Le retour de Susanna

J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, une chance que Susanna n’en espérait pas moins.

Trop jeune, elle aimait beaucoup trop les hommes. Elle fumait beaucoup trop de thaï stick. Voulant se jeter sur les rails, elle avait tout confondu et à marée basse s’était échouée à deux pieds du quai dans six pouces de vase.

Trois rêveurs partis conquérir le monde stoppés brutalement par l’immensité du Pacifique se trouvaient là.

Nous l’avions ramené dans la cabane que nous prêtait un riche villégiateur en échange de nos bras. Elle avait troqué son corps maigrichon contre une pleine barge d’illusions dompée sur elle par un beau touriste de passage et elle portait maintenant son enfant.

Nous l’avions nourri, dorloté. Après un temps, elle nous avait pondu un garçon minuscule qu’on avait tendrement baptisé l’échalote. Elle lui avait donné nos trois prénoms en signe d’affection. Puis un jour un bel hindou nous l’avait volée.

Quelques nouvelles de Susanna étaient venues sporadiquement puis plus rien. Les rêveurs étaient maintenant rentrés chacun chez eux.

Sauf un.

Pauvre Tristan, resté là, tous les soirs sur le quai à attendre le retour de Susanna.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Texte publié sur À 190 mots de distance : défi littéraire collectif, contraintes: le thème qui doit être Le retour, la première phrase doit commencer par J’ai eu la chance de ne jamais en avoir, nombre de mots maximum 190.

Le matcimanito

Je me rappelle que mon père appelait ce lieu le Mac-Manitou ou n’était-ce qu’ainsi que ça sonnait dans mon oreille.

Le mont du diable, jadis appelé le mont Devil, connu aujourd’hui sous le nom de mont Matchi-Manitou dominait le flanc ouest d’un superbe plan d’eau qui porte le même nom. C’est sur ce lac que mourût de froid Stanley Siscoe, ingénieur-minier et pionnier de l’Abitibi, en 1935 après que son avion y eut défoncé les glaces de mars.

Une vieille légende raconte que des amérindiens ayant pris place dans deux canots s’y étaient un jour lancés à la poursuite d’un orignal énorme apparu de nulle part. Soudain, sans avertir le lac les aspira vers le fond et jamais ils n’en remontèrent, et cela par temps calme et à faible distance du rivage. Depuis lors, les autochtones n’ont plus jamais osé s’approcher du lieu. Madji Manidô Sagahigan, en langue algonquine, signifiant « mauvais esprit », le matcimanito avait pris possession des lieux.

Léon Santerre était un homme discret, il préférait ne pas être trop vu en ville avant le grand soir. Il avait loué un camp de pêche au bord du Matchi-Manitou à une demi-heure de Bourlamaque, un vieux rêve d’enfant. Petit camp de bois rond au luxe surprenant, directement au bord de l’eau. Léon était né dans la région à la toute fin des années cinquante et s’entêtait toujours à utiliser le nom de Bourlamaque, municipalité qui n’existait plus, fondue dans les folies de grandeur du grand Val d’Or métropolitain, comme bien d’autres petites bourgades alentour qui avaient perdu leur âme. Léon Santerre avait quitté l’Abitibi tout jeune lorsqu’un exil familial forcé l’avait conduit à Montréal.

Enfant, l’écriture, les mots, le fascinaient déjà. C’était presque une déchirure au coeur de cinquante années de long qu’il raccommodait en revenant encore une fois sur la terre de ses aïeux. Bien peu de ses amitiés de la petite enfance y étaient toujours, un frère, un peu de famille, de vagues connaissances. Mais Léon Santerre était têtu. Ceci devait se passer ici, loin de Montréal, là où tout avait commencé, là où la terre accueillait sa mère en son ventre et toute son enfance lumineuse avec elle. Là où plus grand monde ne se rappelait de lui.

Dans la technologie toute nouvelle, il avait enfin découvert une voie pour son plaisir égoïste. Il tenait un cyber-carnet sur la toile où il publiait ses créations littéraires. La grande majorité de ses lecteurs étaient eux-mêmes des blogueurs de toutes natures. Poètes, romanciers, critiques, photographes, artistes visuels. Son lectorat à lui était typiquement une femme dans la quarantaine, la cinquantaine peut-être, beaucoup de lectrices de la francophonie d’outre-mer, de France principalement, qui éprouvaient apparemment un plaisir indicible à lire le français particulier des lointaines “colonies”. Léon Santerre n’hésitait jamais à raconter les choses telles qu’elles étaient, la nature humaine dans sa bête réalité, sous tous ses plus inavouables travers. La toile représentait un médium pratique en cela, à l’abri des réticences crasses des réviseurs et des éditeurs frileux.

Il avait longuement hésité avant d’entreprendre le projet farfelu de publier à frais d’auteur un premier recueil de ses meilleurs textes. Péché d’orgueil. Le lancement constituait son pire casse-tête dans les circonstances. De là un peu l’organisation de l’événement loin des grands circuits. Pour ce qui est de son identité, bien peu de gens le reconnaîtraient à Val d’Or. Des gens qu’il connaissait déjà de près, des gens qui joueraient le jeu avec lui de bonne grâce. Il ferait lui-même quelques lectures, en confierait d’autres à des proches, dédicacerait le livre à titre d’éditeur imposteur, au nom de l’auteur soi-disant absent. Il avait choisi le lieu, une brasserie populaire fréquentée par toute la faune culturelle de Val d’Or. Dès le méfait accompli, il comptait se rapailler et passer une dernière nuit au Matchi-Manitou sur son chemin de retour.

Nul n’échappe à son propre plan ni à l’expiation de ses pompes et de ses sombres oeuvres. Cette heure-là était encore venue. L’heure où ni la lune ni le soleil ne savent où aller s’accrocher, gênés d’avoir à se rencontrer dans le face à face singulier d’un éclairage bleu profond qui ne leur appartient ni à l’un ni à l’autre. Ni le soir de la veille qui meurt ni le matin du lendemain qui se mettrait à naître. Le bref moment où se suspend nuitamment le temps pour voir venir le pire. L’heure de grand silence où les esprits en profitent pour se faufiler dans la douceur du vent.

Outre le chuchotement à peine audible de l’onde qui venait éternellement lécher le fin gravier de la plage, le premier bruit devait inévitablement provenir des mauvais esprits de la nuit. Léon Santerre en suées froides et abondantes avait raidi droit dans son grand lit de camp. Cette heure-là, toujours cette heure-là. Des pleurs lancinants dans la nuit repris par l’écho du lac étaient venus déchirer ses oreilles en plein sommeil. Le matcimanito aspirait sa nouvelle proie dans son repère sous l’eau, pas tellement loin du rivage du lac endormi, une âme perdue à jamais. La pauvre se lamentait en vain dans le grand vide céleste de cette heure-là. Léon était sorti, s’avançait craintivement sur la grève et s’installait griller le tabac des fous bien installé sur une énorme pierre arrondie. Léon sentait ces choses-là, les voyait parfois. Mal lui en prît, le mal était déjà fait ou rien de tout cela ne s’était vraiment produit ailleurs que dans sa tête de rêveur. Et le soleil s’était lentement allumé à l’odeur de l’herbe folle sur ce nouveau matin. Après toutes les excitations de l’avant, le matin du grand jour de Léon était venu comme ça, lui, tout calmement.

Rentré au camp se mettre à l’abri des mouches maintenant réveillées, Léon Santerre prenait son café du matin. Il avait ouvert son portable et tentait en vain d’établir une connexion avec le reste de l’univers, peine perdue. Le Matchi-Manitou ne faisait pas partie de cet univers-là. Par dépit, il se saisissait alors de son cellulaire beaucoup moins commode pour lui, ses petits yeux et ses gros doigts. Incontournable routine du matin, Léon allait consulter son blogue, voir les statistiques de la veille, les appréciations et les commentaires de son lectorat. Péché de vanité s’il en est un de plus. Écrire pour son plaisir égoïste sans intention d’en retirer le moindre bénéfice, soit, mais être lu venait comme un baume, soufflait une douce chaleur sur son égo qu’un rien pouvait venir enfler démesurément. Ses meilleures prestations atteignaient la centaine de lecteurs. Quelques blogueurs et blogueuses lui écrivaient occasionnellement, il se créait des cercles. On reconnaissait les habitués. Les accointances se retrouvaient. Dans cet univers écrit sans loi écrite, bien des gens sans histoires mais encore des êtres singuliers d’une grande créativité, habités des plus grandes et des plus effrayantes sensibilités, des visions acutes jusqu’aux brumes épaisses, des gens tapis chacun dans son petit coin d’univers y jasaient avec la planète entière, y mettaient leurs âmes à nu.

Dans le lot parfois digne d’un grand cirque baroque, bazar de modèles dépareillés d’individus insolites et singuliers, il y avait une certaine Carolane B., poétesse et photographe pas du tout dépourvue de talent au goût de Léon. Probablement dans la vingtaine, peut-être la trentaine, ses commentaires étaient devenus des plus assidus au bas des textes de Léon après qu’il ait lui-même appuyé quelquefois sur le bouton d’appréciation au pied de ses vers à elle.

Avec le temps, les commentaires s’étaient allongés, puis se présentaient comme des textes à répondre et Léon s’était mis à répondre pour le plaisir d’écrire. Comme pour jouer le jeu entre deux inconnus dans deux recoins de la vaste toile. Carolane B. se faisait admirative et graduellement très assidue sur le blogue de Léon. Sur le cellulaire ce matin-là, la lecture de son dernier commentaire avait plongé Léon Santerre dans la plus grande perplexité.

 

Je me disais en te lisant qu’on ne décide pas de qui on aime.
Quant à l’image derrière le jour,
si on regarde bien, on arrive à la voir un peu.

Folle des vieux. De leur sablé d’histoire.
Des bouchées d’ombre et de lumière.
Tout le miel et le tendre. Et l’amer et l’envers.

Folle. Autant que je le suis des vieux arbres.

C’est un courroux en bandoulière.
Et une peine en sacoche.
Au pays des aveugles.

Carolane B.

 

Les quelques caisses de bouquin et tout le matériel avaient été débarqués au Prospecteur, brasserie artisanale et locale sur la troisième avenue, rue principale de Val d’Or. Attablé avec son frère et quelques vieux amis retrouvés, Léon Santerre planifiait la soirée avec eux, méticuleusement. Toutes choses faites comme il se doit, une bière locale aux bleuets avait bien arrosé le souper des grandes retrouvailles et comme disent souvent les chinois dans ces circonstances-là : boys will be boys. Le temps passait joyeux à se remémorer les bonheurs passés, les mauvais coups comme les bons, à parler de femmes, inévitablement. Jean Ferland éternel Beau Brummel qu’un cancer grugeait lentement par en-dedans n’avait rien perdu de sa vigueur, du moins en pensée. Il confessait sans pudeur son fantasme du moment. Les belles grandes femmes aux longues chevelures rouges de feu, soyeuses et ondulantes, à la belle peau blanche constellée de taches de rousseur intrigantes. Des créatures envoyées sur terre par le diable lui-même pour endêver les pauvres hommes alanguis. Leurs yeux perçants invitaient le mal plus malaisé à faire partir qu’à faire venir. Une écume blanche se ramassait sur les commissures de la gueule du pauvre bougre qui en mettait et en remettait dans le détail qu’on épargne usuellement aux enfants.

Sur ce, la porte qui donnait sur la rue s’était ouverte miraculeusement sur l’exacte créature que l’esprit tordu de Jean Ferland venait de peindre pour ses amis. Toute en grâces elle s’insinuait dans la brasserie ainsi que dans toutes les chairs soudain paralysées de tous ces hommes qui par malheur rencontraient son regard vert et enjôlant. Déjà blêmi par tous ses traitements médicaux, le pauvre Jean Ferland le menton échoué au bedon en perdait le reste de ses couleurs.

– Je l’savais, ciboire, c’t’un don spécial que j’ai. C’est ton soir mon Léon, c’est ton grand soir, c’est pour toi qu’elle est venue. Je l’ai appelée de mon seul délire, juste pour toi, Léon, juste pour toi! nous criait Ferland à voix basse.

De grands éclats de rire avaient clos le débat pendant que la jeune et fascinante rouquine s’installait seule dans un recoin discret de la brasserie comme pour s’y faire oublier. Une chanson folk du temps des hippies avait maintenant peine à couvrir les conversations joyeuses. Les chaises vides s’attrapaient des fessiers une à une, invités triés sur le volet et habitués du vendredi unis dans la même bonne humeur. Tout un chacun des amis s’apprêtait fébrilement à tenir son rôle dans le scénario convenu. Toutes choses avaient pris place dans l’ordre tracé d’avance.

Après les présentations et les lectures chaudement accueillies, Léon Santerre s’était installé derrière la table où il dédicaçait un à un les livres en échangeant quelques mots avec les acheteurs et la pile de bouquins avait descendu à un rythme inespéré. La fatigue, la période de préparatifs ardue qui avait précédé le grand soir, l’angoisse et le doute, la longue soirée qui achevait et sûrement un peu de la bière locale avaient tracé des creux sur le visage de Léon.

Léon Santerre examinait d’un oeil épuisé l’état de ses réseaux sociaux sur son cellulaire entre les dédicaces qui s’espaçaient maintenant de plus en plus. La foule se faisait moins nombreuse. Les chaises disaient adieu aux chaudes foufounes une après l’autre.

Elle avait placé son livre entre le téléphone portable et le regard de Léon le faisant sursauter quelque peu. Il levait les yeux et elle était là devant lui. Un parfum de vanille envahissait le nez de Léon pendant que son esprit s’embrumait. Sa chevelure ocre ondoyante, ses yeux vert poison et sa peau blanche marquée de picots comme un ciel étoilé, le matcimanito s’était incarné en femme à chevelure de flammes et son tour était venu, pensait Léon. Il ne donnait plus très cher de sa pauvre peau. Maudite boisson.

Un sourire de gamine l’avait tout doucement ramené de son enfer idyllique. Elle lui demandait simplement s’il était l’auteur, lui exprimait combien elle avait apprécié la lecture de ses textes surtout la lecture qu’en avait faite son frère, lui qui avait eu quelques expériences de comédien professionnel avait été magistral dans son rendu. Un peu embêté, Léon avait répondu, improvisant :

– Non, je suis rien que son gérant, Julien Saurel. L’auteur tient à son anonymat, il croit fermement que sa personne n’ajouterait rien de bon au bonheur de la lecture de ses mots. À qui est-ce que je dédicace ce recueil?

