Bande passante, passe bandante

Hier soir le porto était bon, moi, totalement bon à rien. Tiens, j’appelle une ex-flamme même si le mélange ex et porto n’est pas toujours une si bonne idée quand j’y repense. Je lui dis que même si je ne me rappelle plus très bien de son joli minois (et même de son nom, elle est listée dans mon bottin sous Douce 1997-1999), je n’en suis pas moins encore fou d’elle. Pourquoi, Douce, tu ne me donnerais pas une autre chance?

Je lui brode toute une romance à propos de combien la vie était meilleure avec elle que sans. Que si j’avais eu une fille, c’est une fille comme elle que j’aurais voulu. Elle m’écoute ébaubie, on dirait bien qu’elle ne sait aucunement avec qui elle parle. Tu te souviens du soir qu’on a vidé tout le mini-bar et qu’on ne souvenait même plus dans quel hôtel ou même dans quelle ville on était le lendemain? Ni où pouvaient être passés mes vêtements – Ah woin. Ça a dû être bien malaisant pour toi – qu’elle me répond sur un ton presqu’intéressé, aussi poli que sarcastique. Jusqu’à ce que je lui dise, éclair de génie, je pense que Fourré – c’est comme ça que j’appelle mon furet – Fourré aussi s’ennuie de toi,

Fourré n’est plus pareil depuis que tu n’es plus là.

Et sa voix prend vie tout d’un coup, Aaaah, c’est toi, ça: celui avec un stupide furet!

Bien sûr que c’est moi, qui d’autre (je pense qu’il y a beaucoup plus de choses à dire sur moi que la nature de mon animal de compagnie, que je ne suis pas celui avec un stupide furet autant que ce bel homme de grande classe qui possède énormément de belles qualités ET un furet. Je lui demande, si tu ne savais pas que c’était moi, à qui est-ce que tu pensais parler alors?

Un gars de Bell, ; il l’appelle tous les soirs environ à cette heure-là pour tenter lui aussi de récupérer Douce. Elle a annulé son abonnement il y a des années de cela (à peu près au même moment où elle m’avait évincé de chez elle quand j’y repense) et le type est apparemment beaucoup plus désespéré que moi de la récupérer. Une tache. En fait, hier soir encore, Kevin du département de la rétention de la clientèle lui récitait théâtralement des vers de Rimbaud en alternance avec une étude comparative de Protégez-Vous! vantant l’amélioration sans pareille de la fiabilité de son réseau et de sa grosse bande passante, les deux récités avec la même innocence attachante.

J’ai le goût de crier, là. C’EST QUI, ÇA, KEVIN ?! Mais elle venait tout juste de m’expliquer c’était qui. Porto, porto. Si tu n’en veux pas de sa grosse panse bandante, pourquoi tu passes des heures au téléphone avec lui?

Elle me dit que c’est bon de se sentir désirée à l’occasion, même par un vendeur de bande passante et, pour être totalement honnête, ses affaires ne volaient pas tellement plus haut que les miennes. Elle avait pensé que si elle annulait son abonnement chez Bell ça changerait tout – avoir une plus grosse bande, meilleur marché, plus fiable avec moins de chichis bureaucratiques l’emporterait, finalement, au sommet de sa vie adulte enfin libérée, qu’elle se sentirait loin de son sentiment d’être une éternelle payeuse de comptes, besogneuse de 9 à 5 et débarrassée des publicités télévisées stupides où on voit des femmes tout à fait souriantes et heureuses de travailler et de payer des comptes, miraculeusement exemptées de ces corvées plébéiennes et elles peuvent enfin s’adonner à toutes ces bonnes bières suintantes et ces shampooings miraculeux qui vous donnent une souple chevelure de princesse devant qui tout quidam qui se respecte sécrète des quantités de bave –mais canceller Bell n’a aucunement soulagé ses angoisses.

La cerise là-dessus, Bell a le monopole dans son bloc de condos. Alors la seule façon de s’offrir une bande passante, c’est de se réabonner à Bell ou de voler le signal à des voisins mais tous ces cons ont des bandes protégées. Ils ont tous ce petit système ingénieux à base de mots de passe qui nous souffle à l’oreille –Je sais que tu veux me voler mon signal, dégénérée que tu es, mais je ne te laisserai pas faire–  et après elle se ramasse à essayer de deviner leur foutu mot de passe –ce qui constitue un excès de confiance en ses dons divinatoires mais encore un forme pathétique de désespoir profond– et quand tu en essaies un sans succès, l’image vibre sur l’écran un bref instant puis repasse au flou. Et, oui, il y a toujours un con qui utilise une énormité comme mot de passe –tu veux même pas le savoir– et puis zut je te le dis : SuceMaMégabite mais toutes les fois que je lui chipe sa bande, je n’y trouve que des canals-culs horribles qui me donnent l’impression d’être complice de viols en série. Elle sent sa télé sucer sa mégabite et elle est convaincue qu’il sait –IL étant le gars de l’appartement 5– qui zieute toujours ses sous-vêtements goulument quand elle les sort de la sécheuse dans la buanderie de l’étage. Pervers…

Mais sa gueule est en feu! Je mets mon téléphone en mode mains libres et je me tape les joues pour rester concentré mais du même souffle je me sers un autre porto dans une longue flûte à bière.

… dégoûtant mais aussi un débile mental profond parce que tout le monde sait ça qu’un sous-vêtement même lorsqu’étalé au vu et au su de tous n’est finalement qu’une vague représentation désincarnée d’une partie du corps (ça réfère à une partie du corps sans en être vraiment une) mais dans le cas qui nous préoccupe, placés bien à l’abri du regard (bien pliés et empilés bien droit dans mon panier à linge) ils sont alors totalement dépossédés de toute symbolique sexuelle ou de la moindre référence à toute partie d’un corps de femme. Il lorgne quoi alors ce salaud? – en plus il a séparé la bande de l’internet de celle de la télé et je ne peux pas me brancher dessus. Je dois me rendre au coffee-shop pour aller sur l’internet et je te jure que pas un seul coffee-shop à des milles à la ronde ne sert un café digne de ce nom – C’est pas triste ça, quand tu y penses?

Rien qu’à mentionner un café pas buvable, haut-le-coeur, j’ai des baves chaudes qui me montent à la gorge. Je siffle une bonne lampée de porto pour stopper le geyser qui veut sortir.

Les propriétaires le savent-ils que leurs employés sont incapables de préparer un café digne de ce nom? Ou s’ils s’en foutent comme de leur première bobette? Ça ou ils ont un café à peu près buvable mais leur internet va et vient comme des marées poussées et tirées par une lune furieuse et capricieuse et que le signal dure juste assez longtemps pour compléter un formulaire de demande d’emploi en ligne mais jamais assez longtemps pour se rendre au bouton SOUMETTRE et une roue quelconque se met à tournailler et tournailler sans jamais que le MERCI D’AVOIR SOUMIS VOTRE CANDIDATURE n’apparaisse et cette éternelle roue qui tourne sans fin ne fait que vous rappeler la misérabilité de votre pitoyable existence.

Elle semble prête à y mettre fin. Succomber aux avances de Kevin du service de la rétention et ses arguments mielleux qui viendrait la prendre par la main et la guider patiemment à travers des pages et des pages de conditions verbeuses écrites en caractères minuscules et y déterrer les frais cachés tapis dans leur ombrage prêts à nous sauter direct dans le porte-monnaie.

Fourré! Non! (que je dis à mon furet qui vient de plonger dans une craque du divan à la chasse aux détritus quelconques) Et à mon ex, je dis, alors si tu succombes aux avances de Kevin, serais-tu prête à revenir vers moi aussi? Elle fait une petite pause – et si je me rappelais son visage je l’imaginerais soudainement frippé par l’ébaubissement et le doute – puis elle me demande, ouin, pis quelle grosseur de bande pourrais-tu m’offrir?

La tête un peu branlante, je scanne mon condo à la recherche d’une ferme de serveurs énormes ou d’une prise internet double que j’aurais oubliée quelque part. . . non, rien, mais cela ne me décourage aucunement, j’ai tellement à offrir! Je descends sur mes genoux (je lutte avec Fourré, on se dispute une crotte de fromage si vieille que je sens une urgente envie de la soumettre à un test de carbone-14) et je lui dis Douce, je n’ai pas de panse bandante à t’offrir, seulement tout mon coeur! Je suis en manque de bande mais plein à ras bord d’amour brûlant!

Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une relation mutuellement exclusive, si c’est de ça que tu parles? s’exclame-t-elle du tac au tac (sous son argument strident qui me griche dans les oreilles je me demande si je n’ai pas erré et que ce serait plutôt avec Minou 2001-2003 que je serais amoureux fou). Pourquoi je devrais choisir entre l’amour et la bande passante? T’es tellement fuck’n cynique! Ça ne me surprend guère que je t’aie foutu à la porte.

Elle raccroche.

Elle rappelle tout de suite. Désolée, dit-elle, j’ai raccroché accidentellement. De quoi on parlait, au juste? Ah oui, pourquoi je t’ai foutu là, ce cynisme! Et aussi ce furet! Ça pue un furet. Et pas rien que parce que tu es un grand garçon maintenant et que tu vis encore seul, avec un furet. Je parle de ce furet en particulier, Fourré, qui est une merde comparé à tout autre furet, quelle femme qui se respecte voudrait Fourré dans ses pattes?

Oh, porto, ça presse, je suis en mode défensif pas à peu près. Fourré m’a toujours accompagné à travers les hauts et les bas de l’existence, mais je vois qu’il est descendu du divan et qu’il se masturbe frénétiquement avec le pied gauche de ma paire de chaussures qui traînait sous la table du salon, les yeux grand ouverts de surcroît. Au moins s’il fermait les yeux je pourrais croire qu’il s’imagine être monté sur la femelle de ses fantasmes (ou de tout autre genre susceptible de l’exciter), et j’aurais alors la plus grande sympathie pour la pauvre bête. Mais non. Son déficit d’affection le porte aux pires démonstrations de lubricité et force m’est-il d’admettre, vu ses yeux ouverts, que la chaussure somme toute banale et d’une propreté douteuse (s’il faut admettre tous mes petits secrets) ou à le regarder aller il est tout occupé à résoudre passionnément son petit manque d’affection amplement satisfait de sa partenaire ce qui rend pour moi tout à fait compliqué de réfuter avec la moindre conviction les mots de Douce qui vient d’affirmer que Fourré est une merde. Ne le sommes-nous pas tous dans une moindre mesure? allais-je ajouter mais la ligne était morte tout d’un coup. Et cette fois, pour de bon.

Je ne peux plus accuser le porto de tous les maux. Outre un sentiment d’ivresse, travaillent maintenant en complémentarité pour faire de moi un être misérable : la migraine, l’épuisement, la dépression et un coeur brisé. Je me lève et je vais chercher une autre bouteille de porto.

Je reviens m’écraser mais Fourré a volé ma place au chaud sur le divan et semble raide mort, il ronfle dans un profond sommeil post-orgasmique. Plus rien à tirer de lui pour ce soir. Amer et avec un sentiment de rejet indéniable, hésitant ne sachant plus où m’asseoir (mon divan est comme une plage de jouets de furet à marée basse), je compose le seul numéro où je suis convaincu qu’une voix bienveillante me répondra : Service de rétention de la clientèle de Bell.

Comment est-ce que je peux vous aider ce soir? La voie robotique est si douce à mon oreille que je sens presque ses deux mains chaudes et douces passer sur mes joues. Je lui demande de parler à une personne du service de la rétention. Elle me répond. Désolée, je n’ai pas bien compris votre requête, que voulez-vous dire exactement? Et la douceur de la voix vient de tourner au vinaigre; même cette foutue robote ne me comprend pas.

Une épaisse bile remonte et je m’emporte quelque peu.

JE VEUX TOUT CANCELLER TABARNAK, INTERNET, TÉLÉVISION, CELLULAIRE, TOUTE! DÉBARRASSEZ-MOI DE TOUT ÇA! JE NE VEUX PLUS AUCUN FIL NI AUCUNE ONDE QUI ME RATTACHE À VOTRE MONDE SANS DIEU NI LOI OÙ TOUS LES DIABLES DE L’ENFER DOMINENT SANS PITIÉ LA MASSE DE CRÉTINS SOUMIS ET JE VEUX RÉCUPÉRER MON DÉPÔT!

Sur le divan, Bougé n’a même pas fourré un peu.

Un lointain son de couinage comme un ordinateur qui retrouve lentement ses esprits, se recalcule une stratégie, un son comme une chicane de couple d’écureuils dans les dessins animés du samedi matin.

Ok, dit la voix redevenue toute douce, laissez-moi vous aider. Écoutez attentivement parce que nos stratégies de rétention ont été récemment mises à jour.

Si vous désirez engueuler quelqu’un jusqu’à ce que votre angoisse diminue : Appuyez sur le 1   

Si vous êtes actuellement en furie contre l’économie, la pandémie, la température ou que vous êtes en peine d’amour et que vous considérez Bell comme responsable de tous vos malheurs : Appuyez sur le 2

Si vous voulez nous entendre vous supplier de ne pas nous claquer la ligne au nez : Faites le 3

Si vous voulez vous sentir inconditionnellement aimé et passionément désiré : Appuyez sur le 4

Elle me le dira pas deux fois, quatre.

Maudit porto.

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

Outrer Bukowski

(Défi littéraire)

Hank était sorti du champ de courses de Los Alamitos affamé ou peut-être que de trop nombreux apéritifs avaient creusé son estomac et ravivé ses vieux ulcères. Il s’était arrêté au premier casse-croûte crasseux sur sa route. Les chevaux n’avaient pas vraiment couru pour lui, pas de steak-frites hors de prix pour lui ce soir, encore moins un bon scotch. Quand Hank avait tenté de se commander deux hot-dogs fromage-bacon, le jeune hurluberlu derrière le comptoir qui avait l’air d’avoir consommé beaucoup trop de substances lui avait gueulé :

T’es ben pareil comme toutes les autres, toé, christ. Mangeux de bacon.

