Amours confus

Ils créchaient directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle était partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît par intervalles, prenant vie par les lampes de sécurité qui s’allumaient sporadiquement. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il est allé grimper, un pied sur chacun de leurs deux dossiers, mais il n’y avait personne en vue et il est redescendu, il est allé se payer un Coke dans la machine.

***

Ils avaient dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle avait bien pu passer comme une vigie du haut de son mât. Ne trouvant rien, il retourne à son camp de base et se paie un Coke. Dans le silence angoissant du mail, il appréciait tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolaient dans la machine et tombaient rejoindre les autres pièces et tout le bazar du mécanisme et la boîte d’aluminium qui glissait puis tombait dans la chute, tellement beau, qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci.

***

Le derrière de la machine à Coke dégageait une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aidait à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière rouge avaient remplacé le surveillant de nuit. Ils savaient y circuler. Au moins, ils ne seraient pas une tache incongrue sur l’immense carrelage de céramique grise à perte de vue, toujours ça de gagné.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps.”

“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances” dit-il.

Les portes tournantes ne tournaient plus à cette heure-ci, il ne restait plus que la brume orange qui apparaissait au bonheur des lampes de sécurité. Ils étaient allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il pouvait tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisaient devant elle. Sa tête à elle reposait sur son biceps droit. Sa tête à lui reposait sur un livre qu’il n’a jamais fini. Sa main gauche l’enveloppait, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlaient.

***

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air, l’air aux teintes orangées.

Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’était probablement retournée un moment et avait collé sa bouche contre son front. Il s’en souvenait maintenant.

***

Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressentait qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il s’était senti les mains. Il y avait une vague odeur, d’elle.

***

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont eu une conversation.

“As-tu des souvenirs de ton enfance?” lui avait-elle demandé.

“Je pense bien.”

“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”

“Comment ça?”

“Pas comme ça.”

Il essayait de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’était difficile, et cela n’avait pas l’air de trop la déranger de toutes façons.

“J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Sa couverture sentait légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer.

***

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.

D’où elle est venue, il ne saurait dire. Elle s’est léché le pouce et elle a frotté son front en souriant pour faire disparaître le rouge à lèvres. Il lui a attrapé le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, elle assise près de lui, puis elle qui est assise sur ses genoux, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir.


Flying Bum

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Championne sauteuse

Saute, saute, saute, tape des pieds.

Crème glacée, limonade sucrée.

Comment sera ton cavalier?

Gros, grand, gras, riche à craquer.

La mère d’Adéline lui garantit que ça ne coûte pas trente sous de plus en efforts d’aimer un homme riche plutôt qu’un homme pauvre. Elle dit aussi qu’une fille doit se servir de sa tête parce que tout ce qu’un homme veut, ce sont toutes les autres parties de son corps. “Alors pas de danger pour Adéline-la-pas-fine,” que réplique sa sœur Marie-Luce en piquant l’épaule d’Adèline de son index pointu, “parce qu’elle n’a pas d’autres parties, elle. Rien qu’une tête d’épouvantail montée au bout d’une perche, ah, ah, ah !”

“Au moins, j’ai pas cinq mentons et la panse qui pend par en avant comme Marie-Suce la cochonne.”

Le crêpage de chignon finit d’une claque. La lèvre inférieure de Marie-Luce vibre, ses joues s’enflamment, ses yeux se plissent. Adéline sait qu’elle ne devrait pas parler de son ventre qui s’est mis à enfler l’été dernier et comment il pend misérablement maintenant, comme une poche vide. Pas supposée de parler du garçon non plus, Gérald Laflamme, ni du pauvre bébé, bien que tout le monde sait très bien qu’elle l’a perdu, du moins c’est ce qu’on raconte comme si Marie-Luce l’avait “perdu” dans le fond de l’armoire à balais et qu’elle ne s’en était plus jamais inquiétée. Difficile de se retenir tout de même pour Adéline lorsque Marie-Luce la traite de pattes d’autruche ou d’enfant sauvage capturée au Bornéo. Parfois, elle n’essaie même pas de se retenir, les mots partent tout seuls pour aller blesser sa soeur .

Un, deux, trois, devinez

Qui est là à se bécoter

C’est Gérald et Marie-Luce Côté

D’abord les baisers ensuite les bébés.

Marie-Luce s’élance la paume grande ouverte, assurée d’atteindre Adéline en pleine face mais la fille est svelte et rapide comme une belette. Elle se pousse et claque la porte assez fort pour qu’elle ouvre maintenant des deux bords et Adéline ne se retourne même pas pour voir. Une fois en sécurité dans la rue, elle bat des bras jouant l’oiseau de toutes les couleurs, un geai bleu peut-être. Elle entend déjà les slip-slap de la corde à danser au loin. Elle dandine la tête en entonnant déjà la comptine.

En Ontario aho, aho

Quand il fait chaud aho, aho

On se déshabille ahille, ahille

On saute à l’eau aho, aho

Mon chien m’a vu ahu, ahu

Il m’a mordu ahu, ahu

Je lui réponds ahon, ahon

À la maison ! ahon, ahon

Le lendemain ahin, ahin

Sur le chemin ahin, ahin

J’ai rencontré, ahé, ahé

Elvis Presley ahé, ahé

Il m’a d’mandé ahé, ahé

De l’épouser ahé, ahé

Je lui réponds ahon, ahon

Mon effronté, toé

Ahé, ahé, toé !

