Agenda Ironique d’octobre 2022 – le vote

“La beauté de toutes choses c’est qu’il y a un début et une fin.”

auteur inconnu qui le restera

Voilà, un autre mois derrière la cravate de l’Agenda Ironique. Nous avons été gâtés, ce n’est pas le choix qui manque. Voyez tous ces textes qui viennent de tous les coins de la francophonie. Pour vous y retrouver, voici la liste complète présentée par ordre de parution:

Question d’équilibre sur Le retour du Flying Bum
https://leretourduflyingbum.com/2022/10/05/question-dequilibre/

La boîte à couture sur Mijoroy
https://marie-josee-roy.esprit-livre.school/la-boite-a-couture-ai-octobre/

Pommettes contractuelles sur Lyssamara
https://lyssamara.wordpress.com/2022/10/09/pommettes-contractuelles/

La Beauté sur Gibulène le Petit escargot
https://laglobule2.wordpress.com/2022/10/11/la-beaute-a-i-octobre-2022/

Belle de joute (manifeste politique) chez poLétique et tocs
https://polesiaque.wordpress.com/2022/10/11/agenda-ironique-doctobre-2022/

La beauté chez Tout l’opéra (ou presque)
https://toutloperaoupresque655890715.com/2022/10/13/la-beaute/

N conne NOUS chez Adrienne
https://adrienne414873722.wordpress.com/2022/10/16/n-comme-nous/

Photonanie sert de relais pour Les beautés, un texte de Donald Bilodeau
https://photonanie.com/2022/10/19/quand-je-sers-de-relais-pour-lagenda-ironique-5/

Carnets Paresseux nous livre Le portrait du peintre, première partie.
https://carnetsparesseux.wordpress.com/2022/10/27/le-portrait-du-peintre/

Bernadette sur Photonanie nous propose Pas question d’être privé de dessert
https://photonanie.com/2022/10/26/lagenda-ironique-doctobre-2/

Sur La Craie, Le bucheron sous la lune
https://lacraie.art.blog/2022/10/23/ag-ir-2210-lune/

Il ne reste qu’à choisir ici:

Merci encore aux participant(e)s et au plaisir!

 

Voici les résultats tels que compilés par Crowdsignal :

résultats

Bravo et merci encore tout le monde !


Le Flying Bum

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Mae West Valiquette

Elle pense que les MayWest* goûtent bien meilleur lorsqu’on les mange dehors, sous la pluie, tout spécialement lorsqu’elle ne les a pas payés et qu’une voiture de police est stationnée de l’autre côté de la rue. Elle trouve une cigarette encore allumée sur le bord de la tablette dans la cabine téléphonique devant Chez Betty et elle la porte à son bec pour faire de la fumée avec, avec grand style. Elle peut avoir douze ans, peut-être treize. Elle porte des bas à rayures, troués, volés à sa mère. Elle porte du rouge à lèvres beige presque blanc qu’elle a piqué chez Farmateria : elle porte un contour des yeux – argent – chapardé dans le sac que son institutrice laisse négligemment traîner au coin de son bureau. Atriquée de cette façon, Adéline est une personne différente, pas la drôle de fille muette et un peu sotte de son école.

Son reflet incurvé brille sur un pare-brise de voiture. Elle se regarde un moment.

Depuis la tabagie, derrière son comptoir, le garçon lui lance des clins d’œil. Il lui lance tout le temps des clins d’œil, avec insistance, parfois des deux yeux comme s’il tentait de se défendre contre des attaques de mouches. Il porte un t-shirt serré arborant l’image qu’on trouve sur la pochette du disque de Diane Dufresne, seins nus, body-paint aux couleurs du drapeau du Québec. Une longue crinière bouclée, deux bras maigres pas très musclés complètent le portrait. Il lui offre le spécial du jour en bégayant légèrement, un sourire gauche, le visage qui tourne au rose. Adéline veut vraiment être gentille avec lui, elle sort de son sac deux ou trois MayWest qu’elle vient de lui voler, un sac de réglisses. Des choses qu’elle mange le midi à l’école, jetant aux poubelles les sandwichs à la dinde que sa mère lui prépare.

