L’amitié de Dorothée

La toilette coule, encore, et le plombier est déjà venu deux fois ces derniers temps. Le réfrigérateur nécessite des soins intensifs tous les deux mois ou à peu près et les calorifères s’appellent les uns les autres de bord en bord de l’appartement avec de longs sifflements stridents et des sons de métal qui craque comme des locomotives en rut qui chercheraient désespérément à copuler ensemble. Léon pensait y jeter un coup d’œil lui-même mais après avoir soulevé le siège, regardé ce qui se trouvait là et je vous l’épargne, soulever le couvercle du réservoir et admirer la mécanique vermoulue de la chose, il se sentait aussi con que l’ingénieur dans la Cité de l’Émeraude qui pensait que le magicien d’Oz et Dorothy sortiraient par là. Ce serait évidemment un énorme désappointement pour tout le monde.

Mais cela lui rappelait de bien beaux souvenirs. Léon et son amie Dorothée regardaient ensemble Le Magicien d’Oz tous les ans lorsqu’ils étaient petits. C’était bien avant la vidéo, l’internet ou la télévision à la carte, une fête grandiose lorsqu’un poste de télé repassait le film dans le congé des fêtes, impossible de laisser filer l’occasion. Pour Léon et Dorothée, la télévision, même en noir et blanc, était la plus merveilleuse chose au monde, bien plus beau que ces nouvelles explosions de couleurs en haute définition qui ne diffusent que des insignifiances la plupart du temps. Bien des choses dans cette fabuleuse histoire sont encore vraies aujourd’hui. Avoir une armée de singes liguée contre vous, qu’ils soient des singes volants ou non, est une bien terrible chose, le prélude à une mort cruelle et imminente. Des personnes qui sont dépourvues des plus élémentaires capacités humaines peuvent néanmoins devenir des amis chers et fidèles. Mais encore, peut-être que tous les êtres sont bâclés d’une façon ou d’une autre par une divinité malveillante. On ne voit pas leurs failles jusqu’à temps qu’on se mette à y penser et voilà qu’elles sont là. Et après on ne peut plus s’empêcher de les voir.

Dans le cas de Dorothée, vieille amie d’enfance, les failles étaient devenues cliniques et Léon les avait vues mais il avait gardé d’autres images d’elle en tête, heureusement. Elle peut penser, par exemple, que les parquets sont en papier mâché. Elle peut retenir son souffle dans la salle à dîner et s’arrêter net à la fin de la moquette orientale n’osant mettre le pied sur le parquet. Elle peut bien décider que les lettres et les mots dans un bouquin peuvent se mettre à tomber au sol comme de la cendre. Cela faisait en sorte que Léon devait toujours vérifier si entre leurs débuts et leurs fins ses pensées ne s’effilochaient pas dans sa tête.

Le plus grand drame, c’était d’emmener Dorothée à ses rendez-vous. Il fallait s’y prendre de bonne heure et utiliser toutes les ruses de sioux disponibles. Elle dit que les moulures sont toutes arrondies et qu’elles ondulent et que le plancher ondule à leur rythme.

–“Comment t’es-tu rendue jusqu’ici?” Léon lui demande-t-il.

–“Parle-moi-z-en pas,” dit Dorothée, “je suis venue de la salle à dîner par la chambre mais je voulais venir me chercher un verre d’eau à la cuisine.”

Depuis plusieurs années déjà, les choses qu’elle sait et les choses auxquelles elle croit ne correspondent pas nécessairement. Léon l’avait aidée à s’installer dans ce vieil appartement. Oui, les planchers ondulent et craquent un peu par endroits. Léon a monté son énorme commode jusqu’au troisième à l’aide d’habiles et musclés complices et elle n’est toujours pas passée à travers le plancher depuis le temps. Dorothée ne bouge pas d’un cil. Léon essaie encore, “Ne serais-je pas passé à travers le plancher et ne me serais-je pas ramassé dans le divan du voisin d’en-dessous avant aujourd’hui?

