La fenêtre

 

Allah est grand, il a ouvert la fenêtre pour moi. J’ai sauté en bas.

 

“Vous avez atterri sur un STOP, un poteau d’arrêt obligatoire, ironique n’est-ce pas?” dit le médecin.

 

“Vraiment?”

 

“Vous avez brisé tous les os de votre corps. Littéralement chaque os. Même vos osselets.”

 

“Jamais joué aux osselets.”

 

“Ça peut se comprendre, vous sortez d’un coma de six mois. Vous serez parmi nous dans ce plâtre intégral pour au moins neuf autres mois.”

 

“Avez-vous du thé vert ici, j’en prendrais bien un en attendant,” que j’ai demandé.

 

***

 

Mon unique visiteur est un témoin de Jéhova avec des valises sous les yeux. Je me demande bien qui lui a donné mon numéro de chambre. Il s’écrase dans la chaise du visiteur et me lit des pamphlets. Je lui ai demandé s’il pouvait me lire quelque chose d’autre mais apparemment ça ne fait pas partie de son mandat.

 

“Tu n’as pas besoin d’aller à ton travail quelques fois?” lui ai-je demandé un jour.

 

“C’est ça que je fais tout le temps, monsieur,” répondit-il

 

“À temps plein?”

 

“À temps plein.”

 

“Je suis aussi fossoyeur,” dit-il

 

“Oh,” dis-je.

 

“À temps partiel.”

 

“Ah.”

 

***

 

Parfois ça me démange tellement sous ce plâtre intégral que je souhaite la mort. Apparemment, l’aide médicale à mourir ne s’applique pas dans mon cas.

 

“Vous ne pourriez pas me donner quelque chose?” que je demande au médecin.

 

“Je peux vous administrer du démérol,” qu’il me répond.  

 

C’était sa réponse peu importe la question.

 

“Et les spasmes d’ankylose?”

 

“Je peux vous administrer du démérol,” qu’il me répond.  

 

Il m’a injecté la dose. Je n’ai ressenti aucun effet. Niet. Nada.

 

“Comment s’appelle votre cheval?” que je demande au médecin.

 

Aucune réponse. Il a simplement galopé jusqu’au corridor.

 

***

 

Ma psychothérapeute s’appelle Karolanemarie. Pas Carole-Anne Marie ou Carolane-Marie ni Karo Lanne Marie.

 

Aussitôt que j’ai pu bouger mon cou, je l’ai embrassée.

 

“Je suis une lesbienne,” dit-elle.

 

C’était sa réponse peu importe la question.

 

Bientôt j’ai pu bouger mes bras, même un peu mes jambes.

 

“Vous devrez utiliser une canne, peut-être même une marchette, pour le reste de vos jours.”

 

“Est-ce que je serai toujours en mesure de danser?”

 

“Possible,” dit-elle, “si quelqu’un vous soutient.”

 

“Finie donc la danse en ligne. Je me suis mis à brailler comme un veau, Karolanemarie m’a pris dans ses bras.

 

Sournoisement, j’en ai profité pour l’embrasser sur la bouche.

 

“Je suis une lesbienne,” dit-elle.

 

“Encore?”

 

***

 

Le témoin de Jéhova avec des valises sous les yeux a finalement fait les siennes, il ne vient plus. Je suppose que c’est un bon signe.

 

J’ai feuilleté un de ses feuillets. Feuillu.

 

175,000 candidats chanceux recevront un voyage toutes dépenses payées vers le paradis.

 

J’ai ri. Quelle histoire. Divertissant au possible.

 

J’aurais peut-être dû l’écouter avec plus d’attention.

 

***

 

De retour à mon appartement, je suis allé fermer la fenêtre de la cuisine. On gèle ici-dedans.

 

J’ai vissé les barres de sécurité, cadeau de mon ergothérapeute Car-Ô-l’Âne-m’A-Ri, et j’ai pris une douche brûlante. Cela m’a fait le plus grand bien.

 

Avant que je finisse ma théière de thé vert, la fenêtre de la cuisine s’était ouverte par elle-même, encore. Allah est grand.

 

J’ai approché ma chaise du comptoir pour grimper.

 

“Ok, tabarnak,” que je dis en enjambant le cadre de la fenêtre, “mais c’est la dernière fois.”

 


Flying Bum

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Pour la journée BellCause pour la santé mentale. Inspiré d’Eugen Dimitri Ionescu

Silence au 27

 

Le concierge tintinnabule dans le corridor. Sa ceinture de tournevis et de marteau et de clés à molettes qui tapent sur ses cuisses y vont d’un rythme sans harmonie ni parole. Il passe devant une porte rouge et une autre porte rouge et une autre encore, rouge aussi, jusqu’à ce qu’il parvienne au 27. Appartement 27. Là où habite la fille sourde. La superbe fille sourde aux longs cheveux noirs bouclés et ses hanches, oooh ses hanches de l’enfer, des hanches beaucoup trop charnues pour son petit ventre plat et sa petite poitrine. Ses hanches qui s’encastreraient parfaitement dans son propre pelvis à lui. Oooh!

 

Il frappe et il attend. Il frappe. Il attend, il crie concierge, mais à quoi bon? Elle ne l’entendra jamais. La dernière fois, il est entré directement alors qu’elle était installée devant le téléviseur, le volume à fond la caisse, ses mains légèrement soulevées du canapé, comme flottant sur un centimètre d’air, captant les vibrations, sentant les mots d’une manière que le concierge ne comprendrait jamais.

 

Cette fois-ci, il pourrait aussi bien la surprendre au sortir de la douche. Pas de serviette. Ses hanches de l’enfer complètement à l’air. Enveloppée dans tout le silence du monde, nul besoin de serviette, nul besoin de cacher ces hanches-là, oooh, ses hanches. Ses frisettes noires qui dégoutent sur ses petits seins, le long de son ventre plat. Elle le regarderait droit dans les yeux depuis le seuil de la salle de bain, jusqu’à ce que tout cet énorme silence l’aspire vers elle, et la porte qui claquerait derrière eux et les cris de plaisir inhumains d’une femme sourde totalement désinhibée jusqu’à ce que ses oreilles à lui bourdonnent de douleurs vives et qu’il en jouisse de terreur.

 

Il glisse son passe-partout dans la serrure, ouvre. Personne. La belle fille sourde est sortie, et elle a emporté tout son silence avec elle. Depuis l’appartement 27, il entend des filles qui s’esclaffent dans la glissade de la piscine, des petites voix aussi menues que leurs bikinis brûlés par le soleil. Une voiture passe bombardant la rue avec la contrebasse électrique trop forte d’une musique de rustres. Un camion d’ordure qui bipe se reculant vers les conteneurs. Les fourchettes qui s’écrasent contre le métal et les vidanges de tout le monde qui se soulèvent et se fracassent dans une avalanche tonitruante. Une machine à lessive quelque part sur l’étage qui agite monotonement une brassée de linge en marquant le tempo avec des sons qui ressemblent à des mots . . .  Où est-ce qu’elle est?   Où est-ce qu’elle est?   Où est-ce qu’elle est?

 

Il retient son souffle, plisse les yeux et localise le goutte à goutte de la pomme de douche qui fuit. Il dévisse la tête, déroule un ruban de téflon sur les filets, revisse la tête et le silence revient dans la salle de bain. Facile! La clé à molette rejoint sa gaine dans un geste théâtral de cowboy de série B. Il referme la porte de la salle de bain. Il entend toujours les bruits dehors, la laveuse, la circulation. Dans le corridor, quelqu’un qui rit fort. Il allume le ventilateur de plafond en pensant que ça le ferait. Les hélices chantonnent en se ballotant, le moteur ronronne et le monde, et l’étage, et tous les appartements et la vie dehors convergent dans cette chose. Mais cette chose est encore un son. Il referme le ventilateur et on entend au loin une alarme d’automobile, une porte qui claque. Il pousse la carpette contre le bas de la porte mais il ne peut pas fermer le son, tous les sons, aucun son. Il enfonce ses index dans ses oreilles, le son de ses callosités qui frottent le tunnel cartilagineux, il entend son coeur pomper le sang. Est-ce qu’elle peut l’entendre elle aussi, ou si son sang à elle est muet? Il aimerait lui demander si son pouls est aussi un tempo à deux temps comme le sien. Mais elle ne l’entendrait pas. Peut-être pourraient-ils utiliser le papier, son gros crayon ovale de menuisier, sur une page vierge déchirée à la fin d’un de ses chics romans russes qui traînent toujours sur la table du salon. Ils se le passeraient tour à tour et il oublierait tous les sons, sauf le son du crayon animé par les doigts de la belle sourde, le son de la mine de plomb qui caresse le papier.

