Les feluettes et les toffes

Dans ces moments-là, le temps s’arrêtait, s’écrasait sur nous comme une masse molle, lourde et étouffante. Un éclair de chaleur partait du haut de la colonne, descendait jusqu’aux orteils puis remontait jusqu’à la boîte crânienne et restait emprisonné là, nous pompait le pouls, des coups de couteau frappés aveuglément partout sur nos petites carcasses. Toutes les têtes de tous les élèves se tournaient synchro comme un banc de sardines sans cervelles vers les appelés, les condamnés, les pestiférés. Leurs visages rouges ou blancs, allumés qui de stupeur, qui de terreur, qui d’admiration secrète.

Ça sentait la strap, la drill après les heures de classe dans la grande salle avec le bonhomme Rheault, professeur de gymnastique autoritaire comme un colonel frustré. Rond et court sur pattes, physique de petit baril; plus vite sauter par-dessus que d’en faire le tour; éternel insatisfait toujours à s’époumoner dans son sifflet ou de gueuler après les enfants qui désynchronisaient leur mouvement dans les rangs d’oignons qui se devaient d’être cordés bien droits. N’empêche qu’on le craignait comme la peste, Wro-wro l’appelait-on entre nous en imitant le jappement du berger allemand. Rosaire Rheault, Wro-wro, camp des toffes.

L’institutrice était soudain frappée d’apoplexie, comment cela pouvait-il se passer dans sa classe à elle? Qu’est-ce que le principal allait penser d’elle? Ne savait-elle que produire des cancres sans génie qu’on appelait au micro tout le temps? Cette fois-là cependant, ses traits exprimaient l’ébaubissement le plus total. L’incompréhension envahissait sa cervelle qui soudainement tiltait pathétiquement. La voix sévère du principal qui crépitait dans le petit haut-parleur de la classe n’avait pas appelé cette fois-ci le nom d’un cancre, d’un petit toffe ou d’une tête heureuse. Il appelait non pas un seul mais bien deux noms, deux de ses premiers de classe.

– St-Pierre, Gingras, au bureau. St-Pierre, Gingras, au bureau IMMÉDIATEMENT.

 

J’aurais bien changé de place avec elle. La pauvre petite souris était partie vers des contrées lointaines dans la nacelle faite de broche à poule accrochée à sa montgolfière de polythène. Mon frère Doris avait aussi inséré une note dans une éprouvette de fortune avec quelques explications. Et notre adresse aussi pour éventuellement avoir des nouvelles d’elle, pauvre petite rongeuse pionnière du ciel d’Abitibi bien malgré elle. Mon frère Doris avait minutieusement aménagé un attirail pour gonfler d’air ou de je ne sais quoi une énorme balloune faite de ces grands sacs de plastique minces et légers dans lesquels nous revenait le nettoyage à sec. Suspendue au-dessus d’un entonnoir à l’envers sous lequel un liquide étrange bouillonnait par lui-même dans un erlenmeyer monté sur une brique ou deux. De l’eau, du Drano, des petits carrés d’aluminium découpés dans des assiettes à tarte composaient si mon souvenir est bon cette soupe chimique qui se cuisait toute seule en émettant une vapeur maladorante qui montait gonfler le ballon.

Je devais avoir six ou sept ans, huit peut-être. Doris était de dix ans mon aîné, troisième d’une fratrie de cinq garçons qui avaient tous fréquenté l’école primaire St-Joseph de Bourlamaque, tous des premiers de classe. Un seul dans l’histoire de la fratrie n’avait pas eu son numéro 1 avec le petit “er” collé dessus écrit avec la belle main d’écriture toute fignolée de la maîtresse d’école dans la petite case qui disait rang. Aucun sur l’ensemble de tous les bulletins scolaires de toute la fratrie, aucun sur un seul trimestre d’un seul bulletin sauf un, une fois. Et de gêne il avait maladroitement falsifié le 2 en 1, une fille l’avait coiffé rajoutant l’injure à l’insulte. Doris, tout comme moi, était définitivement dans le camp des feluettes. Jamais l’idée de lancer une souris dans l’espace n’aurait effleuré l’esprit des petits toffes qui s’intéressaient généralement au football, aux mauvais coups, au coltaillage et toute cette sorte de choses. Nos têtes de feluette s’ouvraient sur bien des choses de l’esprit, rarement sur les dadas typiques de l’hommerie frondeuse, un peu bébête parfois.

Mon ami Gingras aussi, camp des feluettes. Il ne lui manquait que l’arithmétique pour me dépasser au bulletin mais il était par sa nature introvertie, très fort en philosophie bien que nous n’avions aucune idée de ce que pouvait être la philosophie à l’époque. Birds of a feather disent les chinois, flock together. Nous étions souvent ensemble, toujours pour ainsi dire à cette époque, souvent aussi victimes des râleries des toffes de la classe qui n’en manquaient jamais une pour tenter de nous intimider, de bardasser un peu. Plusieurs des toffes fréquentaient les cadets qui se réunissaient régulièrement le soir dans la grande salle de l’école pour s’entraîner sous la férule rigide de monsieur Wro-wro lui-même en personne, roitelet incontesté de tous les petits toffes de l’école. Comme le grand vizir Iznogoude, Wro-wro fromentait lentement son grand coup. Il voulait devenir calife à la place du calife. Remplacer le principal Deschênes dont le règne achevait. Juste le nom de monsieur Deschênes nous foutait des maux de ventres violents tellement nous, les feluettes, on en avait peur. Petit homme éternellement sérieux bien rasé et bien peigné, dans un complet trois-pièces impeccable, soit, mais il ne fallait apparemment pas réveiller l’ours caché sous ce sobre habit.

Il faudrait bien un jour faire basculer la peur dans le camp des toffes, c’est ce que Gingras et moi pensions. La vengeance mijotait lentement sur le rond d’en-arrière. Mon frère, dans ses nombreuses expériences, avait réussi, outre faire voler des souris, faire décoller des fusées d’acier faites de bouts de tuyaux, bourrées avec une poudre de perlinpinpin de son cru et mises à feu avec des bouts de mèches à dynamite. Notre père, prospecteur, en laissait toujours traîner dans le garage. J’avais fini par mettre la main sur les ingrédients secrets de sa poudre magique en fouillant dans ses affaires en cachette. Gingras et moi, on avait longuement expérimenté pour trouver les bonnes proportions et les bons dosages pour produire la fameuse poudre. Salpêtre, souffre qu’on pouvait innocemment acheter à la pharmacie, du sucre, oui oui du simple sucre et finalement de la poudre de carbone qu’on fabriquait en pulvérisant des briquettes de charbon de bois à coups de marteau. À deux petites têtes fortes de feluettes, la formule gagnante a vite été trouvée.

Gingras habitait juste en face de l’école, de la partie neuve de l’école au sous-sol de laquelle se trouvait la grande salle, là où se tenaient les réunions de cadets. Les fenêtres de la grande salle faisaient face à la rue et aucune fenêtre ne donnait côté cour. Sept ou huit fenêtres côte à côte à ras le sol qui, vues de l’intérieur étaient collées au plafond de la salle. Comme les hommes de Mission Impossible engagés dans un mission clandestine, nous nous étions habillés de couleurs sombres. Nous avions attendu que la noirceur tombe avant d’aller mettre notre plan à exécution. Les petits toffes de monsieur Wro-wro allaient avoir toute une frousse, nous allions faire descendre l’enfer sur la terre juste pour eux.

On dit que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, le nôtre ce matin-là était simplement constitué de marches d’escalier en terrazzo. Gingras et moi dans un état de semi-conscience paniquée et le visage livide nous grimpions lentement et une à une les marches de l’escalier qui menait chez Lucifer en personne. La peur s’emparait du camp des feluettes peu enclines à la délinquance et peu habituées à ce genre de supplice. Le bureau du principal était situé tout en haut d’un grand escalier qui montait en tournant vers l’étage de la section neuve de l’école. En bas, le grand hall vitré d’où on pouvait à l’extrême gauche voir la maison des Gingras au coin du boulevard Dennison jusqu’à l’extrême droite la maison de monsieur Synotte, le concierge de l’école. L’envie de fuir ne nous a pas manqués mais à mi-course, Wro-wro se trouvait déjà au pied de l’escalier qu’il entreprenait d’un pas militaire nous coupant toute chance de fuite. Du corridor de l’étage qu’on entrevoyait déjà au haut des marches, les pantalons beiges et les bottines jaunes de monsieur Synotte qui s’avançait vers nous. On était cuits, cernés de toutes parts.

