Fin du monde – opus 2057

 

Un de ces quatre après-midis d’hiver, la lumière se fera faiblotte et la noirceur s’écrasera sur nous comme la pire des mauvaises nouvelles. Force sera-t-il de l’accepter – comprendre que la vie sera désormais radicalement différente. Comprendre c’est survivre. Il faudra alors espérer que tous nos préparatifs auront été adéquats et suffisants, bien que rien n’est vraiment prévisible dans cette partie du monde, le nord-ouest d’un pays déjà nordique à souhait. L’hiver dernier, Adéline et moi ne savions pas très bien à quoi nous attendre. Nous avons échappé de près à la mort, passés tout près de mourir gelés. Il y a des cicatrices d’engelures aux extrémités de nos doigts, de nos orteils et de nos nez pour en témoigner.

 

***

 

La catastrophe n’est pourtant jamais venue, ni par la nature ni par la main de l’homme lui-même. Au point où en sont les choses, on pourrait évoquer des grandes sécheresses et des incendies inextinguibles. Des tremblements de terre, des tsunamis. Des tornades grandes comme l’Australie. Des pertes de courant définitives, un ciel opaque et noir pendant des mois et des mois. Malgré toutes les promesses de fin du monde par tous les experts depuis Nostradamus, Stephen Hawking jusqu’au pape Benoit XIV et une vieille polonaise centenaire et aveugle, rien ne s’est passé. Du moins, rien de ce qu’ils avaient prédit. La seule chose qui s’est réellement passée c’est la peur générée par toutes ces prédictions, amplifiée par des médias dopés à l’adrénaline du sensationnel, hors de contrôle, ensuite l’hystérie collective, les vagues de suicides en série, les génocides, les guerres inter-raciales, les émeutiers par tribillions, les assassinats en série, les comportements bestiaux.

Discarté totalement le concept même qu’il y aura toujours un lendemain.

 

***

 

Tant que vous n’êtes pas confronté à une situation pareille, vous ne pouvez pas imaginer les conclusions que vous en tirerez – les actions que vous envisagerez. Vous pourriez élaborer des hypothèses qui seraient valables ou qui vous sembleraient réalistes au moment de les élaborer, mais vous ne savez jamais vraiment. Nous avons “réquisitionné” le motorisé de 24 pieds du voisin, nous avons pensé rouler, toujours rouler jusqu’à ce que . . . quoi que ce soit se produise. Après que le premier ministre ait confirmé toutes les rumeurs les plus pessimistes, notre bon voisin a cru bon offrir un cocktail aux fruits fortifié à la strychnine à toute sa famille. Toute sa famille en a bu, puis il a bu le sien. Nous avons manqué d’essence au pont de la rivière Louvicourt, ce jour de juin qui avait été désigné comme le dernier jour. Nous avons réussi à rouler péniblement jusque sous le pont où, entre la grève et la structure, nous avons immobilisé le motorisé, hors de la vue. Nous nous sommes baignés tout nus et nous avons dansé en écoutant le CD favori d’Adéline, Band on the run, jusqu’à ce que la batterie tombe à plat. Nous avons pleuré sur le coucher de soleil. Nous sommes restés debout toute la nuit, se rappelant des souvenirs, en priant, en baisant comme s’il y avait plus de lendemain en vue. Nous pensions nous être rendus sains et saufs, soit au paradis, soit en enfer. Tout semblait tellement différent, plus lumineux, la rivière, le gravier, les poutres sous le pont. Après avoir finalement dormi un peu, au réveil nous avons réalisé la sombre et quasi impossible réalité, constaté ébaubis d’être encore en vie.

