Caps Lock

 

La touche caps lock était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires. Dans les circonstances, le budget résiduel pour le remplacement d’un clavier était à peu près nul. Lorsqu’il envoyait des courriels à ses amis, ils lui répondaient, non sans exprimer une certaine forme de frustration, qu’il n’avait pas besoin de crier après eux tout le temps. Tout le monde est tellement fuck’n rhétorique ces jours-ci. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

On lui a demandé souvent c’était quoi son problème au juste. (Simple pourtant, son problème : accroc aux délicieuses branlettes de deux bachelières homosexuelles et une foutue touche caps lock collée au fond). Il a bien essayé de leur expliquer que la majuscule ne représentait en rien une forme de sentiment ou une autre, que c’était là le boulot de la ponctuation, que s’il était fâché vraiment il abuserait volontiers de points d’exclamation en lieu et place de majuscules. Leurs réponses tièdes et sèches se faisaient toutefois unanimes : il devrait cesser de dépenser tout son argent chez ses sulfureuses bachelières et faire réparer son clavier. De quoi se mêle-t-on, merde. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Ce n’était pas exactement une épiphanie mais : il avait découvert qu’il pourrait utiliser une taille de caractère plus petite pour réfuter, à tout le moins contrecarrer l’impression qu’il crie constamment après eux. Il est passé au 7 points mais c’était tout simplement trop petit pour la moyenne des ours. Les dieux sont ligués contre moi, pensa-t-il. À force d’essais-erreurs, il avait fini par convenir que le 9 points faisait très bien l’affaire. On pouvait aisément lire du 9 points, fût-il majuscule, sans se sentir engueulé, il s’en était vaguement convaincu.

Les bachelières habitaient une maisonnette, presqu’une cabane, couverte d’un horrible papier-brique vert-mousse, dans le coin de Jacola. Elles lui prenaient cinquante balles à chaque fois, ce qui peut sembler un peu cher, jusqu’à ce que vous preniez en considération la prospérité économique sans pareille qui s’abattait sur Val d’Or et toutes les villes minières en général. L’Abitibi était maintenant hors de prix. Abitibi, Californie, enfin unies –par le coût de la vie. Tout est cher, de la saucisse locale, les fruits et légumes bio, les deux par quatre en épinette, les branlettes, name it. Pas trop abordable d’être un sincère épicurien comme Léon dans une région aussi empestée par l’odeur de la piastre. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Adéline lui avait fait remarquer que si son caps lock était effectivement collé au fond, toute cette histoire aurait vraisemblablement dû RESSEMBLER À CECI. Adéline était professeur de français à la polyvalente, elle lisait autant Céline que Marguerite Duras et possédait tous les Larousse, les Robert et les Grévisse de ce monde alors on ne pouvait rien lui passer. Adéline était aussi celle qui avait loué une chambre à Léon le temps d’assumer sa charge de cours en littérature à l’université de Barraute à Val d’Or (UBAV). Elle et lui s’étaient en quelque sorte “acoquinés” avec le temps.

–“Écoute, ma chouchoune,” Adéline détestait ce sobriquet, “les bachelières c’est juste bon pour les petites branlettes innocentes. Tu le sais que tu es la seule que j’apprécie vraiment.”

Et voilà Marie, la sœur d’Adéline, qui s’invitait toujours dans les pires moments : –“Léon est le genre d’homme à lire et surtout vénérer Bukowski. Comme lui, il passe son temps chez les putes et finit par bander mou après trois verres de rouge quand c’est à ton tour à toi d’exulter. Je me demande ce que tu fais avec lui,” qu’elle disait à Adéline sans aucune pudeur, comme si Léon n’était même pas là à les écouter.

–“Léon est un écrivain exceptionnel, un professeur de littérature apprécié, tu es dure avec lui,” que répond une Adéline sans trop de conviction, “et un coloc presque parfait qui serait bien difficile à remplacer.”

Ainsi vont tranquillement toutes choses et toujours est-il que les deux bachelières finirent par décrocher leurs diplômes. Apparemment, cette fois-là, ce serait son ultime exultation avec elles, avaient-elles annoncé à un Léon aussi triste qu’ébaubi. Un moment, comme une borne cruelle le long d’une destinée déjà sinueuse. Les deux bachelières avaient même laissé à Léon l’impression d’avoir le coeur un peu gros, sans affecter toutefois la qualité de leur exquise pratique et elles lui avaient finalement consenti un escompte d’adieu sur leur tarif régulier. Leurs études étaient maintenant payées, après tout. Ensuite, Léon avait lentement remonté son pantalon, littéralement bu des yeux tout ce qu’il pouvait de la scène offerte par les deux jeunes femmes qui se rhabillaient lentement devant lui pour une dernière fois. Il a marché jusqu’à la fenêtre, triste. Il avait cru entendre un chant d’oiseau bucolique, un bruant possiblement, mais il n’avait vu aucun oiseau se promener dans le décor désolant de Jacola. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

À la fin du semestre, Adéline et lui se sont quittés, plus précisément : Adéline a largué Léon. Elle avait simplement allégué que ce qui qualifiait le mieux l’amour de Léon pour elle était sa flaccidité. Quatre Robert, six Larousse et c’est le seul mot qu’elle avait trouvé. À son départ pour son retour à Montréal, avant de monter dans l’autobus, il avait ouvert sur une page au hasard les “Souvenirs d’un pas grand-chose”, il aurait voulu monter dans l’autobus et coller le livre ouvert sur la fenêtre pour qu’elle s’approche et vienne, appâtée par la curiosité, lire le passage pas choisi du tout. Il ne voulait que la voir de près une ultime fois. Se faire un cinéma. Il aurait juste voulu lui dire : DÉSOLÉ DE N’ÊTRE RIEN D’AUTRE QUE CE QUE JE SUIS. Une Adéline aux sentiments confus se disait, elle, dans sa tête : JE SUIS DÉSOLÉE DE M’ÊTRE SENTIE AUSSI SEULE QUE ÇA AVEC TOI. Mais aux premiers ronronnements du diésel, le climatiseur déposait déjà une buée dense sur la fenêtre de l’autocar et il était totalement hors de question que Léon y mouille son édition originale des “Souvenirs d’un pas grand-chose”.

Après son premier roman ”Au large du Cap Lock”, un peu à la Hemmingway, écrit et livré tout en majuscules et qui avait connu un succès mitigé, Léon avait finalement changé son vieux clavier. C’était pour un modèle nec plus ultra, du type ergonomique, sans fil et hors de prix, avec une légère incurvation qui lui rappelait tristement la courbure de l’horizon de cette foutue planète où il se faisait toujours autant chier à vivre de même.

Les yeux dans le vague et le vague dans l’âme, Léon pianotait distraitement, testait à répétition le mécanisme du caps lock de son nouveau clavier –barre-débarre, barre-débarre, barre-débarre; il se remémorait avec une poignante nostalgie les deux superbes jeunes femmes de Jacola qui l’avaient jadis tellement mais tellement ébranlé, presqu’autant que branlé.


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Flying Bum

Comment je sais ne pas souffir d’Alzheimer (encore)

Je plonge les mains dans l’eau chaude et savonneuse de l’évier et j’en sors le dernier survivant de ce qui était jadis tout un ensemble de verres à eau en vitre teintée bleue. Immédiatement me reviennent en tête des images du temps où l’ensemble était encore complet, d’un joyeux groupe d’amis répartis dans ma petite piaule par un après-midi d’été chaud et humide, chacun trinquant, un verre de sangria suintant à la main. Ces images lancent mes songes à la dérive dans les flots d’un ruisseau, un affluent du Léthé, qui coule au-delà de mes pensées conscientes. Quand je rentre de mon petit voyage introspectif, je tiens le verre bleu, immobile, savonneux, je cherche la bonne température pour le rincer et je cherche aussi le nom de celui qui a écrit : « Nous ne serons jamais plus des hommes si nos yeux se vident de leur mémoire. » Je sais que je sais son nom, que son nom est grand, que je le vénère même, mais j’ai dû le laisser traîner dans une arrière-boutique où mon esprit négligent abandonne des bribes d’informations utiles et des connaissances générales qui finissent par se confondre dans l’inventaire précis des vêtements que j’ai portés hier, les prénoms des sept nains et la liste complète des ingrédients que ma tante Colombe mettait dans sa fricassée au bœuf haché. Tout ce que je laisse traîner dans cette arrière-boutique reste suspendu dans le noir, quelques-unes de ces choses discutent entre elles, d’autres en profitent pour faire une sieste le temps que je les rappelle ou se lèvent et partent, indignées, décident que je les avais oubliées depuis trop longtemps.

À une certaine époque pas si lointaine, j’avais une très efficace assistante administrative dans mon personnel de neurones qui pouvait partir promptement vers l’arrière-boutique et retrouver dans tout ce bordel, en un rien de temps, l’objet précis dont j’avais besoin et me le rapporter à temps avant que mon esprit passe à autre chose ou que la visite s’en aille. Qui sait, peut-être s’est-elle trouvé un emploi plus payant chez la compétition ou qu’elle a pris une retraite méritée, ou qu’elle a quitté son poste sans préavis, outrée du peu de reconnaissance que j’ai pu lui exprimer. Ils l’ont remplacée par un stagiaire boutonneux qui a de la misère à retrouver son cul dans ses culottes. Pendant que je suis là, debout, à rincer un bol à soupe et que je pense encore à la citation dont je cherche l’auteur, cet idiot me ramène une photo de Jean Leloup. Crétin. Leloup a une bonne plume mais pas pour ce genre de mots.

En m’essuyant les mains, je retourne à la table de cuisine où les vieux amis trinquaient jadis à même une cuvette de porcelaine émaillée pleine à ras bord de sangria avec les verres bleus d’un ensemble de verres bleus encore intact à l’époque et j’ouvre mon laptop pour chercher le nom que je cherche. Une poussée de dopamine gicle sur ma mémoire irritée et la soulage de sa vive douleur lorsque je retrouve avec un bonheur fumant le nom de Gaston Miron. Je fouine sur quelqu’autres sujets un moment et lorsque je retourne m’occuper d’une casserole où la sauce a cramé et que j’ai laissée tremper toute la nuit, je me demande pourquoi j’ai soudainement eu besoin de me rappeler du nom de Gaston Miron. Mais, en finissant la vaisselle, je me suis mis à chanter En 1990 de Leloup, version intégrale, sans fautes. Ça prend une foutue mémoire.

Je me rappelle un documentaire sur le sujet où on disait : si tu te rappelles que tu oublies, ça va; si tu oublies avoir oublié, ça ne va plus. Alors ça me réconforte lorsque j’arrive dans une pièce et que soudainement je ne me rappelle plus ce que je venais y faire, je retourne à l’endroit d’origine avant que la raison de mon déplacement ne disparaisse de mon esprit et j’attends qu’elle me revienne tranquillement. Et ça rembarque. Exactement comme une navette à l’aéroport qui fait constamment le tour pour ramasser quiconque ne serait pas embarqué du premier coup. Si j’avais oublié avoir oublié pourquoi j’étais rendu dans une nouvelle pièce, pourquoi aurais-je fait demi-tour et attendu la navette? Je me rappelle donc que j’oublie alors tout va bien.

Quand on ne sent pas le besoin de Googler les choses. Je ne me rappelle plus très bien pourquoi moi et mon vieil ami parlions de Gaston Lepage.

–“C’était quoi le film où il jouait avec Gilbert Sicotte?” que mon vieil ami me demande.

–“Mmmmm, je ne pense pas que j’aie vu ce film-là.”

–“Oh oui, tu connais ça. Je suis certain même que tu as lu le livre. C’était écrit par une femme, son nom commence par P ou par C,” qu’il me dit.

Mon vieil ami venait de me pousser à l’eau tout habillé dans mon petit ruisseau, affluent du Léthé, qui vogue là où mon conscient n’a pas immédiatement accès aux infos. Je savais de quoi il parlait, je savais que le livre qui a inspiré le film a été écrit par une femme mais son nom ne me venait pas.

–“Paule Baillargeon, peut-être?”

–“Naaaa.” Je ne sais pas c’est qui mais je sais que ce n’est pas elle. Alors j’ai dit à mon vieil ami, pourquoi on n’écoute pas Je me souviens (…) d’André Forcier à la place, Gaston Lepage joue dans ce film-là aussi.

–“Oui, mais pas Gilbert Sicotte,” me répond mon vieil ami, il était occupé à jouer dans l’histoire du pilote d’avion cette année-là.

–“Piché, entre ciel et terre.” (pourquoi cette info est venue illico, elle?)

Quelques jours plus tard, je croise mon vieil ami à l’épicerie.

–“Pauline Cadieux!” que je lui lance avant la moindre formule de salutation.

–“C’est ça, exactement ça,” me répond-il, “mais c’était quoi le titre du livre?”

–“Ça ne m’est pas revenu encore,” que je lui réponds.

Il me rappelle quelques jours plus tard.

–“Je m’en rappelle, La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux.”

Je le rappelle encore quelques jours plus tard.

–“Puis?”

–“Cordélia, ciboire, c’est Cordélia, le titre du film!”

L’affaire était résolue en juste un peu plus d’une semaine. Sans jamais aller sur Google! À deux hommes. Quelle mémoire, quand même!

Parfois, on dirait que mon processus de récupération des informations est un vieux chien fatigué à qui ça ne tente tout simplement plus de jouer à aller chercher la balle. D’autres vont vous rapporter n’importe quoi. Et quand deux vieux cabots se parlent, c’est un peu la même idée.

Moi : “Ishhhh, ça me rappelle un film que j’ai vu, quelque chose à propos d’un cuisinier voleur et de l’amant de sa femme.”

Jean : “Oui, je m’en rappelle. Je l’ai vu en 89 à Val d’Or avec toi. Mes amis avaient vu dans ce film beaucoup plus de valeur sociale que moi. Moi je n’y voyais que de l’horreur pour de l’horreur. On a vu ce film-là ensemble toi et moi au Capitol, je crois, je venais juste de revenir d’Ottawa. Le film m’a donné des haut-le-coeur tout le long et j’ai ramé comme un malade pour ne pas vomir dans ta voiture. Quand on a passé le village de Sullivan tu t’étais mis à chantonner Take Five de Brubeck, je pense, ou était-ce Peaches in regalia de Zappa. Ishhh, je me rappelle clairement de la discussion que j’ai eue à propos de ce film avec mon frère Claude et sa femme à leur chalet du lac Sabourin.” (méchant chien, Jean, tu as tout ramené sauf la balle)

Moi : Ça me revient, ça s’appelait : Un cuisinier, un voleur, sa femme et son amant.

(bon chien, il a ramené la balle, tiens, un bon biscuit)

 Mais je ne suis jamais allé à Val d’Or en 89. Je suis formel.

On dit que les êtres créatifs finissent par compenser les pertes de mémoire en remplissant les trous de manière créative. Un jour, j’ai surpris mon voisin, monsieur Frank, à marcher sur la couverture de son bungalow, heureusement peu pentue, sa pipe allumée à la main, comme si de rien était. Pour un homme de son âge, il avait bien au-delà de 80 ans, je trouvais son choix comme lieu pour sa promenade matinale bien audacieux. Étant pris de vertige moi-même et pour ne pas risquer de faire chuter le vieil homme dans la surprise, j’ai quand même sauté la clôture qui séparait nos deux maisons mais j’ai attendu calmement qu’il redescende.