Gingras et moi avions patiemment testé et re-testé toutes les composantes de notre coup de Jarnac. Bien concentré les bons éléments pour que la flamme dure le plus longtemps possible. Partant chacun de notre extrémité, nous avions coulé des lignes de poudre tout le long des assises en brique de chacune des fenêtres du sous-sol de l’école. Nous avions préalablement longuement étudié et essayé les différentes longueurs de mèches qui feraient s’enflammer simultanément toutes les lignes de poudre. Puis, revenant chacun à notre extrémité, nous avions allumé les mèches une à une. La joie débile et profonde qui nous avait envahie lorsque béats nous regardions s’enflammer en parfaite synchronisation tous les beaux rideaux de flamme orangée qui grimpaient aux fenêtres. Nous avions bien planifié la fuite derrière la haie chez Gingras de l’autre côté de la rue mais il nous fallait encore goûter la divine saveur de la vengeance jusqu’à sa lie. Nous étions restés le temps de bien voir les petits toffes se mettre à pleurer et courir dans tous les sens comme des poules pas de tête malgré les grands cris et le sifflet de Wro-wro qu’on entendait jusqu’au-dehors. La peur qu’ils avaient dû enfin ressentir de s’imaginer que les flammes de l’enfer étaient descendues embraser toute l’école. Nous étions même convaincus que certains avaient pu oser chier dans leurs belles culottes kaki de cadets.

En parlant de chier dans ses culottes, notre fuite s’était arrêtée des plus brusquement. Une silhouette sombre tapie dans le noir alertée par la lumière vive des flammes se tenait là, les bras en croix. Se retournant pour prendre nos jambes à nos cous, l’étau puissant des bras tendus de monsieur Synotte s’est refermé sur nous comme un piège à ours, les pieds nous avaient levé de terre dans la puissance de l’impact.

–Mes deux têtes heureuses, vous autres, vous allez passer au bureau demain.

Rien n’était un hasard. Wro-wro et le bonhomme Synotte avaient été convoqués comme nous au bureau de monsieur Deschênes. L’affaire prenait des airs de véritable procès. Le concierge avait longuement déposé son témoignage en se forçant d’utiliser des beaux mots savants qui sonnaient tout drôle dans sa bouche. Synotte devait avoir trop écouté d’épisodes de Perry Mason. Et surtout il mettait un peu trop jouissivement l’emphase sur ce qu’aurait été le sort de l’école, de la commission scolaire, de toute l’Abitibi s’il n’avait pas eu la vigilance (la chance?) de nous avoir aperçus depuis l’autre bord de la rue puis capturés. Monsieur Deschênes l’écoutait patiemment sans sourciller.

–Vous calculez combien de dommage, demandait-il à son concierge tout en s’emparant d’un calepin et d’un crayon pour noter.

 –Pas ça qui compte, monsieur le principal, c’est le méfait. C’est le méfait qui compte.

 –Combien? j’ai demandé, répliquait monsieur Deschênes.

 –Pas grand-chose, rien en fait. Les deux petites crapules ont bien pris soin de déposer leur combustible sur la brique. Un petit coup de brosse d’acier et un coup de chiffon sur les vitres. Comptez une heure ou deux gros max.

Puis s’adressant à nous, il nous pria d’expliquer notre geste. Ce que je fis en long et en large en tentant désespérément de garder mon flegme. Gingras avec le cœur en arrière des genoux et qui perdait lentement ses couleurs se tenait bien droit. Il avait cependant conclu avec aplomb notre plaidoyer, rien ne m’eût moins surpris de celui qui fera une brillante carrière d’avocat plus tard.

–Ces petits crétins, monsieur le principal, se prennent pour le nombril de la nation dans leurs petits uniformes militaires taille-enfant. Tous les jours ils nous endèvent et nous embêtent et nous font vivre dans l’angoisse et la peur juste pour s’amuser. Cette fois-ci, la peur a changé de camp. Une bonne chose qu’ils y goûtent à leur tour.

Le principal Deschênes, toujours imperturbable se tourna ensuite vers Wro-wro.

 –Alors, comment vont vos petits toffes ce matin, monsieur Rheault s’en sont-ils remis, reste-t-il des séquelles?

 –Ils ont eu une saprée frousse, pauvres petits. Mettez-vous à leur place. Ils pensaient que le tout Bourlamaque passait au feu comme Pascalis en 44. Les deux têtes fortes à St-Pierre et Gingras mériteraient une punition exemplaire si vous voulez mon avis.

J’ai cru pour un moment avoir vu monsieur Deschênes se pincer les lèvres.

 –Vous avez donc lamentablement échoué vote mission d’inculquer à votre poignée de petits toffes les qualités nécessaires pour faire face à tous les dangers qui les attendent si jamais ils poursuivent leur parcours militaire, les qualités de sang-froid devant le danger, le contrôle de leurs émotions au profit de réactions utiles et appropriées.

 Wro-wro rosissait à vue d’oeil à mesure que ses grosses joues semblaient se gonfler et que son souffle raccourcissait. On aurait dit qu’il nous préparait sournoisement une sérieuse phlébite. Avant même qu’il n’ait pu émettre un son, le principal concluait.

–Retournez chacun à vos affaires, je prends la chose en délibéré et je ne veux sous aucun prétexte que cette histoire sorte d’ici. J’aviserai.

Je n’en ai plus jamais entendu parler. Je ressens encore une forme de paix intérieure après toutes ces années à l’idée que jamais plus tous ces petits toffes n’ont assisté à une autre drill avec Wro-wro sans ressentir une petite peur au fond du ventre rien qu’à regarder vers les fenêtres.

Wro-wro, frustré, était sorti du bureau le premier le menton bien haut, Synotte suivait derrière, la tête entre les deux jambes. Gingras et moi suivions côte à côte, solidaires. Le principal fermait la marche en nous raccompagnant vers la sortie. Nous avions très bien ressenti Gingras et moi, en passant la porte, la main de monsieur Deschênes atterrir doucement sur nos épaules et y appliquer une légère pression. On ne s’était jamais retournés, au cas.

Monsieur Camil Deschênes, principal d’école craint et respecté, camp des feluettes.

Définitivement.

 

Flying Bum

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Les noms ont peut-être été changés pour protéger la réputation des innocents, peut-être pas non plus.

Lexique pour mes ami(e)s de la francophonie hors-Québec.

Toffe : de l’anglais tough qui veut dire endurci, insensible à la douleur, résistant. Dans le langage populaire, un petit toffe est un dur-à-cuir, costaud, pas nécessairement le plus allumé.

Feluette : déformation langagière du terme fluet qui veut dire mince et d’apparence frêle, mot souvent associé aux enfants plutôt intellectuels que sportifs. Feluette est exactement dans le langage populaire l’opposé de toffe.

Strap : directement de l’anglais. Courroie, ceinture. On disciplinait jadis les enfants en leur servant des coups de strap soit sur les mains, soit sur les fesses.

Drill : dans le langage populaire, exercices physiques imposés, répétitifs et exténuants.

Drano : marque de commerce d’un composé corrosif pour déboucher les tuyaux.

Bien avant le retour

Je vous parle d’un temps, chantait Charles. Bien avant son retour, votre humble scribe a commis bien des actes de création littéraire ou graphique, oeuvres adolescentes et naîves mais formant racines et radicelles pour la floraison de la suite de choses. Il fallait que cela fût, puis cesse, pour que l’on assiste au retour du Flying Bum, évidemment. Au début il y avait Ti-Lou, le Flying Bum. Une vie d’homme, normale, si cette monstruosité existe vraiment, a séparé les deux époques. Beaucoup de choses hélas, de la création sublime aux pires niaiseries ont brûlé dans ma shed sur la cinquième avenue par un triste soir de l’été 1975. Ou sont passées dans une craque de la destinée. Certaines choses ont survécu, choses originaires de la fin des années soixante jusqu’à la fin des années soixante-dix. Par les temps morts de la pandémie, je suis tombé sur certaines d’entre elles, de ces choses puisqu’il faut bien les nommer. Je les partage ici pour mon seul plaisir et un peu pour la postérité, que ma petite descendance puisse voir un jour ce côté singulier de leur père, leur grand-père. Un peu d’indulgence serait de mise, je vous en saurais gré.

Note de la rédaction, environ 1970, texte d’introduction pour un recueil qui n’est jamais venu.

Notes de la rédaction

Assez impersonnel, merci, la rédaction. C’est qui ça?

Là n’est pas la question.

Les textes que vous allez lire ici sont écrits selon les standards généralement observés dans l’occident chrétien. De gauche à droite et de haut en bas et autant que possible entre une majuscule et un point.

Pour ce qui est du style, c’est de la poésie assez vite faite qu’on peut parfois entendre pouêt-pouêt quand on la lit pas assez vite et qu’elle veut nous dépasser.

De la poésie prête à s’emporter, des vers McDonald, du fast-mood.

Quelquefois même, c’est la dactylo elle-même qui les écrit toute seule. Olivetti, son nom de plume, est très influencée par l’air du temps, l’air bête et l’air conditionné. L’air de rien, malgré son âge vénérable, elle pond des dactylo-clips pour lubrique-plus, sur le câble ou sur la corde raide de la bêtise humaine.

C’est effrayant, madame chose, les jeunes lisent plus rien!

C’est pour eux que ceci est écrit.

Ça va vite, c’est pas classé en ordre alphabétique ni chronologique, il n’y a que les numéros de page qui se suivent vraiment, et encore.

