François d’Assise 2.0

Ça court dans la famille, il y a des précédents. Une relation spéciale que certaines gens entretiennent avec les bêtes qui laisse tout le monde pantois. Comme un don ou un talent. Ne pas craindre les coyotes, se faire un devoir de laisser filer couleuvres et crapauds en tondant le gazon quitte à y mettre l’après-midi, parler aux poules et aux oies, caresser les chats errants que personne ne peut généralement approcher, pleurer lorsqu’on ne croise pas chaque matin notre troupeau de dindes sauvages. Et les bêtes reconnaissent les gens comme nous, on dirait, elles nous écoutent.

J’avais laissé la porte d’en avant débarrée, stupide négligence, et je suppose que c’est par là qu’il est entré. Vraiment étrange, je n’ai jamais entendu la porte s’ouvrir (on serait porté à croire qu’un raton laveur ne peut pas entrer par effraction sans faire de bruit), mais bête de même, il était là, bien installé sur une chaise près de la fenêtre, il inspectait l’intérieur d’un œil quasi intéressé. Il n’a même pas bronché quand je suis arrivé près de lui. –“Je peux te servir quelque chose à boire?” que je lui ai demandé tout bonnement.

On aurait dit que le raton laveur a fait signe que oui de la tête, un mouvement de la lèvre supérieur et du museau qui ont fait brièvement vibrer ses moustaches.

–“Bois-tu ton bourbon dans un verre à cognac?” que je lui ai demandé, mais j’étais déjà à lui verser le sien dans un verre à cocktail très ordinaire en cherchant de l’œil une canette de Canada Dry et des limes.

Lorsque j’ai placé son verre devant lui, il a bien tenté de l’attraper avec ses petites pattes pour le porter à sa bouche mais c’était trop difficile pour lui. À la place, il a approché la tête et plongé son museau dans le long verre et sa langue atteignait tout juste le breuvage dans un sapement excité et bruyant qui provoquait des joyeux tintements de glaçons contre le verre. L’idée m’est venue de lui demander si la langue des ratons laveurs s’était génétiquement adaptée, comme celle des chiens, maintenant merveilleusement bien adaptée pour laper des liquides dans des bols de fabrication humaine, mais j’ai eu peur de paraître grossier. Ce raton laveur n’était probablement pas rendu à l’étape de tenir des conversations de salon à propos de l’évolution des espèces.

Je l’ai laissé finir tranquillement son Kentucky mule, puis je lui en ai versé un autre.

–“Écoute,” que j’ai commencé à lui dire mais j’ai changé d’idée en chemin de peur de dire la mauvaise chose, ou dire des niaiseries. Tout ce qu’on peut raconter à un raton laveur qui boit un Kentucky mule dans votre cuisine est suspect, en partant. Faut trouver les bons mots. À la place, je suis allé aller chercher mon haut-parleur bluetooth et je lui ai fait jouer Rocky Raccoon, pensant lui faire plaisir. La chanson l’avait définitivement plongé dans une humeur triste et maussade, ses yeux étaient devenus humides et fixaient dans le vide. J’ai refermé Spotify.

–“Écoute,” que je commence encore, espérant lui dire quelque chose susceptible de l’intéresser, “je pense que je sais pourquoi tu es ici.”

Les yeux du raton laveur étaient luisants et sombres comme la nuit, parfaitement ronds comme des billes comme les animaux dans les dessins animés, deux trous noirs.

Je ne savais pas vraiment pourquoi il était là, pourquoi j’étais là moi-même. Pourquoi quiconque boirait un bourbon-gingembre avec un raton laveur un mercredi soir? On se regardait encore dans les yeux et moi j’attendais simplement qu’il me réponde quelque chose.

Le raton n’a rien dit, mais il a tendu ses petites mains ouvertes vers moi, et le temps d’un flash, il ressemblait à un enfant suppliant qu’on le prenne dans nos bras. Je me suis approché de lui mais il a sifflé et laissé sortir un grognement à peine perceptible, maintenant debout sur sa chaise sur ses deux pattes d’en arrière. Étirant son corps pour paraître plus grand, il entretenait probablement l’espoir stupide de m’effrayer.

Prudemment, j’ai pris du recul en me demandant si cela avait été la meilleure idée du monde de lui avoir offert deux verres de Kentucky mule. Pris de remords, j’ai décidé de lui offrir des bretzels trempés dans le beurre d’arachides pour absorber un peu le bourbon, que sa femelle ne s’aperçoive de rien à son retour. Je lui ai présenté dans une belle soucoupe à motifs de roses un peu chippée sur son contour. Il est resté bien tranquille lorsque j’ai déposé la soucoupe sur sa chaise et que je l’ai poussée délicatement vers lui. Il a bien mis une minute avant de s’intéresser à sa collation, avant d’attraper le bretzel dans ses petites mains, il le retournait en tous sens, sentait l’odeur salée en le portant à son nez. Il a hésité la gueule ouverte puis il l’a frotté contre une de ses aisselles, parfaite source additionnelle de sel pour son petit goûter. Qui eût cru que leur nom venait de leur façon de nettoyer leur nourriture qui m’apparaissait pour le moins dégoûtante.

Le raton-laveur voulait quelque chose, ou cherchait quelque chose. Il le fallait. Autrement pourquoi moi? Pourquoi ouvrir ma porte, s’installer sans crainte à la cuisine comme s’il y était chez lui? Et si c’était le même raton qui est venu farfouiller dans mes poubelles il y a quelques nuits de cela. Ou celui qui avait vandalisé mes mangeoires à oiseaux. Est-ce qu’il avait découvert des choses dans la poubelle qui l’auraient incité à en savoir davantage sur moi? Je ne me rappelle plus exactement ce que j’avais mis dans cette poubelle, des factures? des lettres intimes? des contenants de take-out? Rien dans mon souvenir pour justifier une entrée par effraction de ce raton sans-gêne.

Mais encore, peut-être quelque raison plus profonde, quelque chose de difficile à découvrir dans mes poubelles de quelques jours, mais quelque chose de plus essentiellement incorrect ou incongru dans ma vie. Quelque chose de louche. Les ratons laveurs passent leur vie à manger ce que d’aucuns ne désirent plus vraiment, peut-être mon tour était-il venu, tout simplement. Peut-être était-ce la finalité de toute créature devenue indésirable d’être dépecée et dévorée sur le prélart de sa cuisine par un raton laveur vengeur en état d’ébriété?

J’ai été pris d’un frisson mais avant de pouvoir lui exprimer quelqu’argument pour sauver ma peau, le raton s’est mis à fouiller partout dans les replis de sa fourrure et il en a tiré un petit objet brillant. Lorsqu’il a réussi à bien le serrer dans ses petites griffes et qu’il l’a déposé devant lui, qu’il l’a poussé vers moi, j’ai pu clairement constater que c’était une pièce de vingt-cinq cents. Son regard était vissé dans le mien. De légers petits hochements de sa tête, il avait l’air de me dire, tiens, c’est pour toi et il est demeuré de même tant que je n’ai pas ramassé la pièce et que je l’aie glissé dans ma poche. Son ardoise apparemment réglée, l’animal s’est glissé en bas de sa chaise lourdement et s’est dandiné tranquillement vers la porte. Après s’être péniblement hissé sur ses pattes d’en arrière pour rejoindre la poignée de porte, il a très lentement retourné sa tête et même si j’ai bien cru avoir la berlue, il m’a vraiment adressé un long clin d’œil nonchalant pendant que son autre œil louchait de toute évidence, probablement l’effet des deux bourbons.


Flying Bum

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Un zoo l’ennui

 

Le coeur d’Adéline se gonfle comme si elle avait oublié de fermer une valve. Il semble énorme et elle respire profondément un grand coup. Ou elle est exaspérée et elle soupire puissamment. Il est quand même mignon, le jeune homme qui l’accompagne. Une dense volée d’oiseaux noirs semble aspirée par le feuillage abondant d’un arbre. Ou, c’étaient peut-être des chauves-souris. Adéline a une peur bleue des chauves-souris, toutes ces histoires à propos des chauves-souris qui collent aux cheveux la terrorisent. Adéline et Léon sont au zoo.

***

Léopold a tellement promis au petit de l’emmener, combien de fois avait-il remis le doux instant. Aujourd’hui, c’était enfin le jour J. Enfin pour le petit, Henri. Léopold a réglé leur admission et ils ont passé le guichet, passé la boutique en forme de hutte africaine. Henri était impatient de se projeter carrément dans l’enceinte du zoo. Cela faisait l’affaire de Léopold, que le petit passe la boutique et oublie toutes les promesses de mousse collante et de boisson gazeuse, de dégâts de boisson gazeuse. L’air frais du matin transportait déjà une odeur rance et musquée d’animal vers les narines de Léopold.

***

Léon aurait aussi bien pu inviter Adéline à l’allée de quilles ou à l’aréna, manger des frites à la cantine. Jouer aux quilles, patiner, manger des frites. Léon avait choisi le zoo. Le zoo, c’est pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’on est libres de son corps. Pareil comme l’allée de quilles ou l’aréna sauf qu’il y a tous ces animaux à regarder, au zoo.

***

Les grues, les cigognes se tiennent sur une patte, pressées les unes sur les autres dans pas plus d’un pied d’eau, une eau brune et saumâtre. Elles semblent déplumer sur place, ou muer ou quelqu’autre activité à laquelle ces oiseaux pouvaient s’adonner, quelqu’autre mal épidermique qui pouvait les affecter. On se gratterait rien qu’à les observer. On pouvait voir des bouts de peau rose hérissée là où le plumage se faisait plus rare. Des plumes flottaient sur l’eau malodorante. Une des cigognes, apparemment la plus vieille du groupe ouvrait constamment son bec et laissait échapper un son râpeux et maladif. Une odeur de bête malade sautait directement aux narines avant de tomber sur le coeur.  

–“Papa, papa,” crie le petit Henri, “c’est elle qui nous apporte les bébés?”

–“Oui,” répond Léopold, secrètement terrifié et dégueulé de la chose.

***

Le ciel est blanc comme la neige. Adéline, vieille fille de trente-deux printemps, ne se souvient plus de ce que l’Adéline de vingt-deux printemps avait l’air. Elle sait une chose, elle a passé beaucoup de temps devant le miroir à se regarder mais elle ne s’est jamais vraiment vue. Elle a vu ses amies disparaître les unes après les autres, s’enfermer dans des logements, des maisons, avec des hommes. Leur faire des enfants. Torcher des enfants, des maisons et des hommes.

–“As-tu vu, Adéline, les cigognes? C’est pas ça qui apporte les bébés?” demande Léon.

Les enfants, ça nous sort par la noune dans une douleur du tabarnak, crétin, pense Adéline pour elle-même.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate dans leur étang, les cigognes,” qu’elle répond à Léon.

***

Les ours polaires étaient dans le top 10 du petit Henri et de bien d’autres petits morveux agglutinés alentour de leur faux paysage arctique en fibre de verre à la peinture blanche craquelée. Le soleil commençait à taper fort et la plupart des ours se planquaient à l’ombre quelque part. Une grosse femelle haletante et la langue pendue tournait le dos à la foule loin au fond de sa cage. D’autres faisaient des saucettes dans le petit lac artificiel nageaient sur le dos, descendaient sous l’eau, passaient devant la vitre et y donnaient un coup de patte en passant au plus grand bonheur des enfants puis regrimpait sur la berge et se secouait un grand coup. Saute, plonge, sort, s’essore, saute encore. Les petits enfants en bataillon serré, le nez morveux et les mains sales bien collées sur la vitre et Léopold y voyait que dalle, à travers l’épais verre embrouillé par les sueurs, la morve et la salive accumulées d’autres enfants avant eux.

***

Léon demande à Adéline si elle veut un Coke, elle dit que non. Il s’en prend un pour lui et c’est Adéline qui l’a presque tout bu finalement. Ils observent un couple de rhinocéros sur une colline poussiéreuse, deux rhinocéros totalement immobiles sur une colline poussiéreuse. Léon observe, hypocritement, les rondeurs d’Adéline dans sa robe de coton.

–“Calvaire que leur vie a l’air plate sur leur tas de poussière,” dit Adéline avant de rendre à Léon sa canette de Coke vide.

***

Le petit Henri, à qui la mémoire était bien revenue, exigeait à hauts cris sa boule de mousse sucrée mais Léopold réussit à le convaincre de dîner avant de passer aux sucreries. Ils ont trouvé une table à pique-nique libre près de la cantine et ils ont mangé. À la table voisine, un groupe de déficients mentaux en sortie de groupe mangeaient aussi avec une grâce discutable. Une de leurs chaperonnes, une grosse madame avec un gaminet aux allures d’un parachute et des shorts en spandex vert fluo, se décrottait le nez sans gêne, au vu et au su de tout le monde. Elle lâche un grand “Quoi?” à Léopold qui la fixait du regard pendant sa pêche aux crottes de nez. Léopold, embarrassé, détourne le regard.