Adéline doutait de rencontrer Elvis un jour, mais elle était prête à sauter. Elle tourne le coin et dit Hé! Puis elle s’appuie sur le mur de briques chaudes et attend avec les suivantes. Les jumelles Higgins pompent leurs genoux haut dans les airs à l’unisson entre les cordes doubles. Leurs têtes tournent une fraction de seconde vers Adéline et elles la saluent d’un même Hé!  Puis elles crient aux tourneuses de cordes “Plus vite, plus vite!”. Petites vedettes pompeuses, pense Adéline mais elle garde son sang-froid, son visage au neutre, sinon les deux petites frais-chiées n’appelleront jamais son nom.

C’est Laurence Beaudet avec ses aisselles poilues et sa cousine Nicole qui tournent les cordes. Adéline pense que Laurence devrait commencer à porter des chandails à manches longues parce que tout ce poil est dégueu, ça ferait mieux à son chien qu’à elle. Ça donne le goût de regarder ailleurs comme quand la mère d’Adéline lui parle des parties du corps. Comme les parties du corps de Frankenstein? Elle n’a jamais osé demander à sa mère de quelles parties exactement elle parlait mais Adéline se doute que ce sont des seins qu’elle parle. En fait, toutes les filles parlent de cela, tout bas en se collant le visage les unes contre les autres – quand est-ce que ça commence à pousser, vont-ils être aussi gros que celle-ci ou celle-là, sinon, s’il vous plaît beau petit Jésus, qu’ils soient parfaits, de même taille et bien ronds.

Janette Higgins ne saute pas si vite qu’elle le prétend, elle se prend souvent les pieds en se retournant pour voir l’effet que sa longue chevelure au vent produit sur les garçons qui passent sur le trottoir, examine leurs visages hébétés lorsque sa jupette relève et les laisse voir les rayures colorées de ses petites culottes.

Adéline, elle, pourrait sauter éternellement. Elle pourrait sauter sur tous les rythmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, en souhaitant qu’il y ait des cordes aux cieux et des anges pour les faire tourner. Lorsqu’elle s’insère entres les cordes, tout change. Elle se l’explique difficilement mais même l’oxygène qu’elle respire est différent dans le tourbillon des cordes. Le slip-slap des cordes contre le ciment des trottoirs la transporte dans la transe des cordes. Elle pénètre comme si de rien n’était dans les cordes en mouvement, les bras pendants contre son corps et sa tête qui fixe le passage des cordes au sol en se dandinant de haut en bas comme un bubble-head. Lorsque la transe embarque, ses pieds prennent la relève des commandes, les cordes donnent le rythme, dictent la hauteur des sauts.

Sa mère dit qu’elle va abandonner la corde un jour ou l’autre. Elle l’affirme avec une voix sirupeuse en regardant par la fenêtre au-dessus du lavabo, les deux mains dans l’eau de vaisselle et le regard comme dans le vide. Elle parle pareil lorsqu’elle parle de p’pa. Adéline et Marie-Luce n’ont aucun souvenir de lui. Il avait le corps perpétuellement agité et des pieds à l’avenant, disait la mère. Il ne pouvait tenir en place bien longtemps et il était parti pour nulle part sans demander son reste lorsqu’Adéline est née. Adéline se rappelle alors que sa mère est vieille, bientôt trente-huit ans. “Je ne suis pas prête d’arrêter de sauter,” qu’Adéline dit à sa mère, “peut-être quand j’aurai – elle allait dire 38 – “Adéline! Allez, fille, c’est ton tour, t’as été nommée. Il y a la lune mais il y a les cordes aussi. Saute !”

Adéline saute, elle baisse la tête, se roule l’épaule et embarque avec la remontée des cordes. Un, deux, trois. Elle prend position avec grâce, comme un couteau chaud dans du beurre mou. Tout son corps bouge gracieusement dans le vortex des cordes, un ballet de trottoir. Plus rien à l’extérieur des cordes ne la touche, Elvis en personne, les parties du corps ou même les aisselles poilues de Laurence Beaudet. Dans le tunnel en mouvement, plus rien n’existe.

Je suis une princesse hollandaise

Tout de bleu vêtue de laine

Les choses qui me plaisent . . .

La réglisse et les bonbons

Les olives les cornichons

Gomme balloune et beaux garçons

Beaux comme un grand capitaine

Saluer sa mère la reine

Partir dans son grand bateau

Avec lui un long tango-oho

Danser une belle polka-aha

Juste comme ça aha-ha

(Pas de polka sous les cordes)

Slip-slap, slip-slap

Slip-slap, slip-slap

Je suis une princesse hollandaise . . .

Adéline ressent les grésillements dans ses pieds qui sautent, elle croit sincèrement que ses pieds sont ses meilleures parties. Pas question de les abandonner, de s’en départir, de les perdre dans l’armoire à balais avec les bébés perdus ou de les coincer dans des souliers à talons hauts avec les bouts en pointes de pizza comme ceux de Marie-Luce. Sa mère dit qu’elle est folle. Marie-Luce dit qu’elle est folle. Adéline dit que sauter c’est mieux que des bébés perdus dans le bide ou des yeux perdus dans le vide. Dans un tourbillon de cordes, les seules règles qui s’appliquent sont le rythme et les cordes et la vitesse du coeur qui bat lorsque vos genoux s’élancent vers le ciel avant que vos pieds les propulsent à nouveau. Si elle cessait, elle ne se reconnaîtrait plus elle-même. Quelque chose en elle s’effriterait et elle mourrait égrenée sur le trottoir comme une statue de sel bulldozée. Elle ne peut pas finir de même. Elle ne veut pas. Jamais dans cent ans.