Hank agacé, on le serait à moins, lui avait demandé sur un ton baveux ce qu’il voulait dire au juste.

Une fois j’avais un cochon, j’étais tout petit. Les yeux du commis s’étaient fermés un long moment et ses paupières vibraient. J’ai jamais joué au baseball de toute ma christ de vie, avait-il platement conclu.

Ses yeux brillaient comme des diamants mais ses deux mains n’étaient que d’horribles tenailles de chair. Il devait avoir mis ses mains là où elles n’avaient pas d’affaire, il n’avait qu’un long doigt par main avec un moignon de pouce juste en-dessous, des boursoufflures colorées plein les paumes.

Hank lui avait demandé son nom. Il avait répondu : Toutça. Hank lui avait demandé s’il aimait ça se faire chier à griller des saucisses et des boulettes de viande à la journée longue.

Une fois j’avais faim, avait-il répondu, j’étais tout jeune. Son regard était parti voir ailleurs un bref moment puis était revenu mine de rien. –J’ai trouvé un serpent sur le bord du chemin. J’ai essayé de l’attraper pour me le faire cuire. Mais il était plein de bébés-serpents, alors je l’ai laissé tranquille.

Toutça était monté dans la bagnole de Hank et ils avaient filé sur Los Angeles. Toutça aurait bien aimé se taper une prostituée de la ville. Hank tournait systématiquement à gauche chaque fois qu’un type louche ou un pusher se trouvait devant lui et de fil en aiguille ils s’étaient retrouvés encerclés par les hôtels miteux et les maisons de chambres bon marché, des petits groupes de femmes mal fagotées en talons hauts avec des bleus pleins les bras arpentaient les trottoirs avec nonchalance.

Hank avait dit : – On devrait probablement se trouver un quartier plus sympathique qu’icitte.

Toutça avait dit : – Non, non, c’est bon ici.

Es-tu certain?

Il avait dit : – Oui, regarde la grande avec les gros tétons flasques à moitié à l’air, elle ressemble à ma mère.

Hank s’était garé en double. Drôle de hasard quand même, c’était la mère de Toutça. Alors au lieu de négocier le tarif des pipes et des services complets, Hank lui avait offert un lift.

Elle s’appelait Simone. Hank les avait conduits à un Best Western et ils avaient loué une chambre où Hank n’avait pas tardé à entamer le minibar. Rien de bon ne jouait à la télé alors tout le monde n’avait gardé que ses sous-vêtements et ils étaient descendus ainsi à la piscine de l’hôtel. Simone et Toutça essayaient bien de se remémorer leurs bons vieux jours mais à les écouter parler on aurait dit qu’ils n’avaient jamais habité sur la même planète.

Après un long moment, Toutça était tombé comme en transe. Ressuscitant très lentement comme s’il revenait du Pérou précolombien il disait : –Arrête un peu, toé là, là. Ma mère s’appelle Nancy.

Simone s’était soudain rappelé que son fils était à moitié américain, à moitié portoricain et qu’elle l’avait vu il n’y a pas si longtemps et qu’il était toujours aussi beau. Toutça était blanc comme de la mie de pain et pas vraiment joli.

Le bonus c’est qu’ils pourraient maintenant se taper une bonne baise. Au lieu de remonter à la chambre, Toutça et Simone s’étaient mis à se peloter gaiment dans la section peu profonde de la piscine. Hank s’était longuement demandé s’il devrait mais il s’était finalement joint à eux. Ils formaient un drôle de triangle dans l’eau se pressant les joues les unes contre les autres. Leurs langues se mêlaient dans l’ordre et dans le désordre, chacun les mains explorant la petite culotte de son voisin. Hank avait Toutça dans les mains et n’y allait pas de main morte. Toutça prenait des proportions démesurées qui surprirent Hank qui s’était alors demandé s’il ne lui masturbait pas la cuisse. Puis une mère avec ses deux petits était arrivée sur le bord de la piscine. Elle avait crié à l’assassinat en apercevant la scène étrange et en moins d’une minute le manager de l’hôtel était apparu et leur ordonnait de quitter les lieux sinon il allait appeler la police. Hank, Simone et Toutça étaient déjà considérablement allumés mais personne ne voulait vraiment faire un tour de panier à salade. Ils s’étaient rués à la chambre se rhabiller puis empilés dans la voiture pour se rendre à un autre hôtel.

Leur nouvel hôtel était beaucoup plus joli mais la carte de crédit de Hank avait été rejetée après deux-trois tentatives humiliantes. Hank demandait à ses deux amis si l’un d’eux avait de l’agent comptant. Toutça s’était alors mis à sortir de ses poches des liasses et des liasses de billets. Hank surpris lui avait demandé comment se faisait-il qu’il y avait tant de fric empilé dans les amples poches de ses pantalons en coton ouaté.

Une fois quand j’étais petit j’étais dans le bois, avait-il d’abord répondu. Puis ses yeux avaient fait un grand tour dans le vide comme une grande roue vide sans passagers. –Les pic-bois se sauvaient en me voyant, j’avais lentement poussé un crayon jusqu’au fond d’un trou dans un arbre, rajoutait-il en mimant le mouvement les yeux fixés au bout du crayon imaginaire malhabilement coincé dans ses pinces de crabe, et je pense bien que tout ce fric est ma récompense.

Les grands yeux de Hank pissaient l’incompréhension et la suspicion mais tout cela lui importait très peu parce que Toutça avait amplement de quoi payer la chambre qui avait, oh joie, son propre Jacuzzi.

Dans un empressement sauvage, aussitôt la porte barrée, rien n’aurait pu les empêcher de se faire mutuellement la grâce de leurs totales et singulières nudités. Hank devait bien faire cent cinquante livres de trop, les seins flasques de Simone tombaient sur une grande cicatrice qui lui traversait tout l’abdomen et son bras gauche portait les couleurs d’une fraîche infection aux staphylocoques. Toutça maigre et d’un blanc presque bleu portait à l’entre-jambe ce qui semblait bien être un pénis de 17 pouces de long. Ils avaient tous sauté dans le Jacuzzi bien qu’aucun d’eux ne savait vraiment comment ça fonctionnait.

Une fois quand j’étais petit, avait dit Toutça, j’avais sauté en bas d’un pont dans une rivière glacée et je n’en suis jamais ressorti vivant. Il avait ensuite roulé les yeux par en haut ne laissant parfois voir que deux globes blancs terrifiants et s’était mis à pousser tous les boutons, tourné toutes les valves et la température de l’eau avait monté jusqu’à 150 degrés. Ils avaient tous lentement commencé à mourir ébouillantés. Ils avaient bondi hors de l’eau, atterris la face aplatie dans le tapis. Simone suppliait personne en particulier de lui donner un dernier verre d’eau froide avant de crever la langue sèche.

Toutça venait tout juste de se rappeler que sa grand-mère était morte et lui avait laissé une quantité impressionnante de fric mais il n’avait pas de compte de banque. Le notaire lui avait remis la somme en argent liquide et il avait rembourré ses culottes en coton ouaté avec les liasses et il était reparti comme ça, l’air du bonhomme Michelin. Hank considérait que c’était la première chose sensée qui sortait de la bouche de Toutça et il était inquiet. Il examinait Toutça de la tête aux pieds. L’eau bouillante avait-elle provoqué du dommage à son cerveau? Hank se consolait en se disant que Toutça n’en avait pas de cervelle de toutes façons, mais il avait un pénis de 17 pouces alors Hank avait recommencé à jouer avec.

Toutça regardait Hank manœuvrer sa machinerie lourde, d’abord complètement ébaubi puis totalement indifférent.

Des fois quand j’étais petit, avait commencé à raconter Toutça, ma mère me chantait Rocky Raccoon quand elle me mettait au lit. Les yeux de Toutça étaient encore partis quelque part au Delaware pour un long moment. –Je donnerais bien tout ce qui reste dans mes cotons ouatés pour l’entendre chanter encore une seule fois. Puis il s’était rappelé que sa mère était mourante, gisant sur le tapis à ses côtés et elle gémissait, le suppliait pour avoir un peu d’eau froide. Il avait alors demandé sur un ton suppliant :

Maman, chante-moi Rocky Raccoon.

Simone comprenait que dalle à ce qui se passait là et elle était complètement muette, dangereusement déshydratée. Hank avait abandonné le gigantesque pénis de Toutça et était allé chercher de l’eau pour la pauvre femme. Il la versait directement sur sa bouche entrouverte et la langue de Simone s’agitait dans tous les sens sur ses lèvres rougies et en recrachait la moitié du bout de la gueule comme un bébé qui recrache sa compote de pommes. Hank inquiet lui demandait si ça allait. Les premiers mots de Simone avaient été : –Est-ce que c’est mon fils, ce fils de pute, oui ou merde?

Ça dépend, avait dit Hank. –Pour un moment j’ai cru que oui, puis j’ai cru que non. Maintenant on dirait que oui, encore. Elle avait acquiescé de la tête comme si l’histoire se mettait tout d’un coup à se tenir debout. Elle avait agrippé Toutça par les cheveux et lui avait donné un énorme baiser gluant sur le nez et elle s’excusait de n’avoir jamais su faire des biscuits pour lui et d’être une triste junkie et de ne jamais l’avoir conduit à ses pratiques de baseball ou d’avoir fait toutes ces choses que les mères sobres font usuellement à leurs garçons. Toutça braillait comme un veau et Simone le berçait dans ses bras.

Hank était à peu près certain d’assister à quelque chose de troublant, d’émouvant.

À peu près.

Puis il s’était rappelé combien il était devenu raide et excité plus tôt dans la piscine et jusqu’à quel point il avait eu une cruelle envie d’avoir du sexe odieux avec ces deux hurluberlus. Alors il s’était mis à passer ses doigts dans les cheveux de Toutça et avant longtemps tout le monde avait des doigts dans les cheveux de tout le monde et Hank chantait :

And Rocky Raccoon

Checked into his room

Only to find Gideon’s bible

But Rocky had come equipped with a gun

To shoot off the legs of his rival

Une fois quand j’étais petit, s’était confié Toutça, ses grands yeux voyageant entre les fesses de Hank et la vulve de Simone, j’avais planté une banane dans le silencieux de la bagnole de mon père.

Quand il est rentré le soir il l’a enlevée et il l’a mangée. Savez-vous quoi, avait-il finalement confessé, je n’ai jamais su lire ni écrire.

Je te jure que je vais te montrer un jour, avait dit Hank pendant que Toutça commençait à gosser après le pénis de Hank avec ses tenailles de crevette. Hank se vengeait sur l’énorme queue de Toutça pendant que Simone explorait des doigts l’anus de Hank et pour la première fois de sa vie Hank comprenait pourquoi tous ces foutus hippies scandaient toujours peace and love, brother, love.

Bien des choses s’ensuivirent, des choses plutôt juteuses, des choses inutiles à raconter comme à quoi pouvaient ressembler les sensations dans le vagin de Simone, quel pauvre orifice avait finalement hérité de Toutça et ce qui était advenu quand les pattes du lit avaient lâché et que tout le monde avait foutu le camp. Lequel avait crié : –Je pense que je viens de me casser une jambe? Des souvenirs si précieux que Hank tremblait d’extase juste à apprécier l’énorme chance qu’il avait eue de venir au monde juste pour voir tout ça.

La rumba congolaise avait bien duré quatre ou cinq jours. Hank avait mis un temps fou à dégriser. Finalement Hank et Toutça avaient contracté une sale hépatite. Dans la confusion, Simone s’était gonflé les veines à en crever avec des centaines et des centaines de dollars d’héroïne pigés dans le coton ouaté de Toutça qui finalement n’avait jamais pris la moindre dope de sa vie. Apparemment, il souffrait d’une maladie mentale rare et on avait dû l’interner pour un moment.

Hank voyait maintenant un psy pour démêler tout ça. Et un bon avocat aussi. Où se situait sa responsabilité, comment se portait sa conscience dans tout ça? La mort ne l’effrayait sûrement pas. Il savait qu’en rentrant au paradis tout le fric de Toutça serait encore là, qu’un énorme Jacuzzi l’attendrait, Simone serait assise sur le bol de toilette, se ferait un beau petit fix d’héroïne tranquille et Toutça serait à genoux à ses pieds le suppliant de lui chanter un petit bout de Rocky Raccoon et que quand Simone en aurait fini avec sa seringue et son garrot ils formeraient encore un triangle dans l’eau et la queue de Hank recevrait sa récompense pour tout le bien qu’il avait fait sur la terre comme ne jamais avoir jugé trop vite les paumés et de les avoir aimés de la seule façon qu’il savait le faire.

Le vieux Flying Bum dégueulasse

vieux crisse

L’idée était de tenter d’outrer celui qui a outré la prude Amérique toute sa vie.

Monde d’idoles

Une bien fâcheuse manie que Lucien Simard traînait depuis des lunes. Peu importe la personne avec laquelle il était attablé, les conversations aux autres tables alentour le fascinaient au plus haut point. Tous les travers de la nature humaine, les têtes hirsutes, les personnalités singulières, tout cela le ravissait au point de lui faire oublier ses propres compagnons de table. Il y trouvait quelquefois l’étincelle pour allumer les mèches d’un texte nouveau, une nouvelle histoire à écrire, un personnage particulier. Lucien Simard écrivait en autodidacte depuis qu’il avait abandonné les affaires et survécu à deux épouses.

