La Sno-Cone Machine

Quand j’étais enfant, j’en rêvais. La première fois que je l’ai vue, c’était dans une publicité télévisée. C’était alors encore permis de passer des publicités destinées aux enfants à la télé. Un petit bonhomme de neige qu’on emplissait de cubes de glace par le dessus de sa tête et en tournant la manivelle dans son dos, on la concassait et elle ressortait par une ouverture au bas de son ventre. On versait la neige ainsi obtenue dans un cornet de papier et cinq saveurs de sirop étaient incluses pour sucrer la gâterie glacée. Je connaissais la chanson de la pub par coeur et je la chantonnais sans arrêt. J’en ai tellement rêvé. Je ne sais plus à combien de Noël j’ai espéré trouver “Frosty Sno-Man the Sno-Cone Machine” sous le sapin. Il n’est jamais venu.

***     

Lorsque la nouvelle typographe a commencé à mâchouiller de la glace au travail, Léon a d’abord cru qu’elle tentait d’arrêter de fumer. Elle en avait probablement fait le vœu, pensait Léon, arrêter de fumer si elle décrochait un nouvel emploi. Croquer de la glace était la façon qu’elle avait trouvé pour ne pas succomber aux démons de la nicotine.

On était bien avant l’ère de l’infographie. Elle n’était pas la typographe attitrée uniquement à Léon, pas exactement. Elle devait fournir quatre autres monteurs-graphistes sur leurs tables à dessin et ce n’était pas Léon qui avait procédé à sa sélection ni à son embauche. Mais elle n’en était pas moins une attirante jeune femme, très attirante. Pas exactement très mince mais pas loin, ragoûtante pensait Léon. Fin vingtaine, jeune trentaine Léon avait-il jugé. À peu près l’âge de sa propre fille. À sa troisième journée de travail, Odile qu’elle s’appelait, avait apporté une machine à Sno-Cone au boulot.

“J’en ai une autre à la maison,” dit-elle, “je ne peux pas me passer de Sno-Cones, ça ne peut pas être pire que ceux qui sont accrocs aux menthes ou à la gomme, non?”

“As-tu déjà fumé?” avait tout de suite rétorqué Léon, “Essayes-tu d’arrêter?”

“Non, pas du tout.” Elle avait eu l’air surprise puis Odile s’était mise à rire. “Je comprends, mon tempérament nerveux, toute cette sorte de choses. Non, je dirais que je combats davantage des rages de croustilles ou de biscuits, tu sais, la gratification orale, ces choses-là.”

Léon ne pouvait quitter la petite machine des yeux.  Odile lui tend un cornet de papier, comble de glace concassée.

“Tiens, essaye ça,” dit-elle, “aujourd’hui j’ai apporté vanille,” dit-elle en lui remettant le flacon d’essence sucrée.

***     

Les soirs de Noël lorsque je fermais les yeux avant de me coucher, une boule d’angoisse me montait du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait mon cerveau, je m’imaginais tenir le cornet de papier dans ma main, avec mes dents je croquais goulument la glace rougie sous l’averse de sirop aux cerises que j’y avais abondamment laissé couler. Le temps semblait s’arrêter. Et je m’abandonnais longuement et totalement à mon plaisir imaginaire mais puissant, dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

***     

Léon l’a invitée à dîner. Il l’a invitée à souper. Et lorsqu’il s’est retrouvé dans l’appartement d’Odile sur le divan avec elle, il n’avait cesse de toucher le corps d’Odile, partout, comme s’il l’idolâtrait, même la cicatrice près de son nombril qui avait l’apparence d’une fermeture-éclair. Le résultat d’une récente chirurgie, Odile avait-elle fourni comme explication, sans plus de détails.

“Sens-toi bien comme chez toi, ici, sois bien à l’aise,” Odile avait-elle exprimé à Léon, “Regarde la télé pour un moment, si tu veux. J’aime bien passer un peu de temps dans le bain après le souper.” Elle lui a souri gentiment puis elle s’est fabriqué un cornet de glace à la cerise dans la machine qu’elle avait chez elle, une vraie machine, le bonhomme Sno-Cone, lui-même en personne, avant de disparaître pour la salle de bain.

Dans le petit salon d’Odile, il y avait une télé quatorze pouces à lampes, un peu comme celles dans les motels bon marché. Léon s’attendait même à ce que la télé soit chaînée à son rack de métal au faux-fini or.