Bien qu’on ne s’était jamais vus de près avant, sauf des bonjours polis entre voisins, et que j’avais transgressé la règle de propriété privée, lorsqu’il est finalement descendu, il m’a accueilli en toute bonhomie comme si on avait nourri les cochons ensemble.

–“Mais qu’est-ce que vous faisiez là?” la seule question idiote qui m’est venue à l’esprit.

–“Oooooh,” m’a-t-il dit en anglais avec son fort accent irlandais, “je suis allé faire un tour sur la montagne aider les nonnes à traire leurs vaches, elles me donnent toute la crème que je veux, un régal des dieux.”

Ceci se passait à Tétreaultville, en pleine ville. Quand j’en ai parlé à son épouse plus tard, elle m’a dit que les seules soeurs dont elle se souvenait qui auraient pu vivre sur une montagne étaient la mission des pauvres sœurs du Bon Secours, dans leur enfance à Tuam en Irlande. La mission des sœurs montait une énorme crèche à Noël mais les nonnes ne possédaient aucune vraie vache vivante.

–“Et après avoir fait le train avec les sœurs?” que j’ai demandé à monsieur Frank, amusé.

–“Je suis allé manger le déjeuner que ma femme me prépare toujours –une trentaine de tranches de bacon avec une vingtaine d’œufs brouillés par-dessus et j’ai nappé le tout avec la bonne crème fraîche, épaisse et chaude,” et il souriait à pleines dents, “ensuite, j’étais tellement ragaillardi et reconnaissant pour le déjeuner que j’ai donné un bon bain à l’éponge à ma femme, je l’ai montée comme seul un homme irlandais sait le faire puis je l’ai promenée toute nue sur mes épaules dans la cour pour la faire sécher au soleil.” conclu-t-il en me servant un clin d’oeil complice et ringard.

Si un jour par malheur, je ne vois pas les choses venir et que j’ai à m’engager sur la route de la démence, je veux prendre la même navette que monsieur Frank a prise.


Flying Bum

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Extraits du Grand Livre des Lunatiques Oubliés, volume 47.


LA CHAMBRE À COUCHER


Bon matin, mon nounou.

Il te prend une stridente angoisse au ventre. Tout d’un coup. La couette. Elle est énorme, chaude, lourde, étouffante. Un monstre de lit. C’est beaucoup trop sec ici dans cette chambre, la gorge te brûle. Ton cerveau émerge de la plus lancinante façon depuis de profondes strates de sommeil, une à la fois, la conscience reprend ses droits une miette à la fois. Au loin comme loin dans la cale d’un navire immense, on dirait qu’un calorifère siffle avec entêtement, et il y a quelqu’un étendu près de toi. Une petite femme. Elle porte tes vêtements : un pantalon chinois en lin beige noué à la taille et on ne voit même pas ses pieds, un vieux t-shirt aux couleurs d’Aut’Chose, un groupe rock mort depuis bien longtemps, deux seins encore bien vivants qu’on devine là-dedans. Elle possède une chevelure brun chocolat énorme, longue, dense, épidémique. Une arborescence. Une pandémie capillaire. Ça enveloppe l’oreiller au complet, une bête ni plus ni moins, ça couvre tout le haut de son corps, ça contourne ses bras avant de s’élancer jusqu’à ton visage, s’infiltre dans tes narines. Qui sait ce qui peut se retrouver dans une chevelure pareille – des écus d’or, des lames de rasoir, un trousseau de clés, des élastiques, des vieilles broches, des nids de fées perdues.

Il existe des probabilités mathématiques que tu n’aies pas couché avec elle, couché on s’entend, pas dormi seulement, mais elle est bien là, allongée contre toi, elle porte tes vêtements. Elle tient aussi une de tes paires de bas favorites dans une main. Verts fluos avec des perroquets imprimés. Cela a dû la faire rire, être énormément drôle. À un autre moment. Plus du tout amusant maintenant avec toi à côté flambant nu. Il y a deux portes fermées, côté cour et côté jardin. Sur le chevet de ton côté, tes cigarettes, ton briquet de brocante, ton porte-monnaie et un petit sifflet. La femme ne bouge pas d’un poil. Tu es frappé par un doute terrifiant, qu’elle serait morte, peut-être. Son visage totalement obscurci par ses cheveux intergalactiques. Elle est soudainement effrayante.

Qu’est-ce qu’un gars peut faire? Qu’est-ce que tu aimerais voir se produire?

>Parle, fille.

Tu ne comprends pas. Tu ne comprends rien.

>Parle, fille.

>Parle, à la fille.

–“Est-ce que je pourrais récupérer mes vêtements?” tu lui demandes, à répétition, en tapotant doucement sur une section nue de son épaule.

Finalement, tu sens un mouvement. Elle n’est pas morte.

–“Non,” marmonne-t-elle, elle se retourne et reprend son inquiétante immobilité.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’excuse, comment tu t’appelles, j’en ai aucune idée.”

–“Là, mon nounou qui se rappelle plus de mon nom, tu décrisses d’ici avant que j’appelle la police,” grommelle la fille pas morte en se retournant vers toi et te voilà encore pris dans la sinistre épaisseur de sa chevelure d’enfer.

>Parle, à la fille pas morte.

–“Je m’appelle Léon.”

Aucune réponse.

Elle n’appellerait pas la police. Non? Tu penses? Tu aimerais bien savoir l’heure qu’il est. Tu devais rejoindre ta douce, Adéline, à ton appartement, tôt ce matin.

>Tu t’habilles.

Tu farfouilles dans une pile de vêtements et tu trouves quelque chose qui a l’air assez grand pour toi : un grand coton ouaté qui dit “Spartiates Escrime 1974” et des culottes courtes qui te plongent dans la plus inconfortable confusion. Culotte? Bermudas? Shorts? Capris peut-être? Adéline le saurait, elle. Chère Adéline.

>Tu prends le sifflet

Tu mets le sifflet dans ta poche avec le briquet de brocante, le paquet de cigarettes, ton porte-monnaie.

>Côté jardin

Tu ouvres la porte côté jardin. C’est un placard. Dedans, un panier d’osier qui déborde de fringues sales, un tas de vêtements multicolores accrochés bien en ligne sur une large pôle, sur la tablette une photo de la fille pas morte, debout au sommet d’une montagne, les poings brandis vers le ciel en signe de victoire. Un beau corps, quand même.

>Côté cour

Tu te bats avec le rideau de bricoles en guirlande qui sert de porte, tu fonces tout droit vers une autre porte, une vraie celle-ci, tu sors, tu la claques derrière toi et tu t’engouffres dans une sombre cage d’escalier cinq étages de profond pour enfin percer ta voie vers la lumière du jour.


LA RUE


De l’autre côté de la rue, il y a un bar triste à chier, un ramassis sordide de solitudes et de cirrhoses – juste comme tu les aimes. Si tu entres là, tu pourrais innocemment poursuivre la nuit là où tu l’avais laissée, ne jamais plus avoir à te réveiller avec la fille pas morte. Ce côté-ci de la rue, un autobus s’en vient. La 47, qui va jusque chez toi.

>Prendre l’autobus.

Tu te sens tordu par en-dedans dans le bus. Quelque chose de toi était encore intégral, intact à l’intérieur, hier encore mais apparemment tout n’est plus en place comme c’était. Ton canal lombaire? Ta vésicule biliaire? Ton méat urinaire? Ton âme? Quel mot Adéline utiliserait-elle, ton essence divine? Ton essence divine a de toute évidence manqué de gaz un peu. Les odeurs dans le bus sont terribles, qui peut bien vouloir manger des frites grasses à cette heure du matin, tes fonctions olfactives s’éveillent ébaubies à ce qui pourrait bien être l’odeur insupportable de l’incontinence matinale. Il n’y a guère que deux sièges disponibles. Un vers l’avant qui porte des taches de vomi et un plus vers l’arrière près d’un homme occupé à compter ses doigts tout haut, furieusement.

>S’asseoir près de l’homme

Ton regard en arrache à quitter des yeux une large coupure sur le menton de l’homme. Une lacération. Une tranchée. Ça pourrait s’arranger avec neuf points de suture. Non, avec quatorze points de suture. Ton ex-beau-frère a déjà eu besoin de quatorze points, tu sais ce que c’est, un soir où il avait défoulé sa rage en frappant à grands coups de poings sur un pauvre aquarium dans un greasy spoon chinois. Pauvres poissons.

–“VA CHIER,” gueule l’homme au menton lacéré. “VA CHIER, tu vas me l’infecter! Tu peux pas aller t’asseoir ailleurs?” Il se lève maintenant, se plante devant toi, menaçant mais titubant également. Il n’est pas si grand que ça, mais il tempeste sérieusement. Avec tous ces gens dans le bus, tu n’as pas vraiment beaucoup d’endroits où fuir.

>Frapper l’homme

Tu ne peux pas faire ça.

>Parler, à l’homme.

–“Désolé, je n’essayais pas d’infecter quoi que ce soit.”

–“Tu m’as coupé à la grandeur de la face, innocent,” hurle-t-il pendant que son visage prend les couleurs d’une fureur incroyable. “Il m’a arraché les ongles!” crie-t-il s’adressant aux passagers terrorisés en leur montrant ses mains. “Il m’a arraché les ongles d’orteil,” témoigne-t-il avec volubilité à la foule ébaubie. Il t’enfonce l’index droit dans le sternum comme un ultime ultimatum.

>Souffler dans le sifflet.

Tu pousses avec acharnement tout l’air de ton thorax dans le sifflet. C’est un réveil-matin de l’enfer, c’est un klaxon d’automobile, c’est une chanteuse d’opéra hystérique. L’homme au menton lacéré bat en retraite. Le sifflet continue à siffler. Une femme avec un poupon enfoui contre elle dans son kangourou fait de grands non de la tête. Le petit est réveillé, il braille sa vie.

–“Pour l’amour de Dieu, allez-vous arrêter ça? Il dormait, pauvre ange.”

>Arrêter de siffler

Le sifflet tombe de ta bouche avec un long filet de bave qui le suit.

>Parler, à la femme

–“J’essayais juste de me protéger le cul, vous avez bien vu qu’il me menaçait.”

–“Laissez-le donc tranquille, pauvre homme, il est fou vous voyez bien, il n’y peut rien,” explique maman kangourou.

–“Je suis peut-être fou, moi aussi, va savoir,” que tu affirmes dans l’espoir qu’elle te foute la paix elle aussi.

–“T’es pas encore assez fou. Pas comme lui, en tous cas.” Puis, elle roule des yeux dans tous les sens.

–“Je le suis, ça se voit bien que je suis fou, regarde mes… cu… mes… ridicules… bermudas?”

–“C’est pas des bermudas, ça, c’est une jupe culotte.”

>Arrêter ça là.

La 47 arrive près de chez toi. Tu pourrais rester là, continuer la promenade, défendre ta déficience mentale auprès de maman kangourou. Lui raconter ce que tu sais faire avec un coupe-ongles un coup inspiré ou tes rêves aussi récurrents que dérangeants qui impliquent la grosse fille qui habite en-dessous de chez toi.

>Descendre de la 47


L’APPARTEMENT


Tu cours, tu escalades jusqu’au troisième sans presque toucher au sol, tu essaies désespérément de détecter dans l’air des filets du parfum d’Adéline, son gros savon naturel à l’ortie sauvage, le secret de ses aisselles assez fort pour lui mais conçu pour elle, la musique délicate de ses orteils sur le plancher de bois franc. Tu arrives finalement à la porte de ton appartement.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Retrouver la clé

Tu n’as pas tes clés. Tu ne te rappelles même pas avoir déjà vu tes clés dans un espace-temps relativement rapproché.

>Défoncer la porte

Tu ne peux pas faire ça.

>Ouvrir la porte

La porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu as perdu tes clés.

>Ouvrir la porte

Ah non, la porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés, commence à te faire à l’idée.

>Ouvrir la porte

L’hostie de porte est barrée.

>Ouvrir la porte

Tu ne trouve pas tes clés, tu as perdu tes clés. Sont où, encore, tes tabarnak de clés, calvaire?

>Chercher des clés, encore

Dans les cheveux de la fille pas morte, as-tu regardé comme il faut?


Flying Bum

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Maudit moron

Pas chanceux le maudit moron. Il fait les allées dans les rayons du saisonnier et il taponne les boyaux d’arrosage à la recherche de la flexibilité parfaite, l’épaisseur indestructible. La verte semble lui plaire mais encore la noire en caoutchouc naturel ferait bien son affaire. Impossible de faire un choix. Ce sera les deux modèles, finalement. Avec des bagues pour les accoupler. Deux arrosoirs circulaires l’intéressent également. On prend les deux. Il a les bras bien pleins, une montagne chambranlante. Il quitte le rayon du saisonnier, passe devant la zone animaux de compagnie, la pharmacie, la longue lignée de paniers de broches regorgeant de bidules de toutes sortes qui font semblant d’être en solde. Le maudit moron passe par une caisse fermée et continue vers la sortie comme si de rien n’était. Il passe devant l’homme avec le veston et le chapeau pleins de pins qui quête les piastres Canadian Tire aux clients qui n’en ont rien à branler. L’homme le salue vaguement, lève vers lui une main arthritique et veineuse.

Le maudit moron, c’est Lucien Sévigny, quarantenaire. Lucien voudrait bien se faire attraper. Le maudit moron réalise que se faire attraper c’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Il rentre chez lui penaud avec le matériel qu’il n’a jamais payé.

Il y a deux mois de cela, Lucien a passé sur le corps de la fille d’un voisin, une fillette de sept ans, avec son gros pick-up. Il reculait dans son driveway, son café en équilibre d’une main, tenant le volant de l’autre. Il regardait dans ses miroirs avec beaucoup d’attention parce que même un moron sait que c’est lorsqu’on recule qu’on bute des objets ou des gens. Mais pas cette fois. Il était fort occupé à siphonner une lapée de café bouillant et pensait à ce qu’il allait manger pour dîner lorsque c’était arrivé. Le moron s’était précipité derrière son camion pour voir s’il l’avait endommagé ou sali et il était resté très surpris de la taille de l’enfant. Elle était si petite, des petites jambes tout en tendons, en os et en peau. Un genou râpé à l’os et l’autre jambe déboîtée, quelque chose ne semblait plus vraiment à sa place sous la peau de la jambe qui prenait une coloration bizarre soudainement.

C’était en avril. Après il y eut les visites à l’hôpital, les graffitis et les signatures sur le plâtre, les excuses interminables. Lucien dans le salon de ses voisins tenant une carte, un énorme bouquet de fleurs mélangées, une boîte de fraises et d’ananas plongés dans le chocolat. La mère de la petite qui disait : –“On a été bénis des dieux.” Le mari qui réplique : –“Ça aurait pu être bien pire que ça.” Il regardait le moron avec des yeux attendris. –“On n’est pas fâchés. Ça aurait pu être n’importe qui –un stupide ado à casquette à l’envers, la pédale au fond qui aurait fui la scène après nous l’avoir tuée”– Le mari hochait de la tête, sa femme déposait affectueusement sa main sur celle de son mari. –“On est contents que ce soit toi, vraiment contents. Merci, Lucien.”

