Nuit contre jour

Pour lui, le travail devait se faire la nuit, toujours dans l’incertitude, parfois dans la douleur, oui mais encore, dans le silence. Devait-on laisser le jour aller tranquillement se coucher ou sauter directement au jour suivant? Devait-il traverser le brouillard des heures d’une veille qui se mourait lentement ou pouvait-il continuer à petits pas perdus vers le jour suivant qui attendait son tour de l’autre côté de la fatigue et des heures bleu indigo. L’appel timide des rayons à travers les lamelles des stores ne lui était d’aucune utilité, ne lui apportait aucune réponse substantielle. Dans une demi-lumière, comme un rôdeur discret, il s’aventurait aux ravitaillements, des pourpres, des ocres, térébenthine, dans des échoppes qui avaient toujours l’air de venir tout juste d’ouvrir ou alors d’être sur le point de fermer. Il était constamment surpris de savoir laquelle des options était la bonne et les choses refusaient obstinément de s’améliorer pour lui ces temps-ci.

Il y avait cet endroit, un resto mal famé ouvert la nuit, les anglais diraient un greasy spoon, où il prenait quelques repas à la dérobée, d’autres fois, nerveux, rien que quelques tasses de café noir. À un certain point, il avait réalisé qu’il devenait probablement un régulier et il avait dû espacer ses visites pour quelques jours, quelques semaines même, parce que les choses étaient devenues trop familières avec les autres habitués, dont plusieurs étaient même devenus des toutes-les-nuits et il craignait en devenir un lui-même, il s’identifiait plus aisément aux autres qui venaient sporadiquement dans une rotation capricieuse difficile à suivre. Cela aurait pu être sur le point de devenir un télé-feuilleton, un sitcom à l’américaine, à propos des gens qui travaillent là et une bande d’adorables excentriques qui fréquentent le lieu. Il n’en avait rien à branler des sitcoms et il détestait qu’on présume quoi que ce soit à propos de lui, surtout les étrangers. C’est ça l’affaire qui le tuait, tout le monde dans ce resto agissait comme s’ils le connaissaient vraiment. Si ce n’était pas comme dans une sitcom, c’était sûrement comme dans une réunion d’alcooliques anonymes où l’anonymat n’est qu’une vue de l’esprit parce que tous et toutes ont les péchés à l’air, les uns devant les autres, sans pudeur.

Il était devenu particulièrement nécessaire d’éviter la libraire, ce miasme d’eau de rose et d’odeurs corporelles avec qui il devait obligatoirement discuter de littérature russe. Il était un artiste-peintre mais pour une raison étrange, elle avait une idée fixe, l’idée qu’il était un poète. Elle n’était pas vraiment une libraire, avait-il déduit avec le temps, mais une itinérante russe qui dormait le jour dans la bibliothèque municipale, entre PG3476.A324 et PG3476.Z34, elle y tenait des colloques subconscients avec Chekhov et Dostoevsky et Gogol – c’était une bibliothèque de quartier, modeste, les gros noms étaient près les uns des autres. Elle disait que l’esprit de ces écrivains discutaient avec elle dans son sommeil et un jour, ils lui avaient révélé qu’il avait une âme russe, de poète russe. Clairement elle était totalement décrochée sinon accrochée à de biens drôles d’endroits, ou accrochée dans des lieux bien singuliers, ce qui est, en définitive, bonnet blanc, blanc bonnet. Elle n’avait aucun don particulier pour étendre son rouge à lèvres et il avait, dans un moment d’angoisse intense, confondu le tracé de son rouge avec un sourire malsain, le sourire d’une tarée.

Heureusement, il était possible, en passant nonchalamment et sournoisement devant le greasy spoon de reconnaître les clients avant de décider d’y pénétrer bien que sa vision nocturne était devenue plutôt déficiente dernièrement et il devait s’approcher bien près, sous les néons vibrants du resto où persistait le danger d’être piégé, vu et salué de la main par quelqu’un assis à l’intérieur. Il se rassurait en se disant que la réflexion des néons dans la vitrine à la propreté relative empêcherait quiconque de le reconnaître clairement depuis sa cabine. Il se rappelait toutes les fois où il avait contemplé ces réflexions intérieures depuis sa cabine, comment la superposition des images de la rue, des arbustes, des poteaux, des commerces de l’autre côté de la rue, à travers le miroitement de l’intérieur superposées, créaient comme un fantôme de greasy spoon, un univers alternatif ou de science-fiction comme celui qu’il pouvait observer, un qui avait l’air davantage désubstantié que le vrai.

De toutes façons, précautions ou pas, il demeurait toujours la possibilité qu’il croise la libraire sur la rue. Elle était là presque toutes les nuits, mais pas toutes, il la définissait comme une semi-presqu’habituée. Les nuits qu’elle ne se présentait pas, elle était occupée à distraire, sur un bout de trottoir, des tribus d’invités avec de la vodka bon marché, des hors-d’œuvre de source douteuse, et des discours littéraires et artistiques alimentés dans la vaste et profonde réserve de son esprit perturbé, sa voix qui sonnait comme un murmure de la ville comme tant d’autres à l’oreille des invités béats, repus de vodka. Quelquefois, elle y mettait aussi de la danse. Plus qu’une fois, il avait changé de trottoir, tourné le coin juste à temps, in extremis.

Il n’a jamais, au grand jamais, avoué à la librairie qu’il avait fait son portrait. Il l’avait peinte de mémoire, mémoire de toutes les fois qu’elle s’était faufilée dans sa banquette, devant lui, elle et tous ses sacs de plastique contenant des fringues grignotées par les mites et des trésors hétéroclites déterrés patiemment dans les bacs à récupération ou dans les poubelles. Parce qu’il ne pouvait se résoudre à la regarder directement dans les yeux, à fixer son visage de l’autre côté de la table, il avait étudié ses détails dans la vitrine de côté, l’oeil crochu, et dans son portrait fini elle ressemblait étrangement à Anna Karina, Hanne Karin Bayer de son vrai nom, femme superbe entre toutes, sur un fond de décor Edward-Hopper-esque. Cinquante, cent nuits, à capter les détails, morceau par p’tit bout, à s’asseoir vitrine à gauche, vitrine à droite, pour la voir tout le tour, embrasser tous ses angles. Ce portrait constituait sa meilleure toile à vie, toute sa foutue vie, il savait dès lors que lorsque tous les murs s’écrouleront, le portrait de la libraire restera accroché là, dans le vide, encadré par les flammes de l’apocalypse.

La nuit gagnera sur le jour de belle et grandiose façon et ils atteindront toute leur gloire et leur puissance, lui et la libraire aussi, mais il leur faudra encore des Himalaya de patience et de modestie.

Mais pour l’heure, tristement, le jour gagne lentement sur la nuit.


Flying Bum

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La saison morte

Adéline était dans la salle de bain à se laver le visage au savon antibactérien lorsqu’elle a entendu le message en espagnol sortir des haut-parleurs. Les porte-voix étaient attachés au toit du tracteur qui parcourait les sentiers de pierre entre les cottages, le message se répétait sur un mode automatique. Elle s’est essuyée le visage et les mains avec sa serviette de plage puis elle a traversé la chambre et rejoint le salon.

–“Mais qu’est-ce que ça raconte?” lui demande-t-elle.

Il l’a regardée d’un oeil éteint par-dessus les pages de son magazine puis l’a roulé pour en faire un gourdin comme s’il avait l’intention de frapper quelque chose avec.

–“Ils disent qu’ils procéderont à un épandage d’insecticides dans environ une heure.”

C’était la première fois qu’il lui adressait la parole depuis le matin, depuis une dispute stupide et débile à propos de la cafetière. Elle n’aurait jamais pensé lui adresser la parole en premier mais il parlait l’espagnol et pas elle. C’est tout ce qu’il avait fait, toute la journée, parler en espagnol avec tout un chacun sauf avec elle. Même que parfois, il se parlait tout haut en espagnol lorsqu’il croyait qu’elle ne l’entendait pas. Elle mouchait comme un chat lorsqu’elle l’entendait.

–“Nous devons fermer toutes les fenêtres et tout rentrer à l’intérieur,” rajoute-t-il sèchement.

L’enregistrement s’est encore fait entendre et ils sont restés figés tous les deux à écouter. Le seul mot qu’elle a saisi avait été amigos.

–“Sinon nous risquons des troubles respiratoires sévères,” conclut-il.

–“C’est une excellente nouvelle,” répond-elle. “J’avale des pochetées de moustiques depuis que nous sommes ici. Et je pue constamment l’insecticide en aérosol.”

Il n’a rien rajouté, rien que tapé au creux de sa main avec son magazine roulé. Beaux-Arts Magazine, une parmi la dizaine de copies anciennes qu’il avait emportées dans son bagage.

Ils ont passé les quinze minutes suivantes à faire le tour et fermer toutes les fenêtres du cottage.

–“Penses-tu qu’on devrait aller ailleurs?” demande-t-elle, “je pense qu’il faudrait aller ailleurs.”

–“On va être très bien ici,” qu’il lui répond, “où veux-tu qu’on aille, de toutes façons? Moi, je reste ici, je vais en profiter pour faire la sieste.”

Elle le dévisage longuement. On ne sera pas très bien ici, pense-t-elle.

