Mort digne dingue

Mardi, j’ai assassiné un petit matou.

Mardi, j’ai assassiné un petit matou et mercredi matin j’étais au travail comme si de rien n’était, je n’ai rien dit à personne, je bricolais innocemment des emballages sur ma table à dessin. “Voulez-vous votre logo sur les quatre faces?” ou “Est-ce qu’un fond noir vous intéresserait, c’est tendance?” ou encore “Est-ce que je positionne le code à barres en-dessous ou sur un côté?” Jamais je ne leur aurais dit que j’avais assassiné un petit matou. Je ne l’aurais jamais dit à personne, point à la ligne. Ils auraient été profondément choqués de mon geste ou alors totalement indifférents. Les deux possibles réactions m’auraient plongé dans un profond malaise.

Dans le fond, techniquement parlant, je n’ai pas assassiné le petit matou. Ce n’est pas moi qui tenais la seringue.

Mais je tenais le petit matou. Pas tellement longtemps avant, je tenais la plume. Quelle est la différence, vraiment, entre la plume et la seringue? Les deux ont une extrémité pointue. Les deux peuvent administrer des substances cruciales. Poison létal. Encre. Mots. Mises à mort. Mon geste était un peu de tout, un peu de rien, et après je n’ai que signé mon nom et tenu le petit matou.

Pendant que j’attendais l’arrivée du vétérinaire, il m’est venu à l’esprit la possibilité de repasser la porte, fuir la lumière crue des lampes au-dessus de la table d’opération, traverser la salle d’attente et m’en retourner dehors avec le petit matou. Dans les derniers éclairs de ses tristes yeux vitreux et les soubresauts de son corps squelettique, j’étais son unique port d’attache dans ce lieu mystérieux et épeurant pour lui, mes bras son seul réconfort. J’aurais pu me lever et repartir avec lui, mais je suis resté là avec le petit matou dans mes bras. Je l’ai tenu. La chaleur de mes bras et sa confiance en moi le gardaient immobile davantage que mes mains, pendant qu’elle l’emplissait de poison et ma main flattait sa petite tête noire et blanche et je murmurais des mots ridicules et inutiles à son oreille avec une voix d’église.

Le petit matou avait un nom.

Le petit matou avait un nom, mais j’aime mieux le taire. Son nom est encore vivant dans mon esprit et l’exposer au grand air risquerait de le voir se désintégrer et tomber en poussière comme une momie déterrée trop vite. Je vais plutôt vous parler de Paul.

Je vous parle de Paul et je vois une immense pile de magazines périmés dans une salle d’attente d’un hôpital. Les odeurs d’éther me montent au nez. Un Maclean par-dessus un Actualités par-dessus un Maclean, racornis. Les images sont en noir et blanc tellement ça date. Je vous parle de Paul et je me vois moi-même épuisé, écrasé au fond d’un vieux fauteuil en vinyle gris à dévisager les faces longues, livides et luisantes autour de moi, mes deux mains moites exsangues agrippant les appuie-bras. Sa femme à côté de moi stoïque, silencieuse. Je me revois à cet endroit où mon esprit retourne quelques fois comme un éternel prisonnier de ces instants pénibles et il crie toujours les mêmes mots. Ceci se produit réellement – ceci ne peut pas se produire réellement – ceci ne devrait jamais se produire – ceci se produit réellement – il n’y a pas d’issue – aucune lumière au bout d’aucun tunnel. Tous les mots qui s’entrechoquent dans mon esprit noient une à une les rares options heureuses que ma raison propose. Qui va le secourir, guérir mon père, ou le tuer? . . . maintenant? . . . ou quand? . . . mes frères? . . . moi?

Là où je ne voulais jamais me trouver, là où personne ne veut se trouver, c’est de se ramasser les pensées coincées dans une trappe infernale à se dire peut-être que le petit matou aurait survécu. Quelques jours, quelques semaines de plus… ce que j’en sais c’est qu’il restait au petit matou, à ma connaissance, au moins trois ou quatre vies sur les neuf qui lui étaient imparties par une stupide légende. Il aurait pu devenir un vieux patriarche obèse enroulé sur lui-même sur une étagère, immobile comme un chapeau de poil . . . non.

Aussi bien assumer qu’il serait mort de toutes façons. Autant assumer qu’il aurait cherché péniblement son souffle, qu’il aurait souffert sa vie les viscères rongés par le cancer si je ne l’avais pas assassiné.

Techniquement parlant, ce n’était pas un meurtre.

Il y a toutes sortes de mots. D’autres mots. Compassion, pitié, laisser partir, un choix difficile, cela fait partie de la vie, parti au paradis, dire au revoir. Tellement de beaux mots sirupeux à la texture de sables mouvants. Assassinat est un mot fait de pierre et d’acier. J’aime mieux me considérer comme un assassin plutôt que de m’enfoncer dans les vases mouvantes de la rectitude.

Si mon esprit revient dans cette salle d’attente un long moment, mes mains moites agrippées aux appuie-bras de cette chaise bancale en vieux vinyle gris, le décor glauque en noir et blanc d’une autre époque, éventuellement mon corps s’appuie sur les bras de la chaise, se lève et marche le long du corridor sans fin, rejoindre Paul. Et je croise un médecin et je lui parle encore avec ce que mon père appelait une petite voix d’église, une voix basse et hésitante, étouffée au fond de la gorge. Je lui parle de morphine et de dosages, on jase, là. Je lui parle de mesures extraordinaires et de souffrance ordinaire, cruelle, inutile, sans retour. De prescription revue sous le coup de la fatigue, sa femme qui croit encore, en vain, à bout de force et de prières. Il m’écoute. Il sort un carnet de sa poche de sarrau.

Une plume.

Je reprends mes esprits un long moment devant la porte de sa chambre. Je me rends à son chevet et mes doigts effleurent le peu de cheveux qui ornent toujours sa tête blanche, je sais que je ne dois attendre aucune réaction, ses yeux ne s’ouvrent même pas un peu, qu’un souffle rauque et mécanique, malaisant, je lui dis tout de même que j’ai offert à son épouse d’aller se reposer un peu et je lui explique aussi simplement avec une voix d’église comment je viens juste de l’assassiner.

Mais peut-être que cette fois-ci je vais me laisser aller à le toucher. Peut-être cette fois-ci il se redresserait dans son lit, qu’il respirerait avec ses propres poumons, que ses yeux s’ouvriraient et qu’il me regarderait comme un père regarde un fils et qu’il me dirait fais-toi-z-en pas, tu te rappelles combien j’en ai gazé avec le muffler de mon char des portées de petits chats enfermés dans une caisse de beurre en bois, c’est vraiment pas tous les chats qui ont droit à neuf vies.

Et on essaierait d’en rire ensemble. Pour un instant je ne serais plus autant un assassin. Et je sortirais la planche de cribble et les cartes, et les 15-2, 15-4, 15-6 joyeux résonneraient dans la chambre jusqu’à ce que la toux le reprenne et les cartes sautilleraient, glisseraient partout d’un bord et de l’autre sur le drap recouvrant ses jambes décharnées. On en rirait. On passerait tout le paquet de cartes deux-trois fois plutôt qu’une et ce serait une partie mémorable.

Et on prendrait tous les deux le temps en otage, entre la plume et la seringue de trop et quelque part le petit matou serait encore en vie.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

Incongruités d’été

Un cheval dont je ne connaissais pas le nom sans que cela soit nécessairement un cheval sans nom, ni un cheval dans le désert et j’ai finalement choisi la chaise.

GIG_3

J’avais trouvé un cheval dans ma cour – pas exactement ma cour, l’endroit derrière mon quatre-et-demi. La bête souriait. Le cheval était gris-souris. Je n’avais jamais vu un cheval gris-souris avant. Ni sourire. J’essayais de récapituler l’ensemble des connaissances que j’avais accumulées à propos de la race équine, ça pourrait devenir utile dans les circonstances. Je me rappelais que le cheval blanc de Napoléon était blanc – à moins que mon oncle Preston ne m’ait mené en bateau toutes ces années. Je savais qu’il y en avait des bruns, des noirs. Zorro en avait un noir, là-dessus je suis formel.

Le cheval mangeait les fleurs que le concierge avait plantées là. Je ne sais pas pourquoi il avait planté des fleurs dans ce recoin singulier derrière mon quatre-et-demi. Le cheval ne se nourrissait pas du tout des détritus alentour des poubelles dans l’espace étrange derrière mon quatre-et-demi – il n’était que de couleur gris-souris, pas le même régime alimentaire qu’elles. Aussi bien appeler ce lieu ma cour, parce qu’en toute honnêteté le lieu ressemblait à une cour. Seulement, ce n’était pas la mienne. Pas incluse au bail si ma mémoire valait encore ce qu’elle a déjà value. Je croyais que le cheval était celui du concierge.

La liste des choses à vérifier s’allongeait sans fin sur le rond d’en arrière de mon cerveau en surchauffe – est-ce qu’un cheval pouvait être gris-souris et j’en doutais car on aurait eu à vivre avec l’idée de voir des souris gris-cheval du même coup. Est-ce que le cheval appartenait vraiment au concierge? Était-ce tout de même ma cour si je n’étais que locataire du quatre-et-demi mitoyen? Et alors qu’est-ce que le cheval gris-souris du concierge faisait dans ma cour à moi? Est-ce que j’aurais pu planter ces fleurs moi-même? Est-ce que je pouvais quand même faire un tour de cheval sur le cheval que j’avais trouvé dans la cour? (comme un sentiment de déjà vu : est-ce que je pouvais utiliser la chaise que j’avais trouvée dans la cour, avais-je demandé au concierge il y a quelques mois de cela et la réponse avait été oui, je pouvais utiliser la chaise.) Mais une chaise n’est pas un cheval même si on peut s’asseoir sur les deux et ça venait épaissir l’intrigue d’une coche.

Le cheval s’était appliqué consciencieusement. Toutes les fleurs avaient été broutées à ras le sol. Une sensation pour le moins inconfortable m’avait alors envahi. Et si c’était le cheval qui m’avait trouvé. Peut-être que le cheval avait un plan en ce qui me concerne. Peut-être que le cheval s’attendait à ce que je fasse . . . quelque chose.

Ou encore . . . rien du tout.

Je ne pouvais plus évaluer les choses de façon vraiment efficace. Ni intelligente. Je me sentais tellement fatigué. Brûlé. Ratché comme on dit en Beauce. Je suis allé m’étendre sur le divan un moment. Je m’étais réveillé en sursaut assez rapidement. Le concierge était dans la cour et il parlait maintenant avec le cheval gris-souris qui souriait. Un drôle de sourire. Il pointait du doigt vers moi à travers la fenêtre tout en parlant au cheval avec une grande volubilité et le cheval gris-souris écoutait comme si ça l’intéressait. Le cheval gris-souris s’était retourné vers moi, il me regardait d’un air indéfinissable. J’ai sauté me cacher derrière le divan. Le cheval m’inquiétait sérieusement. L’attitude. Ce que le concierge pouvait bien raconter au cheval m’inquiétait encore davantage.

J’étais monumentalement déprimé et je le serais encore pendant de longues heures – ce n’était là qu’une seule terrible angoisse parmi tant d’autres, des milliers d’autres cette journée-là.

S’asseoir sur la chaise? Monter le cheval? J’avais décidé de ne rien provoquer, l’heure était à la prudence. L’attitude du cheval. Le concierge m’avait déjà confirmé que je le pouvais, il y avait quelques mois de cela.

J’ai monté la chaise.


 

29

Tout tourne alentour des bananes.

Je prends une photographie d’une banane à moitié épluchée. J’envoie la photographie à ma douce. Ma douce épluche à moitié une banane, place le bout de sa langue sur le bout du fruit, prend un selfie et me l’envoie. Nous sommes tous les deux en présence d’une banane de toute évidence et je déteste profondément le goût de la banane, depuis toujours. La texture. Je pourrais aller sur internet m’acheter un billet d’avion pour le Manitoba où je serais fort probablement encore en présence d’une banane. La plupart des gens ont des bananes à la maison, au bureau, dans leur boîte à lunch, pourquoi pas au Manitoba? Ma douce pourrait m’envoyer autant de photos de bananes qu’elle veut sans frais d’interurbain, des bananes qu’elle éplucherait lentement et qu’elle mangerait devant la caméra en se faisant tout un cinéma aguichant, porno à la limite. Ma douce sait qu’elle peut me provoquer des érections rien qu’à lécher stupidement une banane devant moi. Elle se sert régulièrement d’une banane juste pour m’exciter. Lorsque sa libido à elle est au top, elle m’envoie une photo d’elle qui fait son truc avec la banane. C’est la seule fois que j’adore la banane, j’ai profondément horreur des bananes, comprenez-moi bien. Je regarde le prix d’un billet d’avion pour le Manitoba. Je magasine solide. Trivago, Blablago, Hôtelàgogo. Je suis la seule personne au monde que ma douce attire avec une banane aussi loin qu’au Manitoba. Aussi simple que ça, une banane, un numéro burlesque. Je suis peut-être le seul à qui elle provoque une érection monstre juste à lécher une stupide banane. Triste addiction, je suis esclave de la banane. Ce n’était pas aboli, ça, l’esclavage, dans le plus beau pays du monde? Je sors ma carte de crédit et j’achète un billet pour le Manitoba. Je renvoie à ma douce sa photo d’elle qui fait son cinéma à une banane et une photo de mon érection côte-à-côte.

Banana dick split pic. (ouf)

Je reçois un courriel aussitôt. Un reçu et mon billet d’avion pour le Manitoba. J’imprime le billet d’avion et le reçu. Je regarde la paperasse de la compagnie d’aviation et je lis ébaubi “Aéroport de Pinniweg, Baminota”. Je n’ai pas encore trouvé le piton OFF sur l’auto-correcteur. Ma douce ne répond pas à mon dernier message. Je n’ai aucune espèce d’idée ou peut bien se trouver le Baminota. J’appelle un taxi et je me dirige vers l’aéroport. Ma douce me renvoie une photo, je ne regarde pas la photo, je ne lis pas le texto, rien – pas commode se présenter aux douanes avec une érection monstre. J’embarque dans l’avion et je m’envole vers le Baminota. J’espère tellement qu’ils ont des bananes au Baminota.

