Les faux numéros

Des faux numéros avaient commencé à se produire à une fréquence plutôt anormale. Les faux numéros étaient toujours des voix d’hommes qui demandaient toujours à parler avec Carolane. Lorsqu’Adéline répondait qu’elle n’était pas Carolane, qu’elle ne connaissait personne qui s’appelle Carolane, quelques-uns mâchouillaient quelqu’excuses du bout de la gueule, d’autres insistaient que c’était bien elle, Carolane, arrête de niaiser, ou que Carolane se cachait probablement pas tellement loin du téléphone. D’autres avaient vraiment envie d’élaborer à propos de la légèreté de certaines femmes. Oui, approuvait Adéline, cette Carolane a l’air d’une petite christ. Oui, c’était cruel de donner un faux numéro. Oui le monde des rencontres était un monde cruel parfois. Non l’usage du terme petite christ ne convenait pas à une conversation entre étrangers, t’as juste à ne pas répondre insistait le petit ami d’Adéline. Mais Adéline était à la recherche d’emploi et toutes les fois que le téléphone sonnait, son coeur voulait juste arrêter de battre. Elle courait de la salle de bain à moitié rhabillée, les culottes à moitié relevées, elle s’enfargeait partout et risquait sa propre vie pour aller répondre. Mais même après avoir décroché le poste de sa vie, elle avait continué de répondre. C’était plus fort qu’elle.

Un lendemain de veille alors qu’il avait la tête comme un melon d’eau, son petit ami du moment, excédé, l’avait quittée après plusieurs faux numéros qui lui buzzaient douloureusement dans le crâne. Adéline avait calmement débouché une bouteille de vin et elle avait réactivé son compte Coeur à prendre. Tout ce qui était changé, son âge qui passait de trente-et-un à trente-deux et la constatation qu’elle ne l’avait jamais vraiment aimé de toutes façons.

Et ça sonnait encore. 

“Carolane est morte.” avait-elle répondu une fois, excédée. Le pire c’est qu’elle sonnait crédible, comme une sœur de Carolane éplorée et prise avec le fardeau de répondre à tout le monde après le tragique accident de Carolane. Accident de voiture? Mauvais équipement de bungee? Elle ne connaissait pas l’état de santé ou les habitudes de vie de Carolane alors ce devait être quelque chose comme une mort subite.

“Oh, my god,” répétait sans cesse l’homme au bout du fil. “Oh my god.”

L’homme semblait profondément touché, bouleversé, Adéline ne savait plus quoi dire.

“Non, pas vraiment, elle n’est pas vraiment morte” avait-elle finalement avoué. “Je ne connais pas Carolane. Vous avez composé un faux numéro.” 

“Calvaire!” L’homme avait fait une pause comme s’il attendait une explication. Puis il avait raccroché.

Il n’avait aucune raison valable d’être si choqué après elle. Adéline essayait seulement de lui épargner la tristesse et la douleur du rejet. Pourquoi voulaient-ils tous Carolane? Qu’est-ce que Carolane avait de si spécial? Adéline passait des heures à s’imaginer Carolane, d’abord en se plaçant dans la peau d’une tête de linotte incapable de noter son numéro de téléphone correctement et qui attend chez elle, misérable, en se demandant pourquoi tous ces hommes ne la rappelaient jamais. Puis elle se l’imaginait en femme mariée, éternelle flirteuse mais jamais assez brave pour conclure ses flirts comme il se doit. Ensuite, elle se demandait où Carolane pouvait bien rencontrer tous ces hommes. Carolane, s’inquiétait-elle tout en finissant de peindre sa grosse orteil d’un superbe vernis bleu irridescent, avait définitivement beaucoup plus de plaisir qu’elle. Potentiellement, du moins. Plus tard ce soir-là, Adéline bien endormie sur le divan, le téléphone avait encore sonné.

“Oui, allo?” avait-elle répondu, un peu endormie encore.

“Shit, je t’ai réveillée, je suis désolé, vraiment.”

“Non, ça va. Je ne dormais pas du tout.”

Son interlocuteur ne l’avait pas contredite, mais elle sentait bien qu’il ne la croyait pas.

“On a eu beaucoup de plaisir hier soir, n’est-ce pas.” avait demandé l’homme pour lancer la conversation.

“Qui parle, là?”

“Léopold. Léopold Simoneau d’hier soir. Tu m’as donné ton numéro.” Petite pause. “Écoute, désolé Carolane de t’avoir réveillée, tu veux que je te rappelle plus tard?”

“Je suis tout à fait réveillée.”

“D’accord. Bon, je t’appelais juste pour te dire que cela avait été très agréable de te rencontrer, est-ce qu’on pourrait se revoir pour souper, mettons vendredi?”

“Souper?” avait-elle répondu. “Pourquoi pas?”

Lorsqu’elle avait été complètement réveillée, elle cherchait un moyen de valider l’info dans sa petite tête. Avait-elle vraiment accepté une rencontre avec un prétendant de Carolane?

*** 

Rendez-vous sept heures, resto espagnol dans le Vieux-Montréal. Adéline avait mis sa robe favorite, petite robe noire assez courte qui lui galbait admirablement les seins mais pas les hanches, elle n’aimait pas ses hanches plutôt étroites. Elle était un quart d’heure d’avance et faisait le pied-de-grue devant le resto.  Chaque fois qu’un homme passait la porte, elle demandait, “Léopold?”

Ses trois premières tentatives s’étaient avérées des fausses balles. Puis, à sept heures pile, un homme avec la tête poivre et sel se présentait. Plus vieux qu’elle ne l’avait espéré. Fin quarantaine, peut-être même cinquantaine mais il portait un superbe complet trois-pièces. Elle révisait dans sa tête ses assomptions à propos de Carolane. Peut-être que Carolane courait les “sugar daddies”, flirtait un brin devant un verre ou deux et invoquait soudainement un mal de tête stratégique. Ou elle disparaissait simplement sans laisser de traces à la recherche d’un homme plus jeune, plus “hot”, le genre qu’elle appréciait davantage.

Léopold observait Adéline tout en refaisant sa cravate puis il avait hypocritement regardé son téléphone. Ses yeux avaient définitivement fait des allers-retours entre Adéline et le téléphone. Elle avait vu mais très rapidement la photo sur l’écran de téléphone et la Carolane sur le cellulaire avait l’air plus vieille qu’Adéline un brin. Elle était soudainement anxieuse.

“Léopold?” avait-elle demandé.

“Oui?” Il avait passé sa main dans ses cheveux pour les replacer un peu.

“C’est moi, Carolane.”  

Il l’avait regardée plus attentivement les deux sourcils en mode froncé. Elle s’était demandé s’il portait usuellement des lunettes.

“Tu as l’air différente,” avait-il noté.

“Ah, oui?”

“Tu as l’air plus petite et tes cheveux ne sont plus blonds.”

“Ça a vraiment été tout un chiard pour trouver du stationnement, n’est-ce pas?” avait-elle enfilé rapido pour faire diversion et se sortir du guêpier.

Elle l’observait voir s’il continuerait avec ses comparaisons embarrassantes. Il s’était passé la main dans les cheveux encore. “Désolé,” avait-il dit. “C’est de ma faute, il y a tellement de monde dans le Vieux-Montréal le vendredi.” Il lui avait ensuite ouvert galamment la porte.

Elle avait lancé les hostilités avec une margarita, lime, sans sel sur le verre.

“Même chose pour moi.” avait-il commandé, et il avait souri. Il savait plaire.

“Alors que fais-tu dans la vie?” avait questionné Adéline.

“Dentiste, tu ne t’en souviens pas?”

“On était plutôt saouls,” avait-elle répondu. Les margaritas arrivaient dans un synchronisme parfait. Elle avait sifflé une petite lapée rapide. “J’ai toujours des caries même si je me brosse les dents trois fois par jour et que je passe la soie dentaire, pourquoi?”

“Cela fait partie des gènes, certaines personnes, il n’y a rien à faire.” avait-il répondu. “Moi, c’est pareil comme toi. Mon ex-femme, elle, se les brossait une fois par jour, max. Elle n’avait jamais de caries.”

Elle avait acquiescé de la tête. Il y a des gens comme ça, le cul bardé de nouilles, tout leur sourit.

“Crois-tu à l’amour, Léopold?”

“Oui, pourquoi?”

“Parce que moi, je n’y crois pas. L’amour n’a pas besoin d’être cru. L’amour est ou n’est pas, sans avoir vraiment besoin de nous. C’est ça que je n’aime pas de l’amour.”

“Oh. J’ai simplement cru que tu t’attendais à ce que je réponde oui.” avait répondu Léopold.

“Alors, tu n’y crois pas toi non plus?”

“Non, je pense que j’y crois toujours. Je veux dire, il n’y a pas d’amour sans qu’il y ait des gens pour tomber en amour, ou pour le faire, faire l’amour, non?”

“Mais si nous le faisons, n’est-ce pas un peu comme faire des crêpes? Je peux faire des crêpes mais quand je fais des crêpes, je n’ai pas besoin d’y croire, aux crêpes, elles sont là pareil.”

“Je suppose que oui.” avait acquiescé Léopold.

***

Les tapas étaient arrivés et avaient été expédiés assez rapidement. Le vin également. Un petit pousse-café pour conclure.

“Qu’est-ce qu’on va faire?” s’était informé Léopold après que le serveur soit venu débarrasser la table.

“Aller baiser?”

“Non, je parlais de l’addition.”

“Ah, excuse-moi, je suppose qu’on peut partager.”

***

En sortant du restaurant, ils avaient marché en direction du Vieux-Port croisant les boutiques de souvenirs, les échoppes de crème glacée, des choses qu’elle n’avait pas vues depuis des lunes. Puis ils avaient marché vers la nouvelle plage sur le fleuve.

“Je ne savais même pas qu’il y avait une plage ici maintenant.” avait dit Adéline.

“J’adore le fleuve.” avait-elle dit

“Moi aussi.”

“J’adore le fleuve le soir.”

“Je suis davantage du type matin.” avait dit Léopold.

Ils avaient retiré leurs chaussures, il lui avait offert de transporter les siennes. Adéline avait peur qu’elles sentent, elle avait refusé poliment. Puis ils avaient lentement marché vers l’eau.

“Ça aurait été super beau si la lune avait été pleine. Et s’il y avait eu des galets. On aurait pu s’amuser à les lancer et compter les bonds sur les crêtes des vagues illuminées par la lune.” avait rêvassé Adéline.  

“Tu le sais que je ne suis pas Carolane, non?” avait-elle finalement lâché.

“Je suppose que je le sais,” avait dit Léopold. “Je ne sais même pas si ça fait une si grosse différence que ça, dans le fond.”

“Qu’est-ce que tu aimais tant que ça à propos de Carolane?” avait demandé Adéline.

“Elle était facile d’approche, de toute évidence,” avait-il répondu. “Et on était saouls, alors on a parlé beaucoup, comme les gens saouls le font. Le lendemain matin, j’espérais juste que je n’avais pas trop parlé, quand même.”

“Oui mais de quoi exactement avez-vous parlé?” insistait Adéline.

“J’étais passablement éméché. Actuellement je suis relativement sobre.”

“Fais un effort.” D’un grand mouvement circulaire de la jambe elle avait amassé un tas de sable qu’elle avait ramené sur les pieds de Léopold comme pour le narguer. S’il pouvait longuement discuter avec Carolane, pourquoi était-il si insignifiant avec elle. Ou était-ce elle qui était insignifiante. Ce n’était pas elle que tous ces faux numéros tentaient de joindre après tout.

“Je ne sais pas,” disait-il. “Difficile de me rappeler dans le détail. Je suis divorcé depuis à peine un an, j’ai probablement parlé de mon ex-femme.”

“J’ai horreur qu’un homme me parle de ses ex.”

“Je peux comprendre, mais Carolane était divorcée elle aussi alors nous avions ce sujet en commun. Je me rappelle lui avoir dit que je n’avais pas eu de sexe depuis au moins un an, depuis mon divorce. Elle m’avait répondu que ce n’était pas une si grosse affaire, qu’elle n’en ferait pas tout un plat.” Léopold avait fait une pause cherchant dans les yeux d’Adéline une réaction à sa révélation. “Et puis elle m’a donné son numéro de téléphone, plutôt ton numéro.”

Adéline n’avait pas pris la balle au bond mais elle enviait la légèreté de cette Carolane qui s’amusait à repousser ses conquêtes du revers de la main avec ses faux numéros. Elle aussi aurait dû avouer manquer cruellement de sexe depuis au moins un an déjà. Elle lui avait pris la main et ils avaient repris leur marche. Si Carolane était divorcée, elle n’était définitivement pas une fille “hot” dans la vingtaine. Peut-être Carolane était-elle un peu comme ce Léopold, encore belle femme mais déjà anxieuse de voir passer les années. Elle se demandait pourquoi donc Carolane n’avait pas gardé ce Léopold pour elle. Peut-être était-elle simplement difficile. Peut-être donnait-elle son numéro à toutes ses rencontres parce qu’elle avait peur.

“Est-ce que Carolane est jolie?” Adéline avait-elle demandé.

“Je ne me rappelle plus vraiment,” avait-il répondu. “Je suppose que je l’ai trouvée jolie, pourquoi?”

“Juste curieuse, c’est tout.” Mais Adéline aurait préféré qu’il lui dise qu’elle était beaucoup plus jolie que Carolane.

Lorsqu’ils s’étaient retrouvés dans le même stationnement public, Adéline avait invité Léopold à la suivre avec sa voiture, à venir prendre un verre chez elle.

Dans cet intermède, plongée dans la solitude de sa voiture, elle avait allumé la radio. Une vieille chanson de son adolescence jouait, ce genre de chanson dont les paroles restent à jamais gravées dans la mémoire des filles. L’histoire d’une pauvre fille que les garçons ignoraient la plupart du temps, l’intérêt de tous les beaux garçons de l’école éternellement tournés vers une Debbie blondasse à gros seins ou une pulpeuse et énigmatique rousse avec de longues jambes et des hanches bien rondes. Elle ne pouvait s’empêcher de s’imaginer cette éternelle ingénue énigmatique dans la personne de Carolane. Pas dans la sienne.

Rendus à son appartement, elle leur avait versé chacun une coupe de blanc que la nervosité leur avait fait boire beaucoup trop rapidement. Elle leur en avait simplement versé une seconde coupe qu’ils avaient savourée un peu plus patiemment cette fois-ci. Lorsqu’il s’était finalement décidé à l’embrasser, elle avait réalisé que Léopold ne serait probablement jamais un pro du baiser. Ou peut-être lui offrait-il un baiser sans grande motivation, pas le genre de baiser impétueux et brûlant qu’un homme offrirait à une pulpeuse et énigmatique rousse.

Mais Léopold était gentil tout de même, pensait-elle, il lui tenait la main entre ses assauts timides. Adéline pensait qu’au fond, elle aurait de loin préféré une bonne baise torride au lieu de ce à quoi elle s’attendait maintenant.

Lorsqu’ils se dirigeaient instinctivement vers sa chambre à coucher, elle s’était arrêtée devant lui. Elle avait mis ses mains sur les épaules de Léopold comme si elle voulait tout stopper là.

“Appelle-moi Carolane, veux-tu?” avait-elle sussuré comme si cela pouvait faire la moindre différence.