Je suis la reine de la corde

La meilleure de tous les trottoirs

Je peux sauter jusqu’à la lune

Sauter sur un seul pied

Ou sauter sur deux pieds

Un kangourou en Australie

Ou sauter jusqu’à Paris

Crier oui, oui, oui

Aller toucher aux étoiles

Retomber sur un nuage

Où personne peut venir toucher

Les parties de mon corps

Même pas Elvis Presley

 

Même pas la peine d’essayer.


Flying Bum

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Adéline un jour, Adéline toujours

À la récréation, à l’école primaire d’où l’on vient, nous jouons à la tag gelée, seulement on n’a pas à toucher l’adversaire pour le geler, on doit l’embrasser. Lorsqu’on vous a embrassé, vous devez rester immobile jusqu’à ce que quelqu’un vous tague à nouveau. Je courais très vite, mais je me laissais toujours rattraper par Adéline Gagnon. Elle avait de longs cheveux soyeux avec une frange coupée impeccablement au-dessus des sourcils et elle portait de longues bottes en caoutchouc blanc. Elle m’embrassait puis disait “Tag, t’es gelé!” et je lui répondais en souriant “Oui mais encore?” ravi d’avoir senti ses lèvres sur les miennes.

***

Dans le sous-sol chez Adéline Gagnon, nous avons quinze ans. Ses parents sont partis à une soirée de Mariage Encounter et sa grande sœur se refait les sourcils tranquille dans le salon en haut. Nous avons fumé une bonne quantité de cannabis et entamé une cruche de vin maison de son père. C’est l’été et je peux goûter la chaleur de l’été sur la peau d’Adéline Gagnon. Grimpés l’un sur l’autre, nous sentons le vin fruité, le fumet de cannabis enterré sous la gomme Spearmint, un peu la sueur, la rouleuse de tabac Drum, le shampooing Halo. Mais ce n’était pas si horrible que cela en a l’air.

“Arrête pas, pas encore, pas tout de suite,” qu’Adéline murmure dans le noir pas trop fort que sa sœur ne l’entende. C’est inhumain, j’en suis incapable, j’explose pas longtemps après.

***

En ville, dans ma nouvelle piaule, et nous écoutons un disque de James Taylor. Adéline Gagnon est venue pour la fin de semaine – elle étudie au collège à Québec. Nous avons dormi une fraction de nano-seconde depuis hier, elle porte un t-shirt jaune serin rien en-dessous, et une culotte à moi, un bas de pyjama en flanellette. Un café percole lentement dans ma vieille cafetière du marché aux puces mais pour le moment nous mangeons des biscuits et nous buvons une bière. On fait semblant qu’on sera des adultes un jour et qu’on arrêtera de boire de la bière à onze heures du matin, mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne pour le moment.

Il neige dehors. Il neige toujours dans mon foutu bled. Ma piaule est au septième étage d’un vieil hôtel transformé en conciergerie bon marché. Dans le corridor, y’a quelqu’un qui rit fort, fort. Il chante une chanson à propos d’une Simone. Adéline Gagnon et moi sommes assis au pied de mon lit et nous regardons par la fenêtre. Elle enroule ses bras sur mes épaules. Des gens patinent sur la rivière en bas au loin sous l’éclairage bleuté artificiel, et on peut voir la neige tourbillonner dans les rayons de lumière des lampadaires.

Adéline Gagnon est en amour, qu’elle me raconte, avec un gars qu’elle a connu au collège.

Je regarde vers la fenêtre. Je veux sauter, mais je ne veux pas mourir.

Juste voler rejoindre les tourbillons de neige dans la lumière.

***

Lorsque je revois Adéline Gagnon, c’est par un pur accident. Elle est en ville pour le week-end; elle aide sa vieille mère à emménager à l’hospice au bord de la rivière. On s’est tombés dessus dans un bar sur la troisième, je suis revenu m’installer dans le coin après une autre séparation.

À la fermeture des bars, j’offre à Adéline Gagnon de la conduire chez elle, où que ce soit qu’elle crèche. On est en avril, tout un beau mois d’avril et l’air de la nuit se donne des grands airs d’été, alors on marche. On se remémore de beaux instants comme si tout le bonheur du monde avait été laissé derrière nous. Elle me parle de ses enfants, de la vieille Cadillac de sa mère qu’elle conduit maintenant, les cours de ballet pour adultes qu’elle donne maintenant à des groupes de vieilles pattes raides. Elle parle très peu de son mari, pas du tout finalement.

“Il est correct, tu sais,” dit-elle, “Il est un très bon père.”

J’acquiesce d’un mouvement de la tête à peine perceptible. Il se fait tard, Adéline doit retourner finir des choses dans la maison de sa mère. Je rentre à pied.

***

Il m’est bien difficile d’expliquer le lustre exceptionnel que peut prendre la ville certaines nuits lorsque toutes les choses semblent bien à leur place pour une rare fois. Lorsque tu marches tranquillement avec Adéline Gagnon et sa toute nouvelle, excentrique coupe de cheveux; lorsqu’une grosse lune se cache dans un creux de vague entre deux bâtisses, lorsque la musique qui sort d’une voiture qui passe lentement se trouve à être exactement une chanson mémorable, lorsqu’Adéline Gagnon marche près de toi dans ses souliers de toile bleue, sa robe jaune canari, des croix de néon flamboient au-dessus du clocher d’une église vide et tu te trouves exactement au milieu de la nuit et pour un tout petit fragment de temps, ta vie te semble parfaite, sans souvenirs déchirants, et d’une douceur tellement enveloppante.