Dans les bonnes journées, elle s’arrange très bien avec toutes ces choses. L’accompagner à ses rendez-vous, la convaincre de sortir, cela consomme plus d’énergie que ce que Léon croit encore posséder. Léon sent qu’il s’énerve parfois, qu’il passe extrêmement proche de lever le ton mais cela ne se produit jamais. Il revient de la cuisine avec son verre d’eau bien qu’il sache que ce verre d’eau fait partie d’une stratégie.

–“Non, Dorothée, l’homme derrière le rideau ne sortira pas aujourd’hui, ne t’occupe pas de lui, il va bouder tranquille derrière sa draperie, viens mettre ton manteau, de grâce.”

Léon était toujours aussi intrigué qu’il n’y ait pas eu d’organes à l’intérieur du lion. Même si le magicien d’Oz lui avait greffé un rein ou un autre organe quelconque il n’aurait pas pu partir en chasse et faire des veuves à volonté dans les troupeaux d’antilopes. Et lui, il n’était pas imaginaire. Les épouvantails et les robots en fer-blanc ne peuvent généralement même pas marcher, mais un lion, oui. Mais le lion avait une peur bleue des criquets, vienne le soleil et les ombrages s’allongeaient au sol comme des bras prêts à l’attraper, le terrifier.

Léon s’imagine avoir été un enfant bien ennuyant, empoté. Quels morceaux lui manquait-il, à lui? Encore aujourd’hui même les petits travaux manuels les plus simples le dépassent et il doit laisser des messages sur le répondeur d’un homme qui s’appelle presque toujours Mike pour qu’il vienne étaler ses outils et résoudre ce que Léon voyait comme une catastrophe écologique.

Léon lui enlève le verre d’eau qu’elle étire en trempant à peine le bout de ses lèvres dedans. Il tourne le verre en fixant le regard ébaubi de Dorothée qui suit ses moindres gestes pendant qu’il laisse l’eau couler sur le parquet. Léon commence à regarder sa montre toutes les quinze secondes.

–“Tu vois, je me tiens ici, directement sur la flaque d’eau, et le parquet de papier-mâché ne s’est pas désintégré.” Léon tend le bras lentement pour attraper la main de Dorothée qui se raidit illico.

–“Très bien, alors, je vais faire semblant que je ne pèse plus rien,” répond une Dorothée résignée.

Léon sourit.

–“Mais tiens bien ma main, le vent pourrait m’emporter.”


Flying Bum

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Une fois, une nuit, une fille au parc

Léon n’arrive pas à dormir. Cinquième nuit consécutive à combattre une insomnie plus combattive que lui. Pas sa meilleure séquence à vie. La nuit est chaude, Léon tambourine doucement de la paume de la main sur le ventre de sa conjointe – un estomac dur et rebondissant comme un tamtam et il aime le son sourd que cela fait dans le silence de la nuit. Aucun danger, elle est sous somnifères.

Mais dans le milieu de son solo, la femme tente malhabilement de changer de position en tirant toutes les couvertures qui se sont ramassées sur son corps raidi et amaigri par la sclérose. Léon se retrouve nu.

Léon écoute les vrombissements légers des ailes du ventilateur de plafond. Il se lève et marche jusqu’à la cuisine, il se prépare la version minimaliste d’un sandwich au fromage, deux tranches de pain cru, du beurre, une tranche de fromage. Un verre de lait. Sa chatte Mambo number five arrive de nulle part et lèche trois gouttes de lait échappées sur le sol au passage.

–“Bonne fille, Mambo,” que Léon lui murmure, pas trop fort pour ne réveiller personne.

Léon ne parvient pas à dormir et c’est encore l’été, une nuit d’été chaude et humide, alors il enfile un pantalon de pyjama à motifs de léopard, plante ses pieds dans les premières gougounes qu’il croise et sort dehors. Trois heures du matin et tout le voisinage ronfle, toutes les lumières sont fermées, les chiens sont tous rentrés aussi, à l’exception de quelques bâtards en goguette éternelle.