“C’est quoi, donc, ton spécial,” demande-t-elle, une main attrapant l’autre derrière son dos. Le garçon ne peut pas voir à quel point ses mains tremblent. Il traîne toujours au moins cinq MayWest dans le fond de son sac à bandoulière décoré de plusieurs signes de peace and love et de dauphins peints à la gouache rose qu’elle aurait préféré ne jamais avoir peints.

Le garçon lui passe au bout du nez un billet de loterie du maire Drapeau et il lui dit que le gros lot est de quatre-cent-mille dollars, un chiffre qu’Adéline ne peut même pas comprendre un peu. Il lui dit que le spécial du jour c’est un billet de loterie, un litre de Sprite, gâteaux illimités, mais il ne lui dit pas le prix à payer pour le spécial du jour.

“C’est pas des affaires qui vont bien ensemble,” affirme Adéline.

“Qui a dit ça?” réplique-t-il, les deux coudes appuyés sur le comptoir.

“Tu ne peux pas juste donner des billets de loterie, non?” dit-elle.

Elle se dirige vers le frigo où se trouvent toutes les boissons gazeuses au fond du commerce. Il la suit mais en chemin il ramasse une pleine poignée de MayWest.

“Dix pour le prix d’un,” lance-t-il en s’approchant d’elle dans un recoin exigu du commerce. Elle le traite de menteur et elle se sent de plus en plus coincée entre lui et le réfrigérateur.

“Je vais prendre rien qu’une canette de Sprite, qu’est-ce que tu veux que je fasse avec un litre,” demande-t-elle en proie à un stress grandissant. Il la pousse lentement vers la porte du frigo, la poignée lui pince un os du dos qu’elle ne savait même pas qu’elle avait. La clochette de la caisse enregistreuse sonne.

“J’ai assez de monnaie pour un MayWest,” dit-elle, mais elle sait très bien qu’il lui en donnerait bien plus que la couronne en demande. Elle peut maintenant sentir son haleine sucrée de bonbons mélangés. Quelqu’un l’a remplacé derrière la caisse, son frère peut-être? Le garçon sent le shampooing Halo. Il fait froid dans la tabagie. Bientôt, les MayWest ne seront plus qu’une boue crémeuse dans sa bouche, pense-t-elle pour se réconforter..

Le garçon respire dans sa bouche, sa langue chaude et molle est aussi collante qu’une sucette aux cerises, celle d’Adéline demeure paralysée – les épaules du garçon sont un peu flasques, elle se faufile en-dessous.

“J’en veux pas à ce point-là,” dit-elle, en parlant des MayWest. Après tout, elle les avait déjà gratis, elle pouvait avoir de tout ou de rien, gratis, elle savait. Troublée, elle échappe la cannette de Sprite, un son de craquement et le liquide se répand sur le linoléum. L’autre garçon arrive avec une moppe. Elle se sauve avant qu’on ne lui demande de nettoyer son dégât.

Elle se débarrasse de son lot de MayWest en passant, sur le dessus d’une boîte à journaux, sûrement que quelqu’un qui a faim va les apprécier plus qu’elle, pense-t-elle. Les rues sont noires et mouillées. En rentrant, elle enlève prestement les bas qu’elle déroule et pousse au fond de la corbeille, se débarbouille le visage et s’assoit nu-jambes à la table de la salle à dîner.

Un grand verre de Nestlé Quick semble avoir ramené la paix sur son visage, une moustache de lait au chocolat en prime.

Elle sourit. Sur son journal, elle écrit : premier baiser ce soir, enfin.


Flying Bum

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*May West : petit gâteau industriel fourré avec une crème à la vanille, à la mémoire de la célèbre actrice Mae West mais volontairement mal orthographié pour éviter les droits.

Linguinininis

Je ne suis à l’abri d’aucun mot dit
Mot toi, mots tus, jamais à l’abri
Langue, lingua, lengua, langui
Celle des uns, de la tienne aussi

Dans celui de tes mots
Le sang de toutes choses


Flying Bum

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Sauvez mon âme

Le pasteur dodu avec un gros visage rose se penche vers toi et sourit. Tu es mort. Tu es étendu bien tranquille dans ton cercueil couleur crème, sur un lit de soie rouge écarlate et on dirait que tu souris en retour, comme un homme satisfait. Le pasteur Roy se tourne vers sa congrégation, on dirait que toute la ville y est, et il lève la main pour appeler le silence.

