Une autre chambre à louer

Il y en avait un qui était beau gosse. Il s’accrochait les pieds dans notre maison de chambres même après qu’Adéline soit partie travailler, il se préparait de copieux déjeuners en plein après-midi, s’assoyait au soleil, notre soleil, buvait du café, notre café, se bricolait des opinions politiques en lisant NOS bouquins. Nous tempêtions, par en-dedans. Hippie serait un mot trop digne pour lui. Hippie implique une sorte d’investissement personnel tout de même.

Le numéro deux était plus âgé et moins beau. Laid, en fait. Une chevelure vraiment sèche, hirsute et moche – comme quelqu’un qui aurait fui le salon de barbier en plein milieu de sa coupe. Et il n’acceptait pas sa laideur. Il réservait dans les meilleurs restos, lui offrait des billets pour les meilleurs concerts en ville, il arrivait avec du champagne et expédiait les bouchons à travers les fenêtres dans l’opacité de la nuit. Il s’assurait de toujours quitter avant que le beau gosse ne se pointe. Il fumait comme un engin, comme Adéline fumait elle aussi. Lorsqu’il souriait c’était toujours derrière un nuage d’amertume. Adéline était blonde, grande, mince, bandante. N’importe qui pouvait lire dans les pensées du numéro deux : “OK, parfait, faut que je me fende le derrière en huit juste pour me mériter des miettes de ce qu’Adéline offre au bellâtre sur un plateau d’argent, la vie est une vraie beurrée de merde, le salut n’est rien qu’une question d’appétit.”

Il avait raconté à Adéline, devant nous tous, qu’elle ressemblait à la fille sur la pochette de Roxy Music. Elle avait aimé. Elle avait particulièrement apprécié qu’il lui dise cela devant nous tous. Jamais dans cent ans le beau numéro un ne lui aurait dit une chose pareille, elle savait. Un point pour le numéro deux.

Puis, il y avait aussi la blonde. Sa blonde. Numéro trois. Massive, et elle avait un marmot de cinq ans avec une chevelure bouclée. Elle fumait de la dope et buvait de la vodka. Lorsqu’Adéline était au lit avec elle en haut, le marmot tournait en rond au rez-de-chaussée, comme une poule pas de tête, comme s’il n’avait jamais vu un escalier de sa vie, ou compris le principe. Il pointait sa petite tête ronde et frisée dans la craque de notre porte et posait des petites questions de petit marmot. Nous savions fuck all à propos des petits marmots à l’époque.

Peu importe les fringues, Adéline était toujours aussi bandante et toi tu faisais toujours le quart de nuit aux urgences. Je t’attendais, aspiré dans mes bouquins. Complètement à court d’amants, et d’amantes, et de cigarettes, Adéline descendait alors dans ma chambre pour parler, désoeuvrée, en manque de nicotine, et morte d’ennui. Il m’arrivait de fantasmer à propos d’elle – boys will be boys. D’elle et de toi. De nous trois, bref. Je ne savais pas vraiment si elle était ton genre. Ni même mon genre. Mais tu n’avais pas parlé d’essayer ce genre de chose un jour?

Finalement, il y avait son chat. Un chat persien – il s’appelait Persien – une boule difforme de longs poils gris avec des yeux de hibou et une face plate comme un chat qui aurait manqué de frein. Dégriffé. Une queue qui aurait été plantée dans une prise de courant. Adéline ne semblait même pas si attachée que cela à la bête, c’est rien que pour le plaisir d’avoir un peu de fourrure sur une peau nue, disait-elle. Bellâtre numéro un faisait danser le chat sur ses pattes de derrière sur les fesses d’Adéline allongée sur le ventre. “Laisse-le donc tranquille,” disait-elle. Il rigolait et continuait. Le plus laid, numéro deux, ne faisait aucun cas du chat, indifférence totale. Un homme de chien. Oui, définitivement. De berger allemand. Au bout d’une lourde chaîne.

Comment était-elle arrivée? Aucun souvenir. Les chambreurs vont et viennent comme des mouches, paient leur chambre à la petite semaine ou sont accompagnés gentiment vers la porte. Probablement qu’elle avait vu notre annonce sur un babillard de supermarché – Chambre vacante, personnes normales ou foutus végétariens bienvenus.

La fin fut simple. Elle: “On s’amuse bien parfois nous trois, mais tout ce que vous faites, c’est travailler.” Elle voulait dire toi, tes quarts de nuit aux urgences. Et moi derrière mon bureau à lire tout le temps. On l’ennuyait, finalement. Profondément. Alors elle a quitté. Nous a quittés. Exit numéro un, numéro deux, la grosse fille blonde et son marmot, la boule de poil. Elle me les a sciées. Comme une gifle. Un grand coup sec, court et inattendu sur ma joue nue. Tu passes toujours tes nuits aux urgences, c’est vrai. Je le réalise. Davantage qu’avant.

Mais, hé, non, ça va aller, quand même. C’est rien qu’une autre chambre à louer après tout.


Flying Bum

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Sale été pour Léon

Nous avons enfermé Léon à la grotte parce qu’il est laid. Il ne l’a pas toujours été mais les parties de lui se sont mises à rivaliser entre elles pour s’en occuper et ses yeux se sont mis à devenir de plus en plus petits, son nez de plus en plus gros et ses lèvres sont devenues bleues et ses oreilles se sont mises à descendre et il les porte maintenant dans le cou et ses sourcils sont devenus de petits picots noirs juste assez gros pour soulever l’ambiguïté et ses pores sont devenus énormes et ses taches de naissance ont commencé à développer chacune une longue pilosité alors on l’a mis à la grotte pour qu’il cesse d’effrayer les enfants une fois pour toutes.

Nous avons parcouru toute la forêt pour trouver le lieu idéal. Un endroit d’où il pourrait apercevoir le lac, la chute. Un endroit d’où son regard pourrait embrasser tout le ciel grand ouvert et le soir et la nuit les étoiles. Nous avons construit une porte pour la grotte. Nous avons prévu un judas creusé dans le bois qu’il puisse y déposer son oeil, une trappe pour lui passer de quoi manger et assez grande pour qu’il puisse sortir ses mains dehors pour ressentir la pluie lorsqu’elle tombe.