–“Papa, papa, regarde, la madame elle se fouille dans le nez!” pointant du doigt directement sur elle pour éviter toute confusion.

–“Je sais, je sais,” répond Léopold tout en ramassant précipitamment leurs déchets sur la table à pique-nique et en attrapant Henri sous le bras et le tirant plus loin, sans jamais croiser le regard avec elle.

***

Une hyène se lèche le derrière avec un enthousiasme délirant pendant que des badauds excités la prennent en photo.

***

Qu’est-ce que je fais ici avec une fille de dix ans plus vieille que moi, se demande Léon, pendant que lui et Adéline sont postés devant la cage des singes. Qu’est-ce qu’il me veut, ce p’tit jeune-là, se demande Adéline de son côté. Me semble que je ne lui ferais pas mal, me semble que ça me ferait du bien à moi aussi. Une fois de temps en temps. Je vois pas le mal.

Trois ou quatre primates mâles de l’autre côté de la vitre se masturbent allègrement au plus grand inconfort des parents qui bouchent la vue aux enfants soudainement hystériques devant le spectacle. Elle est juste sur le bord d’avoir l’air défraîchie même si moi je la trouve quand même de mon goût, pense Léon, on doit pas faire la ligne devant son lit, sûrement qu’elle voudra bien que je la saute un de ces quatre, pense Léon en lui-même.

–“Leur vie doit être plate en calvaire pour qu’ils se crossent tout le temps, sans gêne, devant tout le monde de même,” dit Adéline à un Léon soudainement écarlate. Elle a du mal à retenir son rire en s’imaginant Léon tout nu à travers les singes, se masturbant gaiment.

***

Léopold a cédé. Il a acheté une énorme boule de mousse en sucre au petit Henri, ils sont assis sur un banc et se la partagent. Léopold filait déjà nauséeux avec toute cette chaleur et un tel apport en sucre n’arrange en rien son cas. Derrière eux, deux employés nettoient une cage vide.

–“J’ai enfin réussi à convaincre Lauréanne à me faire une pipe,” dit un des deux hommes le dos appuyé sur la cage tout juste en arrière d’eux. Drôle de hasard, sa femme aussi s’appelait Lauréanne et sa femme aussi ne lui avait jamais fait une pipe sauf une fois au chalet. Léopold, pris d’angoisse, se demande si le petit Henri sait c’est quoi une pipe. Avant qu’il ne pose des questions, Léopold prend le petit par le bras et le traîne littéralement de force devant l’enclos des girafes, plus loin.

***

Léon demande à Adéline si elle aimerait ça une boule de mousse. Elle dit que non mais c’est Adéline qui l’a presque toute mangée. Une grande tache bleutée de mousse s’est ramassée sur le bord des lèvres d’Adéline et Léon se lèche le pouce et essuie délicatement les lèvres et la joue d’Adéline et tout le visage d’Adéline tourne au rouge écarlate. Elle passe sa main derrière la tête de Léon et l’attire violemment contre elle et leurs bouches se touchent, leurs langues se mêlent avec passion. Lorsqu’elle rouvre ses yeux, une dague rouge vif sort du corps d’une girafe, comme sanguinolente et spastique, une érection de girafe qui s’apprête à se hisser sur une autre girafe.

–Tu parles d’une vie plate, obligée de bander devant tout le monde, pauvre girafe, pis fourrer aussi,” dit-elle à Léon, comme confuse et gênée de réaliser ce qu’elle vient de dire, et aussi avant de voir du coin de l’œil le bermuda de Léon qui semble soudainement habité.

***

Pour Léopold, c’est curieux, toutes les girafes doivent être des femelles. On dit bien une girafe, non? Léopold et Henri observaient au loin les animaux aux grands cous lorsque ce qui semblait au départ un jeu innocent s’est mis à prendre une tournure troublante. Une girafe grimpait sur l’autre, son pénis émergeant bien droit d’une gaine huileuse. Léopold ne pouvait s’empêcher de voir là comme une dague, l’acte étant violent en apparence. Le pénis de la girafe était pourtant à peu près de la taille de celui d’un humain mais en plus rose, plus effilé, vulgaire. L’attention du petit Henri était automatiquement captivée.

–“Papa, papa, qu’est-ce qu’ils font là, on dirait qu’ils essaient de se faire mal,”

Des badauds présents près d’eux se sont tournés vers eux, curieux d’entendre la réponse de Léopold.

–“Ben non, ils ne se font pas mal, ils font rien que s’amuser, c’est comme ça que les girafes jouent.”

***

Chaque fois que j’ai cédé, se dit Adéline, je l’ai regretté. Lorsqu’ils ont fini de s’amuser avec mon corps, ils virent de bord et je ne les revois plus. Jamais. Quand je pense à ceux qui sont restés dans la vie de mes amies, je me dis que c’est probablement mieux de même.

–“Est-ce qu’on va finir l’après-midi chez moi?” demande Léon, “j’ai du bon rosé bien froid, c’est-tu vrai que toutes les filles aiment le rosé?”

–“N’importe quoi,” répond Adéline, “envoye, amène tes fesses, mon beau Léon,” gueule Adéline “vite, vite, avant que je change d’idée,” puis elle tirait Léon par le bras en courant vers la sortie du zoo, sa robe dans le vent dévoilant ses belles cuisses blanches, ses deux mamelles sautillant d’un bord et de l’autre.

***

Léopold a dû ramener le petit à l’auto, totalement épuisé, sur ses épaules. Ils sont restés silencieux tout le long du trajet de retour mais, de façon générale, le petit avait adoré sa journée.

–“Est-ce que mes deux hommes ont eu du plaisir?” demande Lauréanne aussitôt qu’ils avaient pénétré dans la maison. Elle écoutait la télé, une pub jouait derrière, une pub de restaurant populaire, une fille en bikini lavait une voiture sport, un boyau dans une main, un hamburger dans l’autre.

–“Oui, c’était cool, maman,” répond Henri, avant de courir en vitesse vers sa chambre, jouer avec des animaux en plastique que son père lui avait achetés dans la hutte africaine.

–“Et toi, mon amour,” Lauréanne demande-t-elle à Léopold qui se laissait choir, vanné, sur le grand divan du salon.

–“Oui, c’était bien,” répondit Léopold qui n’avait aucun comparatif pour se faire une opinion. Jamais son père ne l’avait emmené au zoo, lui.

–“C’était vraiment très bien,” répondit-il en hochant légèrement de la tête, souriant du bout de la gueule, comme s’il croyait un tant soit peu à ce qu’il venait d’affirmer.

***

Adéline et Léon se sont promis l’éternité le soir même, Léon s’est amusé avec le corps de sa belle Adéline à bouche-que-veux-tu, entre autres choses qui ont meublé leur soirée et une grande partie de leur première nuit.

À Noël, ils se sont mariés et avant le nouvel an, Adéline a commencé à s’enfermer dans des logements, des maisons, avec Léon. Des enfants sont péniblement sortis de sa noune. Des enfants qu’elle a torchés, des logements et des maisons qu’elle a torchés aussi, autant qu’elle a torché Léon.

 

Tout ça pour une girafe bandée?

 


Flying Bum

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Pour en finir avec tout ce sexe.

Je pense que la pandémie a détruit ma libido, tous ces aliments qu’on livre maintenant directement chez vous ont décrissé ma relation au sexe, dit-elle. Chaque fois que j’ai le goût de quelque chose, facile, zip zap, ça sonne à la porte aussitôt et ça sent bon. Ou c’est l’obésité qui m’a éteinte aux douces joies du samedi soir, va savoir.

Je rigole.

–“T’es toute mince,” je lui dis, et c’est vrai, pas pour essayer de la séduire, rien, “T’as rien qu’à faire un effort minimal vers l’autre.”

–“Pourquoi faut-il tant de travail pour si peu de sexe, alors?”

Elle pratique à fond les relations publiques platoniques et la consommation de benzodiazépines. Nous n’avons jamais eu de relations sexuelles mais nous en avons discuté de long en large, souvent, de façon vague et générale, hypothétiquement, de façon non-courtisane ni romantique.

–“Parce que le travail, c’est la santé,” que je lui dis. “Et le sexe aussi, c’est la santé, le corps doit exulter.”

–“Tout ce que je veux exulter, je peux très bien l’exulter moi-même. Je suis une grande fille maintenant et je possède un tiroir rempli d’assistants conjugaux en toutes sortes de tailles et de couleurs. Je ne vais tout de même pas gaspiller toute une soirée ou une semaine à faire semblant qu’une personne m’intéresse, rien que pour une orgasmette rapide et bien souvent décevante. Encore, si je suis chanceuse un peu. Tout cela est tellement improductif et inefficace au bout du compte.”

–“Les français ont un mot particulier pour définir les pratiques sexuelles des gens comme toi,” que je lui dis.

–“Ouinnnn,” dit-elle. Puis, en prenant une petit accent parisien chiant, elle rajoute : “une branleuse?”

***

Il avait pratiqué le trip à trois, deux ou trois fois en différentes circonstances, chaque fois il était le participant le moins motivé, affirmait-il le plus sérieusement du monde.

–“On était tous dans le même lit,” raconte Léon, dans un pub de Griffintown, “moi et ces deux filles. Mais il ne s’est pas passé grand-chose. Presque rien, à toutes fins pratiques. Je me demande encore si elles ont pris leur pied.”

–“Ça vaut pas la peine, le trip à trois,” que je lui dis, “tu passes ton temps à te demander qui fait quoi?, qui commence quand?, qui on achève en premier?, qu’est-ce qui se passe après?, est-ce vraiment ça le nec plus ultra du sexe? Vraiment surestimé le trip à trois, finalement.”

Léon est saoul. Il parle fort. Quelqu’un plus loin lui crie : “Ben oui, ma grande gueule! Commence donc par en fournir une avant d’en amener deux dans ton lit.”

–“Buzz Aldrin est revenu de là alcoolique, tu sauras, blasé parce qu’il ne trouvait plus rien d’intéressant à faire sur la terre après son voyage sur la lune,” rétorque Léon confus et la tête chambranlante, “moé, c’est pareil.”

–“Regarde-le, l’autre attardé, il se prend pour Buzz Aldrin à c’t’heure, rien que parce qu’il a fourré deux filles en même temps,” gueule la voix off.

–“Je suis Buzz Aldrin,” clame Léon, la voix pâteuse, “je suis le Buzz Aldrin du sexe,” ajoute-t-il, “toé, t’es rien que le Peewee Herman de la branlette, face de cul!”

***

Léopold ne baise pas beaucoup, parce qu’il ne peut s’empêcher de ressentir un certain sens de l’accomplissement après, et il ne veut absolument pas ressentir un sens de l’accomplissement ailleurs que dans l’écriture. Léopold est un écrivain.

Il en rêve beaucoup, cependant. Du sexe. Une chute de reins particulière, des mollets bien fermes et ronds, un short rouge court et collé au corps qui sculpte un sabot de chameau à l’entre-jambes. Une femme de l’internet qu’il ne connaît que par quelques commentaires sur ses publications sur Instagram. De longs regards langoureux bourrés de désir mutuel, par-dessus les lunettes sur un quai de gare juste avant un adieu troublant.

Léopold ne peut jamais décider lequel de ces rêves le trouble le plus mais il serait extrêmement plus poli de ne pas écrire à propos de ces fantasmes, ce qu’il ne met pas toujours en application.

Il envoie une de ces histoires à une bonne amie à qui il confie souvent la première lecture de ses écrits. Il lui demande : est-ce que de trop citer ses commentaires sur Twitter épaissit la lecture? Est-ce que ça détruit le flot, ça brise l’excitation?

–“La fiction doit servir à cela, créer de l’inconnu,” réplique-t-elle, “retire les tweets inutiles, laisse plutôt le lecteur languir, deviner.”

Une chose maintenant bien apprise par Léopold : le désir avant tout, le désir est sacré.

Il ne sait pas encore exactement comment, toutefois.

***

Ma tante Adéline, peintre bien connue, peignait des gens en pleine copulation.

Ses toiles hors de prix sont des huiles bien épaisses et colorées, des pâtes appliquées au couteau, alors vous devez plisser les yeux bien forts pour voir que les sujets baisent ardemment.

Mais bien sûr, une fois que vous les avez vues une fois, ça y est, les images sont là pour rester. Troublantes.

