Quatre heurts du matin

Dans le cycle infini de la nuit et du jour chevauchés, il est cet instant impensé et impensable où les esprits, les mauvais comme les bons, visitent les rares vivants encore debout. Le peuple du jour, besogneux, inlassable et bien-pensant s’accroche désespérément à son ultime moment de jouissif sommeil. Les fêtards de la nuit ont tous déjà regagné leur lit, l’esprit ivre et engourdi. Un grand silence règne sur le mouvement interrompu de toutes choses. Il existe cet instant de trève silencieuse dans le passage d’hier à demain où les esprits circulent librement. Comme on pourrait allègrement danser nus sans aucune pudeur dans un doux moment sans musique et sans yeux pour nous voir faire. Trop tard pour se coucher tôt, trop tôt pour se lever tard. L’heure de la pénombre violette et bleue, la mort du vent doux et la bruine des fraîches rosées qui tombent. L’heure sublime où ça et là par les rues désertes, seuls les fous promènent leur chien imaginaire en parlant à leurs propres reflets dans les vitrines éteintes. L’heure aussi des plus grandes craintes.

Adéline et Armand

Armand ne sait toujours pas qui est Adéline, pas vraiment, mais il en rêve toujours. Elle lui était apparue comme une vision dans la nuit. Au bonheur d’une insomnie, Armand avait entendu des pas dans le couloir. Il avait enfilé son poing américain et s’était approché de la porte sur la pointe des pieds. Il avait ouvert la porte d’un grand coup sec et elle était là, debout directement devant lui, calme et souriante, le poing fermé bien haut, figée dans son mouvement, elle s’apprêtait à frapper à sa porte. Elle s’était présentée et s’enquérait aussitôt du prix du loyer dans la pitoyable maison de chambres où Armand faisait office de concierge. Il savait qu’elle venait du Nouveau-Brunswick rien qu’à l’accent à couper au couteau, qu’elle portait très bien sa trentaine, qu’elle était aussi désirable qu’intrigante. Une très belle femme.

Tu parles d’une heure, avait simplement pensé Armand rompu aux travers de la race humaine, avant de lui proposer d’entrer. Armand avait dans les soixante ans, ex-bagnard maintenant tranquille, il vivait seul dans sa chambrette d’un quartier définitivement pauvre dans une ville de province. Il avait jadis tué de ses blanches mains le pauvre homme qui avait, un soir bien arrosé, emprunté la femme de sa vie sous ses yeux. Il aurait pu difficilement ne pas ressentir les sentiments troublants qui s’étaient mis à l’envahir en la présence d’une femme aussi inspirante qu’inattendue, des grands morceaux de lui-même depuis trop longtemps réprimés se rappelaient à lui avec violence. Adéline avait pour tout bagage un énorme sac à main en bandoulière. Armand qui ne buvait plus d’alcool depuis la fameuse nuit lui avait offert un café qu’elle avait accepté. Ils avaient jasé de choses et d’autres après que les négociations avaient été conclues pour le prix de la chambre. Elle n’avait pas l’argent pour la première semaine mais Armand semblait enjôlé, avait fait abstraction de ses règles habituellement les plus strictes. Elle lui avait demandé une journée ou deux prétextant des problèmes d’accès à ses comptes bancaires à Bathurst. Il était monté avec elle à l’étage et lui avait montré la chambre chichement meublée qu’elle avait regardée bien distraitement. Elle avait remercié Armand qui avait compris qu’elle désirait maintenant aller se reposer un peu et il avait regagné ses quartiers non sans éprouver un certain dépit et s’était mis au lit lui aussi. Puis il était lentement tombé dans les bras de Morphée.

