Ah, les beaux plaisirs d’été!

 

J’étais déjà beaucoup trop intellectuel à l’époque, trop petit pour pratiquer un sport autre que jockey ou escrimeur, jamais n’aurait-on pu m’intéresser à quelque chose d’aussi insipide que le softball féminin. C’était avant de connaître Françoise Fournier.

Françoise Fournier sacrait comme un bûcheron, rien qu’une bonne éducation ne saurait éventuellement corriger cependant. Elle faisait un peu d’acné et souffrait d’un léger surplus de poids mais elle semblait être le genre de jeune fille qui, avec le temps, se métamorphoserait en une délicieuse jeune femme, le temps travaillerait pour elle, c’est certain. Je le sentais. Je la voyais déjà en une ingénue créature des dieux, à travers les yeux d’un désir troublant et maladif qui m’accablait nuit et jour et de plus en plus. Je m’étais taillé un plan ingénieux pour passer un maximum de temps près d’elle. Je m’étais porté volontaire comme marqueur bénévole pour la ligue féminine de balle-molle scolaire de l’est de Montréal et je passais mes après-midis d’été dans la chaleur humide et malodorante de la tranchée de béton qui sert d’abri aux joueuses. Une douzaine de filles toutes en sueurs, entassées les unes sur les autres. Des filles pour la plupart costaudes, mal engueulées, pas toujours des plus féminines assises écartillées sur le banc de bois, qui roulaient sur leurs bras poilus leurs manches bien serrées jusqu’aux aisselles, qui se crachaient dans les mains avant de se lancer des grands high-five pour soi-disant attirer la chance sur leur équipe. Je passais là les neuf longues manches réglementaires, souventes fois à tenter de cacher une érection naissante, aidant Françoise Fournier à enlever et remettre son lourd équipement de receveuse en me gâtant occasionnellement, effleurant ses ronds mollets, passant un doigt ou deux derrière l’élastique de son capri serré en flirtant dangereusement avec la possibilité d’en perdre connaissance de bonheur.

Après avoir été finalement éliminées par un troupeau de lourdes pointelières enragées, sur une décision au marbre tout à fait discutable, Françoise Fournier, enragée noire, m’avait offert de me ramener de Pointe-aux-Trembles à Hochelaga dans sa Thunderbird pimpée. Ce, après l’avoir écouté gueuler les pires obscénités, les jointures saignantes à frapper dans le grillage de l’abri des joueuses, à ramasser les pauvres pièces d’équipement éparpillées qu’elle faisait voler partout. “Chu tellement fuck’n enragée, ciboire, ça se peut même pas un arbitre stupide de même!” criait-elle sur le chemin de retour en omettant délibérément de faire ses stops, à ne jamais céder le passage même quand la signalisation l’obligeait, à peser un peu fort sur la pédale à gaz. “Je suis fâché, moi aussi,” que je lui disais tout en m’imaginant passer ma langue de haut en bas en suaves allers-retours sur ses mollets ragoûtants quoique légèrement poussiéreux, “Je suis fuck’n fâché, moi aussi,” que je répétais dans l’espoir imbécile qu’elle se calme un tant soit peu.

“D’la marde, juste de l’ostie de marde!” Françoise gueulait-elle à tue-tête en brûlant le caoutchouc des pneus de sa Thunderbird sur Notre-Dame en poussant son bolide à ses limites, ailleurs que vers la mort certaine, espérais-je dans ma tête terrifiée mais encore optimiste quant à mes chances de survie. Elle a soudainement fait un virage en U en plein milieu de la rue et elle est revenue dans l’autre sens. On aurait vraiment dit qu’elle filait pour tuer. Ses yeux ne parlaient que de ça à tout le moins.

Rendu au local de l’équipe adverse logé dans un école primaire attenante à un autre terrain, nous n’y avions trouvé qu’un stationnement désert, les autres filles n’ayant probablement même pas le quart du trajet de complété occupées à festoyer leur courte victoire. Qu’un rang bien serré d’autobus scolaires abandonnés là pour la nuit. Personne à tuer. Françoise Fournier toujours hors d’elle avait attrapé un bâton de softball en aluminium sur le siège arrière de sa voiture et réalisait un petit projet personnel d’après-match, elle faisait payer la décision douteuse de l’arbitre à tous les phares arrière des autobus qui partaient en éclats dans la clinquante musique du verre brisé qui tombait partout alentour d’elle. Il n’y avait pas d’autre bâton alors je marchais derrière elle émettant des sons incongrus à chaque nouveau coup qu’elle portait, chaque nouvel autobus qu’elle vandalisait, comme pour lui faire sentir toute ma solidarité avec elle. Au dernier autobus, le cerveau de Françoise n’en avait pas encore fini de tirer son machiavélique plan de vengeance à elle. Elle a déchiré le bas de son chandail, elle en a détaché un grand lambeau, qu’elle a inséré dans le bouchon de gaz du dernier autobus. “As-tu une allumette, un briquet, quelque chose?” qu’elle m’a demandé. J’ai sorti mon briquet et sans poser de question, j’ai allumé le lambeau de tissu. J’ai attrapé le bras de Françoise Fournier au passage, courant comme un fou vers la Thunderbird. En moins de trente secondes, nous avons entendu l’autobus exploser puis les bruits de tôle des morceaux d’acier qui rebondissaient sur l’asphalte et sur les autres autobus. Ébaubis, nous avons rapidement monté dans son bolide et nous sommes partis. Ce n’était pas là exactement comment moi et mes amis du club d’art oratoire occupions généralement nos soirées.

En reprenant Notre-Dame vers l’ouest, Françoise a pris ma main, se l’est mise là où les filles vont faire le pipi et les garçons vont faire le papa, elle a serré les cuisses sur ma main comme un étau. Je ne savais carrément pas quoi faire, alors je lui ai abandonné ma main, maintenant un bout de viande morte, possiblement fracturé au niveau du poignet, engourdi et frottant douloureusement sur le rude polyester de ses capris de softball chaque fois qu’elle passait de l’accélérateur au frein et vice versa.

Arrivés en face de chez moi, Françoise a finalement coupé le moteur et m’a dit, “Hostie que ça m’a fait du bien, ça.”

“Ouin, c’était bon, ça,” avais-je risqué comme réponse, ébaubi, en récupérant les débris de ma main moite prise de fortes pulsions synchronisées aux battements de mon coeur sans compter l’âcre mais ô combien délicieuse odeur.

“Je vais te faire une belle faveur, mon beau petit Léon, si tu ne parles à personne de notre petite virée, je vais te faire quelque chose de terriblement bon. Si tu en parles à quelqu’un, je vais te faire quelque chose de terriblement mal.”

“Qu’est-ce que tu vas me faire?” lui ai-je répondu aussi curieux qu’horrifié. Je savais maintenant ce dont elle était capable.

“Je vais te tailler une bonne pipe.” dit-elle.  

Automatique, une érection monstre est survenue illico, suivie d’une sorte de crainte.

“Attends,” j’ai dit, “as-tu déjà fait ça?”

Elle a fait un oui rapide et sec de la tête.

“Ben, pas moi, personne ne m’a jamais fait une pipe, je suis un peu nerveux tout d’un coup.”

“T’as pas grand-chose à faire, tu sais, mon beau Léon.”

“Faut que je te dise quelque chose avant,” j’ai dit – ah, ta gueule Léon, ta gueule, ciboire, que je me répétais mais je ne m’écoutais pas.

“C’est mes testicules…” que je commence à dire.