– Julien Saurel mon cul, répliquait la rouquine, j’avais lu tout Stendhal avant même de me présenter au secondaire, répondit-elle en prenant un air de bienveillante réprimandeuse. Il n’y aura jamais eu qu’un seul Julien Saurel, quel emprunt malhabile. Pffff.

Tout en causant, elle ouvrait la couverture de son bouquin, elle lui avait enlevé la plume des mains. Puis elle se penchait vers la table lui offrant une vue inattendue sur la blancheur de sa poitrine qui illuminait le fond de la cachette rouge sang de sa chemise de coton. Elle avait griffonné son nom sur la deuxième de couverture pour faire sien à jamais le recueil de Léon. Elle avait finalement replacé la plume devant lui. Elle se redressait et retournait maintenant son livre vers lui en tenant la couverture bien ouverte pour la dédicace.

Léon y lisait alors ébaubi en belles lettres moulées sur le coin gauche de la deuxième de couverture . . .

Carolane B.

Un quatre-et-demi tout en long et mal éclairé dans un des rares secteurs du Mile-End où elle pouvait encore s’offrir le loyer. Carolane B., 31 ans, fille unique d’une mère seule et unique, poétesse et photographe mais encore un peu libraire à l’occasion, souvent serveuse, quelquefois modèle ou danseuse. Un monde plutôt triste de deux salons doubles de long, tout ce qu’elle pouvait assumer après de longues études littéraires qui ne lui avaient laissé que des dettes énormes. Sa nature sauvage, un physique des plus singulier et une série de désolants revers d’amours malades lui faisaient endurer sa solitude avec courage et résignation. Elle courait les quartiers environnants d’où elle tirait des clichés impressionnants qu’elle retouchait parfois pour en faire des tableaux noir et blanc d’une admirable picturale. Elle laissait ensuite chaque photographie l’inspirer et elle y greffait des mots au bonheur de ses humeurs.

Elle lisait Léon Santerre un peu comme on se regarde dans un miroir déformant, miroir magique qui ne reflète que la beauté des mots, qui omet les détails odieux de l’existence comme le temps qui prend son dû sur les êtres, les cultures différentes, les distances, la réalité pure et dure et toute cette sorte de choses. Avec le temps, Santerre était devenu sa seconde nature à elle, les mots manquant à l’horrible puzzle de ses jours. Le reste elle s’en battait les couilles en autant que faire se peut pour une jeune femme. Lorsqu’elle avait appris un peu par hasard et sur le tard que Santerre lançait un recueil, elle avait couru supplier mère et monde de lui avancer (encore) la somme pour s’offrir le voyage. Comme si sa vie en dépendait. Un bagage vraiment minimaliste lancé à la va-vite dans un petit sac à dos et elle sautait dans le seul autobus qui faisait le trajet. Elle avait dû se rendre à Val d’Or la veille au soir et ne pourrait rentrer en ville que le surlendemain du lancement. La fréquence des transports en commun n’était plus ce qu’elle avait déjà été dans ce coin de pays.

Carpe fuck’n sacrament de diem, s’était-elle alors dit.

Sans le sou pour s’offrir une chambre d’hôtel, elle avait marché toute la nuit parcourant certains des pélerinages bourlamaquois que Santerre décrivait dans ses textes. Parcouru bien des rues, vu sa maison natale, calé ses pieds dans les glaises chaudes au bord du crique à marde, marché tout le village minier deux fois plutôt qu’une; puis elle s’était installée tout en haut de la côte de 100 pieds pour voir venir le jour sur la vallée de l’or. Elle était ensuite descendue en ville faire la troisième tout du long d’un bord puis de l’autre. Pris quantité de photos. Elle avait grignoté en marchant quelques trucs bon marché du IGA puis s’était installée dehors dans un drôle de petit square, enfiler café par-dessus café. Elle y faisait patiemment le tri de ses nouvelles images en mettant quelques mots sur ses favorites. Jamais l’idée que sa démarche était totalement wack ne lui avait traversé l’esprit.

– Je sais très bien qui tu es. Ton image derrière le jour, en fermant les yeux, j’arrive toujours à la voir un peu. Et je t’ai reconnu. Sans blague, ça ne m’aura coûté qu’un habile sourire de patineuse à trente sous et ton pote Jean Ferland était à genoux à mes pieds, passait lamentablement aux aveux, rajoutait-elle avec un sourire subtilement vindicatif et rieur à la fois.

– Jamais j’aurais fait trois cent milles en autobus rien que pour espérer tomber sur un faux Julien Saurel en branches d’épinette noire.

Léon Santerre écoutait ses mots, ahuri, des mots qu’il connaissait. Qu’il reconnaissait. Des mots imprimés à l’encre du cœur dans son récent quotidien qui se transformaient ici en son et en musique, la simple suite logique d’une longue conversation entre bons amis qui durait depuis un certain temps déjà. Une fin tout en magie pour une soirée des plus spéciale pour lui. Un aboutissement des mots, de ses mots à lui, de tout ce temps passé à les écrire, les raturer, les ramener à leur essence et voilà que ces mots avaient un écho. Réverbéraient sur lui, empruntaient la voix, le corps d’une créature insolite tombée des nues. Un mirage dans la nuit d’Abitibi qui naissait. Ou un piège, un piège où il oserait mettre le pied peu importe le châtiment.

Le last-call s’en venait, inévitable comme la nuit qui remplace le jour. Léon Santerre déposait la plume à son tour, refermait la couverture et lui remettait son livre. Elle le reprenait, ouvrait la couverture et baissait la tête lentement en maintenant son regard vert poison vissé aux yeux de Léon. À la limite du malaise, les yeux de la rouquine avaient finalement abandonné l’attaque et étaient lentement descendus vers le bouquin ouvert, lire. . .

À Carolane B.

Trois cent milles de solitude, bardassée par l’autocar et l’angoisse bourdonnante prisonnière au creux du ventre, des heures impossibles à tenter d’impatience de compter les épinettes noires le long du chemin et d’égrener le chapelet de lacs d’un parc sauvage qui n’en finit jamais de finir. La voyageuse s’était en effet mérité mieux qu’un Julien Saurel de pacotille. Celle qui aurait finalement rejoint son vieux mirage méritait amplement d’enfin déposer son bagage près du sien dans le plus beau des camps de bois rond de toute la terre, dans la plus majestueuse forêt d’ifs du nord québécois, voir le soleil reprendre vie dans la splendeur sans nom du Matchi-Manitou.

Affection,

Léon.

Un long long temps. Le temps d’effacer le reste du monde. Ses yeux maintenant brûlants avaient tout doucement repris la connexion troublante avec ceux de Léon Santerre.

 – C’est quand tu veux, avait-elle dit.

Au bout des longues sécheresses de juillet, après que le soleil ardent ait asséché toute la mousse des éclaircies et de l’orée des bois, le feu du tonnerre la pénétrait, se glissait en elle et comme un serpent maléfique, se faufilait sous elle et allait mettre sournoisement le feu à la forêt assoiffée. Au fil des siècles matcimanito faisait ainsi sa toilette. Une douche sous les feux de l’enfer. Après la noirceur des cendres, il se bourrait de bleuets et de framboises puis lentement il se parait de beaux habits tout neufs, vert tendre, et les bêtes revenaient gaiment s’y abriter.

La même bête courait sous les draps défaits dans le chalet de bois rond, contournait l’un et puis l’autre puis revenait vers elle, cherchait le bon moment, là où la chair serait trop bonne à mordre. Une étrange retenue s’était lentement immiscée entre leurs premières ardeurs timides. Lui revenaient à l’esprit tous les tristes amants de son âge qui avaient croqué égoïstement et sauvagement d’une seule et puissante mordée dans ce beau fruit exotique, avaient jeté au loin avec mépris le reste du fruit à peine entamé puis étaient repartis sans se retourner. Et la peine imbuvable.

Lui revenait sans cesse à l’esprit tout l’odieux d’être là avec cette créature intrigante qui s’offrait à lui et qui aurait pu être sa propre fille. Et la honte sans nom de ce désir coupable.

Ils étaient entrés au camp dans la noirceur de la nuit comme deux voleurs, ils avaient partagé une bouteille de chianti et quelques victuailles qui restaient à finir en plaçant habilement et tour à tour des mots pour meubler les tensions et les malaises, des mots de désir qui voulaient désespérément appeler une suite aux choses.

Sans pudeur aucune, elle s’était calmement dévêtue et accroupie en indienne dans le grand lit de camp près de lui. Comme une enfant espiègle, elle tirait tantôt sur sa chemise tantôt sur sa ceinture qu’elle avait finalement défaite puis tirée d’une seule traite en entonnant un fier Nananaaaaa! Déboutonné le pantalon, il s’était dit qu’il devrait bien faire disparaître le reste lui-même. Elle s’était alors allongée tout contre lui, il avait passé son bras sous ses épaules. Ils cherchaient encore et toujours quelques mots utiles à dire ou encore cherchaient à saisir dans le son malaisant des silences le grand coup de feu du départ. La bête à feu commençait à s’affoler sous les draps en tempête. Le langage des corps s’écrivait lentement dans une langue qu’ils ne reconnaissaient plus.

Cette heure-là avait fini par venir, encore cette heure-là. Dans la ville silencieuse, les derniers fêtards de la nuit du dernier hôtel de Val d’Or avaient grimpé dans leurs énormes pick-ups et la noirceur de la nuit les avaient éparpillés au loin. Le peuple du jour espérait encore étirer son bonheur en suppliant qu’on lui accorde un dernier tournis dans sa chaude couchette. La troisième avenue était complètement déserte hormis un autochtone beaucoup trop aviné qui promenait son attelage de chiens husky imaginaires en discutant savamment chasse à l’ours avec son propre reflet dans une vitrine éteinte. Dans un camp dans le bois, une chambre d’hôtel ou deux, icitte et là, le corps de deux amants insatiables s’acharnaient encore l’un sur l’autre dans un champ de bataille de draps horriblement défaits d’une guerre qu’ils ne gagneraient malheureusement jamais. Cette heure-là.

Dans la forêt abitibienne, la faune batracienne s’était épuisée à coasser et à coasser sans fin appelant l’amour toujours l’amour et de guerre lasse s’était tue. Toutes les bêtes avaient pu finalement s’endormir dans un silence d’église, chouettes et hiboux compris. Dans le vent tout doux du silence les esprits prenaient l’air en profitant du calme des eaux du lac au fond duquel le matcimanito s’était endormi pas très loin de la grève. Cette heure-là, quand ni la lune ni le soleil ne parviennent plus à trouver où s’accrocher dans la voute étoilée.

Elle avait doucement grimpé sur lui, déposé ses mains chaudes sur ses épaules et les mains de Léon avaient rejoint ses hanches. Le vitiligo avait pris son corps comme sa toile et dessinait tantôt sur sa poitrine les contours de pays inconnus où les lèvres de Léon rêvaient de faire le plus beau voyage, tantôt sur sa hanche les contours d’un lac perdu, fantastique et chaud, ou il rêvait de s’ébattre avec elle sans fin. Il fallait des yeux d’esthète pour accueillir dans son cœur la beauté suprême dessinée en gracieuses arabesques par le vitiligo partout sur sa peau blanche comme le lait. Le vert de son regard pénétrant cultivait à perte de vue des plantations de chair de poule bien drue partout sur le corps du pauvre Léon. En dansant langoureusement de sa plus belle danse sur le bon morceau de lui, sa vulve brûlante et onctueuse avait allumé les poudres et achevé la patience de la bête maléfique qui sortait maintenant les mordre partout essayant de foutre le feu à la grandeur du camp de bois rond. Elle l’empalait lentement, l’empalait violemment dans une cavalcade qui n’en finissait plus de les emporter bien haut rejoindre la lune perdue et le temps qui se suspendait désespérément à elle dans cette heure-là.

Et dans leurs cris sauvages, elle s’écrasait de tout son poids sur lui pour recevoir sa chaude offrande au plus profond de ses entrailles.

Gardant son trésor nouveau en elle, elle s’était effondrée sur lui, la tête au creux de son épaule, sa longue chevelure qui couvrait tout le torse de Léon dont les bras l’avaient accueillie bien serrée sur lui. Et elle pleurait. Le bonheur ne lui aurait pas été facile du premier coup. Les soubresauts intempestifs de ses pleurs qui agitaient tout son ventre titillaient encore par moments le prisonnier de ses chairs. Puis le calme était revenu, le sommeil les avait sournoisement attrapés dans cette gênante position et conduits tout doucement vers la fin de cette heure-là.

Cette nuit-là, le matcimanito s’en rappelle encore. C’était lui que des cris dans la nuit étaient venus troubler.

Léon Santerre n’avait pas tenu la promesse pourtant écrite de sa main dans la dédicace qu’il lui avait adressée. Ils n’auraient pas vu ensemble le soleil se lever sur les splendeurs du Matchi-Manitou. La lumière vive du matin déjà tout éveillé et sa vieille gueule de sable sec qui maudissait la bière aux bleuets l’avaient réveillé trop tard. Léon avait allongé puis tourné son bras derrière lui pour la retrouver, se réconforter ou se convaincre qu’il ne l’avait pas rêvée dans un stupide délire éthylique. Son bras s’était échoué derrière lui directement sur un matelas tristement désert. Il se relevait lentement sur ses coudes et son regard était immédiatement allé se poser plus bas sur son sexe flasque et racorni qui dormait paisiblement sur son lit de poils cotonnés pris en pain dans les humeurs séchées de leur coït. L’horrible image l’avait tout de même rassuré.

– Carolane?, appelait-il. Il se raclait la gorge et reprenait beaucoup plus fort.

– Carolane!? criait-il alors pour rejoindre le seul petit coin du chalet où son regard n’avait pas accès. Pas de son pas d’image encore.

