35 millions de minutes

C’est lors de la septième étude clinique que je suis mort, ou que je crois être mort – je veux dire que je suis probablement mort. Si je n’étais pas mort cette fois-là, il y aurait eu tout un chiard de procédures ou de poursuites légales, ça se serait su et je n’ai entendu parler de rien à ce jour. Va savoir, un juge m’aurait peut-être octroyé plein de fric et je n’aurais plus jamais besoin de m’inscrire à toutes ces études cliniques rien que pour payer les factures et rembourser les dettes. Et acheter mes pilules. La vie de cobaye pour trois jours, 250 balles, une bagatelle de 4,320 minutes sur les 35 millions de minutes que constitue ma vie à ce jour. Cinq cennes la minute pour lentement avaler leur cigüe.

Je n’ai pas déclaré aux chercheurs que je prenais des pilules par crainte qu’ils m’excluent des études, et sans les études je meurs – autrement, c’est tout. Si j’avais le plus petit doute que ces gens-là possèdent la moindre forme de compassion et qu’ils me diraient simplement, “Hé oui, ce sont des choses qui arrivent, on comprend ces choses-là,” alors j’aurais joué franc jeu au départ – je suis une bonne personne, seulement mon corps est parti en mode trahison, en perpétuelle dépression et en proie à des douleurs sévères.

Oui, je suis une bonne personne ! Je fais de mon mieux, vraiment. Mais qu’est-ce qu’un gars peut faire quand son propre corps le tue? Que je leur aurais demandé. Et détruit son esprit aussi? Si tu es bon, si tu as bien mémorisé toutes les règles, tu vas voir le médecin. Le médecin te prescrit la pilule et tu redeviens à peu près humain pour un autre mois, 40,000 minutes au bas mot. Mais bientôt l’état ou la compagnie d’assurances ou peu importe le rond-de-cuir qui demande au médecin de cesser de distribuer les bonnes cures (excepté entre eux, j’imagine, ou à leur courtier en bourse, une maîtresse pas trop farouche, ou au sénateur local ou à l’homme de la compagnie d’assurances qui rend la pleine jouissance du corps et de la vie impossibles à quiconque sauf aux copains).

Alors là, tu t’écrases au fond d’un cagibi grand comme ta gueule pour 50 balles payées pour une étude ou une recherche quelconque – une étude sur comment votre cerveau se bouffe lui-même lorsqu’on ne lui offre rien de mieux à festoyer, présumément déduit, s’ils osent t’avouer ce qu’ils étudient vraiment, ce qui ruinerait les choses pour eux et pour toi – tu gardes tes questions, juste que tu puisses recevoir les 50 balles et stopper la misère pour un jour ou deux. Deux-trois mille minutes.

“Avez-vous déjà souffert d’une dépression ou avez-vous été diagnostiqué de dépression chronique ?

“Non.”

“Avez-vous déjà été pris d’attaques de panique ou avez-vous déjà eu un diagnostic de troubles anxieux ?”

“Non.”

“Existe-t-il une raison quelconque pour que vous consentiez à vous écraser au fond d’un cagibi grand comme votre gueule pour 50 misérables balles le temps qu’on découvre ce qui peut bien arriver à un être humain abandonné dans le noir à lui-même pour 50 tristes balles contre 5,000 minutes de sa vie ?”

“Aucune, absolument aucune raison. Pourquoi existerait-il une bonne raison ?”

La septième fois, ils m’ont scellé de la même façon que toutes les fois avant, avec l’étudiante en stage et ses quatres billes d’argent piquées sur l’oreille et qui te dit, “On se revoit de l’autre côté !” à mesure qu’elle enfonce le piston de la seringue. Je m’installe comme d’habitude, rien que moi et mon esprit. C’est une chose terrible d’avoir rien d’autre à faire que de comprendre ce qui se passe dans votre esprit. La plupart du temps, lorsque je n’étais pas encore dans le cagibi, j’avais un plan : internet, la télé, des petits jeux idiots sur mon petit écran de téléphone avec d’autres esprits que je connais sur internet. Adieu, dès lors, mon esprit à moi ! Mais ils confisquent les portables, les rats. J’aimais quand même être vivant à cette époque singulière lorsque j’étais toujours vivant. J’aimais cela, vraiment – j’aimais comment on était presque une nouvelle race d’humains, vivant à la troisième personne. Imaginez s’assoir tout seul à la chandelle en ne faisant rien d’autre que de penser toute la nuit, ou à raccommoder des chaussettes, ou boire du porto, ou pleurer votre quatrième enfant mort-né. Dès que je m’imagine faire partie de l’ancienne race d’humains, mon esprit s’interrompt abruptement. Il y a toujours d’autres esprits dans lesquels s’emmêler, les esprits de mes ami(e)s, les esprits étrangers, les sections commentaires d’articles qui n’intéressent vraiment personne, leurs répliques dont je me bats les couilles vivement, où la masse d’esprits confédérés qui se rassemblent pour s’exprimer tout haut, pour n’avoir pas à se parler les uns les autres directement. Face à face.

Internet Internet Internet ! Pilules Pilules Pilules ! 