“OK?”

“Sont pas normales.” Même si je n’avais aucune idée de la texture normale d’une belle couille en santé. J’intellectualise toujours un peu trop dans de telles circonstances, ça peut jouer des tours.

Ça avait l’air de l’intéresser 2 sur 10. “OK?” avait-elle encore dit.

“Elles sont spongieuses comme des balles anti-stress.”

“OK?”

“Je voulais juste t’avertir, que tu ne fasses pas le saut.”

“Je ne ferai pas le saut, t’inquiètes, mais je vais examiner ça de près.”

Quand tout a été fini, elle m’a dit : “Sont bizarres, un peu, genre, mais pas assez bizarres pour que tu fasses peur à une pauvre fille qui aurait le goût de te faire une pipe.”

Le lendemain à l’école, une autre fille du club de softball, une petite grosse pas de classe mal engueulée qui portait un tatouage qui disait Fuck you derrière l’oreille gauche, est venue me voir à l’heure du dîner pour me dire : “J’ai entendu dire que tes couilles sont bizarres.”

“Pas vrai ça, ciboire!”

“Peut-être qu’elles sont pas bizarres,” avait-elle dit en riant, “peut-être que oui, aussi, spongieuses comme des boules anti-stress.”

“Qui t’a dit ça?”

“C’est Françoise Fournier qui l’a dit à Rachel Sicotte en lui faisant promettre de ne pas en parler, mais Rachel l’a dit à tout le monde.”

J’ai été appelé au bureau du principal. “Il y a une terrible rumeur qui court dans l’école.” Je n’ai rien répondu, je pensais aux autobus. “C’est à propos de toi, la rumeur,” a-t-il enchaîné, “En as-tu entendu parler?” J’ai agité la tête nerveusement en signe de oui. Il s’est levé de son bureau, est traversé de mon côté. Il s’est appuyé sur le dossier de ma chaise et s’est penché vers mon visage. “Cette rumeur,” a-t-il commencé à dire, “a-t-elle été partie par une personne du sexe opposé?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Est-ce qu’elle possède cette information d’une source fiable, un événement du type intime?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Laisse-moi te donner un bon conseil,” a-t-il dit, “ne fais jamais confiance à une fille,” continua-t-il, “les filles de son âge, spécialement celles qui jouent à la softball, sont la pire chose au monde. Je sais que de nos jours, ce n’est plus possible d’affirmer des choses comme celle-là mais ces softballeuses sont attardées. Elles ont quelque chose dans les gênes qui les rendent malicieuses et pour obtenir ce qu’elles veulent, elles sont prêtes aux pires bassesses sur les pauvres garçons comme toi. Si tu les contraries, Dieu ait pitié de ta pauvre carcasse.” Le principal avait l’air d’en avoir fini avec son sermon, j’ai fait un salut de la tête et il m’a renvoyé en classe, où tout le monde, étrangement, riait hypocritement en me regardant traverser la porte.

Après l’école, j’ai couru dans le stationnement vers la Thunderbird de Françoise Fournier et je lui ai demandé : “Pourquoi t’as fait ça?” On aurait dit qu’elle se mettait à brailler comme une fillette. “Je l’ai juste dit à une personne. Rien qu’à Rachel Sicotte. T’as pas ça, toi, un meilleur ami à qui tu pensais pouvoir tout dire?” J’ai hoché de la tête, je n’avais pas vraiment quelqu’un à qui je pouvais tout dire. “Câlisse d’hostie de ciboire, je suis désolée,” a-t-elle dit, avec le cordon du coeur qui lui pendait dans la merde.  Des élèves commençaient à s’amonceler alentour de nous, les visages transis de plaisir mesquin. 

“T’es grosse, Françoise Fournier,” que j’ai alors dit, comme consumé par un désir de vengeance débile, et elle n’a rien répondu. “T’es grosse et tu fais de l’acné,” aucune réaction encore, “et tu ne l’as pas retirée au marbre hier, la fille. Elle s’est glissée en-dessous de ton gant, l’arbitre l’a bien vue. Tu pensais que la fille te rentrerait dedans, tu n’étais pas prête, elle a glissé sous ton gant. Tu n’étais pas prête parce que… tu es attardée. Attardée, Françoise Fournier, attardée.”

Les mêmes yeux qu’hier, ceux qui veulent tuer, sont apparus dans ses deux orbites en feu. Elle s’est élancée vers moi comme une guerrière cruelle et sans réfléchir j’ai laissé mon poing partir se plaquer directement sur le côté de sa tête et elle s’est affalée sur le dos, coma. Je savais que je m’étais fracturé chaque doigt de la main. Je le sais parce que lorsque d’autres filles de son équipe se sont élancées vers moi et qu’une première dent est sortie de ma bouche, j’ai frappé encore quand même et je sentais les morceaux d’os se promener librement sous ma peau et la douleur s’est répandue partout dans mon corps. Je me rappelle d’avoir fait saigner un nez ou deux et d’avoir mis mon genou dans un entre-jambe tellement fort que la fille a émis un son d’ourse terrifiée comme si un gros poupon essayait de sortir de son cul. Après, comme il fallait le prévoir, de plus en plus de filles de l’équipe de softball tombaient sur ma carcasse comme la misère sur le pauvre monde, me lousser quelques dents, prélever à froid quelques mèches de cheveu en souvenir de moi, traçant de longues stries sanguinolentes de leurs ongles partout sur mon corps, visant qui du poing qui du genou mes spongieuses balles anti-stress. J’étais roué de coups, enterré sous une montagne de créatures enragées au genre douteux, psychopathes à l’haleine de cheval, obèses pissant une sueur aux relents de soupe et de vinaigre qui m’assommaient à perdre conscience, qui me ramenaient à la vie rien que pour le plaisir de m’assommer encore, tellement de fois que je rêvais maintenant que je baignais dans un océan de softballeuses nues et gluantes, nageant sur les formes rondes et molles de leurs corps m’agrippant à ce que je pouvais, glissant d’une à l’autre sans la moindre érection, priant le ciel de ne pas me noyer pour de bon avant d’arriver de l’autre bord.

Ah, les beaux plaisirs d’été, comme on s’amusait jadis en ville ! 

 


Flying Bum

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Poète de service

 

La douleur est inévitable mais la souffrance est optionnelle. Exactement, pense-t-il, avant de clamer sa ligne haut et fort. Ce n’est qu’après qu’il réalise qu’il est seul et qu’il est descendu de scène depuis vingt minutes. Heureusement, imagine la honte, tout le monde et sa soeur ont déjà écrit cette ligne sirupeuse.

La salle de bain est vide et la lumière y est insupportable. De l’autre côté de la cloison, dans une petite salle décorée essentiellement d’une épaisse fumée et de mobilier dépareillé, une chanteuse nulle à chier s’acharne sur les oreilles d’un public qui fait des efforts énormes pour trouver ça bon. Une chansonnière à la voix déchirée par le tabac pousse des mots au sens étriqué dans le vague espoir d’enterrer le piano et la contrebasse. Un peu plus tôt dans la soirée, dans la partie de la soirée qu’il se rappellera demain matin comme la meilleure partie, il était parmi eux. Il racontait à l’un d’eux, “trop jeune, on m’a lancé dans une barque de bois sec sur une rivière de feu,” ici un long silence pendant lequel l’homme ne savait plus où regarder, se demandait s’il profiterait du silence pour s’en aller, “j’ai dû faire un homme de moi tellement vite, tellement ramé que j’ai été forcé de prendre une pause.”