Flying Bum

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Escalade

J’ai mis deux bas de la même couleur. Je t’attends. Des bobettes propres. Je t’attends. Les fenêtres sont impeccables. Je t’attends. Est-ce qu’elle aime l’eau plate ou pétillante? Je t’attends. Température pièce ou glacée? Je t’attends. J’ai changé un bas de couleur. Je t’attends. Google, au secours! Je t’attends. Sept femmes sur 10 préfèrent l’eau plate froide. Je t’attends, Je sors trois bouteilles d’eau pétillante du frigo. Je t’attends. Je mets 4 bouteilles d’eau plate au frigo. Je t’attends. Est-ce qu’elle m’a dit qu’elle a peur des araignées? Je t’attends. Je fais une tournée des toiles d’araignée. Je t’attends. Ranger le plumeau. Je t’attends. Je regarde sur mon cell. Je t’attends. Rien. Je t’attends. Le gazon est fait. Je t’attends. La vaisselle est faite. Je t’attends. Je m’assois. Je t’attends. Je me lève. Je t’attends. Je m’assois ailleurs. Je t’attends. Je replace les coussins. Je t’attends. Poils de chats, ciboire. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Est-ce qu’on peut mettre un chat dans la sécheuse si on la part pas? Je t’attends. Est-ce qu’elle sent bon? Je t’attends. Quelle question! Je t’attends. C’est certain qu’elle sent bon. Je t’attends. Et moi? Je t’attends. Juste mon déo? Je t’attends. Un peu d’Azzaro? Je t’attends. Oui mais ses cheveux? Je t’attends. Attachés? Je t’attends. En tresses ou en toque. Je t’attends. À quoi elle s’attend? Je t’attends. Merde, je me rase. Je t’attends. Je rase mon sexe? Je t’attends. Elle aime ça hippy-style? Je t’attends. Je rase mais pas trop court. Je t’attends. Elle aime ça pas de poil du tout? Je t’attends. Court, ça pique beaucoup trop. Je t’attends. C’est louche aussi. Je t’attends. Voir si j’aurais déjà eu des morpions! Je t’attends. J’enlève mon pantalon. Je t’attends. J’enlève mon slip. Je t’attends. On rase. Je t’attends. Mais pas trop. Je t’attends. Est-ce qu’on va vraiment baiser la première fois? Je t’attends. C’est pas écrit dans le ciel ces affaires-là. Je t’attends. Dans mon temps, non. Je t’attends. J’ai changé mes draps pareil. Je t’attends. J’ai l’air de quoi tout nu avec des bas? Je t’attends. Ne jamais oublier d’enlever mes bas. Je t’attends. J’enlève mes bas. Je t’attends. Mes bas sont pleins de poils. Je t’attends. Mes jambes aussi. Je t’attends. Je retourne dans la douche. Je t’attends. Les miroirs sont embués. Je t’attends. Je remets mon slip. Je t’attends. Un blanc ce serait mieux. Je t’attends. Je change pour un blanc. Je t’attends. Je trouve d’autres bas. Je t’attends. Je remets mon pantalon. Je t’attends. Je mets une chemise. Je t’attends. Non, un chandail, c’est plus vite enlevé. Je t’attends. Mes cheveux? Je t’attends. Merde, mes cheveux. Je t’attends. Impossible les cheveux avec la buée. Je t’attends. Fuck, elle va penser que je me suis peigné avec un pétard à mèches. Je t’attends. En partant, la tête ébouriffée. Je t’attends. Je regarde mes courriels. Je t’attends. J’écris un mot. Je t’attends. Non, je recule le curseur. Je t’attends. Lettre par lettre. Je t’attends. Est-ce qu’elle est en route? Je t’attends. Oui mais où est-elle rendue? Je t’attends. Si elle est en route, elle ne lit pas ses courriels. Je t’attends. Est-ce qu’il fait trop froid ici? Je t’attends. Si c’est trop froid? Je t’attends. Je monte le chauffage. Je t’attends. Si c’est trop chaud? Je t’attends. Elle enlèvera des pelures, c’est tout. Je t’attends. Elle défera des boutons. Je t’attends. Je touche pas au chauffage. Je t’attends. Un beau décolleté? Je t’attends. Une jupe courte? Je t’attends. On remontera le chauffage. Je t’attends. Moi, j’ai chaud tout d’un coup. Je t’attends. Merde, on ne peut pas aller à la guerre avec une arme chargée à bloc. Je t’attends. Je me masturbe un coup. Je t’attends. Si elle arrive trop vite et me saute dessus avant l’apéro? Je t’attends. Deux érections rapprochées? Je t’attends. Je regrette de m’être masturbé, finalement. Je t’attends. Quelle heure est-il? Je t’attends. La salade s’est écrasée? Je t’attends. Je vais au frigo. Je t’attends. La salade est encore belle. Je t’attends. Le rouge est trop chaud? Je t’attends. Je le mets au frigo 5 minutes. Je t’attends. Les pâtes sont parfaites. Je t’attends. Un coup d’eau bouillante, on les ramène à la vie. Je t’attends. La sauce sur le rond d’en arrière. Faut pas oublier le rouge dans le frigo, froid c’est dégueu. Je t’attends. Et si elle aime le blanc? Je t’attends. Je mets du blanc sur la glace. Je t’attends. Merde, le persil. Je t’attends. Chop-chop le persil. Je t’attends. Maudit persil, ça éclabousse partout. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Les escalopes? Je t’attends. Dans le lait. Je t’attends. Dans la farine. Je t’attends. Dans l’œuf. Je t’attends. Dans la chapelure. Je t’attends. Je vais te rouler dans toute. Je t’attends. Fuck, y’en a partout. Je t’attends. Balayeuse, encore. Je t’attends. Y’a rien qui joue. Je t’attends. Je mets Indigo les vieux succès francos. Je t’attends. Elle va me prendre pour un vieux ringard. Je t’attends. Pas rock classique, on s’entendra pas parler. Je t’attends. Le rouge, faut je le sorte du frigo. Jazz, toujours une bonne idée le jazz. Je t’attends. Y’en a qui saignent des oreilles avec le jazz. Je t’attends. Merde. Je t’attends. Du classique? Je t’attends. Non, ça fait pincé, le classique. Je t’attends. Du québécois-woua-woua. Je t’attends. Calvaire, C’est quoi que j’écoute d’habitude? Je t’attends. Préchauffer le four. Je t’attends. 350. Je t’attends. Moi pas besoin de me préchauffer. Je t’attends. J’ai chaud, sacrament. Je t’attends. Me suis préchauffé moi-même tantôt quand j’y repense. Je t’attends. Tant pis pour moi. Je t’attends. Ma température baisse pas. Je t’attends. La température du four monte. Je t’attends. Je place la nappe. Je t’attends. Je mets la table. Je t’attends. Face à face? Je t’attends. Côte-à-côte? Je t’attends. Fait trop longtemps, m’en rappelle plus. Je t’attends. Et les ustensiles, je ne veux même pas y penser. Je t’attends. Je les lance sans regarder. Je t’attends. Woups, ça sonne. Je t’attends. Pas la porte, le four. Je t’attends. Allez hop, escalopes. Je t’attends. Au four! Je t’attends. Escalope avec une salade. Je t’attends. Faut pas que la langue me fourche. Je t’attends. Pas une escapade avec une salope. Je t’attends. Faut vraiment pas que la langue me fourche. Je t’attends. Une autre couche de déo? Je t’attends. La bol de toilette est propre? Je t’attends. Je pisse. Je t’attends. Je prends pas de chance. Je t’attends. Pisse assis. Je t’attends. Ça sonne. Je t’attends. Le four, pas la porte. Je t’attends. T’es où? Je t’attends. Les escalopes attendront pas. Je t’attends. Sont prêtes, les maudites. Je t’attends. Ça se réchauffe pas. Je t’attends. Ça fige dans le micro-ondes. Je t’attends. Ce serait à peu près temps que tu arrives.

Je te l’ai-tu dit que je t’attends?          

Flying Bum

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Les doigts dans le nez

J’aurais pu écouter mon père.

J’aurais pu être un administrateur ou un politicien.

J’aurais pu faire des tonnes de fric.

J’ai pris l’autobus.

***

Adéline nous avait offert toute la rangée, trois bancs de large pour qu’on puisse prendre nos aises. Elle m’avait laissé le siège du fond, côté fenêtre. Elle avait fait faire ses ongles d’orteil rouge cerise éclatant. Sa jambe droite était embarquée par-dessus les miennes. Parle-moi du grand luxe. Ses petites jambes molles étaient tremblotantes comme une victime du Parkinson. Mais tout va bien, elle ne faisait pas de Parkinson. Elle avait juste exagéré un tantinet sur la Prednisone, un genre de stéroïdes.

La conductrice, ouf. J’avais rarement vu une plus belle fille que ça. Plus sexy non plus. J’avais presque planté en pleine face dans l’escalier en la voyant. Est-ce qu’on s’était trompé d’autobus, est-ce qu’on avait pris l’autobus pour le ciel?

Lorsque nous avions monté, j’étais nerveux de présenter nos billets à la conductrice. Une superbe fille, noire. Je me disais qu’elle allait bien voir; qu’elle me jugerait. Comme un p’tit jeune à qui une riche madame paie le voyage, ses fringues et tous ses comptes de fin de mois probablement aussi. Mais elle n’avait même pas bronché. Sur sa (superbe) poitrine, un écusson avec le logo du transporteur disait : Bonjour, mon nom est Layla! Elle avait tout juste balayé du regard les billets avec une moue dédaigneuse, de beaux grands yeux noirs, ses écouteurs bien plantés dans les oreilles d’où on pouvait distinguer une musique soul et pour finir elle avait gonflé et laissé éclater une gomme balloune comme si de rien n’était.

Installés sur nos banquettes, j’avais eu droit aux recommandations formelles d’Adéline. Si ceci, alors cela, si cela alors ceci, et elle s’était endormie dès les premiers ronronnements du moteur. J’avais senti un nœud douloureux se former dans mon estomac.

On s’était rencontrés sur un site spécialisé où les riches cinquantenaires de trente ans magasinaient leurs fantasmes juvéniles, et vice versa naturellement. Adéline St-Onge et moi discutions tous les soirs sans jamais s’être vus avant qu’elle ne se décide à m’emmener rencontrer sa mère à Val d’Or. Sa mère faisait partie d’une communauté de vieilles madames riches qui vivaient dans un centre d’hébergement de grand luxe où des gardes à la porte empêchaient fort probablement les petits gigolos comme moi d’entrer. Moi, drop-out du secondaire, éternellement cassé, travaillant occasionnellement comme bus boy dans un bar à la mode du Mile-End.

J’aurais pu ramasser des bourses et des prêts et étudier jusqu’à temps que mon cerveau ressemble à un raisin Sun-Maid.

J’aurais pu avoir un immense loft dans le Plateau Mont-Royal, au penthouse, vue sur le centre-ville.

Caro m’avait ramassé rien que parce qu’elle me trouvait beau, j’habitais dans son petit appartement. Pas l’amour fou mais ça me convenait tout à fait, pauvre fille.

Adéline, elle, un fonds de commerce apparemment sans fond, trop amicale, attentive et occupant ses journées essentiellement à jaser avec des jeunes hommes dans le besoin comme moi. Je l’appelais ma hot little thing sur un ton mielleux, je la provoquais subtilement, je l’agaçais tout le temps et quand je raccrochais je lui disais Bonne nuit ma beauté. Je lui disais qu’elle serait superbe même la tête rasée. On apprend vite à ferrer le gros poisson.

J’aurais pu être un super acteur.

J’aurais pu être connu, reconnu.

J’aurais pu passer toutes les auditions, les doigts dans le nez.

Adéline me disait que j’avais un énorme potentiel mais que mes babines travaillaient beaucoup trop par rapport à mes bottines. J’étais rendu à 28 ans, les fenêtres d’opportunité commençaient à rétrécir considérablement devant moi. J’écoutais tous les bons conseils d’Adéline d’une oreille attentive. Elle me les rabâchait sans cesse avec ses vingt années passées à devenir un véritable magnat dans l’industrie des médias qui lui a permis d’empocher des millions avant de tout revendre à prix d’or et s’assoir sur le magot. Elle racontait qu’elle avait à ses pieds tous les hommes qu’elle voulait à l’époque. Je saurais sûrement faire comme elle, disait-elle, si je le voulais vraiment. Avec son aide naturellement, si je voyais à ses moindres caprices.

Adéline est malade. Elle peut à peine marcher sur de courtes distances, sa face et son cou se mettent à enfler au moindre effort. Quand on s’est finalement rencontrés il y a quinze jours, elle ne ressemblait en rien à sa photo de profil. Belle fraude ces foutues applications de rencontre. Quelquefois, elle tousse péniblement et elle crache ses mucosités épaisses dans des foulards de soie hors de prix qu’elle jette à mesure. Dans l’autobus, je veille sur sa trousse de médicaments en tout temps. Je suis préparé pour chaque situation. J’ai son Épi-Pen, ses stéroïdes, ses pompes. Je garde un inventaire de Bénadryl, d’Aspirine et de Zoloft. J’ai des Band-Aids, des Tums, des petites bouteilles de Pédialyte. Des comprimés de curcuma, du Dayquil, des somnifères et des Wake-Up. Tout ce dont elle peut avoir besoin ou ce qu’elle peut réclamer à tout moment. Je ne sais pas ce que je fais avec elle. Et je n’ai aucune idée de ce qu’elle a comme maladie, vraiment. Je ne l’ai jamais baisée, à date. L’estomac me vire chaque fois que je pense qu’éventuellement elle va me demander de la sauter et de la faire jouir.

***

Une craque dans la fenêtre déposait une petite fraîche agréable dans mon cou. Elle avait acheté la moitié de la Côte-nord pour être bien certaine d’avoir la paix et de voir le soleil se lever sur le fleuve. De Sept-Iles à Val d’Or, au moins dix-huit heures d’autobus nous attendaient encore et nous n’avions même pas encore fait 100 milles. Prochain arrêt : Baie-Comeau, bientôt et heureusement. Avec le poids de sa jambe, j’avais les miennes en picots et une sérieuse envie de pisser. Derrière nous, un homme avec des yeux énormes se parlait tout seul, fort. Il sentait fort aussi mais je n’avais pas le goût d’être celui qui lui annonce alors, je plantais mon nez dans la craque de la fenêtre.

Le fleuve s’enflammait dans les derniers rayons de soleil de l’après-midi et mon nez attrapait de bonnes effluves de varech. Je voulais m’étirer les jambes un peu cherchant le soulagement mais Adéline dormait comme un ours, la gueule ouverte. Sa respiration semblait normale. Inspire expire inspire expire inspire . . . instant de panique, expire tarde à revenir alors je me redresse, en cas. Je place un doigt sous ses narines pour vérifier mais éventuellement elle expulse l’air massivement puis tout redevient normal. Inspire expire inspire expire.

Adéline aura 51 ans demain mais elle ne les fait pas. On lui en donnerait facilement quinze de plus. Quand elle dort et que sa bouche molle pendouille je regarde son visage, je veux dire, j’examine à fond son visage. Elle a de bien grosses pores à mon goût et le nez peuplé de points noirs. Des litres et des litres de Botox et ses nombreuses chirurgies paraissent à peine, quand j’enlève mes lunettes.

Je sors mon cellulaire et j’examine toutes les brillantes idées que j’ai ramassées pour elle sur Pinterest, un album rien qu’en ballons, en ridicules chapeaux et en trompettes de papier. J’espère que quelque part en chemin je vais pouvoir lui dénicher un gâteau couvert de fondant rose. Bonne fête ma beauté! que j’y ferais inscrire dans un beau script en saccharine rouge juste pour la faire sourire. Créer comme un moment, avec elle, et la regarder s’empiffrer de sucre voir si ça lui ferait faire un AVC.

J’aurais pu lui organiser quelque chose de gros rendu à Val d’Or, au Forestel ou une autre grande table régionale mais je n’ai pas ce genre de budget.

***

Je niaise sans fin sur mon téléphone et je vois que j’ai 6 notifications, toutes de Caro.

-T’es où?

-T’es où?

-Youhou?

-Es-tu correct?

-Je vais me tanner, là, réponds-moi.

-Farce à part, dis-moi t’es où . . . ok . . . s’il te plaît.      

Caro est contrariée parce que je prends des moments pour moi. Elle sait que je reviens toujours après mes petites excursions, que j’ai besoin d’avoir des zones de décompression. Une autre chose avec laquelle Adéline m’aide. Je m’en viens habile pour traduire en mots mes émotions. Adéline me dit que je m’améliore en matière d’affirmation de soi, de moi en fait.

Mon loyer sera encore en retard ce mois-ci mais Caro comprendra, pauvre fille. J’étais cassé de même quand elle m’a ramassé, rien de neuf. J’en ai pour quelques jours, une semaine tout au plus.

***

On sortait à peine de Baie-Trinité quand l’homme avec les gros yeux a commencé à désorganiser sérieusement. Il parlait de plus en plus fort et on aurait dit qu’il s’était mis à sentir encore plus fort. Il s’était pissé dessus, ma foi. Il s’était levé et avait couru vers le devant de l’autobus et s’était mis à crier après Layla.

“J’veux descendre de ton foutu bus, j’veux débarquer, tabarnak!”, criait-il comme un demeuré, en plein milieu de nulle part.

Quand il a attrapé la pauvre fille par le cou, j’ai paniqué.

J’aurais pu aller au gym comme un malade.

J’aurais pu jouer dans l’équipe de football du collège.

J’aurais pu avoir un corps rien qu’en muscle, des six-packs du tabarnak.

J’aurais pu ramasser le bonhomme avec les gros yeux et le geler d’un seul coup de poing.

J’aurais pu, les doigts dans le nez.

Tous les passagers sont paralysés sur place et on entendait même des gémissements. Dangereux que la belle Layla perde le contrôle de l’autobus dans toutes ces côtes, ces courbes et ces falaises de la basse Côte-nord. J’ai entendu clairement la femme en avant de nous prier à voix haute et elle serrait ses deux enfants contre elle. Layla a manoeuvré comme une pro. L’autobus a à peine zigzagué, elle a freiné sec, elle s’est collée sur le bord de la route. Les précipices sont impressionnants dans le coin. Les portes s’ouvrent laissant pénétrer une grande bouffée d’air chaud, chaleur de juin. L’homme aux gros yeux déboule presque les marches, atterrit de peine et de misère sur l’asphalte, saute le garde-fou et part à courir en hystérique sur le bord de la falaise. Tout l’autobus le regarde disparaître dans le décor, terrorisé, le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tache qui sautille au loin. Le coeur veut me sortir de la poitrine. Au bout d’à peu près trois minutes, Layla a retrouvé sa vitesse de pointe et Adéline se réveille. De la bave séchée plein la face. J’ai un haut-le-coeur.

“J’ai manqué quelque chose, mon ange?” 

Je secoue la tête et je me tords le cou pour voir au loin si l’homme avec des gros yeux n’est pas tombé dans le vide. Rien.

***

Enfin l’autobus s’arrête dans le stationnement d’un Walmart. Nous descendons Adéline et moi et je me dirige machinalement vers le McDo. Il y a un Score’s de l’autre côté de la rue, Adéline insiste, “C’est toujours mieux que rien.”, dit-elle, et nous traversons. Je trouve ça cher comme place et je me demande combien j’ai encore d’argent dans mes poches mais Adéline sent mon désarroi, elle insiste de façon un peu théâtrale, c’est moi qui invite. Je m’attendais à rien de moins. Elle ne peut pas manger du McDonald’s de Walmart, c’est hors de question.

Elle paie et elle commande aussi. “Le bar à salades pour moi et assurément un combo côtes levées-poitrine pour monsieur.” Le monde à l’envers, calvaire. Elle me commande une grande bière-pression et un thé glacé pour elle. Juste à regarder la bière, mon envie de pisser momentanément endormie se réveille. Je la remercie et je cours aux toilettes.

J’aurais pu m’éclipser dans la confusion.

J’aurais pu faire un homme de moi.

J’aurais pu me sauver là, les doigts dans le nez.

Avant la fin du souper, j’en aurai sifflé trois ou quatre autres de même toujours sur le bras d’Adéline. “C’est correct de relaxer, mon ange, bois, bois. J’aimerais ça être capable, moi.”, avait-elle commenté.   

***

Tout en mangeant, Adéline me débite les instructions bien précises quant à savoir quoi faire rendu à Val d’Or. Avec la démence de sa mère qui ne va pas en s’améliorant, elle ne se rappelle pas toujours de tous les détails, mais Adéline veut qu’elle se rappelle que sa fille est installée avec quelqu’un de bien. Si elle me demande qui je suis, je suis son fiancé chéri. Si elle demande où on s’est connus, je dis au travail. Si elle demande à quand les noces, je lui dis l’été prochain. Après toutes les leçons, Adéline s’approche de la table et attrape mes deux mains dans les siennes. Elle me masse gentiment les jointures avec un sourire presque potable. La gorge me serre. Je lui souris aussi mais j’ai l’impression que je vais étouffer.

Au moment de partir, un autre moment angoissant. Pour un instant, je pensais avoir perdu le sac de médicaments. Pendant que je passe les mains nerveusement sur la banquette de chaque côté, partout, Adéline regarde tranquillement son téléphone. Je l’ai. Je l’ai trouvé. J’ai tout, le Naproxen, les Centrum One-a-Day pour femmes, l’Épi-Pen, l’Allegra, Alleluïa. Le stress m’a gonflé le coeur, ça et les bières, le sucre des côtes levées, le goût de vomir m’a pris. Je me tiens après elle autant qu’elle se tient après moi et j’espère que rien n’y paraît. On entre dans le Walmart deux minutes le temps de ramasser des revues, de la gomme, quelques trucs. Il reste encore toute une route à faire avant Val d’Or. Je la soutiens sous les bras pendant qu’elle remonte dans l’autobus. “Non, attends.”, me dit-elle en retournant les talons. “Je veux aller dans une vraie toilette.” La belle Layla nous regarde avec une superbe moue, cette fille a toute une paire de lèvres pour faire la baboune.

***

Layla s’en vient en furie, Adéline est toujours enfermée dans la salle de bain du Walmart. Elle vient tout proche de mon nez pour m’engueuler, je sens son parfum, son haleine fraîche de gomme à la menthe, je zieute au fond de son corsage quelque chose d’absolument sans pareil. Les femmes noires n’ont pas cette démarcation désagréable. Des seins parfaits, brun chocolat au lait avec à peine un soupçon de bronze déposé là par les puissants néons du Walmart. “Savez-vous combien d’heures ça va prendre si madame a une phobie des toilettes d’autobus?”, qu’elle me dit en roulant de superbes yeux noirs comme du charbon.

J’aurais pu l’accoter sur le mur.

J’aurais pu la faire languir d’un regard de James Bond à n’en plus finir.

J’aurais pu m’offrir ses grosses lèvres pulpeuses et pousser ma langue dans sa bouche pendant qu’elle m’écraserait le torse sur ses gros seins en m’attirant sur elle de ses deux bras.