Il était passé quatre heures du matin, peut-être même près de cinq heures, il faisait encore bleu sombre dehors. Une heure à laquelle on ne sait jamais à quoi s’attendre dans les pas beaux quartiers. Armand s’était réveillé en sursaut, un bruit suspect dans le couloir. Puis un cognement tenace se faisait entendre dans sa porte, à peine audible mais qui ne cessait pas. Armand avait entrouvert la porte laissant prudemment la chaîne en place. Adéline était là, debout avec son sac sur l’épaule, les cheveux en broussaille, essoufflée, tout habillée comme tantôt mais la robe passablement froissée, déboutonnée assez loin pour laisser entrevoir la dentelle de son soutien-gorge et la rondeur ragoûtante de sa poitrine. –“Laisse-moi entrer, j’ai peur. Je suis en train de chier carrément dans mes culottes de peur, toute seule en haut.” Et Armand l’avait fait entrer. Elle l’avait trop facilement convaincu de la laisser passer le reste de la nuit chez lui. Après une brève conversation, ils s’étaient mis au pieu tous les deux dans le seul lit disponible. Armand avait toujours son pantalon de pyjama, elle avait enlevé sa robe et ses bas de nylon et n’avait gardé que son slip et son soutien-gorge. Elle était superbement belle, Armand croyait littéralement rêver et cachait très mal son désir maintenant aussi évident que hors de contrôle. –“Je ne te connais pas encore beaucoup,” avait-elle dit à Armand en se faufilant sous les draps à ses côtés, “mais tu m’as l’air d’un bon Jack, il y a au moins une chose que je pourrais faire pour toi, pour ne pas te laisser “amanché” de même, pauvre toé.” Elle l’avait libéré de la prison de coton de son pyjama maintenant à l’étroit et avait entrepris de faire pour lui, de la plus suave façon, ce que les hommes peuvent très bien se faire eux-mêmes lorsqu’ils s’ennuient un peu trop. Armand ébaubi et ravi l’avait docilement laissé opérer avant que les deux singuliers tourtereaux ne s’endorment du sommeil du juste. Lorsqu’Armand s‘était réveillé au petit matin, elle était disparue.

Cabaret Flamingo, Saint-Hyacinthe. Madeleine sort et descend sur le trottoir pour attraper un taxi sur la rue. Ils ne sont pas trop nombreux les soirs de semaine à l’heure de fermeture des bars. Elle est perchée sur des talons aiguilles et elle ne porte qu’une robe qui détaille avec une efficacité redoutable les belles rondeurs que Dame Nature lui a offertes. Les taxis se font extrêmement rares. Elle voit venir une grosse Cadillac par le pont qui vient du quartier Saint-Joseph de l’autre côté de la Yamaska. Quand la voiture passe devant elle, elle fait aller ses bras comme si c’était un véritable taxi. Le chauffeur croit bien avoir la berlue, n’est pas certain de ce qu’il voit dans le bleu violacé de la nuit, à travers une brume légère qui s’évade lentement de la rivière pour envahir les rues. La voiture s’arrête, le chauffeur baisse sa fenêtre. Un homme dans la cinquantaine, veston-cravate, bijoux clinquants et coiffure à la Elvis. La négociation est brève, Madeleine monte avec l’inconnu. –“T’es pas de par ici, toi, je ne t’ai jamais vue à Saint-Hyacinthe,” demande l’homme curieux et définitivement alangui. Ils sont rapidement rendus chez elle. Madeleine et l’homme descendent de voiture et elle l’accompagne en le tenant par le bras. Madeleine habite une chambre meublée de la rue Sicotte qui ne paye pas de mine, un quartier qui a connu des jours meilleurs. L’homme retire ses chaussures, lance son veston sur une chaise et s’assoit sur le bord du lit. Dans la pénombre, il observe le décor tellement pauvre et rudimentaire qu’on dirait que personne n’habite vraiment ici. Madeleine sort un dix-onces de vodka de son sac et trouve deux verres dépareillés dans l’armoire au-dessus du lavabo. Elle vient se planter debout devant l’homme et se tient entre ses deux jambes. Elle défait sa cravate qu’elle lance sur le veston et commence à déboutonner la chemise de l’homme. Puis, elle défait quelques boutons de sa robe et s’agenouille devant lui et s’attaque à son pantalon qui a vite fait d’aller rejoindre le reste. –“Non non non, tabarnak, pas trop frais ton affaire, tu vas aller prendre une douche si tu veux vraiment visiter le paradis à soir, mon homme.” Madeleine sort une serviette du tiroir, l’enroule autour de la taille de l’homme; elle ouvre la porte et lui pointe, plus loin dans le couloir, la salle de bains de l’étage. –“Envoye, je t’attends.” dit-elle à l’homme en poussant sur ses fesses. L’homme se précipite sur la pointe des orteils pressé de revenir exulter.

Madeleine referme la porte, se rhabille rapidement. Elle fouille le pantalon de l’homme pour en extraire le porte-monnaie. Soir de chance, bingo! une belle grosse liasse de billets qu’elle enfouit dans son sac et elle quitte les lieux en catimini. Quand l’homme revient frais et dispos et qu’il réalise sa propre stupidité, il est en furie. Il se rhabille et se précipite chez le concierge.

–“C’est qui la grande plotte rousse de la chambre 12, où est-ce qu’elle se cache, la tabarnak?” vocifère l’amant abandonné et dépoché.

