Championne sauteuse

Saute, saute, saute, tape des pieds.

Crème glacée, limonade sucrée.

Comment sera ton cavalier?

Gros, grand, gras, riche à craquer.

La mère d’Adéline lui garantit que ça ne coûte pas trente sous de plus en efforts d’aimer un homme riche plutôt qu’un homme pauvre. Elle dit aussi qu’une fille doit se servir de sa tête parce que tout ce qu’un homme veut, ce sont toutes les autres parties de son corps. “Alors pas de danger pour Adéline-la-pas-fine,” que réplique sa sœur Marie-Luce en piquant l’épaule d’Adèline de son index pointu, “parce qu’elle n’a pas d’autres parties, elle. Rien qu’une tête d’épouvantail montée au bout d’une perche, ah, ah, ah !”

“Au moins, j’ai pas cinq mentons et la panse qui pend par en avant comme Marie-Suce la cochonne.”

Le crêpage de chignon finit d’une claque. La lèvre inférieure de Marie-Luce vibre, ses joues s’enflamment, ses yeux se plissent. Adéline sait qu’elle ne devrait pas parler de son ventre qui s’est mis à enfler l’été dernier et comment il pend misérablement maintenant, comme une poche vide. Pas supposée de parler du garçon non plus, Gérald Laflamme, ni du pauvre bébé, bien que tout le monde sait très bien qu’elle l’a perdu, du moins c’est ce qu’on raconte comme si Marie-Luce l’avait “perdu” dans le fond de l’armoire à balais et qu’elle ne s’en était plus jamais inquiétée. Difficile de se retenir tout de même pour Adéline lorsque Marie-Luce la traite de pattes d’autruche ou d’enfant sauvage capturée au Bornéo. Parfois, elle n’essaie même pas de se retenir, les mots partent tout seuls pour aller blesser sa soeur .

Un, deux, trois, devinez

Qui est là à se bécoter

C’est Gérald et Marie-Luce Côté

D’abord les baisers ensuite les bébés.

Marie-Luce s’élance la paume grande ouverte, assurée d’atteindre Adéline en pleine face mais la fille est svelte et rapide comme une belette. Elle se pousse et claque la porte assez fort pour qu’elle ouvre maintenant des deux bords et Adéline ne se retourne même pas pour voir. Une fois en sécurité dans la rue, elle bat des bras jouant l’oiseau de toutes les couleurs, un geai bleu peut-être. Elle entend déjà les slip-slap de la corde à danser au loin. Elle dandine la tête en entonnant déjà la comptine.

En Ontario aho, aho

Quand il fait chaud aho, aho

On se déshabille ahille, ahille

On saute à l’eau aho, aho

Mon chien m’a vu ahu, ahu

Il m’a mordu ahu, ahu

Je lui réponds ahon, ahon

À la maison ! ahon, ahon

Le lendemain ahin, ahin

Sur le chemin ahin, ahin

J’ai rencontré, ahé, ahé

Elvis Presley ahé, ahé

Il m’a d’mandé ahé, ahé

De l’épouser ahé, ahé

Je lui réponds ahon, ahon

Mon effronté, toé

Ahé, ahé, toé !

Adéline doutait de rencontrer Elvis un jour, mais elle était prête à sauter. Elle tourne le coin et dit Hé! Puis elle s’appuie sur le mur de briques chaudes et attend avec les suivantes. Les jumelles Higgins pompent leurs genoux haut dans les airs à l’unisson entre les cordes doubles. Leurs têtes tournent une fraction de seconde vers Adéline et elles la saluent d’un même Hé!  Puis elles crient aux tourneuses de cordes “Plus vite, plus vite!”. Petites vedettes pompeuses, pense Adéline mais elle garde son sang-froid, son visage au neutre, sinon les deux petites frais-chiées n’appelleront jamais son nom.

C’est Laurence Beaudet avec ses aisselles poilues et sa cousine Nicole qui tournent les cordes. Adéline pense que Laurence devrait commencer à porter des chandails à manches longues parce que tout ce poil est dégueu, ça ferait mieux à son chien qu’à elle. Ça donne le goût de regarder ailleurs comme quand la mère d’Adéline lui parle des parties du corps. Comme les parties du corps de Frankenstein? Elle n’a jamais osé demander à sa mère de quelles parties exactement elle parlait mais Adéline se doute que ce sont des seins qu’elle parle. En fait, toutes les filles parlent de cela, tout bas en se collant le visage les unes contre les autres – quand est-ce que ça commence à pousser, vont-ils être aussi gros que celle-ci ou celle-là, sinon, s’il vous plaît beau petit Jésus, qu’ils soient parfaits, de même taille et bien ronds.