Je me demande souvent, du fond de mon cagibi, qu’est-ce qui peut bien se passer ailleurs. Je sens mon esprit qui me boxe depuis l’intérieur, mes reins, mon pouls, mes récepteurs d’opioïdes. J’observe alors le fin cadre de lumière qui fait le tour de la porte, toute la vie qui tente de s’infiltrer à travers ce halo ridiculement ténu et je me dis tout bas : “Je croyais pourtant vouloir profiter de ce moment pour améliorer mon esprit !” Méditation, la pleine conscience, la visualisation et toute cette sorte de choses. Avec 50 balles ou sans 50 balles, les pilules et la sainte paix mises à part, je croyais que ce serait bêtement lénifiant pour moi de passer un moment avec moi-même dans ce cagibi. J’ai souvent lu à propos de ces gens qui se sont installés seuls en forêt hostile pour effacer la société de leur esprit, des gens qui ont franchi les pôles en raquettes, des gens qui ont marché à travers les déserts avec rien d’autre qu’un sac à dos et une certaine fureur de vivre – vraiment vivre, calvaire ! – et je ressens parfois de la honte de ne pas être un de ces gens, même si ces gens finissent toujours par revenir au bercail et lancer un blogue, une page web, ou écrire un livre à propos de leur quête, une série-télé, ouvrir une chaîne de boutiques de raquettes ou de sacs à dos, toutes sortes de variantes de société, regardez-moi ! qui me fait me demander si quelqu’un maîtrise vraiment son propre esprit ici-bas. Ou c’est rien que moi. Une véritable maîtrise, on s’entend. 

Toutes ces choses circulaient dans mon esprit dans le cagibi étroit lorsque je suis assurément tombé raide mort. Ce n’était guère différent des fois précédentes – ils avaient commencé à fermer toutes les lumières à l’extérieur à partir de la cinquième étude, alors le halo n’existait plus, fini aussi le ronronnement du climatiseur.

“À quoi est-ce que je pensais là ? Pense pas à la mort. Pense surtout pas à la mort.”

Et si la mort n’était rien d’autre que ce cagibi ? Calme et paisible, pour que tu saches à tout moment que là-bas, au-delà d’où tu ne pourrais plus jamais aller à nouveau, ni en revenir, se trouverait toujours cette autre chose beaucoup moins calme et paisible, cette chose qu’on dit importante, où tu dois toujours être agréable et sympathique mais serait-ce tout cela bien mieux que d’être tout court ? À quoi bon n’être qu’être, alors que je pourrais à ce moment précis être occupé à améliorer mon score au Tétris, mais en lieu et place, je suis mort.

Je ne sais pas qui ni pourquoi serait-on est revenu me chercher. Qu’essaie-t-on de prouver ? Pour la science, je veux dire. Peut-être ne voulaient-ils que faire un autre exemple de l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Cette inhumanité est toutefois démontrée et revalidée depuis des lunes par des cohortes de scientifiques, et la stagiaire aux nombreux perçages d’oreille me semblait pourtant tout à fait humaine, à sa façon. Qui connait les rondeurs que peut dissimuler un long et ample sarrau ? Je n’apprécie guère son patron, le chercheur en chef qui ne lève jamais les yeux de son Ipad, mais je pensais à lui encore et encore lorsque j’attendais de sentir la poignée de porte enfin tourner. Qu’est-ce qu’il peut bien regarder maintenant ? Mon esprit, mon âme qui se projetait, ou ma pleine conscience, ou ce qui restait de moi et de mon âme alors, tout en moi se demande s’il est occupé à finir un mot croisé, s’il photographie son souper pour le publier en ligne, est-ce que dans mon nouvel état je suis capable de pénétrer son esprit, comme un fantôme, au moins assez longtemps pour aller dans son Ipad voir si j’ai reçu des courriels ou pour faire mes adieux à d’autres esprits que j’aimais bien. Bizoux à ma douce. Au début, j’ai pensé écrire des petits mots d’esprit ultimes à tout un chacun et je sentais mon esprit faire des efforts pour réussir : Bonsoir, je suis dans un cagibi avec mes deux genoux imprimés dans le front ! 

Une haleine pâteuse de drogue, #çametue #enviedepisser #hashtagsurmondown. Puis je me suis mis à me demander si une catastrophe ne s’était pas abattue sur la terre, m’ont-ils vraiment oublié ici ? Est-ce qu’une guerre nucléaire a été déclenchée ? Je n’ai ni faim, ni froid et je ne me désintègre pas sous la force des rayons gamma. Je ne fais que respirer, je suis seulement pleinement conscient de ma respiration, seul avec ma respiration, et puis on aurait dit que je me retirais, et je me retirais, puis j’ai été retiré, ou retenu c’est pareil, puis j’ai eu une pensée profonde et puissante pour une croustille de maïs, une salsa bien épicée et un verre de porto,

 

et ensuite j’étais libre.


Flying Bum

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En en-tête, Office in a small city, Edward Hoooer, 1953

3 réflexions sur “35 millions de minutes

  1. …puis j’ai eu une pensée profonde et puissante pour une croustille de maïs, une salsa bien épicée et un verre de porto… remplace le porto par le Jack Daniels et je me retrouve impec dans la profondeur du moment ! 😉 Beau texte Luc !

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