C’est fait pour lire aux toilettes.

Ça sort comme des crottes, des fois facilement, homogènes et crémeuses, des fois il faut se forcer un petit peu.

Ça sort comme des flashes.

Ça se lit par petits bouts ou tout d’une traite.

Ça veut rien dire. C’est tout dire.

Sans titre (ou samedi samedi, peut-être), je me rappelle que c’est avec ce texte-là que j’ai étrenné l’Olivetti que je venais tout juste d’acheter pour une bouchée de pain au sous-sol de l’église St-Esprit à Rosemont. On peut voir en transparence des descriptions de propriétés, je rêvais de m’acheter une maison à l’époque, pas d’argent pour m’acheter du papier.

Samedi samedi

Sans titre encore, ou peut-être Qui donc ici-bas déteste l’automne?

automne

Tentative de chanson No 1

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J'sors danser

Tentative de chanson No 2

Dans le blanc des yeux_Titre

Dans le blanc des yeux

Le voyage inutile (carnet d’un voyage avorté)

Chicago

La frontière entre la nuisibilité et l’inutilité est-elle piquetée de certitudes ou est-elle plutôt une ligne floue tracée par des caprices du jugement? L’impuissance qui engendre la béate légumité de vivre prend soudain des allures de complot lorsque sa mauvaise herbe envahit le voisin, lorsque la ligne est nettement franchie.

Que reste-t-il à tenter lorsque tout a été essayé, même rien du tout? Après le vide, le silence, après l’immobilité, où donc puiser? Quelle source tarie faire renaître? Tirer quoi du néant? De quel néant? Être une antenne qui ne capte que ses propres ondes, un émetteur qui se tait, l’inertie déguisée en mouvements débiles sur une chorégraphie qui tourne en rond, voilà la nature de celui qui se présente aux portes d’un pays où il ne veut peut-être même pas aller, où il ne sait peut-être même pas qu’il va y aller se cogner le nez.

La gigue de l’emporté, du déporté, sur la musique des autres, dans les bottines d’un autre, poussé dans le dos par le vent de la confusion, tiré par les oreilles de l’instant présent, les yeux bouchés par la bêtise qui dort en toutes choses.

Alors, se demande-t-il, où est tout le monde, où est passée la noce? De découverte en découverte, comme l’enfant qui court sans prendre garde d’une talle de bleuets à une autre, le découvreur s’éloigne, le voyageur dérive, efface sa trace et débarrasse.

Sa patrie loin derrière, son chemin de pierres ou de bière vers une destination inconnue, il traîne sa déroute sur des chemins qui n’en ont rien à foutre.

Il finit par jouir de ses propres désirs inassouvis, de se nourrir de ses appétits, de s’abreuver à même sa soif, de vivre de sa propre mort.

Ses espoirs sont démesurés, sa démesure est désespérée. Au bout de la marche aveugle, le dernier douanier lui demandera ce qu’il a à déclarer et il déclarera forfait. Son bagage fouillé, il ira . . . il rira.

Si Chicago ne veut pas de lui, il restera toujours l’Abitibi.

Poème électro-ménager, date oubliée

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Poème électroménager_2

Acid Queen, 1974

Acid Queen

Dans l’époque colorée des noirs à running shoes blancs, Chaplin étant lui-même au berceau, le Coca-Cola commençait doucement son ascension quand soudain surgit un drôle de son, qui traversait le bruit des roues du croisière-vapeur, un étrange son de trompette qui ne tarda pas à s’étendre dans tout le sud des États-Unis et les côtes du Mississipi, mot sur lequel j’avais commencé à halluciner, penché sur une carte du Larousse. Trop de i trop de s.

Quinze minutes s’écoulèrent avant que j’en revienne, la grande cheminée sembla la première à revenir (peut-être un pli du papier) la fumée se mettait à peine à sortir que toute la scène revint avec les étoiles, l’eau et la nuit qui tombait.

Je plongeai ma main dans mon verre à crayons. Pendant ce temps, le petit bateau faisait doucement son chemin des veines aux vaisseaux. Si bien que la pointe de mon crayon prenant contact avec la virginité du papier surprît l’image de son matin, ses étoiles, ses ponts, sa roue et sa cheminée.

Il était trop tard pour le train de six heures mais c’était doux, on était jeunes, on était fous.

On était jaunes, on était flous.

 

Qu’est-ce que je disais déjà? Ah oui, l’indulgence.

 

Flying Bum

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Les amitiés imaginaires

Lorsque qu’on associe deux textes dissociatifs (Olivette et moi, originalement publié en avril 2018 et Les déboîtés, en juin 2018) on en arrive toujours à la dissociation, rien à faire. L’exercice fût néanmoins amusant.

 

Les amitiés imaginaires

Elle avait toujours été là pour moi, beau temps mauvais temps. Je crois savoir d’où elle venait. Olivette était comme une de ces madames à la limite effrayante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parlait tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonnait tout le temps. Elle ne payait pas de mine, son hygiène douteuse, pauvre elle, elle faisait peur aux passants qui osaient la regarder dans les yeux. Elle était fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traînait avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contenaient l’ensemble de ses possessions, tous ses souvenirs scrupuleusement classés sac par sac.

On ne sait jamais véritablement d’où viennent ces clochardes, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. Elle vivait dans le côté sombre de toutes choses et elle était ma compagne rassurante lorsque j’y sombrais avec elle. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vivait dans ma tête.

Un vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure tardive. Nuit sombre sans lune sur Montréal qui luisait sous un glacis de pluie froide. Le vent soulevait des nuées de feuilles mortes comme des volées d’étourneaux. Elles tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie zigzagante. Ou elles collaient ensemble s’agglutinant sur les pare-brises suintants.

Rideau inespéré offrant une meilleure chance de ne jamais être vu à un homme qui était assis calmement derrière son volant. Appelons-le l’un et l’un avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur. Félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: – Madame, madame, madame, madame, . . . à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait moins de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement stationné. Appelons-le l’autre. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie.

Ou la police. La police verrait peut-être la grosse boîte de chocolats Black Magic déposée sur ses genoux, la fouillerait, qui sait? Poserait des questions. L’un était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur avait pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes dans sa tête, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue vingt ans plus tard.

Tellement de temps était passé par là depuis. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame avait pénétré trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix dans sa tête. Vingt ans, c’est long.

Le jour J était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de mélo aura toujours sa place pensait-il. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte. Il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’une autre époque ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retirait les clefs du démarreur, tout s’éteignit, sons et lumières. Il avait pris la boîte de Black Magic avec lui et il quittait la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. Ça ne faisait aucunement partie du plan. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois. Il voulait opérer incognito.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. L’un montait les marches du bout de ses pompes comme si elles étaient de fines tablettes de cristal. Il s’agrippait systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait pour mettre sa main libérée sur la boîte de chocolats Black Magic, vérifier que le couvercle était bien fermé, en cas. Sur la dernière marche, il examinait longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur avait fait un tour supplémentaire quand il s’était rendu compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il avait alors vu, et se calmait les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approchait à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage sur la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il avait ouvert la boîte à pentures en s’assurant de placer le couvercle entre les billets et le vent du nord qui soufflait toujours. À la première tentative, une bourrasque bien placée l’avait fait paniquer et il avait refermé le couvercle prestement. Puis s’y était remis une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets par la craque pour s’assurer qu’ils étaient tous bien passés et il observait la pluie de billets se déposer éparses sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent au loin. Au diable, pensait-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré. L’un rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange s’était mise à l’envahir, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne inévitable plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il avait levé légèrement les yeux et il voyait maintenant une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partait du cou, descendait tout le long de sa colonne puis remontait à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme dessinée là par le contre-jour. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. L’un avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, debout les orteils dans le fric éparpillé.

Je crois savoir d’où Olivette venait. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, le pays de ma mère et de ma grand-mère là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Elle avait été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. Une chose est certaine, tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’était mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande gueule à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette dans ce coin de pays lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

La ville avait aménagé ce petit parc dans Villeray suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, une vespasienne condamnée depuis belle lurette qui offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’automne montrait son moins beau visage, nuit noire sans lune, pluie drue et vents froids tourbillonnants. L’itinérante était installée là, blottie à l’abri sous la petite marquise, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie de chèvrefeuille, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient tourbillonnant présenter un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait un accompagnement musical à peine audible en agitant les bras comme un chef d’orchestre. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, avivées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore un peu pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie et souriante. Venus d’on ne sait où, le vent lui avait déposé là deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

– Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus. Il était hors de lui.

– Bon, des menaces! répliquait la clocharde. Olivette en menait large, elle qui squattait depuis des lunes la tête de l’autre et qui se chargeait d’ensacher et d’ensevelir ses mémoires souffrantes par petits tas bien classés. Elle avait fini par y prendre toutes ses aises.

– Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte de Black Magic. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment, on est loin du chocolat. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute tout ça, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on reconnaît ta plume. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, qui est qui là-dedans, cou’donc? Pourquoi l’un a passé tout ce fric dans la craque de porte de l’autre? C’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non? questionnait la clocharde confuse, avec insistance.

Vingt ans plus tôt.

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue, un plafond de chapelle sixtine faite de branches et de feuilles. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie. Depuis qu’il avait enterré son père, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques de Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus à l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de choses beaucoup trop lourdes. Quasi impossible à réparer déjà. Enfances avortées, orphelines et tristes, et toute cette sorte de choses. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Jamais vraiment longtemps. Ni l’un ni l’autre. Muets. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tous deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout s’entend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps, faire sortir le méchant. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les réveillait pour les mettre dehors, les gars de banlieue couraient désespérément après les taxis sur le boulevard St-Michel, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde rien qu’avec la gueule ou plus bêtement finir les fonds de bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un divan bancal dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes aux quatre vents. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où se trouvait l’autre.

L’un était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge comme une vipère enragée, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourrissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent a le pouvoir d’engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. L’un, lui, il aurait voulu se trouver n’importe où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller accomplir la seule démarche qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus.

Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du démarreur et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’était davantage comme un automate qui ouvrait la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sautait à la gorge, contraste sauvage avec la froideur de l’habitacle climatisé, et les genoux lui fléchissaient. Le tunnel superbe formé par les arbres alignés de chaque côté de la rue manquait d’air. Lui, il étouffait. Il appuyait ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs devant ses yeux.

Il reprenait encore lentement ses forces dans cette période de sa vie, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait finalement eu raison de sa douce. Et de lui un peu. Elle avait toujours administré le ménage. Lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville lui réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accommoder, s’était-il dit, une fois de plus.

Il traversait le long tunnel désert, repérait la bonne adresse civique. Il regardait par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprenait l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il s’était rendu à la porte. Il tournait la bobinette qui faisait tinter une clochette mécanique d’un autre âge. L’autre l’attendait déjà. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à table. Chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles.

L’un maintenant jeune veuf, l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui. Il vivait maintenant seul à nouveau. Sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, on devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté de ses délires éthyliques voir s’il s’y trouvait encore quelqu’espoir pour lui.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. Ils ont sifflé quelques bières, quelques-unes levées à la christ de vie. Puis celle de trop, inévitable comme toujours. L’alcool métamorphosait l’autre, le crâne nu prenait une belle coloration rosée et le front lui perlait à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long d’un appendice nasal impressionnant et luisant de sébum. La bouche s’était alourdie, les commissures empâtées d’une blanche mousse, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours.

Affrontant ses démons, à genoux sur sa gêne et tout nu dans sa honte, il déballait son pénible imbroglio et en appelait à leur vieille amitié encore une fois. Il savait d’instinct que la situation embarrassait l’autre autant que lui. Le ton s’aggravait, une triste violence s’emparait des mots, des reproches amers. Au bout d’un moment, l’autre avait sorti sa ridicule sacoche de gars, en sortait en marmonnant un chéquier et s’était mis à griffonner, les yeux exorbités, excédé, le souffle court. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour l’un pesait le poids d’une maison, il lui beuglait postillonnant:

Tiens, je t’en donne rien que la moitié. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, on dirait que tu viens toujours me voir juste pour ça, tu ne me rembourseras jamais, prends ça pis crisse ton camp.

L’un avait ramassé le chèque puis était reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait comme achevé. Tué. L’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux de mes frères n’avaient droit à ce sobriquet. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte.

J’avais tout appris d’elle à force de questionner la famille. J’avais appris l’indignation avec Olivette. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui avais nourri les chats de dehors quand ma maison était déjà pleine en-dedans, qui avais hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle. J’avais besoin d’elle.

On s’était retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’avais ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous. Moi qui me croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Elle me dictait à voix basse toutes ses indignations que je faisais miennes aussitôt. Elle était de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle portait toute la compassion du monde en elle et j’étais fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri. Elle me tenait la main lorsque d’aventure mes pieds foulaient le sol du côté sombre des choses. Ne vous méprenez pas, elle était bien là. Comme une bête fabuleuse, tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. La plupart du temps elle triait ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regardait ses vieux cossins, se parlait tout seul, chantonnait des vieux airs que ma mère avait chantés jadis, elle s’occupait très bien elle-même. Ou elle jouait aux cartes avec quelques amitiés perdues ou les vieilles amours mortes qui squattent toujours des racoins de mon coeur.

L’un avait longuement déambulé dans la chaleur torride de cette maudite soirée d’été cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre. Une autre moitié de la somme restait à trouver et cela pesait bien huit tonnes sur ses épaules. Huit tonnes ou le poids d’une maison perdue. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un pousse-pousse couinant de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux.

– Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!, lui dit-elle.

– Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui? Qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans la pile de billets? La dette avait-elle été remboursée? Les amis s’étaient-ils retrouvés?

– Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça surit, ça caille, ça finit par sentir la mort. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, ou ça ne l’a jamais été. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.

Mais Olivette rongeait son frein solide. – Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ, ça ne se fait pas des affaires de même.  Elle était déchaînée.

Vues les circonstances particulières il avait quelque peu renié ses propres règles. – OK, d’abord, tu veux une fin? Une belle fin comme dans les vues? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dans son sac, de rattacher le sac et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.

Un gros “YES”, répondit-elle le sourire large qui lui remontait jusqu’aux oreilles. – Promis juré craché !, dit-elle et elle faillit lui cracher sur le pied.

“ Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière avait jailli de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il avait perdu appui et s’écrasait lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre qui prenait ainsi la taille d’un géant, bien debout les orteils dans le fric éparpillé.”

Un long et malaisant silence avait figé la scène pour un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipitamment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: – Fuck, tasse-toé, le cash s’en va partout! En le contournant, l’autre s’était mis à chasser désespérément les dollars volants comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie déjantée digne de Béjart. L’un s’enfuyait dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas:

– T’es qui toé, c’est quoi tout ce cash-là, d’où ça sort? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?

Lui s’était immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face, l’autre l’avait déjà proclamé haut et fort. Il regardait l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui avait simplement répondu:

– Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé ce beau fric-là!

Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe, des beaux souliers à talons hauts qu’on rigole un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats Black Magic en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les poubelles de restaurant. Offre lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir.

Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis crisse ton camp.

– Tu parles d’une fin plate, t’es tellement chien quand tu veux. T’es rien qu’un ci pis un ça, toé.

Olivette bougonnait comme jamais en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile de souvenirs pénibles comme promis.

“Ben bon pour toé, Olivette.”

 

Flying Bum

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À Olivette, pour le bonheur de te voir vivre encore.

 

 

 

La chambre d’amis

Quand le temps ne veut plus dire grand-chose. L’heure à laquelle on se lève, on se couche, ce qui se passe entre les deux. Les rêveries réconfortantes qui nous ramènent à une enfance lumineuse, un élancement douloureux dans les jambes qui nous ramène à cet âge certain qui nous afflige, tout ce qui s’est passé entre les deux instants. La singulière puissance du confinement et de l’oisiveté soudaine qui effacent lentement le besoin impérieux qu’on éprouvait encore hier à faire ce qu’il y avait à faire, ce qu’on croyait bon et essentiel de faire et toute cette sorte de choses.

Du fond de son fauteuil favori, il examinait minutieusement la liste de ses contacts, il se rappelait avoir encore essayé il n’y avait pas si longtemps. Une perche tendue dans l’infini interneto-galactique. Il s’écoulait maintenant des jours, des semaines avant que le petit témoin n’apparaisse. Puis il s’était fait une raison. Le petit témoin qui disait qu’un ami avait bien lu son message ne s’allumait plus. Jamais. On ne le lisait plus. L’appareil remis sur le chevet avec dépit, décevante chose, tuante. Déjà lourd, le temps semblait se pétrifier, puis s’égrener, et partir en couilles dans un courant d’air, les bons amis comme le reste.

Une dernière pensée pour eux, lentement endormie dans le dortoir à souvenirs.

La télé avait récupéré sa nature originelle, un électroménager comme tant d’autres. Pas davantage captivante que d’observer une brassée de couleurs tourbillonner dans la sécheuse. Comme esclave d’une fascination hypnotique, il avait rattrapé le retard de sept ou huit épisodes du Mystère d’Oak Island. Une télé-série où deux frères américains obsédés s’acharnent à retrouver un trésor inestimable sur un ilet au large de la Nouvelle-Écosse. Huit ou dix hommes attablés dans leur cabane de chantier concluent la saison en s’échangeant tour à tour et fascinés un fragment d’os humain gros comme un trente sous, un bout de bois pourri qu’ils se portaient au nez tour à tour comme pour le jauger savamment à l’odeur et une pièce espagnole du 8ème siècle qu’ils ont récupérés à 45 mètres de profondeur à travers trente tonnes de terre remontée à la surface du fond d’un puits creusé avec une foreuse d’un mètre, toute cette terre tamisée à la main. Plein d’hommes embauchés, des vieux shnouks pittoresques qui ont déjà flairé l’odeur de l’or pour faire plus épique, des tribillions de tonnes de machinerie lourde, des millions et des millions de dollars US gaspillés, une île jadis bucolique ravagée et éventrée, huit heures rivé à l’écran pour en arriver là. Un bout d’os, un bout de bois pourri et un vieil écu espagnol.