Le corps de Léon s’était raidi bien droit dans son lit, pris d’une terreur envahissante. L’addiction était déjà profondément installée en lui, il ne saurait souffrir le plus petit sevrage d’elle, la vue de son corps unique et insolite, l’odeur de son parfum de vanille, la chaleur de ses étreintes et le regard qui le chavirait tant et toujours. Léon Santerre avait sauté dans son pantalon. Il avait ouvert avec une force exagérée la porte de la petite salle de bain. Niet, nada.

Pieds nus, en trois enjambées il avait rejoint la grève où son regard ne parvenait pas à retrouver deux yeux verts dans tout l’horizon qu’offrait le Matchi-Manitou toujours aussi majestueux comme si de rien n’était. Il courait maintenant tout le tour du chalet de bois rond en criant son nom à l’orée de la forêt qui les encerclait et rien que l’écho de sa voix rauque lui ramenait encore et toujours la même réponse bête et frustrante du silence. Léon avait gravi à grandes enjambées l’allée de gravier concassé qui menait à la route deux ou trois-cents pieds plus haut s’infligeant moult blessures sanguinolentes sur la plante des pieds. Aussi loin que son regard pouvait voyager d’un bord et de l’autre de la route, aucune trace d’elle. Debout et stupide comme une statue de sel, Léon s’avouait à contrecœur que quelqu’un avait déjà fait monter cette fantomatique auto-stoppeuse depuis un bon moment déjà.

Léon Santerre écrasait son fessier sur une des énormes pierres abandonnées au bord du chemin par les cantonniers, prenait sa tête à deux mains et braillait comme un veau. Jean Ferland avait-il bien vu les pompes de Satan venir par cette fille.  Foutaises, pensait Léon.

Elle avait donc simplement vu ce que lui-même voyait. La peur. Le corps d’un homme que beaucoup trop de temps séparait du sien, un corps sur lequel tout ce temps avait amplement collecté son tribut de toutes les plus viles façons, une chevelure poivre et sel en bataille sur l’oreiller, une barbe blanche et rugueuse qui se pointait lentement, cette purulente haleine de fond de tonne de bière aux bleuets, l’horrible image de sa verge molle. Tout cela dans la lumière crue du matin avait crié haut et fort à sa flamme nouvelle la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Il retournait dans le chalet de bois rond le coeur en-dessous des bras, les pieds dans l’accotement de sable jaune pour ménager ses pieds souffrants. Grimaçant, il avait enfilé ses bas directement sur ses plaies ouvertes sans plus de façon, avait fini de s’habiller. Une douloureuse et insupportable compression de tout son thorax ne l’abandonnait plus, lui ordonnait de rapailler toutes ses affaires prestement et de reprendre sa route au plus coupant. Il avait vu et décidé de laisser là quelques choses à elle qui traînaient au sol près du lit et qu’elle avait abandonnées là dans sa fuite précipitée et cruelle.

La déchirure sur son cœur qui devait bien faire cinquante années de long se rouvrait lentement en brûlant sadiquement ses entrailles à mesure qu’il voyait dans le rétroviseur s’évanouir la splendeur du Matchi-Manitou, le plus beau des chalets en bois rond du monde dans sa magnifique forêt d’ifs.

Là où un grand lit de camp horriblement défait dégageait encore un parfum de vanille, l’odeur exquise et épicée de toute la peau magnifiquement enluminée de la jeune femme sublime qu’il ne sentirait plus jamais.

Matcimanito_full

 

 

 

 

Léon Santerre n’avait pas tenu la promesse pourtant écrite de sa main dans la dédicace qu’il lui avait adressée. Ils n’auraient pas vu ensemble l’astre du jour s’élever sur les splendeurs du Matchi-Manitou. Elle ne lui en tiendrait pas rigueur. La lumière vive du matin déjà tout éveillé et sa bouche empâtée qui maudissait les italiens et leur foutu chianti l’avaient réveillée trop tard pour vivre la promesse de Léon avec lui.

Carolane B. avait su manœuvrer avec toute la délicatesse et le flegme d’un sioux pour se détacher du corps de Léon et de libérer inconditionnellement son prisonnier de la nuit. Elle ne voulait d’aucune façon écourter inutilement la grasse matinée de son dernier amant. Elle jetait un tendre regard sur le corps endormi de Léon et malgré le temps, la texture de sa peau si différente de la sienne, ses couleurs, ses odeurs, Carolane B. se disait que c’était de loin le plus bel homme qu’elle avait pu sentir près d’elle depuis des lunes et des lunes. C’était le sien maintenant. Elle avait sorti le iPhone qui lui servait toujours de caméra et elle tira quelques clichés de lui avant de très délicatement relever le drap pour lui rendre sa pudeur.

Carolane B. était nue comme un ver, belle comme ses trente ans. Elle n’avait enfilé que la chemise rouge sang de la veille à peine boutonnée dans l’idée d’aller rafraîchir le bas de son corps dans les eaux calmes du lac, prête à lui offrir encore et encore. Elle avait aussi glissé dans une des poches son appareil dans l’idée d’éterniser le Matchi-Manitou dans quelques clichés de son cru.

Elle était sortie comme un fantôme sans jamais toucher le sol ou si peu. D’une famille modeste de la grande ville, elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau que ce que le Matchi-Manitou offrait à ses yeux troublants, troublés ce matin-là. Elle avait marché lentement dans les eaux fraîches du lac jusqu’à hauteur de taille. Sa main était descendue dans l’eau profondément, rejoindre en passant par le devant la chute de ses reins derrière, puis le sillon de ses fesses. Sa main remontait en frottant avec zèle tous les restants de péché qui se trouvaient dans toutes les paroisses sur son chemin. Une odeur de vanille et un parfum de femme exquis et épicé se torsadaient l’un sur l’autre sous l’eau claire en suaves volutes qui partaient vers le large voyageant sinuantes entre deux eaux.

Matcimanito terré dans son trou savourait les divines saveurs nouvelles que le flot lui ramenait. À travers le prisme des eaux claires et tranquilles, il zieutait au loin le corps superbe de cette créature des dieux mi-femme mi-reptile. De l’autre côté du Matchi-Manitou, au pied de la montagne du diable, était apparu de nulle part un orignal gigantesque et majestueux qui descendait avec grâce vers les eaux peu profondes du lac, prendre tranquillement le déjeuner aux herbes d’eau.

Carolane B. frétillait d’excitation, elle n’avait jamais vu une semblable bête de ses propres yeux. Elle s’avançait lentement tirant la caméra de sa poche à la recherche du point de vue qui lui donnerait le meilleur cliché. Au diable la chemise rouge sang. Dans sa lente approche, l’eau montait sur elle et enveloppait maintenant une bonne partie de sa poitrine.

Le lac était pourtant tranquille, le rivage pas tellement loin. Lorsqu’elle fut enfin à sa portée, le matcimanito l’avait lentement aspirée vers lui au fond de son trou noir creusé à même le lit du lac et ne voulut jamais plus s’en défaire.

Sur l’autre grève du Matchi-Manitou, l’orignal immense et majestueux disparaissait dans la même magie qui l’avait conduit là, comme une dernière brume poussée au loin par le souffle doux du matin.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Poème “Derrière le jour” avec la permission de Caroline Dufour que vous pourrez lire ici.

Les feluettes et les toffes

Dans ces moments-là, le temps s’arrêtait, s’écrasait sur nous comme une masse molle, lourde et étouffante. Un éclair de chaleur partait du haut de la colonne, descendait jusqu’aux orteils puis remontait jusqu’à la boîte crânienne et restait emprisonné là, nous pompait le pouls, des coups de couteau frappés aveuglément partout sur nos petites carcasses. Toutes les têtes de tous les élèves se tournaient synchro comme un banc de sardines sans cervelles vers les appelés, les condamnés, les pestiférés. Leurs visages rouges ou blancs, allumés qui de stupeur, qui de terreur, qui d’admiration secrète.

Ça sentait la strap, la drill après les heures de classe dans la grande salle avec le bonhomme Rheault, professeur de gymnastique autoritaire comme un colonel frustré. Rond et court sur pattes, physique de petit baril; plus vite sauter par-dessus que d’en faire le tour; éternel insatisfait toujours à s’époumoner dans son sifflet ou de gueuler après les enfants qui désynchronisaient leur mouvement dans les rangs d’oignons qui se devaient d’être cordés bien droits. N’empêche qu’on le craignait comme la peste, Wro-wro l’appelait-on entre nous en imitant le jappement du berger allemand. Rosaire Rheault, Wro-wro, camp des toffes.

L’institutrice était soudain frappée d’apoplexie, comment cela pouvait-il se passer dans sa classe à elle? Qu’est-ce que le principal allait penser d’elle? Ne savait-elle que produire des cancres sans génie qu’on appelait au micro tout le temps? Cette fois-là cependant, ses traits exprimaient l’ébaubissement le plus total. L’incompréhension envahissait sa cervelle qui soudainement tiltait pathétiquement. La voix sévère du principal qui crépitait dans le petit haut-parleur de la classe n’avait pas appelé cette fois-ci le nom d’un cancre, d’un petit toffe ou d’une tête heureuse. Il appelait non pas un seul mais bien deux noms, deux de ses premiers de classe.

– St-Pierre, Gingras, au bureau. St-Pierre, Gingras, au bureau IMMÉDIATEMENT.

 

J’aurais bien changé de place avec elle. La pauvre petite souris était partie vers des contrées lointaines dans la nacelle faite de broche à poule accrochée à sa montgolfière de polythène. Mon frère Doris avait aussi inséré une note dans une éprouvette de fortune avec quelques explications. Et notre adresse aussi pour éventuellement avoir des nouvelles d’elle, pauvre petite rongeuse pionnière du ciel d’Abitibi bien malgré elle. Mon frère Doris avait minutieusement aménagé un attirail pour gonfler d’air ou de je ne sais quoi une énorme balloune faite de ces grands sacs de plastique minces et légers dans lesquels nous revenait le nettoyage à sec. Suspendue au-dessus d’un entonnoir à l’envers sous lequel un liquide étrange bouillonnait par lui-même dans un erlenmeyer monté sur une brique ou deux. De l’eau, du Drano, des petits carrés d’aluminium découpés dans des assiettes à tarte composaient si mon souvenir est bon cette soupe chimique qui se cuisait toute seule en émettant une vapeur maladorante qui montait gonfler le ballon.

Je devais avoir six ou sept ans, huit peut-être. Doris était de dix ans mon aîné, troisième d’une fratrie de cinq garçons qui avaient tous fréquenté l’école primaire St-Joseph de Bourlamaque, tous des premiers de classe. Un seul dans l’histoire de la fratrie n’avait pas eu son numéro 1 avec le petit “er” collé dessus écrit avec la belle main d’écriture toute fignolée de la maîtresse d’école dans la petite case qui disait rang. Aucun sur l’ensemble de tous les bulletins scolaires de toute la fratrie, aucun sur un seul trimestre d’un seul bulletin sauf un, une fois. Et de gêne il avait maladroitement falsifié le 2 en 1, une fille l’avait coiffé rajoutant l’injure à l’insulte. Doris, tout comme moi, était définitivement dans le camp des feluettes. Jamais l’idée de lancer une souris dans l’espace n’aurait effleuré l’esprit des petits toffes qui s’intéressaient généralement au football, aux mauvais coups, au coltaillage et toute cette sorte de choses. Nos têtes de feluette s’ouvraient sur bien des choses de l’esprit, rarement sur les dadas typiques de l’hommerie frondeuse, un peu bébête parfois.

Mon ami Gingras aussi, camp des feluettes. Il ne lui manquait que l’arithmétique pour me dépasser au bulletin mais il était par sa nature introvertie, très fort en philosophie bien que nous n’avions aucune idée de ce que pouvait être la philosophie à l’époque. Birds of a feather disent les chinois, flock together. Nous étions souvent ensemble, toujours pour ainsi dire à cette époque, souvent aussi victimes des râleries des toffes de la classe qui n’en manquaient jamais une pour tenter de nous intimider, de bardasser un peu. Plusieurs des toffes fréquentaient les cadets qui se réunissaient régulièrement le soir dans la grande salle de l’école pour s’entraîner sous la férule rigide de monsieur Wro-wro lui-même en personne, roitelet incontesté de tous les petits toffes de l’école. Comme le grand vizir Iznogoude, Wro-wro fromentait lentement son grand coup. Il voulait devenir calife à la place du calife. Remplacer le principal Deschênes dont le règne achevait. Juste le nom de monsieur Deschênes nous foutait des maux de ventres violents tellement nous, les feluettes, on en avait peur. Petit homme éternellement sérieux bien rasé et bien peigné, dans un complet trois-pièces impeccable, soit, mais il ne fallait apparemment pas réveiller l’ours caché sous ce sobre habit.

Il faudrait bien un jour faire basculer la peur dans le camp des toffes, c’est ce que Gingras et moi pensions. La vengeance mijotait lentement sur le rond d’en-arrière. Mon frère, dans ses nombreuses expériences, avait réussi, outre faire voler des souris, faire décoller des fusées d’acier faites de bouts de tuyaux, bourrées avec une poudre de perlinpinpin de son cru et mises à feu avec des bouts de mèches à dynamite. Notre père, prospecteur, en laissait toujours traîner dans le garage. J’avais fini par mettre la main sur les ingrédients secrets de sa poudre magique en fouillant dans ses affaires en cachette. Gingras et moi, on avait longuement expérimenté pour trouver les bonnes proportions et les bons dosages pour produire la fameuse poudre. Salpêtre, souffre qu’on pouvait innocemment acheter à la pharmacie, du sucre, oui oui du simple sucre et finalement de la poudre de carbone qu’on fabriquait en pulvérisant des briquettes de charbon de bois à coups de marteau. À deux petites têtes fortes de feluettes, la formule gagnante a vite été trouvée.

Gingras habitait juste en face de l’école, de la partie neuve de l’école au sous-sol de laquelle se trouvait la grande salle, là où se tenaient les réunions de cadets. Les fenêtres de la grande salle faisaient face à la rue et aucune fenêtre ne donnait côté cour. Sept ou huit fenêtres côte à côte à ras le sol qui, vues de l’intérieur étaient collées au plafond de la salle. Comme les hommes de Mission Impossible engagés dans un mission clandestine, nous nous étions habillés de couleurs sombres. Nous avions attendu que la noirceur tombe avant d’aller mettre notre plan à exécution. Les petits toffes de monsieur Wro-wro allaient avoir toute une frousse, nous allions faire descendre l’enfer sur la terre juste pour eux.

