La petite catin

Le bruit des cuillères de métal dans les bols de soupe aux pois, le bruit résonnant des becs de matantes et de mononcles assis à des tables pliantes avec des nappes de fortune et de la vaisselle dépareillée parce que la maison est trop pleine, tous ces gens qui s’empiffrent de cette bouffe de circonstance, salade aux patates, petits sandwichs sans croûte, aspic au saumon, toute cette sorte de choses et de cornichons.

 

Le bébé, caché sous une doudou à motifs de coeurs qu’Adéline a attachée autour de sa poitrine avec des grands lacets de patin, fait des sons de becs résonnants avec sa petite bouche comme dans les films qu’Odile a commencé à écouter en cachette, les films où ça s’embrasse goulument. Odile a quatorze ans. Adéline, sa cousine de quinze ans, fait la joie débile de la plus méchante potineuse, la langue sale de la mère d’Odile. “Cette petite catin. Se laisser baiser dans une boîte de pick-up. Quatorze ans. Quatorze ans, toé chose.”

 

Un bruit sec et lourd dans la cuisine déserte.

 

“Mémère, bien contente que tu viennes nous visiter mais arrange-toi pas pour qu’on te voie,” que déclare aussitôt une matante, actrice de série B, héritière d’une usine de gaskets en caoutchouc, la bouche bien pleine et un moton d’œuf pilé au bord des lèvres. Mémère est morte.

 

Adéline déroule le long lacet autour de son cou, fait des yeux croches à la matante, lui tire sa langue. Odile demande à Adéline c’est qui le père.

 

“Personne.”  Adéline donne le bébé à Odile et commence enfin à pouvoir manger tranquille. Odile couche délicatement le bébé sur ses genoux, lui pince l’estomac pour voir si le bébé peut parler, elle le lève dans les airs, lui souffle dans le nombril tout rose.

Odile se gratte le nez avec le duvet naissant sur la tête du bébé, place sa main sur son petit bedon rond, des petites respirations d’oiseau, de la chaleur, une camisole rose souillée. Une petite fille sans aucun doute.

 

Odile pense à la mort de mémère, dans la pénombre du matin ou de la fin de nuit, sa mère assise au bord de son lit, qui lui murmure, la voix graveleuse d’angoisse. Elle raconte avoir trouvé mémère dans sa chaise favorite, un chaton confortablement enroulé sur ses genoux. Mémère n’avait pas de chat mais Odile ne corrige pas sa mère lorsqu’elle décrit la longue langue rugueuse du chat qui léchait désespérément la peau mince et desséchée de mémère à la recherche d’une trace de vie.

 

Odile pense à tout ce que sa mère peut raconter à propos d’Adéline. Odile s’imagine le chat dans l’histoire, aussi petit qu’un poignet, brun comme un sac en papier, des X à la place des yeux, la queue qui branle. Elle l’imagine faire trois tours, ses griffes pointues perçant la peau mince comme des peaux d’oignons à travers les pyjamas de coton de mémère, une petite boule chaude entre deux cuisses mortes. Elle se demande si les derniers souffles de mémère ressemblaient à des ronrons de minous.

 

Adéline revient prendre sa charge. Odile la regarde se battre avec la poche à bébé improvisée. Elle demeure silencieuse, comme un chat en peluche. Le bébé regarde le plafond, cherchant ses propres réponses.

Les deux cousines circulent entre les oncles titubant sur leurs pieds ronds, ivres de vin funéraire. Elles se faufilent entre les matantes, leurs parfums de rose et de lilas. Les parents d’Odile la saluent vaguement de la main, l’équipage fou d’un bateau ivre en croisière funéraire. Odile ne répond pas.

En haut, des perles de sueur émergent de la lèvre supérieure d’Odile. Elle les essuie sans façon comme un cow-boy, du revers de la main en remontant jusqu’au coude. Adéline ramasse une broche étincelante d’une des valises de la visite, elle la porte plus haut dans la lumière. Elle roule un stylo en or dans ses doigts. Elle ouvre un journal intime, couverture en peau de chevreau, esquisse de montagnes cuivrées, de nuages argentés, des mots tristes. Adéline sent en inspirant longuement l’odeur du cuir, de l’encre, de la tristesse dorée.

