Ô tempora, ô mores!

On dit toujours qu’où il y a des hommes, il y a de l’hommerie. Imaginez une contrée entière peuplée essentiellement d’hommes. Dans les tout débuts de la colonisation de l’Abitibi on dit qu’il y avait une femme vertueuse pour dix prostituées. Et aux quinze jours, les jours de paye, on devait importer des prostituées de Montréal pour contenir l’exultation. Il existait même une ville, Roc d’Or, dite Putainville où toutes les maison ou à peu près étaient des “lieux de débauche”.

Putainville

En image-titre : La rue principale de Roc d’Or, alias Putainville, dans les années 1930. Les jours de paie, des prostituées de Montréal arrivaient en train afin de prêter main forte à leurs collègues abitibiennes.

 

Quelquefois, les différents corps policiers unissaient leurs efforts pour faire des “clean-up” et les descentes donnaient lieu à des procès de groupe qu’on devait tenir ailleurs que dans les petits tribunaux si tribunal il y avait dans la ville.

Je suis tombé par hasard sur une vieille coupure de journal du Val d’Or News qui relate en détail un de ces procès pour lequel on a dû réquisitionner le théâtre Princess. Le Val d’Or News était publié en anglais. J’ai mis tous les efforts dans ma traduction pour conserver le style d’écriture saccadé des reporters, trouver des équivalences aux termes de l’époque. Notez le manque de rectitude du journalisme de ces années-là. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte qui m’a fait littéralement fait voyager dans le temps. On ne parle pas ici du far-west mais bien du far north-west. J’ai joint une copie numérique de l’article pour ceux qui aimeraient mieux le lire dans la langue de Shakespeare.

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Jour de procès à Val d’Or

Le jeudi 5 décembre 1935, à travers une foule nombreuse et bigarrée, le Val d’Or News s’est rendu au théâtre Princess à Val d’Or pour une séance prévue à 2h. L’attraction principale n’étant pas “Boucles d’Or” mettant en vedette Shirley Temple mais bien les têtes frisées de différents prévenus accusés d’avoir enfreint le code moral ainsi que d’une bande de crânes chauves, de têtes grises et de têtes chaudes soupçonnées de complicité dans l’immoralité.

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Suite à un “clean-up” opéré à Val d’Or par la police provinciale assistée par la police locale, une quarantaine de mécréants seront présentés à la barre de justice. Le tribunal agira en ses pouvoirs, en toute conformité avec la loi. Des tables et des chaises avaient d’abord été placées sur la scène mais on les a plus tard déplacées au niveau du sol de façon à ce que la cour soit plus proche des prévenus. Le théâtre était complet, près de 400 personnes s’étaient déplacées. Les sièges des premiers rangs de l’allée centrale étaient réservés pour les accusés. Ceux-ci furent amenés. En conformité avec l’étiquette, les femmes furent placées les premières. Dans la seconde rangée on pouvait apercevoir Bill. Il semblait embarrassé. Était-ce parce qu’on l’avait placé au second rang? où était-ce parce qu’il devait comparaître sur un siège de théâtre alors que d’autres villes disposaient de véritables box d’accusés? Peu importe la raison, Bill frétillait, se tortillait sur place et son visage luisait dans toutes ses rougeurs.

Soudainement, une cruche noire qui devait contenir une bonne pinte s’est échappée de sa cachette dans la grande froque de Bill, s’est mise à rouler au sol dans un cliquetis incommodant pour se déplacer complètement hors de la portée de Bill. Avant qu’il n’ait pu s’élancer pour la récupérer, l’oreille vigilante d’un policier l’a fait se précipiter sur la cruche avant Bill. La cruche a été placée au pied de la scène derrière les magistrats bien à la vue de toute l’assistance.

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La cour était déjà convoquée avec les magistrats Germain et Hewlett comme juges. La première manoeuvre fut un caucus autour de la table entre les policiers, les avocats, le procureur et le greffier; long démêlage de paperasses, concert d’éclaircissements de gorges.

Une après l’autre, sept filles se sont levées et ont plaidé coupable à l’accusation d’avoir dévié de l’étroit et droit chemin de la vertu. Un autre caucus s’ensuivit. Escortées par des policiers, les filles ont été conduites là où un médecin pouvait les examiner. Elles sont plus tard revenues avec l’air ragaillardi et heureuses. Même si leur moralité avait souffert, leur condition physique était convenable. On les a mises à l’amende, on les a exhortées et dûment mises en garde. Elles se sont retirées montrant des signes évidents de soulagement de n’avoir finalement pas connu pire comme destin.

Quatre hommes ont ensuite été appelés, deux têtes grises et deux jeunes frisés, tous accusés de s’être nourri du fruit défendu. Heureux de tourner dos à l’audience, les hommes arboraient des visages cramoisis. La cour fût brièvement ajournée. Les magistrats, les policiers, les avocats et le greffier s’engouffrèrent dans une petite pièce derrière la scène.

Quelqu’un jetait-il des regards discrets et envieux sur la cruche? Toujours est-il qu’on “l’ajourna” elle aussi la déplaçant bien à l’abri de l’assistance. La cour ne voulait pas exacerber l’état de besoins dans lequel sombraient les hommes à la seule vue d’une cruche. Vingt-cinq minutes plus tard, la cour revenait – mais pas la cruche – et la cause de Bill fût appelée. La police lui récita la mise en accusation en français. Son avocat a plaidé la clémence demandant l’indulgence pour son client prétextant que celui-ci avait été récemment mis à l’amende pour une autre offense et que sa fortune y était passée. Bill s’est avancé devant la cour et a demandé si dans une cour sous les auspices de sa majesté le roi d’Angleterre il lui serait possible d’entendre sa mise en accusation en anglais. Il craignait d’être accusé sous la foi de simples ouïe-dires et de commérages. Il demandait à la barre un policier avec qui il avait fait l’armée dans le passé pour dire à la cour tout le bien qu’il savait de lui. Le magistrat mit fin aux incessantes récriminations de Bill en lui rappelant qu’il avait plaidé coupable.

-Est-ce que votre cruche contenait de l’alcool?- demandait le juge. Ayant répondu de bonne foi, Bill n’a finalement reçu qu’une petite amende et un sermon.

-La prochaine fois, ni votre dossier de guerre, ni votre tête grise ou vos fréquentations ne vous épargneront un séjour derrière les barreaux, tant que je serai juge ici, je ferai mon boulot avec tout le zèle nécessaire.- dit le juge.

Bill, vous devriez être un politicien; trop tard pour élaborer là-dessus mais je me demande encore si la cruche vous a échappée ou si vous l’avez laissé tomber par exprès.– conclut-il.

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Le théâtre Princess en 1957.

Dix-sept autres garçons qui prétextaient n’avoir que profité de l’hospitalité et du gros poêle à bois de Bill par une glaciale nuit d’hiver tout en relaxant autour d’une partie de poker ont finalement eu à payer une amende et les frais pour s’être trouvé là où la vertu des jeunes filles avait connu sa perte.

Tout avait été dit. Tout le monde satisfait. Les magistrats heureux d’avoir accompli leur tâche avec justice et miséricorde en cette saison où la charité devait être offerte à tous les hommes de bonne volonté.

Les policiers le torse bombé de la fierté du devoir accompli et les poches débordantes du fruit des amendes perçues démontraient leur satisfaction d’avoir encore pu maintenir l’ordre.

Les accusés satisfaits de pouvoir demeurer à l’intérieur des limites de l’hospitalière ville de Val d’Or et la foule des bonnes gens satisfaits que pour une fois aucun prix d’entrée n’a été encaissé par le théâtre Princess pour un spectacle fort apprécié. Le public eût été davantage ravi que l’argent des amendes serve à construire l’école tant attendue pour bien éduquer les jeunes générations.

Là-dessus la cour a été ajournée.

Longue vie au Roi!

Traduction du Flying Bum

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Val d'Or 1936

Troisième avenue, Val d’Or en 1936

L’underground est mort, vive l’underground!

Pour ceux qui me connaissent bien, c’est devenu un lancinant running gag lorsqu’on parle de consommation de cannabis. J’affirme tout de go que je n’en ai fumé que deux fois dans toute ma vie. Puis je rajoute : quinze ans chaque fois.

Journée historique au Canada, le 17 octobre 2018, la vente et la consommation du cannabis sont maintenant légales tant soit-il qu’on assimile et qu’on respecte une bordélique série de réglementations fédérales, provinciales, municipales, syndicales, locales, régionales, cataméniales, bicipitales, bilatérales, cérébrospinales et abysalles. On jurerait que le père de la légalisation, fils du tristement célèbre rapatrieur de constitution qui n’appréciait guère les chiens chauds, en a fumé du bon en écrivant sa loi, pissant de joie entre deux Kit Kat en pensant à ceux qui auraient à l’administrer. Je le soupçonne d’avoir concocté sa loi uniquement pour s’affranchir lui-même de ses plaisirs coupables exception faite de l’idée d’enrichir la famille libérale soudainement éprise de vertes cultures et d’une soudaine averse de verts billets.