 

***

 

Depuis seize jours, Raph est avec nous – depuis que notre feu de camp nous a trahis et qu’il nous a dépisté se présentant devant nous par surprise avec une carabine qu’il affirme être chargée à bloc. Cette carabine a déjà tué un homme, affirme-t-il. Il raconte avoir été mineur à Perron il y a longtemps, qu’il y a longtemps coulé ses propres cartouches à même des petites quantités d’or patiemment chapardées au quotidien dans le fond de la mine, mais lorsque le contremaître de la mine l’a dénoncé à la police provinciale, ils ont vu là un crime sévèrement punissable. On ne vole pas la main qui nous nourrit. Surtout les sacro-saintes mines, propriété des Américains. Quelques centaines de cartouches aux pointes en or massif. Il ne raconte pas comment il a pu conserver ses cartouches ni pourquoi ni comment il est encore en vie, Adéline et moi nous nous chuchotons des scénarios à l’oreille. Il a marché vers l’est, dormant n’importe où, s’est nourri au petit bonheur, petit gibier, poissons, petits fruits. Puis il a suivi les outardes vers le sud.

 

***

 

Adéline est à quatre pattes dans son vieil attirail de jardinage. Comme un ver gras, elle s’affaire à approfondir la tranchée qu’on a entrepris de creuser il y a soixante-huit jours de cela. Elle ameublit le sol avec un bâton pointu, ramasse la terre avec un contenant de crème glacée et la lance vers les rebords de la tranchée plus haut. Dès que j’ai une minute, je la rejoins. Lorsque la tranchée sera finie on y poussera le motorisé. On remblaiera les côtés avec la terre de surplus, puis le toit sauf les sorties d’urgence au plafond qu’on utilisera pour entrer et sortir. Nous survivrons à l’hiver.

 

***

 

“Tout le monde peut faire de l’argent si c’est ce qu’ils veulent vraiment, faire de l’argent, l’obtenir, le posséder, le dépenser comme il veut, ou l’empiler,” que Raph me raconte pendant qu’il frotte le fond d’un slip usé à mort avec une petite barre de savon d’hôtel. Il parle pour parler, affirmant des choses qui ont probablement été sensées dans la vie ancienne. S’il enlevait son pantalon vert kaki avec la ceinture qui retient sa carabine tronçonnée, il serait complètement nu. Il est accroupi sur les talons là où l’assise de béton du pont rejoint l’eau lente et limoneuse de la rivière Louvicourt. Au-dessus de nos têtes, une voiture de police, un camion de pompier gueulent encore occasionnellement à pleine tête en faisant vibrer le pont. Le dernier, il y a bien quarante jours. Les jeans bleus de Raph, une paire de chaussettes, une chemise carreautée sont étendus à plat sur la dalle de béton près de lui, à sécher.

Habillé, il a l’air de tenir la forme, d’avoir bien vieilli. Mais comme il est maintenant, on peut voir le rouge et bleu réseau de ses veines sous une peau blanche lézardée par endroits, sa colonne comme l’exosquelette d’un quelconque serpent préhistorique, les entrecôtes comme déjà grignotées par les coyotes.

Je pêche avec un simple fil frisé en mémoire de sa bobine et un hameçon rouillé. Appât de fortune. Toutes les dix secondes, je tire un grand coup mais je n’ai pas encore réussi à ramener quoi que ce soit pour le prochain repas. Ce que Raph raconte toujours à propos de l’argent semble l’obséder, le faire passer pour fou mais en d’autres temps j’aurais probablement été d’accord avec lui. En d’autres temps, nous aurions bien pu être amis.

Je pêche tout l’après-midi mais je n’ai rien pris. Nous avons mangé beaucoup de truites mais elles ont probablement migré vers des eaux plus profondes. Celles du lac Endormi, peut-être même celles du lac Tiblemont en amont. Elles peuvent s’y prélasser dans les eaux plus profondes sous la glace. Elles survivront et reviendront ici, frayer entre les pierres arrondies de la rivière le printemps prochain.

 

***

 

 Adéline a terminé la tranchée. Raph demande, “C’est pourquoi, ce trou, déjà?” C’est bien la première fois qu’il en parle, bien que je l’aie vu souvent regarder au fond du trou les yeux en forme de points d’interrogation.

