Es-tu sérieux?

Si je dis à la “tite vingnenne” qu’elle est rien qu’une ‘ci’ pis une ‘ça’ juste pour me débarrasser de ‘ça’ dans le sens de qu’est-ce que ‘ça’ peut bien faire maintenant tout ‘ça’ je suis tellement désolé de tout ‘ça’ et que la “tite vingnenne” me gueule «ES-TU SÉRIEUX?»

Je lui réponds je pense bien mais au fond je pense à ce que je pourrais bien lui dire de plus et la “tite vingnenne” dit alors qu’il faut savoir tirer une ‘ligne’, que ‘ça’ fait du bien de démêler tout ‘ça’ justement et je lui dis quoi ‘ça’? et qu’elle répond «toute cette sorte de choses», ‘là’, tu le sais, et ensuite je lui dis que je sais comment sont «toute cette sorte de choses» quand ‘ça’ se met à chier pour que la “tite vingnenne” sente que je comprends bien tout ‘ça’ et que je suis tellement désolé pour elle qui a toujours aimé ses ‹je suis désolé› avec un ‹tellement› comme si avec un ‹tellement› viendrait automatiquement un “et maintenant, quoi?” mais à la place, la “tite vingnenne” répond «es-tu encore en train de t’excuser?» et je dis ‘quoi?’ et la “tite vingnenne” dit [c’est ‘quoi?’ tu veux dire exactement par ‘quoi?’] et je sais que je dois répondre “quelque chose” mais au lieu je dis ‘rien’ pensant qu’on est jamais assez prudent mais le dommage est déjà fait, je sens que la “tite vingnenne” rumine “quelque chose” dans sa tête de “tite vingnenne” et que le petit “quelque chose” va sortir en {“quelque chose” ‹d’autre›} et je lui dis alors que quand j’ai dit ‘rien’ ce que je voulais vraiment dire c’est ‘rien’ dans le fond et la “tite vingnenne” dit “What the fuck?” et quand je dis qu’elle confond «un rien» avec ‘rien’, elle répond que moi je confonds “quelque chose” avec ‹n’importe quoi› et je dis “oui, mais” quand la “tite vingnenne” me dit que j’aurais dû l’écouter, le “gros torrieu” aussi, et que je lui demande à lui ce qu’il lui avait dit à elle, le “gros torrieu”? et elle me demande ‘te souviens-tu quand le “gros torrieu” nous avait fait du couscous? et je dis “Fuck”, ça fait tout un ‹bail› de ça et la “tite vingnenne” me demande “Tu trouves?” et je dis qu’est-ce que ‘ça’ peut bien faire maintenant tout ‘ça’ et elle dit «toi et moi était les mêmes dans ce temps-là» et je dis on est encore les mêmes et elle dit [‘pour le “gros torrieu”, on l’était’] mais pas lui et je lui dis mais c’est pas comme ‘ça’ que tu voyais “les choses” et la “tite vingnenne” dit «la prochaine fois que je le vois, lui, le “gros torrieu” je ne vais pas me gêner pour lui dire» et je dis une bonne fois pour toutes il faut tirer une “ligne” et la “tite vingnenne” dit ‹facile quand c’est toi qui la tires, la “ligne”› et je lui dis que c’est elle qui voulait tirer une “ligne” et que c’est pas moi qui voulais arrêter le “gros torrieu” de faire des “affaires” mais ce n’est pas ‘ça’ que je voulais vraiment dire, j’aurais dû ‘rien’ dire et la “tite vingnenne” dit que je n’aurais jamais dû ‘rien’ dire au “gros torrieu” non plus c’est alors que j’ai dit à la “tite vingnenne” qu’elle est rien qu’une ‘ci’ pis une ‘ça’ juste pour me débarrasser de ‘ça’ mais c’est pas ‘ça’ que je voulais vraiment dire et je lui dis que je suis ‹tellement› désolé de tout ‘ça’ et que la “tite vingnenne” me gueule «ES-TU SÉRIEUX?»

Flying Bum

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L’Agenda ironique de décembre 2020

Annus Horibilis

Décembre viendra clore cette année pour le moins horrible à plusieurs égards, je vous propose donc un retour sur le célèbre Annus Horibilis de la reine britannique comme thème pour l’agenda de décembre. Mais ne vous sentez pas obligés de vous confiner dans le thème, trop de confinement c’est comme pas assez. Allez-y gaiment dans tout ce qu’une année particulièrement horrible peut représenter pour vous, vous inspirer.

Comme votre hôte pour ce mois-ci est campé dans une ancienne colonie française dont la langue a survécu aux incessantes tentatives d’assimilation du conquérant, les régionalismes dans la langue française seront au programme. Particularité du thème, il faudra obligatoirement utiliser au moins un régionalisme (mot), au moins une expression ou locution régionale et un juron régional.

Ici au Québec, tout ce qui se trouve dans une église devient un juron dans la langue parlée. Le plus célèbre étant notre Tabarnak! national sous toutes ses variantes et qui nous vaut le surnom de los tabarnakos dans les Antilles hispanophones et au Mexique. À titre d’exemple, les mots tabernacle, hostie et calice se combinent et deviennent ici :

Impression

Cette expression est tout à fait indiquée pour les moments de colère ou de grande exaspération. Les expressions régionales abondent aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Je vous laisse vous amuser à comprendre le sens de celles-ci, pas toujours évident :

 «Avoir le trou d’cul en-dessous du bras»; «J’me su’ levé avec la tête dans l’cul»; «Ça faisait tellement mal, j’avais l’impression que le cœur me battait dans l’trou d’cul»;  «Y est trop tard pour serrer les fesses quand la crotte est passée»; «Y fait noir comme dans l’cul d’un ours»; «C’est pas lui qui a faite le trou dans’ pissette des brulots»;  «C’est pas lui qui a mis le spring aux sauterelles»; «Ça farme pas étanche»; «Y sort pas d’colombes du cul d’une corneille».

Alors à vos plumes, camarades de la francophonie, qu’on en finisse une fois pour toutes avec cette Annus Horibilis!

Déposez vos oeuvres en copiant un lien vers votre article dans la section Votre commentaires plus bas.

Le Flying Bum

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Exceptionnellement, la tombée pour l’agenda de décembre a été fixée au 20 décembre. Le vote s’étendra du 21 décembre 2020 au 1er janvier 2021.

Les framboises de madame Piché

Comme tous les grands crimes, tout ceci avait commencé bien innocemment. Un petit garçon désoeuvré qui tournait alentour de sa mère comme une mouche à marde, à la recherche d’attention, de façons de déjouer l’ennui. La pauvre femme aurait bien mérité un peu de tranquillité. La saison était encore un peu jeune mais ma mère m’avait demandé d’aller vérifier dans mes talles voir si les bleuets avaient commencé à pousser. Une tarte ou deux faites de fruits frais seraient fort bienvenues, la réserve de fruits congelés de l’été précédent étant depuis longtemps totalement épuisée. Tous les enfants de mon âge se piquaient d’avoir les meilleures talles de bleuets dont personne au monde ne connaissait l’emplacement secret. Les miennes étaient bien cachées sur le versant le moins fréquenté de la côte de cent pieds, entre le pied de la pente et l’ancien Cabbage Town là où la forêt avait repris depuis longtemps ses droits sur le vieux squat irlandais. J’étais donc parti avec mon petit videux et mon panier de balsa investi d’une mission importante.

Mais la saison était effectivement bien jeune encore. Les plants étaient tout juste en fleurs, quelques petits fruits durs et blancs ici et là, un rarissime bleuet encore rose ou rouge. Bref le succès de la mission était fortement compromis. Je rentrais donc, piteux, la tête entre les jambes, gros Jean comme devant. J’étais tout sauf pressé de rentrer, forcé d’admettre le non-respect de ma mission, la crainte de décevoir ma mère.

En marchant lentement dans la ruelle entre la septième et la huitième, j’avais eu une épiphanie. Le but de l’opération n’était-il pas l’éventualité de préparer des tartes aux petits fruits bien frais? La framboise ne répondait-elle pas si judicieusement à la définition de petits fruits? N’étais-je pas par le plus merveilleux des hasards juste derrière la maison de madame Piché? Madame Piché ne possédait-elle pas la plus paradisiaque plantation de framboisiers de toute l’Abitibi?

La haute clôture de bois me semblait impossible à sauter, aucun trou pour passer en-dessous non plus. Ne restait plus que la stratégie la plus complexe et la plus risquée, passer par la porte. J’avais inséré mon canif très minutieusement entre le poteau et la porte pour relever la clanche et je poussais la porte le plus délicatement du monde. Au premier mouvement, les gonds de la lourde porte de bois avaient commencé à crier me forçant à refermer la porte aussitôt et de revoir ma stratégie. Personne alentour et avec une envie de pisser qui tombait à pic, j’avais lubrifié habilement et généreusement les pentures rouillées.

Cette femme était une jardinière exceptionnelle. Sept ou huit beaux rangs bien droits avec des arbustes bien alignés et distanciés avec zèle au ruban à mesurer, des allées au sol bien meuble sans aucune mauvaise herbe. J’étais descendu à quatre pattes sur mes genoux pour faire commando, un peu ridicule si on pense que les arbustes étaient au moins deux fois ma taille, petit bout de cul je n’avais aucune chance d’être vu de la maison. Le fruitage battait son plein, les branches ployaient sous les fruits énormes d’un beau rouge-rose qui dégageaient une divine odeur de sucre et d’épices. Lorsque nous allions aux framboises sauvages, c’était généralement dans des swompes compactes et dénivelées où les épines nous arrachaient la peau et où les fruits étaient beaucoup plus rares et petits. Il fallait toujours aussi un peu se méfier des ours.