Flying Bum

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En en-tête, Eleven a.m., 1926, Edward Hopper

Un été de même

De tout l’été, jamais notre feu n’a cessé de rallumer des grands pans de ciel charbonneux pendant que nous réinventions les pires histoires de fantôme avec une théâtralité exagérée. Au bout de la place Basile-Patenaude, dans le terrain jadis vacant, nous brûlions n’importe quoi dans une arène de pierres rondes savamment disposées et la police laissait encore les garçons s’amuser tranquilles à cette époque là.

La lune nous épiait derrière des voiles noirs de nuages sombres qui lui chatouillaient le visage au passage.

Les anglais ont un bien joli mot pour cela : boyhood. Ce mot n’existe pas en français. C’est comme tout le bonheur de l’enfance mais ça concerne les garçons seulement.

Dès le dernier jour d’école nous avions planifié cet été là sous l’escalier de cave du bloc-appartement chez Réal Mathieu, coincés les uns contre les autres comme des insectes écrasés entre des doigts sales. Baptiste proposait qu’on ne fasse que des choses amusantes au max, qu’on s’éclate, des choses qu’on ne serait pas prêts d’oublier. Des pétards à mèche et quoi d’autre. Nous n’aurions onze ans qu’un seul été de toute notre vie. Pas le temps pour attraper froid dans les yeux. Tout ce qui viendrait après, mystère, nous dépasserait, nous briserait peut-être.

On avait beau avoir onze ans, nous ressentions ces choses-là.

“Cet été là doit être éternel, avoir les allures au moins de durer pour toujours,” affirmait Réal.

“L’été pour toujours,” répondaient en canon nos voix de jeunes garçons.

Alors, le premier soir nous avons allumé un feu de camp dans la cour des Banville et nous refusions catégoriquement de dormir. Nous avons proclamé que les heures fraîches après minuit nous appartenaient de plein droit. Le soir suivant, nous avons grillé des guimauves et des saucisses rapinées ici et là en s’émerveillant de l’éternité qu’il nous restait encore devant nous, à toujours avoir onze ans, à toujours savourer, vénérer l’été.

Nos jours, la bamboche, les rapines, les grandes explorations, les parcs de Rosemont, les ruelles pas propres, les hangars en tôle contestés aux rats, l’expo 67, la joie, la pure joie.

La nuit suivante, nous nous sommes raconté des peurs toute la nuit et nous n’avons jamais fermé l’œil.

La nuit suivante, allongés dans l’herbe autour du feu nous avons compté un million et demi d’étoiles, soufflé de tous nos souffles réunis sur les braises les transformant en fumée, la dirigeant vers les étoiles et les étoiles nous soufflaient dessus en retour, je vous jure, on n’avait jamais autant eu de chair de poule même lorsque s’époumonait sans prévenir une chatte en pleines chaleurs et les matous qui se grognaient l’un après l’autre pour gagner ses faveurs.

Et bientôt, nous avons totalement perdu la notion du temps et nous volions sur les ailes des chauve-souris au son du crépitement des criquets et le souffle du vent qui faisait vibrer les feuilles dans les arbres en hommage au temps qui s’était totalement replié sur lui-même.

Puis sauvagement la fin de l’été, le crépuscule qui s’abat sur nos rêves, les derniers craquements du feu de bois.

“Maudite marde,” se répétait-on en canon en réalisant que notre éternité n’était pas aussi éternelle qu’on ne l’aurait espérée.

“Hé,” dit Réal Mathieu, “l’été prochain, la même maudite affaire. Tous les soirs, toutes les nuits. On fait un pacte.”

Alors le pacte fut conclu. Tous en rond les poings les uns sur les autres. L’été prochain. Promis. Et les étoiles ont juré-promis-craché prenant comme témoin la pleine lune complètement débarbouillée de ses voilures sombres.

Mais j’ai ressenti pour la première fois la douleur lancinante de la perplexité. L’été suivant, nous aurions douze ans et tout ce qui viendrait alors avec, le mystère, toute cette sorte de choses que nous ignorions pour le moment, tout ce qui nous dépasserait immanquablement.

Et des filles sorties de nulle part qui nous feraient languir et qui nous briseraient peut-être le coeur en mille miettes.


Flying Bum

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Oublie ça, Léon.

 

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Toutes les commodes, tous les placards. Sous les lits. -Impossible de retrouver mon maillot, pensait Léon frustré mais calme. –Mes sandales non plus. Oublie le maillot, Léon, nous sommes en janvier. Le maillot et les sandales. Oublie ces gens, oublie cet endroit. Oublie la côte, le paysage comme une huile sur canevas et les herbes sur les dunes tirées à grands traits de pinceau, les goélands en rase-mottes sur les vagues bleu-vert de l’Atlantique.

Oublie le ratisseur qui filtre tout ce sable à la recherche de son trésor, le couple, probablement en lune de miel, qui marche chaussures à la main à la limite de l’écume, le garçon qui creuse les douves autour de son château à tourelles en créneaux qui s’effrite lentement sous la force tranquille de l’eau, la fillette qui cueille galets et coquillages comme on cueille les roses.

Oublie ton condo plein de p’tits vieux comme toi, oublie la longue marche pour voir clair dans tes pensées. Oublie comment quatre virages à droite te ramèneront à la case départ, comment tu as dérivé, passé devant les maisons recouvertes de vinyle qui imite mal le bois, des lots vacants, des devantures de commerce – une boucherie, une pharmacie, un salon de barbier qui s’appelle Chez Bob et où, peut-être, tu t’es jadis fait couper les cheveux, fait raser la barbe. Où tu as peut-être un jour discuté de sport, de politique, de femme, de météo, du bout de la gueule, sans trop t’étendre sur chaque sujet. Oublie Chez Bob, Léon.

