Les mots laissés derrière

Il ne lui a jamais écrit, même pas une seule lettre, même après ces nuits de misère, le corps en feu chacun dans sa chambre misérable dans des hôtels différents, même après ces longues nuits blanches dans les prairies à s’explorer le fond de l’âme tour à tour, l’un d’eux le visage toujours noyé dans la lumière orangée du siège côté fenêtre pendant que tout le monde dormait dans le wagon. Ce qui l’intriguait le plus, pourquoi l’avait-elle suivi jusque-là. Ce qui la bouleversait le plus c’était de n’avoir rêvé à lui qu’une seule fois depuis, un rêve viscéral plus réel que réel qu’elle avait rêvé une seule fois, de retour dans son propre lit, dans sa propre maison, son propre pays.
 
Dans son rêve, ils étaient tous deux dans un train, il est soudainement disparu, elle courait d’un wagon à l’autre, juste assez lentement pour éviter les étourdissements qui l’assaillaient lorsqu’elle s’affolait totalement. Lorsqu’elle a ramassé son bagage et qu’elle est descendue du train, il était planté là, sur le quai de la gare. “Est-il trop tard?” lui demandait-il. “Je crois qu’il n’est jamais trop tard,” répondait-il lui-même. Ce rêve, comme quelque chose qu’une cartomancienne lui avait déjà raconté lorsqu’elle avait à peine quatorze ans, un rêve qui lui collait à la mémoire comme une tache de graisse têtue.
 
Parfois, elle croyait que ce rêve c’était réellement lui qui lui parlait et parfois non, et rien qu’une fois, elle décide de lui écrire, une dernière fois. Tard, en pleine nuit dans le vieil édifice où elle logeait, après que les arpèges venus du corridor se soient lentement tus, assise par terre les genoux ramenés sur sa poitrine elle avait entrepris d’écrire sa lettre.
 
Elle n’avait pas mentionné son rêve à propos du train et comment elle le ressentait comme une éternelle promesse impossible, non plus qu’elle aurait bien voulu qu’ils partent ensemble tout jouer à la roulette. Parce qu’elle rentrait le lendemain, seule, et tout jouer à la roulette n’était-il pas exactement ce qu’ils faisaient, non?
 
Elle essayait de se rappeler toutes les histoires qu’il lui avait racontées : le froid glacial de son pays, son père, comme le sien, qui n’était pas un homme très bon, un petit studio mal chauffé où elle venait parfois et où il s’était frappé la tête contre les murs plus souvent qu’à son tour. Et même s’il ne vivait plus là, c’est là qu’elle se l’imaginait, déchirant l’enveloppe pour en sortir sa lettre. Là, dans son studio de pauvre, il lisait sa lettre à elle. Sa lettre et tout ce qu’elle avait omis volontairement de sortir de l’encrier, le coeur coincé dans un étau de sempiternelles doléances, et en sachant très bien qu’il ne lui répondrait jamais.


Flying Bum

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“Je crois qu’il n’est jamais trop tard,” répondait-il lui-même, Pour mon trois-centième texte – déjà !? –, les mots laissés derrière se sont imposés, un petit texte que je gardais sur le rond d’en arrière depuis longtemps et que je venais retravailler de temps en temps. Les plus courts sont les plus difficiles. Il est prêt maintenant, il s’imposait pour moi, aujourd’hui, le temps est venu de le laisser aller. Tous, en définitive, tous les mots de ces 300 textes sont des mots laissés derrière, des indices, des pistes et des traces laissées derrière moi. Je remercie tous mes fidèles lecteurs et lectrices de la francophonie et même d’ailleurs, ceux qui sont de passage et ceux qui viendront un jour. Au bonheur de lire vos commentaires !

Bienvenue au musée de l’oubli

En ce lieu, les jours se fondent les uns dans les autres
Mon esprit, un tamis trop grossier pour retenir le fin grain de la raison
J’erre dans les pièces dessinées par des objets hirsutes
Un stylo-bille sans son bouchon, une enveloppe jamais ouverte, une toile d’araignée, un buste vulgaire

Trop grossier pour retenir le fin grain de la raison
Un filtre pour résidus inutiles, pensées futiles, poils et cils
Un stylo-bille sans son bouchon, une enveloppe jamais ouverte, une toile d’araignée, un buste vulgaire
Hier soir encore, nous plaisantions sur nos chambres oubliées

Un filtre pour résidus inutiles, pensées futiles, poils et cils
Rempli de pages vierges, de non-dits, un verre vide
Hier soir encore, nous plaisantions sur nos chambres oubliées
Ce matin ma maison est un musée de l’oubli

Rempli de pages vierges, de non-dits, un verre vide
Je me pousse de mon pupitre et je roule dans le passage vers nulle part
Ce matin ma maison est un musée de l’oubli
Un reposoir pour objets teintés par la douce patine de l’indifférence

Je me pousse de mon pupitre et je roule dans le passage vers nulle part
J’ouvre une armoire, je rince une tasse de thé, mon œil scanne la table
Un reposoir pour objets teintés par la douce patine de l’indifférence
Le majeur dans l’anneau à me demander ce que ces clés peuvent ouvrir

J’ouvre une armoire, je rince une tasse de thé, mon œil scanne la table
Ici je scrute les étagères, je mélange des papiers, je fouille dans mes poches vides
Le majeur dans l’anneau à me demander ce que ces clés peuvent ouvrir
Je retourne à mon bureau chercher des indices, pourquoi je suis encore ici

Ici je scrute les étagères, je mélange des papiers, je fouille dans mes poches vides
J’erre dans les pièces dessinées par des objets hirsutes
Je retourne à mon bureau chercher des indices, pourquoi je suis encore ici
En ce lieu, les jours se fondent les uns dans les autres, mon esprit, un tamis

Trop grossier pour retenir le fin grain de la raison


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Flying Bum

“Il y a des jours comme ça où on n’a pas assez de cailloux.”
  – Forest Gump

En prime. (dans le cadre des élections générales qui se tiendront bientôt au Québec)

Elle s’appelle Maria.