Les premiers fruits devaient obligatoirement passer par le contrôle de la qualité. Je faisais éclater les jus et toute la saveur des framboises mûres à point en les serrant vivement entre ma langue et mon palais. On n’oublie jamais de telles framboises. Dans le temps de crier ciseaux, mon panier était plein à ras-bord.

Lorsque je suis rentré tout fier, ma mère était au lavabo. J’ai déposé mon panier tout juste à côté d’elle sur le comptoir. “Y’avait pas de bleuets, maman, des framboises ça fais-tu pareil?” lui avais-je demandé, fier, la fixant directement dans les yeux. Ma mère avait été élevée sur une ferme, toutes les petites filles passaient une bonne partie de leurs étés à cueillir les petits fruits. Elle savait ce que c’était. Elle regardait les framboises dans le panier, ses yeux revenaient se planter dans les miens, retournaient se fixer sur les fruits, revenaient se planter dans les miens. Elle en avait finalement pris une dans ses doigts, l’avait sentie puis l’avait glissée dans sa bouche. Comme moi, elle l’avait fait éclater entre sa langue et son palais. Dès que son regard était revenu se planter dans le mien, je l’ai su. J’ai su qu’elle savait. Elle savait que ces framboises-là n’avaient jamais vu la moindre swompe de toute leur vie.

“Si tu veux m’aider, on va se faire deux bonnes tartes et s’il en reste, on se fera des tartelettes, juste pour nous deux.”, m’avait-elle dit le plus naturellement du monde après un moment. Ce soir-là, au souper, ma mère, mes frères et moi avions tout dévoré dans la joie. Faire plaisir à ses enfants passait bien avant de ténébreux scrupules dans la tête de ma mère. Le lendemain lorsqu’elle m’avait nettoyé un grand panier de balsa, qu’elle avait découpé un papier ciré pour en couvrir le fond, j’ai eu la confirmation qu’elle savait. En me remettant le panier elle m’avait dit : “Fais attention, sois discret.”

Cet avertissement venait sceller le pacte de complicité que nous signions ainsi tacitement vis-à-vis de ce méfait inavouable.

Je devais avoir à peine 6 ans et j’éprouvais en passant la porte du jardin de madame Piché une sensation délicieuse de grand bonheur, de liberté et de toute puissance. Personne n’aurait pu me prendre la main dans le sac, qui prendrait un enfant qui opère sous les ordres et en complicité avec sa mère aimante? Cet été là les framboises de madame Piché nous avaient permis de se régaler en famille et de patienter avant l’arrivée des bleuets frais. Mais encore, elles avaient marqué profondément mon coeur d’enfant.

On ne saurait jamais assez évaluer le drame profond pour un enfant de perdre sa mère en bas âge, pour un petit garçon c’est une blessure profonde qui gardera éternellement un potentiel d’infection prêt à s’enflammer à tout moment. Quelques tartelettes partagées égoïstement juste elle et moi, cette complicité tissée avec ma mère bien au-delà de la morale et des scrupules judéo-chrétiens de l’époque me ramène encore des souvenirs si intenses qu’ils agissent, lorsque l’infection revient, comme un remède miracle. Elle m’a légué ainsi un baume magique pour soulager la douleur de sa perte.

Chaque été quand je m’éclate une première framboise fraîche entre la langue et le palais, je me sens tellement proche d’elle à nouveau.

Flying Bum

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Merci à Patrick Blanchon pour l’inspiration.

Quand le bum fabule comme LaFontaine

Sur un bloc erratique deux bêtes vautrées

Sous un soleil de novembre déboussolé

L’astre du jour s’était trompé de calendrier

Et réchauffait la haute pierre comme en mai

Deux beaux coyotes énormes entre tous

Observaient en bas sur le tapis d’humus

La hase trop tôt blanchie prise de frousse

Bien avant que la première neige là ne fusse

Pleurait déjà pauvre bête sa pelure grège

Suppliant le ciel de lui larguer sa neige

Sinon avant l’heure son imparable trépas

Prendrait toutes les allures d’un bon repas

Le plus gros dit je la prendrais sans gêne

Même si depuis toujours je sais une chose

Ces jours-ci sa saveur est plutôt moyenne

Sapinage ou cèdre, mélèze à moindre dose

Mais ne vous excitez pas si tôt cher ami

Même si ma tête connaît tous ses atours

Mon ventre creux n’est en pas moins épris

À son gémissement troublant je resterai sourd

Le second dit moi je ne sais rien d’elle

Dans mon pays on se sustente de riens

Poulettes grises et tristes tourterelles

Je ne sais rien d’elle son goût sera le mien

Rien que les mots des autres bêtes

Qu’un vent complice porte à mon oreille

Qu’elle court et bondit le coeur en fête

Et la sensation que sa douceur éveille

Pourquoi je la suspecte si goûteuse

Mes salives s’énervent sans pourtant savoir

Mon ventre me crie qu’elle est savoureuse

Sa chair ne saurait que mon corps émouvoir

La hase écoutait toute coite sa mise à l’enchère

N’aurait pour rien au monde voulu leur déplaire

Elle bondit au plus gros offrir sa pauvre chair

Gardant son dernier regard pour l’autre compère.

Flying Bum

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Éparpillé

Des choses qui étaient éparpillées ici et là, que je regroupe ici pour ne pas les perdre.


“Mais quelquefois tout ce que j’écris à travers la lucarne de mes yeux râpés ressemble à un instantané, sinistre, rapide, criard, intensifié par sa propre vie, paralysé dans sa triste vérité. Tout est mésalliance. Mais encore, pourquoi ne pas dire ce qui s’est passé?”

Robert Lowell, Day by Day, (traduction de moi)


En équilibre, étourdi.

Fildefériste mal chaussé, mal barré, un câble tendu sur la vallée noire des sombres desseins qui m’attendent en bas.

Personne ne sauvera plus personne, c’est la raison pour laquelle j’écris, le crayon bien serré dans mes doigts exsangues.

Comme on serre un tronc d’arbre dans nos bras, qu’on s’accroche à sa force immuable; qu’on entend se lever les gémissements, les cris, la tempête.

Que le plomb craque au bout du crayon.

Qu’on veut retourner se crisser dans la neige d’hiver.

Sur le dos faire des anges.

Descendre dans la glaise d’été douce et chaude, se laisser gober par elle.

Je prenais quatre, six, huit bains le même jour avec des feuilles mortes, des sels et des cailloux magiques pour la retrouver.

Tenter la réunion comme un enfant pousse de ses petits doigts l’Amérique du Sud sur l’Afrique convaincu que ça va encore et toujours ensemble.

Tu avales finalement deux petites jaunes en cachette, tu cesses lentement de parler tout le temps, toujours trop vite, de rien qui vaille.

Elle part toute belle danser en ville. Tu l’aimes tellement, tu n’as plus si froid.

Tout va bien.

Un enfant chaud, ton fils, collé au corps.

Tu dors.

F.B.


À propos de Robert Lowell – Robert Traill Spence Lowell est né le 1er mars 1917 à Boston, fils d’un officier de marine et appartenant à une éminente famille dont les racines plongent jusqu’aux Pilgrim Fathers. Objecteur de conscience pendant la Seconde guerre mondiale, il sert plusieurs mois dans une prison du Connecticut. Par la suite, il sera un virulent opposant à la guerre contre le Vietnam. En 1940, il épouse la romancière Jean Stafford (1915-1979), dont il divorce en 1948, et épouse l’année suivante la romancière et critique Elizabeth Hardwick (1916-2007), dont il aura une fille, Harriet, née en 1957. Maniacodépressif, il effectue de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Il est l’auteur d’une douzaine de recueils, dont Lord Weary’s Castle, qui lui vaut le prix Pulitzer de poésie en 1947 et The Dolphin, qui lui vaut un second prix Pulitzer en 1974.


La mort nique

Pas de longue robe noire

De cagoule, de faux bien aiguisée

Garrochées au bout de ses bras

Son char est parké

Sur le bord du chemin

Dans le gros soleil

Un désert de sable

Des running shoes sales dans les pieds

Pas de bas

Pas de brassière

Assise les fesses sur le top du char

Brûlant

Des grandes jambes

Des belles cuisses cuivrées

Mollets à faire suer

Les running accotés sur les poignées de porte

Pas de pantalon

Une bobette minuscule

Blanche avec des étoiles bleues

Un t-shirt trop petit

Blanc sale

Pas mal en haut du nombril

Pas de manche

Pas de col

Seins libres

Le dos bien droit

Ses seins, cibole

Ses deux mains pendent entre ses deux jambes

Des grosses barniques de soleil roses

La tresse française à moitié défaite

Trahit la direction du vent chaud

Rousse

Brûlante

Un grain de beauté sur la babine d’en haut

Une grosse chiquée de gomme

Une grosse balloune qui s’enfle lentement

Sort de ses lèvres comme un sexe

Sur sa face nonchalante

Touche son nez

Explose

Elle bave le paysage

Regarde droit en avant

La terre entière

Grimace méprisante

La mort nique

Une salope

Sur un top de char

Dans le fond du coffre

Pas de bagage

Aucun jack

Pas de spare

Aucun remord

J’espère

Juste…

un corps mort.