Avant de rentrer chez lui, il s’était arrêté au Café des mineurs sur la rue principale, ce café qui autrefois avait été fréquenté par son père et qui avait changé de nom depuis, le café pas son père. Simple curiosité, nostalgie aussi. Enfant, son père lui faisait quelquefois la grâce de l’emmener avec lui et lui offrait boissons gazeuses et frites, quelques sous pour jouer dans les machines à boule ou pour glisser dans la craque du juke-box pendant qu’il s’attablait avec d’autres prospecteurs pour un long moment. Les lieux avaient bien changé depuis. Une clientèle nouvelle avait envahi la place, amateurs de bière locale, étudiants, intellectuels, toute la faune culturelle de cette petite ville. Les prospecteurs étaient passés à d’autres projets, ailleurs. Lucien avait ressenti une émotion vibrante au fond de lui-même en pénétrant les lieux, l’endroit métamorphosé comme un témoin du temps qui passe et qui passe, inlassablement. Les mêmes chaises de taverne de bonne facture mille fois repeintes se faisaient machines à voyager dans le temps, ses fesses de gamin s’y étaient déposées et ses fesses décharnées de vieil homme s’y trouvaient ce soir presque cinquante ans plus tard.

“Bonsoir, monsieur, ça va? Vous êtes de passage dans la région?” lui avait demandé la serveuse, une belle grande rousse qui avait à peine l’âge de la fille de Lucien.

“Non, je suis là pour rester. Je suis né dans cette ville mais l’essentiel de ma vie s’est déroulé ailleurs. Je reviens m’installer ici, pour de bon.”

“Le vieux dicton, hein?” avait-elle répondu, “quand vous avez bu de l’eau de la source Gabriel, vous êtes condamné à revenir ici tout le temps. Qu’est-ce que je vous sers?”

“Une belle grande rousse, en fût s’il vous plaît.” Avait-il osé lui demander comme un vieux charmeur un peu ringard. “S’ra pas long”, avait-elle répondu souriante sans s’offusquer le moins du monde.

 

 

Un trio plutôt insolite. Comme Lucien Simard les aimait. À une table voisine, deux types assez costauds qui ne semblaient pas du tout vouloir entendre à rire. Un peu paranos, aussi. Leurs têtes rasées tournaient perpétuellement dans tous les sens comme des girouettes paniquées. Des flûtes de bières étaient complètement englouties et avaient l’air minuscules dans leurs énormes mains, on ne pouvait voir retrousser qu’un rond de mousse encerclé par leurs pouces titanesques. Une femme étrange attablée avec eux. La dame portait de toute évidence une perruque plantée à la va-vite sur sa tête, un foulard à la Bardot noué sous le menton, des grosses lunettes noires opaques qui lui descendaient bas sur les joues, vêtue de couleurs sombres. Elle sifflait des daïkiris aux fraises l’un après l’autre dans un silence de cathédrale. Lucien était intrigué mais à la fois déçu qu’aucune conversation ne vienne donner de la substance à ces personnages singuliers qu’il épiait furtivement. À un moment, la dame avait tourné la tête vers lui, quelques fois même. Puis elle avait abaissé les lunettes juste ce qu’il faut et l’avait définitivement regardé dans les yeux. Puis elle avait remonté les lunettes.

Lucien Simard pensait quitter les lieux lorsque la dame s’était levée. Les deux malabars avaient fait la motion de se lever également mais les deux mains de la dame appuyées sur leurs avant-bras leur avait commandé de se rasseoir. Elle s’était déplacée vers la table de Lucien, s’était tirée une chaise puis s’y était assise.

“Lucien Simard, non?” lui avait-elle demandé. Un timide oui, intrigué, du bout de la gueule lui était venu. “C’est certain que tu ne m’as pas reconnue” avait dit la dame. Puis elle avait enlevé les lunettes provoquant des tournis de tête intempestifs des deux gros garçons qui s’énervaient toujours pour rien.

“Ah, ben, ciboire, Déliane Fortier, qu’est-ce que tu fais icitte?”

 

 

Peu de gens savaient qui était vraiment Déliane Fortier. Petite fille débarquée dans la classe de deuxième année B de Lucien Simard en 1964, elle avait vécu ici une quinzaine d’années. Compagne de classe, amourette d’enfants, lorsque Lucien Simard avait quitté la ville, elle était déjà inscrite au tout nouveau conservatoire de Lamaque. Puis elle était devenue chanteuse, auteur-compositeur-interprète, puis une star internationale qui brûlait les planches des plus grandes scènes, vendait des chansons à la tonne partout dans le monde. Plus jeunes, ils s’étaient croisés au hasard à différentes occasions puis plus jamais, depuis une cinquantaine d’années au moins. Elle habitait maintenant Los Angeles.

Lisa Belle, ça sonnait aussi bien en anglais qu’en français. Un vrai nom de star qui faisait tourner tous les regards sur son passage. Mieux que Déliane Fortier en tous cas.

 

 

“J’ai joué ce soir au Festival des guitares, on m’a rendu un genre d’hommage.” avait répondu Déliane Fortier. “Chaque fois que je joue ici, et c’est pire en vieillissant, je souffre d’une profonde nostalgie, je viens m’asseoir dans un bar au hasard et je siffle des daïkiris en cherchant désespérément à travers toutes les faces vieillies de tous ces buveurs des visages familiers, des témoins de mon enfance, c’est fou je le sais. Toi qu’est-ce que tu deviens?” avait-elle questionné.

“Oh, ce serait bien long à raconter. Toujours est-il que je suis revenu m’installer dans le coin. J’ai vendu toutes mes affaires en ville et je me suis installé sur l’île Siscoe. J’écris, ça meuble mes vieux jours. Revenir ici en quête d’une connexion avec mon passé, mon enfance lumineuse comme j’aime la décrire, m’aide à combattre le spleen de vieillir.”

Les deux costauds avaient commencé à pianoter des doigts sur table voisine. Le danger rôdait toujours dans les recoins les plus inattendus autour de Lisa Belle, la grande star internationale.

“C’est fort, quand même, la peur de vieillir. C’est la mort qui se cache en-dessous de tout ça. Et la foutue nostalgie qui vient nous envahir. Écoute, j’aimerais bien qu’on jase un brin mais je dois libérer mes deux gardes-du-corps, je dois être à ma chambre d’hôtel à minuit. Si tu m’invitais sur l’île Siscoe demain? On pourrait se raconter des vieilles histoires, rattraper les bouts manquants, non?

Lucien Simard éternel distrait pensait bien qu’il avait rêvé mais sur le chemin du retour il se rappelait clairement qu’il avait griffonné son adresse sur une serviette de papier et il le regrettait déjà, même s’il ne savait pas exactement pourquoi.

 

 

Depuis longtemps, il avait rêvé de paix. De la sainte paix. Ralentir le tempo fou comme ces gens qui courent se battre contre les moulins à vent, reprendre son souffle. Revenir à l’essentiel. Faire toutes choses à son rythme à lui. Simplifier, respirer. Maintenant, la vie même solitaire lui apparaissait comme une chose heureuse, tranquille. Et à mesure que la vie se faisait aussi douce pour lui, la mort ne l’effrayait plus du tout, lui. Plus il avait appris à apprivoiser la vie, plus il apprivoisait sa propre mort. La mort ne serait plus pour lui que la quintessence de la vraie christ de paix.

 

 

Lucien Simard aimait s’étendre dans sa chaise longue face au lac Siscoe dans la douceur de l’été abitibien si court. Il observait le flot tranquille des eaux du lac et pouvait, sur le pont en bas de la côte, voir venir les enquiquineurs de loin. Il était installé depuis moins d’un mois dans sa nouvelle maison et avait choisi le lieu le plus habilement dissimulé au regard des voisins par des haies de chèvrefeuille majestueuses qui étaient déjà jaunes de fleurs abondantes. Quelquefois il écrivait, sa tablette sur les genoux, d’autres fois il se faisait tout simplement contemplatif de longues heures. Ou encore il se laissait gagner par le sommeil et ronflait aux quatre vents assez pour faire peur aux mouettes.

 

 

 

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Il avait momentanément oublié, son esprit avait vraiment fait tous les efforts pour oublier, peine perdue. Seule cette fois-ci, elle avait dû semer ses colosses quelque part. Son invitation de la veille lui tentait maintenant autant que passer une pierre aux reins.

Elle avait ralenti au bas de l’allée, avait sorti une serviette de papier de son sac, l’avait observée puis l’avait laissée partir au vent négligemment. Elle avait avancé la petite voiture sport jusqu’au bout de l’allée de gravier puis, sans gêne, avait avancé sur les pelouses et tourné cacher la voiture derrière la maison. “Ça te dérange pas?” avait-elle crié, “Tout le monde reconnaît ma voiture!”

Lucien Simard regardait les profondes traces de pneu sur sa pelouse, ébaubi. “Ben non, fais comme chez vous, ça va repousser. . . un jour.” avait-il dit s’avançant pour lui ouvrir galamment la portière. “Pas pire, chez vous!” avait-elle dit en s’extirpant péniblement de la voiture qui portait plutôt bas. Il l’avait aidée en la soulevant par les chairs flasques de ses avant-bras. Elle s’était rendue au coffre arrière en claudiquant, les pointes de ses talons hauts s’enfonçant dans la pelouse lui donnaient une démarche de fille saoule. C’est bon pour l’aération du gazon avait pensé Lucien en lui-même pour se consoler. Lucien tout près d’elle pouvait maintenant apprécier de visu ce que pouvait représenter des années de chirurgie plastique. Il lui fit la bise sur les joues non sans dédain retenant sa main surprise qui s’était enfoncée dans sa hanche dodue et molle. Elle lançait ses pompes au fond du coffre et restée pieds nus en avait ressorti un grand sac en paille. “On s’installe où?”, avait-elle demandé.

Lucien l’avait guidé vers une petite table de fer forgé sous un gazébo plus loin, lui avait poliment tiré une chaise. Elle avait laissé tomber son sac avec fracas sur la petite table vitrée et Lucien avait retenu son souffle craignant qu’elle ne parte en mille miettes. “As-tu de la glace?” lui avait-elle demandé du tac au tac en sortant du sac un quarante onces de rhum blanc. Lucien lui avait prestement retiré la bouteille des mains et l’avait déposé doucement sur le plateau de verre de la table. Elle avait sorti deux verres à martini et une pleine poignée de sachets de daïkiri aux fraises instantané en poudre. Résigné, Lucien était parti chercher une chaudière de glaçons.

 

 

Lucien se préparait à une expérience gustative pénible, ils avaient levé leur verre de daïkiri rouge et porté un toast à leurs “retrouvailles”. De toute évidence, elle, n’en était pas à son premier. “Ça arrives-tu souvent icitte des affaires de même?”, lui avait-elle demandé. “Des affaires comment?” avait répondu Lucien. “Regarde sur le lac”, lui avait-elle répondu pointant du doigt au loin. Un hors-bord de bonne dimension était immobilisé au large et deux passagers s’y tenaient debout observant le rivage dans leur direction. “Non, mais en fait je n’habite pas ici depuis si longtemps que ça, à peine trois semaines. Le monde sont senteux pas mal, je trouve.” Et Déliane avait ajouté : “Toi, t’es pas habitué à ça, mais moi ça m’arrive tout le temps, faut toujours que je me méfie. Mais là, personne ne sait que je suis ici.” Puis dans un petit vrombissement suivi d’un bruit de fracas, un drône venait de frapper le poteau de la corde à linge et s’écrasait au sol. “Bon, c’est quoi ça encore ciboire?” exténué et se dirigeant vers la chose pour voir ce que c’était. Deux grosses têtes avaient poussé sur le haut de la haie. “C’est tu chez vous que ça s’est écrasé?” demandait la voisine aux côtés de son mari silencieux. “Excusez-nous l’intrusion, on s’est jamais présentés” avait rajouté le mari. “On peux-tu traverser se présenter?” avait-il ajouté. “Ben oui”, avait répondu Lucien, complètement dépassé. “Amenez-vous deux verres”, criait la vedette, “on va vous faire des bons daïkiris aux fraises!” en levant le quarante onces de rhum bien haut. “Heille, Roger, regarde. C’est Lisa Belle la chanteuse!” criait la voisine excitée comme une fillette en se tirant une chaise. “Ben oui, toé, on peux-tu se faire un selfie, madame Belle?” Déliane Fortier s’était levée pour la pose et avait “déposé” le quarante onces sur la table si délicatement qu’elle avait explosé en mille miettes pendant qu’une voiture freinait dans un nuage de poussière dans l’allée. Lucien s’était élancé voir qui c’était mais avait arrêté sa course en plein milieu du nuage de poussière, à moitié étouffé. Son cellulaire vibrait dans sa poche. Sa fille qui l’appelait. “Papa, regarde sur Monde d’idoles, tu vas capoter!” Lucien aussitôt avait gougoulé le site à potins et le cœur avait failli lui lâcher lorsqu’il avait vu une photo de lui et Lisa Belle portant un toast avec deux daïkiris aux fraises. Et ça titrait :  Voici le nouvel amour de Lisa Belle.

Un homme, une femme et un adolescent boutonneux étaient descendus de la voiture et se précipitaient vers le drône. “Elle est là ton hostie de bébelle, maintenant tu vas aller ramasser tous les morceaux et t’excuser au monsieur.”