Maria

Elle pourrait s’appeler Guadalupe, Juana, Leticia. Maria est mexicaine. Elle pourrait être ukrainienne, libyenne, congolaise, afghane. Maria n’est plus en sécurité dans son propre pays, sa vie y est menacée. Elle vit maintenant parmi nous, au Québec. Le Québec est sa terre d’accueil, son rêve d’une vie meilleure pour elle, ses sœurs, ses frères. Tous les matins, Maria se présente dans notre usine, en région. St-Esprit, Lanaudière. On imprime et on fabrique des emballages-plastique pour les fruits et légumes frais. Maria travaille sur une machine qui fabrique les sacs, elle est emballeuse, un travail un peu ingrat. Maria ne parle pas français ni anglais, Laurie ne parle pas espagnol mais c’est Laurie qui accueille Maria, qui la forme, avec le peu d’espagnol qu’elle a appris en voyageant dans le sud l’hiver, elles se parlent entre elles avec un traducteur sur leurs téléphones mobiles. Laurie est heureuse d’apprendre l’espagnol avec Maria, Maria est reconnaissante d’apprendre le français avec Laurie. Maria ne peut pas fréquenter les classes de francisation qui ne sont données que le jour. Maria doit travailler le jour. Ses employeurs sont heureux d’avoir Maria, il est très difficile de recruter des personnes en région pour des emplois de journalière et Maria est heureuse de travailler.

Maria habite Côte-des-Neiges à Montréal, l’agence privée compense un de ses compatriotes pour la transporter en voiture, soir et matin, elle et d’autres personnes, vers l’usine de St-Esprit. De deux à trois heures par jour pour le transport entre ici et l’humble logement qu’elle occupe avec d’autres personnes chez une logeuse cupide à qui l’agence privée les a gentiment référés. L’employeur paie l’agence qui paie ensuite Maria, salaire minimum, la privant au passage du droit d’adhérer au syndicat de l’usine et enrichissant au passage l’agence privée. L’employeur n’a pas vraiment le choix. Si Maria et les autres ne produisent pas les sacs, l’employeur n’a d’autre choix, pénurie de main d’œuvre oblige, que de réduire son carnet de commandes. Patates, carottes, rutabagas, choux sortiront de la station de lavage et faute de sacs, tomberont en vrac dans les cageots, se gâteront, ne rejoindront pas tous les étals des fruiteries de la grande ville ou pas aussi rapidement, rareté égalera hausse des prix pour vous et moi. Inflation. Gaspillage alimentaire.

Maria voudrait bien habiter la région, loin de la ville, fréquenter Laurie et ses autres compagnes de travail, apprendre le français, s’intégrer, trouver mari et élever une famille, gagner un meilleur salaire, être syndiquée, améliorer son sort comme c’est ici le droit de tout un chacun. Mais voilà, il y a ici pénurie de logements abordables, les investissements de nos bons gouvernements en transport en commun régional dans les dix dernières années approchent le zéro dollar, les ressources communautaires pour les immigrants comme Maria, négligées et sous-financées sont disparues les unes après les autres. On ne trouve plus, fort heureusement d’ailleurs, que quelques banques alimentaires qui sont même fréquentées par des gens qui travaillent de 40 à 50 heures par semaine, au salaire minimum et qui peinent à nourrir leur famille.

Régionalisation de l’immigration, accueil des immigrants, francisation, pénurie de main d’œuvre, crise du logement, transport régional public, un paquet de mots qu’on peut entendre tous les jours aux bulletins de nouvelles. Pour Maria qui n’écoute pas la télé, ces choses-là, si elles étaient prises de front, feraient une réelle différence, la différence entre vivre et vivoter, entre bonheur ou détresse, entre craindre et espérer.

En vous présentant bientôt devant l’urne, pensez à Maria, à Guadalupe, Juana et tous les autres, et aux vôtres aussi, à notre environnement menacé. Osez, de grâce, mettre le X vis-à-vis d’une personne qui saurait, pour Maria, pour Guadalupe, pour Juana, pour vos enfants, vos parents, et avec vous, se montrer, pour une fois, résolument et concrètement solidaire.

Luc St-Pierre (alias FB)

Temps d’été

Ton jardin se repose dans le soir en bamboche,
la belle-de-jour à son treillis toujours s’accroche,
sa floraison odorante et exacerbée se replie,
devant le mur de la cabane usée fait son lit.

Ton bâton de pèlerin appuyé là dans l’oubli,
son pied calé qui prend racine sous le paillis,
quelques rangs de bourgeons improbables,
ornent son manche au destin misérable.

Tes doigts s’enfoncent dans le sol argileux,
découvrent impolis quelque lombric frileux,
quelque part une limace cahin-caha,
perce sa route dans les feuilles du camélia.

Tu cogites, voilà, le bon temps est bien venu,
plus de bois à corder, plus de neige à pelleter,
la douceur de l’air malgré la nuit attendue,
le soleil qui tout étreint jusqu’à la lune d’été.

Tu t’imagines, tu nourris le sol avant de planter,
tu agites les orteils, les enfonces et tu attends,
sentir venir les tiraillements sous tes pieds,
la succion de la terre tirer tes racines lentement.

De frêles tiges s’enroulent à tes chevilles,
serpentent en créant de longs rubans,
de feuillage et de boutons couleur vanille,
des fleurs aux doux parfums hallucinants.

Tu oses espérer que les roses trémières,
reviendront fleurir au prochain printemps,
voir comme tu seras beau sous la lumière,
tes fleurs dansantes aux quatre vents.

Tu vois, elles ne fermeront plus jamais vraiment,
la limace viendra te chatouiller en se baladant,
tu riras, pour elle, pour toi, pour tous tes enfants,
pour tous ces ans passés comme un coup de vent.