Un chien galeux dans une niche de fortune soulève sa tête et grogne tout bas s’adressant à Léon, à peine, comme s’il régimbait par principe seulement.

Léon s’adresse à la pauvre bête au passage, “Quelqu’un doit vraiment te détester pour te laisser dehors toutes les nuits de même.” Le chien se tait et redépose sa tête sur ses pattes en émettant un léger sifflement.

Une brume d’à peu près un pied d’épaisseur vole bas sur les gazons du parc au coin de la rue en faisant de lentes volutes, prête à préparer la rosée du matin, on dirait une image comme on en voit seulement dans les rêves. Léon s’avance dans le parc, s’arrête un moment, agrippe à deux mains la clôture derrière le marbre, regarde le losange du terrain de baseball désert, à peine visible sous le tapis de brume. Il se souvient avoir déjà joué quelques fois, sans grand talent toutefois, se demande comment ce serait de frapper le point gagnant de l’ultime partie d’un tournoi, des pensées comme celle-là lui viennent à chaque fois qu’il s’arrête là. Généralement, ces pensées vont pour son fils, joueur-étoile de l’équipe locale. Léon traverse s’installer sur la plaque, son corps prend la position de champion frappeur et ses bras s’élancent dans le vide d’un grand swing puis il court vers le premier but comme si le diable était à ses trousses, aussi gracieusement qu’on peut courir gougounes aux pieds; en arrivant sur le but, il lève ses bras vers le ciel.

–“Oh yeah, Léon !”, dit-il, hors d’haleine, ”t’es le meilleur, Léon !” et si on prête l’oreille, le vent dans les feuilles joue à imiter tout bas la foule en liesse.

Quelqu’un rit de lui, il l’entend, ébaubi. Une jeune femme. Une jeune femme installée dans l’abri des joueurs avec un bébé. En pleine nuit. Le bébé porte un pyjama couvert de dinosaures. La jeune femme sent le trouble à plein nez.

–“Es-tu gelé comme une balle, saoul mort ou t’es rien qu’un moron?”, qu’elle demande.

Le pyjama du bébé est trois tailles trop petit pour lui, le pauvre a l’air d’une étoile de mer paralysée les bras étirés. Vue de plus près, la jeune femme passe soudainement à l’état de fille, de jeune fille. Elle fume une cigarette. À l’évidence elle a définitivement besoin de prendre rendez-vous chez la coiffeuse, besoin d’un bon bain également. Elle porte un grand t-shirt, trop grand pour elle, à l’effigie d’un de ces nouveaux rappeurs à la mode et le chandail aussi est dû pour une bonne lessive.

Léon s’installe sur le banc, à bonne distance quand même.

–“Je ne suis simplement pas capable de dormir, j’habite à côté,” dit-il, “j’ai arrêté la dope, arrêté de boire aussi, t’inquiètes.”

–“Une christ de bonne idée, ça, mon conjoint me frappe quand il consomme.”

–“Tu devrais le laisser.”

–“T’as raison à 100%, seulement voilà, je suis la reine des connasses.”

Le bébé tente un gazouillis, Léon le regarde et lui dit, “Non, non, bébé, shhhhhhhh.” Le petit essaie de bouger ses bras, ses jambes suivent automatiquement tellement il est coincé dans son trop petit pyjama. Le frein-moteur d’un autobus siffle au loin sur Honoré-Beaugrand puis le son disparait dans le silence de la nuit.

–“Est-ce que je peux prendre ton bébé?” demande Léon.

–“Tu peux l’avoir pour dix piastres si tu veux,” dit la fille en lui passant le bébé. “Je niaise,” dit-elle, “c’est le bébé de ma sœur.”

Bien sûr, à sa sœur, pense Léon pour lui-même. “Mes garçons à moi sont grands maintenant, j’en ai deux,” qu’il ajoute, “ils dorment à la maison.”