Je me rappelle d’un de ses vernissages, j’étais un gamin, d’un âge quelque part entre la découverte de la pornographie et celui d’avoir le droit de boire en public. Une femme saoule d’un certain âge avait entrepris de me faire la conversation, elle était plutôt gentille et bien familière. Elle m’a demandé ce que je pensais d’une œuvre en particulier.

–“Ça ressemble à un chameau,” répondis-je, parce que j’étais terriblement embarrassé par le décolleté plongeant de la dame.

–“Mon pauvre chéri,” dit-elle tout en déposant délicatement sa main chaude sur mon épaule, “ce sont deux personnes qui baisent follement.”

J’ai eu là ma première érection. Suivie plus tard ce soir-là de me première éjaculation.

Depuis quelque temps, ma tante Adéline peint surtout des épaves de bateaux, des scènes de champ de bataille, l’abattage de bovins ou d’animaux sauvages. Ça le fait moins maintenant.

***

Je soupais tranquille dans un restaurant d’Amos alors que cette avocate américaine est venue s’installer à ma table. Elle baragouinait un français tout à fait indigeste et elle admirait Trump. D’un sujet à un autre nous aurions bien voulu boire encore un peu mais il y avait couvre-feu, alors nous nous sommes arrêtés dans un dépanneur autochtone à Pikogan, à peine un détour en route pour ma chambre d’hôtel, histoire d’acheter quelques bières.

–“Jouons un jeu, si tu veux, mystifie-moi,” me demande-t-elle, “je veux que tu fasses comme si je t’énervais, que j’étais détestable au possible,” me dit-elle, alors que je lui retirais son pull moulant et que ses seins bondissaient devant mes yeux ébaubis, “comme une vraie petite merde, une totale emmerdeuse.” continue-t-elle.

Plus tard, je raconte l’histoire à un ami.

–“C’était véritablement une emmerdeuse, détestable au possible” que je raconte à mon ami, “naturellement, je n’ai pu rien faire, aucune érection digne de ce nom, elle aurait tout de suite senti que je ne jouais pas vraiment le jeu et j’ai une sainte horreur de déplaire.”

***

Une des dernières fois qu’on a fait la foire Jean et moi, on est tombés face à face avec une fille qu’il avait jadis baisée. Il ne savait plus où se mettre parce qu’il n’avait jamais dit à cette fille qu’il avait maintenant une conjointe, à l’époque également. Entre son entrée et son plat principal, la fille s’attable avec nous qui buvions tranquilles.

–“Hé, nous allons à une super fête mes amies et moi après le lunch,” dit-elle en gesticulant à l’intention de ses amies à l’autre table, “je te texte tantôt.”

–“Ça pourrait être drôle,” que je réponds à la fille qui se rassoit aussitôt. Jean me donne des grands coups de pied sous la table.

Elle me regarde, comme soudainement intéressée à moi. Je ne la connais ni d’Ève ni d’Adam pourtant.

–“Qu’est-ce que tu fais, toi?” qu’elle me demande.

–“Je suis un écrivain.”

–“Ah oui? Sur quoi tu travailles présentement?”

–“Un roman sur la guerre d’Afghanistan,” je réponds. C’est habituellement ce que je réponds lorsque ça ne me tente pas de répondre.

–“Oui, mais gai,” rajoute Jean.

–“Oui, un peu comme Brokeback Mountain mais en Afghanistan,” je rajoute en retenant un fou rire.

–“Ça me semble intéressant.” dit-elle, un peu niaise.

–“Un terroriste taliban tombe profondément en amour avec un coiffeur américain,” je dis, “mais il ne semble y avoir aucune possibilité que cet amour survive à la guerre.”

–“Es-tu gai, toi-même?” demande-t-elle en me fixant droit dans les yeux comme une italienne en pleine opération charme.

–“Oh, que oui,” que Jean s’empresse de répondre à ma place, “gai comme deux moineaux,” continue-t-il en me regardant dans les yeux et en battant des cils.

La fille s’en retourne, son plat principal refroidit sur sa table à côté. Nous réglons l’addition sournoisement et nous disparaissons avant son dessert vers un autre bar, pas ça qui manque à Val d’Or, d’autres bars.

Gais comme deux moineaux sur la haute branche,” chantons-nous en duo, bras-dessus bras-dessous, sur le trottoir de la troisième avenue.

Nous nous tenons le ventre, hystériques.

On l’a chanté toute la nuit.

***

Les gens racontent cette chose horrible à propos des grecs, qu’ils pratiqueraient six différents types de sexe et qu’ils auraient un nom pour chacun. Qu’ils n’en pratiqueraient chacun qu’un type bien précis. Ils ont ludus (j’aime te baiser), philia (j’aime bien être ton ami), agape (j’aime tout ce qui bouge, vu de dos), pragma (je t’aime toujours mais te baiser n’est plus une priorité), philautia (je m’aime moi-même), et éros (la pulsion que j’éprouve à vouloir te baiser est humainement insoutenable).

Les gens ont raison, dans le fond, les grecs sont terribles sur ce point, ils ont tout mal, honnêtement. Il me semble si ennuyeux de ne pas mélanger intentionnellement tout cela, en tout ou en partie.

***

Dans un bar enfumé, lorsqu’il était encore permis d’enfumer un bar, avec un groupe de personnes presque tous sur la cocaïne, Albert se plaint ouvertement du sexe.

–“De toute évidence je veux fourrer,” dit-il, “mais du moment que je commence à penser aux besoins de la fille, je me sens coupable. Parce que ce sont des personnes humaines à part entière avec des espoirs et des rêves. Et toujours des pensées à propos d’où tout ce sexe va-t-il nous mener.”

–“T’a rien qu’à rester tout à fait honnête avec elle,” dit une fille dont j’ai oublié le nom.

–“Si tu demeures honnête, les filles s’attachent, elles voient cela comme un défi.”

En général les gens disent d’Albert qu’il n’est rien d’autre qu’un fuckboy. Il déploie son rire sarcastique et continue d’élaborer sa théorie idiote mais les filles à table l’ont déjà rayé de leurs carnets.

***

Je travaille sur une nouvelle à propos d’un oligarche vivant avec le fétichisme particulier d’éjaculer sur des œuvres d’art hors de prix. Il devient de plus en plus obsédé d’éjaculer de plus en plus sur des œuvres de plus en plus dispendieuses. Puis un jour il se fait finalement prendre, après les heures d’ouverture du musée, les culottes à terre, en train de désacraliser juteusement un triptyque de Bacon évalué à 145 millions de dollars.

L’histoire s’intitule Le tribut, titre provisoire.

Mon éditrice veut changer ça pour Cum Tributo, beaucoup plus drôle selon elle, du latin qui voudrait dire Tribut de sperme selon elle. Avait-elle seulement étudié le latin? Son anglais semblait transparaître dans son latin.

Un tribut de sperme c’est lorsqu’on éjacule sur la photo d’une personne et qu’on la publie sur internet. Cum tributo est le latin pour avec tribut, ou en tribut (hommage) à quelqu’un ou quelque chose.

Purement métaphorique, je métaphorise au max dans mon travail, j’adore la métaphore depuis toujours.

Quand m’éta-tit, m’éta-fort.

***

Je n’aime pas particulièrement parler de sexe, après, et je n’aime pas particulièrement parler de littérature, après, non plus.

Parfois je me demande, en vain, si Buzz Aldrin, lui, aime ça parler de la lune.

***

Un auteur don’t j’ai oublié le nom a un jour dit : je présume qu’une vitre brisée n’est pas vraiment métaphorique en soi. À moins que métaphorique veuille dire brisée.

Je crois que ce qu’il voulait exprimer par là était plutôt : si le désir est sacré, est-ce que le désir d’éjaculer sur une œuvre d’art hors de prix est inclus là-dedans?

Et l’auteur dont j’ai oublié le nom de répliquer : –“Je présume que ça peut être le cas, si cela peut permettre au mec d’exulter.

***

Il y avait cette jolie rouquine que j’ai souvent observée lorsque j’habitais Rosemont. Un certain été, je l’ai longuement regardé faire des longueurs dans la piscine Masson et des langueurs sur une serviette de plage. Je l’ai observée quelques journées de suite. Dans l’eau ou sur sa serviette à absorber des rayons de soleil.

Je pense beaucoup à elle. Beaucoup trop. Je me souviens du livre qu’elle semblait lire d’un œil distrait les yeux par-dessus ses verres fumés, du Bukowski je crois, sa serviette de la même couleur que l’eau et le ciel bleu de juillet, sa lotion bronzante qui traçait de longues coulisses sur ses cuisses dodues et entre ses seins pour le moins excitants.

Nous avons bien échangé quelques regards furtifs, un sourire ou deux, etc. Mais rien de plus que ça.

***

Je pense beaucoup aussi à une bonne amie à moi qui me textait un jour : les pages blanches sont tellement pures, immaculées et tellement magnifiques à mes yeux que l’acte d’écriture se comparerait pour moi à une éjaculation sur une œuvre d’art hors de prix.

Au-delà de mes fantasmes, il existe une porte immense, la porte d’un ancien temple qui n’existe plus, le reste du temple n’existe plus. C’est rien qu’une porte qui tient à je ne sais quoi. L’océan sur un côté, une île de l’autre côté.

On peut seulement se les imaginer, mais je parlais bien d’un fantasme, non?

Je penserais moins à la jeune fille rousse si je l’avais baisée un bon grand coup, j’en suis convaincu.

J’ai répondu au texto de mon amie, à propos de sa page blanche.

–“Hé, jeune fille,” que je lui dis, “que celui qui n’a jamais vraiment envie d’éjaculations abondantes me lance la première pierre.”

***

En effectuant la recherche pour ma nouvelle, j’ai passé une semaine à observer attentivement le triptyque de Bacon à 145 millions. J’allais prendre un verre au bar du Holiday Inn pas loin du musée, et je retournais observer le triptyque. Puis je retournais prendre un autre verre. And so on, and so on, comme disent les chinois.

Je me suis ainsi fait une bonne amie à la sécurité du musée. Je lui posais des questions de plus en plus spécifiques à propos de la sécurité au musée, les systèmes d’alarme, la détection des liquides projetés alentour et sur les œuvres d’art hors de prix, des incidents passés de vandalisme sur une œuvre. Elle semblait plus qu’heureuse de me donner un franc coup de main à la scénarisation de Cum Tributo, ma nouvelle fiction qui traite de déviance sexuelle. L’expulsion massive de sperme sur une œuvre d’art ou ailleurs semblait vraiment faire partie de ses centres d’intérêt. Je l’ai appris bien assez vite.

Un franc coup de main, je vous l’ai dit?


Flying Bum

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“Neil Armstrong a été le premier homme à marcher sur la lune. J’ai été le premier homme à pisser dans ses culottes sur la lune.”
― Buzz Aldrin

(Citation véridique, traduction de moi)

Épouse-moi, Sydney.

C’est novembre et il pleut. Un mardi soir dans un gratte-ciel de Montréal, un ailier gauche offensif transmet nonchallament son herpès à une nouvelle jeune femme, préalablement autorisée à pénétrer la suite de l’ailier gauche offensif, après avoir signé une entente de confidentialité et de non-divulgation qui contient une clause – qu’elle n’avait manifestement pas lue – à propos des risques inhérents pour la santé d’une jeune femme de pratiquer le coït avec un ailier gauche offensif, une clause que l’ailier gauche offensif type a fait unanimement ajouter à la paperasse d’usage au tournant du millénaire, lorsqu’il ne pouvait plus négocier avec la honte de voir sa condition particulière gênante publiée à pleines pages de journaux et discutée partout sur les lignes ouvertes des radios. D’autant plus qu’il peut s’offrir le luxe d’oublier cette condition qui se traite maintenant très bien lorsqu’elle fait le caprice de réapparaître ponctuellement.

Pendant que l’ailier gauche offensif transmettait tranquillement son herpès à la jeune femme, il ne pouvait s’empêcher de penser au fait qu’il ne reverrait jamais plus cette nouvelle jeune femme. Il préfère et de loin les hanches musclées et bien agressives mais les gyrations du bassin de la nouvelle jeune femme sont juste trop timides à son goût. L’ailier gauche offensif considère transmettre l’information à la nouvelle jeune femme, soit de s’animer de façon plus convaincante, mais il aurait préféré et de loin que l’intuition de la nouvelle jeune femme la guide directement vers les correctifs souhaités. L’ailier gauche offensif est frappé d’un éclair d’intelligence sournois qui lui fait réaliser qu’il est parfaitement ridicule de blâmer la nouvelle jeune femme pour son incapacité à lire à mesure dans les pensées d’un ailier gauche offensif, et se rappelle aussitôt qu’il a tout à fait le droit d’être parfaitement ridicule parce qu’il est, selon la presse spécialisée et littéralement des millions de personnes, tout à fait exceptionnel, merveilleux et spectaculaire.