Dans mes recherches pour trouver les fondements incontestables de complots célèbres, je suis tombé sur ceci. La seule photographie connue à ce jour de Pet et Répète avant le triste événement.

Capture d’écran, le 2020-11-18 à 12.23.29

Pensées matinales ramassées dans la rosée des petites choses.

L’originalité n’existe pas, disait un critique d’art que j’ai bien connu, ce n’est qu’un manque de référence ou un abus de prétention.

Les créateurs pêchent tous dans les eaux du même néant et peuvent donc, pourquoi pas, en ramener de semblables prises parfois. Les idées flottent toutes comme des volutes gazeuses dans l’atmosphère de la planète pensée. Si on pense être l’auteur d’une seule idée, on nage dans la prétention, un océan de prétention, tant qu’on n’aura pas vu, lu ou écouté tout ce qui est consigné sur le sujet depuis les aurores de l’intelligence humaine.

Modestie, de grâce.

Humilité pour ceux qui aiment mieux souffrir.

La bonne disposition pour entreprendre la soixantaine, oublier la notion d’originalité, se foutre carrément d’être ou ne pas être comme tout le monde, comme personne ou con comme pas un. Voilà.

En abandonnant les prétentions de singularité, d’originalité, je découvre un territoire inconnu comme un explorateur, un Christophe Colomb de pacotille et comme lui je découvre en croyant me rendre complètement ailleurs que là où les cartes me prédestinaient. Là où les parfums d’épice obnubilent la pensée comme parfums de femmes.

Sur le long du chemin, je ramasse en bonus des souvenirs intacts comme si le temps n’avait eu aucune prise sur eux, nettoyés par l’abandon des illusions, polis par un regard nouveau.


Alma m’atterre

Capture d’écran, le 2020-11-18 à 12.28.21

Elle était timide, toute candide, dix-douze ans et belle enfant. Ma première visite à vie à Alma pour voir un mort, des funérailles. Elle avait tout de suite senti que je n’étais pas de la région, un étranger, le vague cousin d’on-ne-sait-qui, nouveau conjoint d’une ancienne matante, quoi d’autre encore, les hypothèses défilaient dans sa tête. Assurément quelqu’un de Montréal, de la grande ville avait-elle jugé. À l’accent.

Comme si elle m’avait choisi dans la foule bigarrée. Elle n’avait probablement vu aucune malice en moi, avait décidé de prendre une chance avec son intuition. La chose la chicotait depuis trop longtemps. Il fallait qu’elle demande à quelqu’un qui venait de loin. Elle attend que je sois coincé entre nulle part et personne, s’approche direct et me demande du tac au tac, toute gênée:

-À cause que ça se dit pas “à cause”, là, tu l’sais-tu, toé?

Son regard à lui seul valait un poème. J’observe encore un petit moment ses yeux d’enfant qui imploraient, j’étais un peu ébaubi mais tombé sous son charme, totalement.

Mais je ne sais trop quoi lui répondre.

À cause que je sais pas pourquoi.


Antigone with the wind

Capture d’écran, le 2020-11-18 à 12.25.13

Pièce déconfinante en un seul acte

ANTICORPS

Tiens ma bière, Ismène ma soeur, je pars en mission tuer en toi ce vil virus et toute son armée dans tous les confins de ton pauvre corps.

ISMÈNE

Va, je cède à ta force, je n’ai rien à gagner à me rebeller.

ANTICORPS

Il y a une chose qui m’importe avant tout ma soeur : sauver ta peau. Et souishhh et souishhh. (bruits d’épée)

ISMÈNE

Ayoye, ciboire, c’est mon poumon que tu attaques !

ANTICORPS

Corps étranger, créature dégoûtante, j’en appelle à la guerre, la mort est ton seul destin.

ISMÈNE

Ben voyons donc, c’est mon poumon que tu picoches, ça fait mal, tabarnak!

ANTICORPS

Je tuerai pour toi ce virus, je le découronnerai sans la moindre pitié.

ISMÈNE (à boutte)

Ouch, mon poumon . . . ARRÊTE ! . . . j’étouffe

ANTICORPS (plus emballé que jamais)

Oui ma soeur, regarde-moi bien aller, j’annihilerai la bête partout dans tous les confins de ton corps frêle et chétif et souishhh et souishhh (bruits d’épée).

ISMÈNE (qui n’en mène pas large)

Ayoye, ça suffit!

Slack dans mes confins pis déconfine d’icitte, innocent!

Rideau.


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La dernière vague

Capture d’écran, le 2020-11-18 à 12.20.30

Après la dernière vague de brumes vertes, le nain de jardin de madame Cooper avait été la première victime. Lorsque monsieur Cooper lui avait offert, elle en était tellement fière. Elle le montrait à tout le monde. Puis elle l’avait lentement oublié, négligé. La mousse avait lentement envahi ses replis. Ce matin-là, une épaisse couche de coquillages était apparue dessus, comme des moules miniatures, rigides et soudées les unes sur les autres formant une carapace épaisse et indestructible sur le pauvre nain.

Un coquillage est apparu sur mon mollet, je l’ai arraché.

Les gens parlaient d’une nature vengeresse. Portes, tiroirs pris d’assaut qui n’ouvraient plus. Des heures, tous les jours, à débarrasser au ciseau à froid les objets usuels qui perdaient définitivement leur bel aspect d’origine, blessés par les coups et tachés par les résidus. Les maisons toujours sombres, les vitres envahies.

Il en repoussait toujours d’autres là où mon mollet avait été frappé. Ça saignait quand je les arrachais.

Et l’odeur, forte odeur de cuisine lorsqu’on vient de frire du poisson, comme une demi-tonne de poisson pas frais.

Impossible maintenant de m’en débarrasser, mes doigts prennent en pain, le crayon prisonnier dedans incapable d’écr


Chaque bonne nouvelle est un roman gaspillé. – F.B.

Flying Bum

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Tharèse, je t’aime!

Tharèse, c’est toé mon beubé,

J’t’oublierai jama.

Les faux numéros

Des faux numéros avaient commencé à se produire à une fréquence plutôt anormale. Les faux numéros étaient toujours des voix d’hommes qui demandaient toujours à parler avec Carolane. Lorsqu’Adéline répondait qu’elle n’était pas Carolane, qu’elle ne connaissait personne qui s’appelle Carolane, quelques-uns mâchouillaient quelqu’excuses du bout de la gueule, d’autres insistaient que c’était bien elle, Carolane, arrête de niaiser, ou que Carolane se cachait probablement pas tellement loin du téléphone. D’autres avaient vraiment envie d’élaborer à propos de la légèreté de certaines femmes. Oui, approuvait Adéline, cette Carolane a l’air d’une petite christ. Oui, c’était cruel de donner un faux numéro. Oui le monde des rencontres était un monde cruel parfois. Non l’usage du terme petite christ ne convenait pas à une conversation entre étrangers, t’as juste à ne pas répondre insistait le petit ami d’Adéline. Mais Adéline était à la recherche d’emploi et toutes les fois que le téléphone sonnait, son coeur voulait juste arrêter de battre. Elle courait de la salle de bain à moitié rhabillée, les culottes à moitié relevées, elle s’enfargeait partout et risquait sa propre vie pour aller répondre. Mais même après avoir décroché le poste de sa vie, elle avait continué de répondre. C’était plus fort qu’elle.

Un lendemain de veille alors qu’il avait la tête comme un melon d’eau, son petit ami du moment, excédé, l’avait quittée après plusieurs faux numéros qui lui buzzaient douloureusement dans le crâne. Adéline avait calmement débouché une bouteille de vin et elle avait réactivé son compte Coeur à prendre. Tout ce qui était changé, son âge qui passait de trente-et-un à trente-deux et la constatation qu’elle ne l’avait jamais vraiment aimé de toutes façons.

Et ça sonnait encore. 

“Carolane est morte.” avait-elle répondu une fois, excédée. Le pire c’est qu’elle sonnait crédible, comme une sœur de Carolane éplorée et prise avec le fardeau de répondre à tout le monde après le tragique accident de Carolane. Accident de voiture? Mauvais équipement de bungee? Elle ne connaissait pas l’état de santé ou les habitudes de vie de Carolane alors ce devait être quelque chose comme une mort subite.

“Oh, my god,” répétait sans cesse l’homme au bout du fil. “Oh my god.”

L’homme semblait profondément touché, bouleversé, Adéline ne savait plus quoi dire.

“Non, pas vraiment, elle n’est pas vraiment morte” avait-elle finalement avoué. “Je ne connais pas Carolane. Vous avez composé un faux numéro.” 

“Calvaire!” L’homme avait fait une pause comme s’il attendait une explication. Puis il avait raccroché.

