Idées de novembre, idées de marde

Ces idées à propos de la mort, les rituels, l’embaumement, l’incinération, le compostage du corps, les orgues et les chanteuses d’église, toute cette sorte de choses. Dehors, tout l’été est rangé dans les cabanons. Il ne reste plus que deux chaises et une table pour les rares beaux soirs qui restent. Bien emmitouflés, les feuilles nous tombent dessus et aussi, merde, dans nos verres de vin rouge. Il fait noir comme dans le cul d’un ours et il est quatre heures de l’après-midi. On discute. On se demande lequel de nous deux va mourir le premier et si notre voisine est assez bonne pour lui confier notre immortalisation. Depuis sa retraite, il y a bien vingt ans de cela, Francine s’est mise à la taxidermie. Pas clair si c’est pour elle un hobby ou si elle essaie d’ajouter un petit revenu d’appoint par-dessus sa maigre pension du fédéral. Les gens disaient avoir vu des vedettes descendre sa longue allée chez elle. On pensait qu’elle ne faisait qu’empailler leurs pauvres petits animaux de compagnie décédés. Mais une bonne fois, je vous jure qu’on l’a vue passer d’un de ses bâtiments à sa maison en poussant Michel Louvain bien raide dans son complet trois pièces, debout sur un diable à gros pneus, la chevelure impeccable comme toujours, pour toujours maintenant, ajouterais-je.

***

On a déjà eu un beau hibou, une trouvaille heureuse dans un marché aux puces. Ça faisait beau sur le manteau de la cheminée avant que la chose ne s’égrène lentement et disparaisse morceaux par ti-bouts dans l’aspirateur central. Travail d’amateur. On aurait dû s’en douter, qu’espérer du marché aux puces, autre que de la camelote? Mais supposons que j’y passe le dernier, une épouse complète, bourrée de paille? Avoir à l’épousseter de temps en temps, nettoyer au Windex ses beaux grands yeux en vitre, enlever les toiles d’araignée dans ses entre-jambes? Je mets ça où, une ex empaillée?

***

Tout de même, nous étions allés sonner la cloche en fonte chez Francine pour s’enquérir de ses tarifs. Elle y a mis un moment mais elle est venue nous répondre à petits pas, le dos arqué, un tablier crotté qui traînait jusqu’à terre, une tête de chevreuil sous le bras qu’elle dépose sur ce qui semble une pile de foin sur le plancher du portique. En fait, le foin couvre tout le plancher de la véranda. Comme entrée en matière, ma douce demande : –“C’est-tu du foin partout sur le plancher?” Et Francine de répondre : –“Ben, non, c’est de la paille de bois, du cèdre, ça pourrit pas, ça repousse les insectes aussi.” J’étais rassuré sur ses compétences de taxidermiste.

Elle nous a guidé vers le salon complètement au fond de la maison, une pièce sombre et encombrée, muséale. Elle est allée porter le chevreuil, l’a déposé au plancher, l’a appuyé sur un coin de mur libre, pendant que sans gêne nous nous installions sur le long divan.

–“Francine”, que je lui demande sans prologue, “serais-tu d’accord pour nous empailler?”

Sa tête hirsute est lentement descendue pendant qu’elle passait lentement ses doigts dans ses cheveux à mesure que ses épaules descendaient vers l’avant : –“Je voudrais bien mais je suis un peu occupée en ce moment, vous pensiez vouloir faire ça quand?”

–“Ah, on n’a pas vraiment de date encore, on voulait rien qu’avoir un petit estimé des frais.

–“Ça dépend, pour des bons voisins comme vous, je pourrais probablement vous donner un bon escompte.

–“Rien qu’un estimé, même approximatif, ça ferait bien notre affaire.”

Les lèvres de Francine se gonflaient à mesure que ses joues dégonflaient et qu’elle laissait aller de l’air. On aurait dit qu’elle étirait le temps volontairement.

–“Mille pour elle, cent-cinquante pour toi?” risqua-t-elle comme chiffres, les yeux maintenant bien ronds examinant ma réaction.

–“Ça me semble bien raisonnable,” que je réponds mais en évitant son regard, en négociateur habile. Je fixais un raton-laveur accroché derrière elle, droit dans les deux billes qui lui servaient d’yeux.

–“Ça veut dire quoi, ça, bien raisonnable?” que ma douce me lance, visiblement irritée.

Francine se recale lentement dans sa chaise, un grand soupir puis elle enchaîne.

–“Comment dirait-on,” entame-t-elle, “disons les choses telles qu’elles sont, Odile, tu as beaucoup plus de … mmmm … surface à travailler.”

***

De retour à la maison, j’ai mis Le tricheur à la télé pour remplir le vide désolant et nous avons soupé en silence. Par l’odeur qui venait de chez Francine, on sentait bien qu’elle brûlait encore des foutus viscères dans sa cour. Après je me suis dirigé au lavabo et j’ai commencé à laver la vaisselle. J’ai senti une présence à mes côtés. Armée d’un linge sec, elle essuyait calmement la vaisselle, sans un traître mot, comme frustrée.

On voyait bien que quelque chose dans l’idée de la taxidermie l’enchantait un peu moins maintenant.


Flying Bum

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