 

“Bien chers frères et sœurs, nous sommes réunis ici aujourd’hui, non pas pour pleurer sa vie, mais bien pour célébrer la mort de Léopold Simoneau, ce bâtard d’enfant de chienne!”

 

La foule applaudit, acclamations et moqueries pleuvent sur ton cadavre. Tout le monde s’est mis tout beau, sur son trente-six, dans toutes les couleurs imaginables, sauf le noir. On dirait que le festival du cochon de Sainte-Perpétue a envahi la petite église de bois blanchi et le party est pris.

 

Comme si tu n’habitais plus ce corps, tu te regardes. Hostie que t’es beau, que tu penses. Ta peau bronzée est bien tendue et brillante. Ton épaisse chevelure grise et blanche est peignée en belles ondulations qui rappellent un océan léché par la pleine lune de septembre. Ils t’ont découpé une moustache impeccable et fine qui ne fait qu’attendre une femme pour la séduire. Tout ceci emballé dans ton veston favori en velours bleu nuit et les boutons de manchettes en or volées à ton frère qui brillent au bout de tes manches de chemise blanche.

 

Le pasteur Roy demande si quiconque aurait des paroles d’adieu à prononcer et la ville entière se lève pour t’enguirlander gaiment.

 

“Il a mangé toute ma viande et il a remis les os dans le frigo!”

 

“Il a volé tous mes bas du pied gauche!”

 

“Il a volé tous mes gants de la main droite!”

 

“Il a fait l’amour à ma mère!”

 

“Il a baisé mon père!”

 

“Il a débauché ma sœur!”

 

“Il m’a baisée mais il ne m’a jamais rappelée après!”

 

Un petit homme aux yeux exorbités et à la coiffure en comb-over se lève et marmonne, “Il n’était pas si pire que ça dans mon livre à moi, je l’ai vu ramasser un vieux chien errant…”

 

“Ferme ta grand’gueule, Albert, gros contrarieux,“ dit le pasteur Roy alors que quelques hommes derrière lui tirent l’homme par les épaules pour le rasseoir cavalièrement sur son banc.

 

“Ce chien-là était la plus horrible et méchante créature en ville, un peu comme Léopold Simoneau lui-même.”

 

“Oui, ce chien-là m’a déjà mordu au sang.”

 

“Léopold Simoneau m’a déjà mordu lui aussi, une fois, au lit,” dit une femme, “pour me faire réaliser que j’avais aimé cela, ce qui m’enrage au plus haut point et me plonge dans la plus profonde perplexité.”

 

“Il me doit trois grosses piastres en argent de la confédération,” gueule madame Claudette l’institutrice en frappant le sol de sa marchette.

 

“Lorsque je lui ai dit que je l’aimais, il n’a rien répondu, l’écœurant,” dit une petite voix tremblotante qui venait du fond de la chapelle, une belle dame dans une jolie robe bleue.

 

Après une messe brève et lue du bout de la gueule par le pasteur Roy, le silence s’installe comme les gens commencent à sympathiser hypocritement en hochant de la tête ou en la baissant pour cacher leurs larmes de rage. Les pleurs et les cris passent au-dessus de ton cercueil et de ton sourire sournois toujours aussi immobile.

 

Le pasteur lève encore la main pour faire revenir le calme et pointe vers toi. “Cet homme,” dit-il, “est le péché réincarné en chaussures de suède.” Il renifle un grand coup et crie de bord en bord de l’église, “qu’il pourrisse en enfer, si le diable veut bien de lui.”

 

Les gens commencent lentement à partir, gonflés de fureur vertueuse, solidaires dans la commisération. À mesure que les gens défilent, tu aperçois deux hommes immobiles, un qui ressemble à un hippie en blanc et un autre qui ressemble à un comptable en rouge. Ils te regardent. Pas ton cadavre, toi.

 

C’est alors que Claudette, hystérique, se précipite sur toi avec sa marchette et commence à fouiller toutes tes poches à la recherche de ses foutues grosses piastres en argent de la confédération. “Où tu les as mis, mes belles piastres gros bâtard d’enfant de chienne?”