 

Flying Buffle

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(du Baminota)

 

 

Zac aux clés

Lui, on l’appelait Zac. C’était avant qu’on connaisse les autres, ses frères, qu’une étrange condition* rendait tous semblables les uns aux autres comme s’ils étaient des jumeaux de différents âges différenciés seulement par leur taille. Même les plus jeunes avaient déjà des visages de vieux. On les avait finalement tous baptisés Zac, les frères Zac.

Zac le plus petit, Zac le boiteux, Zac aux clés. Un grand tata comme on en croisait tant dans les quartiers populaires de Montréal des années 60. Quand on ne plaçait pas encore les enfants trop différents. Deux petits yeux noirs comme des billes tout-petites, sourcils épais, cheveux noirs tout autant. Une façon plutôt gauche de marcher, de bouger en général. Des doigts étranges. Aucun des Zac ne semblait capable de sourire. Zac aux clés ne souriait jamais, on aurait dit que la gueule lui pendait toujours comme un dogue entre deux joues molasses et ça ne faisait qu’en rajouter à son air pas tellement allumé. Ça et un début de moustache rare et échevelée qui semblait faire toute sa fierté.

Zac jouait un rôle du matin au soir, tous les jours que le bon dieu ramenait. Il se prenait pour un agent de sécurité. Il ne parlait jamais au je, il disait Zac. Zac a chaud, Zac a faim, Zac a fait ci, Zac a fait ça. Il portait un vieux képi de taxi mais Zac ne savait pas lire, alors pour lui c’était bonnet blanc, blanc bonnet. Un pantalon gris usé à la corde avec justement un petit cordon rouge tout le long de chaque jambe qui tenait de peur par endroits. Des bottillons noirs toujours brillants, bien cirés. Une chemise bleue comme la police mais probablement trouvée au sous-sol de l’église, une cravate de la ville de Montréal qu’un pompier de la caserne 3 en face du Perrette lui avait offert, une veste sans manches presque du même gris que les pantalons.

Solidement accroché à sa ceinture, un énorme ramassis de clés glanées icitte et là pendaient au bout du fil d’un porte-clé à poulie rétractable en tous points identique à ceux des vrais agents de sécurité. Quand Zac n’avait pas de petit change à brasser dans ses poches, il branlait son trousseau. On l’entendait toujours venir de loin aux tintements de métal. Zac n’avait pas d’amis mais ça l’arrangeait. Il disait que les vrais agents de sécurité n’ont jamais d’amis. Tout le monde est suspect quand on est un agent de sécurité qui connait vraiment son affaire, disait-il. Un métier pour les grands solitaires comme lui, Zac.

De bonne heure le matin, Zac entreprenait sa route. Il n’avait qu’un pas à faire de la ruelle de la 2ème avenue où il habitait, vers la rue Masson plus bas qu’il arpentait un coin de rue vers l’ouest. Il s’arrêtait un moment à l’échoppe de monsieur Gachon, ancien champion cycliste du tour de France immigré à Montréal qui tenait un commerce de vente et de réparation de vélos. Monsieur Gachon, maintenant un vieillard fortement scoliosé, accueillait toujours Zac avec une certaine grâce dans les circonstances. Zac, en bon agent de sécurité s’enquérait auprès du vieil homme à chacune de ses runs.

“Toute vas-tu ben icitte, monsieur Gachon?” Et le bonhomme le remerciait à tout coup de sa bienvaillance.

Puis Zac continuait vers la première avenue et faisait une autre halte au Perrette. Il ne disait pas aux employés du Perrette qu’il surveillait les lieux et les protégeait malgré eux. Il avait été trop souvent humilié par les propos malicieux des jeunes employés du commerce. Il s’y procurait un Sipsac, petit sac de plastique contenant des jus de toutes les couleurs les plus improbables provenant de fruits frais sortis d’un laboratoire. Une petite paille enfoncée dans le sac permettait de boire le liquide. Mais Zac attendait avant de le boire. Son jus lui donnait de la contenance et une bonne raison pour s’arrêter faire la pause en face de chez Monique Lanouette plus haut sur la première avenue. Zac devenait tout chose lorsqu’il apercevait Monique qui passait l’essentiel de ses journées à se bercer sur son balcon. Monique était une jeune fille à peu près de l’âge de Zac, elle était un peu simplette mais très grassette. Zac ne se lassait jamais de la complimenter sur sa vaste collection de pantalons en fortrel dans tous les possibles carreautés dans toutes les palettes, serrés aux cuisses avec des belles pattes d’éléphant dans le bas. Ses minces tricots synthétiques du jaune moutarde aux violets salon funéraire qui épousaient parfaitement les ceinturons de petits bourrelets qui faisaient le tour de sa taille et qui se déposaient en cascades les uns sur les autres, le tissu stretchy qui moulait comme une seconde peau deux énormes mamelles bien rondes au centre desquelles un zipper à moitié descendu révélait un grand canyon de chair blanche. Quand les yeux de Zac s’y égaraient, il cherchait ses mots pour un long moment et bégayait lamentablement. Il grimpait hypocritement sur la pointe de ses bottines pour avoir une meilleure vue mais jamais il n’aurait osé ouvrir la porte de la petite clôture de fer forgé qui fermait l’accès au trottoir. Dès que la mère de Monique entendait le son de la petite clanche de métal, elle accourait aussitôt. Elle n’appréciait pas particulièrement les assiduités de Zac auprès de sa fi-fille. La plupart du temps, il évoquait une soi-disant pause syndicale des agents de sécurité et buvait son Sipsac sur place en jasant de balivernes avec Monique qui n’avait pas beaucoup de conversation en-dehors des frasques de Freddy Washington qu’elle répétait inlassablement en émettant un rire étrange qui ressemblait au grognement d’une jeune truie. Zac observait son bercement incessant imprimer des ondulations à sa généreuse poitrine. Lorsqu’il avait siphonné sa dernière goutte de jus, Zac soufflait dans la paille, gonflait à bloc le petit sac, pinçait l’ouverture entre ses doigts puis le plaçait sous le talon de sa bottine. Il faisait éclater le petit sac qui faisait un son de pétard et Monique sursautait à tout coup sur sa chaise berçante, ses tétons se mettaient à balloter dans les airs et rebondissaient deux-trois coups sous le choc. Au plus grand plaisir de Zac hypnotisé par tant de beauté.

Zac saluait Monique puis reprenait sa run vers le nord. À mi-chemin, occasionnellement, un petit espiègle s’amusait à lui rappeler la présence de l’arbre à cennes.

Envoye, Zac, brasse-lé celui-là, la ville vient juste de le planter, c’est un arbre à cennes. Brasse-lé puis les cennes vont tomber.”

Zac n’avait peut-être pas inventé le bouton à quatre trous mais il savait bien qu’un arbre de même ça n’existe pas. Mais dès que le petit garnement allait rejoindre ses amis sur le balcon du deuxième, c’était plus fort que lui. Zac s’approchait, se plaçait sous l’arbre et essayait de voir les cennes à travers le feuillage. Puis, non sans avoir regardé à gauche et à droite voir si quelqu’un l’observait, il brassait le petit arbre. Les enfants sur le balcon laissaient alors tomber quelques cennes noires sur le dessus de l’arbre et se bidonnaient à regarder Zac à quatre pattes ramasser fébrilement les cennes une à une au sol. Quand la source était tarie, Zac se relevait, essuyait les genoux de son beau pantalon d’agent de sécurité et reprenait sa run, fier d’avoir de quoi se racheter un autre Sipsac à cinq cennes à son prochain passage au Perrette. Outre son autre petit revenu d’appoint, il inspectait chaque poubelle publique à la recherche d’une ou deux précieuses bouteilles vides.

Plus loin, il présentait son grand nez à la petite fenêtre de service de chez Betty au coin de Dandurand. La fenêtre s’ouvrait et Betty lui disait : “Non, elle est pas commencée encore la crème à glace molle, passe par la grande porte, je vais te faire un cornet à deux boules ordinaire.” Chaque fois Zac répondait : “Non merci, j’en veux pas, je faisais juste vérifier en cas que quelqu’un me le demande.” Mais Betty savait bien que Zac avait rarement le trente sous pour une bonne molle. Parfois quand il faisait très chaud, elle le prenait en pitié. Elle lui demandait de descendre trois-quatre caisses de bouteilles vides dans la cave et quand il remontait elle lui présentait un beau cornet de crème à glace molle, gratis! Il le mangeait assis dans la petite marche devant le commerce pour que tout le monde voie bien qu’il avait les moyens de s’en acheter de la molle, lui aussi.

Zac repartait sur Dandurand vers la deuxième, passait devant le barbier Lalonde. Les journées tranquilles, le barbier en faisant claquer les lames de ses ciseaux lui lançait : “Viens icitte mon grand Zac aux clés, j’vas te l’arranger la moustache. . . gratis!”  Zac en avait peur, il tournait le coin au pas de course la main sur la bouche pour cacher sa moustache ridicule. Il avait à peine le temps de sentir la bonne odeur de patates frites de l’autre bord de la rue. Puis il redescendait la deuxième vers Masson et bouclait sa run en repassant devant chez lui au coin de la ruelle. On aurait pu croire qu’il avait 17 ou 18 ans mais jamais dans sa tournée d’agent de sécurité il ne traversait une rue. Les petits bums du coin le savaient. Parfois ils déposaient pour lui un popsicle sur le trottoir de l’autre côté de la rue et lui criaient : “Viens le chercher Zac, c’est juste pour toé, vite avant qu’il fonde!” et Zac se tenait sur son trottoir de l’autre côté et regardait le popsicle fondre, démoli, pendant que les p’tits christ léchaient goulûment le leur en le regardant et en le narguant. Gnagnagnagna-gna. Jamais il n’aurait mis le pied sur l’asphalte de la rue. Une machine serait venue le frapper et le tuer, comme son petit frère l’été d’avant.

Assez souvent surtout en été, les fenêtres ouvertes, en passant devant chez lui il entendait sa mère crier ou hurler comme un loup et il se dépêchait de faire le dernier bout entre la ruelle et Masson. Surtout les débuts de mois et les jours de paye, les clients du Lanterne visitaient son lit chacun leur tour. Zac tournait le coin en vitesse, là où le trafic et l’activité de la rue commerciale venaient enterrer le son sa mère. Il passait devant le magasin de télévision sans s’arrêter et entrait ensuite chez monsieur Gachon voir si tout était OK. Quand le vieux cycliste était occupé dans son arrière-boutique, Zac regardait longuement sur le mur derrière le comptoir les photos, les médailles, les trophées. Un monsieur Gachon tout jeune en culottes courtes serrées qui remportait le grand tour de France. Zac ne comprenait pas très bien tout ça mais il savait que monsieur Gachon avait réalisé des grandes choses. Lui, Zac, il ne faisait que le grand tour du bloc, jour après jour. Descendre la 2, un p’tit bout sur Masson, monter la 1, un petit bout sur Dandurand, descendre la 2 again and again.

Ce matin-là, Zac avait les cennes de l’arbre à cennes pour arrêter encore une fois au Perrette s’acheter un Sipsac. Il aurait encore une bonne excuse pour s’arrêter devant le balcon de Monique Lanouette. L’école était finie depuis quelques jours et il était certain de la trouver là sur sa chaise berçante. Monique, depuis le temps, connaissait la run de Zac, elle savait à peu près quand il tournait le coin avec son sac de jus à la main. Sa mère était bien contente du bulletin scolaire de l’école “spéciale” de sa fi-fille. Aussitôt que le facteur l’avait livré, elle était allée lui acheter un bolo chez Golden’s. Monique était surexcitée, pour la première fois elle était capable de jouer pour vrai avec son bolo. Sa mère l’avait laissée descendre sur le trottoir pour jouer, une fois n’est pas coutume.

En tournant le coin Zac l’avait aussitôt vue, au beau milieu du trottoir, à sa hauteur à lui pour une fois. Il pensait bien avoir une vision. Elle était beaucoup petite qu’il pensait. Elle frappait et frappait la petite balle en sautillant et sa poitrine sautait avec elle dans toutes les directions, on aurait dit que les deux mamelles blanches voulaient sortir du mince tricot jaune moutarde. Zac accélérait le pas en marmonnant : “Monique? Monique, c’est toé Monique?”, comme s’il croyait qu’elle n’existait pas vraiment en-dehors de sa chaise berçante.

Quand Monique l’a aperçu, la face longue incapable de sourire comme d’habitude, elle criait son nom. “Zac, Zac, check ça, Zac, chu capable, viens voir!”. Et elle se donnait avec cœur sur la petite balle au bout de son élastique. Zac était maintenant tout près d’elle, il pouvait la sentir, voir de près ses chairs molles s’agiter dans tous les sens. Des hordes de fourmis piquantes et brûlantes avaient envahi tous les sangs du pauvre Zac qui n’avait plus assez de ses deux yeux noirs pour zieuter toutes ces chairs dansantes. Monique poussait la machine à fond et frappait la petite balle de plus en plus fort, de plus en plus haut. Et ainsi sautaient les mamelles. Et ce qui devait arriver arriva finalement. L’élastique a cédé et la petite boule est partie par-dessus les autos rebondir au loin dans la rue. Monique désespérée criait : “Ah Nonnnnnnnnn, ciboire, ma p’tite boule”.

Sans réfléchir davantage, Zac s’est élancé au secours de la petite boule, il s’est faufilé comme une flèche entre deux voitures stationnées et le camion de Kik Cola qui descendait la première avenue n’a jamais pu s’arrêter à temps.