Flying Bum

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Encore des mots

Le premier mot qu’on a perdu était le nom de cette chose avec un clavier et des boutons, cette chose qu’on parle dedans avec une autre personne qui n’est pas là, du moins pas dans la même pièce. La chose avec laquelle on contacte les gens. On s’est levé un matin et, pouf, le mot n’était plus là, personne, nulle part, ne s’en souvient. Je crois même qu’il est disparu du dictionnaire – je dis ça mais je ne me rappelle plus de son orthographe alors comment le chercher à travers les autres? Au début, on a bien cru qu’il s’agissait d’un mauvais tour du destin, mais quelques jours à peine plus tard, un autre mot a été porté disparu, cette fois, le nom de cette longue chose de ciment – pas une route – la chose juste à côté, faite pour marcher dessus. Après la disparition de quelques autres mots, force fût-il d’admettre que la disparition des mots était devenue une tendance lourde. Il ne semblait pas y avoir de logique entre les choses qui n’avaient soudainement plus de nom; certains étaient des lieux, d’autres des sentiments, ou des aliments ou des parties du corps. Ces grandes choses avec des feuilles qui poussent dans le sol et qui grimpent vers le ciel, ces choses qui nous donnent du bois. Les choses qu’on enfile dans nos pieds avant d’aller dehors. Le genre de penture qui permet à nos jambes de plier en deux. Le vide particulier qu’on ressent lorsque l’on pense qu’il serait temps qu’on mange.

Certains avaient eu la brillante idée d’inventer des mots de remplacement mais les nouveaux mots ne collaient pas, comme s’il ne s’agissait pas réellement d’une question de disparition de mots, mais bien de choses qui refusaient tout simplement d’être dorénavant nommées. Inconfulgurable, bien joli, mais ça ne colle à rien.

Puis on atteint un point où l’on perd le compte des mots perdus. La preuve était maintenant faite qu’ils disparaissaient aussi dans les dictionnaires – les dictionnaires maigrissaient à vue d’œil. Les autres livres ne maigrissaient pas mais des espaces vides se créaient. C’était à se demander dans combien de temps tous ces livres ne seraient plus que des recueils de pages blanches, tous transformés en cahier de notes ou de croquis, en journaux intimes pour fillettes en spleen qui n’ont strictement rien à dire.

Jusque-là, on trouvait toujours le moyen de se débrouiller. Il existe une multitude de façons de décrire les choses. Parfois je repense à ce jeu d’enfant lorsqu’on tentait de faire deviner un mot à un adversaire sans utiliser un mot spécifique, par exemple, faire deviner le mot carotte sans toutefois utiliser le mot orange. Lorsque nous avons perdu le mot qui décrivait la couleur du ciel, j’ai longuement réfléchi à ce jeu devenu caduque, ce jeu dont je ne me souviens plus du nom mais je ne dirais pas que ce mot est nécessairement disparu, je ne m’en souviens tout simplement pas.

Les mots qui sont partis sont comme des milliers de minuscules fantômes repartis au pays des petits bébés pas baptisés. On dirait que je les sens perpétuellement chatouiller le bout de ma langue, comme lorsque pendant toutes ces années avec ma douce, ma tête possédait tous ces mots, simplement je ne trouvais pas le moyen de placer ma langue, ma bouche dans la bonne position, mes dents, l’air de mes poumons pour arriver à les placer dans une suite logique, espérée, et que finalement je me rabattais sur le silence. C’était comme se réveiller à l’extrême limite de se rappeler un rêve époustouflant, la sensation d’être si cruellement proche d’une chose mais encore si loin, impuissant, la chose pouvait bien se situer de l’autre côté de l’univers ou plus loin encore.

Parfois je me demande combien de mots sont disparus sans même que je ne le réalise, atrabilaire, comminatoire, immarcescible, qui s’en apercevrait? De temps en temps, je feuillette le dictionnaire, juste pour évaluer combien il peut en rester.

Nous parlons maintenant comme si nous tentions d’expliquer des choses à de purs étrangers, des visiteurs qui baragouinent à peine notre langue. On dit : la chose dure et claire à travers laquelle vous regardez pour voir dehors. On dit : la boîte plate dans laquelle nous regardons des images qui bougent pour oublier la vraie vie. On dit : les animaux avec des plumes qui volent habituellement mais pas toujours nécessairement. La blessure spécifique que l’on s’inflige lorsque l’on touche à quelque chose de trop chaud ou que l’on reste nus au soleil trop longtemps.

Parfois, je crois que ceci est la nouvelle poésie, d’autres fois que c’est le langage des simples d’esprit et des cerveaux lents. On dit aussi, beaucoup : du coup et nanana et lol. Nous baragouinons entre nous. Nous sommes tous des visiteurs ici, maintenant. De passage.

Grand bien me fasse d’avoir oublié le mot qui désigne la grosse chose d’acier dans laquelle on prend place pour aller d’un endroit à un autre. Mais j’ai pleuré lorsque j’ai réalisé avoir oublié le mot pour ces petites choses blanches qui font des ronds de lumière scintillante dans le ciel la nuit, je ne sais pas pourquoi mais j’étais comme en deuil, une perte qui faisait mal comme la mort.

Je pense à comment ma douce et moi cherchions toujours à découvrir de nouveaux mots, comme si le langage était le ciment de notre union. Mais peut-être aurions-nous dû en utiliser moins après tout. Lorsque j’y repense maintenant, je ne pense à aucun de ces mots qu’on s’est dits. Je me rappelle avoir respiré dans ses cheveux, de la façon qu’elle ouvrait mon manteau pour glisser ses bras dans mon dos, prendre ma chaleur contre la sienne, comme si elle ignorait comment se rapprocher de moi suffisamment, autrement. Ce que je ressentais était toujours un mot qui ressemble à espérer ou à vouloir – je la voulais même lorsque je l’avais près de moi – un manque qui tirait sa source derrière les os qui forment une cage alentour de ce muscle qui s’agite et qui pompe tout le temps mon sang et qui provoque des sons d’air qui sortent de ma bouche, des sons qui libèrent des fantômes de mots oubliés accumulés au fond du tuyau qui porte la nourriture et l’air de ma bouche à mes poumons, ou à mon estomac c’est selon, pour lui dire tous les mots inénarrables, indicibles et indisables désormais.