Il n’avait aucune raison valable d’être si choqué après elle. Adéline essayait seulement de lui épargner la tristesse et la douleur du rejet. Pourquoi voulaient-ils tous Carolane? Qu’est-ce que Carolane avait de si spécial? Adéline passait des heures à s’imaginer Carolane, d’abord en se plaçant dans la peau d’une tête de linotte incapable de noter son numéro de téléphone correctement et qui attend chez elle, misérable, en se demandant pourquoi tous ces hommes ne la rappelaient jamais. Puis elle se l’imaginait en femme mariée, éternelle flirteuse mais jamais assez brave pour conclure ses flirts comme il se doit. Ensuite, elle se demandait où Carolane pouvait bien rencontrer tous ces hommes. Carolane, s’inquiétait-elle tout en finissant de peindre sa grosse orteil d’un superbe vernis bleu irridescent, avait définitivement beaucoup plus de plaisir qu’elle. Potentiellement, du moins. Plus tard ce soir-là, Adéline bien endormie sur le divan, le téléphone avait encore sonné.

“Oui, allo?” avait-elle répondu, un peu endormie encore.

“Shit, je t’ai réveillée, je suis désolé, vraiment.”

“Non, ça va. Je ne dormais pas du tout.”

Son interlocuteur ne l’avait pas contredite, mais elle sentait bien qu’il ne la croyait pas.

“On a eu beaucoup de plaisir hier soir, n’est-ce pas.” avait demandé l’homme pour lancer la conversation.

“Qui parle, là?”

“Léopold. Léopold Simoneau d’hier soir. Tu m’as donné ton numéro.” Petite pause. “Écoute, désolé Carolane de t’avoir réveillée, tu veux que je te rappelle plus tard?”

“Je suis tout à fait réveillée.”

“D’accord. Bon, je t’appelais juste pour te dire que cela avait été très agréable de te rencontrer, est-ce qu’on pourrait se revoir pour souper, mettons vendredi?”

“Souper?” avait-elle répondu. “Pourquoi pas?”

Lorsqu’elle avait été complètement réveillée, elle cherchait un moyen de valider l’info dans sa petite tête. Avait-elle vraiment accepté une rencontre avec un prétendant de Carolane?

*** 

Rendez-vous sept heures, resto espagnol dans le Vieux-Montréal. Adéline avait mis sa robe favorite, petite robe noire assez courte qui lui galbait admirablement les seins mais pas les hanches, elle n’aimait pas ses hanches plutôt étroites. Elle était un quart d’heure d’avance et faisait le pied-de-grue devant le resto.  Chaque fois qu’un homme passait la porte, elle demandait, “Léopold?”

Ses trois premières tentatives s’étaient avérées des fausses balles. Puis, à sept heures pile, un homme avec la tête poivre et sel se présentait. Plus vieux qu’elle ne l’avait espéré. Fin quarantaine, peut-être même cinquantaine mais il portait un superbe complet trois-pièces. Elle révisait dans sa tête ses assomptions à propos de Carolane. Peut-être que Carolane courait les “sugar daddies”, flirtait un brin devant un verre ou deux et invoquait soudainement un mal de tête stratégique. Ou elle disparaissait simplement sans laisser de traces à la recherche d’un homme plus jeune, plus “hot”, le genre qu’elle appréciait davantage.

Léopold observait Adéline tout en refaisant sa cravate puis il avait hypocritement regardé son téléphone. Ses yeux avaient définitivement fait des allers-retours entre Adéline et le téléphone. Elle avait vu mais très rapidement la photo sur l’écran de téléphone et la Carolane sur le cellulaire avait l’air plus vieille qu’Adéline un brin. Elle était soudainement anxieuse.

“Léopold?” avait-elle demandé.

“Oui?” Il avait passé sa main dans ses cheveux pour les replacer un peu.

“C’est moi, Carolane.”  

Il l’avait regardée plus attentivement les deux sourcils en mode froncé. Elle s’était demandé s’il portait usuellement des lunettes.

“Tu as l’air différente,” avait-il noté.

“Ah, oui?”

“Tu as l’air plus petite et tes cheveux ne sont plus blonds.”

“Ça a vraiment été tout un chiard pour trouver du stationnement, n’est-ce pas?” avait-elle enfilé rapido pour faire diversion et se sortir du guêpier.

Elle l’observait voir s’il continuerait avec ses comparaisons embarrassantes. Il s’était passé la main dans les cheveux encore. “Désolé,” avait-il dit. “C’est de ma faute, il y a tellement de monde dans le Vieux-Montréal le vendredi.” Il lui avait ensuite ouvert galamment la porte.

Elle avait lancé les hostilités avec une margarita, lime, sans sel sur le verre.

“Même chose pour moi.” avait-il commandé, et il avait souri. Il savait plaire.

“Alors que fais-tu dans la vie?” avait questionné Adéline.

“Dentiste, tu ne t’en souviens pas?”

“On était plutôt saouls,” avait-elle répondu. Les margaritas arrivaient dans un synchronisme parfait. Elle avait sifflé une petite lapée rapide. “J’ai toujours des caries même si je me brosse les dents trois fois par jour et que je passe la soie dentaire, pourquoi?”

“Cela fait partie des gènes, certaines personnes, il n’y a rien à faire.” avait-il répondu. “Moi, c’est pareil comme toi. Mon ex-femme, elle, se les brossait une fois par jour, max. Elle n’avait jamais de caries.”

Elle avait acquiescé de la tête. Il y a des gens comme ça, le cul bardé de nouilles, tout leur sourit.

“Crois-tu à l’amour, Léopold?”

“Oui, pourquoi?”

“Parce que moi, je n’y crois pas. L’amour n’a pas besoin d’être cru. L’amour est ou n’est pas, sans avoir vraiment besoin de nous. C’est ça que je n’aime pas de l’amour.”

“Oh. J’ai simplement cru que tu t’attendais à ce que je réponde oui.” avait répondu Léopold.

“Alors, tu n’y crois pas toi non plus?”

“Non, je pense que j’y crois toujours. Je veux dire, il n’y a pas d’amour sans qu’il y ait des gens pour tomber en amour, ou pour le faire, faire l’amour, non?”

“Mais si nous le faisons, n’est-ce pas un peu comme faire des crêpes? Je peux faire des crêpes mais quand je fais des crêpes, je n’ai pas besoin d’y croire, aux crêpes, elles sont là pareil.”

“Je suppose que oui.” avait acquiescé Léopold.

***

Les tapas étaient arrivés et avaient été expédiés assez rapidement. Le vin également. Un petit pousse-café pour conclure.

“Qu’est-ce qu’on va faire?” s’était informé Léopold après que le serveur soit venu débarrasser la table.

“Aller baiser?”

“Non, je parlais de l’addition.”

“Ah, excuse-moi, je suppose qu’on peut partager.”

***

En sortant du restaurant, ils avaient marché en direction du Vieux-Port croisant les boutiques de souvenirs, les échoppes de crème glacée, des choses qu’elle n’avait pas vues depuis des lunes. Puis ils avaient marché vers la nouvelle plage sur le fleuve.

“Je ne savais même pas qu’il y avait une plage ici maintenant.” avait dit Adéline.

“J’adore le fleuve.” avait-elle dit

“Moi aussi.”

“J’adore le fleuve le soir.”

“Je suis davantage du type matin.” avait dit Léopold.

Ils avaient retiré leurs chaussures, il lui avait offert de transporter les siennes. Adéline avait peur qu’elles sentent, elle avait refusé poliment. Puis ils avaient lentement marché vers l’eau.

“Ça aurait été super beau si la lune avait été pleine. Et s’il y avait eu des galets. On aurait pu s’amuser à les lancer et compter les bonds sur les crêtes des vagues illuminées par la lune.” avait rêvassé Adéline.  

“Tu le sais que je ne suis pas Carolane, non?” avait-elle finalement lâché.

“Je suppose que je le sais,” avait dit Léopold. “Je ne sais même pas si ça fait une si grosse différence que ça, dans le fond.”

“Qu’est-ce que tu aimais tant que ça à propos de Carolane?” avait demandé Adéline.

“Elle était facile d’approche, de toute évidence,” avait-il répondu. “Et on était saouls, alors on a parlé beaucoup, comme les gens saouls le font. Le lendemain matin, j’espérais juste que je n’avais pas trop parlé, quand même.”

“Oui mais de quoi exactement avez-vous parlé?” insistait Adéline.

“J’étais passablement éméché. Actuellement je suis relativement sobre.”

“Fais un effort.” D’un grand mouvement circulaire de la jambe elle avait amassé un tas de sable qu’elle avait ramené sur les pieds de Léopold comme pour le narguer. S’il pouvait longuement discuter avec Carolane, pourquoi était-il si insignifiant avec elle. Ou était-ce elle qui était insignifiante. Ce n’était pas elle que tous ces faux numéros tentaient de joindre après tout.

“Je ne sais pas,” disait-il. “Difficile de me rappeler dans le détail. Je suis divorcé depuis à peine un an, j’ai probablement parlé de mon ex-femme.”

“J’ai horreur qu’un homme me parle de ses ex.”

“Je peux comprendre, mais Carolane était divorcée elle aussi alors nous avions ce sujet en commun. Je me rappelle lui avoir dit que je n’avais pas eu de sexe depuis au moins un an, depuis mon divorce. Elle m’avait répondu que ce n’était pas une si grosse affaire, qu’elle n’en ferait pas tout un plat.” Léopold avait fait une pause cherchant dans les yeux d’Adéline une réaction à sa révélation. “Et puis elle m’a donné son numéro de téléphone, plutôt ton numéro.”