J’ai entendu la toilette flusher.

***

 “Dans le Lundi, il y a des horoscopes, tu serais chou de me lire la mienne.”, Adéline m’avait demandé en me tendant sa revue. “Veux-tu de la gomme, mon ange?”

Quand j’ai bu, j’ai la fâcheuse manie de parler trop près des visages des gens. Pour ça probablement qu’elle veut que je lui fasse la lecture. Je lui mets son comprimé de somnifère dans le creux de la main et je me mets à lui lire ce qu’on raconte aux gémeaux pendant qu’elle l’avale péniblement à sec. Quelque chose à propos de combien la lune est en parfait transit pour l’amour et la créativité. Et à quel point elle s’approche d’une véritable renaissance et de nouvelles richesses. En guise de remerciement, je crois bien, elle colle sa bouche sur la mienne. J’ai horreur de ça mais je ne résiste pas. Nos bouches se mouillent lorsqu’elle entreprend de me grimper dessus s’aidant avec son bras. C’est drôle, elle ne tremble plus tout d’un coup. Son somnifère et mes bières n’aidant pas, on s’embrasse de façon très molle et brouillonne pour un moment. Je retiens mes hauts-le-coeur et on jase de tout et de rien jusqu’à ce que ses mots commencent à s’empâter. Elle remet les embrassades mouillées. Putain, ça finira jamais. Elle se laisse partir vers sa banquette, comme elle y glisse, sa bouche se décolle de la mienne et elle s’encastre finalement dans son siège. J’aperçois une petite coupure sanguinolante sur sa main, elle s’est probablement coupée par inadvertance, ou grattée trop violemment avec ses longs ongles rouges. Je sors un Band-Aid et le Neosporin. Je nettoie la petite coupure avec un coton-tige et de l’onguent. Tout brille. Je colle minutieusement le Band-Aid bien centré sur la petite plaie. J’ai tout bien fait, je m’occupe d’elle comme un pro. J’ai hâte de voir la couleur du fric. Pourquoi le coeur me lève? J’étouffe encore. Le nœud se remet à me serrer l’estomac, sérieusement. Layla baisse l’éclairage dans tout l’autobus. Il fait si noir tout d’un coup, je ne vois plus le visage d’Adéline. Je ne le cherche pas non plus. Je peux la localiser aux ronflements.

En avant, au loin, si je plisse les yeux, je vois le beau cou brun chocolat au lait de Layla qui dépasse de son siège de chauffeur. Une couleur de peau à faire rêver, une douceur qu’on ose à peine s’imaginer. Je ne peux pas m’empêcher de la regarder. Je rêve qu’elle se retourne et qu’elle me refait sa moue toute à elle de ses belles grosses lèvres. Qu’elle me gonfle une autre balloune rose. Qu’elle me la pète sur le nez en riant. Elle frotte lentement le bas de son cou, là où l’homme aux gros yeux l’a empoignée. Pauvre fille, elle a mal.

Je me vois dans un motel bon marché de Mont-Laurier baiser sauvagement Adéline en lui serrant le cou de toutes mes forces et elle ne crève pas, elle en redemande, elle jouit en gueulant comme une hyène et je sens que je vais mourir avant de venir.

Pour un moment je me suis dit, ça y est. C’est maintenant que ça se passe. L’affirmation de soi finit toujours par servir même aux crétins dans mon genre. Je peux décider maintenant, là, que j’en ai soupé. Que c’est fini. Et j’emporte Layla avec moi aussi. Elle freinerait en fou, stationnerait sans façon cette grosse merde d’acier de travers dans le chemin, je courrais dans l’allée et on se pousserait tous les deux. On serait correct, tout se passerait très bien. On trouverait le moyen de refaire nos vies aux Escoumins.

Je pourrais tirer la corde d’urgence. Maintenant, tout de suite. Layla et moi on pourrait s’élancer ensemble, se perdre dans le décor. Courir comme des fous en riant, vite comme l’éclair sans toucher à terre, main dans la main dans le soleil couchant. On s’arrêterait un bref instant pour s’embrasser, alanguis et ébaubis. On repartirait en gambadant comme deux enfants. J’aurais pu tout arrêter ça là.

J’aurais pu le faire, garanti.

Les doigts dans le nez.

Flying Bum

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Beau mardi pour mourir

On est rendus en novembre, je sais que je vais mourir. Pas comme cette vague certitude qu’ont tous les gens et qu’ils refoulent tous par en-dedans. Ou comme cette cruelle certitude des condamnés à mort lorsqu’ils reçoivent la cédule de la chambre à gaz. Non, beaucoup moins glorieux que ça. Ni celle des suicidaires déterminés et bien organisés. Dans un peu plus d’une semaine, mardi le 10, toute trace de vie quittera brusquement ma vieille carcasse quand j’irai porter mon bac de récupération sur le petit chemin qui mène au rang. Plus précisément, je me ferai frapper par la camionnette du facteur. Même pas à cent pieds de la maison que j’habite depuis plus de dix ans. Mon sang va se répandre jusque dans le fossé avant que les ambulanciers arrivent ici. C’est long par chez nous obtenir une ambulance. J’espère que ma mort poussera dans le derrière de la municipalité pour qu’elle répare ces énormes dépressions dans la chaussée qui ont fait perdre le contrôle de son véhicule à la pauvre femme qui distribue le courrier. Je me sens vraiment mal pour elle, pauvre femme.

Shirley que je n’appréciais pas beaucoup au début, elle m’avait fait rallonger le poteau de la boîte aux lettres parce que madame Shirley était passée d’une petite Honda Fit à une camionnette et qu’elle craignait une bursite. Mais elle était fidèle au poste depuis une dizaine d’années et elle m’envoyait toujours la main quand je promenais la chienne et qu’on se croisait, quand elle me remettait mes colis en mains propres on jasait toujours un peu mais je sentais qu’elle voulait tellement juste savoir ce qu’il y avait dans le colis. Et je faisais exprès pour parler de tout sauf de ça. Il n’y a aucune raison pour que la pauvre Shirley assiste à mon dernier souffle. Et en même temps pourquoi pas. Elle fait autant partie de mon quotidien que n’importe qui d’autre, on se voit de façon ma foi amicale depuis une dizaine d’années. Je ne peux pas lui tenir rigueur éternellement pour ses caprices à propos de la hauteur du poteau. Tout ça n’a plus vraiment d’importance maintenant.

“Tu vas devoir t’occuper de la chienne bientôt.”, que j’ai dit à mon fils au téléphone.

“P’pa, j’embarque pas là-dedans, tu le sais. Voir si tu vas mourir mardi. T’es pas tuable, tu as toujours dit que tu allais tous nous enterrer.”

Mon fils, l’incrédulité en personne, éternel optimiste.

***

Dans l’après-midi, la voisine est venue pour sa petite jasette régulière.

“Désolé, Francine, je ne reçois plus personne d’ici le poisson d’avril. Je suis fatigué du futur, l’avenir m’épuise.”

Et voilà Francine toute froissée qui proteste.

“Mon fils,” plaide-t-elle, “il est encore en train de commettre une grossière erreur.” Et elle gesticule sur place dans le cadre de porte, elle piétine bruyamment sur place. Avec sa perruque frisée noire, elle me fait soudain penser à un ours de cirque, un ours mal nourri toutefois.

“OK d’abord,” que je lui dis. “Tu peux entrer mais dis pas ça à personne.” Elle acquiesce frénétiquement de la tête pendant qu’elle me suit jusqu’à la table de cuisine. “Tu sais que je vais le savoir si tu en parles à quelqu’un.”, que je rajoute juste pour l’effrayer un peu.

Je connais Francine depuis le premier jour où j’ai habité ici. Elle avait envoyé son chien après moi parce que je m’étais accidentellement aventuré sur son terrain. Je n’ai jamais connu Francine autrement que dans une sorte d’état de panique. Elle dépasse les soixante-quinze ans et elle est maigre comme un pied de lampe comme si pour elle manger était juste une corvée de trop par-dessus toutes les autres.

“Tiens, prends un biscuit aux pommes, c’est moi qui les ai faits”, que je lui dis en lui tendant le plus dodu de l’assiette. “Ah non merci, j’peux pas.”, réplique-t-elle comme elle le fait la plupart du temps en faisant des grands non de la tête. J’ai essayé avec les brisures de chocolat, les carrés aux dattes, les pains aux bananes, rien à faire.

Elle s’assoit sur le bout des fesses le dos bien droit, les deux mains jointes déposées sur ses cuisses comme une fillette à l’église. Je fais bouillir l’eau pour le thé et elle m’observe en silence. Je croque dans un biscuit et je la fixe comme un dans duel de clignage jusqu’à ce qu’elle détourne le regard, gênée. J’aime donner le ton, intimider le client un peu.

Drôle de boulot. On voit toujours les gens lorsqu’ils sont misérables pour une raison ou pour une autre. Quand ils manquent de travail, d’amour, de chance. Tout le monde cherche une sorte de réconfort dans ces moments-là. Mais je les avertis toujours un peu d’avance, je ne suis pas un foutu psy, j’ai pas de diplôme et je ne suis pas votre mère non plus, mais on dirait qu’ils ne m’écoutent jamais. Du moins ce bout-là. Je fais ça depuis assez longtemps pour savoir que la plupart du temps pour tous ces malheureux, non ce ne sera pas facile, tout ne sera jamais facile. Ça peut toujours aller un peu plus mal avant d’aller mieux. Ta blonde te trompe avec la petite traînée qui travaille au Shell mais qui a de superbes seins, quelle époque. Ton employeur c’est un trou-de-cul qui cherche juste une craque dans la convention pour te mettre à la porte et c’est pour ça qu’il te fait la vie dure, tu ne viendras pas à bout de rien, jamais, pas dans cette vie-ci à tout le moins. Une femme enceinte a déjà fracassé sa tasse juste parce que je lui ai dit que son fils à naître serait probablement un violeur et un meurtrier. Elle l’avait lancé de toutes ses forces sur le mur de pierre de la salle à dîner. J’ai trouvé des morceaux partout pendant trois mois.

Généralement, ceux qui finissent par tout casser veulent se faire rembourser. Mais c’est là que je trace la ligne. Je ne négocie pas avec les terroristes.

La bouilloire siffle. Je verse délicatement l’eau sur le dos d’une petite cuillère qui cache un peu plus qu’une cuillère à soupe d’English Breakfast dans une vieille tasse anglaise en porcelaine. Les petites feuilles brunâtres tournoient et finissent par caler dans l’eau avant de s’agglutiner au fond. Je retire la cuillère et j’apporte minutieusement la tasse pour ne pas troubler le thé au fond et je la dépose délicatement devant Francine qui observe le thé avec des grands yeux interrogatifs. Et maintenant, ma partie favorite.

“Fais attention, Francine, c’est chaud.”, que je l’avertis, Elle sape longuement le thé comme si perdue dans le désert c’était son dernier thé à vie. Ensuite avec la petite cuillère elle agite les derniers débris trois fois dans le sens contraire des aiguilles et vire la tasse à l’envers sur la petite soucoupe. Le thé tombe en créant un motif plutôt boueux sur la petite assiette bleue. Ensuite elle me regarde dans les yeux avec le regard suppliant d’un caniche dépressif.

Qu’est-ce qu’elle vient foutre ici? Qu’est-ce qu’elle aimerait bien que je lui dise?

J’observe les feuilles attentivement. Généralement ça vient assez vite quand la question est claire. Je lui dis “Francine, je pense que ton fils s’apprête à commettre une grossière erreur.”

“Oh my god!”, répond-elle les yeux qui s’agrandissent à vue d’oeil. “J’peux-tu faire quelque chose?”

“Non, rien. Tu peux rien faire, pauvre Francine, c’est fait.”, que je déclare solennellement en ramassant la vaisselle. “C’est comme ça.”

Elle fouille dans sa sacoche en marchant vers la porte, elle me tend quarante piastres. Je tiens la porte le temps qu’elle sorte. Pas de ma faute si elle est crédule de même. À force de vieillir, un homme se ramasse littéralement encerclé de veuves malheureuses, une vraie manne.

***

Dans la soirée, j’ai appelé mon ex directement du lit que nous avons longtemps partagé.

“Salut, douce.”, que je lui dis.

“Qu’est-ce  qu’y a?”, sa voix a l’air épaissie par un surplus important de vin rouge –pas que j’en bois pas un peu moi-même – “Qu’est-ce qui s’passe encore?”, me demande-t-elle

“Je vais mourir.”

“Ben là. Bienvenue dans le club.”

“Mardi, mardi qui vient je vais mourir.”

Elle ne parle plus. J’entends clairement le son du vin qu’on verse dans une coupe, un téléroman qui joue en bruit de fond, je dois la déranger.

“Selon qui, ça, tu meurs mardi?”, finit-elle par dire.

“Selon moi. Je l’ai vu dans un rêve, clairement.”

“…”

Elle ne parle plus encore. Je regarde les rideaux de chambre danser lentement sous l’action de la brise du soir. J’entrevois entre les mouvements de rideau s’agiter la touffe de black-eyed Suzan qui ont gelé debout et que je n’ai pas encore eu le temps de couper.

“Tu pourrais venir me voir, veux-tu venir me voir? Tu sais, pour fermer nos livres, une fois pour toutes.”, que je lui demande.

“T’as toujours été un original, toé, un genre de freak.”, il y avait un peu de rage contenue dans sa voix et aussi un autre petit quelque chose d’indéfinissable. “Un peu fucké même, depuis le début. Je sais pas pourquoi je ne voyais pas ça. Ça nous aurait épargné bien du trouble à tous les deux. Non, je ne veux pas te voir et quand tes feuilles de thé te raconteront que je vais me tordre une cheville, ou que je vais tomber dans un trou d’homme ou manger des sushis passés date pis en crever, appelle-moi pas non plus.”

“Je suis vraiment désolé.”, que je lui dis.

J’ai du mal à croire que je lui dis ça. Ma voix sonne comme si elle venait d’une autre pièce, une autre maison, une autre vie. “Je suis vraiment désolé pour tout.” 

“Ben sur”, dit-elle comme si ça l’intéressait un peu. Mais la ligne a coupé.

***

Pour ce qui est de mes affaires, il n’y aura pas grand-chose à gérer. J’ai cette petite maison qu’on va probablement jeter à terre après mon départ, le terrain a une bonne valeur, on y construira sûrement quelque chose bien plus à la mode avec un loyer de beaucoup supérieur. Au début c’était une petite campagne plutôt pure-laine ici mais avec le temps, les choses ont changé. Les pure-laines ont pris une débarque, les chinois magasinent sans pitié. Et la moyenne d’âge a considérablement baissé. Les jeunes familles cherchent à se loger. Quoi d’autre? La chienne, un gros bulldog américain tellement grasse qu’elle ressemble bien plus à une vache que n’importe quoi d’autre. Tellement de trouble, je ne m’ennuierai pas de ça. Je m’étais aussi acheté un tout-inclus à Cuba pour février. Une chance que je l’ai pris transférable. Du soleil, ça fait longtemps, me semble, j’avais pensé. Ça fait toujours du bien à nos vieux os le bon soleil de Cuba, et à mes pieds d’athlète aussi. Des fois aussi, une belle cubaine…

La chienne réussit à se hisser dans le lit et vient se répandre davantage que s’étendre à côté de moi. Elle pue de la gueule, la vache. Je la gratte vitement en arrière d’une oreille et sa grosse tête carrée se soulève, laisse aller une longue coulisse de bave et elle gémit comme si elle atteignait l’orgasme, sa petite queue en moignon s’agite tellement frénétiquement que je pense qu’elle va finir par se la déboîter.

Je pense donner mon tout-inclus à Shirley. Est-ce que ça va la consoler ou achever de l’effrayer? Elle ne pensera plus à rien de tout ça lorsqu’elle aura un beau long cigare brun cubain (blink blink, clins d’œil) dans la bouche. Je me fais des images.

Mon père avait à peu près mon âge lorsqu’il est mort. On pourrait croire à une conspiration de la génétique, je n’en crois rien. Tout est destin. Lui, un terrible cancer qui a traîné une dizaine d’années pour finir sur la morphine pendant trois mois. La dernière fois que je l’ai vu, il disait qu’il se levait la nuit et allait copuler avec des belles sauvagesses dans le corridor de l’hôpital. Pas de la morphine de la rue Ontario, ça. Pour une rare fois mon père serait d’accord avec moi, ma mort sera plus efficace que la sienne.

***

Dimanche, mon fils est là. Lui et ma bru vont préparer le souper.

“Ma dernière scène?”, je leur demande.

“Fais pas ton comique, p’pa. T’es donc bien morbide depuis quelque temps.”

Ils sont exagérément de bonne humeur ce soir mais on sent l’inconfort dans l’air. Pesant, pas à peu près. Ils bardassent dans la cuisine bruyamment, les casseroles qui se frappent, la porte du frigo qui claque sans arrêt comme si le bruit pouvait exorciser ma mort imminente. La maison sent bon. Ils sont rendus presqu’aussi bon que moi en cuisine. Je peux partir tranquille.

Ma bru est toujours rien que sur une gosse. Quatre enfants sur les bras, toujours à courir d’un bord et de l’autre, à dévaliser les internets et attendre des colis entre ses interminables brassées de lavage. Nous n’avons jamais été vraiment proche. Pas que j’ai vraiment essayé.

“Viens t’asseoir deux minutes,”, que je lui dis de mon lointain divan.

“S’ra pas long!”, répond-elle de sa voix rauque de ligne érotique. Et je l’entends chuchoter à mon fils “Vas-y toé, j’sais jamais quoi lui dire.”

Il fut un temps où une partie de moi, il y a un bail quand même, une partie de moi voulait lui révéler ou lui transmettre ce don, ce que je connais à propos du futur, la cruauté du destin qui frappe aveuglément et toute cette sorte de choses. Ça se passe de père en fille mais je n’ai pas eu de fille. Mais je me suis dit qu’elle en avait déjà pas mal sur les épaules de toutes façons.

Surprise, c’est mon fils finalement qui vient se coller sur son vieux père.

“Te rappelles-tu quand tu étais un bébé?”, que je lui demande. Question idiote s’il en est une.

”… non.”

Je lui dis “Moi, oui.” Et on reste assis un bon deux minutes avant que je me mette à brailler comme un veau.

“Je pensais vraiment que j’aurais plus de temps.”, que je réussis finalement à lui dire entre les sanglots. “Je pensais honnêtement avoir le temps de me bâtir un plus gros cabanon.”

Long silence. Mon fils se décolle, se redresse sur le divan.

“Maman m’a appelé hier soir, elle m’a dit que tu avais l’air étrange.”

“Ah, elle, elle ne m’a jamais vraiment compris.”

“Pas sûr qu’il a été question de vos vieilles chicanes, p’pa. Elle avait l’air très inquiète et un peu saoule, by the way.”

“Je le savais, ça. Je vois tout, tu le sais.”