On dit que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, le nôtre ce matin-là était simplement constitué de marches d’escalier en terrazzo. Gingras et moi dans un état de semi-conscience paniquée et le visage livide nous grimpions lentement et une à une les marches de l’escalier qui menait chez Lucifer en personne. La peur s’emparait du camp des feluettes peu enclines à la délinquance et peu habituées à ce genre de supplice. Le bureau du principal était situé tout en haut d’un grand escalier qui montait en tournant vers l’étage de la section neuve de l’école. En bas, le grand hall vitré d’où on pouvait à l’extrême gauche voir la maison des Gingras au coin du boulevard Dennison jusqu’à l’extrême droite la maison de monsieur Synotte, le concierge de l’école. L’envie de fuir ne nous a pas manqués mais à mi-course, Wro-wro se trouvait déjà au pied de l’escalier qu’il entreprenait d’un pas militaire nous coupant toute chance de fuite. Du corridor de l’étage qu’on entrevoyait déjà au haut des marches, les pantalons beiges et les bottines jaunes de monsieur Synotte qui s’avançait vers nous. On était cuits, cernés de toutes parts.

Gingras et moi avions patiemment testé et re-testé toutes les composantes de notre coup de Jarnac. Bien concentré les bons éléments pour que la flamme dure le plus longtemps possible. Partant chacun de notre extrémité, nous avions coulé des lignes de poudre tout le long des assises en brique de chacune des fenêtres du sous-sol de l’école. Nous avions préalablement longuement étudié et essayé les différentes longueurs de mèches qui feraient s’enflammer simultanément toutes les lignes de poudre. Puis, revenant chacun à notre extrémité, nous avions allumé les mèches une à une. La joie débile et profonde qui nous avait envahie lorsque béats nous regardions s’enflammer en parfaite synchronisation tous les beaux rideaux de flamme orangée qui grimpaient aux fenêtres. Nous avions bien planifié la fuite derrière la haie chez Gingras de l’autre côté de la rue mais il nous fallait encore goûter la divine saveur de la vengeance jusqu’à sa lie. Nous étions restés le temps de bien voir les petits toffes se mettre à pleurer et courir dans tous les sens comme des poules pas de tête malgré les grands cris et le sifflet de Wro-wro qu’on entendait jusqu’au-dehors. La peur qu’ils avaient dû enfin ressentir de s’imaginer que les flammes de l’enfer étaient descendues embraser toute l’école. Nous étions même convaincus que certains avaient pu oser chier dans leurs belles culottes kaki de cadets.

En parlant de chier dans ses culottes, notre fuite s’était arrêtée des plus brusquement. Une silhouette sombre tapie dans le noir alertée par la lumière vive des flammes se tenait là, les bras en croix. Se retournant pour prendre nos jambes à nos cous, l’étau puissant des bras tendus de monsieur Synotte s’est refermé sur nous comme un piège à ours, les pieds nous avaient levé de terre dans la puissance de l’impact.

–Mes deux têtes heureuses, vous autres, vous allez passer au bureau demain.

Rien n’était un hasard. Wro-wro et le bonhomme Synotte avaient été convoqués comme nous au bureau de monsieur Deschênes. L’affaire prenait des airs de véritable procès. Le concierge avait longuement déposé son témoignage en se forçant d’utiliser des beaux mots savants qui sonnaient tout drôle dans sa bouche. Synotte devait avoir trop écouté d’épisodes de Perry Mason. Et surtout il mettait un peu trop jouissivement l’emphase sur ce qu’aurait été le sort de l’école, de la commission scolaire, de toute l’Abitibi s’il n’avait pas eu la vigilance (la chance?) de nous avoir aperçus depuis l’autre bord de la rue puis capturés. Monsieur Deschênes l’écoutait patiemment sans sourciller.

–Vous calculez combien de dommage, demandait-il à son concierge tout en s’emparant d’un calepin et d’un crayon pour noter.

 –Pas ça qui compte, monsieur le principal, c’est le méfait. C’est le méfait qui compte.

 –Combien? j’ai demandé, répliquait monsieur Deschênes.

 –Pas grand-chose, rien en fait. Les deux petites crapules ont bien pris soin de déposer leur combustible sur la brique. Un petit coup de brosse d’acier et un coup de chiffon sur les vitres. Comptez une heure ou deux gros max.

Puis s’adressant à nous, il nous pria d’expliquer notre geste. Ce que je fis en long et en large en tentant désespérément de garder mon flegme. Gingras avec le cœur en arrière des genoux et qui perdait lentement ses couleurs se tenait bien droit. Il avait cependant conclu avec aplomb notre plaidoyer, rien ne m’eût moins surpris de celui qui fera une brillante carrière d’avocat plus tard.

–Ces petits crétins, monsieur le principal, se prennent pour le nombril de la nation dans leurs petits uniformes militaires taille-enfant. Tous les jours ils nous endèvent et nous embêtent et nous font vivre dans l’angoisse et la peur juste pour s’amuser. Cette fois-ci, la peur a changé de camp. Une bonne chose qu’ils y goûtent à leur tour.

Le principal Deschênes, toujours imperturbable se tourna ensuite vers Wro-wro.

 –Alors, comment vont vos petits toffes ce matin, monsieur Rheault s’en sont-ils remis, reste-t-il des séquelles?

 –Ils ont eu une saprée frousse, pauvres petits. Mettez-vous à leur place. Ils pensaient que le tout Bourlamaque passait au feu comme Pascalis en 44. Les deux têtes fortes à St-Pierre et Gingras mériteraient une punition exemplaire si vous voulez mon avis.

J’ai cru pour un moment avoir vu monsieur Deschênes se pincer les lèvres.

 –Vous avez donc lamentablement échoué vote mission d’inculquer à votre poignée de petits toffes les qualités nécessaires pour faire face à tous les dangers qui les attendent si jamais ils poursuivent leur parcours militaire, les qualités de sang-froid devant le danger, le contrôle de leurs émotions au profit de réactions utiles et appropriées.

 Wro-wro rosissait à vue d’oeil à mesure que ses grosses joues semblaient se gonfler et que son souffle raccourcissait. On aurait dit qu’il nous préparait sournoisement une sérieuse phlébite. Avant même qu’il n’ait pu émettre un son, le principal concluait.

–Retournez chacun à vos affaires, je prends la chose en délibéré et je ne veux sous aucun prétexte que cette histoire sorte d’ici. J’aviserai.

Je n’en ai plus jamais entendu parler. Je ressens encore une forme de paix intérieure après toutes ces années à l’idée que jamais plus tous ces petits toffes n’ont assisté à une autre drill avec Wro-wro sans ressentir une petite peur au fond du ventre rien qu’à regarder vers les fenêtres.

Wro-wro, frustré, était sorti du bureau le premier le menton bien haut, Synotte suivait derrière, la tête entre les deux jambes. Gingras et moi suivions côte à côte, solidaires. Le principal fermait la marche en nous raccompagnant vers la sortie. Nous avions très bien ressenti Gingras et moi, en passant la porte, la main de monsieur Deschênes atterrir doucement sur nos épaules et y appliquer une légère pression. On ne s’était jamais retournés, au cas.

Monsieur Camil Deschênes, principal d’école craint et respecté, camp des feluettes.

Définitivement.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Les noms ont peut-être été changés pour protéger la réputation des innocents, peut-être pas non plus.

Lexique pour mes ami(e)s de la francophonie hors-Québec.

Toffe : de l’anglais tough qui veut dire endurci, insensible à la douleur, résistant. Dans le langage populaire, un petit toffe est un dur-à-cuir, costaud, pas nécessairement le plus allumé.

Feluette : déformation langagière du terme fluet qui veut dire mince et d’apparence frêle, mot souvent associé aux enfants plutôt intellectuels que sportifs. Feluette est exactement dans le langage populaire l’opposé de toffe.

Strap : directement de l’anglais. Courroie, ceinture. On disciplinait jadis les enfants en leur servant des coups de strap soit sur les mains, soit sur les fesses.

Drill : dans le langage populaire, exercices physiques imposés, répétitifs et exténuants.

Drano : marque de commerce d’un composé corrosif pour déboucher les tuyaux.

Bien avant le retour

Je vous parle d’un temps, chantait Charles. Bien avant son retour, votre humble scribe a commis bien des actes de création littéraire ou graphique, oeuvres adolescentes et naîves mais formant racines et radicelles pour la floraison de la suite de choses. Il fallait que cela fût, puis cesse, pour que l’on assiste au retour du Flying Bum, évidemment. Au début il y avait Ti-Lou, le Flying Bum. Une vie d’homme, normale, si cette monstruosité existe vraiment, a séparé les deux époques. Beaucoup de choses hélas, de la création sublime aux pires niaiseries ont brûlé dans ma shed sur la cinquième avenue par un triste soir de l’été 1975. Ou sont passées dans une craque de la destinée. Certaines choses ont survécu, choses originaires de la fin des années soixante jusqu’à la fin des années soixante-dix. Par les temps morts de la pandémie, je suis tombé sur certaines d’entre elles, de ces choses puisqu’il faut bien les nommer. Je les partage ici pour mon seul plaisir et un peu pour la postérité, que ma petite descendance puisse voir un jour ce côté singulier de leur père, leur grand-père. Un peu d’indulgence serait de mise, je vous en saurais gré.

Note de la rédaction, environ 1970, texte d’introduction pour un recueil qui n’est jamais venu.

Notes de la rédaction

Assez impersonnel, merci, la rédaction. C’est qui ça?

Là n’est pas la question.

Les textes que vous allez lire ici sont écrits selon les standards généralement observés dans l’occident chrétien. De gauche à droite et de haut en bas et autant que possible entre une majuscule et un point.

Pour ce qui est du style, c’est de la poésie assez vite faite qu’on peut parfois entendre pouêt-pouêt quand on la lit pas assez vite et qu’elle veut nous dépasser.

De la poésie prête à s’emporter, des vers McDonald, du fast-mood.

Quelquefois même, c’est la dactylo elle-même qui les écrit toute seule. Olivetti, son nom de plume, est très influencée par l’air du temps, l’air bête et l’air conditionné. L’air de rien, malgré son âge vénérable, elle pond des dactylo-clips pour lubrique-plus, sur le câble ou sur la corde raide de la bêtise humaine.

C’est effrayant, madame chose, les jeunes lisent plus rien!

C’est pour eux que ceci est écrit.

Ça va vite, c’est pas classé en ordre alphabétique ni chronologique, il n’y a que les numéros de page qui se suivent vraiment, et encore.

C’est fait pour lire aux toilettes.

Ça sort comme des crottes, des fois facilement, homogènes et crémeuses, des fois il faut se forcer un petit peu.

Ça sort comme des flashes.

Ça se lit par petits bouts ou tout d’une traite.

Ça veut rien dire. C’est tout dire.

Sans titre (ou samedi samedi, peut-être), je me rappelle que c’est avec ce texte-là que j’ai étrenné l’Olivetti que je venais tout juste d’acheter pour une bouchée de pain au sous-sol de l’église St-Esprit à Rosemont. On peut voir en transparence des descriptions de propriétés, je rêvais de m’acheter une maison à l’époque, pas d’argent pour m’acheter du papier.

Samedi samedi

Sans titre encore, ou peut-être Qui donc ici-bas déteste l’automne?

automne

Tentative de chanson No 1

J'sors danser_titre

J'sors danser

Tentative de chanson No 2

Dans le blanc des yeux_Titre

Dans le blanc des yeux

Le voyage inutile (carnet d’un voyage avorté)

Chicago

La frontière entre la nuisibilité et l’inutilité est-elle piquetée de certitudes ou est-elle plutôt une ligne floue tracée par des caprices du jugement? L’impuissance qui engendre la béate légumité de vivre prend soudain des allures de complot lorsque sa mauvaise herbe envahit le voisin, lorsque la ligne est nettement franchie.

Que reste-t-il à tenter lorsque tout a été essayé, même rien du tout? Après le vide, le silence, après l’immobilité, où donc puiser? Quelle source tarie faire renaître? Tirer quoi du néant? De quel néant? Être une antenne qui ne capte que ses propres ondes, un émetteur qui se tait, l’inertie déguisée en mouvements débiles sur une chorégraphie qui tourne en rond, voilà la nature de celui qui se présente aux portes d’un pays où il ne veut peut-être même pas aller, où il ne sait peut-être même pas qu’il va y aller se cogner le nez.

La gigue de l’emporté, du déporté, sur la musique des autres, dans les bottines d’un autre, poussé dans le dos par le vent de la confusion, tiré par les oreilles de l’instant présent, les yeux bouchés par la bêtise qui dort en toutes choses.

Alors, se demande-t-il, où est tout le monde, où est passée la noce? De découverte en découverte, comme l’enfant qui court sans prendre garde d’une talle de bleuets à une autre, le découvreur s’éloigne, le voyageur dérive, efface sa trace et débarrasse.

Sa patrie loin derrière, son chemin de pierres ou de bière vers une destination inconnue, il traîne sa déroute sur des chemins qui n’en ont rien à foutre.

Il finit par jouir de ses propres désirs inassouvis, de se nourrir de ses appétits, de s’abreuver à même sa soif, de vivre de sa propre mort.

Ses espoirs sont démesurés, sa démesure est désespérée. Au bout de la marche aveugle, le dernier douanier lui demandera ce qu’il a à déclarer et il déclarera forfait. Son bagage fouillé, il ira . . . il rira.

Si Chicago ne veut pas de lui, il restera toujours l’Abitibi.

Poème électro-ménager, date oubliée

VintagePoeleFrigidaire

Poème électroménager_2

Acid Queen, 1974

Acid Queen

Dans l’époque colorée des noirs à running shoes blancs, Chaplin étant lui-même au berceau, le Coca-Cola commençait doucement son ascension quand soudain surgit un drôle de son, qui traversait le bruit des roues du croisière-vapeur, un étrange son de trompette qui ne tarda pas à s’étendre dans tout le sud des États-Unis et les côtes du Mississipi, mot sur lequel j’avais commencé à halluciner, penché sur une carte du Larousse. Trop de i trop de s.

