Last call pour un miracle

Jules et Émile, les deux fils de Léon, l’un tout juste ado et l’autre pré-ado, se chamaillaient perpétuellement sur la banquette arrière. Les coups de pieds intempestifs d’Émile derrière le siège de Léon étaient la chose qui l’exaspérait le plus au monde, bien au-delà des argumentations semi-débiles entre les deux frères désoeuvrés que le père, d’une patience d’ange, avait appris à oublier, opté pour la stratégie de ne jamais s’en mêler pour les laisser trouver la paix à leur façon. Mais les coups de pied dans son dos, merde.

En plein milieu du vaste stationnement, il pleuvait des cordes. Léon avait éteint le moteur. La buée dans les fenêtres empêchait l’équipée de regarder vers l’extérieur et Léon avait laissé la radio allumée espérant que la musique adoucirait la pénible attente. Il y avait bien 100 mètres à faire avant d’atteindre les portes du vaste magasin à rayons, impossible de sortir pour le moment sans prendre la douche de leur vie. Léon avait été pris de court par cette pluie abondante qui s’était mise à se déverser violemment sur la ville après un assourdissant coup de semonce du tonnerre qui avait semblé illuminer tout l’hémisphère nord. Pas d’imper, pas de parapluie.

***

Au K-Mart sur l’Adirondak Northway à Plattsburgh, il y avait un stationnement dans le ciel. Sur le toit du grand magasin, en fait. Lorsque Léon l’avait repéré, il s’était cru béni des dieux. Ils pourraient s’adonner aux courses et stationner gratuitement la camionnette sur le toit. Pas besoin non plus de monter la poussette en panique entre deux voitures sur la rue pour y installer le plus petit, de zigzaguer pour toujours au risque de leurs vies dans le stationnement terrestre aux dimensions intergalactiques et aux automobilistes excités et distraits. De revenir avec tous les articles qu’Adéline aurait amassés compulsivement et qu’elle espérait passer sous le nez des douaniers au retour. Léon pourrait prendre tout son temps et rassembler ses idées, regarder le paysage de Plattsburgh bien relax. Adéline adorait partir sur des rages de magasinage juste avant de rentrer au pays espérant faire des économies monstres sur le dos du taux de change avec le dollar américain. La récession avait fait grimper le dollar canadien démesurément. De son siège d’auto, le petit Émile réussissait à marteler le dossier de Léon avec ses petits pieds. Jules dormait encore. Adéline s’agitait déjà à sortir et à déplier la poussette. Pénible. C’était quand ses jambes la supportaient encore avec un aplomb relatif.

Émile ne s’est même pas réveillé lorsque Léon l’a transféré dans la poussette. Jules est sauté en bas de la camionnette aussitôt libéré de son siège d’appoint. Il avait les cheveux longs et bouclés, de grands boudins qui s’étiraient pour toujours et reprenaient leur forme dès qu’on les lâchait. Adéline ne voulait pas lui couper les cheveux, elle disait qu’il cesserait aussitôt d’être son petit bébé à elle, que cela ferait s’évanouir un morceau d’enfance en lui, en elle surtout. Léon a entrepris de pousser le carrosse d’une main en tenant fermement la main de Jules pour avancer dans ce stationnement du ciel, sans garde-fous qui plus est. Il tenait apparemment la main du petit assez fort pour lui faire mal, Jules lui a-t-il avoué, une fois plus grand. Émile, lui, ronflait comme un vieux grincheux dans ses langes.

Du haut du toit de l’édifice, on voyait au bas une strip insignifiante de commerces et de restaurants, la laideur comme seuls les américains peuvent en produire lorsqu’ils s’y mettent, de l’autre côté vers le sud-est on pouvait voir aussi loin que la rivière Saranac, le lac Champlain au bord duquel s’alignaient dans de superbes îlots de verdure les pierres tombales de trois cimetières. Le Oldwest, le Riverside et le Saint Peter’s, de loin le plus vaste. La légende, ou l’orgueil des locaux, leur faisait dire qu’Harry Houdini y serait enterré sous un pseudonyme. Ailleurs, on disait qu’il était dans un cimetière juif de Glendale ou encore à Appleton au Wisconsin mêlé à travers les protestants. Léon pensait qu’il pouvait très bien se faufiler à gré d’une tombe à l’autre, ce foutu Houdini, comme la boule d’aluminium sous les trois gobelets de plastique des amuseurs publics. On s’en fout dans le fond où se ramasseront nos carcasses sans vie, rendu là.