Adéline n’avait pas pris la balle au bond mais elle enviait la légèreté de cette Carolane qui s’amusait à repousser ses conquêtes du revers de la main avec ses faux numéros. Elle aussi aurait dû avouer manquer cruellement de sexe depuis au moins un an déjà. Elle lui avait pris la main et ils avaient repris leur marche. Si Carolane était divorcée, elle n’était définitivement pas une fille “hot” dans la vingtaine. Peut-être Carolane était-elle un peu comme ce Léopold, encore belle femme mais déjà anxieuse de voir passer les années. Elle se demandait pourquoi donc Carolane n’avait pas gardé ce Léopold pour elle. Peut-être était-elle simplement difficile. Peut-être donnait-elle son numéro à toutes ses rencontres parce qu’elle avait peur.

“Est-ce que Carolane est jolie?” Adéline avait-elle demandé.

“Je ne me rappelle plus vraiment,” avait-il répondu. “Je suppose que je l’ai trouvée jolie, pourquoi?”

“Juste curieuse, c’est tout.” Mais Adéline aurait préféré qu’il lui dise qu’elle était beaucoup plus jolie que Carolane.

Lorsqu’ils s’étaient retrouvés dans le même stationnement public, Adéline avait invité Léopold à la suivre avec sa voiture, à venir prendre un verre chez elle.

Dans cet intermède, plongée dans la solitude de sa voiture, elle avait allumé la radio. Une vieille chanson de son adolescence jouait, ce genre de chanson dont les paroles restent à jamais gravées dans la mémoire des filles. L’histoire d’une pauvre fille que les garçons ignoraient la plupart du temps, l’intérêt de tous les beaux garçons de l’école éternellement tournés vers une Debbie blondasse à gros seins ou une pulpeuse et énigmatique rousse avec de longues jambes et des hanches bien rondes. Elle ne pouvait s’empêcher de s’imaginer cette éternelle ingénue énigmatique dans la personne de Carolane. Pas dans la sienne.

Rendus à son appartement, elle leur avait versé chacun une coupe de blanc que la nervosité leur avait fait boire beaucoup trop rapidement. Elle leur en avait simplement versé une seconde coupe qu’ils avaient savourée un peu plus patiemment cette fois-ci. Lorsqu’il s’était finalement décidé à l’embrasser, elle avait réalisé que Léopold ne serait probablement jamais un pro du baiser. Ou peut-être lui offrait-il un baiser sans grande motivation, pas le genre de baiser impétueux et brûlant qu’un homme offrirait à une pulpeuse et énigmatique rousse.

Mais Léopold était gentil tout de même, pensait-elle, il lui tenait la main entre ses assauts timides. Adéline pensait qu’au fond, elle aurait de loin préféré une bonne baise torride au lieu de ce à quoi elle s’attendait maintenant.

Lorsqu’ils se dirigeaient instinctivement vers sa chambre à coucher, elle s’était arrêtée devant lui. Elle avait mis ses mains sur les épaules de Léopold comme si elle voulait tout stopper là.

“Appelle-moi Carolane, veux-tu?” avait-elle sussuré comme si cela pouvait faire la moindre différence.

Flying Bum

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Escalade

J’ai mis deux bas de la même couleur. Je t’attends. Des bobettes propres. Je t’attends. Les fenêtres sont impeccables. Je t’attends. Est-ce qu’elle aime l’eau plate ou pétillante? Je t’attends. Température pièce ou glacée? Je t’attends. J’ai changé un bas de couleur. Je t’attends. Google, au secours! Je t’attends. Sept femmes sur 10 préfèrent l’eau plate froide. Je t’attends, Je sors trois bouteilles d’eau pétillante du frigo. Je t’attends. Je mets 4 bouteilles d’eau plate au frigo. Je t’attends. Est-ce qu’elle m’a dit qu’elle a peur des araignées? Je t’attends. Je fais une tournée des toiles d’araignée. Je t’attends. Ranger le plumeau. Je t’attends. Je regarde sur mon cell. Je t’attends. Rien. Je t’attends. Le gazon est fait. Je t’attends. La vaisselle est faite. Je t’attends. Je m’assois. Je t’attends. Je me lève. Je t’attends. Je m’assois ailleurs. Je t’attends. Je replace les coussins. Je t’attends. Poils de chats, ciboire. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Est-ce qu’on peut mettre un chat dans la sécheuse si on la part pas? Je t’attends. Est-ce qu’elle sent bon? Je t’attends. Quelle question! Je t’attends. C’est certain qu’elle sent bon. Je t’attends. Et moi? Je t’attends. Juste mon déo? Je t’attends. Un peu d’Azzaro? Je t’attends. Oui mais ses cheveux? Je t’attends. Attachés? Je t’attends. En tresses ou en toque. Je t’attends. À quoi elle s’attend? Je t’attends. Merde, je me rase. Je t’attends. Je rase mon sexe? Je t’attends. Elle aime ça hippy-style? Je t’attends. Je rase mais pas trop court. Je t’attends. Elle aime ça pas de poil du tout? Je t’attends. Court, ça pique beaucoup trop. Je t’attends. C’est louche aussi. Je t’attends. Voir si j’aurais déjà eu des morpions! Je t’attends. J’enlève mon pantalon. Je t’attends. J’enlève mon slip. Je t’attends. On rase. Je t’attends. Mais pas trop. Je t’attends. Est-ce qu’on va vraiment baiser la première fois? Je t’attends. C’est pas écrit dans le ciel ces affaires-là. Je t’attends. Dans mon temps, non. Je t’attends. J’ai changé mes draps pareil. Je t’attends. J’ai l’air de quoi tout nu avec des bas? Je t’attends. Ne jamais oublier d’enlever mes bas. Je t’attends. J’enlève mes bas. Je t’attends. Mes bas sont pleins de poils. Je t’attends. Mes jambes aussi. Je t’attends. Je retourne dans la douche. Je t’attends. Les miroirs sont embués. Je t’attends. Je remets mon slip. Je t’attends. Un blanc ce serait mieux. Je t’attends. Je change pour un blanc. Je t’attends. Je trouve d’autres bas. Je t’attends. Je remets mon pantalon. Je t’attends. Je mets une chemise. Je t’attends. Non, un chandail, c’est plus vite enlevé. Je t’attends. Mes cheveux? Je t’attends. Merde, mes cheveux. Je t’attends. Impossible les cheveux avec la buée. Je t’attends. Fuck, elle va penser que je me suis peigné avec un pétard à mèches. Je t’attends. En partant, la tête ébouriffée. Je t’attends. Je regarde mes courriels. Je t’attends. J’écris un mot. Je t’attends. Non, je recule le curseur. Je t’attends. Lettre par lettre. Je t’attends. Est-ce qu’elle est en route? Je t’attends. Oui mais où est-elle rendue? Je t’attends. Si elle est en route, elle ne lit pas ses courriels. Je t’attends. Est-ce qu’il fait trop froid ici? Je t’attends. Si c’est trop froid? Je t’attends. Je monte le chauffage. Je t’attends. Si c’est trop chaud? Je t’attends. Elle enlèvera des pelures, c’est tout. Je t’attends. Elle défera des boutons. Je t’attends. Je touche pas au chauffage. Je t’attends. Un beau décolleté? Je t’attends. Une jupe courte? Je t’attends. On remontera le chauffage. Je t’attends. Moi, j’ai chaud tout d’un coup. Je t’attends. Merde, on ne peut pas aller à la guerre avec une arme chargée à bloc. Je t’attends. Je me masturbe un coup. Je t’attends. Si elle arrive trop vite et me saute dessus avant l’apéro? Je t’attends. Deux érections rapprochées? Je t’attends. Je regrette de m’être masturbé, finalement. Je t’attends. Quelle heure est-il? Je t’attends. La salade s’est écrasée? Je t’attends. Je vais au frigo. Je t’attends. La salade est encore belle. Je t’attends. Le rouge est trop chaud? Je t’attends. Je le mets au frigo 5 minutes. Je t’attends. Les pâtes sont parfaites. Je t’attends. Un coup d’eau bouillante, on les ramène à la vie. Je t’attends. La sauce sur le rond d’en arrière. Faut pas oublier le rouge dans le frigo, froid c’est dégueu. Je t’attends. Et si elle aime le blanc? Je t’attends. Je mets du blanc sur la glace. Je t’attends. Merde, le persil. Je t’attends. Chop-chop le persil. Je t’attends. Maudit persil, ça éclabousse partout. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Les escalopes? Je t’attends. Dans le lait. Je t’attends. Dans la farine. Je t’attends. Dans l’œuf. Je t’attends. Dans la chapelure. Je t’attends. Je vais te rouler dans toute. Je t’attends. Fuck, y’en a partout. Je t’attends. Balayeuse, encore. Je t’attends. Y’a rien qui joue. Je t’attends. Je mets Indigo les vieux succès francos. Je t’attends. Elle va me prendre pour un vieux ringard. Je t’attends. Pas rock classique, on s’entendra pas parler. Je t’attends. Le rouge, faut je le sorte du frigo. Jazz, toujours une bonne idée le jazz. Je t’attends. Y’en a qui saignent des oreilles avec le jazz. Je t’attends. Merde. Je t’attends. Du classique? Je t’attends. Non, ça fait pincé, le classique. Je t’attends. Du québécois-woua-woua. Je t’attends. Calvaire, C’est quoi que j’écoute d’habitude? Je t’attends. Préchauffer le four. Je t’attends. 350. Je t’attends. Moi pas besoin de me préchauffer. Je t’attends. J’ai chaud, sacrament. Je t’attends. Me suis préchauffé moi-même tantôt quand j’y repense. Je t’attends. Tant pis pour moi. Je t’attends. Ma température baisse pas. Je t’attends. La température du four monte. Je t’attends. Je place la nappe. Je t’attends. Je mets la table. Je t’attends. Face à face? Je t’attends. Côte-à-côte? Je t’attends. Fait trop longtemps, m’en rappelle plus. Je t’attends. Et les ustensiles, je ne veux même pas y penser. Je t’attends. Je les lance sans regarder. Je t’attends. Woups, ça sonne. Je t’attends. Pas la porte, le four. Je t’attends. Allez hop, escalopes. Je t’attends. Au four! Je t’attends. Escalope avec une salade. Je t’attends. Faut pas que la langue me fourche. Je t’attends. Pas une escapade avec une salope. Je t’attends. Faut vraiment pas que la langue me fourche. Je t’attends. Une autre couche de déo? Je t’attends. La bol de toilette est propre? Je t’attends. Je pisse. Je t’attends. Je prends pas de chance. Je t’attends. Pisse assis. Je t’attends. Ça sonne. Je t’attends. Le four, pas la porte. Je t’attends. T’es où? Je t’attends. Les escalopes attendront pas. Je t’attends. Sont prêtes, les maudites. Je t’attends. Ça se réchauffe pas. Je t’attends. Ça fige dans le micro-ondes. Je t’attends. Ce serait à peu près temps que tu arrives.