–“La 12? Elle est même pas louée, la 12,” répond Armand toujours un peu endormi mais qui a toujours eu un esprit très vif. Adéline derrière avait levé le drap par-dessus sa tête.

Armand se demande toujours s’il ne l’a pas imaginée, si Adéline n’était pas qu’un esprit de la nuit particulièrement bien incarné. Il ne l’a jamais revue. Il en rêve toujours à ce jour et se la rejoue dans sa tête chaque fois qu’il s’ennuie un peu trop.


Gottfried et Waltrude

Pointe-aux-trembles, trois heures du matin. Léon Simard attendait au quai de chargement. Il avait attelé un quarante-deux pieds vide derrière son puissant camion-remorque noir métallique pimpé. La patience de Léon était durement éprouvée, le chargement ne se faisant pas à un rythme assez rapide à son goût. Il voulait absolument sortir de l’île avant l’heure de pointe et surtout avoir complètement franchi l’échangeur-monstre à l’ouest de l’île. On avait construit cette hallucinante jonction de plusieurs routes qui partaient en toutes directions et les camionneurs maudissaient les ingénieurs qui avaient conçu ce monstre d’asphalte et de béton. Il s’y tuait bon an mal an un bon lot de chauffeurs comme lui et de pauvres automobilistes pas de taille pour rivaliser avec les mastodontes. Un enchevêtrement de routes à niveaux multiples dont les courbes parfois trop serrées faisaient chavirer même les plus puissantes mécaniques. À vol d’oiseau en bonne altitude, on aurait presque pu confondre l’œuvre d’ingénierie avec une assiettée de spaghettis renversée au sol.

On raconte que toute la partie sud et ouest du plan d’eau constitué par le lac Saint-Louis, le lac des Deux-Montagnes et le versant sud de la rivière des Outaouais était autrefois un seul et unique territoire Kanien’kehaka (Mohawk ou Iroquois) qui englobait les actuelles réserves d’Akwaesasne, de Kahnawakee et tout ce qui se trouve entre les deux. L’échangeur serait d’ailleurs construit sur d’anciens cimetières amérindiens. On raconte aussi qu’Oranda veille toujours sur le repos des esprits des anciens. Oranda, le Grand Esprit Kanien’kehaka qui est à l’origine de l’univers et domine tout ce qu’il entoure est une entité abstraite dont les manifestations peuvent se multiplier dans le monde vivant sous différentes formes humaines ou animales. Plusieurs qui ont vu la mort de près dans le secteur préfèrent se taire sur certains phénomènes qu’ils auraient été à même d’y observer en état de mort imminente.

Léon Simard avait finalement pris la route. Avant les pépins de la circulation, vers 4h30 du matin, il était sorti de l’île et entrait maintenant dans la zone de jonction. Deux auto-patrouilles de la police amérindienne étaient stationnées en bordure de l’autoroute. –“Qu’est-ce qu’ils font ici ces hosties d’enfoirés-là, c’est pas leur territoire icitte,” pensait Léon en faisant partir une chorégraphie de lumières multicolores tout le tour de son mastodonte et un concert de klaxons. Mais la nuit, c’est bien connu, la police mohawk en mène beaucoup plus large que la couronne en demande et ce n’est pas la police provinciale qui va venir traîner dans le coin en pleine noirceur.

Bien installés sur la pente gazonnée d’un accotement d’autoroute, deux auto-stoppeurs entre deux occasions faisaient une pause forcée. À une certaine heure de la nuit, non seulement les occasions se font très peu nombreuses, la noirceur fait naître une certaine crainte à l’égard de cette race de voyageurs poilus qui traînent une réputation douteuse et on les laisse penauds sur le bord de la route le temps que la lumière du jour revienne. On en déposait là nuitamment, en plein milieu de nulle part, là où toutes les routes se croisaient et venaient mettre un terme aux alliances dont les trajets divergeaient précisément là, dans ce désert d’asphalte, de béton et de champs à perte de vue.

Lucien Santerre et Camil Grégoire, bien qu’encore adolescents, étaient de vieux compagnons de route. En destination de Chicago cette fois-ci, simplement pour découvrir la ville des vents mais aussi pour assister à un concert de Frank Zappa et ses “Mothers of Invention”. Habitués de voyager dans de telles conditions, ils dormaient à tour de rôle par mesure de sécurité. Camil avait étendu une toile imperméable, s’était englouti dans son sac de couchage déposé sur la toile et l’avait rabattue par-dessus pour se protéger de la rosée nocturne. Il ronflait comme un dix-roues. Lucien était assis sur sa toile, bien appuyé sur leurs deux sacs à dos, et fumait lentement à lui seul un long splif de hashish. Plaisir solitaire, Camil était incapable de l’accompagner sans subir à tout coup des psychoses troublantes mais heureusement plutôt brèves.

