Un jardin dans ma tête

Il est minuit. On est couchés. On vient d’écouter Star Académie en reprise et j’entends le verglas grésiller contre la cheminée de tôle, son cliquetis contre les grandes fenêtres. Dehors le vent gronde, les grands bancs de beige se transforment en patinoires. La météo annonce qu’une vingtaine de centimètres de neige se déposeront au courant de la nuit après la pluie et le verglas. Je ferme les yeux et dès lors je suis dans mon jardin sous un soleil ardent, on peut rêver. D’abord, j’étale toutes les enveloppes de semence sur la table et je vois déjà les rangs bien droits de tomates, de betteraves, d’oignons, de carottes, de boc choï et de belles salades de toutes les couleurs. Je prépare les semis. Ma boîte d’herbes et d’épices. Toutes ces variétés de fleurs. Toute la terre du jardin retournée prête à accueillir les semences et les plants. Le tout nouveau jardin de fraises, quatre rangs de vingt-quatre pieds chacun à détourber, toute la terre à tourner, à engraisser, amender, tant de travail à la bèche, à la pelle, à la fourche. Pas trop forçant, tout de même, bien emmitouflé dans mes couvertures prêt à tomber dans les bras de Morphée.

***

Il est minuit. J’ai abandonné le lit conjugal et je suis sorti de la maison, je creuse un autre rang de trous en forme d’étoile pour les nouveaux fraisiers. Les derniers trous n’étaient pas assez profonds. Les fraises ne faisaient que siffler au lieu de chanter comme elles auraient dû – comme c’était écrit sur les enveloppes de semence. Même que dans les journées particulièrement chaudes et sèches, elles ne faisaient que murmurer. Siffler ou murmurer c’est déjà bien assez impressionnant pour un fruit, mais pour ma douce c’était devenu une source de frustration, grande amateur de chanson et fan finie de Star Académie. Elle regardait les rangs de fraisiers par la fenêtre de cuisine et me servait perpétuellement son long soupir comme si un poids énorme s’écrasait sur elle forçant tout l’air à sortir de ses poumons. J’ai déjà eu un fauteuil de cuir qui faisait le même bruit toutes les fois où je m’assoyais dedans; elle m’a demandé de m’en débarrasser.

“On a payé une petite fortune pour ces fraisiers chantants,” qu’elle me dit, par la fenêtre grande ouverte. À ce moment précis, les fraisiers sifflaient l’air d’Il était une fois dans l’ouest. C’était bien quand même. De belles harmonies, une ou deux fraises à peine sur le lot sifflaient peut-être un quart de ton à côté, la perfection n’est pas de ce monde faut croire. “Des fraisiers chantants, pas des fraisiers qui sifflent . . . ou qui murmurent. Si j’avais voulu entendre siffler, j’aurais acheté des foutus pinsons,” vocifère-t-elle.

“On aurait pu s’acheter un perroquet,” que je lui réponds, “on aurait pu lui apprendre les paroles d’une chanson ou deux.”

“La publicité promettait qu’elles chanteraient,” dit-elle sur un ton qui semblait vouloir mettre un terme aux discussions.

***

Alors m’y voici et il est toujours minuit. Sous la lumière de la pleine lune, armé d’une pelle bénie par un chanoine et un arrosoir en forme d’éléphant remplie du sang d’une brebis. Tout était clairement spécifié dans les instructions sur les sachets de semence. Même le sang de brebis, incontournable. Comme les trous en forme d’étoiles. Heureusement, les arrosoirs en forme d’éléphant étaient en solde au Tigre Géant.

Cette-fois-ci, je creuse les trous un peu plus profonds. Pas mal plus profonds qu’initialement et c’était presque l’aube lorsque j’ai complété les travaux. J’entendais déjà les oiseaux se racler la gorge dans le bois en préparation de leur concert casse-oreilles matinal, comme s’ils se levaient irritables, sur un lendemain de cuite avec des querelles et des argumentations à finir. Je m’imagine toutes les sortes de drames usuels à leur 5 à 7 de la veille qui finissait toujours tard, avec des papas oiseaux qui passent beaucoup trop de temps à la table de la ravissante sœur de l’hôte – une femelle au plumage éloquent et à la poitrine aux couleurs vives. Et le matin suivant, les plus nerveux qui vont d’une branche à l’autre en se gazouillant des explications vaseuses et des excuses douteuses.

Lorsque j’ai eu fini de transplanter les fraisiers, je les ai arrosés avec le sang de brebis puis avec un peu d’eau pour faire descendre le sang magique. Je suis resté là un bon moment à regarder fièrement le travail fini, espérant secrètement que les plants me remercieraient en chantant une belle chanson. Le soleil atteignait déjà la cime des arbres, et les oiseaux en étaient maintenant à l’étape de s’en aller silencieusement vaquer chacun à ses petites affaires en s’évitant systématiquement du regard les uns les autres.

Aucune chanson venue des fraises, toutefois. Le traumatisme de la transplantation était encore tout récent; une chose bien peu plaisante, que l’on raconte, d’être déraciné puis replanté plus creux.

Je suis rentré sur la pointe des pieds, je me suis débarrassé de tous mes vêtements de travail et je me suis installé au lit malgré mes odeurs de sueur, de terre et de sang de brebis. Ma douce a bougé un peu puis elle s’est roulée légèrement histoire de me concéder un pouce ou deux de plus sur le matelas. Je me suis installé sur le dos au-dessus des couvertures fixant le plafond du regard. Le soleil était déjà trop vif pour que je m’endorme alors j’ai attendu jusqu’à ce que me vienne la lassitude à force d’attendre rien du tout.

C’est à ce moment-là qu’il m’a vraiment pris le goût que les fraisiers commencent à chanter quelque chose. Une attaque aussi soudaine que sournoise. Quelque chose de triste et de poignant, de leurs belles petites voix bien rouges de fraises qui pénétrerait par la fenêtre de la chambre comme une brise musicale qui atteindrait mes oreilles, étendu sur le lit avec ma douce qui ronfle à mes côtés et le soleil qui continue à grimper dans le ciel, sa chaleur qui se ferait de plus en plus sentir – celle du soleil, pas de ma douce. Ça aurait été bien que cela finisse par une chanson. Je pense, mais il était encore trop tôt pour ça.

Je me suis levé et je me suis dirigé vers la cuisine, j’ai préparé du café, puis j’ai attendu qu’il se passe peu importe ce qui devait se passer ce jour-là.

Ensuite, je me suis réveillé.

L’hiver est toujours là.


Flying Bum

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En en-tête : Coin jardin papillon, Vincent van Gogh, 1887

2 réflexions sur “Un jardin dans ma tête

  1. Des fraises sifflantes et chantantes… des oiseaux qui raclent leur gorge pour chanter dans le petit matin, et je me dis que le saut de l’ironie au poétique doit sans doute s’effectuer en fosbury, en lançant la tête et les épaules en premier sans oublier d’effectuer le petit rouleau de tout le corps.

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