Le moron a longtemps attendu que la culpabilité embarque, mais elle n’est pas venue. Il se sentait un peu au milieu de nulle part, désemparé, vide. Les soirs de semaine, il s’écrasait tout habillé dans son lazy-boy, la télé allumée pas de son. D’autres fois, assis dans son gazébo, il fixait longuement le ciel gris sombre foncir tranquillement au-dessus de sa maison. Sa femme venait le chercher. –“C’est de ça que tu as l’air  toé aussi, un gros blob gris qui noircit tranquillement au-dessus de la maison, reprends-toé, chose, s’coue-toé!” râlait la femme. “Reviens-en, ciboire!”

Lucien était allé voir sur Google Les dix indicateurs de la psychopathie et des comportements psychopathiques. Parmi ceux-ci, l’absence de culpabilité ou de remords. C’était peut-être lui, ça. Un parfait démon moron qui se tapissait dans l’ombre tout ce temps à planifier son coup, attendait la bonne opportunité et s’était finalement emparé de son esprit.

En juin, la sécheresse s’était installée. Le gazon de Lucien jaunissait à vue d’œil. Lorsqu’il marchait dessus, nu-pieds, une étrange sensation de marcher dans un énorme bol de croustilles. Mais il marchait et marchait partout sur son gazon jaune et mourant. Sa femme disait qu’il avait un désordre affectif saisonnier.

–“C’est pour l’automne et l’hiver ça, on est en été, calvaire.” que répondait le moron.

Elle rajoutait : –“On ne sait pas, peut-être ce soleil qui n’arrête jamais jamais.”

Debout dans son driveway, nu pieds, il disait à sa femme se sentir exactement comme ça en pointant de la main l’immense pelouse brûlée, les arbustes décrépits de sa haie mourante, l’horizon poussiéreux d’une banlieue déprimée.

Pour reprendre du moral un brin, le moron se pointe au Walmart, allée des valises. Il s’en choisit une belle grosse sur roulettes. Lucien savoure le doux roulement à billes sur le plancher de terrazo. Il passe par le rayon des vêtements pour hommes. Il ramasse quantité de bermudas aux couleurs ridicules, des bobettes, des chaussettes aux motifs incroyables, des t-shirts avec des messages irrévérencieux et il remplit la grosse valise à ras bord. Il se dirige vers la caisse, embarque la valise sur le tapis roulant et examine la caissière à peine pubère qui sue à tourner la valise dans tous les sens pour trouver le code-barre. La jeune fille dit :

–“Elle m’a l’air pas mal pesante.”

–“Effectivement,” ajoute le moron en souriant.

–“Monsieur, je vais devoir l’ouvrir pour voir.”

–“Paye-toi la traite, jeune fille.”

La caissière dézippe la valise et l’ouvre. Elle regarde le contenu et après un grand respir théâtral elle dit : –“Attendez une minute, monsieur, je vais devoir appeler un gérant.”

Le fille lui fait des grands yeux de truite morte et une moue de diva contrariée. Lucien reste bien planté là. Il se décroche et s’ouvre un sac de croustilles devant les yeux ébaubis de la duchesse de la caisse 6. Après quelques croustilles, il pousse son haleine de Doritos directement vers le nez de la caissière qui fait maintenant des faces de princesse offensée. Quand le gérant arrive, il sourit à Lucien et lui dit : –“Je suis désolé, monsieur. Ça arrive souvent ces choses-là. Les enfants qui s’amusent à bourrer les valises avec n’importe quoi. Je suis vraiment désolé pour les inconvénients,” dit-il tout en vidant la valise. “Allez, scanne la valise pour le monsieur, Carolane.” Dans toute l’histoire du Walmart, on aura jamais vu une valise se faire scanner avec plus de dégoût que ça.

Le moron se rappelle de son larcin. Il se dirige au cabanon et revient avec les boyaux, les adaptateurs, les arrosoirs. Il examine l’état lamentable de son gazon jaune et sec, des grandes plaies brunes ici et là où toute trace de végétation est complètement disparue. La sécheresse ne va qu’en s’aggravant, des restrictions s’appliquent, pas d’arrosage entre 7 heures du matin et 7 heures du soir. Mais le moron n’a rien à cirer des stupides règlements, il y va de la vie de son gazon. Il déroule les boyaux, les étale, les connecte, place ses deux arrosoirs de façon stratégique. Il place le débit des arrosoirs à maximum et ouvre le robinet. Rien de moins que les fontaines de Bellagio qui s’agitent dans le ciel de la banlieue. Un pur ravissement pour l’œil.

Le voisin se pointe. –“Tu sais qu’on est en pleine sécheresse, hein?”

–“Ça m’a tout l’air.”

–“Vas-tu vraiment… je veux dire, tu ne vas pas attendre à sept heures? C’est quoi ton plan, exactement?”

–“Mon plan, c’est le grand plan miracle de la pluie artificielle. Mon offrande personnelle à la nature.”

Bellagio a continué d’opérer sa magie toute la journée, toute la nuit. Le lendemain matin, le moron réalise que certaines parties hors d’atteinte ne sont pas arrosées. Il se précipite au centre d’achats. Ça vient tout juste d’ouvrir. Lucien se prend une de ces plate-formes roulantes, se précipite dans la section saisonnier et empile. Trois rouleaux de boyaux de cent pieds, des boîtes de valves et de coupleurs de toutes sortes, des contrôleurs de débit, des arrosoirs en jets en acier inoxydable, des arrosoirs rotatifs, des arrosoirs pivotants. La caisse libre-service est libre; l’ado boutonneux en charge regarde ailleurs, il discute avec un autre ado d’un lézard fraîchement tatoué sur l’avant-bras de celui-ci. Lucien ressent un petit creux, ramasse au passage une boîte complète de chocolats fourrés au beurre d’arachides. En passant la porte coulissante, l’alarme sonne. Une voix robotique le somme de s’arrêter et d’attendre un préposé. Le moron s’arrête un moment, grignote un morceau de chocolat fourré au beurre d’arachides, personne ne vient. Un client s’apprête à entrer, entend l’alarme.

–“C’est là qu’on te pogne, hein?” dit-il en souriant et en continuant son chemin.

Le moron pousse le chariot jusqu’à son pick-up, décharge son voyage et entre tranquillement à la maison. Sa femme se tient dans le driveway avec la belle grosse valise de Walmart. Elle ouvre le coffre de sa voiture et y hisse péniblement la valise.

–“Je serai au Holiday Inn sur Taschereau si jamais tu retrouves tes esprits un jour.”

Le moron assemble son système d’irrigation nouveau et amélioré bien calmement. Des heures de plaisir intense sous le soleil de plomb. Tout est là, méchante plomberie qui jonche le parterre. Il crinque la pression au maximum, observe ravi les jets d’eau qui fusent en tous sens, il sent une fraîche brume partout sur son corps et son visage et il est heureux. L’orgie d’eau, un ballet détraqué de jets qui dansent dans le ciel, c’est de toute beauté de voir ça. Il s’imagine maintenant le scénario. Il opère les gicleurs jour et nuit. Le terrain sera marécageux par endroits mais le gazon redeviendra vert, majestueux à travers la désolation de la banlieue. Un appel anonyme sera reçu aux services des travaux publics de la ville. Le Walmart constatera un gouffre immense dans ses inventaires de matériel d’arrosage. Les pièces du casse-tête vont se mettre à s’emboîter.

Le moron entend presque les sirènes au loin qui s’approchent de sa maison où la police lui passera bientôt les menottes. Ils le placeront dans une pièce sombre au sous-sol du poste de police et le feront suer abondamment sous deux énormes projecteurs. Le moron leur exprimera toute l’insignifiance de son existence, la misère profonde des êtres comme lui et les démons qui envahissent leurs esprits perdus, la triste vacuité de leur vie et toute cette sorte de choses –les flics ne goberont rien de toute cette merde– ils vont le sonner, le frapper, lui tordre le cou jusqu’aux aveux, le traiter de maudit moron et le laisser pourrir dans une cellule froide et humide pour dix ans minimum.

Deux agents en bicyclette arrivent finalement sans tambour ni trompette devant la maison du moron, un jeune homme et une jeune femme en tenues impeccables malgré les ridicules culottes courtes. Ils lui demandent poliment de couper l’eau et rédigent en silence un constat d’infraction de 500 dollars. Ils lui remettent en mains propres en le remerciant de sa collaboration, le moron dit merci en souriant.

Dès que les policiers tournent le coin, les fontaines repartent de plus belle, Lucien Sévigny rentre son pick-up dans le garage, ferme la porte derrière lui et laisse tourner le moteur, maudit moron.


Flying Bum

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Rebelles sans cause 2.0

Pour des raisons évidentes, ce texte a été réécrit en français fonctionnel.

Le mouvement du JCFSP (Jeunesse contre un futur sans pizza), cellule de décrocheurs précoces forcés à de sales petits boulots dans le secteur des services dont personne ne veut et à d’interminables nuits à gamer, le mouvement, disais-je, tournait en rond. Il nous avait fallu passer à l’action.

Lorsque nous avons réalisé la situation dans laquelle nous nous étions retrouvés, nous avons dû conclure après discussions qu’il était probablement le temps de dresser la liste de nos revendications, définir ce à quoi nous nous attendions comme rançon. Nous avons discuté la chose entre nous et, en bons altermondialistes adolescents et démocratiques, nous avons décidé d’inclure les otages dans notre processus décisionnel. Nous avons formé le comité ad hoc de l’élaboration des demandes et revendications ici même dans le Pizza Hut barricadé. Les otages étaient enthousiastes et ravis que nous les invitions au processus. Je crois cependant qu’ils ont légèrement surestimé leur importance réelle. Une fâcheuse tendance qu’ont les gens à croire qu’ils valent mieux que les autres. Dans la situation plus qu’improbable que vous vous retrouviez un jour dans la peau d’un otage et que vous soyez invité à participer à la rédaction de la demande de rançon, il vous serait désavantageux de sur-estimer votre valeur de façon à gonfler vos chances d’obtenir sans effusions de sang ladite rançon et que tout se termine dans l’ordre. Le phénomène est une énigme psychologique difficile à résoudre pour l’otage-type; probablement un manque de délicatesse de notre part de leur avoir offert une telle opportunité. Il était trop tard pour reculer.

Mais notre objectif est toujours de préserver les libertés individuelles de tout un chacun, de leur donner une réelle chance de contrôler leur destinée tout en procédant de façon sécuritaire et raisonnable. Bien sûr, ils sont toujours nos otages et nous allons le leur rappeler dès que nécessaire mais nous vous assurons que tout le monde est bien confortable, qu’il y a assez de pizza pour tout le monde, et des breuvages en fontaine à volonté, les banquettes sont parfaites pour faire la sieste si un otage avait un petit coup de fatigue et que nous avons débarré Miss Pacman, Street Fighter et la machine à mâchoires afin que tout le monde puisse s’amuser sans chercher des trente sous partout. Cette dernière mesure semble particulièrement adéquate pour décontracter nos otages les plus jeunes et presque tous les autres passent un moment agréable à se détendre sur les banquettes ou à se délecter de la pizza à volonté, une opportunité que la vaste majorité d’entre eux avait jusqu’à ce jour considéré comme un fantasme aussi secret que ridicule, n’avaient jamais eu le courage d’envisager la chose comme une possibilité et qu’ils la vivaient en tant qu’otages en plus, ce qui pourrait fort bien être un autre fantasme secret de certains d’entre eux.

Je crois que les plus enveloppés du groupe iraient jusqu’à envisager de s’extraire péniblement de leur prison de vinyle rouge (banquette) et de s’attaquer une fois pour toutes à un autre fantasme qu’ils chérissent secrètement depuis longtemps : mort par pizza, par un curieux dérèglement métabolique ou par simple gloutonnerie. Ces otages en particulier semblent prêts à manger à mort, se noyer dans des rivières de fromage et de sauce tomate plus qu’heureux d’avoir une prise d’otage comme excuse tombée du ciel.

Si ce n’était des armes à feu piquées à nos pères amateurs de chasse, cette prise d’otages aurait tous les airs d’un party de fête. Tous ces cris de joie des fillettes qui se disputent la manette pour aller capturer une fée des neiges en peluche, les fumeurs rassemblés dans un coin toussant en coeur, comme si tout le monde était juste là, façon de parler, pour se payer du bon temps, savourer un peu de pizza, heureux, jusqu’à ce que nous apercevions tous ce type, seul dans son coin, casquette de baseball orange, t-shirt sans manches avec une face de loup, hygiène douteuse. Il est assis bien tranquille sans bouger depuis le début et tout d’un coup il se met à agir de façon totalement bizarre. Son système sudoripare est hors de contrôle, il marmonne sans arrêt, il est en proie à des tics incontrôlables. Finalement, au moment où il devenait prévisible qu’il se passerait quelque chose de stupide, il se rue sur le bar à salades où nous avions installé notre cellule de crise et bondit sur nous poignard à la main et nous avons dû l’abattre en plein vol et surtout en pleine légitime défense. Des taches de sang incrustées dans le tapis nous rappellent le triste incident sinon rien, le corps a été placé dans un congélateur du back-store, les traces de sang sur la céramique moppées avec zèle par notre camarade Léo-Gabriel.

Nous avons aussi dû procéder à l’évacuation d’un otage en prise à un delirium tremens et qui foutait une frousse monstre aux autres en tremblant, en criant, en évoquant la possibilité que les rats se mettraient à sortir de partout et du plafond en particulier.

Résumé, un otage tué, un otage libéré.

Nous sommes sérieux mais aussi raisonnable. On essaie de rester civilisé ici. Nous maintenons un inventaire complet dans le bar à salade et au risque de se répéter, l’arcade gratuite, la pizza et la fontaine à breuvage à volonté le tout parfaitement aux normes HCCAP, ISO 4001-R et toutes les normes de salubrité municipale, provinciale et fédérale et ce, pour s’assurer d’influencer positivement la qualité de réponse des autorités à nos demandes. Nous vous assurons et même jurons sur la tête de nos mères qu’aussitôt nos demandes positivement acquiescées par les autorités compétentes, tous les otages seront libérés sans autre condition et que cette charmante succursale de Pizza Hut pourra retourner à ses opérations régulières.

Parlant de nos demandes, il serait temps que nous parlions de nous afin d’offrir un peu de contexte à nos revendications. Nous ne sommes pas des méchants. Nous ne nous sentons pas méchants. Comme vous, nous avons des amis; nous faisons toutes sortes d’affaires dans la vie, comme vous. Peut-être qu’on a moins d’amis que vous finalement, qui sait? Quelquefois, nous avons le goût d’aller là où nous ne sommes jamais allés, parfois simplement aller dans des lieux familiers. Nous vivons tous quelque part et nous tentons tous de payer notre loyer le premier du mois et quelquefois, ça foire et la plupart du temps le propriétaire ne veut rien faire pour nous débarrasser des coquerelles et des punaises de lit. Quelquefois, la vaisselle sale s’empile et un fond de macaroni-fromage qui traîne depuis quinze jours qu’on a mangé parce qu’on ne peut pas se payer autre chose et qu’il n’y avait rien d’autre dans le garde-manger a commencé à se fusionner avec le fond du chaudron et nous aurions besoin de recourir à la dynamite pour le récupérer. Mais tout ce que l’on peut faire, vraiment, c’est d’y verser un pouce d’eau et du savon et espérer que demain ça va décoller tout seul. Et le lendemain ça ne fonctionne pas, même avec de la laine d’acier ou en grattant avec des cuillères en métal alors nous versons un pouce d’eau et du savon à vaisselle et nous espérons que demain sera la bonne journée, enfin. Et les jours se succèdent ainsi sans que jamais rien ne décolle vraiment.

