La théorie des olives

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous.

Une bancale passerelle de fortune suspendue dans le vide entre la rambarde du balcon et le toit, un sous-tapis de caoutchouc vert sur le fin gravier du toit d’un hangar, lorsque la bouteille de Chianti avait un cul de paille et qu’un stylo-bille qui défonce le liège laissait couler un mince filet de rouge à la fois – où est encore passé le foutu tire-bouchon? Les ongles d’orteil rouges d’Adéline, un poil unique, frisé, noir et têtu qui revient toujours pousser dans la vallée entre ses seins et tout le monde qui ferme sa gueule en rigolant en-dedans de lui et comment, quand personne ne regarde par là, ses doigts fouineurs qui abusent de l’ampleur de mon bermuda pour venir me surprendre, pincer délicatement par là en s’espouffant de bonheur espiègle devant mon sursaut de panique, le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka, croquer le dernier dur de la croûte d’un pain de fesse et les cuisiniers blancs sales, grecs et gras accotés sur le conteneur à vidanges en bas dans la cour arrière du très chic Miss Masson qui épiaient sournoisement avec la hâte de voir se lever une des filles en maillot, la brune Adéline ou les grandes jambes sculpturales de la belle Iseult, la blonde de son Tristan fou d’amour incapable de la lâcher deux minutes, le téton bien rond de miss Saint-François-Solano, éternelle solitaire malgré un charme fou. Comme ça que je préfère me rappeler ces choses, quand James Taylor venait nous chanter qu’Adéline était mon amie à moi, Iseult à son Tristan à elle, que les jours d’été étaient un paradis langoureux l’un après l’autre, les dimanches bénis, que d’autres en goguette ou René qui débarquait avec sa jupe trois-quart et son trois-quart de poudre et trois-quatre melons d’eau frais. Génius qui arrivait toujours le dernier quand tout le monde planait le soir en improvisant des spectacles d’ombres chinoises à la chandelle sur les murs de la shed en faisant semblant de savoir chanter. Adéline qui racontait la main coincée dans le bocal, à qui voulait l’entendre, sa théorie qui disait que si une personne dans un couple adorait les olives et que l’autre les détestait, ils seraient ensemble pour la vie. Et sa paranoïa et son vertige exacerbés par trop de marocain vert et de chianti, au moment de quitter le toit, mon frère le costaud qui devait la prendre à bras-le-corps pour lui faire passer la passerelle bancale de force pendant que ses bras et ses jambes gesticulaient en proie à des spasmes de terreur et la douleur des coups de soleil qui n’arrangeait rien.

Et l’été qui finit toujours par rafraîchir ses nuits. Génius parti militer à gauche de quelque part, mon frère en galère ailleurs, les copains chacun à leurs affaires estudiantines. Et lorsque survint la craque dans la tête de mon plus que brillant ami Tristan qui a été conduit dans une triste unité où des puces implantées dans la télé noir et blanc, même fermée, parlaient à celles dissimulées par la CIA dans ses lunettes pour annoncer directement à ses neurones que les chinois débarquaient mardi matin prochain avant 5h30, pour sauver du traffic. Et sa belle Iseult désemparée et à bout de ressources, incapable de se payer le divorce, qui faisait son barreau par correspondance pour le plaider elle-même. Très chère Iseult, aujourd’hui maître Iseult. Le prince Albert, lui, disparu pour toujours, angoissé d’avoir engrossé une pauvre fille. Et comment on déclarait tout de même unilatéralement comment la vie était belle et le ciel si bleu dans ces étés-là et comment il s’était fait si effrayant avant de s’écraser sur ma tête un bon soir sans prévenir.

Moi, pauvre con qui par malheur adorais les olives, autant que la belle Adéline partie choisir les siennes directement parmi les olivieraies d’Italie avec un beau gosse allemand.


Flying Bum

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