Ils étaient venus pendant la saison morte mais ils ne l’avaient réalisé qu’une fois sur place. L’île entière était dans une sorte de léthargie. La plupart des restaurants étaient même fermés, ils avaient dîné essentiellement aux sandwichs la plupart du temps. Adéline avait choisi méticuleusement l’endroit, lui, homme occupé, la date, et aucun d’eux n’avait pensé à vérifier si c’était un bon moment pour séjourner sur l’île. Et les voilà maintenant, coincés dans un cottage sombre attendant que les hommes procèdent à l’épandage.

–“Je pars,” dit Adéline.

–“C’est ça, va-t-en.”

Elle est passée par la chambre, elle a ouvert légèrement chaque fenêtre et tiré le rideau opaque. Puis elle est partie.

Elle s’est rendue aux abords du quai du traversier avec la jeep de location. Des chiens bâtards jaunes et maigres se couraillaient en rond dans le stationnement. C’était la première fois en cinq jours où elle se retrouvait seule avec elle-même. Elle avait laissé tourner le moteur et poussé le climatiseur à fond. Elle écoutait la radio rock locale. Elle se grattait les vieilles morsures de moustiques pour passer le temps.

Lorsqu’elle est rentrée deux heures plus tard, il avait entrepris un nouveau Beaux-Arts Magazine allongé sur le lit dans la chambre.

–“J’ai tenu le fort,” dit-il, et ce furent là les derniers mots qu’il lui adressa pour le reste de la journée.

Plus tard alors qu’il passait sa nuit à chercher son souffle et à vomir, accroupi au sol en serrant la cuvette dans ses bras, elle se tenait au-dessus de son pauvre corps spastique dans la salle de bain.

–“Putain,” râla-t-il gutturalement, “fais quelque chose.”

–“Habla espanol, señor ?” lui demandait-t-elle tout en lui bottant le derrière un bon coup.


Flying Bum

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Toute bonne chose a une fin

Marie-Diana s’était réveillée et avait aperçu l’ambulance et les voitures de patrouille avant moi – même si c’est moi qui conduisais. C’était à l’heure bleue, quelques nanosecondes à peine avant le lever du soleil, comment ai-je pu manquer le concert lumineux de tous ces gyrophares multicolores? J’étais totalement éclaté, buzzé, très loin même d’une infime possibilité de sommeiller. Les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, comme des mirages à l’envers, ou de côté c’est selon. Mais le flou, lui, indéniable.

Zappa jouait dans le lecteur CD. “Over-nite sensation”, Dirty Love, Zomby Woof, Moving to Montana, Camarillo Brillo, toute cette sorte de grands classiques du rock underground. J’essayais de mon mieux d’élargir l’horizon musical de Marie-Diana avec la musique de Frank, entre autres choses. Presqu’une génération nous séparait, Marie-Diana était ma cadette de près de dix ans. Si ma mémoire est fiable, je crois que c’était plutôt moi qui étais dix ans trop jeune pour elle. Elle était tombée endormie à peine cinq minutes après qu’on ait quitté ma maison mais je ne l’ai tout de même pas poussée en bas de la voiture, bien que l’idée de mettre un terme à tout ceci m’obsédait de plus en plus. Toute bonne chose a toujours une fin, même les bornes ont des limites.

“Merde,” crie Marie-Diana, “c’est la police!”

“Calme-toi, ils ne courent pas après nous.”

“Où tu l’as mis?” s’inquiète-t-elle.

“Dans le coffre à gants.”

Marie-Diana me regarde, paniquée.

“Dans la poche de dépôt bancaire avec une fermeture-éclair?”

Elle respire à grands traits voraces.

“Ils vont la trouver là, c’est certain.”

“Mais non, tu vois bien qu’ils en ont plein les bottines maintenant.”

Sur la chaussée, il y avait un corps. Quelqu’un l’avait déjà recouvert d’une bâche blanche sur les côtés de laquelle des flaques de sang s’étendaient ici et là sur le bitume. Triste fin que voilà. Je pouvais l’entrevoir entre deux voitures de police. Quelques voisins de Marie-Diana se tenaient sur les trottoirs derrière les cordons jaunes, se tiraillaient pour les meilleurs postes d’observation.

“Roule jusqu’à la première entrée, de l’autre côté,” que Marie-Diana demande.

“En plein mon plan,” que je lui rétorque.

“Penses-tu qu’ils vont frapper à toutes les portes pour poser des questions?”

“Aucune espèce d’idée.”

“Et s’ils le faisaient?”

“On n’a rien qu’à ne pas répondre. Ils n’ont aucune idée de qui est chez lui et qui ne l’est pas.”

À l’exception de quelques bonjour et quelques au revoir en allant et en sortant de ma voiture lorsque je venais chez Marie-Diana, je ne connaissais personne dans le complexe immobilier. Le cadavre n’avait à peu près aucune chance d’être quelqu’un que je serais à même d’identifier formellement.

J’ai traversé les places de stationnement terrestre, tourné à la première entrée de garage, Marie-Diana appuyait déjà sur la télé-commande et les grandes portes se soulevaient lentement. Elle s’était tenue le cou tordu vers l’arrière les yeux rivés sur la scène jusqu’à ce qu’elles se referment derrière nous.

“Relaxe,” dis-je en essayant de la calmer, “nous y sommes presque,” que je lui disais tout en gardant un œil sur les rétroviseurs. Derrière, les paramédics glissaient déjà le corps dans l’ambulance. J’aurais dû sérieusement me demander pourquoi un cadavre avait besoin d’être emporté en ambulance, les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, je me répète, les idées non plus. Pas à mon goût du moins. 

Stationné dans la bonne case, j’ai éteint le moteur et j’ai laissé ma tête aller s’échoir sur l’appuie-tête, fermé les yeux. J’étais encore alerte mais épuisé, les yeux rouge sang, Frank Zappa achevait sa Dinah Moe Hum, le couplet où il raconte qu’enfin, après bien des efforts, il avait finalement commencé à entendre les Dinah moe hum tant espérés.

I couldn’t say where she’s coming’ from
But I just met a lady named dinah-moe
She stroll on over, say look here, bum
I got a forty dollar bill say you can’t make me cum

I whipped off her bloomers and stiffened my thumb an’ applied rotation on her sugar plum

I poked and stroked till my wrist got numb

An’ you know I heard some

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe

Dinah-moe

Dinah-moe

(Frank Zappa, Dinah Moe hum)

Pas que j’étais particulièrement en forme pour faire jaillir moi aussi des Dina moe hum, ceux de Marie-Diana en particulier qui devenaient davantage lassants qu’excitants à la longue. La fin de la nuit sentait déjà la mort, la fin de toutes choses.

“On sort de la voiture, ça me suffit les émotions, allez.” Marie-Diana me dit-elle.

“Oui, oui, on descend, attends, je veux juste te faire entendre la fin de la chanson, tu vas rigoler, promis. Pour elle j’étais essentiellement un jeu mais j’avais aussi le droit de m’amuser un peu, parfois.

Je me suis tortillé sur le siège. J’ai ouvert le coffre à gant et mis la main sur le sac de dépôt bancaire qui contenait la dope, pour me rassurer. La chanson était presque finie.

J’ai attrapé la main de Marie-Diana et je la tenais dans la mienne appuyée sur sa cuisse. Elle n’a pas résisté même si elle avait murmuré tout bas, “pas ici tout de même”.

Si elle savait.

C’était son bloc-appartement mais on était encore dans ma voiture.

“Écoute,” lui ai-je dit avec un insistance douce et ferme à la fois, sur les dernières notes de Zappa . . .

“Écoute bien, c’est ici, c’est la fin.”


Flying Bum

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L’opinion de Léon

Léon Santerre n’a d’opinion sur absolument rien. Chaque jour en déjeunant, il lit une chiée d’articles dans les publications de gauche, puis même chose pour le centre-droite et même la droite et vice versa. Au bas de chaque colonne, il conclut invariablement : “Wow, il tient un bon point celui-là.”

Longtemps Léon Santerre a cru qu’il n’avait pas d’opinion à lui parce que, pensait-il, toutes les bonnes opinions étaient déjà prises. De nature humaniste, lorsqu’il s’était retrouvé totalement incapable de se faire une opinion sur les famines meurtrières en Afrique de l’Est, il avait eu recours à du soutien professionnel. Et à beaucoup de porto. Un réputé technicien en radiologie lui a passé un test de résonnance magnétique, une tomodensitométrie du cervelet et des deux lobes cervicaux pour en venir à un diagnostic clair, une très rare forme d’ambivalence d’origine imprécise. Paniqué, le pauvre Léon a tout de suite couru chercher une seconde opinion mais aucun médecin spécialiste ne voulait regarder son cas à moins d’avoir préalablement un premier diagnostic clair.

Léon Santerre était au bout du rouleau.

Avec tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux de nos jours, c’est une bien triste époque pour quiconque n’est pas muni d’un fort arsenal d’opinions originales, solides et incontestables. La nation était plus divisée que jamais, des experts prédisaient un troisième conflit mondial, d’autres le morcellement du pays en parcelles de terrains privés tout juste assez grands pour loger des minimaisons sur roues faites de conteneurs maritimes recyclés – Léon Santerre n’avait pas la moindre opinion sur cette rumeur mais ressentait tout de même une forte angoisse.

Vivre dans la métropole ne faisait qu’empirer les choses. Avec tous les antagonismes possibles dans une ville cosmopolite et polyglotte, tous ces militants écologistes mal rasés et ces activistes aux aisselles fournies, cette ville est bien connue comme un essaim d’activistes de toutes natures où l’incapacité à se forger une opinion sur tous les grands sujets du jour est considérée comme le lot des idiots et des insignifiants. Par conséquent, les efforts de Léon Santerre pour dissimuler son état étaient devenus un travail à temps plein, bien qu’heureusement il pouvait le pratiquer en télétravail bien penaud chez lui.