Je te l’ai-tu dit que je t’attends?          

Flying Bum

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Impie prière

Il y a des jours de ciel si lourd

Les paupières ploient sur les yeux

Le sombre achève les contre-jours

Un ciel rase-mottes se purge en pleurs

Les oiseaux déglingués deux par deux

Se heurtent, chutent et puis meurent

……..Il y a des jours de souffle court

……..Regards perdus distinguent à peine

……..La nuit, la lune, la barre du jour

……..Un vent doux dernière caresse

……..Enveloppe à deux mains pleines

……..De ta chaude brume mon ivresse

Il y a des jours d’impies prières

Sur les prie-Dieu de nos envies,  

Prends-moi dans ton lit belle rivière

Mon bel arbre par le vent effeuillé

Dans ta sève sucrée, toute la vie

Tiens-moi fort dans tes bois serré

Flying Bum

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Un temps pour chaque chose

L’Agenda Ironique, défi littéraire, édition de novembre. Voici mon petit grain de sable – le sel ne durcit-il pas les artères? – sur un thème imposé : Un temps pour chaque chose. Autres défis, utiliser le patois du célèbre concombre masqué : Bretzel liquide! et inclure un ou plusieurs anapodotons, je vous laisse le défi de chercher. Et dans mon cas, essayer d’arrêter de faire trop québécois et d’utiliser un français à la portée de toute la francophonie. Voilà.

***

Bien installés sur les rayures vives aux couleurs primaires de leurs serviettes de plage envahies par les seaux, les petites pelles et les moules de tourelles, Adéline soudainement distraite de son portable passait doucement la main dans les cheveux du petit garçon. Blond comme le sable, pensait-elle, qu’il est beau cet enfant – à vérifier, usage du démonstratif cet dans le cas de son propre fils – , pensait-elle les yeux dans le vide.

“Ce n’est pas du tout ce que nous avions convenu,” avait dit Léon, “tes foutues révisions, un temps pour chaque chose, t’as oublié déjà?”.  Son visage était demeuré sans expression, seules ses lèvres avaient bougé. Par-dessus son épaule, Léon fixait Adéline derrière lui directement dans les yeux, leurs deux enfants bien concentrés devant eux sculptant des fenêtres dans un énorme château de sable.

“Pas maintenant, pas tout de suite,” avait-elle répondu. Elle avait soulevé son portable et balayé le sable du revers de sa main avant de le redéposer à sa place devant elle. Elle avait relevé l’écran et s’était replongée dans ses travaux de révision.

Léon avait pris une lente et profonde respiration comme un long soupir de frustration. Il s’était levé et avait agrippé un seau. S’adressant aux enfants il avait crié : “Chasse au verre de mer, chaussettes à clous! Premier qui en trouve un rouge, bretzel liquide!” Les enfants avaient bondi, piétinant sans façon les tourelles du château dans leur précipitation impétueuse et joyeuse vers la grève.

Adéline avait momentanément cessé de grignoter la peau de son pouce et observait Léon et les enfants se lancer à la chasse au trésor. Elle se rappelait leur premier voyage ici, il devait bien y avoir 15 ans de cela. Elle et Léon, seuls, marchant lentement sur la plage en se tenant par la main dans les dernières chaleurs du mois d’août, à regarder le soleil descendre sur le lac. Bien loin, pensait-elle, le temps où la seule idée de vivre avec quelqu’un – n’importe qui, mais aussi lui en particulier – avec qui tout semblait calme et normal, réconfortant, sexy même. Combien tout cela lui semblait étrange maintenant.

“Maman!” criait la fillette en brandissant bien haut une pièce de verre polie chamoirée bleue de la taille d’un franc, “Regarde!”

“Superbe,” avait répondu Adéline du bout de la gueule avant de replonger le visage dans son portable et son pouce entre ses dents, “vraiment belle.”

Un matin encore récent, elle avait bien dit à Léon que ses week-ends leur appartenaient. Les ententes avec les éditeurs appartiennent aux jours de semaine, elle était d’accord. Avant le dîner, encore, elle était d’accord. Puis les échéanciers approchant, une soirée ou deux venaient d’y passer. Son petit déjeuner du samedi se prenait seule dans son bureau à l’étage. Les après-midis au parc avec les enfants sacrifiés dans les allers-retours sans fin de courriels avec les éditeurs. Éventuellement, sa présence se faisait rare. Elle se déplaçait comme une ombre gênée dans la maison après le coucher du soleil. Léon savait qu’elle vivait toujours là à observer ici et là un pommeau de douche qui dégoulinait, une brosse à dent encore humide, une banane de moins dans le régime.

Deux jours avant de partir en week-end, Léon lui avait dit : “Encore une fois, et je me trouve un appartement.” De longues et larmoyantes conversations avaient déjà eu lieu mais cette fois-ci, les yeux de Léon étaient bien secs. Adéline l’avait regardé dans les yeux pour se faire une opinion par elle-même, ils exprimaient toute la fatigue de Léon mais affichaient également toute la clarté et la limpidité de la détermination. Elle avait pris un temps puis avait fini par promettre.

Mais, assise là sur sa longue serviette colorée, tout semblait la distraire et ralentir son travail de révision. Le sable, l’eau, les bouées, les mouettes. Ce chapitre qu’elle ne cessait de relire et de réécrire – peut-être avait-il à voir avec toutes ces choses, sable, chaud, doré, granuleux, granulaire – elle cherchait des mots déterminant le sable. Elle avait même pensé à demander l’opinion de Léon, dans le choix des déterminants, écouter ce qu’il en pensait. Elle avait ultimement senti l’odieux de son idée, heureusement.

Léon l’avait hypocritement observée à distance, à quelques reprises, les deux chevilles caressées par le va-et-vient de l’eau. Il n’avait pas l’air outré ni enragé. Ni même si préoccupé que ça, finalement. Il tendait les mains pour recueillir les trouvailles des enfants ravis de s’amuser avec leur père.

Elle le voyait là, les deux mains tendues devant les enfants radieux de joie. Il avait l’air tout jeune dans son maillot aux couleurs impossibles, jeune et beau. Il semblait constituer le centre de l’image, tout le reste du décor en orbite autour de lui. S’appuyait sur lui. Un appui fiable, solide. Lui, il avait toujours tenu ses promesses, se disait-elle. Elle pensait à ses propres engagements à la fiabilité plutôt variable. Les cheveux de Léon brillaient dans la clarté d’été, sa silhouette dansante dans la lumière aveuglante. Il était déjà midi et le temps filait. Elle s’imaginait se lever, marcher vers eux et se sentir entière et heureuse, l’image d’eux-quatre ensemble, immobilisée dans un superbe instantané enluminé de soleil et d’amour.

Mais l’image aurait pu être plus forte encore.

“Je retourne au chalet, ma pile est à plat, on se rejoint plus tard.”, leur avait-elle lancé en levant les voiles sans se retourner.

Le Flying Bum

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Les doigts dans le nez

J’aurais pu écouter mon père.

J’aurais pu être un administrateur ou un politicien.

J’aurais pu faire des tonnes de fric.

J’ai pris l’autobus.

***

Adéline nous avait offert toute la rangée, trois bancs de large pour qu’on puisse prendre nos aises. Elle m’avait laissé le siège du fond, côté fenêtre. Elle avait fait faire ses ongles d’orteil rouge cerise éclatant. Sa jambe droite était embarquée par-dessus les miennes. Parle-moi du grand luxe. Ses petites jambes molles étaient tremblotantes comme une victime du Parkinson. Mais tout va bien, elle ne faisait pas de Parkinson. Elle avait juste exagéré un tantinet sur la Prednisone, un genre de stéroïdes.

La conductrice, ouf. J’avais rarement vu une plus belle fille que ça. Plus sexy non plus. J’avais presque planté en pleine face dans l’escalier en la voyant. Est-ce qu’on s’était trompé d’autobus, est-ce qu’on avait pris l’autobus pour le ciel?

