailli par des soubresauts intempestifs et le frère gardait toujours sa main sur son épaule, beaucoup plus longtemps que de coutume. Aucun son ne sortait de la bouche du chérubin à la voix d’or. Et on a entendu du fond de la salle un garçon crier, “T’es fini Daigneault, tu voé ben, va donc t’assir à c’t’heure!

Le frère Côté a retiré sa main, furieux.

Cindy Garcia attendait, seule dans la loge. Son visage s’est illuminé lorsqu’elle m’a vu entrer.

–“Tu as été vraiment super, les gens étaient avec toi!” me dit Cindy.

–“Toi aussi tu as été franchement et de loin la meilleure,” que je lui réponds en réalisant ébaubi qu’une jeune fille noire pouvait rougir, au moins changer de coloration un brin.

–“Est-ce que ça t’intimide d’aller en finale contre moi? Contre une fille, je veux dire,” me demande-t-elle

–“Aucunement, rien que d’avoir battu le petit rossignol des frères maristes, j’ai déjà ma victoire. Le frère s’est acharné sur moi mais j’étais fin prêt, il me restait des chansons en masse, je n’ai même pas utilisé mon arme secrète.”

–“Je t’ai déjà remarqué, tu sais,” qu’elle enchaîne, “j’ai bien vu que tu m’observais dans la cour d’école.”

–“Ah oui?”

–“Mais ça ne me dérange pas,” continue-t-elle, “je t’observais moi aussi.”

Je ne savais plus où me mettre ni quoi dire. Les deux jambes sciées, complètement sous le charme de Cindy Garcia qui semblait loin d’être insensible elle aussi. Carole Denis et Louise Bérubé pouvaient se bourrer la face de cheeseburgers pour le restant de leurs jours si ça leur tentait et venir le cul quatre pieds de large. Je ne sais pas d’où m’est venu le courage mais je lui ai demandé :

–“Dans quel coin tu habites, on pourrait peut-être se faire une petite fête de champions quelque part cet été, non?”

–“Ce ne sera pas possible,” qu’elle m’a répondu le visage soudainement métamorphosé par une tristesse évidente, “on déménage la semaine prochaine, la famille s’en retourne à New York. Mon père a épuisé tous ses recours. Un rond-de-cuir de l’immigration a ordonné qu’on quitte le Canada, mon père n’a jamais réussi à avoir sa résidence.”

Ça ou un voyage de briques sur la tête . . . j’ai donc appris les émois amoureux par la logique polonaise inversée, j’ai eu ma première peine d’amour avant même d’avoir véritablement eu une blonde. Après un long et malaisant silence, Cindy m’a demandé ce que je chantais en finale. Il me restait le super tube arrivé hier qui faisait déjà trembler l’Europe et que personne ne connaissait encore ici. Alors j’en ai profité pour tricher un peu.

–“J’ai une chanson rien que pour toi, ça vient de Paris et c’est tout nouveau, ça s’appelle Adieu jolie Cindy.” Évidemment j’ai falsifié les paroles originales qui parlaient plutôt d’une Candy. Elle avait rougi encore une fois.

Sœur Catherine venait nous avertir à travers le rideau qu’il fallait se préparer à monter. Elle s’est levée, je me suis levé et je lui ai souhaité bonne chance avant qu’on quitte la loge. Elle s’est approchée et elle m’a embrassé rapidement sur la bouche avant de tourner les talons vitesse grand V et aller se placer sur son X. Elle a livré une superbe interprétation d’Amazing Grace et elle a remporté une victoire bien méritée.

Lorsque que les rubans nous ont été remis, sous les applaudissements, le photographe du journal local nous a placés un à côté de l’autre, m’a fait passer un bras derrière elle, ma main sur sa hanche délicate. Un fier petit “colon” d’Abitibi et une pauvre enfant noire déportée avaient volé le concours aux méprisants petits montréalais. J’ai vu sur les joues de Cindy Garcia descendre quelques larmes, on pouvait les voir sur la photo du journal.

J’ai marché jusqu’à la maison. J’étais tellement troublé. De plus, j’étais aussi quelque peu embarrassé de n’avoir rien dit à mon père, alors je suis rentré en catimini, sans rien dire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté avec la conviction que la grandeur de l’amour se mesurait à la hauteur des barrières qui nous séparent de ceux qu’on aime, des mois, des années peut-être. J’espérais bien que quelqu’un noterait quelque chose dans mes humeurs, m’aiderait à comprendre cette sorte de choses. Une mère, par exemple. Ou un père. Mais rien de tout ça ne s’est passé.