La télécommande était partie rejoindre le cellulaire sur le chevet.

Il avait longuement jonglé aux innombrables façons de prendre tout son temps, de perdre tout son temps. Un recoin rebelle de son esprit semblait encore occupé à faire un inventaire des choses utiles auxquelles il pourrait s’activer utilement. La vieille nature est forte. Une chose devant précéder l’autre dans le bon ordre, pas facile avec les contraintes, l’impossibilité de sortir courir les quincailleries. Plus facile de trouver des excuses et des défaites. Tout foirait dans le cul-de-sac de ses prérogatives maladives. Tout semblait se dérober à l’analyse, au gros bon sens qu’il tentait sans grand succès de réanimer enlisé dans sa belle béatitude.

Toujours un bon plan que de ressentir un besoin criant dans ces circonstances-là. Une marche à la cuisine, une tisane bien chaude, une tranche de pain aux bananes maison. Bien éphémère interlude, l’assiette et la fourchette trop vite parties accompagner la télécommande et le cellulaire sur le chevet des choses faites et bien finies. Rechute émotive et ridicule vers la messagerie, pas davantage de petit témoin de message lu. Le virus, le désastre, le temps qui court et qui gazéifie les vieux amis et les emporte en l’air lointain, les pousse au loin vers le pays des petits bébés pas baptisés.

Une subite envie de s’y remettre lui chatouillait le derrière des rotules, sensation des plus inconfortables impossible à aller grattouiller. Des images de plans prenaient forme timidement dans son esprit pour s’évanouir aussitôt dans un beau flou artistique. Une lubie de perfection expédiait les projets les plus simples du revers de la main et le ramenait à sa béatitude. La vulnérabilité veillait pas tellement loin, toujours. Évidemment l’idée de flirter avec le délire semblait avoir conservé son éternelle et potentielle place comme saveur du jour, un instant dépressif icitte et là. Prescription du docteur Bum, un autre voyage à la cuisine. Une pleine bolée de raisins frais bien rincés, quelques biscuits aux carottes. Lorsqu’il aurait récupéré le plein droit de sortir de là, il ne passerait plus dans la porte, c’est certain.

La douce attablée et hypnotisée par la lumière de son téléphone intelligent finissait son ixième café. L’ultime café, la cafetière était vide, une odeur rance de collé au fond le confirmait. Il retournait à la cuisine fermer l’électro-ménager coupable. Son génie avait encore des soubresauts de vie insoupçonnée.

– Viens donc t’asseoir avec moi deux minutes, dit-elle, en laissant tomber le cellulaire.

Faut-il qu’ils s’aiment pas rien qu’un peu tous ces vieux couples qui se sont retrouvés confinés de force. Le moindre tic ou petit toc de l’un ou de l’autre peuvent prendre les allures d’un supplice insupportable. Le moindre mot mal choisi, l’injure suprême. L’isolement comme une grosse loupe sur toutes les petites bibittes de tout un chacun et qui peut tout enflammer d’une seule claque pyromaniaque. Une innocente invitation à venir s’asseoir peut s’avérer dans un tel cas un traquenard sans nom.

– On devrait vider le garde-robe de la grande chambre, dit la douce.

Ça y était. Le sort le frappait sournoisement. Elle avait tiré un plan diabolique, c’est sûr. Ce cagibi renfermait des vêtements d’une autre époque que personne n’avait portés depuis la disparition de l’ami Jean-Paul qui lui avait donné toutes ces fringues, des boîtes et des boîtes de la vieille lubie de la douce, des choses associées à Winnie the Pooh qu’elle avait jadis collectionnées en groupie boulimique finie, des boîtes de médailles et de trophées sportifs que les enfants n’avaient jamais voulu récupérer (autant encombrer le paternel), d’autres cartons qui avaient survécu à trois déménagements sans être ouverts et qui renfermaient dieu sait quoi, partout des traces évidentes que le lieu avait servi de refuge tranquille aux souris entre leurs courses vers la gamelle de la chatte maintenant trop vieille pour les attraper toutes. Ces corvées domestiques et ces fouilles archéologiques dans les choses du passé semblaient avoir quelque chose de si sympathiquement emballants pour elle. Lui, quelque chose lui échappait la-dedans. Encore et toujours. La nostalgie des vieux jours était de retour en force sur la planète confinée. Photos d’enfance comme des chaînes de lettre sur les internettes, on refaisait les recettes de nos mères, le goût de se remettre à faire soi-même son pain, de s’ennuyer de la famille, des câlins sociaux et toute cette sorte de choses. Dans le fin fond, au lieu de paranoïer sur ses intentions, il devait tenter de collaborer, y trouver une sorte de joie. Qui sait, de retrouver des textes adolescents de son cru, des photos de famille, de frères qu’il jurait avoir eus, des images des temps heureux, des petites choses qui ont le don de faire revenir aux narines le parfum des gens, des vieux amours, le sourire des bons amis du bon vieux temps qui se sont éteints dans les méandres de l’oubli. Une dernière chose, pour finir de se rassurer :

– Pourquoi tu veux vider ce garde-robe-là, ici, maintenant, là, là? osait-il demander.

Parce qu’on va pouvoir ensuite déménager dans ce garde-robe tout ce qui est dans l’arrière-cuisine mais qui n’a pas d’affaire là. On pourra sortir tout ce qui traîne dans la bibliothèque qui trouverait davantage sa place dans l’arrière-cuisine libérée. On pourra trier ton énorme pile de boîtes de livres, brûler ce qui est sans valeur, aller porter à Jonathan le libraire ceux qui pourraient encore faire le bonheur de quelqu’un et classer les autres dans la bibliothèque fraîchement libérée. Le lit de la grande chambre partira pour le bureau après l’avoir démonté parce qu’il ne passe pas dans la porte, toutes les bébelles qui traînent dans la dînette qu’on aura triées et bien nettoyées s’en iront dans la grande chambre où on aménagera une salle de jeux pour les petits-enfants. On pourra aller porter toutes les guenilles dans les bulles de charité et vider ton ancien bureau de tous les pots de conserves que je garde là qui trouveront leur place là où ça leur convient dans l’arrière-cuisine. Le bureau libéré, on pourra réparer les trous laissés là par le démantèlement de tes étagères de bureau, tout repeindre et en faire une chambre d’amis avec le lit de la grande chambre qu’on aura remonté.

Ensuite, après le dîner, on trouvera bien quelque chose d’autre pour s’occuper.

Tout d’un coup, le menton pendant, bang! Sa béatitude lui claquait la porte dessus en vraie sauvage. Peut-être qu’une fois que son cerveau aurait absorbé l’ensemble du cahier de charges surhumain il resterait plus que jamais seul avec lui-même, profondément déçu de sa propre faiblesse, son innocence à tomber dans un piège à cons aussi évident, juste vider un garde-robe mon cul. Pourquoi n’avait-il donc pas fait la sourde oreille, prétexté ad libidum une activité hypothétique quelconque mais prioritaire, poursuivi sa route vers sa chaise préférée avec sa pleine bolée de raisins bien frais bien égouttés et ses biscuits aux carottes, s’évader de cette fatalité qui venait de le frapper de plein fouet.

La lassitude extrême d’un mononucléosé qui s’emparait de lui était aussi ravageuse que la bête fabuleuse en lui qu’il n’avait jamais arrêté de traquer tout en la fuyant désespérément.

On était bel et bien encore samedi. Il n’était même pas encore dix heures du matin. Les mots ne lui venaient plus avec toute l’aisance des beaux jours dans sa cervelle sonnée raide. Une démission du génie. Sourcils froncés, elle le fixait droit dans les yeux cherchant d’un regard coupant et inquisiteur une certaine forme de vie ou une autre dans le fond de son regard soudain semblable à celui de la truite morte.

Une chambre d’amis?

La paix contre une chambre d’amis?

J’en ai même pu d’amis.

 

Flying Bum

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Bonbons noirs et sombres vilains

Merde au cul, les parfaits. Quand j’étais tout petit enfant j’étais convaincu qu’il n’existait que deux sortes de monde dans le monde. Ceux qui aimaient les bonbons noirs et ceux qui n’aimaient pas les bonbons noirs. Les bons se trouvaient du côté de ceux qui les aimaient, ceux qui n’avaient pas peur de se noircir les dents. Moi j’aimais bien le goût de l’anis et de la réglisse noire et je m’accommodais sans façon de leur fâcheuse manie de me noircir la gueule. De l’autre bord les frileux, les abstentionnistes de l’anis, tous m’apparaissaient suspects. Des êtres louches qui faisaient passer leurs propres plaisirs gustatifs loin derrière la blancheur de leur beau sourire Pepsodent. Du monde parfait, sans caries. Merde au cul, les parfaits. Les parfaits marchent les fesses bien serrées, le dos bien droit, le menton haut et le regard de faucon vers l’horizon. Vous me faites rire, rire et pitié à la fois.