Flying Bum

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Neige de juin

J’entends parfois des voix et des sons
mémoires d’un temps que je n’ai pas vu passer
dans des lieux où jamais je ne suis allé
toute cette sorte de choses si vraies
quelques flashbacks saccadés
dans un détroit du Danemark
sur un sommet de l’Oural ou des Appalaches
une plage à l’autre bout du monde
où mes pieds gelaient dur
dans un sable blanc et sec


Mon regard qui s’élève
et qui se mire dans un ciel de glace
mis à part ce ciel
mon regard qui descend sur la longue plume
d’un goéland mort depuis longtemps
le bec enseveli sous son aile


Sans catéchisme ni héros qui meurt à la fin
ces images venues de nulle part
sont aussi vraies que je les fais miennes
je sais qu’elles resteront ainsi
comme des lettres pliées
dans un tiroir à jamais barré
ce seront mes mémoires
lorsqu’on me dira droit dans les yeux
que les miennes sont ailleurs
ma vérité propre et le coeur de ma vérité
et la vraie vie est si injuste de toutes manières
je n’ai jamais foulé un sol de Tunisie
ni respiré l’air d’une Croatie
et je ne peux pas dire que je rajeunis
 
Sous le ciel au-dessus de ma tête
parfois je m’étends à moitié endormi
manteau d’hiver pour couchette
mis à part ce ciel
je me gratte le subconscient
les mains enfouies dans mes grosses mitaines
je décide de rentrer à la maison
puis je me dresse dans mon lit
mains nues à me frotter des yeux inquiets
et je sais que les choses iront mieux
à écrire des poèmes dans ma tête
des lignes comme des blanches colombes
mortes d’ennui dans leur paix figée
laurier flétri au bec béat
mes fesses sur une chaise près de la fenêtre
dans le silence pesant
d’une clinique ou d’une église
et j’entends gronder l’écho de l’orgue
ou d’une volée d’étourneaux enragés
et je me souviens encore
des journées entières roulées serré
tout enroulées dans ma caméra
le film qui ne sera jamais développé
avant que je ne revoie vraiment
ce ciel d’un autre temps
 
Mis à part ce ciel
il faudra un temps pour récupérer
repartir là où tout a été laissé
une plage sur la Méditerranée
un rocher tranché par le Saguenay
une institution pour âmes malfamées
et je reviens ébaubi à la maison
dans une grande laine qui pique
un foulard tricoté par ma mère
au froid dans une fausse fourrure
doublée de coton trempé de bord en bord
emprisonné sans espoir
à la recherche et désespéré
d’un endroit pour dégeler mes orteils
seul dans le son qui me ramène les images
d’aussi loin que quatre-cent autoroutes
comme autant de rubans qu’on raboute
et mon aile gauche est cassée
et je regarde le ciel d’en bas
 
Mis à part ce ciel
rien d’aussi haut ne touche à l’universel
ni d’aussi beau n’embrasse la prunelle
tous les ciels pleurent et tous pleurent aussi
mis à part ce ciel
qui ne cherche pas l’absolution
du réconfort pour notre peau pervertie
comme si les nuages n’existaient pas pour vrai
 
Mon frère marche
sur un long madrier
qu’il appelle sa corde raide
des larmes chaudes érodent son esprit
coulent vers les coins d’une pièce en rond
à sa fenêtre un long glaçon
qui craque et descend achever l’oiseau
plus tôt assommé dans la vitre des carreaux
 
Je connais mon frère
je l’ai toujours dit du moins
je sais qu’il aime être retrouvé
mais je sais aussi très bien
qu’une bonne nuit il se retrouvera perdu
je sais que nous devenons vieux
à se mourir d’être entendus
à essayer d’être ailleurs que dans le noir
je sais comment on se vandalise
je furète ses pages
je critique en marge
j’en déchire au passage
je me dis à moi-même
je ne sais rien du tout
et qu’en sais-je donc
si ce n’est rien du tout
 
Mis à part ce ciel
nous cherchons un ailleurs plus grand
vers où aller et quand partir
nous levons la tête et croisons nos mains
implorant très fort pour la bonne réponse
nous levons la tête et croisons nos mains
suppliant encore pour la vraie réponse
mis à part ce ciel
nous n’avons rien vu de bon
depuis des lunes déjà
et s’il existait plus profond que ce bleu
dis-moi, mon frère
d’où viendrait la neige de juin


Flying Bum

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Amours confus

Ils créchaient directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle était partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît par intervalles, prenant vie par les lampes de sécurité qui s’allumaient sporadiquement. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il est allé grimper, un pied sur chacun de leurs deux dossiers, mais il n’y avait personne en vue et il est redescendu, il est allé se payer un Coke dans la machine.

***

Ils avaient dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle avait bien pu passer comme une vigie du haut de son mât. Ne trouvant rien, il retourne à son camp de base et se paie un Coke. Dans le silence angoissant du mail, il appréciait tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolaient dans la machine et tombaient rejoindre les autres pièces et tout le bazar du mécanisme et la boîte d’aluminium qui glissait puis tombait dans la chute, tellement beau, qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci.

***

Le derrière de la machine à Coke dégageait une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aidait à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière rouge avaient remplacé le surveillant de nuit. Ils savaient y circuler. Au moins, ils ne seraient pas une tache incongrue sur l’immense carrelage de céramique grise à perte de vue, toujours ça de gagné.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps.”

“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances” dit-il.

Les portes tournantes ne tournaient plus à cette heure-ci, il ne restait plus que la brume orange qui apparaissait au bonheur des lampes de sécurité. Ils étaient allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il pouvait tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisaient devant elle. Sa tête à elle reposait sur son biceps droit. Sa tête à lui reposait sur un livre qu’il n’a jamais fini. Sa main gauche l’enveloppait, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlaient.