 

Le pasteur Roy est venu la tirer doucement par le bras, “Allez madame Claudette, laissez les charognards s’occuper de ce qu’il reste de lui,” dit-il, tout en l’éloignant de ton cercueil et en passant directement devant le hippie en blanc et le comptable en rouge.

 

“Tu sais,” dit le comptable en rouge, pasteur Roy a raison, je ne veux pas de toi en enfer.” Il sourit en affichant beaucoup trop de dents. “Tu pensais qu’un repentir de dernière minute suffirait à faire oublier tous tes péchés, mais je suis heureux que tu l’aies fait quand même, ça me donne une bonne raison de te fermer ma porte,” dit le comptable. Le hippie soupire en regardant vers le ciel. “Juste parce qu’un homme prononce un tardif appel au pardon, cela ne veut absolument pas dire que le pardon lui est accordé d’office, c’est comme, pas notre “vibe”, ici au ciel.”  Le hippie se penche sur toi et te dit en plein nez, “Tu ne peux pas remonter avec moi non plus.”

 

Le comptable en rouge geint comme une hyène en faisant de petites ondulations du bassin. “Ça m’a tout l’air qu’on t’abandonne aux asticots, Léopold, amuse-toi bien.”

 

Et les deux hommes joignent le défilé et s’en retournent.

 

Tu te dis que peut-être Charon le passeur des Enfers viendra te prendre dans son traversier sur le Styx pour t’emporter vers le royaume des morts mais tu réalises que tu n’as plus de quoi payer ton passage. Claudette, maudite Claudette, a réussi malgré tout à t’extirper les vieux dollars en argent de la confédération que tu croyais bien cachés dans tes godasses en suède bleu. Le tarif pour le monde souterrain a probablement grimpé, de toutes façons, comme tout le reste.

 

Tu penses à Anubis, tu te demandes si tu pourrais faire peser ton âme pour en connaître le prix. Une voix émerge de nulle part pour te dire que même ton chien bâtard ne te recommanderait pas à Anubis. Cette horrible bête était vraiment un trou-de-cul finalement; peut-être que tous les chiens ne devraient pas aller au ciel.

 

Mais encore, tu souris.

 

Un sourire creux comme une face de citrouille. On t’a bourré les joues de papier-journal et sculpté un sourire, cousu avec du fil pour te forcer à avoir l’air de sourire. Oui, ta face sourit, mais pas toi.

 

Le jour fait lentement place à la nuit, tu sens la matière de ton cadavre ramener ton âme vers l’intérieur, on ne laisse pas traîner les âmes qui n’ont nulle part où aller. Le lendemain, il pleut. Personne ne veut risquer de mouiller ses beaux vêtements pour aller voir ton cadavre une dernière fois. Le fossoyeur, seul, impassible, remplit le trou sur toi dans un silence pesant, une pelletée de terre à la fois. Tu ne sais pas depuis quand tu gis dans la terre. Des minutes, des décennies? Éventuellement, le couvercle de ton cercueil s’affaisse. Ils t’ont donné un cercueil défectueux, tu penses, pas du tout surpris. Tu sens les asticots se promener partout sur ton corps mais tu ne décomposes pas. Il semble bien que même la mère Nature et ses asticots ne veulent pas de toi.

 

Il n’y a pas de place nulle part pour les Léopold Simoneau du monde entier. Il n’y en aura pas de repos, pour toi.

 

Alors tu commencer à creuser.

 


Flying Bum

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Vent du soir

Je brandis l’épée vers les nuages gris
jusqu’à ce que le ciel se fende en deux
aux secours annulés pour cause de pluie

aux ruisseaux desséchés dans tes yeux

Avaler la lie épaisse, la cracher, la vomir
j’ai déchiré ma joue dans un cruel délire
ôté l’hameçon de mes ouïes sanglantes

je t’ai remise à l’eau, encore haletante

J’ai manqué l’ivresse de tant de nouvel an
pleuré ma mère chacun de tous ces Noël
enterré sous une ville, oublié dans le vent

ce souffle froid qui éteint mes chandelles

Tue-moi lentement mais surtout transpire
ardemment sur moi attendrir mes émois
fume-moi comme dans ces petits empires

qui permettent à peu près n’importe quoi

Je n’ai plus d’ode, ni d’églogue, ni d’élégie
à mettre sous la dent de tes yeux rougis
sans printemps, sans fleurs et sans génie

la tragédie d’en crever tous deux d’envie

 