À cette heure morne et aplatie sous une lumière blafarde, aucun insecte, aucun batracien ne venait plus troubler le silence de la nuit. Pour maintenir la garde efficacement, Lucien gardait les yeux ouverts bien grands sur la voute étoilée et cherchait à percevoir le moindre bruit dans le grand silence de plomb tout en cogitant sur un millier de choses que le puissant narcotique offrait pêle-mêle à ses pensées. Il plissait les yeux serrés et observait les constellations se redessiner sur l’intérieur de ses paupières fermées, les rouvrait pour vérifier si les étoiles avaient gardé leur position, rechargeait l’image dans son cerveau puis refermait les yeux pour voir encore.

–“That’s a nice little game, man!” avait dit une voix près de lui. Lucien avait eu un sursaut nerveux spasmodique et puissant, il avait eu la chienne de sa vie, en fait, une chaleur intense avait traversé son corps des orteils au crâne aller-retour. Un grand et filiforme jeune homme blondinet était assis tout près de Lucien bien paisiblement. Lucien ne l’avait jamais entendu venir, ni s’installer pourtant tout près de lui. Maudite bonne dope, avait-il pensé.

Gottfried, puisque c’était son nom, était fraîchement débarqué d’Allemagne à l’aéroport de Mirabel. Il était lui aussi de la race des pouceux. Lui et Lucien jasaient à voix basse pour ne pas réveiller Camil qui dormait toujours. Lucien qui avait l’esprit déjà fortement engourdi par le puissant hashish avait tout de même roulé un autre splif histoire de fraterniser en bonne et due forme avec son nouvel ami allemand. C’était presqu’un rituel à l’époque. Gottfried parlait aussi français, bien qu’il ait eu un accent à chier qui le rendait difficile à saisir.

Gottfried était passionnément amoureux de Waltrude depuis six mois bien que celle-ci se soit aussi amourachée de Hermann entre-temps. Waltrude et Hermann s’étaient enfuis au Canada pour échapper aux manœuvres persistantes de Gottfried qui cherchait à récupérer sa belle Waltrude à tout prix malgré les scrupules de la belle et contre l’injonction formelle de la cour. Lucien écoutait le récit de son nouvel ami malgré la fatigue, son état de confusion narcotique et une capacité de concentration avoisinant celle d’un escargot, lent d’esprit de surcroît. Gottfried avait ajouté qu’il avait pris le premier et le moins dispendieux des vols pour le Canada dès qu’il avait su. Chez elle, on disait qu’elle devait se trouver dans les environs de Vancouver. –“Calvaire, Gottfried, t’as pas regardé une mappe avant de partir, tu as 4,500 kilomètres de pouce à faire, y’as-tu pensé?” Gottfried avait regardé Lucien dans les yeux un long moment, la face soudainement deux fois plus longue et les paupières barrées en position d’ouverture maximale. Il ne pouvait plus reculer. C’était hors de question. Lorsque Gottfried avait surpris Hermann bien en selle sur sa belle Waltrude, ses yeux avaient viré au blanc. Il gardait un vague souvenir de ce qu’il avait offert comme traitement au pauvre Hermann mais il revoyait très clairement l’image de sa belle Waltrude debout dans toute la splendeur de sa nudité divine, carabine bien en main, qui lui vidait le chargeur de quatre balles en pleine poitrine. Gottfried déballait l’histoire tout en déboutonnant sa chemise pour montrer les trous de balle à Lucien dont c’était maintenant le tour de s’ébaubir dans une stupeur catatonique.

En voyant dans la zone du coeur les perforations purulentes à demi coagulées dans la chair de Gottfried, Lucien pris d’un puissant haut-le-coeur, s’était retourné rapidement de l’autre côté pour vomir puissamment ses deux dernières visites au McDo. Longtemps aux prises avec ses derniers spasmes du coeur, après s’être essuyé la bouche sur le revers de ses manches et après avoir repris son souffle, Lucien s’était relevé et s’était retourné vers Gottfried. Sur l’espace qu’il occupait, l’herbe n’était même pas un peu aplatie, aucune trace de pas ne paraissait dans l’herbe de l’accotement, rien. Lucien avait bondi sur ses deux pattes scrutant les alentours, en se tordant le cou dans toutes les directions et en visant aussi le plus loin possible sur l’autoroute qui se fondait au loin dans la noirceur. Gottfried, volatilisé.