La nouvelle jeune fille émet soudainement une série de sons et de murmures que l’ailier gauche offensif apprécie, et il pense que finalement, il ne donne pas à la nouvelle jeune femme toutes les chances auxquelles elle devrait normalement s’attendre de lui en pareille circonstance. Il se questionne à savoir si son ingratitude par rapport au manque de vigueur des gyrations du bassin de la nouvelle jeune femme ne serait pas plutôt due à son humeur affectée à cause de l’erreur commise en fin de troisième période alors qu’il avait tenté une mise en échec du bassin sur un ailier droit offensif qui s’élançait vertement vers la zone défensive mais la glace était plus molle qu’il ne l’avait jugé et son fessier prêt à frapper avait misérablement échoué dans la bande de bois. Généralement, l’ailier gauche offensif aurait soulevé le pauvre ailier droit offensif par-dessus la bande et directement sur le banc de l’équipe adverse cul par-dessus tête à la plus grande joie débile de la foule excitée et tapageuse à mort. L’ailier droit offensif a ensuite filé comme une bombe, mystifiant carrément le défenseur recrue devant lui et s’est rendu déposer la rondelle derrière un gardien manifestement pas prêt mentalement à la situation malgré une entente récente qui lui valait plusieurs millions de dollars par saison.

Oui, c’est ça, pensait-il, ça doit être ça.

Mais l’ailier gauche offensif est encore préoccupé. Pas parce qu’il avait mal jugé la condition de la glace mais parce que son corps n’était pas focussé sur la glace, il était comme sur un pilote automatique, son corps se déplaçant inconsciemment mû par l’habitude sans que son esprit participe pleinement à son jeu. En réalite, il prenait conscience maintenant des incorrectes assomptions de son corps laissé à lui-même qui l’avait conduit à commettre une telle erreur idiote. Il pensait, lorsque son fessier a raté l’adversaire, qu’il avait complètement oublié de souhaiter un joyeux anniversaire à sa tante Odile. L’ailier gauche offensif se sentait terriblement mal spécialement parce que tante Odile avait suivi sa carrière avec assiduité depuis les premiers matins bleus où elle conduisait un gamin à l’aréna avec une poche plus grosse que lui à transporter, bien longtemps avant qu’on ne puisse voir son visage dans les publicités télévisées et sur toutes ces boîtes de céréales.

La nouvelle jeune femme affirme maintenant qu’elle est sur le point d’orgasmer. L’ailier gauche offensif aime bien la façon dont elle exprime ce fait mais encore ses hanches sont si peu agressives, pense-t-il. Cela constitue une contrariété majeure, selon l’ailier gauche offensif, plus difficile à ignorer, selon lui, qu’un visage plus ou moins hideux même bien rattrappé par toute la science cosmétique du monde. Tout de même , l’ailier gauche offensif se concentre sur la tâche que la déclaration claire d’une jouissance anticipée de la nouvelle jeune femme appelle, c’est-à-dire aboutir lui-même. L’ailier gauche offensif ne peut généralement pas s’endormir le soir sans avoir éjaculé sur ou quelque part dedans la nouvelle jeune femme qu’il a choisie et gratifiée de ses ardeurs et qui ne peut qu’adorer l’idée que l’ailier gauche offensif l’ait choisie personnellement pour pratiquer le coït. S’il ne procède pas ponctuellement à sa quotidienne éjaculation, il tournera éternellement dans son lit et se sentira extrêmement seul et sera hanté chaque fois par cette pensée persistante et horrible qu’il pourrait ne plus jamais avoir de sexe de toute sa vie. Alors, pour calmer son angoisse, l’ailier gauche offensif se rappelle de Boston, de Bridget, une jeune femme qu’il avait sélectionnée après un match contre les Bruins dans les années 90. Il se rejoue les images d’elle en train de procéder sur lui à des choses et ces images sont, ouf, exactement ce dont tout ailier gauche offensif aurait besoin.

Puis, juste avant d’aboutir, l’ailier gauche offensif espère, en regardant hypocritement d’un œil plissé la nouvelle jeune femme aux paresseuses et frustrantes gyrations des hanches décevantes, il espère que Bridget de Boston n’a pas vraiment décidé d’arrêter de tromper son mari, un type nommé Brett que l’ailier gauche offensif s’imagine, bien qu’il ne le connaisse pas sauf que Brett fait partie de ses grands admirateurs, Bridget le lui avait dit, comme un beau gosse grand et musclé, bronzé et au commerce agréable, exactement le genre que les nouvelles jeunes femmes adorent.

Les mouvements de l’ailier gauche offensif dans la nouvelle jeune femme deviennent terriblement désynchronisés par la distraction, l’idée qu’il, lui, pense à un beau gosse grand et musclé, bronzé et au commerce agréable qui serait de surcroît un fan, en cela bien différent de tous ces autres fans pas du tout athlétiques mais ventrus pour la plupart, portant comme des boulimiques toutes les guenilles et la scrap des boutiques d’aréna et parfois même maquillés malhabilement en bêtes bleu-blanc-rouge dans l’espoir d’oublier l’espace d’un match de hockey leur vie triste et misérable qui le demeurera jusqu’à leur dernier souffle.

L’ailier gauche offensif essaie de s’imaginer dans la peau et les fringues d’un homme médiocre comme ces fans ridicules mais il en est tout à fait incapable. Et cette idée le trouble. Il est totalement incapable de s’imaginer dans la peau de personne d’autre, sauf sa propre peau à lui. Pire, est-ce qu’il peut seulement s’imaginer une telle chose? Pourquoi lui, trois fois champion marqueur, détenteur de trois bagues de la coupe Stanley, autrefois recrue de l’année, pourrait-il bien vouloir s’imaginer dans la peau de qui que ce soit d’autre? Il ne sait pas. Mais il sait, dans bref un éclair de conscience, qu’il aimerait tout de même savoir ce que cela pourrait être de vivre dans la peau d’un médiocre pas du tout merveilleux et tout à fait inconnu et ignoré. Il est terrorisé rien que de s’imaginer qu’il pourrait un jour détester cette vie incroyable que Dieu lui a donnée et cela l’amène à craindre. Quelque chose s’est-il déréglé dans son cerveau, le seul fait de désirer quelque chose en bas des hauts standards de la vie d’un ailier gauche offensif se doit d’être causé par une défectuosité de sa cervelle.

Oui, c’est ça, pensait-il, ça doit être ça. Je devrais en parler au médecin de l’équipe.

Avec toutes ces idées pourries qui traversent son esprit, l’ailier gauche offensif se retire lentement et tristement de la nouvelle jeune femme dont les espoirs d’orgasme venaient d’être coupées sec sans façon, qui lui demande presque frénétiquement et les yeux bien humides si elle a fait quelque chose de mal, quelque chose qui lui a déplu? Et ces mots, l’expression des sentiments de la nouvelle jeune femme, ont longuement résonné dans le silence pesant d’un malaise évident.

Ce qui a immédiatement porté l’ailier gauche offensif vraisemblablement en proie à une sorte d’émotion, à se questionner sérieusement, encore, tout en observant distraitement la quantité impressionnante de sperme que son pénis herpétique déversait compulsivement sur le visage de la nouvelle jeune femme.

Pour la première fois de sa vie, se retrouvait-il en train, ne serait-ce que l’espace d’un bref moment, à considérer les sentiments d’une nouvelle jeune femme?


Flying Bum

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L’amour à mort

Derrière lui sur sa moto, à cent kilomètres passés sur l’autoroute, Adéline avait considéré la possibilité de tout laisser aller, juste pour ruiner sa vie.

La seule chose qui la contraignait, c’étaient ses bras alentour de sa taille. Mais elle savait très bien que ça ne ruinerait pas sa vie. Même pas un peu.

Les pancartes floues chaque côté de la route, les épinettes noires desséchées et les voitures en sens inverse tout s’embrouillait. Adéline s’est accrochée à lui encore plus fort.

*

Son père lui avait montré à jouer au billard lorsqu’elle avait douze ans, il insistait pour qu’elle devienne la meilleure, en lui répétant que c’était important. “Tu vis par la queue, tu meurs par la queue.” lui disait-il toujours. Adéline hochait de la tête, pareil comme si elle comprenait quelque chose là-dedans.

“Oublie pas, ma petite fille, j’ai jamais fourré le chien avec d’autres femmes que ta mère, rappelle-toi de ça, pas de ma faute si elle est partie sans demander son reste,” avait-il dit pendant qu’il la préparait pour la boule suivante. “Place tes yeux de niveau avec le tapis, prends ton temps.”

La semaine suivante, Adéline allait à son premier party chez un garçon riche dans une grosse maison près de l’hôpital. Adéline a gagé cent piastres à un homme plus vieux qu’elle pouvait le battre au billard les doigts dans le nez. Ça n’avait pas été facile, elle l’avait finalement battu par la peau des dents. “Christ de bitch!” lui avait-il crié en allongeant les billets sur la table de billard, ses amis étaient ébaubis total. Son père jubilait les yeux écarquillés sur la petite pile de billets de dix, le lendemain.

*

La première fille avec qui Adéline était tombée en amour était obsédée essentiellement par une seule chose, capturer les beaux gosses populaires à l’école. Cindy qu’elle s’appelait. Elle n’en avait rien à branler qu’ils soient stupides ou cruels. Elle disait n’apprécier qu’une chose d’eux, la sensation de leurs queues à l’intérieur d’elle. “Plus ils sont populaires, meilleure est la queue, c’est bien connu,” affirmait-elle. Adéline restait cependant convaincue qu’elle était encore vierge comme une madone en plâtre.

Adéline l’observait attentivement lorsqu’elle se mettait du rouge à lèvres comme une vraie pro, sans même utiliser un miroir. Elle le faisait devant les garçons, devant leurs casiers, scrutant leurs yeux perdus fixés sur ses lèvres pulpeuses et rouges. Elle agitait sa chevelure vers l’arrière en bombant sa poitrine après avoir replacé le bouchon sur le bâton de rouge, faisant semblant de se sentir outrée par leurs regards de truite affamée. Ça fonctionnait à tout coup.

Adéline lui avait demandé comment elle faisait, “Commence avec du gloss neutre, quand tu penseras l’avoir, continue à pratiquer avec du carmine,” mais Adéline ne comprenait que dalle à tous ces mots de fille.

Une série de langages étrangers qu’elle n’apprendrait jamais.

*

La première fois qu’elle avait vu un animal se faire tuer, c’était un chat. Le petit voisin l’avait noyé dans une cuvette, ses yeux la suppliant de regarder ailleurs mais c’était plus fort qu’elle malgré la terreur. Elle avait quatorze ans, plus vieille que lui, elle aurait pu facilement l’arrêter. Mais elle avait été paralysée sous la surprise lorsqu’il lui avait dit “Hé, viens icitte,” et elle était restée plantée là debout, en apoplexie, regardant le pauvre chat, le boyau qui coulait encore au sol près de la cuvette.

Adéline l’avait raconté à son père et il lui a répondu du tac au tac, “Je t’amène au champ de tir la fin de semaine prochaine, tu m’y feras penser pour pas que j’oublie. Tu vas apprendre à tenir une arme et tirer.”

Mais son père semblait fier qu’Adéline ne se soit pas dérobée ou n’ait pas pleuré devant le garçon. “La minute que tu leur donnes ce qu’il veulent,” avait-il ajouté, “ces petits câlisses-là en rajoutent toujours, en veulent toujours plus, ça vient que ça n’a plus de fin.”

*

Lorsqu’Adéline l’avait rencontré, lui, elle était déjà rendue beaucoup plus loin, loin à l’intérieur d’elle-même comme une huître refermée bien serré. Seize ans, laide et bizarre selon sa propre analyse et fatiguée de n’être jamais aimée en retour par l’objet de ses désirs.

Il avait été le premier à lui dire “je t’aime” comme s’il le pensait ne serait-ce qu’un peu, bien qu’il ne lui avait dit qu’une seule fois. Après six bières. Mais cela ne semblait pas la déranger le moins du monde. Il était saoul la plupart du temps mais saoul gentil, disait-elle. La plupart des soirs, il perdait connaissance sur le divan du salon avec un curieux sourire accroché dans le visage.

Elle était beaucoup trop intelligente pour l’interroger à propos de son travail, de sa vie, de toute cette sorte de choses et il comprenait très bien que c’était son jeu de faire pareil.

“Juste, arrange-toi pas pour tomber enceinte,” que son père lui avait dit la première fois qu’elle lui avait dit qu’elle découchait. “Je vais t’acheter toutes les capotes sur l’hostie de planète si tu veux, juste, tombe pas enceinte. T’as une cervelle, sers-toi-z-en.”