 


Flying Bum

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En en-tête, Evening Wind (Vent du Soir), crayon de plomb, Edward Hopper, 1921

J’ai marché là

J’ai marché là
Cette forêt-là
D’autres enfants comme moi
Nos camps dans les bois

Nos deux têtes penchées
Sur le noir miroir de l’étang
Attendant que la lune blanche
Y esquisse nos visages innocents

J’ai marché là
Cette boue-là
Où la mine d’or a déféqué
Sur mon pays à moi

Planté comme un point d’exclamation
Sur ce plat cimetière de boue grise
Où ma tête cherche encore
Le graffiti de rage à y graver

J’ai marché là
Ce sable-là
Où l’océan toujours déchire le roc
Extrémités de ce pays-là

L’exil nous réinvente une maison
Y découvre nos sanctuaires
L’endroit sacré en nous
À l’autre bout de tout

J’ai marché là
Cet immense feu-là
À la recherche d’une noirceur
Où réclamer la lumière

Dans la voûte immense
Un immense silence
Où regarder les comètes jaillir
Tel qu’elles partir s’enfuir

J’ai marché là
Ce blizzard muet là
Dans l’haleine glaciale du vent
Et le silence qu’il charrie

Je ferme les yeux
J’y entends ta voix
La prière que tu récites
Mon trouble mot à mot dedans


Flying Bum

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Crédit photo : Markus Gjengaar (Unsplash.com)

La noune de Barbie

C’est dans la maison d’Adéline que j’ai toujours préféré découcher. Une boîte carrée de trois étages couverte de papier-brique. Rien de bien luxueux, beaucoup de pièces avec rien de bien dispendieux comme ameublement, plutôt bordélique. Sa mère élevait seule la famille avec peu de moyens. Je n’avais jamais vu un divan comme le sien. Si usé, décoloré, déchiré qu’on l’avait emberlificoté de pellicule plastique comme une momie, même les coussins de velours bon marché et les appuie-bras. Jusqu’aux coussins en forme de tube en tissu doré qui semblaient n’avoir rien à faire avec le divan original. Très désagréable de s’asseoir là-dessus l’été lorsqu’il faisait chaud, avec nos culottes courtes, nos cuisses collaient au plastique saran. Mais c’était tellement différent du divan de notre salon familial en tissu tissé serré comme un kilim turc, le divan d’Adéline m’attirait irrésistiblement.

 

Les enfants étaient laissés en liberté dans la grande aire ouverte du troisième qui ressemblait à un grenier davantage qu’à une chambre. Cinq matelas relevés sur les murs de bois brut pour faire de la place au jeu, les draps et les couvertures en bataille ici et là, les frères et les sœurs mêlés les uns aux autres dans cette chambre de fortune – des sacs de fève comme sièges avec des rapiéçages en ruban à conduits, des affiches fluorescentes, des cartes de hockey partout, des poupées Barbie, des G.I. Joe et des poupées de chiffon. Mais lorsque j’étais reçu à coucher, sa mère nous offrait à Adéline et à moi la chambre d’amis du deuxième.

 

Pour dîner, ils mangeaient des maïs en épis et une salade aux patates que leur mère fabriquait elle-même et des chiens chauds. Saucisses bon marché de marque maison. J’en prenais toujours deux. Avec ketchup. Chez moi, ma mère ne nous servait jamais de chiens chauds roses et verts pour dîner. À cause du gaspillage de colorant alimentaire probablement. Si on était chanceux, à nos anniversaires, elle nous servait à la grande table de la salle à dîner des chiens chauds grillés sans couleurs, garnis de relish, de moutarde et d’onions avec un énorme sac de croustilles et de l’orangeade pétillante. La famille d’Adéline dînait souvent dehors sur une table à pique-nique aussi bancale qu’énorme installée directement sur l’herbe haute qui semblait ne jamais être tondue, les enfants l’aplatissaient en la piétinant dans leurs mouvements quotidiens. Ils possédaient un énorme berger allemand, une femelle dont je ne me rappelle plus du nom, très gentille mais elle se frottait souvent et très allègrement le derrière sur le linoléum de la cuisine. Adéline et sa famille disaient que c’était “ce temps-là du mois“ et semblaient ignorer totalement son manège. C’est dans des moments comme ceux-là que j’ai appris comment les gens pouvaient agir et penser différemment d’une maison à l’autre. Chacun sa manière bien à lui de voir les choses.