Lucien s’était littéralement rué sur le pauvre Camil qui n’avait rien vu de tout ça.

–“Réveille-toi, Camil, ciboire, envoye, c’est à mon tour, faut que je me couche, j’suis plus capable.”

Les affaires étaient sous contrôle pour Léon Simard. La ville derrière lui, il roulait à bonne vitesse dans l’immense échangeur qui distribuait les véhicules vers différentes routes secondaires, d’autres autoroutes qui partaient vers le sud rejoindre la Montérégie, Chateauguay ou Toronto, d’autres vers l’Ontario, Ottawa, Gatineau. Il amorçait la montée d’une longue bretelle en épingle qui lui permettrait d’aller se connecter à la 401 lorsqu’un auto-stoppeur qu’il ne se rappelait même pas avoir fait monter revenait de la couchette derrière en se contorsionnant entre les deux bancs. En total déséquilibre, le jeune homme avait plongé d’un genou entre la console et le banc, s’était accroché désespérément à deux mains au volant faisant cambrer l’énorme machine. La remorque chargée à bloc oscillait dans toute sa longueur de gauche à droite dans la grande courbe et Léon Simard malgré ses bras puissants ne parvenait plus à reprendre le plein contrôle. La remorque a grimpé sur le parapet, s’est détachée de sa charge avant de plonger seule, sur ses flancs cinquante pieds plus bas. La carlingue déglinguée surfait en se dandinant mollement sur une hallucinante vague d’étincelles. Au bout de sa longue acrobatie, versée sur l’accotement en angle, une explosion était venue mettre un terme au spectacle désolant. Avaient été épargnés de justesse par une destinée particulièrement clémente et généreuse deux auto-stoppeurs allongés tout près dans l’herbe de l’accotement.

Camil s’était précipité le premier, Lucien peinant à s’extirper de son sac de couchage dans l’instant paniquant. Au péril de sa vie Camil avait grimpé, s’était approché de la cabine tordue en proie aux flammes et avait réussi à agripper un des deux occupants et par la puissance de l’adrénaline le hisser hors de son éventuel cercueil. L’homme semblait toutefois avoir déjà rendu l’âme. Lorsque Lucien est finalement arrivé, il était tombé bêtement sur ses deux genoux, livide devant le cadavre. –“Qu’est-ce que t’as, tu le connais?” avait demandé Camil.

–“Calvaire … c’est Gottfried!”

Oranda le Grand Esprit avait marqué le territoire, affirmé cruellement sa domination sur les esprits du territoire Kanien’kehaka.


Tom, Dick et Harry

Chaque jour qui se ramène sur terre, de jeunes esprits aventuriers venus des campagnes profondes, des objecteurs de conscience de tout acabit, des cœurs blessés, des âmes en peine ou en détresse se présentent en ville avec leur jeune vie et leur rêve de jours meilleurs comme seul bagage. Vieille gare Windsor, gare Centrale, terminus d’autobus les voient débarquer les yeux remplis d’espoirs mais aussi d’incertitudes. Il n’est même plus caricatural d’imaginer le regard de lynx des rabatteurs à l’affût d’une nouvelle proie pour les proxénètes qui rôdent sur les quais de débarquement à les attendre, des proies toutes jeunes, fraîches et tellement innocentes. Pour les garçons, c’est moins pire quand même.

Tout ce que le jeune Ludovic Sirois avait retenu de la conversation avec son vieux voisin d’autobus, une série de conseils paternalistes et boboches.

–“Don’t you ever go near Square St-Louis, never give a dime to any of all those hoboes, don’t you ever trust the first Tom, Dick and Harry to show up.