Les beaux petits yeux un tantinet endormis dans de douces rêveries ou perdus dans quelque bonheur d’occasion, les corps valsant nonchalamment dans l’espace-temps, non, je ne parle pas de vous.

 

To be or not to be
To free or not to free
To crawl or not to crawl
Fuck all those perfect people!

To sleep or not to sleep
To creep or not to creep
And some can’t remember, what others recall
Fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No, I’m not talking about you!

 

Les parfaits n’ont jamais une coche qui retrousse, jamais de rosette dans les cheveux, aucune trace d’acné au visage, la barbe toujours faite. Les parfaits ne sont jamais en retard, quand les parfaits pètent, ça ne sent rien. Quand ils chient non plus. Aucun son dans la défécation. Il ne faut toujours qu’un seul parfait pour changer une ampoule. Ils ne paient jamais une facture en retard, ils ont toujours un en-cas prêt pour tous les cas. Les parfaits n’ont jamais d’idée croche, toutes les dents bien droites. Jamais d’idée noire, les dents bien blanches. Merde au cul, les parfaits. Laissez du papier-cul pour les autres.

Les éternels poètes brouillons et tous les habiles manieurs de pinceaux, crayons et violons, non, je ne parle pas de vous.

 

To stand or not to stand
To plan or not to plan
To store or not to store
Fuck all those perfect people!

To drink or not to drink
To think or not to think
Some choose to dismember, you’re rising your thoughts
And fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No I, I’m talking about you!

 

Le virus n’emportera pas tous les parfaits pas davantage que leur bêtise d’ailleurs. Ni les autres, les mangeux de bonbons noirs, il en restera toujours icitte et là. Tous les blogueurs de ce monde en sont actuellement à écrire des carnets de confinement au lieu de profiter du confinement pour creuser plus profondément dans l’inspiration. C’est à bailler d’exaspération. Les parfaits ne lisent pas les blogues ou très peu et s’en brossent le nombril du mépris de la littérature en papier ou numérique et toute cette sorte de choses. Ils ne sont plus qu’âmes en peine, zombifiés par le covid-19. Ils peinent à se trouver une vie dans le confinement, rompus qu’ils étaient de vivre dans l’apparence de vivre. Au lieu de vous cacher de la mort sous une montagne de papier-cul, profitez-en pour vous trouver une vie digne de ce nom pendant qu’il en reste sur les tablettes. Et laissez-en pour les autres aussi.

 

To sing or not to sing
To swing or not to swing
(Hell) He fills up the silence like a choke on the wall
Fuck all those perfect people!

To pray or not to pray
To sway or not to sway
Jesus died for something – or nothing at all.
Fuck all those perfect people!

Sleepy eyes, waltzing through
No I, I’m talking about you! *

 

 

Flying Bum

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*Fuck all those perfect people, Chip Taylor & The New Ukrainians

Chip Taylor, né le 21 mars 1940 à Yonkers dans l’état de New York aux États-Unis, est le nom de scène de l’auteur-compositeur américain James Wesley Voight, notamment connu pour le morceau Wild Thing. Ses frères sont l’acteur Jon Voight et le géologue Barry Voight. Il est l’oncle de l’actrice Angelina Jolie et de l’acteur James Haven.

Chronique douleur

(Pour de meilleurs résultats, n’espérez pas de résultats.)

Suggestions pour soulager les attaques du sciatique et toute cette sorte de douleurs insupportables

  • Narcotiques. Utilisez la dose indiquée par le fabricant pour une blessure sévère, telle que prescrite par un médecin qui sait ce que c’est la vraie douleur et qui est prêt à vous prescrire un dosage tout à fait efficace. (On jase, là, ceci ne se produira jamais)
  • Un flacon complet d’Advil Extra-Fort. Retirez la petite ouate, refermez le contenant et remuez vigoureusement tout près de votre oreille jusqu’à ce que le son vous devienne tellement insupportable que vous oublierez votre douleur pour un bref instant. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez. Répétez.
  • Lidocaïne en patches. Collez-en une directement sur votre front, là où elle sera aussi inutile que lorsqu’appliquée en tout autre endroit incluant directement sur le (les) site(s) douloureux mais soulevant la risée de tout un chacun lorsque vous déambulerez atriqué ainsi provoquant la gêne ou une honte sans nom susceptible de vous distraire des douleurs dans vos membres inférieurs.
  • Gel Voltaren. Appliquez directement sur un dinosaure en caoutchouc mou de votre petit-fils, préférablement un gentil stégosaure souriant, de façon telle que le gel semblera soulager au moins la pauvre bête.
  • Le Tiger Balm. Utilisant une de ces petites cuillères de collection héritée d’une lointaine tante, mangez tout le contenu d’un pot de Tiger Balm et le pompage d’estomac urgent et nécessaire administré sous anesthésie générale vous procurera des heures d’inconscience tout à fait indolore.
  • Onguent d’Arnica. Tout à fait inutile lorsqu’appliqué à soi-même. MAIS appliquez généreusement sur le bras d’une personne devant vous en ligne à la pharmacie, choisissez un type costaud et marabout qui vous frappera spontanément et agressivement au visage ce qui vous distraira de toute autre douleur vive.
  • La physiothérapie. Abandonnez-vous momentanément sur la table du physio et laissez monter la rage en vous à l’idée qu’il faille croire que les étirements avec les jambes prises dans des élastiques réduiront l’inflammation des fesses/cuisses/mollets/pieds. Lorsqu’un geyser de douleurs horribles giclera dans vos pauvres membres inférieurs coincés dans les élastiques, canalisez votre rage en les précipitant prestement sur le physio assis tranquille sur son tabouret près de vous, visez la tête si possible. L’arrestation et la violence policière vous distrairont de la douleur pour un moment.
  • Le régime alimentaire anti-inflammatoire. Cessez immédiatement toute ingestion de sucre, de chocolat, de pain, de desserts, d’alcool et de caféine. Après une séquence significative de cette diète, constatez toute l’insignifiance de l’existence sans ces apports alimentaires essentiels, l’état dépressif induit et les pensées sombres ci-associées diminueront de façon significative la conscience des rages de douleur lancinante dans vos membres inférieurs.
  • Groupes de soutien. Assistez-y assidument jusqu’à en venir à ébaucher des plans d’évasion de toutes ces lectures mielleuses, ces conversations insipides et ces séances de câlins spontanés et interminables. Passez à l’acte en vous précipitant vers l’ascenseur ou préférablement l’escalier le plus proche et fuyez dans les rues comme si le diable vous poursuivait. Une soudaine production d’endorphines s’occupera momentanément de la douleur aux membres inférieurs.
  • CD de relaxation. À mesure qu’une voix chaude et suave vous instruira sur la voie à suivre pour abandonner toutes vos tensions sur un fond de petite musique plate, construisez en vous le fantasme de retracer la personne derrière la voix insupportable et de l’étouffer en lui appliquant plusieurs couches de patches de lidocaïne sur le nez et la bouche en la tenant bien immobilisée en vous assoyant à cheval sur son torse agité. La planification et la mise en application d’un plan homicidaire est un anti-inflammatoire 100% naturel.
  • Le ballon d’exercice. Trouvez un endroit propice à la bonne concentration et aux exercices, préférablement au grand air comme le toit d’un immeuble de 40 étages ou davantage. Serrez le ballon entre les deux membres inférieurs et sautez sur place un moment en tournant sur vous-même jusqu’à étourdissement complet et chute éventuelle vers votre perte 40 étages plus bas. Fin de toute douleur garantie.

 

Flying Bum

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Sur le même sujet:

https://leretourduflyingbum.com/2018/05/16/amphigouri-dune-nuit-dete/

 

Le temps qu’on aura eu

Timénés est tout à côté, avec sa terrasse. Je ne connais pas de plus vif plaisir (à part un hypothétique week-end avec Rita Hayworth) que celui qu’on trouve à s’asseoir à la terrasse d’un café pour siroter un verre de vin vers 2 heures de n’importe quel après-midi d’été. Je dis deux heures pour être sûr du soleil et des filles. On s’assoit et on regarde, c’est l’unique règle. On regarde passer les filles. On regarde et on boit du vin. Le temps passe. La lumière du jour se dégrade. Les phares des voitures deviennent plus rutilants. On dirait des pépites dans la nuit. Tant mieux, cette tristesse dans l’air fait très chic avec le vin.