***

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air, l’air aux teintes orangées.

Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’était probablement retournée un moment et avait collé sa bouche contre son front. Il s’en souvenait maintenant.

***

Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressentait qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il s’était senti les mains. Il y avait une vague odeur, d’elle.

***

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont eu une conversation.

“As-tu des souvenirs de ton enfance?” lui avait-elle demandé.

“Je pense bien.”

“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”

“Comment ça?”

“Pas comme ça.”

Il essayait de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’était difficile, et cela n’avait pas l’air de trop la déranger de toutes façons.

“J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Sa couverture sentait légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer.

***

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.

D’où elle est venue, il ne saurait dire. Elle s’est léché le pouce et elle a frotté son front en souriant pour faire disparaître le rouge à lèvres. Il lui a attrapé le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, elle assise près de lui, puis elle qui est assise sur ses genoux, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir.


Flying Bum

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Championne sauteuse

Saute, saute, saute, tape des pieds.

Crème glacée, limonade sucrée.

Comment sera ton cavalier?

Gros, grand, gras, riche à craquer.

La mère d’Adéline lui garantit que ça ne coûte pas trente sous de plus en efforts d’aimer un homme riche plutôt qu’un homme pauvre. Elle dit aussi qu’une fille doit se servir de sa tête parce que tout ce qu’un homme veut, ce sont toutes les autres parties de son corps. “Alors pas de danger pour Adéline-la-pas-fine,” que réplique sa sœur Marie-Luce en piquant l’épaule d’Adèline de son index pointu, “parce qu’elle n’a pas d’autres parties, elle. Rien qu’une tête d’épouvantail montée au bout d’une perche, ah, ah, ah !”

“Au moins, j’ai pas cinq mentons et la panse qui pend par en avant comme Marie-Suce la cochonne.”

Le crêpage de chignon finit d’une claque. La lèvre inférieure de Marie-Luce vibre, ses joues s’enflamment, ses yeux se plissent. Adéline sait qu’elle ne devrait pas parler de son ventre qui s’est mis à enfler l’été dernier et comment il pend misérablement maintenant, comme une poche vide. Pas supposée de parler du garçon non plus, Gérald Laflamme, ni du pauvre bébé, bien que tout le monde sait très bien qu’elle l’a perdu, du moins c’est ce qu’on raconte comme si Marie-Luce l’avait “perdu” dans le fond de l’armoire à balais et qu’elle ne s’en était plus jamais inquiétée. Difficile de se retenir tout de même pour Adéline lorsque Marie-Luce la traite de pattes d’autruche ou d’enfant sauvage capturée au Bornéo. Parfois, elle n’essaie même pas de se retenir, les mots partent tout seuls pour aller blesser sa soeur .

Un, deux, trois, devinez

Qui est là à se bécoter

C’est Gérald et Marie-Luce Côté

D’abord les baisers ensuite les bébés.

Marie-Luce s’élance la paume grande ouverte, assurée d’atteindre Adéline en pleine face mais la fille est svelte et rapide comme une belette. Elle se pousse et claque la porte assez fort pour qu’elle ouvre maintenant des deux bords et Adéline ne se retourne même pas pour voir. Une fois en sécurité dans la rue, elle bat des bras jouant l’oiseau de toutes les couleurs, un geai bleu peut-être. Elle entend déjà les slip-slap de la corde à danser au loin. Elle dandine la tête en entonnant déjà la comptine.

En Ontario aho, aho

Quand il fait chaud aho, aho

On se déshabille ahille, ahille

On saute à l’eau aho, aho

Mon chien m’a vu ahu, ahu

Il m’a mordu ahu, ahu

Je lui réponds ahon, ahon

À la maison ! ahon, ahon

Le lendemain ahin, ahin

Sur le chemin ahin, ahin

J’ai rencontré, ahé, ahé

Elvis Presley ahé, ahé

Il m’a d’mandé ahé, ahé

De l’épouser ahé, ahé

Je lui réponds ahon, ahon

Mon effronté, toé

Ahé, ahé, toé !

Adéline doutait de rencontrer Elvis un jour, mais elle était prête à sauter. Elle tourne le coin et dit Hé! Puis elle s’appuie sur le mur de briques chaudes et attend avec les suivantes. Les jumelles Higgins pompent leurs genoux haut dans les airs à l’unisson entre les cordes doubles. Leurs têtes tournent une fraction de seconde vers Adéline et elles la saluent d’un même Hé!  Puis elles crient aux tourneuses de cordes “Plus vite, plus vite!”. Petites vedettes pompeuses, pense Adéline mais elle garde son sang-froid, son visage au neutre, sinon les deux petites frais-chiées n’appelleront jamais son nom.

C’est Laurence Beaudet avec ses aisselles poilues et sa cousine Nicole qui tournent les cordes. Adéline pense que Laurence devrait commencer à porter des chandails à manches longues parce que tout ce poil est dégueu, ça ferait mieux à son chien qu’à elle. Ça donne le goût de regarder ailleurs comme quand la mère d’Adéline lui parle des parties du corps. Comme les parties du corps de Frankenstein? Elle n’a jamais osé demander à sa mère de quelles parties exactement elle parlait mais Adéline se doute que ce sont des seins qu’elle parle. En fait, toutes les filles parlent de cela, tout bas en se collant le visage les unes contre les autres – quand est-ce que ça commence à pousser, vont-ils être aussi gros que celle-ci ou celle-là, sinon, s’il vous plaît beau petit Jésus, qu’ils soient parfaits, de même taille et bien ronds.

Janette Higgins ne saute pas si vite qu’elle le prétend, elle se prend souvent les pieds en se retournant pour voir l’effet que sa longue chevelure au vent produit sur les garçons qui passent sur le trottoir, examine leurs visages hébétés lorsque sa jupette relève et les laisse voir les rayures colorées de ses petites culottes.