Quelquefois, nous partons à brailler quand notre paye est déposée, et nous non plus on ne sait pas trop pourquoi. Peut-être parce que nous savons très bien que l’argent est déjà tout dépensé sur les comptes qui attendent et que tout ceci est un facteur aggravant côté tristesse. C’est difficile d’encaisser un salaire de Pizza Hut, je ne sais pas pour vous, vous sentez-vous triste aussi lorsque vous encaissez votre salaire?

Quelquefois on boit trop. Quelquefois, on a des petits surplus mais le bon gouvernement a légalisé le cannabis pour absorber. Quelquefois on s’étouffe en mangeant parce qu’on est trop excités, ça fait trop longtemps qu’on a mangé quelque chose de bon. Quelquefois le sexe n’est pas terrible, je sais, mais ça va. Des choses qui arrivent. Carences de vitamines? Quelquefois on se sent mal de se sentir comme ça et qu’on ne sait vraiment pas pourquoi, dans le fond.

Lorsqu’on a mis sur pied notre comité ad hoc de l’élaboration des demandes et revendications, on a vite frappé un mur. Réunis en table de concertation autour du bar à salade, nous avons échoué à rédiger une liste de demandes. Quelqu’un à crié –De la pizza! Mais nous en avions déjà suffisamment. Quelqu’un a crié –Lamborghinni! Actrices porno! Mais un hors-d’ordre a aussitôt été appelé là-dessus. Dans l’imbroglio, des otages ont réclamé leur libération, d’autres non. Nous étions tous passablement déboussolés et c’est assurément parce que nous étions déboussolés que nous avions pris le Pizza Hut en otage dans un premier temps. La vieille histoire de la saucisse Hygrade. Nous réalisons maintenant que nous n’étions motivés par aucune raison en particulier, juste déboussolés par rapport à nos vies mornes et apparemment sans issue.

Nous ne sommes pas certains, au moment où je vous parle, que les autorités compétentes qui encerclent le Pizza Hut puissent faire quoi que ce soit pour nous sans une liste en bonne et due forme. Nous aurions peut-être besoin de soins dentaires hors de prix, de faire vérifier des tétines au comportement évasif par un dermatologue compétent et disponible. Un asile politique à Bangkok? Nous ne sommes plus vraiment en bons termes avec la famille, les parents. Nous aimerions seulement que ça aille mieux. Pas nécessairement avoir la vie plus facile mais de faire quelque chose de mieux que d’opérer des Pizza Hut et des McDo, des centres d’appels irritants ou faire du nettoyage après sinistre ou quoi d’autre? Tout semblerait mieux. Nous avons déjà eu ça, des rêves, par le passé mais il semble qu’ils soient devenus bien difficiles à apercevoir à travers les vitrines placardées de publicités d’un Pizza Hut.

Que reste-t-il à espérer ici? Si vous étiez une autorité compétente, vraiment compétente, de l’autre côté de ces vitrines, et que vous aviez le moindre sens du timing, ne serait-il pas maintenant venu le temps où vous éclatez ces vitrines et vous foncez en tirant de la mitraillette dans le Pizza Hut?

Flying Bum

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Les faux numéros

Des faux numéros avaient commencé à se produire à une fréquence plutôt anormale. Les faux numéros étaient toujours des voix d’hommes qui demandaient toujours à parler avec Carolane. Lorsqu’Adéline répondait qu’elle n’était pas Carolane, qu’elle ne connaissait personne qui s’appelle Carolane, quelques-uns mâchouillaient quelqu’excuses du bout de la gueule, d’autres insistaient que c’était bien elle, Carolane, arrête de niaiser, ou que Carolane se cachait probablement pas tellement loin du téléphone. D’autres avaient vraiment envie d’élaborer à propos de la légèreté de certaines femmes. Oui, approuvait Adéline, cette Carolane a l’air d’une petite christ. Oui, c’était cruel de donner un faux numéro. Oui le monde des rencontres était un monde cruel parfois. Non l’usage du terme petite christ ne convenait pas à une conversation entre étrangers, t’as juste à ne pas répondre insistait le petit ami d’Adéline. Mais Adéline était à la recherche d’emploi et toutes les fois que le téléphone sonnait, son coeur voulait juste arrêter de battre. Elle courait de la salle de bain à moitié rhabillée, les culottes à moitié relevées, elle s’enfargeait partout et risquait sa propre vie pour aller répondre. Mais même après avoir décroché le poste de sa vie, elle avait continué de répondre. C’était plus fort qu’elle.

Un lendemain de veille alors qu’il avait la tête comme un melon d’eau, son petit ami du moment, excédé, l’avait quittée après plusieurs faux numéros qui lui buzzaient douloureusement dans le crâne. Adéline avait calmement débouché une bouteille de vin et elle avait réactivé son compte Coeur à prendre. Tout ce qui était changé, son âge qui passait de trente-et-un à trente-deux et la constatation qu’elle ne l’avait jamais vraiment aimé de toutes façons.

Et ça sonnait encore. 

“Carolane est morte.” avait-elle répondu une fois, excédée. Le pire c’est qu’elle sonnait crédible, comme une sœur de Carolane éplorée et prise avec le fardeau de répondre à tout le monde après le tragique accident de Carolane. Accident de voiture? Mauvais équipement de bungee? Elle ne connaissait pas l’état de santé ou les habitudes de vie de Carolane alors ce devait être quelque chose comme une mort subite.

“Oh, my god,” répétait sans cesse l’homme au bout du fil. “Oh my god.”

L’homme semblait profondément touché, bouleversé, Adéline ne savait plus quoi dire.

“Non, pas vraiment, elle n’est pas vraiment morte” avait-elle finalement avoué. “Je ne connais pas Carolane. Vous avez composé un faux numéro.” 

“Calvaire!” L’homme avait fait une pause comme s’il attendait une explication. Puis il avait raccroché.

Il n’avait aucune raison valable d’être si choqué après elle. Adéline essayait seulement de lui épargner la tristesse et la douleur du rejet. Pourquoi voulaient-ils tous Carolane? Qu’est-ce que Carolane avait de si spécial? Adéline passait des heures à s’imaginer Carolane, d’abord en se plaçant dans la peau d’une tête de linotte incapable de noter son numéro de téléphone correctement et qui attend chez elle, misérable, en se demandant pourquoi tous ces hommes ne la rappelaient jamais. Puis elle se l’imaginait en femme mariée, éternelle flirteuse mais jamais assez brave pour conclure ses flirts comme il se doit. Ensuite, elle se demandait où Carolane pouvait bien rencontrer tous ces hommes. Carolane, s’inquiétait-elle tout en finissant de peindre sa grosse orteil d’un superbe vernis bleu irridescent, avait définitivement beaucoup plus de plaisir qu’elle. Potentiellement, du moins. Plus tard ce soir-là, Adéline bien endormie sur le divan, le téléphone avait encore sonné.

“Oui, allo?” avait-elle répondu, un peu endormie encore.

“Shit, je t’ai réveillée, je suis désolé, vraiment.”

“Non, ça va. Je ne dormais pas du tout.”

Son interlocuteur ne l’avait pas contredite, mais elle sentait bien qu’il ne la croyait pas.

“On a eu beaucoup de plaisir hier soir, n’est-ce pas.” avait demandé l’homme pour lancer la conversation.

“Qui parle, là?”

“Léopold. Léopold Simoneau d’hier soir. Tu m’as donné ton numéro.” Petite pause. “Écoute, désolé Carolane de t’avoir réveillée, tu veux que je te rappelle plus tard?”

“Je suis tout à fait réveillée.”

“D’accord. Bon, je t’appelais juste pour te dire que cela avait été très agréable de te rencontrer, est-ce qu’on pourrait se revoir pour souper, mettons vendredi?”

“Souper?” avait-elle répondu. “Pourquoi pas?”

Lorsqu’elle avait été complètement réveillée, elle cherchait un moyen de valider l’info dans sa petite tête. Avait-elle vraiment accepté une rencontre avec un prétendant de Carolane?

*** 

Rendez-vous sept heures, resto espagnol dans le Vieux-Montréal. Adéline avait mis sa robe favorite, petite robe noire assez courte qui lui galbait admirablement les seins mais pas les hanches, elle n’aimait pas ses hanches plutôt étroites. Elle était un quart d’heure d’avance et faisait le pied-de-grue devant le resto.  Chaque fois qu’un homme passait la porte, elle demandait, “Léopold?”

Ses trois premières tentatives s’étaient avérées des fausses balles. Puis, à sept heures pile, un homme avec la tête poivre et sel se présentait. Plus vieux qu’elle ne l’avait espéré. Fin quarantaine, peut-être même cinquantaine mais il portait un superbe complet trois-pièces. Elle révisait dans sa tête ses assomptions à propos de Carolane. Peut-être que Carolane courait les “sugar daddies”, flirtait un brin devant un verre ou deux et invoquait soudainement un mal de tête stratégique. Ou elle disparaissait simplement sans laisser de traces à la recherche d’un homme plus jeune, plus “hot”, le genre qu’elle appréciait davantage.

Léopold observait Adéline tout en refaisant sa cravate puis il avait hypocritement regardé son téléphone. Ses yeux avaient définitivement fait des allers-retours entre Adéline et le téléphone. Elle avait vu mais très rapidement la photo sur l’écran de téléphone et la Carolane sur le cellulaire avait l’air plus vieille qu’Adéline un brin. Elle était soudainement anxieuse.

“Léopold?” avait-elle demandé.

“Oui?” Il avait passé sa main dans ses cheveux pour les replacer un peu.

“C’est moi, Carolane.”  

Il l’avait regardée plus attentivement les deux sourcils en mode froncé. Elle s’était demandé s’il portait usuellement des lunettes.

“Tu as l’air différente,” avait-il noté.

“Ah, oui?”

“Tu as l’air plus petite et tes cheveux ne sont plus blonds.”

“Ça a vraiment été tout un chiard pour trouver du stationnement, n’est-ce pas?” avait-elle enfilé rapido pour faire diversion et se sortir du guêpier.

Elle l’observait voir s’il continuerait avec ses comparaisons embarrassantes. Il s’était passé la main dans les cheveux encore. “Désolé,” avait-il dit. “C’est de ma faute, il y a tellement de monde dans le Vieux-Montréal le vendredi.” Il lui avait ensuite ouvert galamment la porte.

Elle avait lancé les hostilités avec une margarita, lime, sans sel sur le verre.

“Même chose pour moi.” avait-il commandé, et il avait souri. Il savait plaire.

“Alors que fais-tu dans la vie?” avait questionné Adéline.

“Dentiste, tu ne t’en souviens pas?”

“On était plutôt saouls,” avait-elle répondu. Les margaritas arrivaient dans un synchronisme parfait. Elle avait sifflé une petite lapée rapide. “J’ai toujours des caries même si je me brosse les dents trois fois par jour et que je passe la soie dentaire, pourquoi?”

“Cela fait partie des gènes, certaines personnes, il n’y a rien à faire.” avait-il répondu. “Moi, c’est pareil comme toi. Mon ex-femme, elle, se les brossait une fois par jour, max. Elle n’avait jamais de caries.”

Elle avait acquiescé de la tête. Il y a des gens comme ça, le cul bardé de nouilles, tout leur sourit.

“Crois-tu à l’amour, Léopold?”

“Oui, pourquoi?”

“Parce que moi, je n’y crois pas. L’amour n’a pas besoin d’être cru. L’amour est ou n’est pas, sans avoir vraiment besoin de nous. C’est ça que je n’aime pas de l’amour.”

“Oh. J’ai simplement cru que tu t’attendais à ce que je réponde oui.” avait répondu Léopold.

“Alors, tu n’y crois pas toi non plus?”

“Non, je pense que j’y crois toujours. Je veux dire, il n’y a pas d’amour sans qu’il y ait des gens pour tomber en amour, ou pour le faire, faire l’amour, non?”

“Mais si nous le faisons, n’est-ce pas un peu comme faire des crêpes? Je peux faire des crêpes mais quand je fais des crêpes, je n’ai pas besoin d’y croire, aux crêpes, elles sont là pareil.”

“Je suppose que oui.” avait acquiescé Léopold.

***

Les tapas étaient arrivés et avaient été expédiés assez rapidement. Le vin également. Un petit pousse-café pour conclure.

“Qu’est-ce qu’on va faire?” s’était informé Léopold après que le serveur soit venu débarrasser la table.

“Aller baiser?”

“Non, je parlais de l’addition.”

“Ah, excuse-moi, je suppose qu’on peut partager.”

***

En sortant du restaurant, ils avaient marché en direction du Vieux-Port croisant les boutiques de souvenirs, les échoppes de crème glacée, des choses qu’elle n’avait pas vues depuis des lunes. Puis ils avaient marché vers la nouvelle plage sur le fleuve.

“Je ne savais même pas qu’il y avait une plage ici maintenant.” avait dit Adéline.

“J’adore le fleuve.” avait-elle dit

“Moi aussi.”

“J’adore le fleuve le soir.”

“Je suis davantage du type matin.” avait dit Léopold.

Ils avaient retiré leurs chaussures, il lui avait offert de transporter les siennes. Adéline avait peur qu’elles sentent, elle avait refusé poliment. Puis ils avaient lentement marché vers l’eau.

“Ça aurait été super beau si la lune avait été pleine. Et s’il y avait eu des galets. On aurait pu s’amuser à les lancer et compter les bonds sur les crêtes des vagues illuminées par la lune.” avait rêvassé Adéline.  

“Tu le sais que je ne suis pas Carolane, non?” avait-elle finalement lâché.

“Je suppose que je le sais,” avait dit Léopold. “Je ne sais même pas si ça fait une si grosse différence que ça, dans le fond.”

“Qu’est-ce que tu aimais tant que ça à propos de Carolane?” avait demandé Adéline.

“Elle était facile d’approche, de toute évidence,” avait-il répondu. “Et on était saouls, alors on a parlé beaucoup, comme les gens saouls le font. Le lendemain matin, j’espérais juste que je n’avais pas trop parlé, quand même.”

“Oui mais de quoi exactement avez-vous parlé?” insistait Adéline.

“J’étais passablement éméché. Actuellement je suis relativement sobre.”

“Fais un effort.” D’un grand mouvement circulaire de la jambe elle avait amassé un tas de sable qu’elle avait ramené sur les pieds de Léopold comme pour le narguer. S’il pouvait longuement discuter avec Carolane, pourquoi était-il si insignifiant avec elle. Ou était-ce elle qui était insignifiante. Ce n’était pas elle que tous ces faux numéros tentaient de joindre après tout.