Pendant de nombreuses années Léon a assumé que ses concitoyens le suspectaient, constataient un côté louche en lui mais de façon générale on était très tolérant à son égard. Lorsqu’on lui adressait directement une demande formelle d’exprimer une opinion sur un sujet précis et que tous ses organes vitaux paralysaient simultanément, on lui donnait généralement le week-end pour y repenser et Léon se fiait sur la fin de semaine pour qu’ils l’oublient. On l’invitait gracieusement à d’agréables cocktails politiques pendant lesquels Léon tentait désespérément de dévier tout sujet de conversation du terrain politique vers celui de l’art de la mixologie, entre autres, les cocktails, le vin, la bière maison et toute cette sorte de choses. Pour cela, il était grandement apprécié de la crème politique et philosophique de la cité comme un homme avec une belle écoute et une culture des breuvages alcoolisés impressionnante.

Pour les rares fois où il avait tenté de mettre son grain de sel dans un débat politique, les résultats avaient été désastreux. Lorsqu’un voisin avait exprimé l’idée que la lutte à la pandémie avait coûté beaucoup trop cher aux contribuables considérant qu’une frange impressionnante de nos concitoyens éprouvait énormément de difficulté à mettre de la nourriture dans leur assiette, Léon avait argué qu’ils n’utilisaient probablement pas le bon ustensile. Devant les faces longues ébaubies de ses interlocuteurs et leur silence pesant, il avait dû conclure en riant jaune : “Je blague, évidemment.” Et il avait eu tout de même droit au dessert, de justesse.

Si cette fois-là il l’avait échappé belle, rien ne se compare à la dernière élection où le couvert de sa marmite a carrément sauté au plafond. Habituellement, après avoir analysé dans le détail les plateformes de chaque parti, Léon votait généralement pour le plus grand des candidats. Après avoir voté accidentellement pour le candidat d’extrême droite, un type de six pieds six, bien connu pour sa misogynie sans pareille, une manifestation de féministes enragées avait eu lieu devant chez lui avec des pancartes qui disaient simplement Ta gueule, Léon.

Léon devait maintenant se méfier constamment. Avec tous ces gouvernements minoritaires à tous les paliers imaginables, il y avait maintenant élection tous les deux mardis. Considérant qu’une vaste partie du globe vivait sous des dictatures communistes, il pensait à l’exil vers ces contrées où nul n’a droit à sa propre opinion, cela lui conviendrait, pensait-il. Un pays où on fusillait carrément toute personne prise à exprimer une opinion aurait aussi fait son affaire. De fait, en regardant la chute du mur de Berlin en 1989, Léon Santerre avait déclaré, “Putain, j’aimais quasiment ça le communisme. À part le côté économique et la répression, tu sais…”

En rétrospective, c’était là la seule fois où il avait presqu’exprimé une opinion mais elle n’avait pas été entendue en Allemagne de l’ouest, heureusement. L’acoustique était très moche à cette époque-là dans Berlin-ouest et les allemands n’engageaient que rarement la conversation sauf pour affirmer : “Pas maintenant, j’entends rien, je martèle un mur.”

Pendant que Léon Santerre agonisait en tentant de se faire une opinion sur ses projets d’exil, il a mis un terme à toute vie sociale et cessé d’assister à toute espèce de rassemblement de plus d’un individu incluant lui-même. Il a complété tous les formulaires officiels pour se faire déclarer ermite.

Puis un jour qu’il était nonchalamment allongé sur la clôture dans sa cour, on a frappé à sa porte. Léon Santerre a essayé de prétendre qu’il n’avait rien entendu mais il n’était vraiment pas versé dans les arts dramatiques alors il est allé répondre. C’était un homme de chez Léger & Léger sondages qui lui demandait s’il avait une quelconque opinion sur un quelconque sujet. Pris de court, Léon lui a simplement répondu, “Non,” réponse à laquelle le type a rétorqué “Merci pour votre temps,” puis s’en est retourné gros Jean comme devant, même si Léon ne le voyait plus que de dos.

“Tabarnak,” avait pensé Léon, “je viens de révéler mon lourd secret à un pur étranger et  . . . rien. Rien ne s’est passé. Peut-être que tout ce temps, j’en ai fait un énorme plat pour absolument rien.”

Tout enhardi, Léon frappe à la porte de son voisin Lucien, une homme aux mille et une opinions, multi-millionnaire de gauche qui a un jour décrit Mao comme un cochon de capitaliste. Lucien est venu répondre portant un renfort métallique encombrant au genou et Léon voyant là l’outil idéal pour briser de la glace : “Qu’est-ce qui se passe avec ton genou?” Embarrassé, Lucien répond : “J’ai déboulé les marches de mon Bombardier privé et je me suis déchiré la charte des droits et libertés.” Lucien invite Léon à prendre un petit cocktail puis lui lance, mine de rien, “Tu sais Léon qu’on est en train de détruire complètement la planète avec toutes nos histoires à la con.” Et Léon qui répond : “Va falloir s’habituer à faire sans, faut croire.” Les yeux de Lucien ont rapetissé, puis sont devenus énormes, ont rapetissé à nouveau puis ont repris leur taille normale. “Je me trompe ou tu n’as aucune espèce d’opinion, Léon?”, que Lucien réplique. Léon a bougé la tête de gauche à droite honteusement.

“Non.”

Seul mot de sa réponse. “Bouge pas trente secondes,” dit Lucien “je place un appel.”

Lucien sort sa carte de crédit, décroche le combiné et achète La Presse. Sa première décision de patron du plus grand quotidien français d’Amérique fut d’offrir une position d’éditorialiste à Léon Santerre. Tous les mercredis et les samedis en page éditoriale, quatorze pouces de colonnes qui restaient en blanc mis à part la photo de Léon Santerre avec un sous-titre qui disait L’opinion de Léon. Quatorze pouces de colonnes absolument vierges, hormis la fibre du papier journal bien visible, qui lui ont tout de même valu le Pulitzer. La Presse a augmenté sa fréquence de parution à quatre fois semaine sans aucune dilution apparente dans la qualité de la prestation de Léon. Avec un lectorat en fulgurante progression, sa présence est devenue un incontournable dans tous les salons, toutes les conférences, tous des engagements extrêmement lucratifs, où il prenait l’estrade et ne disait aucun traître mot pendant d’interminables minutes, suivies d’une période de questions. Les spectateurs ébaubis n’osaient lui poser la moindre question puis se laissaient emporter dans des ovations debout à n’en plus finir. Lorsque des crises d’envergure nationale ou internationale survenaient, Léon était le panéliste par excellence à toutes les discussions télévisées où tout un chacun s’efforçait d’y aller de la meilleure analyse, de poser les questions les plus carrées et Léon, à son tour, y répondait toujours avec son maintenant classique “Fouille-moé, ‘stie” et l’auditoire s’y reconnaissait, trouvait dans ces quelques mots une sorte de réconfort dans ce monde totalement chamboulé. Léon était maintenant une icône, tout le monde et sa sœur connaissaient son nom, son visage. La Presse le publiait maintenant six jours par semaine sur une pleine page excepté le coin publicitaire que les commanditaires s’arrachaient à prix d’or. Finalement, après deux ans, Léon a commencé à trouver ses colonnes vierges légèrement redondantes, son travail éreintant. Son chef de pupitre l’encourageait avec des rengaines comme “Allez, Léon, continue le beau travail, fais pas le fou, là.” Mais ces bons mots se transformaient vite en lettres mortes.

Épuisé, Léon Santerre a pris une longue sabbatique histoire de recharger ses batteries mais il semble qu’il n’y soit jamais parvenu. Pendant une certaine période, son chef de pupitre l’appelait dans l’espoir que l’inspiration lui reviendrait. Puis, ses appels sont passés à une fois semaine, puis de retour à trois jours semaine avant de diminuer au point de devenir une occasionnelle carte d’anniversaire signée par ses confrères et consoeurs du journal qui se rappelaient encore de lui, des rigolotes et des plus classiques dans la facture terne des cartes de souhait bon marché.

Des guerres éclataient, des dictateurs frustrés lançaient des missiles au hasard, des désastres naturels emportaient des villes entières, la bourse s’égrenait en petite monnaie, les politiciens suçaient l’os des contribuables jusqu’à la moelle, les riches se levaient toujours aussi tard et Léon Santerre, lui, reprenait lentement sa sombre place dans la noirceur totale de l’anonymat, bien que parfois il paressait sous la lumière éblouissante d’un soleil de plomb, couché sur le dos sur la clôture de sa cour.


Flying Bum

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L’homme à la coupe Longueuil

Sur le bureau de l’homme à la coupe Longueuil, une plaque de laiton sur laquelle est gravée la seule règle qu’il connait : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil.