Monique criait son nom, elle s’est précipitée au chevet de Zac encore conscient, étendu sur l’asphalte sa tête se vidait lentement de son sang. Elle a vite enlevé son tricot jaune moutarde, l’a plié trois-quatre fois. Elle portait une énorme brassière blanche en-dessous. Les badauds qui commençaient à accourir de partout avaient de quoi se rincer l’oeil. Elle s’est penchée sur lui et en lui soulevant sa tête d’une main, elle a placé le chandail sous la tête de Zac. En moins de deux, le chandail jaune moutarde avait tellement imbibé de sang qu’il était maintenant tout rouge. La foule commençait à s’amonceler alentour d’eux.

Elle l’avait relevée à deux mains puis serrait la tête de Zac fort contre son buste emporté par les secousses intempestives de ses pleurs, Zac avait son nez enfoncé dans l’énorme canyon de chair blanche. Elle le suppliait :

“Meurs pas, Zac, fais pas le fou, là, meurs pas.”

Les yeux de Zac se sont ouverts une dernière fois, un énorme sourire lui est apparu dans le visage puis ses deux petites billes noires se sont figées dans le vide pour toujours. Monique sanglotante a tenu le visage de Zac enfoncé serré au creux de ses seins avec l’énergie du désespoir jusqu’à ce que les secouristes viennent lui arracher Zac des mains, de force, à deux hommes.

Sur la poche de la veste que Zac avait trouvée à la Saint-Vincent-de-Paul, un écusson où était brodé un prénom, Jack. Mais Zac n’avait jamais su prononcer les j.

Quand on lui demandait son nom, il disait toujours : “Zac y s’appelle Zac.”

 

Flying Bum

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*Avec le recul, on peut croire que Zac était victime du syndrome Rubinstein-Taybi qui frappe généralement toute la fratrie d’une même famille.

 

La Paloma adieu

Pourquoi tu t’es inscrite ici, je lui avais demandé comme je demandais à tous les autres étudiants présents à l’ouverture. Elle m’avait répondu : “Ton atelier sentait la liqueur aux raisins lorsqu’on a visité en début de session.”

Elle avait tout faux. On avait une petite rigolote, ici, définitivement. L’endroit sentait perpétuellement un mélange de diluant à laque et de cannabis. Belle époque. Elle accusait un surplus de poids important mais, comme un vieux cliché tenace, elle avait un visage radieux, elle était superbement belle. Elle se fringuait d’une façon particulièrement originale. Les autres petites cégépiennes qui fréquentaient l’atelier avaient l’air de fillettes mal dégrossies à côté d’elle. À l’heure des présentations, elle m’avait dit : “Appelle-moi simplement La Paloma, mon autre nom ne me fait plus ni chaud ni froid, il ne m’a jamais vraiment convenu de toutes façons.”

Le collège n’avait aucun programme dans le domaine des arts visuels, que des techniques lancinantes et un peu bêtes. L’atelier était un petit extra que la direction offrait gracieusement aux étudiants, un loisir. J’avais décroché le poste malgré mon jeune âge, j’étais à peine plus vieux que les étudiants qui fréquentaient l’atelier. La Paloma était davantage le type de personne qu’on aurait pu retrouver au collège du Vieux-Montréal où la majorité des inscrits étaient davantage du type bohème, du type à faire un DEC en illustration ou en poterie, à s’habiller comme des romanichels de 5-10-15.

Au début, j’étais toujours curieux de cerner le talent de tout un chacun. Première journée, j’installais une tête de plâtre sur une table (la tête peinte était fendue en deux, conséquence d’un malheureux incident) et j’invitais toutes les personne présentes à l’utiliser comme sujet de nature morte. À la fin de la séance, chacun retournait son chevalet pour révéler le fruit de son travail au groupe. La Paloma était vraiment trop forte pour le groupe d’aspirants-comptables ou de futurs inhalothérapeutes.

C’était une semaine avant qu’elle ne reçoive l’appel de son oncologue. Elle avait décroché le téléphone d’une main pendant qu’elle se versait des Corn Puffs dans un bol de l’autre main.

L’appel lui avait coupé l’appétit.

Ce matin-là, assise derrière un chevalet comme si de rien n’était, elle avait peint cinq jeunes enfants qui se tenaient en rang comme si la cloche d’école venait de sonner la fin de la récréation. Les pauvres avaient tous le visage éteint, ronchonné, des rides tout le tour des yeux. “La Paloma, ciboire, c’est wack, ton truc à matin”, lui avais-je dit. Nous étions seuls dans l’atelier. Elle n’en avait parlé à personne encore.

D’autres étudiants arrivaient, commençaient à s’installer. Elle s’était emparée d’une spatule et avait entièrement recouvert le visage des cinq enfants d’une pâte grise, lisse et épaisse. Des traits gauche-droite, en bas-en haut, en diagonale qui donnaient un mouvement, une vie, aux visages maintenant sans expression. “C’est encore plus wack…”, avais-je bêtement commenté, “…mais je trouve ça encore plus beau, puissant.”

Fermeture de l’atelier. La Paloma tendait sa toile vers moi. “Comme tu la trouves puissante, je te la donne. Attention, elle n’est pas encore sèche.”  J’ai agrippé la toile sans rechigner, un peu ébaubi. La Paloma avait tourné les talons tellement vite que je n’ai jamais eu le temps de rien dire.

De retour chez moi, je l’ai couchée méticuleusement sur le bois franc de ma chambre loin du trafic. J’étais seul dans mon petit quatre-et-demi ce soir-là. J’ai lancé une lasagne congelée dans le micro-ondes. Assis sur le bord de mon lit, je l’ai mangée directement dans la boîte. Tout le long je ne pouvais pas abandonner du regard ces enfants et je tentais désespérément de ressentir le même mouvement de leurs visages que j’avais ressenti plus tôt. Leurs visages demeuraient immobiles, figés. La peinture avait commencé à rider en séchant.

La journée suivante, La Paloma ne m’avait pas adressé la parole une seule fois. J’avais gaffé, ma gueule prolifique venait encore une fois de me jouer un sale tour. Je n’avais probablement pas trouvé les bons mots. J’avais laissé aller les mots sans les réévaluer en chemin, spontanément, comme un petit premier de classe qui répond avant tout le monde avant même que l’institutrice n’ait fini de poser la question. Je n’ai jamais été capable de simplement sourire, comme mes camarades, de faire semblant de savoir et de sourire stupidement en attendant que les vrais bons mots me viennent.

Après l’atelier, je suis rentré à pied comme je le faisais toujours, en passant par le stationnement derrière le collège. J’ai vu La Paloma assise dans sa voiture, presque couchée le siège replié vers l’arrière. Les fenêtres de la vieille Corolla défraîchie étaient baissées. Elle m’avait invité à monter. La chose la plus étrange c’est que je ne sentais rien d’étrange à monter dans la voiture d’une inconnue. J’étais tout à fait confortable à l’idée, heureux même. Je n’avais jamais eu de voiture, j’étais fier quand j’avais trouvé du premier coup la manette pour rabaisser mon siège, me retrouver à son niveau. Je voyais bien juste à la regarder, je lui ai tout de go demandé ce qui n’allait pas. Nous fixions tous les deux une déchirure au vinyle blanc jauni du plafond de la cabine. La déchirure et les lambeaux qui pendouillaient ressemblaient à une grande colombe les ailes horriblement déchirées. Sa main brûlante s’était déposée calmement sur mon avant-bras, sa tête tournée vers moi. “Je suis ce qui ne va pas, ce qui ne va  plus.” m’avait elle dit avant de m’expliquer exactement comment elle n’allait plus.

Récemment j’ai fait des rêves où les paroles sont en sous-titres. Jamais les mots écrits ne correspondent vraiment aux mots prononcés. Dans un de ces rêves je lui disais : “Tu me manques parfois, La Paloma, dieu sait ce qui aurait pu se passer.”  Mais les sous-titres disaient tout le temps : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.”

Des fois dans ma vraie vie qui a fait un bon bout de chemin depuis, je suis encore comme le ti-cul qui répond trop vite à la maîtresse, les gens écoutent ce que je dis puis me regardent comme si mon cul était en train de leur pondre un œuf. Comme si les mots en passant de ma tête de linotte à ma langue traversaient des zones de turbulence. C’est une chose que j’appréciais de La Paloma. Elle écoutait tous ces mots sans rapport avec un sourire, elle savait. On aurait dit qu’elle entendait les bons mots, ceux qui auraient dû être entendus. Comme cette fois-là dans une Corolla défraîchie quand les seuls stupides mots qui étaient sortis de ma bouche avaient été : “Ben voyons donc, tu vas être correct.” Elle ne m’avait pas regardé avec la face ébaubie d’une personne qui lirait un sous-titre sans aucun lien avec les vrais mots. Elle avait souri, elle avait ri, même. Si j’avais connu le diable en personne, je l’aurais regardé en plein dans sa grosse face rouge, je l’aurais agrippé par les cornes et je lui aurais proposé un deal. “Prends ma stupide langue, prends mon âme si tu veux. Épargne La Paloma, de grâce.”

Les cinq enfants ont brûlé avec bien d’autres choses dans l’incendie du hangar derrière mon petit quatre-et-demi un beau soir d’été des années soixante-dix mais ils avaient survécu à leur mère un bon bout de temps tout de même.

Chaque fois que je regardais cette toile je me disais à moi-même : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.” Et je fixais désespérément la pâte grise, maintenant toute fripée et épaisse qui recouvrait le visage des cinq enfants dans l’espoir un peu fou que la peinture grise s’égrène et tombe en poussière. Que les enfants puissent enfin respirer, retrouver le droit de devenir vieux par eux-mêmes, tranquilles.

À un de ces quatre, La Paloma.

 

Flying Bum

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Paloma : mot espagnol qui désigne la colombe.

 

 

Oh toi ma douloureuse

Léopold Simoneau n’était plus l’ombre de lui-même. Il avait atteint les bas-fonds, amaigri, épuisé, déprimé. C’était à se demander s’il avait encore toute sa tête. Il dormait sur le divan du salon par brefs épisodes seulement d’un sommeil agité, toute la quincaillerie médicale qui avait lentement envahi le lit conjugal ne lui laissait guère le choix maintenant. Dolorès Boilard était maintenant grabataire depuis plus de dix ans. Une terrible maladie l’avait lentement immobilisée, presque totalement paralysée, aphone et abandonnée aux douloureux spasmes musculaires que son immobilité engendrait. Léopold Simoneau devait pourvoir à ses moindres besoins et la tâche ne s’était qu’amplifiée à mesure que la maladie progressait. Il devait la nourrir, faire sa toilette, changer ses couches, voir aux pansements de ses plaies de lit les jours que l’infirmière ne passait pas. Sans compter tout l’ordinaire de la maison. Des interventions médicales au cerveau l’avaient laissée dans un état mental lamentable où les émotions n’existaient plus. Sauf une, un petit rire narquois lancinant, malaisant, qui était sa réponse à toute stimulation fût-elle tragique ou comique et qui était devenu pour Léopold pire qu’un supplice chinois. Ça et aussi un petit râlement très caractéristique dans lequel Léopold reconnaissait encore son nom, râlement qu’elle faisait à répétition lorsqu’elle l’appelait pour une chose ou une autre mais la vaste majorité du temps pour une chose bien précise. Elle réclamait sa dose de cannabis que Léopold devait lui faire fumer, la seule chose qui calmait encore ses spasmes musculaires et qui semblait lui procurer un certain plaisir. Léopold savait fort bien que dans l’état où il se trouvait maintenant, il aurait dû s’abstenir de fumer l’herbe avec elle mais ce partage était tout ce qui restait de leur relation. Dolorès était, avant la maladie, une femme superbe, d’une vivacité d’esprit et d’une intelligence bien au-delà de la moyenne des ours. Elle était cadre supérieur dans une grande institution technologique. Elle avait un charme fou qui passait par un regard très singulier, direct, franc, qui pénétrait ses interlocuteurs comme un laser, ils tombaient alors sous son charme un après l’autre. Si cette Dolorès des beaux jours existait toujours, elle était maintenant la prisonnière d’un corps inerte et douloureux, tapie en silence quelque part dans un minuscule recoin de sa tête.

 

Quelquefois, lorsqu’ils tiraient un joint ensemble, il prenait à Léopold des étranges envies. Lorsque l’herbe avait fait tout son effet, il lui arrivait maintenant régulièrement de se détacher de son corps et de devenir comme une masse gazeuse, un spectateur flottant au-dessus de la scène. Il se voyait se lever, lui mettre un oreiller sur le visage et de pousser. D’autres fois, aller à la cuisine chercher son plus tranchant couteau japonais et de revenir lui trancher la gorge d’un seul trait de lame. Ou encore jouer un peu avec le dosage de ses médicaments, toute cette sorte de choses. Puis presqu’à tout coup, une lueur insolite s’allumait dans le regard de Dolorès et elle fixait directement le regard du corps invisible de Léopold qui planait au-dessus de la scène et Léopold regagnait sans résister son corps physique comme un enfant pris les doigts dans les confitures. En proie à des berlues sans nom, il la bordait, replaçait ses couvertures, lui faisait boire à la paille une bonne lampée d’eau vitaminée puis il embrassait son front et repartait dormir sur son divan. Lorsqu’il quittait la pièce, Dolorès émettait un grognement guttural qui lui glaçait le sang.

 

 

Une Triumph Spitfire décapotable. Dolorès en avait rêvé depuis le premier jour où elle s’était inscrite à son cours de conduite automobile. La journée où elle avait été promue directrice de la recherche du département des sciences cognitives et neuro-psychiques, elle avait ordonné à Léopold de la conduire chez le concessionnaire sur-le-champ et elle avait jeté son dévolu sur une 5 vitesses manuelle d’un rouge flamboyant avec l’intérieur en cuir de chevreau au chic fini crème. Le soir même où la voiture avait été enfin prête et qu’ils en avaient pris possession, ils avaient longuement roulé en ville, poussé des pointes sur l’autoroute pour apprécier la vitesse du petit bolide. Elle était encore passablement gauche mais elle s’en était tout de même bien sortie pour une débutante.  Ce soir-là, elle avait garé son nouveau bébé dans le garage et elle l’avait longuement frotté pour effacer toute trace de saleté même là où il n’y en avait pas. Puis elle avait déballé et déplié une housse neuve, taillée sur mesure, et l’avait méticuleusement déployée sur la voiture.