Tout cela peut sembler cruel, mais c’est pour son bien. C’est comme pour Odile que nous gardons dans la cour à cause de l’étrange façon qu’elle a de caqueter comme une poule et qu’elle chasse les mouches de la langue et de la façon dont elle se tapit derrière les haies avant de bondir sur les gens en bavant et en grognant. Comme nous gardons grand-père au grenier rien que parce qu’il est si stupide. Nous faisons tout cela pour protéger ceux qu’on aime.

Rien comparé à ce cultivateur qui a tailladé le nez de son cheval rien que pour lui défigurer le visage et qui lui a lacéré le visage pour lui enlaidir la tête et qui lui a mutilé tout le cou parce qu’il s’était rendu trop loin et qu’il ne pouvait plus s’arrêter là. Il lui a rasé la crinière et la queue pour en finir et maintenant le cheval erre dans la forêt, la même forêt où Léon vit, il se déplace sans but se cognant aux arbres et s’enfargeant dans les racines et sur les écureuils ébaubis.

La rumeur circule, ce qui a porté le cultivateur à agir de la sorte, c’est que le cheval sautait dans le lac toutes les nuits chassant la réflexion de la lune sur les eaux. Mordant à pleine gueule dans les vagues croyant mordre et avaler la réflexion de la lune.  Et moi je dis, si nous avions eu un cheval aussi stupide, nous l’aurions attaché sur une énorme bille de bois et nous l’aurions laissé dériver lentement sur la rivière, pas parce que nous sommes des sans-cœur mais parce que ce serait mieux ainsi pour tout le monde. Le laisser libre de traverser ainsi la forêt, sans ses tentations maladives d’attraper la réflexion de la lune sur le lac. Malade.

De sa grotte, Léon entend les murmures de la forêt dans la nuit. Il l’entend raconter des histoires à propos de ce qui gît au fond du lac. C’est de la nourriture. C’est un véritable festin pour la créature assez intelligente qui saurait comment aller le récupérer. C’est ce que le cheval cherchait, disaient certains. Et Léon pouvait les entendre claquer des dents et les clappements de leurs babines pendant qu’ils lui disent comment c’est bon, le fruit et la viande et le fromage, toute cette sorte de choses qui attendent au fond du lac. Les bonbons, les pâtisseries et le vin et encore le fromage et il les entend tomber en bas des billots sur lesquels ils dansaient. Oh, le bon fromage qui couine sous leurs dents pendant qu’ils se roulent de bonheur ignorant les aiguilles de pin qui se collent dans leurs fourrures et dans leurs plumes.

Léon observe la nuit de la forêt qui dort, il appuie une main sur la paroi rocheuse et une main sur le grain de bois grossier de la porte et il met son œil contre la minuscule fenêtre taillée dans la porte et il voit le ciel, grand ouvert, et les étoiles et la lune. Et il voit la chute et comment ses eaux fracassent la tranquille surface du lac, il voit la partie calmée de l’eau plus loin de la chute, la petite baie où sautait le cheval nuit après nuit. Et sous l’eau il voit le festin. De là, il croit bien voir une dinde entière bien rôtie, une énorme corne de vannerie qui déborde de fruits exotiques, une énorme meule de fromage à la chair rougeoyante venue d’un autre monde. Les histoires qu’il pourrait raconter si seulement il pouvait goûter à toutes ces choses.

Nous avons installé Léon dans cette grotte parce qu’il est laid mais nous craignons que cette solitude ne le rende simple d’esprit. Il nous raconte des histoires à propos de festins et de nourriture, de fromage. Nous cachons maintenant de la médication dans sa gamelle. Nous le mettons sous sédation aussi, parfois. Nous attendons ainsi qu’il dorme pour ouvrir la porte et lui changer ses bas et ses sous-vêtements. Nous lui apportons une nouvelle couverture et de la litière fraîche.

Léon laisse ses yeux s’adapter à la noirceur. Ses pupilles se dilatent. Ses oreilles tremblent dans son cou, il appuie une main sur la paroi rocheuse et une main sur le grain de bois grossier de la porte et il met son œil contre le judas taillé dans la porte et il voit le ciel, grand ouvert. Et il voit les étoiles. Et il voit l’eau de la chute fracasser la surface des eaux du lac et il voit la baie tranquille. Et dans les eaux calmes, il voit la réflexion de la lune. Et il voit comme une ombre qui charge vers le lac, il tente de l’avertir, marmonnant et grognant vers l’eau, il tente de l’avertir qu’il n’y a rien dans cette eau. C’est la lune qui lui joue des tours. C’est la forêt qui s’amuse à mentir. Léon retient son souffle tant que l’ombre s’affaire à détruire la réflexion de la lune de ses énormes dents et de ses puissants sabots.

Léon place son œil dans le trou de la porte et il voit le ciel et il voit les nuages et il voit la chute qui fracasse la surface tranquille du lac et il nous voit grimpant sur la montagne les mains pleines de fruits et de pain et de miel et de vin et de fromage.

Et il sait que nous viendrons et nous lui tiendrons la main et qu’on lui dira qu’il n’est pas ici parce qu’il est trop laid, il est rien que trop beau pour ce monde-ci, mentirons-nous.

Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord (reprise)

En reprise, ce texte que plusieurs lecteurs relisent de temps à autres pour une raison qui m’échappe , un texte qui parle beaucoup de l’été, de l’enfance et de l’amitié. Un texte que je vous offre pour vous souhaiter de belles vacances. On se revoit en août.

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


Flying Bum

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Temps d’été

Ton jardin se repose dans le soir en bamboche,
la belle-de-jour à son treillis toujours s’accroche,
sa floraison odorante et exacerbée se replie,
devant le mur de la cabane usée fait son lit.

Ton bâton de pèlerin appuyé là dans l’oubli,
son pied calé qui prend racine sous le paillis,
quelques rangs de bourgeons improbables,
ornent son manche au destin misérable.

Tes doigts s’enfoncent dans le sol argileux,
découvrent impolis quelque lombric frileux,
quelque part une limace cahin-caha,
perce sa route dans les feuilles du camélia.