Léon sent la tête du bébé, de la poudre de talc, aussi quelque chose de fruité, de la purée de poire peut-être. “Ils dorment à la maison, deux adolescents, en pleine adolescence. Ils ont l’air de croire que tout va bien, que leur mère ne se porte pas si mal que ça. Je ne sais pas trop si c’est par lâcheté ou par compassion que je ne les emmerde pas avec la vérité, j’ai de la misère à aligner deux bonnes idées, même mes pensées suicidaires veulent en finir.”

–“Je ne l’aime même pas,” dit la fille, “je dois m’acheter de l’affreux fond de teint hors de prix pour cacher mes bleus.”

Léon lui remet le bébé. Ses mains lui semblent moites, il se renifle discrètement les paumes – elles sentent l’animalerie.

–“Pourquoi tu traînes au parc à une heure pareille?” demande Léon

–“C’est un mauvais soir,” répond la fille, “je laisse le temps passer, le temps qu’il dégrise.”

Léon fouille ses poches de pyjama à la recherche de gomme à mâcher, un bonbon pour elle, n’importe quoi. Il avait vécu une vie relativement facile jusqu’ici, tant soit-il qu’une vie relativement facile puisse encore exister pour lui. À tout le moins, il avait vécu une vie où personne ne frappait personne pour tout et pour rien et les bébés n’étaient pas traînés dans les parcs en pleine nuit.

–“La nuit c’est tout ce qu’il me reste. Le seul temps où je ne me sens pas obligé de m’occuper de personne d’autre que de ma petite personne à moi. Ce qu’il reste de ma santé mentale en a besoin,” se confie Léon. “Je ne peux pas aller bien loin, je n’ai pas d’autre place à aller qu’ici.”

–“Tu fais bien,” répond la fille, “en pyjama léopard et en gougounes, moi non plus si j’étais toi je n’irais pas trop loin. Moi, je retourne à l’école,” poursuit-elle, “ma sœur ne me croit pas, mais moi j’y crois, elle verra bien c’est qui qui va s’en sortir.”

Léon sentait qu’il devait au moins tenter un petit quelque chose pour que la fille se sente un peu mieux. Il aurait voulu toucher son bras, au moins lui acheter un chandail propre qui serait à sa taille, un de ses fils en a peut-être un qui lui ferait, un pyjama plus ample pour le petit, il devait bien en rester au moins un dans sa maison.

“Aimes-tu la crème glacée?” demande-t-il à la fille.

“Tout le monde aime la crème glacée, innocent, surtout par une chaleur pareille,” répond-elle avec un sourire moqueur.

“J’en ai au moins six gallons à la maison,” dit Léon, “tu pourrais changer le bébé aussi si tu veux.”

La fille se lève et grimpe le bébé sur son torse en tenant sa tête contre son épaule et ramasse son sac.

–“T’es pas un de ces fous maniaques au moins, non?”

–“Si avoir six gallons de crème glacée c’est fou-maniaque, oui,” répond Léon sans rire, “aimes-tu les chats, j’en ai cinq, le bébé est allergique?”

–“J’pense pas, non. Moi je les aime bien, les chats.”

–“Bonne réponse, moi je déteste les chiens.”

Ils sortent de l’abri des joueurs et empruntent le sentier. Pas d’étoiles, pas de lune, pas d’avion dans le ciel non plus. En marchant, le nez de la fille sifflait comme le nez de tous les fumeurs de longue date, les bras du pauvre bébé semblaient vouloir pointer vers le ciel, là où aurait dû se trouver une étoile, une lune, un avion. À mi-chemin vers la maison de Léon, un vieil homme se berçait sur son balcon d’en-avant, seul. Un voisin de longue date, veuf depuis peu. Léon le salue de la main. L’homme le salue en retour, en silence, l’air tout de même intrigué par la jeune fille et son bébé.

À la maison, Léon s’empresse d’enfiler un chandail et d’aller fouiller à la cave pour une chaise de bébé, un chandail propre, un pyjama plus grand. En attendant, la fille fait le tour du rez-de-chaussée sans bruit et entrevoit, par la craque de la porte, la femme grabataire qui dort profondément dans sa chambre qui sent pareil comme une clinique.