Léopold se souvenait encore de l’intensité de leurs rapports sexuels ce soir-là mais se questionnait toujours sur sa contribution véritable aux puissants orgasmes qu’elle semblait avoir eus cette nuit-là. C’était quelque chose.

Le lendemain matin, toute fière et vêtue comme une star british, elle avait déballé la Spitfire et était partie au travail au volant de son nouveau trésor. Après sa journée de travail, elle avait dû se résigner à appeler Léopold Simoneau au secours. Elle était décontenancée, ébaubie. Complètement incapable de ramener la voiture sport à la maison. Son pied ne lui obéissait plus, avait-elle simplement expliqué. Simoneau était sauté dans un taxi. Il l’avait ramenée à la maison en conduisant lui-même, une Dolorès stoïque à ses côtés. Ils l’ont entrée au garage, Léopold avait installé la housse dessus et c’était là la dernière fois que Dolorès était montée dans la voiture de ses rêves. Dans la semaine, le terrible diagnostic était tombé.

 

 

Une énorme lune d’automne laissait une lumière vascillante et bleutée pénétrer le salon et chamoirer l’allure de toutes choses. Sous un vent tenace, les branches des lilas de chaque côté fouettaient les fenêtres de la baie vitrée. Léopold n’arrivait jamais à trouver le repos dans tout ce bazar infernal. Il avait atteint un état presque second mais jamais l’état de sommeil dont il avait cruellement besoin. Il s’était promis plusieurs fois d’abattre ces maudits lilas mais n’avait jamais vraiment trouvé le temps pour le faire. La scie à chaîne ramassait la poussière au pied de la porte du vestibule. Ses yeux brûlants s’étaient mis à peser une tonne et semblaient enfin vouloir le livrer aux bras de Morphée lorsque le râlement s’était fait entendre again and again. Résigné, Simoneau s’était levé et se dirigeait vers la chambre où Dolorès se mourait pour un bon joint. Dans sa tête de linotte endormie, il avait tracé son plan. Je vais lui en rouler un tellement gros, avait-il pensé, qu’elle ne râlera plus avant demain midi. Il avait mal évalué les effets que ce monstre aurait sur lui aussi immanquablement.

 

 

Un homme était assis sur une chaise près du lit d’une femme grabataire. Léopold Simoneau désubstantié était protégé d’être absorbé par le cosmos par le plafond de plâtre de la chambre et il observait la scène de haut. Lentement, les choses lui revenaient. Il avait reconnu Dolorès Boilard, dans son lit en bas. Il se voyait lui-même assis sur la chaise près d’elle, c’était bien lui, son corps à tout le moins. Le pétard trop longuement maintenu dans sa bouche, une énorme bouffée de cannabis avait fait tousser violemment Dolorès. Presqu’étouffée, un regard vert, lumineux et violent était sorti de ses yeux comme des lasers et était venu le frapper et lui coller les épaules au plafond, lui chauffer les sangs par en-dedans, sensation de brûlure insupportable par tout son corps.

 

Léopold était convaincu que le temps était venu d’abréger les souffrances de la pauvre femme parce que la souffrance de Dolorès coulait maintenant dans son propre sang, ne faisait qu’une avec la sienne. Il observait son corps physique sur la chaise plus bas, il se voyait prendre une bouffée ultime, écraser le reste du joint dans le cendrier. En se mouvant comme une lente volute de fumée il avait suivi du regard son corps physique se relever de la chaise, sortir de la chambre puis revenir une scie à chaîne à la main. Il évitait comme la peste le regard de Dolorès qui avait toujours le pouvoir de le ramener habiter son corps de viande qui crinquait la scie à chaîne près d’elle. Le regard de lumière de Dolorès s’était posé sur l’homme à la scie qui avait été comme transformé en statue de marbre avant même de venir à bout de partir la scie qui s’était écrasée au sol.

 

Simoneau était en état de panique. Comment pourrait-il regagner son corps si ce corps était maintenant une masse inerte? C’était lui maintenant qui cherchait désespérément le regard de Dolorès et il ne fût pas décu. Le puissant regard s’était rallumé, se portait sur lui, faisait lentement disparaître la douleur des brûlures qui couraient dans son sang. Il sentait qu’il en était à se réduire à rien, une chose gazeuse minuscule pas plus grosse qu’une bille qui redescendait lentement vers son corps physique. Il se voyait maintenant prisonnier dans la zone cerveau d’une statue de pierre raide et froide. Puis, très graduellement, le corps physique reprenait sa chaleur mais sans toutefois se soumettre au contrôle du cerveau de Léopold. Pas encore, du moins.

 

La sensation d’un pied lui était revenue. Un pied mais au niveau des hanches. À l’intérieur de la hanche. Et ce pied maintenant dans un mouvement gauche et saccadé cherchait son chemin à l’intérieur de sa jambe vers le bas, comme un pied chercherait son chemin dans un pantalon. Sans qu’il puisse faire quoi que ce soit, un autre pied avait trouvé son chemin intérieur vers le bas, prendre la place de l’autre côté. Les doigts engourdis de deux poings fermés s’agitaient dans ses épaules et poussaient avec force tenter de rejoindre les extrémités de ses bras, comme des mains cherchant leur route dans les manches d’un chandail trop serré. Une puissante pulsion envahissait son cou, la gorge de Simoneau se serrait et gonflait l’étouffer comme un enfant allergique aux arachides. Ses mains ne répondaient pas, ne pouvaient rien pour lui. Une explosion s’est produite dans cette gorge maintenant démesurément enflée et les fluides ont fini par passer leur chemin vers sa tête qui se sentait maintenant soulagée comme une dam de castor qui s’éventre, un abcès qui crève, quand la tête finit par nous passer dans le col trop court d’un chandail trop petit. Un choc vagal était venu porter le coup fatal à sa conscience des événements.

 

 

 

La lumière violente des néons du garage agressait ses yeux. La housse enlevée et pliée soigneusement, il ne restait plus qu’à espérer que la Spitfire roule toujours. La voiture avait été descendue de ses blocs. La clé de contact tournée, le moteur était parti comme si la voiture n’avait jamais été entreposée de sa vie. Simoneau avait fait une belle job d’entretien. Un grand rire de bonheur s’était fait entendre dans le garage malgré le vrombissement de la Spitfire. Léopold Simoneau n’aurait jamais imaginé qu’un jour il remonterait dans cette voiture. De son propre chef à tout le moins. C’était Dolorès Boilard qui commandait, Simoneau n’était plus qu’une bulle gazeuse d’à peine un centimètre prisonnière dans un recoin de la cervelle de Dolorès qui se promenait maintenant avec le corps de Léopold. Impossible de communiquer avec elle autrement que par un faible râlement désagréable qu’elle avait tôt fait d’étouffer. La porte électrique du garage s’ouvrait derrière elle, lui, eux? Puis ils avaient pris la route. Dix ans couchée sur le dos n’avaient rien amélioré à son talent de chauffeur, pensait Simoneau dans sa tête à elle. Dolorès s’offrait un trajet nostalgique de toute évidence. Elle était passée par la maison familiale qui l’avait vue grandir, sa petite école, l’Institut des sciences cognitives et neuro-psychiques où elle avait fait une brève mais brillante carrière, la piaule où elle et Simoneau étaient tombés dans les bras l’un de l’autre la première fois, l’église où ils s’étaient mariés. On la klaxonnait à l’occasion devant l’incongruité de sa conduite. Puis elle était sortie de la ville, histoire de pousser la machine.

 

Et elle la poussait la machine, à fond sur une route secondaire à deux voies. Léopold tapi sur le bord du nerf optique, impuissant, observait.

 

“Tu voulais m’achever, mon beau Léopold, attache ta tuque avec trois tours de broche, mon nounou!”

 

Un camion se présentait sur la voie opposée, elle a tourné le volant et embouti la minuscule voiture dans le mastodonte dans un fracas hallucinant.

 

 

Heure de l’impact : 3h33.

Une lumière puissante et verte l’avait ramené à la conscience. Simoneau était prisonnier d’un amas de tôle froissée, tranché en deux presque bord en bord de l’abdomen. Au lieu de saigner comme un cochon à l’abattoir, une masse gazeuse lumineuse et verte comme le regard de Dolorès s’échappait de la plaie ouverte, se répandait lentement au fond de la carcasse de la Spitfire méconnaissable. Il ressentait les choses à nouveau. Il avait recommencé à ressentir la douleur partout sur son corps tout en ecchymoses. Avant que les services d’urgence n’arrivent, la masse gazeuse s’était totalement volatilisée et la plaie s’était refermée sans laisser de trace ni la moindre cicatrice. Ébranlé, lorsque les ambulanciers avaient installé Simoneau sur la civière il délirait totalement selon le rapport.

“Trouvez-là, elle doit être quelque part pas loin. Cherchez les lumières vertes.” Les ambulanciers suspectaient une commotion pour le moins sévère.

 

 

On lui avait donné son congé de l’hôpital le jour même. Léopold Simoneau avait été une intrigue pour tout le personnel hospitalier, il n’avait absolument rien d’autre que quelques ecchymoses. On l’avait mis dans un taxi pour qu’il rentre chez lui.

Une ambulance bloquait l’entrée, plusieurs voitures étaient stationnées dans tous les sens, fait assez inhabituel. Des feux clignotaient partout comme un grand soir d’artifice sur le petit bout de rue. Le taxi avait dû le faire descendre à l’intersection.

“T’étais où mon hostie de sans-cœur,” lui criait une des sœurs de Dolorès lorsqu’il avait franchi la porte de son bungalow. Toute sa famille était là dans le salon, éplorée, pendant qu’un va-et-vient sans pareil animait la place et que les autorités occupaient la chambre où le corps inanimé de Dolorès Boilard était examiné. “On l’a trouvée toute agitée comme emportée dans un cauchemar, puis soudainement elle s’est immobilisée sec, elle est morte tout d’un coup. Si on n’avait pas été là, elle mourait toute seule comme un chien pas de médaille, maudit écoeurant.”

Le rapport parlait de mort probablement naturelle.

Heure du décès : 3h33.

 

 

Léopold Simoneau avait été tenu à l’écart des activités entourant son service funèbre. Il avait quand même eu l’occasion de la voir un bref moment avant que son corps ne pénètre le four crématoire. Il avait fortement insisté auprès du directeur des funérailles. Il l’avait touchée une dernière fois pour bien se rassurer que ses chairs étaient rigides et froides, que ses yeux étaient bien éteints.

 

 

Beaucoup de temps s’était écoulé, beaucoup trop de temps avant que toute la poussière ne retombe. La vie retrouve toujours son cours soi-disant normal peu importe la force de la houle ou celle du vent qui nous frappe de front. Il était plus que temps de retourner à une certaine forme de normalité si une telle chose était toujours possible dans les circonstances, reprendre la routine quitte à en crever d’ennui, back to business, comme disent les chinois, remettre le collier, retourner au travail.

 

 

Les portes automatiques du bureau s’étaient ouvertes dès que sa carte d’accès avait été plantée dans le lecteur. On aurait dit que tout le monde était encore à sa place comme si de rien n’était, on aurait pu croire qu’ils n’avaient pas bougé tout ce temps. Seul le décor semblait maintenant aseptisé, le mobilier plus moderne, l’éclairage plus cru. On aurait aussi pu croire qu’ils avaient tous pris de l’âge d’une certaine manière. Toutes les têtes s’étaient relevées en parfaite synchro. Tous les regards s’étaient retournés vers la porte qui s’ouvrait lentement, plusieurs s’étaient levés, surpris. Deux ou trois femmes aux premiers rangs aussitôt debout s’écrasaient mollement sur leurs bureaux encombrés, inconscientes. Une autre qui perdait lentement ses couleurs s’était exclamée, ébaubie :

“Qu’est-ce tu fais icitte, Dolorès?”

 

 

 

Flying Bum

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Adéline

 

Lucky n’était pas un pimp mais il adorait s’habiller comme un pimp. Chaque matin que le bon dieu ramenait sur la Nouvelle-Orléans, il s’affublait de sa superbe fourrure de chinchilla, ses Ray Bans radioscopiques, ses bottes de cowboys en alligator dont il faisait systématiquement spinner les éperons une fois chaque pour la luck, un énorme cigare qu’il se plantait dans le coin de la gueule sans jamais l’allumer. Ensuite il descendait dandiner son petit cul de blanc rue Sainte-Anne où il recevait les salutations distinguées du dixième bataillon des anges en talon aiguille – les chéries noires, les poupées blanches, les créoles babys, les Katrinas les tétons serrés dans leurs tops minuscules– shit, même les vrais pimps se retournaient pour lui lancer leur “Hey, Lucky!” quand il passait.

 

La plupart du temps, le soir, il les saluait de la main sans lâcher son cell des yeux. Aux petites heures, il continuait son chemin vers sa piaule. Il ouvrait son manteau de poil et se plantait le bozarlo devant la porte du frigo ouverte à la recherche d’un peu de fraîche. D’autres fois, il s’arrêtait un moment, jaser, raconter des histoires aux filles désoeuvrées les nuits tranquilles.