 

Son sang se cogne à ses callosités, contre ses cartilages, et les sons tournent en sensations, en douleurs. Plus il pousse ses index au fond de ses oreilles, plus c’est pénible à entendre. Depuis si longtemps noyée dans le silence, elle, elle doit ressentir mille fois pire encore. 

Son coeur un marteau-piqueur, la course du sang dans ses veines une émeute.

Ses hanches, oooh ses hanches, une plaque tectonique.

 


Flying Bum

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Rien qu’un autre samedi soir chez les esprits

 

Les esprits sont tous réunis autour de la planche de Ouija. Ils ne savent jamais lequel d’entre eux sera appelé mais tous ont le coeur gonflé d’espoir. Ils ont des messages, des bons mots pour conseiller, réconforter, des théories à propos de la vie qu’ils ont mis des milliers d’année à peaufiner, des potins croustillants à propos des décédés de la famille. Ils travaillent tous à l’actualisation de leur spiritualité, c’est un long processus, qui implique souvent la voix silencieuse de la toute-puissance qui souffle doucement dans leurs oreilles. La toute-puissance n’est pas une entité facile à décoder.  “Et ensuite vous savourerez le fruit solitaire de l’absolution,” dit-elle. “Et les chiens de prairie se dresseront et les phoques volants s’envoleront vers le ciel.”

“Quoi?” répliquent les esprits. “Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire?”

En général, la toute-puissance a une sainte horreur de se répéter. Elle ne partagera les secrets de l’univers qu’une seule fois.

Ils peuvent toujours se réincarner, retourner sur leur bonne vieille terre qu’ils connaissent bien et qu’ils aiment toujours, ce qui peut sembler être une sacrée bonne affaire tant soit-il qu’ils se souviennent de tous les tenants et aboutissants de redevenir humains : les migraines, la circulation monstre, les contraventions au stationnement, les voisins débiles, les longues semaines de travail, le tofu cuisiné au petit bonheur par des amis végétariens bien intentionnés, les lecteurs de nouvelles un peu trop exacerbés, les empoisonnements alimentaires, les allergies, la belle-famille, maître Goldwater, l’entièreté de l’adolescence, le débalancement hormonal, mal de pied, mal au genou, mal de vivre, les centres d’achat le samedi, les hôpitaux, la souffrance, la mort – encore?

Franchement, aussi bien s’en tenir au monde des esprits, le loyer est gratuit.

Ils se rassemblent près de la planche de Ouija même lorsqu’aucun humain ne l’utilise parce qu’ils savent très bien qu’à la minute même, la fraction de seconde dis-je, qu’un humain retirera la planche de sa boîte, il y aura bousculade monstre. Tous les esprits des sept plus proches paliers spirituels viendront jouer durement du coude et des pieds, se poussant et se ménageant sauvagement une route à travers les autres esprits, clamant à hauts cris être celui qui devrait parler. Certains esprits vont jusqu’à englober la planche de jeu dans leur énergie, se drapant tout le tour d’elle dans une technique qu’eux seuls maîtrisent. “Hé,” disent les autres, “tu ne peux pas faire ça.” “Oui, j’ai le droit,” répond l’esprit encercleur en se tenant encore plus fort après la planche de Ouija.

Rien n’est plus beau que la vie spirituelle mais jamais ils n’hésitent à se ramasser en groupes compacts dans les garde-robes des propriétaires de planches Ouija. Les papillons de la taille de ptérodactyles et des champs de tournesol à perte de vue qui se dandinent à l’unisson comme des vagues sur l’océan, les couchers de soleil sur le pacifique et les danses à travers les galaxies, on en apprécie une quantité donnée, on se fatigue vite. Ils préfèrent s’entasser à travers les jupes et les manteaux, les chemises et les pantalons et attendre. Ils vibrent ensemble. Ils vibrent chacun pour soi. Ils attendent.

Finalement, un humain se pointe, un petit garçon d’environ neuf ans. Il tire sur la boîte du Ouija dans la complète noirceur, en catimini, ses parents lui ont interdit sans doute. Il glisse la boîte sous son bras et s’en retourne vers sa chambre sur la pointe des pieds, et les esprits suivent comme une vague dans le corridor, un raz-de marée même. De retour dans le calme de sa chambre, le garçon installe la planche avec des précautions exagérées. Puis il dépose ses mains sur le pointeur, ferme ses yeux et attend.

Les esprits s’accumulent autour de la scène et attendent. Un esprit en pousse un autre et sa vibration ralentit, régression spirituelle.

Le garçon allume sa lampe de poche. Il chuchote, “Y’a quelqu’un ici?”

Les esprits s’embrouillent – il y en a tellement ici – mais le pointeur est réquisitionné par un esprit à l’intensité vibratoire moyenne qui est demeuré enroulé autour de la planche depuis des mois. Dirigeant minutieusement les mouvements du garçon, l’esprit compose, “Oui.”

Le garçon se recule, ébaubi, il regarde la table de Ouija comme s’il ne savait pas ce qui venait de s’y passer. Il replace ses mains sur le pointeur et demande, “Qui êtes-vous?”

Les autres esprits se rapprochent. Ils pourraient s’identifier de tellement de différentes façons, d’anciens noms, des aïeux inconnus, fantôme de x, y ou z, d’extra-terrestres, mais l’esprit décide de faire simple et épelle : a-m-i.

Le garçon répète le mot pour lui-même. “Si vous êtes mon ami,” dit-il, “alors quel est mon mets favori?”

Les esprits échangent des regards, leurs énergies vibratoires montent et redescendent rapidement. Ils sont exposés à tant d’idées et d’émotions dans leur long périple à travers leur vie d’esprits, mais la bouffe est totalement hors de leur compétence. Un esprit ne se nourrit plus aux aliments terrestres depuis trop longtemps.

“Spaghetti italien,” suggère un esprit volontaire.

“Macaroni au fromage,” lance un autre.

Au lieu de dire des âneries, l’esprit en contrôle du pointeur préfère se taire. Le garçon est bien tranquille et demande alors, “Est-ce que ma mère va mourir bientôt?”

Il n’a aucune raison particulière de poser cette question en dehors du fait qu’il a neuf ans et que sa mère est importante pour lui et que la mort lui semble être une chose bien horrible. Pour préciser, l’esprit est tenté de lui demander de lui expliquer ce qu’il entendait exactement par “bientôt”. Est-ce que bientôt c’est demain, dans dix ans? Et qu’est-ce exactement que la mort en dehors d’un long séjour dans le monde des esprits et tout ce temps passé dans les garde-robes à attendre un joueur de Ouija?

Il pourrait aussi lui dire comment les années n’ont aucune espèce d’importance, comment le temps s’enroule et se déroule, ce qui compte ce sont les événements entre ces vagues, la profondeur de chaque expérience.

L’esprit peut lui donner des dates et des heures précises, mais c’est à son esprit à lui de comprendre tout cela, tout comme c’est son périple à lui qui peut lui permettre de finalement comprendre un jour.

“Et mon chien, lui ? demande le garçon.

Encore une fois, l’esprit ne répond pas. Un silence de cathédrale règne parmi les esprits soudain bien tranquilles.

“Est-ce que je dois avoir peur de la mort ?”, demande le garçon, une petite mais sombre personne, les yeux plissés sur la planche, à la recherche d’une réponse qui ne viendra pas.

Tous ces mystères qui flottent alentour de nous, nous gardant à l’abri des réponses.

L’esprit ne peut s’en empêcher. Même si ses vibrations spirituelles s’épuisent, il enveloppe les mains du garçon de son énergie, les caresse doucement comme si elles étaient les mains de son propre garçon.

Mais le garçon ne fait que reculer, ressentant rien d’autre qu’un froid malaisant.

 


Flying Bum

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La Sno-Cone Machine

Quand j’étais enfant, j’en rêvais. La première fois que je l’ai vue, c’était dans une publicité télévisée. C’était alors encore permis de passer des publicités destinées aux enfants à la télé. Un petit bonhomme de neige qu’on emplissait de cubes de glace par le dessus de sa tête et en tournant la manivelle dans son dos, on la concassait et elle ressortait par une ouverture au bas de son ventre. On versait la neige ainsi obtenue dans un cornet de papier et cinq saveurs de sirop étaient incluses pour sucrer la gâterie glacée. Je connaissais la chanson de la pub par coeur et je la chantonnais sans arrêt. J’en ai tellement rêvé. Je ne sais plus à combien de Noël j’ai espéré trouver “Frosty Sno-Man the Sno-Cone Machine” sous le sapin. Il n’est jamais venu.