Bien enfoncé dans sa chaise qui craque et qui couine, sur fond de compilation Classic Rock, les yeux rivés sur sa cliente, une femme mi-quarantaine à la chevelure blond miel. Elle prend tout le temps qu’il faut pour bien examiner la splendeur indéfinissable de la coupe Longueuil de l’homme à la coupe Longueuil devant elle. Puis elle s’écrie tout d’un trait : “Ma fille est disparue depuis six mois, elle n’a que seize ans !” Elle tend à l’homme une photo d’une fillette au visage envahi de taches de rousseur dans son habit d’écolière. Puis elle lui tend une autre photo de la même fille, seulement accroupie de dos ne portant qu’un g-string avec un serpent tatoué sur la colonne. Ramassés dans un coin de la photo, des mots griffonnés : “Hé, m’man ! J’me débrouille pas pire, t’inquiètes!” et c’est signé Adéline, xoxo.

L’homme à la coupe Longueuil trouve la photo en g-string et tatouage beaucoup plus belle que l’autre mais là n’est pas la question, il accepte le cas de toutes façons. Il aime les cas, n’importe quel cas, il adore son boulot. Il adore, vénère peut-être, sa coupe Longueuil également. Sa coupe Longueuil le fait se sentir bien, se sentir masculin et sexy et il se fout totalement de l’opinion que les gens se font des autres gens qui portent la coupe Longueuil. Les gens n’y comprennent que dalle à la coupe Longueuil, le devant court pour le bureau, le derrière long pour la fête, pas besoin d’avoir inventé le bouton à quatre trous pour comprendre. Il parle toujours d’une grosse voix empruntée et boit sa bière à même la cannette, porte un gros ceinturon noir, la clope au coin de la gueule. Sa Corvette est montée sur des blocs derrière chez lui mais un jour, il finira de la remonter, un jour, parce qu’il aime sa voiture comme sa propre mère. On est comme on est, se dit-il, et il se charge de l’apprendre à tout le monde qu’il croise, je suis l’homme à la coupe Longueuil.

***

L’homme à la coupe Longueuil lance négligemment sa carte d’affaires sur le bar. C’est écrit L’homme à la coupe Longueuil, détective privé et dessous, en plus petit Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. La barmaid plutôt ragoûtante a les cheveux courts, roux, un perçage au coin d’un œil. Ses bras sont couverts de tatouages et de bracelets; une superbe fille, superbe lesbienne. Son enquête l’avait conduit là, à Montréal, rue St-André au sud de Sainte-Catherine. Toutes les jeunes filles en fugue se ramassent à Montréal, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb. Mais cette ville n’est pas la ville de l’homme à la coupe Longueuil. Il se faisait regarder bizarrement, du coin de l’œil, à la minute même qu’il avait traversé le pont Jacques-Cartier parce que s’il y a une chose que les freaks de Montréal ont en sainte horreur c’est un homme à la coupe Longueuil. Il avait dû plus d’une fois affirmer à son corps défendant son mot d’ordre menaçant : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. Il se retient de l’invoquer à l’instant même. La lesbienne lui offre un sourire douteux en continuant de tourner un chiffon dans un verre, comme si de rien n’était.

“Avez-vous vu cette fille?” Il brandit la photo devant le nez de la barmaid.

“C’est quoi ta coupe Longueuil, un fantasme ou quoi?” qu’elle réplique.

“Rien. C’est rien que des cheveux.”

La barmaid lui lance un regard de feu. “C’est pas rien que des cheveux. C’est une fuck’n coupe Longueuil.”

T’as l’air d’une vraie rebelle, toi,” dit-il, “c’est quoi d’abord ta jupette aux motifs d’Hello Kitty?”

“Bah, une mode. Je trouve ça drôle, un peu stupide.”

L’homme à la coupe Longueuil mâchouille un cure-dents. “tu veux dire que tu aimes ça parce que c’est un peu stupide?”

“J’aime ça et je pense que c’est stupide.”

“Moi je l’aime ma coupe Longueuil, elle fait partie de moi.” Il se penche vers la barmaid. “Ne me joue pas cette carte stupide, ne joue pas l’amour-haine-amour avec moi parce que tu n’aimes pas la coupe Longueuil, pas cette sorte de jeu. Je suis un homme de passion. Je suis moi et 100% moi-même et je suis . . . l’homme à la coupe Longueuil.

Du coup, un Tennessee on the rocks atterrissait devant lui.

***

L’homme à la coupe Longueuil se réveille au petit matin dans le lit de la barmaid, tout emberlificoté dans ses draps en tempête, une bouteille de whiskey sur le plancher. La barmaid dort, pâle et nue, c’est donc vrai, pense-t-il, que les rousses sont si blanches avec tous les petits accessoires de nuit roses comme de la gomme balloune. Une constellation de perçages qui scintillent ici et là sur son corps dans le soleil levant qui entre par la craque des rideaux. L’homme à la coupe Longueuil sort du lit, s’étire voluptueusement.

Un truc attire son regard sur la commode : une publicité pour un club de danseuses nues. Et là, sur la photo du prospectus, enroulée dans un poteau de laiton, les cheveux défaits, un serpent qui se tortille sur sa colonne avec elle, Adéline dans son plus beau costume d’Ève. Une autre pépite qui tombera sous peu dans les goussets de l’homme à la coupe Longueuil. Qui peut cacher quoi que ce soit à l’homme à la coupe Longueuil? Sûrement pas une Adéline de seize ans ou une barmaid probablement bi-sexuelle finalement.

À ce moment précis un clic retentit du radio-réveil et l’air de Whole lotta love envahit la pièce. L’homme à la coupe Longueuil lance ses cheveux derrière sa tête d’un mouvement théâtral, les peigne vite vite avec ses doigts, fait de grands cercles avec ses bras avant de les positionner pour la meilleure toune jamais composée pour le air guitar. À l’autre bout de la chambre, la barmaid maintenant à moitié réveillée est assise au bord du lit et observe l’homme à la coupe Longueuil dans sa magistrale nudité – qu’il a fort probablement oubliée – qui se fait aller dans un ébaubissant solo de guitare invisible sur la musique de Led Zeppelin, la quéquette qui suit la danse.

“Tabarnak,” pense-t-elle, “Veux-tu bien me dire quelle sorte de bozo j’ai ramené à la maison hier soir? C’est qui ce gars-là?”

Mais dans le fond d’elle-même, elle sait. Tout le monde le sait.

C’est l’homme à la coupe Longueuil.


Flying Bum

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35 millions de minutes

C’est lors de la septième étude clinique que je suis mort, ou que je crois être mort – je veux dire que je suis probablement mort. Si je n’étais pas mort cette fois-là, il y aurait eu tout un chiard de procédures ou de poursuites légales, ça se serait su et je n’ai entendu parler de rien à ce jour. Va savoir, un juge m’aurait peut-être octroyé plein de fric et je n’aurais plus jamais besoin de m’inscrire à toutes ces études cliniques rien que pour payer les factures et rembourser les dettes. Et acheter mes pilules. La vie de cobaye pour trois jours, 250 balles, une bagatelle de 4,320 minutes sur les 35 millions de minutes que constitue ma vie à ce jour. Cinq cennes la minute pour lentement avaler leur cigüe.

Je n’ai pas déclaré aux chercheurs que je prenais des pilules par crainte qu’ils m’excluent des études, et sans les études je meurs – autrement, c’est tout. Si j’avais le plus petit doute que ces gens-là possèdent la moindre forme de compassion et qu’ils me diraient simplement, “Hé oui, ce sont des choses qui arrivent, on comprend ces choses-là,” alors j’aurais joué franc jeu au départ – je suis une bonne personne, seulement mon corps est parti en mode trahison, en perpétuelle dépression et en proie à des douleurs sévères.

Oui, je suis une bonne personne ! Je fais de mon mieux, vraiment. Mais qu’est-ce qu’un gars peut faire quand son propre corps le tue? Que je leur aurais demandé. Et détruit son esprit aussi? Si tu es bon, si tu as bien mémorisé toutes les règles, tu vas voir le médecin. Le médecin te prescrit la pilule et tu redeviens à peu près humain pour un autre mois, 40,000 minutes au bas mot. Mais bientôt l’état ou la compagnie d’assurances ou peu importe le rond-de-cuir qui demande au médecin de cesser de distribuer les bonnes cures (excepté entre eux, j’imagine, ou à leur courtier en bourse, une maîtresse pas trop farouche, ou au sénateur local ou à l’homme de la compagnie d’assurances qui rend la pleine jouissance du corps et de la vie impossibles à quiconque sauf aux copains).

Alors là, tu t’écrases au fond d’un cagibi grand comme ta gueule pour 50 balles payées pour une étude ou une recherche quelconque – une étude sur comment votre cerveau se bouffe lui-même lorsqu’on ne lui offre rien de mieux à festoyer, présumément déduit, s’ils osent t’avouer ce qu’ils étudient vraiment, ce qui ruinerait les choses pour eux et pour toi – tu gardes tes questions, juste que tu puisses recevoir les 50 balles et stopper la misère pour un jour ou deux. Deux-trois mille minutes.

“Avez-vous déjà souffert d’une dépression ou avez-vous été diagnostiqué de dépression chronique ?

“Non.”

“Avez-vous déjà été pris d’attaques de panique ou avez-vous déjà eu un diagnostic de troubles anxieux ?”

“Non.”

“Existe-t-il une raison quelconque pour que vous consentiez à vous écraser au fond d’un cagibi grand comme votre gueule pour 50 misérables balles le temps qu’on découvre ce qui peut bien arriver à un être humain abandonné dans le noir à lui-même pour 50 tristes balles contre 5,000 minutes de sa vie ?”

“Aucune, absolument aucune raison. Pourquoi existerait-il une bonne raison ?”