Je m’attache très facilement, pense Léon. Mais que le diable l’emporte, que le diable emporte Chez Bob.

Oublie les gens que tu as croisés, Léon, comme ceux que tu n’as jamais croisés. Oublie Raoul, ce bon ami qui ne t’a jamais remis ce livre emprunté un jour. Ou était-ce un DVD? Oublie le DVD, Léon. Oublie le livre. Oublie tes parents depuis longtemps disparus, oublie ta sœur que tu n’as jamais connue, oublie les bébés nés bleus. Oublie ta douce, Éveline.

Merde.

Adéline, c’est Adéline son prénom mais tu l’as toujours appelée ton ange. Oublie ton ange, Léon. Oublie Adéline. Oublie comment elle cherche toujours ta main le soir sous les céphéides, dans la balançoire, malgré les années, comment elle entrelace ses doigts dans les tiens, comment elle ferme ses yeux pour murmurer un air familier – quel air familier? – un air doux et apaisant comme une berceuse.

Oublie tes fils – Georges et Henri? Oui, Georges et Henri. Oublie-les, leurs conjointes, leurs enfants – tes petits-enfants. Oublie tous ces gens, Léon.

Oublie 1957, oublie 1965, oublie 2021, oublie la nouvelle année 2202? 2220? 2002?

Oublie-toi toi-même, Léon, oublie ton esprit cartésien à cette étape de ta vie (a) qui se retrouve sur un autre point (b) incapable de résoudre le problème faute de temps (t), question de distance (d) ou à cause d’une variable imprévue (x).

Oublie x, le temps n’est plus à se revancher contrit contre x.

Oublie le médecin, sicaire ou assassin, sa salle d’examen – plancher de tuiles blanches, murs blancs, espace blanc, blanc de mémoire.

Oublie les questions : Qu’avez-vous mangé ce midi? Qu’avez-vous fait le week-end dernier? Le week-end d’avant? Oublie le diagnostic, Léon, probablement l’Alzheimer.

Probablement? Oublie probablement, Léon.

Oublie ceci : plus tu essaies d’oublier, plus tu te souviens. Alors oublie tout. Toute cette sorte de choses. Oublie sur-le-champ cet endroit même – l’ombre des dunes qui s’allonge lentement vers la mer, toutes ces mouettes alignées dans le sable dans un drôle de garde-à-vous le bec sous une aile, oublie ces mouettes, Léon, le château du garçon vaincu par le revif de la vague et la froide caresse de l’écume sur ses ruines humides et aplaties.

Oublie ton oeil d’artiste, Léon, celui qui scrute de chaque côté de l’horizon, celui qui cherche dans la perspective sans fin tous les points de fuite imaginables.

Oublie tout ça, Léon.

 


Flying Bum

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Texte soumis à l’agenda ironique de janvier qui se tient chez Lyssamara. Ici :

Lyssamara

Les parties en gras sont les mots imposés par le thème.

En en-tête, extrait du Café de la plage, Régis Franc

Spleen de maison mobile

On écoute le vent chanter à travers les glaçons qui pendent aux branches des arbres et on se voit comme des fantômes qui communiquent entre eux à travers le vent et le gel. Emmitouflée dans les draps de flanelle de son enfance, Adéline a toutes les allures du personnage, une enfant perdue aux grands yeux, un corps blanc aux veines exsangues.

Grandir pauvre vous donne une imagination hors du commun, dit Adéline.

Je me retourne sur le dos et je fixe vers le haut, là, notre ciel secret. On a tout juste gobé la mescaline et mes orteils brûlent de froid, mon cerveau pèle par peaux d’oignons successives, une peau après l’autre. Je devrais me sentir bien, en sécurité, mais je n’ai pas accès à ce genre de sécurité, pas après une vie entière à me laisser envahir passivement par tout un chacun. Tout ce à quoi je peux m’accrocher, c’est un vague pressentiment qui me retient, qui m’empêche de flotter aussi haut que je ne le voudrais.

L’esprit fusionné avec celui du lit, je cogite à toutes les raisons qui poussaient Adéline à utiliser son imagination lorsqu’elle était encore une enfant, comment elle s’évadait avec moi lorsque nous levions les bras vers le ciel brandissant nos paumes ouvertes pour jeter des sorts qui faisaient danser les arbres. Je lui ai jadis dit que lorsque les feuilles se tournaient à l’unisson, nous exposant sans pudeur leurs pâles dessous, cela annonçait toujours la tempête – ne sachant pas encore que dans un parc de maisons mobiles, annoncer la tempête tenait du blasphème, le pire cri des oiseaux de malheur.

En été, nous laissions nos mères à leurs commérages de galerie et leurs cigarettes sans filtre, elles suçaient, expulsaient et transpiraient la nicotine comme dans un rituel de communion débile. Adéline et moi marchions incognito par les étroites rues bordées de roulottes disposées en angle et on se racontait nos histoires dénaturées, des contes d’abus et de vies sombres. La fille qui habite ici, Adéline m’avait dit, pointant vers une maison mobile rose au coin cabossé par une voiture, son frère lui fait faire des choses. Elle n’avait pas besoin d’élaborer sur ces sortes de choses. Ces choses dansaient directement derrière mes yeux comme des gestes d’une violence ordinaire. En revenant chez elle, je lui ai dit que j’avais toute une de ces envies de pisser. Je n’avais pas de sœur, je maudissais les frères de filles qui osaient leur faire faire des choses. Je me suis faufilé sournoisement dans la chambre du frère d’Adéline, une pile de linge sale longeait le sol. J’ai laissé aller une rivière d’urine dessus en murmurant blâme le chat, mon frère, encore et encore, comme une incantation diabolique. Tu blâmeras le chat, frère.