 

 

La seconde fois que Lucky avait rencontré son Dieu en personne, la première c’était pareil, il avait la tête enfoncée entre les cuisses noires de son amie Adéline Bonsant. Adéline aimait bien les hommes comme Lucky. Adéline aimait bien les femmes aussi. Juste au moment où Adéline était sur le bord d’atteindre le sommet de la première côte, comme elle s’étirait le bras désespérément trop court pour atteindre les derniers glaçons dans le bol suintant sur le chevet du lit, sa main avait fini sa course sur la tête de Lucky et la ramenait avec force dans son piège de chair noire le suppliant de s’acharner à la besogne et de la ramener là où elle était sur son premier sommet. Et plus haut même. Toujours plus haut. Et elle était partie jouir aux confins du cosmos de toutes choses, les yeux tremblants revirés par en-dedans, hors d’elle-même et de cette chaleur étouffante. À mesure et par réflexe davantage que par malice, elle écrasait la tête du pauvre Lucky entre ses puissantes cuisses brûlantes et c’est là qu’il avait commencé à voir tout blanc. Au fond du tunnel de brumes blanches, Lucky avait vu apparaître son Dieu sous la forme d’un énorme grizzly à deux têtes. Et Dieu lui révéla avec deux voix en canon qui ressemblaient en tous points à la voix de Yogi l’ours mais en stéréo :

“Les mathématiques sont le langage du fric, tu aurais dû mieux mémoriser tes tables de multiplication, crétin!”

 

“Fuck”, avait-il dit ressuscitant lentement après que l’étau des cuisses d’Adéline s’était relâché à mesure que ses cris de jouissance s’étouffaient lentement dans la nuit torride et que le sang remontait prendre sa place dans sa tête de linotte, “Si seulement j’avais su.”

 

 

Sous l’éclairage fantomatique trop blanc et trop cru de la minuscule salle de bain, Lucky se gargarisait en prenant tout son temps. Elle s’était faufilée derrière lui dans l’espace ridiculement étroit et s’était enroulée trois-quatre tours de papier-cul alentour de la main et l’avait arraché du rouleau avant de le passer dans la zone sinistrée. “T’as été très sweet”, avait-elle dit, “je sais que ça ne goûte pas toujours nécessairement comme un matin de printemps dans ce coin-là.”  Il a souri du mieux qu’on peut sourire les joues pleines de Listerine, avait levé la tête vers l’arrière, ouvert la bouche, et s’était gargarisé et gargarisé encore avec une force exagérée et dans un vacarme assez fort pour que les voisins l’entendent. Il avait redescendu la tête puis regonflé les joues. Sans avertir et un sourire narquois au coin de la gueule, Adéline lui avait planté ses doigts entre les côtes. Lucky chatouilleux comme une fillette avait pouffé de rire bombardant le miroir d’une puissante bruine bleue.

 

 

Tout le long de la très étroite rue Tchoupitoulas, ils allaient sur un tempo de promeneurs pas trop pressés. Les trottoirs trop étroits pour deux, ils se suivaient de chaque côté de la rue chacun sur son trottoir en longeant les murs noirâtres. La chaleur avait tout jauni la pauvre végétation qui tentait de colorer d’un peu de vert le bas des murs et les craques dans le ciment des trottoirs. Huit pieds de haut, les hautes murailles maquillées de graffitis leur cachaient totalement la vue sur le Mississipi, à l’exception des longs bras d’acier des grues installées sur la grève qui s’élevaient icitte et là devant le brûlant soleil couchant. Ils auraient pu choisir un itinéraire plus agréable pour se rendre au traversier mais Adéline voulait absolument s’acheter un verre de glace concassée à l’ananas. Elle ne voulait pas passer dans le quartier de sa future épouse, la féroce Mélinda comme Lucky l’appelait, elle ne voulait surtout pas qu’elle l’aperçoive avec Lucky et s’imagine le pire encore une fois. La féroce Mélinda serait alors tombée dans une de ses transes violentes et aurait arraché les tiroirs de coutellerie qui auraient volé partout et du revers du bras balayé des tablettes tous les cannages et les chaudrons. Puis, la tempête passée, Adéline aurait été obligée de nettoyer tout ça et tout remettre en place, heureuse tout de même d’être restée toute d’un morceau.

 

La boule de glace à l’ananas avait tracé de longues coulisses jaunes sur son poignet pendant qu’ils marchaient. Toutes les fois que Lucky passait par ici, il se rappelait toujours que dans les jours meilleurs, c’était aux alentours d’ici qu’Adéline lui avait demandé : “Tu trouves pas que le Mississipi dessine comme une grande raie du cul en plein milieu de la Nouvelle-Orléans?” Lucky avait alors fait une drôle de moue amusée. “Regarde sur une carte, tu vas voir”, avait-elle dit pour clore le sujet.

 

La rue se faisait plus large à l’approche du pont couvert, les trottoirs aussi. Lucky avait rejoint Adéline sur son trottoir. Elle avait léché les taches collantes de son poignet, fait une boule avec le cornet de papier puis l’avait lancé vers le haut du mur. Il avait rebondi tristement devant eux. D’un coup de pompe, elle l’avait poussé au canniveau. Les mains d’Adéline étaient moites jour et nuit depuis sa naissance, même après qu’elle les ait essuyées en les frottant sur son short de coton. Quand elle avait pris la main de Lucky dans la sienne, elle était encore moite et un peu sirupeuse. Lucky lui tenait la main comme on tient la chose la plus précieuse au monde, comme on tiendrait la main d’un enfant agité en traversant une rue occupée.

Ils partageaient maintenant leurs regrets et se racontaient leurs peines en marchant tranquillement leurs deux mains unies se balançant à l’unisson.

“Je dors juste par ti-boutes, quinze minutes à la fois, ça me tue.”

“Je suis toujours épuisé même quand je me lève le matin.”

“Mon oreiller vient plate et mouillé dans le temps de le dire.”

“Ma grand-mère est mourante dans les îles et je n’ai même pas les moyens d’y aller.”

“Mon père est un chien bâtard.”

“Ma mère est nouille comme une enfant de six ans.”

“Mes cheveux sont secs et drus comme une toast brûlée.”

“Je fais toujours les mêmes hosties de niaiseries.”

“Je ne peux jamais dire ce que je ressens vraiment.”

“Des fois on dirait que mon cerveau fond et me coule dans le fond de la gorge.”

 

Et les questions que Lucky n’auraient jamais osé poser. Jamais.

« Pourquoi les magnolias se mettaient-il à fleurir juste à mentionner le nom d’Adéline? »

“Pourquoi faut-il que tu aimes les femmes juste un petit peu plus que les hommes?”

 

 

Ils ont traversé la rue et se sont engouffrés dans le pont couvert.  À l’autre bout, ils en sont ressortis dans la chaleur collante, les fumées empestant le souffre et les relents putrides de la rivière aux eaux brunes où attendait le traversier au bout d’une longue passerelle d’acier rouillé. Lucky savait qu’elle s’arrêterait un moment avant de se décider. Il regardait Adéline s’engager nerveusement sur la passerelle instable s’agrippant aux garde-fous de chaque côté. Elle se retournait vers lui les yeux tout piteux comme s’il avait le pouvoir magique de la débarrasser de ce vertige insensé. Les quelques moments d’arrêt qu’elle faisait, elle examinait les palles des grandes roues du traversier, les poffes de boucane noire qui sortaient de la longue cheminée du bateau, les mouettes criardes au-dessus de sa tête. Jamais en bas. Au loin sous l’effet du soleil orangé, des étincelles de lumière s’échappaient du clocher de cuivre d’une église et dansaient tout le tour, comme les étoiles de la fée autour du château de Disney. L’église où la féroce Mélinda attendrait Adéline au pied de l’autel un de ces quatre matins quand ce serait permis enfin.

 

Lucky regardait les derniers rayons de soleil déposer des reflets de bronze comme les plus grands bourbons sur sa belle peau couleur chocolat au lait. Il pensait à tout ce qu’il aimait d’elle et qu’il avait dû lentement abandonner depuis la féroce Mélinda. Il se disait que rien n’est éternel ici-bas, ni leurs amitiés particulières, ni l’énorme monstre d’acier devant eux qui se prenait pour un bateau que la rouille grugeait lentement mais sûrement, ni les murs noirâtres de Tchoupitoulas street ni même cette maudite rivière toxique comme la raie du cul puante de la Nouvelle-Orléans. Tout devenait toujours plus chaud, humide, pourri, insupportable, le feu de l’enfer consumerait tout ça au ras du sol dans pas long.

 

Il l’avait rejoint au bout de la passerelle, le bout où il avait encore le droit de se tenir. Elle avait acquitté le voyage et traversé la guérite puis s’était arrêtée là. Ni lui ni elle n’avaient dit le moindre mot à propos de la dernière nuit passée ensemble à combattre le feu par le feu. Venus du traversier, comme un murmure rauque du roi Statchmo et des éclats joyeux de sa trompette s’évadaient du steamboat et allaient rebondir en écho sur les murs de la digue au loin.

 

Des enfants sales, nus pieds en bedaine, couraient en criant sous la passerelle avec des chapeaux de pompier beaucoup trop grands pour leur tête et s’arrosaient avec les eaux sales de la jetée plein leurs petites chaudières rouillées.

 

Elle est montée sans se retourner.

 

 

 

Flying Bum

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Adéline est la version revisitée 2020 d’Acid Queen, texte qui date des années 70.

 

 

La caravane ratée

Figés dans un face à face malaisant, mon père et moi.

Nous n’avons plus rien à nous dire.

Un chien jappe au loin, un jappement gras et unique.

 

Silence.

 

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

Un autre chien jappe au loin, plus petit, un jappement plus aigu.

Le premier chien répond au jappement du second.

Le premier chien jappe toujours. Deuxième chien. Un troisième chien se joint au concert. Puis un quatrième. La grosse cacophonie.

Je perds le fil.

Combien de chiens se répondent, eux, au loin là-bas sur la rue tranquille où mon père et moi sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Un loup tout d’un coup.

 

Ouhhhhhhhh.

 

L’idée de l’angoisse, de la peur me traverse l’esprit. Ça doit venir du loup.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

La meute de chiens continue de japper derrière et l’envie me prend de me retourner pour voir. Mais la peur aussi, la peur me prend de me retourner pour assister à une drôle d’orgie de cabots qui ruinerait le sérieux du beau malaise entre mon père et moi figés là, l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Ma crainte, c’est que le loup pourrait s’en mêler mais je suis résigné à ne pas me retourner, je reste là figé devant mon père et nous n’avons plus rien à nous dire.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

 

Wouf. Wouf.   Wouf.

Ouhhhhhhhhhhh.

 

Tout mon esprit se concentre sur ce cri malaisant comme le silence de plomb entre mon père et moi. Sur les jappements également. Mon esprit résiste. Celui de mon père tout autant et nous sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à nous dire.

Les chiens jappent à plus courte distance.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

On dirait qu’il s’apprête à passer aux confessions, mais je vois bien qu’il hésite.

J’espère secrètement qu’il dira les choses qui allégeront le malaise de plomb mais je crains d’autre part qu’il ne discute vaguement que du concert débile de jappements de chiens qui n’arrête plus derrière moi. Small talk, small talk. Le silence vaut encore mieux.

 

Wouf. Wouf.

Ouhhhhhhhhhh.

Wouf.

 

Plus très très loin derrière moi maintenant, les chiens jappent et le loup hurle et mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace, en lieu et place d’avoir quelque chose à me dire.

 

Wouf.

 

Silence.

 

Flying Bum

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Monde d’idoles

Une bien fâcheuse manie que Lucien Simard traînait depuis des lunes. Peu importe la personne avec laquelle il était attablé, les conversations aux autres tables alentour le fascinaient au plus haut point. Tous les travers de la nature humaine, les têtes hirsutes, les personnalités singulières, tout cela le ravissait au point de lui faire oublier ses propres compagnons de table. Il y trouvait quelquefois l’étincelle pour allumer les mèches d’un texte nouveau, une nouvelle histoire à écrire, un personnage particulier. Lucien Simard écrivait en autodidacte depuis qu’il avait abandonné les affaires et survécu à deux épouses.

Avant de rentrer chez lui, il s’était arrêté au Café des mineurs sur la rue principale, ce café qui autrefois avait été fréquenté par son père et qui avait changé de nom depuis, le café pas son père. Simple curiosité, nostalgie aussi. Enfant, son père lui faisait quelquefois la grâce de l’emmener avec lui et lui offrait boissons gazeuses et frites, quelques sous pour jouer dans les machines à boule ou pour glisser dans la craque du juke-box pendant qu’il s’attablait avec d’autres prospecteurs pour un long moment. Les lieux avaient bien changé depuis. Une clientèle nouvelle avait envahi la place, amateurs de bière locale, étudiants, intellectuels, toute la faune culturelle de cette petite ville. Les prospecteurs étaient passés à d’autres projets, ailleurs. Lucien avait ressenti une émotion vibrante au fond de lui-même en pénétrant les lieux, l’endroit métamorphosé comme un témoin du temps qui passe et qui passe, inlassablement. Les mêmes chaises de taverne de bonne facture mille fois repeintes se faisaient machines à voyager dans le temps, ses fesses de gamin s’y étaient déposées et ses fesses décharnées de vieil homme s’y trouvaient ce soir presque cinquante ans plus tard.

“Bonsoir, monsieur, ça va? Vous êtes de passage dans la région?” lui avait demandé la serveuse, une belle grande rousse qui avait à peine l’âge de la fille de Lucien.

“Non, je suis là pour rester. Je suis né dans cette ville mais l’essentiel de ma vie s’est déroulé ailleurs. Je reviens m’installer ici, pour de bon.”

“Le vieux dicton, hein?” avait-elle répondu, “quand vous avez bu de l’eau de la source Gabriel, vous êtes condamné à revenir ici tout le temps. Qu’est-ce que je vous sers?”

“Une belle grande rousse, en fût s’il vous plaît.” Avait-il osé lui demander comme un vieux charmeur un peu ringard. “S’ra pas long”, avait-elle répondu souriante sans s’offusquer le moins du monde.