***     

Lorsque la nouvelle typographe a commencé à mâchouiller de la glace au travail, Léon a d’abord cru qu’elle tentait d’arrêter de fumer. Elle en avait probablement fait le vœu, pensait Léon, arrêter de fumer si elle décrochait un nouvel emploi. Croquer de la glace était la façon qu’elle avait trouvé pour ne pas succomber aux démons de la nicotine.

On était bien avant l’ère de l’infographie. Elle n’était pas la typographe attitrée uniquement à Léon, pas exactement. Elle devait fournir quatre autres monteurs-graphistes sur leurs tables à dessin et ce n’était pas Léon qui avait procédé à sa sélection ni à son embauche. Mais elle n’en était pas moins une attirante jeune femme, très attirante. Pas exactement très mince mais pas loin, ragoûtante pensait Léon. Fin vingtaine, jeune trentaine Léon avait-il jugé. À peu près l’âge de sa propre fille. À sa troisième journée de travail, Odile qu’elle s’appelait, avait apporté une machine à Sno-Cone au boulot.

“J’en ai une autre à la maison,” dit-elle, “je ne peux pas me passer de Sno-Cones, ça ne peut pas être pire que ceux qui sont accrocs aux menthes ou à la gomme, non?”

“As-tu déjà fumé?” avait tout de suite rétorqué Léon, “Essayes-tu d’arrêter?”

“Non, pas du tout.” Elle avait eu l’air surprise puis Odile s’était mise à rire. “Je comprends, mon tempérament nerveux, toute cette sorte de choses. Non, je dirais que je combats davantage des rages de croustilles ou de biscuits, tu sais, la gratification orale, ces choses-là.”

Léon ne pouvait quitter la petite machine des yeux.  Odile lui tend un cornet de papier, comble de glace concassée.

“Tiens, essaye ça,” dit-elle, “aujourd’hui j’ai apporté vanille,” dit-elle en lui remettant le flacon d’essence sucrée.

***     

Les soirs de Noël lorsque je fermais les yeux avant de me coucher, une boule d’angoisse me montait du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait mon cerveau, je m’imaginais tenir le cornet de papier dans ma main, avec mes dents je croquais goulument la glace rougie sous l’averse de sirop aux cerises que j’y avais abondamment laissé couler. Le temps semblait s’arrêter. Et je m’abandonnais longuement et totalement à mon plaisir imaginaire mais puissant, dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

***     

Léon l’a invitée à dîner. Il l’a invitée à souper. Et lorsqu’il s’est retrouvé dans l’appartement d’Odile sur le divan avec elle, il n’avait cesse de toucher le corps d’Odile, partout, comme s’il l’idolâtrait, même la cicatrice près de son nombril qui avait l’apparence d’une fermeture-éclair. Le résultat d’une récente chirurgie, Odile avait-elle fourni comme explication, sans plus de détails.

“Sens-toi bien comme chez toi, ici, sois bien à l’aise,” Odile avait-elle exprimé à Léon, “Regarde la télé pour un moment, si tu veux. J’aime bien passer un peu de temps dans le bain après le souper.” Elle lui a souri gentiment puis elle s’est fabriqué un cornet de glace à la cerise dans la machine qu’elle avait chez elle, une vraie machine, le bonhomme Sno-Cone, lui-même en personne, avant de disparaître pour la salle de bain.

Dans le petit salon d’Odile, il y avait une télé quatorze pouces à lampes, un peu comme celles dans les motels bon marché. Léon s’attendait même à ce que la télé soit chaînée à son rack de métal au faux-fini or.

Rien de bon à la télé. Elle ne semblait abonnée à aucun magazine, aucune revue à potins dont les filles raffolent habituellement, même pas un journal en vue. Il l’a entendue patauger dans le bain, se l’imaginait se contorsionner pour récupérer son cornet de glace une fois bien installée dans l’eau.

Léon s’est levé discrètement. Il a pénétré dans ce qui semblait être une chambre à débarras qu’elle utilisait essentiellement comme entrepôt. Il y avait là plein de cartons remplis de vêtements – des tailles immenses –  Léon s’imaginait une co-locataire sur le point de déménager. Une énorme co-locataire.

Il y avait un carton ouvert sur un lit simple, une boîte remplie de photos pas encadrées, racornies et roulées sur elles-mêmes, mal dissimulées sous quelques pièces de vêtements. Sur presque chacune des photos, une femme obèse. Pour un instant, Léon a cru qu’Odile avait une sœur avant de réaliser que toutes ces photos représentaient Odile à différentes périodes de sa vie. Les vêtements lui appartenaient. Elle avait dû peser jusque dans les cent-cinquante kilos, estimait Léon dans sa tête, peut-être davantage. Sur quelques photos, elle était jeune, se tenant près d’un gros homme et d’une grosse femme qui devaient être ses parents et un frère, obèse lui aussi mais pas autant qu’elle. Même adolescente, elle avait été énorme. Pauvre fille.

Il pensait à elle, mangeant ses cornets de glace qui servaient finalement à l’empêcher de s’empiffrer de pizza, de pâtisseries ou quoi que ce soit dont elle aurait maladivement envie, comme des crises, des impulsions à contrôler. Sa cicatrice, pensa alors Léon, fort probablement une de ces chirurgies bariatriques. Le corps d’Odile avait fondu, littéralement, si rapidement qu’elle ne savait pas encore comment dire non à un homme qui démontrerait le moindre intérêt pour elle. Troublée dans tout son corps jamais encore désiré par quiconque.

Léon savait alors qu’il n’en avait que pour quelques jours avec sa nouvelle conquête, semaines peut-être, avant d’être échangé pour un homme plus jeune, de l’âge d’Odile, qui ne l’aurait jamais vue obèse et qui lui afficherait son intérêt. Elle profiterait de ce temps avec Léon pour finir de se débarrasser de tous ces vêtements et de toutes ces photographies.

“Hé toi,” appelait-elle de la salle de bain, “Prépare-toi un cornet de glace et viens me rejoindre.” Léon se sentait tout chose, fébrile, comme perdu sur une autre planète en opérant la petite machine à glace pour la première fois de sa vie.

La salle de bain était surchauffée, humide, le thermostat à trente-deux degrés. Léon s’était senti complètement moite en moins de trente secondes.

“Est-ce que ça te plait de me regarder comme ça,” avait-elle demandé à Léon, curieuse, “j’ai toujours tellement froid depuis quelque temps,” dit-elle. Le bain sur pattes était rempli presqu’à ras bord et sur le dessus de la mousse on voyait poindre la moitié supérieure de sa blanche poitrine et ses mamelons curieusement érectiles.

“Oui,” répondit timidement Léon, “j’aime bien ce que je vois. Beaucoup, en fait.”

“J’adore mariner longuement dans l’eau chaude,” dit Odile, “j’ai toujours tellement froid.” Lorsqu’Odile s’était gracieusement étirée pour rejoindre son cornet de glace aux cerises sur une table d’appoint près du bain, Léon avait pu voir toute sa poitrine ragoûtante, l’arc de son dos. Léon observait le corps d’Odile avec le plus grand plaisir, il l’examinait comme s’il l’idolâtrait encore des yeux comme ses mains l’avaient fait plus tôt sur le divan.

Avant de se dévêtir et d’aller la rejoindre dans le bain, Léon, les yeux fermés, avait mordu goulument dans son cornet de glace débordant de sirop aux cerises. Une boule d’angoisse lui a monté du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait son cerveau, le temps semblait s’arrêter.  

Nu, il a rejoint le corps chaud d’Odile dans le bain, déposé son cornet de glace contre le sien, et il s’est longuement et totalement abandonné à son puissant plaisir dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

Flying Bum

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Comme une panne sèche

Ma douce me demande qu’est-ce que j’écris encore et je lui dis que j’écris une histoire à propos d’une relation entre deux individus, par hasard de sexes différents. Elle me dit que j’écris toujours la même histoire, à propos d’une intrigante qui s’appelle presque toujours Adéline, d’un insignifiant éternellement perturbé qui s’appelle généralement Léon. Ça, ou tu écris à propos de ta mère, directement ou indirectement. De la mort. Je ne sais pas trop d’où ils viennent tous, que je lui dis, je crois que ces personnages s’écrivent tout seuls, ce sont eux qui guident ma main. Et elle me dit, bullshit, Cela n’a aucun sens. Commence donc à t’assumer, crétin, qu’elle jappe presque après moi.