Adéline, elle, pourrait sauter éternellement. Elle pourrait sauter sur tous les rythmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, en souhaitant qu’il y ait des cordes aux cieux et des anges pour les faire tourner. Lorsqu’elle s’insère entres les cordes, tout change. Elle se l’explique difficilement mais même l’oxygène qu’elle respire est différent dans le tourbillon des cordes. Le slip-slap des cordes contre le ciment des trottoirs la transporte dans la transe des cordes. Elle pénètre comme si de rien n’était dans les cordes en mouvement, les bras pendants contre son corps et sa tête qui fixe le passage des cordes au sol en se dandinant de haut en bas comme un bubble-head. Lorsque la transe embarque, ses pieds prennent la relève des commandes, les cordes donnent le rythme, dictent la hauteur des sauts.

Sa mère dit qu’elle va abandonner la corde un jour ou l’autre. Elle l’affirme avec une voix sirupeuse en regardant par la fenêtre au-dessus du lavabo, les deux mains dans l’eau de vaisselle et le regard comme dans le vide. Elle parle pareil lorsqu’elle parle de p’pa. Adéline et Marie-Luce n’ont aucun souvenir de lui. Il avait le corps perpétuellement agité et des pieds à l’avenant, disait la mère. Il ne pouvait tenir en place bien longtemps et il était parti pour nulle part sans demander son reste lorsqu’Adéline est née. Adéline se rappelle alors que sa mère est vieille, bientôt trente-huit ans. “Je ne suis pas prête d’arrêter de sauter,” qu’Adéline dit à sa mère, “peut-être quand j’aurai – elle allait dire 38 – “Adéline! Allez, fille, c’est ton tour, t’as été nommée. Il y a la lune mais il y a les cordes aussi. Saute !”

Adéline saute, elle baisse la tête, se roule l’épaule et embarque avec la remontée des cordes. Un, deux, trois. Elle prend position avec grâce, comme un couteau chaud dans du beurre mou. Tout son corps bouge gracieusement dans le vortex des cordes, un ballet de trottoir. Plus rien à l’extérieur des cordes ne la touche, Elvis en personne, les parties du corps ou même les aisselles poilues de Laurence Beaudet. Dans le tunnel en mouvement, plus rien n’existe.

Je suis une princesse hollandaise

Tout de bleu vêtue de laine

Les choses qui me plaisent . . .

La réglisse et les bonbons

Les olives les cornichons

Gomme balloune et beaux garçons

Beaux comme un grand capitaine

Saluer sa mère la reine

Partir dans son grand bateau

Avec lui un long tango-oho

Danser une belle polka-aha

Juste comme ça aha-ha

(Pas de polka sous les cordes)

Slip-slap, slip-slap

Slip-slap, slip-slap

Je suis une princesse hollandaise . . .

Adéline ressent les grésillements dans ses pieds qui sautent, elle croit sincèrement que ses pieds sont ses meilleures parties. Pas question de les abandonner, de s’en départir, de les perdre dans l’armoire à balais avec les bébés perdus ou de les coincer dans des souliers à talons hauts avec les bouts en pointes de pizza comme ceux de Marie-Luce. Sa mère dit qu’elle est folle. Marie-Luce dit qu’elle est folle. Adéline dit que sauter c’est mieux que des bébés perdus dans le bide ou des yeux perdus dans le vide. Dans un tourbillon de cordes, les seules règles qui s’appliquent sont le rythme et les cordes et la vitesse du coeur qui bat lorsque vos genoux s’élancent vers le ciel avant que vos pieds les propulsent à nouveau. Si elle cessait, elle ne se reconnaîtrait plus elle-même. Quelque chose en elle s’effriterait et elle mourrait égrenée sur le trottoir comme une statue de sel bulldozée. Elle ne peut pas finir de même. Elle ne veut pas. Jamais dans cent ans.

Je suis la reine de la corde

La meilleure de tous les trottoirs

Je peux sauter jusqu’à la lune

Sauter sur un seul pied

Ou sauter sur deux pieds

Un kangourou en Australie

Ou sauter jusqu’à Paris

Crier oui, oui, oui

Aller toucher aux étoiles

Retomber sur un nuage

Où personne peut venir toucher

Les parties de mon corps

Même pas Elvis Presley

 

Même pas la peine d’essayer.


Flying Bum

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Adéline un jour, Adéline toujours

À la récréation, à l’école primaire d’où l’on vient, nous jouons à la tag gelée, seulement on n’a pas à toucher l’adversaire pour le geler, on doit l’embrasser. Lorsqu’on vous a embrassé, vous devez rester immobile jusqu’à ce que quelqu’un vous tague à nouveau. Je courais très vite, mais je me laissais toujours rattraper par Adéline Gagnon. Elle avait de longs cheveux soyeux avec une frange coupée impeccablement au-dessus des sourcils et elle portait de longues bottes en caoutchouc blanc. Elle m’embrassait puis disait “Tag, t’es gelé!” et je lui répondais en souriant “Oui mais encore?” ravi d’avoir senti ses lèvres sur les miennes.

***

Dans le sous-sol chez Adéline Gagnon, nous avons quinze ans. Ses parents sont partis à une soirée de Mariage Encounter et sa grande sœur se refait les sourcils tranquille dans le salon en haut. Nous avons fumé une bonne quantité de cannabis et entamé une cruche de vin maison de son père. C’est l’été et je peux goûter la chaleur de l’été sur la peau d’Adéline Gagnon. Grimpés l’un sur l’autre, nous sentons le vin fruité, le fumet de cannabis enterré sous la gomme Spearmint, un peu la sueur, la rouleuse de tabac Drum, le shampooing Halo. Mais ce n’était pas si horrible que cela en a l’air.

“Arrête pas, pas encore, pas tout de suite,” qu’Adéline murmure dans le noir pas trop fort que sa sœur ne l’entende. C’est inhumain, j’en suis incapable, j’explose pas longtemps après.