Adéline suivait, bien appuyée sur sa canne. Pour le moment, toute la famille était encore bien vivante.

***

À demi somnolent malgré la pluie forte et incessante, Léon achevait de siphonner un énorme Coke Diet du McDo. Il était allé chercher les deux garçons à l’école puis les avait régalés de malbouffe avant de les conduire à ce qui serait le dernier des derniers Miracle Mart au monde, bien triste gloire pour le quartier Rosemont. La fermeture avait été annoncée, les soldes seraient divins, ça tenait effectivement du miracle. Toutes ces choses, comme le lui avait dit Adéline, que ça ne vaudrait même pas la peine de ne pas acheter. Mais elle s’arrachait le coeur, seule à la maison, de n’avoir pas pu venir elle-même, triste à mourir d’avoir à se priver d’un tel Eldorado de la camelote en liquidation. Elle avait délégué Léon en mission.

***

“Papa?”

Jules avait sorti Léon de sa douce torpeur.

“Oui, mon homme?”

“Pourquoi on est là? On fait quoi, là?”

“On est où, là?” avait à son tour lancé Émile qui émergeait d’une sieste trop brève le regard perdu.

Léon actionne brièvement les essuie-glaces pour que les garçons puissent constater par eux-mêmes. Devant eux, un des deux énormes M de l’enseigne lumineuse vivote et vibre, s’éteignant totalement par moments pour ne laisser lire que Miracle art, ce qui fait bien rigoler les garçons. Et si l’art tenait du miracle?, pensa Léon. Plus loin sur l’autre bâtisse à gauche, il ne reste que les trous du filage électrique, quelques fils pendouillants et sur la brique brun sale et usée, les fantômes en brique encore bien propre de quelques lettres disparues – Toy World – un autre commerce que la récession a fini par couler. En fond de décor, un immense parc de transformateurs électriques alignés en rangs bien droits et prisonniers de hautes clôtures barbelées, donne des allures apocalyptiques à toute la scène.

***

–“Pourquoi l’auto est montée sur le toit?” Pourquoi toutes les autos sont montées sur le toit, ça ne va pas s’écrouler?”, demande Jules les yeux ronds comme des deux piastres.

Tout finit toujours par s’écrouler lamentablement, pense Léon en lui-même, tout finit toujours par partir en merde. Il ne sait pas trop quoi répondre au petit. Ils sont tous plantés là devant les portes d’ascenseur en inox mal léché qui mène du toit directement à la foire alimentaire du K-Mart juste en-dessous. Le soleil tape. Au départ, Adéline disait n’avoir besoin que de sous-vêtements et des bas bon marché pour toute la famille, mais elle retrouverait vite son plaisir à errer par les allées, rien qu’à être là, en immersion jouissive dans le royaume de la consommation, empiler les choses disparates dans les paniers. Juste un endroit où elle semblait retrouver sa joie dans la compulsion.

Dans la réflexion des portes d’ascenseur, Léon observait une image digne des miroirs déformants des cirques ambulants. Jules à ses côtés, adorable et tout petit, exagérément plus petit. Lui, un double distorsionné et grotesque de son fils, Léon s’étirant plus grand et mince que nature, son bras s’étirant sans fin comme un spaghetti ondulé pour rejoindre la main du petit. Léon se sentait comme un extra-terrestre adulte en possession d’un enfant humain. La police de Plattsburgh allait le capturer, l’enfermer dans un laboratoire et le livrer à une horde de scientifiques fous et excités. L’esprit de Léon était toujours à cheval sur deux réalités.

La foire alimentaire n’était pas vraiment une foire alimentaire mais une version rudimentaire d’un Little Caesar’s Pizza, une populaire chaîne américaine de cuisine vaguement italienne. Décor bon marché, installation négligée, odeur trop forte de fromage et de pain grillé qui se mêlaient à des relents de désodorisants floraux pour créer dans le nez une sensation nauséeuse, hôtesse et serveuses qui se cachaient on ne sait où. Comme le dernier Little Caesar’s Pizza négligé, abandonné au bout du monde.