Rien de bon à la télé. Elle ne semblait abonnée à aucun magazine, aucune revue à potins dont les filles raffolent habituellement, même pas un journal en vue. Il l’a entendue patauger dans le bain, se l’imaginait se contorsionner pour récupérer son cornet de glace une fois bien installée dans l’eau.

Léon s’est levé discrètement. Il a pénétré dans ce qui semblait être une chambre à débarras qu’elle utilisait essentiellement comme entrepôt. Il y avait là plein de cartons remplis de vêtements – des tailles immenses –  Léon s’imaginait une co-locataire sur le point de déménager. Une énorme co-locataire.

Il y avait un carton ouvert sur un lit simple, une boîte remplie de photos pas encadrées, racornies et roulées sur elles-mêmes, mal dissimulées sous quelques pièces de vêtements. Sur presque chacune des photos, une femme obèse. Pour un instant, Léon a cru qu’Odile avait une sœur avant de réaliser que toutes ces photos représentaient Odile à différentes périodes de sa vie. Les vêtements lui appartenaient. Elle avait dû peser jusque dans les cent-cinquante kilos, estimait Léon dans sa tête, peut-être davantage. Sur quelques photos, elle était jeune, se tenant près d’un gros homme et d’une grosse femme qui devaient être ses parents et un frère, obèse lui aussi mais pas autant qu’elle. Même adolescente, elle avait été énorme. Pauvre fille.

Il pensait à elle, mangeant ses cornets de glace qui servaient finalement à l’empêcher de s’empiffrer de pizza, de pâtisseries ou quoi que ce soit dont elle aurait maladivement envie, comme des crises, des impulsions à contrôler. Sa cicatrice, pensa alors Léon, fort probablement une de ces chirurgies bariatriques. Le corps d’Odile avait fondu, littéralement, si rapidement qu’elle ne savait pas encore comment dire non à un homme qui démontrerait le moindre intérêt pour elle. Troublée dans tout son corps jamais encore désiré par quiconque.

Léon savait alors qu’il n’en avait que pour quelques jours avec sa nouvelle conquête, semaines peut-être, avant d’être échangé pour un homme plus jeune, de l’âge d’Odile, qui ne l’aurait jamais vue obèse et qui lui afficherait son intérêt. Elle profiterait de ce temps avec Léon pour finir de se débarrasser de tous ces vêtements et de toutes ces photographies.

“Hé toi,” appelait-elle de la salle de bain, “Prépare-toi un cornet de glace et viens me rejoindre.” Léon se sentait tout chose, fébrile, comme perdu sur une autre planète en opérant la petite machine à glace pour la première fois de sa vie.

La salle de bain était surchauffée, humide, le thermostat à trente-deux degrés. Léon s’était senti complètement moite en moins de trente secondes.

“Est-ce que ça te plait de me regarder comme ça,” avait-elle demandé à Léon, curieuse, “j’ai toujours tellement froid depuis quelque temps,” dit-elle. Le bain sur pattes était rempli presqu’à ras bord et sur le dessus de la mousse on voyait poindre la moitié supérieure de sa blanche poitrine et ses mamelons curieusement érectiles.

“Oui,” répondit timidement Léon, “j’aime bien ce que je vois. Beaucoup, en fait.”

“J’adore mariner longuement dans l’eau chaude,” dit Odile, “j’ai toujours tellement froid.” Lorsqu’Odile s’était gracieusement étirée pour rejoindre son cornet de glace aux cerises sur une table d’appoint près du bain, Léon avait pu voir toute sa poitrine ragoûtante, l’arc de son dos. Léon observait le corps d’Odile avec le plus grand plaisir, il l’examinait comme s’il l’idolâtrait encore des yeux comme ses mains l’avaient fait plus tôt sur le divan.

Avant de se dévêtir et d’aller la rejoindre dans le bain, Léon, les yeux fermés, avait mordu goulument dans son cornet de glace débordant de sirop aux cerises. Une boule d’angoisse lui a monté du ventre, la chanson du bonhomme Sno-Cone de la pub-télé envahissait son cerveau, le temps semblait s’arrêter.  

Nu, il a rejoint le corps chaud d’Odile dans le bain, déposé son cornet de glace contre le sien, et il s’est longuement et totalement abandonné à son puissant plaisir dans la plus étrange et jouissive concupiscence.

Flying Bum

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