J’avais intercepté la livraison du journal local et découpé la photo avant qu’on ne la voie à la maison. J’ai broché le ruban sur la photo et je les ai faits disparaître dans un livre à moi. Je la regardais occasionnellement le coeur un peu patate. Des années plus tard, je l’ai sortie de sa longue cachette et je l’ai accrochée sur un babillard au-dessus de mon bureau dans ma chambre. Un jour, mon père l’a vue et m’a demandé ce que c’était. J’aurais voulu lui dire que c’était la première fille qui m’avait déchiré le coeur, que ce concours était la façon que j’avais trouvée pour me prouver que je valais mieux que mon statut de petit “colon” d’Abitibi, de passer de l’enfance innocente à la vie de jeune adulte, de découvrir par moi-même si l’amour était la plus belle ou la plus cruelle chose au monde. Mais, connaissant mon père, je ne lui ai rien dit de tout ça.

Je lui ai dit que j’avais gagné la deuxième place dans un concours chez les frères maristes en septième année et il m’a simplement dit :

“Ah, c’est bon.”


 

Flying Bum

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Léon n’est pas ici.

 

Ma participation à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Laurence Délis.

 

Nous aurions pu survivre au pont de cordages, dansant dans le vide au-dessus des eaux. À pied, on s’entend. L’épaule blessée et souffrante d’Adéline recroquevillée au fond du cyclo-pousse lui avait fait préférer de loin le bateau-taxi. Nous avions tout de même survécu, dépoussiéré nos bagages et rangé nos petites choses dans les tiroirs et les commodes. J’ai calé l’arrêt de porte et nous regardions les grands hérons pêcher dans la petite baie au soleil couchant. Un bateau-cigare noir voguait pas très loin de l’île à petit trot. Le poirier devant la loggia avait profité de notre brève absence pour se mettre à fleurir.

Endormi sous le ventilateur à grandes palles de bois et de vannerie. Le tic-tic d’une horloge. Un rêve puis une frayeur monte en moi. Le chauffeur du bateau-taxi qui gueule “Cent balles! Cent balles ou je vous laisse là!” Une pétarade de carabines qui descend de la montagne.

Dans la lumière blafarde du réfrigérateur, je croque un cornichon à la polonaise, j’en pêche un autre dans le bocal pour l’emporter dans la loggia. La saumure trace une coulisse sur mon poignet. La lune est pleine, électrisante. Dans leur panier, les nasturtiums sont en fleurs, leurs feuilles rondes s’élèvent comme des mains ouvertes vers la lune comme pour la prier.

Le bateau-cigare trottine, cette fois-ci s’immobilise et son moteur ronronne à peine. Son pare-brise est si noir que je ne peux voir le conducteur. Je dis, “Léon n’est pas ici,” juste pour m’exercer, ma voix est étouffée. J’achève de croquer le cornichon et j’essuie ma main sur mon bermuda. “Léon n’est pas ici. Léon n’est pas ici.” Le bateau-cigare glisse doucement sur les eaux sombres et touche au quai sans faire de bruit. L’homme descend, amarre son cigare, ajuste son col et monte vers le chalet. Il demande, “Où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Non, je ne veux certainement aucun souci avec vous ou n’importe qui d’autre.”

J’ai sérieusement tout fait foirer. Ce n’est pas ma ligne du tout. Ma ligne était : “Léon n’est pas ici.” C’est évident maintenant, l’homme va me tuer. Une vapeur de la mort remonte lentement de mon œsophage, sort finalement par mes yeux. L’acide dans la gorge et plein la tuyauterie. Pourquoi j’ai mangé ces foutus cornichons?

L’homme sourit. Difficile à dire dans cette pénombre, mais son œil gauche pourrait bien être en verre et au moins une de ses dents est en or massif.

“Mon très cher ami,” dit-il, “où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Léon n’est pas ici,” cette-fois-ci j’ai tout bon, que je pense dans ma tête.

“Tu sais quoi?” demande l’homme, “c’est bien dommage tout ça, où est-il passé ce coquin de Léon?” et je n’ose aucune autre réponse que : “Léon n’est pas ici.”

“On s’offre un verre en attendant? Léon aime bien le rhum des îles, as-tu une bouteille de rhum des îles qui traîne ici?” demande l’homme en se tirant une chaise près de la mienne.

Un grondement de train à peine audible, plutôt le son d’un petit avion étouffé dans l’épaisseur des nuages, l’impression générale d’un silence écrasant. Adéline, assommée par la morphine, dort comme une ourse dans la chambre du fond. Je veux faire comprendre à l’homme que nous ne sommes partis qu’une journée. Nous cherchions un chalet moins dispendieux pour allonger nos vacances. Nous ne voulions aller mettre notre nez nulle part de bien particulier. Nous ne voulions rien apprendre de bien spécial. Mais, l’homme s’attendait à ce babillage. Avec le chat si près, la souris doit se faire plus ingénieuse, garder l’esprit vif et aligner ses pensées le plus droit possible.

“Mon très cher ami,” dit l’homme, “ne pleure pas, elle va s’en tirer, t’inquiètes.”

