À moi la belle Adéline

Étrangement, j’étais attablé avec celle qui était probablement la plus belle fille de toutes les neuvièmes années. Toute une chance, moi qui en arrachais toujours dans le domaine de la jeune fille. On occupait seuls, Adéline Turcotte et moi, une grande table de six et j’avais tout le loisir de l’embabouiner vertement. Jusqu’à ce que le plus grand insignifiant de toute l’école, Monsieur Spoc, vienne s’installer sans façon avec nous. On l’appelait comme ça à cause d’un énorme appareil auditif qu’il portait, ces gros appareils d’époque qui manquaient de subtilité et de discrétion et qui lui donnaient des airs de Frankeinstein. Il se tenait debout directement entre nous deux, sa face agitée de tics, sa grosse tête hirsute de cheveux noirs frisés en bataille, des vêtements totalement dépareillés avec des pantalons vert fluo, entre autres. Tout le monde se payait ouvertement sa gueule et le pire c’est que lui-même joignait la chorale de dérision et faisait des farces à propos de lui-même, tout le temps. C’était terrible et triste à la fois.

Puis, achevant de m’ébaubir totalement, Adéline Turcotte me l’a présenté comme étant son frère Henri. Je la regardais, examinais serait plus juste. Impossible. Pas une hostie de chance au monde. Adéline, blonde, superbe, celle qui semblait avoir été été ma blonde jusque-là, c’est-à-dire depuis la première période du matin. Elle était nouvelle à l’école comme moi, d’ailleurs. Mais Monsieur Spoc, son frère? Je veux dire fuck, elle était tellement hot et il était tellement l’insignifiance et la laideur incarnées.

J’étais là, immobile, à scruter son regard à la recherche du moindre indice qui aurait révélé le subterfuge, fait échouer sa blague même pas drôle. Rien n’est venu.

–“Ça fait que t’es fou malade en amour avec ma sœur?” me demandait Monsieur Spoc qui tendait son cabaret chambranlant vers la table en hochant de la tête sans fin. Il s’était tiré une chaise droit devant nous. “Sais-tu ce que tu devrais faire à la place de perdre ton temps avec elle? J’ai comme hoché de la tête sans trop savoir où il s’en allait avec ce conseil poche. Prends une poignée de napkins et va faire zoin-zoin toi-même en-arrière de la colonne de ciment là-bas.”

Comme il continuait à débiter des niaiseries semblables, Adéline ne bronchait pas, elle restait bien assise, souriant à son frère, semblant apprécier sa petite comédie burlesque. Impossible. Je ne pigeais pas. Aucune fille de cette classe et de cette beauté ne pouvait être la sœur d’un bouffon pareil. Le moment était complètement surréaliste.

Tout en pigeant dans les frites d’Adéline sans protestation de sa part, il se plaignait que sa sœurette, là, comme il semblait aimer l’appeler, avait fait de sa vie à lui un enfer en lui confiant la tâche de raisonner ses prétendants, calmer les ambitions des plus vigoureux et ramener à la vie ceux qu’elle rejetait du revers de la main et que le chagrin tentait d’occire. Il m’a alors adressé son meilleur conseil – tiens-toé loin de ma soeurette!

Adéline a littéralement explosé de rire à la table. Je suis resté là, ébaubi, hochant misérablement de la tête. Mes yeux faisaient le tour de la cafétéria pour voir si quelqu’un d’autre que moi avait saisi toute la saynète pathétique.

Lorsqu’elle fut calmée de son fou rire, qu’Henri m’ait traité de multiples fois de caca de tortue, de mangeur de compote de crottes de tortue, il s’était avancé au-dessus de la table pour essayer de zieuter dans la craque du chandail de sa sœur. Elle l’avait repoussé sur sa chaise.

–“Oh wow,” dit-il, roulant des yeux, “y’a rien à voir là, de toutes façons.”

Adéline qui l’ignorait a levé et appuyé ses deux coudes sur la table.

–“Mon ami Léon, ici, c’est un artiste, tu sauras.” Qu’elle lui dit sur un air légèrement baveux.

–“Merveilleux,” répliqua monsieur Spoc en se claquant le front de la main, “un autre artiste. On en a trois déjà dans la famille. Ça en fera quatre.”

Quoi, j’étais dans la famille maintenant?

Spoc avait traversé et j’étais maintenant coincé entre lui, le bizarroïde de l’école et sa soeurette la vamp irrésistible de l’autre côté, les deux, j’en étais convaincu, qui se payaient ma gueule devant toute l’école. Je commençais à ressentir l’impression de me désubstantier lentement. À cet instant précis, j’ai vu passer Yvonne (la grosse conne) qui m’observait avec une moue de dédain du tabarnak. Jamais je n’ai détourné le regard avec autant de conviction, mes yeux sont presque restés pris de l’autre bord.

Vite comme un singe, monsieur Spoc m’avait arraché la cuillère des mains.