Un agent de sécurité se tenait debout près de l’ascenseur. Un vieil homme noir avec un impressionnant trousseau de clés accroché à la ceinture. Il ne semblait aucunement préoccupé que Léon soit un extra-terrestre adulte. Après que Léon eut plié la poussette comme le demandait un pictogramme au mur et pris le bébé dans ses bras, l’homme s’est gentiment occupé de la poussette les invitant à prendre place dans l’ascenseur. Il les a suivis sans dire un mot.

–“Down, down, down,” répétait-il tout le long et l’ascenseur ne semblait pourtant jamais atteindre le plancher des vaches.

–“Mais jusqu’où descend ce putain d’ascenseur?”

Soudainement silencieux comme un moine, l’agent picochait d’un coin de carton d’allumettes quelque morceau de nourriture pris dans ses dents. Rendu au sol, il a lui-même déplié la poussette et Léon a installé Émile dedans. Léon l’a remercié d’un timide thank you sir en hochant de la tête. L’homme s’est reculé dans la cabine et s’en est retourné vers le toit.

L’intestin d’Adéline était intolérant à tout ce dont elle n’était pas carrément allergique, le Little Caesar’s Pizza n’était même pas une option pour elle. Ils se sont tous dirigés dans la première allée à travers les étalages de gougounes colorées et de t-shirts trop grands pour la plupart des êtres humains normaux. Léon s’est jeté sur une boîte de beignets Krispy Kreem qui avait été remise au hasard par un outre-mangeur repentant entre un étalage de bottes de pluie et de parapluies. Cette trouvaille saurait se faire pratique lorsque les garçons commenceraient à crier famine. Leur dernier repas digne de ce nom remontait au matin après avoir dit adieu aux plages du Maine. Dans un endroit comme celui-ci à une période de l’année comme celle-ci quand tout était soldé, Adéline s’attendait toujours à trouver un véritable trésor qui ne coûterait à peu près rien. Léon ne comprenait pas son optimisme délirant. Des bottes d’hiver pour les garçons, la parfaite petite robe noire, un jeans designer, le tout à un dollar pièce. Folie furieuse. Adéline inspectait chaque pouce carré de chaque étalage et traînait loin derrière un Léon qui semblait perdre ses moyens. Il avait installé le plus petit dans le siège à même le panier et le plus grand directement dedans, le pousse-pousse plié dessous. Les enfants perdaient lentement mais sûrement leur génie et leurs échanges frénétiques produisaient de plus en plus de décibels dans le grand magasin.

Rien n’attirait vraiment l’attention de Léon sur les étalages pendant que la famille déambulait lentement, Adéline suivait, claudiquant loin derrière. Au bout de l’allée devant eux était apparue une sinistre image, ce que Léon avait d’abord cru être une vision, gracieuseté de son état de lassitude extrême. Une vieille dame, limite bag lady, qui trimballait tant bien que mal un appareil à oxygène en poussant du même coup un panier plein à ras bord. Dieu qu’elle est laide, avait pensé Léon. Quand elle fût proche de Léon et ses fils, sa tête pivotait d’un enfant à l’autre, vers Léon, vers les enfants encore, elle s’est arrêtée. L’agitation des enfants a cessé d’un coup sec. Des tubes partaient de sa bonbonne, parcouraient son corps maigrichon par-dessus les mailles de sa veste de laine élimée. Jules s’est reculé dans le panier vers son petit frère, reculant par coups saccadés sur ses fesses comme un animal traqué. Léon a souri poliment à la vieille et elle a répondu en approchant son visage de celui de Léon en grimaçant comme si elle avait senti l’odeur d’une carcasse de poulet avarié. Sans reculer, de deux doigts, elle avait renfoncé sous son nez l’embout qui lui apportait l’oxygène en fixant toujours Léon droit dans les yeux, puis avait continué son chemin. De longs cheveux gris secs comme de la paille émergeaient d’un bonnet de laine verge d’or et balayaient son dos arqué derrière son passage. Elle s’approchait maintenant d’Adéline, stoïque et chambranlante.

***

–“On s’en vas-tu, là, la pluie n’arrêtera jamais,” protestait Jules pendant que le ciel grondait constamment et que de grandes explosions de lumière illuminaient momentanément le ciel.