Je me rappelle de la lointaine époque où j’avais encore des genoux (pour marcher vers un Québec libre) et que je devais me lever la nuit pour pouvoir détester Trudeau le père suffisamment à mon goût, je ne fumerai certainement pas un gros spliff à la gloire de son fils. Après que le père ait à toutes fins pratiques enterré le Québec libre, son fils prodigue et innocent (innocent dans la définition de ma tante Colombe) vient d’envahir et de brûler toutes les terres du pays aujourd’hui imaginaire qu’ont habité tous les vieux hippies et les grisonnants freaks de mon âge : l’underground.

Sera-t-il toujours aussi jouissif pour les jeunes générations montantes de fumer l’herbe enivrante dès lors qu’elle n’est plus qu’un objet de consommation taxé comme tous les autres sous le contrôle du “pouvoir” et que même un quidam bien cravaté peut maintenant se procurer dans un légal petit magasin ayant pignon sur rue sans être suspecté d’être un nark? Ne vont-ils pas tout simplement passer à autre chose tellement la chose sera devenue banale et à la portée de tous les mononcles et toutes les matantes en goguette?

Mes sangs s’échauffent encore juste à me remémorer les frousses qu’on éprouvait à aller faire nos petites emplettes, nos deals, dans tous ces clubs louches aux serveuses court-vêtues, tous les JJ Pub et les Chez Roger de ce monde. Ces rendez-vous noirs dans des recoins malfamés et peu fréquentés où chaque fois on se demandait si ce n’était pas plutôt la police qui viendrait nous surprendre. La totale paranoïa qui envahissait mon petit deux-et-demi et ses quarante-deux occupants pas toute là du samedi soir pendant que je laissais Tarzan venir y diviser ses livres en beaux quart-d’onces ou caper sa mescaline. Notre bohème à nous un peu tout cela, salut Charles, snif snif !

Qui voudrait mettre au chômage son fidèle pusher vieillissant après tant d’années de bons services. Dans les bons jours comme les mauvais, de la bonne dope et de la moins bonne, il est devenu pour plusieurs au fil du temps un ami, un membre de la famille qui sert aujourd’hui avec le même zèle nos enfants devenus des hommes. Le pauvre homme va se ramasser à la rue, qu’est-ce que le gouvernement va faire pour lui?

Trudeau le fils prive les générations futures de bien grands frissons et sa loi, par la bande, de toute la culture underground qui venait avec. Comme la publicité sur l’alcool et le tabac, l’image de la feuille de cannabis elle-même est maintenant bannie et soustraite à l’oeil public. Il n’y a qu’un pas avant que les grands apôtres de la contre-culture soient mis à l’index, retirés des rayons pour toujours.

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On ne le réalise peut-être pas encore mais Freewheelin Frank, Phineas et Fat Freddy, les Fabulous Freak Brothers, sont maintenant persona non grata au Canada. Comme on a échangé la clope de Lucky Luke pour un brin d’herbe dans la foulée de la mise au ban de la publicité sur le tabac, qu’adviendra-t-il des Freak Brothers? Si on retire de leurs albums tout ce qui fait l’étalage ou l’éloge de la dope, il ne restera plus qu’une grosse touffe de poils au bas de chaque page de leurs péripéties illustrées.

Phineas, le grand poète des trois frères, a laissé pour la postérité un bijou de la poésie contre-culturelle que je cite ici :

“La dope va vous faire traverser les mauvais jours sans argent beaucoup mieux que l’argent les jours sans dope.”   – Phineas

Mettre cette citation sur une enseigne aujourd’hui au Canada dans une pub pour la dope vous mènerait directement en prison. Que dire de cette autre célèbre citation de Fat Freddy celle-là, un avertissement à ceux qui seraient tentés par les drogues dures :

“Keed spills! . . . Pill skeeds! . . . Skill peeds! . . . ? . . .”   – Fat Freddy

. . . direct l’asile.

Il subsiste tout de même une lueur d’espoir pour l’underground. Le serpent finit toujours par croquer sa propre queue un jour ou l’autre. La loi, en interdisant la diffusion des images de la contre-culture associée à la consommation de cannabis, la fera renaître de ses cendres comme le phényx, fera reprendre le feu de plus belle comme une énorme lampée d’huile jetée sur un papier à rouler.

Pour les nostalgiques, avant que ma collection ne soit saisie ou que mes fils en déclinent l’héritage par peur de la répression, je vous laisse sur quelques images que je suspecte être devenues totalement illégales aujourd’hui. Tant qu’à être dans l’ambiance, écoutez celle-là en même temps:

Frissonnez, voyeurs hors-la-loi.

Flying Bum

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Madame Cooper

Elle sentait bon la lavande. Elle était toute menue, toujours mignonne dans ses belles robes aux garnitures de dentelle. Sa tête était toute blanche presque bleue, sa longue chevelure toujours bien retenue en une savante toque sur sa nuque, de belles joues toutes roses bien que marquées sévèrement par des plis creusés par le temps qui la balafrait cruellement en fuyant. Une longue solitude avait emporté toute sa volubilité, comme si elle économisait ses mots qui me venaient comme autant d’offrandes toutes douces, que les plus ressentis et les plus beaux des mots. Je ne les comprenais pas tous, son anglais venait tout droit du nord-est de l’Angleterre là où son mari avait jadis travaillé au fond des mines de charbon et ma mère disait que c’était malpoli de faire répéter les vieux. On osait encore appeler les vieux des vieux à cette époque. Le son de sa voix comme une musique me suffisait quand quelques mots m’échappaient.

Une vieille photo de son époux dominait sur le haut du piano près de celles de deux grands garçons en uniforme qui n’avaient pas fait le voyage en Abitibi et qui avaient finalement abandonné leur jeunesse sous le feu des allemands. L’image des trois hommes vivait là, au milieu d’un jardin de belles fleurs en pots. Le tout disposé sur de belles dentelles crochetées prenait l’allure d’un petit éden installé là pour toujours sur le dessus du piano.

Dans l’indigence immense de l’Europe d’entre deux guerres, la grève du charbon de 1926 qui les avait poussés au bout de leurs ressources, la pneumoconiose qui affectait déjà son époux les avaient forcés à envisager d’autres cieux et ceux de l’Abitibi des années 30 s’annonçaient des plus cléments pour eux. L’Abitibi avait faim de main d’oeuvre minière, était pays de promesses, destination de rêve pour les mineurs captifs de la grande dépression.

D’autres comme eux étaient venus nombreux de toute l’Angleterre, de l’Europe de l’est, même de Russie, et tous leurs enfants de première ou de seconde génération qui peuplaient ma rue s’amusaient ensemble sans façon utilisant tous, même les petits canadiens-français comme moi, un anglais maîtrisé avec un bonheur variable pour se comprendre entre eux. Mais pour le pauvre monsieur Cooper, nul bien ne fût fait à son black lung* dans le tréfonds glacial et humide de la mine Lamaque. Après quelques années de dur labeur, il rendit son ultime souffle en débardant un trop lourd voyage de roc, quinze cent pieds sous la terre, en 57, l’année de ma naissance. Je ne l’ai jamais connu.

Et elle s’était retrouvée toute seule en Abitibi, toute seule avec ses souvenirs lointains de Lanchester, de ses deux petits soldats morts au combat et de son amour mort dans le ventre de la mine Lamaque. Elle était demeurée sur sa terre d’adoption, là où dormait maintenant son homme en l’attendant.

L’intérieur de sa maison était à l’image de la petite reine des lieux, propre, paisible, ordonnée, comme une petite maison de poupée à l’échelle humaine, un peu figée dans le temps. Une haute et épaisse haie de chèvrefeuille cachait sa toute petite maison et elle pouvait ainsi vaquer à l’entretien de ses fleurs et de son potager en toute discrétion à l’abri des regards. Je l’observais souvent lorsqu’armé d’un bocal je m’enfonçais la tête dans la haie chassant le bourdon dans la jaune floraison de juin. Quand elle m’y surprenait, elle me souriait et me disait : “Come, don’t be shy, there must be huge ones on this side.” J’aimais la musique de ce mot. Youuuuuudje. Et elle me laissait gentiment chasser sur son territoire et nous partagions plus tard une limonade fraîche dans sa balançoire en observant la chorégraphie désespérée de mes bourdons dans leur prison de verre.

