Le blanc Noël de Noël Leblanc

J’ai toujours affirmé l’avoir vu pour vrai, dans la nuit de Noël en 1973, dans les rues de Rosemont. Et je le maintiens. Celui qu’on appelle le père Noël. Rien comme ce à quoi on aurait dû s’attendre comme allure, habits, moyen de locomotion. Un père Noël vraiment particulier. Dans cette nuit-là, j’ai appris qu’on en avait probablement tous chacun un, différent de celui du voisin ou de celui du centre d’achats. C’est loin tout ça. Cette nuit-là, un peu secoué, j’ai couru répondre à l’appel de la plume avant de tout nier ou de vouloir tout oublier. J’ai sorti le petit livre bleu avec un trou au milieu que je m’étais fabriqué dans l’atelier de reliure où j’avais travaillé à l’époque et j’ai écrit, pris d’une fébrilité peu commune. Mon petit livre a brulé avec mon hangar de la cinquième avenue dans l’été 79. J’ai donc réécrit tout ça, de mémoire évidemment. Très librement, je dois l’avouer.

Le blanc Noël de Noël Leblanc

La tempête rafalait rondement en cette veille de Noël dèjà ensevelie sous moultes épaisseurs de blanche neige. Après avoir abandonné sa maison aux hommes de loi plus tôt dans l’automne, Noël Leblanc s’était construit une cabane, squattée sur une terre à bois qui semblait abandonnée depuis toujours. Les fenêtres de sa triste cabane n’étaient plus que blancs rideaux qui laissaient très occasionnellement transparaître au dehors de longues épinettes courbées par le vent du nord. Quatre bûches sur le sol à côté du poêle constituaient toutes les chances de survie pour la mince chaleur qui vivotait encore en ces lieux. Si seulement elles pouvaient toffer jusqu’à l’accalmie, pensait Noël Leblanc en lui-même, de grâce, chose en haut, de grâce.

Et Noël Leblanc vivotait lui aussi dans cette cabane, la tête blanchie et le corps passé depuis belle lurette de sa période vintage à son âge antique. Toute une vie de cigale à chantonner toutes les bien vaines chansons, la légèreté des plaisirs éphémères et les insouciances de tout, les mauvais choix et quelques tristes revers qui l’avaient conduit au bout de toutes ses négligences, au bout d’une vie misérable dans sa misérable cabane. Il n’y logeait plus que lui, son poêle à bois, une table bancale amourachée d’une seule chaise, son grabat, un coffre de cèdre qui lui venait de sa mère et qui avait résisté aux tentations des jours froids, quelques cossins qui traînaient ici et là. Les envies de donner le coffre au poêle n’avaient pas manqué mais la valeur de ses précieux souvenirs l’emportait toujours sur l’idée de le brûler. Une longue vie de regrets qui n’était pas venue à bout encore de sa manie de vivre parmi ses rêves, seule nourriture pour la liberté de ses actes, leurs seuls moteurs.

Dans un coin, un vieux coffre de veneer avec des petites pentures de brass, des poignées de chaque côté et une petite barrure à cadenas, rouillée et pendante. Sur le couvert du coffre qui venait celui-ci de son père, savamment pyrogravé comme dans les jours anciens, le petit lettrage qui disait Geo Prospecting Ltd. Le coffre cachait un petit packsack de prospecteur en grosse toile kaki, les coins renforcés de cuir cousu, quelques poches fermées par de petites ceintures à boucles et deux grandes bretelles de cuir doublées d’une épaisse feutrine mangée icitte et là par les mulots. Dans ce sac, les seuls cadeaux que son père lui avait donnés lorsqu’à treize ans à peine il avait tourné les talons à la maison paternelle. Une poêle en fonte noire et une couverture de laine grise garnie d’une petite bordure brodée au gros fil rouge. “Ça va être commode, un moment donné”, lui avait simplement dit son père.

Le vent se faisait maintenant plus doux, le ciel se mettait beau lui aussi pour la venue du petit Jésus et laissait maintenant nonchalamment descendre d’énormes flocons ronds et moëlleux comme des balles de laine. Comme aux beaux jours d’autrefois quand la maison de Noël Leblanc était remplie d’enfants qui couraient partout, le génie emporté par les grandes excitations de Noël, le sang surchauffé par le sucre des bonbons et que ça sentait bon la dinde et la bonne odeur de farine brûlée du ragoût de pattes qui mijotait sur le rond du fond. Sa longue barbe blanche protégeait du froid sa vieille face plissée et déjà il avait enfilé sa longue froque d’hiver pour ménager les deux pauvres bûches qui attendaient leur triste destin sur le plancher près du poêle. Il avait enfilé sur sa tête une vieille tuque de père Noël que sa douce portait toujours les joyeux Noël d’antan et qu’il remettait toujours sur sa tête ces soirs-là en souvenir d’elle, le coeur gros comme un gros char.

