Comme une panne sèche

Ma douce me demande qu’est-ce que j’écris encore et je lui dis que j’écris une histoire à propos d’une relation entre deux individus, par hasard de sexes différents. Elle me dit que j’écris toujours la même histoire, à propos d’une intrigante qui s’appelle presque toujours Adéline, d’un insignifiant éternellement perturbé qui s’appelle généralement Léon. Ça, ou tu écris à propos de ta mère, directement ou indirectement. De la mort. Je ne sais pas trop d’où ils viennent tous, que je lui dis, je crois que ces personnages s’écrivent tout seuls, ce sont eux qui guident ma main. Et elle me dit, bullshit, Cela n’a aucun sens. Commence donc à t’assumer, crétin, qu’elle jappe presque après moi.

Et je lui dis, je jure que j’essaie.

***

Cette conversation me ramène à mes comportements d’écriture, mes chouchous et mes marottes. Mes sujets, le sexe, la mort, l’enfance, ma mère. Je pense à ce texte que j’ai un jour essayé d’écrire à propos de ma mère, morte, et c’était sorti tout croche et il y avait plusieurs passages rêvés, et je me suis dit à la relecture que les passages rêvés n’étaient que de l’arnaque, ratoureuse facilité. C’est arnaqueux et bébé-fafa la technique du rêve, j’ai alors cru, sans aller jusqu’à me dépeindre comme un arnaqueur d’une façon ou d’une autre, ce que je considère somme toute assez indulgent envers moi-même. Les séquences rêvées sont aussi bidon que les finales tirées par les cheveux, je pense. Dieu merci, mon histoire n’était aucunement tirée par les cheveux, ma mère demeurait morte de la première à la dernière page contrairement à J.R. dans Dallas.

Ce dont mon histoire avait grandement besoin, une sorte de métaphore pour la douleur du personnage-narrateur. Quelque chose qui représenterait ma mère, mais indirectement. Pas nécessairement proche d’elle, même. Des extra-terrestres, mettons, mon esprit me dictait-il. Oui, heureuse inspiration, un extra-terrestre ferait une magnifique métaphore pour la douleur.

L’histoire que j’ai originalement écrite contenait du gros sérieux que j’espérais cependant tendre et résonnant d’émotions. Le personnage pleurait beaucoup, tant et tellement qu’il en saignait abondamment du nez à la fin. Ça fait tellement mélo, pensais-je en relisant le texte. Magnifique travail de description des vraies choses et des sentiments profonds. Lorsqu’on le lit, mes pensées m’exprimaient-elles, on ne découvre rien de moins que la vérité. Des extra-terrestres, oui, oui, mes pensées insistaient-elles. Vraisemblance pure, toute la vérité!

Quoi?

La vérité, c’est lorsque ma mère est morte, j’ai effectivement pleuré. J’ai pleuré des jours et des jours, des semaines. Mais de la façon dont je vois les choses, en me relisant, je pouvais sentir mes pensées me lancer un regard complice et ensuite se détourner de moi, cracher au sol quelque part, s’allumer une cigarette, s’ouvrir une bière.

Sur l’avis éclairé de mes profondes pensées, j’ai chamboulé totalement l’histoire. Exit les extra-terrestres mais, en lieu et place, écrire la véritable histoire de ma mère, de sa mort, de la fois où je m’étais écorché un genou quasiment à l’os et ma mère m’a soulevé pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine, de ses paroles apaisantes, de la façon qu’elle a nettoyé et pansé ma plaie, des mots réconfortants lorsqu’elle m’a dit que ma vie ne serait qu’une longue suite de genoux écorchés et que je devrais apprendre à guérir tout seul. Poignant, une larme se pointe même au coin de mon œil.

Platitude, endormitoire, mes pensées criaient-elles dans ma tête. Mets-y de la vie, de l’action, de l’inattendu. Et si mes pensées me suggéraient ceci, ma mère se tenait, tenez-vous bien, debout sur la carapace d’une tortue géante albinos alors qu’elle soignait mon genou? Une tortue géante albinos donnerait toute une tournure à l’histoire. Oui, m’écriai-je tout haut, toute une tournure, mesdames et messieurs!

***

Ma douce m’a demandé un jour pourquoi mes personnages étaient toujours comme ils sont et je lui réponds sèchement, aucune idée. Elle a alors braqué sur moi un index deux mètres de long pour démontrer son désarroi. À trois mètres de haut et deux mètres cinquante de large, elle se déplaçait dans trois chaises roulantes qui avaient été démantelées et re-soudées ensemble autrement. Une femme-plus-plus. Plus-plus-plus. Tous les jours, il lui faut vingt-cinq cheeseburgers, une brouette à jardin pleine de frites salées, les calories une nécessité incontournable pour mobiliser ce corps. Sa chevelure est un entrelacement de longues frites, mutation conséquente de cette alimentation. Elle possède une minuscule ampoule électrique là où son coeur devrait se trouver. Elle ne peut se tordre le cou pour aller voir par elle-même. Je n’ai pas le courage de lui dire moi-même.