La septième fois, ils m’ont scellé de la même façon que toutes les fois avant, avec l’étudiante en stage et ses quatres billes d’argent piquées sur l’oreille et qui te dit, “On se revoit de l’autre côté !” à mesure qu’elle enfonce le piston de la seringue. Je m’installe comme d’habitude, rien que moi et mon esprit. C’est une chose terrible d’avoir rien d’autre à faire que de comprendre ce qui se passe dans votre esprit. La plupart du temps, lorsque je n’étais pas encore dans le cagibi, j’avais un plan : internet, la télé, des petits jeux idiots sur mon petit écran de téléphone avec d’autres esprits que je connais sur internet. Adieu, dès lors, mon esprit à moi ! Mais ils confisquent les portables, les rats. J’aimais quand même être vivant à cette époque singulière lorsque j’étais toujours vivant. J’aimais cela, vraiment – j’aimais comment on était presque une nouvelle race d’humains, vivant à la troisième personne. Imaginez s’assoir tout seul à la chandelle en ne faisant rien d’autre que de penser toute la nuit, ou à raccommoder des chaussettes, ou boire du porto, ou pleurer votre quatrième enfant mort-né. Dès que je m’imagine faire partie de l’ancienne race d’humains, mon esprit s’interrompt abruptement. Il y a toujours d’autres esprits dans lesquels s’emmêler, les esprits de mes ami(e)s, les esprits étrangers, les sections commentaires d’articles qui n’intéressent vraiment personne, leurs répliques dont je me bats les couilles vivement, où la masse d’esprits confédérés qui se rassemblent pour s’exprimer tout haut, pour n’avoir pas à se parler les uns les autres directement. Face à face.

Internet Internet Internet ! Pilules Pilules Pilules ! 

Je me demande souvent, du fond de mon cagibi, qu’est-ce qui peut bien se passer ailleurs. Je sens mon esprit qui me boxe depuis l’intérieur, mes reins, mon pouls, mes récepteurs d’opioïdes. J’observe alors le fin cadre de lumière qui fait le tour de la porte, toute la vie qui tente de s’infiltrer à travers ce halo ridiculement ténu et je me dis tout bas : “Je croyais pourtant vouloir profiter de ce moment pour améliorer mon esprit !” Méditation, la pleine conscience, la visualisation et toute cette sorte de choses. Avec 50 balles ou sans 50 balles, les pilules et la sainte paix mises à part, je croyais que ce serait bêtement lénifiant pour moi de passer un moment avec moi-même dans ce cagibi. J’ai souvent lu à propos de ces gens qui se sont installés seuls en forêt hostile pour effacer la société de leur esprit, des gens qui ont franchi les pôles en raquettes, des gens qui ont marché à travers les déserts avec rien d’autre qu’un sac à dos et une certaine fureur de vivre – vraiment vivre, calvaire ! – et je ressens parfois de la honte de ne pas être un de ces gens, même si ces gens finissent toujours par revenir au bercail et lancer un blogue, une page web, ou écrire un livre à propos de leur quête, une série-télé, ouvrir une chaîne de boutiques de raquettes ou de sacs à dos, toutes sortes de variantes de société, regardez-moi ! qui me fait me demander si quelqu’un maîtrise vraiment son propre esprit ici-bas. Ou c’est rien que moi. Une véritable maîtrise, on s’entend. 

Toutes ces choses circulaient dans mon esprit dans le cagibi étroit lorsque je suis assurément tombé raide mort. Ce n’était guère différent des fois précédentes – ils avaient commencé à fermer toutes les lumières à l’extérieur à partir de la cinquième étude, alors le halo n’existait plus, fini aussi le ronronnement du climatiseur.

“À quoi est-ce que je pensais là ? Pense pas à la mort. Pense surtout pas à la mort.”

Et si la mort n’était rien d’autre que ce cagibi ? Calme et paisible, pour que tu saches à tout moment que là-bas, au-delà d’où tu ne pourrais plus jamais aller à nouveau, ni en revenir, se trouverait toujours cette autre chose beaucoup moins calme et paisible, cette chose qu’on dit importante, où tu dois toujours être agréable et sympathique mais serait-ce tout cela bien mieux que d’être tout court ? À quoi bon n’être qu’être, alors que je pourrais à ce moment précis être occupé à améliorer mon score au Tétris, mais en lieu et place, je suis mort.

Je ne sais pas qui ni pourquoi serait-on est revenu me chercher. Qu’essaie-t-on de prouver ? Pour la science, je veux dire. Peut-être ne voulaient-ils que faire un autre exemple de l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Cette inhumanité est toutefois démontrée et revalidée depuis des lunes par des cohortes de scientifiques, et la stagiaire aux nombreux perçages d’oreille me semblait pourtant tout à fait humaine, à sa façon. Qui connait les rondeurs que peut dissimuler un long et ample sarrau ? Je n’apprécie guère son patron, le chercheur en chef qui ne lève jamais les yeux de son Ipad, mais je pensais à lui encore et encore lorsque j’attendais de sentir la poignée de porte enfin tourner. Qu’est-ce qu’il peut bien regarder maintenant ? Mon esprit, mon âme qui se projetait, ou ma pleine conscience, ou ce qui restait de moi et de mon âme alors, tout en moi se demande s’il est occupé à finir un mot croisé, s’il photographie son souper pour le publier en ligne, est-ce que dans mon nouvel état je suis capable de pénétrer son esprit, comme un fantôme, au moins assez longtemps pour aller dans son Ipad voir si j’ai reçu des courriels ou pour faire mes adieux à d’autres esprits que j’aimais bien. Bizoux à ma douce. Au début, j’ai pensé écrire des petits mots d’esprit ultimes à tout un chacun et je sentais mon esprit faire des efforts pour réussir : Bonsoir, je suis dans un cagibi avec mes deux genoux imprimés dans le front ! 

Une haleine pâteuse de drogue, #çametue #enviedepisser #hashtagsurmondown. Puis je me suis mis à me demander si une catastrophe ne s’était pas abattue sur la terre, m’ont-ils vraiment oublié ici ? Est-ce qu’une guerre nucléaire a été déclenchée ? Je n’ai ni faim, ni froid et je ne me désintègre pas sous la force des rayons gamma. Je ne fais que respirer, je suis seulement pleinement conscient de ma respiration, seul avec ma respiration, et puis on aurait dit que je me retirais, et je me retirais, puis j’ai été retiré, ou retenu c’est pareil, puis j’ai eu une pensée profonde et puissante pour une croustille de maïs, une salsa bien épicée et un verre de porto,

 

et ensuite j’étais libre.


Flying Bum

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En en-tête, Office in a small city, Edward Hoooer, 1953

Feuilles brunes et ciel gris

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Léon débarque enfin sur cette terre dont il a tant rêvé. Côte de Californie, quelque part en son nord, Léon s’attendait à des blondes bronzées montées sur de longues jambes sculpturales, des surfeurs aux torses gorgés de muscles et aux abdomens comme des rangs de saucisses à hot dog. Il s’attendait à des maillots rouge feu, des sauveteurs blonds juchés sur leurs tours de bois blanc et un sable brûlant aveuglément blanc. Léon avait apporté son propre maillot rouge feu et il s’attendait à ce que la côte californienne tienne ses promesses.

Voici ce qu’il obtient en lieu et place, des escarpements de roc ébréché couvert de fientes de mouettes et de goélands. Il obtient du vent, un vent frisquet, il obtient des hommes poilus à gros bras montés sur des Harley, des femmes aux toges en tie-dye des années soixante-dix, ridées, qui sentent vaguement la lavande. Il obtient un nez qui coule et des pieds bleus dans un océan glacé qui rit à pleine gueule des maillots rouge feu, un océan qui dit fuck you, maillots rouges, je suis occupé à déchirer le littoral, à gruger lentement mon expansion sur le continent.

Ceci après 5,000 kilomètres tranquilles – après un décès, un veuvage, trois ventes de débarras, trois mois de double quarts de travail pour financer le périple, une centaine de lendemains de veille. Sans savoir combien d’heures avant de voir un premier palmier, Léon épuisé s’arrête au relais routier, prend la chambre numéro 7, celle avec un édredon à motif de phares, ou avaient-ils tous un édredon à motif de phares? On y partage la salle de bain au bout du couloir où on trouve un panier de produits de toilettes variés, gracieuseté des précédents chambreurs. Pas besoin de partir à la recherche du Wal-Mart de Crescent City, Léon est très heureux d’un fond de shampooing bon marché et d’une barre de savon à peine entamée.

En bas, au bar, Léon trouve un carton d’allumettes arborant une photo vintage d’une Mustang décapotable le toit ouvert, avec “Adéline” et un numéro de téléphone inscrits dans le rabat intérieur. Il sort sur le balcon et arrache une des allumettes pour s’allumer une cigarette, une longue cigarette fine au tabac américain qui goûte typiquement la paille, pause-cigarette que Léon croit bien mériter après ce si long périple. Au loin, l’océan gronde en frappant la pierre.

Avant de refermer le carton d’allumettes, Léon, intrigué, compose le numéro.

–“Mustang décapotable?”

–“Allo, qui appelle?”

Léon répond : “Je ne vois aucune voiture décapotable ici. Je vois une chapelle, une épicerie familiale, une bâtisse qui a l’air d’un centre communautaire et trois adolescents qui se dirigent vers la falaise, aucun d’eux n’est en rollerblade ou en skateboard. Les trois habillés mollement mais jusqu’au cou. On voit le haut de leurs fesses bien blanches tellement leurs pantalons semblent mous.