“Je ne sais pas,” disait-il. “Difficile de me rappeler dans le détail. Je suis divorcé depuis à peine un an, j’ai probablement parlé de mon ex-femme.”

“J’ai horreur qu’un homme me parle de ses ex.”

“Je peux comprendre, mais Carolane était divorcée elle aussi alors nous avions ce sujet en commun. Je me rappelle lui avoir dit que je n’avais pas eu de sexe depuis au moins un an, depuis mon divorce. Elle m’avait répondu que ce n’était pas une si grosse affaire, qu’elle n’en ferait pas tout un plat.” Léopold avait fait une pause cherchant dans les yeux d’Adéline une réaction à sa révélation. “Et puis elle m’a donné son numéro de téléphone, plutôt ton numéro.”

Adéline n’avait pas pris la balle au bond mais elle enviait la légèreté de cette Carolane qui s’amusait à repousser ses conquêtes du revers de la main avec ses faux numéros. Elle aussi aurait dû avouer manquer cruellement de sexe depuis au moins un an déjà. Elle lui avait pris la main et ils avaient repris leur marche. Si Carolane était divorcée, elle n’était définitivement pas une fille “hot” dans la vingtaine. Peut-être Carolane était-elle un peu comme ce Léopold, encore belle femme mais déjà anxieuse de voir passer les années. Elle se demandait pourquoi donc Carolane n’avait pas gardé ce Léopold pour elle. Peut-être était-elle simplement difficile. Peut-être donnait-elle son numéro à toutes ses rencontres parce qu’elle avait peur.

“Est-ce que Carolane est jolie?” Adéline avait-elle demandé.

“Je ne me rappelle plus vraiment,” avait-il répondu. “Je suppose que je l’ai trouvée jolie, pourquoi?”

“Juste curieuse, c’est tout.” Mais Adéline aurait préféré qu’il lui dise qu’elle était beaucoup plus jolie que Carolane.

Lorsqu’ils s’étaient retrouvés dans le même stationnement public, Adéline avait invité Léopold à la suivre avec sa voiture, à venir prendre un verre chez elle.

Dans cet intermède, plongée dans la solitude de sa voiture, elle avait allumé la radio. Une vieille chanson de son adolescence jouait, ce genre de chanson dont les paroles restent à jamais gravées dans la mémoire des filles. L’histoire d’une pauvre fille que les garçons ignoraient la plupart du temps, l’intérêt de tous les beaux garçons de l’école éternellement tournés vers une Debbie blondasse à gros seins ou une pulpeuse et énigmatique rousse avec de longues jambes et des hanches bien rondes. Elle ne pouvait s’empêcher de s’imaginer cette éternelle ingénue énigmatique dans la personne de Carolane. Pas dans la sienne.

Rendus à son appartement, elle leur avait versé chacun une coupe de blanc que la nervosité leur avait fait boire beaucoup trop rapidement. Elle leur en avait simplement versé une seconde coupe qu’ils avaient savourée un peu plus patiemment cette fois-ci. Lorsqu’il s’était finalement décidé à l’embrasser, elle avait réalisé que Léopold ne serait probablement jamais un pro du baiser. Ou peut-être lui offrait-il un baiser sans grande motivation, pas le genre de baiser impétueux et brûlant qu’un homme offrirait à une pulpeuse et énigmatique rousse.

Mais Léopold était gentil tout de même, pensait-elle, il lui tenait la main entre ses assauts timides. Adéline pensait qu’au fond, elle aurait de loin préféré une bonne baise torride au lieu de ce à quoi elle s’attendait maintenant.

Lorsqu’ils se dirigeaient instinctivement vers sa chambre à coucher, elle s’était arrêtée devant lui. Elle avait mis ses mains sur les épaules de Léopold comme si elle voulait tout stopper là.

“Appelle-moi Carolane, veux-tu?” avait-elle sussuré comme si cela pouvait faire la moindre différence.

Flying Bum

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Escalade

J’ai mis deux bas de la même couleur. Je t’attends. Des bobettes propres. Je t’attends. Les fenêtres sont impeccables. Je t’attends. Est-ce qu’elle aime l’eau plate ou pétillante? Je t’attends. Température pièce ou glacée? Je t’attends. J’ai changé un bas de couleur. Je t’attends. Google, au secours! Je t’attends. Sept femmes sur 10 préfèrent l’eau plate froide. Je t’attends, Je sors trois bouteilles d’eau pétillante du frigo. Je t’attends. Je mets 4 bouteilles d’eau plate au frigo. Je t’attends. Est-ce qu’elle m’a dit qu’elle a peur des araignées? Je t’attends. Je fais une tournée des toiles d’araignée. Je t’attends. Ranger le plumeau. Je t’attends. Je regarde sur mon cell. Je t’attends. Rien. Je t’attends. Le gazon est fait. Je t’attends. La vaisselle est faite. Je t’attends. Je m’assois. Je t’attends. Je me lève. Je t’attends. Je m’assois ailleurs. Je t’attends. Je replace les coussins. Je t’attends. Poils de chats, ciboire. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Est-ce qu’on peut mettre un chat dans la sécheuse si on la part pas? Je t’attends. Est-ce qu’elle sent bon? Je t’attends. Quelle question! Je t’attends. C’est certain qu’elle sent bon. Je t’attends. Et moi? Je t’attends. Juste mon déo? Je t’attends. Un peu d’Azzaro? Je t’attends. Oui mais ses cheveux? Je t’attends. Attachés? Je t’attends. En tresses ou en toque. Je t’attends. À quoi elle s’attend? Je t’attends. Merde, je me rase. Je t’attends. Je rase mon sexe? Je t’attends. Elle aime ça hippy-style? Je t’attends. Je rase mais pas trop court. Je t’attends. Elle aime ça pas de poil du tout? Je t’attends. Court, ça pique beaucoup trop. Je t’attends. C’est louche aussi. Je t’attends. Voir si j’aurais déjà eu des morpions! Je t’attends. J’enlève mon pantalon. Je t’attends. J’enlève mon slip. Je t’attends. On rase. Je t’attends. Mais pas trop. Je t’attends. Est-ce qu’on va vraiment baiser la première fois? Je t’attends. C’est pas écrit dans le ciel ces affaires-là. Je t’attends. Dans mon temps, non. Je t’attends. J’ai changé mes draps pareil. Je t’attends. J’ai l’air de quoi tout nu avec des bas? Je t’attends. Ne jamais oublier d’enlever mes bas. Je t’attends. J’enlève mes bas. Je t’attends. Mes bas sont pleins de poils. Je t’attends. Mes jambes aussi. Je t’attends. Je retourne dans la douche. Je t’attends. Les miroirs sont embués. Je t’attends. Je remets mon slip. Je t’attends. Un blanc ce serait mieux. Je t’attends. Je change pour un blanc. Je t’attends. Je trouve d’autres bas. Je t’attends. Je remets mon pantalon. Je t’attends. Je mets une chemise. Je t’attends. Non, un chandail, c’est plus vite enlevé. Je t’attends. Mes cheveux? Je t’attends. Merde, mes cheveux. Je t’attends. Impossible les cheveux avec la buée. Je t’attends. Fuck, elle va penser que je me suis peigné avec un pétard à mèches. Je t’attends. En partant, la tête ébouriffée. Je t’attends. Je regarde mes courriels. Je t’attends. J’écris un mot. Je t’attends. Non, je recule le curseur. Je t’attends. Lettre par lettre. Je t’attends. Est-ce qu’elle est en route? Je t’attends. Oui mais où est-elle rendue? Je t’attends. Si elle est en route, elle ne lit pas ses courriels. Je t’attends. Est-ce qu’il fait trop froid ici? Je t’attends. Si c’est trop froid? Je t’attends. Je monte le chauffage. Je t’attends. Si c’est trop chaud? Je t’attends. Elle enlèvera des pelures, c’est tout. Je t’attends. Elle défera des boutons. Je t’attends. Je touche pas au chauffage. Je t’attends. Un beau décolleté? Je t’attends. Une jupe courte? Je t’attends. On remontera le chauffage. Je t’attends. Moi, j’ai chaud tout d’un coup. Je t’attends. Merde, on ne peut pas aller à la guerre avec une arme chargée à bloc. Je t’attends. Je me masturbe un coup. Je t’attends. Si elle arrive trop vite et me saute dessus avant l’apéro? Je t’attends. Deux érections rapprochées? Je t’attends. Je regrette de m’être masturbé, finalement. Je t’attends. Quelle heure est-il? Je t’attends. La salade s’est écrasée? Je t’attends. Je vais au frigo. Je t’attends. La salade est encore belle. Je t’attends. Le rouge est trop chaud? Je t’attends. Je le mets au frigo 5 minutes. Je t’attends. Les pâtes sont parfaites. Je t’attends. Un coup d’eau bouillante, on les ramène à la vie. Je t’attends. La sauce sur le rond d’en arrière. Faut pas oublier le rouge dans le frigo, froid c’est dégueu. Je t’attends. Et si elle aime le blanc? Je t’attends. Je mets du blanc sur la glace. Je t’attends. Merde, le persil. Je t’attends. Chop-chop le persil. Je t’attends. Maudit persil, ça éclabousse partout. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Les escalopes? Je t’attends. Dans le lait. Je t’attends. Dans la farine. Je t’attends. Dans l’œuf. Je t’attends. Dans la chapelure. Je t’attends. Je vais te rouler dans toute. Je t’attends. Fuck, y’en a partout. Je t’attends. Balayeuse, encore. Je t’attends. Y’a rien qui joue. Je t’attends. Je mets Indigo les vieux succès francos. Je t’attends. Elle va me prendre pour un vieux ringard. Je t’attends. Pas rock classique, on s’entendra pas parler. Je t’attends. Le rouge, faut je le sorte du frigo. Jazz, toujours une bonne idée le jazz. Je t’attends. Y’en a qui saignent des oreilles avec le jazz. Je t’attends. Merde. Je t’attends. Du classique? Je t’attends. Non, ça fait pincé, le classique. Je t’attends. Du québécois-woua-woua. Je t’attends. Calvaire, C’est quoi que j’écoute d’habitude? Je t’attends. Préchauffer le four. Je t’attends. 350. Je t’attends. Moi pas besoin de me préchauffer. Je t’attends. J’ai chaud, sacrament. Je t’attends. Me suis préchauffé moi-même tantôt quand j’y repense. Je t’attends. Tant pis pour moi. Je t’attends. Ma température baisse pas. Je t’attends. La température du four monte. Je t’attends. Je place la nappe. Je t’attends. Je mets la table. Je t’attends. Face à face? Je t’attends. Côte-à-côte? Je t’attends. Fait trop longtemps, m’en rappelle plus. Je t’attends. Et les ustensiles, je ne veux même pas y penser. Je t’attends. Je les lance sans regarder. Je t’attends. Woups, ça sonne. Je t’attends. Pas la porte, le four. Je t’attends. Allez hop, escalopes. Je t’attends. Au four! Je t’attends. Escalope avec une salade. Je t’attends. Faut pas que la langue me fourche. Je t’attends. Pas une escapade avec une salope. Je t’attends. Faut vraiment pas que la langue me fourche. Je t’attends. Une autre couche de déo? Je t’attends. La bol de toilette est propre? Je t’attends. Je pisse. Je t’attends. Je prends pas de chance. Je t’attends. Pisse assis. Je t’attends. Ça sonne. Je t’attends. Le four, pas la porte. Je t’attends. T’es où? Je t’attends. Les escalopes attendront pas. Je t’attends. Sont prêtes, les maudites. Je t’attends. Ça se réchauffe pas. Je t’attends. Ça fige dans le micro-ondes. Je t’attends. Ce serait à peu près temps que tu arrives.

Je te l’ai-tu dit que je t’attends?          

Flying Bum

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Les doigts dans le nez

J’aurais pu écouter mon père.

J’aurais pu être un administrateur ou un politicien.

J’aurais pu faire des tonnes de fric.

J’ai pris l’autobus.

***

Adéline nous avait offert toute la rangée, trois bancs de large pour qu’on puisse prendre nos aises. Elle m’avait laissé le siège du fond, côté fenêtre. Elle avait fait faire ses ongles d’orteil rouge cerise éclatant. Sa jambe droite était embarquée par-dessus les miennes. Parle-moi du grand luxe. Ses petites jambes molles étaient tremblotantes comme une victime du Parkinson. Mais tout va bien, elle ne faisait pas de Parkinson. Elle avait juste exagéré un tantinet sur la Prednisone, un genre de stéroïdes.

La conductrice, ouf. J’avais rarement vu une plus belle fille que ça. Plus sexy non plus. J’avais presque planté en pleine face dans l’escalier en la voyant. Est-ce qu’on s’était trompé d’autobus, est-ce qu’on avait pris l’autobus pour le ciel?

Lorsque nous avions monté, j’étais nerveux de présenter nos billets à la conductrice. Une superbe fille, noire. Je me disais qu’elle allait bien voir; qu’elle me jugerait. Comme un p’tit jeune à qui une riche madame paie le voyage, ses fringues et tous ses comptes de fin de mois probablement aussi. Mais elle n’avait même pas bronché. Sur sa (superbe) poitrine, un écusson avec le logo du transporteur disait : Bonjour, mon nom est Layla! Elle avait tout juste balayé du regard les billets avec une moue dédaigneuse, de beaux grands yeux noirs, ses écouteurs bien plantés dans les oreilles d’où on pouvait distinguer une musique soul et pour finir elle avait gonflé et laissé éclater une gomme balloune comme si de rien n’était.

Installés sur nos banquettes, j’avais eu droit aux recommandations formelles d’Adéline. Si ceci, alors cela, si cela alors ceci, et elle s’était endormie dès les premiers ronronnements du moteur. J’avais senti un nœud douloureux se former dans mon estomac.

On s’était rencontrés sur un site spécialisé où les riches cinquantenaires de trente ans magasinaient leurs fantasmes juvéniles, et vice versa naturellement. Adéline St-Onge et moi discutions tous les soirs sans jamais s’être vus avant qu’elle ne se décide à m’emmener rencontrer sa mère à Val d’Or. Sa mère faisait partie d’une communauté de vieilles madames riches qui vivaient dans un centre d’hébergement de grand luxe où des gardes à la porte empêchaient fort probablement les petits gigolos comme moi d’entrer. Moi, drop-out du secondaire, éternellement cassé, travaillant occasionnellement comme bus boy dans un bar à la mode du Mile-End.

J’aurais pu ramasser des bourses et des prêts et étudier jusqu’à temps que mon cerveau ressemble à un raisin Sun-Maid.

J’aurais pu avoir un immense loft dans le Plateau Mont-Royal, au penthouse, vue sur le centre-ville.

Caro m’avait ramassé rien que parce qu’elle me trouvait beau, j’habitais dans son petit appartement. Pas l’amour fou mais ça me convenait tout à fait, pauvre fille.

Adéline, elle, un fonds de commerce apparemment sans fond, trop amicale, attentive et occupant ses journées essentiellement à jaser avec des jeunes hommes dans le besoin comme moi. Je l’appelais ma hot little thing sur un ton mielleux, je la provoquais subtilement, je l’agaçais tout le temps et quand je raccrochais je lui disais Bonne nuit ma beauté. Je lui disais qu’elle serait superbe même la tête rasée. On apprend vite à ferrer le gros poisson.