Et je lui dis, je jure que j’essaie.

***

Cette conversation me ramène à mes comportements d’écriture, mes chouchous et mes marottes. Mes sujets, le sexe, la mort, l’enfance, ma mère. Je pense à ce texte que j’ai un jour essayé d’écrire à propos de ma mère, morte, et c’était sorti tout croche et il y avait plusieurs passages rêvés, et je me suis dit à la relecture que les passages rêvés n’étaient que de l’arnaque, ratoureuse facilité. C’est arnaqueux et bébé-fafa la technique du rêve, j’ai alors cru, sans aller jusqu’à me dépeindre comme un arnaqueur d’une façon ou d’une autre, ce que je considère somme toute assez indulgent envers moi-même. Les séquences rêvées sont aussi bidon que les finales tirées par les cheveux, je pense. Dieu merci, mon histoire n’était aucunement tirée par les cheveux, ma mère demeurait morte de la première à la dernière page contrairement à J.R. dans Dallas.

Ce dont mon histoire avait grandement besoin, une sorte de métaphore pour la douleur du personnage-narrateur. Quelque chose qui représenterait ma mère, mais indirectement. Pas nécessairement proche d’elle, même. Des extra-terrestres, mettons, mon esprit me dictait-il. Oui, heureuse inspiration, un extra-terrestre ferait une magnifique métaphore pour la douleur.

L’histoire que j’ai originalement écrite contenait du gros sérieux que j’espérais cependant tendre et résonnant d’émotions. Le personnage pleurait beaucoup, tant et tellement qu’il en saignait abondamment du nez à la fin. Ça fait tellement mélo, pensais-je en relisant le texte. Magnifique travail de description des vraies choses et des sentiments profonds. Lorsqu’on le lit, mes pensées m’exprimaient-elles, on ne découvre rien de moins que la vérité. Des extra-terrestres, oui, oui, mes pensées insistaient-elles. Vraisemblance pure, toute la vérité!

Quoi?

La vérité, c’est lorsque ma mère est morte, j’ai effectivement pleuré. J’ai pleuré des jours et des jours, des semaines. Mais de la façon dont je vois les choses, en me relisant, je pouvais sentir mes pensées me lancer un regard complice et ensuite se détourner de moi, cracher au sol quelque part, s’allumer une cigarette, s’ouvrir une bière.

Sur l’avis éclairé de mes profondes pensées, j’ai chamboulé totalement l’histoire. Exit les extra-terrestres mais, en lieu et place, écrire la véritable histoire de ma mère, de sa mort, de la fois où je m’étais écorché un genou quasiment à l’os et ma mère m’a soulevé pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine, de ses paroles apaisantes, de la façon qu’elle a nettoyé et pansé ma plaie, des mots réconfortants lorsqu’elle m’a dit que ma vie ne serait qu’une longue suite de genoux écorchés et que je devrais apprendre à guérir tout seul. Poignant, une larme se pointe même au coin de mon œil.

Platitude, endormitoire, mes pensées criaient-elles dans ma tête. Mets-y de la vie, de l’action, de l’inattendu. Et si mes pensées me suggéraient ceci, ma mère se tenait, tenez-vous bien, debout sur la carapace d’une tortue géante albinos alors qu’elle soignait mon genou? Une tortue géante albinos donnerait toute une tournure à l’histoire. Oui, m’écriai-je tout haut, toute une tournure, mesdames et messieurs!

***

Ma douce m’a demandé un jour pourquoi mes personnages étaient toujours comme ils sont et je lui réponds sèchement, aucune idée. Elle a alors braqué sur moi un index deux mètres de long pour démontrer son désarroi. À trois mètres de haut et deux mètres cinquante de large, elle se déplaçait dans trois chaises roulantes qui avaient été démantelées et re-soudées ensemble autrement. Une femme-plus-plus. Plus-plus-plus. Tous les jours, il lui faut vingt-cinq cheeseburgers, une brouette à jardin pleine de frites salées, les calories une nécessité incontournable pour mobiliser ce corps. Sa chevelure est un entrelacement de longues frites, mutation conséquente de cette alimentation. Elle possède une minuscule ampoule électrique là où son coeur devrait se trouver. Elle ne peut se tordre le cou pour aller voir par elle-même. Je n’ai pas le courage de lui dire moi-même.

***

Tu devrais écrire à propos de ta mère morte si c’est vraiment ce dont tu as envie d’écrire, ma douce me dit. Tu as raison, je lui réponds. Sans lui demander, je lui arrache une frite salée de la tête et je la bouffe.

***

Il y a longtemps de cela, j’avais environ cinq ans, je me suis sévèrement écorché un genou et je suis entré à la maison en pleurant assez fort pour que ma mère m’entende venir de loin. Elle m’a amené à la cuisine et a tenté de me soulever pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine pour soigner mon genou, mais elle en était incapable. Incapable de me soulever assez haut. Ma mère ne mesurait que quarante-cinq centimètres et dans ce temps-là les comptoirs de cuisine touchaient presqu’au plafond, alors elle a sifflé sa tortue géante albinos. La tortue est accourue à son secours, s’est accroupie devant le comptoir et ma mère n’a eu qu’a grimper sur sa blanche carapace pour me hisser sur le comptoir. Elle a nettoyé ma plaie avec de la confiture aux raisins et du sable jaune. Elle m’a dit quelque chose, mais je n’ai rien compris, sa voix était un cri aigu dans les hautes notes, celles qui percent généralement les tympans. Des bandes de couleurs semblables à un arc-en-ciel sortaient de sa bouche. Son visage était joliment flou comme une brume épaisse, mon genou allait mieux.

***

Je crois que lorsque j’écris, je ne sais à peu près pas ce que je fais, qu’il y a une autre force qui agit. Si on peut qualifier la chose de force. Ou c’est l’autodidacte en moi qui ne sait plus à quels seins se vouer. Je pense que ma douce est superbe et gentille, qu’elle me soutient, sauf en ce qui concerne les écrits, et que je pourrais passer des heures à dresser la liste des petites choses qui font que je l’aime, mais quel lecteur cela intéressera-t-il?

Je pense aussi que ma mère était une personne assez grande et forte pour me soulever et me grimper sur un comptoir de cuisine et réparer mon genou. Je pense aussi que ma mère est morte beaucoup trop jeune et là réside toute la fuck’n tragédie et peut-être cela n’importe-t-il que pour moi et moi seul après tout. Je crois que la vie est terriblement ennuyante jusqu’à preuve du contraire. Je crois que tout est fini bien avant que tout commence. Je crois que tout est écrit d’avance et qu’est-ce que ça peut bien faire si personne ne voit la différence ou n’a pas déjà lu le livre?

Et comme j’écris tout ceci en pleine panne de génie, je regarde à travers ma fenêtre comme un cliché éculé, le poète triste à la fenêtre, le regard à trente sous dans la graisse de binnes. Mes pensées profondes, elles, insistent vraiment, en chœur : je les vois tous, là-haut, galopant à travers les étoiles, les extra-terrestres dans leur soucoupe qui me font des beaux bye-bye, une femme de 300 kilos montée sur trois chaises roulantes soudées ensemble, ma mère à cheval sur sa tortue géante albinos.

Mais il n’y aura pas de fin tirée par les cheveux.

Mon nez, il saigne abondamment.

 


Flying Bum

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Nuit contre jour

Pour lui, le travail devait se faire la nuit, toujours dans l’incertitude, parfois dans la douleur, oui mais encore, dans le silence. Devait-on laisser le jour aller tranquillement se coucher ou sauter directement au jour suivant? Devait-il traverser le brouillard des heures d’une veille qui se mourait lentement ou pouvait-il continuer à petits pas perdus vers le jour suivant qui attendait son tour de l’autre côté de la fatigue et des heures bleu indigo. L’appel timide des rayons à travers les lamelles des stores ne lui était d’aucune utilité, ne lui apportait aucune réponse substantielle. Dans une demi-lumière, comme un rôdeur discret, il s’aventurait aux ravitaillements, des pourpres, des ocres, térébenthine, dans des échoppes qui avaient toujours l’air de venir tout juste d’ouvrir ou alors d’être sur le point de fermer. Il était constamment surpris de savoir laquelle des options était la bonne et les choses refusaient obstinément de s’améliorer pour lui ces temps-ci.

