Horreur sans plomb

En ville, je me sentais déjà pourchassé. Chassé, même. Je voyais clairement des silhouettes dans la nuit appuyées innocemment sur les poteaux des lumières de rue qui m’observaient, détournant leur regard dès que je m’approchais de la fenêtre. Je vis seul à moins qu’on compte une poignée de poissons rouges ou une vieille chatte à moitié sauvage avec laquelle je co-existe dans une sorte de trève, dans la plus précaire des paix. Elle consent à cesser de me mordre et de me griffer au sang, je la nourris. Nos échanges se résument à cela sauf pour son occasionnelle utilité comme système d’alarme. Écrasé sur le divan avec elle, lisant ou parcourant les infos sur mon téléphone, son oreille se dresse sans apparente raison, son poil s’hérisse sur le bas de son cou qui se dresse soudainement. Alors je me lève, je m’approche de la fenêtre et ils sont là dans leurs longs manteaux gris. Personne ne leur a dit à toutes ces vigies mystérieuses, ces espions d’un maître inconnu, d’abandonner ces longs manteaux gris une fois pour toutes. Ils croient leurrer qui?

Mais une fois que je les ai vus, je ne peux plus arrêter de les voir. Ils ne m’inquiétaient pas toujours outre mesure jusqu’à ce que je découvre qu’ils m’observaient les observer, et la rencontre de nos regards mutuels semaient en moi un sentiment d’angoisse pesant, de danger imminent. Ils savaient que je savais, ce qui voulait dire que les choses allaient prendre une tournure, incessamment. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien attendre sous les lampadaires? Pensent-ils vraiment que leurs longs ombrages suffiraient à modifier mon comportement, mes intentions, contrôler mes allées et venues de la seule crainte qu’ils m’inspirent, de l’idée que je me fais d’eux?

Motivé par la frousse, je fais la seule chose que je suis convaincu qu’ils espèrent de moi. Je disparais.

Longtemps avant qu’ils ne viennent et s’installent partout, j’avais caché ma vieille Austin Marina dans un entrepôt décrépit sous l’overpass Van Horne là où ça coûtait moins cher si on laissait la voiture immobile pour de longues périodes. Les gens en voiture sont désormais mal vus en général. Je ne l’ai pas utilisée depuis l’été, au moins trois-quatre mois que je ne leur avais demandé de me la sortir. Je l’avais repeinte noir mat à l’aérosol pour passer inaperçu de nuit. Toute repeinte en noir, les chromes aussi. À bout de fréon, l’air climatisé ne fonctionne plus, le chauffage ne fonctionne guère mieux, les freins ne sont plus vraiment fiables. Mais je l’aime toujours, plus que la chatte ou qu’un autre humain. Je la vois comme une reflet de moi-même, sombre, toute en courbes, impétueuse, aussi usée que moi. J’ai pris le chat avec moi dans une poche, quelques effets dans un vieux sac à dos, transféré les poissons rouges dans la cuvette et je les ai longuement regardés tourner et tourner vers de nouvelles aventures.

En attendant ma Austin, je regardais les informations télévisées à travers la vitre sale du guichet sur une vieille noir et blanc qui trônait sur une tablette derrière le bureau. Une annonceuse blondasse qui semblait à bout de nerfs sous son maquillage bâclé, son sourire forcé comme une patineuse de fantaisie. Il était question de calamité démographique, immigration nulle, émigration massive, taux de natalité nul, morts prématurées massives. À quand la population zéro?, indiquait l’infographie derrière la speakerine. De plus en plus de gens comme moi fuyaient, incertains de leur statut réel dans ce nouvel ordre strict, affamés de leur liberté d’antan mais angoissés de ne jamais la retrouver nulle part.

Au bulletin local, des histoires inhabituelles. Des animaux errants en détresse partout de par les rues, des morceaux de femmes démembrées éparpillés sur les trottoirs mais aussi un jeune professeur d’université propret avec une boucle violette au cou qui parlait de ses recherches. La speakerine l’écoutait comme si Dieu en personne était venu à son émission.  “Quand le loyer d’un deux-et-demi atteint le salaire annuel moyen du travailleur moyen, alors il ne se trouve plus à sa place dans cette ville.” Pas besoin d’être allé à l’université bien longtemps pour déclarer ces inepties.