J’aurais pu être un super acteur.

J’aurais pu être connu, reconnu.

J’aurais pu passer toutes les auditions, les doigts dans le nez.

Adéline me disait que j’avais un énorme potentiel mais que mes babines travaillaient beaucoup trop par rapport à mes bottines. J’étais rendu à 28 ans, les fenêtres d’opportunité commençaient à rétrécir considérablement devant moi. J’écoutais tous les bons conseils d’Adéline d’une oreille attentive. Elle me les rabâchait sans cesse avec ses vingt années passées à devenir un véritable magnat dans l’industrie des médias qui lui a permis d’empocher des millions avant de tout revendre à prix d’or et s’assoir sur le magot. Elle racontait qu’elle avait à ses pieds tous les hommes qu’elle voulait à l’époque. Je saurais sûrement faire comme elle, disait-elle, si je le voulais vraiment. Avec son aide naturellement, si je voyais à ses moindres caprices.

Adéline est malade. Elle peut à peine marcher sur de courtes distances, sa face et son cou se mettent à enfler au moindre effort. Quand on s’est finalement rencontrés il y a quinze jours, elle ne ressemblait en rien à sa photo de profil. Belle fraude ces foutues applications de rencontre. Quelquefois, elle tousse péniblement et elle crache ses mucosités épaisses dans des foulards de soie hors de prix qu’elle jette à mesure. Dans l’autobus, je veille sur sa trousse de médicaments en tout temps. Je suis préparé pour chaque situation. J’ai son Épi-Pen, ses stéroïdes, ses pompes. Je garde un inventaire de Bénadryl, d’Aspirine et de Zoloft. J’ai des Band-Aids, des Tums, des petites bouteilles de Pédialyte. Des comprimés de curcuma, du Dayquil, des somnifères et des Wake-Up. Tout ce dont elle peut avoir besoin ou ce qu’elle peut réclamer à tout moment. Je ne sais pas ce que je fais avec elle. Et je n’ai aucune idée de ce qu’elle a comme maladie, vraiment. Je ne l’ai jamais baisée, à date. L’estomac me vire chaque fois que je pense qu’éventuellement elle va me demander de la sauter et de la faire jouir.

***

Une craque dans la fenêtre déposait une petite fraîche agréable dans mon cou. Elle avait acheté la moitié de la Côte-nord pour être bien certaine d’avoir la paix et de voir le soleil se lever sur le fleuve. De Sept-Iles à Val d’Or, au moins dix-huit heures d’autobus nous attendaient encore et nous n’avions même pas encore fait 100 milles. Prochain arrêt : Baie-Comeau, bientôt et heureusement. Avec le poids de sa jambe, j’avais les miennes en picots et une sérieuse envie de pisser. Derrière nous, un homme avec des yeux énormes se parlait tout seul, fort. Il sentait fort aussi mais je n’avais pas le goût d’être celui qui lui annonce alors, je plantais mon nez dans la craque de la fenêtre.

Le fleuve s’enflammait dans les derniers rayons de soleil de l’après-midi et mon nez attrapait de bonnes effluves de varech. Je voulais m’étirer les jambes un peu cherchant le soulagement mais Adéline dormait comme un ours, la gueule ouverte. Sa respiration semblait normale. Inspire expire inspire expire inspire . . . instant de panique, expire tarde à revenir alors je me redresse, en cas. Je place un doigt sous ses narines pour vérifier mais éventuellement elle expulse l’air massivement puis tout redevient normal. Inspire expire inspire expire.

Adéline aura 51 ans demain mais elle ne les fait pas. On lui en donnerait facilement quinze de plus. Quand elle dort et que sa bouche molle pendouille je regarde son visage, je veux dire, j’examine à fond son visage. Elle a de bien grosses pores à mon goût et le nez peuplé de points noirs. Des litres et des litres de Botox et ses nombreuses chirurgies paraissent à peine, quand j’enlève mes lunettes.

Je sors mon cellulaire et j’examine toutes les brillantes idées que j’ai ramassées pour elle sur Pinterest, un album rien qu’en ballons, en ridicules chapeaux et en trompettes de papier. J’espère que quelque part en chemin je vais pouvoir lui dénicher un gâteau couvert de fondant rose. Bonne fête ma beauté! que j’y ferais inscrire dans un beau script en saccharine rouge juste pour la faire sourire. Créer comme un moment, avec elle, et la regarder s’empiffrer de sucre voir si ça lui ferait faire un AVC.

J’aurais pu lui organiser quelque chose de gros rendu à Val d’Or, au Forestel ou une autre grande table régionale mais je n’ai pas ce genre de budget.

***

Je niaise sans fin sur mon téléphone et je vois que j’ai 6 notifications, toutes de Caro.

-T’es où?

-T’es où?

-Youhou?

-Es-tu correct?

-Je vais me tanner, là, réponds-moi.

-Farce à part, dis-moi t’es où . . . ok . . . s’il te plaît.      

Caro est contrariée parce que je prends des moments pour moi. Elle sait que je reviens toujours après mes petites excursions, que j’ai besoin d’avoir des zones de décompression. Une autre chose avec laquelle Adéline m’aide. Je m’en viens habile pour traduire en mots mes émotions. Adéline me dit que je m’améliore en matière d’affirmation de soi, de moi en fait.

Mon loyer sera encore en retard ce mois-ci mais Caro comprendra, pauvre fille. J’étais cassé de même quand elle m’a ramassé, rien de neuf. J’en ai pour quelques jours, une semaine tout au plus.

***

On sortait à peine de Baie-Trinité quand l’homme avec les gros yeux a commencé à désorganiser sérieusement. Il parlait de plus en plus fort et on aurait dit qu’il s’était mis à sentir encore plus fort. Il s’était pissé dessus, ma foi. Il s’était levé et avait couru vers le devant de l’autobus et s’était mis à crier après Layla.

“J’veux descendre de ton foutu bus, j’veux débarquer, tabarnak!”, criait-il comme un demeuré, en plein milieu de nulle part.

Quand il a attrapé la pauvre fille par le cou, j’ai paniqué.

J’aurais pu aller au gym comme un malade.

J’aurais pu jouer dans l’équipe de football du collège.

J’aurais pu avoir un corps rien qu’en muscle, des six-packs du tabarnak.

J’aurais pu ramasser le bonhomme avec les gros yeux et le geler d’un seul coup de poing.

J’aurais pu, les doigts dans le nez.

Tous les passagers sont paralysés sur place et on entendait même des gémissements. Dangereux que la belle Layla perde le contrôle de l’autobus dans toutes ces côtes, ces courbes et ces falaises de la basse Côte-nord. J’ai entendu clairement la femme en avant de nous prier à voix haute et elle serrait ses deux enfants contre elle. Layla a manoeuvré comme une pro. L’autobus a à peine zigzagué, elle a freiné sec, elle s’est collée sur le bord de la route. Les précipices sont impressionnants dans le coin. Les portes s’ouvrent laissant pénétrer une grande bouffée d’air chaud, chaleur de juin. L’homme aux gros yeux déboule presque les marches, atterrit de peine et de misère sur l’asphalte, saute le garde-fou et part à courir en hystérique sur le bord de la falaise. Tout l’autobus le regarde disparaître dans le décor, terrorisé, le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tache qui sautille au loin. Le coeur veut me sortir de la poitrine. Au bout d’à peu près trois minutes, Layla a retrouvé sa vitesse de pointe et Adéline se réveille. De la bave séchée plein la face. J’ai un haut-le-coeur.

“J’ai manqué quelque chose, mon ange?” 

Je secoue la tête et je me tords le cou pour voir au loin si l’homme avec des gros yeux n’est pas tombé dans le vide. Rien.

***

Enfin l’autobus s’arrête dans le stationnement d’un Walmart. Nous descendons Adéline et moi et je me dirige machinalement vers le McDo. Il y a un Score’s de l’autre côté de la rue, Adéline insiste, “C’est toujours mieux que rien.”, dit-elle, et nous traversons. Je trouve ça cher comme place et je me demande combien j’ai encore d’argent dans mes poches mais Adéline sent mon désarroi, elle insiste de façon un peu théâtrale, c’est moi qui invite. Je m’attendais à rien de moins. Elle ne peut pas manger du McDonald’s de Walmart, c’est hors de question.

Elle paie et elle commande aussi. “Le bar à salades pour moi et assurément un combo côtes levées-poitrine pour monsieur.” Le monde à l’envers, calvaire. Elle me commande une grande bière-pression et un thé glacé pour elle. Juste à regarder la bière, mon envie de pisser momentanément endormie se réveille. Je la remercie et je cours aux toilettes.

J’aurais pu m’éclipser dans la confusion.

J’aurais pu faire un homme de moi.

J’aurais pu me sauver là, les doigts dans le nez.

Avant la fin du souper, j’en aurai sifflé trois ou quatre autres de même toujours sur le bras d’Adéline. “C’est correct de relaxer, mon ange, bois, bois. J’aimerais ça être capable, moi.”, avait-elle commenté.   

***

Tout en mangeant, Adéline me débite les instructions bien précises quant à savoir quoi faire rendu à Val d’Or. Avec la démence de sa mère qui ne va pas en s’améliorant, elle ne se rappelle pas toujours de tous les détails, mais Adéline veut qu’elle se rappelle que sa fille est installée avec quelqu’un de bien. Si elle me demande qui je suis, je suis son fiancé chéri. Si elle demande où on s’est connus, je dis au travail. Si elle demande à quand les noces, je lui dis l’été prochain. Après toutes les leçons, Adéline s’approche de la table et attrape mes deux mains dans les siennes. Elle me masse gentiment les jointures avec un sourire presque potable. La gorge me serre. Je lui souris aussi mais j’ai l’impression que je vais étouffer.

Au moment de partir, un autre moment angoissant. Pour un instant, je pensais avoir perdu le sac de médicaments. Pendant que je passe les mains nerveusement sur la banquette de chaque côté, partout, Adéline regarde tranquillement son téléphone. Je l’ai. Je l’ai trouvé. J’ai tout, le Naproxen, les Centrum One-a-Day pour femmes, l’Épi-Pen, l’Allegra, Alleluïa. Le stress m’a gonflé le coeur, ça et les bières, le sucre des côtes levées, le goût de vomir m’a pris. Je me tiens après elle autant qu’elle se tient après moi et j’espère que rien n’y paraît. On entre dans le Walmart deux minutes le temps de ramasser des revues, de la gomme, quelques trucs. Il reste encore toute une route à faire avant Val d’Or. Je la soutiens sous les bras pendant qu’elle remonte dans l’autobus. “Non, attends.”, me dit-elle en retournant les talons. “Je veux aller dans une vraie toilette.” La belle Layla nous regarde avec une superbe moue, cette fille a toute une paire de lèvres pour faire la baboune.

***

Layla s’en vient en furie, Adéline est toujours enfermée dans la salle de bain du Walmart. Elle vient tout proche de mon nez pour m’engueuler, je sens son parfum, son haleine fraîche de gomme à la menthe, je zieute au fond de son corsage quelque chose d’absolument sans pareil. Les femmes noires n’ont pas cette démarcation désagréable. Des seins parfaits, brun chocolat au lait avec à peine un soupçon de bronze déposé là par les puissants néons du Walmart. “Savez-vous combien d’heures ça va prendre si madame a une phobie des toilettes d’autobus?”, qu’elle me dit en roulant de superbes yeux noirs comme du charbon.

J’aurais pu l’accoter sur le mur.

J’aurais pu la faire languir d’un regard de James Bond à n’en plus finir.

J’aurais pu m’offrir ses grosses lèvres pulpeuses et pousser ma langue dans sa bouche pendant qu’elle m’écraserait le torse sur ses gros seins en m’attirant sur elle de ses deux bras.

J’ai entendu la toilette flusher.

***

 “Dans le Lundi, il y a des horoscopes, tu serais chou de me lire la mienne.”, Adéline m’avait demandé en me tendant sa revue. “Veux-tu de la gomme, mon ange?”

Quand j’ai bu, j’ai la fâcheuse manie de parler trop près des visages des gens. Pour ça probablement qu’elle veut que je lui fasse la lecture. Je lui mets son comprimé de somnifère dans le creux de la main et je me mets à lui lire ce qu’on raconte aux gémeaux pendant qu’elle l’avale péniblement à sec. Quelque chose à propos de combien la lune est en parfait transit pour l’amour et la créativité. Et à quel point elle s’approche d’une véritable renaissance et de nouvelles richesses. En guise de remerciement, je crois bien, elle colle sa bouche sur la mienne. J’ai horreur de ça mais je ne résiste pas. Nos bouches se mouillent lorsqu’elle entreprend de me grimper dessus s’aidant avec son bras. C’est drôle, elle ne tremble plus tout d’un coup. Son somnifère et mes bières n’aidant pas, on s’embrasse de façon très molle et brouillonne pour un moment. Je retiens mes hauts-le-coeur et on jase de tout et de rien jusqu’à ce que ses mots commencent à s’empâter. Elle remet les embrassades mouillées. Putain, ça finira jamais. Elle se laisse partir vers sa banquette, comme elle y glisse, sa bouche se décolle de la mienne et elle s’encastre finalement dans son siège. J’aperçois une petite coupure sanguinolante sur sa main, elle s’est probablement coupée par inadvertance, ou grattée trop violemment avec ses longs ongles rouges. Je sors un Band-Aid et le Neosporin. Je nettoie la petite coupure avec un coton-tige et de l’onguent. Tout brille. Je colle minutieusement le Band-Aid bien centré sur la petite plaie. J’ai tout bien fait, je m’occupe d’elle comme un pro. J’ai hâte de voir la couleur du fric. Pourquoi le coeur me lève? J’étouffe encore. Le nœud se remet à me serrer l’estomac, sérieusement. Layla baisse l’éclairage dans tout l’autobus. Il fait si noir tout d’un coup, je ne vois plus le visage d’Adéline. Je ne le cherche pas non plus. Je peux la localiser aux ronflements.

En avant, au loin, si je plisse les yeux, je vois le beau cou brun chocolat au lait de Layla qui dépasse de son siège de chauffeur. Une couleur de peau à faire rêver, une douceur qu’on ose à peine s’imaginer. Je ne peux pas m’empêcher de la regarder. Je rêve qu’elle se retourne et qu’elle me refait sa moue toute à elle de ses belles grosses lèvres. Qu’elle me gonfle une autre balloune rose. Qu’elle me la pète sur le nez en riant. Elle frotte lentement le bas de son cou, là où l’homme aux gros yeux l’a empoignée. Pauvre fille, elle a mal.

Je me vois dans un motel bon marché de Mont-Laurier baiser sauvagement Adéline en lui serrant le cou de toutes mes forces et elle ne crève pas, elle en redemande, elle jouit en gueulant comme une hyène et je sens que je vais mourir avant de venir.