Tu cogites, voilà, le bon temps est bien venu,
plus de bois à corder, plus de neige à pelleter,
la douceur de l’air malgré la nuit attendue,
le soleil qui tout étreint jusqu’à la lune d’été.

Tu t’imagines, tu nourris le sol avant de planter,
tu agites les orteils, les enfonces et tu attends,
sentir venir les tiraillements sous tes pieds,
la succion de la terre tirer tes racines lentement.

De frêles tiges s’enroulent à tes chevilles,
serpentent en créant de longs rubans,
de feuillage et de boutons couleur vanille,
des fleurs aux doux parfums hallucinants.

Tu oses espérer que les roses trémières,
reviendront fleurir au prochain printemps,
voir comme tu seras beau sous la lumière,
tes fleurs dansantes aux quatre vents.

Tu vois, elles ne fermeront plus jamais vraiment,
la limace viendra te chatouiller en se baladant,
tu riras, pour elle, pour toi, pour tous tes enfants,
pour tous ces ans passés comme un coup de vent.


Flying Bum

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Encore des mots

Le premier mot qu’on a perdu était le nom de cette chose avec un clavier et des boutons, cette chose qu’on parle dedans avec une autre personne qui n’est pas là, du moins pas dans la même pièce. La chose avec laquelle on contacte les gens. On s’est levé un matin et, pouf, le mot n’était plus là, personne, nulle part, ne s’en souvient. Je crois même qu’il est disparu du dictionnaire – je dis ça mais je ne me rappelle plus de son orthographe alors comment le chercher à travers les autres? Au début, on a bien cru qu’il s’agissait d’un mauvais tour du destin, mais quelques jours à peine plus tard, un autre mot a été porté disparu, cette fois, le nom de cette longue chose de ciment – pas une route – la chose juste à côté, faite pour marcher dessus. Après la disparition de quelques autres mots, force fût-il d’admettre que la disparition des mots était devenue une tendance lourde. Il ne semblait pas y avoir de logique entre les choses qui n’avaient soudainement plus de nom; certains étaient des lieux, d’autres des sentiments, ou des aliments ou des parties du corps. Ces grandes choses avec des feuilles qui poussent dans le sol et qui grimpent vers le ciel, ces choses qui nous donnent du bois. Les choses qu’on enfile dans nos pieds avant d’aller dehors. Le genre de penture qui permet à nos jambes de plier en deux. Le vide particulier qu’on ressent lorsque l’on pense qu’il serait temps qu’on mange.

Certains avaient eu la brillante idée d’inventer des mots de remplacement mais les nouveaux mots ne collaient pas, comme s’il ne s’agissait pas réellement d’une question de disparition de mots, mais bien de choses qui refusaient tout simplement d’être dorénavant nommées. Inconfulgurable, bien joli, mais ça ne colle à rien.

Puis on atteint un point où l’on perd le compte des mots perdus. La preuve était maintenant faite qu’ils disparaissaient aussi dans les dictionnaires – les dictionnaires maigrissaient à vue d’œil. Les autres livres ne maigrissaient pas mais des espaces vides se créaient. C’était à se demander dans combien de temps tous ces livres ne seraient plus que des recueils de pages blanches, tous transformés en cahier de notes ou de croquis, en journaux intimes pour fillettes en spleen qui n’ont strictement rien à dire.

Jusque-là, on trouvait toujours le moyen de se débrouiller. Il existe une multitude de façons de décrire les choses. Parfois je repense à ce jeu d’enfant lorsqu’on tentait de faire deviner un mot à un adversaire sans utiliser un mot spécifique, par exemple, faire deviner le mot carotte sans toutefois utiliser le mot orange. Lorsque nous avons perdu le mot qui décrivait la couleur du ciel, j’ai longuement réfléchi à ce jeu devenu caduque, ce jeu dont je ne me souviens plus du nom mais je ne dirais pas que ce mot est nécessairement disparu, je ne m’en souviens tout simplement pas.

Les mots qui sont partis sont comme des milliers de minuscules fantômes repartis au pays des petits bébés pas baptisés. On dirait que je les sens perpétuellement chatouiller le bout de ma langue, comme lorsque pendant toutes ces années avec ma douce, ma tête possédait tous ces mots, simplement je ne trouvais pas le moyen de placer ma langue, ma bouche dans la bonne position, mes dents, l’air de mes poumons pour arriver à les placer dans une suite logique, espérée, et que finalement je me rabattais sur le silence. C’était comme se réveiller à l’extrême limite de se rappeler un rêve époustouflant, la sensation d’être si cruellement proche d’une chose mais encore si loin, impuissant, la chose pouvait bien se situer de l’autre côté de l’univers ou plus loin encore.

Parfois je me demande combien de mots sont disparus sans même que je ne le réalise, atrabilaire, comminatoire, immarcescible, qui s’en apercevrait? De temps en temps, je feuillette le dictionnaire, juste pour évaluer combien il peut en rester.

Nous parlons maintenant comme si nous tentions d’expliquer des choses à de purs étrangers, des visiteurs qui baragouinent à peine notre langue. On dit : la chose dure et claire à travers laquelle vous regardez pour voir dehors. On dit : la boîte plate dans laquelle nous regardons des images qui bougent pour oublier la vraie vie. On dit : les animaux avec des plumes qui volent habituellement mais pas toujours nécessairement. La blessure spécifique que l’on s’inflige lorsque l’on touche à quelque chose de trop chaud ou que l’on reste nus au soleil trop longtemps.

Parfois, je crois que ceci est la nouvelle poésie, d’autres fois que c’est le langage des simples d’esprit et des cerveaux lents. On dit aussi, beaucoup : du coup et nanana et lol. Nous baragouinons entre nous. Nous sommes tous des visiteurs ici, maintenant. De passage.

Grand bien me fasse d’avoir oublié le mot qui désigne la grosse chose d’acier dans laquelle on prend place pour aller d’un endroit à un autre. Mais j’ai pleuré lorsque j’ai réalisé avoir oublié le mot pour ces petites choses blanches qui font des ronds de lumière scintillante dans le ciel la nuit, je ne sais pas pourquoi mais j’étais comme en deuil, une perte qui faisait mal comme la mort.