–“Maman ne serait pas contente, elle veut que je vous trouve du linge d’hiver et des espadrilles pour l’école et des bobettes, plein de bobettes. Le Miracle Mart ferme dimanche, pour toujours, c’est notre dernière chance d’en trouver en super solde,” réplique Léon mais, dans le fond, rien au monde ne lui tenterait davantage que de rentrer à la maison lui aussi. Là ou n’importe où sur cette planète où il ne pleuvrait plus de la crotte à boire debout sur leurs vies. Un nowhere droit devant avec ses deux fils comme il avait l’habitude d’en faire parfois l’été pour les amuser. Aller se cacher des heures dans un cinéma sombre en se faufilant sans payer d’une salle à l’autre toute la journée. Adéline s’était toujours occupée avec un zèle indéfectible de la garde-robe des garçons mais elle ne pouvait plus conduire sa voiture maintenant. Léon l’avait expliqué longuement aux garçons. Elle tenait à peine debout et la voiture ne pouvait pas contenir son triporteur.

–“Regarde, papa, on est juste à côté du Toy World, maman nous amenait souvent au Toy World avant, lorsque nous avions de beaux bulletins scolaires. Elle nous laissait toujours choisir quelque chose nous-mêmes. Il y a une place juste devant pour garer la voiture, on se ferait mouiller juste un petit peu,” ajoutait Émile les yeux tout allumés.

Assez de bombes étaient tombées sur ces deux enfants récemment, sur Léon également. Toute chose finit toujours par se savoir, pensa Léon, mais il esquiva habilement la proposition, passant sous silence la fermeture définitive du magasin de jouets par excellence de leur enfance. Une enfance innocente maintenant passablement écorchée.

–“OK, d’abord, on rentre à la maison,” conclut-il pour dévier l’attention d’Émile.

***

À la caisse, la ligne s’allongeait. Une seule caisse ouverte à ce bout-ci du plancher, une pauvre fille seule à affronter des montagnes de camelote, souventes fois sans prix affiché, et devant faire appel au secours dans un microphone grinchant à quelque commis boutonneux et à peine réveillé. Les enfants déjà hors de contrôle s’animaient encore plus à l’approche de toutes les friandises subtilement disposées à proximité des caisses.

–“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye,” scandait l’un, “Je veux des Tootsie Rolls,” criait l’autre en tentant d’étirer les bras comme le Rubber Man pour en attraper un lui-même.

Adéline à bout de forces et gênée par les regards exaspérés des magasineuses prisonnières de la file d’attente, s’est approchée du panier. Appuyant sa hanche sur le bord du panier, dans un équilibre très approximatif, elle a ramassé la boîte de Krispy Kreem enterrée sous les fringues qu’elle avait trouvées en solde et en tremblotant allègrement, elle avait extrait de la boîte un beignet pour chacun des garçons. Jules avait engouffré la moitié du sien d’une puissante mordée, se poudrant de sucre blanc sur une large circonférence tout le tour de la bouche et des coulisses de crème blanche lui faisaient une barbichette gluante. L’autre est parti en vol plané, en kamikaze aveugle pendant que le petit Émile, entêté, continuait : –“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye!”

Une sorte de victime collatérale, avec les traces d’un beignet écrasé sur l’épaule, la vieille emphysémique était apparue de nulle part pour planter son visage hideux à portée de nez du visage d’Adéline.

–“Ils n’ont pas besoin de sucre, ces enfants-là, ils ont besoin de leur mère, vous voyez bien” gueulait la vieille, “le sucre va achever de les rendre débiles, vous voyez bien que votre mari est à bout.”

Léon se mordait douloureusement la lèvre d’en bas, les petits s’étaient éteints d’une seule claque. Le visage d’Adéline prenait toutes sortes d’expressions lugubres comme Léon n’avait jamais vues auparavant. Les mains d’Adéline s’agrippaient fortement au panier comme si elle se retenait de se mettre à frapper la femme qui venait de traiter ses enfants chéris de débiles. Et ses jambes flageolaient.

–“Elle va pas me frapper, la marâtre,” répliquait la sorcière, “si t’es pas capable de t’en occuper de tes enfants, la prochaine fois, ferme tes jambes, l’envie va te passer.”

Léon se demandait à quel point ils avaient vraiment besoin de toute cette camelote et qu’y avait-il de bon pour lui et sa famille à rester là et à écouter vociférer une vieille chipie américaine frustrée lorsqu’une autre vision indésirable lui apparût. Les mains d’Adéline étaient maintenant agitées de spasmes violents et son corps descendait sur ses jambes maintenant de chiffon et elle s’est affalée sur le plancher de terrazzo, la chute produisant des sons sourds et creux insupportables. Finalement immobile au sol, ses grands yeux cherchaient désespérément ceux de Léon. Il n’avait pas pu l’attraper à temps.