Quinze minutes s’écoulèrent avant que j’en revienne, la grande cheminée sembla la première à revenir (peut-être un pli du papier) la fumée se mettait à peine à sortir que toute la scène revint avec les étoiles, l’eau et la nuit qui tombait.

Je plongeai ma main dans mon verre à crayons. Pendant ce temps, le petit bateau faisait doucement son chemin des veines aux vaisseaux. Si bien que la pointe de mon crayon prenant contact avec la virginité du papier surprît l’image de son matin, ses étoiles, ses ponts, sa roue et sa cheminée.

Il était trop tard pour le train de six heures mais c’était doux, on était jeunes, on était fous.

On était jaunes, on était flous.

 

Qu’est-ce que je disais déjà? Ah oui, l’indulgence.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

 

 

Les amitiés imaginaires

Lorsque qu’on associe deux textes dissociatifs (Olivette et moi, originalement publié en avril 2018 et Les déboîtés, en juin 2018) on en arrive toujours à la dissociation, rien à faire. L’exercice fût néanmoins amusant.

 

Les amitiés imaginaires

Elle avait toujours été là pour moi, beau temps mauvais temps. Je crois savoir d’où elle venait. Olivette était comme une de ces madames à la limite effrayante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parlait tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonnait tout le temps. Elle ne payait pas de mine, son hygiène douteuse, pauvre elle, elle faisait peur aux passants qui osaient la regarder dans les yeux. Elle était fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traînait avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contenaient l’ensemble de ses possessions, tous ses souvenirs scrupuleusement classés sac par sac.

On ne sait jamais véritablement d’où viennent ces clochardes, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. Elle vivait dans le côté sombre de toutes choses et elle était ma compagne rassurante lorsque j’y sombrais avec elle. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vivait dans ma tête.

Un vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure tardive. Nuit sombre sans lune sur Montréal qui luisait sous un glacis de pluie froide. Le vent soulevait des nuées de feuilles mortes comme des volées d’étourneaux. Elles tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie zigzagante. Ou elles collaient ensemble s’agglutinant sur les pare-brises suintants.

Rideau inespéré offrant une meilleure chance de ne jamais être vu à un homme qui était assis calmement derrière son volant. Appelons-le l’un et l’un avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur. Félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: – Madame, madame, madame, madame, . . . à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait moins de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement stationné. Appelons-le l’autre. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie.

Ou la police. La police verrait peut-être la grosse boîte de chocolats Black Magic déposée sur ses genoux, la fouillerait, qui sait? Poserait des questions. L’un était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur avait pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes dans sa tête, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue vingt ans plus tard.

Tellement de temps était passé par là depuis. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame avait pénétré trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix dans sa tête. Vingt ans, c’est long.

Le jour J était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de mélo aura toujours sa place pensait-il. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte. Il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’une autre époque ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retirait les clefs du démarreur, tout s’éteignit, sons et lumières. Il avait pris la boîte de Black Magic avec lui et il quittait la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. Ça ne faisait aucunement partie du plan. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois. Il voulait opérer incognito.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. L’un montait les marches du bout de ses pompes comme si elles étaient de fines tablettes de cristal. Il s’agrippait systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait pour mettre sa main libérée sur la boîte de chocolats Black Magic, vérifier que le couvercle était bien fermé, en cas. Sur la dernière marche, il examinait longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur avait fait un tour supplémentaire quand il s’était rendu compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il avait alors vu, et se calmait les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approchait à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage sur la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il avait ouvert la boîte à pentures en s’assurant de placer le couvercle entre les billets et le vent du nord qui soufflait toujours. À la première tentative, une bourrasque bien placée l’avait fait paniquer et il avait refermé le couvercle prestement. Puis s’y était remis une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets par la craque pour s’assurer qu’ils étaient tous bien passés et il observait la pluie de billets se déposer éparses sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent au loin. Au diable, pensait-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré. L’un rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange s’était mise à l’envahir, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne inévitable plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il avait levé légèrement les yeux et il voyait maintenant une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partait du cou, descendait tout le long de sa colonne puis remontait à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme dessinée là par le contre-jour. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. L’un avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, debout les orteils dans le fric éparpillé.

Je crois savoir d’où Olivette venait. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, le pays de ma mère et de ma grand-mère là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Elle avait été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. Une chose est certaine, tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’était mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande gueule à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette dans ce coin de pays lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

La ville avait aménagé ce petit parc dans Villeray suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, une vespasienne condamnée depuis belle lurette qui offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’automne montrait son moins beau visage, nuit noire sans lune, pluie drue et vents froids tourbillonnants. L’itinérante était installée là, blottie à l’abri sous la petite marquise, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie de chèvrefeuille, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient tourbillonnant présenter un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait un accompagnement musical à peine audible en agitant les bras comme un chef d’orchestre. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, avivées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore un peu pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie et souriante. Venus d’on ne sait où, le vent lui avait déposé là deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

– Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus. Il était hors de lui.

– Bon, des menaces! répliquait la clocharde. Olivette en menait large, elle qui squattait depuis des lunes la tête de l’autre et qui se chargeait d’ensacher et d’ensevelir ses mémoires souffrantes par petits tas bien classés. Elle avait fini par y prendre toutes ses aises.

– Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte de Black Magic. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment, on est loin du chocolat. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute tout ça, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on reconnaît ta plume. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, qui est qui là-dedans, cou’donc? Pourquoi l’un a passé tout ce fric dans la craque de porte de l’autre? C’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non? questionnait la clocharde confuse, avec insistance.

Vingt ans plus tôt.

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue, un plafond de chapelle sixtine faite de branches et de feuilles. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie. Depuis qu’il avait enterré son père, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques de Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus à l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de choses beaucoup trop lourdes. Quasi impossible à réparer déjà. Enfances avortées, orphelines et tristes, et toute cette sorte de choses. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Jamais vraiment longtemps. Ni l’un ni l’autre. Muets. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tous deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout s’entend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps, faire sortir le méchant. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les réveillait pour les mettre dehors, les gars de banlieue couraient désespérément après les taxis sur le boulevard St-Michel, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde rien qu’avec la gueule ou plus bêtement finir les fonds de bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un divan bancal dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes aux quatre vents. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où se trouvait l’autre.

L’un était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge comme une vipère enragée, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourrissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent a le pouvoir d’engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. L’un, lui, il aurait voulu se trouver n’importe où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller accomplir la seule démarche qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus.

Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du démarreur et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’était davantage comme un automate qui ouvrait la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sautait à la gorge, contraste sauvage avec la froideur de l’habitacle climatisé, et les genoux lui fléchissaient. Le tunnel superbe formé par les arbres alignés de chaque côté de la rue manquait d’air. Lui, il étouffait. Il appuyait ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs devant ses yeux.

Il reprenait encore lentement ses forces dans cette période de sa vie, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait finalement eu raison de sa douce. Et de lui un peu. Elle avait toujours administré le ménage. Lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville lui réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accommoder, s’était-il dit, une fois de plus.

Il traversait le long tunnel désert, repérait la bonne adresse civique. Il regardait par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprenait l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il s’était rendu à la porte. Il tournait la bobinette qui faisait tinter une clochette mécanique d’un autre âge. L’autre l’attendait déjà. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à table. Chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles.

L’un maintenant jeune veuf, l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui. Il vivait maintenant seul à nouveau. Sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, on devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté de ses délires éthyliques voir s’il s’y trouvait encore quelqu’espoir pour lui.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. Ils ont sifflé quelques bières, quelques-unes levées à la christ de vie. Puis celle de trop, inévitable comme toujours. L’alcool métamorphosait l’autre, le crâne nu prenait une belle coloration rosée et le front lui perlait à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long d’un appendice nasal impressionnant et luisant de sébum. La bouche s’était alourdie, les commissures empâtées d’une blanche mousse, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours.

Affrontant ses démons, à genoux sur sa gêne et tout nu dans sa honte, il déballait son pénible imbroglio et en appelait à leur vieille amitié encore une fois. Il savait d’instinct que la situation embarrassait l’autre autant que lui. Le ton s’aggravait, une triste violence s’emparait des mots, des reproches amers. Au bout d’un moment, l’autre avait sorti sa ridicule sacoche de gars, en sortait en marmonnant un chéquier et s’était mis à griffonner, les yeux exorbités, excédé, le souffle court. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour l’un pesait le poids d’une maison, il lui beuglait postillonnant:

Tiens, je t’en donne rien que la moitié. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, on dirait que tu viens toujours me voir juste pour ça, tu ne me rembourseras jamais, prends ça pis crisse ton camp.

L’un avait ramassé le chèque puis était reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait comme achevé. Tué. L’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux de mes frères n’avaient droit à ce sobriquet. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte.

J’avais tout appris d’elle à force de questionner la famille. J’avais appris l’indignation avec Olivette. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui avais nourri les chats de dehors quand ma maison était déjà pleine en-dedans, qui avais hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle. J’avais besoin d’elle.

On s’était retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’avais ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous. Moi qui me croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Elle me dictait à voix basse toutes ses indignations que je faisais miennes aussitôt. Elle était de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle portait toute la compassion du monde en elle et j’étais fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri. Elle me tenait la main lorsque d’aventure mes pieds foulaient le sol du côté sombre des choses. Ne vous méprenez pas, elle était bien là. Comme une bête fabuleuse, tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. La plupart du temps elle triait ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regardait ses vieux cossins, se parlait tout seul, chantonnait des vieux airs que ma mère avait chantés jadis, elle s’occupait très bien elle-même. Ou elle jouait aux cartes avec quelques amitiés perdues ou les vieilles amours mortes qui squattent toujours des racoins de mon coeur.

L’un avait longuement déambulé dans la chaleur torride de cette maudite soirée d’été cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre. Une autre moitié de la somme restait à trouver et cela pesait bien huit tonnes sur ses épaules. Huit tonnes ou le poids d’une maison perdue. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un pousse-pousse couinant de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux.

– Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!, lui dit-elle.

– Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui? Qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans la pile de billets? La dette avait-elle été remboursée? Les amis s’étaient-ils retrouvés?

– Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça surit, ça caille, ça finit par sentir la mort. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, ou ça ne l’a jamais été. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.

Mais Olivette rongeait son frein solide. – Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ, ça ne se fait pas des affaires de même.  Elle était déchaînée.

Vues les circonstances particulières il avait quelque peu renié ses propres règles. – OK, d’abord, tu veux une fin? Une belle fin comme dans les vues? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dans son sac, de rattacher le sac et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.

Un gros “YES”, répondit-elle le sourire large qui lui remontait jusqu’aux oreilles. – Promis juré craché !, dit-elle et elle faillit lui cracher sur le pied.

“ Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, bien debout les orteils dans le fric éparpillé.”

Un long et malaisant silence avait figé la scène pour un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipitamment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: – Fuck, tasse-toé, le cash s’en va partout! En le contournant, l’autre s’était mis à chasser désespérément les dollars volants comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie déjantée digne de Béjart. L’un s’enfuyait dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas:

– T’es qui toé, c’est quoi tout ce cash-là, d’où ça sort? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?

Lui s’était immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face, l’autre l’avait déjà proclamé haut et fort. Il regardait l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui avait simplement répondu:

– Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé ce beau fric-là!

Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe, des beaux souliers à talons hauts qu’on rigole un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats Black Magic en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les poubelles de restaurant. Offre lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir.

Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis crisse ton camp.

– Tu parles d’une fin plate, t’es tellement chien quand tu veux. T’es rien qu’un ci pis un ça, toé.

Olivette bougonnait comme jamais en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile de souvenirs pénibles comme promis.

“Ben bon pour toé, Olivette.”

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

À Olivette, pour le bonheur de te voir vivre encore.

 

 

 

La chambre d’amis

Quand le temps ne veut plus dire grand-chose. L’heure à laquelle on se lève, on se couche, ce qui se passe entre les deux. Les rêveries réconfortantes qui nous ramènent à une enfance lumineuse, un élancement douloureux dans les jambes qui nous ramène à cet âge certain qui nous afflige, tout ce qui s’est passé entre les deux instants. La singulière puissance du confinement et de l’oisiveté soudaine qui effacent lentement le besoin impérieux qu’on éprouvait encore hier à faire ce qu’il y avait à faire, ce qu’on croyait bon et essentiel de faire et toute cette sorte de choses.

Du fond de son fauteuil favori, il examinait minutieusement la liste de ses contacts, il se rappelait avoir encore essayé il n’y avait pas si longtemps. Une perche tendue dans l’infini interneto-galactique. Il s’écoulait maintenant des jours, des semaines avant que le petit témoin n’apparaisse. Puis il s’était fait une raison. Le petit témoin qui disait qu’un ami avait bien lu son message ne s’allumait plus. Jamais. On ne le lisait plus. L’appareil remis sur le chevet avec dépit, décevante chose, tuante. Déjà lourd, le temps semblait se pétrifier, puis s’égrener, et partir en couilles dans un courant d’air, les bons amis comme le reste.

Une dernière pensée pour eux, lentement endormie dans le dortoir à souvenirs.

La télé avait récupéré sa nature originelle, un électroménager comme tant d’autres. Pas davantage captivante que d’observer une brassée de couleurs tourbillonner dans la sécheuse. Comme esclave d’une fascination hypnotique, il avait rattrapé le retard de sept ou huit épisodes du Mystère d’Oak Island. Une télé-série où deux frères américains obsédés s’acharnent à retrouver un trésor inestimable sur un ilet au large de la Nouvelle-Écosse. Huit ou dix hommes attablés dans leur cabane de chantier concluent la saison en s’échangeant tour à tour et fascinés un fragment d’os humain gros comme un trente sous, un bout de bois pourri qu’ils se portaient au nez tour à tour comme pour le jauger savamment à l’odeur et une pièce espagnole du 8ème siècle qu’ils ont récupérés à 45 mètres de profondeur à travers trente tonnes de terre remontée à la surface du fond d’un puits creusé avec une foreuse d’un mètre, toute cette terre tamisée à la main. Plein d’hommes embauchés, des vieux shnouks pittoresques qui ont déjà flairé l’odeur de l’or pour faire plus épique, des tribillions de tonnes de machinerie lourde, des millions et des millions de dollars US gaspillés, une île jadis bucolique ravagée et éventrée, huit heures rivé à l’écran pour en arriver là. Un bout d’os, un bout de bois pourri et un vieil écu espagnol.