Je pense à comment ma douce et moi cherchions toujours à découvrir de nouveaux mots, comme si le langage était le ciment de notre union. Mais peut-être aurions-nous dû en utiliser moins après tout. Lorsque j’y repense maintenant, je ne pense à aucun de ces mots qu’on s’est dits. Je me rappelle avoir respiré dans ses cheveux, de la façon qu’elle ouvrait mon manteau pour glisser ses bras dans mon dos, prendre ma chaleur contre la sienne, comme si elle ignorait comment se rapprocher de moi suffisamment, autrement. Ce que je ressentais était toujours un mot qui ressemble à espérer ou à vouloir – je la voulais même lorsque je l’avais près de moi – un manque qui tirait sa source derrière les os qui forment une cage alentour de ce muscle qui s’agite et qui pompe tout le temps mon sang et qui provoque des sons d’air qui sortent de ma bouche, des sons qui libèrent des fantômes de mots oubliés accumulés au fond du tuyau qui porte la nourriture et l’air de ma bouche à mes poumons, ou à mon estomac c’est selon, pour lui dire tous les mots inénarrables, indicibles et indisables désormais.


Flying Bum

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L’été des martiens

Il y eut cet été, je devais avoir 8 ou 9 ans, mon ami Léon et moi nous levions de bonne heure – vers cinq ou six heures – et nous partions à bicyclette jusqu’au marché pour y trouver des foies de poulet, on les donnait à l’époque. Nous croyions dur comme fer qu’appâter nos lignes à pêche avec du foie de poulet nous garantirait des prises à tout coup. Nous roulions ensuite le long du chemin de la mine abandonnée, les foies de poulet se balançant dans leur sac de cellophane accroché à nos poignées de bicyclette puis nous cachions nos bécanes et marchions à travers les aulnes jusqu’à la rivière Bourlamaque. Nous choisissions une courbe dans la rivière qui créait un trou plus profond et nous y lancions nos lignes. C’était quelque chose que nous pouvions faire presque tous les matins d’été, aller chercher des foies de poulet, aller pêcher, ne rien attraper. Se lever à l’aube pour éviter les grandes chaleurs et maximiser nos chances d’attraper du poisson, n’importe quel poisson aurait bien fait l’affaire mais tous les jours, nous rentrions bredouille.

Je ne me rappelle pas avoir été à la pêche depuis.

Je me rappelle qu’il y avait des martiens partout cet été-là. Nous n’avions pas peur des extra-terrestres ni des OVNIs, nous ne connaissions même pas cela, il n’y avait pour nous que des humains et des martiens dans tout l’univers. Nous n’avions qu’à tourner un coin de rue et nous en apercevions un – enfin nous en apercevions quasiment un. Ils disparaissaient toujours trop vite. Juste en un petit craquement à peine perceptible, comme un coup d’électricité statique. Une petite flammèche qui durait une fraction de seconde avant de disparaître. Partis dans une autre dimension. On pouvait ressentir leur absence, le petit trou qu’ils laissaient derrière dans l’air sec de l’été.

Nous étions déterminés d’en attraper un et nous allions utiliser tout l’arsenal à notre disposition. Nos yeux et nos oreilles, évidemment, mais également de la technologie et un peu de magie aussi. Des ruses de sioux également. Nous descendions au bout de la rue. On se rejoignait chez mon ami Léon et nous nous réunissions sous le balcon de côté, assis dans le bran de scie échappé là par les livreurs. La maison de mon ami était chauffée au bran de scie, l’hiver. Léon avait une enregistreuse à cassettes qui n’était jamais supposée sortir de la maison, elle appartenait à son frère qui n’entendait pas à rire, mais lorsque cela devenait absolument nécessaire, Léon n’hésitait pas à bafouer la consigne. On ne rigole pas avec les martiens. Aline Rozon possédait une Instamatic qu’elle transportait autour du poignet avec une petite ganse et elle faisait tourner la caméra autour de son bras comme une hélice lorsqu’elle s’emmerdait. Sinon, sans preuves sonores ou visuelles, qui nous croirait? Sûrement pas nos grands frères et nos familles qui n’en rataient pas une pour se payer notre tronche. Nous nous moquerions bien d’eux le temps venu de déposer nos preuves devant les journalistes des bulletins de nouvelles télévisées.

Je ne me souviens plus exactement de notre première rencontre, Léon et moi. Avec le recul et malgré tous les efforts de mémorisation, il me semble encore aujourd’hui que Léon avait toujours été là, comme une omniprésence tranquille, toujours disponible, toujours volontaire pour les mauvais coups comme les bons. Surtout les mauvais. Je me rappelle de longues discussions et d’avoir tracé des plans pour creuser un tunnel secret entre nos deux maisons. Évidemment, nous n’avons jamais vraiment réalisé notre plan – un plan un peu utopique comme bien des plans d’enfant à l’imagination plus grande que les moyens – mais notre tunnel aurait passé sous la ruelle et les sorties auraient été camouflées totalement, entrées secrètes et tout le bazar. J’y pense encore, parfois.

Pour l’aspect magie, il faillait chercher un peu, se creuser les méninges. J’ai décidé que ce serait mon département et personne ne s’est opposé. “Pour s’attraper un beau martien, il faut devenir un peu un martien nous-mêmes,” que je leur ai affirmé avec le plus grand sérieux, “on doit réfléchir comme eux.” Alors nous sommes allés réfléchir dans le vieux pick-up modèle A qui se laissait lentement manger par la rouille au bout de la cour à scrap chez Bisson, là où nous pourrions réfléchir à notre guise.

Adrien Doiron, qui était le plus âgé sur place, a pris place derrière le volant. Sa grande sœur Adéline, treize ans et toutes ses dents, nous avait abandonné au profit d’une bicyclette flambant neuve qu’elle promenait dans toute la ville pour que tout un chacun puisse l’admirer. J’étais dans la boîte du camion avec Aline Rozon, les deux les coudes appuyés sur l’ouverture de la lunette arrière dont la vitre n’existait plus et Léon occupait le siège passager.