–“Tiens, vieille scrounche, t’aimes ça les aubaines,” répétait Léon en transférant tous les articles de son panier vers celui de la vieille qui protestait du bout de la gueule en examinant les items. Puis il fit descendre Jules et installa Adéline dans le panier avant d’asseoir Jules sur elle. “Qui veut des hosties de beigne icitte, c’est moi qui régale,” adressait-il aux femmes estomaquées dans la file tour à tour en leur présentant la boîte ouverte. Devant le bide évident de sa généreuse offre, il avait placé la boîte sur les genoux de Jules. La tronche du monsieur noir lorsqu’il a vu la famille revenir à son ascenseur.

–“Poor lady, what happened?” répétait-il en examinant Adéline honteuse, en pleurs, avec quelques ecchymoses bien apparentes et un nez sanguinolent. L’événement avait sidéré les enfants qui n’étaient plus que des statues de sel ne sachant pas comment réagir. En haut, l’homme noir avait aidé Léon à installer une Adéline raide et spastique sur son siège. Léon avait vu dans son rétroviseur l’homme noir debout et immobile tenant sa casquette sur son abdomen aussi loin que la chose fût possible.

Le Christ avait eu droit à trois chutes. Adéline, beaucoup moins chanceuse, seulement celle-là. Elle n’avait jamais plus tenu sur ses deux jambes après, ni sur une chaise, bientôt même plus dans un lit. Les esprits purs ne tiennent sur rien.

***

Léon s’était empressé de mettre la clé au moteur avant qu’Émile ne découvre la triste façade sombre du Toy World et ses vitrines éteintes à jamais. Léon essayait de les préserver de toutes les fois où on pouvait voir ces choses qu’on aime et qui disparaissent, comme ça. Mais, tout y passe, finalement. Tout finit toujours par y passer. Les choses, les gens, qu’on les aime ou qu’on les déteste, rien à faire. Le plus immense des éclairs s’est alors produit dans un fracassant coup de tonnerre, comme si la foudre avait frappé tout juste à côté. Un feu d’artifice aveuglant, vibrant et bleu a suivi l’éclair. Au moins un des transformateurs du parc électrique explosait, expulsant des fragments incandescents en tous sens, puis un autre, et un autre.

–“Papa, papa, on va voir!” criaient à l’unisson les enfants oubliant totalement la forte ondée qui tombait toujours. Ils sont tous descendus de voiture pour se ruer aux premières loges du spectacle hallucinant. Il fallut bien peu de temps avant que voitures de police et camions de pompier envahissent les lieux. Le plus beau du feu avait duré à peine une dizaine de minutes et bientôt les policiers circulaient et demandaient aux badauds de regagner leurs voitures.

Près de la petite voiture qu’Adéline ne pouvait plus conduire depuis longtemps, deux enfants totalement détrempés, droits comme des piquets, quatre grands yeux humides et découragés comme ceux des truites sur la glace concassée de l’étal de la poissonnerie, regardaient droit dans ceux de leur père ébaubi. Le moteur tournait toujours. La radio jouait toujours comme si de rien n’était, Riders on the storm, les portières qui s’étaient automatiquement vérouillées après le temps prescrit.

–“Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, papa, comment on s’en revient? Ça va nous prendre quoi?”

Léon a fermé les yeux et levé la tête vers le ciel pour recevoir calmement l’ondée rafraîchissante sur son visage. Un long moment. Le temps d’absorber encore. Encore. Le plus jeune a inséré sa tête sous le chandail de son père et s’est serré fort contre sa cuisse. Ça va nous prendre quoi, Léon se répétait-il dans sa tête, bonne question.

–“Un miracle, mon homme, un p’tit miracle.”


Flying Bum

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6 réflexions sur “Last call pour un miracle

  1. Riders on the storm
    Riders on the storm
    Into this house, we’re born
    Into this world, we’re thrown
    Like a dog without a bone
    An actor out on loan
    Riders on the storm
    Toujours fan de tes textes Luc et cette chanson … cette chanson … 😉

    Aimé par 1 personne

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