Adéline répond, –“Tu es toujours au bar? Bouge pas, j’arrive.”

Elle arrive et elle est superbe. Yeux bleus, cheveux noirs, silhouette à faire baver. Vraiment superbe femme, beaucoup plus jeune que lui, ça devrait être déclaré illégal être aussi jeune et belle. Elle se tord le cou dans tous les sens, ses yeux fouillent la place. Elle cherche définitivement quelqu’un mais ne trouve pas. Lorsqu’elle passe près de lui, Léon brandit le carton d’allumettes et lui demande s’il fera l’affaire. Elle l’examine longuement comme un tueur à gages jaugerait sa proie. Une mangeuse d’hommes son potentiel client.

–“Viens marcher,” dit-elle le plus calmement du monde et Léon se retrouve à marcher à ses côtés dans un champ de foin menant à la grève. Adéline dit à Léon qu’elle n’est pas le genre de femme à l’éternelle recherche de son père, “on se comprend?” et Léon hoche de la tête pour toute réponse, la réponse d’un homme qui ne sait pas trop quoi répondre.

–“Ce que je sais et que je peux te dire,” raconte Adéline en continuant de marcher sans lâcher la main de Léon : “Le barman, qui vient du Wisconsin, te laissera fumer à l’intérieur les jeudis soirs, les soirs où il y a tournoi de billard. Le cuisinier, qui vient du Manitoba, prépare du gruau les jours froids même s’il n’y en a pas au menu. Il paraît que c’est froid de même, le Manitoba, gruau à l’année. Le seul chauffeur de taxi en ville, qui vient de Chicago, conduit complètement givré après 7 heures du soir. Et je ne sais que dalle à propos des planches de surf, des planches à roulette et toute cette sorte de choses. Mais je peux te mixer une excellente Margarita. Je peux faire reluire ton dos avec de l’huile à massage bien chaude.”

–“Wisconsin?” que Léon répond, “Manitoba? Chicago?” rajoute-t-il, “j’essaie seulement de trouver la Californie!”

–“Laquelle tu cherches exactement, pauvre toi? Hollywood? Silicone Valley? Malibu? les Beach Boys? Pamela Anderson? Les raisins de la colère? Tu viens d’où, toi, cou’donc?”

Les adolescents à pied sans rollerblade ni rien commencent à allumer des feux d’artifice plus loin sur la plage. Léon se demande si aujourd’hui serait une fête quelconque qu’il aurait pu oublier. Le visage d’Adéline passe du violet à l’orangé, au blanc puis au bleu lorsqu’elle lève sa tête pour regarder. Léon se dit qu’il va l’embrasser lorsqu’il entendra la cent-unième pétarade – cent-un, la route qu’il reprendra demain matin, vers le sud naturellement. Il compte 84, 85, 86, et il tire de façon de plus en plus intense sur sa clope et il défie Adéline de se mettre complètement à poil et de sauter dans le Pacifique. Et il insiste “All the way!” crie-t-il pour enterrer le bruit des pétards, “All the way!

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Et Adéline déboutonne, et Adéline dézippe, se tortille, pousse et tire ses vêtements. Léon siffle lorsqu’elle court en faisant lever le sable avec ses pieds nus, sable qui aurait pu tout aussi bien être de la neige, le corps gracieux d’Adéline s’illumine sous la lune et les feux d’artifice, ses fesses, particulièrement, semblent en feu. Elle se lance dans l’océan furieux, le froid glace ses jambes et ses hanches, cimente ses poumons, sa bouche paniquée cherche désespérément l’oxygène dans la nuit, Léon l’entend aspirer de loin. Une vague traître et puissante s’empare de son torse et de sa tête, et ses bras s’agitent comme un papillon de nuit perdu. Et la vague de fond aspire Adéline loin de la Californie, vers l’horizon paisible.

Tous les pétards sont finis. Tous les ados sont partis. Adéline aussi.

Toutes les feuilles sont brunes, et le ciel est gris.

T’espérais quoi, Léon?


Flying Bum

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Odile et Marie-Luce de Jacola

Avec l’air innocent et un visage sans la moindre émotion, le client leur dit qu’il préférerait une bonne pipe parce qu’il craint que les vagins soient pourvus de dents. Il y a un nom pour ce mythe, vagina dentata. Évidemment, c’est de la bouillie pour les chats, ce mythe. La seule chose qui est vraie dans ce domaine c’est l’eurotophobie, la peur obsédante des organes génitaux féminins, de l’utérus, du vagin, des lèvres.

Odile se dit que c’est de cela que le type doit être affecté, assurément, l’eurotophobie. Odile pratique le plus vieux métier du monde avec sa coloc Marie-Luce, rien que le temps de compléter leurs études universitaires. S’assurer d’avoir de quoi financer leurs études, de quoi assumer leur subsistance dans leur bancale maison de Jacola.

“Ou l’anxiété de castration, c’est certain,” rajoutera plus tard Marie-Luce. À deux, elles cumulent deux bacs en sociologie, une demi-mineure en psychologie et trois certificats chacune dans différentes matières. Elles auraient fini depuis longtemps avec des cursus davantage linéaires mais le temps ne semble pas trop leur peser.

Marie-Luce prend une chance d’offrir son derrière à l’homme anxieux mais sans toutefois lui consentir un quelconque rabais sur la somme convenue. Elle est intraitable sur les profits qu’elles partagent, pas de ventes de feu, pas d’escomptes, Odile se considère chanceuse d’avoir une telle partenaire d’affaires.

Il ne veut rien savoir du derrière de Marie-Luce de toutes façons. “Que vos bouches,” dit l’homme. “Nous ne sommes pas venues ici pour dicter les goûts du client,” affirme Odile en descendant lentement sur ses genoux simultanément avec Marie-Luce sur le tapis du salon.

L’homme les arrête aussitôt.

“Ne pourriez-vous pas relever vos cheveux, vous faire des tresses? Ou des lulus, oui des lulus ce serait bien.” Il a besoin de quelque chose pour s’accrocher, dit-il.

Odile craque son cou lentement par en arrière avant de tourner lentement la tête vers Marie-Luce. Marie-Luce déteste les petits scénarios, elle ne s’habitue pas, elle affirme que ses performances sont plus que suffisantes pour la moyenne des ours, au-dessus de toute critique, mieux que tous leurs petits fantasmes à trente sous. Odile est moins farouche à l’idée de se laisser guider, se sentir dirigée comme dans une danse à deux, sans toutefois l’admettre à Marie-Luce. Utile, même; pas besoin de se casser le bicycle à deviner ce que le client désire. Si elle avait à élaborer avec sa partenaire, elle dirait que cela n’a rien à voir avec la crainte de la critique, c’est un genre de transcendance, non?

Les lulus appellent automatiquement le fantasme éculé de l’écolière et Marie-Luce tient mordicus à ce que l’homme ne voie pas leur transformation alors elles partent vers la salle de bain. Odile sépare les cheveux de Marie-Luce en plein centre avec le bout d’une clé, elle se transpose dans la peau de sa mère qui jadis lui enseignait à faire ses lulus ou ses tresses, elle voit ses longs ongles bling-bling violets, elle sent l’odeur d’ammoniac de sa permanente. Avec sa prédisposition à l’alcoolisme, ses pieds plats, sa mère avait trouvé le temps d’apprendre des choses pratiques à sa fille. Sa mère lui avait aussi légué son absence de scrupules par rapport à son vrai métier à elle aussi.

Marie-Luce baptise ce look la panoplie du pédophile : souliers plats, collants mi-cuisse, lulus, jupe courte craquée motif blackwatch, blouse blanche déboutonnée un peu trop bas. Elle ne le dit pas devant le client, évidemment. C’est leur demande la plus fréquente. Marie-Luce très “marketing” déclare toujours qu’elles ont dix-huit ans même si elles étaient dans la mi-vingtaine avancée. Tout cela ne tient qu’au talent de comédienne de toutes façons, poudre aux yeux, voilages évanescents et miroirs enfumés. Dix-huit printemps, c’est ce qu’on trouve de plus jeune dans la catégorie encore légale.

“C’est plus près de l’éphébophilie en réalité, on joue les vieilles adolescentes,” note Marie-Luce. Plusieurs des sales types qu’on traite de pédophiles ne sont en fait que des éphébophiles, des hommes qui fantasment sur les ados. Odile suppose qu’elle n’a aucun souci avec eux. “Ils constituent les trois-quart de nos revenus, autant encaisser, non?”

Lorsqu’elles finissent par s’y mettre, pense Odile, Marie-Luce passe vite par-dessus l’idée de porter des lulus et tout le bazar, elle se soumet généralement sans trop d’hésitation. Les demandes du type sont somme toute très classiques. Mais cela ennuie profondément Marie-Luce. Appellez-moi papa, embrassez-vous toutes les deux, toute cette sorte de merde. Elle trouve le moyen de vivre la chose à distance, elle ferme ses yeux. Elle doit fermer ses yeux. Parfois, Odile a l’impression d’entendre Marie-Luce compter. Elle bouge ses lèvres en faisant des moues comme si elle avait appris le métier dans un bouquin de sexe pour les nuls. Quand ça lui arrive, Odile lui taponne les seins avec conviction rien que pour la ramener sur terre. Oui, c’est juste du pognon, mais ne pourrait-elle pas aimer ça un tout petit peu comme moi, pense alors Odile.