“Maurice, r’garde, c’est pas Lisa Belle, ça? J’capote!” avait dit la mère du garçon. “Lucien, va chercher d’autres verres, on a des nouveaux invités, as-tu une autre table quec’part?” gueulait la chanteuse. Le hors-bord avait failli défoncer le quai. Tous les passagers descendaient un après l’autre, poupounes à gros tétons en bikinis et douche bags caisses de bière à la main. “Ça vous déranges-tu si on passe par chez vous, on a manqué de gaz. Heille c’est pas chose, ça, Lisa Belle la chanteuse? Ah, ben ciboire, ça vous déranges-tu qu’on finisse nos bières avec vous autres, avez-vous apporté une guitare quec’chose?” Les voisins de l’autre côté débarquaient dans le brouhaha pour se présenter eux aussi. “On est pas des cotons, nous autres!”. Lisa Belle s’était rendue à la voiture sport ramasser la guitare qui traînait sur le siège arrière. Elle revenait vers le groupe guitare à la main. “Daïkiris pour tout le monde, showtime!” criait-elle, pendant que la foule tapait des mains. Lucien s’était précipité sur elle et tentait de lui arracher la guitare des mains mais Lisa Belle se débattait avec l’énergie du désespoir, elle l’avait agrippé par les couilles pour qu’il la laisse aller. Lucien avait finalement abandonné, plié en deux de douleur. Pendant qu’elle s’accordait devant son public, le cellulaire de Lucien s’était mis à vibrer à nouveau. “Oui, fille, j’ai vu, là ça se complique faut que je te laisse.” avait rapidement débité Lucien. “Non, papa, raccroche pas. Regarde encore sur Monde d’idoles, tu vas capoter encore plus.”

Une photo montrait un couple en plein combat, lui et Déliane Fortier, échevelés, lui qui tire la guitare, elle qui lui pince les couilles. Et ça titrait :  Les amours de Lisa Belle, rien ne va plus. C’est bien fini entre les deux tourtereaux.

Un gros 4 par 4 avec deux gros tabarnaks freinait directement sur le gazon faisant rouler des longueurs de tourbe sous les grosses roues. Les deux malabars se précipitaient. Un vers la voiture sport, l’autre sur Lisa Belle en plein milieu de son plus grand succès qu’elle malmenait sans pitié. Il la soulevait de terre et emportait la pauvre fille sous son énorme bras. Elle se débattait comme un diable dans l’eau bénite. “Laissez-moé finir ma toune, y’est où mon daïkiri aux fraises, tabarnak?” criait-elle comme un putois. Une pétasse tombée à la renverse dans le verre brisé saignait des fesses et criait au meurtre. La voisine courait derrière, apportait un beau daïkiri flambant neuf à son idole de jeunesse. Elle l’avait sifflé d’une traite. En passant devant Lucien elle lui avait giclé sa gorgée de daïkiri aux fraises au visage comme un lama. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle gueulé pendant qu’on la montait de force dans le gros 4 par 4 qui décollait en trombe laissant mottes de terre et deux tranchées profondes derrière lui.

 

 

Le bruit d’un moteur l’avait réveillé. Lucien Simard dormait dans sa chaise longue, un rond de bave qui s’étendait vers son cou. Il avait lentement ouvert les yeux, inquiet, le rythme cardiaque anormalement élevé. La pelouse était intacte, rien ne traînait nulle part. Silence total. Pas de vitre cassée nulle part. Il était bel et bien seul dans la sainte christ de paix dans sa cour impeccable, aucun hors-bord accosté au quai ni de drône crashé au pied du poteau de corde à linge. Rien. Nulle part. La grosse paix.

Au loin, une petite voiture sport jaune décapotable traversait le pont. À mesure que la voiture approchait, il pouvait voir la conductrice la tête couverte d’un foulard à la Bardot et les yeux cachés sous d’énormes verres fumés. Merde, avait-il pensé. Déliane Lisa Belle Fortier. Lucien s’était précipité dans son cabanon, s’était embarré en-dedans et observait par une fente à travers les planches.

La star était descendue de voiture, avait fait le tour de la maison, était descendue jusqu’au quai admirer la beauté du lac Siscoe. Elle avait lancé son verre de daïkiri aux fraises vide dans le lac puis elle était remontée vers la maison. Elle avait monté les marches du grand balcon et avait frappé à la porte d’en avant puis la porte d’en arrière sans réponse. Elle avait approché son nez de toutes les fenêtres, les mains de chaque côté du visage pour tuer les reflets, en vain. Elle avait tourné la tête, jeté un dernier regard partout et était tout simplement remontée dans la petite voiture sport, hébétée. “Bel accueil, j’vas m’en rappeler en ciboire!” avait-elle dit tout haut juste pour elle. Puis elle était repartie en lâchant un gros câlisss et en faisant crisser les pneus. Lucien avait eu tellement peur d’être surpris à se cacher lâchement dans son cabanon et obligé de s’inventer des excuses, particulièrement paniqué quand son téléphone avait mal choisi le moment pour se mettre à vibrer.

“Papa? Regarde tout de suite sur Monde d’idoles, tu vas capoter!”

Une série de photos montrait la célèbre star internationale dans différentes poses alentour de chez lui et ça titrait :

Exclusif : Lisa Belle se magasine une maison en Abitibi!

 

 

Flying Bum

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Photo couverture: L’actrice américaine Vivian Leigh, infographie du Flying Bum.

 

 

Bête de sexe

 

La bête peut se faire animale mais encore peut se dire de celui ou celle qui manque totalement d’intelligence, d’à-propos pour un sujet donné. Chose certaine, au sens où on l’entend généralement, il existe près de zéro possibilité de s’appeler Lionel Sicotte et d’être une bête de sexe à la fois. Zéro. Zéro avec une barre.

Curieux tout de même à quel point avec l’usure du temps le corps peut prendre la forme de nos activités, mimétisme débile. Lionel Sicotte enseignait depuis plus de quinze ans les sciences paléographiques-épigraphiques à l’UBAV, l’université de Barraute à Val d’Or. S’il était davantage sorti en plein jour au grand soleil, peut-être n’aurait-il pas eu ce teint verdâtre et le corps couvert d’une étrange peau blanche comme les insectes luisants qu’on déniche sous les pierres. S’il n’avait pas passé ses soirées une loupe à la main devant des plaquettes de pierre couvertes d’hiéroglyphes cunéiformes sumériens ou précolombiens en bouffant de la scrap arrosée de Pepsi, ses yeux ne seraient pas toujours aussi plissés et ses poignées d’amour auraient pu faire place à un beau rack d’abdominaux. S’il s’était donné la peine de fréquenter la race humaine autrement que devant une salle de classe, il saurait comment les humains se coiffent, s’habillent, causent entre eux et toute cette sorte de choses, comment ils font la chasse aux pellicules et utilisent les anti-sudorifiques.

Mais le mystère est partout, sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus, préférablement s’il y a une femme pas loin, une belle on s’entend.

 

 

L’intérêt des petits cégépiens et des petites cégépiennes pour les sciences paléographiques-épigraphiques avaient connu un petit creux cet-automne-là. Dur, dur de rivaliser avec les folies que ramenait l’air du temps dans nos jadis sérieuses institutions, construction de sites web, jeux numériques, écoles d’humour et quoi d’autre encore étaient au programme. Lionel Sicotte s’était ramassé avec un seul groupe et beaucoup, beaucoup de temps à sa disposition, beaucoup plus que nécessaire. De longues soirées qui ramenaient à l’avant-plan de ses pensées sa grande solitude. Et elle lui pesait. En bon scientifique qu’il était, il savait que le corps humain devait exulter, condition nécessaire à toute vie ainsi qu’à bien meubler les samedis soirs qui mouillent. Et que la pratique individuelle c’était un peu comme le hockey, à un seul joueur ça vient long.

Chaque fois que de longues périodes sans paléographie épigraphique se présentaient, il tentait de se convaincre de partir à la chasse mais l’angoisse finissait toujours par le prendre aux couilles et le ramenait toujours derrière sa loupe et ses tablettes de pierre. Son fast-food gras salé micro-ondé compensait alors pour la solitude lancinante. Jamais, jamais dans cent ans, aurait-il même songé faire affaire avec une discrète professionnelle qui pourrait venir à domicile lui offrir l’exultation si nécessaire à son corps, et ce aussi facilement et rapidement que se faire venir une bonne pizza Domino. Pas la peur de cette sorte de créature qui l’embêtait, l’idée même de payer pour obtenir ce genre de chose lui semblait horrible, méprisable. Lui, payer pour du sexe? Oh, que non. Un homme a son orgueil.

 

 

“Bon après-midi,” avait gentiment dit l’intervieweuse au drôle de petit monsieur de l’autre côté du comptoir.

“Bon après-midi,” avait répondu Lionel Sicotte.

Il y eût ensuite un léger moment d’inconfort que l’intervieweuse semblait savourer en observant les variations chromatiques qui affectaient le visage de Sicotte et une bonne partie de son cou.

“Je suis ici pour l’expérience,” avait mentionné Sicotte, “celle que vous mentionniez dans l’annonce du journal de l’UBAV.” Sicotte avait déplié devant ses yeux une copie de l’annonce qu’elle avait regardé furtivement.

“Ah oui, l’annonce,” avait-elle répondu.

“Euh…..euh…, je suis à la bonne place au moins?”

“Oh que oui, vous êtes à la bonne place.” avait dit l’intervieweuse qui semblait avoir toutes les difficultés du monde à retenir un sourire. “Vous voulez faire partie d’une des expériences de la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV?”

“Exact.”

“Êtes-vous étudiant ici, monsieur Sicotte?”

“Non, j’enseigne ici, les sciences paléographiques épigraphiques.”

“Ah, je vois,” avait-elle répondu en se pinçant la lèvre.

“Il reste des . . . ouvertures? Dans le programme, je veux dire,” avait demandé Sicotte.

“Dites-moi,” avait dit l’intervieweuse pendant qu’elle semblait s’adonner à quelque graffiti érotique sur une tablette juste sous ses yeux, “pourquoi vous portez-vous volontaire pour participer à une expérimentation sexuelle, je veux dire sexologique?”

“Quelle différence cela peut-il faire? D’un point de vue scientifique, je veux dire?”

“Je vous assure que nous ne voulons d’aucune façon tenter de pénétrer indûment votre intimité, exception faite évidemment si une partie de votre intimité était susceptible de nuire à notre projet. À cause de, ah, vous savez, la nature singulière de ces expérimentations, il nous faut un portrait exact de nos participants pour faire de ces expérimentations un processus scientifique valable.”

“Je vois.”

“Alors, maintenant, qu’est-ce qui vous a incité à poser votre candidature?”

“Euh . . . en dehors des intérêts strictement scientifiques et des bienfaits pour la progression de la sexologie clinique appliquée . . .”

“Bien sûr, monsieur Sicotte, mais encore?”

“Euh . . . honnêtement, je me considère comme . . . en quelque sorte, un très bon . . . euh . . . à tout le moins un amant très adéquat et . . .”

“Et . . .?”

“Et aussi, j’ai pensé euh . . .” puis il avait précipité la fin de sa réponse plongé dans la gêne et la confusion, “ce serait un bon moyen de rencontrer une bonne partenaire sexuelle.”

“Vous comprenez, monsieur Sicotte, que vous ne connaîtrez jamais l’identité de la jeune femme ou des jeunes femmes que vous pourrez . . . euh . . . rencontrer au fil de l’expérimentation.”

“Je comprends,” avait répondu Lionel Sicotte qui cachait mal sa déception.

 

 

Une plantureuse dame d’âge moyen dans un long sarrau blanc avait relevé la tête de derrière son clipboard et avait fait signe de la tête à Lionel Sicotte l’invitant à s’asseoir. Les cheveux sur la tête de la dame étaient courts, foncés, drus comme le poil pubien. Sicotte en était à se demander si par opposition son poil pubien était long, lisse et blond. La dame avait pointé sans dire un mot le formulaire que Sicotte tenait sur ses genoux. Il lui avait remis.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Barbara en ajustant ses lunettes et en parcourant distraitement mais professionnellement le formulaire.

“Exact,” avait simplement répondu Sicotte.

“Il est indiqué ici que vous êtes inscrit pour un coït hétéro-normal-un-homme-une-femme. C’est exact?”

“Euh . . . oui, c’est exact.”

“Vous n’avez pas d’intérêt pour des expérimentations plus . . . exotiques?”

“Qu’est-ce que vous entendez par là?”

“Ce que je veux dire c’est que nous sommes intéressés dans toutes nos expérimentations à la gamme complète des activités sexuelles humaines, pas seulement un petit segment. Comme vous le réalisez certainement, monsieur Sicotte, ce n’est pas donné à tout le monde de trouver son bonheur dans un simple coït hétéro-normal ni d’un contact avec une personne essentiellement de sexe opposé, ni d’une activité avec un partenaire unique ou d’un partenaire d’un autre genre que le genre humain.”

“Euh . . . naturellement,” répondait un Lionel Sicotte soudain cramoisi.

“Alors, ce que je vous demande c’est de me confirmer que vous êtes bien intéressé uniquement par un coït hétéro-normal avec une seule partenaire de sexe opposé.”

“Euh . . . oui, je pense que oui.”

“Très bien,” dit le docteur Barbara

“Au moins pour cette fois-ci,” avait rajouté Sicotte sans grande conviction et ne voulant pas passer pour un étroit d’esprit.

Le docteur Barbara avait placé ses lèvres en cœur et elle avait lentement introduit le bout de son crayon dans celles-ci, puis elle l’avait tout aussi lentement retiré en fixant Sicotte du regard.

“Vous réalisez qu’il y aura un certain nombre d’éléments de distraction au cours de ces expérimentations.”

“Je comprends très bien le travail de laboratoire et toute l’instrumentation de contrôle et de mesure que cela sous-entend.”

“Alors, monsieur Sicotte, croyez-vous que nos instruments et l’observation par des tiers pourraient nuire d’une quelconque façon à vos fonctions, votre activité coïtale?”

“J’en doute,” avait répondu Sicotte du tac au tac avec une belle assurance. “J’ai déjà été observé dans le passé.”

“Oh!?”

“Je veux dire, j’ai vécu cinq ans en résidence à l’université.”