 

 

Un trio plutôt insolite. Comme Lucien Simard les aimait. À une table voisine, deux types assez costauds qui ne semblaient pas du tout vouloir entendre à rire. Un peu paranos, aussi. Leurs têtes rasées tournaient perpétuellement dans tous les sens comme des girouettes paniquées. Des flûtes de bières étaient complètement englouties et avaient l’air minuscules dans leurs énormes mains, on ne pouvait voir retrousser qu’un rond de mousse encerclé par leurs pouces titanesques. Une femme étrange attablée avec eux. La dame portait de toute évidence une perruque plantée à la va-vite sur sa tête, un foulard à la Bardot noué sous le menton, des grosses lunettes noires opaques qui lui descendaient bas sur les joues, vêtue de couleurs sombres. Elle sifflait des daïkiris aux fraises l’un après l’autre dans un silence de cathédrale. Lucien était intrigué mais à la fois déçu qu’aucune conversation ne vienne donner de la substance à ces personnages singuliers qu’il épiait furtivement. À un moment, la dame avait tourné la tête vers lui, quelques fois même. Puis elle avait abaissé les lunettes juste ce qu’il faut et l’avait définitivement regardé dans les yeux. Puis elle avait remonté les lunettes.

Lucien Simard pensait quitter les lieux lorsque la dame s’était levée. Les deux malabars avaient fait la motion de se lever également mais les deux mains de la dame appuyées sur leurs avant-bras leur avait commandé de se rasseoir. Elle s’était déplacée vers la table de Lucien, s’était tirée une chaise puis s’y était assise.

“Lucien Simard, non?” lui avait-elle demandé. Un timide oui, intrigué, du bout de la gueule lui était venu. “C’est certain que tu ne m’as pas reconnue” avait dit la dame. Puis elle avait enlevé les lunettes provoquant des tournis de tête intempestifs des deux gros garçons qui s’énervaient toujours pour rien.

“Ah, ben, ciboire, Déliane Fortier, qu’est-ce que tu fais icitte?”

 

 

Peu de gens savaient qui était vraiment Déliane Fortier. Petite fille débarquée dans la classe de deuxième année B de Lucien Simard en 1964, elle avait vécu ici une quinzaine d’années. Compagne de classe, amourette d’enfants, lorsque Lucien Simard avait quitté la ville, elle était déjà inscrite au tout nouveau conservatoire de Lamaque. Puis elle était devenue chanteuse, auteur-compositeur-interprète, puis une star internationale qui brûlait les planches des plus grandes scènes, vendait des chansons à la tonne partout dans le monde. Plus jeunes, ils s’étaient croisés au hasard à différentes occasions puis plus jamais, depuis une cinquantaine d’années au moins. Elle habitait maintenant Los Angeles.

Lisa Belle, ça sonnait aussi bien en anglais qu’en français. Un vrai nom de star qui faisait tourner tous les regards sur son passage. Mieux que Déliane Fortier en tous cas.

 

 

“J’ai joué ce soir au Festival des guitares, on m’a rendu un genre d’hommage.” avait répondu Déliane Fortier. “Chaque fois que je joue ici, et c’est pire en vieillissant, je souffre d’une profonde nostalgie, je viens m’asseoir dans un bar au hasard et je siffle des daïkiris en cherchant désespérément à travers toutes les faces vieillies de tous ces buveurs des visages familiers, des témoins de mon enfance, c’est fou je le sais. Toi qu’est-ce que tu deviens?” avait-elle questionné.

“Oh, ce serait bien long à raconter. Toujours est-il que je suis revenu m’installer dans le coin. J’ai vendu toutes mes affaires en ville et je me suis installé sur l’île Siscoe. J’écris, ça meuble mes vieux jours. Revenir ici en quête d’une connexion avec mon passé, mon enfance lumineuse comme j’aime la décrire, m’aide à combattre le spleen de vieillir.”

Les deux costauds avaient commencé à pianoter des doigts sur table voisine. Le danger rôdait toujours dans les recoins les plus inattendus autour de Lisa Belle, la grande star internationale.

“C’est fort, quand même, la peur de vieillir. C’est la mort qui se cache en-dessous de tout ça. Et la foutue nostalgie qui vient nous envahir. Écoute, j’aimerais bien qu’on jase un brin mais je dois libérer mes deux gardes-du-corps, je dois être à ma chambre d’hôtel à minuit. Si tu m’invitais sur l’île Siscoe demain? On pourrait se raconter des vieilles histoires, rattraper les bouts manquants, non?

Lucien Simard éternel distrait pensait bien qu’il avait rêvé mais sur le chemin du retour il se rappelait clairement qu’il avait griffonné son adresse sur une serviette de papier et il le regrettait déjà, même s’il ne savait pas exactement pourquoi.

 

 

Depuis longtemps, il avait rêvé de paix. De la sainte paix. Ralentir le tempo fou comme ces gens qui courent se battre contre les moulins à vent, reprendre son souffle. Revenir à l’essentiel. Faire toutes choses à son rythme à lui. Simplifier, respirer. Maintenant, la vie même solitaire lui apparaissait comme une chose heureuse, tranquille. Et à mesure que la vie se faisait aussi douce pour lui, la mort ne l’effrayait plus du tout, lui. Plus il avait appris à apprivoiser la vie, plus il apprivoisait sa propre mort. La mort ne serait plus pour lui que la quintessence de la vraie christ de paix.

 

 

Lucien Simard aimait s’étendre dans sa chaise longue face au lac Siscoe dans la douceur de l’été abitibien si court. Il observait le flot tranquille des eaux du lac et pouvait, sur le pont en bas de la côte, voir venir les enquiquineurs de loin. Il était installé depuis moins d’un mois dans sa nouvelle maison et avait choisi le lieu le plus habilement dissimulé au regard des voisins par des haies de chèvrefeuille majestueuses qui étaient déjà jaunes de fleurs abondantes. Quelquefois il écrivait, sa tablette sur les genoux, d’autres fois il se faisait tout simplement contemplatif de longues heures. Ou encore il se laissait gagner par le sommeil et ronflait aux quatre vents assez pour faire peur aux mouettes.

 

 

 

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Il avait momentanément oublié, son esprit avait vraiment fait tous les efforts pour oublier, peine perdue. Seule cette fois-ci, elle avait dû semer ses colosses quelque part. Son invitation de la veille lui tentait maintenant autant que passer une pierre aux reins.

Elle avait ralenti au bas de l’allée, avait sorti une serviette de papier de son sac, l’avait observée puis l’avait laissée partir au vent négligemment. Elle avait avancé la petite voiture sport jusqu’au bout de l’allée de gravier puis, sans gêne, avait avancé sur les pelouses et tourné cacher la voiture derrière la maison. “Ça te dérange pas?” avait-elle crié, “Tout le monde reconnaît ma voiture!”

Lucien Simard regardait les profondes traces de pneu sur sa pelouse, ébaubi. “Ben non, fais comme chez vous, ça va repousser. . . un jour.” avait-il dit s’avançant pour lui ouvrir galamment la portière. “Pas pire, chez vous!” avait-elle dit en s’extirpant péniblement de la voiture qui portait plutôt bas. Il l’avait aidée en la soulevant par les chairs flasques de ses avant-bras. Elle s’était rendue au coffre arrière en claudiquant, les pointes de ses talons hauts s’enfonçant dans la pelouse lui donnaient une démarche de fille saoule. C’est bon pour l’aération du gazon avait pensé Lucien en lui-même pour se consoler. Lucien tout près d’elle pouvait maintenant apprécier de visu ce que pouvait représenter des années de chirurgie plastique. Il lui fit la bise sur les joues non sans dédain retenant sa main surprise qui s’était enfoncée dans sa hanche dodue et molle. Elle lançait ses pompes au fond du coffre et restée pieds nus en avait ressorti un grand sac en paille. “On s’installe où?”, avait-elle demandé.

Lucien l’avait guidé vers une petite table de fer forgé sous un gazébo plus loin, lui avait poliment tiré une chaise. Elle avait laissé tomber son sac avec fracas sur la petite table vitrée et Lucien avait retenu son souffle craignant qu’elle ne parte en mille miettes. “As-tu de la glace?” lui avait-elle demandé du tac au tac en sortant du sac un quarante onces de rhum blanc. Lucien lui avait prestement retiré la bouteille des mains et l’avait déposé doucement sur le plateau de verre de la table. Elle avait sorti deux verres à martini et une pleine poignée de sachets de daïkiri aux fraises instantané en poudre. Résigné, Lucien était parti chercher une chaudière de glaçons.

 

 

Lucien se préparait à une expérience gustative pénible, ils avaient levé leur verre de daïkiri rouge et porté un toast à leurs “retrouvailles”. De toute évidence, elle, n’en était pas à son premier. “Ça arrives-tu souvent icitte des affaires de même?”, lui avait-elle demandé. “Des affaires comment?” avait répondu Lucien. “Regarde sur le lac”, lui avait-elle répondu pointant du doigt au loin. Un hors-bord de bonne dimension était immobilisé au large et deux passagers s’y tenaient debout observant le rivage dans leur direction. “Non, mais en fait je n’habite pas ici depuis si longtemps que ça, à peine trois semaines. Le monde sont senteux pas mal, je trouve.” Et Déliane avait ajouté : “Toi, t’es pas habitué à ça, mais moi ça m’arrive tout le temps, faut toujours que je me méfie. Mais là, personne ne sait que je suis ici.” Puis dans un petit vrombissement suivi d’un bruit de fracas, un drône venait de frapper le poteau de la corde à linge et s’écrasait au sol. “Bon, c’est quoi ça encore ciboire?” exténué et se dirigeant vers la chose pour voir ce que c’était. Deux grosses têtes avaient poussé sur le haut de la haie. “C’est tu chez vous que ça s’est écrasé?” demandait la voisine aux côtés de son mari silencieux. “Excusez-nous l’intrusion, on s’est jamais présentés” avait rajouté le mari. “On peux-tu traverser se présenter?” avait-il ajouté. “Ben oui”, avait répondu Lucien, complètement dépassé. “Amenez-vous deux verres”, criait la vedette, “on va vous faire des bons daïkiris aux fraises!” en levant le quarante onces de rhum bien haut. “Heille, Roger, regarde. C’est Lisa Belle la chanteuse!” criait la voisine excitée comme une fillette en se tirant une chaise. “Ben oui, toé, on peux-tu se faire un selfie, madame Belle?” Déliane Fortier s’était levée pour la pose et avait “déposé” le quarante onces sur la table si délicatement qu’elle avait explosé en mille miettes pendant qu’une voiture freinait dans un nuage de poussière dans l’allée. Lucien s’était élancé voir qui c’était mais avait arrêté sa course en plein milieu du nuage de poussière, à moitié étouffé. Son cellulaire vibrait dans sa poche. Sa fille qui l’appelait. “Papa, regarde sur Monde d’idoles, tu vas capoter!” Lucien aussitôt avait gougoulé le site à potins et le cœur avait failli lui lâcher lorsqu’il avait vu une photo de lui et Lisa Belle portant un toast avec deux daïkiris aux fraises. Et ça titrait :  Voici le nouvel amour de Lisa Belle.

Un homme, une femme et un adolescent boutonneux étaient descendus de la voiture et se précipitaient vers le drône. “Elle est là ton hostie de bébelle, maintenant tu vas aller ramasser tous les morceaux et t’excuser au monsieur.”

“Maurice, r’garde, c’est pas Lisa Belle, ça? J’capote!” avait dit la mère du garçon. “Lucien, va chercher d’autres verres, on a des nouveaux invités, as-tu une autre table quec’part?” gueulait la chanteuse. Le hors-bord avait failli défoncer le quai. Tous les passagers descendaient un après l’autre, poupounes à gros tétons en bikinis et douche bags caisses de bière à la main. “Ça vous déranges-tu si on passe par chez vous, on a manqué de gaz. Heille c’est pas chose, ça, Lisa Belle la chanteuse? Ah, ben ciboire, ça vous déranges-tu qu’on finisse nos bières avec vous autres, avez-vous apporté une guitare quec’chose?” Les voisins de l’autre côté débarquaient dans le brouhaha pour se présenter eux aussi. “On est pas des cotons, nous autres!”. Lisa Belle s’était rendue à la voiture sport ramasser la guitare qui traînait sur le siège arrière. Elle revenait vers le groupe guitare à la main. “Daïkiris pour tout le monde, showtime!” criait-elle, pendant que la foule tapait des mains. Lucien s’était précipité sur elle et tentait de lui arracher la guitare des mains mais Lisa Belle se débattait avec l’énergie du désespoir, elle l’avait agrippé par les couilles pour qu’il la laisse aller. Lucien avait finalement abandonné, plié en deux de douleur. Pendant qu’elle s’accordait devant son public, le cellulaire de Lucien s’était mis à vibrer à nouveau. “Oui, fille, j’ai vu, là ça se complique faut que je te laisse.” avait rapidement débité Lucien. “Non, papa, raccroche pas. Regarde encore sur Monde d’idoles, tu vas capoter encore plus.”

Une photo montrait un couple en plein combat, lui et Déliane Fortier, échevelés, lui qui tire la guitare, elle qui lui pince les couilles. Et ça titrait :  Les amours de Lisa Belle, rien ne va plus. C’est bien fini entre les deux tourtereaux.

Un gros 4 par 4 avec deux gros tabarnaks freinait directement sur le gazon faisant rouler des longueurs de tourbe sous les grosses roues. Les deux malabars se précipitaient. Un vers la voiture sport, l’autre sur Lisa Belle en plein milieu de son plus grand succès qu’elle malmenait sans pitié. Il la soulevait de terre et emportait la pauvre fille sous son énorme bras. Elle se débattait comme un diable dans l’eau bénite. “Laissez-moé finir ma toune, y’est où mon daïkiri aux fraises, tabarnak?” criait-elle comme un putois. Une pétasse tombée à la renverse dans le verre brisé saignait des fesses et criait au meurtre. La voisine courait derrière, apportait un beau daïkiri flambant neuf à son idole de jeunesse. Elle l’avait sifflé d’une traite. En passant devant Lucien elle lui avait giclé sa gorgée de daïkiri aux fraises au visage comme un lama. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle gueulé pendant qu’on la montait de force dans le gros 4 par 4 qui décollait en trombe laissant mottes de terre et deux tranchées profondes derrière lui.