–“J’ai pêche, vanille, napolitaine, un sorbet à la cerise noire,” dit Léon en fouillant dans le congélateur.

–“Pêche,” répond la fille.

–“Pêche ?”, demande Léon, “Félicitations ! Y’a rien comme pêche.”

Léon s’assoit à la table, en face de la fille et du bébé. Mambo s’est réveillée et est venue sentir le bébé, curieuse, puis est repartie dormir au salon. Les autres chats ronflent ici et là comme des grosses boules de poil mortes. Léon s’était efforcé de façonner deux énormes boules de crème glacée pour la fille. En les déposant devant elle, le long toupet de la fille s’était mis à tourbillonner comme des essuie-glaces devant ses yeux. Dans la lumière blafarde de quatre heures du matin qui entrait par la porte patio, Léon voyait sous son oeil gauche la texture étrange de la peau, sa teinte bleutée perçant sous une couche malhabile de fond de teint, presque violette. Avant d’engouffrer une cuillérée monstre de crème glacée et avant de finir tout son bol, la fille a trempé un doigt à la propreté suspecte dans la crème fondue au fond du bol et elle beurrait les lèvres du bébé de ses doigts. Une petite langue rose et agitée est immédiatement apparue, les traits de la petite personne tout allumés par le ravissement de découvrir la saveur de crème à la pêche.

La fille enfile le chandail directement par-dessus le sien et réussit à extraire l’autre de là au prix de longues contorsions mais Léon à tout de même pu entrevoir des choses, des ecchymoses jaunissantes.

En bas, les deux fils de Léon étiraient jouissivement les derniers tournis dans leurs lits douillets avant l’heure de se lever pour l’école. À travers la fenêtre ouverte, les sons que ferait une ville qui reprend lentement vie, le bruit d’une voiture qui démarre, la 85 Hochelaga qui freine en sifflant, quelqu’un, un jeune homme rebelle et insouciant cheveux au vent, sur une planche à roulettes qui s’en va on ne sait où, le chanceux.

–“Non mais t’as vu l’heure? Il faut vraiment que je décrisse. S’il se réveille et que je ne suis pas là, il va me tuer. Merci beaucoup, monsieur, pour la crème glacée pis toute, un gros merci.”

Et adieu, monsieur, au cas.”


Flying Bum

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L’opinion de Léon

Léon Santerre n’a d’opinion sur absolument rien. Chaque jour en déjeunant, il lit une chiée d’articles dans les publications de gauche, puis même chose pour le centre-droite et même la droite et vice versa. Au bas de chaque colonne, il conclut invariablement : “Wow, il tient un bon point celui-là.”

Longtemps Léon Santerre a cru qu’il n’avait pas d’opinion à lui parce que, pensait-il, toutes les bonnes opinions étaient déjà prises. De nature humaniste, lorsqu’il s’était retrouvé totalement incapable de se faire une opinion sur les famines meurtrières en Afrique de l’Est, il avait eu recours à du soutien professionnel. Et à beaucoup de porto. Un réputé technicien en radiologie lui a passé un test de résonnance magnétique, une tomodensitométrie du cervelet et des deux lobes cervicaux pour en venir à un diagnostic clair, une très rare forme d’ambivalence d’origine imprécise. Paniqué, le pauvre Léon a tout de suite couru chercher une seconde opinion mais aucun médecin spécialiste ne voulait regarder son cas à moins d’avoir préalablement un premier diagnostic clair.

Léon Santerre était au bout du rouleau.

Avec tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux de nos jours, c’est une bien triste époque pour quiconque n’est pas muni d’un fort arsenal d’opinions originales, solides et incontestables. La nation était plus divisée que jamais, des experts prédisaient un troisième conflit mondial, d’autres le morcellement du pays en parcelles de terrains privés tout juste assez grands pour loger des minimaisons sur roues faites de conteneurs maritimes recyclés – Léon Santerre n’avait pas la moindre opinion sur cette rumeur mais ressentait tout de même une forte angoisse.