Puis je me suis levé debout dans le fond de la boîte pour que tout le monde me voit bien. Si la vieille Ford avait été équipée d’un tableau noir, je l’aurais utilisé. “Nous savons déjà ,” leur lançai-je comme intro. “Ils sont partout autour de nous. Ce qu’il nous reste à découvrir c’est comment et pourquoi. Comment ils se rendent jusqu’ici, pourquoi viennent-ils jusqu’ici?” J’avais pratiqué devant le miroir chez moi avant de venir et je n’étais pas peu fier de ma présentation jusque-là. Juste un brin énervé lorsque le bras d’Aline Rozon a cessé de faire tourner l’Instamatic et qu’elle a levé la main.

“Oui, Aline?”

“Qu’est-ce que tu fais pour le quand?”

“Oui, bien sûr, le quand,” que je lui réponds, “mais le quand, c’est maintenant, non?”

“Ah oui, et comment on fait pour savoir que notre quand c’est le même quand que leur quand?” qu’Aline avait répliqué.

“Alors, si je te suis, les martiens seraient des voyageurs du temps et non des voyageurs de l’espace?” avait aussitôt répliqué Doiron qui tournait le dos à Aline, gardant ses mains sur le volant.

“Ils pourraient être les deux,” qu’Aline lui avait répondu.

“Comme dans Perdus dans l’Espace,” poursuivait mon ami Léon, “l’épisode avec des astronautes et des hommes des cavernes?”

Alors, tout le monde en même temps, on s’est mis à chanter la chanson-thème de l’émission se faisant aller la tête à gauche, à droite, seulement les paroles échangées pour des mots de notre invention, des mots qu’on n’aurait sûrement pas chantés devant monsieur le curé.

Mon ami Léon et moi avons grandi, nous avons vécu des vies bien différentes, des chemins qui ne se croisaient plus. Sans aucune espèce de rancune ni d’acrimonie, aucune friction entre nous, pour les mêmes raisons insignifiantes qui font que les gens s’éloignent les uns des autres emportés dans la vague du temps. Le temps qui cherche toujours à s’insérer de force entre deux amitiés comme un couteau dans le fromage et un jour, on réalise qu’on ne fait plus un, comme on le croyait, comme dans les grands serments, la séparation est accomplie, complète. Il faudrait une résistance puissante et active contre cette force malfaisante pour conserver ces amitiés, spécialement lorsque la distance s’en mêle, comme lorsque j’ai eu à partir, suivre la famille ailleurs. Et puis un jour, la vie adulte, on apprend que la motocyclette de Léon a pris le champ sévèrement et pendant de longues semaines, on attend des nouvelles de sa carcasse en piteux état. Et puis un jour, on apprend que sa famille a décidé de le laisser aller, de le débrancher, bête comme on éteint la télé à la fin des programmes.   

“La chose la plus importante, nous devons savoir ils nous veulent quoi.”

“Tu n’avais pas dit que c’était une question de comment et de pourquoi, pas de quoi,” qu’Aline réplique.

“D’après moi,” avait répondu Léon, “c’est davantage une question de qui.”

“Le qui nous éclairerait sur le pourquoi et le ,” avait dit Aline.

“Et le quand aussi,” avait répliqué Doiron, “on n’a pas toute la nuit.”

“Bon, alors,” continue Aline, “c’est rien qu’une énorme question de quiquoiquandoùpourquoicomment.”

J’ai ouvert la bouche pour tenter une réponse mais j’ai été interrompu par un son de klaxon-poire.

Adéline Doiron arpentait les allées de la cour à scrap chez Bisson en pinçant à répétition la poire de son klaxon pour être bien certaine qu’on la regarde. Au volant de sa bicyclette flambant neuve, des beaux baskets jaunes aux pieds, des grandes jambes bronzées qui montaient jusqu’à une petite jupe de coton souple, camisole et bretelles-spaghetti que le vent moulait sur sa poitrine naissante, cheveux au vent puis ses fesses rondes qui rebondissaient sur sa selle à mesure qu’elle s’éloignait. Et mon coeur qui ratatinait à mesure qu’elle s’éloignait.

Vous avais-je dit que j’étais en amour avec Adéline Doiron?

Je suis revenu à nos affaires juste à temps pour apercevoir Adrien et mon ami Léon qui étaient descendus du camion, suivis d’Aline Rozon et les trois avaient l’air de véritables statues de sel, immobilisés en plein mouvement comme dans une chorégraphie déjantée. Deux boules de lumière comme des feux-follets dansaient au-dessus de moi, puis elles se sont rejointes et se couraient en rond l’une après l’autre de plus en plus rapidement formant un grand cercle de feu. Puis elles ont disparu en une fraction de seconde laissant derrière elles un vide glacial et intersidéral qui nous a tous habité longtemps, paralysés, après leur départ.

Je pense souvent à mon ami Léon, je pense à lui depuis plusieurs années déjà. Sa mort me rappelle – dans mes bons moments – comment elle a bouleversé, chaviré pour une première fois, mes points de vue sur la vie, comment elle m’a montré et me rappelle encore comment notre existence est brève et inintelligible de tellement de façons. Et dans mes mauvais moments, je vous épargne le mélo. Les rebondissements que la vie place devant nous, par moments, intentionnellement confus et incompréhensibles. Nous ne survivons à une catastrophe que pour mieux aller mourir dans une autre. Là où nous espérons une vérité, une autre se pointe, imprévisible et venue de nulle part puis elle s’approche, si près qu’on croit pouvoir la toucher, la réclamer comme la nôtre, et c’est celle-là même qui nous réclame à la fin.

Je me tiens dans les herbes hautes au bout de la cour à scrap chez Bisson, seul. Même la Ford modèle A rouillée n’est plus là sauf le volant, au sol à mes pieds. Je le ramasse et je retourne comme convenu à notre point de ralliement, dans le bran de scie sous le balcon chez mon ami Léon, j’agite le volant comme si je pilotais un véhicule invisible. L’air lourd et sec n’est perturbé que par le chant strident des Frédéric* soudain affolés. En marchant, je me demande comment je vais expliquer cela aux parents de Léon, à ma mère, aux postes de télévision du monde entier, à la planète entière.

La route la plus courte est en diagonale à travers un boisé d’épinettes, alors je cours en me faufilant à travers les chicots d’ifs qui me concèdent des corridors sinueux et étroits. Leurs plus basses branches créent des voûtes au-dessus de ma tête, le soleil les transperce pour venir me brûler la chair, leurs aiguilles tracent des dentelles de sang sur mes bras. Je marche pendant longtemps, épuisé, si longtemps que lorsque ma conscience émerge, je tiens toujours le volant serré dans mes mains sanguinolentes.