La télécommande était partie rejoindre le cellulaire sur le chevet.

Il avait longuement jonglé aux innombrables façons de prendre tout son temps, de perdre tout son temps. Un recoin rebelle de son esprit semblait encore occupé à faire un inventaire des choses utiles auxquelles il pourrait s’activer utilement. La vieille nature est forte. Une chose devant précéder l’autre dans le bon ordre, pas facile avec les contraintes, l’impossibilité de sortir courir les quincailleries. Plus facile de trouver des excuses et des défaites. Tout foirait dans le cul-de-sac de ses prérogatives maladives. Tout semblait se dérober à l’analyse, au gros bon sens qu’il tentait sans grand succès de réanimer enlisé dans sa belle béatitude.

Toujours un bon plan que de ressentir un besoin criant dans ces circonstances-là. Une marche à la cuisine, une tisane bien chaude, une tranche de pain aux bananes maison. Bien éphémère interlude, l’assiette et la fourchette trop vite parties accompagner la télécommande et le cellulaire sur le chevet des choses faites et bien finies. Rechute émotive et ridicule vers la messagerie, pas davantage de petit témoin de message lu. Le virus, le désastre, le temps qui court et qui gazéifie les vieux amis et les emporte en l’air lointain, les pousse au loin vers le pays des petits bébés pas baptisés.

Une subite envie de s’y remettre lui chatouillait le derrière des rotules, sensation des plus inconfortables impossible à aller grattouiller. Des images de plans prenaient forme timidement dans son esprit pour s’évanouir aussitôt dans un beau flou artistique. Une lubie de perfection expédiait les projets les plus simples du revers de la main et le ramenait à sa béatitude. La vulnérabilité veillait pas tellement loin, toujours. Évidemment l’idée de flirter avec le délire semblait avoir conservé son éternelle et potentielle place comme saveur du jour, un instant dépressif icitte et là. Prescription du docteur Bum, un autre voyage à la cuisine. Une pleine bolée de raisins frais bien rincés, quelques biscuits aux carottes. Lorsqu’il aurait récupéré le plein droit de sortir de là, il ne passerait plus dans la porte, c’est certain.

La douce attablée et hypnotisée par la lumière de son téléphone intelligent finissait son ixième café. L’ultime café, la cafetière était vide, une odeur rance de collé au fond le confirmait. Il retournait à la cuisine fermer l’électro-ménager coupable. Son génie avait encore des soubresauts de vie insoupçonnée.

– Viens donc t’asseoir avec moi deux minutes, dit-elle, en laissant tomber le cellulaire.

Faut-il qu’ils s’aiment pas rien qu’un peu tous ces vieux couples qui se sont retrouvés confinés de force. Le moindre tic ou petit toc de l’un ou de l’autre peuvent prendre les allures d’un supplice insupportable. Le moindre mot mal choisi, l’injure suprême. L’isolement comme une grosse loupe sur toutes les petites bibittes de tout un chacun et qui peut tout enflammer d’une seule claque pyromaniaque. Une innocente invitation à venir s’asseoir peut s’avérer dans un tel cas un traquenard sans nom.

– On devrait vider le garde-robe de la grande chambre, dit la douce.

Ça y était. Le sort le frappait sournoisement. Elle avait tiré un plan diabolique, c’est sûr. Ce cagibi renfermait des vêtements d’une autre époque que personne n’avait portés depuis la disparition de l’ami Jean-Paul qui lui avait donné toutes ces fringues, des boîtes et des boîtes de la vieille lubie de la douce, des choses associées à Winnie the Pooh qu’elle avait jadis collectionnées en groupie boulimique finie, des boîtes de médailles et de trophées sportifs que les enfants n’avaient jamais voulu récupérer (autant encombrer le paternel), d’autres cartons qui avaient survécu à trois déménagements sans être ouverts et qui renfermaient dieu sait quoi, partout des traces évidentes que le lieu avait servi de refuge tranquille aux souris entre leurs courses vers la gamelle de la chatte maintenant trop vieille pour les attraper toutes. Ces corvées domestiques et ces fouilles archéologiques dans les choses du passé semblaient avoir quelque chose de si sympathiquement emballants pour elle. Lui, quelque chose lui échappait la-dedans. Encore et toujours. La nostalgie des vieux jours était de retour en force sur la planète confinée. Photos d’enfance comme des chaînes de lettre sur les internettes, on refaisait les recettes de nos mères, le goût de se remettre à faire soi-même son pain, de s’ennuyer de la famille, des câlins sociaux et toute cette sorte de choses. Dans le fin fond, au lieu de paranoïer sur ses intentions, il devait tenter de collaborer, y trouver une sorte de joie. Qui sait, de retrouver des textes adolescents de son cru, des photos de famille, de frères qu’il jurait avoir eus, des images des temps heureux, des petites choses qui ont le don de faire revenir aux narines le parfum des gens, des vieux amours, le sourire des bons amis du bon vieux temps qui se sont éteints dans les méandres de l’oubli. Une dernière chose, pour finir de se rassurer :

– Pourquoi tu veux vider ce garde-robe-là, ici, maintenant, là, là? osait-il demander.

Parce qu’on va pouvoir ensuite déménager dans ce garde-robe tout ce qui est dans l’arrière-cuisine mais qui n’a pas d’affaire là. On pourra sortir tout ce qui traîne dans la bibliothèque qui trouverait davantage sa place dans l’arrière-cuisine libérée. On pourra trier ton énorme pile de boîtes de livres, brûler ce qui est sans valeur, aller porter à Jonathan le libraire ceux qui pourraient encore faire le bonheur de quelqu’un et classer les autres dans la bibliothèque fraîchement libérée. Le lit de la grande chambre partira pour le bureau après l’avoir démonté parce qu’il ne passe pas dans la porte, toutes les bébelles qui traînent dans la dînette qu’on aura triées et bien nettoyées s’en iront dans la grande chambre où on aménagera une salle de jeux pour les petits-enfants. On pourra aller porter toutes les guenilles dans les bulles de charité et vider ton ancien bureau de tous les pots de conserves que je garde là qui trouveront leur place là où ça leur convient dans l’arrière-cuisine. Le bureau libéré, on pourra réparer les trous laissés là par le démantèlement de tes étagères de bureau, tout repeindre et en faire une chambre d’amis avec le lit de la grande chambre qu’on aura remonté.

Ensuite, après le dîner, on trouvera bien quelque chose d’autre pour s’occuper.

Tout d’un coup, le menton pendant, bang! Sa béatitude lui claquait la porte dessus en vraie sauvage. Peut-être qu’une fois que son cerveau aurait absorbé l’ensemble du cahier de charges surhumain il resterait plus que jamais seul avec lui-même, profondément déçu de sa propre faiblesse, son innocence à tomber dans un piège à cons aussi évident, juste vider un garde-robe mon cul. Pourquoi n’avait-il donc pas fait la sourde oreille, prétexté ad libidum une activité hypothétique quelconque mais prioritaire, poursuivi sa route vers sa chaise préférée avec sa pleine bolée de raisins bien frais bien égouttés et ses biscuits aux carottes, s’évader de cette fatalité qui venait de le frapper de plein fouet.

La lassitude extrême d’un mononucléosé qui s’emparait de lui était aussi ravageuse que la bête fabuleuse en lui qu’il n’avait jamais arrêté de traquer tout en la fuyant désespérément.

On était bel et bien encore samedi. Il n’était même pas encore dix heures du matin. Les mots ne lui venaient plus avec toute l’aisance des beaux jours dans sa cervelle sonnée raide. Une démission du génie. Sourcils froncés, elle le fixait droit dans les yeux cherchant d’un regard coupant et inquisiteur une certaine forme de vie ou une autre dans le fond de son regard soudain semblable à celui de la truite morte.

Une chambre d’amis?

La paix contre une chambre d’amis?

J’en ai même pu d’amis.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Bonbons noirs et sombres vilains

Merde au cul, les parfaits. Quand j’étais tout petit enfant j’étais convaincu qu’il n’existait que deux sortes de monde dans le monde. Ceux qui aimaient les bonbons noirs et ceux qui n’aimaient pas les bonbons noirs. Les bons se trouvaient du côté de ceux qui les aimaient, ceux qui n’avaient pas peur de se noircir les dents. Moi j’aimais bien le goût de l’anis et de la réglisse noire et je m’accommodais sans façon de leur fâcheuse manie de me noircir la gueule. De l’autre bord les frileux, les abstentionnistes de l’anis, tous m’apparaissaient suspects. Des êtres louches qui faisaient passer leurs propres plaisirs gustatifs loin derrière la blancheur de leur beau sourire Pepsodent. Du monde parfait, sans caries. Merde au cul, les parfaits. Les parfaits marchent les fesses bien serrées, le dos bien droit, le menton haut et le regard de faucon vers l’horizon. Vous me faites rire, rire et pitié à la fois.

Les beaux petits yeux un tantinet endormis dans de douces rêveries ou perdus dans quelque bonheur d’occasion, les corps valsant nonchalamment dans l’espace-temps, non, je ne parle pas de vous.

 

To be or not to be
To free or not to free
To crawl or not to crawl
Fuck all those perfect people!

To sleep or not to sleep
To creep or not to creep
And some can’t remember, what others recall
Fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No, I’m not talking about you!

 

Les parfaits n’ont jamais une coche qui retrousse, jamais de rosette dans les cheveux, aucune trace d’acné au visage, la barbe toujours faite. Les parfaits ne sont jamais en retard, quand les parfaits pètent, ça ne sent rien. Quand ils chient non plus. Aucun son dans la défécation. Il ne faut toujours qu’un seul parfait pour changer une ampoule. Ils ne paient jamais une facture en retard, ils ont toujours un en-cas prêt pour tous les cas. Les parfaits n’ont jamais d’idée croche, toutes les dents bien droites. Jamais d’idée noire, les dents bien blanches. Merde au cul, les parfaits. Laissez du papier-cul pour les autres.

Les éternels poètes brouillons et tous les habiles manieurs de pinceaux, crayons et violons, non, je ne parle pas de vous.

 

To stand or not to stand
To plan or not to plan
To store or not to store
Fuck all those perfect people!

To drink or not to drink
To think or not to think
Some choose to dismember, you’re rising your thoughts
And fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No I, I’m talking about you!

 

Le virus n’emportera pas tous les parfaits pas davantage que leur bêtise d’ailleurs. Ni les autres, les mangeux de bonbons noirs, il en restera toujours icitte et là. Tous les blogueurs de ce monde en sont actuellement à écrire des carnets de confinement au lieu de profiter du confinement pour creuser plus profondément dans l’inspiration. C’est à bailler d’exaspération. Les parfaits ne lisent pas les blogues ou très peu et s’en brossent le nombril du mépris de la littérature en papier ou numérique et toute cette sorte de choses. Ils ne sont plus qu’âmes en peine, zombifiés par le covid-19. Ils peinent à se trouver une vie dans le confinement, rompus qu’ils étaient de vivre dans l’apparence de vivre. Au lieu de vous cacher de la mort sous une montagne de papier-cul, profitez-en pour vous trouver une vie digne de ce nom pendant qu’il en reste sur les tablettes. Et laissez-en pour les autres aussi.

 

To sing or not to sing
To swing or not to swing
(Hell) He fills up the silence like a choke on the wall
Fuck all those perfect people!

To pray or not to pray
To sway or not to sway
Jesus died for something – or nothing at all.
Fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No I, I’m talking about you! *

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

*Fuck all those perfect people, Chip Taylor & The New Ukrainians

Chip Taylor, né le 21 mars 1940 à Yonkers dans l’état de New York aux États-Unis, est le nom de scène de l’auteur-compositeur américain James Wesley Voight, notamment connu pour le morceau Wild Thing. Ses frères sont l’acteur Jon Voight et le géologue Barry Voight. Il est l’oncle de l’actrice Angelina Jolie et de l’acteur James Haven.

Chronique douleur

(Pour de meilleurs résultats, n’espérez pas de résultats.)