Il ne me regardait plus vraiment dans les yeux mais par-dessus mes épaules, il fixait une petite cage à homard qui datait de l’année où il est né. J’avais sauté dans l’auto en plein milieu de la nuit et j’avais roulé sept ou huit heures comme un zombie jusqu’aux plages du Maine. Je l’avais abandonné à sa mère et roulé et roulé sans jamais m’arrêter. Une brosse de quinze jours. Tout ce que je me souviens c’est d’avoir repris mes esprits sur le chemin du retour sur la 89, un CD de Sade qui jouait Smooth operator à pleine tête et une cage de homard avec un homard en plastique dedans sur le banc du passager. Le soleil se levait à peine. Je me suis arrêté à Plattsburgh, j’ai bu comme trois silex de café noir avec une seule pensée obsédante, je ne reviendrai jamais, jamais je ne vais retourner là.

“Il fallait que je le fasse, je voyais clairement ce qui allait se passer si je revenais. Elle me crisserait là de toutes façons.”

J’étais revenu et elle était partie la semaine suivante. Et ensuite? La vie. Rien que la vie. Mon fils avait grandi dans deux maisons dans l’obsession de nous revoir ensemble puis plus vieux celle de nous pardonner et de passer par-dessus sa vie d’enfant à la valise. J’ai vu passer des ouragans, des tempêtes de verglas, de neige, de la bisbille, des faillites, des dépressions avant qu’ils ne reviennent, tous ceux que j’ai perdus, qui sont partis sur d’autres planètes, dans d’autres dimensions. Je les voyais dans les fenêtres, dehors, dans mes rêves. Ils me parlent, me préviennent.

“Est-ce que j’ai été un père aussi pourri que le mien?”, je lui avais demandé. “Vraiment aussi nul que lui?”

Il a pris un long moment. “Pas pire qu’un autre, tsé, p’pa.”, qu’il me répond sur un ton plus que neutre.  

***

Il reste toute la question de ma conscience. Je ne trouve rien d’intelligent à dire à propos de mon âme ou de ma conscience, pas à moi de juger, mais j’aimerais bien croire qu’ici-bas je n’ai pas fait que des niaiseries et surtout pas trop de mal à personne.

***

Ils sont partis maintenant mais dans la maison tout est comme si jamais ils n’étaient venus. Pas un seul morceau de vaisselle sale, pas une miette nulle part, pas un coin de tapis retroussé nulle part non plus. Je saute dans mes bottes de caoutchouc, dans ma grosse chemise de chasse et je sors par la porte patio. La chienne se faufile entre mes pattes, opportuniste petite merde, jamais moyen d’être tout seul, ici. Dans la balançoire, ils ont oublié les dernières coupes de vin et le vinier avec sa petite valve pratique à peine entamé. Je bois dans chacune des coupes, tour à tour, comme un stupide ado qui essaie de prouver quelque chose. Comme un homme qui est à veille de mourir.

On peut croire, tout le monde croit, en fait, que c’est une damnation de savoir exactement quand et comment on va mourir, comme un sort jeté cruellement sur nous par une sorcière débile. Mais ce n’est pas le cas. C’est la liberté. Le savoir, c’est la liberté, disait la publicité.

Au loin dans la cuisine, j’entends les derniers soupirs du lave-vaisselle. Je me souviens brutalement que j’ai laissé la cafetière allumée depuis le souper. Ça sent le cramé jusqu’ici. Le mécanisme qui doit l’éteindre ne fonctionne plus depuis longtemps, ça finit par être dangereux.

Je finis le vinier tranquillement et ensuite je rentrerai l’éteindre, faut pas que j’oublie.

La maison ne s’embrasera pas en pleine nuit, je l’aurais su.

Le temps est doux pour un soir de novembre.

Tout va bien.

Flying Bum

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Rose et Chose

“Hey, es-tu là?”

“Oui, je suis là.”

“ Je peux te parler de quelque chose?”

“Donne-moi une petite seconde.”

“Tu es dans une autre conversation?”

“Ouin, laisse-moi conclure.”

“Elle s’appelle comment?”

“Aucune idée mais son nom de profil c’est Éléonore J

“Comme la chanson?”

“Exact.”

“Tout à fait ton genre.”

“ Si tu veux. 21 – 39, cherche homme, dans un rayon de 50 milles.”

“Vous parliez de quoi?”

“Elle est en vacances ici. Une pause de sa vie trépidante à Beauharnois, peux-tu croire ça? Elle a un mari et un fils, je pense. Elle dit que je la fais se sentir jeune.”

“Qu’est-ce que tu fais avec elle?”

“Elle vient me voir et nous couchons ensemble.”

“Vous ne sortez pas ensemble avant, quelque chose, un resto, un cinéma?”

“Nah, elle ne veut pas que j’existe, je veux dire, elle ne veut pas me voir comme quelqu’un de vrai, qui existe pour vrai. Elle ne veut même pas savoir mon vrai nom de famille.”

“Ton prénom c’est Chose, elle t’appelle juste Chose?”

“Tout à fait.”

“Elle m’envoie toujours un message à la dernière minute. Je pense que toute la journée elle se dit qu’elle ne me contactera pas et vers onze heures onze heures et demi, bingo, mon téléphone vibre pour m’annoncer sa notification.”

“Tu ne te sens pas un peu comme un objet, une simple chose?”

“Mais c’est moi, ça, Chose. Si je me fie aux expériences passées, dans encore deux ou trois rencontres, je vais commencer à me sentir un peu comme une merde le matin. Mais je pense bien qu’elle ne sera plus qu’un vague souvenir avant ça. Une nuage flou en forme de belle fille.”

“Tu trouves pas ça un peu bizarre qu’on se parle dans cette application-là?”

“Qu’on se parle dans une application de rencontres mais qu’on ne se soit jamais vraiment organisé une rencontre. Oui. Oui je pense que c’est pour le moins bizarre.”

“Te souviens-tu du premier message que tu m’avais envoyé après qu’on ait matché?”

“Attends.”

“Non, je ne suis pas capable de scroller jusque-là.”

“Tu m’avais dit: “Qu’est-ce qu’une belle fille comme toi fait dans une application comme cette merde?”

“Et t’en as pensé quoi quand tu as lu ça?”

“Je me suis dit: oh shit.”

“Je me rappelle très bien t’avoir offert de sortir prendre un verre et tu m’avais demandé si c’était le genre de choses que les gens faisaient sur ce genre de site.”

“C’était ma première fois.”

“Tu m’avais dit que tu avais le nette impression d’être en train de commettre une grosse niaiserie.”

“Oui, une foutue de grosse niaiserie. C’était après une journée étrange, vraiment une mauvaise journée. J’avais rencontré ce gars-là. Il s’appelait Kevin. Kevin Picotte. Il m’avait dit qu’il était très heureux que je me rappelle de son nom de famille mais de l’utiliser le moins possible. Au bout de Kevin, ça chiait selon lui. On révisait des textes de poésie et on avait eu un moment, il avait touché ma main et il m’avait dit qu’il me trouvait superbe. Le lendemain, je suis entrée de bonne heure au bureau et je l’avais vu en train de faire tout un bagou à une femme qui plus tard s’était avérée être sa femme. Je ne savais plus très bien ce que ce moment avait signifié mais je me rappelle que je m’étais dit que c’était le dernier, un de trop. Je ne me laisserais plus jamais approcher par quelqu’un qu’il s’appelle Kevin ou non avant d’avoir un rapport officiel de l’état civil.”

“Généralement pas le moment parfait pour se rabattre sur les applications de rencontre.”

“Je voulais juste vérifier si c’était dans l’ordre des possibilités qu’un homme s’intéresse à moi. Peu importe ce que cela peut vouloir dire sur un site comme ici.”

“…”

“T’es encore là?”

“Oui, désolé. Éléonore J vient tout juste de me demander de lui envoyer une photo … spéciale.”

“Ishhhh.”

“Attends, non. Il y a quand même des règles non-écrites ici. C’est totalement impoli de ne pas envoyer une photo spéciale à quelqu’un qui vient de vous en envoyer une.”

“C’était quoi sa photo spéciale?”

“Ah, une pose quelconque dans une salle de bain. Je ne reconnais pas la salle de bain.”

“Et la tienne?”

“T’es une petite curieuse, toi.”

“Oui mais d’un point de vue sociologique, c’est tout. Ça m’intéresse.”

“Bon, moi je m’intéresse à ce que tu voulais me dire exactement, tu voulais jaser de quoi?”

“Est-ce que tu as fini avec Éléonore J?”

“C’est correct. Je suis tout à toi. J’ai déjà écrit une série de petites notes grivoises sur Words, je lui en copie-collerai une de temps en temps.”

“Mon grand romantique, toi.”

“Assez parlé de moi, tu voulais me dire quoi?”

“Je voulais juste jaser.”

“Jusqu’à temps que la conversation tourne à quoi?”

“Te rappelles-tu d’une raison précise pour laquelle on ne s’est jamais rencontrés?”

“Je me rappelle vaguement que tu considérais comme une grossière erreur de t’être inscrite ici. Tu m’a envoyé des gigabytes de textes à t’excuser avec au moins cent raisons et huit-cent versions de m’expliquer que tu ne voulais absolument pas m’agacer ou me faire croire des choses ou quoi que ce soit du genre.”

“Alors, comment on en est rendus là? Quand j’ouvre mon téléphone, je ne vérifie pas mes textos ni mes courriels. Je saute directement ici. Juste pour te parler. Quand je trouve quelque chose de pissant et que je veux le partager, je te l’envoie à toi.”

“Voulais-tu me rencontrer?”

“Je pense que si on le faisait maintenant, ça ruinerait notre belle relation.”

“Pis quoi encore? Tu t’inquiètes que je pense que tu ne m’utilises que pour ma belle personnalité?”

“Non, je veux juste savoir … qu’est-ce que tu penses de moi? En tant que … personne.”

“Comme personne?”

“J’avais à peu près vingt-cinq ans sur ma photo de profil. J’étais maigre, j’avais l’air cool pis toute. Je ressemble encore à la personne sur la photo, je pense, mais en même temps je ne suis plus vraiment la personne sur la photo. Alors, voilà. Tout ce que tu connais de moi ce sont les petits mots que je te tape dans la petite boîte de cette application. Quelle idée de ma personne est-ce que ça te donne? Quelle image est-ce que cela te communique?

“…”

“Youhou, t’es encore là?”

“Oui, oui.”

“Éléonore J est revenue?”

“…”

“Est-ce que c’est trop? Est-ce que je suis comme trop?”

“Nah, Je ne sais juste pas quoi dire. Comment on répond à une question comme ça?”

“Je ne sais pas. De façon honnête peut-être?”

“Si je voulais être honnête, je répondrais en te disant que tu as l’air d’être une personne très insécure.”

“Tu es dur avec moi, là.”

“Oui, je sais que c’est dur. Et je suis loin de me sentir bien que tu me forces à te dire des choses dures. Je suis ici justement parce que je ne veux pas de tous ces verbillages émotionnels qui viennent avec les relations mutuellement exclusives. J’ai beaucoup de squelettes dans mon placard. Des choses que tu ne veux pas savoir. Pas de questions, de grâce.”

“C’est pas juste. Je te parle de ma vie tout le temps mais la tienne semble tourner essentiellement alentour de coucher avec des femmes désespérées.”

“Oui, mais elles me semblent beaucoup moins désespérées après.”

“C’est ce que tu penses mais je suis à peu près certaine qu’elles sont à la recherche de quelque chose qu’elles ne trouveront sûrement pas sur une application comme celle-ci.”

“Quoi donc?”

“L’amour, l’engagement à long terme.”

“Ah oui? Et comment ces choses-là se produisent-elles dans la vraie vie? Les gens ne tombent pas amoureux du premier coup. Ils veulent baiser et baiser et parfois à force de baiser de gauche à droite, un jour l’amour se présente. L’application fait juste accélérer le processus.”

“Es-tu en amour avec Éléonore J?”

“Je ne pense pas, non.”

“Et les gens ne tombent pas en amour sans sexe?”

“Pas dans mon monde à moi.”

“…”

“…”

“Alors… c’est quoi tout ceci?”

“Ceci quoi?”

“Tous ces messages. Ce que l’on fait, qu’on s’écrit. Nous.”

“Nous?”

“Je n’aurais pas dû utiliser le mot Nous?”

“Je ne sais pas. Y a-t-il un Nous? »

“Quand je pense à toi et moi je pense à un Nous. »

« Et ce Nous serait quoi au juste?”

“D’abord moi, je suis une Je. Rose. Une poétesse avec beaucoup trop de temps à perdre. Je blogue, je vais au gym, je travaille chez un éditeur et mon restaurant favori est, je l’avoue, n’importe quel boui-boui italien bon marché. J’ai des pensées profondes et des sentiments admirables. Toi tu es Chose 31-49 cherche femme dans un rayon de moins de 30 milles. Je ne sais rien de toi sauf ce que tu écris toi aussi dans la petite boîte de l’application.”

« Si toi tu es hors de Nous, alors, ça fait de moi un … fantôme? Un être sans corps physique réel. Je ne vis que dans ton téléphone?”

“Une bonne façon de voir les choses. Tu pourrais être une création de l’esprit. Une photo de profil. Qui dit que tu ne l’as pas piquée sur Google et que tu ne ressembles en rien à Rose. Tu pourrais fort bien être le fruit d’une sorte d’intelligence artificielle qui prétend être une femme dans la quarantaine.”

“Je ne fais pas semblant d’être moi. Je suis moi.”

“Mais comment est-ce que tu peux le prouver?”

“Je pourrais développer sur ma vraie vie. Comment j’ai déjà été heureuse mais ça fait un bail. Quand je libère mon esprit du travail, tout ce que je fais c’est de fixer le plafond de ma chambre jusqu’à temps que ça me tente de brailler ma vie. Que j’en suis rendue à parler avec un gars rencontré sur une application de rencontre et que je n’ai jamais eu de véritable personne signifiante dans ma vie et que je me sens près de cette personne quand on s’écrit. Le genre d’émotions qui m’assaillent, me font souffrir mais si je souffre, n’est-ce pas la preuve que j’existe?”

“Non, tout ça ne sont que des mots, l’intelligence artificielle peut très bien en écrire des tonnes de semblables.”

“Alors, nous avons atteint une impasse. Comment est-ce que je pourrais te prouver que ces sentiments sont vrais, que je suis vraie, une vraie personne. Que j’existe physiquement et de belle façon en plus, que je ne suis pas juste une créature de l’intelligence créée essentiellement pour ton unique plaisir?

“Il y aurait bien une manière.”

“Ah oui, laquelle?”

 

“Tu pourrais m’envoyer une photo … spéciale.”

 

Flying Bum

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Bande passante, passe bandante

Hier soir le porto était bon, moi, totalement bon à rien. Tiens, j’appelle une ex-flamme même si le mélange ex et porto n’est pas toujours une si bonne idée quand j’y repense. Je lui dis que même si je ne me rappelle plus très bien de son joli minois (et même de son nom, elle est listée dans mon bottin sous Douce 1997-1999), je n’en suis pas moins encore fou d’elle. Pourquoi, Douce, tu ne me donnerais pas une autre chance?

Je lui brode toute une romance à propos de combien la vie était meilleure avec elle que sans. Que si j’avais eu une fille, c’est une fille comme elle que j’aurais voulu. Elle m’écoute ébaubie, on dirait bien qu’elle ne sait aucunement avec qui elle parle. Tu te souviens du soir qu’on a vidé tout le mini-bar et qu’on ne souvenait même plus dans quel hôtel ou même dans quelle ville on était le lendemain? Ni où pouvaient être passés mes vêtements – Ah woin. Ça a dû être bien malaisant pour toi – qu’elle me répond sur un ton presqu’intéressé, aussi poli que sarcastique. Jusqu’à ce que je lui dise, éclair de génie, je pense que Fourré – c’est comme ça que j’appelle mon furet – Fourré aussi s’ennuie de toi,

Fourré n’est plus pareil depuis que tu n’es plus là.

Et sa voix prend vie tout d’un coup, Aaaah, c’est toi, ça: celui avec un stupide furet!

Bien sûr que c’est moi, qui d’autre (je pense qu’il y a beaucoup plus de choses à dire sur moi que la nature de mon animal de compagnie, que je ne suis pas celui avec un stupide furet autant que ce bel homme de grande classe qui possède énormément de belles qualités ET un furet. Je lui demande, si tu ne savais pas que c’était moi, à qui est-ce que tu pensais parler alors?

Un gars de Bell, ; il l’appelle tous les soirs environ à cette heure-là pour tenter lui aussi de récupérer Douce. Elle a annulé son abonnement il y a des années de cela (à peu près au même moment où elle m’avait évincé de chez elle quand j’y repense) et le type est apparemment beaucoup plus désespéré que moi de la récupérer. Une tache. En fait, hier soir encore, Kevin du département de la rétention de la clientèle lui récitait théâtralement des vers de Rimbaud en alternance avec une étude comparative de Protégez-Vous! vantant l’amélioration sans pareille de la fiabilité de son réseau et de sa grosse bande passante, les deux récités avec la même innocence attachante.

J’ai le goût de crier, là. C’EST QUI, ÇA, KEVIN ?! Mais elle venait tout juste de m’expliquer c’était qui. Porto, porto. Si tu n’en veux pas de sa grosse panse bandante, pourquoi tu passes des heures au téléphone avec lui?

Elle me dit que c’est bon de se sentir désirée à l’occasion, même par un vendeur de bande passante et, pour être totalement honnête, ses affaires ne volaient pas tellement plus haut que les miennes. Elle avait pensé que si elle annulait son abonnement chez Bell ça changerait tout – avoir une plus grosse bande, meilleur marché, plus fiable avec moins de chichis bureaucratiques l’emporterait, finalement, au sommet de sa vie adulte enfin libérée, qu’elle se sentirait loin de son sentiment d’être une éternelle payeuse de comptes, besogneuse de 9 à 5 et débarrassée des publicités télévisées stupides où on voit des femmes tout à fait souriantes et heureuses de travailler et de payer des comptes, miraculeusement exemptées de ces corvées plébéiennes et elles peuvent enfin s’adonner à toutes ces bonnes bières suintantes et ces shampooings miraculeux qui vous donnent une souple chevelure de princesse devant qui tout quidam qui se respecte sécrète des quantités de bave –mais canceller Bell n’a aucunement soulagé ses angoisses.

La cerise là-dessus, Bell a le monopole dans son bloc de condos. Alors la seule façon de s’offrir une bande passante, c’est de se réabonner à Bell ou de voler le signal à des voisins mais tous ces cons ont des bandes protégées. Ils ont tous ce petit système ingénieux à base de mots de passe qui nous souffle à l’oreille –Je sais que tu veux me voler mon signal, dégénérée que tu es, mais je ne te laisserai pas faire–  et après elle se ramasse à essayer de deviner leur foutu mot de passe –ce qui constitue un excès de confiance en ses dons divinatoires mais encore un forme pathétique de désespoir profond– et quand tu en essaies un sans succès, l’image vibre sur l’écran un bref instant puis repasse au flou. Et, oui, il y a toujours un con qui utilise une énormité comme mot de passe –tu veux même pas le savoir– et puis zut je te le dis : SuceMaMégabite mais toutes les fois que je lui chipe sa bande, je n’y trouve que des canals-culs horribles qui me donnent l’impression d’être complice de viols en série. Elle sent sa télé sucer sa mégabite et elle est convaincue qu’il sait –IL étant le gars de l’appartement 5– qui zieute toujours ses sous-vêtements goulument quand elle les sort de la sécheuse dans la buanderie de l’étage. Pervers…

Mais sa gueule est en feu! Je mets mon téléphone en mode mains libres et je me tape les joues pour rester concentré mais du même souffle je me sers un autre porto dans une longue flûte à bière.