 

Les grandes chaleurs voulaient dire soif et semelles brûlées, dansant dans l’entrée asphaltée sur une musique pop lancinante et affamée. Nous nous énervions l’esprit avec des récits peu édifiants à propos du chauffeur du camion de crème glacée, un vieil homme à la peau de cuir et un tatouage de prison sur un avant-bras. Il y avait là tellement de place pour nos imaginations débridées.

Le soir, on tentait tant bien que mal d’imbriquer nos os les uns dans les autres comme un jeu de construction, à la recherche de formes nouvelles d’union, de tendresse, jusqu’à ce que la sueur nous en lasse.

Adéline s’allume une cigarette dans la pénombre, une lueur rouge qui vibre alentour de sa bouche comme un avertissement de danger imminent. Rouge poison, comme le chandail affreux que son contremaître portait toujours. Je pense à comment nous réussissons chaque soir, à placer chaque nouveau souvenir indésirable sur la tablette du haut, hors de portée. Ici, un compagnon de travail qui lui tâte le derrière dans la salle de pause, là, la rumeur qui circule sur nous, nos bouches, toutes les sortes de choses qu’on peut faire avec. Et comment on s’en branlait. Une fois, on s’était imaginés être des poupées blindées avec des sous-vêtements de satin, des cœurs tendres au centre de deux pierres. Adéline n’était pas blindée, moi non plus. Elle n’allait pas bien.

Ça ira beaucoup mieux après, si tu manges quelque chose, je lui dis, et elle hoche de la tête même si nous n’avions au ventre qu’un brin de poudre de mescaline, pleins d’un grand vide nauséeux qui donnait à toute nourriture des allures dégoûtantes. Avoir faim. Manger quoi? Si tu ne sais pas quoi manger, t’as pas faim, disaient les mères.

Je pars vers la cuisine et je réchauffe une poêle, j’y lance deux tranches de pain beurré des deux côtés, du fromage industriel pré-emballé entre les deux tranches, et j’écoute le grésillement de la cuisson. C’est rien, ça a l’air de n’importe quoi, mais c’est chaud, ça sent les bons vieux soirs d’hiver. Je coupe en quatre pointes, je les glisse dans une assiette et les apporte à Adéline dans le lit. Le sandwich reste là, intouché, et nous respirons tous deux son fumet familier et ordinaire pendant que nos esprits dévorent un festin de restaurant cinq étoiles. Le triste et vague ressentiment me revient et je me retourne sur le dos, soudainement étourdi au moment où je pense à toutes les fois où nous avons eu à nous servir de nos imaginations pour se transformer en ectoplasmes, à pousser nos âmes hors de notre corps pour trouver quelque chose de mieux, aller quelque part de plus beau . . . some place better than where you’ve been.

Dehors, le vent chiale et se lamente comme une vieille mégère haïssable qui m’enguirlanderait sans ménagement. Je me bouche les oreilles en me coinçant la tête avec l’oreiller.

Je refuse de l’écouter.

Pas ce soir.


Flying Bum

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La comète aussi mourra

Chaque nuit, quelque part sur le sommet d’une montagne, dans un dôme d’acier monté sur une tour immense, un homme seul écoute, patiemment, chaque nuit. Il cherche dans l’écho de l’univers la voix d’une vie lointaine. Le plus triste, c’est qu’il n’y a jamais rien à y entendre. Et il écrit aussi des messages, il réinvente les formes d’écriture, les ondes, les fréquences, il sème les mots de notre espèce dans le cosmos et il attend les réponses, patiemment, chaque nuit. Le plus triste, c’est que personne ne lui répond. Une anomalie furtive ici et là, quelques grichements sans signification qui écorchent ses oreilles, tempête solaire ou quasar inconnu, son coeur s’emballe un moment puis se calme lentement. Et le matin revient.

***

Aux confins peu fréquentés de la toile, dans la blogosphère, un homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers entier, parfois rien qu’à lui-même. Il observe ce que ses semblables sur d’autres fuseaux horaires ont publié pendant la nuit, commente ce qui l’allume, aime d’un clic pour signaler sa présence fidèle aux autres, ses favoris. Puis il consulte l’onglet statistiques pour voir combien d’entre eux sont passés par là, chez lui, qu’ont-ils lu, aimé, commenté, de quel pays ils sont et toute cette sorte de choses.

***

Dès qu’il avait appris qu’elle se mourait lentement, il était apparu une anomalie sur sa mappemonde numérique. Un lointain pays resté gris jusque-là s’était peint en rouge avec la mention 1, le chiffre 1, pour 1 lecteur, tout juste à côté de son drapeau. Mais il avait tout de suite su que c’était une lectrice. Et il savait exactement laquelle. Chaque matin, ce nouveau pays, ce chiffre 1. Un clic, un texte lu, aucun like, aucun commentaire. Elle avait été souvent la muse d’un texte ou d’un autre, elle y avait parfois joué son propre rôle, parfois la victime d’une imagination exacerbée, d’un coeur attendri. Voulait-elle relire des segments de son histoire à travers la plume d’un autre? Autrefois, elle avait été une personne importante pour lui, capitale par moments. Voilà qu’elle s’éteignait lentement, la flamboyante comète s’égrenait lentement dans son dernier passage derrière le soleil.