De la rue, une percée comme une porte dans la haie ouvrait la voie sur un petit trottoir pour accéder à l’entrée de sa maison. Le soir de l’Halloween 1963, j’étais là, immobile devant la percée de la haie. Avec mon ami Normand, nous hésitions. Aucune décoration de circonstance qui aurait pu nous faire sentir les bienvenus mais la petite lanterne de porte qui éclairait jaune était bel et bien allumée et il y avait lumière au salon. J’avais six ans à peine. Les autres enfants qui passaient par là, des plus grands, nous lançaient de solennels avertissements : “N’allez pas là, elle est folle, elle va vous faire chanter avant de vous donner vos bonbons.”

Tout le temps que nous réfléchissions à la situation, aucun enfant ne s’était risqué à passer le trou, longer le trottoir et sonner. Mon ami n’était pas très chaud à l’idée lui non plus mais moi je la connaissais. “C’est une vieille sorcière!”, disaient au passage les grands espiègles pour nous faire peur. Pour moi elle n’était rien d’autre que notre voisine immédiate, mon amie croyais-je, ne me laissait-elle pas chasser le bourdon chez elle? Ne prenions-nous pas la limonade ensemble? Elle était gentille, madame Cooper, j’en étais convaincu. Alors, j’ai réussi à en convaincre aussi le pauvre Normand, le pressant de me suivre et nous nous sommes finalement présentés à sa porte.

Pour s’amuser, la vieille dame avait poudré ses belles joues davantage que de coutume et rougi ses lèvres exagérément. Elle avait enfilé par-dessus ses vêtements usuels un élégant châle de tulle noire et elle portait un long chapeau noir pointu comme les sorcières. Une bonne odeur de popcorn et de caramel chaud envahissait la maison. En me retournant pour dire à mon ami Normand: “Tu vois?” . . . surprise. Plus rien, nada. Il avait tourné les talons et pris ses jambes à son cou d’épouvante.

Elle me prit délicatement la main pour m’attirer vers l’intérieur, refermant la porte derrière moi. Elle ne me faisait pas peur du tout. Elle faisait innocemment semblant de ne pas me reconnaître sous mes hardes de guenillou d’un soir et elle me plaça debout près du piano, un lutrin posé devant moi. “Tu vas devoir chanter avec moi” me dit-elle lentement que je comprenne bien son anglais d’un autre monde. “Je ferai les couplets et nous ferons les refrains ensemble, je te guiderai.” m’expliqua-t-elle encore dans son anglais tout à elle.

Trempant le maïs soufflé dans le caramel encore chaud, elle en faisait des boules, elle y plantait un bâtonnet de bois et déposait tout cela sur un petit carré de papier ciré qu’elle rabattait et venait tortiller sur le petit manche de bois. Et elle savait faire les meilleurs caramels anglais naturellement. Ça sentait divinement bon et il n’y avait rien de mal à chanter après tout. Le jeu en valait amplement la chandelle, pensais-je alors. Elle s’installa gracieusement sur le banc du piano et amorça le petit air traditionnel anglais “Oh, would I were a bird”.**

Je me débrouillais déjà en lecture et les cousines m’avaient surnommé en rigolant le petit Josélito de Bourlamaque me reconnaissant quand même un certain talent vocal. Quand vint la partie qu’on devait chanter en duo, mon oreille avait déjà saisi l’air et les paroles sont venues comme si je chantais cette chanson depuis le berceau. Je n’avais jamais vu quelqu’un jouer du piano en personne, encore moins en être accompagné et chanter, j’étais fasciné, emporté. La vieille dame, curieusement, semblait tout aussi chavirée que moi. Elle se retourna à ma première note et une grande tristesse s’était soudainement emparée de son visage mais elle continuait à chanter malgré les larmes qui s’était mises à lui descendre sur les joues, traçant de grandes stries dans son fard de mardi gras. Je ne comprenais pas très bien ce qui se passait mais je sentais qu’une profonde et triste magie s’était mise à descendre sur nous, envelopper le moment.

Au dernier chorus, ses doigts ne touchaient plus aux notes et elle chantait avec moi a capella la voix tremblotante en me fixant du regard. Ma petite voix de soprano formait avec la sienne une divine harmonie. Vint un interminable et malaisant silence après l’écho de nos dernières notes. Elle se leva, passa délicatement sa petite main chaude et frippée sur ma joue noircie de vagabond d’un soir et elle me dit tout simplement: “Thank you, Loulou.”

En me conduisant vers la porte sa main sur mon épaule, je pouvais voir que les larmes n’avaient jamais cessé de descendre sur ses joues rosies d’émotion. J’étais transi de malaise de l’abandonner ainsi à sa tristesse. Du fond de ses yeux aux couleurs du chagrin surgit un bienvaillant sourire qu’elle m’offrit tendrement en me remettant deux boules de maïs au caramel encore chaudasse. Puis elle me pria de retourner bien sagement chez moi et de partager avec mon frère.

Nous avons eu elle et moi quelques autres rendez-vous comme celui-là, à l’Halloween et en bien d’autres circonstances encore où tout devenait prétexte à passer au piano dans une joie profonde toujours nourrie de la même mélancolie. Tous les Halloween depuis me replongent dans cette même tristesse bénie. Tristesse qu’elle fasse maintenant partie de mes fantômes d’enfant, tristesse qu’aucune friandise n’aie jamais pu depuis rivaliser avec le délice des boules de caramel de ma belle amie, mais encore que jamais plus nos deux voix ne rêveront ensemble de devenir cet oiseau qui vole souffler les plus doux de ses mots à l’être si cher à son coeur.

CHORUS

Oh, would I were a bird,

That I might fly to thee,

And breathe a loving word,

To one so dear to me.**

* black lungs: poumons noirs, nom familier de la pneumoconiose, maladie pulmonaire qui affecte particlulièrement les mineurs des mines de charbon.

** “Oh, would I were a bird”, chanson traditionnelle populaire d’Angleterre, paroles et musique de Charles Blamphin.

Flying Bum

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Le murmure des étourneaux

Lheidli T’enneh dans la langue carrier du peuple amérindien Dakelh signifie “Lheidli – où les deux rivières se rencontrent” et “T’enneh – le peuple”. Et ces deux rivières, le Fraser et la rivière Nechako, se rencontrent sur ce qui est aujourd’hui le territoire de la ville de Prince George.

Au bout complètement de Quebec street à Prince George là où tous pensent que les oiseaux n’y vont que pour faire demi-tour, passé la gare de triage qu’on trespassait illégalement comme disent les chinois pour se faire un raccourci vers l’eau, se trouve un grand parc dans le quartier dit Island Cache faisant face à l’estuaire où la rivière Nechako vient se jeter dans le grand fleuve Fraser contournant en dentelles d’eau quelques îles sauvages aux flancs de sable jaune érodés par le temps. À l’autre extrémité de la Quebec street au bout d’une marche de quinze-vingt minutes se trouve sur Victoria street la bibliothèque municipale de Prince George et quelque part entre les deux, Ketso Yoh −maison où se rejoignent les hommes− (traduction libre), un refuge pour itinérants qui abrite les pauvres hommes de Prince George du crépuscule jusqu’à l’aube. Le matin après le gruau-maison, une orange et un café, on les retourne à la rue jusqu’au repas du soir. Beaucoup d’hommes des premières nations mais aussi quelques blancs qu’on accueillait aussi, comme les autres, la vaste majorité aux prises avec les pires démons de la terre. Tel était l’essentiel de l’univers de Lorne Simmons.

C’est aussi là, quelque part entre le refuge et la bibliothèque, près du terminus d’autobus Greyhound, que les policiers avaient trouvé Lorne Simmons il y a plus de vingt ans de cela. Inconscient, presque mort de froid. Il avait pour tout habit un uniforme de concierge constitué d’un pantalon de gros denim drabe, d’une chemise à manches longues du même drabe industriel, une paire de bottines de construction dans les pieds. Il gisait allongé le long du mur arrière du terminus d’autobus, la tête appuyée sur un petit sac à bandoulière qui contenait l’ensemble de ses possessions. Émergeant péniblement d’un lointain pays imaginaire qu’on aurait certes pu confondre avec un coma éthylique mais qui lui venait simplement d’un long jeûne et d’une interminable exposition aux froids cinglants du nord de la Colombie-Britannique. Et de son âge respectable.

Une douleur vive et répétitive l’assaillait sur les flancs, le ramenait lentement à la conscience. L’extrémité d’une longue matraque semblait se pomper un chemin sur le côté de son abdomen initiant une vive crampe à chaque coup. –Lorne?– entendait-il comme une voix caverneuse venant de l’autre bout du pays, –Lorne?– disait encore la voix qui se rapprochait, se faisait plus claire. Mais qui était ce Lorne qu’on appelait? Pourquoi le faisait-on souffrir de la sorte?