Suggestions pour soulager les attaques du sciatique et toute cette sorte de douleurs insupportables

  • Narcotiques. Utilisez la dose indiquée par le fabricant pour une blessure sévère, telle que prescrite par un médecin qui sait ce que c’est la vraie douleur et qui est prêt à vous prescrire un dosage tout à fait efficace. (On jase, là, ceci ne se produira jamais)
  • Un flacon complet d’Advil Extra-Fort. Retirez la petite ouate, refermez le contenant et remuez vigoureusement tout près de votre oreille jusqu’à ce que le son vous devienne tellement insupportable que vous oublierez votre douleur pour un bref instant. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez.
  • Lidocaïne en patches. Collez-en une directement sur votre front, là où elle sera aussi inutile que lorsqu’appliquée en tout autre endroit incluant directement sur le (les) site(s) douloureux mais soulevant la risée de tout un chacun lorsque vous déambulerez atriqué ainsi provoquant la gêne ou une honte sans nom susceptible de vous distraire des douleurs dans vos membres inférieurs.
  • Gel Voltaren. Appliquez directement sur un dinosaure en caoutchouc mou de votre petit-fils, préférablement un gentil stégosaure souriant, de façon telle que le gel semblera soulager au moins la pauvre bête.
  • Le Tiger Balm. Utilisant une de ces petites cuillères de collection héritée d’une lointaine tante, mangez tout le contenu d’un pot de Tiger Balm et le pompage d’estomac urgent et nécessaire administré sous anesthésie générale vous procurera des heures d’inconscience tout à fait indolore.
  • Onguent d’Arnica. Tout à fait inutile lorsqu’appliqué à soi-même. MAIS appliquez généreusement sur le bras d’une personne devant vous en ligne à la pharmacie, choisissez un type costaud et marabout qui vous frappera spontanément et agressivement au visage ce qui vous distraira de toute autre douleur vive.
  • La physiothérapie. Abandonnez-vous momentanément sur la table du physio et laissez monter la rage en vous à l’idée qu’il faille croire que les étirements avec les jambes prises dans des élastiques réduiront l’inflammation des fesses/cuisses/mollets/pieds. Lorsqu’un geyser de douleurs horribles giclera dans vos pauvres membres inférieurs coincés dans les élastiques, canalisez votre rage en les précipitant prestement sur le physio assis tranquille sur son tabouret près de vous, visez la tête si possible. L’arrestation et la violence policière vous distrairont de la douleur pour un moment.
  • Le régime alimentaire anti-inflammatoire. Cessez immédiatement toute ingestion de sucre, de chocolat, de pain, de desserts, d’alcool et de caféine. Après une séquence significative de cette diète, constatez toute l’insignifiance de l’existence sans ces apports alimentaires essentiels, l’état dépressif induit et les pensées sombres ci-associées diminueront de façon significative la conscience des rages de douleur lancinante dans vos membres inférieurs.
  • Groupes de soutien. Assistez-y assidument jusqu’à en venir à ébaucher des plans d’évasion de toutes ces lectures mielleuses, ces conversations insipides et ces séances de câlins spontanés et interminables. Passez à l’acte en vous précipitant vers l’ascenseur ou préférablement l’escalier le plus proche et fuyez dans les rues comme si le diable vous poursuivait. Une soudaine production d’endorphines s’occupera momentanément de la douleur aux membres inférieurs.
  • CD de relaxation. À mesure qu’une voix chaude et suave vous instruira sur la voie à suivre pour abandonner toutes vos tensions sur un fond de petite musique plate, construisez en vous le fantasme de retracer la personne derrière la voix insupportable et de l’étouffer en lui appliquant plusieurs couches de patches de lidocaïne sur le nez et la bouche en la tenant bien immobilisée en vous assoyant à cheval sur son torse agité. La planification et la mise en application d’un plan homicidaire est un anti-inflammatoire 100% naturel.
  • Le ballon d’exercice. Trouvez un endroit propice à la bonne concentration et aux exercices, préférablement au grand air comme le toit d’un immeuble de 40 étages ou davantage. Serrez le ballon entre les deux membres inférieurs et sautez sur place un moment en tournant sur vous-même jusqu’à étourdissement complet et chute éventuelle vers votre perte 40 étages plus bas. Fin de toute douleur garantie.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

Sur le même sujet:

https://leretourduflyingbum.com/2018/05/16/amphigouri-dune-nuit-dete/

 

Le temps qu’on aura eu

Timénés est tout à côté, avec sa terrasse. Je ne connais pas de plus vif plaisir (à part un hypothétique week-end avec Rita Hayworth) que celui qu’on trouve à s’asseoir à la terrasse d’un café pour siroter un verre de vin vers 2 heures de n’importe quel après-midi d’été. Je dis deux heures pour être sûr du soleil et des filles. On s’assoit et on regarde, c’est l’unique règle. On regarde passer les filles. On regarde et on boit du vin. Le temps passe. La lumière du jour se dégrade. Les phares des voitures deviennent plus rutilants. On dirait des pépites dans la nuit. Tant mieux, cette tristesse dans l’air fait très chic avec le vin.

-Dany Laferrière

 

J’avais couché les garçons après la routine du soir et le sommeil n’avait pas tardé à venir les chercher après une longue journée de baignade au lac, des courses folles en trottinettes et d’interminables tiraillages espiègles à tout propos. Ma douce paisiblement installée sur la grande véranda sirotait le café du soir avec sa mère éveuvée qui nous suivait partout en vacances. Revues à potins, mots cachés, romans à l’eau de rose et toute cette sorte de choses éparpillées ici et là à portée de main servaient à meubler leurs malaisants silences mère-fille. Le chalet loué pour l’été dominait le sommet d’une grande côte qui offrait une vue imprenable sur le lac qui n’était plus à cette heure-là qu’un drap de soie frissonnante qui suçait désespérément les derniers rais du jour. Dans la vraie vie nous habitions la terre promise des bobos, le plateau Mont-Royal, qui à cette époque ressemblait encore davantage au vieux quartier ouvrier de Montréal qu’il était vraiment. Déjà la gentrification s’installait sournoisement et faisait dire à mon défunt beau-père que bientôt on n’y retrouverait plus que des artistes et des homosexuels, dieu ait son âme, vieil innocent. Rolland, avec deux ailes, insistait-il.

Au rez-de-chaussée dans le décor charmant d’une maison d’été vivait un jeune père de famille bien assumé, sérieux et travaillant malgré ses airs de hippie comme disait Rolland avec une espèce de mépris mal caché. Il croyait ses filles miséreuses, voyait la misère partout, la sienne, enfant de Saint-Henri en fond de trame éternel. J’étais un graphiste à salaire dans une grande entreprise d’emballages et pathétique joueur de basson à ses heures, père à temps plein la plupart du temps.

Un escalier bancal de bois brut descendait jusqu’à mon autre vie. Là où personne d’autre que moi ne venait. Un sous-sol de béton d’une hauteur tout de même confortable, complètement vide, avec deux fenêtres de bonnes dimensions pour des fenêtres de sous-sol et qui permettaient de voir le lac au loin par-dessous la véranda si on grimpait sur nos pointes; une odeur de béton, de poussière et d’humidité mélangées. Dans cet espace gris et frais vivait nuitamment une des nombreuses autres projections de moi qui se sont succédé dans ma vie sans suite logique apparente. Le soir venu je descendais l’escalier bancal et je ne remontais qu’aux petites heures rejoindre la chaleur de ma belle au bois dormant. Murs de bois creux, mobilier grinçant, belle-mère, promiscuité et toute cette sorte de choses faisaient obstacle à quelqu’autre joie nocturne pour moi et ma douce, intraitable toujours. Entre les deux, Docteur Jekyll le bon père devenait un genre de Mister Hyde armé de pinceaux, jouant à l’artiste que j’avais longtemps rêvé d’être. Tout l’été, les toiles s’y sont colorées devant mes yeux avec fébrilité, certitude, exactitude. Puis étendues tout le tour de la fondation, les toiles étaient mises à sécher dans un ordre que je pouvais passer des heures à redisposer maladivement. Comme si toutes ces toiles devenaient chacune une simple forme d’un tout encore plus grand. Ce soir-là ne faisait pas exception à la règle. Cahier de croquis sous le bras, provision de clopes, de bière, quelques grignotines, j’embrassais ma douce, je descendais m’installer pour quelques heures de pure joie. Je déposais les choses. J’allumais une à une toutes les lampes de fortune dépareillées que j’avais fixées aux poutres du plafond. Je m’assoyais quelques minutes sans bouger le temps d’apprécier le silence, donner la chance à mes yeux d’accueillir l’éclairage nouveau, d’intégrer ma conscience de circonstance (personnalité de service?) et d’attendre un peu que le reste de l’univers s’en aille s’évanouir au pays des petits bébés pas baptisés. Puis, j’enfilais le tablier, je préparais les couleurs avec zèle, finissais le séchage des pinceaux qui avaient baigné depuis la veille, j’enfonçais une cassette au hasard dans la craque du boum-box, j’appuyais sur le bouton et, pas trop fort pour réveiller les petits, la musique en vieille complice s’en venait veiller en bas avec moi.

 

Come gather ’round, people
Wherever you roam
And admit that the waters
Around you have grown
And accept it that soon
You’ll be drenched to the bone
If your time to you is worth savin’
And you better start swimmin’
Or you’ll sink like a stone
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Dès la première mesure, mes pensées sont tout de suite allées vers lui. Un soir au Café Timénés, dans une grande discussion sur la musique qui était sa grande passion, nous nous étions entendus spontanément. The times they are a-changing était probablement la plus belle chanson folk américaine jamais écrite. À l’époque les critiques avaient presqu’unanimement déclamé que le texte était l’archétype du protest song, une vague qui finirait par passer comme tant d’autres. Nous croyions pourtant Daniel et moi qu’elle transcendait cette seule mouvance sociale. Nous étions d’accord pour la considérer davantage comme un texte universel, éternel, un hymne à l’omnipotence du temps qui fuit, à notre impuissance, notre triste obsolescence. Dans ses mots, il disait que c’était bien plus grand que ça, pas vrai que tu pouvais arrêter ça à c’t’heure. Cela nous avait rapprochés. Daniel avait ce don extrêmement rare. Suffisait de le prendre tel qu’il était et dès qu’on était devant lui, avec lui, pour un moment et avec une chaleur inexplicable il nous faisait ressentir une noblesse de sentiments peu commune, comme si on était son plus précieux ami au monde, le seul.

– ‘coute ça, tu vas voir, m’avait-il dit en sortant le vinyle de sa pochette et en l’essuyant minutieusement avec une brosse spéciale avant de le déposer sur la platine et d’y faire descendre l’aiguille à la manière d’un chirurgien zélé. Tous deux stoïques le cœur en-dessous des bras on avait écouté en silence la sublime version qu’en avait faite Nina Simone et qui me fait associer cette chanson à Daniel depuis ce soir-là. – On va ouvrir ton exposition avec ça mon Luc, tu vas voir le monde va chier à terre.

J’aimais parfois m’imaginer que Daniel était le Jokerman d’une autre chanson de Dylan. Le physique un peu ingrat peut-être, petite taille et légère scoliose, une démarche à la limite claudicante, petite veste sans manches sur un gaminet délavé à manches courtes, lunettes rondes sur le bout du nez, un drôle de petit panama cubain par-dessus tout ça. Tous deux semblant traverser un monde hanté par les tentations et les illusions s’acharnant à garder le pas, se ménager une longueur devant les semeurs de cauchemars acides. Rire des emmerdes. Non seulement pour la seule option de survivre mais encore celle d’étreindre un monde impitoyable avec une grimace de défi bien accrochée dans’face. Toutes ces substances, le milieu malsain qui venait avec. Ce petit bar qu’il tenait à bout de bras dans un racoin de quartier alors dominé par la mafia iranienne. Le risque assumé de détruire un corps ingrat pour mieux le soigner, j’ai toujours eu peur pour lui. Il n’était pas le Jokerman de Dylan finalement. Pas vraiment un personnage littéraire malgré toute sa singularité. Il était un homme tout à fait charmant, une personnalité beaucoup plus complexe qu’on aurait pu l’imaginer. ­– Le temps qu’on aura eu nous autres, ce sera ça… disait-il …la musique, elle, a-va toujours être là.

Come writers and critics
Who prophesize with your pen
And keep your eyes wide
The chance won’t come again
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin
And there’s no tellin’ who
That it’s namin’
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

De bien étranges choses. Comme tous ces mots de toutes ces chansons qui s’incrustent à jamais dans nos esprits. Je suis toujours capable de mettre des mots précis dans la bouche de gens bien particuliers qui sont passés dans ma vie le temps d’une chanson. Des gens qui ont eu l’heur d’allumer en moi une flamme vive, m’ont offert en contemplation jouissive l’un ou l’autre des mille-et-un visages de l’âme humaine. Du même souffle je cherche encore et toujours des réponses à des vieilles questions soulevées par des êtres qui ont été longtemps des compagnons de route appréciés. De grandes amitiés, des frères, des femmes, des amours, les passagères éternelles de mon cœur. Bien d’autres encore que j’ai dû me résigner à enterrer dans l’indifférence avec le temps, qui m’ont oublié eux aussi ou méprisé. Le temps qu’on aura eu, ce sera ça, finalement. Le temps des réponses aura été bien bref, peut-être est-ce mieux ainsi, va savoir.

L’automne était venu. J’avais décidé de garder le chalet encore un peu, peut-être même jusqu’à l’action de grâces. Ma belle-mère, petite fille de Saint-Henri peu instruite qui avait dû élever dans la misère ses petits frères, puis qui avait tenu des boulots de 5-10-15, avait développé une personnalité de secours bien à elle. Princesse de Rosemont, first lady des pompiers de l’est de Montréal. Pour elle, le chalet était une activité strictement estivale, elle ne trouvait aucun intérêt à venir s’y geler le cul l’automne en se faisant manger par les mouches et nous avait donc abandonné la place. Les garçons non plus n’y trouvaient plus toute la joie des plaisirs de l’été. Finie la baignade à toutes fins pratiques, la plage déserte, le lac évacué par tous les amis de fortune de la belle saison. L’école recommencée, la vraie routine de la vraie vie, les activités organisées, les copains de la rue Bordeaux. Les week-ends dans les Laurentides étaient dorénavant attendus avec beaucoup moins d’excitation.

Je m’étais engagé, les dates avaient été barrées au calendrier, le livret et les cartons imprimés, les communiqués envoyés. Daniel m’avait offert les murs du Timénés pour ma première exposition solo. Il avait monté avec un zèle de tous les instants la playlist de la soirée de vernissage, parlé au traiteur, sélectionné les vins. Il n’était plus question de reculer.

Je descendais à la cave de plus en plus tôt, j’en remontais de plus en plus tard, épuisé. De plus en plus troublé, désorienté à mesure que la date approchait. Un long été aux pinceaux pour à la fin constater que je n’avais pas trouvé dans la peinture le bon véhicule pour exulter à souhait. Me ramasser, comprendre; définir et libérer les émotions profondément enfouies en moi comme en tout un chacun. Toutes ces choses qui avaient besoin de sortir, prises en pain dans un estomac compressé, douloureux. Je peignais de la main et du cerveau, cérébral, loin du cœur, peu d’élans de l’âme ou du corps, beaucoup de tire-ligne maîtrisé à la manière d’un chirurgien, de théories chromatiques, cinétiques, plastiques. Des géométries invisibles ou criantes. Un graphiste qui peint. La mention spéciale en art actuel pour une première œuvre dans un grand salon provincial m’avait gonflé d’air chaud, une grosse balloune d’air chaud comme disent les chinois. Chaque nouvelle toile questionnait maintenant la précédente, le sentier prenait des fourches et des fourches, le nouvel alignement des toiles au pied des murs de la cave condamnait l’une, sublimait l’autre, le maniérisme menaçait. Tout devait reposer sur une raison (la raison?). La raison justement, comme un roman fou, se prît à s’inventer un autre chapitre, encore. Et le cœur de s’emmêler. Si j’avais su alors qu’écrire.