Le soleil disparaît sous les nuages. La noirceur tombe avant que le ciel ne se dégage. Nous sommes tous les trois autour du feu, Adéline près de moi. La vérité est la seule explication valable. Je réponds, “Nous avons besoin de mettre le motorisé à l’abri des grands vents d’hiver.” Il dit que cela ne le dérange aucunement de dormir sous sa tente comme s’il ne connaissait rien de la rigueur de nos hivers. Il va crever gelé dans sa tente, Adéline et moi le savons très bien. Il dit, “Ça vient si froid que ça par ici?”

“Pas vraiment,” qu’Adéline répond, habile.

 

***

 

Les vents se retournent, ils se tordent de froideur. Ceux qui venaient du sud s’en retournent chez eux. Les flammes de notre feu se dressent à peine comme des serpents fatigués et Adéline joue la charmeuse – ses bras croisés contre sa poitrine, elle fixe directement la chaleur du feu. Elle chantonne tout bas les paroles de Picasso’s last words. Son interprétation est fidèle et impressionnante. Les flammes se dandinent et dansent à travers ses mots a capella.

Quelques flocons apparaissent, comme des boules de coton suspendues dans l’air. Sous le pont, personne ne le réalise, pas plus que l’importante chute de température.

Je me joins à Adéline dans la chanson et Raph marmonne les voix de fond. Puis un interminable silence. Une noirceur pesante. De guerre lasse, Adéline et moi avons retrouvé à tâtons les sorties d’urgence sur le toit du motorisé sous quatre pouces de terre remblayée. Raph n’a rien vu, rien entendu, à absorber les dernières caresses chaudes de la braise. Nous aurons de la viande une partie de l’hiver.

 

***

 

Le ciel est parti de côté emportant les étoiles avec lui. L’haleine de Raph dansait autour de son visage comme un fantôme épuisé par la nuit glaciale. Lorsqu’il a cru qu’il ne pourrait pas tenir une minute de plus, la crête au pied du ciel s’est mise à fondre en une mince ligne rouge. Il a fermé ses yeux et sa peau congelée parvenait à capter un chagrin de chaleur dans la crête vermillon, l’accueillait comme une ultime bénédiction.

 


Flying Bum

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10 réflexions sur “Fin du monde – opus 2057

      • Tu as raison, cher Luc, ouf comme dans mais encore. Je te le dois, toi qui écrit si bien qu’à chaque lecture, tu me fais toucher au vif de l’énigme du vivre. Ça l’amplifie plus toutefois que ça ne l’apaise…
        Après le dernier mot de ton opus, j’ai pensé à ceux de Kafka. J’ai posé ouf, et je suis allée les chercher.
        Je les ai trouvés.
        Les voici: « La plénitude de la vie lui fait mal, parce qu’elle ralentit le mouvement, mais le vide n’est pas moins douloureux, car il le soumet au pouvoir de la souffrance. »
        Merci pour ton art!

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  1. Merci pour tout “l’art” du monde. Effectivement, au plus vif de l’énigme comme dans sa simplicité toute nue, il n’y en aura pas de facile, jamais, pour citer les grand Piton Ruel (ancien entraîneur de nos glorieux Canadiens). Bonne journée, Geneviève 🙂

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  2. Je suis passé par tous les états, j’ai même commenté ton texte à des potes dans un chalet au chaud dans un patelin de montagne où il a fait -25 ce matin. Ils m’ont regardé bizarrement.
    Mais j’adore l’idée de la bagnole enterrée pour passer l’hiver.
    Pauvre Raph mais c’est quand même plus doux de finir ainsi que dévoré par des sauvages comme dans « la route » de Mc Carthy.

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  3. Les psychoses collectives, les guerres que personne ne gagne, la terre qui pour finir s’en fout. La peur et le temps gaspillé à gribouiller la suite. Ça ou pleurer d’amour devant un coucher de soleil, baiser et boire. Avec de quoi, n’importe quoi, pour follement survivre à l’hiver. Au risque d’autant d’engelures. À peu près ça, quoi.
    Paraphrase d’un sentiment…
    Je serais ô fière de ce texte, eût-il été le mien.

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