Les couleurs revenaient, des formes de plus en plus claires se substituaient aux brumes épaisses. L’homme s’examinait lui-même, ébaubi de se savoir vivant, regardait ses mains crottées en-dedans, crevassées en-dehors, les passa sur son visage qui était maintenant un dense jardin de barbe blanche en broussaille frisée, il prit conscience de ses jambes qu’il parvint à faire bouger en s’aidant de ses mains malgré le poids immense des grosses bottines. –Lorne?– répétait la voix. –Are you OK, Lorne?–  Le vieil homme s’appuyait maintenant sur ses bras et tentait de relever son corps, position assise pour maintenant, on verra ensuite. Il n’en était pas encore à tenter de décoller ses lèvres solidement collées l’une à l’autre par la déshydratation et le froid.

Les coups de matraque avaient cessé. Il s’examinait du bas de son corps en remontant. On ne lui avait pas volé ses belles bottes, c’était toujours ça de gagné. Le drabe de ses fringues avait déjà été plus propre; sur la poche de la chemise côté coeur, un petit écusson blanc bordé de fil rouge au centre duquel étaient brodées bien clairement les cinq fameuses lettres dans le même fil rouge pompier: L-O-R-N-E. Il était bien écrit Lorne. Ce devait être lui. Il fallait que ce soit lui.

Il releva la tête et vit les deux agents qui le dévisageaient. Patterson, le plus grand, était le plus ancien des deux. Il connaissait tous les itinérants de Prince George par leur petit nom, mais pas Lorne, il ne l’avait jamais vu. Il passait? Il arrivait? Il partait? La proximité du terminus expliquait en partie ceci ou cela mais pas davantage. C’est Patterson qui posait les questions. –Are you OK, Lorne?… Sir, are you OK?– Aucune réponse. L’homme était cependant d’un calme désarmant, le visage somme toute serein. Patterson n’avait perçu aucune odeur d’alcool et il avait pourtant le nez bien exercé. Aucune trace apparente de dépendance au crack, aux métamphétamines et toute cette sorte de choses qui édentent et endommagent les visages comme une sale gangrène. À deux, les agents ont patiemment réussi à remettre Lorne sur ses pieds et le faire monter à bord de l’auto-patrouille où il pût enfin se réchauffer puis ils l’ont conduit à l’hôpital où il passa quelques jours à s’en remettre complètement.

Patterson avait procédé en douce à une minutieuse inspection des effets de Lorne. Outre la broderie qui arborait les cinq lettres, aucun papier, aucune carte, rien pour l’identifier formellement, une bonne poignée de dollars et quelques effets de base. Pas plus. L’homme avait finalement confirmé s’appeler Lorne, c’était commode dans les circonstances, avait fini par rajouter Simmons pour faire joli mais rien de plus. Lorne Simmons était un homme calme, raisonnable, d’agréable commerce si bien que lorsque l’hôpital lui donna son congé, Patterson vint le chercher et le conduisit à Ketso Yoh en attendant que la mémoire lui revienne ou qu’un avis de recherche sorte à son nom dans les fils d’infos de la GRC.

Caucasian male, way over 60, english speaking with foreign accent, unidentified with no known address, not agressive and apparently well-minded, driven to Prince George Health Center.

Le constable Patterson relisait son rapport intrigué, agacé.

Saint-Liguori, un soir d’idées noires. Un temps de complots suspendus au-dessus de nos têtes et de traîtrises soupçonnées qui réchauffent le derrière de nos cous de leurs fétides haleines. Des choses assez grosses qu’aucune hypocrisie n’est assez vaste pour dissimuler. Sensations vagues mais tenaces, des voix discutent, une messe basse se tient entre rapaces.

Le garçon courait vers son grand-père, frais sorti du bain dans son petit pyjama, sous son bras sa longue doudou qui traînait derrière lui comme la cape d’un petit prince. Dès que sa mère avait glissé la grande porte vitrée, comme un cheval fou lorsque lève la barrière, le petit avait pris ses jambes à son cou rejoindre son grand-père. Sa mère lui accordait une grande faveur, sortir si tard par un froid pareil. La soirée était spéciale, unique. Elle le savait fort bien.

On avait nommé le garçon Eugène, du nom de son arrière grand-père, père de Léo Simon. Eugène adorait son grand-père et Léo Simon le lui rendait bien. Le seul de sa progéniture dont Léo pouvait dire le prénom du premier coup sans se tromper ou sans en essayer deux ou trois autres avant. Le vieil homme se vantait encore de connaître tous les mots par leur petit nom, il avait enseigné tous ceux de la forêt à Eugène. Des lycopodes en massue dont les épis avaient servi jadis à fabriquer des allumettes; des délicates feuilles de thé des bois qui peuplaient le pied des souches couvertes de mousses et qu’il écrasait de ses vieux doigts pour les faire sentir à l’enfant en lui affirmant sérieux comme un pape que c’étaient là des paparmanes roses sauvages; le petit nom des arbres à feuilles et des conifères; de tous les petits batraciens qu’ils chassaient ensemble; des chanterelles ou des vesses de loup qu’ils éclataient en verts nuages puants, en riant; le nom des bêtes, de leurs petits, leurs femelles, selon leurs chants, leurs cris, les pistes ou les crottes qu’elles abandonnaient sur la blancheur de la neige.

Des mots qu’il raboutait en contes, en récits étranges, qu’il modelait en émotions de toutes sortes, qu’il posait et superposait les uns sur les autres pour ériger des châteaux où l’enfant devenait chevalier-roi, qu’il maîtrisait comme un vieil art oublié depuis longtemps, un vieux violon dont plus personne ne jouerait.

Mais d’autres mots tout simples, le nom des gens, de sa famille proche aux gens peuplant son histoire ou ceux et celles des arts et des lettres qu’il aimait tant, ces mots-là échappaient de plus en plus au vieil homme.

Il installa le petit sur lui et l’emmitoufla dans sa chaude doudou aux couleurs du héros du jour et le petit se lova contre son grand-père docilement, en silence, comme un bagnard en sursis, heureux, sans mots. Tous ces mots qu’Eugène l’aïeul n’avait jamais dit au petit Léo Simon, tous ces douloureux silences, étaient aujourd’hui leur langage secret.

Ce soir-là, il avait défini pour l’enfant le mot murmure et les sens insoupçonnés que contenaient ce superbe mot. Qu’il verrait là, ce soir illustré, devant ses petits yeux. Comme un sixième sens, le vieux sentait ces choses-là maintenant, savait exactement quand elles allaient se produire. Un vent tenace qui pince, agressif par moments, tout en froideur arrogante. Un soir d’automne sec et cru, sur le bord de sombrer dans le crépuscule, trahi par un ciel qui se mauvit sournoisement au-dessus de la percée ouverte de main d’homme dans un boisé d’érables et de sapins. Un arbre à la fois, une souche après l’autre, jardin de patiences abouties.

Ils seront des centaines, des milliers, des millions certains automnes. Leur danse, un corps désordonné d’individus parfaitement synchronisés, dessine dans les bleus mouvants d’un ciel mourant les plus belles géométries courbes et ondoyantes, des châteaux d’intrigues en volutes vivantes. Immenses. Sculptures divines et effrayantes à la fois qui ne s’entendent pas sur la forme à prendre encore moins vers où s’en aller, que devenir, métamorphose incessante. Suffit que l’un des oiseaux se retourne, leur masse entière fait corps avec lui, banc de poissons du ciel. Et leurs cris additionnés, multipliés, amplifiés, qui cassent sauvagement le silence de l’orée paisible, leurs noires fientes qui pleuvent sans vergogne sur le jardin déjà jaunissant du vieil homme.

Dans sa veste rouge à carreaux blotti au fond de son adirondak, les yeux vers le ciel, aussi songeur qu’admiratif. Contemplatif. Un rendez-vous dont il s’était rarement excusé, passage obligé, une longue soirée d’adieux avant que l’automne ne s’enfuie avec eux, tous ces étourneaux affolés, emportés dans un grand murmure incompris, comme interminable. Le vieux savait, maintenant. Il avait bien lu toute cette folie à force d’en être, année après année. Cette danse démente, ces grands murmures. Ce que le jeune et naïf poète en pâmoison définissait hier comme un céleste ballet d’une grâce inégalée, la vieille plume écrivait aujourd’hui l’histoire d’une triste entreprise de survie, un cruel combat épique, animal, commandé par l’instinct. Combat au bout duquel on finissait par épuiser les individus les plus vulnérables. On les abandonnait derrière en pâture aux prédateurs qui, repus, laisseront en échange la volée des plus forts percher là, une nuit tranquille, retrouver des forces, avant de repartir aux premiers rais du matin. Vers un prochain murmure, plus au sud encore. Et d’autres pleins d’espoir entreprendront à leur tour sans savoir leur ultime chorégraphie, la fin d’une longue odyssée.

Et ce long moment magique était venu faire son tour à l’heure dite par Léo Simon.