Le type dit, “Allez-vous être prêtes à tout avaler?” et Odile s’arrête. Elle observe la bouche de Marie-Luce fermée bien serrée. Odile connaît bien les réactions de Marie-Luce. Elle affirme qu’elles n’avalent rien même si elle sait qu’Odile le fait. Marie-Luce dit : “On va devoir le finir ailleurs, autrement.” Elle parle sèchement, elle veut paraître la plus forte, diriger les opérations. Odile déteste lorsqu’elle agit de la sorte.

Les deux filles s’y remettent mais il devient évident que le type se concentre maintenant sur Odile et Marie-Luce le sent très bien. Elle tente de se faire pardonner avec un excès de caresses manuelles, des gémissements feints.

Finalement, le type vient dans la bouche d’Odile sans prévenir, l’habitude qui prend le dessus, faut croire.

Il existe des illusionnistes qui avalent de l’eau fraîche avec des grenouilles vivantes dedans, des limaces – à pleins gallons – et les gardent dans leur estomac pour des heures. Ils se sont pratiqués pendant des années pour retenir, contrôler leur respiration, mettre leur digestion sur pause. Ils peuvent les régurgiter sur demande, ils recrachent tout.

Abracadabra, mesdames et messieurs, regardez qui est encore bien vivant!

C’est à se demander si en avalant des tétards on pourrait plus tard cracher des grenouilles de son estomac, comme lorsque les enfants pensent qu’avaler des pépins de melon fait pousser des melons dans leur ventre. Il y a sûrement eu un temps où les hommes pensaient qu’éjaculer en bouche pouvait engrosser une femme. Quelque viking ou cromagnon ou demi-babouin plus brillant que les autres y allait-il pour une salve dans le gosier pour s’éviter d’avoir une bouche de plus à nourrir?

“Ce sera 100 pour moi, 100 pour elle,” dit Marie-Luce à l’homme qui se rhabillait. Ce n’est pas leur tarif le plus cher mais le type n’y avait mis que dix minutes et elles 15 minutes pour enfiler la panoplie, pensait-elle. Il avait usé de beaucoup de théâtralité, des grands gestes pour que Marie-Luce voie bien, pour remettre un beau vingt dollars d’extra à Odile qui avait bien “voulu” avaler son sperme.

Les deux filles de Jacola toujours solidaires ont utilisé le pourboire pour s’offrir du McDonald sur le chemin du retour, belle solidarité.

“Jamais plus pour moi, un taré pareil,” que Marie-Luce répète en mâchouillant ses frites.

“Allez, tu ne te souviendras plus de ce type le jour de tes noces,” répond Odile qui connaissait bien son amie, “tu sais ce qu’on devrait faire maintenant?” enchaîne-t-elle.

“Non.”

Marie-Luce ouvre la gueule le plus grand qu’elle peut pour croquer dans son Big Mac, mâchouille vivement puis avale lentement, elle  s’essuie les commissures des lèvres souillées de mayonnaise jaunâtre du revers de la main.

“Qu’est-ce que tu dirais maintenant d’un bac en histoire de l’art?”

 


La touche “caps lock” était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires.

(Extrait de “Cap lock”)

Odile et Marie-Luce de Jacola est un spin off de Cap lock qu’on peut lire en cliquant sur ce lien : https://leretourduflyingbum.com/2021/04/21/caps-lock/


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Le feu, la roue, la pipe.

(une soirée comme tant d’autres au Walmart)

Les roues du panier sculptent des lignes noires dans la neige qui recouvre le stationnement du Walmart puis une seule roue commence à faire à sa tête et détruit complètement ce qui aurait été, dans un monde parfait, une très jolie symétrie de lignes noires sur le tapis de neige blanche. La mère d’Adéline suit loin derrière elle. Emmitouflée dans son paletot rose et la tête enveloppée dans un foulard aux couleurs de l’arc-en-ciel elle avait parfaitement l’air d’une licorne, tant et aussi longtemps qu’une licorne puisse peser deux cent cinquante livres, marcher et jouer à Candy Crush sur son cellulaire en même temps.

Un bon deux cent dollars de céréales sucrées, de pizzas-pochettes, de lasagnes surgelées, de chips au vinaigre, un emballage jumbo de papier-cul et une caisse de Mountain Dew. Les sacs bleus de Walmart claquent au vent. Adéline donne une bonne poussée au panier, saute les deux pieds sur son rebord, et se paie une chevauchée jusqu’à ce que le panier dérape misérablement.

La voiture est dans le fond du fond du stationnement, toute seule. Avant que le père d’Adéline ne perde son permis de conduire, sa mère lui confiait toujours les manœuvres de stationnement. Ils changeaient de place – elle sortait faire le tour de la voiture pendant que lui se tortillait le fessier sur la banquette pour rejoindre le volant – et il stationnait la voiture pour elle comme il l’avait toujours fait. Sans lui, elle devait trouver un espace vacant, entouré d’espaces vacants.

Les gens s’esclaffaient toujours à propos de la ressemblance hallucinante entre Adéline et sa mère. Sa mère toute chiée, disaient les uns, sa mère tout crachée, disaient les autres. Comme l’histoire du bon dieu qui a créé un homme à sa parfaite ressemblance en crachant abondamment sur une poignée de terre pour en faire une sorte de pâte à modeler, ce qui est une chose totalement stupide à faire si vous êtes un dieu. “Comme, check le dégât, dieu, de la bouette et du crachat partout.”

L’idée, pensait Adéline, c’est que sa mère représentait sa destinée. Les filles grandissent et finissent toujours par ressembler à leurs mères un jour ou l’autre. De toute évidence, pensait Adéline, la future moi sera une licorne, une femme vulgaire qui se dandine le fessier dans un legging rose ou mauve, il sera inscrit sur mon cul en belle lettres brodées : Pink, ou Bienvenue ou Pute, dans le Walmart où elle achèterait de la grocerie bas de gamme pour une espèce de bon à rien de conjoint et leurs enfants qu’ils aimeraient tellement, à en chier des pets d’amour foireux dans leurs culottes.

D’un bon cinquante pieds de distance, sa mère déverrouille le coffre de la voiture avec sa clé électronique. Lorsqu’Adéline en a fini de vider le panier dans le coffre, elle pointe le nez du panier vers l’ilot et le chevauche encore une fois se donnant des poussées d’un seul pied. Elle croise sa mère en chemin et lui fait des saluts de la main comme les reines dans les parades mais sa mère ne la voit pas. Toujours sur son Candy Crush.

Supposément, les paniers d’épicerie ont des sortes de laisses invisibles. Si vous les éloignez trop du Walmart, si vous sortez du stationnement, les roues se barrent automatiquement. Son prof de sciences, Gérald Labesse un français de France, affirme que les innovations technologiques résolvent des problèmes que nous ne savions même pas avoir. Un problème? Besoin d’une solution? Clignez des yeux, rouvrez-les, la v’là!  Ou comme le dit Labesse : Voilà!

Le problème avec la plus vieille invention (la roue) est maintenant résolu avec les progrès de la science (des sortes de laisses à panier d’épicerie électromagnétiques). À moins, pense Adéline, que la plus vieille invention ne soit le feu, ce qui serait plus logique selon elle. Elle ne se rappelait plus vraiment, elle jurait avoir entendu les deux versions.

Probablement que le feu est venu avant la roue.

Mais encore, pensez-y bien. Si la prostitution est supposée être le plus vieux métier du monde, alors la première invention se doit d’être l’argent. Même si c’est de l’argent primitif comme des coquillages spéciaux ou des boules d’argile aplaties. Mais si le feu était la première invention, alors la fabrication d’un feu devrait être le premier métier. Pas donné à tout le monde d’allumer un feu, au début, mais tout le monde et sa sœur peuvent se prostituer. Facile. Ou alors le feu serait la première monnaie d’échange. Genre, tu allumes un petit feu, tu allumes une torche avec et tu pars à la recherche d’une prostituée. Heille, je te donne mon bâton de feu si tu me suces bien la bite. C’est longtemps après que les humains ont réalisé que le feu était bien pratique pour les barbecues en famille et les feux de camp dans les campings. Pendant des millions d’années le feu n’avait été bon que pour obtenir une bonne pipe.

À moins que la roue ne soit venue en premier. Merde.

***

Dans la voiture, elles se vident les poches sur les cuisses. La pile d’Adéline était constituée de tubes de baume à lèvres, un masque aux algues de mer, un mascarat bleu, des Skittles saveur tropicale et une bouteille de 2 onces de supplément énergétique à la saveur de limonade. De sa sacoche fripée qui avait l’air d’une vieille poche, sa mère extirpe un chargeur à téléphone neuf dans sa boîte et son propre sac de Skittles.

“C’est moi qui gagne,” glousse Adéline.

Pantoute,” réplique la mère pointant son chargeur au visage d’Adéline comme un crucifix. “Ça vaut trente piastres, ça!”

Adéline compte sur ses doigts un moment.

“C’est une nulle alors, les baumes valent deux piastres chaque, le mascarat dix-huit, les Skittles sont, genre, une piastre et demi chaque, le masque dix piastres, le supplément trois quatre-vingt-dix-neuf.”

Le chargeur est fait pour un tout autre modèle de téléphone que le sien, mais la mère refuse d’y croire. Elle essaie de planter la prise du téléphone de tous les angles possibles et impossibles. Tout à fait probable que les vols à l’étalage sont venus les premiers, première invention, même avant l’invention de la propriété privée, pense alors Adéline.