Tant que ce pays serait rouge sur la carte grise, son drapeau sur la colonne des visiteurs, le chiffre 1 tout juste à côté, elle vivrait toujours.

Après, il saurait.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en creusant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

***

Assis sur une pierre erratique loin dans le fond de son bois, un homme joue de l’harmonica pour quelque bête un peu curieuse, chantonne quelques mots de son cru, note des choses à mesure sur un calepin. Il arrête et il recommence parce qu’il apprend encore. Apprendre encore, l’essence de la survie, apprendre encore et toujours.

L’essence d’apprendre, pensait-il, peut également vouloir dire qu’il existera toujours quelque chose de plus triste encore que ce que l’on croit être la plus triste chose au monde. La poésie n’y changera rien, la poésie ne peut jamais rien changer. Mais encore des hommes et des femmes meurent chaque jour bien misérablement pour en avoir manqué.

***

Chaque matin, à l’heure où deux astres se battent un moment, le temps de se relayer pour dominer un ciel bleu-violet, un homme rentre se coucher, décu d’un cosmos infatigablement sourd et muet, un autre homme ouvre sa machine. Parfois pour parler à l’univers lui aussi, parfois rien qu’à lui-même. Mais la plupart du temps, ces temps-ci, le coeur étranglé, il y a comme un supplice. Il cherche un pays rouge, son drapeau dans la colonne des lecteurs, un chiffre, le 1, voir s’il est toujours là.

Voir si elle est toujours en vie.


Flying Bum

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Quand j’étais mort

Quand j’étais mort, je suis retourné à la maison.

La maison de ma mère. Un petit bungalow presque carré sur une rue de Bourlamaque, et je suis resté planté debout sur le trottoir en avant de la maison. Un bonheur innommable, une paix intérieure jamais ressentie lorsque j’ai réalisé qu’ils avaient remis la maison telle qu’elle avait toujours été, telle qu’elle aurait toujours dû être. Stucco à la peinture blanche écalée, fenêtres de bois peintes en vert comme les tuiles de la couverture, balcon avant en forme de castelet de briques à l’ombre duquel poussaient les aconits mauves de ma mère, le même castelet en-dessous duquel ma chatte était allée mourir, qu’on m’avait dit, après s’être fait frapper dans la rue, même le gros sapin était revenu. Je grimpais dedans et sous l’épaisseur des branches piquantes et collantes, j’appelais ma mère et elle faisait semblant de me croire quand je lui disais que j’étais disparu et elle appelait mon nom de façon joyeusement théâtrale. J’allais de moins en moins souvent voir la maison justement à cause de la déception de la voir dénaturée par ses nouveaux occupants. Et aussi parce que j’habitais loin maintenant.

Je n’ai pas frappé à la porte. Seul un étranger aurait été tenu de frapper et je n’étais pas un étranger peu importe le nombre des années. À la place, je suis passé par le tambour sur le côté, je suis entré directement dans la cuisine sombre, j’entendais en sourdine le son de la télévision qui jouait au salon et je humais le fumet indéfinissable du souper qu’elle avait mangé, seule ce soir-là. Je me suis approché du salon où elle était installée seule devant la lumière vibrante du téléviseur noir et blanc, les rideaux tirés. Elle s’est levée. Son sourire était resté le même qu’il avait été soixante ans avant, à peine froissé par le passage du temps. Je me demandais si j’avais vieilli moi-même, si ça paraissait, si j’étais rendu vieux, plissé et grisonnant. Pire, je me demandais si j’avais l’air mort, l’air d’un mort. Est-ce que j’étais pâle, décharné?

Elle s’est levée et s’est approchée de moi lentement, vraiment plus lentement que dans mes souvenirs, elle m’a pris dans ses bras et elle a dit mon nom. J’ai reconnu sa chaleur, son odeur. Je l’ai serrée à mon tour, avec la crainte de la blesser tellement elle me semblait petite maintenant, petite et fragile. Elle ne m’a pas demandé où était mon bagage. Je n’en avais pas. Je ne t’attendais pas, m’a-t-elle dit, je ne savais pas que tu venais, j’aurais fait une tarte aux framboises, juste pour toi. Je lui ai répondu que je voulais lui faire une surprise et elle m’a demandé si j’avais faim. Elle me demandait toujours si j’avais faim. Je lui ai dit que je n’avais pas faim. Je me souvenais de la dernière chose à avoir mangé, un sandwich à la dinde sans beurre et sans mayonnaise et la dinde était sèche. Le pain aussi était sec, ranci à la limite. Le sandwich était resté sur mon estomac. Il resterait probablement là pour toujours, maintenant. Et ma mère m’a invité à la rejoindre à la table de la salle à dîner. À moins que tu sois fatigué, j’ai fait une brassée de draps, les draps des gens ici sont tellement laids, je vais aller faire ton lit en haut, avait-elle dit. Mais je ne me sentais pas fatigué, ni rien, je ne voulais pas aller me coucher. J’avais besoin de la voir.

On a jasé longtemps de ce qui se passait dans ma vie, à Montréal, dans la sienne prisonnière de cette maison depuis si longtemps. On a enfilé les cafés un par derrière l’autre, les cigarettes. À un moment, elle a lentement levé la tête et laissé échapper des ronds de fumée pour moi et j’ai souri parce que cela m’avait toujours fait sourire lorsqu’elle faisait des ronds de fumée pour moi lorsque j’étais très jeune encore.