Toute chose finissant toujours par se calmer, tout finit tout le temps par finir, toujours par mourir. De petits groupes se formaient encore timidement et se rescindaient, donnaient un dernier rappel pour un vieil ami de toujours qui leur faisait ses adieux résignés. Puis les étourneaux montaient tramer de leurs noirs plumages la verte cime des arbres et éteignaient leurs cris un à un. S’endormaient ainsi perchés. Une buse ou deux, après joyeuses bombances, riaient de quelque éclats puis baillaient jusqu’à leur nid douillet pendant que sans astres ni lune, le noir du ciel avait fini par tuer le mauve, qui tuât le bleu avant lui, et les coyotes sortaient de leur trou sur la pointe des pieds prendre le shift de nuit dans la paix revenue.

P’pa, y’é t’assez tard, rentre dans’maison, vous allez attrapper la mort toé pis le p’tit dehors.− lui criait sa fille à travers les moustiquaires.−On a une grosse journée demain toé pis moé, une longue odyssée.

Demain sera là bien assez vite, ciboire! maugréait Léo Simon à lui-même, visiblement contrarié, en s’extirpant péniblement des profondeurs de son adirondak soulevant avec lui la masse inerte, chaude et molle de l’enfant qui dormait.

Le renoncement, la frugalité dans toutes choses, la solitude assumée dans la patrie désertée, les amitiés évanouies, la famille oubliée, le corps anonyme dépossédé de toutes ces futilités que l’on confond toujours avec le nécessaire ou l’indispensable, voilà toute l’essence de l’esprit libre, libéré. Lorne Simmons pensait ainsi. Il ne voyait son salut que dans toutes ces choses, pas ailleurs.

Chaque matin de la semaine, Lorne quittait seul Ketso Yoh et remontait lentement Quebec street ne s’arrêtant qu’occasionnellement à mi-chemin pour un café les jours de grand froid. Là où quelquefois il croisait Patterson en pause matinale qu’il saluait toujours de la plus courtoise façon, pauvre Patterson. Au début, littéralement suspendu aux fils d’infos puis aux tout nouveaux écrans cathodiques où on voyait maintenant défiler en vraies photographies les vrais visages des suspects, des criminels, des gens portés disparus. Par moments, Patterson abandonnait sa quête puis sa fixation reprenait et il cherchait sans fin dans tous les recoins du système informatisé parfois jusqu’à tard le soir. Lorne Simmons faisait maintenant corps avec la petite communauté, apprécié, sans reproches. Excentrique certes mais pas malin pour deux cennes. Constable Patterson en faisait presque pitié.

En ville, Lorne portait toujours l’uniforme drabe qu’il entretenait soigneusement depuis toutes ces années dans le but entendu de se délester de toute forme d’identité propre. De bonnes étoffes. Et son petit sac en bandoulière, toujours. L’identité n’était pour lui que vanité, sa solitude un sacrifice assumé. Tout le monde à Prince George connaissait Lorne de vue et son écusson rouge et blanc sur le coeur suffisait à le présenter aux passants qui ne connaissaient pas encore son nom. Lorne, l’homme à l’habit de concierge drabe, on n’avait généralement pas besoin d’en connaître davantage. Il était cet habit, rien de plus et rien de moins. Ni un quêteux, ni un itinérant, ni un toxicomane, il ne sentait ni le tabac, ni l’alcool, jamais. Personne ne le craignait. Il tondait minutieusement sa barbe et ramassait sa longue chevelure blanche derrière sa nuque convaincu qu’une pilosité bien ordonnée le plaçait à l’abri des langues sales.

Il arrivait à la bibliothèque municipale à l’heure où le gardien ouvrait les portes et fermait les lumières avec le personnel qui quittait à la fin de sa journée. Plus de vingt ans de ce régime déjà, mine de rien. Dossier parfait, meilleur que bien des vrais employés, jamais manqué une journée. Presque quatre cycles d’enfants de l’élémentaire le connaissaient par son petit nom.

Lorne avait son bureau, une table bien à lui, où il ouvrait et se plongeait dans des ouvrages de référence de grandes dimensions, livres d’art, de science, atlas ou ce que les chinois appellent des coffee table books, parfois plus d’un à la fois étendant sur toute la table ces bouquins que personne même le pape ne pouvait sortir de la bibliothèque, voyageait à même ces superbes images, se transportait sur le dos de leurs mots. D’autres fois encore, replié dans un discret recoin avec un livre plus conventionnel, lettres noires sur papier blanc, son corps attendait bien calé dans un profond fauteuil que son esprit revienne sur terre. Il connaissait chaque livre, chaque rayon, aidait gentiment les enfants dans leurs recherches, faisait parfois la lecture aux tout-petits ou aux moins petits qu’une mauvaise vision privait de la joie de lire les nouveautés. Il aidait bénévolement les bibliothécaires à classer les retours, à trouver les égarés mal classés, à réparer les reliures endommagées, à faire régner le silence de cathédrale que les lieux imposaient.

Le soir venu toutes ces bonnes gens s’évaporaient, n’existaient plus et Lorne n’existait plus pour toutes ces gens non plus. Il redescendait seul Quebec street jusqu’à Ketso Yoh avec dans sa bandoulière de quoi lire encore les quelques heures qui lui restaient entre le souper communautaire, ses corvées, sa toilette et le couvre-feu du refuge.

Le matin s’était levé de bonne heure effectivement. Le petit Eugène se levait toujours aux aurores et Léo Simon ne dormait que sur une fesse quand on couchait l’enfant avec lui, immense faveur obtenue si et seulement si ses cousins n’y étaient pas. Mais leurs visites s’espaçaient, les fils de Léo éternellement aspirés dans quelque tourbillon féérique. Leurs excuses étaient des perles de littérature.

Léo et le petit Eugène avaient déjeuné ensemble à l’heure bleue et bien des casse-têtes avaient été assemblés dans la joie avant que la fille de Léo et celui qu’il appelait maintenant tendrement son innocent n’émergent de la chambre d’amis. Quand sa douce vivait encore, il l’appelait non sans ironie le gendre de sa femme. Triple bachelier et peut-être même plus, diplômé en toutes sortes de choses futiles et inutiles, enterré sous les dettes d’étude. L’innocent avait l’avantage d’obéir au pied et à la lettre à la fille de Léo et elle portait le pantalon toujours bien pressé. À son crédit, le garçon paraissait bien et ses énormes dettes d’étude lui avaient valu un beau parler très apprécié dans les salons et par Léo parfois, même s’il n’osait pas en convenir.

Le despotisme de la fille s’étendait à son pauvre père qu’elle bardassait comme une mère disciplinerait sans gants blancs un enfant particulièrement turbulent et à qui elle parlait parfois comme à un demeuré. Une i-grecque à la limite millénaire, son vocabulaire n’était pas toujours des mieux choisis et c’eût été bien difficile de lancer dans une réelle conversation ces ridicules petits hiéroglyphes jaunes qui lui servaient de langage écrit la plupart du temps. Léo se disait qu’elle était en mission commandée la pauvre, ses fils n’auraient jamais osé adopter pareille attitude envers lui, davantage du genre à déléguer.

Un désordre impressionnant régnait dans la maison de Léo et elle ne manquait jamais une occasion de le lui rappeler. De guerre lasse, elle faisait le voyage depuis Montréal pour venir lui faire un grand ménage. La définition de l’entretien ménager de Léo Simon était considérablement élastique depuis la mort de sa douce, sa motivation partie chez le p’tit bonhomme qui vit loin loin d’ici. Ses grandes ambitions de cuisine aussi. Quelquefois, après avoir déployé des trésors d’imagination à s’inventer un boui-boui indéfinissable à même les affaires disparates qu’il trouvait dans son frigo, il s’amusait à oublier sa création sur le rond de poêle le temps qu’il se cherche de la lecture dans l’immense étagère qui couvrait un pan de mur complet au salon. Pas une mince tâche, des centaines et des centaines de titres, mal classés.

Et l’alarme sonnait directement chez sa fille qui s’empressait de débarquer en panique avec son innocent. Elle trouvait toujours son père paisiblement installé dans sa chaise lisant sans discernement tout ce qui lui était tombé sous la main, le cadavre d’un bol de céréales à ses côtés, la cuisinière poudrée de blanc, un extincteur rouge abandonné sur le comptoir adjacent. –On ne m’aurait jamais pris à manger ça, t’aurais dû voir ça, c’était dégueulasse!– répondait-il simplement à sa fille hors d’elle. –Autant que ça brûle, je ne mourrai pas empoisonné de cette façon-là, tu devrais être contente.– Léo avait une conception de toutes choses bien à lui, un don spécial qu’il avait, probablement.

Maman avait tellement peur du feu, tu te rappelles? Elle avait toujours un petit sac de vêtements près du lit en cas, pourquoi tu me fais ça, papa?– Et Léo répondait bêtement que le feu et l’eau ça s’équilibre toujours à la fin. Ça compense pour les fois où je laisse déborder le bain.