*

Derrière lui sur sa moto, Adéline se sentait au sommet de l’univers. Seule au sommet de l’univers. Elle ne savait pas qu’une telle liberté pouvait exister.

*

Après un certain temps, papa avait commencé à s’inquiéter. “Y’a quel âge, ce gars-là?” lui avait-il demandé à bout de patience. Adéline avait quitté la pièce, refusant obstinément de répondre à ses questions, comme toujours. Elle ne voulait surtout pas lui dire qu’elle commençait à être inquiète, elle aussi.

*

Il lui avait dit qu’elle n’avait pas besoin d’apprendre à conduire, il la conduirait là où elle le voudrait, il la ramasserait à l’école si elle le voulait. Adéline lui avait répondu que son père lui montrerait à conduire son pick-up comme ça elle pourrait avoir son permis, peut-être même se trouver un petit boulot. Elle a vu la rage monter dans ses yeux lorsqu’elle lui a dit cela.

Il buvait plus vite, après. Ils se battaient. Il était plus fort qu’il n’en avait l’air. Adéline se trouvait plus stupide qu’elle ne l’avait pensé. Quand ses amis venaient à la maison, ils pouvaient voir toute la tristesse dans ses yeux jusqu’à temps qu’ils aient assez bu pour les oublier.

Bientôt, il n’y avait plus que cette rage qui bouillait en-dedans de lui, comme si c’était la seule chose qui l’animait encore. Lorsqu’Adéline avait compris enfin, elle ne pouvait plus s’arrêter, rien ne pouvait plus l’arrêter, sa rage était permanente.

Il lui disait qu’elle devrait lâcher l’école, elle pourrait demeurer avec lui gratis. Il disait qu’il pourrait économiser, qu’ils pourraient partir, loin, recommencer ailleurs. Adéline se demandait ce qu’il adviendrait si elle lui disait non. Elle préférait ne pas y penser.

*

Adéline avait revu Cindy par hasard à l’épicerie. Cindy, elle, ne l’avait pas vue. Adéline a figé sur place, le coeur compressé dans la poitrine comme dans un étau. Cindy et trois autres filles de l’école vivaient maintenant ensemble dans une vieille maison aux limites de la ville, elles disaient vivre en commune. Cindy semblait gérer les troupes, une liste à la main, et elle dictait les choses. Laquelle va aller chercher le ketchup, allée 3, le sucre, allée 4 ! Les filles ne faisaient même pas attention à elle. Rayon des fruits et légumes, chacune des autres filles tripotait frénétiquement des régiments de bananes à la recherche de la banane parfaite. Cindy, short assez court pour apprécier ses petites boules de gras de fesse, camisole collée au corps qui moulait ses seins comme une couche de peinture. Les filles ne se préoccupaient pas d’elle, prises dans leur chasse à la banane parfaite, personne dans l’épicerie au complet ne se préoccupait de Cindy. Sauf peut-être un petit commis boutonneux qui salivait piteusement dans son coin. Mais jamais autant qu’Adéline.

*

Quelques semaines plus tard, son père avait remarqué un bleu sur son poignet et Adéline n’avait jamais vu de sa vie le genre de regard que son père avait posé sur elle cette fois-là.

“C’est toi qui décides quel genre de vie tu veux mener,” avait-il dit. “Tu devrais savoir ça à l’âge que tu es rendue mais tu me le dirais si quelqu’un t’empêchait de le faire, non? Si c’était rendu trop pour toi?”

Les larmes sont venues chaudes et abondantes sur les joues d’Adéline, tout son torse était agité par des soubresauts incontrôlables lorsqu’elle avait murmuré faiblement : “Papa, c’est fuck’n beaucoup plus que ce que je peux contrôler.” Son père a eu un faible hochement de la tête. C’est tout ce qu’il voulait entendre.

*

Cette nuit-là, ils ont tracé un plan. Ils se rendraient chez lui vers minuit, à l’heure où ils étaient à peu près certains de le trouver endormi dans un rond de bave sur son divan. Son père le tiendrait immobile et Adéline tiendrait la carabine.

“Si tu veux, je pourrais le tirer moi-même,” avait tout de go suggéré Adéline.

“Comme tu veux, c’est ton call, fille, ton papa y t’aime, lui.”


Flying Bum

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Fruit de la passion double poivre de chili

Le billet pour assister à un strip-tease d’Adéline Labine se vendrait un dollar et une crème glacée. Les termes et conditions du contrat indiquaient :

  • Le dollar se payait avec un billet d’un dollar en papier ou en petite monnaie. Les coupons de crédit du magasin général de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde n’étaient pas acceptés.
  • La seule saveur de crème glacée admissible était le fruit de la passion double poivre de chili achetée au snack bar chez Germaine sur la rue principale.
  • Seuls les mâles mineurs de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde pouvaient se procurer un billet.
  • Photographier le striptease d’Adéline était strictement interdit mais des cartes postales grivoises d’Adéline posant de façon plus que naturelle étaient disponibles pour une somme additionnelle de cinquante cents chacune, bien que le beau visage d’Adéline y soit pixellisé pour des raisons évidentes.
  • La masturbation était permise pendant chaque séance de cinq minutes tant soit-il que les choses soient faites proprement mais l’utilisation de langage grossier était strictement interdite étant donné que la religion d’Adéline ne tolérait absolument pas le langage blasphématoire.

Lorsque la rumeur de cette nouvelle entreprise de striptease s’était répandue et avait fini par traverser l’épaisse couche de cire d’oreille noire de poussière des garçons pubères, désoeuvrés et sans-génie de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, Léon Santerre réalisait avec tout l’ébaubissement de ses seize ans qu’il serait bientôt riche.

Le village de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde était un baillement subliminal de lassitude extrême comparé à la verbomotricité exacerbée du progrès ambiant en ville un peu plus loin, un ramassis mal aligné de bâtiments bancals habillés de papier-brique élimé et craquelé, de toutes les teintes, avec des couvertures rafistolées en un patchwork tout aussi multicolore et leurs gouttières pendantes, carreaux brisés et moustiquaires défoncés ici et là, des balcons qui tenaient de peur, quelques devantures de magasins éparpillées devant des terres arides au foin jaune et haut, des talles de vivotantes épinettes grises. Une rue principale qui est en fait la grande route où les machines roulent vite. L’urbanisme approximatif des constructions, triste comme l’ennui, où l’activité la plus susceptible d’exciter les jeunes âmes en peine du coin consistait à visiter le cimetière nuitamment une bière à la main, à tenter de reconstituer leur généalogie consanguine et incestueuse d’une pierre tombale à l’autre.

À titre de petit ami officiel d’Adéline Labine, Léon Santerre faisait l’envie de tous les jeunes mâles du village parce que la sulfureuse Adéline était la plus physiquement précoce créature de seize ans sur laquelle les yeux exorbités des pauvres garçons se garochaient béatement comme des papillons de nuit sur les lampes à l’huile. Tous ces sans-génie au regard livide savaient très bien que Léon Santerre se frottait bien davantage que le papillon de nuit entre les blanches cuisses de la belle Adéline et seraient plus qu’heureux de payer un dollar et une stupide crème glacée pour la panacée sublime, quitte à se la faire aller eux-mêmes avec grand zèle devant tant de grâces féminines langoureusement dénudées juste pour eux.

La fenêtre des chambres d’Adéline et de Léon dans leurs maisons paternelles respectives se faisaient face de chaque côté d’une petite ruelle étroite et abandonnée qui ne débouchait nulle part, tapissée de mauvaises herbes, aux odeurs d’urine de chat et colorée par des taches de couleurs vives de restants d’emballages et de détritus divers d’un consumérisme délirant et surtout négligent. Depuis qu’il avait eu treize ans et des premières raideurs là où les sermons du curé prédisaient les feux éternels de l’enfer au moindre geste malheureux, il se tenait à sa fenêtre envouté par l’exhibitionnisme d’Adéline alors qu’elle agitait une langue reptilienne sur ses cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili tout en retirant un à un ses vêtements avant de se mettre au lit sachant très bien que Léon était là, le nez collé à sa fenêtre, comme un gros nez de chat de ruelle devant un bocal de poissons rouges qui s’agitaient devant lui. Au quinzième anniversaire de Léon, l’exhibitionnisme à sens unique d’Adéline Labine se transforma soudainement en un bel onanisme mutuel lorsque Léon a trouvé une échelle accrochée au cabanon du beau-père handicapé d’Adéline qui n’avait fort probablement plus rien à foutre d’une échelle. C’est armé non pas d’un mais de deux cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili qu’il est monté la rejoindre, les suivant de la langue, les coulisses sucrées de crème glacée qui se sont mises à couler suavement dans le cou puis sur la poitrine généreuse d’Adéline et qui lui ont gentiment indiqué le chemin à suivre vers ses premières et puissantes félicités du corps.

Lui ont aussi donné l’inspiration pour son commerce singulier. Léon Santerre et Adéline Labine ont savamment conspiré pour construire une véritable petite machine à imprimer de l’argent en utilisant le corps de rêve d’une Adéline Labine pas vraiment farouche comme moteur central de l’affaire, une idée dont il ne soupçonnait même pas à l’époque qu’elle mettrait fin au long moratoire sur la joie et l’allégresse de ce coin perdu et ennuyeux et le transformerait même en un joyeux village, tout en beauté et en pleine prospérité.

En moins d’une semaine, Léon l’avait fait savoir à tous les jeunes mâles de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui avaient déjà eu la grâce de ressentir une sorte de joie coupable quelque part en bas de la ceinture. Sur une rame de papier volée à l’école du village où il avait tout découpé l’entête, sauf les mots Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, il a fabriqué des billets à la main puis il a pimpé gaiment l’échelle du beau-père d’Adéline pour en faire un véritable tapis rouge à barreaux illuminés vers le paradis lubrique des adolescents de la place, victimes de démangeaisons inavouables au niveau de la bobette.

La grande soirée d’inauguration ne s’est pas déroulée totalement sans problèmes techniques. En tout bon démocrate, la politique édictée par Léon, premier arrivé premier servi, a bien fonctionné pour les premiers garçons à se présenter au pied de l’échelle pour venir se régaler les yeux et un autre organe ou deux, de leurs cinq minutes en tête-à-tête privé avec la belle qui se dénudait bien hardiment et se laissait couler des grandes coulisses de crème glacée sur les belles courbes de son corps là où elle pouvait les récupérer goulument de sa langue reptilienne pour le plus grand ravissement du client d’où jaillissait assez précipitamment le bonheur. Mais tous les autres Roméo en puissance qui faisaient le pied-de-grue en bas, chargés à bloc d’espérances et de testostérone, se sont bien vite retrouvés pollués de toute cette crème glacée qui leur fondait dans les mains et coulait partout sur eux alors que la chaleur accablante de cette soirée d’été s’abattait sans pitié sur leurs cornets.

Pas tout à fait aussi brillante que ravissante, Adéline Labine démontrait un énorme appétit pour le sexe mais largement éclipsé par son appétit pour la crème glacée fruit de la passion double poivre de chili. Lorsqu’elle et Léon avaient comploté leur affaire et négocié les termes, c’est avec une moue blasée qu’Adéline avait patiemment écouté Léon dicter les aspects financiers lors des pourparlers mais c’est avec un zèle de tous les instants qu’elle avait elle-même établi la clause du cornet de crème glacée obligatoire.  Alors lorsque qu’un des derniers branleux s’est présenté en haut de l’échelle avec son cornet tout fondu et dégueulasse, c’est une Adéline frustrée et vengeresse qui lui a fermé la fenêtre au nez et tiré le store définitivement avant de se mettre en grève.

C’est en s’inspirant sans retenue de la célèbre maxime que Léon Santerre proclama alors que “the show must go on, tabarnak!” Avant même que ne se mettent en ligne tous les inamoratas de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde le lendemain soir, Léon avait installé près de l’échelle un vieux réfrigérateur récupéré au dépotoir qui ronronnait toujours malgré sa décrépitude somme toute essentiellement esthétique et il invitait les clients à y entreposer leurs cornets à deux boules en attendant que ne vienne le moment de joie incommensurable où ce serait leur tour de grimper vers la belle et de prendre leur chose en main. Les affaires bien reprises, Adéline répétait son numéro pour chaque Adonis de pacotille à l’émotion cependant bien réelle et ferme qu’elle regardait grossir, et Léon Santerre gloussait d’allégresse lui aussi mais en regardant grossir le rouleau de billets collants dans ses mains. On avait aussitôt vu les queues se rallonger au pied de l’échelle, comme celles d’en haut évidemment.

