Un l’d’jieuvre, un argnal, un pacte.

Bien peu de créatures ne sont aussi mal situées dans la chaîne alimentaire que le pauvre lièvre. À peu près tout carnivore qui se déplace à deux ou à quatre pattes dans nos forêts s’en régalera, sans compter quelques très grands oiseaux de temps en temps. Si je m’amuse à faire un LaFontaine de moi et considérant le régime de l’orignal, essentiellement végétarien, je pourrais vous raconter la fable du pacte entre le lièvre et l’orignal. J’y reviendrai.

Aujourd’hui le mot à la mode est le pacte. Quelque quatre-cent artistes québécois nous invitaient à signer le “Pacte pour la transition”, grandes manoeuvres des temps nouveaux qui appelle déjà de son appellation dilluée un acte tout sauf guerrier, une “transition”. Il me vient des odeurs de comités ad hoc chargés d’étudier la question et de faire rapport. Et dans le détail cela consiste essentiellement à faire d’abord son mea culpa par rapport à nos comportements privés en matière d’écologie. Ensuite exprimer, de façon à peine plus compliquée qu’un bon vieux “like” de réseau so-so, nos espoirs collectifs d’un monde meilleur, une belle planète qu’on demandera au bon gouvernement de peinturer verte et bleue. Fuck.

Bébé-boumeur parano et fatigué, j’entends ad nauseam les accusations pointées directement au visage de notre génération, de ma génération, individu par individu, qu’on accuse d’avoir cochonné la place pour les générations futures. Re-fuck.

Allumez grandes vos lumières fluoro-compactes mes petits X, Y, Z, artistes et millénaires confondus. On ne peut jamais pactiser avec l’ennemi, le capital, la grande et magnanime industrie, bouffeurs de ressources affamés du fric à tout prix qui à eux seuls sont responsables à quatre-vingt-dix-neuf point plusieurs décimales pourcent du grand dégât. Avez-vous seulement déjà couru sur un désert de slam de mine à perte de vue à en perdre le souffle, de vos yeux vu une forêt pleumée sans arbres, enfants se dépêcher à se baigner dans la rivière l’Assomption entre un déversement de petits pois verts des aliments Carrière et un voyage de marde de la ville de Joliette, l’avez-vous déjà vu le tuyau d’où sortait toute la marde du monde? Les dompes à ciel ouvert comme des océans de vidange? Des dortoirs peuplés d’enfants difformes après Tchernobyl? À combien estimez-vous la part de votre paille en plastique dans l’ampleur du dégât? À combien devriez-vous vous mettre, combien de vies entières pour maganer la planète autant que les pesticides ne le réalisent en un seul épandage empoisonné sur de la nourriture qu’on nous destine?

Pour ceux de mon âge qui n’épandent rien et qui s’accommodent de ce que la nature offre comme verte couverture au sol parce qu’on puise l’eau qu’on boit sous nos pelouses, ce n’est pas de l’implication sociale, c’est juste logique. Qu’on réduise ce qui entre d’un bord pour réduire ce qui ressort de l’autre, simple mathématique. Composter pour jardiner, nul besoin d’une maîtrise en agronomie. Bien manger pour mieux vivre, ça dit ce que ça a à dire, mieux vivre. Pas besoin d’un bac en économie pour savoir que la nourriture la plus chère est celle qu’on gaspille. Et parlant de bac, beau geste que d’y placer tout ce qui est recyclable, bel acte de contrition quand on sait très bien que la plupart de son contenu ne sera pas recyclé parce que le recyclage de tel ou tel matériau n’est pas rentable ou qu’on ne trouve plus personne pour trier au salaire minimum et que toutes nos bonnes intentions ne font que se promener en camion-diésel d’une place à l’autre finalement.