Les boules de laine étaient maintenant toutes au sol, bien tricotées les unes aux autres formant comme une grande couverture blanche et le vent s’était paisiblement endormi là-dessus. Il devait bien être dix heures. Une humidité cruelle et pointue comme des poignards finissait quand même par transpercer sa grande froque, sa vieille peau du même coup et attaquait sans pitié ses vieux os. En d’autres temps, à pareille heure il serait parti en belle voiture chauffée avec sa douce offrir le bon vin à même la caisse aux indigents installés sur la petite chaleur des grillages près de la Place des Arts mais là, les dernières gouttes de son dernier porto ne lui suffisaient plus à garder sa pauvre chaleur pour lui.

Trois petites fentes dans la porte du poêle à bois laissaient entrevoir les dernières lichettes de feu danser désespérément au-dessus des braises et le plancher n’avait plus que des miettes d’écorce à offrir. Il préférait abandonner le coffre de cèdre de sa mère aux fourmis charpentières plutôt que de le briser et de le donner au feu. Et parlant d’abandonner, il serait bientôt le temps de partir avant que le froid ne vienne éteindre ses rêves une fois pour toutes. Avant de partir, il lui fallait encore aller sous le grabat, tirer la boîte qui contenait, comme autant de petites pièces éparpillées de ses souvenirs, des petits morceaux de sa vie, les petits blocs qui avaient tant amusé ses enfants et ses petits-enfants jadis. Les doigts engourdis par la froidure et très minutieusement, Noël Leblanc assemblait une à une les petites pièces tentant de redonner forme à toutes ces petites mémoires, une à la fois, au cas où les enfants auraient eu l’idée de venir et qu’il ne serait plus là pour leur raconter. Il déposa son dernier petit château sur la table bancale à leur attention. Il ouvrit ensuite le coffre de veneer et en sortit le packsack avec la poêle de fonte noire et la couverture de laine qui saurait bien se faire pratique maintenant, comme son père le lui avait bien dit plus de trois-quart de siècle plus tôt. Il alla dans le coffre de cèdre y chercher une petite théière noire en forme de chat que sa mère avait rapportée jadis d’un voyage à Bathurst, l’enveloppa consciencieusement de gazette et la mit dans le sac avec le reste. Il enfila les bretelles du packsack, enfonça sa tuque de père Noël jusqu’aux oreilles, mit les grandes mitaines à revers de loup-marin et à rabat en fourrure de coyote que sa douce lui avait offertes dans les jours meilleurs. Puis il jeta un dernier regard sur son triste château et abandonna tout le reste là. Il referma derrière lui pour la dernière fois la porte de sa cabane où plein de papiers plantés là par les hommes de loi faisaient office de couronne de Noël.

Accoté sur le mur de sa cabane l’attendait son vieux bicycle à tire baloune, seul moyen de transport qu’il possédait maintenant. Il le prit par-dessous le siège et par la grande barre, le secoua deux trois coups pour le débarrasser de sa couche de neige, l’enfourcha et les roues calées six pouces dans la neige se mit à pédaler lentement et partit sans jamais se retourner. Seul un long sillon violait derrière lui l’immaculée couverture blanche de sa route.

Peut-être un ange bienvaillant l’avait-il transporté à des lieues de là, ou d’épuisement le temps lui avait tout simplement glissé des doigts, toujours est-il que l’horizon s’élargit soudainement devant lui. Son dernier repas très loin derrière, ses dernières gouttes de porto évaporées dans ses veines, ses forces l’abandonnaient sans merci et son esprit s’était enfui loin devant, dans quelqu’absence réconfortante. Il ne savait plus très bien s’il y avait encore une route sous ses roues et c’était là le dernier de ses soucis. Il se croyait enfin rendu devant l’éternel mais il traversait maintenant un grand parc dans une grande ville. Encore seul son sillon dérangeait d’un grand trait le blanc tapis d’hiver de la ville.

Puis son horizon se rétrécit à la largeur d’une seule et huitième avenue bordée d’autos blanchies par l’abandon et de trottoirs qu’il narguait, traçant effrontément sa ligne en plein milieu de la rue déserte. Minuit approchant, les bonnes gens bien à l’abri dans leurs demeures festoyaient déjà et on voyait se promener leurs ombrages derrière les rideaux tirés. Un rang de maisons d’un côté et de l’autre deux vieilles écoles de brique rouge, leurs grandes cours adossées l’une à l’autre sur la même dentelle de broche. Il aurait bien juré que lui et son frère y avaient jadis usé leur fond de culotte. Devant lui au loin, seule autre trace de vie en dehors des maisons, se présentait ce qui semblait être un enfant qui s’en venait à contre-sens. Sans chapeau, de grandes boucles blondes au vent, ses pieds barbouillant le blanc tapis de l’avenue, du plus loin que le regard pouvait embrasser en un long pointillé sans fin. Il marchait les mains bien enfoncées dans ses poches, la tête basse regardant le sol blanc sous ses pas, se privant du même coup de la vue du vieil homme. Un vieil hurluberlu en bicycle à pédales qui ressemblait à un père Noël version guenillou. La courbure du dos de l’enfant semblait porter à elle seule le poids immense de toutes les solitudes du monde dans cette nuit du divin enfant.