Apparemment, cette pause c’était maintenant, elle durait toujours. Elle s’était étirée pendant des années, trop longtemps pour la moyenne des ours, et il ne semblait plus pouvoir en apercevoir la fin ou l’envisager. Lorsqu’il s’imaginait y mettre un terme, le vertige le prenait. Qu’est-ce qui pouvait bien venir après, il n’avait plus aucun mot pour l’expliquer. Ni à lui ni à d’autres. Les gens qui savent ou qui pensent savoir appelleraient cela la maturité, c’est la maturité qui vient après, mais ce sont là les mêmes personnes qui se lamentent sans fin de leur propre vie, leur destin merdeux, leurs mariages pénibles et vivotants, leur progéniture collée au cul qui accapare la grosse part du budget, leurs vies professionnelles qui leur sucent l’énergie, jusqu’à la dernière goutte de leur moëlle. Ils l’appelaient à l’occasion pour une rencontre d’un soir, le soir que leur tendre épouse leur laissait parfois pour sortir entre gars, pour se sentir jeunes encore, rire, faire un peu de dope, se recrinquer, se replonger dans un bon vieux temps qui n’existait plus que dans leurs souvenirs, un bon vieux temps beaucoup plus extatique aujourd’hui que jadis. Ils se voyaient dans des cabarets, des bars, des restaurants ou des chambres d’hôtel le temps de se bercer dans l’illusion de voler du temps à leurs misérables vies d’hommes assumés, leurs hypothèques, leurs paiements d’auto, leurs chalets vides la plupart du temps, leurs femmes tièdes et sèches et leurs ados éteints et geignards. À la fin, lui, il se retrouvait là, exactement et encore…là. La fin n’était glorieuse pour personne mais leurs misères à eux portaient le sceau de l’approbation sociale. La sienne, il en doute encore.

Pendant longtemps il avait cru au mythe bohémien que la famille, finalement, c’était celle qu’on choisissait soi-même. Ce qu’il restait de la sienne logeait depuis toujours à l’enseigne de l’indifférence alors il s’accrochait encore à eux dans une espèce de romantisme maladif. Mais avec le temps, les choses avaient bien changé. Les gens apprivoisent leurs limites, apprennent d’instinct la longueur de leurs laisses à force de se tordre le cou, sentent de loin l’odeur des prédateurs qui menacent leur douillette tranquillité. Ils l’ont tellement vu railler, dérailler même parfois, et ils savaient qu’il était devenu subversif et dangereux sinon ennuyant à bailler aux corneilles. Ils ont lentement fait le vide alentour de lui. Les appels se faisaient moins fréquents, les invitations comme de la crotte de pape, ils lui laissaient presque gentiment de l’espace – l’univers entier d’espace, faut croire.

Toute cette soirée, cette nuit à trop boire et à trop ressentir toutes ces choses pour se retrouver seul dans cette salle de bain trop éclairée à se lancer de l’eau froide au visage; ce qu’il commençait à comprendre lentement à toutes ces choses qu’il ressentait, à comprendre que cela ne voulait absolument plus rien dire. Plus aucun sens. Toute une soirée insensée avec des poseurs feignant d’être riches et beaux, d’être en position de pouvoir, d’être intéressants, de vouloir casser la baraque en s’écriant joyeusement à l’unisson “À soir, sky is the limit, toute se peut!”  Mais ça fait longtemps que ce chant de guerre a pour eux perdu toutes ses dents. Que du vent.

La chanson à textes profonds se termine. À travers les cloisons de la salle de bain, il les entend applaudir poliment. Des bruits de scène impossibles à définir murmurent et grondent à travers les grichements d’un microphone laissé ouvert par inadvertance. Un dernier jet d’eau froide au visage, il débarre la porte de la salle de bain. Deux hommes titubants soudain aveuglés par les néons violents veulent entrer en même temps, chacun la main sur la quéquette; il se faufile difficilement entre eux dans l’étroit cadre de porte. Il scrute toute la petite salle du regard. Sa belle compagnie a fui, probablement terrorisée à l’idée d’un rappel. Il sort prendre l’air, peut-être fumer, mais se surprend à se mettre à marcher, marcher sans se retourner.

Sur la rue criarde, blancs, noirs, autochtones et toutes sortes d’hirsutes créatures de la nuit, immobiles, jouent les personnages de Hopper les yeux dans le beurre ou déambulent en se dandinant gaiment en petites tribus homogènes. Une grande rousse et blanche trop maquillée, le téton presqu’au vent, montée sur des talons aiguille impossibles se fie au coude de son escorte aux allures de proxénète pour rester debout. Plein d’autres semblables tiennent le coup appuyées sur les vitrines, spécialistes du service complet ou reines de la pipe vite faite, name it. Où était passé le décor bucolique des hippies, des mods en beau linge et des freaks poilus des années 70, tout est laid. Une ville en ruines. Il s’est déguisé en statue, immobile, le bras en l’air, puis le bras faisant des vagues dans le ciel. Les taxis passent, pleins, vides, dôme allumé ou dôme éteint, rapides ou sur les petites gears. Finalement, une Chevrolet Impala finit par s’arrêter.

Il se voit un bref moment dans le rétroviseur comme un visage qu’on croit reconnaître mais qu’on ne replace pas vraiment, familier mais avec des détails qui semblent clocher. Le chauffeur, lui, le reconnait. Soir après soir, nuit après nuit. Il récite une adresse. Encore trois lumières, quatre poteaux d’arrêt, puis la maison. La paix, l’écriture, l’aube ensuite. Il mène sa barque depuis si longtemps qu’il sait maintenant que la qualité des rencontres est étroitement liée au lieu davantage qu’au temps, on rentre seul d’un lieu pareil, ça vaut mieux pour tout le monde. Le temps n’a aucun pouvoir sur cette sorte de choses. Deux âmes qui se frottent désespérément l’une à l’autre dans de longues conversations nocturnes qui s’étirent jusqu’à l’aube ne voulaient plus rien dire pour lui, sinon qu’ils étaient jeunes et affamés et lui n’était plus là, ni dans les one-night épuisants où les belles promesses ne sont que des vampires tristes et vicieux qui fuient avant le soleil levant.

Il porte ses cicatrices et ses histoires à dormir debout comme si elles voulaient tout dire, comme si elles avaient pu être vraies ainsi, comme s’il pouvait encore en absorber davantage.

“Nos cœurs n’ont pas de jauge, ils sont condamnés à déborder.” Exactement, pense-t-il, en enfonçant sa clé dans la serrure, pressé d’aller noter sa nouvelle ligne. Celle-là est à moi.