La lune d’automne chantait toujours. It’s a marvelous night for a moondance with the stars up above in your eyes. Oui mais ma belle danseuse ne dansait déjà plus. La sale trahison, la mutinerie se tramait déjà en sourdine dans les confins son corps. En silence, dans l’ignorance. Sournoise et implacable. Mon bel amour qui s’allumait jadis de ses plus belles tendresses sous le feu des grandes lunes d’automne cherchait tristement et partout les raisons de la tiédeur nouvelle de son cœur et de son corps, pleurait ses braises perdues. Je la cherchais partout sans jamais la trouver dans l’automne surréel et somptueux de Saint-Adolphe. Les mots nous manquaient. Nul ne sait ce qu’il ignore et les mots pour le dire ne viennent jamais. Ses yeux racontaient le reste à mon âme, directement, un conte à tirer des larmes aux pierres. Le cœur en miettes, je l’abandonnais à son malheur incompris et je descendais l’escalier bancal retrouver mon spleen dans un trou de béton submergé à ras bord par les bleus nocturnes divins d’une énorme lune d’automne.

Come little bit closer
Hear what I have to say
Just like our children sleepin’
We could dream this night away
But there’s a full moon risin’
Let’s go dancing in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night
Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon

-Neil Young, Harvest moon.

 

Le last-call s’en venait. J’avais attendu les deux heures du matin pour commencer à tout décrocher et transporter tout ce bazar dans l’auto. J’en étais à ma deuxième et dernière exposition solo, toujours au Timénés, presque la moitié des toiles vendues. Une sorte de succès dans les circonstances. C’était fait, emballé. Wrapped! comme disent les chinois. J’écoutais Daniel derrière son bar réciter ironiquement Les Quatre Engagements à un pilier de bar que l’alcool commençait à rendre quelque peu indigeste, des dogmes des Toltèques qu’il avait rapportés d’un long séjour en Amérique centrale : –Toujours être consciencieux à l’extrême dans le choix des mots, ne jamais prendre les choses personnellement, ne jamais tomber dans la présomption, toujours livrer le meilleur de soi-même. Puis fixant le volubile impertinent du regard: – Si ça t’arrive de prendre la mouche, ça va te sauver le cul de savoir ça. Sinon, frappe avant moi. Autrement t’auras pas de chance. Le tout sur un ton calme et pondéré en continuant machinalement de tourner un chiffon blanc dans une coupe déjà bien assez propre. Et il ne rigolait même pas. Il me disait avoir toujours un “morceau” bien caché pour les mauvais moments, comme si les iraniens s’essayaient encore d’installer un “représentant” dans son bar pour écouler leur sale poudre.

En tétant ma bière ce soir-là à l’approche de la fermeture, les plus sensés partis se coucher abandonnant la place aux étranges et aux âmes perdues, toutes les raisons floues qui m’avaient toujours fait craindre le pire pour lui prenaient maintenant un visage concret. Entre les fois où on se parlait très peu, on ne se parlait pas du tout. On ne s’appelait pas. On n’en était pas là. Les cellulaires n’existaient pas encore. Il était davantage l’ami de certains de mes bons amis, René, Linda et d’autres; Daniel n’existait pour moi que quand il se trouvait devant moi. Quand la proximité du moment, la magie de sa sincérité faisaient de moi pour un instant le seul ami qu’il avait sur la terre. L’amitié qu’on aura eu, ce sera ça. –Pas vrai que tu peux arrêter ça. C’est faite pas mal de même.

Je lui en devais une mais c’est lui qui avait insisté pour me remercier. Je l’ai attendu en grillant une cigarette sur l’avenue du Parc, une fesse sur ma Austin Marina, le temps qu’il finisse sa fermeture qu’il disait préférer faire seul, les portes barrées. Il est monté dans ma Austin, une drôle de petite sacoche de gars sous le bras, et m’a guidé jusque chez lui. Il m’a demandé de l’attendre en bas.

Après un temps, je commençais à penser qu’il m’avait oublié là, je somnolais lorsqu’il est réapparu. Il est remonté s’asseoir à côté de moi. Je voyais bien qu’il était allé à des places où moi je n’allais pas et il le savait, il respectait l’idée, pour ça que je devais attendre en bas. Des places tellement loin de moi. Des places qui font peur. Des places qui comptent des garots, des paradis fondus au briquet dans des cuillères chromées. Il m’avait tendu une dose de champignon en m’assurant que c’était du bon, du propre. Il m’a ensuite guidé par les ruelles jusque derrière un bar qui ouvrait toute la nuit en toute clandestinité pour les barmen, les serveuses et les serveurs, les musiciens, les danseuses et tout ce peuple de la nuit, buvettes sombres et enfumées où il avait ses entrées. J’ai pris quelques bières avec lui, sur son bras, il insistait. Sur le chemin du retour, il avait viré sa capine et m’avait tout simplement dit au milieu de nulle part:

– Débarque-moé icitte.

Je savais que sa hardiesse l’emportait encore vers une noirceur que je comprenais mal. C’était la dernière fois que je l’ai vu. Il allait claudiquant en relevant ses culottes d’une seule main à toutes les trois-quatres enjambées. Je savais qu’il filait vers un autre after-hour peut-être encore plus glauque que l’autre. Là où il aimait aller se fondre à travers toutes ces créatures de la nuit. J’avais toujours peur pour lui.

 

The line it is drawn
The curse it is cast
The slow one now
Will later be fast
As the present now
Will later be past
The order is rapidly fadin’
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changin’

-Bob Dylan

 

Tant de choses virent d’un bord ou de l’autre avec le temps. J’ai fini par me désintéresser lentement de la peinture, sa pratique à tout le moins, je n’ai entendu personne s’en plaindre à ce jour. L’idée d’aller chercher ailleurs ma façon propre d’exulter, d’émietter le pain des émois resté pris dans mon ventre.

L’année suivante, la famille a quitté le plateau pour s’installer plus à l’est dans un grand duplex avec ma chère belle-mère qui finit par y rendre l’âme après une brève mais cruelle maladie. Dieu ait son âme. Dans les saisons qui ont suivi, nos deux petits garçons n’en finissaient plus de grandir et jamais plus ma belle danseuse n’a brûlé les planchers de danse comme aux beaux soirs d’autrefois, les étoiles avaient déserté ses yeux. Nos tristes amours éraillées depuis des lunes, on lui diagnostiqua une sévère forme de sclérose en plaques qui la détruisit totalement avant que nos garçons n’aient eu le temps de devenir des hommes.

Mais les petits garçons sont espiègles et tenaces. Ils finissent toujours par devenir des hommes et un jour ils préparent eux aussi les grands bagages. Ils emmènent à leur tour leur petite descendance excitée et fébrile dans les chalets d’été. Avec leurs amours, les passagères éternelles de leur cœur. Leur vieux père parfois.

Le temps qu’on aura eu, ce sera ça.

 

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command
Your old road is rapidly agin’
Please get out of the new one
If you can’t lend your hand
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

Finalement, j’ai eu peur pour rien. La musique, elle, a-sera toujours là. Salut, Daniel!

https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/5195/monsieur-daniel-accro-aux-vinyles

 

 

 

 

 

 

 

 

Une balle dans le dos

On racontait au petit Albert Plouffe que son père avait été un joueur de baseball dans une obscure ligue de la côte est américaine. C’est pour cela qu’il était rarement à la maison. En réalité, le père d’Albert était un petit mafieux de peu d’envergure et lorsqu’il fut abattu d’une balle dans le dos, sa mère lui avait simplement dit que le pauvre homme s’était suicidé. D’une balle dans le dos.

Première manche :

Albert savait très bien qu’il n’irait jamais bien loin dans le baseball avec un nom pareil. Albert Plouffe. Il se faisait donc appeler Burt, comme Burt Reynolds, fais-moi peur shérif.  Burt rêvait de ce moment depuis sa tendre enfance. Toute sa vie ne tenait qu’à son rêve. Un rêve ambitieux pour un petit québécois francophone, orphelin qui plus est.

Il y était maintenant, après des tribizillions d’heures de pratique, dehors l’été dans les mouches, en gymnase l’hiver, des parties jouées sous le soleil brûlant, sous le vent cinglant, des camps d’entraînement, des écoles spécialisées, des sacrifices sans nom, des muscles endoloris, des os brisés. Un joueur régulier blessé au jeu lui avait valu de monter dans le grand club, sa première présence au bâton dans les séries mondiales enfin! Il était plus que prêt, il connaissait chaque lancer de son adversaire par cœur, avait tout étudié, mémorisé, toutes ses balles, ses tactiques, comme une chanson à son oreille, une douce musique.

Deuxième manche :

Score nul, deux retraits, trois hommes sur les coussins, si cette balle était frappée, cela pourrait bien être la balle de sa vie. Première sensation, une bête féroce et bien équipée côté dentition venait de le mordre sournoisement dans le bas du dos. Il n’avait eu que le temps d’exécuter une rotation rapide du bassin en légitime défense. Il tentait de se tordre le cou suffisamment pour voir là où dans son dos la balle l’avait frappé. En se retournant, il avait aperçu l’arbitre maniéré qui lui indiquait le chemin du premier coussin d’un grand geste qui ressemblait à celui de son père qui jadis l’envoyait réfléchir au petit coin. La foule n’avait guère applaudi, Burt était dans le camp visiteurs. Il se disait qu’il aurait bien d’autres chances de s’essayer sur la redoutable balle rapide du lanceur. Marcher gratis au premier coussin c’était quand même bon pour lui, utile dans le calcul de sa moyenne au bâton. Les buts déjà bien pleins, le coureur au troisième avait donc ramené un point au marbre avec lui. Ce point qui s’avéra être le point victorieux. Son point produit à lui, se disait Burt, lui et son dos souffrant.

Troisième manche :

Il ne l’avait appris que le printemps suivant, comme tout le monde, au bulletin télévisé. Le jeu avait été arrangé par des preneurs aux livres mafieux acoquinés à quelques joueurs avides et sans scrupules. Son équipe n’avait pas vraiment remporté les séries mondiales, on leur avait donné en cadeau. En lui servant une balle dans le dos, à lui.

Burt ne savait pas par quel bout absorber l’information après avoir ressenti les grands frissons de la victoire. Tous les joueurs de son équipe l’avaient soulevé dans les airs et longuement exhibé à une foule littéralement emportée par la joie. La cuite qui s’ensuivit dura des jours et des jours. Les filles de son bled natal s’étaient jetées à ses pieds, et pas que les moches. Comment serait-ce possible de dé-ressentir, effacer de son esprit ces sensations enivrantes, d’admettre l’inadmissible?

Quatrième manche :

La saison qui suivit, Burt avait accumulé les contre-performances. On l’avait retourné dans les mineures pour un temps, ensuite dans une ligue AA sur la côte ouest, puis plus rien. Il ne se présenterait plus jamais au bâton en séries mondiales. Il ne connaîtrait jamais plus la sensation que procure le statut de jouer avec les meilleurs, d’être le meilleur joueur au monde.

Cinquième manche :

Burt était rentré à St-Henri, le seul endroit au monde qui voulait un peu dire maison pour lui. Il avait ouvert un petit magasin d’articles sportifs. Il y vendait des gants de baseball à des ribambelles de petits garçons avec des flammèches dans les yeux, la carte de baseball de sa seule saison en séries mondiales laminée au comptoir.

– C’est tu vous ça, monsieur? demandaient les petits garçons.  Il leur disait oui, oui c’est bien moi. – Vous êtes allés aux séries mondiales pour vrai?  Il leur disait oui, oui, j’y suis allé pour de vrai.

– Avez-vous gagné?

Il leur disait non.

Sixième manche :

Burt avait toujours la pince à cravate. La stupide pince à cravate. Il avait été tellement excité de la tenir dans sa main à l’époque. Il l’avait portée une fois au mariage d’un ami et l’avait ensuite laissée traîner négligemment sur le manteau de la cheminée. Maintenant, ce sont des bagues qu’on offre aux vainqueurs. C’est une bonne chose pensait Burt. Une bague, ça se porte bien tous les jours. Pas qu’il la porterait, lui. Il en avait presque honte. Il avait finalement eu la trouille que le commissaire du baseball majeur ne leur demande de retourner les épingles à cravate, il avait déposé la sienne dans un coffret de sûreté, paniqué.

Pause sixième.

All I need is just one chance
I could hit a home run
There isn’t anyone else like me
Maybe I’ll go down in history
And it’s root, root, root
For the home team
Here comes fortune and fame
‘Cause I know
That
I’ll be the star
At the old
Ball
Game

 

Septième manche :

Ce qui ravivait ses meilleurs souvenirs hormis la pince à cravate, des insupportables douleurs chroniques au dos qu’il traînait depuis cette fameuse série mondiale et qui avaient probablement gâché son jeu, sa carrière. La douleur s’amplifiait d’année en année. Comme une douleur articulaire vive et brûlante qu’il éprouvait par-dessus celles d’avoir monté et descendu sur ses genoux au moins 100,000 fois dans sa courte carrière de receveur. La douleur logeait exactement là où la balle l’avait frappé. La douleur le suivait partout comme si des fantômes sadiques s’amusaient à lui tirer des balles dans le dos, toujours à ce même maudit endroit. Comme si un esprit pervers le narguait tout le temps sans relâche.

Septième manche qui s’étire et qui s’étire :

Le reste de sa vie, Burt avait porté fièrement des uniformes pourtant insignifiants, rouges, bleus, blancs, jaunes, verts, dans toutes les palettes, avec comme logo une abeille, une otarie, un moineau quelconque, un bretzel, une face d’indien, un nom de brasserie ou de débosseur de char. Ces froques avaient été toute sa vie, la seule substance dont il était fait.

Huitième manche :

Quand Burt pensait à cette chose-là, et il y pensait souvent, il préférait ne pas y penser comme on pense à un vrai suicide.

Ce ne sera pas un suicide, pas exactement, se disait-il à lui-même, un pistolet dormant à ses côtés, chargé, tout le temps. Ce serait davantage comme frapper la balle de sa vie. Et Burt savait très bien ce que c’était d’avoir ne serait-ce qu’une toute petite chance de frapper la balle de sa vie.

Lorsque que ça fait mal de partout et que tu tires la balle de ta vie et que tu ne perds pas vraiment. Parce que personne ne gagne à la fin non plus.

Neuvième manche :

 

 

 

 

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve