Deux oeufs retournés quelque part

Un mardi matin. Tôt. Je me torture toujours pour y arriver, quelque part, rien que quelque part. Je me torture quand j’y arrive, quelque part, parce qu’il y a nulle part où aller vraiment après qu’on soit rendu. À tant essayer de ramener mon esprit dans mon corps, je me suis embarré dehors. J’haïs le mardi. J’haïs ceux qui haïssent le lundi, la vraie marde c’est le mardi.

J’étais immobilisé, cataleptique, l’autre mardi, dans ce décor vintage que je connaissais pourtant. Désorienté, certes, mais pas vraiment certain où j’étais. Pas où je me situais par rapport à une maison normale, j’étais debout dans une cuisine, aucune erreur possible là-dessus. Je me tenais sur un horrible prélart brun rouille avec un motif de cercles concentriques étourdissants, une tapisserie où pendouillaient dans le désordre des aubergines, des potirons et des casseroles de laiton entre lesquelles se faufilaient des lisières de lierre sans début ni fin, des surfaces de travail en faux-marbre hallucinant d’invraisemblance, une cuisinière électrique bon marché vert avocat avec des éléments ronds en spirales boudinées, un énorme frigo dans la même teinte de vert haut-le-coeur. Une vague et distraite odeur de vidanges oubliées. Évident que je me tenais dans une cuisine. Mais quel jour, dans quel temps, quelle année j’étais, si ma douce était là, pas là, pas loin ou nulle part ailleurs.

***

Un jour un peu trop excitée, elle s’était brûlé le dessus des deux mains en tirant du four un pouding-chômeur bouillant. C’est le prélart qui s’était régalé et les cicatrices sont restées là des jours, des mois, des années. Boursoufflures sur ses mains, sur le prélart gondolé. Avant qu’elle ne parte – pour quelque part, loin, quelque part, c’est tout ce qu’elle avait dit, comme si je ne pouvais pas ouvrir le journal et lire les rubriques nécrologiques, des chiens perdus et des cœurs à prendre– elle m’avait fait cuire deux œufs miroir, elle ne savait pas les tourner sans risque alors elle les regardait se figer, immobile, une spatule en plastique noir à la main. Un mardi matin. Vague et brumeux. Les Boomtown Rats dans la radio insistaient : “I don’t like Mondays, tell me why, I don’t like Mondays, tell me why.” Complètement dans le champ, la chanson. Pourquoi moi j’haïs tant le mardi?

Va savoir.

***

–“Tu vas faire attention à toi?” avait-elle dit, avant de partir quelque part.

–“J’vas être correct,” que j’ai dit, “je suis un grand garçon maintenant.”

Pas longtemps après, ou une semaine ou dix ans, deux hommes se sont présentés, deux grands garçons propres, bien rasés. Les uniformes impeccables et tout : vestons bleus, cravates noires. Chaussures astiquées au crachat. Un cognement creux dans une porte creuse, un courant d’air, le fond de l’air incertain de mars qui se faufilait entre eux bien droits sur le balcon, passait entre leurs jambes de pantalons emportés dans une danse débile comme des publicités gonflées de concessionnaires automobiles.

–“Quelle brave personne.” dit le premier. L’autre enchaînait : –“Vous pouvez dormir tranquille, monsieur, ses récompenses seront infinies et éternelles.” Képis en mains, la neige commençait à s’empiler sur le dessus de leur tête court-rasée. Ils ne bronchaient pas d’une coche. Je ne me rappelais pas avoir déjà dormi tranquille pour quoi que ce soit, récemment du moins. –“Elle aura le Mérite, le Grand Mérite, l’Hostie de Gros Mérite, l’Étoile d’Or, la Croix Jaune-Orange, le Coeur Violet, le Pouce Vert, la Tête Rousse . . .

Je n’y arrivais toujours pas. À me rentrer dedans je veux dire, toujours embarré en-dehors de moi-même.

***

Elle était là, maintenant, dans la cuisine. Debout devant la cuisinière électrique vert avocado. Ishhhhhh.

–“Qu’est-ce qui te serait arrivé si j’étais restée partie trop longtemps?” qu’elle demandait simplement, comme si elle m’avait demandé si la Chevrolet partirait quand même si je n’avais jamais plus mis d’essence dedans. Elle ignorait que la Chevrolet était partie depuis longtemps, la peinture toute craquelée par le soleil, la carcasse toute rongée, par la rouille, sa beauté disparue avec les années. –“De toutes façons,” avait-elle continué, “j’ai entendu dire que les choses ne se passaient très bien par ici.” Elle tenait la spatule noire dans sa main, m’a souri tendrement, m’a pris brièvement dans ses bras mais ne m’a pas préparé deux œufs miroir sur la cuisinière électrique vert à chier. Avant de s’en retourner quelque part.

J’avais faim, moi. Fait chier.