-Dany Laferrière

 

J’avais couché les garçons après la routine du soir et le sommeil n’avait pas tardé à venir les chercher après une longue journée de baignade au lac, des courses folles en trottinettes et d’interminables tiraillages espiègles à tout propos. Ma douce paisiblement installée sur la grande véranda sirotait le café du soir avec sa mère éveuvée qui nous suivait partout en vacances. Revues à potins, mots cachés, romans à l’eau de rose et toute cette sorte de choses éparpillées ici et là à portée de main servaient à meubler leurs malaisants silences mère-fille. Le chalet loué pour l’été dominait le sommet d’une grande côte qui offrait une vue imprenable sur le lac qui n’était plus à cette heure-là qu’un drap de soie frissonnante qui suçait désespérément les derniers rais du jour. Dans la vraie vie nous habitions la terre promise des bobos, le plateau Mont-Royal, qui à cette époque ressemblait encore davantage au vieux quartier ouvrier de Montréal qu’il était vraiment. Déjà la gentrification s’installait sournoisement et faisait dire à mon défunt beau-père que bientôt on n’y retrouverait plus que des artistes et des homosexuels, dieu ait son âme, vieil innocent. Rolland, avec deux ailes, insistait-il.

Au rez-de-chaussée dans le décor charmant d’une maison d’été vivait un jeune père de famille bien assumé, sérieux et travaillant malgré ses airs de hippie comme disait Rolland avec une espèce de mépris mal caché. Il croyait ses filles miséreuses, voyait la misère partout, la sienne, enfant de Saint-Henri en fond de trame éternel. J’étais un graphiste à salaire dans une grande entreprise d’emballages et pathétique joueur de basson à ses heures, père à temps plein la plupart du temps.

Un escalier bancal de bois brut descendait jusqu’à mon autre vie. Là où personne d’autre que moi ne venait. Un sous-sol de béton d’une hauteur tout de même confortable, complètement vide, avec deux fenêtres de bonnes dimensions pour des fenêtres de sous-sol et qui permettaient de voir le lac au loin par-dessous la véranda si on grimpait sur nos pointes; une odeur de béton, de poussière et d’humidité mélangées. Dans cet espace gris et frais vivait nuitamment une des nombreuses autres projections de moi qui se sont succédé dans ma vie sans suite logique apparente. Le soir venu je descendais l’escalier bancal et je ne remontais qu’aux petites heures rejoindre la chaleur de ma belle au bois dormant. Murs de bois creux, mobilier grinçant, belle-mère, promiscuité et toute cette sorte de choses faisaient obstacle à quelqu’autre joie nocturne pour moi et ma douce, intraitable toujours. Entre les deux, Docteur Jekyll le bon père devenait un genre de Mister Hyde armé de pinceaux, jouant à l’artiste que j’avais longtemps rêvé d’être. Tout l’été, les toiles s’y sont colorées devant mes yeux avec fébrilité, certitude, exactitude. Puis étendues tout le tour de la fondation, les toiles étaient mises à sécher dans un ordre que je pouvais passer des heures à redisposer maladivement. Comme si toutes ces toiles devenaient chacune une simple forme d’un tout encore plus grand. Ce soir-là ne faisait pas exception à la règle. Cahier de croquis sous le bras, provision de clopes, de bière, quelques grignotines, j’embrassais ma douce, je descendais m’installer pour quelques heures de pure joie. Je déposais les choses. J’allumais une à une toutes les lampes de fortune dépareillées que j’avais fixées aux poutres du plafond. Je m’assoyais quelques minutes sans bouger le temps d’apprécier le silence, donner la chance à mes yeux d’accueillir l’éclairage nouveau, d’intégrer ma conscience de circonstance (personnalité de service?) et d’attendre un peu que le reste de l’univers s’en aille s’évanouir au pays des petits bébés pas baptisés. Puis, j’enfilais le tablier, je préparais les couleurs avec zèle, finissais le séchage des pinceaux qui avaient baigné depuis la veille, j’enfonçais une cassette au hasard dans la craque du boum-box, j’appuyais sur le bouton et, pas trop fort pour réveiller les petits, la musique en vieille complice s’en venait veiller en bas avec moi.

 

Come gather ’round, people
Wherever you roam
And admit that the waters
Around you have grown
And accept it that soon
You’ll be drenched to the bone
If your time to you is worth savin’
And you better start swimmin’
Or you’ll sink like a stone
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Dès la première mesure, mes pensées sont tout de suite allées vers lui. Un soir au Café Timénés, dans une grande discussion sur la musique qui était sa grande passion, nous nous étions entendus spontanément. The times they are a-changing était probablement la plus belle chanson folk américaine jamais écrite. À l’époque les critiques avaient presqu’unanimement déclamé que le texte était l’archétype du protest song, une vague qui finirait par passer comme tant d’autres. Nous croyions pourtant Daniel et moi qu’elle transcendait cette seule mouvance sociale. Nous étions d’accord pour la considérer davantage comme un texte universel, éternel, un hymne à l’omnipotence du temps qui fuit, à notre impuissance, notre triste obsolescence. Dans ses mots, il disait que c’était bien plus grand que ça, pas vrai que tu pouvais arrêter ça à c’t’heure. Cela nous avait rapprochés. Daniel avait ce don extrêmement rare. Suffisait de le prendre tel qu’il était et dès qu’on était devant lui, avec lui, pour un moment et avec une chaleur inexplicable il nous faisait ressentir une noblesse de sentiments peu commune, comme si on était son plus précieux ami au monde, le seul.

– ‘coute ça, tu vas voir, m’avait-il dit en sortant le vinyle de sa pochette et en l’essuyant minutieusement avec une brosse spéciale avant de le déposer sur la platine et d’y faire descendre l’aiguille à la manière d’un chirurgien zélé. Tous deux stoïques le cœur en-dessous des bras on avait écouté en silence la sublime version qu’en avait faite Nina Simone et qui me fait associer cette chanson à Daniel depuis ce soir-là. – On va ouvrir ton exposition avec ça mon Luc, tu vas voir le monde va chier à terre.

J’aimais parfois m’imaginer que Daniel était le Jokerman d’une autre chanson de Dylan. Le physique un peu ingrat peut-être, petite taille et légère scoliose, une démarche à la limite claudicante, petite veste sans manches sur un gaminet délavé à manches courtes, lunettes rondes sur le bout du nez, un drôle de petit panama cubain par-dessus tout ça. Tous deux semblant traverser un monde hanté par les tentations et les illusions s’acharnant à garder le pas, se ménager une longueur devant les semeurs de cauchemars acides. Rire des emmerdes. Non seulement pour la seule option de survivre mais encore celle d’étreindre un monde impitoyable avec une grimace de défi bien accrochée dans’face. Toutes ces substances, le milieu malsain qui venait avec. Ce petit bar qu’il tenait à bout de bras dans un racoin de quartier alors dominé par la mafia iranienne. Le risque assumé de détruire un corps ingrat pour mieux le soigner, j’ai toujours eu peur pour lui. Il n’était pas le Jokerman de Dylan finalement. Pas vraiment un personnage littéraire malgré toute sa singularité. Il était un homme tout à fait charmant, une personnalité beaucoup plus complexe qu’on aurait pu l’imaginer. ­– Le temps qu’on aura eu nous autres, ce sera ça… disait-il …la musique, elle, a-va toujours être là.

Come writers and critics
Who prophesize with your pen
And keep your eyes wide
The chance won’t come again
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin
And there’s no tellin’ who
That it’s namin’
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

De bien étranges choses. Comme tous ces mots de toutes ces chansons qui s’incrustent à jamais dans nos esprits. Je suis toujours capable de mettre des mots précis dans la bouche de gens bien particuliers qui sont passés dans ma vie le temps d’une chanson. Des gens qui ont eu l’heur d’allumer en moi une flamme vive, m’ont offert en contemplation jouissive l’un ou l’autre des mille-et-un visages de l’âme humaine. Du même souffle je cherche encore et toujours des réponses à des vieilles questions soulevées par des êtres qui ont été longtemps des compagnons de route appréciés. De grandes amitiés, des frères, des femmes, des amours, les passagères éternelles de mon cœur. Bien d’autres encore que j’ai dû me résigner à enterrer dans l’indifférence avec le temps, qui m’ont oublié eux aussi ou méprisé. Le temps qu’on aura eu, ce sera ça, finalement. Le temps des réponses aura été bien bref, peut-être est-ce mieux ainsi, va savoir.

L’automne était venu. J’avais décidé de garder le chalet encore un peu, peut-être même jusqu’à l’action de grâces. Ma belle-mère, petite fille de Saint-Henri peu instruite qui avait dû élever dans la misère ses petits frères, puis qui avait tenu des boulots de 5-10-15, avait développé une personnalité de secours bien à elle. Princesse de Rosemont, first lady des pompiers de l’est de Montréal. Pour elle, le chalet était une activité strictement estivale, elle ne trouvait aucun intérêt à venir s’y geler le cul l’automne en se faisant manger par les mouches et nous avait donc abandonné la place. Les garçons non plus n’y trouvaient plus toute la joie des plaisirs de l’été. Finie la baignade à toutes fins pratiques, la plage déserte, le lac évacué par tous les amis de fortune de la belle saison. L’école recommencée, la vraie routine de la vraie vie, les activités organisées, les copains de la rue Bordeaux. Les week-ends dans les Laurentides étaient dorénavant attendus avec beaucoup moins d’excitation.

