Grève bleue

Comme la sirène un jour rêvée

Lascive sur un lointain rocher

Une mer se déverse sous ses yeux

Une rivière s’affole entre nous deux.

Si je lui lançais mes plus beaux galets

Bondir sur le sommet des remous

À mi-chemin s’y perdraient à jamais

Dans le tumulte des courants fous.

Sur un batelet de fortune

Je m’embarquerais hardiment

Sans commisération aucune

Le roc cruel percerait son flanc.

Si je plongeais tête première

Des beaux galets plein mon sac

La rivière se ferait démoniaque

M’inviterait à l’ultime prière.

Je tournerais le dos au grand remous

Elle verrait sa morsure dans mon cou.

Sur sa rive elle se languirait

Adieu tous les beaux galets.

Comme on dépose les armes

J’irais les offrir à l’humus des bois.

Sur la grève d’une rivière de larmes

Vaincu, je ne reviendrais pas.

Flying Bum

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Le trou de la fille

À ne pas confondre. Je ne sais pas pour les autres coins de la planète ronde mais chez nous à peu près toutes les grottes s’appellent le trou de la fée. J’ai eu la grâce de visiter le trou de la fille. Même pas cent pieds carrés, six cent pieds cube si on compte le plafond à six pieds du sol, creusés par un propriétaire besogneux en-dessous d’un triplex presque centenaire, une porte défoncée à travers une fondation pierre sur pierre du début du siècle, une fenêtre grande comme une feuille format lettre et voilà un trou devenu logement.

Un trou vraiment trop petit, mais on s’en foutait. Elle s’en foutait parce qu’elle se sentait bien dans une petite place, sécure. Si elle avait été un animal, elle aurait été ce genre d’animal qui vit dans une coquille et moi son petit chien, du moment qu’elle me faisait une petite place au chaud dans son trou. On s’en foutait carrément de vivre dans une version glorifiée de la grotte humide et de se laver à l’eau tiède dans une douche de tôle si étroite qu’on frappait les cloisons au moindre mouvement et que ça faisait bong! bong!

L’eau qui venait sans pression d’un minuscule pommeau posé au mur nous arrivait quelque part entre le menton et les mamelons. Impossible de se rincer la raie du cul là-dedans.

Le matin lorsque le soleil nous éclaboussait à travers la fenêtre grande comme une feuille mobile, elle nous faisait du café dans son bodum, elle allumait son boom-box et Jean-Pierre Ferland dans sa cassette quatre-pistes venait déjeuner avec nous. Elle ouvrait la seule porte qui donnait sur le boulevard et de notre situation on voyait les pieds des passants là-haut sur le trottoir et on se moquait de leurs souliers ou de leurs bas. La chatte du propriétaire qui prenait un bain de soleil sur la marche d’en haut. On jappait pour la faire suer. Elle ne bronchait même plus habituée à nos outrages. Elle savait que ça finissait toujours par des câlins coupables qu’on lui faisait pour se faire pardonner. Et on grignotait un croissant ou deux et on se remettait au lit exulter nos corps en feu parce que c’était samedi et que nos corps étaient en feu et que la semaine avait été longue.

Les jours où je venais la rejoindre après le boulot empestant l’imprimerie, elle m’attendait assise dans les marches. Quelquefois, je lui rapportais des bagels. Les jours fastes, avec des câpres, du fromage en crème et du saumon fumé. À la brunante, avant la fermeture des magasins, nous allions marcher sur la rue Masson en se moquant des petits couples habillés pareil en blanc ou en jaune canari ou des grosses madames en short et en tube-top en ratine avec des bas de nylon et des talons hauts. On essayait d’imaginer quelle sorte de vie animait ces tristes personnages. Où allaient-ils? De quoi se sauvaient-ils? Chacun son histoire. On marchait jusqu’au chic bar salon La Paz où on s’installait à la terrasse et on sifflait des grands verres de rosé à deux pour une piastre et demi.

On rentrait dans son trou où on grignotait des bouibouis de chambreurs assis sur un divan bancal, le bon manger coûte cher, comme la viande à chien. On finissait par jaser de nos maisons d’enfant, de nos familles sans jamais oh grand jamais qu’il soit question qu’on y retourne un jour. On finissait par se coucher sur le dos et on essayait de voir les étoiles à travers la fenêtre ridicule et l’atmosphère pollué du boulevard. On fumait du haschich. Elle rallumait le boom-box et la belle voix de Jean-Pierre Ferland nous invitait à faire du feu dans la cheminée et nous réalisions avec des sentiments ambigus que c’était ça chez nous maintenant. Tout le reste était derrière nous. Et parfois on s’endormait là-dessus, tout habillés par-dessus les couvertures.

Et aux premières lueurs du matin dans le trou de la fille, tout recommençait, pareil. Elle se réchauffait blottie contre moi. Elle était toujours aussi fabuleuse, la fille.

Flying Bum

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Invisible

Dans les sombres ombres en camaïeu

La nuit derrière chacun des troncs noirs

Les lucioles deux par deux se font éclats de feu

Au coin des yeux que les miens ne peuvent pas voir

Les vertes mousses des bois

Portent les marques de ton passage

S’y incrustent en vain tous mes pas

Ta course devant, un éternel mirage

Un vent fou s’empale aux branches nues

Me souffle à l’oreille des rimes sans voix

Des timbres, des tons, chansons méconnues

Émergent floues du plus profond des bois

Des verbes lancés comme autant de pierres

Sur ma vieille carcasse déjà morte à terre

Jamais ne sera venue d’image assez claire

Pour lier toute ton âme à tes chairs

Flying Bum

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Suffit d’un caillou

Suffit d’un caillou, tout petit bijou

Par la chance posé sur la route à mes pieds

Pour un infime moment plier le genou

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

hwT

Suffit d’un caillou, une minute perdue

Sur la route devant souffle un nouveau vent

La vérité crue soudain perd l’absolu

Un destin se raconte et sa route reprend

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Suffit d’un caillou, qu’au loin sur le chemin

Du joyeux traînard se présentent au regard

Imprévus et divins deux yeux dans les siens

Pour quelques secondes volées au hasard

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Suffit d’un caillou, qu’une flamme s’allume

Les sens se dédisent les corps s’embalourdisent

Les coeurs se fondent dans le blanc d’une brume

Minute exquise deux âmes s’emparadisent

TautLimpingKinkajou-size_restricted

Suffit d’un caillou, suffit qu’il soit là

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

Parmi dix, cent, mille, parmi tout un tas

À mes pieds jamais le tien ne se sera déposé

Flying Bum

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De rien de rien

Dis-moi tout ou ne dis rien de rien

Des mots, des cris, des silences

Où tu vas à tant et tant de tâtons

D’où tu viens, est-ce si affreusement loin

Ton visage enfin ou ne montre rien de rien

Viens sous la lumière oublier l’observance

Bouche inconnue, deux yeux perdus, usurpation

Même la chaîne qui prisonnière te retient

Tu te caches couchée du long dans le blanc du papier

Dans les sentiers entre les lignes ou dans le rond des o

Bercée dans le creux de l’u, perchée aux barres d’été

Le pied de ta lettre si affreusement beau

Montre-moi tout ou montre-moi rien de rien

Le son de tes pleurs le rose de tes pudeurs

Que caches-tu avec tant et tant de déraison

Comment tu es, est-ce si affreusement divin

Dis-moi tout ou ne dis plus rien de rien

De ta couleur de tes chaleurs, tes odeurs

À pleins poumons ou en petits petits soupçons

De tout sentir et ressentir je t’enjoins

Ou alors affreusement rien

de rien.

Flying Bum

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Dimanche tu’seul dans l’bois

Deux pieds gisent sans bottes ni bas

douceurs du lycopode des bois.

Qui sait jusqu’où courent en vraies folles

ses racines vasculaires en tout sens s’étiolent.

De par la Gaspésie et dans toute l’Abitibi

comme si les pieds touchaient ici à tout un pays.

 

Mon cellulaire enfin utile, complice à kidnapper

traîner dans l’bois avec moé la belle Salomé.

Sa poésie rustique qui réveille bête les esprits endormis,

cruelle guitare électrique terrorise chevreuils et pauvres perdrix.

 

Au bord d’aucun lac du tout,

le cœur après se recoller

tire et pompe un dernier grand coup

de phéromone des forêts enchantées.

 

Se relèvent se rechaussent et partent regaillardis

vieille carcasse et ce qui lui reste d’heureux génie.

 

Flying Bum

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(Live dans le bois, vive la techno)

 

L’amour est dans le foin

 

Des lointains étés remontent confus

Souvenirs troublants de dos qui pique

De cachettes chaudes, d’innocences perdues

De joues en feu et de génie qui abdique

 

Beau garçon rare visite, un petit rat des villes

Belle cousine, boucles d’or et rate des champs

Dans un jeu innocent sans fin se tournillent

L’un sur l’autre crinières folles aux quatre vents

 

Sous le toit brûlant de si grands bâtiments

Évachés dans les premiers foins de l’été empilés

S’alanguissent sans rien y comprendre vraiment

Démissionnent les yeux ébaubis et les cœurs hébétés

 

Divines dentelles du dimanche décousues

Aux plus grandes envies prêtent enfin la vie

Dans nos si lointaines enfances perdues

Que de secrètes tasseries se sont faites paradis

 

Flying Bum

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La caravane ratée

Figés dans un face à face malaisant, mon père et moi.