Pour un moment je me suis dit, ça y est. C’est maintenant que ça se passe. L’affirmation de soi finit toujours par servir même aux crétins dans mon genre. Je peux décider maintenant, là, que j’en ai soupé. Que c’est fini. Et j’emporte Layla avec moi aussi. Elle freinerait en fou, stationnerait sans façon cette grosse merde d’acier de travers dans le chemin, je courrais dans l’allée et on se pousserait tous les deux. On serait correct, tout se passerait très bien. On trouverait le moyen de refaire nos vies aux Escoumins.

Je pourrais tirer la corde d’urgence. Maintenant, tout de suite. Layla et moi on pourrait s’élancer ensemble, se perdre dans le décor. Courir comme des fous en riant, vite comme l’éclair sans toucher à terre, main dans la main dans le soleil couchant. On s’arrêterait un bref instant pour s’embrasser, alanguis et ébaubis. On repartirait en gambadant comme deux enfants. J’aurais pu tout arrêter ça là.

J’aurais pu le faire, garanti.

Les doigts dans le nez.

Flying Bum

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Beau mardi pour mourir

On est rendus en novembre, je sais que je vais mourir. Pas comme cette vague certitude qu’ont tous les gens et qu’ils refoulent tous par en-dedans. Ou comme cette cruelle certitude des condamnés à mort lorsqu’ils reçoivent la cédule de la chambre à gaz. Non, beaucoup moins glorieux que ça. Ni celle des suicidaires déterminés et bien organisés. Dans un peu plus d’une semaine, mardi le 10, toute trace de vie quittera brusquement ma vieille carcasse quand j’irai porter mon bac de récupération sur le petit chemin qui mène au rang. Plus précisément, je me ferai frapper par la camionnette du facteur. Même pas à cent pieds de la maison que j’habite depuis plus de dix ans. Mon sang va se répandre jusque dans le fossé avant que les ambulanciers arrivent ici. C’est long par chez nous obtenir une ambulance. J’espère que ma mort poussera dans le derrière de la municipalité pour qu’elle répare ces énormes dépressions dans la chaussée qui ont fait perdre le contrôle de son véhicule à la pauvre femme qui distribue le courrier. Je me sens vraiment mal pour elle, pauvre femme.

Shirley que je n’appréciais pas beaucoup au début, elle m’avait fait rallonger le poteau de la boîte aux lettres parce que madame Shirley était passée d’une petite Honda Fit à une camionnette et qu’elle craignait une bursite. Mais elle était fidèle au poste depuis une dizaine d’années et elle m’envoyait toujours la main quand je promenais la chienne et qu’on se croisait, quand elle me remettait mes colis en mains propres on jasait toujours un peu mais je sentais qu’elle voulait tellement juste savoir ce qu’il y avait dans le colis. Et je faisais exprès pour parler de tout sauf de ça. Il n’y a aucune raison pour que la pauvre Shirley assiste à mon dernier souffle. Et en même temps pourquoi pas. Elle fait autant partie de mon quotidien que n’importe qui d’autre, on se voit de façon ma foi amicale depuis une dizaine d’années. Je ne peux pas lui tenir rigueur éternellement pour ses caprices à propos de la hauteur du poteau. Tout ça n’a plus vraiment d’importance maintenant.

“Tu vas devoir t’occuper de la chienne bientôt.”, que j’ai dit à mon fils au téléphone.

“P’pa, j’embarque pas là-dedans, tu le sais. Voir si tu vas mourir mardi. T’es pas tuable, tu as toujours dit que tu allais tous nous enterrer.”

Mon fils, l’incrédulité en personne, éternel optimiste.

***

Dans l’après-midi, la voisine est venue pour sa petite jasette régulière.

“Désolé, Francine, je ne reçois plus personne d’ici le poisson d’avril. Je suis fatigué du futur, l’avenir m’épuise.”

Et voilà Francine toute froissée qui proteste.

“Mon fils,” plaide-t-elle, “il est encore en train de commettre une grossière erreur.” Et elle gesticule sur place dans le cadre de porte, elle piétine bruyamment sur place. Avec sa perruque frisée noire, elle me fait soudain penser à un ours de cirque, un ours mal nourri toutefois.

“OK d’abord,” que je lui dis. “Tu peux entrer mais dis pas ça à personne.” Elle acquiesce frénétiquement de la tête pendant qu’elle me suit jusqu’à la table de cuisine. “Tu sais que je vais le savoir si tu en parles à quelqu’un.”, que je rajoute juste pour l’effrayer un peu.

Je connais Francine depuis le premier jour où j’ai habité ici. Elle avait envoyé son chien après moi parce que je m’étais accidentellement aventuré sur son terrain. Je n’ai jamais connu Francine autrement que dans une sorte d’état de panique. Elle dépasse les soixante-quinze ans et elle est maigre comme un pied de lampe comme si pour elle manger était juste une corvée de trop par-dessus toutes les autres.

“Tiens, prends un biscuit aux pommes, c’est moi qui les ai faits”, que je lui dis en lui tendant le plus dodu de l’assiette. “Ah non merci, j’peux pas.”, réplique-t-elle comme elle le fait la plupart du temps en faisant des grands non de la tête. J’ai essayé avec les brisures de chocolat, les carrés aux dattes, les pains aux bananes, rien à faire.

Elle s’assoit sur le bout des fesses le dos bien droit, les deux mains jointes déposées sur ses cuisses comme une fillette à l’église. Je fais bouillir l’eau pour le thé et elle m’observe en silence. Je croque dans un biscuit et je la fixe comme un dans duel de clignage jusqu’à ce qu’elle détourne le regard, gênée. J’aime donner le ton, intimider le client un peu.

Drôle de boulot. On voit toujours les gens lorsqu’ils sont misérables pour une raison ou pour une autre. Quand ils manquent de travail, d’amour, de chance. Tout le monde cherche une sorte de réconfort dans ces moments-là. Mais je les avertis toujours un peu d’avance, je ne suis pas un foutu psy, j’ai pas de diplôme et je ne suis pas votre mère non plus, mais on dirait qu’ils ne m’écoutent jamais. Du moins ce bout-là. Je fais ça depuis assez longtemps pour savoir que la plupart du temps pour tous ces malheureux, non ce ne sera pas facile, tout ne sera jamais facile. Ça peut toujours aller un peu plus mal avant d’aller mieux. Ta blonde te trompe avec la petite traînée qui travaille au Shell mais qui a de superbes seins, quelle époque. Ton employeur c’est un trou-de-cul qui cherche juste une craque dans la convention pour te mettre à la porte et c’est pour ça qu’il te fait la vie dure, tu ne viendras pas à bout de rien, jamais, pas dans cette vie-ci à tout le moins. Une femme enceinte a déjà fracassé sa tasse juste parce que je lui ai dit que son fils à naître serait probablement un violeur et un meurtrier. Elle l’avait lancé de toutes ses forces sur le mur de pierre de la salle à dîner. J’ai trouvé des morceaux partout pendant trois mois.

Généralement, ceux qui finissent par tout casser veulent se faire rembourser. Mais c’est là que je trace la ligne. Je ne négocie pas avec les terroristes.

La bouilloire siffle. Je verse délicatement l’eau sur le dos d’une petite cuillère qui cache un peu plus qu’une cuillère à soupe d’English Breakfast dans une vieille tasse anglaise en porcelaine. Les petites feuilles brunâtres tournoient et finissent par caler dans l’eau avant de s’agglutiner au fond. Je retire la cuillère et j’apporte minutieusement la tasse pour ne pas troubler le thé au fond et je la dépose délicatement devant Francine qui observe le thé avec des grands yeux interrogatifs. Et maintenant, ma partie favorite.

“Fais attention, Francine, c’est chaud.”, que je l’avertis, Elle sape longuement le thé comme si perdue dans le désert c’était son dernier thé à vie. Ensuite avec la petite cuillère elle agite les derniers débris trois fois dans le sens contraire des aiguilles et vire la tasse à l’envers sur la petite soucoupe. Le thé tombe en créant un motif plutôt boueux sur la petite assiette bleue. Ensuite elle me regarde dans les yeux avec le regard suppliant d’un caniche dépressif.

Qu’est-ce qu’elle vient foutre ici? Qu’est-ce qu’elle aimerait bien que je lui dise?

J’observe les feuilles attentivement. Généralement ça vient assez vite quand la question est claire. Je lui dis “Francine, je pense que ton fils s’apprête à commettre une grossière erreur.”

“Oh my god!”, répond-elle les yeux qui s’agrandissent à vue d’oeil. “J’peux-tu faire quelque chose?”

“Non, rien. Tu peux rien faire, pauvre Francine, c’est fait.”, que je déclare solennellement en ramassant la vaisselle. “C’est comme ça.”

Elle fouille dans sa sacoche en marchant vers la porte, elle me tend quarante piastres. Je tiens la porte le temps qu’elle sorte. Pas de ma faute si elle est crédule de même. À force de vieillir, un homme se ramasse littéralement encerclé de veuves malheureuses, une vraie manne.

***

Dans la soirée, j’ai appelé mon ex directement du lit que nous avons longtemps partagé.

“Salut, douce.”, que je lui dis.

“Qu’est-ce  qu’y a?”, sa voix a l’air épaissie par un surplus important de vin rouge –pas que j’en bois pas un peu moi-même – “Qu’est-ce qui s’passe encore?”, me demande-t-elle

“Je vais mourir.”

“Ben là. Bienvenue dans le club.”

“Mardi, mardi qui vient je vais mourir.”

Elle ne parle plus. J’entends clairement le son du vin qu’on verse dans une coupe, un téléroman qui joue en bruit de fond, je dois la déranger.

“Selon qui, ça, tu meurs mardi?”, finit-elle par dire.

“Selon moi. Je l’ai vu dans un rêve, clairement.”

“…”

Elle ne parle plus encore. Je regarde les rideaux de chambre danser lentement sous l’action de la brise du soir. J’entrevois entre les mouvements de rideau s’agiter la touffe de black-eyed Suzan qui ont gelé debout et que je n’ai pas encore eu le temps de couper.

“Tu pourrais venir me voir, veux-tu venir me voir? Tu sais, pour fermer nos livres, une fois pour toutes.”, que je lui demande.

“T’as toujours été un original, toé, un genre de freak.”, il y avait un peu de rage contenue dans sa voix et aussi un autre petit quelque chose d’indéfinissable. “Un peu fucké même, depuis le début. Je sais pas pourquoi je ne voyais pas ça. Ça nous aurait épargné bien du trouble à tous les deux. Non, je ne veux pas te voir et quand tes feuilles de thé te raconteront que je vais me tordre une cheville, ou que je vais tomber dans un trou d’homme ou manger des sushis passés date pis en crever, appelle-moi pas non plus.”

“Je suis vraiment désolé.”, que je lui dis.

J’ai du mal à croire que je lui dis ça. Ma voix sonne comme si elle venait d’une autre pièce, une autre maison, une autre vie. “Je suis vraiment désolé pour tout.” 

“Ben sur”, dit-elle comme si ça l’intéressait un peu. Mais la ligne a coupé.

***

Pour ce qui est de mes affaires, il n’y aura pas grand-chose à gérer. J’ai cette petite maison qu’on va probablement jeter à terre après mon départ, le terrain a une bonne valeur, on y construira sûrement quelque chose bien plus à la mode avec un loyer de beaucoup supérieur. Au début c’était une petite campagne plutôt pure-laine ici mais avec le temps, les choses ont changé. Les pure-laines ont pris une débarque, les chinois magasinent sans pitié. Et la moyenne d’âge a considérablement baissé. Les jeunes familles cherchent à se loger. Quoi d’autre? La chienne, un gros bulldog américain tellement grasse qu’elle ressemble bien plus à une vache que n’importe quoi d’autre. Tellement de trouble, je ne m’ennuierai pas de ça. Je m’étais aussi acheté un tout-inclus à Cuba pour février. Une chance que je l’ai pris transférable. Du soleil, ça fait longtemps, me semble, j’avais pensé. Ça fait toujours du bien à nos vieux os le bon soleil de Cuba, et à mes pieds d’athlète aussi. Des fois aussi, une belle cubaine…

La chienne réussit à se hisser dans le lit et vient se répandre davantage que s’étendre à côté de moi. Elle pue de la gueule, la vache. Je la gratte vitement en arrière d’une oreille et sa grosse tête carrée se soulève, laisse aller une longue coulisse de bave et elle gémit comme si elle atteignait l’orgasme, sa petite queue en moignon s’agite tellement frénétiquement que je pense qu’elle va finir par se la déboîter.

Je pense donner mon tout-inclus à Shirley. Est-ce que ça va la consoler ou achever de l’effrayer? Elle ne pensera plus à rien de tout ça lorsqu’elle aura un beau long cigare brun cubain (blink blink, clins d’œil) dans la bouche. Je me fais des images.

Mon père avait à peu près mon âge lorsqu’il est mort. On pourrait croire à une conspiration de la génétique, je n’en crois rien. Tout est destin. Lui, un terrible cancer qui a traîné une dizaine d’années pour finir sur la morphine pendant trois mois. La dernière fois que je l’ai vu, il disait qu’il se levait la nuit et allait copuler avec des belles sauvagesses dans le corridor de l’hôpital. Pas de la morphine de la rue Ontario, ça. Pour une rare fois mon père serait d’accord avec moi, ma mort sera plus efficace que la sienne.

***

Dimanche, mon fils est là. Lui et ma bru vont préparer le souper.

“Ma dernière scène?”, je leur demande.

“Fais pas ton comique, p’pa. T’es donc bien morbide depuis quelque temps.”

Ils sont exagérément de bonne humeur ce soir mais on sent l’inconfort dans l’air. Pesant, pas à peu près. Ils bardassent dans la cuisine bruyamment, les casseroles qui se frappent, la porte du frigo qui claque sans arrêt comme si le bruit pouvait exorciser ma mort imminente. La maison sent bon. Ils sont rendus presqu’aussi bon que moi en cuisine. Je peux partir tranquille.

Ma bru est toujours rien que sur une gosse. Quatre enfants sur les bras, toujours à courir d’un bord et de l’autre, à dévaliser les internets et attendre des colis entre ses interminables brassées de lavage. Nous n’avons jamais été vraiment proche. Pas que j’ai vraiment essayé.

“Viens t’asseoir deux minutes,”, que je lui dis de mon lointain divan.

“S’ra pas long!”, répond-elle de sa voix rauque de ligne érotique. Et je l’entends chuchoter à mon fils “Vas-y toé, j’sais jamais quoi lui dire.”

Il fut un temps où une partie de moi, il y a un bail quand même, une partie de moi voulait lui révéler ou lui transmettre ce don, ce que je connais à propos du futur, la cruauté du destin qui frappe aveuglément et toute cette sorte de choses. Ça se passe de père en fille mais je n’ai pas eu de fille. Mais je me suis dit qu’elle en avait déjà pas mal sur les épaules de toutes façons.

Surprise, c’est mon fils finalement qui vient se coller sur son vieux père.

“Te rappelles-tu quand tu étais un bébé?”, que je lui demande. Question idiote s’il en est une.

”… non.”

Je lui dis “Moi, oui.” Et on reste assis un bon deux minutes avant que je me mette à brailler comme un veau.

“Je pensais vraiment que j’aurais plus de temps.”, que je réussis finalement à lui dire entre les sanglots. “Je pensais honnêtement avoir le temps de me bâtir un plus gros cabanon.”