Ce genre de chantage émotif n’ébranlait jamais Léo, foutaises pensait-il. Si on pouvait seulement le laisser vaquer à ses affaires tranquille, tout irait très bien. S’il y avait seulement un petit moyen de déléguer toutes ces choses banales, tout irait très bien. Il pourrait mourir centenaire dans sa propre maison. Les riches le font bien, Léo ne savait même pas combien il valait et c’était le dernier de ses soucis. C’est lui maintenant qui avait toujours un petit sac près de son lit en cas, quelques effets scrupuleusement choisis et de l’argent liquide. Son père Eugène avait toujours voulu faire de lui un administrateur ou un politicien. Léo Simon avait toujours fait de l’urticaire rien qu’à y penser. Sa douce avait toujours administré le ménage et il avait maintenant abandonné tout cela à sa fille en toute confiance. Il ne connaissait aucun numéro de compte ni code d’accès, n’avait aucune carte de plastique, avait bien notarié toute la patente. Il cachait ses petis surplus juste au cas, en général l’argent liquide fonctionne toujours une fois mal pris.

Cette fois-ci, elle n’avait pas fait son grand ménage. Étrange. Après le petit déjeuner, l’innocent a transporté les bagages dans la familiale et ils ont pris la route sans perdre de temps, comme convenu. Léo Simon partageait la banquette arrière avec le petit Eugène ravi de faire le voyage avec son grand-père d’autant plus qu’il manquait l’école encore une journée. Léo reconnaissait la route, ce n’était pas la première fois qu’il la prenait. Il reconnaissait le décor. Généralement, lorsque sa fille et son innocent le conduisaient à la maison de vieux c’était pour une semaine ou deux, se donner bonne conscience, le temps qu’ils aillent changer la couleur de leur peau à Cuba.

Léo ne détestait pas cela, il s’y était même fait quelques amis. Un vieux journaliste de Radio-Canada gai comme deux moineaux, un ancien professeur de français à l’accent pointu. Ils avaient même fugué un soir, le journaliste avait passé en douce quelques bouteilles de Merlot qu’ils ont sifflées nuitamment dans une balançoire au fond du jardin.

On s’en va où, maman?– demandait l’enfant. –On arrives-tu?– Un silence de plomb et deux faces longues meublaient les banquettes avant. Léo Simon regardait dans l’espace arrière et constatait l’ampleur de son bagage, ils voulaient définitivement que je ne manque de rien, pensait-il. Il revoyait également tous ces cartons que l’innocent avait débarqué en catimini dans son ancien bureau à l’avant de la maison, on prend qui pour un con ici, comme si on avait l’intention de vider sa maison en son absence. Et son esprit s’adonnait maintenant à une bien désagréable mathématique.

Chaque matin dans tous ces mouroirs de l’état ou autres entrepôts de vieux, pathétiquement déguisés en Club Med de pacotille, la marée des véhicules familiaux déversait sa nouvelle livraison de vieux débris du baby-boom, certains savaient, les autres pris pour des demeurés sans cervelles souriaient encore un bref moment. De grandes faces longues avec des larmes de crocodile soutenaient qui pépére qui mémére sous le bras, d’autres plus chanceux suivaient derrière avec le bagage, graciés de tout contact visuel avec le condamné. Les plus sans-coeur avaient délégué l’ambulance, les travailleurs sociaux, la police. Excommuniés du péché de vieillesse, vieux étourneaux au souffle court qu’on livrait aux rapaces pour la gloire et la fortune de la race.

Il y avait une marée grise à nettoyer, les ressources manquaient cruellement, personne ne savait plus compter dans ce foutu pays sauf les voleurs. Léo conservait comme une grande blessure brûlante l’image du petit Eugène qui criait à la mort et se débattait aux portes de l’enfer dès qu’il avait compris ce qui se passait là.

Cette fois-ci, le client était devenu résident, un tout autre département. Deux préposés aux visages blasés avaient escorté Léo dans ses nouveaux quartiers au cinquième, espace coquet, mobilier passable, fenêtres à barreaux, pas de balcon. On lui avait remis une chemisette bleue d’hôpital qu’on l’a prié d’enfiler, sans bas ni sous-vêtement. Règlement-maison, la contamination. On devait passer tous ses vêtements privés à la buanderie locale d’abord. Et on l’a abandonné là les fesses à l’air un long moment. Après un boui-boui digne de Léo lui-même comme repas du soir, une aide-infirmière au bord du burn-out est plus tard venue le voir pour juger de sa taille à l’oeil et l’aviser qu’elle allait bientôt repasser, lui enfiler une culotte d’incontinence le temps que ses sphincters soient bien étudiés et documentés. Pensée délicate.

À son retour, Léo Simon n’y était plus.

Descendu discrètement aux buanderies comme un sioux en chemisette bleue, son sac sur le dos parti à la recherche de ses vêtements. Par dépit il avait finalement volé un uniforme dans un cagibi du sous-sol et était reparti tout simplement d’où il était venu, par la grande porte d’en avant. Léo Simon a salué bien courtoisement l’agent de sécurité obèse à mourir et totalement confondu qui veillait sur les allées et venues. Ne se fiant que sur le badge qu’il voyait, l’agent répliqua le plus simplement du monde à Léo Simon:

Bonne soirée monsieur Lorne!

Les vendredis, Lorne Simmons faisait ample provision de bouquins avant de quitter la bibliothèque municipale de Prince George fermée pour la fin de semaine. Les samedis, les dimanches, il partait toujours seul de l’autre côté vers First street, piquait une pointe à la petite épicerie familiale des Federber. Quelques noix, un carré aux dattes que faisait elle-même la patronne, un fruit ou deux réglés avec ses coupons du secours public. Le plein de café servi dans un vieux thermos trouvé aux disciples d’Emmaüs. Il traversait prudemment First street qui était aussi la vieille route provinciale qui coupait Prince George en deux. Il marchait loin passé la gare de ViaRail, la distance nécessaire pour échapper aux regards des agents de sécurité puis coupait d’un bon pas à travers la vaste gare de triage derrière.

Patterson souvent stationné là sur First street, frustré, n’y pouvait rien, le terrain était sous la juridiction de ViaRail.

Après tous ces rails enjambés et une marche dans les champs, passé River road, il rejoignait le hobo trail, un sentier d’usure, clandestin, qui traversait le parc provincial de Cottonwood. Le sentier menait à une petite baie dans l’estuaire que Lorne avait découverte il y a plus de vingt ans et où il aimait aller s’asseoir pour apprécier le décor vierge sans acteurs, le murmure des eaux tranquilles qui y jouaient le rôle du silence, les mots de ses livres l’intrigue.

Là, directement devant lui, la Nechako offrait en se contorsionnant lascivement alentour d’elles ses dernières caresses aux berges des petites îles vierges d’un archipel sauvage avant d’abandonner ses couleurs et d’aller perdre son propre nom dans une noce sans fin avec le grand fleuve.

Seul devant ce tableau, aucun être humain à des lieues, le grand calme, la sainte paix elle-même en personne, surprise dans son terrier, en sortait sans craintes se lover contre lui sans dire un traître mot. Comme un petit garçon fasciné aux soirs de grand murmure.

Lorne Simmons consolait là secrètement son seul bonheur.

Le Flying Bum

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De tout et de rien

Des choses qui n’aboutissent pas, des amorces, des notes. De temps en temps, il faut laisser aller. Descendre beaucoup d’entre elles vers la petite poubelle dans le coin droit en bas, donner une dernière chance aux autres de se faire voir. En voici un petit paquet.

de la créativité…

Il n’existe rien de quantifiable dans cette chose dite créativité. Des indices, l’évidence sous la forme d’objets laissés derrière elle, témoignant que l’acte a bel et bien eu lieu, d’étranges pulsions et des successions de gestes comme autant de prédispositions à leur venue. Pensées et actions qui nous mènent sur un mode exploratoire, nous interrogent et ouvrent en nous la voie vers les réponses, les prochaines questions, les inspirations qui allument la mèche, provoquent la joie par secousses et donnent à la main pour un bref instant le pouvoir d’y plonger et de tirer des choses du néant.

de la science et de la politique…

Les milieux scientifiques et agronomiques affirment qu’ils peuvent maintenant modifier génétiquement le popcorn pour en faire du momcorn. Les avant-garde politiques restent muettes pour le moment sur la question.

de la planification et de la restauration rapide…

Les experts-planificateurs s’entendent pour dire que si on avait planifié la dimension du Mac correctement, on aurait jamais dû revenir avec le Big Mac.

des vessies et des lanternes…

On célébrait récemment la venue de plats-santés sous forme de wraps et de salades chez MacDonald. Se rendre au MacDonald pour manger une salade santé, n’est-ce pas un peu comme aller aux putes pour avoir un petit calin?