Nous n’avons plus rien à nous dire.

Un chien jappe au loin, un jappement gras et unique.

 

Silence.

 

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

Un autre chien jappe au loin, plus petit, un jappement plus aigu.

Le premier chien répond au jappement du second.

Le premier chien jappe toujours. Deuxième chien. Un troisième chien se joint au concert. Puis un quatrième. La grosse cacophonie.

Je perds le fil.

Combien de chiens se répondent, eux, au loin là-bas sur la rue tranquille où mon père et moi sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Un loup tout d’un coup.

 

Ouhhhhhhhh.

 

L’idée de l’angoisse, de la peur me traverse l’esprit. Ça doit venir du loup.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

La meute de chiens continue de japper derrière et l’envie me prend de me retourner pour voir. Mais la peur aussi, la peur me prend de me retourner pour assister à une drôle d’orgie de cabots qui ruinerait le sérieux du beau malaise entre mon père et moi figés là, l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Ma crainte, c’est que le loup pourrait s’en mêler mais je suis résigné à ne pas me retourner, je reste là figé devant mon père et nous n’avons plus rien à nous dire.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

 

Wouf. Wouf.   Wouf.

Ouhhhhhhhhhhh.

 

Tout mon esprit se concentre sur ce cri malaisant comme le silence de plomb entre mon père et moi. Sur les jappements également. Mon esprit résiste. Celui de mon père tout autant et nous sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à nous dire.

Les chiens jappent à plus courte distance.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

On dirait qu’il s’apprête à passer aux confessions, mais je vois bien qu’il hésite.

J’espère secrètement qu’il dira les choses qui allégeront le malaise de plomb mais je crains d’autre part qu’il ne discute vaguement que du concert débile de jappements de chiens qui n’arrête plus derrière moi. Small talk, small talk. Le silence vaut encore mieux.

 

Wouf. Wouf.

Ouhhhhhhhhhh.

Wouf.

 

Plus très très loin derrière moi maintenant, les chiens jappent et le loup hurle et mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace, en lieu et place d’avoir quelque chose à me dire.

 

Wouf.

 

Silence.

 

Flying Bum

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Rêves en papier

Pirate aux coffres emplis de pierres noires

Sur les mares lancées chargées d’espoir

Trois rebonds puis s’enfoncent aux vases du bassin

Épitaphes naufragés demandant grâce au destin

 

Flibustier aux yeux de lumière

Trésors fabuleux des îles aux sorcières

Bêtes fantastiques, tempêtes des mers

Peuplades nues au pays des chimères

 

Sur les grèves de l’été rêvasser

De roche, papier, ciseaux bien armé

Claire journée de juin au large attire

Le coeur, l’esprit, les plus fous désirs

 

Grand capitaine d’un petit bateau de papier

Dans le flot clair des ruisseaux lancé

Pays de rêveries à ras bord la cale

Jamais sur une rive ne devinera l’escale

 

Un bambin marche se fondre aux géants

Rus et ruisseaux coulent se faire océans

Un, deux, trois, roche papier ciseaux

Le temps son envol comme l’étourneau

 

 

Flying Bum

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chaudes glaises

 

de là d’où l’on vient,

mais encore où

nous aura rabattu le chemin

 

le temps amnésique se dandine au loin

abrille sous les ailes de sa danse crépusculaire

nos têtes séchées, nos sombres recoins

une allumette frottée en vain crie lumière

 

au bois quelques garçons en éternelle maraude

apprivoisent la pierre le bois le feu malin

ici comme les morceaux de guimauve trop chaude

l’image brûle s’étire et colle aux paumes des mains

 

mon espace habité à rêver d’en partir

quitté le coeur en rêvant d’y revenir

 

caresses toutes furtives innocentes à pleurer

dans l’ombre des trous creusés dans la pierre

les glaises chaudes de l’été bordant rus et rivières

jamais plus nos pieds nus n’iront s’enfoncer

 

un brouillard attaque la prunelle de mes lieux

regard d’abord aveugle par le temps affûté

voir d’autres enfants nés en rêvant tout autant

plier bagages et dans le premier vent de l’été

déserter là où les uns auront cessé d’être vieux

 

 

Flying Bum

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