 

 

À huite heures trente du soir un samedi d’automne très frisquet, Lionel Sicotte se présentait à la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV pour une douzième et espérait-il dernière rencontre préliminaire. Après avoir attendu une dizaine de minutes sur une chaise pliante au beau milieu d’une salle autrement totalement déserte et très peu meublée, de derrière la porte qui indiquait Personnel autorisé seulement était sortie une jeune infirmière dans son costume impeccable qui lui adressait un sourire agréable mais des plus superficiels et professionnels à la fois.

“Nous sommes prêts à vous recevoir, monsieur Sicotte,” avait-elle dit.

Lionel Sicotte avait pénétré dans la grande pièce au centre de laquelle se trouvait une estrade sur laquelle était posée une grande table rembourrée de cuir brun.

“Est-ce que vous serez vêtu Préliminaires, Semi-habillé ou Complètement nu? Lui avait demandé la jeune infirmière.

“Pardon?”

L’infirmière consultait son clipboard. “Sicotte,” avait-elle lu à voix haute. “Ah oui, vous serez Semi-habillé. S’il vous plaît, enlevez votre veston, cravate, chemise, souliers et pantalons, ensuite vous me suivrez dans l’autre pièce.

“Mais, j’ai déjà passé le médical trois fois plutôt qu’une,” Sicotte gueulait presque de frustration craignant une quelconque erreur bureaucratique. “Quelle sorte d’examen allez-vous me faire encore?”

“Ohhhh, mais vous ne passerez aucun examen cette fois-ci.” avait répondu l’infirmière, “Ce soir c’est Broadway!”

“C’est quoi?”

“C’est le soir, le grand soir, tonight’s the night,” lui avait-elle répondu en multipliant les clins d’œil grivois.

“Ce soir? Je n’en avais aucune idée, personne ne m’a averti.”

“C’est comme cela qu’ils opèrent maintenant. On se dépêche un peu, donnez-moi vos effets. Ils vous attendent de l’autre côté et ils ont déjà un petit retard sur la cédule.”

 

 

Lionel Sicotte avait passé la porte en bobettes et avait été accueilli par deux hommes et une femme d’âge moyen, tous portant lunettes, clipboards en aluminium et de longs sarraus blancs. Sicotte avait reconnu le docteur Barbara. Le plus âgé des deux hommes lui avait été présenté comme le docteur Fortin qui assisterait docteur Barbara, le deuxième homme, plus jeune, apparemment un technicien sans nom. À l’autre bout de la pièce, une empilade d’appareils couverts de cadrans, de boutons et de filage. Dans le milieu de la pièce se trouvait un lit king avec le couvre-lit et les draps repliés comme le font les femmes de chambres d’hôtel. Une petite table de nuit avec un napperon crocheté sur laquelle reposaient deux verres, deux débarbouillettes et un pichet de ce qui semblait être de l’eau froide comme si on avait tenté de mettre une touche de domesticité sur le décor autrement scientifique et froid.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Fortin

“Oui, monsieur.”

“Bon. Garde, allez chercher mademoiselle notre autre participante.”

Une belle jeune fille mi-vingtaine était entrée avec un aplomb surprenant dans les circonstances, avait pensé Lionel. Une longue chevelure soyeuse mais d’un brun sans nom, elle ne portait qu’une mini-culotte bikini, une brassière noire et des lunettes. Elle avait regardé Sicotte bizarrement.

“J’ai pris la liberté de lui demander d’enlever les bas filetés et le porte-jarretelles, pour sauver du temps,” avait dit l’infirmière. Se retournant vers Sicotte, maintenant anxieuse, “À moins que cela ne vous excite?”

“Les bas? Non, ça va aller de même.”

“D’accord,“ dit le docteur Fortin, “Si vous voulez bien vous avancer tous les deux vers le lit.”

Ce qu’ils firent en se regardant avec une certaine gêne.

“Je suppose qu’on doit s’asseoir, ou quelque chose du genre?” Sicotte avait-il adressé à mademoiselle Tremblay nerveusement.

Ils se sont assis non sans avoir eu de la difficulté à se décider quant à la proximité exacte qu’ils devaient observer. Pour se donner un peu de contenance Sicotte avait distraitement poffé un des oreillers.

Docteur Barbara s’approchait maintenant d’eux avec un assortiment de fils métalliques, du ruban adhésif et un petit flacon de liquide clair.

“Ne vous occupez pas de moi,” avait-elle dit, “vous pouvez procéder.”

“Qu’est-ce que c’est que tout ce bazar?” avait questionné Sicotte pendant que docteur Barbara lui installait une électrode sur le coin de la bouche.

“Différents capteurs pour mesurer les réponses physiologiques. Ne faites pas attention à moi, allez-y, amusez-vous.”

“Écoutez, là, tous ces bidules vont être dans le chemin un moment donné ou un autre,” se plaignait Sicotte pendant que docteur Barbara lui en collait une autre sous les aisselles.

“Cela ne devrait pas vous nuire,” disait docteur Barbara qui lui en collait maintenant une sur la poitrine.

“Je ne suis pas convaincu du tout que j’apprécie tous ces bidules.”

“Alors pourquoi ne lancez-vous pas le bal, vous?” dit-elle s’adressant à mademoiselle Tremblay, “ça va donner une chance à monsieur Sicotte de s’enhommir.”

Et mademoiselle Tremblay n’avait pas eu besoin de se faire répéter la consigne. Elle avait attrapé Sicotte par le cou et l’attirait sur elle en s’allongeant. Assez miraculeusement, Sicotte semblait commencer à se trouver dans un état d’excitation certain.

“Hé bien, bonsoir mademoiselle,” avait-il blagué tout en restant convaincu qu’ils auraient pu être présentés l’un à l’autre, au moins par des surnoms.

“Bonsoir monsieur,” avait-elle murmuré tout en lui mordillant un lobe d’oreille.

“Pourriez-vous me débarrasser de ce soutien-gorge,” clamait docteur Barbara, “j’ai une électrode à mamelons à poser.”

“OK,” avait répondu Sicotte en s’attaquant non sans difficultés aux agrafes de la chose. Elle en a des superbes, pensait-il en lui-même tout en expérimentant sur les rondeurs de mademoiselle Tremblay pour son propre compte.

“Si ce n’est pas trop vous demander, monsieur Sicotte, livrez-vous à vos expériences sur le gauche, le droit est à moi,” avait insisté docteur Barbara électrode à la main.

“Excusez-moi,” avait répondu Sicotte avant de procéder à deux mains sur la mamelle gauche.

“Mmmmmmm,” marmonait mademoiselle Tremblay

“J’ai une lecture de trois point deux,” avait alors déclaré le technicien qui était resté muet jusque là. “On peut considérer ce score comme excellent.”

“OK, on s’active ici un peu,” insistait le docteur Fortin, “docteur Barbara j’ai besoin de la fourche maintenant.”

Lionel Sicotte avait ressenti une grande frustration lorsqu’il avait senti les mains de docteur Barbara guider les siennes vers le slip de mademoiselle Tremblay dont c’était la fin de l’aventure. Une haine de longue date pour les petits boss de bécosses. Il tira la culotte au loin. Une pointe d’excitation supplémentaire avait surgi. Sicotte activait sa langue dans le cou de mademoiselle Tremblay puis suivait son chemin vers le sein gauche puis vers la région pubienne.

“Excusez-moi,” docteur Barbara intervenait excédée, “ mes deux petits tourtereaux pensent peut-être qu’ils ont toute la nuit mais nous avons un horaire strict à respecter ici.” Et sans plus de cérémonie elle arracha la bobette de Lionel. Les deux “tourtereaux” s’observaient maintenant dans toute leur nudité pendant que docteur Barbara entreprenait ses dernières installations dans des régions délicates. Pendant que la doctoresse travaillait à ses trucs Sicotte avait demandé à mademoiselle Tremblay : “Venez-vous souvent ici?” puis réalisait immédiatement l’ineptie de sa question.

“Je pense bien que c’est ma douzième fois,” avait-elle quand même répondu.

“Moi, c’est pareil, qu’est-ce qui vous a convaincu de vous porter vol… Heille!” s’était-il écrié d’un coup sec, “qu’est-ce que vous êtes en train de me coller là?”

“C’est une petite caméra intra-utérine de rien du tout, ne vous tracassez pas avec ça.”

“Comment voulez-vous que je conserve la machine en opération avec une caméra collée sur la bite?”

“Avez-vous ou n’avez-vous pas déclaré que vous étiez doté de pouvoirs de concentration au-dessus de la moyenne?” ironisait docteur Barbara.

“Oui, mais il y a toujours une limite à toute.”

Sicotte avait senti deux mains chaudes et rassurantes sur ses épaules.

“C’est correct, ne t’inquiète pas,” avait dit la jeune femme. Elle arborait le plus délicieux sourire. “Allez, on le fait pareil. Je vais t’aider.”

“Lionel Sicotte l’avait regardé avec gratitude. Elle avait fermé les yeux. Vu qu’ils en étaient maintenant au tutoiement, il en avait profité pour l’embrasser pour la première fois. Elle était douée pour le baiser, vraiment douée. Si bien que Sicotte se demandait s’il n’était pas en train de tomber en amour.

 

 

“Tu sais, tu es vraiment mignonne,” lui avait-il dit. Ses mains se promenaient partout sur les courbes affriolantes de mademoiselle Tremblay.

“Toi aussi tu es mignon, dans ton genre, finalement.

“Ta peau est adorable,” avait-il ajouté.

“Ta poitrine est très . . . branchée,” avait blagué la jeune femme.

“On a de la statique sur le circuit oro-auditif,” avait alors déclaré le technicien.

“Écoute, mademoiselle, ton visage ne m’est pas tout à fait inconnu, es-tu certaine que nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ce soir?” avait demandé Sicotte.

“J’en doute, je n’oublie jamais un visage.”

“C’est toutes ces niaiseries qu’ils se racontent qui produisent de la statique,” avait répondu le docteur Fortin au technicien. “Voulez-vous bien cesser tout ce babillage tout de suite.”

“Si on se fie au sécrétiomètre, elle semble perdre son excitation originelle, elle ne me semble plus du tout aussi excitée tout d’un coup,” se plaignait Fortin.

Sicotte maintenant irrité s’était mis à accélérer la cadence pour assurer. Avec une belle constance, un rythme étudié, il travaillait sa partenaire au corps jusqu’à ce qu’environ cinq minutes plus tard, elle reprenne les gémissements. Pour un moment, il avait oublié toute la quincaillerie dans son entrain retrouvé.

“Contact,” avait crié quelqu’un à l’autre bout de la pièce mais ni lui ni elle ne prêtaient plus attention à tout ce bazar. Dans une rythmique opérée de main de maître, Sicotte la faisait grimper plus haut et plus haut encore, de plus en plus près du sommet.

“Aimes-tu ça, comme ça?” avait-il murmuré à la jeune femme.

“Ah oui, j’aurais jamais pensé que ça aurait pu être comme ça.”

“Vraiment, tu me trouves si bon que ça?”

“Merveilleux, the best!”

“Vraiment?”

“Merveilleux,” grognait-elle, “simplement merveilleux”, probablement ma deuxième meilleure expérience à vie. Ouch! Qu’est-ce tu fais là?”

“C’était qui, l’autre?”

“Quoi?”

“Tu m’as dit deuxième meilleure expérience, c’était qui le premier?”

“Ça te dérange en quoi? Un gars d’Alma, je ne me rappelle même plus de son nom.”

 

 

Sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus qui carburent à l’orgueil. Des monstres jamais vaincus.

 

 

L’heure de la maline machine était venue.

“Ouhhhhhhh,” s’était-elle mise à crier, “qu’est-ce qui arrive tout d’un coup? Ahhhhhhhh!”, se lamentait la pauvre mademoiselle Tremblay.

“Wo! Arrêtez ça monsieur Sicotte, tout de suite, peu importe ce que peut être la chose que vous faites actuellement, arrêtez ça!” gueulait docteur Fortin. “Vous êtes inscrits pour un coït hétéro-normal, tous les instruments s’affolent, vous êtes maintenant hors-catégorie.”

“Nonnnnn, arrête pas ça,” criait mademoiselle Tremblay qui avait commençé à tourner des yeux. “Arrête pas, non, non!”

“Arrêtez ça tout de suite, monsieur Sicotte,” criaient en choeur docteurs et techniciens ébaubis.

“Est-ce que je suis encore numéro deux maintenant?”, demandait Lionel, “hein, est-ce que je suis encore numéro deux?”

“Nonnnnn, nonnnnn, arrête pas, arrête pas, arrête pas!, t’es le fuck’n best de tous les temps, fuck’n best numéro un toutes galaxies confondues!” avait-elle eu le temps de crier avant de sombrer dans un orgasme cataclysmique qui faillit mettre le feu aux appareils de docteur Barbara.

 

 

Docteur Fortin et docteur Barbaba ébaubis en avaient perdu leur latin, échappé leurs beaux clipboards en aluminium.

“Nous ne sommes pas équipés pour monitorer des phénomènes semblables, une chance que vous avez arrêté cette chose que vous lui faisiez. Vous risquiez de perdre la généreuse compensation financière qu’on verse aux participants si notre matériel avait été détruit en conséquence de ce phénomène qu’on s’explique mal.

Sicotte n’écoutait même pas ce que les docteurs disaient. Il passait gentiment une débarbouillette d’eau froide sur le visage de mademoiselle Tremblay.

“Est-ce qu’on va se revoir?” lui avait-il demandé.

“C’est formellement interdit,” criait docteur Barbara, vous avez signé les documents.

“Ah oui, ah oui,” répondait mademoiselle Tremblay, “c’est quand tu veux.”

“Et tu ne verras plus ton gars d’Alma, promis? demandait-il pendant que le technicien lui arrachait les électrodes de partout sans qu’apparemment il ne le ressente.

“Désolé, monsieur, j’ai besoin de récupérer la caméra intra-utérine, voudriez-vous l’enlever vous-même, personne ici ne veut toucher à votre . . . chose.”

“Non, je ne verrai plus que toi maintenant, promis.” criait-elle pendant qu’ils l’emportaient derrière une porte et que lui tentait d’en finir avec la caméra intra-utérine pour courir la rattraper.

Deux autres techniciens sortis de nulle part l’avaient solidement retenu pour l’empêcher de partir après elle.

 

 

Après avoir été payé, une somme coquette quand même, conduit au vestiaire et s’être rhabillé, Lionel Sicotte était sorti et l’avait attendue une bonne heure sur le perron au sortir de la faculté. Par dépit, il s’était finalement fait à l’idée. Ils avaient dû la faire sortir par une autre porte et elle était tout simplement repartie.

Rentré chez lui, Sicotte avait fait quelques recherches avec des bribes que le docteur Barbara avait échappées dans un moment de panique. Il croyait bien avoir entendu Tremblay et avait supposé qu’elle était d’Alma. Ça lui faisait une belle jambe. Il ne pouvait tout de même pas composer tous les numéros de tous les Tremblay d’Alma et demander s’il y avait là une brunette dans la mi-vingtaine pour ensuite lui demander si elle s’était faite baiser par un phénomène paranormal dernièrement. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Elle était probablement dérangée émotionnellement de toutes façons et une bien mauvaise candidate à la vie de couple ordinaire. Peut-être ne prenait-elle son pied qu’à faire l’amour devant des observateurs, de là les expériences à la faculté. Lionel se voyait mal faire le bottin des voyeurs pour en embaucher deux ou trois à toutes les fois qu’il aurait voulu la baiser. Non, il serait beaucoup mieux sans elle. En fait, il se sentait même un peu soulagé d’être débarrassé d’elle.

La joie des sciences paléographiques-épigraphiques l’attendait depuis trop longtemps déjà. Ça et un bon double-quart-de-livre-fromage-frites.

De toutes façons, on le sait, comment pourrait-il, lui, s’acoquiner avec une fille qui acceptait une rémunération pour du sexe? Oh que non, un homme a son orgueil tout de même.

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

En couverture: The Marilyn Trip, sérigraphie de Bert Stern, 1962

 

 

Les amitiés imaginaires

Lorsque qu’on associe deux textes dissociatifs (Olivette et moi, originalement publié en avril 2018 et Les déboîtés, en juin 2018) on en arrive toujours à la dissociation, rien à faire. L’exercice fût néanmoins amusant.

 

Les amitiés imaginaires

Elle avait toujours été là pour moi, beau temps mauvais temps. Je crois savoir d’où elle venait. Olivette était comme une de ces madames à la limite effrayante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parlait tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonnait tout le temps. Elle ne payait pas de mine, son hygiène douteuse, pauvre elle, elle faisait peur aux passants qui osaient la regarder dans les yeux. Elle était fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traînait avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contenaient l’ensemble de ses possessions, tous ses souvenirs scrupuleusement classés sac par sac.

On ne sait jamais véritablement d’où viennent ces clochardes, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. Elle vivait dans le côté sombre de toutes choses et elle était ma compagne rassurante lorsque j’y sombrais avec elle. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vivait dans ma tête.

Un vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure tardive. Nuit sombre sans lune sur Montréal qui luisait sous un glacis de pluie froide. Le vent soulevait des nuées de feuilles mortes comme des volées d’étourneaux. Elles tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie zigzagante. Ou elles collaient ensemble s’agglutinant sur les pare-brises suintants.

Rideau inespéré offrant une meilleure chance de ne jamais être vu à un homme qui était assis calmement derrière son volant. Appelons-le l’un et l’un avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur. Félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: – Madame, madame, madame, madame, . . . à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait moins de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement stationné. Appelons-le l’autre. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie.

Ou la police. La police verrait peut-être la grosse boîte de chocolats Black Magic déposée sur ses genoux, la fouillerait, qui sait? Poserait des questions. L’un était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur avait pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes dans sa tête, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue vingt ans plus tard.

Tellement de temps était passé par là depuis. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame avait pénétré trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix dans sa tête. Vingt ans, c’est long.

Le jour J était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de mélo aura toujours sa place pensait-il. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte. Il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’une autre époque ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retirait les clefs du démarreur, tout s’éteignit, sons et lumières. Il avait pris la boîte de Black Magic avec lui et il quittait la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. Ça ne faisait aucunement partie du plan. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois. Il voulait opérer incognito.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. L’un montait les marches du bout de ses pompes comme si elles étaient de fines tablettes de cristal. Il s’agrippait systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait pour mettre sa main libérée sur la boîte de chocolats Black Magic, vérifier que le couvercle était bien fermé, en cas. Sur la dernière marche, il examinait longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur avait fait un tour supplémentaire quand il s’était rendu compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il avait alors vu, et se calmait les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approchait à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage sur la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il avait ouvert la boîte à pentures en s’assurant de placer le couvercle entre les billets et le vent du nord qui soufflait toujours. À la première tentative, une bourrasque bien placée l’avait fait paniquer et il avait refermé le couvercle prestement. Puis s’y était remis une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets par la craque pour s’assurer qu’ils étaient tous bien passés et il observait la pluie de billets se déposer éparses sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent au loin. Au diable, pensait-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré. L’un rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange s’était mise à l’envahir, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne inévitable plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il avait levé légèrement les yeux et il voyait maintenant une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partait du cou, descendait tout le long de sa colonne puis remontait à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme dessinée là par le contre-jour. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. L’un avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, debout les orteils dans le fric éparpillé.

Je crois savoir d’où Olivette venait. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, le pays de ma mère et de ma grand-mère là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Elle avait été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. Une chose est certaine, tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’était mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande gueule à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette dans ce coin de pays lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

La ville avait aménagé ce petit parc dans Villeray suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, une vespasienne condamnée depuis belle lurette qui offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’automne montrait son moins beau visage, nuit noire sans lune, pluie drue et vents froids tourbillonnants. L’itinérante était installée là, blottie à l’abri sous la petite marquise, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie de chèvrefeuille, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient tourbillonnant présenter un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait un accompagnement musical à peine audible en agitant les bras comme un chef d’orchestre. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, avivées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore un peu pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie et souriante. Venus d’on ne sait où, le vent lui avait déposé là deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

– Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus. Il était hors de lui.

– Bon, des menaces! répliquait la clocharde. Olivette en menait large, elle qui squattait depuis des lunes la tête de l’autre et qui se chargeait d’ensacher et d’ensevelir ses mémoires souffrantes par petits tas bien classés. Elle avait fini par y prendre toutes ses aises.

– Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte de Black Magic. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment, on est loin du chocolat. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute tout ça, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on reconnaît ta plume. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, qui est qui là-dedans, cou’donc? Pourquoi l’un a passé tout ce fric dans la craque de porte de l’autre? C’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non? questionnait la clocharde confuse, avec insistance.

Vingt ans plus tôt.

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue, un plafond de chapelle sixtine faite de branches et de feuilles. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie. Depuis qu’il avait enterré son père, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques de Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus à l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de choses beaucoup trop lourdes. Quasi impossible à réparer déjà. Enfances avortées, orphelines et tristes, et toute cette sorte de choses. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Jamais vraiment longtemps. Ni l’un ni l’autre. Muets. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tous deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout s’entend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps, faire sortir le méchant. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les réveillait pour les mettre dehors, les gars de banlieue couraient désespérément après les taxis sur le boulevard St-Michel, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde rien qu’avec la gueule ou plus bêtement finir les fonds de bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un divan bancal dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes aux quatre vents. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où se trouvait l’autre.

L’un était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge comme une vipère enragée, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourrissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent a le pouvoir d’engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. L’un, lui, il aurait voulu se trouver n’importe où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller accomplir la seule démarche qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus.

Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du démarreur et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’était davantage comme un automate qui ouvrait la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sautait à la gorge, contraste sauvage avec la froideur de l’habitacle climatisé, et les genoux lui fléchissaient. Le tunnel superbe formé par les arbres alignés de chaque côté de la rue manquait d’air. Lui, il étouffait. Il appuyait ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs devant ses yeux.

Il reprenait encore lentement ses forces dans cette période de sa vie, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait finalement eu raison de sa douce. Et de lui un peu. Elle avait toujours administré le ménage. Lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville lui réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accommoder, s’était-il dit, une fois de plus.

Il traversait le long tunnel désert, repérait la bonne adresse civique. Il regardait par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprenait l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il s’était rendu à la porte. Il tournait la bobinette qui faisait tinter une clochette mécanique d’un autre âge. L’autre l’attendait déjà. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à table. Chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles.

L’un maintenant jeune veuf, l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui. Il vivait maintenant seul à nouveau. Sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, on devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté de ses délires éthyliques voir s’il s’y trouvait encore quelqu’espoir pour lui.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. Ils ont sifflé quelques bières, quelques-unes levées à la christ de vie. Puis celle de trop, inévitable comme toujours. L’alcool métamorphosait l’autre, le crâne nu prenait une belle coloration rosée et le front lui perlait à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long d’un appendice nasal impressionnant et luisant de sébum. La bouche s’était alourdie, les commissures empâtées d’une blanche mousse, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours.

Affrontant ses démons, à genoux sur sa gêne et tout nu dans sa honte, il déballait son pénible imbroglio et en appelait à leur vieille amitié encore une fois. Il savait d’instinct que la situation embarrassait l’autre autant que lui. Le ton s’aggravait, une triste violence s’emparait des mots, des reproches amers. Au bout d’un moment, l’autre avait sorti sa ridicule sacoche de gars, en sortait en marmonnant un chéquier et s’était mis à griffonner, les yeux exorbités, excédé, le souffle court. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour l’un pesait le poids d’une maison, il lui beuglait postillonnant:

Tiens, je t’en donne rien que la moitié. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, on dirait que tu viens toujours me voir juste pour ça, tu ne me rembourseras jamais, prends ça pis crisse ton camp.

L’un avait ramassé le chèque puis était reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait comme achevé. Tué. L’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux de mes frères n’avaient droit à ce sobriquet. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte.

J’avais tout appris d’elle à force de questionner la famille. J’avais appris l’indignation avec Olivette. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui avais nourri les chats de dehors quand ma maison était déjà pleine en-dedans, qui avais hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle. J’avais besoin d’elle.

On s’était retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’avais ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous. Moi qui me croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Elle me dictait à voix basse toutes ses indignations que je faisais miennes aussitôt. Elle était de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle portait toute la compassion du monde en elle et j’étais fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri. Elle me tenait la main lorsque d’aventure mes pieds foulaient le sol du côté sombre des choses. Ne vous méprenez pas, elle était bien là. Comme une bête fabuleuse, tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. La plupart du temps elle triait ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regardait ses vieux cossins, se parlait tout seul, chantonnait des vieux airs que ma mère avait chantés jadis, elle s’occupait très bien elle-même. Ou elle jouait aux cartes avec quelques amitiés perdues ou les vieilles amours mortes qui squattent toujours des racoins de mon coeur.

L’un avait longuement déambulé dans la chaleur torride de cette maudite soirée d’été cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre. Une autre moitié de la somme restait à trouver et cela pesait bien huit tonnes sur ses épaules. Huit tonnes ou le poids d’une maison perdue. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un pousse-pousse couinant de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux.

– Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!, lui dit-elle.

– Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui? Qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans la pile de billets? La dette avait-elle été remboursée? Les amis s’étaient-ils retrouvés?

– Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça surit, ça caille, ça finit par sentir la mort. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, ou ça ne l’a jamais été. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.

Mais Olivette rongeait son frein solide. – Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ, ça ne se fait pas des affaires de même.  Elle était déchaînée.

Vues les circonstances particulières il avait quelque peu renié ses propres règles. – OK, d’abord, tu veux une fin? Une belle fin comme dans les vues? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dans son sac, de rattacher le sac et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.

Un gros “YES”, répondit-elle le sourire large qui lui remontait jusqu’aux oreilles. – Promis juré craché !, dit-elle et elle faillit lui cracher sur le pied.

“ Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, bien debout les orteils dans le fric éparpillé.”

Un long et malaisant silence avait figé la scène pour un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipitamment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: – Fuck, tasse-toé, le cash s’en va partout! En le contournant, l’autre s’était mis à chasser désespérément les dollars volants comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie déjantée digne de Béjart. L’un s’enfuyait dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas:

– T’es qui toé, c’est quoi tout ce cash-là, d’où ça sort? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?

Lui s’était immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face, l’autre l’avait déjà proclamé haut et fort. Il regardait l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui avait simplement répondu:

– Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé ce beau fric-là!

Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe, des beaux souliers à talons hauts qu’on rigole un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats Black Magic en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les poubelles de restaurant. Offre lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir.

Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis crisse ton camp.

– Tu parles d’une fin plate, t’es tellement chien quand tu veux. T’es rien qu’un ci pis un ça, toé.

Olivette bougonnait comme jamais en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile de souvenirs pénibles comme promis.

“Ben bon pour toé, Olivette.”

 

Flying Bum

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À Olivette, pour le bonheur de te voir vivre encore.

 

 

 

La chambre d’amis

Quand le temps ne veut plus dire grand-chose. L’heure à laquelle on se lève, on se couche, ce qui se passe entre les deux. Les rêveries réconfortantes qui nous ramènent à une enfance lumineuse, un élancement douloureux dans les jambes qui nous ramène à cet âge certain qui nous afflige, tout ce qui s’est passé entre les deux instants. La singulière puissance du confinement et de l’oisiveté soudaine qui effacent lentement le besoin impérieux qu’on éprouvait encore hier à faire ce qu’il y avait à faire, ce qu’on croyait bon et essentiel de faire et toute cette sorte de choses.

Du fond de son fauteuil favori, il examinait minutieusement la liste de ses contacts, il se rappelait avoir encore essayé il n’y avait pas si longtemps. Une perche tendue dans l’infini interneto-galactique. Il s’écoulait maintenant des jours, des semaines avant que le petit témoin n’apparaisse. Puis il s’était fait une raison. Le petit témoin qui disait qu’un ami avait bien lu son message ne s’allumait plus. Jamais. On ne le lisait plus. L’appareil remis sur le chevet avec dépit, décevante chose, tuante. Déjà lourd, le temps semblait se pétrifier, puis s’égrener, et partir en couilles dans un courant d’air, les bons amis comme le reste.

Une dernière pensée pour eux, lentement endormie dans le dortoir à souvenirs.

La télé avait récupéré sa nature originelle, un électroménager comme tant d’autres. Pas davantage captivante que d’observer une brassée de couleurs tourbillonner dans la sécheuse. Comme esclave d’une fascination hypnotique, il avait rattrapé le retard de sept ou huit épisodes du Mystère d’Oak Island. Une télé-série où deux frères américains obsédés s’acharnent à retrouver un trésor inestimable sur un ilet au large de la Nouvelle-Écosse. Huit ou dix hommes attablés dans leur cabane de chantier concluent la saison en s’échangeant tour à tour et fascinés un fragment d’os humain gros comme un trente sous, un bout de bois pourri qu’ils se portaient au nez tour à tour comme pour le jauger savamment à l’odeur et une pièce espagnole du 8ème siècle qu’ils ont récupérés à 45 mètres de profondeur à travers trente tonnes de terre remontée à la surface du fond d’un puits creusé avec une foreuse d’un mètre, toute cette terre tamisée à la main. Plein d’hommes embauchés, des vieux shnouks pittoresques qui ont déjà flairé l’odeur de l’or pour faire plus épique, des tribillions de tonnes de machinerie lourde, des millions et des millions de dollars US gaspillés, une île jadis bucolique ravagée et éventrée, huit heures rivé à l’écran pour en arriver là. Un bout d’os, un bout de bois pourri et un vieil écu espagnol.

La télécommande était partie rejoindre le cellulaire sur le chevet.

Il avait longuement jonglé aux innombrables façons de prendre tout son temps, de perdre tout son temps. Un recoin rebelle de son esprit semblait encore occupé à faire un inventaire des choses utiles auxquelles il pourrait s’activer utilement. La vieille nature est forte. Une chose devant précéder l’autre dans le bon ordre, pas facile avec les contraintes, l’impossibilité de sortir courir les quincailleries. Plus facile de trouver des excuses et des défaites. Tout foirait dans le cul-de-sac de ses prérogatives maladives. Tout semblait se dérober à l’analyse, au gros bon sens qu’il tentait sans grand succès de réanimer enlisé dans sa belle béatitude.

Toujours un bon plan que de ressentir un besoin criant dans ces circonstances-là. Une marche à la cuisine, une tisane bien chaude, une tranche de pain aux bananes maison. Bien éphémère interlude, l’assiette et la fourchette trop vite parties accompagner la télécommande et le cellulaire sur le chevet des choses faites et bien finies. Rechute émotive et ridicule vers la messagerie, pas davantage de petit témoin de message lu. Le virus, le désastre, le temps qui court et qui gazéifie les vieux amis et les emporte en l’air lointain, les pousse au loin vers le pays des petits bébés pas baptisés.

Une subite envie de s’y remettre lui chatouillait le derrière des rotules, sensation des plus inconfortables impossible à aller grattouiller. Des images de plans prenaient forme timidement dans son esprit pour s’évanouir aussitôt dans un beau flou artistique. Une lubie de perfection expédiait les projets les plus simples du revers de la main et le ramenait à sa béatitude. La vulnérabilité veillait pas tellement loin, toujours. Évidemment l’idée de flirter avec le délire semblait avoir conservé son éternelle et potentielle place comme saveur du jour, un instant dépressif icitte et là. Prescription du docteur Bum, un autre voyage à la cuisine. Une pleine bolée de raisins frais bien rincés, quelques biscuits aux carottes. Lorsqu’il aurait récupéré le plein droit de sortir de là, il ne passerait plus dans la porte, c’est certain.

La douce attablée et hypnotisée par la lumière de son téléphone intelligent finissait son ixième café. L’ultime café, la cafetière était vide, une odeur rance de collé au fond le confirmait. Il retournait à la cuisine fermer l’électro-ménager coupable. Son génie avait encore des soubresauts de vie insoupçonnée.

– Viens donc t’asseoir avec moi deux minutes, dit-elle, en laissant tomber le cellulaire.

Faut-il qu’ils s’aiment pas rien qu’un peu tous ces vieux couples qui se sont retrouvés confinés de force. Le moindre tic ou petit toc de l’un ou de l’autre peuvent prendre les allures d’un supplice insupportable. Le moindre mot mal choisi, l’injure suprême. L’isolement comme une grosse loupe sur toutes les petites bibittes de tout un chacun et qui peut tout enflammer d’une seule claque pyromaniaque. Une innocente invitation à venir s’asseoir peut s’avérer dans un tel cas un traquenard sans nom.

– On devrait vider le garde-robe de la grande chambre, dit la douce.

Ça y était. Le sort le frappait sournoisement. Elle avait tiré un plan diabolique, c’est sûr. Ce cagibi renfermait des vêtements d’une autre époque que personne n’avait portés depuis la disparition de l’ami Jean-Paul qui lui avait donné toutes ces fringues, des boîtes et des boîtes de la vieille lubie de la douce, des choses associées à Winnie the Pooh qu’elle avait jadis collectionnées en groupie boulimique finie, des boîtes de médailles et de trophées sportifs que les enfants n’avaient jamais voulu récupérer (autant encombrer le paternel), d’autres cartons qui avaient survécu à trois déménagements sans être ouverts et qui renfermaient dieu sait quoi, partout des traces évidentes que le lieu avait servi de refuge tranquille aux souris entre leurs courses vers la gamelle de la chatte maintenant trop vieille pour les attraper toutes. Ces corvées domestiques et ces fouilles archéologiques dans les choses du passé semblaient avoir quelque chose de si sympathiquement emballants pour elle. Lui, quelque chose lui échappait la-dedans. Encore et toujours. La nostalgie des vieux jours était de retour en force sur la planète confinée. Photos d’enfance comme des chaînes de lettre sur les internettes, on refaisait les recettes de nos mères, le goût de se remettre à faire soi-même son pain, de s’ennuyer de la famille, des câlins sociaux et toute cette sorte de choses. Dans le fin fond, au lieu de paranoïer sur ses intentions, il devait tenter de collaborer, y trouver une sorte de joie. Qui sait, de retrouver des textes adolescents de son cru, des photos de famille, de frères qu’il jurait avoir eus, des images des temps heureux, des petites choses qui ont le don de faire revenir aux narines le parfum des gens, des vieux amours, le sourire des bons amis du bon vieux temps qui se sont éteints dans les méandres de l’oubli. Une dernière chose, pour finir de se rassurer :

– Pourquoi tu veux vider ce garde-robe-là, ici, maintenant, là, là? osait-il demander.

Parce qu’on va pouvoir ensuite déménager dans ce garde-robe tout ce qui est dans l’arrière-cuisine mais qui n’a pas d’affaire là. On pourra sortir tout ce qui traîne dans la bibliothèque qui trouverait davantage sa place dans l’arrière-cuisine libérée. On pourra trier ton énorme pile de boîtes de livres, brûler ce qui est sans valeur, aller porter à Jonathan le libraire ceux qui pourraient encore faire le bonheur de quelqu’un et classer les autres dans la bibliothèque fraîchement libérée. Le lit de la grande chambre partira pour le bureau après l’avoir démonté parce qu’il ne passe pas dans la porte, toutes les bébelles qui traînent dans la dînette qu’on aura triées et bien nettoyées s’en iront dans la grande chambre où on aménagera une salle de jeux pour les petits-enfants. On pourra aller porter toutes les guenilles dans les bulles de charité et vider ton ancien bureau de tous les pots de conserves que je garde là qui trouveront leur place là où ça leur convient dans l’arrière-cuisine. Le bureau libéré, on pourra réparer les trous laissés là par le démantèlement de tes étagères de bureau, tout repeindre et en faire une chambre d’amis avec le lit de la grande chambre qu’on aura remonté.

Ensuite, après le dîner, on trouvera bien quelque chose d’autre pour s’occuper.

Tout d’un coup, le menton pendant, bang! Sa béatitude lui claquait la porte dessus en vraie sauvage. Peut-être qu’une fois que son cerveau aurait absorbé l’ensemble du cahier de charges surhumain il resterait plus que jamais seul avec lui-même, profondément déçu de sa propre faiblesse, son innocence à tomber dans un piège à cons aussi évident, juste vider un garde-robe mon cul. Pourquoi n’avait-il donc pas fait la sourde oreille, prétexté ad libidum une activité hypothétique quelconque mais prioritaire, poursuivi sa route vers sa chaise préférée avec sa pleine bolée de raisins bien frais bien égouttés et ses biscuits aux carottes, s’évader de cette fatalité qui venait de le frapper de plein fouet.

La lassitude extrême d’un mononucléosé qui s’emparait de lui était aussi ravageuse que la bête fabuleuse en lui qu’il n’avait jamais arrêté de traquer tout en la fuyant désespérément.

On était bel et bien encore samedi. Il n’était même pas encore dix heures du matin. Les mots ne lui venaient plus avec toute l’aisance des beaux jours dans sa cervelle sonnée raide. Une démission du génie. Sourcils froncés, elle le fixait droit dans les yeux cherchant d’un regard coupant et inquisiteur une certaine forme de vie ou une autre dans le fond de son regard soudain semblable à celui de la truite morte.

Une chambre d’amis?

La paix contre une chambre d’amis?

J’en ai même pu d’amis.

 

Flying Bum

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Chronique douleur

(Pour de meilleurs résultats, n’espérez pas de résultats.)

Suggestions pour soulager les attaques du sciatique et toute cette sorte de douleurs insupportables

  • Narcotiques. Utilisez la dose indiquée par le fabricant pour une blessure sévère, telle que prescrite par un médecin qui sait ce que c’est la vraie douleur et qui est prêt à vous prescrire un dosage tout à fait efficace. (On jase, là, ceci ne se produira jamais)
  • Un flacon complet d’Advil Extra-Fort. Retirez la petite ouate, refermez le contenant et remuez vigoureusement tout près de votre oreille jusqu’à ce que le son vous devienne tellement insupportable que vous oublierez votre douleur pour un bref instant. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez.
  • Lidocaïne en patches. Collez-en une directement sur votre front, là où elle sera aussi inutile que lorsqu’appliquée en tout autre endroit incluant directement sur le (les) site(s) douloureux mais soulevant la risée de tout un chacun lorsque vous déambulerez atriqué ainsi provoquant la gêne ou une honte sans nom susceptible de vous distraire des douleurs dans vos membres inférieurs.
  • Gel Voltaren. Appliquez directement sur un dinosaure en caoutchouc mou de votre petit-fils, préférablement un gentil stégosaure souriant, de façon telle que le gel semblera soulager au moins la pauvre bête.
  • Le Tiger Balm. Utilisant une de ces petites cuillères de collection héritée d’une lointaine tante, mangez tout le contenu d’un pot de Tiger Balm et le pompage d’estomac urgent et nécessaire administré sous anesthésie générale vous procurera des heures d’inconscience tout à fait indolore.
  • Onguent d’Arnica. Tout à fait inutile lorsqu’appliqué à soi-même. MAIS appliquez généreusement sur le bras d’une personne devant vous en ligne à la pharmacie, choisissez un type costaud et marabout qui vous frappera spontanément et agressivement au visage ce qui vous distraira de toute autre douleur vive.
  • La physiothérapie. Abandonnez-vous momentanément sur la table du physio et laissez monter la rage en vous à l’idée qu’il faille croire que les étirements avec les jambes prises dans des élastiques réduiront l’inflammation des fesses/cuisses/mollets/pieds. Lorsqu’un geyser de douleurs horribles giclera dans vos pauvres membres inférieurs coincés dans les élastiques, canalisez votre rage en les précipitant prestement sur le physio assis tranquille sur son tabouret près de vous, visez la tête si possible. L’arrestation et la violence policière vous distrairont de la douleur pour un moment.
  • Le régime alimentaire anti-inflammatoire. Cessez immédiatement toute ingestion de sucre, de chocolat, de pain, de desserts, d’alcool et de caféine. Après une séquence significative de cette diète, constatez toute l’insignifiance de l’existence sans ces apports alimentaires essentiels, l’état dépressif induit et les pensées sombres ci-associées diminueront de façon significative la conscience des rages de douleur lancinante dans vos membres inférieurs.
  • Groupes de soutien. Assistez-y assidument jusqu’à en venir à ébaucher des plans d’évasion de toutes ces lectures mielleuses, ces conversations insipides et ces séances de câlins spontanés et interminables. Passez à l’acte en vous précipitant vers l’ascenseur ou préférablement l’escalier le plus proche et fuyez dans les rues comme si le diable vous poursuivait. Une soudaine production d’endorphines s’occupera momentanément de la douleur aux membres inférieurs.
  • CD de relaxation. À mesure qu’une voix chaude et suave vous instruira sur la voie à suivre pour abandonner toutes vos tensions sur un fond de petite musique plate, construisez en vous le fantasme de retracer la personne derrière la voix insupportable et de l’étouffer en lui appliquant plusieurs couches de patches de lidocaïne sur le nez et la bouche en la tenant bien immobilisée en vous assoyant à cheval sur son torse agité. La planification et la mise en application d’un plan homicidaire est un anti-inflammatoire 100% naturel.
  • Le ballon d’exercice. Trouvez un endroit propice à la bonne concentration et aux exercices, préférablement au grand air comme le toit d’un immeuble de 40 étages ou davantage. Serrez le ballon entre les deux membres inférieurs et sautez sur place un moment en tournant sur vous-même jusqu’à étourdissement complet et chute éventuelle vers votre perte 40 étages plus bas. Fin de toute douleur garantie.

 

Flying Bum

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Une balle dans le dos

On racontait au petit Albert Plouffe que son père avait été un joueur de baseball dans une obscure ligue de la côte est américaine. C’est pour cela qu’il était rarement à la maison. En réalité, le père d’Albert était un petit mafieux de peu d’envergure et lorsqu’il fut abattu d’une balle dans le dos, sa mère lui avait simplement dit que le pauvre homme s’était suicidé. D’une balle dans le dos.

Première manche :

Albert savait très bien qu’il n’irait jamais bien loin dans le baseball avec un nom pareil. Albert Plouffe. Il se faisait donc appeler Burt, comme Burt Reynolds, fais-moi peur shérif.  Burt rêvait de ce moment depuis sa tendre enfance. Toute sa vie ne tenait qu’à son rêve. Un rêve ambitieux pour un petit québécois francophone, orphelin qui plus est.

Il y était maintenant, après des tribizillions d’heures de pratique, dehors l’été dans les mouches, en gymnase l’hiver, des parties jouées sous le soleil brûlant, sous le vent cinglant, des camps d’entraînement, des écoles spécialisées, des sacrifices sans nom, des muscles endoloris, des os brisés. Un joueur régulier blessé au jeu lui avait valu de monter dans le grand club, sa première présence au bâton dans les séries mondiales enfin! Il était plus que prêt, il connaissait chaque lancer de son adversaire par cœur, avait tout étudié, mémorisé, toutes ses balles, ses tactiques, comme une chanson à son oreille, une douce musique.

Deuxième manche :

Score nul, deux retraits, trois hommes sur les coussins, si cette balle était frappée, cela pourrait bien être la balle de sa vie. Première sensation, une bête féroce et bien équipée côté dentition venait de le mordre sournoisement dans le bas du dos. Il n’avait eu que le temps d’exécuter une rotation rapide du bassin en légitime défense. Il tentait de se tordre le cou suffisamment pour voir là où dans son dos la balle l’avait frappé. En se retournant, il avait aperçu l’arbitre maniéré qui lui indiquait le chemin du premier coussin d’un grand geste qui ressemblait à celui de son père qui jadis l’envoyait réfléchir au petit coin. La foule n’avait guère applaudi, Burt était dans le camp visiteurs. Il se disait qu’il aurait bien d’autres chances de s’essayer sur la redoutable balle rapide du lanceur. Marcher gratis au premier coussin c’était quand même bon pour lui, utile dans le calcul de sa moyenne au bâton. Les buts déjà bien pleins, le coureur au troisième avait donc ramené un point au marbre avec lui. Ce point qui s’avéra être le point victorieux. Son point produit à lui, se disait Burt, lui et son dos souffrant.

Troisième manche :

Il ne l’avait appris que le printemps suivant, comme tout le monde, au bulletin télévisé. Le jeu avait été arrangé par des preneurs aux livres mafieux acoquinés à quelques joueurs avides et sans scrupules. Son équipe n’avait pas vraiment remporté les séries mondiales, on leur avait donné en cadeau. En lui servant une balle dans le dos, à lui.

Burt ne savait pas par quel bout absorber l’information après avoir ressenti les grands frissons de la victoire. Tous les joueurs de son équipe l’avaient soulevé dans les airs et longuement exhibé à une foule littéralement emportée par la joie. La cuite qui s’ensuivit dura des jours et des jours. Les filles de son bled natal s’étaient jetées à ses pieds, et pas que les moches. Comment serait-ce possible de dé-ressentir, effacer de son esprit ces sensations enivrantes, d’admettre l’inadmissible?

Quatrième manche :

La saison qui suivit, Burt avait accumulé les contre-performances. On l’avait retourné dans les mineures pour un temps, ensuite dans une ligue AA sur la côte ouest, puis plus rien. Il ne se présenterait plus jamais au bâton en séries mondiales. Il ne connaîtrait jamais plus la sensation que procure le statut de jouer avec les meilleurs, d’être le meilleur joueur au monde.

Cinquième manche :

Burt était rentré à St-Henri, le seul endroit au monde qui voulait un peu dire maison pour lui. Il avait ouvert un petit magasin d’articles sportifs. Il y vendait des gants de baseball à des ribambelles de petits garçons avec des flammèches dans les yeux, la carte de baseball de sa seule saison en séries mondiales laminée au comptoir.

– C’est tu vous ça, monsieur? demandaient les petits garçons.  Il leur disait oui, oui c’est bien moi. – Vous êtes allés aux séries mondiales pour vrai?  Il leur disait oui, oui, j’y suis allé pour de vrai.

– Avez-vous gagné?

Il leur disait non.

Sixième manche :

Burt avait toujours la pince à cravate. La stupide pince à cravate. Il avait été tellement excité de la tenir dans sa main à l’époque. Il l’avait portée une fois au mariage d’un ami et l’avait ensuite laissée traîner négligemment sur le manteau de la cheminée. Maintenant, ce sont des bagues qu’on offre aux vainqueurs. C’est une bonne chose pensait Burt. Une bague, ça se porte bien tous les jours. Pas qu’il la porterait, lui. Il en avait presque honte. Il avait finalement eu la trouille que le commissaire du baseball majeur ne leur demande de retourner les épingles à cravate, il avait déposé la sienne dans un coffret de sûreté, paniqué.

Pause sixième.

All I need is just one chance
I could hit a home run
There isn’t anyone else like me
Maybe I’ll go down in history
And it’s root, root, root
For the home team
Here comes fortune and fame
‘Cause I know
That
I’ll be the star
At the old
Ball
Game

 

Septième manche :

Ce qui ravivait ses meilleurs souvenirs hormis la pince à cravate, des insupportables douleurs chroniques au dos qu’il traînait depuis cette fameuse série mondiale et qui avaient probablement gâché son jeu, sa carrière. La douleur s’amplifiait d’année en année. Comme une douleur articulaire vive et brûlante qu’il éprouvait par-dessus celles d’avoir monté et descendu sur ses genoux au moins 100,000 fois dans sa courte carrière de receveur. La douleur logeait exactement là où la balle l’avait frappé. La douleur le suivait partout comme si des fantômes sadiques s’amusaient à lui tirer des balles dans le dos, toujours à ce même maudit endroit. Comme si un esprit pervers le narguait tout le temps sans relâche.

Septième manche qui s’étire et qui s’étire :

Le reste de sa vie, Burt avait porté fièrement des uniformes pourtant insignifiants, rouges, bleus, blancs, jaunes, verts, dans toutes les palettes, avec comme logo une abeille, une otarie, un moineau quelconque, un bretzel, une face d’indien, un nom de brasserie ou de débosseur de char. Ces froques avaient été toute sa vie, la seule substance dont il était fait.

Huitième manche :

Quand Burt pensait à cette chose-là, et il y pensait souvent, il préférait ne pas y penser comme on pense à un vrai suicide.

Ce ne sera pas un suicide, pas exactement, se disait-il à lui-même, un pistolet dormant à ses côtés, chargé, tout le temps. Ce serait davantage comme frapper la balle de sa vie. Et Burt savait très bien ce que c’était d’avoir ne serait-ce qu’une toute petite chance de frapper la balle de sa vie.

Lorsque que ça fait mal de partout et que tu tires la balle de ta vie et que tu ne perds pas vraiment. Parce que personne ne gagne à la fin non plus.

Neuvième manche :

 

 

 

 

 

 

Flying Bum

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Tuer des chouchous

Quelle belle façon d’amorcer l’année. Lire sur l’écriture, rien de tel pour la motivation de janvier. C’est fou tout ce qui s’écrit sur l’écriture. On n’en chante jamais autant sur l’art de la chanson.

Sur le style d’écriture notamment et les règles, Stephen King écrivait (bien qu’on attribue la règle à plusieurs auteurs avant lui) :

 “Kill your darlings, kill your darlings, even when it breaks your egocentric little scribbler’s heart, kill your darlings.”

(Tuez vos chouchous, tuez vos chouchous, au risque de briser votre égocentrique petit coeur d’écriveux, tuez vos chouchous. –  traduction de moi)

Évidemment, on ne parle pas ici de tuer nos êtres chers ou nos chouchous; en littérature, tuer nos chouchous veut essentiellement dire se débarrasser des mots, expressions, personnages, situations fétiches auxquels un auteur s’attache maladivement, s’accroche avec une affection exagérée et qui n’apportent pas toujours une contribution utile au texte.

Oh oh!, une rétrospection s’impose. J’en ai plein de ces chouchous qui poppent icitte et là dans mes écrits, “icitte et là” en est déjà un que j’ai emprunté à une chanson de Plume – Chambre à louer (…mais des chambres y’en a icitte et là mais pas pour moé.). Mais j’en ai plein d’autres. Des chouchous, pas des chambres à louer. Le verbe ébaubir que je pousse jusqu’à l’ébaubissement, Olivette une bag lady que j’hébergerais sous ma calotte crânienne et qui serait la bibliothécaire de mes souvenirs enfouis dans un paquet de vieux sacs de grocerie, ces fameux chinois (comme disent les chinois) que je prends à témoin chaque fois que j’utilise la langue de Shakespeare ou les plus vils anglicismes, Allah que j’invoque à tout propos ou le visage de mes émois premiers, Miss Saint-François-Solano (soupirs).

Je m’insurge contre la règle évidemment. Bien étrange consigne que de tuer mes chouchous. J’ai de la misère à tuer les souris qui viennent passer l’hiver en-dedans dans le douillet tout-compris de la gamelle d’une chatte rendue trop vieille pour les chasser à ma place. Quoi de neuf au pays des vieux résidus des années soixante-dix comme moi? Je DOIS m’insurger. Comme dirait mon fils Emmanuel, les règueul’ments c’est faite pour être suis pis les ceuzes qui voulent pas les suire, ben qu’y s’en vont!

Alors, c’est ça, j’men vas. Je m’en vas vous proposer des alternatives à l’éradication cruelle des chouchous littéraires.

Alternative no.1 – Au lieu de tuer vos chouchous, torturez-les jusqu’à ce qu’ils complimentent sans fin votre style littéraire.

Alternative no. 2 – Utilisez vos chouchous comme prénoms pour vos enfants. Voici ma fille Olivette, je vous présente Marie-Ébaubie et Kévin-Allah qui traverse actuellement son terrible two comme disent les chinois.

Alternative no.3 – Quand les dieux Incas reviendront régner sur le monde, lancez vos chouchous dans la gueule d’un volcan pour vous assurer de bonnes récoltes. Les dieux Incas comprendront que vous êtes fuck’n désespérés pour les sacrifier ainsi et votre blé montera jusqu’à dix pieds de haut.

Alternative no.4 – Faites-vous accompagner à une noce par un de vos chouchous et laissez-le porter le toast de circonstance qui incidemment sera verbeux au possible et n’en finira plus de finir. Mais notez bien que se présenter à une noce accompagné d’un chouchou n’implique aucunement que vous êtes romantiquement ou sexuellement impliqué avec vos chouchous. Mais théoriquement la probabilité existe.

Alternative no.5 – Lors d’une attaque apocalyptique de morts-vivants, détournez l’attention des zombies avec la beauté incommensurable de vos chouchous. Lorsqu’un zombie entreprendra de se sustenter en croquant goulument un de vos chouchous et que vous verrez les organes de votre chouchou frapper le sol en répandant tristes lambeaux déchirés et humeurs sanguinolentes, pleurez.

Alternative no.6 – Au lieu de bêtement tuer vos chouchous, laissez-les simplement mourir de froid par eux-mêmes en les laissant s’accrocher désespérément à une vielle porte de bois sur laquelle vous aurez préalablement planifié de dériver sur l’océan arctique.

Alternative no.7 –  Pour compenser les chagrins d’une rupture ou vous consoler d’un autre rejet d’éditeur, offrez-vous une gerboise. Attachante petite bête. Créez un bel alignement rectiligne en plaçant la cage de la gerboise le long d’une sélection des chouchous que votre éditeur a raturés, bien collés au mur avec du gaffer tape et appelez ceci de l’art.

Alternative no.8 – Inscrivez vos chouchous sur Tinder et laissez-les compléter leur formulaire d’inscription et leurs bios qui seront naturellement poétiques à l’excès mais encore redondantes et remplies de clichés et de lieux-communs.

Alternative no.9 – Laissez s’échapper un chouchou dans un supermarché près de chez vous et faites semblant de le rencontrer par hasard au rayon des marinades. Passez à côté incognito, détournez le regard, ne lui dites même pas bonjour. Regardez-le s’éloigner ébaubi pendant d’interminables et douloureuses minutes, versez des larmes brûlantes. Passez à la caisse, payez vos articles. N’achetez qu’un rouleau de papier-cul en cas.

Alternative no.10 –  Finalement, merde, allez-y gaiment, obéissez servilement, tuez tous vos chouchous pour ensuite réaliser ébaubi que vous n’avez plus rien ni personne. Vous êtes seul au monde comme tous les Ovide Plouffe du monde entier. Tout seul comme un chien pas de médaille. Désabusé. Détruit.

Calvaire, c’était la pire des idées celle-là, oubliez ça.

 

Flying Bum

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