Lorsque nous avions monté, j’étais nerveux de présenter nos billets à la conductrice. Une superbe fille, noire. Je me disais qu’elle allait bien voir; qu’elle me jugerait. Comme un p’tit jeune à qui une riche madame paie le voyage, ses fringues et tous ses comptes de fin de mois probablement aussi. Mais elle n’avait même pas bronché. Sur sa (superbe) poitrine, un écusson avec le logo du transporteur disait : Bonjour, mon nom est Layla! Elle avait tout juste balayé du regard les billets avec une moue dédaigneuse, de beaux grands yeux noirs, ses écouteurs bien plantés dans les oreilles d’où on pouvait distinguer une musique soul et pour finir elle avait gonflé et laissé éclater une gomme balloune comme si de rien n’était.

Installés sur nos banquettes, j’avais eu droit aux recommandations formelles d’Adéline. Si ceci, alors cela, si cela alors ceci, et elle s’était endormie dès les premiers ronronnements du moteur. J’avais senti un nœud douloureux se former dans mon estomac.

On s’était rencontrés sur un site spécialisé où les riches cinquantenaires de trente ans magasinaient leurs fantasmes juvéniles, et vice versa naturellement. Adéline St-Onge et moi discutions tous les soirs sans jamais s’être vus avant qu’elle ne se décide à m’emmener rencontrer sa mère à Val d’Or. Sa mère faisait partie d’une communauté de vieilles madames riches qui vivaient dans un centre d’hébergement de grand luxe où des gardes à la porte empêchaient fort probablement les petits gigolos comme moi d’entrer. Moi, drop-out du secondaire, éternellement cassé, travaillant occasionnellement comme bus boy dans un bar à la mode du Mile-End.

J’aurais pu ramasser des bourses et des prêts et étudier jusqu’à temps que mon cerveau ressemble à un raisin Sun-Maid.

J’aurais pu avoir un immense loft dans le Plateau Mont-Royal, au penthouse, vue sur le centre-ville.

Caro m’avait ramassé rien que parce qu’elle me trouvait beau, j’habitais dans son petit appartement. Pas l’amour fou mais ça me convenait tout à fait, pauvre fille.

Adéline, elle, un fonds de commerce apparemment sans fond, trop amicale, attentive et occupant ses journées essentiellement à jaser avec des jeunes hommes dans le besoin comme moi. Je l’appelais ma hot little thing sur un ton mielleux, je la provoquais subtilement, je l’agaçais tout le temps et quand je raccrochais je lui disais Bonne nuit ma beauté. Je lui disais qu’elle serait superbe même la tête rasée. On apprend vite à ferrer le gros poisson.

J’aurais pu être un super acteur.

J’aurais pu être connu, reconnu.

J’aurais pu passer toutes les auditions, les doigts dans le nez.

Adéline me disait que j’avais un énorme potentiel mais que mes babines travaillaient beaucoup trop par rapport à mes bottines. J’étais rendu à 28 ans, les fenêtres d’opportunité commençaient à rétrécir considérablement devant moi. J’écoutais tous les bons conseils d’Adéline d’une oreille attentive. Elle me les rabâchait sans cesse avec ses vingt années passées à devenir un véritable magnat dans l’industrie des médias qui lui a permis d’empocher des millions avant de tout revendre à prix d’or et s’assoir sur le magot. Elle racontait qu’elle avait à ses pieds tous les hommes qu’elle voulait à l’époque. Je saurais sûrement faire comme elle, disait-elle, si je le voulais vraiment. Avec son aide naturellement, si je voyais à ses moindres caprices.

Adéline est malade. Elle peut à peine marcher sur de courtes distances, sa face et son cou se mettent à enfler au moindre effort. Quand on s’est finalement rencontrés il y a quinze jours, elle ne ressemblait en rien à sa photo de profil. Belle fraude ces foutues applications de rencontre. Quelquefois, elle tousse péniblement et elle crache ses mucosités épaisses dans des foulards de soie hors de prix qu’elle jette à mesure. Dans l’autobus, je veille sur sa trousse de médicaments en tout temps. Je suis préparé pour chaque situation. J’ai son Épi-Pen, ses stéroïdes, ses pompes. Je garde un inventaire de Bénadryl, d’Aspirine et de Zoloft. J’ai des Band-Aids, des Tums, des petites bouteilles de Pédialyte. Des comprimés de curcuma, du Dayquil, des somnifères et des Wake-Up. Tout ce dont elle peut avoir besoin ou ce qu’elle peut réclamer à tout moment. Je ne sais pas ce que je fais avec elle. Et je n’ai aucune idée de ce qu’elle a comme maladie, vraiment. Je ne l’ai jamais baisée, à date. L’estomac me vire chaque fois que je pense qu’éventuellement elle va me demander de la sauter et de la faire jouir.

***

Une craque dans la fenêtre déposait une petite fraîche agréable dans mon cou. Elle avait acheté la moitié de la Côte-nord pour être bien certaine d’avoir la paix et de voir le soleil se lever sur le fleuve. De Sept-Iles à Val d’Or, au moins dix-huit heures d’autobus nous attendaient encore et nous n’avions même pas encore fait 100 milles. Prochain arrêt : Baie-Comeau, bientôt et heureusement. Avec le poids de sa jambe, j’avais les miennes en picots et une sérieuse envie de pisser. Derrière nous, un homme avec des yeux énormes se parlait tout seul, fort. Il sentait fort aussi mais je n’avais pas le goût d’être celui qui lui annonce alors, je plantais mon nez dans la craque de la fenêtre.

Le fleuve s’enflammait dans les derniers rayons de soleil de l’après-midi et mon nez attrapait de bonnes effluves de varech. Je voulais m’étirer les jambes un peu cherchant le soulagement mais Adéline dormait comme un ours, la gueule ouverte. Sa respiration semblait normale. Inspire expire inspire expire inspire . . . instant de panique, expire tarde à revenir alors je me redresse, en cas. Je place un doigt sous ses narines pour vérifier mais éventuellement elle expulse l’air massivement puis tout redevient normal. Inspire expire inspire expire.

Adéline aura 51 ans demain mais elle ne les fait pas. On lui en donnerait facilement quinze de plus. Quand elle dort et que sa bouche molle pendouille je regarde son visage, je veux dire, j’examine à fond son visage. Elle a de bien grosses pores à mon goût et le nez peuplé de points noirs. Des litres et des litres de Botox et ses nombreuses chirurgies paraissent à peine, quand j’enlève mes lunettes.

Je sors mon cellulaire et j’examine toutes les brillantes idées que j’ai ramassées pour elle sur Pinterest, un album rien qu’en ballons, en ridicules chapeaux et en trompettes de papier. J’espère que quelque part en chemin je vais pouvoir lui dénicher un gâteau couvert de fondant rose. Bonne fête ma beauté! que j’y ferais inscrire dans un beau script en saccharine rouge juste pour la faire sourire. Créer comme un moment, avec elle, et la regarder s’empiffrer de sucre voir si ça lui ferait faire un AVC.

J’aurais pu lui organiser quelque chose de gros rendu à Val d’Or, au Forestel ou une autre grande table régionale mais je n’ai pas ce genre de budget.

***

Je niaise sans fin sur mon téléphone et je vois que j’ai 6 notifications, toutes de Caro.

-T’es où?

-T’es où?

-Youhou?

-Es-tu correct?

-Je vais me tanner, là, réponds-moi.

-Farce à part, dis-moi t’es où . . . ok . . . s’il te plaît.      

Caro est contrariée parce que je prends des moments pour moi. Elle sait que je reviens toujours après mes petites excursions, que j’ai besoin d’avoir des zones de décompression. Une autre chose avec laquelle Adéline m’aide. Je m’en viens habile pour traduire en mots mes émotions. Adéline me dit que je m’améliore en matière d’affirmation de soi, de moi en fait.

Mon loyer sera encore en retard ce mois-ci mais Caro comprendra, pauvre fille. J’étais cassé de même quand elle m’a ramassé, rien de neuf. J’en ai pour quelques jours, une semaine tout au plus.

***

On sortait à peine de Baie-Trinité quand l’homme avec les gros yeux a commencé à désorganiser sérieusement. Il parlait de plus en plus fort et on aurait dit qu’il s’était mis à sentir encore plus fort. Il s’était pissé dessus, ma foi. Il s’était levé et avait couru vers le devant de l’autobus et s’était mis à crier après Layla.

“J’veux descendre de ton foutu bus, j’veux débarquer, tabarnak!”, criait-il comme un demeuré, en plein milieu de nulle part.

Quand il a attrapé la pauvre fille par le cou, j’ai paniqué.

J’aurais pu aller au gym comme un malade.

J’aurais pu jouer dans l’équipe de football du collège.

J’aurais pu avoir un corps rien qu’en muscle, des six-packs du tabarnak.

J’aurais pu ramasser le bonhomme avec les gros yeux et le geler d’un seul coup de poing.

J’aurais pu, les doigts dans le nez.