La maison de Léon semble abandonnée, l’herbe m’arrive à la taille, le toit est disparu, volatilisé, de là où se trouvaient jadis les fenêtres des chambres du deuxième, émergent de longues branches d’arbre.

Au loin, ma maison à moi n’existe plus.


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Flying Bum

*Frédéric, régionalisme de la région de l’Abitibi, nom donné à un oiseau, le bruant à gorge blanche.

Agenda Ironique de juin 2022 – résultats et suite

Je tiens à remercier tous et toutes pour votre participation à mon pique-nique estival.

Je dois bien humblement vous annoncer que je suis sorti au suffrage mais par des pacotilles, tout le monde est gagnant selon moi. Pour le prochain agenda, Jean-Louis (Tout l’Opéra ou presque) https://toutloperaoupresque655890715.com s’est porté volontaire.

Ce serait bien, à mon humble avis, que tous et toutes partagent, republient, fassent le maximum pour publiciser l’Agenda pour ainsi augmenter la participation et le lectorat. Pour ma part, je vous confirme pour l’avoir organisé deux fois, que nul ne devrait craindre de prendre le relais occasionnellement pour s’impliquer dans le choix des défis et la gestion d’un mois de l’Agenda. Il se trouve toujours un ou une blogueuse pour donner un coup de pouce et il ne s’agit absolument pas d’une tâche gargantuesque.

Sur ce, au prochain défi sous l’égide de Jean-Louis !

Luc St-Pierre, alias le Flying Bum

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L’escale de Fernando

L’avenir d’Adéline était déjà tout compilé en notes et en gribouillis hirsutes sur une seule et unique feuille de papier qu’elle conservait, pliée, dans son porte-monnaie. Je le sais, elle me l’a montrée. Comment à vingt-six ans elle deviendrait une infirmière auxiliaire et empocherait quarante-quatre mille dollars par année; plus bas se trouvait “Montréal à 32 ans” avec des flèches qui pointaient vers des phylactères qui disaient “Loft dans le Vieux-Montréal” et “Célibataire?” ce dernier qui avait été rayé, raturé puis réécrit plus loin. Mon œil était fasciné par les motifs de vigne à l’encre de chine qui serpentaient entres les notes et les déclarations visionnaires, et la grosse question, ces pliages et dépliages répétés laissant des cicatrices minces et élimées dans le papier, comment le papier faisait-il pour tenir encore en une seule pièce.

C’était l’été où Adéline et moi avions travaillé à L’escale de Fernando. Elle était de passage seulement, regarnissant ses goussets en attendant la session d’automne; j’étais pleinement là à temps plein, comme elle le disait, pour gagner ma vie. Gagner quoi, au salaire de famine que Fernando nous offrait. Pourquoi me faisait-elle autant ressentir l’impression tenace que tout ce que je faisais ici c’était de creuser ma propre tombe?

Parfois, en rêve, j’entendais les clients mordre dans des steaks énormes, si fort, comme s’ils croquaient sauvagement le cartilage de mes oreilles. C’était l’été où je transpirais toujours dans mes draps et je me réveillais parfois avec des bouteilles dans mon lit et, une fois même, près d’Adéline. Elle avait passé la nuit à me lire des extraits des raisins de la colère et elle me suppliait de fuir cet endroit au plus coupant, consternée de constater que je n’avais même pas de plan d’évasion.

Lorsque je me suis réveillé, le lendemain passé midi, elle n’était plus là mais, sans raison apparente, elle avait lavé la vaisselle. La porte était restée ouverte et la pluie qui battait de côté pénétrait la pièce à volonté, la vieille carpette de Turquie gorgée d’eau sous mes pieds, comme si je me noyais de la manière la plus lente, la plus lancinante au monde. Et toutes les bouteilles étaient vides.

C’était l’été où je suis tombé en amour avec Adéline, à peu près une fois par semaine, pendant environ une heure. Bien qu’astrologiquement vierge, Fernando m’avait dit que c’était tout à fait normal dans les circonstances, avec un scorpion comme elle, il en avait vu d’autres. Adéline pratiquait son anglais à voix haute dans les corridors avec des clients imaginaires. Adéline faisait des redressements assis dans le vestiaire des clients. Adéline réparait la réalité d’un seul sourire, elle déposait sa main sur l’épaule d’un homme totalement enragé à propos d’un filet mignon un peu trop cuit et il redevenait un enfant d’école soumis et docile. Désolé, mademoiselle, je ne le ferai plus, jamais. Promis, mademoiselle. Adéline revenait dans la cuisine, cabaret vide en main et pendant qu’il observait les assiettes vides des bons petits garçons qui avaient tout mangé, les lèvres de Fernando se plissaient vers le haut, exhibant ses longues dents mauvies par le Valpolicella et le Coca-Cola.

Cet été avait été comme un long métrage ou plutôt comme lorsqu’on attend que le long métrage commence, qu’on se bourre de bandes-annonces à satiété et lorsque le film arrive enfin, c’est un insupportable navet – la lumière descend dans L’escale de Fernando, et Adéline regarde à travers les hublots de cuisine les riches clientes des États qui débarquent avec leurs belles sacoches en peau de reptile, leurs porte-cigarettes en or, leurs coiffures d’Hollywood, le visage cramoisi rose-boucherie de leurs tendres époux carnivores et les faces méprisantes à chier de leurs marmots déjà plus riches qu’Adéline et moi ensemble.

Tous les soirs, un petit drame qui vous surprend même si vous saviez très bien que tous les soirs, un petit drame se tramerait, il y a toujours du drame avec un chef italien. Il y avait toujours du Coca-Cola dissimulé entre les carcasses de viande au réfrigérateur et nous évitions d’y toucher, Fernando était accro au Coke, et un divan élimé dans le minuscule bureau de Fernando, surchauffé, attenant aux cuisines, là où on se reposait parfois, – ce n’est pas là qu’il s’installait pour faire ses comptes, il nous abandonnait la place les bons soirs. On s’habitue à tout, faut croire, comme on peut s’habituer à allumer des feux d’artifice dans une armoire à balais – c’était presqu’excitant la chaleur du feu, cette promiscuité, cette proximité avec Adéline mais tout se terminait toujours avant même d’avoir commencé, et parfois on sortait s’assoir dehors sur la bordure de béton du stationnement, comptant nos pourboires et nos doigts.