Je touche mon visage et je réalise qu’il dit vrai. Je pleure. Sous la plaggia en dentelles de bois, pieds nus en bermuda et en camisole, la gueule qui empeste le cornichon et devant un gorille sans âme, je pleure.

“Je ne connais pas Léon,” lui dis-je, “Nous voulions juste trouver un chalet moins cher.”

“Shhhhhh…” dit l’homme. Il se lève et me soulève de ma chaise pour me placer face à lui. Il fait bien une tête de plus que moi. Il enroule ses bras alentour de moi et ma tête s’écrase de côté sur son torse. “Shhhhh….” fait-il encore comme on consolerait un enfant. Il porte un parfum viril bon marché, quelque chose de musqué et alcoolisé. Sa veste est lourde, en vrai cuir. Beaucoup trop chaude pour une soirée comme celle-ci. “Elle va s’en tirer,” dit-il, “ne t’en fais pas pour elle.” Il serre encore davantage ma carcasse entre ses bras puissants. Mes sanglots aspirent avec force l’air qui se fait dense et lourd. “Tiens … voilà … c’est bien,” dit-il après un long moment, le temps que les sanglots s’étouffent, “quelquefois, il faut juste savoir laisser aller; laisse aller, va, ça ne peut que te faire du bien.”

Son emprise est puissante et il ne la relâche pas d’un iota. Suit un très long silence coincé dans les bras de l’homme, un long temps mort envahi graduellement par un bruit étrange et beau. Un concert de petits flap-flap. Les gauches battements d’ailes de quelques chauve-souris qui batifolent alentour de deux hommes debout dans la nuit paisible, qui, de loin, auraient pu sembler apprécier un moment tendre et particulier.

Puis le son de la vibration d’un portable dans sa poche.

“Oui,” répond l’homme, “Oui. Il est avec moi. Léon est bien avec moi,” dit l’homme, tout en frottant mon dos dans une puissante et douloureuse motion circulaire.


Flying Bum

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Existences abandonnées

tout jeunes et tout beaux

on mettait le feu à la noirceur

un grand feu de bois, de camp, de joie

proclamant nos existences romantiques

des roses guimauves à s’en lever le coeur

des licornes et des divines liqueurs

vidangeur même se faisait romantique

tout spécialement vidangeur

tellement satisfaisant et spirituel

dans tout le parfum de nos aisselles

jamais dans un vaste espace

fenestré du plancher au plafond

derrière un bureau où il ne se passerait rien

jamais jamais rien

quelques années de cela

c’est là qu’on croyait tous aller

tout ce qu’on espérait mériter

élevés aux patates pilées

aux forçures de bœuf bien hachées

entre une religion bien catholique

et des grands frères beatniks

on mangerait sur un lit de pissenlits du printemps

des œufs de faisans roulés dans le safran

arrosés de ce que le Jura a de plus pétillant

on monterait une vaste organisation

pour réparer un monde en perdition

ou on partirait photographier la misère

on mettrait le nez des autres dedans

on jouerait de la musique pour l’éternité

écrirait des poèmes à s’en écoeurer

et le succès viendrait comme une brûlure

ou une démangeaison envahissante

et même la gloire nous serait méprisable

si nous n’avions pas eu de famille

on irait coucher chez les voisins

ou on essaierait la vie en tribu

nus dans des huttes au Wisconsin

ou dans des grandes piaules à Rouyn

on se baignerait dans des vérités absurdes

on laisserait pousser tous nos poils

et on goûterait à toutes les vulves

on fréquenterait une femme de loin notre aînée

ou une demoiselle beaucoup moins âgée

on goûterait à l’homosexualité rien qu’un été

ou on ferait d’autres folies à lier

là où il neigerait toute l’année

le sexe aurait toujours été bon

nous le savions rien qu’en dansant

sexe d’hôtel avec elles

sexe de cuisine avec une pas fine

un sexe sans âge et sans visage

sexe à la dope qui ferait de nous des nuages

pas tellement penser aux morts

qui viendraient bien assez tôt

d’aussi loin que les étoiles

vêtus de guenilles ou de riches linceuls

de couches de papier d’aluminium

ou de superbes papiers de Noël

coiffés de longs chapeaux ridicules

ils viendraient aussi tels qu’ils sont

sans eux-mêmes apprécier la fin

si d’aventure la mort se présentait

s’invitait à la fête sabordée

on n’aurait qu’à cesser pour de bon

de porter nos ornières de bouffons

on contournerait désormais

ou tous ensemble on ralentirait

on retrouverait nos amis

rechargés dans une nouvelle vie

on se réincarnerait en aigles

en lions ou en beaucerons

et si on n’aimait pas les aigles

ni les lions ni les beaucerons

alors en belles filles

ou en anguilles

et ce serait aussi bon.


Flying Bum

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