Tous les passagers sont paralysés sur place et on entendait même des gémissements. Dangereux que la belle Layla perde le contrôle de l’autobus dans toutes ces côtes, ces courbes et ces falaises de la basse Côte-nord. J’ai entendu clairement la femme en avant de nous prier à voix haute et elle serrait ses deux enfants contre elle. Layla a manoeuvré comme une pro. L’autobus a à peine zigzagué, elle a freiné sec, elle s’est collée sur le bord de la route. Les précipices sont impressionnants dans le coin. Les portes s’ouvrent laissant pénétrer une grande bouffée d’air chaud, chaleur de juin. L’homme aux gros yeux déboule presque les marches, atterrit de peine et de misère sur l’asphalte, saute le garde-fou et part à courir en hystérique sur le bord de la falaise. Tout l’autobus le regarde disparaître dans le décor, terrorisé, le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tache qui sautille au loin. Le coeur veut me sortir de la poitrine. Au bout d’à peu près trois minutes, Layla a retrouvé sa vitesse de pointe et Adéline se réveille. De la bave séchée plein la face. J’ai un haut-le-coeur.

“J’ai manqué quelque chose, mon ange?” 

Je secoue la tête et je me tords le cou pour voir au loin si l’homme avec des gros yeux n’est pas tombé dans le vide. Rien.

***

Enfin l’autobus s’arrête dans le stationnement d’un Walmart. Nous descendons Adéline et moi et je me dirige machinalement vers le McDo. Il y a un Score’s de l’autre côté de la rue, Adéline insiste, “C’est toujours mieux que rien.”, dit-elle, et nous traversons. Je trouve ça cher comme place et je me demande combien j’ai encore d’argent dans mes poches mais Adéline sent mon désarroi, elle insiste de façon un peu théâtrale, c’est moi qui invite. Je m’attendais à rien de moins. Elle ne peut pas manger du McDonald’s de Walmart, c’est hors de question.

Elle paie et elle commande aussi. “Le bar à salades pour moi et assurément un combo côtes levées-poitrine pour monsieur.” Le monde à l’envers, calvaire. Elle me commande une grande bière-pression et un thé glacé pour elle. Juste à regarder la bière, mon envie de pisser momentanément endormie se réveille. Je la remercie et je cours aux toilettes.

J’aurais pu m’éclipser dans la confusion.

J’aurais pu faire un homme de moi.

J’aurais pu me sauver là, les doigts dans le nez.

Avant la fin du souper, j’en aurai sifflé trois ou quatre autres de même toujours sur le bras d’Adéline. “C’est correct de relaxer, mon ange, bois, bois. J’aimerais ça être capable, moi.”, avait-elle commenté.   

***

Tout en mangeant, Adéline me débite les instructions bien précises quant à savoir quoi faire rendu à Val d’Or. Avec la démence de sa mère qui ne va pas en s’améliorant, elle ne se rappelle pas toujours de tous les détails, mais Adéline veut qu’elle se rappelle que sa fille est installée avec quelqu’un de bien. Si elle me demande qui je suis, je suis son fiancé chéri. Si elle demande où on s’est connus, je dis au travail. Si elle demande à quand les noces, je lui dis l’été prochain. Après toutes les leçons, Adéline s’approche de la table et attrape mes deux mains dans les siennes. Elle me masse gentiment les jointures avec un sourire presque potable. La gorge me serre. Je lui souris aussi mais j’ai l’impression que je vais étouffer.

Au moment de partir, un autre moment angoissant. Pour un instant, je pensais avoir perdu le sac de médicaments. Pendant que je passe les mains nerveusement sur la banquette de chaque côté, partout, Adéline regarde tranquillement son téléphone. Je l’ai. Je l’ai trouvé. J’ai tout, le Naproxen, les Centrum One-a-Day pour femmes, l’Épi-Pen, l’Allegra, Alleluïa. Le stress m’a gonflé le coeur, ça et les bières, le sucre des côtes levées, le goût de vomir m’a pris. Je me tiens après elle autant qu’elle se tient après moi et j’espère que rien n’y paraît. On entre dans le Walmart deux minutes le temps de ramasser des revues, de la gomme, quelques trucs. Il reste encore toute une route à faire avant Val d’Or. Je la soutiens sous les bras pendant qu’elle remonte dans l’autobus. “Non, attends.”, me dit-elle en retournant les talons. “Je veux aller dans une vraie toilette.” La belle Layla nous regarde avec une superbe moue, cette fille a toute une paire de lèvres pour faire la baboune.

***

Layla s’en vient en furie, Adéline est toujours enfermée dans la salle de bain du Walmart. Elle vient tout proche de mon nez pour m’engueuler, je sens son parfum, son haleine fraîche de gomme à la menthe, je zieute au fond de son corsage quelque chose d’absolument sans pareil. Les femmes noires n’ont pas cette démarcation désagréable. Des seins parfaits, brun chocolat au lait avec à peine un soupçon de bronze déposé là par les puissants néons du Walmart. “Savez-vous combien d’heures ça va prendre si madame a une phobie des toilettes d’autobus?”, qu’elle me dit en roulant de superbes yeux noirs comme du charbon.

J’aurais pu l’accoter sur le mur.

J’aurais pu la faire languir d’un regard de James Bond à n’en plus finir.

J’aurais pu m’offrir ses grosses lèvres pulpeuses et pousser ma langue dans sa bouche pendant qu’elle m’écraserait le torse sur ses gros seins en m’attirant sur elle de ses deux bras.

J’ai entendu la toilette flusher.

***

 “Dans le Lundi, il y a des horoscopes, tu serais chou de me lire la mienne.”, Adéline m’avait demandé en me tendant sa revue. “Veux-tu de la gomme, mon ange?”

Quand j’ai bu, j’ai la fâcheuse manie de parler trop près des visages des gens. Pour ça probablement qu’elle veut que je lui fasse la lecture. Je lui mets son comprimé de somnifère dans le creux de la main et je me mets à lui lire ce qu’on raconte aux gémeaux pendant qu’elle l’avale péniblement à sec. Quelque chose à propos de combien la lune est en parfait transit pour l’amour et la créativité. Et à quel point elle s’approche d’une véritable renaissance et de nouvelles richesses. En guise de remerciement, je crois bien, elle colle sa bouche sur la mienne. J’ai horreur de ça mais je ne résiste pas. Nos bouches se mouillent lorsqu’elle entreprend de me grimper dessus s’aidant avec son bras. C’est drôle, elle ne tremble plus tout d’un coup. Son somnifère et mes bières n’aidant pas, on s’embrasse de façon très molle et brouillonne pour un moment. Je retiens mes hauts-le-coeur et on jase de tout et de rien jusqu’à ce que ses mots commencent à s’empâter. Elle remet les embrassades mouillées. Putain, ça finira jamais. Elle se laisse partir vers sa banquette, comme elle y glisse, sa bouche se décolle de la mienne et elle s’encastre finalement dans son siège. J’aperçois une petite coupure sanguinolante sur sa main, elle s’est probablement coupée par inadvertance, ou grattée trop violemment avec ses longs ongles rouges. Je sors un Band-Aid et le Neosporin. Je nettoie la petite coupure avec un coton-tige et de l’onguent. Tout brille. Je colle minutieusement le Band-Aid bien centré sur la petite plaie. J’ai tout bien fait, je m’occupe d’elle comme un pro. J’ai hâte de voir la couleur du fric. Pourquoi le coeur me lève? J’étouffe encore. Le nœud se remet à me serrer l’estomac, sérieusement. Layla baisse l’éclairage dans tout l’autobus. Il fait si noir tout d’un coup, je ne vois plus le visage d’Adéline. Je ne le cherche pas non plus. Je peux la localiser aux ronflements.

En avant, au loin, si je plisse les yeux, je vois le beau cou brun chocolat au lait de Layla qui dépasse de son siège de chauffeur. Une couleur de peau à faire rêver, une douceur qu’on ose à peine s’imaginer. Je ne peux pas m’empêcher de la regarder. Je rêve qu’elle se retourne et qu’elle me refait sa moue toute à elle de ses belles grosses lèvres. Qu’elle me gonfle une autre balloune rose. Qu’elle me la pète sur le nez en riant. Elle frotte lentement le bas de son cou, là où l’homme aux gros yeux l’a empoignée. Pauvre fille, elle a mal.

Je me vois dans un motel bon marché de Mont-Laurier baiser sauvagement Adéline en lui serrant le cou de toutes mes forces et elle ne crève pas, elle en redemande, elle jouit en gueulant comme une hyène et je sens que je vais mourir avant de venir.

Pour un moment je me suis dit, ça y est. C’est maintenant que ça se passe. L’affirmation de soi finit toujours par servir même aux crétins dans mon genre. Je peux décider maintenant, là, que j’en ai soupé. Que c’est fini. Et j’emporte Layla avec moi aussi. Elle freinerait en fou, stationnerait sans façon cette grosse merde d’acier de travers dans le chemin, je courrais dans l’allée et on se pousserait tous les deux. On serait correct, tout se passerait très bien. On trouverait le moyen de refaire nos vies aux Escoumins.

Je pourrais tirer la corde d’urgence. Maintenant, tout de suite. Layla et moi on pourrait s’élancer ensemble, se perdre dans le décor. Courir comme des fous en riant, vite comme l’éclair sans toucher à terre, main dans la main dans le soleil couchant. On s’arrêterait un bref instant pour s’embrasser, alanguis et ébaubis. On repartirait en gambadant comme deux enfants. J’aurais pu tout arrêter ça là.

J’aurais pu le faire, garanti.

Les doigts dans le nez.

Flying Bum

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