***

Tu devrais écrire à propos de ta mère morte si c’est vraiment ce dont tu as envie d’écrire, ma douce me dit. Tu as raison, je lui réponds. Sans lui demander, je lui arrache une frite salée de la tête et je la bouffe.

***

Il y a longtemps de cela, j’avais environ cinq ans, je me suis sévèrement écorché un genou et je suis entré à la maison en pleurant assez fort pour que ma mère m’entende venir de loin. Elle m’a amené à la cuisine et a tenté de me soulever pour m’assoir sur le comptoir de la cuisine pour soigner mon genou, mais elle en était incapable. Incapable de me soulever assez haut. Ma mère ne mesurait que quarante-cinq centimètres et dans ce temps-là les comptoirs de cuisine touchaient presqu’au plafond, alors elle a sifflé sa tortue géante albinos. La tortue est accourue à son secours, s’est accroupie devant le comptoir et ma mère n’a eu qu’a grimper sur sa blanche carapace pour me hisser sur le comptoir. Elle a nettoyé ma plaie avec de la confiture aux raisins et du sable jaune. Elle m’a dit quelque chose, mais je n’ai rien compris, sa voix était un cri aigu dans les hautes notes, celles qui percent généralement les tympans. Des bandes de couleurs semblables à un arc-en-ciel sortaient de sa bouche. Son visage était joliment flou comme une brume épaisse, mon genou allait mieux.

***

Je crois que lorsque j’écris, je ne sais à peu près pas ce que je fais, qu’il y a une autre force qui agit. Si on peut qualifier la chose de force. Ou c’est l’autodidacte en moi qui ne sait plus à quels seins se vouer. Je pense que ma douce est superbe et gentille, qu’elle me soutient, sauf en ce qui concerne les écrits, et que je pourrais passer des heures à dresser la liste des petites choses qui font que je l’aime, mais quel lecteur cela intéressera-t-il?

Je pense aussi que ma mère était une personne assez grande et forte pour me soulever et me grimper sur un comptoir de cuisine et réparer mon genou. Je pense aussi que ma mère est morte beaucoup trop jeune et là réside toute la fuck’n tragédie et peut-être cela n’importe-t-il que pour moi et moi seul après tout. Je crois que la vie est terriblement ennuyante jusqu’à preuve du contraire. Je crois que tout est fini bien avant que tout commence. Je crois que tout est écrit d’avance et qu’est-ce que ça peut bien faire si personne ne voit la différence ou n’a pas déjà lu le livre?

Et comme j’écris tout ceci en pleine panne de génie, je regarde à travers ma fenêtre comme un cliché éculé, le poète triste à la fenêtre, le regard à trente sous dans la graisse de binnes. Mes pensées profondes, elles, insistent vraiment, en chœur : je les vois tous, là-haut, galopant à travers les étoiles, les extra-terrestres dans leur soucoupe qui me font des beaux bye-bye, une femme de 300 kilos montée sur trois chaises roulantes soudées ensemble, ma mère à cheval sur sa tortue géante albinos.

Mais il n’y aura pas de fin tirée par les cheveux.

Mon nez, il saigne abondamment.

 


Flying Bum

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10 réflexions sur “Comme une panne sèche

  1. En panne de génie ? En tout cas, tout cela, il fallait que ça sorte. Et c’est sorti plutôt bien, je n’en ai pas perdu une ligne du début jusqu’a la fin. Je me suis dit, lui aussi écrit parce qu’il ne peut pas, ne sait pas faire autrement. Et il a bien raison quand on voit ce que ça donne, même en panne sèche. Surtout en panne sèche, là ça m’épate doublement.

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  2. Vive le génie de la panne sèche, c’est comme la marmite de la potion magique. Obélix est tombé dedans, lui non plus ne «savait à peu près pas ce qu’il faisait».
    Bravo, et merci tout plein pour le bonheur de te lire, Luc! ✨❣️

    Aimé par 2 personnes

  3. Finalement. La panne, c’est encore un concept subjectif, non?
    Puisque même sans le soi-disant carburant « génie », on arrive toujours à entortiller les mots pour inventer une histoire.
    Le truc c’est juste qu’on ne sait plus si elle est géniale ou pas, cette histoire. Ni l’auteur, ni le lecteur. Mais finalement, on s’en fout!

    Aimé par 2 personnes

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