 

Alors, le jour nous nous amusions avec ses poupées, je la suppliais de me laisser une Barbie, il n’y en avait pas chez moi. Nous étions cinq garçons. Ou nous allions jouer dans le petit bois au fond de leur cour – champ de foin. Ses frères Daniel et Michel, avaient creusé des pistes et érigé des buttes et des tunnels pour leurs petites voitures de métal. Nous guidions les petites voitures à travers ces routes, ces tunnels, les laissions dévaler les pentes pour les rattraper plus bas. Le beau fini métallique brillant des voitures devenait tout crayeux sous l’action de la poussière.

 

Le soir avec ses deux jeunes sœurs, nous sautillions partout dans l’herbe longue, chassant les mouches à feu armés de bocaux. Après, Adéline et moi nous nous glissions dans le divan-lit de la chambre d’amis et nous lisions ensemble le “livre sale”, comme elle l’appelait. Sa mère le conservait généralement bien caché dans sa table de chevet mais Adéline l’avait trouvé par hasard et voulait en connaître tous les vilains secrets. Nous lisions ensemble. Nous nous endormions ensuite, conservant une distance prudente entre nos deux jeunes corps en prise à des pulsations nouvelles.

 

Une nuit à la fois, c’est tout ce qu’on m’autorisait. Le lendemain, après cette visite, sa mère m’avait gentiment jeté dehors au soleil couchant et elle regardait par la fenêtre jusqu’à ce que je sois rendu chez moi. Je marchais lentement le coeur gros et personne n’était venu m’accueillir à la porte. Je suis entré et je me suis rendu à la salle de bain directement, j’ai fermé la porte derrière moi. J’ai fouillé dans la taie d’oreiller qui me servait à transporter mon petit bagage. Un pyjama que je ne mettais jamais, un chandail chaud au cas, une brosse à dents enroulée dans une débarbouillette et, un peu coupable, une vieille Barbie toute crottée sans la moindre pièce de vêtement sur le dos, chapardée chez Adéline. Je l’ai passée sous le robinet et je l’ai bien brossée, partout. La finition des petits recoins intimes avec un coton-tige. Puis je suis monté rejoindre mon frère dans la chambre que l’on partageait et je lui ai montré la poupée en la tenant écartillée devant lui et je lui ai donné.

 

“Je te l’avais bien dit, gros innocent, que Barbie n’en a pas de noune.”

 

Voir ses grands yeux et son visage ébaubi avait valu pour moi tout l’or du monde.

 


Flying Bum

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En en-tête, photographie de Davide Parise

Question d’équilibre

Elle apprécie énormément le sommeil qui lui restaure, pense-t-elle, un peu de sa beauté originale. Le truc ne fonctionne pas particulièrement bien ces jours-ci. Adéline descend les marches passé neuf heures, dans sa robe de chambre de tous les jours aux fils étirés, les yeux encore gommeux et encroûtés qu’elle plisse pour mieux voir où elle va.

Léon, lui, est debout depuis les aurores. Il a déjà avalé son petit déjeuner, continué de travailler sur sa nouvelle à propos d’un vieux singe qui se meurt d’amour, et il s’est même plongé dans le livre qu’on lui a envoyé pour en faire la critique.

“Tu as une mine de l’enfer,” lui dit-il. “En fait, tu pourrais réveiller un mort.” Ce doit être le pyjama du siècle dernier de feu son père qu’elle porte sous sa robe de chambre ouverte. Ou c’est la façon dont ses cheveux blancs entremêlés à des mèches blanc jauni se détortillent lentement comme des feux follets avant de plonger dans le bas de son dos, presqu’à sa taille, une tête presque féminine, mais encore, pas tant que ça.

“Innocence, beauté, autant en emportent les cruelles marées du temps.” 

auteur-blogueur peu connu

“Hé,” dit-elle, levant à peine une main. Puis juste des sourires et des hochements de tête. Et elle passe sans s’arrêter.