Il y avait cet endroit, un resto mal famé ouvert la nuit, les anglais diraient un greasy spoon, où il prenait quelques repas à la dérobée, d’autres fois, nerveux, rien que quelques tasses de café noir. À un certain point, il avait réalisé qu’il devenait probablement un régulier et il avait dû espacer ses visites pour quelques jours, quelques semaines même, parce que les choses étaient devenues trop familières avec les autres habitués, dont plusieurs étaient même devenus des toutes-les-nuits et il craignait en devenir un lui-même, il s’identifiait plus aisément aux autres qui venaient sporadiquement dans une rotation capricieuse difficile à suivre. Cela aurait pu être sur le point de devenir un télé-feuilleton, un sitcom à l’américaine, à propos des gens qui travaillent là et une bande d’adorables excentriques qui fréquentent le lieu. Il n’en avait rien à branler des sitcoms et il détestait qu’on présume quoi que ce soit à propos de lui, surtout les étrangers. C’est ça l’affaire qui le tuait, tout le monde dans ce resto agissait comme s’ils le connaissaient vraiment. Si ce n’était pas comme dans une sitcom, c’était sûrement comme dans une réunion d’alcooliques anonymes où l’anonymat n’est qu’une vue de l’esprit parce que tous et toutes ont les péchés à l’air, les uns devant les autres, sans pudeur.

Il était devenu particulièrement nécessaire d’éviter la libraire, ce miasme d’eau de rose et d’odeurs corporelles avec qui il devait obligatoirement discuter de littérature russe. Il était un artiste-peintre mais pour une raison étrange, elle avait une idée fixe, l’idée qu’il était un poète. Elle n’était pas vraiment une libraire, avait-il déduit avec le temps, mais une itinérante russe qui dormait le jour dans la bibliothèque municipale, entre PG3476.A324 et PG3476.Z34, elle y tenait des colloques subconscients avec Chekhov et Dostoevsky et Gogol – c’était une bibliothèque de quartier, modeste, les gros noms étaient près les uns des autres. Elle disait que l’esprit de ces écrivains discutaient avec elle dans son sommeil et un jour, ils lui avaient révélé qu’il avait une âme russe, de poète russe. Clairement elle était totalement décrochée sinon accrochée à de biens drôles d’endroits, ou accrochée dans des lieux bien singuliers, ce qui est, en définitive, bonnet blanc, blanc bonnet. Elle n’avait aucun don particulier pour étendre son rouge à lèvres et il avait, dans un moment d’angoisse intense, confondu le tracé de son rouge avec un sourire malsain, le sourire d’une tarée.

Heureusement, il était possible, en passant nonchalamment et sournoisement devant le greasy spoon de reconnaître les clients avant de décider d’y pénétrer bien que sa vision nocturne était devenue plutôt déficiente dernièrement et il devait s’approcher bien près, sous les néons vibrants du resto où persistait le danger d’être piégé, vu et salué de la main par quelqu’un assis à l’intérieur. Il se rassurait en se disant que la réflexion des néons dans la vitrine à la propreté relative empêcherait quiconque de le reconnaître clairement depuis sa cabine. Il se rappelait toutes les fois où il avait contemplé ces réflexions intérieures depuis sa cabine, comment la superposition des images de la rue, des arbustes, des poteaux, des commerces de l’autre côté de la rue, à travers le miroitement de l’intérieur superposées, créaient comme un fantôme de greasy spoon, un univers alternatif ou de science-fiction comme celui qu’il pouvait observer, un qui avait l’air davantage désubstantié que le vrai.

De toutes façons, précautions ou pas, il demeurait toujours la possibilité qu’il croise la libraire sur la rue. Elle était là presque toutes les nuits, mais pas toutes, il la définissait comme une semi-presqu’habituée. Les nuits qu’elle ne se présentait pas, elle était occupée à distraire, sur un bout de trottoir, des tribus d’invités avec de la vodka bon marché, des hors-d’œuvre de source douteuse, et des discours littéraires et artistiques alimentés dans la vaste et profonde réserve de son esprit perturbé, sa voix qui sonnait comme un murmure de la ville comme tant d’autres à l’oreille des invités béats, repus de vodka. Quelquefois, elle y mettait aussi de la danse. Plus qu’une fois, il avait changé de trottoir, tourné le coin juste à temps, in extremis.

Il n’a jamais, au grand jamais, avoué à la librairie qu’il avait fait son portrait. Il l’avait peinte de mémoire, mémoire de toutes les fois qu’elle s’était faufilée dans sa banquette, devant lui, elle et tous ses sacs de plastique contenant des fringues grignotées par les mites et des trésors hétéroclites déterrés patiemment dans les bacs à récupération ou dans les poubelles. Parce qu’il ne pouvait se résoudre à la regarder directement dans les yeux, à fixer son visage de l’autre côté de la table, il avait étudié ses détails dans la vitrine de côté, l’oeil crochu, et dans son portrait fini elle ressemblait étrangement à Anna Karina, Hanne Karin Bayer de son vrai nom, femme superbe entre toutes, sur un fond de décor Edward-Hopper-esque. Cinquante, cent nuits, à capter les détails, morceau par p’tit bout, à s’asseoir vitrine à gauche, vitrine à droite, pour la voir tout le tour, embrasser tous ses angles. Ce portrait constituait sa meilleure toile à vie, toute sa foutue vie, il savait dès lors que lorsque tous les murs s’écrouleront, le portrait de la libraire restera accroché là, dans le vide, encadré par les flammes de l’apocalypse.

La nuit gagnera sur le jour de belle et grandiose façon et ils atteindront toute leur gloire et leur puissance, lui et la libraire aussi, mais il leur faudra encore des Himalaya de patience et de modestie.

Mais pour l’heure, tristement, le jour gagne lentement sur la nuit.


Flying Bum

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La saison morte

Adéline était dans la salle de bain à se laver le visage au savon antibactérien lorsqu’elle a entendu le message en espagnol sortir des haut-parleurs. Les porte-voix étaient attachés au toit du tracteur qui parcourait les sentiers de pierre entre les cottages, le message se répétait sur un mode automatique. Elle s’est essuyée le visage et les mains avec sa serviette de plage puis elle a traversé la chambre et rejoint le salon.

–“Mais qu’est-ce que ça raconte?” lui demande-t-elle.

Il l’a regardée d’un oeil éteint par-dessus les pages de son magazine puis l’a roulé pour en faire un gourdin comme s’il avait l’intention de frapper quelque chose avec.

–“Ils disent qu’ils procéderont à un épandage d’insecticides dans environ une heure.”

C’était la première fois qu’il lui adressait la parole depuis le matin, depuis une dispute stupide et débile à propos de la cafetière. Elle n’aurait jamais pensé lui adresser la parole en premier mais il parlait l’espagnol et pas elle. C’est tout ce qu’il avait fait, toute la journée, parler en espagnol avec tout un chacun sauf avec elle. Même que parfois, il se parlait tout haut en espagnol lorsqu’il croyait qu’elle ne l’entendait pas. Elle mouchait comme un chat lorsqu’elle l’entendait.

–“Nous devons fermer toutes les fenêtres et tout rentrer à l’intérieur,” rajoute-t-il sèchement.

L’enregistrement s’est encore fait entendre et ils sont restés figés tous les deux à écouter. Le seul mot qu’elle a saisi avait été amigos.

–“Sinon nous risquons des troubles respiratoires sévères,” conclut-il.

–“C’est une excellente nouvelle,” répond-elle. “J’avale des pochetées de moustiques depuis que nous sommes ici. Et je pue constamment l’insecticide en aérosol.”

Il n’a rien rajouté, rien que tapé au creux de sa main avec son magazine roulé. Beaux-Arts Magazine, une parmi la dizaine de copies anciennes qu’il avait emportées dans son bagage.

Ils ont passé les quinze minutes suivantes à faire le tour et fermer toutes les fenêtres du cottage.

–“Penses-tu qu’on devrait aller ailleurs?” demande-t-elle, “je pense qu’il faudrait aller ailleurs.”

–“On va être très bien ici,” qu’il lui répond, “où veux-tu qu’on aille, de toutes façons? Moi, je reste ici, je vais en profiter pour faire la sieste.”