Après lui, topo sur la rue, un vieux bougre interrogé déclare que finalement les choses ne seraient pas si pire qu’on le croit. Moins de monde égale moins de trouble, moins de trafic, des files d’attente plus courtes, plus facile de faire régner l’ordre enfin. Puis l’automatisation compense largement, même les balais de rue sont téléguidés maintenant.

Puis un jeune couple qui appuie le vieux bougre, beaucoup plus facile d’avoir des places pour les enfants en garderie et si la demande chute à l’extrême, les prix vont suivre, tout sera meilleur marché. Puis l’intervieweur qui demande : “La pénurie de personnel dans les services de garde et les écoles ne vous inquiète pas?” Une lueur d’angoisse a traversé le regard du jeune couple.

Retour en studio, la speakerine parle de restaurants avec personne dans les cuisines, de gazons hauts comme les foins, des enfants instruits sur un écran dans des écoles sans supervision, les enseignants en fuite. Je commençais à être surpris que le commis de l’entrepôt de voitures soit encore là.

“Tiens tes clés, mec”, dit-il en branlant le porte-clés devant mes yeux. Pendant que j’ouvrais la portière et que je lançais mon bagage sur le siège arrière, il est revenu vers moi. “Quelqu’un est venu l’autre jour et m’a posé des questions à propos de votre Austin Marina, mais je n’aime pas particulièrement les fouineux en chiennes grises, je lui ai dit que je ne savais rien de l’Austin ni de son propriétaire.” Puis il est retourné dans son aquarium. Je l’ai remercié. J’ai ouvert une craque aux fenêtres arrière et j’ai libéré la chatte qui commençait à me grogner des menaces à peine voilées.

Le son du moteur anglais sonnait comme une musique à mes oreilles. En traversant Outremont j’observais les superbes tours à condo qui abritaient des riches. Je les imaginais blottis dans leurs chaudes couettes et je les enviais un peu. Outremont avait fait abattre ou enterrer tous les poteaux de rue. En sortant de la ville, je suis passé devant mon appartement désert et j’ai cru voir deux ou trois longs manteaux gris regarder vers la fenêtre de mon salon en discutant vigoureusement.

Le pont traversé, quelques voitures se sont jointes à la mienne. Travailleurs matinaux, fêtards et fêtardes aux regards de cul qui rentraient se coucher, des fugitifs comme moi fondus discrètement dans l’heure de pointe rachitique. J’ai roulé sur l’autoroute des Laurentides au moins jusqu’à St-Jérôme avant que le paysage ne tourne aux jaunes et aux orangés et que les patrouilles n’apparaissent de chaque côté de la route scannant systématiquement les visages de tous les automobilistes avec leurs pistolets électroniques. Tous les passagers des voitures sur la ligne de gauche semblaient m’observer curieusement à travers les vitres de côté en me doublant.

Au bout de l’autoroute, les voitures se sont mises à se faire plutôt rares, idem pour les patrouilles. Passé Mont-Laurier, j’étais fin seul sur la route. Épuisé. Je suis entré sur une route secondaire puis sur un chemin de pénétration d’une ZEC ou d’une compagnie de bois quelconque et je me suis rangé. J’ai dormi jusqu’à sept heures du soir.

Je me suis réveillé avec une forte odeur d’urine. Merde, la chatte. Je suis descendu lui ouvrir la portière qu’elle aille finir ses besoins dehors. Elle est partie dans le bois comme une bombe. En furie contre elle, je l’ai abandonnée aux coyotes et j’ai repris la route.

Avant le Grand-Remous, le témoin de niveau d’essence s’est allumé. Bref, il me restait suffisamment d’essence pour faire environ une quarantaine de kilomètres encore. Assez pour me rendre au Grand-Remous ou jusqu’au Lac Saguay.

Dans un poste d’essence digne du far-west, j’ai collé la voiture sur l’unique pompe encore ouverte. Je suis descendu de ma Austin et l’air était déjà beaucoup plus frais. J’en ai pris une grande lampée pleins mes poumons et l’air est ressorti en nuage de vapeur. J’ai ouvert le bouchon et inséré le pistolet dedans et le préposé est sorti de son garage. Un grand bonhomme plutôt costaud et mal rasé, coiffé d’un chapeau de laine carreauté rouge et noir avec deux panneaux de feutre qui lui descendaient sur les oreilles. Il pouvait aussi bien avoir 25 ou 40 ans, dur à dire. Il semblait totalement ébaubi de voir retontir un humain, ou une Austin Marina noire mat, va savoir. Il approchait.