Elle ne porte jamais ses prothèses auditives à cette heure du jour. Léon s’amuse à dire à voix haute tout ce qui lui passe par la tête, du grand n’importe quoi. Parfois, il dira, “Tu es particulièrement adorable ce matin, ma chérie.” D’autres fois, “Tu as toutes les allures d’une terrifiante sorcière ce matin, mon amour.” Et peu importe la phrase, Adéline sourit montrant des dents usées par les années. Elle se prépare une potée de thé et retourne dans son lit avec.

Il fut un temps où Léon lui montait son thé, spécialement les jours de fête et aux congés. L’habitude s’est évanouie avec le temps. Il ne se souvient plus trop quand. Il s’interroge. Lorsque le corps se fait vieillissant, qu’apparaissent des taches sur une peau fripée de reptile, est-ce que les gens se touchent encore? Est-ce qu’ils se gomment encore la bouche ensemble avec leurs gueules de tortues?

Léon lave sa vaisselle du matin. Le plancher craque au-dessus de sa tête. Bientôt Adéline redescendra, tout habillée. Il suit le son de ses pas sur le plafond mais il sent quelque chose d’étrange dans la démarche d’Adéline ce matin. Il l’attend au pied de l’escalier et il y a quelque chose de lent et de bizarre dans ses pas. Lorsqu’Adéline apparaît en haut de l’escalier elle a l’air plus grande, comme majestueuse, et cela ne tient pas uniquement au fait qu’il l’observe de plus bas. Sa posture lui rappelle celle des femmes Yoruba. Léon retire ses lunettes et frotte ses verres sur sa manche. Adéline porte quelque chose sur la tête, une sorte de large chapeau plat, quelque chose qu’elle a dû sortir de ses malles au grenier, souvenir de sa folle jeunesse. Léon remet ses lunettes. Puis, il réalise que c’est le cabaret dont elle se sert pour son thé matinal et tout l’attirail qui vient avec, il reconnaît le pot à thé, la tasse dans sa soucoupe et il entend le délicat cliquetis de la petite cuillère dans la tasse. Elle a refait ses cheveux dans son usuelle toque française, pratique pour tenir le cabaret en place. Elle est toujours aussi élancée. Son corps, tout à fait droit pour tenir l’équilibre, lui redonne des allures de jeune femme. Debout et bouche-bée, Léon cherche son souffle. Adéline regarde droit devant, elle ne se tient après rien, trouvant uniquement du bout de ses orteils l’extrémité de chaque marche sans hésiter le moindrement.

Adéline a appris le truc de ces femmes. Il y a bien trente ans, sinon davantage, au sud-ouest du Nigéria où était-ce au Bénin, à force d’observer ces femmes Yoruba qui transportent absolument tout sur leurs têtes. Léon se rappelle lorsqu’Adéline l’avait surpris au retour du travail en lui démontrant son nouveau talent. Comment elle se débarrassait habilement de la charge sur sa tête avant d’attraper les mains de Léon pour l’entraîner dans une danse au salon. Quelle fille c’était.

Il lui reste trois marches à descendre. Deux. C’est fait, bien réussi. Les yeux d’Adéline et de Léon se rencontrent, elle sourit subtilement.

“Permettez-moi,” dit Léon. Il tend les deux mains pour saisir le cabaret sur la tête d’Adéline et l’en débarrasse. Elle se tient toujours droite et immobile, les épaules en arrière, le cou allongé.

“T’es tellement belle, Adéline” lui dit Léon, les yeux tout brillants.


Flying Bum

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Publié dans le cadre de l’Agenda Ironique d’octobre 2022 traitant obligatoirement de la beauté avec l’ajout imposé d’une citation créée de toutes pièces.

Agenda ironique d’octobre 2022

“Les vertus sans prudence sont des beautés sans yeux.”
    – proverbe espagnol

Ah, la beauté ! Que dire encore de la beauté ? Qu’elle est dans les yeux de celui qui voit, soeur de la vanité ou mère de la luxure ? Beauté des hommes, des femmes, des choses et des mots . . . à vos plumes belles gens. La beauté sera le thème central de l’Agenda Ironique d’octobre. Poésie, récit, nouvelle, prose, tout sera reçu avec beauté, tant soit-il que le texte contienne un proverbe créé de toutes pièces et présenté sous forme de citation.