Mais d’autres sortes de grains de sable sont venus s’infiltrer dans l’engrenage avec le temps et Léon a été forcé de modifier quelque peu le modus operandi jusque-là bien huilé de leur singulière affaire. Un beau dimanche soir que tous les vieux de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde jouaient au 500 comme c’était ici l’habitude, que le commerce était en pause dominicale, religion oblige, Chouchou Botnick, un polonais poilu pas de classe, non-croyant et totalement illettré a bien tenté d’en obtenir beaucoup plus que son dollar et un cornet, fût-il à deux boules bien gelées, ne lui permettaient d’espérer. Et il a tenté de s’introduire par la fenêtre nuitamment et en catimini. C’est une Adéline totalement outrée qui a laissé tomber la fenêtre à guillotine emprisonnant l’organe du polonais maintenant aussi bleu qu’aplati dans sa fâcheuse position entre la fenêtre et son cadre. Alerté par les étranges cris de sopranino, Léon est accouru et a vite remédié à la situation en installant un vieux condensateur électrique de tracteur branché à l’échelle de métal avec un interrupteur qu’Adéline pouvait allumer dès qu’un serpent serait tenté d’imiter Chouchou Botnick et de se hisser au paradis sans invitation, Chouchou qu’on avait rebaptisé depuis Castor Botnik.

On a également frôlé le désastre la nuit que le beau-père s’est pointé dans la ruelle ameuté par les cris d’Adéline qui argumentait sévère avec un marmot pas vite à venir qui avait dépassé ses cinq minutes réglementaires, un dénommé Théo pour lequel il n’était pas question de redescendre de là “amanché d’même”. Le client derrière lui était monté le tirer par les chevilles et les deux pauvres garçons ont foutu le camp en bas de l’échelle les chevilles en morceaux et hurlant au meurtre. Les chiens se sont mis à japper de partout, les lumières de la maison d’Adéline se sont allumées et le beau-père d’Adéline est descendu de la galerie dans sa chaise roulante, un douze bien pompé planté entre ses deux jambes paralysées. Les pauvres petites bêtes de sexe avaient fui comme des coquerelles lorsqu’on allume une lumière. Léon Santerre seul restait au pied de l’échelle.

–“Léon, c’tu toé, gars, que je voé là?”

–“Oui, m’sieur, c’est bien moé.”

–“Veux-tu bien me dire qu’est-ce tu fais dans’ruelle à c’t’heure-là pis, tabarnak, pourquoi mon échelle est peinturée rose fluo pis est pleine de lumières de Noël?”

Le principal de la petite école de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde avait dit de Léon qu’il était tellement ratoureux que si on le mettait au peloton d’éxécution, il serait bien capable de conter assez de menteries aux balles pour qu’elle passent à côté de lui.

–“Ben, m’sieur, ça a l’air des lumières de Noël, mais ça n’en est pas. Ce sont des barbelés polychromatiques lumineux branchés sur un condensateur. Un truc pour mettre le grappin sur l’infâme voleur d’hélices de pompes à eau qui court toujours.”

–“Ben, calvaire toé. Veux-tu bien me dire où s’en va le monde tabarnak? Quatorze ans que je me traîne dans cette christ de chaise roulante-là après avoir essayé de remonter l’hélice à sa place en haut de la tour de la pompe à eau. L’hostie de ville est revirée à l’envers depuis mais je suis bien content que l’hostie de voleur d’hélices de pompe à eau va pas pouvoir grimper dans mon échelle en métal sans prendre un christ de choc électrique.”

Se remettant tant bien que mal des émotions d’une catastrophe annoncée qui avait somme toute bien fini un peu grâce à Adéline qui avait fait tous les efforts possibles pour le satisfaire une quatrième fois depuis que son beau-père était reparti se coucher, c’est en réfléchissant au temps infini que ça lui prenait pour aboutir que Léon avait remarqué que la silhouette divine de la belle Adéline avait gonflé plus que très sensiblement après toute cette crème glacée. Il ne soupçonnait pas encore les effets pervers sur leur commerce qu’auraient ses nouvelles rondeurs. Il voyait sérieusement poindre un autre problème d’ordre commercial. Les clients finissaient par manquer d’argent, toutes les bouteilles vides vendues, rapinée toute la petite monnaie dans les craques de divan, les visites s’espaçaient faute de fonds. Mais Léon a eu une épiphanie bien synchronisée.

–“Allez travailler, bande de traîne-les-bottines,” leur gueula-t-il un soir monté sur une caisse de bois dans la ruelle, “allez vous salir les mains aussi noires que vos esprits vicieux et vous reviendrez avec vos piastres et vos cornets.”

–“Hein? aller travailler?” avait alors répondu un mineur de narines, mangeur de crottes de nez indécrottable. “Calvaire, rien que me décrotter le nez ça m’épuise déjà en masse!”

–“Voyons donc, pas besoin de faire des grosses jobs, offrez de laver une vitre ou deux, réparer un bardeau icitte et là, changer un carreau, faire un gazon de temps en temps, redresser une clôture, peinturer une galerie. Une piastre, c’est vite faite, pensez à votre branlette. Adéline s’ennuie de vous autres, ses beaux p’tits branleux qu’elle dit tendrement. Elle pense même entrer au couvent, ciboire!”

Le discours n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Le lendemain matin, plein de petites carcasses crottées sortaient de leurs draps frippés de bonne heure pour aller se faire un dollar ou deux. Les petites clôtures redevenaient bien droites et blanches immaculées, les haies étaient taillées toute égales, les mauvaises herbes arrachées et des fleurs plantées, les cochonneries ramassées, les carreaux réparés et les galeries balayées. Les balais et les brosses étaient brandis bien haut comme les armes d’une guerre à finir contre la négligence crasse et le détergent et le désinfectant coulaient à flot partout dans Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde. Dans le temps de le dire, le trou perdu prenait des allures de village respectable. Et la rumeur s’est répandue jusqu’à la ville à côté. On y racontait que même le crique à marde se serait mis à sentir bon.

Roupillant dans son hamac sur son balcon, le maire Picotte s’était fait réveiller par la cloche du poste à essence où s’approchait une voiture inconnue, un superbe Chevrolet Impala. Avant qu’il n’ait le temps de traverser, les deux étrangers dans leurs beaux habits rayés fins et aux souliers vernis étaient déjà entrés dans le casse-croûte chez Germaine.

–“Es-tu certain qu’on est à la bonne place?” demande le plus petit des deux hommes qui portait une fine moustache qui finissait en boucles ridicules de chaque côté. “Me semble que je ne reconnais pas la place.”

–“La carte doit pas être à jour,” répond l’autre homme qui nettoyait ses lunettes avant de regarder de plus près le papier épinglé à son clipboard, “on serait mieux de vérifier avec le bureau.”

–“Ils ont de la crème glacée, en tous cas,” affirme le petit homme, “elle a l’air bonne, la place est pas si mal finalement.”

Portant un léotard en polyester argent métallique qui lui pétait sur le corps et des souliers de course vert fluo, Adéline passait par là en faisant du jogging, toute en sueurs avec un sac à dos rempli de sable mouillé que Léon la forçait à porter pour courir cinq kilomètres matin et soir jusqu’à ce qu’elle retrouve sa svelte et lucrative silhouette.

–“Hé, mademoiselle,” lui crie le grand avec des lunettes, planté dans le cadre de porte, “est-ce qu’on est bien à Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde ici?”

–“Oui, m’sieur, Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, maintenant la nouvelle perle de toute l’Abitibi, c’est rendu beau en tabarnak, hein?” que lui répond une Adéline à bout de souffle mais toujours espiègle au possible, avant de reprendre sa course, des perles de sueurs suintant de son visage cramoisi.

–“Un peu dodu, mais un beau cul quand même,” dit le type à la moustache de magicien à l’autre qui la suivait toujours du regard, “mais ça ne peut pas être ici, cette fille-là dit n’importe quoi, on n’est pas à la bonne place certain, une langue de vipère, la joggeuse.”

Ce matin-là le maire Picotte se languissait sur une tripe dans sa piscine hors-terre à la belle eau claire, au milieu de son beau gazon frais coupé lorsqu’on lui avait dit que des étrangers avaient été vus en ville. Il avait quitté son oasis de fraîcheur pour déménager sa carcasse sur le hamac de son balcon histoire de surveiller les lieux à sa guise. Lorsqu’il avait entendu le ding-ding du garage Massicotte, il avait galopé sur la rue principale incarnant tant bien que mal l’autorité locale et toute la dignité que ça implique dans son bermuda hawaïen, des flip-flops aussi jaunes que bruyants, une ridicule casquette avec une visière translucide bleue, une camisole pas de manches à l’effigie des Foreurs de Val d’Or.

“Hé ho, ça va?” déblatère-t-il nerveusement avec un sourire forcé de patineuse de fantaisie, un peu essoufflé lui aussi, en s’approchant des deux étrangers qui sortaient de chez Germaine, “j’attendais votre visite depuis longtemps mais rien ne se passait, je pensais que vous nous aviez oublié. Vous auriez pu. La ville est impeccable, n’est-ce pas? Est-ce que je peux vous offrir une crème glacée? Germaine en a de la bonne.”

Aucune réponse ne venait, les deux étrangers dévisageaient le maire de la tête aux pieds en déployant des efforts de titans pour garder leur sérieux. Le maire avait retiré sa casquette et grattait le cuir luisant de son crâne chauve.

–“Vous êtes bien ceux que je pense que vous êtes, non?” marmonna le maire Picotte un brin angoissé.

Avant que le regard des deux hommes ne fuie l’homme, le maire avait bien cru voir poindre une lueur de pitié dans leurs regards d’acier.

–“Des urbanistres, des huissiers? de la ville de Val d’Or?”

–“Il n’y a pas de sots métiers, monsieur le maire,” répond l’un des deux hommes en ressortant minutieusement ses manchettes de chemise perdues dans ses manches de veston, “mais on finit toujours par se piler sur le coeur et faire ce qu’il y a à faire.”

–“Qui n’a pas droit à l’erreur ici-bas,” rétorque aussitôt le maire, “il a bien dû se commettre quelques petites bourbes ici et là dans notre belle petite municipalité,” continue-t-il d’une petite voix étouffée, “on aurait pu faire plus d’efforts, organiser une chambre de commerce, partir un club Rotary, ouvrir une laundromat, un bowling, un casino peut-être? Pourquoi pas un centre d’achats? Ces rumeurs de fusion avec la grande ville inquiètent nos jeunes générations qui ont pris leurs choses en mains solidement et lancé de grands mouvements, redonné à notre belle ville toute sa beauté perdue au fil des ans. Il faut remercier cette jeunesse bien fringante et vigoureuse.”

Les deux hommes de la grande ville se sont regardés dans les yeux, perplexes. Lorsque le petit homme à la moustache a agrippé la poignée de porte de leur gros Chevrolet Impala, les espoirs du maire se sont mis à fondre comme neige au soleil.

–“N’espérez pas trop pour rien, monsieur le maire, vous vous rendriez malheureux inutilement,” dit le grand avec des lunettes, comme s’il avait lu dans les pensées du maire Picotte, “laissez-nous repenser à tout ça.”

En remontant lentement la rue principale dans leur grosse machine, les deux ronds-de-cuir de la ville ne pouvaient nier la propreté exemplaire des lieux partout dans une Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde méconnaissable. En haut de la côte, ils n’auraient pas pu manquer toute l’agitation devant l’ancienne salle du cinéma Bijou depuis longtemps fermée où Léon Santerre et quelques jeunes de la place s’affairaient à redonner vie à la façade. Léon dans son échafaudage collait une grande affiche qui disait : Bientôt, ici-même et en personne, “Crimes glacés brûlants” mettant en vedette nulle autre que la sémillante Adéline Labine. Sur l’affiche, du beau travail d’aérographie, un gros plan du buste blanc bien rond d’Adéline Labine et son visage qui puait le sexe, sa langue reptilienne s’affairant suggestivement sur un gros cornet à deux boules fruit de la passion double poivre de chili.

–“Écoute,” dit le petit moustachu au grand presbyte, “des erreurs ont probablement eu lieu, mais impossible de nier qu’il y a eu ici des améliorations considérables. Ces gens ont des saveurs de crème glacée inoubliables. Bientôt ils auront même une salle de spectacles érotiques, un signe évident d’une belle civilisation en plein progrès. On a tous Babylone en mémoire, davantage un grand fiasco social qu’un chef-d’œuvre bureaucratique.”

–“Oui,” répond le grand monsieur, “j’ai encore Rome de travers dans la gorge. Trop de pouvoirs délégués à des pousseux de crayons aveugles et sans empathie aucune pour la population. On nous demande de faire un travail si ingrat et après les politiciens s’aperçoivent qu’ils ont fait les choses tout de travers et se mettent à chier dans leurs culottes à l’idée de perdre leurs élections.”