“Pas pour toé,” dit-il très calmement mais d’une voix grave et assez forte.

“J’ai de l’argent liquide,” que je lui ai répondu. Généralement ça les calme.

“J’ai dit pas pour toé, quel boutte tu comprends pas,” en souriant de façon étrangement gentille.

Un peu de gazoline était déjà passée par le pistolet mais je ne voulais absolument pas faire d’histoires avec le pompiste. J’ai relâché la poignée du pistolet et j’ai commencé à l’agiter longuement pour ne pas perdre une seule goutte. Le tintement de métal agaçant est venu à bout des nerfs du gros pompiste. Je l’ai senti accélérer le pas derrière moi. J’ai senti son poids sur le sol et son haleine de bœuf dans mon cou. Alors j’ai appuyé de nouveau sur le pistolet pour chaparder le maximun d’essence avant qu’il ne m’interrompe puis j’ai retiré le pistolet de mon réservoir en me retournant vivement. Un grand mouvement des bras. L’essence pissait encore dans le vide formant un grand cercle entre ciel et terre. La crosse du pistolet l’a frappé exactement devant l’oreillette de feutre sur la partie exposée de son crâne. Il a émis un grognement lugubre puis s’est écrasé au sol. J’ai terminé le plein le plus rapidement que je l’ai pu. En sautant dans ma Austin, j’ai bien vu un homme en gris sous le lampadaire de l’enseigne du garage. Nos regards se sont croisés pendant que l’homme tirait une allumette au sol. J’ai vu l’explosion nettement dans mon rétroviseur.

En fonçant vers Val d’Or dans le parc sauvage, la noirceur est tombée raide comme la misère sur le pauvre monde. Y a-t-il seulement encore de la vie de l’autre côté en Abitibi? Devant moi pas de lune, pas une seule étoile, rien. Rien d’autre que deux grands cônes de lumière bleutée émanant des phares de ma vieille Austin Marina qui vont se perdre au loin dans le noir profond de l’asphalte neuve, sans lignes, comme une sombre rivière sinueuse. La lumière est peuplée par une infinité d’insectes et de papillons qui se précipitent sur moi en rafales. Un assaut linéaire et furieux, perpétuellement réalimenté par une source d’insectes apparemment sans fin. Les insectes se jettent sur moi jusqu’à ce que l’essaim réalise, trop tard, que mon pare-brise sera leur tombeau. La radio éteinte, j’entends encore mon coeur battre dans la cabine à travers les tic-tic des mouches contre le pare-brise. Je suis désespérément seul sur la route, aucune voiture ni devant ni dans les rétroviseurs. Noir comme chez le diable. Noir comme dans le cul d’un ours, comme disent les anishnabe.

Je lance le liquide lave-glace pour laver les mouches écrasées puis le pare-brise devient une boue opaque de cadavres de mouches broyées sous le balayage des caoutchoucs. Je suis dans le cul d’un ours. Avant que je n’aie le temps de relancer du liquide, ma Austin frappe un orignal de plein fouet.

Il n’y aura pas de long tunnel de lumière blanche s’ouvrant devant moi, pas d’ascension verticale dans un ciel de bon Dieu ni de film de ma vie à se dérouler devant moi. Au bout de mon sang, l’image pâlit lentement à mesure que mes énergies m’abandonnent et ma carcasse est maintenant démembrée, souffrante et emmêlée dans un amas de chair animale chaude, de verre brisé et de tôle fripée. La lumière jaune et crue de deux lampes de poche me tournoie dans le visage. En plissant des yeux je parviens à apercevoir deux hommes en longs imperméables gris qui m’observent, qui sourient.

Flying Bum

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3 réflexions sur “Horreur sans plomb

    • Pis j’imagine que si j’étais passée par là, je me serais arrangée pour qu’ils te sacrent patience. Pis j’serais restée là jusqu’à tant que tu meures…. Si tu m’avais dit que c’était pas nécessaire, je t’aurais dit de pas le prendre personnel, que c’est ma nature. Pis si j’pensais que ça pouvait aider un peu, j’t’aurais peut-être chanté une chanson.
      Mais bon, on le saura jamais.

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