La nuit était tombée et seulement quelques flashes d’une faible lumière vibrante venaient du fond du salon. Dans le noir, je la distinguais à peine derrière la fumée de nos cigarettes. Une dernière salve de ronds de fumée a été lancée dans les airs, ses yeux fixaient les ronds qui montaient grossissants et elle ne me voyait plus. Elle s’est immobilisée complètement, toute la fumée de nos cigarettes s’est immobilisée carrément, on aurait dit un vieil instantané en noir et blanc, mes yeux léchaient désespérément les dernières lueurs sur son visage, sur toutes les choses alentour, de très douces lumières bleutées qui vivotaient encore un moment, puis l’ombre découpée de toutes choses, puis les ombres mourantes et vacillantes, les ombrages flous.

Mais encore les ombrages noirs et opaques qui ont finalement absorbé toute cette sorte de choses, partout alentour.


Flying Bum

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Photo: La petite fille à la cigarette, Mary Ellen Mark

En forêt

Zone inhumaine inhabitée
à l’immobilité effrayante
dans cet enclos vert figé
ce doux silence qui me hante

Partis pour la froide saison
piqueurs suceurs de sang féroces
rejoignent en enfer les démons
et ma chair nue invitent à la noce

Les bêtes n’y sont qui des sons
qui une piste, une déjection
dans mon immense jardin
imperceptibles à l’oeil humain

Un visage invisible fait de même
se laisse deviner au matin blême
dans les brumes qui volent bas
dans les dernières effluves des bois

Mon esprit cherche ses contours
ma main ses courbures ses atours
et le reste d’elle dans mes pensées
qui viennent défier les vents glacés

Sa robe aux teintes de miel
au sol nourrit la prochaine saison
ses bras nus tendus vers le ciel
le chêne attrape un premier frisson

Deux à deux sur lui ligotées
dos à dos attachées bien serrées
mes espoirs et mes peurs
mes passions et mes frayeurs

À l’hiver qui vient abandonnées
affamées aux quatre vents
alors les bêtes curieuses viendront
danser pour l’oeil du moribond

Leur ballet me parlera d’elle
et les noeuds d’un vieil orme
à son visage prêteront forme
viendront me dire comme elle est belle

Museaux glacials dernières caresses
carnassières et ultimes maîtresses
à grandes et profondes becquées
à l’aube bleue viennent festoyer.


Flying Bum

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Où les mots vont se noyer

–“Je suis embêté au possible, je ne sais vraiment pas comment vous expliquer la chose,” dit le détective engagé par Marie-Luce.

Une volée de canards majestueux traverse un ciel bleu indigo profond dans les fenêtres du petit bureau plutôt sombre derrière le détective privé. Marie-Luce, cinquantenaire maigrelette, on aurait pu croire que le malheur avait pompé toutes ses graisses, en était rendu aux muscles. Elle est assise devant lui et fixe distraitement les piles de papier qui traînent sur le bureau. Elle a cru voir un coin de photographie retrousser d’un épais dossier et son coeur a semblé s’arrêter pour un moment. Quelque chose de sombre et troublant couvait par tout son corps, une créature de peur et d’angoisse gestait en elle, un corbeau venu directement de l’enfer à la toute veille de prendre un envol vengeur au-dessus de son mariage.

Le détective devant elle ressemblait à un intimidateur d’école secondaire mal vieilli et un brin confus. Pas très propre de sa personne non plus. Mal nourri aussi.

–“Ce ne sera certainement pas ce à quoi vous vous attendiez,” avait-il dit, nerveusement.

Mais Marie-Luce savait à quoi s’attendre. Exactement à quoi s’attendre. Cela faisait bien six mois que son mari avait commencé à rentrer du boulot avec deux ou trois heures de retard. Il expliquait qu’il avait eu quelques réunions importantes, un client inattendu, des tâches impossibles à remettre, toute cette sorte de choses. Mais elle l’avait senti de plus en plus distant, jour après jour, et c’est ce qui l’avait conduite ici, dans ce sombre bureau poussiéreux.

–“Mon agent a suivi votre mari pendant deux semaines, j’ai son rapport ici, sous mes yeux. Voulez-vous que je vous le résume?”

Marie-Luce, le visage livide blanc immaculé, hoche légèrement de la tête. Le privé soulève une chemise d’entre d’autres chemises dans une des piles.

Les événements relatés ici se sont produits dans le même ordre, tous les jours qu’ont duré notre investigation. Vers dix-sept heures, tous les soirs, votre mari quitte l’édifice où il travaille et monte dans sa voiture. Les notes de filature indiquent qu’il utilise un trajet ou un autre, probablement selon le niveau de circulation, pour se rendre toujours au même endroit. La baie. Il descend de voiture et s’engage sur le quai, marche jusqu’à son extrémité. Puis il s’assoit et demeure immobile semblant ne faire rien d’autre que de regarder le temps filer au loin, d’observer les mouvements de la marée.

Le détective relève les yeux du rapport et observe Marie-Luce un moment avant de poursuivre sa lecture.

Après approximativement deux heures trente, il se relève, rejoint sa voiture et se dirige directement vers votre résidence familiale.

Il dépose lentement le rapport devant lui. Ils s’observent. Rien ne filtre, rien ne bouge. Comme si tous ces mots étaient tombés à l’eau, sous les pieds de son mari au bout du quai sans faire le moindre bruit. Comme si la marée les avait tirés au large dans la profondeur de la baie sans ramener de réponse avec eux.

Deux maigres humains immobiles dans un bureau aux dimensions ridicules dans ce monde immense et rien n’existait plus que la profondeur du bleu derrière la fenêtre, la volée de canards disparue dans l’immensité derrière la cité, les mots qui meublaient jusque là ses pensées engloutis pour toujours au fond des eaux de la baie sombre et froide.


Flying Bum

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