… dégoûtant mais aussi un débile mental profond parce que tout le monde sait ça qu’un sous-vêtement même lorsqu’étalé au vu et au su de tous n’est finalement qu’une vague représentation désincarnée d’une partie du corps (ça réfère à une partie du corps sans en être vraiment une) mais dans le cas qui nous préoccupe, placés bien à l’abri du regard (bien pliés et empilés bien droit dans mon panier à linge) ils sont alors totalement dépossédés de toute symbolique sexuelle ou de la moindre référence à toute partie d’un corps de femme. Il lorgne quoi alors ce salaud? – en plus il a séparé la bande de l’internet de celle de la télé et je ne peux pas me brancher dessus. Je dois me rendre au coffee-shop pour aller sur l’internet et je te jure que pas un seul coffee-shop à des milles à la ronde ne sert un café digne de ce nom – C’est pas triste ça, quand tu y penses?

Rien qu’à mentionner un café pas buvable, haut-le-coeur, j’ai des baves chaudes qui me montent à la gorge. Je siffle une bonne lampée de porto pour stopper le geyser qui veut sortir.

Les propriétaires le savent-ils que leurs employés sont incapables de préparer un café digne de ce nom? Ou s’ils s’en foutent comme de leur première bobette? Ça ou ils ont un café à peu près buvable mais leur internet va et vient comme des marées poussées et tirées par une lune furieuse et capricieuse et que le signal dure juste assez longtemps pour compléter un formulaire de demande d’emploi en ligne mais jamais assez longtemps pour se rendre au bouton SOUMETTRE et une roue quelconque se met à tournailler et tournailler sans jamais que le MERCI D’AVOIR SOUMIS VOTRE CANDIDATURE n’apparaisse et cette éternelle roue qui tourne sans fin ne fait que vous rappeler la misérabilité de votre pitoyable existence.

Elle semble prête à y mettre fin. Succomber aux avances de Kevin du service de la rétention et ses arguments mielleux qui viendrait la prendre par la main et la guider patiemment à travers des pages et des pages de conditions verbeuses écrites en caractères minuscules et y déterrer les frais cachés tapis dans leur ombrage prêts à nous sauter direct dans le porte-monnaie.

Fourré! Non! (que je dis à mon furet qui vient de plonger dans une craque du divan à la chasse aux détritus quelconques) Et à mon ex, je dis, alors si tu succombes aux avances de Kevin, serais-tu prête à revenir vers moi aussi? Elle fait une petite pause – et si je me rappelais son visage je l’imaginerais soudainement frippé par l’ébaubissement et le doute – puis elle me demande, ouin, pis quelle grosseur de bande pourrais-tu m’offrir?

La tête un peu branlante, je scanne mon condo à la recherche d’une ferme de serveurs énormes ou d’une prise internet double que j’aurais oubliée quelque part. . . non, rien, mais cela ne me décourage aucunement, j’ai tellement à offrir! Je descends sur mes genoux (je lutte avec Fourré, on se dispute une crotte de fromage si vieille que je sens une urgente envie de la soumettre à un test de carbone-14) et je lui dis Douce, je n’ai pas de panse bandante à t’offrir, seulement tout mon coeur! Je suis en manque de bande mais plein à ras bord d’amour brûlant!

Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une relation mutuellement exclusive, si c’est de ça que tu parles? s’exclame-t-elle du tac au tac (sous son argument strident qui me griche dans les oreilles je me demande si je n’ai pas erré et que ce serait plutôt avec Minou 2001-2003 que je serais amoureux fou). Pourquoi je devrais choisir entre l’amour et la bande passante? T’es tellement fuck’n cynique! Ça ne me surprend guère que je t’aie foutu à la porte.

Elle raccroche.

Elle rappelle tout de suite. Désolée, dit-elle, j’ai raccroché accidentellement. De quoi on parlait, au juste? Ah oui, pourquoi je t’ai foutu là, ce cynisme! Et aussi ce furet! Ça pue un furet. Et pas rien que parce que tu es un grand garçon maintenant et que tu vis encore seul, avec un furet. Je parle de ce furet en particulier, Fourré, qui est une merde comparé à tout autre furet, quelle femme qui se respecte voudrait Fourré dans ses pattes?

Oh, porto, ça presse, je suis en mode défensif pas à peu près. Fourré m’a toujours accompagné à travers les hauts et les bas de l’existence, mais je vois qu’il est descendu du divan et qu’il se masturbe frénétiquement avec le pied gauche de ma paire de chaussures qui traînait sous la table du salon, les yeux grand ouverts de surcroît. Au moins s’il fermait les yeux je pourrais croire qu’il s’imagine être monté sur la femelle de ses fantasmes (ou de tout autre genre susceptible de l’exciter), et j’aurais alors la plus grande sympathie pour la pauvre bête. Mais non. Son déficit d’affection le porte aux pires démonstrations de lubricité et force m’est-il d’admettre, vu ses yeux ouverts, que la chaussure somme toute banale et d’une propreté douteuse (s’il faut admettre tous mes petits secrets) ou à le regarder aller il est tout occupé à résoudre passionnément son petit manque d’affection amplement satisfait de sa partenaire ce qui rend pour moi tout à fait compliqué de réfuter avec la moindre conviction les mots de Douce qui vient d’affirmer que Fourré est une merde. Ne le sommes-nous pas tous dans une moindre mesure? allais-je ajouter mais la ligne était morte tout d’un coup. Et cette fois, pour de bon.

Je ne peux plus accuser le porto de tous les maux. Outre un sentiment d’ivresse, travaillent maintenant en complémentarité pour faire de moi un être misérable : la migraine, l’épuisement, la dépression et un coeur brisé. Je me lève et je vais chercher une autre bouteille de porto.

Je reviens m’écraser mais Fourré a volé ma place au chaud sur le divan et semble raide mort, il ronfle dans un profond sommeil post-orgasmique. Plus rien à tirer de lui pour ce soir. Amer et avec un sentiment de rejet indéniable, hésitant ne sachant plus où m’asseoir (mon divan est comme une plage de jouets de furet à marée basse), je compose le seul numéro où je suis convaincu qu’une voix bienveillante me répondra : Service de rétention de la clientèle de Bell.

Comment est-ce que je peux vous aider ce soir? La voie robotique est si douce à mon oreille que je sens presque ses deux mains chaudes et douces passer sur mes joues. Je lui demande de parler à une personne du service de la rétention. Elle me répond. Désolée, je n’ai pas bien compris votre requête, que voulez-vous dire exactement? Et la douceur de la voix vient de tourner au vinaigre; même cette foutue robote ne me comprend pas.

Une épaisse bile remonte et je m’emporte quelque peu.

JE VEUX TOUT CANCELLER TABARNAK, INTERNET, TÉLÉVISION, CELLULAIRE, TOUTE! DÉBARRASSEZ-MOI DE TOUT ÇA! JE NE VEUX PLUS AUCUN FIL NI AUCUNE ONDE QUI ME RATTACHE À VOTRE MONDE SANS DIEU NI LOI OÙ TOUS LES DIABLES DE L’ENFER DOMINENT SANS PITIÉ LA MASSE DE CRÉTINS SOUMIS ET JE VEUX RÉCUPÉRER MON DÉPÔT!

Sur le divan, Bougé n’a même pas fourré un peu.

Un lointain son de couinage comme un ordinateur qui retrouve lentement ses esprits, se recalcule une stratégie, un son comme une chicane de couple d’écureuils dans les dessins animés du samedi matin.

Ok, dit la voix redevenue toute douce, laissez-moi vous aider. Écoutez attentivement parce que nos stratégies de rétention ont été récemment mises à jour.

Si vous désirez engueuler quelqu’un jusqu’à ce que votre angoisse diminue : Appuyez sur le 1   

Si vous êtes actuellement en furie contre l’économie, la pandémie, la température ou que vous êtes en peine d’amour et que vous considérez Bell comme responsable de tous vos malheurs : Appuyez sur le 2

Si vous voulez nous entendre vous supplier de ne pas nous claquer la ligne au nez : Faites le 3

Si vous voulez vous sentir inconditionnellement aimé et passionément désiré : Appuyez sur le 4

Elle me le dira pas deux fois, quatre.

Maudit porto.

Flying Bum

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Outrer Bukowski

(Défi littéraire)

Hank était sorti du champ de courses de Los Alamitos affamé ou peut-être que de trop nombreux apéritifs avaient creusé son estomac et ravivé ses vieux ulcères. Il s’était arrêté au premier casse-croûte crasseux sur sa route. Les chevaux n’avaient pas vraiment couru pour lui, pas de steak-frites hors de prix pour lui ce soir, encore moins un bon scotch. Quand Hank avait tenté de se commander deux hot-dogs fromage-bacon, le jeune hurluberlu derrière le comptoir qui avait l’air d’avoir consommé beaucoup trop de substances lui avait gueulé :

T’es ben pareil comme toutes les autres, toé, christ. Mangeux de bacon.

Hank agacé, on le serait à moins, lui avait demandé sur un ton baveux ce qu’il voulait dire au juste.

Une fois j’avais un cochon, j’étais tout petit. Les yeux du commis s’étaient fermés un long moment et ses paupières vibraient. J’ai jamais joué au baseball de toute ma christ de vie, avait-il platement conclu.

Ses yeux brillaient comme des diamants mais ses deux mains n’étaient que d’horribles tenailles de chair. Il devait avoir mis ses mains là où elles n’avaient pas d’affaire, il n’avait qu’un long doigt par main avec un moignon de pouce juste en-dessous, des boursoufflures colorées plein les paumes.

Hank lui avait demandé son nom. Il avait répondu : Toutça. Hank lui avait demandé s’il aimait ça se faire chier à griller des saucisses et des boulettes de viande à la journée longue.

Une fois j’avais faim, avait-il répondu, j’étais tout jeune. Son regard était parti voir ailleurs un bref moment puis était revenu mine de rien. –J’ai trouvé un serpent sur le bord du chemin. J’ai essayé de l’attraper pour me le faire cuire. Mais il était plein de bébés-serpents, alors je l’ai laissé tranquille.

Toutça était monté dans la bagnole de Hank et ils avaient filé sur Los Angeles. Toutça aurait bien aimé se taper une prostituée de la ville. Hank tournait systématiquement à gauche chaque fois qu’un type louche ou un pusher se trouvait devant lui et de fil en aiguille ils s’étaient retrouvés encerclés par les hôtels miteux et les maisons de chambres bon marché, des petits groupes de femmes mal fagotées en talons hauts avec des bleus pleins les bras arpentaient les trottoirs avec nonchalance.

Hank avait dit : – On devrait probablement se trouver un quartier plus sympathique qu’icitte.

Toutça avait dit : – Non, non, c’est bon ici.

Es-tu certain?

Il avait dit : – Oui, regarde la grande avec les gros tétons flasques à moitié à l’air, elle ressemble à ma mère.

Hank s’était garé en double. Drôle de hasard quand même, c’était la mère de Toutça. Alors au lieu de négocier le tarif des pipes et des services complets, Hank lui avait offert un lift.

Elle s’appelait Simone. Hank les avait conduits à un Best Western et ils avaient loué une chambre où Hank n’avait pas tardé à entamer le minibar. Rien de bon ne jouait à la télé alors tout le monde n’avait gardé que ses sous-vêtements et ils étaient descendus ainsi à la piscine de l’hôtel. Simone et Toutça essayaient bien de se remémorer leurs bons vieux jours mais à les écouter parler on aurait dit qu’ils n’avaient jamais habité sur la même planète.

Après un long moment, Toutça était tombé comme en transe. Ressuscitant très lentement comme s’il revenait du Pérou précolombien il disait : –Arrête un peu, toé là, là. Ma mère s’appelle Nancy.

Simone s’était soudain rappelé que son fils était à moitié américain, à moitié portoricain et qu’elle l’avait vu il n’y a pas si longtemps et qu’il était toujours aussi beau. Toutça était blanc comme de la mie de pain et pas vraiment joli.

Le bonus c’est qu’ils pourraient maintenant se taper une bonne baise. Au lieu de remonter à la chambre, Toutça et Simone s’étaient mis à se peloter gaiment dans la section peu profonde de la piscine. Hank s’était longuement demandé s’il devrait mais il s’était finalement joint à eux. Ils formaient un drôle de triangle dans l’eau se pressant les joues les unes contre les autres. Leurs langues se mêlaient dans l’ordre et dans le désordre, chacun les mains explorant la petite culotte de son voisin. Hank avait Toutça dans les mains et n’y allait pas de main morte. Toutça prenait des proportions démesurées qui surprirent Hank qui s’était alors demandé s’il ne lui masturbait pas la cuisse. Puis une mère avec ses deux petits était arrivée sur le bord de la piscine. Elle avait crié à l’assassinat en apercevant la scène étrange et en moins d’une minute le manager de l’hôtel était apparu et leur ordonnait de quitter les lieux sinon il allait appeler la police. Hank, Simone et Toutça étaient déjà considérablement allumés mais personne ne voulait vraiment faire un tour de panier à salade. Ils s’étaient rués à la chambre se rhabiller puis empilés dans la voiture pour se rendre à un autre hôtel.

Leur nouvel hôtel était beaucoup plus joli mais la carte de crédit de Hank avait été rejetée après deux-trois tentatives humiliantes. Hank demandait à ses deux amis si l’un d’eux avait de l’agent comptant. Toutça s’était alors mis à sortir de ses poches des liasses et des liasses de billets. Hank surpris lui avait demandé comment se faisait-il qu’il y avait tant de fric empilé dans les amples poches de ses pantalons en coton ouaté.

Une fois quand j’étais petit j’étais dans le bois, avait-il d’abord répondu. Puis ses yeux avaient fait un grand tour dans le vide comme une grande roue vide sans passagers. –Les pic-bois se sauvaient en me voyant, j’avais lentement poussé un crayon jusqu’au fond d’un trou dans un arbre, rajoutait-il en mimant le mouvement les yeux fixés au bout du crayon imaginaire malhabilement coincé dans ses pinces de crabe, et je pense bien que tout ce fric est ma récompense.

Les grands yeux de Hank pissaient l’incompréhension et la suspicion mais tout cela lui importait très peu parce que Toutça avait amplement de quoi payer la chambre qui avait, oh joie, son propre Jacuzzi.

Dans un empressement sauvage, aussitôt la porte barrée, rien n’aurait pu les empêcher de se faire mutuellement la grâce de leurs totales et singulières nudités. Hank devait bien faire cent cinquante livres de trop, les seins flasques de Simone tombaient sur une grande cicatrice qui lui traversait tout l’abdomen et son bras gauche portait les couleurs d’une fraîche infection aux staphylocoques. Toutça maigre et d’un blanc presque bleu portait à l’entre-jambe ce qui semblait bien être un pénis de 17 pouces de long. Ils avaient tous sauté dans le Jacuzzi bien qu’aucun d’eux ne savait vraiment comment ça fonctionnait.

Une fois quand j’étais petit, avait dit Toutça, j’avais sauté en bas d’un pont dans une rivière glacée et je n’en suis jamais ressorti vivant. Il avait ensuite roulé les yeux par en haut ne laissant parfois voir que deux globes blancs terrifiants et s’était mis à pousser tous les boutons, tourné toutes les valves et la température de l’eau avait monté jusqu’à 150 degrés. Ils avaient tous lentement commencé à mourir ébouillantés. Ils avaient bondi hors de l’eau, atterris la face aplatie dans le tapis. Simone suppliait personne en particulier de lui donner un dernier verre d’eau froide avant de crever la langue sèche.

Toutça venait tout juste de se rappeler que sa grand-mère était morte et lui avait laissé une quantité impressionnante de fric mais il n’avait pas de compte de banque. Le notaire lui avait remis la somme en argent liquide et il avait rembourré ses culottes en coton ouaté avec les liasses et il était reparti comme ça, l’air du bonhomme Michelin. Hank considérait que c’était la première chose sensée qui sortait de la bouche de Toutça et il était inquiet. Il examinait Toutça de la tête aux pieds. L’eau bouillante avait-elle provoqué du dommage à son cerveau? Hank se consolait en se disant que Toutça n’en avait pas de cervelle de toutes façons, mais il avait un pénis de 17 pouces alors Hank avait recommencé à jouer avec.

Toutça regardait Hank manœuvrer sa machinerie lourde, d’abord complètement ébaubi puis totalement indifférent.

Des fois quand j’étais petit, avait commencé à raconter Toutça, ma mère me chantait Rocky Raccoon quand elle me mettait au lit. Les yeux de Toutça étaient encore partis quelque part au Delaware pour un long moment. –Je donnerais bien tout ce qui reste dans mes cotons ouatés pour l’entendre chanter encore une seule fois. Puis il s’était rappelé que sa mère était mourante, gisant sur le tapis à ses côtés et elle gémissait, le suppliait pour avoir un peu d’eau froide. Il avait alors demandé sur un ton suppliant :

Maman, chante-moi Rocky Raccoon.

Simone comprenait que dalle à ce qui se passait là et elle était complètement muette, dangereusement déshydratée. Hank avait abandonné le gigantesque pénis de Toutça et était allé chercher de l’eau pour la pauvre femme. Il la versait directement sur sa bouche entrouverte et la langue de Simone s’agitait dans tous les sens sur ses lèvres rougies et en recrachait la moitié du bout de la gueule comme un bébé qui recrache sa compote de pommes. Hank inquiet lui demandait si ça allait. Les premiers mots de Simone avaient été : –Est-ce que c’est mon fils, ce fils de pute, oui ou merde?

Ça dépend, avait dit Hank. –Pour un moment j’ai cru que oui, puis j’ai cru que non. Maintenant on dirait que oui, encore. Elle avait acquiescé de la tête comme si l’histoire se mettait tout d’un coup à se tenir debout. Elle avait agrippé Toutça par les cheveux et lui avait donné un énorme baiser gluant sur le nez et elle s’excusait de n’avoir jamais su faire des biscuits pour lui et d’être une triste junkie et de ne jamais l’avoir conduit à ses pratiques de baseball ou d’avoir fait toutes ces choses que les mères sobres font usuellement à leurs garçons. Toutça braillait comme un veau et Simone le berçait dans ses bras.

Hank était à peu près certain d’assister à quelque chose de troublant, d’émouvant.

À peu près.

Puis il s’était rappelé combien il était devenu raide et excité plus tôt dans la piscine et jusqu’à quel point il avait eu une cruelle envie d’avoir du sexe odieux avec ces deux hurluberlus. Alors il s’était mis à passer ses doigts dans les cheveux de Toutça et avant longtemps tout le monde avait des doigts dans les cheveux de tout le monde et Hank chantait :

And Rocky Raccoon

Checked into his room

Only to find Gideon’s bible

But Rocky had come equipped with a gun

To shoot off the legs of his rival

Une fois quand j’étais petit, s’était confié Toutça, ses grands yeux voyageant entre les fesses de Hank et la vulve de Simone, j’avais planté une banane dans le silencieux de la bagnole de mon père.