 


Flying Bum

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Ainsi sera-t-il

Un silence qui frappe à grands coups de rame

pousse et ramène en tas le long des caniveaux

les carcasses convulsives des génies du drame

saignées à blanc comme de vulgaires pourceaux

La dernière insignifiance du très grand pédigrée

nulle à chier dans toute son unanime immunité

la cour délicieusement vaine et ridicule se pâme

sur le prie-Dieu des sots s’égosille à fendre l’âme

Le génie perdu arpente le côté sombre des rues

abreuve sa soif profonde là où le fiel pisse dru

sur sa pauvre gueule s’échouent des trente sous

pour un rien résonne sec le cliquetis des verrous

Pendant qu’une grande plume indolente et perverse

déambule pompeusement en céleste saltimbanque

gambade en sifflant des grands airs jusqu’à sa banque

canadienne impériale et du plus agréable commerce


Flying Bum

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Caps Lock

 

La touche caps lock était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires. Dans les circonstances, le budget résiduel pour le remplacement d’un clavier était à peu près nul. Lorsqu’il envoyait des courriels à ses amis, ils lui répondaient, non sans exprimer une certaine forme de frustration, qu’il n’avait pas besoin de crier après eux tout le temps. Tout le monde est tellement fuck’n rhétorique ces jours-ci. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

On lui a demandé souvent c’était quoi son problème au juste. (Simple pourtant, son problème : accroc aux délicieuses branlettes de deux bachelières homosexuelles et une foutue touche caps lock collée au fond). Il a bien essayé de leur expliquer que la majuscule ne représentait en rien une forme de sentiment ou une autre, que c’était là le boulot de la ponctuation, que s’il était fâché vraiment il abuserait volontiers de points d’exclamation en lieu et place de majuscules. Leurs réponses tièdes et sèches se faisaient toutefois unanimes : il devrait cesser de dépenser tout son argent chez ses sulfureuses bachelières et faire réparer son clavier. De quoi se mêle-t-on, merde. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Ce n’était pas exactement une épiphanie mais : il avait découvert qu’il pourrait utiliser une taille de caractère plus petite pour réfuter, à tout le moins contrecarrer l’impression qu’il crie constamment après eux. Il est passé au 7 points mais c’était tout simplement trop petit pour la moyenne des ours. Les dieux sont ligués contre moi, pensa-t-il. À force d’essais-erreurs, il avait fini par convenir que le 9 points faisait très bien l’affaire. On pouvait aisément lire du 9 points, fût-il majuscule, sans se sentir engueulé, il s’en était vaguement convaincu.

Les bachelières habitaient une maisonnette, presqu’une cabane, couverte d’un horrible papier-brique vert-mousse, dans le coin de Jacola. Elles lui prenaient cinquante balles à chaque fois, ce qui peut sembler un peu cher, jusqu’à ce que vous preniez en considération la prospérité économique sans pareille qui s’abattait sur Val d’Or et toutes les villes minières en général. L’Abitibi était maintenant hors de prix. Abitibi, Californie, enfin unies –par le coût de la vie. Tout est cher, de la saucisse locale, les fruits et légumes bio, les deux par quatre en épinette, les branlettes, name it. Pas trop abordable d’être un sincère épicurien comme Léon dans une région aussi empestée par l’odeur de la piastre. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Adéline lui avait fait remarquer que si son caps lock était effectivement collé au fond, toute cette histoire aurait vraisemblablement dû RESSEMBLER À CECI. Adéline était professeur de français à la polyvalente, elle lisait autant Céline que Marguerite Duras et possédait tous les Larousse, les Robert et les Grévisse de ce monde alors on ne pouvait rien lui passer. Adéline était aussi celle qui avait loué une chambre à Léon le temps d’assumer sa charge de cours en littérature à l’université de Barraute à Val d’Or (UBAV). Elle et lui s’étaient en quelque sorte “acoquinés” avec le temps.

–“Écoute, ma chouchoune,” Adéline détestait ce sobriquet, “les bachelières c’est juste bon pour les petites branlettes innocentes. Tu le sais que tu es la seule que j’apprécie vraiment.”

Et voilà Marie, la sœur d’Adéline, qui s’invitait toujours dans les pires moments : –“Léon est le genre d’homme à lire et surtout vénérer Bukowski. Comme lui, il passe son temps chez les putes et finit par bander mou après trois verres de rouge quand c’est à ton tour à toi d’exulter. Je me demande ce que tu fais avec lui,” qu’elle disait à Adéline sans aucune pudeur, comme si Léon n’était même pas là à les écouter.

–“Léon est un écrivain exceptionnel, un professeur de littérature apprécié, tu es dure avec lui,” que répond une Adéline sans trop de conviction, “et un coloc presque parfait qui serait bien difficile à remplacer.”

Ainsi vont tranquillement toutes choses et toujours est-il que les deux bachelières finirent par décrocher leurs diplômes. Apparemment, cette fois-là, ce serait son ultime exultation avec elles, avaient-elles annoncé à un Léon aussi triste qu’ébaubi. Un moment, comme une borne cruelle le long d’une destinée déjà sinueuse. Les deux bachelières avaient même laissé à Léon l’impression d’avoir le coeur un peu gros, sans affecter toutefois la qualité de leur exquise pratique et elles lui avaient finalement consenti un escompte d’adieu sur leur tarif régulier. Leurs études étaient maintenant payées, après tout. Ensuite, Léon avait lentement remonté son pantalon, littéralement bu des yeux tout ce qu’il pouvait de la scène offerte par les deux jeunes femmes qui se rhabillaient lentement devant lui pour une dernière fois. Il a marché jusqu’à la fenêtre, triste. Il avait cru entendre un chant d’oiseau bucolique, un bruant possiblement, mais il n’avait vu aucun oiseau se promener dans le décor désolant de Jacola. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

À la fin du semestre, Adéline et lui se sont quittés, plus précisément : Adéline a largué Léon. Elle avait simplement allégué que ce qui qualifiait le mieux l’amour de Léon pour elle était sa flaccidité. Quatre Robert, six Larousse et c’est le seul mot qu’elle avait trouvé. À son départ pour son retour à Montréal, avant de monter dans l’autobus, il avait ouvert sur une page au hasard les “Souvenirs d’un pas grand-chose”, il aurait voulu monter dans l’autobus et coller le livre ouvert sur la fenêtre pour qu’elle s’approche et vienne, appâtée par la curiosité, lire le passage pas choisi du tout. Il ne voulait que la voir de près une ultime fois. Se faire un cinéma. Il aurait juste voulu lui dire : DÉSOLÉ DE N’ÊTRE RIEN D’AUTRE QUE CE QUE JE SUIS. Une Adéline aux sentiments confus se disait, elle, dans sa tête : JE SUIS DÉSOLÉE DE M’ÊTRE SENTIE AUSSI SEULE QUE ÇA AVEC TOI. Mais aux premiers ronronnements du diésel, le climatiseur déposait déjà une buée dense sur la fenêtre de l’autocar et il était totalement hors de question que Léon y mouille son édition originale des “Souvenirs d’un pas grand-chose”.

Après son premier roman ”Au large du Cap Lock”, un peu à la Hemmingway, écrit et livré tout en majuscules et qui avait connu un succès mitigé, Léon avait finalement changé son vieux clavier. C’était pour un modèle nec plus ultra, du type ergonomique, sans fil et hors de prix, avec une légère incurvation qui lui rappelait tristement la courbure de l’horizon de cette foutue planète où il se faisait toujours autant chier à vivre de même.

Les yeux dans le vague et le vague dans l’âme, Léon pianotait distraitement, testait à répétition le mécanisme du caps lock de son nouveau clavier –barre-débarre, barre-débarre, barre-débarre; il se remémorait avec une poignante nostalgie les deux superbes jeunes femmes de Jacola qui l’avaient jadis tellement mais tellement ébranlé, presqu’autant que branlé.


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Flying Bum

Sur la huitième jadis

Petit devant la maison de ma mère

J’attendais fébrile que finisse l’hiver

Alors il passait une jeune polonaise

Blonde sur sa bicyclette montée

Les joues couleur de braise

Blanches cuisses sous sa jupe relevée

Un bon vent dérangeait un peu trop

Son chemisier un brin malséant

Qui allumait de brefs éclairs de peau

Furtives beautés offertes à ma vue

Mais c’est dans son souffle innocent

Qu’elle était complètement nue.