Ludovic marchait depuis quelques heures déjà, une vague impression de tourner en rond dans une ville dont il ne connaissait à peu près rien. L’autobus qui l’avait ramassé dans le fin fond de l’Abitibi l’avait déposé au terminus Berri un peu avant minuit. Il avait longuement arpenté quelques rues insignifiantes d’un patelin pas très riche ni sympathique avant de revenir presqu’à son point de départ. Il visait maintenant vers le nord. L’ascension de la côte Sherbrooke rappelait à ses épaules endolories et à ses jambes fatiguées le poids de son bagage. Une belle nuit de juillet qui était particulièrement douce. Quatre heures trente du matin, la ville était profondément endormie sous un ciel d’un bleu mauve profond qui volait bas. Pas d’âme qui vive, une rare voiture descendait lentement St-Denis avec un conducteur à deux têtes magasinant un gîte bon marché pour aller consommer son amourette du jour, un autobus presque vide montait de l’autre côté, à bord quelque bag lady en mal de promenade avait déposé son fatras pour un moment, se reposait les bras et regardait dehors. Ludovic sentait le besoin de prendre une pause, reposer ses jambes un peu, fumer une bonne clope, réfléchir à cette nouvelle vie à imaginer de toutes pièces, finir de digérer tranquille celle qu’il avait définitivement laissée derrière. Un grand îlot de verdure se présentait fort commodément à lui. Un parc qui faisait bien comme deux pâtés de maison, un sentier de fin gravier qui ceinturait des pelouses en manque d’amour, des ormes et des frênes majestueux qui construisaient des tunnels sombres sous leurs énormes panaches, des bancs de bois comme une dentelle tout le tour des chemins et d’autres le long des sentiers qui convergeaient en étoile vers le centre du parc où une fontaine au repos accueillait les matinales ablutions des moineaux et des pigeons. Un panneau en bordure de trottoir annonçait : Carré Saint-Louis.

–“Don’t you ever go near Square St-Louis.

Une rangée de triplex du début du vingtième, peut-être même fin dix-neuvième siècle faisait face au parc. De superbes édifices qui avaient déjà dû, à une autre époque, loger la crème de la bourgeoisie de Montréal. Des constructions encore bien droites toutes mitoyennes avec quelques portes cochères qui perçaient le large front de façades en pierres taillées grises coiffées de prestigieuses corniches en zinc à motifs embossés. De vastes fenêtres et de larges portes de bois doubles, la plupart encore ornées de vitraux rivalisant de couleurs et de motifs, de grands escaliers, certains en colimaçons, s’accrochaient aux maisons et aux balcons pour atterrir directement sur les larges trottoirs. Dans son coin, Ludovic n’avait jamais vu de telles maisons. L’Abitibi rurale était plutôt le pays de la tuile d’amiante, du papier-brique, le festival de la cabane qui tient de peur. Les rares lampadaires de rues s’étaient éteints vers les cinq heures excités par une blafarde lumière qui n’avait été que passagère. Une couverture nuageuse épaisse s’était hypocritement hissée au-dessus de la ville. Aucune maison n’affichait la moindre lumière, aucun lampe allumée ne se laissait deviner à travers les grandes fenêtres aux rideaux tirés, une lourde pénombre régnait spécialement sous le banc qu’avait choisi Ludovic campé sous la chevelure dense et gigantesque d’un arbre plus que centenaire. La ville était éteinte, un calme presqu’effrayant régnait sur les lieux et Ludovic, clope à la bouche, sur son banc de bois songeait car que faire seul sur un banc de bois que l’on n’y songe (…). Une première et timide volée de quelques pigeons était passée devant lui pour aller se poser sur le dossier d’un banc un peu plus loin où reposait une masse sombre que Ludovic n’avait pas vue encore. La bonne odeur du tabac que lui apportait le vent doux et le battement des ailes de pigeons avaient probablement réveillé l’itinérant. Le mouvement de l’homme qui se dépliait péniblement avait attiré l’attention de Ludovic. L’homme était finalement parvenu à se remettre sur ses deux pieds et approchait lentement vers Ludovic. –Heille, c’es-tu toé qui sent bon de même, t’aurais-tu une cigarette à me donner?” avait dit l’homme sur un ton des plus posé. –Assoyez-vous, je vais vous en rouler une, en voulez-vous une pour la route aussi?” avait demandé Ludovic pour s’assurer que l’homme ne s’incruste. Mais après une brève et courtoise conversation, dès que la première fut allumée, l’autre accrochée sur son oreille, l’itinérant avait poliment fait ses remerciements et tourné les talons. Ludovic l’avait longuement observé s’éloigner d’un pas de promeneur du dimanche. L’itinérant était entré un instant dans une cabine téléphonique à dix cennes puis Ludovic l’avait regardé se fondre dans la noirceur au bout d’une rue étroite passé le parc.

–“Never give a dime to any of all those hoboes.” N’importe quoi, avait pensé Ludovic.