Quand il est rentré le soir il l’a enlevée et il l’a mangée. Savez-vous quoi, avait-il finalement confessé, je n’ai jamais su lire ni écrire.

Je te jure que je vais te montrer un jour, avait dit Hank pendant que Toutça commençait à gosser après le pénis de Hank avec ses tenailles de crevette. Hank se vengeait sur l’énorme queue de Toutça pendant que Simone explorait des doigts l’anus de Hank et pour la première fois de sa vie Hank comprenait pourquoi tous ces foutus hippies scandaient toujours peace and love, brother, love.

Bien des choses s’ensuivirent, des choses plutôt juteuses, des choses inutiles à raconter comme à quoi pouvaient ressembler les sensations dans le vagin de Simone, quel pauvre orifice avait finalement hérité de Toutça et ce qui était advenu quand les pattes du lit avaient lâché et que tout le monde avait foutu le camp. Lequel avait crié : –Je pense que je viens de me casser une jambe? Des souvenirs si précieux que Hank tremblait d’extase juste à apprécier l’énorme chance qu’il avait eue de venir au monde juste pour voir tout ça.

La rumba congolaise avait bien duré quatre ou cinq jours. Hank avait mis un temps fou à dégriser. Finalement Hank et Toutça avaient contracté une sale hépatite. Dans la confusion, Simone s’était gonflé les veines à en crever avec des centaines et des centaines de dollars d’héroïne pigés dans le coton ouaté de Toutça qui finalement n’avait jamais pris la moindre dope de sa vie. Apparemment, il souffrait d’une maladie mentale rare et on avait dû l’interner pour un moment.

Hank voyait maintenant un psy pour démêler tout ça. Et un bon avocat aussi. Où se situait sa responsabilité, comment se portait sa conscience dans tout ça? La mort ne l’effrayait sûrement pas. Il savait qu’en rentrant au paradis tout le fric de Toutça serait encore là, qu’un énorme Jacuzzi l’attendrait, Simone serait assise sur le bol de toilette, se ferait un beau petit fix d’héroïne tranquille et Toutça serait à genoux à ses pieds le suppliant de lui chanter un petit bout de Rocky Raccoon et que quand Simone en aurait fini avec sa seringue et son garrot ils formeraient encore un triangle dans l’eau et la queue de Hank recevrait sa récompense pour tout le bien qu’il avait fait sur la terre comme ne jamais avoir jugé trop vite les paumés et de les avoir aimés de la seule façon qu’il savait le faire.

Le vieux Flying Bum dégueulasse

vieux crisse

L’idée était de tenter d’outrer celui qui a outré la prude Amérique toute sa vie.

Monde d’idoles

Une bien fâcheuse manie que Lucien Simard traînait depuis des lunes. Peu importe la personne avec laquelle il était attablé, les conversations aux autres tables alentour le fascinaient au plus haut point. Tous les travers de la nature humaine, les têtes hirsutes, les personnalités singulières, tout cela le ravissait au point de lui faire oublier ses propres compagnons de table. Il y trouvait quelquefois l’étincelle pour allumer les mèches d’un texte nouveau, une nouvelle histoire à écrire, un personnage particulier. Lucien Simard écrivait en autodidacte depuis qu’il avait abandonné les affaires et survécu à deux épouses.

Avant de rentrer chez lui, il s’était arrêté au Café des mineurs sur la rue principale, ce café qui autrefois avait été fréquenté par son père et qui avait changé de nom depuis, le café pas son père. Simple curiosité, nostalgie aussi. Enfant, son père lui faisait quelquefois la grâce de l’emmener avec lui et lui offrait boissons gazeuses et frites, quelques sous pour jouer dans les machines à boule ou pour glisser dans la craque du juke-box pendant qu’il s’attablait avec d’autres prospecteurs pour un long moment. Les lieux avaient bien changé depuis. Une clientèle nouvelle avait envahi la place, amateurs de bière locale, étudiants, intellectuels, toute la faune culturelle de cette petite ville. Les prospecteurs étaient passés à d’autres projets, ailleurs. Lucien avait ressenti une émotion vibrante au fond de lui-même en pénétrant les lieux, l’endroit métamorphosé comme un témoin du temps qui passe et qui passe, inlassablement. Les mêmes chaises de taverne de bonne facture mille fois repeintes se faisaient machines à voyager dans le temps, ses fesses de gamin s’y étaient déposées et ses fesses décharnées de vieil homme s’y trouvaient ce soir presque cinquante ans plus tard.

“Bonsoir, monsieur, ça va? Vous êtes de passage dans la région?” lui avait demandé la serveuse, une belle grande rousse qui avait à peine l’âge de la fille de Lucien.

“Non, je suis là pour rester. Je suis né dans cette ville mais l’essentiel de ma vie s’est déroulé ailleurs. Je reviens m’installer ici, pour de bon.”

“Le vieux dicton, hein?” avait-elle répondu, “quand vous avez bu de l’eau de la source Gabriel, vous êtes condamné à revenir ici tout le temps. Qu’est-ce que je vous sers?”

“Une belle grande rousse, en fût s’il vous plaît.” Avait-il osé lui demander comme un vieux charmeur un peu ringard. “S’ra pas long”, avait-elle répondu souriante sans s’offusquer le moins du monde.

 

 

Un trio plutôt insolite. Comme Lucien Simard les aimait. À une table voisine, deux types assez costauds qui ne semblaient pas du tout vouloir entendre à rire. Un peu paranos, aussi. Leurs têtes rasées tournaient perpétuellement dans tous les sens comme des girouettes paniquées. Des flûtes de bières étaient complètement englouties et avaient l’air minuscules dans leurs énormes mains, on ne pouvait voir retrousser qu’un rond de mousse encerclé par leurs pouces titanesques. Une femme étrange attablée avec eux. La dame portait de toute évidence une perruque plantée à la va-vite sur sa tête, un foulard à la Bardot noué sous le menton, des grosses lunettes noires opaques qui lui descendaient bas sur les joues, vêtue de couleurs sombres. Elle sifflait des daïkiris aux fraises l’un après l’autre dans un silence de cathédrale. Lucien était intrigué mais à la fois déçu qu’aucune conversation ne vienne donner de la substance à ces personnages singuliers qu’il épiait furtivement. À un moment, la dame avait tourné la tête vers lui, quelques fois même. Puis elle avait abaissé les lunettes juste ce qu’il faut et l’avait définitivement regardé dans les yeux. Puis elle avait remonté les lunettes.

Lucien Simard pensait quitter les lieux lorsque la dame s’était levée. Les deux malabars avaient fait la motion de se lever également mais les deux mains de la dame appuyées sur leurs avant-bras leur avait commandé de se rasseoir. Elle s’était déplacée vers la table de Lucien, s’était tirée une chaise puis s’y était assise.

“Lucien Simard, non?” lui avait-elle demandé. Un timide oui, intrigué, du bout de la gueule lui était venu. “C’est certain que tu ne m’as pas reconnue” avait dit la dame. Puis elle avait enlevé les lunettes provoquant des tournis de tête intempestifs des deux gros garçons qui s’énervaient toujours pour rien.

“Ah, ben, ciboire, Déliane Fortier, qu’est-ce que tu fais icitte?”

 

 

Peu de gens savaient qui était vraiment Déliane Fortier. Petite fille débarquée dans la classe de deuxième année B de Lucien Simard en 1964, elle avait vécu ici une quinzaine d’années. Compagne de classe, amourette d’enfants, lorsque Lucien Simard avait quitté la ville, elle était déjà inscrite au tout nouveau conservatoire de Lamaque. Puis elle était devenue chanteuse, auteur-compositeur-interprète, puis une star internationale qui brûlait les planches des plus grandes scènes, vendait des chansons à la tonne partout dans le monde. Plus jeunes, ils s’étaient croisés au hasard à différentes occasions puis plus jamais, depuis une cinquantaine d’années au moins. Elle habitait maintenant Los Angeles.

Lisa Belle, ça sonnait aussi bien en anglais qu’en français. Un vrai nom de star qui faisait tourner tous les regards sur son passage. Mieux que Déliane Fortier en tous cas.

 

 

“J’ai joué ce soir au Festival des guitares, on m’a rendu un genre d’hommage.” avait répondu Déliane Fortier. “Chaque fois que je joue ici, et c’est pire en vieillissant, je souffre d’une profonde nostalgie, je viens m’asseoir dans un bar au hasard et je siffle des daïkiris en cherchant désespérément à travers toutes les faces vieillies de tous ces buveurs des visages familiers, des témoins de mon enfance, c’est fou je le sais. Toi qu’est-ce que tu deviens?” avait-elle questionné.

“Oh, ce serait bien long à raconter. Toujours est-il que je suis revenu m’installer dans le coin. J’ai vendu toutes mes affaires en ville et je me suis installé sur l’île Siscoe. J’écris, ça meuble mes vieux jours. Revenir ici en quête d’une connexion avec mon passé, mon enfance lumineuse comme j’aime la décrire, m’aide à combattre le spleen de vieillir.”

Les deux costauds avaient commencé à pianoter des doigts sur table voisine. Le danger rôdait toujours dans les recoins les plus inattendus autour de Lisa Belle, la grande star internationale.

“C’est fort, quand même, la peur de vieillir. C’est la mort qui se cache en-dessous de tout ça. Et la foutue nostalgie qui vient nous envahir. Écoute, j’aimerais bien qu’on jase un brin mais je dois libérer mes deux gardes-du-corps, je dois être à ma chambre d’hôtel à minuit. Si tu m’invitais sur l’île Siscoe demain? On pourrait se raconter des vieilles histoires, rattraper les bouts manquants, non?

Lucien Simard éternel distrait pensait bien qu’il avait rêvé mais sur le chemin du retour il se rappelait clairement qu’il avait griffonné son adresse sur une serviette de papier et il le regrettait déjà, même s’il ne savait pas exactement pourquoi.

 

 

Depuis longtemps, il avait rêvé de paix. De la sainte paix. Ralentir le tempo fou comme ces gens qui courent se battre contre les moulins à vent, reprendre son souffle. Revenir à l’essentiel. Faire toutes choses à son rythme à lui. Simplifier, respirer. Maintenant, la vie même solitaire lui apparaissait comme une chose heureuse, tranquille. Et à mesure que la vie se faisait aussi douce pour lui, la mort ne l’effrayait plus du tout, lui. Plus il avait appris à apprivoiser la vie, plus il apprivoisait sa propre mort. La mort ne serait plus pour lui que la quintessence de la vraie christ de paix.

 

 

Lucien Simard aimait s’étendre dans sa chaise longue face au lac Siscoe dans la douceur de l’été abitibien si court. Il observait le flot tranquille des eaux du lac et pouvait, sur le pont en bas de la côte, voir venir les enquiquineurs de loin. Il était installé depuis moins d’un mois dans sa nouvelle maison et avait choisi le lieu le plus habilement dissimulé au regard des voisins par des haies de chèvrefeuille majestueuses qui étaient déjà jaunes de fleurs abondantes. Quelquefois il écrivait, sa tablette sur les genoux, d’autres fois il se faisait tout simplement contemplatif de longues heures. Ou encore il se laissait gagner par le sommeil et ronflait aux quatre vents assez pour faire peur aux mouettes.

 

 

 

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Il avait momentanément oublié, son esprit avait vraiment fait tous les efforts pour oublier, peine perdue. Seule cette fois-ci, elle avait dû semer ses colosses quelque part. Son invitation de la veille lui tentait maintenant autant que passer une pierre aux reins.

Elle avait ralenti au bas de l’allée, avait sorti une serviette de papier de son sac, l’avait observée puis l’avait laissée partir au vent négligemment. Elle avait avancé la petite voiture sport jusqu’au bout de l’allée de gravier puis, sans gêne, avait avancé sur les pelouses et tourné cacher la voiture derrière la maison. “Ça te dérange pas?” avait-elle crié, “Tout le monde reconnaît ma voiture!”

Lucien Simard regardait les profondes traces de pneu sur sa pelouse, ébaubi. “Ben non, fais comme chez vous, ça va repousser. . . un jour.” avait-il dit s’avançant pour lui ouvrir galamment la portière. “Pas pire, chez vous!” avait-elle dit en s’extirpant péniblement de la voiture qui portait plutôt bas. Il l’avait aidée en la soulevant par les chairs flasques de ses avant-bras. Elle s’était rendue au coffre arrière en claudiquant, les pointes de ses talons hauts s’enfonçant dans la pelouse lui donnaient une démarche de fille saoule. C’est bon pour l’aération du gazon avait pensé Lucien en lui-même pour se consoler. Lucien tout près d’elle pouvait maintenant apprécier de visu ce que pouvait représenter des années de chirurgie plastique. Il lui fit la bise sur les joues non sans dédain retenant sa main surprise qui s’était enfoncée dans sa hanche dodue et molle. Elle lançait ses pompes au fond du coffre et restée pieds nus en avait ressorti un grand sac en paille. “On s’installe où?”, avait-elle demandé.

Lucien l’avait guidé vers une petite table de fer forgé sous un gazébo plus loin, lui avait poliment tiré une chaise. Elle avait laissé tomber son sac avec fracas sur la petite table vitrée et Lucien avait retenu son souffle craignant qu’elle ne parte en mille miettes. “As-tu de la glace?” lui avait-elle demandé du tac au tac en sortant du sac un quarante onces de rhum blanc. Lucien lui avait prestement retiré la bouteille des mains et l’avait déposé doucement sur le plateau de verre de la table. Elle avait sorti deux verres à martini et une pleine poignée de sachets de daïkiri aux fraises instantané en poudre. Résigné, Lucien était parti chercher une chaudière de glaçons.

 

 

Lucien se préparait à une expérience gustative pénible, ils avaient levé leur verre de daïkiri rouge et porté un toast à leurs “retrouvailles”. De toute évidence, elle, n’en était pas à son premier. “Ça arrives-tu souvent icitte des affaires de même?”, lui avait-elle demandé. “Des affaires comment?” avait répondu Lucien. “Regarde sur le lac”, lui avait-elle répondu pointant du doigt au loin. Un hors-bord de bonne dimension était immobilisé au large et deux passagers s’y tenaient debout observant le rivage dans leur direction. “Non, mais en fait je n’habite pas ici depuis si longtemps que ça, à peine trois semaines. Le monde sont senteux pas mal, je trouve.” Et Déliane avait ajouté : “Toi, t’es pas habitué à ça, mais moi ça m’arrive tout le temps, faut toujours que je me méfie. Mais là, personne ne sait que je suis ici.” Puis dans un petit vrombissement suivi d’un bruit de fracas, un drône venait de frapper le poteau de la corde à linge et s’écrasait au sol. “Bon, c’est quoi ça encore ciboire?” exténué et se dirigeant vers la chose pour voir ce que c’était. Deux grosses têtes avaient poussé sur le haut de la haie. “C’est tu chez vous que ça s’est écrasé?” demandait la voisine aux côtés de son mari silencieux. “Excusez-nous l’intrusion, on s’est jamais présentés” avait rajouté le mari. “On peux-tu traverser se présenter?” avait-il ajouté. “Ben oui”, avait répondu Lucien, complètement dépassé. “Amenez-vous deux verres”, criait la vedette, “on va vous faire des bons daïkiris aux fraises!” en levant le quarante onces de rhum bien haut. “Heille, Roger, regarde. C’est Lisa Belle la chanteuse!” criait la voisine excitée comme une fillette en se tirant une chaise. “Ben oui, toé, on peux-tu se faire un selfie, madame Belle?” Déliane Fortier s’était levée pour la pose et avait “déposé” le quarante onces sur la table si délicatement qu’elle avait explosé en mille miettes pendant qu’une voiture freinait dans un nuage de poussière dans l’allée. Lucien s’était élancé voir qui c’était mais avait arrêté sa course en plein milieu du nuage de poussière, à moitié étouffé. Son cellulaire vibrait dans sa poche. Sa fille qui l’appelait. “Papa, regarde sur Monde d’idoles, tu vas capoter!” Lucien aussitôt avait gougoulé le site à potins et le cœur avait failli lui lâcher lorsqu’il avait vu une photo de lui et Lisa Belle portant un toast avec deux daïkiris aux fraises. Et ça titrait :  Voici le nouvel amour de Lisa Belle.

Un homme, une femme et un adolescent boutonneux étaient descendus de la voiture et se précipitaient vers le drône. “Elle est là ton hostie de bébelle, maintenant tu vas aller ramasser tous les morceaux et t’excuser au monsieur.”

“Maurice, r’garde, c’est pas Lisa Belle, ça? J’capote!” avait dit la mère du garçon. “Lucien, va chercher d’autres verres, on a des nouveaux invités, as-tu une autre table quec’part?” gueulait la chanteuse. Le hors-bord avait failli défoncer le quai. Tous les passagers descendaient un après l’autre, poupounes à gros tétons en bikinis et douche bags caisses de bière à la main. “Ça vous déranges-tu si on passe par chez vous, on a manqué de gaz. Heille c’est pas chose, ça, Lisa Belle la chanteuse? Ah, ben ciboire, ça vous déranges-tu qu’on finisse nos bières avec vous autres, avez-vous apporté une guitare quec’chose?” Les voisins de l’autre côté débarquaient dans le brouhaha pour se présenter eux aussi. “On est pas des cotons, nous autres!”. Lisa Belle s’était rendue à la voiture sport ramasser la guitare qui traînait sur le siège arrière. Elle revenait vers le groupe guitare à la main. “Daïkiris pour tout le monde, showtime!” criait-elle, pendant que la foule tapait des mains. Lucien s’était précipité sur elle et tentait de lui arracher la guitare des mains mais Lisa Belle se débattait avec l’énergie du désespoir, elle l’avait agrippé par les couilles pour qu’il la laisse aller. Lucien avait finalement abandonné, plié en deux de douleur. Pendant qu’elle s’accordait devant son public, le cellulaire de Lucien s’était mis à vibrer à nouveau. “Oui, fille, j’ai vu, là ça se complique faut que je te laisse.” avait rapidement débité Lucien. “Non, papa, raccroche pas. Regarde encore sur Monde d’idoles, tu vas capoter encore plus.”

Une photo montrait un couple en plein combat, lui et Déliane Fortier, échevelés, lui qui tire la guitare, elle qui lui pince les couilles. Et ça titrait :  Les amours de Lisa Belle, rien ne va plus. C’est bien fini entre les deux tourtereaux.

Un gros 4 par 4 avec deux gros tabarnaks freinait directement sur le gazon faisant rouler des longueurs de tourbe sous les grosses roues. Les deux malabars se précipitaient. Un vers la voiture sport, l’autre sur Lisa Belle en plein milieu de son plus grand succès qu’elle malmenait sans pitié. Il la soulevait de terre et emportait la pauvre fille sous son énorme bras. Elle se débattait comme un diable dans l’eau bénite. “Laissez-moé finir ma toune, y’est où mon daïkiri aux fraises, tabarnak?” criait-elle comme un putois. Une pétasse tombée à la renverse dans le verre brisé saignait des fesses et criait au meurtre. La voisine courait derrière, apportait un beau daïkiri flambant neuf à son idole de jeunesse. Elle l’avait sifflé d’une traite. En passant devant Lucien elle lui avait giclé sa gorgée de daïkiri aux fraises au visage comme un lama. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle gueulé pendant qu’on la montait de force dans le gros 4 par 4 qui décollait en trombe laissant mottes de terre et deux tranchées profondes derrière lui.