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Flying Bum

Trois plumes

Je l’ai enfin vue

passer un soir de mai

derrière un chandelier

de longs cierges chenus

Et je n’ai pu deviner

ni même imaginer

dans la danse du feu

un regard dans ses yeux

Je l’ai à peine aperçue

aller d’un pas empressé

dans l’hiver en plein mai

un temps qu’on haït aimer

La silhouette de s’effacer

dans un dédale de rues

des plumes à sa traînée

mêlées à la neige drue

De celles-là hélas

que l’air du temps lasse

le pas toujours fuyant

qui s’efface dans le vent

Boire au même café

quêteux et autres vils

se morfondre en ville

à son passage soupirer

Je l’ai enfin vue passer

par un sombre soir de mai

j’ai capturé trois plumes

virevoltant dans la brume


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Flying Bum

Une saison ivre

Le teint verdâtre

de la terre ivre et repue

toute ma neige bue

marquée sur l’ardoise

d’un avril prodigue

sauf un îlot frais

qui s’étire lascif

à l’orée des ifs

et habite encore l’ombre

de moins en moins

et tristement

le temps qui reste

à se fondre dans l’oubli

 

et je vois

et je trouve

les serpents

des chemins d’hiver

tracés sur la terre

de tristes mulots

surpris à découvert

par les yeux furtifs

des éperviers affamés

deux merles revenus

le monsieur et sa dame

qui chassent parmi

les branchailles éparses

qui gisent au sol délivré

en mémoire de janvier

ses grandes bourrasques

qui les ont rompues

au sol rabattues

avant que le jardinier

d’un printemps neuf

ne les offre au feu

 

et je vois

et je retrouve

une maison

de pierres carrées

qu’on ne voyait plus

ailleurs que dans ses murs

où espérer n’offre plus

la garantie d’avant

et où mourir

a été déclaré

par un roi de bon aloi

désirable et seyant

de plus en plus

avec le temps

encore lui mécréant

qui dessine au plomb

en pesant bien fort

l’agenda du jour

trace à gré les plans

l’architecture de l’effort

à se rappeler

ce qui nous échappe

encore

 

les enfants de lumière

qui ne viendront plus

compter jusqu’à cent

cinq cent tribizillions

dans leur petite cache

sous la grande bache

derrière l’orme gris

y resteront tapis

jusqu’à l’Épiphanie

et encore…

 

combien beau ce fût

de rêver là

dans les pierres

sans épitaphe

sur des mots

à oublier

l’idée même d’un temps

droit et linéaire

pour toujours annulée

à partir d’hier

après dîner

proclame en édit

le fou du roi gentil

 

attendre même

essaie de cesser

je cesse, tu cesses

on a tous déjà cessé

abandonné au temps

les soirs coupés courts

le compte des nuits

le retour des matins

des pluies de samares

et des arbres en plumes

l’odeur de peau brûlée

dans le soleil du matin

et voilà que déjà

on voit venir un été

auquel nul n’est invité

qu’un quêteux

un étranger

ne sachant où aller

 

et voilà que déjà

dans la saison ivre

d’un gosier sec

au regard mouillé

on pleure la neige

son vent cinglant

son froid lénifiant

quand elle venait

sur nos peines

infectées

nos blessures

enflammées

déposer de sang froid

sa caresse glacée.


Flying Bum

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Comment je sais ne pas souffir d’Alzheimer (encore)

Je plonge les mains dans l’eau chaude et savonneuse de l’évier et j’en sors le dernier survivant de ce qui était jadis tout un ensemble de verres à eau en vitre teintée bleue. Immédiatement me reviennent en tête des images du temps où l’ensemble était encore complet, d’un joyeux groupe d’amis répartis dans ma petite piaule par un après-midi d’été chaud et humide, chacun trinquant, un verre de sangria suintant à la main. Ces images lancent mes songes à la dérive dans les flots d’un ruisseau, un affluent du Léthé, qui coule au-delà de mes pensées conscientes. Quand je rentre de mon petit voyage introspectif, je tiens le verre bleu, immobile, savonneux, je cherche la bonne température pour le rincer et je cherche aussi le nom de celui qui a écrit : « Nous ne serons jamais plus des hommes si nos yeux se vident de leur mémoire. » Je sais que je sais son nom, que son nom est grand, que je le vénère même, mais j’ai dû le laisser traîner dans une arrière-boutique où mon esprit négligent abandonne des bribes d’informations utiles et des connaissances générales qui finissent par se confondre dans l’inventaire précis des vêtements que j’ai portés hier, les prénoms des sept nains et la liste complète des ingrédients que ma tante Colombe mettait dans sa fricassée au bœuf haché. Tout ce que je laisse traîner dans cette arrière-boutique reste suspendu dans le noir, quelques-unes de ces choses discutent entre elles, d’autres en profitent pour faire une sieste le temps que je les rappelle ou se lèvent et partent, indignées, décident que je les avais oubliées depuis trop longtemps.

À une certaine époque pas si lointaine, j’avais une très efficace assistante administrative dans mon personnel de neurones qui pouvait partir promptement vers l’arrière-boutique et retrouver dans tout ce bordel, en un rien de temps, l’objet précis dont j’avais besoin et me le rapporter à temps avant que mon esprit passe à autre chose ou que la visite s’en aille. Qui sait, peut-être s’est-elle trouvé un emploi plus payant chez la compétition ou qu’elle a pris une retraite méritée, ou qu’elle a quitté son poste sans préavis, outrée du peu de reconnaissance que j’ai pu lui exprimer. Ils l’ont remplacée par un stagiaire boutonneux qui a de la misère à retrouver son cul dans ses culottes. Pendant que je suis là, debout, à rincer un bol à soupe et que je pense encore à la citation dont je cherche l’auteur, cet idiot me ramène une photo de Jean Leloup. Crétin. Leloup a une bonne plume mais pas pour ce genre de mots.

En m’essuyant les mains, je retourne à la table de cuisine où les vieux amis trinquaient jadis à même une cuvette de porcelaine émaillée pleine à ras bord de sangria avec les verres bleus d’un ensemble de verres bleus encore intact à l’époque et j’ouvre mon laptop pour chercher le nom que je cherche. Une poussée de dopamine gicle sur ma mémoire irritée et la soulage de sa vive douleur lorsque je retrouve avec un bonheur fumant le nom de Gaston Miron. Je fouine sur quelqu’autres sujets un moment et lorsque je retourne m’occuper d’une casserole où la sauce a cramé et que j’ai laissée tremper toute la nuit, je me demande pourquoi j’ai soudainement eu besoin de me rappeler du nom de Gaston Miron. Mais, en finissant la vaisselle, je me suis mis à chanter En 1990 de Leloup, version intégrale, sans fautes. Ça prend une foutue mémoire.

Je me rappelle un documentaire sur le sujet où on disait : si tu te rappelles que tu oublies, ça va; si tu oublies avoir oublié, ça ne va plus. Alors ça me réconforte lorsque j’arrive dans une pièce et que soudainement je ne me rappelle plus ce que je venais y faire, je retourne à l’endroit d’origine avant que la raison de mon déplacement ne disparaisse de mon esprit et j’attends qu’elle me revienne tranquillement. Et ça rembarque. Exactement comme une navette à l’aéroport qui fait constamment le tour pour ramasser quiconque ne serait pas embarqué du premier coup. Si j’avais oublié avoir oublié pourquoi j’étais rendu dans une nouvelle pièce, pourquoi aurais-je fait demi-tour et attendu la navette? Je me rappelle donc que j’oublie alors tout va bien.