Elle le dévisage longuement. On ne sera pas très bien ici, pense-t-elle.

Ils étaient venus pendant la saison morte mais ils ne l’avaient réalisé qu’une fois sur place. L’île entière était dans une sorte de léthargie. La plupart des restaurants étaient même fermés, ils avaient dîné essentiellement aux sandwichs la plupart du temps. Adéline avait choisi méticuleusement l’endroit, lui, homme occupé, la date, et aucun d’eux n’avait pensé à vérifier si c’était un bon moment pour séjourner sur l’île. Et les voilà maintenant, coincés dans un cottage sombre attendant que les hommes procèdent à l’épandage.

–“Je pars,” dit Adéline.

–“C’est ça, va-t-en.”

Elle est passée par la chambre, elle a ouvert légèrement chaque fenêtre et tiré le rideau opaque. Puis elle est partie.

Elle s’est rendue aux abords du quai du traversier avec la jeep de location. Des chiens bâtards jaunes et maigres se couraillaient en rond dans le stationnement. C’était la première fois en cinq jours où elle se retrouvait seule avec elle-même. Elle avait laissé tourner le moteur et poussé le climatiseur à fond. Elle écoutait la radio rock locale. Elle se grattait les vieilles morsures de moustiques pour passer le temps.

Lorsqu’elle est rentrée deux heures plus tard, il avait entrepris un nouveau Beaux-Arts Magazine allongé sur le lit dans la chambre.

–“J’ai tenu le fort,” dit-il, et ce furent là les derniers mots qu’il lui adressa pour le reste de la journée.

Plus tard alors qu’il passait sa nuit à chercher son souffle et à vomir, accroupi au sol en serrant la cuvette dans ses bras, elle se tenait au-dessus de son pauvre corps spastique dans la salle de bain.

–“Putain,” râla-t-il gutturalement, “fais quelque chose.”

–“Habla espanol, señor ?” lui demandait-t-elle tout en lui bottant le derrière un bon coup.


Flying Bum

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Toute bonne chose a une fin

Marie-Diana s’était réveillée et avait aperçu l’ambulance et les voitures de patrouille avant moi – même si c’est moi qui conduisais. C’était à l’heure bleue, quelques nanosecondes à peine avant le lever du soleil, comment ai-je pu manquer le concert lumineux de tous ces gyrophares multicolores? J’étais totalement éclaté, buzzé, très loin même d’une infime possibilité de sommeiller. Les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, comme des mirages à l’envers, ou de côté c’est selon. Mais le flou, lui, indéniable.

Zappa jouait dans le lecteur CD. “Over-nite sensation”, Dirty Love, Zomby Woof, Moving to Montana, Camarillo Brillo, toute cette sorte de grands classiques du rock underground. J’essayais de mon mieux d’élargir l’horizon musical de Marie-Diana avec la musique de Frank, entre autres choses. Presqu’une génération nous séparait, Marie-Diana était ma cadette de près de dix ans. Si ma mémoire est fiable, je crois que c’était plutôt moi qui étais dix ans trop jeune pour elle. Elle était tombée endormie à peine cinq minutes après qu’on ait quitté ma maison mais je ne l’ai tout de même pas poussée en bas de la voiture, bien que l’idée de mettre un terme à tout ceci m’obsédait de plus en plus. Toute bonne chose a toujours une fin, même les bornes ont des limites.

“Merde,” crie Marie-Diana, “c’est la police!”

“Calme-toi, ils ne courent pas après nous.”

“Où tu l’as mis?” s’inquiète-t-elle.

“Dans le coffre à gants.”

Marie-Diana me regarde, paniquée.

“Dans la poche de dépôt bancaire avec une fermeture-éclair?”

Elle respire à grands traits voraces.

“Ils vont la trouver là, c’est certain.”

“Mais non, tu vois bien qu’ils en ont plein les bottines maintenant.”

Sur la chaussée, il y avait un corps. Quelqu’un l’avait déjà recouvert d’une bâche blanche sur les côtés de laquelle des flaques de sang s’étendaient ici et là sur le bitume. Triste fin que voilà. Je pouvais l’entrevoir entre deux voitures de police. Quelques voisins de Marie-Diana se tenaient sur les trottoirs derrière les cordons jaunes, se tiraillaient pour les meilleurs postes d’observation.

“Roule jusqu’à la première entrée, de l’autre côté,” que Marie-Diana demande.

“En plein mon plan,” que je lui rétorque.

“Penses-tu qu’ils vont frapper à toutes les portes pour poser des questions?”

“Aucune espèce d’idée.”

“Et s’ils le faisaient?”

“On n’a rien qu’à ne pas répondre. Ils n’ont aucune idée de qui est chez lui et qui ne l’est pas.”

À l’exception de quelques bonjour et quelques au revoir en allant et en sortant de ma voiture lorsque je venais chez Marie-Diana, je ne connaissais personne dans le complexe immobilier. Le cadavre n’avait à peu près aucune chance d’être quelqu’un que je serais à même d’identifier formellement.

J’ai traversé les places de stationnement terrestre, tourné à la première entrée de garage, Marie-Diana appuyait déjà sur la télé-commande et les grandes portes se soulevaient lentement. Elle s’était tenue le cou tordu vers l’arrière les yeux rivés sur la scène jusqu’à ce qu’elles se referment derrière nous.

“Relaxe,” dis-je en essayant de la calmer, “nous y sommes presque,” que je lui disais tout en gardant un œil sur les rétroviseurs. Derrière, les paramédics glissaient déjà le corps dans l’ambulance. J’aurais dû sérieusement me demander pourquoi un cadavre avait besoin d’être emporté en ambulance, les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, je me répète, les idées non plus. Pas à mon goût du moins. 

Stationné dans la bonne case, j’ai éteint le moteur et j’ai laissé ma tête aller s’échoir sur l’appuie-tête, fermé les yeux. J’étais encore alerte mais épuisé, les yeux rouge sang, Frank Zappa achevait sa Dinah Moe Hum, le couplet où il raconte qu’enfin, après bien des efforts, il avait finalement commencé à entendre les Dinah moe hum tant espérés.

I couldn’t say where she’s coming’ from
But I just met a lady named dinah-moe
She stroll on over, say look here, bum
I got a forty dollar bill say you can’t make me cum

I whipped off her bloomers and stiffened my thumb an’ applied rotation on her sugar plum

I poked and stroked till my wrist got numb

An’ you know I heard some

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe

Dinah-moe

Dinah-moe

(Frank Zappa, Dinah Moe hum)

Pas que j’étais particulièrement en forme pour faire jaillir moi aussi des Dina moe hum, ceux de Marie-Diana en particulier qui devenaient davantage lassants qu’excitants à la longue. La fin de la nuit sentait déjà la mort, la fin de toutes choses.

“On sort de la voiture, ça me suffit les émotions, allez.” Marie-Diana me dit-elle.

“Oui, oui, on descend, attends, je veux juste te faire entendre la fin de la chanson, tu vas rigoler, promis. Pour elle j’étais essentiellement un jeu mais j’avais aussi le droit de m’amuser un peu, parfois.

Je me suis tortillé sur le siège. J’ai ouvert le coffre à gant et mis la main sur le sac de dépôt bancaire qui contenait la dope, pour me rassurer. La chanson était presque finie.

J’ai attrapé la main de Marie-Diana et je la tenais dans la mienne appuyée sur sa cuisse. Elle n’a pas résisté même si elle avait murmuré tout bas, “pas ici tout de même”.

Si elle savait.

C’était son bloc-appartement mais on était encore dans ma voiture.

“Écoute,” lui ai-je dit avec un insistance douce et ferme à la fois, sur les dernières notes de Zappa . . .

“Écoute bien, c’est ici, c’est la fin.”


Flying Bum

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L’opinion de Léon

Léon Santerre n’a d’opinion sur absolument rien. Chaque jour en déjeunant, il lit une chiée d’articles dans les publications de gauche, puis même chose pour le centre-droite et même la droite et vice versa. Au bas de chaque colonne, il conclut invariablement : “Wow, il tient un bon point celui-là.”