C’était l’été où par un soir de congé nous étions allés au lac dans la Barracuda mauve d’Adéline, celle avec un radiateur en très mauvais état. Elle avait baptisé ce lac d’après un superbe lac des alpes suisses qu’elle visiterait un jour selon son futur tel qu’évoqué sur sa feuille pliée. Tu n’es pas obligé de me croire, avait dit Adéline, mais tu vas voir, un jour. Les gens ici l’appelaient bêtement le lac des tout-nus, tout petit plan d’eau oublié par les toponymistes de l’état. Regarde, avait-elle dit. Les fenêtres de la Barracuda étaient baissées, le vent froissait la feuille de papier dans mes mains, menaçant d’emporter au diable vauvert l’histoire de sa vie à venir. Tu vois?, avait-elle dit, me pointant ce qui était la forme du lac de Suisse tracée à l’encre bleue, tu vois? Mais tout ce que je faisais, j’essayais de voir mon nom gribouillé quelque part dans le chaos, bien qu’il fût très improbable qu’il soit là à travers toutes les éventualités de sa vie griffonées là. J’avais pu voir qu’elle n’avait pas décidé encore comment elle mourrait.

Oui, stupéfiant quand même. Et nous nous sommes allongés sur la petite plage de sable jaune et nous avons bu des bières chapardées à Fernando et le ciel scintillait comme une guirlande de Noël. Adéline m’avait défié de traverser le lac avec elle. Tout le lac?

Même pas trois-quarts de mille, avait-elle estimé à vue de nez et je crois bien qu’elle m’avait dit avoir eu son écusson de sauveteuse au collège et que ce lac n’était rien, rien d’un lac suisse, à peine la cicatrice inondée d’un vieux glacier perdu qui s’était arrêté là pour se reposer dans sa course.

Avant même que j’endosse son plan, Adéline s’est levée et m’a abandonné là pour le lac. Comme elle se lèverait un jour et m’abandonnerait là pour le collège et que je resterais là et que ce serait par choix bien que je savais ne pas avoir le choix. J’aurais voulu être le sable de plage agrippé à son dos mais même ce sable sonnait faux. Le lac aux tout-nus n’hébergeait pas suffisamment de créatures à coquilles pour créer une plage de sable blanc même après deux glaciations. Un camion avait apporté ce sable. Évident.

Une lente brasse après l’autre et ensuite elle nageait franchement, elle réveillait la surface des eaux qui formait des volutes alentour d’elle comme dans une boule de cristal floue. Même si je ressentais l’impulsion de la suivre, forte et douloureuse, je me suis retrouvé à penser stupidement à L’escale de Fernando là où à l’instant même les couples devaient avoir commencé à pousser les portes de la salle à dîner, leurs marmots laissant des traces de doigts sales dans la vitre des portes. Les lumières seraient bientôt tamisées, toutes les tables bien mises par moi ou Adéline la veille, tous les ustensiles en argent bien polis, chacun à sa place.

Ses vêtements abandonnés sur le sable, ses deux fesses rondes et blanches qui se prenaient pour deux lunes descendues se baigner sur un lac d’Abitibi.

Son papier plié, toute sa vie gribouillée d’avance, resté sur la banquette de la Barracuda mauve.

C’était l’été de tous les questionnements, qui sait ce qui aurait pu arriver?

Et si j’étais allé écrire mon nom moi-même sur sa feuille de papier?


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Flying Bum

L’agenda ironique de juin 2022, le temps du vote

Que de péripéties en pique-nique ! Je remercie tous les participants dans ce premier défi estival de 2022. C’est maintenant l’heure du vote pour la proposition qui aura retenu votre attention.

NOUVEAUTÉ

Cette fois-ci, il n’y aura pas de vote pour savoir qui hébergera l’agenda ironique de juillet. Je demanderais aux volontaires de me contacter sur la page contact de ce site pour organiser la prochaine mouture et ce, avant le 30 juin. Moi et/ou d’autres blogueurs qui avons organisé l’agenda auparavant nous ferons une joie de vous guider dans cette organisation somme toute beaucoup plus agréable que compliquée. Et je vous remercie de perpétuer la tradition.

Voilà, voici la liste des proposants à lire ou relire avant de procéder au vote.

Chez Gibulène, Un pique-nique à la marseillaise.
https://laglobule2.wordpress.com/

Toute une beurrée chez John Duff, La tartine
https://touslesdrapeaux.xyz/agenda_ironique.html

Un fantastique pique-nique amphigourique chez Tout l’opéra (ou presque)
Pique-nique tragique en Caroline du sud.
https://toutloperaoupresque655890715.com/2022/06/11/pique-nique-tragique-en-caroline-du-sud/

Chez Lyssamara, pique-nique en solitaire, Oh ! Vis, dis.
https://lyssamara.wordpress.com/2022/06/11/oh-vis-dis/

Plutôt bruyant, le pique-nique chez Isabelle-Marie d’Angèle, Un pique-nique bruyant.
https://isabellemariedangele.com/2022/06/14/agenda-ironique-juin-2022/

Pour Donald, hébergé gracieusement chez Photonanie, Pique-nique automnal.
https://photonanie.com/2022/06/15/quand-je-sers-de-relais-pour-lagenda-ironique/

En parlant de chez photonanie, ce sera pique-nique familial, Le pique-nique annuel de la famille Dupont-Dugard
https://photonanie.com/2022/06/19/lagenda-ironique-de-juin-2/

Ce sera sur l’herbe chez Funambule sur le fil de l’écriture, Déjeuner sur l’herbe.
https://marie-josee-roy.esprit-livre.school/dejeuner-sur-lherbe/

Finalement chez votre humble serviteur pour cet agenda de juin, ça se passera au travail, L’oeuf et la poule.
https://leretourduflyingbum.com/2022/06/08/loeuf-et-la-poule/


On vote ici :

N’oubliez pas de me signifier votre intérêt avant le 30 juin pour l’organisation de l’agenda de juillet 2022 et ceci vaut pour tous les blogueurs qui ont ou non organisé l’agenda dans le passé, bienvenue à tous et toutes, plus on sera de fous . . .