Le huissier à la longue moustache enroulée s’est permis un rare sourire un peu débile.

–“On pourrait simplement remplir un formulaire 4RT-MMN-0098? Erreur cartographique 122-VC8, impossible de localiser les lieux ci-mentionnés.”

Adéline Labine qui poursuivait sa séance de jogging passait tout juste près de l’auto des deux fonctionnaires et leur envoyait des grands signes de la main pendant qu’elle s’approchait du Bijou. La Chevrolet s’est immobilisée un moment.

–“Venez-vous voir mon spectacle à soir?” leur criait-elle en agitant ses rondes mamelles de gauche à droite en penchant bien les épaules pour que la craque de ses seins soit bien visible de l’intérieur de leur grosse Chevrolet Impala.

–“Une autre fois, peut-être,” répondirent les deux hommes en parfaite synchro pendant que la Chevrolet passait son chemin lentement et que déjà en bas de la côte ils pouvaient apercevoir la belle pancarte flambant neuve habilement lettrée au pinceau par le beau-père d’Adéline qui disait :

Vous quittez maintenant la ville de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui vous dit :

Bien contents de vous avoir argârdé passer en machine, la prochaine fois, arrêtez donc!


Flying Bum

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Tu seras un homme

Il fait une chaleur étouffante spécialement dans le petit deuxième étage en haut de la buanderie où habite Carmen, l’amie de mes frères. La climatisation était une affaire de millionnaire à cette époque-là et lorsqu’on vit en haut d’une buanderie c’est pas parce qu’on est riches. Ma mère forçait mes deux frères à me traîner partout avec eux presque tout l’été.

Mes frères sont partis avec Carmen essayer de voler un melon d’eau chez Jos de l’autre côté de la rue. Je devais rester ici avec la sœur de Carmen. Apparemment, ils ont un plan à toute épreuve, des ruses de sioux incroyables. Voler un melon d’eau, c’est pas comme voler une chiquée de gomme. Généralement, on ne volait rien chez Jos parce qu’on le connaissait par son nom. En fait, mes frères m’avaient dit qu’il s’appelait Jos. Tout le monde qui était cool, on les appelait Jos. Je ne sais même pas si c’est son vrai nom. Je ne sais même pas pourquoi on l’appelle de même. Quand on se faisait des jeux de rôles, tout le monde voulait s’appeler Jos.

–“Veux-tu jouer un jeu de marde avec moé?” me demande la petite sœur de Carmen. Je ne me souviens plus de son nom. Dans un cendrier chromé sur pied surmonté d’une grande assiette en verre épais brun, qui déborde, elle procède à un triage minutieux avec ses longs ongles. Elle choisit un mégot d’environ deux centimètres, pas plus, elle le pince entre ses faux-ongles bling-bling pour fillettes en plastique bon marché, le porte à sa bouche et l’allume.

–“C’est quoi, ça, un jeu de marde?” que je lui demande.

–“Tu baisses tes culottes pis tu chies de la marde,” qu’elle répond, bien sérieuse.

–“Non, sais-tu, ça me tente pas vraiment de jouer à ça.”

–“Bon, ben d’abord, ça te tentes-tu de jouer au cul?”

–“Comment ça se joue, ça, au cul?”

–“Tu baisses tes culottes et je te joue après le cul, après je baisse mes culottes et tu me joues après le cul.”

–“Non, sais-tu, ça ne me tente pas vraiment de jouer à ça non plus.”

–“Ah, pis, moé non plus je veux pas jouer finalement,” dit la sœur de Carmen, visiblement contrariée.

La sœur de Carmen avait toute la collection des “Lee press-on nails” des faux ongles pour fillettes qu’ils annonçaient à la télévision. Toutes les couleurs. Carmen les volait pour elle au Woolworth. Elle les appuyait en pesant fort sur ses joues puis elle me disait : –“R’gard, ça fait comme des demi-lunes dans ma face, veux-tu que je t’en fasse?” Puis elle suçait son mégot et faisait de la boucane, plein de fumée brune comme les rideaux qui devaient bien être constitués à quatre-vingt-dix pourcent de boucane, dix pourcent de tissu. Toute sa famille devait fumer comme des engins, tout dans le petit logement encombré au possible tirait sur le brun et sentait le calvaire.

–“Bébé,” qu’elle a dit.

J’ai tourné la tête dans tous les sens, j’étais certain qu’on était fin seuls.

–“Non, toé, c’est à toé que je parle,” qu’elle dit.

–“Heille, je ne suis pas un bébé, s’tie!”

La sœur de Carmen n’était certainement pas un bébé, pas plus que moi d’ailleurs. Elle avait probablement comme moi, dans les alentours de 10 ou 11 ans mais elle avait l’air attardée un peu. Beaucoup, quand j’y repense. Son corps était plutôt normal mais ses yeux étaient troublés, troublants des fois. Ses agissements, ouf. Elle n’allait pas à l’école, même pas à St-Pierre-Apôtre où se trouvait l’école pour les enfants attardés. Quand je voyais passer les enfants de l’école spéciale, je trouvais qu’ils faisaient pitié, je me cachais et je leur lançais les gros suçons jaunes ou verts que personne chez nous ne voulait manger. Mais seulement quand un parent les accompagnait, comme ça ils auraient eu quelqu’un pour les consoler si je les attrapais droit dans un œil par accident.

–“Baisse-les tes culottes d’abord,” qu’elle me dit, “si t’es pas un bébé.”

–“Ben là, baisse les tiennes, toé, pour commencer,” que je lui dis croyant que la défier lui ferait changer d’idée de marde.

Ça n’a pas été bien long que ses culottes tombaient sur le plancher.

–“Ton tour, à c’t’heure!” qu’elle dit, vindicative, les yeux ronds comme des billes.

–“Calvaire que t’es bizarre, toé,” que je lui dis.

Je voulais m’en retourner à la maison, mais pas vraiment en même temps. Mes frères se seraient fait chicaner par ma mère si j’étais rentré seul. Je voulais vraiment foutre le camp de là mais c’était vraiment rarissime qu’on pouvait manger du bon melon d’eau en Abitibi. Quelques oranges dans le temps des fêtes, des bananes de temps en temps mais j’ai toujours eu horreur des bananes. C’est la texture pâteuse, ça me roule dans la bouche. Des pommes, des hosties de pommes, ça, en veux-tu? Y’en a pour s’écoeurer, des hosties de pommes, à l’année longue.

Il fait tellement chaud, ce serait tellement bon du melon d’eau.

Je ne voulais pas vraiment rester pour jouer à chier à terre ou me faire jouer après le cul par la sœur attardée de Carmen avec ses drôles d’ongles en plastique pointus qui me dévisage, la noune à l’air, et je ne voulais pas vraiment m’en aller non plus, c’est bête comme ça, parfois, la vie.

–“Envoye, triche pas, c’t’à ton tour là, baisse-les toé-tou,” gueulait la pauvre fille.

Partout les gens disaient avec toute la philosophie dont ils étaient capables : dans la vie mon p’tit gars, des fois, si tu veux être un vrai homme, sache qu’un vrai homme se fait toujours un devoir de faire ce qu’il faut faire.


Flying Bum

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Le pire placement

Léon possède ce don, il a l’œil pour dépister tous les placements de produit dans les téléromans à petit budget jusqu’aux grandes productions hollywoodiennes. Dès qu’une véritable marque de commerce, un logo même pastiché apparait à l’écran, Léon le détecte tout de suite, fut-il placé tout à fait au fond du décor. La chose va jusqu’à lui provoquer des poussées d’urticaire. Léon est un être extrêmement sensible, quoique dépressif depuis quelque temps. Imaginez lorsqu’on lui commandait un placement publicitaire dans un de ses textes.

Ma dernière tentative de suicide s’est passée dans le parc Liébert. Philippe Liébert, un obscur sculpteur débarqué des vieux pays et qui a réalisé, arrivé en Nouvelle France, en collaboration avec Antoine Cirier, un retable et le tabernacle du maître-autel de l’église de la Purification-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie de Repentigny. Cirier, justement le nom d’une des rues qui ceinturent le parc, drôle de nom pour un assistant-fabricant de tabernacle. C’est le nom de ma rue aussi. Wow. Le service de toponymie de la ville traversait une période difficile, lui aussi, c’est clair.

Je dis ma dernière tentative de suicide pas parce que la tentative s’était avérée efficace mais parce que j’ai abandonné là le projet de me mettre à mort moi-même, je ne serais plus là pour l’écrire sinon, vous l’aurez compris. Écrire peut jouer des tours dans les notions complexes de vie et de mort, on se doit d’être très pointilleux dans le choix des mots.

C’était l’été, tout juste à l’approche du crépuscule. L’herbe était fraîche et portait encore des reflets bleutés dans les premières faiblesses de la lumière blafarde du soir. J’étais légèrement ivre et puissamment fatigué. Gros manque de sommeil. À mon chambreur, le dernier que j’ai croisé en quittant la maison, j’ai simplement dit que j’allais au parc. Les plus grands alibis doivent toujours contenir une parcelle de vérité, au moins.

J’avais comme des aiguilles dans les côtes. Tous mes muscles étaient raides de tension; la pression dans mon crâne atteignait des records, on aurait dit que tout le sang de mon corps était pris là et ne pouvait plus redescendre. Il y avait un arc formé de spirées blanches en pleine floraison, spectaculaires grappes de fleurs blanches partout comme si une tempête de neige avait frappé le parc en plein été. En bonus, un refuge discret à l’abri du regard des passants sur Cirier. Un petit square mais rond, des bancs de bois adossés aux spirées mais j’ai choisi de m’asseoir par terre au milieu. La chute aurait pu avoir comme effet pervers d’engendrer des extras pour me mettre en bière le moindrement présentable. Je me suis donc installé sur la pierre plate, j’ai sorti mes choses de mon sac à dos. J’avais un tourne-disque portatif à batteries que j’avais acheté dans une grande surface lorsque le jeune vendeur beaucoup plus cool que moi m’avait juré que c’était son rêve d’en avoir un pareil. Avant de m’offrir sans sourciller sa plus belle garantie prolongée. À côté de ma merveilleuse Crosley Revolution battery operated portable turntable, une bouteille de porto bon marché, trois microsillons dans leurs pochettes élimées, un pot de pharmacie avec je ne sais plus combien de comprimés dedans.

Un des disques était un Leon Russel Live tellement égratigné, on aurait dit que le pauvre homme chantait au fond d’un bac à récup qui aurait aussi logé une énorme ruche d’abeilles. C’est celui que j’avais choisi de faire jouer le premier. Le détail a peu d’importance, à savoir le titre des deux autres, que je n’escomptais pas avoir le temps d’écouter de toutes façons.

J’ai brassé le pot de pilules avant de l’ouvrir, comme un son de dés, de maracas ou de serpent à sonnettes. Le beau logo de l’ordre des pharmaciens sur le flacon donnait un ton officiel à la chose, la mort comme une banale prescription à un mal de vivre bénin. Cela ne faisait aucune différence dans le résultat que la prescription soit adressée à moi ou à ma douce. J’ai écrasé quelques comprimés, j’en ai laissé d’autres entiers. Je me rappelle comment tout cela avait été facile.

Un couple de pigeons se faisait une cour dévergondée devant moi comme si je n’existais plus déjà. J’écoutais la voix de Léon et sa chorale d’abeilles en écho au fond d’un bac à récup, je regardais au loin les beaux petits bungalows alignés bien droits et j’essayais d’imaginer les gens à l’intérieur. Je me suis soudainement senti mal pour la pauvre personne qui me retrouverait là.

J’ouvre les yeux dans une ambulance. Le plafond et les murs sont en acier inoxydable impeccable. Un belle grande paramédic rousse, un policier moustachu à ses côtés. Je les regarde, les deux personnes dans leurs costumes de fonction, et la première chose qui me vient à l’esprit de retour du grand tunnel de la mort : Urgences 911. C’est en plein ça. Aucune révélation, aucun remord, je ne suis qu’un figurant dans la populaire série Urgences 911.

Une croûte de vomi tenacement accrochée à mes lèvres et mon crâne brûle comme si j’avais douze migraines en même temps. Le corps baigné dans un aquarium géant de fourmis rouges enragées comme dans Fort Boyard et je me questionne à savoir si je survivrai jusqu’à l’interrogatoire débile du père Foura. Je referme les yeux et je me repasse des moments précis de ma vie, des instants insensés ou des placements de produit s’infiltraient dans mes propres rêves. Un en particulier où j’étais un sauveteur de plage au bord de la mer avec mon fidèle assistant, un dauphin qui buvait toujours sans vergogne et en tenant le logo face à l’écran, des quantités impressionnantes de Pepsi. Je buvais du Pepsi aussi, inlassablement, goulument, comme quand on se réveille assoiffé un lendemain de cuite. Je me sens tellement stupide, je souris, je ris même devant la paramédic et le flic ébaubis.