“Oh shit,” dit-elle, “Pis ça.” De son manteau, Adéline extirpe une belle paire de lunettes fumées griffées, puis elle les met. “C’est certain que je gagne avec ça!”

Sa mère s’allume une longue et fine cigarette et range le reste du paquet dans le vide-poches de la console là où elle accumule de la petite monnaie.

“OK d’abord, t’as gagné, j’ai perdu.”

“Alors, laisse-moi conduire,” propose Adéline.

“Non, pas question.”

“Mais tu l’avais dit, c’était ça l’enjeu.”

“J’ai dit non.”

“Papa me laissait conduire, lui.”

“M’en fous,” dit la mère. Elle baisse la fenêtre juste assez pour laisser sortir la fumée de sa cigarette. “T’as rien que quatorze ans et ton père, c’est un idiot qui a perdu son permis à force de se promener saoul.”

“Tant pis.” Adéline lui vole une cigarette, l’allume, en prend une grande bouffée et laisse sortir la fumée par ses narines.

Lorsqu’elle bouge, son manteau rose bon marché fait le même son que son petit frère en couches qui se dandine, elle tente d’attraper la main d’Adéline mais ses bras sont trop courts. Adéline s’écrase contre la portière le plus possible de sorte que sa mère ne puisse lui attraper le bras ou lui foutre une baffe.

“Éteins ça tout de suite, niaise-moi pas.”

“Je ne te niaise pas, ou je conduis ou je fume, c’est clair?”

Adéline a gagné, sa mère le réalise très bien. Mais Adéline sait très bien qu’elle ne la laissera pas savourer sa victoire en bonne et due forme. Elle sait aussi qu’elle doit se faire à l’idée de perdre les petites batailles insignifiantes pour viser à plus long terme.

“Y’a rien que les petites faiseuses de pipes qui portent des lunettes fumées le soir,” dit la mère, par dépit davantage que par vengeance.

Adéline ne lui répond pas ce qu’elle avait vraiment envie de lui répondre parce qu’elle savait que ça impliquait que sa mère stoppe la voiture, traverse de son côté, ouvre la portière, la tire dehors par les tresses et lui en foute toute une devant tout le monde. Et ça n’en finirait plus de finir.

À la place, Adéline attend patiemment qu’elle prenne la bretelle d’autoroute et s’insère dans les voies trop rapides et trop achalandées pour s’arrêter.

“Alors je pense bien que je suis la plus grande suceuse de bites en ville . . .” lui lance une Adéline frondeuse, en agitant son poing fermé devant sa bouche et en poussant sa langue contre sa joue pour faire une bosse.

“. . . qu’est-ce tu veux, j’ai appris de la meilleure.”


Flying Bum

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Cervelle-o-matic

L’endroit ne paie pas de mine. Un ancien lave-auto à la main dans un quartier en manque d’amour ou en mal d’urbanistes et certainement d’un peu d’éclairage urbain le soir venu. J’attends debout dans la queue sur l’étroit rebord de ciment qui longe le derrière des bâtisses dans la ruelle, comme on attendrait pour une soupe populaire. Bien qu’à première vue cela ressemble à la liste d’attente pour être reçu en enfer en bonne et due forme, on a droit à chacun un beigne en attendant de pénétrer tour à tour dans la clinique secrète qui utilise des laveuses à pression pour décrasser les cervelles comme la mienne, cervelles avec d’exécrables synapses déconnectées en burn-out et en sévère manque d’un nouveau départ, d’une bonne douche froide. La clinique demeure secrète parce que la méthode du lavage sous pression de la cervelle manque encore à ce jour d’une bonne base de justification scientifique et de reconnaissance légale, parce qu’elle utilise des laveuses sous pression vraisemblablement volées à des entrepreneurs en lavage de terrasses et balcons, les toubibs et leurs assistantes ont l’air tout droit sortis de la taverne du port, et surtout parce que les cervelles sont des choses bien délicates et ne sauraient être soumises à de fortes pressions d’eau froide, à moins qu’il n’y ait urgence, bien sûr.

Si nécessaire, je jurerais bien, la main droite sur le coeur, devant dix hommes en complet-cravate, de l’existence de ma propre urgence interne. Messieurs, messieurs, messieurs, écoutez-moi bien. À l’exception de quelques vieux souvenirs et de certaines habiletés particulières qui, tenaces, s’accrochent à ma cervelle, tout ce qu’il reste dedans ce sont de vieilles publicités de voyage dans les Antilles avec Dominique Michel en bikini et sa brosse à dents pour unique bagage, des buffets à volonté dignes des plus grands goinfres et des outre-mangeurs anonymes excités, des rangées bien droites de chaises de plage blanches et bleues, des boulettes et des boulettes de hamburger et autres viandes provenant des cadavres de moult espèces animales, le regard perdu dans l’océan émeraude pendant que le soleil des tropiques cultive sur ma peau le plus joli des cancers dermatologiques. C’est l’hiver, calvaire.

Je suis bien préparé, j’y ai mis le temps. J’ai apporté un imper jaune avec pantalon assorti, mes bottes de caoutchouc, et j’ai tapé mon historique médical sur Words et j’en ai mis une copie sur mon portable au cas où les formulaires d’admission se feraient un brin tatillons, voici :

Naissance : Ma mère se tenait le ventre à deux mains tentant péniblement de passer de la cuisine à sa chambre à coucher et elle était tellement écoeurée – j’étais le cinquième et souhaitait-elle ardemment, son dernier – qu’elle est tombée sur ses genoux et s’est mise à vomir et je suis né précisément là, pendant qu’elle s’accroupissait et qu’elle forçait pour vomir. Près d’elle, sa sœur qui répétait ad nauseam, ébaubie, je ne savais pas que tu étais SI enceinte que ça. Moi non plus, disait ma mère, tout en essuyant son petit déjeuner de mon abdomen avec son tablier. Elle m’a installé dans un tiroir de sa commode en improvisant ma crèche et aussi une berceuse à propos de comment elle ne voulait plus d’enfants, de ne pas m’avoir moi mais qu’elle aimait tout de même mon expression niaise et indifférente et mon incapacité à questionner les paroles de sa chanson. Ma mère n’allaitait pas. Son corps ne voulait pas comme je n’étais qu’une espèce d’excroissance improvisée davantage qu’une chose attendue. Elle laissait tremper des morceaux de légumes crus dans du lait de vache avant de me présenter le biberon de lait ainsi fortifié. Avant ma troisième année, elle est décédée.

Enfance : Quelques conjonctivites, peu de fièvres et de démangeaisons. Beaucoup de taches de rousseur, surtout l’été ou lorsque j’abuse des légumes crus, une manie qui me vient on ne sait d’où.

Première fracture : À sept ans, après la mort de ma mère, lorsqu’une fille m’avait donné un bracelet de voeux. On accrochait une breloque pour chaque nouveau vœu. L’os de mon poignet s’est rompu sous le poids des breloques.

Première grosse tête : À 12 ans, je me suis réveillé les yeux croches. On m’a dit d’aller me recoucher et recommencer. Pas fonctionné. J’ai dessiné un œil sur mon patch de pirate. Mon œil s’est replacé en quelques jours mais crochit à nouveau chaque fois que la fatigue est trop grande.

Puberté : tardive, puis longue et fastidieuse.

Infections : yeux, orteils, vessie, et mon futur au complet.

Autres antécédents familiaux : laisser tout traîner, brailler en passant l’aspirateur, quelques tocs, diverticulites. 

Historique sexuel : inégal mais glorieusement infructueux. 

***

Lorsque la dame de la clinique qui portait des lunettes de protection bon marché et un sarrau de garagiste m’a tendu le formulaire d’admission, j’ai bien vu qu’ils ne s’attendaient pas à autant de détails. Tellement clinique et littéral – pas de cases à cocher pour “historique des vomissements en avion” ou “symptôme de vœux excessifs pendant l’enfance associé à la déception chronique” ou encore “érections semi-rigides par moments”– seulement quelques bêtes allergies à cocher et la promesse de leur verser 300 dollars dont j’avais grandement besoin pour le loyer, la nourriture et du rince-bouche extra puissant.

Ça y est, je m’en vais. Je tourne les talons. Une organisation qui opère sèchement avec un formulaire qui ne compte que quelques froides cases à cocher n’aura sûrement au bout du compte qu’une pression d’eau de la force d’une pissette d’enfant à lancer sur ma cervelle déglinguée. Ils ne pourront jamais atteindre la pression d’eau froide dont ma cervelle a besoin pour son nouveau départ. Il me faut quelque chose comme la force d’un boyau d’incendie. La pire chose serait de ne jamais atteindre le soulagement espéré, j’imagine à peine ma déception de voir alors disparaître mon 300 dollars avec mon nouveau départ. J’imagine qu’avec une faible pression d’eau, je ne serais jamais précipité à nouveau jusqu’aux plages du sud, une nouvelle plage où tout deviendrait possible et je me sentirais comme dans la publicité de croisière dans les Caraïbes lorsqu’une dame en robe rouge écourtichée collée à la peau grimpe sensuellement sur la scène du karaoké – je ne sais pas pourquoi j’adore le karaoké – attrape le microphone, puis se retourne vers la foule souriant d’un large ratelier de dents blanches et droites comme si tous ces gens à bord n’étaient venus que pour l’entendre performer cette plutôt banale ballade qui raconte ce que son coeur meurtri désire le plus au monde sans jamais l’obtenir vraiment.

Chanceuse.


Flying Bum

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