–“Est-ce qu’elle t’a dit d’où est-ce qu’elle vient?” me demande-t-il en la pointant de la (ma) cuillère.

Je fais simplement signe de la tête que non.

–“Originalement?” demande Adéline, drôle de sourire en coin.

J’échappe un autre soubresaut incertain de la tête.

–“Japon,” qu’elle dit.

–“Tu viens du Japon?” Bien sûr, devais-je rire? On me menait en bateau, c’est certain.

–“Montre-lui ta cicatrice,” que Spoc rajoute, c’est les chinois qui ont fait ça.

Adéline se tourne vers moi et d’un doigt descend le col de son chandail —descend très bas le col de son chandail—révélant une cicatrice blanche sur la haut de son sein, une forme comme la première moitié d’un X le reste caché par une pudeur somme toute minimale. Spoc est reparti de l’autre côté de la table et observait la chair blanche le torse juché à nouveau sur la table. Après être restée immobile dans sa position révélatrice, un long silence, puis :

–“C’est monsieur Spoc qui m’a coupée,” dit-elle tout en donnant des coups de pied à son frère en-dessous de la table.

Lorsqu’il s’est mis à roucouler comme une fillette, savourant des yeux la blessure, la réalité est venue me frapper de plein fouet. Je ne pouvais expliquer comment ni pourquoi mais ils semblaient vraiment être frère et sœur. Une incohérence génétique, une ADN en folie mais fuck, ils étaient frère et sœur pour vrai. Je ne savais plus où regarder à part dans mon bol de fèves de lima horriblement mutilées à la cuillère par Spoc, les questions débiles qui se frappaient contre les parois de mon cerveau. C’est à coups de cuillère à soupe sur le coco que m’assénait Spoc revenu de mon côté de la table que je suis revenu à moi.

–“Il va falloir que tu te trouves une vie,” me dit-il et il me fallait sérieusement envisager une forme de maladie mentale chez ce garçon.

–“Va falloir que tu grandisses, faire un homme de toé et passer à un autre projet,” conclut-il.

–“Henri, calvaire, je vais le dire à maman,” clame Adéline furieuse.

–“Faudrait que tu arrêtes un peu de jouer avec ton corps de fille, toé, ça aussi je pourrais le dire à maman.”

Je faisais semblant de finir mes fèves de lima pour me distraire de l’idée de le poignarder à la fourchette.

–“Sais-tu quoi d’autre?” demande Spoc en me fixant dans les yeux. Et il attendait, gaga, jusqu’à ce que j’exprime une forme de réponse et j’ai donné un léger coup de tête.

–“Va falloir que tu arrêtes aussi de chier de la chiasse molle verte de canard malade à force de manger ta bouillie verte aux fèves,” qu’il rajoute en continuant de piler violemment le bol de fèves de lima à grands coups de cuillère. La purée giclait trois tables tout le tour de nous.

–“OK, tu veux savoir qui on est vraiment?“ poursuit-il en tambourinant maintenant sur la table avec la cuillère.

–“On est en amour, ciboire!”

–“Henri, calvaire,” qu’Adéline lui crie.

–“Je vais la mettre enceinte.”

–“Henri, ciboire, je vais le dire à maman!”

–“Je vais mettre mes autres soeurs enceinte aussi.”

Elle le gifle bruyamment et puissamment mais il n’a que l’air d’apprécier le supplice. Il rit toujours.

–“À c’t’heure, toé, tu veux mettre ma sœur enceinte, toé aussi, — mais je l’ai déjà mis enceinte.”

Il pousse sa chaise vers l’arrière juste au moment où Adéline l’agrippe par l’avant-bras qu’elle commence à lui tordre et le corps de Spoc roule en entier dans le même sens pour atténuer la douleur.

–“Ma soeurette Adéline ici-présente,” gueule-t-il à pleins poumons pour la cafétéria maintenant en émois, “est enceinte de moi et de mes cinq frères en même temps.”

La cuillère s’est envolée. C’est lorsqu’elle a atteint le visage du principal qui descendait l’allée entre les tables s’en venant vers nous que j’ai réalisé que tout le monde était debout et nous regardait. Je ne savais plus où me mettre.

Je comprends une chose maintenant. Elle avait beau être la plus belle fille des neuvièmes, le corps le plus irrésistible, elle avait beau être la plus populaire des clubs scolaires, son frère agirait toujours pour elle comme un repoussoir à prétendants. Je dois admettre que cela faisait bien mon affaire.

À moi la belle Adéline.


Flying Bum

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En-tête : Summer evening, Edward Hopper, 1947

2 réflexions sur “À moi la belle Adéline

  1. quand le rêve se heurte au cauchemar pour éprouver sa solidité on est souvent marron, ou vert. C’est à ce moment qu’on devrait avoir un réflexe animal, se barrer en courant, mais malheureusement on n’est bien souvent que bête.

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