Longtemps Léon Santerre a cru qu’il n’avait pas d’opinion à lui parce que, pensait-il, toutes les bonnes opinions étaient déjà prises. De nature humaniste, lorsqu’il s’était retrouvé totalement incapable de se faire une opinion sur les famines meurtrières en Afrique de l’Est, il avait eu recours à du soutien professionnel. Et à beaucoup de porto. Un réputé technicien en radiologie lui a passé un test de résonnance magnétique, une tomodensitométrie du cervelet et des deux lobes cervicaux pour en venir à un diagnostic clair, une très rare forme d’ambivalence d’origine imprécise. Paniqué, le pauvre Léon a tout de suite couru chercher une seconde opinion mais aucun médecin spécialiste ne voulait regarder son cas à moins d’avoir préalablement un premier diagnostic clair.

Léon Santerre était au bout du rouleau.

Avec tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux de nos jours, c’est une bien triste époque pour quiconque n’est pas muni d’un fort arsenal d’opinions originales, solides et incontestables. La nation était plus divisée que jamais, des experts prédisaient un troisième conflit mondial, d’autres le morcellement du pays en parcelles de terrains privés tout juste assez grands pour loger des minimaisons sur roues faites de conteneurs maritimes recyclés – Léon Santerre n’avait pas la moindre opinion sur cette rumeur mais ressentait tout de même une forte angoisse.

Vivre dans la métropole ne faisait qu’empirer les choses. Avec tous les antagonismes possibles dans une ville cosmopolite et polyglotte, tous ces militants écologistes mal rasés et ces activistes aux aisselles fournies, cette ville est bien connue comme un essaim d’activistes de toutes natures où l’incapacité à se forger une opinion sur tous les grands sujets du jour est considérée comme le lot des idiots et des insignifiants. Par conséquent, les efforts de Léon Santerre pour dissimuler son état étaient devenus un travail à temps plein, bien qu’heureusement il pouvait le pratiquer en télétravail bien penaud chez lui.

Pendant de nombreuses années Léon a assumé que ses concitoyens le suspectaient, constataient un côté louche en lui mais de façon générale on était très tolérant à son égard. Lorsqu’on lui adressait directement une demande formelle d’exprimer une opinion sur un sujet précis et que tous ses organes vitaux paralysaient simultanément, on lui donnait généralement le week-end pour y repenser et Léon se fiait sur la fin de semaine pour qu’ils l’oublient. On l’invitait gracieusement à d’agréables cocktails politiques pendant lesquels Léon tentait désespérément de dévier tout sujet de conversation du terrain politique vers celui de l’art de la mixologie, entre autres, les cocktails, le vin, la bière maison et toute cette sorte de choses. Pour cela, il était grandement apprécié de la crème politique et philosophique de la cité comme un homme avec une belle écoute et une culture des breuvages alcoolisés impressionnante.

Pour les rares fois où il avait tenté de mettre son grain de sel dans un débat politique, les résultats avaient été désastreux. Lorsqu’un voisin avait exprimé l’idée que la lutte à la pandémie avait coûté beaucoup trop cher aux contribuables considérant qu’une frange impressionnante de nos concitoyens éprouvait énormément de difficulté à mettre de la nourriture dans leur assiette, Léon avait argué qu’ils n’utilisaient probablement pas le bon ustensile. Devant les faces longues ébaubies de ses interlocuteurs et leur silence pesant, il avait dû conclure en riant jaune : “Je blague, évidemment.” Et il avait eu tout de même droit au dessert, de justesse.

Si cette fois-là il l’avait échappé belle, rien ne se compare à la dernière élection où le couvert de sa marmite a carrément sauté au plafond. Habituellement, après avoir analysé dans le détail les plateformes de chaque parti, Léon votait généralement pour le plus grand des candidats. Après avoir voté accidentellement pour le candidat d’extrême droite, un type de six pieds six, bien connu pour sa misogynie sans pareille, une manifestation de féministes enragées avait eu lieu devant chez lui avec des pancartes qui disaient simplement Ta gueule, Léon.

Léon devait maintenant se méfier constamment. Avec tous ces gouvernements minoritaires à tous les paliers imaginables, il y avait maintenant élection tous les deux mardis. Considérant qu’une vaste partie du globe vivait sous des dictatures communistes, il pensait à l’exil vers ces contrées où nul n’a droit à sa propre opinion, cela lui conviendrait, pensait-il. Un pays où on fusillait carrément toute personne prise à exprimer une opinion aurait aussi fait son affaire. De fait, en regardant la chute du mur de Berlin en 1989, Léon Santerre avait déclaré, “Putain, j’aimais quasiment ça le communisme. À part le côté économique et la répression, tu sais…”

En rétrospective, c’était là la seule fois où il avait presqu’exprimé une opinion mais elle n’avait pas été entendue en Allemagne de l’ouest, heureusement. L’acoustique était très moche à cette époque-là dans Berlin-ouest et les allemands n’engageaient que rarement la conversation sauf pour affirmer : “Pas maintenant, j’entends rien, je martèle un mur.”

Pendant que Léon Santerre agonisait en tentant de se faire une opinion sur ses projets d’exil, il a mis un terme à toute vie sociale et cessé d’assister à toute espèce de rassemblement de plus d’un individu incluant lui-même. Il a complété tous les formulaires officiels pour se faire déclarer ermite.

Puis un jour qu’il était nonchalamment allongé sur la clôture dans sa cour, on a frappé à sa porte. Léon Santerre a essayé de prétendre qu’il n’avait rien entendu mais il n’était vraiment pas versé dans les arts dramatiques alors il est allé répondre. C’était un homme de chez Léger & Léger sondages qui lui demandait s’il avait une quelconque opinion sur un quelconque sujet. Pris de court, Léon lui a simplement répondu, “Non,” réponse à laquelle le type a rétorqué “Merci pour votre temps,” puis s’en est retourné gros Jean comme devant, même si Léon ne le voyait plus que de dos.

“Tabarnak,” avait pensé Léon, “je viens de révéler mon lourd secret à un pur étranger et  . . . rien. Rien ne s’est passé. Peut-être que tout ce temps, j’en ai fait un énorme plat pour absolument rien.”

Tout enhardi, Léon frappe à la porte de son voisin Lucien, une homme aux mille et une opinions, multi-millionnaire de gauche qui a un jour décrit Mao comme un cochon de capitaliste. Lucien est venu répondre portant un renfort métallique encombrant au genou et Léon voyant là l’outil idéal pour briser de la glace : “Qu’est-ce qui se passe avec ton genou?” Embarrassé, Lucien répond : “J’ai déboulé les marches de mon Bombardier privé et je me suis déchiré la charte des droits et libertés.” Lucien invite Léon à prendre un petit cocktail puis lui lance, mine de rien, “Tu sais Léon qu’on est en train de détruire complètement la planète avec toutes nos histoires à la con.” Et Léon qui répond : “Va falloir s’habituer à faire sans, faut croire.” Les yeux de Lucien ont rapetissé, puis sont devenus énormes, ont rapetissé à nouveau puis ont repris leur taille normale. “Je me trompe ou tu n’as aucune espèce d’opinion, Léon?”, que Lucien réplique. Léon a bougé la tête de gauche à droite honteusement.

“Non.”

Seul mot de sa réponse. “Bouge pas trente secondes,” dit Lucien “je place un appel.”

Lucien sort sa carte de crédit, décroche le combiné et achète La Presse. Sa première décision de patron du plus grand quotidien français d’Amérique fut d’offrir une position d’éditorialiste à Léon Santerre. Tous les mercredis et les samedis en page éditoriale, quatorze pouces de colonnes qui restaient en blanc mis à part la photo de Léon Santerre avec un sous-titre qui disait L’opinion de Léon. Quatorze pouces de colonnes absolument vierges, hormis la fibre du papier journal bien visible, qui lui ont tout de même valu le Pulitzer. La Presse a augmenté sa fréquence de parution à quatre fois semaine sans aucune dilution apparente dans la qualité de la prestation de Léon. Avec un lectorat en fulgurante progression, sa présence est devenue un incontournable dans tous les salons, toutes les conférences, tous des engagements extrêmement lucratifs, où il prenait l’estrade et ne disait aucun traître mot pendant d’interminables minutes, suivies d’une période de questions. Les spectateurs ébaubis n’osaient lui poser la moindre question puis se laissaient emporter dans des ovations debout à n’en plus finir. Lorsque des crises d’envergure nationale ou internationale survenaient, Léon était le panéliste par excellence à toutes les discussions télévisées où tout un chacun s’efforçait d’y aller de la meilleure analyse, de poser les questions les plus carrées et Léon, à son tour, y répondait toujours avec son maintenant classique “Fouille-moé, ‘stie” et l’auditoire s’y reconnaissait, trouvait dans ces quelques mots une sorte de réconfort dans ce monde totalement chamboulé. Léon était maintenant une icône, tout le monde et sa sœur connaissaient son nom, son visage. La Presse le publiait maintenant six jours par semaine sur une pleine page excepté le coin publicitaire que les commanditaires s’arrachaient à prix d’or. Finalement, après deux ans, Léon a commencé à trouver ses colonnes vierges légèrement redondantes, son travail éreintant. Son chef de pupitre l’encourageait avec des rengaines comme “Allez, Léon, continue le beau travail, fais pas le fou, là.” Mais ces bons mots se transformaient vite en lettres mortes.