Vivre dans la métropole ne faisait qu’empirer les choses. Avec tous les antagonismes possibles dans une ville cosmopolite et polyglotte, tous ces militants écologistes mal rasés et ces activistes aux aisselles fournies, cette ville est bien connue comme un essaim d’activistes de toutes natures où l’incapacité à se forger une opinion sur tous les grands sujets du jour est considérée comme le lot des idiots et des insignifiants. Par conséquent, les efforts de Léon Santerre pour dissimuler son état étaient devenus un travail à temps plein, bien qu’heureusement il pouvait le pratiquer en télétravail bien penaud chez lui.

Pendant de nombreuses années Léon a assumé que ses concitoyens le suspectaient, constataient un côté louche en lui mais de façon générale on était très tolérant à son égard. Lorsqu’on lui adressait directement une demande formelle d’exprimer une opinion sur un sujet précis et que tous ses organes vitaux paralysaient simultanément, on lui donnait généralement le week-end pour y repenser et Léon se fiait sur la fin de semaine pour qu’ils l’oublient. On l’invitait gracieusement à d’agréables cocktails politiques pendant lesquels Léon tentait désespérément de dévier tout sujet de conversation du terrain politique vers celui de l’art de la mixologie, entre autres, les cocktails, le vin, la bière maison et toute cette sorte de choses. Pour cela, il était grandement apprécié de la crème politique et philosophique de la cité comme un homme avec une belle écoute et une culture des breuvages alcoolisés impressionnante.

Pour les rares fois où il avait tenté de mettre son grain de sel dans un débat politique, les résultats avaient été désastreux. Lorsqu’un voisin avait exprimé l’idée que la lutte à la pandémie avait coûté beaucoup trop cher aux contribuables considérant qu’une frange impressionnante de nos concitoyens éprouvait énormément de difficulté à mettre de la nourriture dans leur assiette, Léon avait argué qu’ils n’utilisaient probablement pas le bon ustensile. Devant les faces longues ébaubies de ses interlocuteurs et leur silence pesant, il avait dû conclure en riant jaune : “Je blague, évidemment.” Et il avait eu tout de même droit au dessert, de justesse.

Si cette fois-là il l’avait échappé belle, rien ne se compare à la dernière élection où le couvert de sa marmite a carrément sauté au plafond. Habituellement, après avoir analysé dans le détail les plateformes de chaque parti, Léon votait généralement pour le plus grand des candidats. Après avoir voté accidentellement pour le candidat d’extrême droite, un type de six pieds six, bien connu pour sa misogynie sans pareille, une manifestation de féministes enragées avait eu lieu devant chez lui avec des pancartes qui disaient simplement Ta gueule, Léon.

Léon devait maintenant se méfier constamment. Avec tous ces gouvernements minoritaires à tous les paliers imaginables, il y avait maintenant élection tous les deux mardis. Considérant qu’une vaste partie du globe vivait sous des dictatures communistes, il pensait à l’exil vers ces contrées où nul n’a droit à sa propre opinion, cela lui conviendrait, pensait-il. Un pays où on fusillait carrément toute personne prise à exprimer une opinion aurait aussi fait son affaire. De fait, en regardant la chute du mur de Berlin en 1989, Léon Santerre avait déclaré, “Putain, j’aimais quasiment ça le communisme. À part le côté économique et la répression, tu sais…”

En rétrospective, c’était là la seule fois où il avait presqu’exprimé une opinion mais elle n’avait pas été entendue en Allemagne de l’ouest, heureusement. L’acoustique était très moche à cette époque-là dans Berlin-ouest et les allemands n’engageaient que rarement la conversation sauf pour affirmer : “Pas maintenant, j’entends rien, je martèle un mur.”

Pendant que Léon Santerre agonisait en tentant de se faire une opinion sur ses projets d’exil, il a mis un terme à toute vie sociale et cessé d’assister à toute espèce de rassemblement de plus d’un individu incluant lui-même. Il a complété tous les formulaires officiels pour se faire déclarer ermite.