 

 

Le bruit d’un moteur l’avait réveillé. Lucien Simard dormait dans sa chaise longue, un rond de bave qui s’étendait vers son cou. Il avait lentement ouvert les yeux, inquiet, le rythme cardiaque anormalement élevé. La pelouse était intacte, rien ne traînait nulle part. Silence total. Pas de vitre cassée nulle part. Il était bel et bien seul dans la sainte christ de paix dans sa cour impeccable, aucun hors-bord accosté au quai ni de drône crashé au pied du poteau de corde à linge. Rien. Nulle part. La grosse paix.

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Lucien s’était précipité dans son cabanon, s’était embarré en-dedans et observait par une fente à travers les planches.

La star était descendue de voiture, avait fait le tour de la maison, était descendue jusqu’au quai admirer la beauté du lac Siscoe. Elle avait lancé son verre de daïkiri aux fraises vide dans le lac puis elle était remontée vers la maison. Elle avait monté les marches du grand balcon et avait frappé à la porte d’en avant puis la porte d’en arrière sans réponse. Elle avait approché son nez de toutes les fenêtres, les mains de chaque côté du visage pour tuer les reflets, en vain. Elle avait tourné la tête, jeté un dernier regard partout et était tout simplement remontée dans la petite voiture sport, hébétée. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle dit tout haut juste pour elle. Puis elle était repartie en lâchant un gros câlisss et en faisant crisser les pneus. Lucien avait eu tellement peur d’être surpris à se cacher lâchement dans son cabanon et obligé de s’inventer des excuses, particulièrement paniqué quand son téléphone avait mal choisi le moment pour se mettre à vibrer.

“Papa? Regarde tout de suite sur Monde d’idoles, tu vas capoter!”

Une série de photos montrait la célèbre star internationale dans différentes poses alentour de chez lui et ça titrait :

Exclusif : Lisa Belle se magasine une maison en Abitibi!

 

 

Flying Bum

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Photo couverture: L’actrice américaine Vivian Leigh, infographie du Flying Bum.

 

 

Bête de sexe

 

La bête peut se faire animale mais encore peut se dire de celui ou celle qui manque totalement d’intelligence, d’à-propos pour un sujet donné. Chose certaine, au sens où on l’entend généralement, il existe près de zéro possibilité de s’appeler Lionel Sicotte et d’être une bête de sexe à la fois. Zéro. Zéro avec une barre.

Curieux tout de même à quel point avec l’usure du temps le corps peut prendre la forme de nos activités, mimétisme débile. Lionel Sicotte enseignait depuis plus de quinze ans les sciences paléographiques-épigraphiques à l’UBAV, l’université de Barraute à Val d’Or. S’il était davantage sorti en plein jour au grand soleil, peut-être n’aurait-il pas eu ce teint verdâtre et le corps couvert d’une étrange peau blanche comme les insectes luisants qu’on déniche sous les pierres. S’il n’avait pas passé ses soirées une loupe à la main devant des plaquettes de pierre couvertes d’hiéroglyphes cunéiformes sumériens ou précolombiens en bouffant de la scrap arrosée de Pepsi, ses yeux ne seraient pas toujours aussi plissés et ses poignées d’amour auraient pu faire place à un beau rack d’abdominaux. S’il s’était donné la peine de fréquenter la race humaine autrement que devant une salle de classe, il saurait comment les humains se coiffent, s’habillent, causent entre eux et toute cette sorte de choses, comment ils font la chasse aux pellicules et utilisent les anti-sudorifiques.

Mais le mystère est partout, sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus, préférablement s’il y a une femme pas loin, une belle on s’entend.

 

 

L’intérêt des petits cégépiens et des petites cégépiennes pour les sciences paléographiques-épigraphiques avaient connu un petit creux cet-automne-là. Dur, dur de rivaliser avec les folies que ramenait l’air du temps dans nos jadis sérieuses institutions, construction de sites web, jeux numériques, écoles d’humour et quoi d’autre encore étaient au programme. Lionel Sicotte s’était ramassé avec un seul groupe et beaucoup, beaucoup de temps à sa disposition, beaucoup plus que nécessaire. De longues soirées qui ramenaient à l’avant-plan de ses pensées sa grande solitude. Et elle lui pesait. En bon scientifique qu’il était, il savait que le corps humain devait exulter, condition nécessaire à toute vie ainsi qu’à bien meubler les samedis soirs qui mouillent. Et que la pratique individuelle c’était un peu comme le hockey, à un seul joueur ça vient long.

Chaque fois que de longues périodes sans paléographie épigraphique se présentaient, il tentait de se convaincre de partir à la chasse mais l’angoisse finissait toujours par le prendre aux couilles et le ramenait toujours derrière sa loupe et ses tablettes de pierre. Son fast-food gras salé micro-ondé compensait alors pour la solitude lancinante. Jamais, jamais dans cent ans, aurait-il même songé faire affaire avec une discrète professionnelle qui pourrait venir à domicile lui offrir l’exultation si nécessaire à son corps, et ce aussi facilement et rapidement que se faire venir une bonne pizza Domino. Pas la peur de cette sorte de créature qui l’embêtait, l’idée même de payer pour obtenir ce genre de chose lui semblait horrible, méprisable. Lui, payer pour du sexe? Oh, que non. Un homme a son orgueil.

 

 

“Bon après-midi,” avait gentiment dit l’intervieweuse au drôle de petit monsieur de l’autre côté du comptoir.

“Bon après-midi,” avait répondu Lionel Sicotte.

Il y eût ensuite un léger moment d’inconfort que l’intervieweuse semblait savourer en observant les variations chromatiques qui affectaient le visage de Sicotte et une bonne partie de son cou.

“Je suis ici pour l’expérience,” avait mentionné Sicotte, “celle que vous mentionniez dans l’annonce du journal de l’UBAV.” Sicotte avait déplié devant ses yeux une copie de l’annonce qu’elle avait regardé furtivement.

“Ah oui, l’annonce,” avait-elle répondu.

“Euh…..euh…, je suis à la bonne place au moins?”

“Oh que oui, vous êtes à la bonne place.” avait dit l’intervieweuse qui semblait avoir toutes les difficultés du monde à retenir un sourire. “Vous voulez faire partie d’une des expériences de la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV?”

“Exact.”

“Êtes-vous étudiant ici, monsieur Sicotte?”

“Non, j’enseigne ici, les sciences paléographiques épigraphiques.”

“Ah, je vois,” avait-elle répondu en se pinçant la lèvre.

“Il reste des . . . ouvertures? Dans le programme, je veux dire,” avait demandé Sicotte.

“Dites-moi,” avait dit l’intervieweuse pendant qu’elle semblait s’adonner à quelque graffiti érotique sur une tablette juste sous ses yeux, “pourquoi vous portez-vous volontaire pour participer à une expérimentation sexuelle, je veux dire sexologique?”

“Quelle différence cela peut-il faire? D’un point de vue scientifique, je veux dire?”

“Je vous assure que nous ne voulons d’aucune façon tenter de pénétrer indûment votre intimité, exception faite évidemment si une partie de votre intimité était susceptible de nuire à notre projet. À cause de, ah, vous savez, la nature singulière de ces expérimentations, il nous faut un portrait exact de nos participants pour faire de ces expérimentations un processus scientifique valable.”

“Je vois.”

“Alors, maintenant, qu’est-ce qui vous a incité à poser votre candidature?”

“Euh . . . en dehors des intérêts strictement scientifiques et des bienfaits pour la progression de la sexologie clinique appliquée . . .”

“Bien sûr, monsieur Sicotte, mais encore?”

“Euh . . . honnêtement, je me considère comme . . . en quelque sorte, un très bon . . . euh . . . à tout le moins un amant très adéquat et . . .”

“Et . . .?”

“Et aussi, j’ai pensé euh . . .” puis il avait précipité la fin de sa réponse plongé dans la gêne et la confusion, “ce serait un bon moyen de rencontrer une bonne partenaire sexuelle.”

“Vous comprenez, monsieur Sicotte, que vous ne connaîtrez jamais l’identité de la jeune femme ou des jeunes femmes que vous pourrez . . . euh . . . rencontrer au fil de l’expérimentation.”

“Je comprends,” avait répondu Lionel Sicotte qui cachait mal sa déception.

 

 

Une plantureuse dame d’âge moyen dans un long sarrau blanc avait relevé la tête de derrière son clipboard et avait fait signe de la tête à Lionel Sicotte l’invitant à s’asseoir. Les cheveux sur la tête de la dame étaient courts, foncés, drus comme le poil pubien. Sicotte en était à se demander si par opposition son poil pubien était long, lisse et blond. La dame avait pointé sans dire un mot le formulaire que Sicotte tenait sur ses genoux. Il lui avait remis.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Barbara en ajustant ses lunettes et en parcourant distraitement mais professionnellement le formulaire.

“Exact,” avait simplement répondu Sicotte.

“Il est indiqué ici que vous êtes inscrit pour un coït hétéro-normal-un-homme-une-femme. C’est exact?”

“Euh . . . oui, c’est exact.”

“Vous n’avez pas d’intérêt pour des expérimentations plus . . . exotiques?”

“Qu’est-ce que vous entendez par là?”

“Ce que je veux dire c’est que nous sommes intéressés dans toutes nos expérimentations à la gamme complète des activités sexuelles humaines, pas seulement un petit segment. Comme vous le réalisez certainement, monsieur Sicotte, ce n’est pas donné à tout le monde de trouver son bonheur dans un simple coït hétéro-normal ni d’un contact avec une personne essentiellement de sexe opposé, ni d’une activité avec un partenaire unique ou d’un partenaire d’un autre genre que le genre humain.”

“Euh . . . naturellement,” répondait un Lionel Sicotte soudain cramoisi.

“Alors, ce que je vous demande c’est de me confirmer que vous êtes bien intéressé uniquement par un coït hétéro-normal avec une seule partenaire de sexe opposé.”

“Euh . . . oui, je pense que oui.”

“Très bien,” dit le docteur Barbara

“Au moins pour cette fois-ci,” avait rajouté Sicotte sans grande conviction et ne voulant pas passer pour un étroit d’esprit.

Le docteur Barbara avait placé ses lèvres en cœur et elle avait lentement introduit le bout de son crayon dans celles-ci, puis elle l’avait tout aussi lentement retiré en fixant Sicotte du regard.

“Vous réalisez qu’il y aura un certain nombre d’éléments de distraction au cours de ces expérimentations.”

“Je comprends très bien le travail de laboratoire et toute l’instrumentation de contrôle et de mesure que cela sous-entend.”

“Alors, monsieur Sicotte, croyez-vous que nos instruments et l’observation par des tiers pourraient nuire d’une quelconque façon à vos fonctions, votre activité coïtale?”

“J’en doute,” avait répondu Sicotte du tac au tac avec une belle assurance. “J’ai déjà été observé dans le passé.”

“Oh!?”

“Je veux dire, j’ai vécu cinq ans en résidence à l’université.”

 

 

À huite heures trente du soir un samedi d’automne très frisquet, Lionel Sicotte se présentait à la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV pour une douzième et espérait-il dernière rencontre préliminaire. Après avoir attendu une dizaine de minutes sur une chaise pliante au beau milieu d’une salle autrement totalement déserte et très peu meublée, de derrière la porte qui indiquait Personnel autorisé seulement était sortie une jeune infirmière dans son costume impeccable qui lui adressait un sourire agréable mais des plus superficiels et professionnels à la fois.

“Nous sommes prêts à vous recevoir, monsieur Sicotte,” avait-elle dit.

Lionel Sicotte avait pénétré dans la grande pièce au centre de laquelle se trouvait une estrade sur laquelle était posée une grande table rembourrée de cuir brun.

“Est-ce que vous serez vêtu Préliminaires, Semi-habillé ou Complètement nu? Lui avait demandé la jeune infirmière.

“Pardon?”

L’infirmière consultait son clipboard. “Sicotte,” avait-elle lu à voix haute. “Ah oui, vous serez Semi-habillé. S’il vous plaît, enlevez votre veston, cravate, chemise, souliers et pantalons, ensuite vous me suivrez dans l’autre pièce.

“Mais, j’ai déjà passé le médical trois fois plutôt qu’une,” Sicotte gueulait presque de frustration craignant une quelconque erreur bureaucratique. “Quelle sorte d’examen allez-vous me faire encore?”

“Ohhhh, mais vous ne passerez aucun examen cette fois-ci.” avait répondu l’infirmière, “Ce soir c’est Broadway!”

“C’est quoi?”

“C’est le soir, le grand soir, tonight’s the night,” lui avait-elle répondu en multipliant les clins d’œil grivois.

“Ce soir? Je n’en avais aucune idée, personne ne m’a averti.”

“C’est comme cela qu’ils opèrent maintenant. On se dépêche un peu, donnez-moi vos effets. Ils vous attendent de l’autre côté et ils ont déjà un petit retard sur la cédule.”

 

 

Lionel Sicotte avait passé la porte en bobettes et avait été accueilli par deux hommes et une femme d’âge moyen, tous portant lunettes, clipboards en aluminium et de longs sarraus blancs. Sicotte avait reconnu le docteur Barbara. Le plus âgé des deux hommes lui avait été présenté comme le docteur Fortin qui assisterait docteur Barbara, le deuxième homme, plus jeune, apparemment un technicien sans nom. À l’autre bout de la pièce, une empilade d’appareils couverts de cadrans, de boutons et de filage. Dans le milieu de la pièce se trouvait un lit king avec le couvre-lit et les draps repliés comme le font les femmes de chambres d’hôtel. Une petite table de nuit avec un napperon crocheté sur laquelle reposaient deux verres, deux débarbouillettes et un pichet de ce qui semblait être de l’eau froide comme si on avait tenté de mettre une touche de domesticité sur le décor autrement scientifique et froid.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Fortin

“Oui, monsieur.”

“Bon. Garde, allez chercher mademoiselle notre autre participante.”

Une belle jeune fille mi-vingtaine était entrée avec un aplomb surprenant dans les circonstances, avait pensé Lionel. Une longue chevelure soyeuse mais d’un brun sans nom, elle ne portait qu’une mini-culotte bikini, une brassière noire et des lunettes. Elle avait regardé Sicotte bizarrement.

“J’ai pris la liberté de lui demander d’enlever les bas filetés et le porte-jarretelles, pour sauver du temps,” avait dit l’infirmière. Se retournant vers Sicotte, maintenant anxieuse, “À moins que cela ne vous excite?”

“Les bas? Non, ça va aller de même.”

“D’accord,“ dit le docteur Fortin, “Si vous voulez bien vous avancer tous les deux vers le lit.”

Ce qu’ils firent en se regardant avec une certaine gêne.

“Je suppose qu’on doit s’asseoir, ou quelque chose du genre?” Sicotte avait-il adressé à mademoiselle Tremblay nerveusement.

Ils se sont assis non sans avoir eu de la difficulté à se décider quant à la proximité exacte qu’ils devaient observer. Pour se donner un peu de contenance Sicotte avait distraitement poffé un des oreillers.

Docteur Barbara s’approchait maintenant d’eux avec un assortiment de fils métalliques, du ruban adhésif et un petit flacon de liquide clair.

“Ne vous occupez pas de moi,” avait-elle dit, “vous pouvez procéder.”

“Qu’est-ce que c’est que tout ce bazar?” avait questionné Sicotte pendant que docteur Barbara lui installait une électrode sur le coin de la bouche.

“Différents capteurs pour mesurer les réponses physiologiques. Ne faites pas attention à moi, allez-y, amusez-vous.”

“Écoutez, là, tous ces bidules vont être dans le chemin un moment donné ou un autre,” se plaignait Sicotte pendant que docteur Barbara lui en collait une autre sous les aisselles.

“Cela ne devrait pas vous nuire,” disait docteur Barbara qui lui en collait maintenant une sur la poitrine.

“Je ne suis pas convaincu du tout que j’apprécie tous ces bidules.”

“Alors pourquoi ne lancez-vous pas le bal, vous?” dit-elle s’adressant à mademoiselle Tremblay, “ça va donner une chance à monsieur Sicotte de s’enhommir.”

Et mademoiselle Tremblay n’avait pas eu besoin de se faire répéter la consigne. Elle avait attrapé Sicotte par le cou et l’attirait sur elle en s’allongeant. Assez miraculeusement, Sicotte semblait commencer à se trouver dans un état d’excitation certain.

“Hé bien, bonsoir mademoiselle,” avait-il blagué tout en restant convaincu qu’ils auraient pu être présentés l’un à l’autre, au moins par des surnoms.

“Bonsoir monsieur,” avait-elle murmuré tout en lui mordillant un lobe d’oreille.

“Pourriez-vous me débarrasser de ce soutien-gorge,” clamait docteur Barbara, “j’ai une électrode à mamelons à poser.”

“OK,” avait répondu Sicotte en s’attaquant non sans difficultés aux agrafes de la chose. Elle en a des superbes, pensait-il en lui-même tout en expérimentant sur les rondeurs de mademoiselle Tremblay pour son propre compte.

“Si ce n’est pas trop vous demander, monsieur Sicotte, livrez-vous à vos expériences sur le gauche, le droit est à moi,” avait insisté docteur Barbara électrode à la main.

“Excusez-moi,” avait répondu Sicotte avant de procéder à deux mains sur la mamelle gauche.

“Mmmmmmm,” marmonait mademoiselle Tremblay

“J’ai une lecture de trois point deux,” avait alors déclaré le technicien qui était resté muet jusque là. “On peut considérer ce score comme excellent.”

“OK, on s’active ici un peu,” insistait le docteur Fortin, “docteur Barbara j’ai besoin de la fourche maintenant.”

Lionel Sicotte avait ressenti une grande frustration lorsqu’il avait senti les mains de docteur Barbara guider les siennes vers le slip de mademoiselle Tremblay dont c’était la fin de l’aventure. Une haine de longue date pour les petits boss de bécosses. Il tira la culotte au loin. Une pointe d’excitation supplémentaire avait surgi. Sicotte activait sa langue dans le cou de mademoiselle Tremblay puis suivait son chemin vers le sein gauche puis vers la région pubienne.

“Excusez-moi,” docteur Barbara intervenait excédée, “ mes deux petits tourtereaux pensent peut-être qu’ils ont toute la nuit mais nous avons un horaire strict à respecter ici.” Et sans plus de cérémonie elle arracha la bobette de Lionel. Les deux “tourtereaux” s’observaient maintenant dans toute leur nudité pendant que docteur Barbara entreprenait ses dernières installations dans des régions délicates. Pendant que la doctoresse travaillait à ses trucs Sicotte avait demandé à mademoiselle Tremblay : “Venez-vous souvent ici?” puis réalisait immédiatement l’ineptie de sa question.