Épuisé, Léon Santerre a pris une longue sabbatique histoire de recharger ses batteries mais il semble qu’il n’y soit jamais parvenu. Pendant une certaine période, son chef de pupitre l’appelait dans l’espoir que l’inspiration lui reviendrait. Puis, ses appels sont passés à une fois semaine, puis de retour à trois jours semaine avant de diminuer au point de devenir une occasionnelle carte d’anniversaire signée par ses confrères et consoeurs du journal qui se rappelaient encore de lui, des rigolotes et des plus classiques dans la facture terne des cartes de souhait bon marché.

Des guerres éclataient, des dictateurs frustrés lançaient des missiles au hasard, des désastres naturels emportaient des villes entières, la bourse s’égrenait en petite monnaie, les politiciens suçaient l’os des contribuables jusqu’à la moelle, les riches se levaient toujours aussi tard et Léon Santerre, lui, reprenait lentement sa sombre place dans la noirceur totale de l’anonymat, bien que parfois il paressait sous la lumière éblouissante d’un soleil de plomb, couché sur le dos sur la clôture de sa cour.


Flying Bum

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L’homme à la coupe Longueuil

Sur le bureau de l’homme à la coupe Longueuil, une plaque de laiton sur laquelle est gravée la seule règle qu’il connait : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil.

Bien enfoncé dans sa chaise qui craque et qui couine, sur fond de compilation Classic Rock, les yeux rivés sur sa cliente, une femme mi-quarantaine à la chevelure blond miel. Elle prend tout le temps qu’il faut pour bien examiner la splendeur indéfinissable de la coupe Longueuil de l’homme à la coupe Longueuil devant elle. Puis elle s’écrie tout d’un trait : “Ma fille est disparue depuis six mois, elle n’a que seize ans !” Elle tend à l’homme une photo d’une fillette au visage envahi de taches de rousseur dans son habit d’écolière. Puis elle lui tend une autre photo de la même fille, seulement accroupie de dos ne portant qu’un g-string avec un serpent tatoué sur la colonne. Ramassés dans un coin de la photo, des mots griffonnés : “Hé, m’man ! J’me débrouille pas pire, t’inquiètes!” et c’est signé Adéline, xoxo.

L’homme à la coupe Longueuil trouve la photo en g-string et tatouage beaucoup plus belle que l’autre mais là n’est pas la question, il accepte le cas de toutes façons. Il aime les cas, n’importe quel cas, il adore son boulot. Il adore, vénère peut-être, sa coupe Longueuil également. Sa coupe Longueuil le fait se sentir bien, se sentir masculin et sexy et il se fout totalement de l’opinion que les gens se font des autres gens qui portent la coupe Longueuil. Les gens n’y comprennent que dalle à la coupe Longueuil, le devant court pour le bureau, le derrière long pour la fête, pas besoin d’avoir inventé le bouton à quatre trous pour comprendre. Il parle toujours d’une grosse voix empruntée et boit sa bière à même la cannette, porte un gros ceinturon noir, la clope au coin de la gueule. Sa Corvette est montée sur des blocs derrière chez lui mais un jour, il finira de la remonter, un jour, parce qu’il aime sa voiture comme sa propre mère. On est comme on est, se dit-il, et il se charge de l’apprendre à tout le monde qu’il croise, je suis l’homme à la coupe Longueuil.

***

L’homme à la coupe Longueuil lance négligemment sa carte d’affaires sur le bar. C’est écrit L’homme à la coupe Longueuil, détective privé et dessous, en plus petit Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. La barmaid plutôt ragoûtante a les cheveux courts, roux, un perçage au coin d’un œil. Ses bras sont couverts de tatouages et de bracelets; une superbe fille, superbe lesbienne. Son enquête l’avait conduit là, à Montréal, rue St-André au sud de Sainte-Catherine. Toutes les jeunes filles en fugue se ramassent à Montréal, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb. Mais cette ville n’est pas la ville de l’homme à la coupe Longueuil. Il se faisait regarder bizarrement, du coin de l’œil, à la minute même qu’il avait traversé le pont Jacques-Cartier parce que s’il y a une chose que les freaks de Montréal ont en sainte horreur c’est un homme à la coupe Longueuil. Il avait dû plus d’une fois affirmer à son corps défendant son mot d’ordre menaçant : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. Il se retient de l’invoquer à l’instant même. La lesbienne lui offre un sourire douteux en continuant de tourner un chiffon dans un verre, comme si de rien n’était.

“Avez-vous vu cette fille?” Il brandit la photo devant le nez de la barmaid.

“C’est quoi ta coupe Longueuil, un fantasme ou quoi?” qu’elle réplique.

“Rien. C’est rien que des cheveux.”

La barmaid lui lance un regard de feu. “C’est pas rien que des cheveux. C’est une fuck’n coupe Longueuil.”

T’as l’air d’une vraie rebelle, toi,” dit-il, “c’est quoi d’abord ta jupette aux motifs d’Hello Kitty?”

“Bah, une mode. Je trouve ça drôle, un peu stupide.”

L’homme à la coupe Longueuil mâchouille un cure-dents. “tu veux dire que tu aimes ça parce que c’est un peu stupide?”

“J’aime ça et je pense que c’est stupide.”

“Moi je l’aime ma coupe Longueuil, elle fait partie de moi.” Il se penche vers la barmaid. “Ne me joue pas cette carte stupide, ne joue pas l’amour-haine-amour avec moi parce que tu n’aimes pas la coupe Longueuil, pas cette sorte de jeu. Je suis un homme de passion. Je suis moi et 100% moi-même et je suis . . . l’homme à la coupe Longueuil.

Du coup, un Tennessee on the rocks atterrissait devant lui.

***

L’homme à la coupe Longueuil se réveille au petit matin dans le lit de la barmaid, tout emberlificoté dans ses draps en tempête, une bouteille de whiskey sur le plancher. La barmaid dort, pâle et nue, c’est donc vrai, pense-t-il, que les rousses sont si blanches avec tous les petits accessoires de nuit roses comme de la gomme balloune. Une constellation de perçages qui scintillent ici et là sur son corps dans le soleil levant qui entre par la craque des rideaux. L’homme à la coupe Longueuil sort du lit, s’étire voluptueusement.

Un truc attire son regard sur la commode : une publicité pour un club de danseuses nues. Et là, sur la photo du prospectus, enroulée dans un poteau de laiton, les cheveux défaits, un serpent qui se tortille sur sa colonne avec elle, Adéline dans son plus beau costume d’Ève. Une autre pépite qui tombera sous peu dans les goussets de l’homme à la coupe Longueuil. Qui peut cacher quoi que ce soit à l’homme à la coupe Longueuil? Sûrement pas une Adéline de seize ans ou une barmaid probablement bi-sexuelle finalement.

À ce moment précis un clic retentit du radio-réveil et l’air de Whole lotta love envahit la pièce. L’homme à la coupe Longueuil lance ses cheveux derrière sa tête d’un mouvement théâtral, les peigne vite vite avec ses doigts, fait de grands cercles avec ses bras avant de les positionner pour la meilleure toune jamais composée pour le air guitar. À l’autre bout de la chambre, la barmaid maintenant à moitié réveillée est assise au bord du lit et observe l’homme à la coupe Longueuil dans sa magistrale nudité – qu’il a fort probablement oubliée – qui se fait aller dans un ébaubissant solo de guitare invisible sur la musique de Led Zeppelin, la quéquette qui suit la danse.

“Tabarnak,” pense-t-elle, “Veux-tu bien me dire quelle sorte de bozo j’ai ramené à la maison hier soir? C’est qui ce gars-là?”

Mais dans le fond d’elle-même, elle sait. Tout le monde le sait.

C’est l’homme à la coupe Longueuil.


Flying Bum

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