La tête du bébé émerge de sa bandoulière sur la poitrine d’Adéline, essaie de sortir de son nid. Petits bas de laine rouge, beau briquet garni d’opales, flammes bleues envoûtantes. Les cousines fouinent, creusent dans la mine d’or des trésors enfouis dans les valises. Et, à chaque chambre Adéline ouvre une porte, se retourne vers Odile un doigt sur les lèvres. Shhhhhhh.

Les cousines se font un chemin vers la chambre des parents d’Odile, la boîte à bijoux de sa mère, une lourde bague ornée de jade, des pendants d’oreilles avec des perles, une broche diamantée en forme de chat. Elles observent sur le lit la pile désordonnée de robes noires que la mère d’Odile a essayées en avant-midi, avant de partir au service.

Adéline marmonne tout bas. “Pourquoi a-t-elle besoin de tant de robes noires, vieille christ?”

Le bébé suçote une bretelle de soutien-gorge. Odile caresse des doigts une délicate chaîne en or, la lèche du bout de la langue, un goût de trombone.

“Prends quelque chose,” lui dit Adéline.

Odile se retourne vers la porte, cherche des sons de pas dans l’escalier.

“Vraiment, je veux t’offrir quelque chose.” Adéline glisse la lourde bague de jade dans son doigt, le vert sombre de la pierre, une promesse de jours meilleurs, aussi bien que ce soient les siens. Odile pense, comment peut-on offrir quelque chose qui ne nous appartient pas? Malchances, chagrin, histoires, ivrognerie? En avoir besoin suffit, tout ce dont vous pouvez avoir besoin.

“Pourquoi tu fais ça?” demande Odile sans que son regard ne quitte la bague.

“Une fois j’ai attrapé une mouche à feu. Tu connais ça une mouche à feu?” Odile laisse tomber la bague dans un vase vide. Un bruit de verre et de métal. Les yeux d’Odile sautent sur la porte. “Je l’ai gardée dans un vieux pot de compote de pommes, dans l’eau. Cette superbe chose qui luisait. Tellement beau quand ça luit, tout ce qui brille.”

“Où gardais-tu le pot?”

 Adéline hausse les épaules, laisse tomber la lourde broche diamantée en forme de chat dans le vase, énorme bruit.

Odile imagine la pauvre luciole crevant de chaleur dans l’eau glauque. Mouche à feu éteinte, une miette de pelure de pomme pour seul radeau, tentant désespérant de sucer l’air à travers les petits trous percés dans le couvercle.

“Les gens me voient comme une petite catin. Même ta mère. Surtout ta mère.” Odile tient son visage dans ses mains. “Je mérite mieux.”

Odile reste coite. Ébaubie tristement.

“Pourquoi se presser autant, qu’est-ce qu’il m’a apporté comme plaisir que je ne pouvais pas me faire moi-même? Il disait qu’il m’aimait. Qu’il ne voulait pas un bébé, qu’on se suffisait tous les deux. Qu’il s’occuperait bien de moi, que je pourrais quitter l’école.

Mais pourquoi devrais-je quitter mon monde? Pourquoi?”

Le bébé frappe l’air à grands coups de poing dans ses songes. Odile s’inquiète des premiers mots que prononcera le bébé, qu’est-ce qu’elle allait dire de tout ça? Est-ce qu’elle se tiendrait devant sa mère, brandissant ses petits poings bien haut à tous ceux qui la traiteraient de catin?

Adéline pleure en silence, la tête rabaissée, ses épaules noueuses relevées.

Après un bref moment elle se redresse, utilise une des robes noires pour se moucher le nez. “Regarde ce que j’ai trouvé.” Elle brandit une belle paire de slips en soie rouge glanée dans un tiroir de la commode, elle se tortille dans une danse ridicule brandissant le slip des soirs de fesses comme un cadeau du ciel. “Je me paye un méchant trip, je vais les mettre. Je vais les tacher comme c’est pas possible et les remettre à leur place.”

“Notre secret.”

“Tu ne vas pas me bavasser à ta mère, hein?”

 


Flying Bum

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2 réflexions sur “La petite catin

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