Janette Higgins ne saute pas si vite qu’elle le prétend, elle se prend souvent les pieds en se retournant pour voir l’effet que sa longue chevelure au vent produit sur les garçons qui passent sur le trottoir, examine leurs visages hébétés lorsque sa jupette relève et les laisse voir les rayures colorées de ses petites culottes.

Adéline, elle, pourrait sauter éternellement. Elle pourrait sauter sur tous les rythmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, en souhaitant qu’il y ait des cordes aux cieux et des anges pour les faire tourner. Lorsqu’elle s’insère entres les cordes, tout change. Elle se l’explique difficilement mais même l’oxygène qu’elle respire est différent dans le tourbillon des cordes. Le slip-slap des cordes contre le ciment des trottoirs la transporte dans la transe des cordes. Elle pénètre comme si de rien n’était dans les cordes en mouvement, les bras pendants contre son corps et sa tête qui fixe le passage des cordes au sol en se dandinant de haut en bas comme un bubble-head. Lorsque la transe embarque, ses pieds prennent la relève des commandes, les cordes donnent le rythme, dictent la hauteur des sauts.

Sa mère dit qu’elle va abandonner la corde un jour ou l’autre. Elle l’affirme avec une voix sirupeuse en regardant par la fenêtre au-dessus du lavabo, les deux mains dans l’eau de vaisselle et le regard comme dans le vide. Elle parle pareil lorsqu’elle parle de p’pa. Adéline et Marie-Luce n’ont aucun souvenir de lui. Il avait le corps perpétuellement agité et des pieds à l’avenant, disait la mère. Il ne pouvait tenir en place bien longtemps et il était parti pour nulle part sans demander son reste lorsqu’Adéline est née. Adéline se rappelle alors que sa mère est vieille, bientôt trente-huit ans. “Je ne suis pas prête d’arrêter de sauter,” qu’Adéline dit à sa mère, “peut-être quand j’aurai – elle allait dire 38 – “Adéline! Allez, fille, c’est ton tour, t’as été nommée. Il y a la lune mais il y a les cordes aussi. Saute !”

Adéline saute, elle baisse la tête, se roule l’épaule et embarque avec la remontée des cordes. Un, deux, trois. Elle prend position avec grâce, comme un couteau chaud dans du beurre mou. Tout son corps bouge gracieusement dans le vortex des cordes, un ballet de trottoir. Plus rien à l’extérieur des cordes ne la touche, Elvis en personne, les parties du corps ou même les aisselles poilues de Laurence Beaudet. Dans le tunnel en mouvement, plus rien n’existe.

Je suis une princesse hollandaise

Tout de bleu vêtue de laine

Les choses qui me plaisent . . .

La réglisse et les bonbons

Les olives les cornichons

Gomme balloune et beaux garçons

Beaux comme un grand capitaine

Saluer sa mère la reine

Partir dans son grand bateau

Avec lui un long tango-oho

Danser une belle polka-aha

Juste comme ça aha-ha

(Pas de polka sous les cordes)

Slip-slap, slip-slap

Slip-slap, slip-slap

Je suis une princesse hollandaise . . .

Adéline ressent les grésillements dans ses pieds qui sautent, elle croit sincèrement que ses pieds sont ses meilleures parties. Pas question de les abandonner, de s’en départir, de les perdre dans l’armoire à balais avec les bébés perdus ou de les coincer dans des souliers à talons hauts avec les bouts en pointes de pizza comme ceux de Marie-Luce. Sa mère dit qu’elle est folle. Marie-Luce dit qu’elle est folle. Adéline dit que sauter c’est mieux que des bébés perdus dans le bide ou des yeux perdus dans le vide. Dans un tourbillon de cordes, les seules règles qui s’appliquent sont le rythme et les cordes et la vitesse du coeur qui bat lorsque vos genoux s’élancent vers le ciel avant que vos pieds les propulsent à nouveau. Si elle cessait, elle ne se reconnaîtrait plus elle-même. Quelque chose en elle s’effriterait et elle mourrait égrenée sur le trottoir comme une statue de sel bulldozée. Elle ne peut pas finir de même. Elle ne veut pas. Jamais dans cent ans.

Je suis la reine de la corde

La meilleure de tous les trottoirs

Je peux sauter jusqu’à la lune

Sauter sur un seul pied

Ou sauter sur deux pieds

Un kangourou en Australie

Ou sauter jusqu’à Paris

Crier oui, oui, oui

Aller toucher aux étoiles

Retomber sur un nuage

Où personne peut venir toucher

Les parties de mon corps

Même pas Elvis Presley

 

Même pas la peine d’essayer.


Flying Bum

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5 réflexions sur “Championne sauteuse

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