Quand on ne sent pas le besoin de Googler les choses. Je ne me rappelle plus très bien pourquoi moi et mon vieil ami parlions de Gaston Lepage.

–“C’était quoi le film où il jouait avec Gilbert Sicotte?” que mon vieil ami me demande.

–“Mmmmm, je ne pense pas que j’aie vu ce film-là.”

–“Oh oui, tu connais ça. Je suis certain même que tu as lu le livre. C’était écrit par une femme, son nom commence par P ou par C,” qu’il me dit.

Mon vieil ami venait de me pousser à l’eau tout habillé dans mon petit ruisseau, affluent du Léthé, qui vogue là où mon conscient n’a pas immédiatement accès aux infos. Je savais de quoi il parlait, je savais que le livre qui a inspiré le film a été écrit par une femme mais son nom ne me venait pas.

–“Paule Baillargeon, peut-être?”

–“Naaaa.” Je ne sais pas c’est qui mais je sais que ce n’est pas elle. Alors j’ai dit à mon vieil ami, pourquoi on n’écoute pas Je me souviens (…) d’André Forcier à la place, Gaston Lepage joue dans ce film-là aussi.

–“Oui, mais pas Gilbert Sicotte,” me répond mon vieil ami, il était occupé à jouer dans l’histoire du pilote d’avion cette année-là.

–“Piché, entre ciel et terre.” (pourquoi cette info est venue illico, elle?)

Quelques jours plus tard, je croise mon vieil ami à l’épicerie.

–“Pauline Cadieux!” que je lui lance avant la moindre formule de salutation.

–“C’est ça, exactement ça,” me répond-il, “mais c’était quoi le titre du livre?”

–“Ça ne m’est pas revenu encore,” que je lui réponds.

Il me rappelle quelques jours plus tard.

–“Je m’en rappelle, La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux.”

Je le rappelle encore quelques jours plus tard.

–“Puis?”

–“Cordélia, ciboire, c’est Cordélia, le titre du film!”

L’affaire était résolue en juste un peu plus d’une semaine. Sans jamais aller sur Google! À deux hommes. Quelle mémoire, quand même!

Parfois, on dirait que mon processus de récupération des informations est un vieux chien fatigué à qui ça ne tente tout simplement plus de jouer à aller chercher la balle. D’autres vont vous rapporter n’importe quoi. Et quand deux vieux cabots se parlent, c’est un peu la même idée.

Moi : “Ishhhh, ça me rappelle un film que j’ai vu, quelque chose à propos d’un cuisinier voleur et de l’amant de sa femme.”

Jean : “Oui, je m’en rappelle. Je l’ai vu en 89 à Val d’Or avec toi. Mes amis avaient vu dans ce film beaucoup plus de valeur sociale que moi. Moi je n’y voyais que de l’horreur pour de l’horreur. On a vu ce film-là ensemble toi et moi au Capitol, je crois, je venais juste de revenir d’Ottawa. Le film m’a donné des haut-le-coeur tout le long et j’ai ramé comme un malade pour ne pas vomir dans ta voiture. Quand on a passé le village de Sullivan tu t’étais mis à chantonner Take Five de Brubeck, je pense, ou était-ce Peaches in regalia de Zappa. Ishhh, je me rappelle clairement de la discussion que j’ai eue à propos de ce film avec mon frère Claude et sa femme à leur chalet du lac Sabourin.” (méchant chien, Jean, tu as tout ramené sauf la balle)

Moi : Ça me revient, ça s’appelait : Un cuisinier, un voleur, sa femme et son amant.

(bon chien, il a ramené la balle, tiens, un bon biscuit)

 Mais je ne suis jamais allé à Val d’Or en 89. Je suis formel.

On dit que les êtres créatifs finissent par compenser les pertes de mémoire en remplissant les trous de manière créative. Un jour, j’ai surpris mon voisin, monsieur Frank, à marcher sur la couverture de son bungalow, heureusement peu pentue, sa pipe allumée à la main, comme si de rien était. Pour un homme de son âge, il avait bien au-delà de 80 ans, je trouvais son choix comme lieu pour sa promenade matinale bien audacieux. Étant pris de vertige moi-même et pour ne pas risquer de faire chuter le vieil homme dans la surprise, j’ai quand même sauté la clôture qui séparait nos deux maisons mais j’ai attendu calmement qu’il redescende.

Bien qu’on ne s’était jamais vus de près avant, sauf des bonjours polis entre voisins, et que j’avais transgressé la règle de propriété privée, lorsqu’il est finalement descendu, il m’a accueilli en toute bonhomie comme si on avait nourri les cochons ensemble.

–“Mais qu’est-ce que vous faisiez là?” la seule question idiote qui m’est venue à l’esprit.

–“Oooooh,” m’a-t-il dit en anglais avec son fort accent irlandais, “je suis allé faire un tour sur la montagne aider les nonnes à traire leurs vaches, elles me donnent toute la crème que je veux, un régal des dieux.”

Ceci se passait à Tétreaultville, en pleine ville. Quand j’en ai parlé à son épouse plus tard, elle m’a dit que les seules soeurs dont elle se souvenait qui auraient pu vivre sur une montagne étaient la mission des pauvres sœurs du Bon Secours, dans leur enfance à Tuam en Irlande. La mission des sœurs montait une énorme crèche à Noël mais les nonnes ne possédaient aucune vraie vache vivante.

–“Et après avoir fait le train avec les sœurs?” que j’ai demandé à monsieur Frank, amusé.

–“Je suis allé manger le déjeuner que ma femme me prépare toujours –une trentaine de tranches de bacon avec une vingtaine d’œufs brouillés par-dessus et j’ai nappé le tout avec la bonne crème fraîche, épaisse et chaude,” et il souriait à pleines dents, “ensuite, j’étais tellement ragaillardi et reconnaissant pour le déjeuner que j’ai donné un bon bain à l’éponge à ma femme, je l’ai montée comme seul un homme irlandais sait le faire puis je l’ai promenée toute nue sur mes épaules dans la cour pour la faire sécher au soleil.” conclu-t-il en me servant un clin d’oeil complice et ringard.

Si un jour par malheur, je ne vois pas les choses venir et que j’ai à m’engager sur la route de la démence, je veux prendre la même navette que monsieur Frank a prise.


Flying Bum

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Dialogue de sourdes gourdes

Défi littéraire – L’Agenda Ironique d’avril.

 


–Je ne sais pas pourquoi, je voulais me perdre, je crois. Ce serait long à raconter.

–Cause toujours tu m’intéresses (je me demande ce qui arrivera en premier, bailler ou brailler).

–J’ai quitté la ferme. J’ai conduit jusqu’à ce que je voie l’immense Chop Suey qui brillait dans l’ombre du soir au beau milieu de ce petit bourg perdu. Je me suis arrêtée ici, j’ai pris une table et j’ai demandé au serveur combien de gens vivaient ici, dans ce trou. Il m’a observée longuement puis il m’a dit, hé bien tout dépend, qu’est-ce que vous buvez? Bière blonde, une Leffe ça ferait l’affaire, que je lui ai répondu. Il me l’a versée, il m’a observée porter le verre à mes lèvres puis il m’a dit 37 maintenant, je crois bien. Il est retourné derrière son bar où il a effacé le 36 sur l’ardoise pour le remplacer par un 37.