***

L’autre mardi, je me suis réveillé et elle était à côté de moi dans mon lit, sur le dos, les yeux fermés, pas le moindre ronflement. Pourtant, oh! qu’elle ronflait avant. Le son d’un dix-roues. Dans un instant particulièrement intense, je me rappelle lui avoir dit : –“Je pensais que quelqu’un était passé par la fenêtre et tentait de t’étrangler à mort et que tu râlais un grand râlement comme ton dernier grand râlement.”

J’haïs les mardis qui commencent de même.

***

Lorsqu’elle était partie quelque part, elle avait apporté sa sœur Adéline avec elle. Il devait bien en rester encore sept ou huit dans la maison familiale qui commençait à se faire encombrée quelque peu au goût des parents. Une sœur de plus ou une sœur de moins, de moins ce serait mieux, s’était-elle probablement dit. Cela m’avait ébaubi de voir arriver Adéline avec ma douce, un de ces mardis matins. Je ne l’avais pas vue depuis un sacré bout de temps et elle n’avait absolument pas changé, toujours aussi chiante. –“Pourquoi êtes-vous si belles et rayonnantes ce matin,” avais-je demandé, “et pourquoi moi, j’ai l’air d’un cadavre ambulant?” Elles n’ont rien répondu. –“Après tout, c’est vous autres qui êtes parties quelque part depuis longtemps.”

Le monde allant mal, le monde allant vert.

***

Il n’y a pas si longtemps, ma douce et ses sœurs se pourchassaient encore dans le grand logement familial se disputant les plus beaux morceaux de vêtement qui étaient classés par ordre de taille et par ordre alphabétique ou par couleur sans notion de propriété privée aucune. Il n’y a pas si longtemps, ma douce et ses sœurs se disputaient le choix des disques à faire jouer sur le vieux stéréo familial.

–“On écoutes-tu de la musique?” demandait l’une. Elle flippait un à un les microsillons debout dans leur présentoir. –“Les Doors?”

–“Non, j’haïs ça les Doors!” disait Adéline. –“J’haïs ça, moi?” ajoutait-elle soudainement incertaine. Et ma douce disait –“Oh, que oui, tu haïs ça.”

–“En tous cas, moi je suis affamée,” clamait Adéline, “on manges-tu des bons œufs tournés?”

–“Yes!” dit ma douce, “des bons œufs tournés de mon chum.”

–“Je pensais que les œufs c’est tout ce que tu savais faire dans une cuisine.” que j’ai protesté.

–“Oui,” rajoutait sa sœur, “c’est toi qui les faisais pour toutes les sœurs quand on habitait encore chez papa, c’était ta spécialité.”

–“Ah oui, trop vrai.” répondait ma douce. “Même les tournés?” s’interrogeait-elle, angoissée. Pour un moment on aurait dit qu’elle stagnait comme moi entre deux temps, embarrée en-dehors de sa tête loin de cette cuisine. Et le fil des choses lui est lentement revenu. –“Mais j’en ai tellement fait, des calvaires d’œufs, des œufs, des œufs, encore des calvaires d’œufs, cette maudite cuisine jaunie a l’air d’un immense jaune d’œuf éclaté partout sur les murs et regarde-moi cette cuisinière horriblement verte comme aucun avocat aurait l’audace de choisir comme couleur.” finit-elle en pointant l’horrible électroménager de sa spatule noire en plastique.

–“Oublie ça, les oeufs.”

***

Il n’y a pas si longtemps, leur mère était celle qui cuisait les œufs, elle qui était en charge, c’était sa seule spécialité, la seule chose qu’elle pouvait cuisiner de façon un peu potable, c’est elle qui me l’avait enseigné avant d’annoncer un beau mardi matin qu’elle s’en allait quelque part pour de bon elle aussi.

Que j’aurais maintenant besoin de savoir comment m’en faire tout seul, m’occuper de la famille tout seul.

–“Est-ce que tout va bien aller pour toi?” Adéline avait demandé à sa sœur, ma douce, avant de s’en retourner quelque part. –“Numéro un.” avait répondu ma douce en pointant les deux pouces par en haut avant de repartir, elle aussi, pour quelque part mais peut-être pas pour de bon quand on y repense ou qu’on se relit.

–“Bye bye, douce.”

***

Je ne suis toujours pas certain où je suis. Si je suis toujours embarré en-dehors de moi-même. Ça ressemble à une cuisine, oui, mais encore? Le temps, les années et toute cette sorte de choses. Où? Pas lundi, toujours?

Je commence à douter d’eux aussi par moments, les lundis. Mais j’haïs par-dessus tout le mardi.

J’haïs ceux qui haïssent le lundi, la vraie marde c’est le mardi.


Flying Bum

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2 réflexions sur “Deux oeufs retournés quelque part

  1. Un m’ment d’né, comme dirait l’autre,
    chus restée accrochée –
    comme un disque qui saute.
    Je voyais les gars qui se crachaient
    sur les bottines.
    Ou plutôt, une bottine qui se faisait
    cracher dessus.
    Pis j’me suis dit aussi
    que ça doit valoir des bidous
    un voyage dans ta tête…
    Bonne soirée, Luc.
    Ou bon jeudi…

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