Répandez la bonne nouvelle en partageant sur vos blogues pour rejoindre un maximum de participant(e)s.

On votera à partir du 28 octobre.

Voilà, bonne journée !

Luc, alias Le Flying Bum (jadis jeune et beau)

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Comme d’habitude, déposez un lien vers vos créations en commentaire ici-bas.

 

Les mots laissés derrière

Il ne lui a jamais écrit, même pas une seule lettre, même après ces nuits de misère, le corps en feu chacun dans sa chambre misérable dans des hôtels différents, même après ces longues nuits blanches dans les prairies à s’explorer le fond de l’âme tour à tour, l’un d’eux le visage toujours noyé dans la lumière orangée du siège côté fenêtre pendant que tout le monde dormait dans le wagon. Ce qui l’intriguait le plus, pourquoi l’avait-elle suivi jusque-là. Ce qui la bouleversait le plus c’était de n’avoir rêvé à lui qu’une seule fois depuis, un rêve viscéral plus réel que réel qu’elle avait rêvé une seule fois, de retour dans son propre lit, dans sa propre maison, son propre pays.
 
Dans son rêve, ils étaient tous deux dans un train, il est soudainement disparu, elle courait d’un wagon à l’autre, juste assez lentement pour éviter les étourdissements qui l’assaillaient lorsqu’elle s’affolait totalement. Lorsqu’elle a ramassé son bagage et qu’elle est descendue du train, il était planté là, sur le quai de la gare. “Est-il trop tard?” lui demandait-il. “Je crois qu’il n’est jamais trop tard,” répondait-il lui-même. Ce rêve, comme quelque chose qu’une cartomancienne lui avait déjà raconté lorsqu’elle avait à peine quatorze ans, un rêve qui lui collait à la mémoire comme une tache de graisse têtue.
 
Parfois, elle croyait que ce rêve c’était réellement lui qui lui parlait et parfois non, et rien qu’une fois, elle décide de lui écrire, une dernière fois. Tard, en pleine nuit dans le vieil édifice où elle logeait, après que les arpèges venus du corridor se soient lentement tus, assise par terre les genoux ramenés sur sa poitrine elle avait entrepris d’écrire sa lettre.
 
Elle n’avait pas mentionné son rêve à propos du train et comment elle le ressentait comme une éternelle promesse impossible, non plus qu’elle aurait bien voulu qu’ils partent ensemble tout jouer à la roulette. Parce qu’elle rentrait le lendemain, seule, et tout jouer à la roulette n’était-il pas exactement ce qu’ils faisaient, non?
 
Elle essayait de se rappeler toutes les histoires qu’il lui avait racontées : le froid glacial de son pays, son père, comme le sien, qui n’était pas un homme très bon, un petit studio mal chauffé où elle venait parfois et où il s’était frappé la tête contre les murs plus souvent qu’à son tour. Et même s’il ne vivait plus là, c’est là qu’elle se l’imaginait, déchirant l’enveloppe pour en sortir sa lettre. Là, dans son studio de pauvre, il lisait sa lettre à elle. Sa lettre et tout ce qu’elle avait omis volontairement de sortir de l’encrier, le coeur coincé dans un étau de sempiternelles doléances, et en sachant très bien qu’il ne lui répondrait jamais.


Flying Bum

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“Je crois qu’il n’est jamais trop tard,” répondait-il lui-même, Pour mon trois-centième texte – déjà !? –, les mots laissés derrière se sont imposés, un petit texte que je gardais sur le rond d’en arrière depuis longtemps et que je venais retravailler de temps en temps. Les plus courts sont les plus difficiles. Il est prêt maintenant, il s’imposait pour moi, aujourd’hui, le temps est venu de le laisser aller. Tous, en définitive, tous les mots de ces 300 textes sont des mots laissés derrière, des indices, des pistes et des traces laissées derrière moi. Je remercie tous mes fidèles lecteurs et lectrices de la francophonie et même d’ailleurs, ceux qui sont de passage et ceux qui viendront un jour. Au bonheur de lire vos commentaires !