La lourdeur des choses laissées derrière ne sera donc jamais inversement proportionnelle à la distance de la fuite, pensait Ludovic assailli par quelques passagères mais douloureuses angoisses qui lui traversaient le ventre. Ou Montréal ne sera jamais assez loin de Barraute, faut croire. Après quelques autres clopes fumées seul avec lui-même et les éventuels esprits du carré St-Louis, la tabatière se faisait plus vide qu’elle ne l’avait déjà été. Facile d’imaginer la prochaine grande étape de sa nouvelle vie. Trouver du tabac. Assailli par une lassitude de plus en plus affligeante, Ludovic était maintenant tenté de faire comme le seul montréalais qu’il avait connu et de s’allonger sur le banc. Il avait placé son sac à dos à l’extrémité pour lui servir d’oreiller et tout juste avant de s’allonger, son attention avait été attirée de l’autre côté de la rue.

Une lumière jaune venait de s’allumer d’un deuxième étage. Le rideau de la porte avait bougé laissant une craque derrière laquelle Ludovic distinguait un visage qui l’épiait. Rien pour diminuer son angoisse. Puis le rideau s’était replacé et le visage disparu derrière. La lumière du portique s’était rallumée avant que la porte ne s’ouvre finalement. Un petit homme plutôt obèse, court sur pattes, de toute évidence en robe de chambre s’était avancé jusqu’à la balustrade et son regard avait visé directement vers Ludovic après avoir longuement parcouru l’ensemble du parc. Il était rentré chez lui mais les lumières étaient restées allumées. La curiosité de Ludovic bien allumée elle aussi, il ne lâchait pas cette porte du regard. Après un bref moment, la porte s’était rouverte sur l’homme. Après avoir déposé quelque chose au sol, l’homme maintenant sur le balcon avait refermé la porte derrière lui. Il avait ramassé ce qui semblait être un cabaret et descendait maintenant prudemment les marches. Il semblait définitivement s’en venir vers Ludovic, qui d’autre? À mesure que l’homme s’avançait, Ludovic distinguait maintenant deux tasses, de café, fort probablement, transportées dans un petit cabaret. Il salivait déjà. L’homme rond portait bien une robe de chambre en soie d’une autre époque, élimée avec des fils qui pendouillaient ici et là, une soie bon marché où sur un fond noir grouillait une orgie de motifs paysley bleu marine foncé et cyan. Dans ses pieds des pantoufles de cuir roux avec un rouleau de mouton blanc qui ceinturait la cheville. Un nez de brandy craquelé au milieu d’un visage trop rouge, une barbe poivre et sel de deux nuits, des mèches de cheveux en anarchie partaient d’un côté de son crâne et tentaient de rejoindre l’autre côté pour essayer de camoufler le crâne aussi rose que chauve. Des épais sourcils en broussaille hébergeaient des flocons blancs sur un fond de gale rose. Des petits yeux qu’un verre trop épais transformait en deux ridicules et minuscules billes noires. –“Ch’peux-tu m’assir, veux-tu du café?” avait débité l’homme sur un ton saccadé et rapide, “Ch’sais ce que c’est, t’sais, t’aurais dû me voir quand chu t’arrivé en ville, shit de marde, veux-tu une cigarette?” Il avait déposé un café près de Ludovic. –“Il me reste du tabac, merci,” Ludovic avait-il répondu poliment. –“Envoye donc, tiens, une bonne toute faite,” avait répondu l’homme en sortant d’une petite boîte dorée et en lui tendant une cigarette longue et fine comme celles que les matantes fument habituellement. L’homme avait pris une pose distinguée, les fesses sur le bout du banc et les pattes croisées une pantoufle par-dessus l’autre. Il sapait bruyamment de petites gorgées de café brûlant du bout de la gueule. Ne serait-ce du carré Saint-Louis, on se serait cru dans un salon privé. En soulevant sa tasse, Ludovic en mode alerte avait bien cru avoir vu le rideau se tirer encore une fois dans la porte chez l’homme. Il avait remercié l’homme pour le café et la cigarette, puis lui avait demandé ce qu’il faisait debout à une heure pareille. –“Tu verras ben be’tôt, ça dort pas les vieux crisses comme moé.” Ludovic avait esquissé un sourire. “T’sais, t’es pas obligé de me conter ta vie, gars. Bois ton café, fume ta cigarette. J’sais c’que c’est, t’sais,” répétait l’homme en faisant des efforts évidents pour que ses dentiers restent en place. –“Après, j’vas te faire des toasts, as-tu faim? Aimes-tu ça des toasts, mon fré a faite des bons cretons.” Au moment même où le café faisait gargouiller l’estomac creux de Ludovic. C’est comme si ses borborygmes répondaient pour lui. –“On va monter manger des bonnes toasts, après on jasera, si tu veux. Comment tu t’appelles? Moé c’est Tom, Tom Faucher,” avait dit l’homme en tendant sa petite main forte et trappue.