Je m’étais engagé, les dates avaient été barrées au calendrier, le livret et les cartons imprimés, les communiqués envoyés. Daniel m’avait offert les murs du Timénés pour ma première exposition solo. Il avait monté avec un zèle de tous les instants la playlist de la soirée de vernissage, parlé au traiteur, sélectionné les vins. Il n’était plus question de reculer.

Je descendais à la cave de plus en plus tôt, j’en remontais de plus en plus tard, épuisé. De plus en plus troublé, désorienté à mesure que la date approchait. Un long été aux pinceaux pour à la fin constater que je n’avais pas trouvé dans la peinture le bon véhicule pour exulter à souhait. Me ramasser, comprendre; définir et libérer les émotions profondément enfouies en moi comme en tout un chacun. Toutes ces choses qui avaient besoin de sortir, prises en pain dans un estomac compressé, douloureux. Je peignais de la main et du cerveau, cérébral, loin du cœur, peu d’élans de l’âme ou du corps, beaucoup de tire-ligne maîtrisé à la manière d’un chirurgien, de théories chromatiques, cinétiques, plastiques. Des géométries invisibles ou criantes. Un graphiste qui peint. La mention spéciale en art actuel pour une première œuvre dans un grand salon provincial m’avait gonflé d’air chaud, une grosse balloune d’air chaud comme disent les chinois. Chaque nouvelle toile questionnait maintenant la précédente, le sentier prenait des fourches et des fourches, le nouvel alignement des toiles au pied des murs de la cave condamnait l’une, sublimait l’autre, le maniérisme menaçait. Tout devait reposer sur une raison (la raison?). La raison justement, comme un roman fou, se prît à s’inventer un autre chapitre, encore. Et le cœur de s’emmêler. Si j’avais su alors qu’écrire.

La lune d’automne chantait toujours. It’s a marvelous night for a moondance with the stars up above in your eyes. Oui mais ma belle danseuse ne dansait déjà plus. La sale trahison, la mutinerie se tramait déjà en sourdine dans les confins son corps. En silence, dans l’ignorance. Sournoise et implacable. Mon bel amour qui s’allumait jadis de ses plus belles tendresses sous le feu des grandes lunes d’automne cherchait tristement et partout les raisons de la tiédeur nouvelle de son cœur et de son corps, pleurait ses braises perdues. Je la cherchais partout sans jamais la trouver dans l’automne surréel et somptueux de Saint-Adolphe. Les mots nous manquaient. Nul ne sait ce qu’il ignore et les mots pour le dire ne viennent jamais. Ses yeux racontaient le reste à mon âme, directement, un conte à tirer des larmes aux pierres. Le cœur en miettes, je l’abandonnais à son malheur incompris et je descendais l’escalier bancal retrouver mon spleen dans un trou de béton submergé à ras bord par les bleus nocturnes divins d’une énorme lune d’automne.

Come little bit closer
Hear what I have to say
Just like our children sleepin’
We could dream this night away
But there’s a full moon risin’
Let’s go dancing in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night
Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon

-Neil Young, Harvest moon.

 

Le last-call s’en venait. J’avais attendu les deux heures du matin pour commencer à tout décrocher et transporter tout ce bazar dans l’auto. J’en étais à ma deuxième et dernière exposition solo, toujours au Timénés, presque la moitié des toiles vendues. Une sorte de succès dans les circonstances. C’était fait, emballé. Wrapped! comme disent les chinois. J’écoutais Daniel derrière son bar réciter ironiquement Les Quatre Engagements à un pilier de bar que l’alcool commençait à rendre quelque peu indigeste, des dogmes des Toltèques qu’il avait rapportés d’un long séjour en Amérique centrale : –Toujours être consciencieux à l’extrême dans le choix des mots, ne jamais prendre les choses personnellement, ne jamais tomber dans la présomption, toujours livrer le meilleur de soi-même. Puis fixant le volubile impertinent du regard: – Si ça t’arrive de prendre la mouche, ça va te sauver le cul de savoir ça. Sinon, frappe avant moi. Autrement t’auras pas de chance. Le tout sur un ton calme et pondéré en continuant machinalement de tourner un chiffon blanc dans une coupe déjà bien assez propre. Et il ne rigolait même pas. Il me disait avoir toujours un “morceau” bien caché pour les mauvais moments, comme si les iraniens s’essayaient encore d’installer un “représentant” dans son bar pour écouler leur sale poudre.

En tétant ma bière ce soir-là à l’approche de la fermeture, les plus sensés partis se coucher abandonnant la place aux étranges et aux âmes perdues, toutes les raisons floues qui m’avaient toujours fait craindre le pire pour lui prenaient maintenant un visage concret. Entre les fois où on se parlait très peu, on ne se parlait pas du tout. On ne s’appelait pas. On n’en était pas là. Les cellulaires n’existaient pas encore. Il était davantage l’ami de certains de mes bons amis, René, Linda et d’autres; Daniel n’existait pour moi que quand il se trouvait devant moi. Quand la proximité du moment, la magie de sa sincérité faisaient de moi pour un instant le seul ami qu’il avait sur la terre. L’amitié qu’on aura eu, ce sera ça. –Pas vrai que tu peux arrêter ça. C’est faite pas mal de même.

Je lui en devais une mais c’est lui qui avait insisté pour me remercier. Je l’ai attendu en grillant une cigarette sur l’avenue du Parc, une fesse sur ma Austin Marina, le temps qu’il finisse sa fermeture qu’il disait préférer faire seul, les portes barrées. Il est monté dans ma Austin, une drôle de petite sacoche de gars sous le bras, et m’a guidé jusque chez lui. Il m’a demandé de l’attendre en bas.

Après un temps, je commençais à penser qu’il m’avait oublié là, je somnolais lorsqu’il est réapparu. Il est remonté s’asseoir à côté de moi. Je voyais bien qu’il était allé à des places où moi je n’allais pas et il le savait, il respectait l’idée, pour ça que je devais attendre en bas. Des places tellement loin de moi. Des places qui font peur. Des places qui comptent des garots, des paradis fondus au briquet dans des cuillères chromées. Il m’avait tendu une dose de champignon en m’assurant que c’était du bon, du propre. Il m’a ensuite guidé par les ruelles jusque derrière un bar qui ouvrait toute la nuit en toute clandestinité pour les barmen, les serveuses et les serveurs, les musiciens, les danseuses et tout ce peuple de la nuit, buvettes sombres et enfumées où il avait ses entrées. J’ai pris quelques bières avec lui, sur son bras, il insistait. Sur le chemin du retour, il avait viré sa capine et m’avait tout simplement dit au milieu de nulle part:

– Débarque-moé icitte.

Je savais que sa hardiesse l’emportait encore vers une noirceur que je comprenais mal. C’était la dernière fois que je l’ai vu. Il allait claudiquant en relevant ses culottes d’une seule main à toutes les trois-quatres enjambées. Je savais qu’il filait vers un autre after-hour peut-être encore plus glauque que l’autre. Là où il aimait aller se fondre à travers toutes ces créatures de la nuit. J’avais toujours peur pour lui.

 

The line it is drawn
The curse it is cast
The slow one now
Will later be fast
As the present now
Will later be past
The order is rapidly fadin’
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changin’

-Bob Dylan

 

Tant de choses virent d’un bord ou de l’autre avec le temps. J’ai fini par me désintéresser lentement de la peinture, sa pratique à tout le moins, je n’ai entendu personne s’en plaindre à ce jour. L’idée d’aller chercher ailleurs ma façon propre d’exulter, d’émietter le pain des émois resté pris dans mon ventre.

L’année suivante, la famille a quitté le plateau pour s’installer plus à l’est dans un grand duplex avec ma chère belle-mère qui finit par y rendre l’âme après une brève mais cruelle maladie. Dieu ait son âme. Dans les saisons qui ont suivi, nos deux petits garçons n’en finissaient plus de grandir et jamais plus ma belle danseuse n’a brûlé les planchers de danse comme aux beaux soirs d’autrefois, les étoiles avaient déserté ses yeux. Nos tristes amours éraillées depuis des lunes, on lui diagnostiqua une sévère forme de sclérose en plaques qui la détruisit totalement avant que nos garçons n’aient eu le temps de devenir des hommes.

Mais les petits garçons sont espiègles et tenaces. Ils finissent toujours par devenir des hommes et un jour ils préparent eux aussi les grands bagages. Ils emmènent à leur tour leur petite descendance excitée et fébrile dans les chalets d’été. Avec leurs amours, les passagères éternelles de leur cœur. Leur vieux père parfois.

Le temps qu’on aura eu, ce sera ça.

 

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command
Your old road is rapidly agin’
Please get out of the new one
If you can’t lend your hand
For the times they are a-changin’

– Bob Dylan

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

Finalement, j’ai eu peur pour rien. La musique, elle, a-sera toujours là. Salut, Daniel!

https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/5195/monsieur-daniel-accro-aux-vinyles