“Je pense bien que c’est ma douzième fois,” avait-elle quand même répondu.

“Moi, c’est pareil, qu’est-ce qui vous a convaincu de vous porter vol… Heille!” s’était-il écrié d’un coup sec, “qu’est-ce que vous êtes en train de me coller là?”

“C’est une petite caméra intra-utérine de rien du tout, ne vous tracassez pas avec ça.”

“Comment voulez-vous que je conserve la machine en opération avec une caméra collée sur la bite?”

“Avez-vous ou n’avez-vous pas déclaré que vous étiez doté de pouvoirs de concentration au-dessus de la moyenne?” ironisait docteur Barbara.

“Oui, mais il y a toujours une limite à toute.”

Sicotte avait senti deux mains chaudes et rassurantes sur ses épaules.

“C’est correct, ne t’inquiète pas,” avait dit la jeune femme. Elle arborait le plus délicieux sourire. “Allez, on le fait pareil. Je vais t’aider.”

“Lionel Sicotte l’avait regardé avec gratitude. Elle avait fermé les yeux. Vu qu’ils en étaient maintenant au tutoiement, il en avait profité pour l’embrasser pour la première fois. Elle était douée pour le baiser, vraiment douée. Si bien que Sicotte se demandait s’il n’était pas en train de tomber en amour.

 

 

“Tu sais, tu es vraiment mignonne,” lui avait-il dit. Ses mains se promenaient partout sur les courbes affriolantes de mademoiselle Tremblay.

“Toi aussi tu es mignon, dans ton genre, finalement.

“Ta peau est adorable,” avait-il ajouté.

“Ta poitrine est très . . . branchée,” avait blagué la jeune femme.

“On a de la statique sur le circuit oro-auditif,” avait alors déclaré le technicien.

“Écoute, mademoiselle, ton visage ne m’est pas tout à fait inconnu, es-tu certaine que nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ce soir?” avait demandé Sicotte.

“J’en doute, je n’oublie jamais un visage.”

“C’est toutes ces niaiseries qu’ils se racontent qui produisent de la statique,” avait répondu le docteur Fortin au technicien. “Voulez-vous bien cesser tout ce babillage tout de suite.”

“Si on se fie au sécrétiomètre, elle semble perdre son excitation originelle, elle ne me semble plus du tout aussi excitée tout d’un coup,” se plaignait Fortin.

Sicotte maintenant irrité s’était mis à accélérer la cadence pour assurer. Avec une belle constance, un rythme étudié, il travaillait sa partenaire au corps jusqu’à ce qu’environ cinq minutes plus tard, elle reprenne les gémissements. Pour un moment, il avait oublié toute la quincaillerie dans son entrain retrouvé.

“Contact,” avait crié quelqu’un à l’autre bout de la pièce mais ni lui ni elle ne prêtaient plus attention à tout ce bazar. Dans une rythmique opérée de main de maître, Sicotte la faisait grimper plus haut et plus haut encore, de plus en plus près du sommet.

“Aimes-tu ça, comme ça?” avait-il murmuré à la jeune femme.

“Ah oui, j’aurais jamais pensé que ça aurait pu être comme ça.”

“Vraiment, tu me trouves si bon que ça?”

“Merveilleux, the best!”

“Vraiment?”

“Merveilleux,” grognait-elle, “simplement merveilleux”, probablement ma deuxième meilleure expérience à vie. Ouch! Qu’est-ce tu fais là?”

“C’était qui, l’autre?”

“Quoi?”

“Tu m’as dit deuxième meilleure expérience, c’était qui le premier?”

“Ça te dérange en quoi? Un gars d’Alma, je ne me rappelle même plus de son nom.”

 

 

Sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus qui carburent à l’orgueil. Des monstres jamais vaincus.

 

 

L’heure de la maline machine était venue.

“Ouhhhhhhh,” s’était-elle mise à crier, “qu’est-ce qui arrive tout d’un coup? Ahhhhhhhh!”, se lamentait la pauvre mademoiselle Tremblay.

“Wo! Arrêtez ça monsieur Sicotte, tout de suite, peu importe ce que peut être la chose que vous faites actuellement, arrêtez ça!” gueulait docteur Fortin. “Vous êtes inscrits pour un coït hétéro-normal, tous les instruments s’affolent, vous êtes maintenant hors-catégorie.”

“Nonnnnn, arrête pas ça,” criait mademoiselle Tremblay qui avait commençé à tourner des yeux. “Arrête pas, non, non!”

“Arrêtez ça tout de suite, monsieur Sicotte,” criaient en choeur docteurs et techniciens ébaubis.

“Est-ce que je suis encore numéro deux maintenant?”, demandait Lionel, “hein, est-ce que je suis encore numéro deux?”

“Nonnnnn, nonnnnn, arrête pas, arrête pas, arrête pas!, t’es le fuck’n best de tous les temps, fuck’n best numéro un toutes galaxies confondues!” avait-elle eu le temps de crier avant de sombrer dans un orgasme cataclysmique qui faillit mettre le feu aux appareils de docteur Barbara.

 

 

Docteur Fortin et docteur Barbaba ébaubis en avaient perdu leur latin, échappé leurs beaux clipboards en aluminium.

“Nous ne sommes pas équipés pour monitorer des phénomènes semblables, une chance que vous avez arrêté cette chose que vous lui faisiez. Vous risquiez de perdre la généreuse compensation financière qu’on verse aux participants si notre matériel avait été détruit en conséquence de ce phénomène qu’on s’explique mal.

Sicotte n’écoutait même pas ce que les docteurs disaient. Il passait gentiment une débarbouillette d’eau froide sur le visage de mademoiselle Tremblay.

“Est-ce qu’on va se revoir?” lui avait-il demandé.

“C’est formellement interdit,” criait docteur Barbara, vous avez signé les documents.

“Ah oui, ah oui,” répondait mademoiselle Tremblay, “c’est quand tu veux.”

“Et tu ne verras plus ton gars d’Alma, promis? demandait-il pendant que le technicien lui arrachait les électrodes de partout sans qu’apparemment il ne le ressente.

“Désolé, monsieur, j’ai besoin de récupérer la caméra intra-utérine, voudriez-vous l’enlever vous-même, personne ici ne veut toucher à votre . . . chose.”

“Non, je ne verrai plus que toi maintenant, promis.” criait-elle pendant qu’ils l’emportaient derrière une porte et que lui tentait d’en finir avec la caméra intra-utérine pour courir la rattraper.

Deux autres techniciens sortis de nulle part l’avaient solidement retenu pour l’empêcher de partir après elle.

 

 

Après avoir été payé, une somme coquette quand même, conduit au vestiaire et s’être rhabillé, Lionel Sicotte était sorti et l’avait attendue une bonne heure sur le perron au sortir de la faculté. Par dépit, il s’était finalement fait à l’idée. Ils avaient dû la faire sortir par une autre porte et elle était tout simplement repartie.

Rentré chez lui, Sicotte avait fait quelques recherches avec des bribes que le docteur Barbara avait échappées dans un moment de panique. Il croyait bien avoir entendu Tremblay et avait supposé qu’elle était d’Alma. Ça lui faisait une belle jambe. Il ne pouvait tout de même pas composer tous les numéros de tous les Tremblay d’Alma et demander s’il y avait là une brunette dans la mi-vingtaine pour ensuite lui demander si elle s’était faite baiser par un phénomène paranormal dernièrement. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Elle était probablement dérangée émotionnellement de toutes façons et une bien mauvaise candidate à la vie de couple ordinaire. Peut-être ne prenait-elle son pied qu’à faire l’amour devant des observateurs, de là les expériences à la faculté. Lionel se voyait mal faire le bottin des voyeurs pour en embaucher deux ou trois à toutes les fois qu’il aurait voulu la baiser. Non, il serait beaucoup mieux sans elle. En fait, il se sentait même un peu soulagé d’être débarrassé d’elle.

La joie des sciences paléographiques-épigraphiques l’attendait depuis trop longtemps déjà. Ça et un bon double-quart-de-livre-fromage-frites.

De toutes façons, on le sait, comment pourrait-il, lui, s’acoquiner avec une fille qui acceptait une rémunération pour du sexe? Oh que non, un homme a son orgueil tout de même.

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

En couverture: The Marilyn Trip, sérigraphie de Bert Stern, 1962

 

 

Les amitiés imaginaires

Lorsque qu’on associe deux textes dissociatifs (Olivette et moi, originalement publié en avril 2018 et Les déboîtés, en juin 2018) on en arrive toujours à la dissociation, rien à faire. L’exercice fût néanmoins amusant.

 

Les amitiés imaginaires

Elle avait toujours été là pour moi, beau temps mauvais temps. Je crois savoir d’où elle venait. Olivette était comme une de ces madames à la limite effrayante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parlait tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonnait tout le temps. Elle ne payait pas de mine, son hygiène douteuse, pauvre elle, elle faisait peur aux passants qui osaient la regarder dans les yeux. Elle était fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traînait avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contenaient l’ensemble de ses possessions, tous ses souvenirs scrupuleusement classés sac par sac.

On ne sait jamais véritablement d’où viennent ces clochardes, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. Elle vivait dans le côté sombre de toutes choses et elle était ma compagne rassurante lorsque j’y sombrais avec elle. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vivait dans ma tête.

Un vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure tardive. Nuit sombre sans lune sur Montréal qui luisait sous un glacis de pluie froide. Le vent soulevait des nuées de feuilles mortes comme des volées d’étourneaux. Elles tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie zigzagante. Ou elles collaient ensemble s’agglutinant sur les pare-brises suintants.

Rideau inespéré offrant une meilleure chance de ne jamais être vu à un homme qui était assis calmement derrière son volant. Appelons-le l’un et l’un avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur. Félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: – Madame, madame, madame, madame, . . . à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait moins de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement stationné. Appelons-le l’autre. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie.

Ou la police. La police verrait peut-être la grosse boîte de chocolats Black Magic déposée sur ses genoux, la fouillerait, qui sait? Poserait des questions. L’un était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur avait pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes dans sa tête, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue vingt ans plus tard.

Tellement de temps était passé par là depuis. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame avait pénétré trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix dans sa tête. Vingt ans, c’est long.

Le jour J était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de mélo aura toujours sa place pensait-il. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte. Il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’une autre époque ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retirait les clefs du démarreur, tout s’éteignit, sons et lumières. Il avait pris la boîte de Black Magic avec lui et il quittait la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. Ça ne faisait aucunement partie du plan. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois. Il voulait opérer incognito.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. L’un montait les marches du bout de ses pompes comme si elles étaient de fines tablettes de cristal. Il s’agrippait systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait pour mettre sa main libérée sur la boîte de chocolats Black Magic, vérifier que le couvercle était bien fermé, en cas. Sur la dernière marche, il examinait longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur avait fait un tour supplémentaire quand il s’était rendu compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il avait alors vu, et se calmait les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approchait à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage sur la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il avait ouvert la boîte à pentures en s’assurant de placer le couvercle entre les billets et le vent du nord qui soufflait toujours. À la première tentative, une bourrasque bien placée l’avait fait paniquer et il avait refermé le couvercle prestement. Puis s’y était remis une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets par la craque pour s’assurer qu’ils étaient tous bien passés et il observait la pluie de billets se déposer éparses sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent au loin. Au diable, pensait-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré. L’un rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange s’était mise à l’envahir, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne inévitable plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il avait levé légèrement les yeux et il voyait maintenant une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partait du cou, descendait tout le long de sa colonne puis remontait à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme dessinée là par le contre-jour. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. L’un avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, debout les orteils dans le fric éparpillé.

Je crois savoir d’où Olivette venait. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, le pays de ma mère et de ma grand-mère là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Elle avait été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. Une chose est certaine, tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’était mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande gueule à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette dans ce coin de pays lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

La ville avait aménagé ce petit parc dans Villeray suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, une vespasienne condamnée depuis belle lurette qui offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’automne montrait son moins beau visage, nuit noire sans lune, pluie drue et vents froids tourbillonnants. L’itinérante était installée là, blottie à l’abri sous la petite marquise, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie de chèvrefeuille, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient tourbillonnant présenter un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait un accompagnement musical à peine audible en agitant les bras comme un chef d’orchestre. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, avivées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore un peu pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie et souriante. Venus d’on ne sait où, le vent lui avait déposé là deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

– Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus. Il était hors de lui.

– Bon, des menaces! répliquait la clocharde. Olivette en menait large, elle qui squattait depuis des lunes la tête de l’autre et qui se chargeait d’ensacher et d’ensevelir ses mémoires souffrantes par petits tas bien classés. Elle avait fini par y prendre toutes ses aises.

– Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte de Black Magic. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment, on est loin du chocolat. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute tout ça, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on reconnaît ta plume. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, qui est qui là-dedans, cou’donc? Pourquoi l’un a passé tout ce fric dans la craque de porte de l’autre? C’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non? questionnait la clocharde confuse, avec insistance.

Vingt ans plus tôt.

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue, un plafond de chapelle sixtine faite de branches et de feuilles. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie. Depuis qu’il avait enterré son père, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques de Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus à l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de choses beaucoup trop lourdes. Quasi impossible à réparer déjà. Enfances avortées, orphelines et tristes, et toute cette sorte de choses. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Jamais vraiment longtemps. Ni l’un ni l’autre. Muets. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tous deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout s’entend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps, faire sortir le méchant. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les réveillait pour les mettre dehors, les gars de banlieue couraient désespérément après les taxis sur le boulevard St-Michel, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde rien qu’avec la gueule ou plus bêtement finir les fonds de bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un divan bancal dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes aux quatre vents. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où se trouvait l’autre.

L’un était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge comme une vipère enragée, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourrissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent a le pouvoir d’engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. L’un, lui, il aurait voulu se trouver n’importe où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller accomplir la seule démarche qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus.

Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du démarreur et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’était davantage comme un automate qui ouvrait la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sautait à la gorge, contraste sauvage avec la froideur de l’habitacle climatisé, et les genoux lui fléchissaient. Le tunnel superbe formé par les arbres alignés de chaque côté de la rue manquait d’air. Lui, il étouffait. Il appuyait ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs devant ses yeux.

Il reprenait encore lentement ses forces dans cette période de sa vie, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait finalement eu raison de sa douce. Et de lui un peu. Elle avait toujours administré le ménage. Lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville lui réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accommoder, s’était-il dit, une fois de plus.

Il traversait le long tunnel désert, repérait la bonne adresse civique. Il regardait par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprenait l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il s’était rendu à la porte. Il tournait la bobinette qui faisait tinter une clochette mécanique d’un autre âge. L’autre l’attendait déjà. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à table. Chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles.

L’un maintenant jeune veuf, l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui. Il vivait maintenant seul à nouveau. Sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, on devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté de ses délires éthyliques voir s’il s’y trouvait encore quelqu’espoir pour lui.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. Ils ont sifflé quelques bières, quelques-unes levées à la christ de vie. Puis celle de trop, inévitable comme toujours. L’alcool métamorphosait l’autre, le crâne nu prenait une belle coloration rosée et le front lui perlait à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long d’un appendice nasal impressionnant et luisant de sébum. La bouche s’était alourdie, les commissures empâtées d’une blanche mousse, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours.

Affrontant ses démons, à genoux sur sa gêne et tout nu dans sa honte, il déballait son pénible imbroglio et en appelait à leur vieille amitié encore une fois. Il savait d’instinct que la situation embarrassait l’autre autant que lui. Le ton s’aggravait, une triste violence s’emparait des mots, des reproches amers. Au bout d’un moment, l’autre avait sorti sa ridicule sacoche de gars, en sortait en marmonnant un chéquier et s’était mis à griffonner, les yeux exorbités, excédé, le souffle court. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour l’un pesait le poids d’une maison, il lui beuglait postillonnant:

Tiens, je t’en donne rien que la moitié. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, on dirait que tu viens toujours me voir juste pour ça, tu ne me rembourseras jamais, prends ça pis crisse ton camp.

L’un avait ramassé le chèque puis était reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait comme achevé. Tué. L’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux de mes frères n’avaient droit à ce sobriquet. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte.

J’avais tout appris d’elle à force de questionner la famille. J’avais appris l’indignation avec Olivette. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui avais nourri les chats de dehors quand ma maison était déjà pleine en-dedans, qui avais hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle. J’avais besoin d’elle.

On s’était retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’avais ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous. Moi qui me croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Elle me dictait à voix basse toutes ses indignations que je faisais miennes aussitôt. Elle était de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle portait toute la compassion du monde en elle et j’étais fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri. Elle me tenait la main lorsque d’aventure mes pieds foulaient le sol du côté sombre des choses. Ne vous méprenez pas, elle était bien là. Comme une bête fabuleuse, tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. La plupart du temps elle triait ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regardait ses vieux cossins, se parlait tout seul, chantonnait des vieux airs que ma mère avait chantés jadis, elle s’occupait très bien elle-même. Ou elle jouait aux cartes avec quelques amitiés perdues ou les vieilles amours mortes qui squattent toujours des racoins de mon coeur.

L’un avait longuement déambulé dans la chaleur torride de cette maudite soirée d’été cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre. Une autre moitié de la somme restait à trouver et cela pesait bien huit tonnes sur ses épaules. Huit tonnes ou le poids d’une maison perdue. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un pousse-pousse couinant de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux.

– Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!, lui dit-elle.

– Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui? Qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans la pile de billets? La dette avait-elle été remboursée? Les amis s’étaient-ils retrouvés?

– Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça surit, ça caille, ça finit par sentir la mort. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, ou ça ne l’a jamais été. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.

Mais Olivette rongeait son frein solide. – Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ, ça ne se fait pas des affaires de même.  Elle était déchaînée.

Vues les circonstances particulières il avait quelque peu renié ses propres règles. – OK, d’abord, tu veux une fin? Une belle fin comme dans les vues? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dans son sac, de rattacher le sac et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.

Un gros “YES”, répondit-elle le sourire large qui lui remontait jusqu’aux oreilles. – Promis juré craché !, dit-elle et elle faillit lui cracher sur le pied.

“ Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, bien debout les orteils dans le fric éparpillé.”

Un long et malaisant silence avait figé la scène pour un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipitamment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: – Fuck, tasse-toé, le cash s’en va partout! En le contournant, l’autre s’était mis à chasser désespérément les dollars volants comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie déjantée digne de Béjart. L’un s’enfuyait dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas:

– T’es qui toé, c’est quoi tout ce cash-là, d’où ça sort? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?

Lui s’était immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face, l’autre l’avait déjà proclamé haut et fort. Il regardait l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui avait simplement répondu:

– Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé ce beau fric-là!

Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe, des beaux souliers à talons hauts qu’on rigole un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats Black Magic en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les poubelles de restaurant. Offre lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir.

Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis crisse ton camp.

– Tu parles d’une fin plate, t’es tellement chien quand tu veux. T’es rien qu’un ci pis un ça, toé.

Olivette bougonnait comme jamais en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile de souvenirs pénibles comme promis.

“Ben bon pour toé, Olivette.”

 

Flying Bum

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À Olivette, pour le bonheur de te voir vivre encore.