Long silence. Mon fils se décolle, se redresse sur le divan.

“Maman m’a appelé hier soir, elle m’a dit que tu avais l’air étrange.”

“Ah, elle, elle ne m’a jamais vraiment compris.”

“Pas sûr qu’il a été question de vos vieilles chicanes, p’pa. Elle avait l’air très inquiète et un peu saoule, by the way.”

“Je le savais, ça. Je vois tout, tu le sais.”

Il ne me regardait plus vraiment dans les yeux mais par-dessus mes épaules, il fixait une petite cage à homard qui datait de l’année où il est né. J’avais sauté dans l’auto en plein milieu de la nuit et j’avais roulé sept ou huit heures comme un zombie jusqu’aux plages du Maine. Je l’avais abandonné à sa mère et roulé et roulé sans jamais m’arrêter. Une brosse de quinze jours. Tout ce que je me souviens c’est d’avoir repris mes esprits sur le chemin du retour sur la 89, un CD de Sade qui jouait Smooth operator à pleine tête et une cage de homard avec un homard en plastique dedans sur le banc du passager. Le soleil se levait à peine. Je me suis arrêté à Plattsburgh, j’ai bu comme trois silex de café noir avec une seule pensée obsédante, je ne reviendrai jamais, jamais je ne vais retourner là.

“Il fallait que je le fasse, je voyais clairement ce qui allait se passer si je revenais. Elle me crisserait là de toutes façons.”

J’étais revenu et elle était partie la semaine suivante. Et ensuite? La vie. Rien que la vie. Mon fils avait grandi dans deux maisons dans l’obsession de nous revoir ensemble puis plus vieux celle de nous pardonner et de passer par-dessus sa vie d’enfant à la valise. J’ai vu passer des ouragans, des tempêtes de verglas, de neige, de la bisbille, des faillites, des dépressions avant qu’ils ne reviennent, tous ceux que j’ai perdus, qui sont partis sur d’autres planètes, dans d’autres dimensions. Je les voyais dans les fenêtres, dehors, dans mes rêves. Ils me parlent, me préviennent.

“Est-ce que j’ai été un père aussi pourri que le mien?”, je lui avais demandé. “Vraiment aussi nul que lui?”

Il a pris un long moment. “Pas pire qu’un autre, tsé, p’pa.”, qu’il me répond sur un ton plus que neutre.  

***

Il reste toute la question de ma conscience. Je ne trouve rien d’intelligent à dire à propos de mon âme ou de ma conscience, pas à moi de juger, mais j’aimerais bien croire qu’ici-bas je n’ai pas fait que des niaiseries et surtout pas trop de mal à personne.

***

Ils sont partis maintenant mais dans la maison tout est comme si jamais ils n’étaient venus. Pas un seul morceau de vaisselle sale, pas une miette nulle part, pas un coin de tapis retroussé nulle part non plus. Je saute dans mes bottes de caoutchouc, dans ma grosse chemise de chasse et je sors par la porte patio. La chienne se faufile entre mes pattes, opportuniste petite merde, jamais moyen d’être tout seul, ici. Dans la balançoire, ils ont oublié les dernières coupes de vin et le vinier avec sa petite valve pratique à peine entamé. Je bois dans chacune des coupes, tour à tour, comme un stupide ado qui essaie de prouver quelque chose. Comme un homme qui est à veille de mourir.

On peut croire, tout le monde croit, en fait, que c’est une damnation de savoir exactement quand et comment on va mourir, comme un sort jeté cruellement sur nous par une sorcière débile. Mais ce n’est pas le cas. C’est la liberté. Le savoir, c’est la liberté, disait la publicité.

Au loin dans la cuisine, j’entends les derniers soupirs du lave-vaisselle. Je me souviens brutalement que j’ai laissé la cafetière allumée depuis le souper. Ça sent le cramé jusqu’ici. Le mécanisme qui doit l’éteindre ne fonctionne plus depuis longtemps, ça finit par être dangereux.

Je finis le vinier tranquillement et ensuite je rentrerai l’éteindre, faut pas que j’oublie.

La maison ne s’embrasera pas en pleine nuit, je l’aurais su.

Le temps est doux pour un soir de novembre.

Tout va bien.

Flying Bum

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Rose et Chose

“Hey, es-tu là?”

“Oui, je suis là.”

“ Je peux te parler de quelque chose?”

“Donne-moi une petite seconde.”

“Tu es dans une autre conversation?”

“Ouin, laisse-moi conclure.”

“Elle s’appelle comment?”

“Aucune idée mais son nom de profil c’est Éléonore J

“Comme la chanson?”

“Exact.”

“Tout à fait ton genre.”

“ Si tu veux. 21 – 39, cherche homme, dans un rayon de 50 milles.”

“Vous parliez de quoi?”

“Elle est en vacances ici. Une pause de sa vie trépidante à Beauharnois, peux-tu croire ça? Elle a un mari et un fils, je pense. Elle dit que je la fais se sentir jeune.”

“Qu’est-ce que tu fais avec elle?”

“Elle vient me voir et nous couchons ensemble.”

“Vous ne sortez pas ensemble avant, quelque chose, un resto, un cinéma?”

“Nah, elle ne veut pas que j’existe, je veux dire, elle ne veut pas me voir comme quelqu’un de vrai, qui existe pour vrai. Elle ne veut même pas savoir mon vrai nom de famille.”

“Ton prénom c’est Chose, elle t’appelle juste Chose?”

“Tout à fait.”

“Elle m’envoie toujours un message à la dernière minute. Je pense que toute la journée elle se dit qu’elle ne me contactera pas et vers onze heures onze heures et demi, bingo, mon téléphone vibre pour m’annoncer sa notification.”

“Tu ne te sens pas un peu comme un objet, une simple chose?”

“Mais c’est moi, ça, Chose. Si je me fie aux expériences passées, dans encore deux ou trois rencontres, je vais commencer à me sentir un peu comme une merde le matin. Mais je pense bien qu’elle ne sera plus qu’un vague souvenir avant ça. Une nuage flou en forme de belle fille.”

“Tu trouves pas ça un peu bizarre qu’on se parle dans cette application-là?”

“Qu’on se parle dans une application de rencontres mais qu’on ne se soit jamais vraiment organisé une rencontre. Oui. Oui je pense que c’est pour le moins bizarre.”

“Te souviens-tu du premier message que tu m’avais envoyé après qu’on ait matché?”

“Attends.”

“Non, je ne suis pas capable de scroller jusque-là.”

“Tu m’avais dit: “Qu’est-ce qu’une belle fille comme toi fait dans une application comme cette merde?”

“Et t’en as pensé quoi quand tu as lu ça?”

“Je me suis dit: oh shit.”

“Je me rappelle très bien t’avoir offert de sortir prendre un verre et tu m’avais demandé si c’était le genre de choses que les gens faisaient sur ce genre de site.”

“C’était ma première fois.”

“Tu m’avais dit que tu avais le nette impression d’être en train de commettre une grosse niaiserie.”

“Oui, une foutue de grosse niaiserie. C’était après une journée étrange, vraiment une mauvaise journée. J’avais rencontré ce gars-là. Il s’appelait Kevin. Kevin Picotte. Il m’avait dit qu’il était très heureux que je me rappelle de son nom de famille mais de l’utiliser le moins possible. Au bout de Kevin, ça chiait selon lui. On révisait des textes de poésie et on avait eu un moment, il avait touché ma main et il m’avait dit qu’il me trouvait superbe. Le lendemain, je suis entrée de bonne heure au bureau et je l’avais vu en train de faire tout un bagou à une femme qui plus tard s’était avérée être sa femme. Je ne savais plus très bien ce que ce moment avait signifié mais je me rappelle que je m’étais dit que c’était le dernier, un de trop. Je ne me laisserais plus jamais approcher par quelqu’un qu’il s’appelle Kevin ou non avant d’avoir un rapport officiel de l’état civil.”

“Généralement pas le moment parfait pour se rabattre sur les applications de rencontre.”

“Je voulais juste vérifier si c’était dans l’ordre des possibilités qu’un homme s’intéresse à moi. Peu importe ce que cela peut vouloir dire sur un site comme ici.”

“…”

“T’es encore là?”

“Oui, désolé. Éléonore J vient tout juste de me demander de lui envoyer une photo … spéciale.”

“Ishhhh.”

“Attends, non. Il y a quand même des règles non-écrites ici. C’est totalement impoli de ne pas envoyer une photo spéciale à quelqu’un qui vient de vous en envoyer une.”

“C’était quoi sa photo spéciale?”

“Ah, une pose quelconque dans une salle de bain. Je ne reconnais pas la salle de bain.”

“Et la tienne?”

“T’es une petite curieuse, toi.”

“Oui mais d’un point de vue sociologique, c’est tout. Ça m’intéresse.”

“Bon, moi je m’intéresse à ce que tu voulais me dire exactement, tu voulais jaser de quoi?”

“Est-ce que tu as fini avec Éléonore J?”

“C’est correct. Je suis tout à toi. J’ai déjà écrit une série de petites notes grivoises sur Words, je lui en copie-collerai une de temps en temps.”

“Mon grand romantique, toi.”

“Assez parlé de moi, tu voulais me dire quoi?”

“Je voulais juste jaser.”

“Jusqu’à temps que la conversation tourne à quoi?”

“Te rappelles-tu d’une raison précise pour laquelle on ne s’est jamais rencontrés?”

“Je me rappelle vaguement que tu considérais comme une grossière erreur de t’être inscrite ici. Tu m’a envoyé des gigabytes de textes à t’excuser avec au moins cent raisons et huit-cent versions de m’expliquer que tu ne voulais absolument pas m’agacer ou me faire croire des choses ou quoi que ce soit du genre.”

“Alors, comment on en est rendus là? Quand j’ouvre mon téléphone, je ne vérifie pas mes textos ni mes courriels. Je saute directement ici. Juste pour te parler. Quand je trouve quelque chose de pissant et que je veux le partager, je te l’envoie à toi.”

“Voulais-tu me rencontrer?”

“Je pense que si on le faisait maintenant, ça ruinerait notre belle relation.”

“Pis quoi encore? Tu t’inquiètes que je pense que tu ne m’utilises que pour ma belle personnalité?”

“Non, je veux juste savoir … qu’est-ce que tu penses de moi? En tant que … personne.”

“Comme personne?”

“J’avais à peu près vingt-cinq ans sur ma photo de profil. J’étais maigre, j’avais l’air cool pis toute. Je ressemble encore à la personne sur la photo, je pense, mais en même temps je ne suis plus vraiment la personne sur la photo. Alors, voilà. Tout ce que tu connais de moi ce sont les petits mots que je te tape dans la petite boîte de cette application. Quelle idée de ma personne est-ce que ça te donne? Quelle image est-ce que cela te communique?

“…”

“Youhou, t’es encore là?”

“Oui, oui.”

“Éléonore J est revenue?”

“…”

“Est-ce que c’est trop? Est-ce que je suis comme trop?”

“Nah, Je ne sais juste pas quoi dire. Comment on répond à une question comme ça?”

“Je ne sais pas. De façon honnête peut-être?”

“Si je voulais être honnête, je répondrais en te disant que tu as l’air d’être une personne très insécure.”

“Tu es dur avec moi, là.”

“Oui, je sais que c’est dur. Et je suis loin de me sentir bien que tu me forces à te dire des choses dures. Je suis ici justement parce que je ne veux pas de tous ces verbillages émotionnels qui viennent avec les relations mutuellement exclusives. J’ai beaucoup de squelettes dans mon placard. Des choses que tu ne veux pas savoir. Pas de questions, de grâce.”

“C’est pas juste. Je te parle de ma vie tout le temps mais la tienne semble tourner essentiellement alentour de coucher avec des femmes désespérées.”

“Oui, mais elles me semblent beaucoup moins désespérées après.”

“C’est ce que tu penses mais je suis à peu près certaine qu’elles sont à la recherche de quelque chose qu’elles ne trouveront sûrement pas sur une application comme celle-ci.”

“Quoi donc?”

“L’amour, l’engagement à long terme.”

“Ah oui? Et comment ces choses-là se produisent-elles dans la vraie vie? Les gens ne tombent pas amoureux du premier coup. Ils veulent baiser et baiser et parfois à force de baiser de gauche à droite, un jour l’amour se présente. L’application fait juste accélérer le processus.”

“Es-tu en amour avec Éléonore J?”

“Je ne pense pas, non.”

“Et les gens ne tombent pas en amour sans sexe?”

“Pas dans mon monde à moi.”

“…”

“…”

“Alors… c’est quoi tout ceci?”

“Ceci quoi?”

“Tous ces messages. Ce que l’on fait, qu’on s’écrit. Nous.”

“Nous?”

“Je n’aurais pas dû utiliser le mot Nous?”

“Je ne sais pas. Y a-t-il un Nous? »

“Quand je pense à toi et moi je pense à un Nous. »

« Et ce Nous serait quoi au juste?”

“D’abord moi, je suis une Je. Rose. Une poétesse avec beaucoup trop de temps à perdre. Je blogue, je vais au gym, je travaille chez un éditeur et mon restaurant favori est, je l’avoue, n’importe quel boui-boui italien bon marché. J’ai des pensées profondes et des sentiments admirables. Toi tu es Chose 31-49 cherche femme dans un rayon de moins de 30 milles. Je ne sais rien de toi sauf ce que tu écris toi aussi dans la petite boîte de l’application.”

« Si toi tu es hors de Nous, alors, ça fait de moi un … fantôme? Un être sans corps physique réel. Je ne vis que dans ton téléphone?”

“Une bonne façon de voir les choses. Tu pourrais être une création de l’esprit. Une photo de profil. Qui dit que tu ne l’as pas piquée sur Google et que tu ne ressembles en rien à Rose. Tu pourrais fort bien être le fruit d’une sorte d’intelligence artificielle qui prétend être une femme dans la quarantaine.”

“Je ne fais pas semblant d’être moi. Je suis moi.”

“Mais comment est-ce que tu peux le prouver?”

“Je pourrais développer sur ma vraie vie. Comment j’ai déjà été heureuse mais ça fait un bail. Quand je libère mon esprit du travail, tout ce que je fais c’est de fixer le plafond de ma chambre jusqu’à temps que ça me tente de brailler ma vie. Que j’en suis rendue à parler avec un gars rencontré sur une application de rencontre et que je n’ai jamais eu de véritable personne signifiante dans ma vie et que je me sens près de cette personne quand on s’écrit. Le genre d’émotions qui m’assaillent, me font souffrir mais si je souffre, n’est-ce pas la preuve que j’existe?”

“Non, tout ça ne sont que des mots, l’intelligence artificielle peut très bien en écrire des tonnes de semblables.”

“Alors, nous avons atteint une impasse. Comment est-ce que je pourrais te prouver que ces sentiments sont vrais, que je suis vraie, une vraie personne. Que j’existe physiquement et de belle façon en plus, que je ne suis pas juste une créature de l’intelligence créée essentiellement pour ton unique plaisir?

“Il y aurait bien une manière.”

“Ah oui, laquelle?”

 

“Tu pourrais m’envoyer une photo … spéciale.”

 

Flying Bum

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