La mignonne paramédic me demande comment je vais et je réponds “Trrrrès bien,” en roulant longuement le r. Elle rit. Ils rient. Tout le monde et sa soeur ont l’air de trouver tout ça tellement comique. Je leur demande : “Pourquoi les menottes?” Le policier referme son calepin et plante son stylo dedans avant de me dire que j’étais en état d’arrestation pour errance nocturne et pour avoir été dans un parc public après onze heures. Oh que j’avais erré nuitamment, oh que oui la belle errance, que je me dis bien que les mots roulent dans mon cerveau comme dans une boule de caramel.

Je dis “J’habite là,” en pointant vaguement de la main dans une direction approximative que je croyais bien être vers chez moi. Le policier hoche de la tête un petit coup avant de débarrer les menottes, la paramédic qui semblait posséder le monopole de l’empathie ajoute “il est correct, il a été chanceux, il peut repartir.” Mon sac à dos est près de moi sur le sol de l’ambulance. Ils m’avaient laissé mes “armes”, même la bouteille de porto y était toujours. Je m’attends à bien d’autres questions mais ça ne vient pas.

La porte de l’ambulance s’ouvre sur la scène exacte où tout cela s’était joué. L’herbe était tournée au bleu très foncé maintenant que la nuit était définitivement tombée. La douce et les enfants devaient dormir à une heure pareille. J’appelle mon chambreur sur son cell directement pour lui dire que je suis encore au parc en omettant de lui raconter tout ce qui venait de s’y jouer comme mélo. “J’avais compris ça tantôt,” répond-il tout de go sans émotion. Je l’ai sûrement réveillé.

Avant de quitter le parc, la rousse paramédic me dit que lorsqu’ils m’ont trouvé, le disque jouait toujours, un son à chier, mais il jouait toujours. Les piles avaient duré tout ce temps. Elle l’a fermé et tout ramassé avant de m’attacher à la civière.

Quand elle m’a dit ça, j’ai tout de suite pensé “Excellente performance! ****1/2 étoiles” à poster sur le site web du Crosley Revolution battery operated portable turntable. Excellente critique, l’appareil rêvé, quatre étoiles et demi, 100% pur bonheur.

Les gens chez le Crosley Revolution battery operated portable turntable vont sourire et partager mon commentaire dans toutes leurs publicités et d’autres gens souriront et partageront à leur tour et d’autres à leur tour aussi, ad nauseam. Je serai viral, je serai le “suicidaire qui a survécu courageusement en écoutant Leon Russel sur son Crosley Revolution battery operated portable turntable” et je serai partout à la fois dans toutes les maisons, tous les bureaux, les écoles, les autobus, sur toute la toile jusqu’à ce que la chose se réduise à un petit fait anecdotique, une de ces petites insignifiances de la vie qui font rigoler et réchauffent les cœurs sur la planète le temps d’un court attendrissement avant de sombrer totalement dans l’oubli.

Léon est rentré se coucher dans son lit, mais son insomnie, comme une amante trahie,  l’y attendait patiemment.


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 Flying Bum

Pathétique et géométrique

 

Pour nous deux ce samedi soir, ce sera du sexe charitable et hygiénique, moi et Thérèse avec son œil de vitre, dans un motel bon marché du boulevard Taschereau.

J’éteins les lumières et nous nous retrouvons là, à tâtonner dans le vide en pleine noirceur. Je n’ai des relations sexuelles que dans la noirceur totale parce que mes couilles ont la forme de parallélogrammes. Ça me gêne rondement. Dans le noir, aucune fille ne peut constater la chose mais en plein jour ça devient tellement évident. La dernière fille qui les a vues pensait que c’étaient des losanges, j’ai esquivé le débat géométrique.

–“Tu trouves?” ai-je simplement dit en essayant d’attraper l’interrupteur au plus coupant.

Heureusement, Thérèse préfère baiser en pleine noirceur aussi. Thérèse doit bien avoir 45 ans et possède, outre une beauté indéfinissable, une peau pas très douce, plutôt reptilienne en fait. Mais ses cheveux sont impeccables. Mais encore, elle porte un oeil de vitre assez évident. Probablement un truc bon marché ou du travail d’ophtalmo bâclé. Elle l’expulse régulièrement de son orbite sans façon et elle le frotte avec une lingette à lunettes. Elle dit que ça la gratouille tout le temps, surtout en pleine saison de pollen.

–“Parfois je l’enlève en pleine baise,” dit-elle, “il y a des gars qui aiment ça,” et elle rajoute : “Des fois, il poppe tout seul en plein orgasme, ça surprend son mec!”

–“Sens-toi bien à l’aise,” que je lui dis, “Vas-y comme tu le sens.” Il fait noir comme dans le cul d’un ours, heureusement.

Thérèse enlève son oeil de vitre et le dépose sur le chevet. Ensuite, elle enroule ses jambes autour de mes fesses. Sur le miroir au plafond, ses jambes maigrelettes forment un beau triangle isocèle.

Du sexe hygiénique et charitable mais assez hot quand même, le genre de sexe où la charité s’exerce de façon équilatérale et nous fait donc oublier l’aspect beau geste de la chose, on lèche donc les choses un peu plus, on tient les choses un peu plus longtemps parce qu’on ne sait jamais si c’est la derrnière fois qu’on aura la chance de tenir ou lécher de telles sortes de choses.

–“Ciboire, tes couilles sont donc bien pointues,” se plaint Thérèse, “ça me pique dans la raie, c’est gossant!”

–“Voyons donc, c’est la première fois que j’entends ça.” que je lui dis même si j’ai déjà entendu ça. Souvent. Tout le temps, en fait.

Cris aigus, ou autres positions obtues, hypoténuse chinoise ou polonaise inversée, vient un temps où la chose est finalement accomplie, totalement consommée, et nous taponnons tous les deux sur le tapis de la chambre à la recherche de nos fringues. Il y a un chemin de fer juste derrière le motel et le train qui passe siffle à nous percer les tympans et le plancher de la chambre vibre au moins autant que la vibration à péage du lit king octogonal. Avec un peu plus de synchronisme, avoir su, j’aurais pu épargner cinquante cennes.

–“On devrait se reprendre un de ces quatre,” dit Thérèse sur un ton assez carré.

–“Certain,” – je mens rondement – “Absolument!”

Elle gribouille son numéro de cellulaire sur un carton d’allumettes. Dans le noir, elle me fait le bisou d’adieu directement sur le bord d’une oreille avant de se reprendre et ensuite attraper une de mes narines. Elle abandonne finalement le projet et elle s’en va. Je sens une certaine forme de tristesse et de résilience jusque dans mes deux parallélogrammes irrités. Triste que nos lignes se séparent ici bien droites, presqu’aussi triste que de l’avoir rencontrée dans un premier temps.

Je me lève et je rallume la lampe de chevet. On dirait qu’un ouragan a passé dans le lit, les draps sont emmêlés les uns dans les autres, les condoms qui ont atterri aveuglément ici et là forment un trapèze parfait, je vais te prendre un 6/49. En enfilant mes culottes, j’aperçois ébaubi l’œil de vitre de Thérèse déposé dans sa lingette sur la table de chevet, on dirait qu’il me regarde.

Ce n’est pas la première fois qu’une femme “oublie” quelque chose comme un hypocrite prétexte pour me revoir. Par contre, la plupart du temps, c’est une paire de boucles d’oreilles ou un bracelet. Par la fenêtre, je vois encore les phares de sa voiture qui pointent vers la chambre du motel, je la vois assise immobile derrière son volant, le visage illuminé par son cellulaire. Je pourrais partir après elle, mais je reste là, assis sur le bord du lit. En lieu et place, pris d’une curiosité un peu malsaine, je ramasse l’œil de vitre de Thérèse et je le roule dans la paume de ma main. En fait, ce n’est pas si sphérique qu’on pourrait le croire, plutôt ovaloïde. Je le roule dans la paume de ma main un long moment, et Thérèse recule lentement dans le stationnement puis elle part vers l’ouest sur Taschereau.

Je marche jusqu’à ma voiture, je fous l’oeil de vitre dans ma poche de pantalon avec le carton d’allumettes, et je pars parallèlement mais dans le sens opposé sur Taschereau.

Tu n’es pas encore tout à fait débarrassée de moi, ma belle Thérèse.

CQFD.

 

à Lucien Deschamps, il ne m’aura pas enseigné la géométrie pour rien.


Flying Bum

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Un gros trio

Roman-savon saveur Doritos et Root Beer

Elle avait une diction à géométrie variable, toujours lorsqu’elle venait de jaser avec sa mère au téléphone, son accent prenait les airs chantants des îles, le mot et le rythme créoles. Lorsqu’il lui a demandé avec qui elle parlait, elle a dit “ma mère,” au lieu de manman, le mot créole pour mère, alors il a compris qu’elle mentait. Elle se dirige à la salle de bains et son oreille à lui cherche un bruit de chasse d’eau, de robinet, les sons sourds d’une personne qui change de vêtements mais tout ce qu’il entend c’est le son du loquet. Et des chuchotements.

Quand elle sort finalement, il lui dit, “C’est correct si tu veux lui parler. Je comprends. Tu l’aimais, il t’aimait.” Il prend une pause puis conclut avec, “Il vaut toujours mieux rester honnête l’un envers l’autre, on finit toujours par se mêler dans nos propres menteries un jour ou l’autre.” Elle s’assoit près de lui, glisse son portable dans sa poche gauche, côté opposé à lui; elle est droitière. Elle lui explique longuement et malhabilement qu’elle n’a pas “besoin” de lui parler, toutes les choses sont on ne peut plus claires entre eux, depuis longtemps. Il reste de marbre. Elle lui demande s’il examine ses comptes de téléphone ou quoi, il reste calme. “Si tu lisais mes comptes de téléphone, tu saurais que je ne l’ai jamais appelé. C’est lui qui m’appelle chaque fois.” Il lui répond que la facture donne aussi l’historique des textos, même s’il n’en avait pas la moindre idée avant de l’affirmer. Il n’a jamais vu rien de tel sur sa facture à lui, la sienne il ne l’a jamais vue. “Il en arrache, tu sais. Toi et moi ça l’a jeté sur le cul. C’est arrivé si soudainement. Je n’essaie pas de l’agacer ou quoi que ce soit, seulement, il me connaît tellement bien, c’est agréable de parler avec lui.” Il lui demande si elle essaie de l’aider ou s’il est juste agréable pour elle de jaser avec lui. “C’est exactement pour ça que je ne peux jamais parler avec toi, c’est toujours comme un fuck’n interrogatoire,” qu’elle répond. Il lui dit qu’eux n’ont pas vraiment besoin de parler et puis il s’en va dans la chambre pour tenter de se faire une tête sur ce qui se passe au juste ici. Vraiment.

Après trois heures de lecture, il réalise qu’il ne réfléchit pas du tout, il attend. Il attend après elle, il attend qu’elle vienne finalement s’expliquer, il attend qu’elle ne soit plus sur son foutu téléphone, qu’elle vienne lui donner une raison valable de lui refaire confiance même si dans le fond, il se fout de tout ça comme de sa première dent. Il enfonce sa face dans l’oreiller de son côté à elle et se demande si ça sent la cigarette au menthol ou la lotion après-rasage. La sienne sent à peine. Il ouvre son téléphone et relit les textos qu’elle échangeait avec lui du temps où c’était lui l’autre homme.

Il copie un de ces messages particulièrement sirupeux et lui renvoie. Un texto passe de la chambre au salon d’où il venait de la laisser. Même pas à quatre pieds d’ici. Ridicule, pense-t-il un moment trop tard. Le message était parti. Après plus de soixante-cinq secondes, merde, elle n’était toujours pas venue le rejoindre dans la chambre. Ou elle n’avait pas répondu. Même le témoin de lecture n’était pas allumé encore sur le message. Il s’en va au salon pour la retrouver, ensuite dans la cuisine, ensuite dans la salle de bain, le corridor. Il vérifie par la fenêtre si sa voiture est dans l’entrée. Il l’appelle directement. Ça sonne dans le vide. Elle lui répond par texto qu’elle est juste à la station-service. Juste à? s’interroge-t-il.

Il lui demande si elle veut rapporter des Doritos et de la Root Beer qu’ils puissent regarder un film plus tard dans la soirée. Collés.

Mais n’espérons rien, pense-t-il en-dedans de lui-même, il sait très bien déjà qu’il y a du hockey à huit heures.  

 


Flying Bum – Go Habs Go!

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