***

En ville, dans ma nouvelle piaule, et nous écoutons un disque de James Taylor. Adéline Gagnon est venue pour la fin de semaine – elle étudie au collège à Québec. Nous avons dormi une fraction de nano-seconde depuis hier, elle porte un t-shirt jaune serin rien en-dessous, et une culotte à moi, un bas de pyjama en flanellette. Un café percole lentement dans ma vieille cafetière du marché aux puces mais pour le moment nous mangeons des biscuits et nous buvons une bière. On fait semblant qu’on sera des adultes un jour et qu’on arrêtera de boire de la bière à onze heures du matin, mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne pour le moment.

Il neige dehors. Il neige toujours dans mon foutu bled. Ma piaule est au septième étage d’un vieil hôtel transformé en conciergerie bon marché. Dans le corridor, y’a quelqu’un qui rit fort, fort. Il chante une chanson à propos d’une Simone. Adéline Gagnon et moi sommes assis au pied de mon lit et nous regardons par la fenêtre. Elle enroule ses bras sur mes épaules. Des gens patinent sur la rivière en bas au loin sous l’éclairage bleuté artificiel, et on peut voir la neige tourbillonner dans les rayons de lumière des lampadaires.

Adéline Gagnon est en amour, qu’elle me raconte, avec un gars qu’elle a connu au collège.

Je regarde vers la fenêtre. Je veux sauter, mais je ne veux pas mourir.

Juste voler rejoindre les tourbillons de neige dans la lumière.

***

Lorsque je revois Adéline Gagnon, c’est par un pur accident. Elle est en ville pour le week-end; elle aide sa vieille mère à emménager à l’hospice au bord de la rivière. On s’est tombés dessus dans un bar sur la troisième, je suis revenu m’installer dans le coin après une autre séparation.

À la fermeture des bars, j’offre à Adéline Gagnon de la conduire chez elle, où que ce soit qu’elle crèche. On est en avril, tout un beau mois d’avril et l’air de la nuit se donne des grands airs d’été, alors on marche. On se remémore de beaux instants comme si tout le bonheur du monde avait été laissé derrière nous. Elle me parle de ses enfants, de la vieille Cadillac de sa mère qu’elle conduit maintenant, les cours de ballet pour adultes qu’elle donne maintenant à des groupes de vieilles pattes raides. Elle parle très peu de son mari, pas du tout finalement.

“Il est correct, tu sais,” dit-elle, “Il est un très bon père.”

J’acquiesce d’un mouvement de la tête à peine perceptible. Il se fait tard, Adéline doit retourner finir des choses dans la maison de sa mère. Je rentre à pied.

***

Il m’est bien difficile d’expliquer le lustre exceptionnel que peut prendre la ville certaines nuits lorsque toutes les choses semblent bien à leur place pour une rare fois. Lorsque tu marches tranquillement avec Adéline Gagnon et sa toute nouvelle, excentrique coupe de cheveux; lorsqu’une grosse lune se cache dans un creux de vague entre deux bâtisses, lorsque la musique qui sort d’une voiture qui passe lentement se trouve à être exactement une chanson mémorable, lorsqu’Adéline Gagnon marche près de toi dans ses souliers de toile bleue, sa robe jaune canari, des croix de néon flamboient au-dessus du clocher d’une église vide et tu te trouves exactement au milieu de la nuit et pour un tout petit fragment de temps, ta vie te semble parfaite, sans souvenirs déchirants, et d’une douceur tellement enveloppante.


Flying Bum

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En en-tête, Eleven a.m., 1926, Edward Hopper

Un été de même

De tout l’été, jamais notre feu n’a cessé de rallumer des grands pans de ciel charbonneux pendant que nous réinventions les pires histoires de fantôme avec une théâtralité exagérée. Au bout de la place Basile-Patenaude, dans le terrain jadis vacant, nous brûlions n’importe quoi dans une arène de pierres rondes savamment disposées et la police laissait encore les garçons s’amuser tranquilles à cette époque là.

La lune nous épiait derrière des voiles noirs de nuages sombres qui lui chatouillaient le visage au passage.

Les anglais ont un bien joli mot pour cela : boyhood. Ce mot n’existe pas en français. C’est comme tout le bonheur de l’enfance mais ça concerne les garçons seulement.

Dès le dernier jour d’école nous avions planifié cet été là sous l’escalier de cave du bloc-appartement chez Réal Mathieu, coincés les uns contre les autres comme des insectes écrasés entre des doigts sales. Baptiste proposait qu’on ne fasse que des choses amusantes au max, qu’on s’éclate, des choses qu’on ne serait pas prêts d’oublier. Des pétards à mèche et quoi d’autre. Nous n’aurions onze ans qu’un seul été de toute notre vie. Pas le temps pour attraper froid dans les yeux. Tout ce qui viendrait après, mystère, nous dépasserait, nous briserait peut-être.

On avait beau avoir onze ans, nous ressentions ces choses-là.

“Cet été là doit être éternel, avoir les allures au moins de durer pour toujours,” affirmait Réal.

“L’été pour toujours,” répondaient en canon nos voix de jeunes garçons.

Alors, le premier soir nous avons allumé un feu de camp dans la cour des Banville et nous refusions catégoriquement de dormir. Nous avons proclamé que les heures fraîches après minuit nous appartenaient de plein droit. Le soir suivant, nous avons grillé des guimauves et des saucisses rapinées ici et là en s’émerveillant de l’éternité qu’il nous restait encore devant nous, à toujours avoir onze ans, à toujours savourer, vénérer l’été.

Nos jours, la bamboche, les rapines, les grandes explorations, les parcs de Rosemont, les ruelles pas propres, les hangars en tôle contestés aux rats, l’expo 67, la joie, la pure joie.

La nuit suivante, nous nous sommes raconté des peurs toute la nuit et nous n’avons jamais fermé l’œil.

La nuit suivante, allongés dans l’herbe autour du feu nous avons compté un million et demi d’étoiles, soufflé de tous nos souffles réunis sur les braises les transformant en fumée, la dirigeant vers les étoiles et les étoiles nous soufflaient dessus en retour, je vous jure, on n’avait jamais autant eu de chair de poule même lorsque s’époumonait sans prévenir une chatte en pleines chaleurs et les matous qui se grognaient l’un après l’autre pour gagner ses faveurs.