 

 

Le bruit d’un moteur l’avait réveillé. Lucien Simard dormait dans sa chaise longue, un rond de bave qui s’étendait vers son cou. Il avait lentement ouvert les yeux, inquiet, le rythme cardiaque anormalement élevé. La pelouse était intacte, rien ne traînait nulle part. Silence total. Pas de vitre cassée nulle part. Il était bel et bien seul dans la sainte christ de paix dans sa cour impeccable, aucun hors-bord accosté au quai ni de drône crashé au pied du poteau de corde à linge. Rien. Nulle part. La grosse paix.

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Lucien s’était précipité dans son cabanon, s’était embarré en-dedans et observait par une fente à travers les planches.

La star était descendue de voiture, avait fait le tour de la maison, était descendue jusqu’au quai admirer la beauté du lac Siscoe. Elle avait lancé son verre de daïkiri aux fraises vide dans le lac puis elle était remontée vers la maison. Elle avait monté les marches du grand balcon et avait frappé à la porte d’en avant puis la porte d’en arrière sans réponse. Elle avait approché son nez de toutes les fenêtres, les mains de chaque côté du visage pour tuer les reflets, en vain. Elle avait tourné la tête, jeté un dernier regard partout et était tout simplement remontée dans la petite voiture sport, hébétée. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle dit tout haut juste pour elle. Puis elle était repartie en lâchant un gros câlisss et en faisant crisser les pneus. Lucien avait eu tellement peur d’être surpris à se cacher lâchement dans son cabanon et obligé de s’inventer des excuses, particulièrement paniqué quand son téléphone avait mal choisi le moment pour se mettre à vibrer.

“Papa? Regarde tout de suite sur Monde d’idoles, tu vas capoter!”

Une série de photos montrait la célèbre star internationale dans différentes poses alentour de chez lui et ça titrait :

Exclusif : Lisa Belle se magasine une maison en Abitibi!

 

 

Flying Bum

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Photo couverture: L’actrice américaine Vivian Leigh, infographie du Flying Bum.

 

 

Rêves en papier

Pirate aux coffres emplis de pierres noires

Sur les mares lancées chargées d’espoir

Trois rebonds puis s’enfoncent aux vases du bassin

Épitaphes naufragés demandant grâce au destin

 

Flibustier aux yeux de lumière

Trésors fabuleux des îles aux sorcières

Bêtes fantastiques, tempêtes des mers

Peuplades nues au pays des chimères

 

Sur les grèves de l’été rêvasser

De roche, papier, ciseaux bien armé

Claire journée de juin au large attire

Le coeur, l’esprit, les plus fous désirs

 

Grand capitaine d’un petit bateau de papier

Dans le flot clair des ruisseaux lancé

Pays de rêveries à ras bord la cale

Jamais sur une rive ne devinera l’escale

 

Un bambin marche se fondre aux géants

Rus et ruisseaux coulent se faire océans

Un, deux, trois, roche papier ciseaux

Le temps son envol comme l’étourneau

 

 

Flying Bum

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Bête de sexe

 

La bête peut se faire animale mais encore peut se dire de celui ou celle qui manque totalement d’intelligence, d’à-propos pour un sujet donné. Chose certaine, au sens où on l’entend généralement, il existe près de zéro possibilité de s’appeler Lionel Sicotte et d’être une bête de sexe à la fois. Zéro. Zéro avec une barre.

Curieux tout de même à quel point avec l’usure du temps le corps peut prendre la forme de nos activités, mimétisme débile. Lionel Sicotte enseignait depuis plus de quinze ans les sciences paléographiques-épigraphiques à l’UBAV, l’université de Barraute à Val d’Or. S’il était davantage sorti en plein jour au grand soleil, peut-être n’aurait-il pas eu ce teint verdâtre et le corps couvert d’une étrange peau blanche comme les insectes luisants qu’on déniche sous les pierres. S’il n’avait pas passé ses soirées une loupe à la main devant des plaquettes de pierre couvertes d’hiéroglyphes cunéiformes sumériens ou précolombiens en bouffant de la scrap arrosée de Pepsi, ses yeux ne seraient pas toujours aussi plissés et ses poignées d’amour auraient pu faire place à un beau rack d’abdominaux. S’il s’était donné la peine de fréquenter la race humaine autrement que devant une salle de classe, il saurait comment les humains se coiffent, s’habillent, causent entre eux et toute cette sorte de choses, comment ils font la chasse aux pellicules et utilisent les anti-sudorifiques.

Mais le mystère est partout, sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus, préférablement s’il y a une femme pas loin, une belle on s’entend.

 

 

L’intérêt des petits cégépiens et des petites cégépiennes pour les sciences paléographiques-épigraphiques avaient connu un petit creux cet-automne-là. Dur, dur de rivaliser avec les folies que ramenait l’air du temps dans nos jadis sérieuses institutions, construction de sites web, jeux numériques, écoles d’humour et quoi d’autre encore étaient au programme. Lionel Sicotte s’était ramassé avec un seul groupe et beaucoup, beaucoup de temps à sa disposition, beaucoup plus que nécessaire. De longues soirées qui ramenaient à l’avant-plan de ses pensées sa grande solitude. Et elle lui pesait. En bon scientifique qu’il était, il savait que le corps humain devait exulter, condition nécessaire à toute vie ainsi qu’à bien meubler les samedis soirs qui mouillent. Et que la pratique individuelle c’était un peu comme le hockey, à un seul joueur ça vient long.

Chaque fois que de longues périodes sans paléographie épigraphique se présentaient, il tentait de se convaincre de partir à la chasse mais l’angoisse finissait toujours par le prendre aux couilles et le ramenait toujours derrière sa loupe et ses tablettes de pierre. Son fast-food gras salé micro-ondé compensait alors pour la solitude lancinante. Jamais, jamais dans cent ans, aurait-il même songé faire affaire avec une discrète professionnelle qui pourrait venir à domicile lui offrir l’exultation si nécessaire à son corps, et ce aussi facilement et rapidement que se faire venir une bonne pizza Domino. Pas la peur de cette sorte de créature qui l’embêtait, l’idée même de payer pour obtenir ce genre de chose lui semblait horrible, méprisable. Lui, payer pour du sexe? Oh, que non. Un homme a son orgueil.

 

 

“Bon après-midi,” avait gentiment dit l’intervieweuse au drôle de petit monsieur de l’autre côté du comptoir.

“Bon après-midi,” avait répondu Lionel Sicotte.

Il y eût ensuite un léger moment d’inconfort que l’intervieweuse semblait savourer en observant les variations chromatiques qui affectaient le visage de Sicotte et une bonne partie de son cou.

“Je suis ici pour l’expérience,” avait mentionné Sicotte, “celle que vous mentionniez dans l’annonce du journal de l’UBAV.” Sicotte avait déplié devant ses yeux une copie de l’annonce qu’elle avait regardé furtivement.

“Ah oui, l’annonce,” avait-elle répondu.

“Euh…..euh…, je suis à la bonne place au moins?”

“Oh que oui, vous êtes à la bonne place.” avait dit l’intervieweuse qui semblait avoir toutes les difficultés du monde à retenir un sourire. “Vous voulez faire partie d’une des expériences de la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV?”

“Exact.”

“Êtes-vous étudiant ici, monsieur Sicotte?”

“Non, j’enseigne ici, les sciences paléographiques épigraphiques.”

“Ah, je vois,” avait-elle répondu en se pinçant la lèvre.

“Il reste des . . . ouvertures? Dans le programme, je veux dire,” avait demandé Sicotte.

“Dites-moi,” avait dit l’intervieweuse pendant qu’elle semblait s’adonner à quelque graffiti érotique sur une tablette juste sous ses yeux, “pourquoi vous portez-vous volontaire pour participer à une expérimentation sexuelle, je veux dire sexologique?”

“Quelle différence cela peut-il faire? D’un point de vue scientifique, je veux dire?”

“Je vous assure que nous ne voulons d’aucune façon tenter de pénétrer indûment votre intimité, exception faite évidemment si une partie de votre intimité était susceptible de nuire à notre projet. À cause de, ah, vous savez, la nature singulière de ces expérimentations, il nous faut un portrait exact de nos participants pour faire de ces expérimentations un processus scientifique valable.”

“Je vois.”

“Alors, maintenant, qu’est-ce qui vous a incité à poser votre candidature?”

“Euh . . . en dehors des intérêts strictement scientifiques et des bienfaits pour la progression de la sexologie clinique appliquée . . .”

“Bien sûr, monsieur Sicotte, mais encore?”

“Euh . . . honnêtement, je me considère comme . . . en quelque sorte, un très bon . . . euh . . . à tout le moins un amant très adéquat et . . .”

“Et . . .?”

“Et aussi, j’ai pensé euh . . .” puis il avait précipité la fin de sa réponse plongé dans la gêne et la confusion, “ce serait un bon moyen de rencontrer une bonne partenaire sexuelle.”

“Vous comprenez, monsieur Sicotte, que vous ne connaîtrez jamais l’identité de la jeune femme ou des jeunes femmes que vous pourrez . . . euh . . . rencontrer au fil de l’expérimentation.”

“Je comprends,” avait répondu Lionel Sicotte qui cachait mal sa déception.

 

 

Une plantureuse dame d’âge moyen dans un long sarrau blanc avait relevé la tête de derrière son clipboard et avait fait signe de la tête à Lionel Sicotte l’invitant à s’asseoir. Les cheveux sur la tête de la dame étaient courts, foncés, drus comme le poil pubien. Sicotte en était à se demander si par opposition son poil pubien était long, lisse et blond. La dame avait pointé sans dire un mot le formulaire que Sicotte tenait sur ses genoux. Il lui avait remis.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Barbara en ajustant ses lunettes et en parcourant distraitement mais professionnellement le formulaire.

“Exact,” avait simplement répondu Sicotte.

“Il est indiqué ici que vous êtes inscrit pour un coït hétéro-normal-un-homme-une-femme. C’est exact?”

“Euh . . . oui, c’est exact.”

“Vous n’avez pas d’intérêt pour des expérimentations plus . . . exotiques?”

“Qu’est-ce que vous entendez par là?”

“Ce que je veux dire c’est que nous sommes intéressés dans toutes nos expérimentations à la gamme complète des activités sexuelles humaines, pas seulement un petit segment. Comme vous le réalisez certainement, monsieur Sicotte, ce n’est pas donné à tout le monde de trouver son bonheur dans un simple coït hétéro-normal ni d’un contact avec une personne essentiellement de sexe opposé, ni d’une activité avec un partenaire unique ou d’un partenaire d’un autre genre que le genre humain.”

“Euh . . . naturellement,” répondait un Lionel Sicotte soudain cramoisi.

“Alors, ce que je vous demande c’est de me confirmer que vous êtes bien intéressé uniquement par un coït hétéro-normal avec une seule partenaire de sexe opposé.”

“Euh . . . oui, je pense que oui.”

“Très bien,” dit le docteur Barbara

“Au moins pour cette fois-ci,” avait rajouté Sicotte sans grande conviction et ne voulant pas passer pour un étroit d’esprit.

Le docteur Barbara avait placé ses lèvres en cœur et elle avait lentement introduit le bout de son crayon dans celles-ci, puis elle l’avait tout aussi lentement retiré en fixant Sicotte du regard.

“Vous réalisez qu’il y aura un certain nombre d’éléments de distraction au cours de ces expérimentations.”

“Je comprends très bien le travail de laboratoire et toute l’instrumentation de contrôle et de mesure que cela sous-entend.”

“Alors, monsieur Sicotte, croyez-vous que nos instruments et l’observation par des tiers pourraient nuire d’une quelconque façon à vos fonctions, votre activité coïtale?”

“J’en doute,” avait répondu Sicotte du tac au tac avec une belle assurance. “J’ai déjà été observé dans le passé.”

“Oh!?”

“Je veux dire, j’ai vécu cinq ans en résidence à l’université.”

 

 

À huite heures trente du soir un samedi d’automne très frisquet, Lionel Sicotte se présentait à la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV pour une douzième et espérait-il dernière rencontre préliminaire. Après avoir attendu une dizaine de minutes sur une chaise pliante au beau milieu d’une salle autrement totalement déserte et très peu meublée, de derrière la porte qui indiquait Personnel autorisé seulement était sortie une jeune infirmière dans son costume impeccable qui lui adressait un sourire agréable mais des plus superficiels et professionnels à la fois.

“Nous sommes prêts à vous recevoir, monsieur Sicotte,” avait-elle dit.

Lionel Sicotte avait pénétré dans la grande pièce au centre de laquelle se trouvait une estrade sur laquelle était posée une grande table rembourrée de cuir brun.

“Est-ce que vous serez vêtu Préliminaires, Semi-habillé ou Complètement nu? Lui avait demandé la jeune infirmière.

“Pardon?”

L’infirmière consultait son clipboard. “Sicotte,” avait-elle lu à voix haute. “Ah oui, vous serez Semi-habillé. S’il vous plaît, enlevez votre veston, cravate, chemise, souliers et pantalons, ensuite vous me suivrez dans l’autre pièce.

“Mais, j’ai déjà passé le médical trois fois plutôt qu’une,” Sicotte gueulait presque de frustration craignant une quelconque erreur bureaucratique. “Quelle sorte d’examen allez-vous me faire encore?”

“Ohhhh, mais vous ne passerez aucun examen cette fois-ci.” avait répondu l’infirmière, “Ce soir c’est Broadway!”

“C’est quoi?”

“C’est le soir, le grand soir, tonight’s the night,” lui avait-elle répondu en multipliant les clins d’œil grivois.

“Ce soir? Je n’en avais aucune idée, personne ne m’a averti.”

“C’est comme cela qu’ils opèrent maintenant. On se dépêche un peu, donnez-moi vos effets. Ils vous attendent de l’autre côté et ils ont déjà un petit retard sur la cédule.”