Encore, Merci !

Le Flying Bum

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Gaspillages

Le congrès des Recycleurs et Récupérateurs avait une très mauvaise réputation. On disait que ce n’était rien d’autre qu’un banquet d’industrie comme tant d’autres suivi d’une rituelle et festive fin de semaine de sexe anonyme. La blague de circonstance : qui n’a pas besoin de se recycler un peu, de récupérer un peu? Toutes ces longues soirées et ces fins de semaine à réfléchir à comment renouveler les choses menaient inévitablement à des regards de braise de bord en bord des longues tables de conférence, des divorces, des séparations en vue. Le congrès était une belle occasion de tout laisser aller avec les collègues de l’industrie, faire sortir le méchant.

Toujours est-il que je me suis retrouvé avec cette femme, parmi sept autres personnes qui subissaient une présentation à propos de sel recyclé. Une femme de l’Ontario donnait la présentation. Elle avait pimenté son Powerpoint en le parsemant de photos de ses deux petits cabots hors de prix (“rien que pour vous tenir alertes”). Sur la plupart des photos, les chiens portaient des vêtements de toutes sortes, qui, elle avait fortement appuyé sur ce point, avaient été fabriqués avec des coupons recyclés et des vieux vêtements de friperie.

La femme était assise à deux chaises de moi, personne entre nous deux, et elle s’amusait avec ses souliers suspendus au bout de ses orteils. Je lui ai demandé, tout bas, si elle avait trouvé ses chaussures sur Ebay et elle a froncé les sourcils. Madame sel et cabots passait des sachets de sel à chaque participant en se faufilant entre les rangées de chaises. Pendant qu’elle s’éloignait de nous, j’ai demandé à la femme, tout bas, qu’est-ce qu’elle pensait de l’idée que je lui répande nos sachets de sel sur le corps avant de tout nettoyer avec ma langue. Honnêtement, je ne sais pas ce qui m’a pris, davantage une crampe au cerveau qu’ailleurs, je voyais simplement l’image dans ma tête.

“J’ai vu pire comme proposition,” a-t-elle répondu avec un drôle de sourire.

Nous nous sommes dirigés vers sa chambre après la présentation. Ses bas-culottes avaient tracé des formes abstraites sur la peau blanche de son ventre sans rien enlever à sa beauté, au contraire. J’ai déchiré le sachet et j’ai commencé à la saler un peu partout. Un sel un peu plus gris que la moyenne des ours mais le goût était le même. À répétition et nerveusement, elle tentait de dissimuler du mieux qu’elle le pouvait le petit boudin mignon qui séparait le bas de son ventre de sa croupe, mais je repoussais gentiment ses mains et je léchais le sel quand même sur le petit bourrelet. Plus tard, lorsqu’on en a eu fini avec nos ablutions et exultations, elle m’a questionné sur mon travail.

“Promotion du plastique recyclé,” mandaté par une grande industrie, que je lui ai répondu sachant très bien combien le plastique avait mauvaise presse ces temps-ci, toutes ces photos pathétiques de tortues étranglées dans des sacs en plastique façonnaient l’opinion publique des plus efficacement.

“Cela m’a l’air fascinant,” répond-elle, comme par politesse.

“Arrête, je pourrais t’en parler pendant des heures,” que je lui réponds sur un ton définitivement sarcastique.

Mais déjà, la fatigue nous rattrapait et nous avons dormi l’un à côté de l’autre sur son lit. Et l’après-midi s’est volatilisé ainsi.

Lorsque je me suis réveillé, elle était déjà debout, devant le lavabo, et elle rinçait le condom. N’importe où ailleurs, on l’aurait pris pour une chiche tarée. L’argent ne pousse pas dans les arbres, disait mon père, mais même les choses qui ne poussent pas dans les arbres, parfois, ne valent pas le trouble de les récupérer. Pourquoi s’acharnait-elle donc à récupérer ce condom? Pour plaire à un étranger qui venait de la sauter et qui gagnait sa vie dans le recyclage des plastiques? Par simple conviction écologique? Elle n’en avait pas d’autre sous la main et encore des appétits?

“As-tu des enfants,” que je lui ai demandé. J’avais eu le loisir d’examiner de près la cicatrice d’une césarienne.

“Oui,” qu’elle dit.

“Est-ce qu’ils aiment grimper aux arbres?”

 “Oui,” qu’elle dit.

“Toi, tu sembles aimer ça, grimper aux arbres?” – quand on ne sait plus quoi dire.

Elle a ri, puis elle est devenue silencieuse et ses mains ont arrêté de frotter et l’eau coulait directement dans le drain du lavabo. Le seul son que l’on pouvait entendre dans la chambre était celui du drain qui avalait l’eau. Elle ne bougeait plus et l’eau coulait et coulait. Je risquais des estimés dans ma tête. Une tasse d’eau. Une pinte. Un gallon. Davantage. Gaspillage.

Je me suis habillé le temps qu’elle se tenait devant le lavabo, comme paralysée. J’ai passé tout juste derrière elle en me dirigeant vers la porte. Elle tenait le haut du condom grand ouvert et fixait l’eau blanchâtre qui formait une boule au bas du condom. J’ai refermé la porte doucement derrière moi.

J’ai revu madame sel et cabots au bar. Je lui ai raconté que j’avais trouvé son sel savoureux . . . sur ma frite, et elle a souri. Elle voulait que je prenne un verre avec elle, mais je n’avais pas le coeur à écouter des histoires de sel, de cabots, ou de ce qui pourrait éventuellement sauver notre pauvre planète pour la gloire de tous les enfants du monde.

Je préférais penser à mes propres enfants, alors j’ai pris une table à moi tout seul, commandé une bière.

Je les imaginais encore tout petits, gaspillant l’eau sans vergogne, sautant sans fin sur un arrosoir de jardin en se bidonnant, sous le regard attendri de feue ma douce, leur mère, dans ce que furent jadis parmi mes plus mémorables journées d’été.


Flying Bum

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