–“Don’t you ever trust the first Tom, Dick and Harry to show up!”

Ludovic suivait derrière l’homme le long d’un corridor sombre qui n’en finissait plus. De chaque coté, tout le long, des portes fermées. Il devait bien y avoir sept ou huit pièces. Une persistante odeur de vieux garçon imprégnait toutes choses. Au loin devant, ce qui semblait être une cuisine, d’où émanaient des volutes de fumée et une forte odeur de tabac et de vieux cendrier. Arrivé à destination, Ludovic faillit avoir un choc vagal. Jamais de mémoire n’avait-il vu autant de laideur dans un seul homme que celle qu’il avait vue dans Tom Faucher. Elle était maintenant triplée. Deux autres hommes étaient déjà attablés devant leur café et des cendriers débordants. Sous la lumière faiblotte des pilotes du poêle à gaz qui dessinaient des formes dansantes sur les murs jaunis, il distinguait les mêmes robes de chambre, les mêmes grosses faces rondes et rouges avec un nez de brandy, les mêmes lunettes épaisses devant des petits yeux noirs qui le dévisageaient de la tête aux pieds, les mêmes comb-over ridicules. –“Ça donne un christ de coup, hein, quand tu le sais pas,” disait Tom en riant et en donnant des grands coups de coude dans les flancs du pauvre Ludovic, “c’est mes frés, on est des jumeaux pareils mais trois, des triplés, on a jamais été capable de vivre séparés, on voit tu’suite que c’est pas normal, je’l’sais, capote pas, on est juste nés de même,” avait dit Tom pendant que ses deux frères se bidonnaient un grand coup. Leurs rires n’avaient pas détendu l’atmosphère, pas suffisamment au goût de Ludovic. “Lui, c’est Dick, lui c’est Harry, pour ce que ça vaut, dans cinq minutes tu distingueras pus parsonne ici-d’dans, on est pareil-pareil, on s’arrange encore pareils, on aime les mêmes affaires,” avait continué Tom, “lui, c’est Ludovic,” avait-il adressé à ses frères qui examinaient toujours leur invité de façon fort malaisante de la tête aux pieds.

Tom s’affairait à sortir les choses, un grille-pain sur le comptoir, un pain blanc tranché du commerce sorti d’une boîte à pains en tôle brune, des cretons dans un plat même pas couvert sorti du frigo brun rouille.

–“Assis-toé là,” disait Tom à Ludovic en lui tirant une chaise. Ludovic n’était plus certain mais l’odeur de pain grillé le désarçonnait. Une assiette était apparue devant lui flanquée d’un couteau étrange, on aurait dit un vieux couteau de chasse, le plat de cretons avait suivi et dégageait une affolante odeur de porc grillé et d’ail. Tom faisait un boucan terrible en brassant les ustensiles d’acier dans un tiroir où tout était pêle-mêle. Il finit par trouver trois autres couteaux semblables qu’il avait répartis sur la table en avant de ses frères et devant la place inoccupée. –“Pis le pic, y’est où le pic, Dick? Y’est où le ciboire de pic? C’es-tu toé qui l’a pris, Harry, c’est qui qui l’a pris la dernière fois?” demandait-il en continuant de brasser frénétiquement les ustensiles dans le tiroir. –Ahhhhh, les v’là,” dit-il en brandissant une queue-de-rat sur laquelle il faisait monter et descendre un petit pic d’acier avec un manche de bois en forme de poire. Et les deux frères faussement accusés souriaient débilement en regardant Tom aiguiser le pic. Les tranches de pain avaient bondi du grille-pain et Tom les déposait dans l’assiette de Ludovic. Les autres n’avaient pas d’assiette. Tom s’était excusé, devant déranger Ludovic pour passer derrière sa chaise coincée dans la cuisine étroite.

Quand Tom était passé derrière lui pour aller rejoindre sa place, Ludovic avait à peine ressenti un pincement dans le haut du dos puis la froideur du métal de la garde du pic enfoncé dans sa colonne. Il était totalement conscient mais incapable de parler ou de bouger quoi que ce soit. Paralysé.

Quand Tom, Dick et Harry l’avaient soulevé à trois pour le hisser sur la table, Ludovic avait clairement entendu Tom proclamer fièrement : “C’est moé qui l’a attrapé, celui-là, c’est moé qui mange les couilles.”


Flying Bum

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