de l’urgence d’attendre…

J’avais pourtant un rendez-vous formel mais je ne sais plus depuis combien de temps j’étais dans la salle d’attente de mon ophtalmologiste. À la blague, je demande à un monsieur qui y était déjà quand je suis arrivé: “Quel âge aviez-vous lorsque vous êtes arrivé?” Le monsieur me répondit le plus naturellement du monde: “Je ne sais pas exactement mais Jacques Parizeau était encore au pouvoir.” La dérision se répand.

de la surdité et des poils aux mains…

Tabou s’il en est un, la masturbation est pourtant facile. Et répandue partout (rire gras). Comme bien des activités du samedi soir, toute la difficulté réside dans le choix du bon film. Si le nord-américain moyen obtenait un dollar pour chaque fois qu’il s’est masturbé, de quelle couleur serait votre Lamborghini?

des façons de parler à son manger…

Soyez rassuré, je ne parle plus avec mon manger. Avec le temps, j’en suis venu à trouver cela déconcertant de parler à quelque chose que je m’apprête à dévorer. Le manger me parle encore cependant, pas toujours très à-propos, pas toujours très poliment. Il m’arrive d’entendre au loin un quart-de-livre-fromage me supplier de venir le manger, une tarte au sucre me dire envoye-donc. J’ai appris à vivre avec ça. Récemment, le manger s’est mis à me répondre de façon très impolie et mal élevée. Je ne sais pas pourquoi. Je ne lui ai rien fait à part de le manger éventuellement. Je ne l’ai jamais provoqué. Je jure que même dans mes jeunes années je n’ai jamais pris part à un “food fight” de cafétéria et je n’ai jamais déblatéré contre une vulgaire salade aux oeufs surtout quand il s’en trouve une dans la même pièce que moi. J’ai donc choisi d’éviter les arguments malodorants et de me tenir loin des mal engueulés. Comme les légumineuses qui s’expriment par la voie la moins noble, généralement dans un ascenseur, rien de moins. J’ai appris à fuir les enchiladas con chile colorado et leur maléfique pouvoir de forcer l’évacuation d’un étage complet d’une tour à bureaux. Le brocoli, les fraises, les salades aux patates, les meatballs douteux de DaGiovanni, le borscht, la choucroûte avec de la bière, toutes choses qui ont délibérément manqué de délicatesse avec moi et m’ont forcé à me tenir loin des magasins grande surface de la taille de terrains de football où les salles de bain sont inévitablement à l’extrémité opposée. Désormais, lorsque je me retrouve dans un lieu mal ventilé je me replie systématiquement sur le thé vert et les biscuits Petit Beurre. Des gens très polis.

des fraudes ordinaires…

Je ne peux pas le prouver mais je le sais. Quelqu’un insère de la vulgaire eau de robinet dans mes dispendieuses bouteilles d’eau-santé designer à base d’eau d’eskers nordiques scientifiquement reminéralisée à osmose inversée cliniquement. Je le sais, je le goûte. Et ce n’est pas le manufacturier. Ils sont ISO tout ce que vous voulez et audités sans avertissement à toute heure du jour et de la nuit. Je soupçonne qu’on détourne les 53 pieds vers des granges reculées où une gang de p’tits gros mal rasés en camisoles sales avec des bretelles sur leurs grosse bedaines, des bandanas sur leurs crânes chauves et pissant la sueur, chiquant sans fin du coin de la gueule un botch de cigare, armés de seringues pour siphonner la moitié des bouteilles du précieux liquide et le remplacer par de l’eau de champlure avant de refermer le trou avec une simple goutte de Crazy Glue. Les mêmes probablement qui mettent des pelletées de poussière sale mélangée dans du vulgaire sable dans mes sacs de terreau de plantation magique spécialement conçu pour les rhododendrons à travers lesquels sortent maintenant des mauvaises herbes variées et dans lesquels les floraisons sont désormais blafardes. Probablement une organisation internationale dont les tentacules touchent à bien d’autres sphères. Ils sont habiles, pas comme ces stupides imitations de produits bon marché du Dollorama où l’odeur de l’arnaque est aussi subtile qu’un trailer de fumier. C’est comme prendre une boîte de ces détergents à lessive premium spécialement formulés, éco-responsables, energétiquement performants même en eau froide et hors de prix et en substituer un important pourcentage par une poudre insipide de sweat shop du tiers-monde, qui va vraiment s’en apercevoir? Ça m’a tenté d’officiellement déposer une plainte au bureau de lutte au crime organisé et des fraudes internationales d’Interpol.

Mais après réflexion, je me suis dit qu’ils avaient probablement déjà un dossier ouvert là-dessus. Après tout ce sont des experts.

Si moi j’ai vu clair là-dedans . . .

 

Flying Bum

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Eleonore, gee, I think you’re swell

Éléonore première

Un vieux film français nous a laissé l’expression: La vie comme un long fleuve tranquille. On a tous tendance à absorber béatement les dictons populaires à force de les entendre. Moi, je ne devais pas avoir les bonnes rames ou la bonne grandeur de chaloupe parce que la mienne a connu de la houle plus souvent qu’à son tour sur ce long fleuve pas si tranquille et je me suis mouillé le cul plus souvent qu’à mon tour. Écopé, dans tous les sens du verbe. Ça et la peur de sacrer le camp à l’eau. J’étais en plein dans une de ces tempêtes, à bout de forces et totalement perdu dans mon frêle esquif lorsque, comme aux marins pris de désespoir apparaît toujours une sirène, Éléonore m’apparut.

Non. Je la cherchais, je crois.

Elenore, gee, I think you’re swell . . . que je lui ai chanté dès les premières journées où je l’ai connue. Mais Éléonore était trop jeune pour connaître ce vieux hit des Turtles même si elle trippait profondément sur Elvis. Ça lui venait de son père. Un bon papa de campagne qui capote sur le king. La toune m’est restée comme un ver d’oreille pas tuable tout le long de cette brève mais tumultueuse relation.

Éléonore était ce genre de fille qu’on pourrait qualifier de ragoûtante. Vive et intelligente, belle grande fille de campagne aux allures saines et athlétiques, au sein bien rond et aux hanches généreuses, blonde comme les blés, armée d’un sourire meurtrier et d’un charme de sorcière, une fille avenante et bien d’adon. Dans de bien tristes circonstances, on m’avait par amour redonné la liberté de laisser le corps exulter à gré comme il se doit mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Sur un homme au corps abandonné à lui-même par une conjointe rachitique et mourante, le piège d’Éléonore s’est vite refermé.

Éléonore avait complété des études en graphisme pour se sortir de son milieu rural qui l’ennuyait profondément et s’était exilée en ville où la vie trépidante offrait toujours quelqu’occasion pour la fête. Nous avions une différence d’âge appréciable mais il était écrit d’avance, les cartes bien mises sur la table par tout un chacun, notre relation serait strictement hygiénique. Vive l’hygiène!

Hygiénique mais aussi infernale. Ma tempête n’était même pas proche de se calmer avec elle. Les eaux troubles d’Éléonore brassaient la chaloupe à tout rompre.

Il existait une autre Éléonore, Éléonore la noire, il suffisait d’être en situation intime avec elle pour qu’elle se révèle. Elle ne connaissait à peu près pas d’inhibitions. D’abord excitée comme une fillette devant son nouveau jouet, amusée, irrésistible et jouissive. Elle s’emportait jusqu’à l’épuisement puis elle révélait une nature étrange, difficile à comprendre ou à s’expliquer. Éléonore réclamait sa punition dans une sexualité débridée pour des fautes que j’ignore mais qui semblaient inavouables, impardonnables. Impossibles à assumer pour un seul homme dans une seule vie. Alors elle ne comptait plus ses bourreaux. Et j’en étais bien malgré moi, je m’en accommodais. No strings attached comme disent les chinois.

Immanquablement, au matin comme par magie, revenait à la vie une charmante Éléonore, souriante, avenante, ragoûtante et je sombrais à nouveau. La chanson repartait dans ma tête jusqu’à la prochaine furie des dieux. Et ce fut ainsi pour un temps, le temps qu’elle passe à d’autres projets et me jette comme un seau de pisse au caniveau sans aucune forme de procès. Ainsi Éléonore régnait. Mais on aurait pu sentir venir le décret gros comme le train de cinq heures.

La chair suffisamment rassasiée, repu, le fleuve semblait soudainement bien calme sous ma chaloupe. Enfin.

 

Éléonore deuxième

Quelles sont les chances? On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré que cette Éléonore me ferait le plus grand bien. La deuxième Éléonore tombait dans la catégorie des madames bien mises et bien conservées, si bien que son allure ne trahissait nullement sa décennie d’avance sur moi. Je dis décennie mais je n’ai jamais vraiment su, ce pourrait être bien davantage, la deuxième Éléonore était une femme coquette et discrète, tout de même.