Et bientôt, nous avons totalement perdu la notion du temps et nous volions sur les ailes des chauve-souris au son du crépitement des criquets et le souffle du vent qui faisait vibrer les feuilles dans les arbres en hommage au temps qui s’était totalement replié sur lui-même.

Puis sauvagement la fin de l’été, le crépuscule qui s’abat sur nos rêves, les derniers craquements du feu de bois.

“Maudite marde,” se répétait-on en canon en réalisant que notre éternité n’était pas aussi éternelle qu’on ne l’aurait espérée.

“Hé,” dit Réal Mathieu, “l’été prochain, la même maudite affaire. Tous les soirs, toutes les nuits. On fait un pacte.”

Alors le pacte fut conclu. Tous en rond les poings les uns sur les autres. L’été prochain. Promis. Et les étoiles ont juré-promis-craché prenant comme témoin la pleine lune complètement débarbouillée de ses voilures sombres.

Mais j’ai ressenti pour la première fois la douleur lancinante de la perplexité. L’été suivant, nous aurions douze ans et tout ce qui viendrait alors avec, le mystère, toute cette sorte de choses que nous ignorions pour le moment, tout ce qui nous dépasserait immanquablement.

Et des filles sorties de nulle part qui nous feraient languir et qui nous briseraient peut-être le coeur en mille miettes.


Flying Bum

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Oublie ça, Léon.

 

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Toutes les commodes, tous les placards. Sous les lits. -Impossible de retrouver mon maillot, pensait Léon frustré mais calme. –Mes sandales non plus. Oublie le maillot, Léon, nous sommes en janvier. Le maillot et les sandales. Oublie ces gens, oublie cet endroit. Oublie la côte, le paysage comme une huile sur canevas et les herbes sur les dunes tirées à grands traits de pinceau, les goélands en rase-mottes sur les vagues bleu-vert de l’Atlantique.

Oublie le ratisseur qui filtre tout ce sable à la recherche de son trésor, le couple, probablement en lune de miel, qui marche chaussures à la main à la limite de l’écume, le garçon qui creuse les douves autour de son château à tourelles en créneaux qui s’effrite lentement sous la force tranquille de l’eau, la fillette qui cueille galets et coquillages comme on cueille les roses.

Oublie ton condo plein de p’tits vieux comme toi, oublie la longue marche pour voir clair dans tes pensées. Oublie comment quatre virages à droite te ramèneront à la case départ, comment tu as dérivé, passé devant les maisons recouvertes de vinyle qui imite mal le bois, des lots vacants, des devantures de commerce – une boucherie, une pharmacie, un salon de barbier qui s’appelle Chez Bob et où, peut-être, tu t’es jadis fait couper les cheveux, fait raser la barbe. Où tu as peut-être un jour discuté de sport, de politique, de femme, de météo, du bout de la gueule, sans trop t’étendre sur chaque sujet. Oublie Chez Bob, Léon.

Je m’attache très facilement, pense Léon. Mais que le diable l’emporte, que le diable emporte Chez Bob.

Oublie les gens que tu as croisés, Léon, comme ceux que tu n’as jamais croisés. Oublie Raoul, ce bon ami qui ne t’a jamais remis ce livre emprunté un jour. Ou était-ce un DVD? Oublie le DVD, Léon. Oublie le livre. Oublie tes parents depuis longtemps disparus, oublie ta sœur que tu n’as jamais connue, oublie les bébés nés bleus. Oublie ta douce, Éveline.

Merde.

Adéline, c’est Adéline son prénom mais tu l’as toujours appelée ton ange. Oublie ton ange, Léon. Oublie Adéline. Oublie comment elle cherche toujours ta main le soir sous les céphéides, dans la balançoire, malgré les années, comment elle entrelace ses doigts dans les tiens, comment elle ferme ses yeux pour murmurer un air familier – quel air familier? – un air doux et apaisant comme une berceuse.

Oublie tes fils – Georges et Henri? Oui, Georges et Henri. Oublie-les, leurs conjointes, leurs enfants – tes petits-enfants. Oublie tous ces gens, Léon.

Oublie 1957, oublie 1965, oublie 2021, oublie la nouvelle année 2202? 2220? 2002?

Oublie-toi toi-même, Léon, oublie ton esprit cartésien à cette étape de ta vie (a) qui se retrouve sur un autre point (b) incapable de résoudre le problème faute de temps (t), question de distance (d) ou à cause d’une variable imprévue (x).

Oublie x, le temps n’est plus à se revancher contrit contre x.

Oublie le médecin, sicaire ou assassin, sa salle d’examen – plancher de tuiles blanches, murs blancs, espace blanc, blanc de mémoire.

Oublie les questions : Qu’avez-vous mangé ce midi? Qu’avez-vous fait le week-end dernier? Le week-end d’avant? Oublie le diagnostic, Léon, probablement l’Alzheimer.

Probablement? Oublie probablement, Léon.

Oublie ceci : plus tu essaies d’oublier, plus tu te souviens. Alors oublie tout. Toute cette sorte de choses. Oublie sur-le-champ cet endroit même – l’ombre des dunes qui s’allonge lentement vers la mer, toutes ces mouettes alignées dans le sable dans un drôle de garde-à-vous le bec sous une aile, oublie ces mouettes, Léon, le château du garçon vaincu par le revif de la vague et la froide caresse de l’écume sur ses ruines humides et aplaties.

Oublie ton oeil d’artiste, Léon, celui qui scrute de chaque côté de l’horizon, celui qui cherche dans la perspective sans fin tous les points de fuite imaginables.

Oublie tout ça, Léon.

 


Flying Bum

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Texte soumis à l’agenda ironique de janvier qui se tient chez Lyssamara. Ici :

Lyssamara

Les parties en gras sont les mots imposés par le thème.

En en-tête, extrait du Café de la plage, Régis Franc