–Et quel rapport avec le chop suey? Je ne peux supporter le chop suey ça me constipe toujours, depuis ce jour…

–Ce n’est que le nom du bar, t’inquiètes. Jeu de mots douteux pour les anglos sûrement. Je ne les ai jamais vus en servir. Je n’ai pas bougé d’ici pendant 6 jours; le couple derrière est en cire, comme au Grévin, t’as vu? J’ai dormi sur la banquette d’une cabine et je me lavais à la va-vite dans les salles de bain derrière. Rafraîchir serait le terme juste.

–J’avais le coeur totalement en miettes, une sale affaire de coeur, j’avais dévoré un plein bol de chop suey taille jumbo. Après, j’étais incapable de chier. Il devait bien être deux heures du matin.

–Il m’appelait par le nom de mon breuvage, mademoiselle Leffe, ou disait-il mademoiselle F.? Quelquefois on apportait d’autres clients en cire qu’on répartissait dans le bar, quelquefois un vrai client prenait place mais la plupart du temps j’étais seule. Seule au Chop Suey avec le barman.

–Je pouvais ressentir toute cette merde, dure, concentrée en boulettes, là-dedans. Plein le rectum. Mais rien ne voulait sortir de là. Rien. Le mal de ventre, je ne te dis pas.

–Puis, dimanche, le barman m’a appelée au bar pour me dire que je ne pouvais pas rester pour la nuit. Nous fermons les lundis, avait-il platement dit. Et il avait l’air triste de devoir me l’apprendre.

–Je regardais une photographie des seins de Britney Spears dans un magazine assise sur le trône. J’ai enveloppé mon majeur dans une lingette humide et je l’ai inséré dans mon cul. J’ai fait un tour de reconnaissance avant de localiser quelques petites boules de merde rigides que j’ai tirées de là comme j’ai pu. À la guerre comme à la guerre!

–À minuit, il a refermé la porte derrière moi et pour la première fois en près d’une semaine, je me suis retrouvée dehors, debout sur le trottoir, désemparée. J’ai regardé à travers la vitre de la porte. Le barman passait consciencieusement un linge humide sur l’ardoise faisant disparaître complètement un 29. Il a pris une craie puis il a tracé un 28 au milieu de l’ardoise impeccable. Je ne me suis jamais sentie aussi rejetée de toute ma vie.

–Je souffrais ma vie. J’ai pris une autre lingette humide et j’ai recommencé le manège. Je pouvais sentir mon rectum lentement relaxer puis, d’autre merde qui semblait prête à descendre par elle-même, sans que je n’aie à la tirer de là moi-même. Juste l’aider un peu avec mes sphincters. Eureka! J’avais encore le coeur totalement en miettes, l’anus en feu, une sale affaire de coeur, mais je pouvais maintenant chier gaiment.

–Quelle merde, j’ai retrouvé ma voiture le pare-brise à ras bord de contraventions. J’ai roulé et roulé. Dans des chemins de terre poussiéreux, à travers des labyrinthes de maïs, de longs tunnels sous des processions de saules centenaires et j’ai fini par retrouver mon chemin vers la ferme, va savoir comment.

–Britney Spears a le nom de quelqu’un tatoué sous le galbe de son sein gauche. J’étais incapable de lire correctement. Ses seins tombent un peu maintenant, ma foi. Il me semble bien que ça commence par J, Jesse ou Justin ou Jamey, peut-être? J’ai un petit perroquet moi-même, tatoué sur les côtes sous le sein gauche mais mon ex petit copain ne s’appelait pas perroquet ou père Roquet ni Pierre Hoquet.

–Tous ces travailleurs du maïs qui m’haïssent, ces beaux gosses aux fourches qui m’enfourchent quand je m’emmerde, mes propres gosses qui me gossent, leur pervers père vers qui je crie merde, personne ne s’est jamais posé la question. Personne ne s’était demandé où j’étais passée. Il ne sert à rien de chercher, c’est comme le chemin du retour, chercher n’aide en rien. Il s’agit de trouver. Les gens se perdent, c’est tout. Mardi j’y suis revenue, me perdre encore un peu au Chop Suey. Et m’y voilà.

–Je me demande si Britney Spears tolère bien le chop suey. Si ça arrive à Britney Spears d’être constipée parfois. C’est drôle, je la vois écartillée en train de se javelliser le trou du cul au pinceau. Je me l’imagine, il me semble, avec son beau petit trou de cul tout joli, bien rose et tout ferme.

–Et toi, qu’est-ce qui t’emmène ici? Qu’est-ce que tu racontais? Allez, cause, tu m’intéresses.

 


Le Flying Bum

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A l’en-tête : Edward Hopper, chop suey, 1929

Les règles du défi se trouvent ici :

https://constantinescu685249153.blog/2021/04/04/5544/comment-page-1/?unapproved=1111&moderation-hash=12c08705c321f98734f54f5ef352b7a9#comment-1111

Extraits du Grand Livre des Lunatiques Oubliés, volume 47.


LA CHAMBRE À COUCHER


Bon matin, mon nounou.

Il te prend une stridente angoisse au ventre. Tout d’un coup. La couette. Elle est énorme, chaude, lourde, étouffante. Un monstre de lit. C’est beaucoup trop sec ici dans cette chambre, la gorge te brûle. Ton cerveau émerge de la plus lancinante façon depuis de profondes strates de sommeil, une à la fois, la conscience reprend ses droits une miette à la fois. Au loin comme loin dans la cale d’un navire immense, on dirait qu’un calorifère siffle avec entêtement, et il y a quelqu’un étendu près de toi. Une petite femme. Elle porte tes vêtements : un pantalon chinois en lin beige noué à la taille et on ne voit même pas ses pieds, un vieux t-shirt aux couleurs d’Aut’Chose, un groupe rock mort depuis bien longtemps, deux seins encore bien vivants qu’on devine là-dedans. Elle possède une chevelure brun chocolat énorme, longue, dense, épidémique. Une arborescence. Une pandémie capillaire. Ça enveloppe l’oreiller au complet, une bête ni plus ni moins, ça couvre tout le haut de son corps, ça contourne ses bras avant de s’élancer jusqu’à ton visage, s’infiltre dans tes narines. Qui sait ce qui peut se retrouver dans une chevelure pareille – des écus d’or, des lames de rasoir, un trousseau de clés, des élastiques, des vieilles broches, des nids de fées perdues.

Il existe des probabilités mathématiques que tu n’aies pas couché avec elle, couché on s’entend, pas dormi seulement, mais elle est bien là, allongée contre toi, elle porte tes vêtements. Elle tient aussi une de tes paires de bas favorites dans une main. Verts fluos avec des perroquets imprimés. Cela a dû la faire rire, être énormément drôle. À un autre moment. Plus du tout amusant maintenant avec toi à côté flambant nu. Il y a deux portes fermées, côté cour et côté jardin. Sur le chevet de ton côté, tes cigarettes, ton briquet de brocante, ton porte-monnaie et un petit sifflet. La femme ne bouge pas d’un poil. Tu es frappé par un doute terrifiant, qu’elle serait morte, peut-être. Son visage totalement obscurci par ses cheveux intergalactiques. Elle est soudainement effrayante.

Qu’est-ce qu’un gars peut faire? Qu’est-ce que tu aimerais voir se produire?

>Parle, fille.

Tu ne comprends pas. Tu ne comprends rien.

>Parle, fille.

>Parle, à la fille.

–“Est-ce que je pourrais récupérer mes vêtements?” tu lui demandes, à répétition, en tapotant doucement sur une section nue de son épaule.