Au moment où leur rencontre devenait imminente, le grand enfant semblait maintenant au bout de sa route. Il s’apprêtait à couper vers sa droite, rejoindre par un petit trottoir invisible sous toute cette neige son triste un-et-demi désert où rien ni personne ne l’attendait, sans même voir le vieux bonhomme, ce phénomène qui pédalait dans la nuit.

Noël Leblanc, en vieux christ d’haïssable qu’il était, pompa trois grands coups sur la poire de son klaxon en plein sur le douzième coup de minuit pile.

L’enfant se retourna de peur, totalement surpris, laissant découvrir à Noël Leblanc un jeune visage imberbe maquillé d’une tristesse profonde, rougi par le froid, les joues striées par de longues coulisses de larmes gelées sur place. L’ébaubissement fut total et l’enfant se mit à se parler tout seul, fort et haut dans la nuit, jurant à tous les grands dieux du ciel qu’il venait de voir apparaître devant lui le vrai père Noël en personne sur un vieux bicycle à tire baloune. Comment cela était-il possible? Le père Noël en personne, en bicycle à pédales, sur la huitième!

Au moment précis où leurs regards se sont croisés, une intense chaleur sortie de nulle part vint traverser leurs corps. Toutes les étoiles du ciel ont dansé un set carré d’enfer callé par les anges pendant cette toute petite fraction d’éternité où leurs deux corps ont lui comme des lucioles géantes. L’esprit de l’enfant s’est senti projeté dans celui du vieil homme et il y reconnut la même couleur de folie que la sienne, folie qui avait traversé les âges sans avoir à se taire. Et la folie répondit à la folie, débarrassa l’enfant par magie de tout son désespoir de Noël, inondant son coeur de paix, récompense divine juste pour y avoir cru un moment.

Noël Leblanc, quant à lui, pensait bien perdre la raison drette-là. Non seulement avait-il vu mais il venait de voir et de reconnaître le visage du grand enfant qui s’était retourné au son du klaxon en plein sur le douzième coup de minuit pile. Cet enfant-là n’était nul autre que lui-même, Noël Leblanc, tout jeune et tout beau, trois-quart de siècle plus tôt, dans la nuit où pensait-il alors, ses pas ne le guideraient guère plus loin que le dernier festin de poudre magique qu’il cachait dans ses poches et qu’il s’en allait s’offrir. Son dernier plan bien tiré, se laisser emporter dans un ultime engourdissement pour tourner bêtement la dernière page de son histoire dans la nuit de Noël, seul dans son miséreux petit un-et-demi de Rosemont.

Puis la chaleur est repartie d’où elle était venue et toutes les étoiles ont regagné leur place, immobiles, sous les ordres des anges qui disparurent dès lors, terminée la danse.

Avant d’entrer chez lui, le grand enfant se retourna une dernière fois juste pour voir encore un peu, pour se rassurer aussi, pour bien vérifier si tout cela n’aurait pu être que pure berlue, hallucination insensée, ne pouvant s’empêcher de sourire à l’idée qu’il y croyait encore pourtant dur comme fer.

Mais il ne restait plus dans la neige qu’un long sillon qui avait continué un temps pour s’effacer d’un coup sec en plein milieu de la rue Bellechasse qui croisait la huitième un tout petit peu plus loin. Puis, plus rien, aucune trace, nada. De gros flocons étaient revenus, s’affairant à effacer pour toujours toute trace de son passage.

Son ultime mission accomplie, Noël Leblanc qui se cherchait toujours une bonne ruse de sioux pour échapper aux rabatteurs des grands mouroirs s’était envolé dans la nuit sous leur nez, son esprit resté auprès de celui de l’enfant un bref moment leur lançant avec lui des grands doigts d’honneur en riant à pleines gueules.

Personne n’aurait pu venir réclamer ni son corps ni son vieux bicycle à tire baloune ni son packsack, tout avait été emporté avec lui comme par enchantement. Sans se retourner, le poing droit saluant bien haut, la légende raconte que comme la mémére à Ti-Paulo, deux secondes avant de s’élancer vers le ciel, Noël Leblanc respirait encore très bien et souriait toujours de toutes ses quatre dents.

 

Flying Bum, avec tous mes voeux d’espoir pour vous, très chers lecteurs.

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