Et l’écologie sociale, moi qui ne mange plus de chocolat Cadbury depuis qu’ils ont sauvagement déménagé l’usine de la rue Masson en Ontario en 76 pour faire un pied-de-nez à Lévesque et aux méchants séparatistes qui venaient de prendre le pouvoir, moi qui ne mange plus de farine Robin Hood depuis que des agents de sécurité ont abattu un travailleur dans le stationnement de la minoterie pour avoir tenté d’empêcher un scab de passer et la liste de mes entêtements serait longue. Je me force, j’achète local, provincial au pire, canadien en dernière instance, j’ai acheté six arpents de forêt que je laisse pousser tranquille, je paie les taxes, et au fond de moi j’achète mon pardon à l’atmosphère pour la voiture que je suis obligé d’utiliser encore. Mes arbres nettoient pour moi les émissions de Co2 de ma bagnole. J’admets totalement que mon petit système de purification home made est un luxe qui comporte ses limites à l’échelle planétaire.

Oui j’en conviens, chacun de nous doit se servir de sa tête pour autre chose que de promener sa tuque. Il faut connaître la portée de nos gestes et agir en conséquence. Se comporter en être civilisé et conséquent. Compenser pour l’inertie de nos compatriotes moins conscients, les éduquer patiemment sans leur crier à la gueule. De là à mettre le genou au sol, confesser nos gros péchés de négligence écologique personnelle en s’en excusant pieusement avec les beaux artistes de la tivi en espérant que le bon gouvernement fera pareil? Fuck. C’est l’ennemi qu’il faut regarder en pleine face, pas le bon gouvernement qui est essentiellement sa marionnette, l’affronter, lui dire haut et fort:  -Toé, mon hostie, t’as fini de faire ton ravage icitte.-

La subversion doit retrouver sa place, la lutte ses lettres de noblesse. Les sociologues évaluent qu’il suffit de 3.5% de la population engagée à fond dans une lutte déterminée pour virer la girouette du gouvernement de bord. Oui slaquer sur le pétrole, oui des chars électriques Manon, plein de chars électriques et des autobus gratis, du monde qui mange à sa faim, qui couche pas dehors, qui retrouve le bonheur de s’instruire, de lire, d’écrire, de chanter et de s’amuser entre eux autres sans être obligé de ramener un char de bébelles du Walmart ou du Costco qui vont finir dans le bac dans le temps de le dire.

Je l’ai signé pareil le fameux pacte, vieux réflexe hippie, mon côté rêveur, sans réfléchir. Mais hé, il n’est jamais trop tard pour mal faire.

J’ai un jour été invité à une noce Anishnabe en plein bois au nord du 50ème parallèle. Plein de volontaires avaient cuisiné des plats de toutes sortes et se tenaient fièrement debout derrière leurs mets à les servir. De grandes tables alignées où les convives étaient appelés à passer selon un ordre bien précis. Les ainés en premier qui avaient le privilège de ramasser les quelques babines d’orignal, puis en ordre de générations et de liens parenté avec les époux. À la fin de la file évidemment, je suivais mon frère qui vit toujours en Abitibi et qui connaissait la plupart de ces gens. Nous montions nos assiettes lorsque nous nous sommes arrêtés devant une superbe femme au moins octogénaire sinon plus. Elle avait préparé un ragoût de lièvre et d’orignal qui sentait divinement bon. Mon frère salua la dame et tout en jasant avec elle goûta au ragoût dont elle ne semblait pas peu fière. Un peu mal à l’aise, il lui mentionna que le ragoût (ce n’est pas pour chiâler) goûtait beaucoup plus l’orignal que le lièvre. La dame lui répondit calmement avec un petit sourire en coin. C’est la recette de mes ancêtres, de ma grand-mère et de ma mère avant moi et je respecte la recette à la lettre. Moitié lièvre, moitié orignal. J’y mets des patates, des oignons, des carottes, un lièvre et un orignal.

Nous tous qui sommes tellement mal placés dans la grande hiérarchie sauvage, on aura beau se nourrir des plus tendres pousses, de s’abreuver aux sources les plus claires, de respirer la divine phéromone des bois, de fondre nos graisses dans la joyeuse gambade forestière, d’aller chier directement dans la boîte à compost s’il le faut, nous ne serons toujours que le lièvre qui cherche à goûter plus fort que l’orignal. Va falloir être une christ de gang à prendre le ragoût d’assaut.

Et tenir tête.

Flying Bum

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