Finalement, tu sens un mouvement. Elle n’est pas morte.

–“Non,” marmonne-t-elle, elle se retourne et reprend son inquiétante immobilité.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’excuse, comment tu t’appelles, j’en ai aucune idée.”

–“Là, mon nounou qui se rappelle plus de mon nom, tu décrisses d’ici avant que j’appelle la police,” grommelle la fille pas morte en se retournant vers toi et te voilà encore pris dans la sinistre épaisseur de sa chevelure d’enfer.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’appelle Léon.”

Aucune réponse.

Elle n’appellerait pas la police. Non? Tu penses? Tu aimerais bien savoir l’heure qu’il est. Tu devais rejoindre ta douce, Adéline, à ton appartement, tôt ce matin.

>Tu t’habilles.

Tu farfouilles dans une pile de vêtements et tu trouves quelque chose qui a l’air assez grand pour toi : un grand coton ouaté qui dit “Spartiates Escrime 1974” et des culottes courtes qui te plongent dans la plus inconfortable confusion. Culotte? Bermudas? Shorts? Capris peut-être? Adéline le saurait, elle. Chère Adéline.

>Tu prends le sifflet

Tu mets le sifflet dans ta poche avec le briquet de brocante, le paquet de cigarettes, ton porte-monnaie.

>Côté jardin

Tu ouvres la porte côté jardin. C’est un placard. Dedans, un panier d’osier qui déborde de fringues sales, un tas de vêtements multicolores accrochés bien en ligne sur une large pôle, sur la tablette une photo de la fille pas morte, debout au sommet d’une montagne, les poings brandis vers le ciel en signe de victoire. Un beau corps, quand même.

>Côté cour

Tu te bats avec le rideau de bricoles en guirlande qui sert de porte, tu fonces tout droit vers une autre porte, une vraie celle-ci, tu sors, tu la claques derrière toi et tu t’engouffres dans une sombre cage d’escalier cinq étages de profond pour enfin percer ta voie vers la lumière du jour.


LA RUE


De l’autre côté de la rue, il y a un bar triste à chier, un ramassis sordide de solitudes et de cirrhoses – juste comme tu les aimes. Si tu entres là, tu pourrais innocemment poursuivre la nuit là où tu l’avais laissée, ne jamais plus avoir à te réveiller avec la fille pas morte. Ce côté-ci de la rue, un autobus s’en vient. La 47, qui va jusque chez toi.

>Prendre l’autobus.

Tu te sens tordu par en-dedans dans le bus. Quelque chose de toi était encore intégral, intact à l’intérieur, hier encore mais apparemment tout n’est plus en place comme c’était. Ton canal lombaire? Ta vésicule biliaire? Ton méat urinaire? Ton âme? Quel mot Adéline utiliserait-elle, ton essence divine? Ton essence divine a de toute évidence manqué de gaz un peu. Les odeurs dans le bus sont terribles, qui peut bien vouloir manger des frites grasses à cette heure du matin, tes fonctions olfactives s’éveillent ébaubies à ce qui pourrait bien être l’odeur insupportable de l’incontinence matinale. Il n’y a guère que deux sièges disponibles. Un vers l’avant qui porte des taches de vomi et un plus vers l’arrière près d’un homme occupé à compter ses doigts tout haut, furieusement.

>S’asseoir près de l’homme

Ton regard en arrache à quitter des yeux une large coupure sur le menton de l’homme. Une lacération. Une tranchée. Ça pourrait s’arranger avec neuf points de suture. Non, avec quatorze points de suture. Ton ex-beau-frère a déjà eu besoin de quatorze points, tu sais ce que c’est, un soir où il avait défoulé sa rage en frappant à grands coups de poings sur un pauvre aquarium dans un greasy spoon chinois. Pauvres poissons.

–“VA CHIER,” gueule l’homme au menton lacéré. “VA CHIER, tu vas me l’infecter! Tu peux pas aller t’asseoir ailleurs?” Il se lève maintenant, se plante devant toi, menaçant mais titubant également. Il n’est pas si grand que ça, mais il tempeste sérieusement. Avec tous ces gens dans le bus, tu n’as pas vraiment beaucoup d’endroits où fuir.

>Frapper l’homme

Tu ne peux pas faire ça.

>Parler, à l’homme.

–“Désolé, je n’essayais pas d’infecter quoi que ce soit.”

–“Tu m’as coupé à la grandeur de la face, innocent,” hurle-t-il pendant que son visage prend les couleurs d’une fureur incroyable. “Il m’a arraché les ongles!” crie-t-il s’adressant aux passagers terrorisés en leur montrant ses mains. “Il m’a arraché les ongles d’orteil,” témoigne-t-il avec volubilité à la foule ébaubie. Il t’enfonce l’index droit dans le sternum comme un ultime ultimatum.

>Souffler dans le sifflet.

Tu pousses avec acharnement tout l’air de ton thorax dans le sifflet. C’est un réveil-matin de l’enfer, c’est un klaxon d’automobile, c’est une chanteuse d’opéra hystérique. L’homme au menton lacéré bat en retraite. Le sifflet continue à siffler. Une femme avec un poupon enfoui contre elle dans son kangourou fait de grands non de la tête. Le petit est réveillé, il braille sa vie.

–“Pour l’amour de Dieu, allez-vous arrêter ça? Il dormait, pauvre ange.”

>Arrêter de siffler

Le sifflet tombe de ta bouche avec un long filet de bave qui le suit.

>Parler, à la femme

–“J’essayais juste de me protéger le cul, vous avez bien vu qu’il me menaçait.”

–“Laissez-le donc tranquille, pauvre homme, il est fou vous voyez bien, il n’y peut rien,” explique maman kangourou.

–“Je suis peut-être fou, moi aussi, va savoir,” que tu affirmes dans l’espoir qu’elle te foute la paix elle aussi.

–“T’es pas encore assez fou. Pas comme lui, en tous cas.” Puis, elle roule des yeux dans tous les sens.

–“Je le suis, ça se voit bien que je suis fou, regarde mes… cu… mes… ridicules… bermudas?”

–“C’est pas des bermudas, ça, c’est une jupe culotte.”

>Arrêter ça là.

La 47 arrive près de chez toi. Tu pourrais rester là, continuer la promenade, défendre ta déficience mentale auprès de maman kangourou. Lui raconter ce que tu sais faire avec un coupe-ongles un coup inspiré ou tes rêves aussi récurrents que dérangeants qui impliquent la grosse fille qui habite en-dessous de chez toi.

>Descendre de la 47


L’APPARTEMENT


Tu cours, tu escalades jusqu’au troisième sans presque toucher au sol, tu essaies désespérément de détecter dans l’air des filets du parfum d’Adéline, son gros savon naturel à l’ortie sauvage, le secret de ses aisselles assez fort pour lui mais conçu pour elle, la musique délicate de ses orteils sur le plancher de bois franc. Tu arrives finalement à la porte de ton appartement.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Retrouver la clé

Tu n’as pas tes clés. Tu ne te rappelles même pas avoir déjà vu tes clés dans un espace-temps relativement rapproché.

>Défoncer la porte

Tu ne peux pas faire ça.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu as perdu tes clés.

>Ouvrir la porte

Ah non, la porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés, commence à te faire à l’idée.

>Ouvrir la porte

L’hostie de porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés. Sont où, encore, tes tabarnak de clés, calvaire?

>Chercher des clés, encore

Dans les cheveux de la fille pas morte, as-tu regardé comme il faut?


Flying Bum

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