La fenêtre

 

Allah est grand, il a ouvert la fenêtre pour moi. J’ai sauté en bas.

 

“Vous avez atterri sur un STOP, un poteau d’arrêt obligatoire, ironique n’est-ce pas?” dit le médecin.

 

“Vraiment?”

 

“Vous avez brisé tous les os de votre corps. Littéralement chaque os. Même vos osselets.”

 

“Jamais joué aux osselets.”

 

“Ça peut se comprendre, vous sortez d’un coma de six mois. Vous serez parmi nous dans ce plâtre intégral pour au moins neuf autres mois.”

 

“Avez-vous du thé vert ici, j’en prendrais bien un en attendant,” que j’ai demandé.

 

***

 

Mon unique visiteur est un témoin de Jéhova avec des valises sous les yeux. Je me demande bien qui lui a donné mon numéro de chambre. Il s’écrase dans la chaise du visiteur et me lit des pamphlets. Je lui ai demandé s’il pouvait me lire quelque chose d’autre mais apparemment ça ne fait pas partie de son mandat.

 

“Tu n’as pas besoin d’aller à ton travail quelques fois?” lui ai-je demandé un jour.

 

“C’est ça que je fais tout le temps, monsieur,” répondit-il

 

“À temps plein?”

 

“À temps plein.”

 

“Je suis aussi fossoyeur,” dit-il

 

“Oh,” dis-je.

 

“À temps partiel.”

 

“Ah.”

 

***

 

Parfois ça me démange tellement sous ce plâtre intégral que je souhaite la mort. Apparemment, l’aide médicale à mourir ne s’applique pas dans mon cas.

 

“Vous ne pourriez pas me donner quelque chose?” que je demande au médecin.

 

“Je peux vous administrer du démérol,” qu’il me répond.  

 

C’était sa réponse peu importe la question.

 

“Et les spasmes d’ankylose?”

 

“Je peux vous administrer du démérol,” qu’il me répond.  

 

Il m’a injecté la dose. Je n’ai ressenti aucun effet. Niet. Nada.

 

“Comment s’appelle votre cheval?” que je demande au médecin.

 

Aucune réponse. Il a simplement galopé jusqu’au corridor.

 

***

 

Ma psychothérapeute s’appelle Karolanemarie. Pas Carole-Anne Marie ou Carolane-Marie ni Karo Lanne Marie.

 

Aussitôt que j’ai pu bouger mon cou, je l’ai embrassée.

 

“Je suis une lesbienne,” dit-elle.

 

C’était sa réponse peu importe la question.

 

Bientôt j’ai pu bouger mes bras, même un peu mes jambes.

 

“Vous devrez utiliser une canne, peut-être même une marchette, pour le reste de vos jours.”

 

“Est-ce que je serai toujours en mesure de danser?”

 

“Possible,” dit-elle, “si quelqu’un vous soutient.”

 

“Finie donc la danse en ligne. Je me suis mis à brailler comme un veau, Karolanemarie m’a pris dans ses bras.

 

Sournoisement, j’en ai profité pour l’embrasser sur la bouche.

 

“Je suis une lesbienne,” dit-elle.

 

“Encore?”

 

***

 

Le témoin de Jéhova avec des valises sous les yeux a finalement fait les siennes, il ne vient plus. Je suppose que c’est un bon signe.

 

J’ai feuilleté un de ses feuillets. Feuillu.

 

175,000 candidats chanceux recevront un voyage toutes dépenses payées vers le paradis.

 

J’ai ri. Quelle histoire. Divertissant au possible.

 

J’aurais peut-être dû l’écouter avec plus d’attention.

 

***

 

De retour à mon appartement, je suis allé fermer la fenêtre de la cuisine. On gèle ici-dedans.

 

J’ai vissé les barres de sécurité, cadeau de mon ergothérapeute Car-Ô-l’Âne-m’A-Ri, et j’ai pris une douche brûlante. Cela m’a fait le plus grand bien.

 

Avant que je finisse ma théière de thé vert, la fenêtre de la cuisine s’était ouverte par elle-même, encore. Allah est grand.

 

J’ai approché ma chaise du comptoir pour grimper.

 

“Ok, tabarnak,” que je dis en enjambant le cadre de la fenêtre, “mais c’est la dernière fois.”

 


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Pour la journée BellCause pour la santé mentale. Inspiré d’Eugen Dimitri Ionescu

5 réflexions sur “La fenêtre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s