 

 

Lionel Sicotte avait passé la porte en bobettes et avait été accueilli par deux hommes et une femme d’âge moyen, tous portant lunettes, clipboards en aluminium et de longs sarraus blancs. Sicotte avait reconnu le docteur Barbara. Le plus âgé des deux hommes lui avait été présenté comme le docteur Fortin qui assisterait docteur Barbara, le deuxième homme, plus jeune, apparemment un technicien sans nom. À l’autre bout de la pièce, une empilade d’appareils couverts de cadrans, de boutons et de filage. Dans le milieu de la pièce se trouvait un lit king avec le couvre-lit et les draps repliés comme le font les femmes de chambres d’hôtel. Une petite table de nuit avec un napperon crocheté sur laquelle reposaient deux verres, deux débarbouillettes et un pichet de ce qui semblait être de l’eau froide comme si on avait tenté de mettre une touche de domesticité sur le décor autrement scientifique et froid.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Fortin

“Oui, monsieur.”

“Bon. Garde, allez chercher mademoiselle notre autre participante.”

Une belle jeune fille mi-vingtaine était entrée avec un aplomb surprenant dans les circonstances, avait pensé Lionel. Une longue chevelure soyeuse mais d’un brun sans nom, elle ne portait qu’une mini-culotte bikini, une brassière noire et des lunettes. Elle avait regardé Sicotte bizarrement.

“J’ai pris la liberté de lui demander d’enlever les bas filetés et le porte-jarretelles, pour sauver du temps,” avait dit l’infirmière. Se retournant vers Sicotte, maintenant anxieuse, “À moins que cela ne vous excite?”

“Les bas? Non, ça va aller de même.”

“D’accord,“ dit le docteur Fortin, “Si vous voulez bien vous avancer tous les deux vers le lit.”

Ce qu’ils firent en se regardant avec une certaine gêne.

“Je suppose qu’on doit s’asseoir, ou quelque chose du genre?” Sicotte avait-il adressé à mademoiselle Tremblay nerveusement.

Ils se sont assis non sans avoir eu de la difficulté à se décider quant à la proximité exacte qu’ils devaient observer. Pour se donner un peu de contenance Sicotte avait distraitement poffé un des oreillers.

Docteur Barbara s’approchait maintenant d’eux avec un assortiment de fils métalliques, du ruban adhésif et un petit flacon de liquide clair.

“Ne vous occupez pas de moi,” avait-elle dit, “vous pouvez procéder.”

“Qu’est-ce que c’est que tout ce bazar?” avait questionné Sicotte pendant que docteur Barbara lui installait une électrode sur le coin de la bouche.

“Différents capteurs pour mesurer les réponses physiologiques. Ne faites pas attention à moi, allez-y, amusez-vous.”

“Écoutez, là, tous ces bidules vont être dans le chemin un moment donné ou un autre,” se plaignait Sicotte pendant que docteur Barbara lui en collait une autre sous les aisselles.

“Cela ne devrait pas vous nuire,” disait docteur Barbara qui lui en collait maintenant une sur la poitrine.

“Je ne suis pas convaincu du tout que j’apprécie tous ces bidules.”

“Alors pourquoi ne lancez-vous pas le bal, vous?” dit-elle s’adressant à mademoiselle Tremblay, “ça va donner une chance à monsieur Sicotte de s’enhommir.”

Et mademoiselle Tremblay n’avait pas eu besoin de se faire répéter la consigne. Elle avait attrapé Sicotte par le cou et l’attirait sur elle en s’allongeant. Assez miraculeusement, Sicotte semblait commencer à se trouver dans un état d’excitation certain.

“Hé bien, bonsoir mademoiselle,” avait-il blagué tout en restant convaincu qu’ils auraient pu être présentés l’un à l’autre, au moins par des surnoms.

“Bonsoir monsieur,” avait-elle murmuré tout en lui mordillant un lobe d’oreille.

“Pourriez-vous me débarrasser de ce soutien-gorge,” clamait docteur Barbara, “j’ai une électrode à mamelons à poser.”

“OK,” avait répondu Sicotte en s’attaquant non sans difficultés aux agrafes de la chose. Elle en a des superbes, pensait-il en lui-même tout en expérimentant sur les rondeurs de mademoiselle Tremblay pour son propre compte.

“Si ce n’est pas trop vous demander, monsieur Sicotte, livrez-vous à vos expériences sur le gauche, le droit est à moi,” avait insisté docteur Barbara électrode à la main.

“Excusez-moi,” avait répondu Sicotte avant de procéder à deux mains sur la mamelle gauche.

“Mmmmmmm,” marmonait mademoiselle Tremblay

“J’ai une lecture de trois point deux,” avait alors déclaré le technicien qui était resté muet jusque là. “On peut considérer ce score comme excellent.”

“OK, on s’active ici un peu,” insistait le docteur Fortin, “docteur Barbara j’ai besoin de la fourche maintenant.”

Lionel Sicotte avait ressenti une grande frustration lorsqu’il avait senti les mains de docteur Barbara guider les siennes vers le slip de mademoiselle Tremblay dont c’était la fin de l’aventure. Une haine de longue date pour les petits boss de bécosses. Il tira la culotte au loin. Une pointe d’excitation supplémentaire avait surgi. Sicotte activait sa langue dans le cou de mademoiselle Tremblay puis suivait son chemin vers le sein gauche puis vers la région pubienne.

“Excusez-moi,” docteur Barbara intervenait excédée, “ mes deux petits tourtereaux pensent peut-être qu’ils ont toute la nuit mais nous avons un horaire strict à respecter ici.” Et sans plus de cérémonie elle arracha la bobette de Lionel. Les deux “tourtereaux” s’observaient maintenant dans toute leur nudité pendant que docteur Barbara entreprenait ses dernières installations dans des régions délicates. Pendant que la doctoresse travaillait à ses trucs Sicotte avait demandé à mademoiselle Tremblay : “Venez-vous souvent ici?” puis réalisait immédiatement l’ineptie de sa question.

“Je pense bien que c’est ma douzième fois,” avait-elle quand même répondu.

“Moi, c’est pareil, qu’est-ce qui vous a convaincu de vous porter vol… Heille!” s’était-il écrié d’un coup sec, “qu’est-ce que vous êtes en train de me coller là?”

“C’est une petite caméra intra-utérine de rien du tout, ne vous tracassez pas avec ça.”

“Comment voulez-vous que je conserve la machine en opération avec une caméra collée sur la bite?”

“Avez-vous ou n’avez-vous pas déclaré que vous étiez doté de pouvoirs de concentration au-dessus de la moyenne?” ironisait docteur Barbara.

“Oui, mais il y a toujours une limite à toute.”

Sicotte avait senti deux mains chaudes et rassurantes sur ses épaules.

“C’est correct, ne t’inquiète pas,” avait dit la jeune femme. Elle arborait le plus délicieux sourire. “Allez, on le fait pareil. Je vais t’aider.”

“Lionel Sicotte l’avait regardé avec gratitude. Elle avait fermé les yeux. Vu qu’ils en étaient maintenant au tutoiement, il en avait profité pour l’embrasser pour la première fois. Elle était douée pour le baiser, vraiment douée. Si bien que Sicotte se demandait s’il n’était pas en train de tomber en amour.

 

 

“Tu sais, tu es vraiment mignonne,” lui avait-il dit. Ses mains se promenaient partout sur les courbes affriolantes de mademoiselle Tremblay.

“Toi aussi tu es mignon, dans ton genre, finalement.

“Ta peau est adorable,” avait-il ajouté.

“Ta poitrine est très . . . branchée,” avait blagué la jeune femme.

“On a de la statique sur le circuit oro-auditif,” avait alors déclaré le technicien.

“Écoute, mademoiselle, ton visage ne m’est pas tout à fait inconnu, es-tu certaine que nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ce soir?” avait demandé Sicotte.

“J’en doute, je n’oublie jamais un visage.”

“C’est toutes ces niaiseries qu’ils se racontent qui produisent de la statique,” avait répondu le docteur Fortin au technicien. “Voulez-vous bien cesser tout ce babillage tout de suite.”

“Si on se fie au sécrétiomètre, elle semble perdre son excitation originelle, elle ne me semble plus du tout aussi excitée tout d’un coup,” se plaignait Fortin.

Sicotte maintenant irrité s’était mis à accélérer la cadence pour assurer. Avec une belle constance, un rythme étudié, il travaillait sa partenaire au corps jusqu’à ce qu’environ cinq minutes plus tard, elle reprenne les gémissements. Pour un moment, il avait oublié toute la quincaillerie dans son entrain retrouvé.

“Contact,” avait crié quelqu’un à l’autre bout de la pièce mais ni lui ni elle ne prêtaient plus attention à tout ce bazar. Dans une rythmique opérée de main de maître, Sicotte la faisait grimper plus haut et plus haut encore, de plus en plus près du sommet.

“Aimes-tu ça, comme ça?” avait-il murmuré à la jeune femme.

“Ah oui, j’aurais jamais pensé que ça aurait pu être comme ça.”

“Vraiment, tu me trouves si bon que ça?”

“Merveilleux, the best!”

“Vraiment?”

“Merveilleux,” grognait-elle, “simplement merveilleux”, probablement ma deuxième meilleure expérience à vie. Ouch! Qu’est-ce tu fais là?”

“C’était qui, l’autre?”

“Quoi?”

“Tu m’as dit deuxième meilleure expérience, c’était qui le premier?”

“Ça te dérange en quoi? Un gars d’Alma, je ne me rappelle même plus de son nom.”

 

 

Sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus qui carburent à l’orgueil. Des monstres jamais vaincus.

 

 

L’heure de la maline machine était venue.

“Ouhhhhhhh,” s’était-elle mise à crier, “qu’est-ce qui arrive tout d’un coup? Ahhhhhhhh!”, se lamentait la pauvre mademoiselle Tremblay.

“Wo! Arrêtez ça monsieur Sicotte, tout de suite, peu importe ce que peut être la chose que vous faites actuellement, arrêtez ça!” gueulait docteur Fortin. “Vous êtes inscrits pour un coït hétéro-normal, tous les instruments s’affolent, vous êtes maintenant hors-catégorie.”

“Nonnnnn, arrête pas ça,” criait mademoiselle Tremblay qui avait commençé à tourner des yeux. “Arrête pas, non, non!”

“Arrêtez ça tout de suite, monsieur Sicotte,” criaient en choeur docteurs et techniciens ébaubis.

“Est-ce que je suis encore numéro deux maintenant?”, demandait Lionel, “hein, est-ce que je suis encore numéro deux?”

“Nonnnnn, nonnnnn, arrête pas, arrête pas, arrête pas!, t’es le fuck’n best de tous les temps, fuck’n best numéro un toutes galaxies confondues!” avait-elle eu le temps de crier avant de sombrer dans un orgasme cataclysmique qui faillit mettre le feu aux appareils de docteur Barbara.

 

 

Docteur Fortin et docteur Barbaba ébaubis en avaient perdu leur latin, échappé leurs beaux clipboards en aluminium.

“Nous ne sommes pas équipés pour monitorer des phénomènes semblables, une chance que vous avez arrêté cette chose que vous lui faisiez. Vous risquiez de perdre la généreuse compensation financière qu’on verse aux participants si notre matériel avait été détruit en conséquence de ce phénomène qu’on s’explique mal.

Sicotte n’écoutait même pas ce que les docteurs disaient. Il passait gentiment une débarbouillette d’eau froide sur le visage de mademoiselle Tremblay.

“Est-ce qu’on va se revoir?” lui avait-il demandé.

“C’est formellement interdit,” criait docteur Barbara, vous avez signé les documents.

“Ah oui, ah oui,” répondait mademoiselle Tremblay, “c’est quand tu veux.”

“Et tu ne verras plus ton gars d’Alma, promis? demandait-il pendant que le technicien lui arrachait les électrodes de partout sans qu’apparemment il ne le ressente.

“Désolé, monsieur, j’ai besoin de récupérer la caméra intra-utérine, voudriez-vous l’enlever vous-même, personne ici ne veut toucher à votre . . . chose.”

“Non, je ne verrai plus que toi maintenant, promis.” criait-elle pendant qu’ils l’emportaient derrière une porte et que lui tentait d’en finir avec la caméra intra-utérine pour courir la rattraper.

Deux autres techniciens sortis de nulle part l’avaient solidement retenu pour l’empêcher de partir après elle.

 

 

Après avoir été payé, une somme coquette quand même, conduit au vestiaire et s’être rhabillé, Lionel Sicotte était sorti et l’avait attendue une bonne heure sur le perron au sortir de la faculté. Par dépit, il s’était finalement fait à l’idée. Ils avaient dû la faire sortir par une autre porte et elle était tout simplement repartie.

Rentré chez lui, Sicotte avait fait quelques recherches avec des bribes que le docteur Barbara avait échappées dans un moment de panique. Il croyait bien avoir entendu Tremblay et avait supposé qu’elle était d’Alma. Ça lui faisait une belle jambe. Il ne pouvait tout de même pas composer tous les numéros de tous les Tremblay d’Alma et demander s’il y avait là une brunette dans la mi-vingtaine pour ensuite lui demander si elle s’était faite baiser par un phénomène paranormal dernièrement. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Elle était probablement dérangée émotionnellement de toutes façons et une bien mauvaise candidate à la vie de couple ordinaire. Peut-être ne prenait-elle son pied qu’à faire l’amour devant des observateurs, de là les expériences à la faculté. Lionel se voyait mal faire le bottin des voyeurs pour en embaucher deux ou trois à toutes les fois qu’il aurait voulu la baiser. Non, il serait beaucoup mieux sans elle. En fait, il se sentait même un peu soulagé d’être débarrassé d’elle.

La joie des sciences paléographiques-épigraphiques l’attendait depuis trop longtemps déjà. Ça et un bon double-quart-de-livre-fromage-frites.

De toutes façons, on le sait, comment pourrait-il, lui, s’acoquiner avec une fille qui acceptait une rémunération pour du sexe? Oh que non, un homme a son orgueil tout de même.

 

 

Flying Bum

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En couverture: The Marilyn Trip, sérigraphie de Bert Stern, 1962