De bonne descendance, elle était une femme très intelligente, instruite, soignée et articulée. Qu’importe l’âge qu’elle aurait pu avoir, elle ne les faisait pas. Elle recevait chez elle, toujours, à ses heures, à sa convenance. Elle était une femme mariée. Éléonore habitait un de ces bungalows cossus de Ville d’Anjou, dans le quartier qui faisait dire aux ti-culs de Rosemont qu’Anjou était une ville de riches. Large construction en plain-pied, de pierre et de parements de cèdre au toit peu pentu plantée sur un terrain de taille respectable à l’aménagement paysager époustouflant, la maison comptait bien une quinzaine de pièces.

Le mari d’Éléonore était chirurgien dans un hôpital de Montréal et y passait le plus clair de son temps, ses brefs passages à la maison familiale marqués de longues et silencieuses dégustations d’alcools fins en solitaire dans son bureau fermé. Éléonore, désoeuvrée, s’y ennuyait. Jadis professionnelle, après le départ de son dernier fils, elle avait repris du service à même un bureau aménagé dans sa maison d’Anjou. Le temps lui semblait moins long de la sorte, l’argent ne comptait pour rien dans ses calculs. Le bonhomme était bien plein, mais sa vie à elle totalement vide.

Nous avions de longues conversations de salon comme dans les films français, évaporées comme dans les bandes dessinées de Régis Franc. Au début je me sentais véritablement observé, questionné, sous enquête. Éléonore avait vu neiger, elle devait savoir à qui elle avait affaire avant toute chose. Je crois bien que mon charme opérait subtilement. La plupart du temps, elle était suspendue à mes lèvres, écoutait et buvait la moindre de mes paroles. Après un temps, je ne voyais plus du tout la différence d’âge, j’observais les efforts qu’elle mettait à ses tenues pour offrir juste ce qu’il faut au regard, je l’observais croiser et décroiser ses jambes dans un frissonnement de nylon et je sentais les titillements m’envahir.

Entre quatre murs, seuls un homme et une femme. Un homme dans la force de l’âge comme moi à l’époque, après trois-quatre-cent jours sans sexe, je commençais à ressentir de sérieuses difficultés à bien entendre de l’oeil gauche. Normal. La madame devenait tout à fait acceptable, tout à fait désirable même.

Puis vint un temps où elle se mit à parler longuement d’elle. Enfance au couvent, élevée par des nourrices, des nonnes et des bonnes, elle ignorait tout de la véritable chaleur humaine. Ça n’annonçait rien de bon. Elle s’était jetée corps et âme dans de longues études. Presqu’offerte en mariage forcé au docteur chose, elle avait accepté l’union voyant là une forme d’affection de la part d’un homme qui lui était d’autre part totalement inconnu. Une vie sexuelle moche, trois enfants, un gros bungalow et une vie mondaine ennuyante à entretenir et nous en étions là.

Elle à me raconter sa triste histoire en long et en large en moult détails et moi à ravaler la mienne en dépression sévère à l’écouter patiemment en hochant discrètement de la tête de temps en temps pour faire semblant que j’écoutais. Je me faisais violence pour retenir les baillements. Le monde à l’envers.

On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré qu’elle me ferait le plus grand bien, j’ai tout juste fait le sien.

La deuxième Éléonore était ma psychologue.

Elenore, gee!

 

Flying Bum

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Flo & Eddie, Mark Volman et Howard Kaylan anciennement membres des Turtles, ont ensuite été connus sous le nom de Phlorescent Leech and Eddie alors qu’ils ont poursuivi leur carrière comme vocalistes pour Frank Zappa et les Mothers of Invention. Elenore a été écrite par Howard comme une parodie à la chanson des Turtles So happy together, bien qu’Elenore ait atteint la sixième position du célèbre Billboard américain.

Version studio de Flo & Eddie:

 

Cochon qui s’en dédit

Je boirais bien un petit porto avec cette époustouflante pyramide de biscuits secs nappés de ces merveilleux cretons bien gras et salés, gorgés d’ail, recette héritée de ma tante Colombe. Je me demande comment toutes ces biscottes peuvent tenir en équilibre dans un si petite assiette. Je ramasse tout cela et je vais m’asseoir dans mon adirondak dehors sur le prolongement de la slab de béton, face au sud, et je dépose la tour de Babel sur la petite table. La bouteille de porto au complet avec.

Je me sens si bien dans la douceur de cette nuit d’été, comme le marin qui rentre au port après une mer particulièrement houleuse et inhospitalière et qui lève son verre à la terre ferme retrouvée, à la vie, bien installé sur la terrasse d’un bar de port de mer. Le porto valse dans sa bouteille et l’empilade de biscottes vascille le temps que la dalle se soulève lentement, élevant avec elle la maison de pierres jusqu’à la hauteur de la cime des arbres. Petite singularité qui tranche avec l’ordinaire de ces soirées d’été. Mais le lent mouvement de l’édifice n’a pas réveillé la douce qui ronfle à l’intérieur, alors tout baigne.

D’un verre à l’autre, le goût du porto semble se dénaturer. Les cretons, assurément les cretons à l’ail. Pas le meilleur agencement vin-mets de ma carrière. Étrange, tout de même, le goût varie vraiment beaucoup. De l’excellent tawny au ridicule goût de Grapette de mon enfance, suspect tout ça.

Le dessus de la forêt lanaudoise s’étend à l’infini sous la maison qui tangue mais très doucement au rythme de la brise d’été. La cime des arbres danse avec le vent comme une mer tranquille à mes pieds. Les îles de l’Épiphanie, Saint-Alexis, Saint-Jacques, toutes portées disparues, nouvelles Atlantides de Lanaudière. Parties avec ma raison? Suis-je embarqué pour voguer à la rencontre de ma propre folie? Moi, éternel rêveur, est-ce la façon que le destin a choisi pour venir me cueillir? Autrement, un phénomène paranormal sans précédent se produit-il devant mes yeux ébaubis et soudainement aveuglés? Droit devant, un phare sorti de nulle part lance sa lumière crue formant une brume théâtrale avec la rosée qui tombe. Vais-je perdre la raison entre un verre de porto et une poignées de biscottes aux cretons à l’ail?

Ciboire.

On dirait que l’écurie voisine a attelé dix chevaux derrière une diligence à la Lucky Luke. Elle est apparue suspendue dans les airs devant moi dans une éclaircie de la brume, ne touche même pas à l’eau . . . aux arbres? Les pattes des chevaux piétinent sur place dans le vide, timidement. Le cocher, un clown moyenâgeux, en descend et s’approche de moi, un sourire débile sur sa longue face blanche. Mais sur quoi tient-il? On dirait qu’il me connaît. Il agit tout comme. Je me retiens de toutes mes forces aux bras de l’adirondak de peur de chier dans mon froque, une teinte verdâtre au visage trahit mon angoisse profonde, un désir irrépressible de Pepto Bismol m’envahit.

“Et bien, mon Flying Bum, ça n’a pas l’air d’aller ton affaire à souère, t’es vert.”

En réalisant que la slab n’est plus là, la maison non plus, que seul l’adirondak m’empêche de sombrer au fond des bois, je lui dis qu’effectivement je ne suis pas tout à fait dans mon assiette tout d’un coup. Puis je vois du coin de l’oeil la petite table qui flotte près de moi, la bouteille de porto, et une pile improbable de biscottes aux cretons de deux-trois pieds de haut qui ondule désespérément pour garder son équilibre.

“J’te comprends, me dit l’étrange troubadour, je suis passé par là aussi.”

“Voulez-vous bien me dire ce qui se passe icitte à souère? Par où ça que vous êtes passé?”

“Mais . . . par la mort, cher ami, par la mort. Tu viens juste de mourir à l’instant. Monte, les chevaux s’impatientent.”

En descendant de l’adirondak, docile et résigné, mes pieds ont rencontré le vide et j’ai pris une méchante débarque en bas . . . de mon lit.

Ma douce s’est réveillée en hurlant.

C’est la dernière fois de ma vie que je mange des cretons à l’ail avant de me coucher!

Cochon qui s’en dédit.

 

Flying Bum

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À la douce mémoire du dessinateur dont on ne sait toujours pas s’il est canadien ou américain Winsor McCay, auteur des Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester, une série de comic strips parue à l’origine dans l’Evening Telegram à partir de 1904 sous le titre Dreams of the Rarebit Fiend, en même temps que Little Nemo in Slumberland, autre série de l’auteur, plus célèbre celle-là. Dans chaque strip, l’homme qui ne peut se retenir d’abuser de la fondue au Chester avant d’aller au lit se réveille inévitablement au terme de cauchemars tous plus dantesques les uns que les autres.

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