Puis un jour qu’il était nonchalamment allongé sur la clôture dans sa cour, on a frappé à sa porte. Léon Santerre a essayé de prétendre qu’il n’avait rien entendu mais il n’était vraiment pas versé dans les arts dramatiques alors il est allé répondre. C’était un homme de chez Léger & Léger sondages qui lui demandait s’il avait une quelconque opinion sur un quelconque sujet. Pris de court, Léon lui a simplement répondu, “Non,” réponse à laquelle le type a rétorqué “Merci pour votre temps,” puis s’en est retourné gros Jean comme devant, même si Léon ne le voyait plus que de dos.

“Tabarnak,” avait pensé Léon, “je viens de révéler mon lourd secret à un pur étranger et  . . . rien. Rien ne s’est passé. Peut-être que tout ce temps, j’en ai fait un énorme plat pour absolument rien.”

Tout enhardi, Léon frappe à la porte de son voisin Lucien, une homme aux mille et une opinions, multi-millionnaire de gauche qui a un jour décrit Mao comme un cochon de capitaliste. Lucien est venu répondre portant un renfort métallique encombrant au genou et Léon voyant là l’outil idéal pour briser de la glace : “Qu’est-ce qui se passe avec ton genou?” Embarrassé, Lucien répond : “J’ai déboulé les marches de mon Bombardier privé et je me suis déchiré la charte des droits et libertés.” Lucien invite Léon à prendre un petit cocktail puis lui lance, mine de rien, “Tu sais Léon qu’on est en train de détruire complètement la planète avec toutes nos histoires à la con.” Et Léon qui répond : “Va falloir s’habituer à faire sans, faut croire.” Les yeux de Lucien ont rapetissé, puis sont devenus énormes, ont rapetissé à nouveau puis ont repris leur taille normale. “Je me trompe ou tu n’as aucune espèce d’opinion, Léon?”, que Lucien réplique. Léon a bougé la tête de gauche à droite honteusement.

“Non.”

Seul mot de sa réponse. “Bouge pas trente secondes,” dit Lucien “je place un appel.”

Lucien sort sa carte de crédit, décroche le combiné et achète La Presse. Sa première décision de patron du plus grand quotidien français d’Amérique fut d’offrir une position d’éditorialiste à Léon Santerre. Tous les mercredis et les samedis en page éditoriale, quatorze pouces de colonnes qui restaient en blanc mis à part la photo de Léon Santerre avec un sous-titre qui disait L’opinion de Léon. Quatorze pouces de colonnes absolument vierges, hormis la fibre du papier journal bien visible, qui lui ont tout de même valu le Pulitzer. La Presse a augmenté sa fréquence de parution à quatre fois semaine sans aucune dilution apparente dans la qualité de la prestation de Léon. Avec un lectorat en fulgurante progression, sa présence est devenue un incontournable dans tous les salons, toutes les conférences, tous des engagements extrêmement lucratifs, où il prenait l’estrade et ne disait aucun traître mot pendant d’interminables minutes, suivies d’une période de questions. Les spectateurs ébaubis n’osaient lui poser la moindre question puis se laissaient emporter dans des ovations debout à n’en plus finir. Lorsque des crises d’envergure nationale ou internationale survenaient, Léon était le panéliste par excellence à toutes les discussions télévisées où tout un chacun s’efforçait d’y aller de la meilleure analyse, de poser les questions les plus carrées et Léon, à son tour, y répondait toujours avec son maintenant classique “Fouille-moé, ‘stie” et l’auditoire s’y reconnaissait, trouvait dans ces quelques mots une sorte de réconfort dans ce monde totalement chamboulé. Léon était maintenant une icône, tout le monde et sa sœur connaissaient son nom, son visage. La Presse le publiait maintenant six jours par semaine sur une pleine page excepté le coin publicitaire que les commanditaires s’arrachaient à prix d’or. Finalement, après deux ans, Léon a commencé à trouver ses colonnes vierges légèrement redondantes, son travail éreintant. Son chef de pupitre l’encourageait avec des rengaines comme “Allez, Léon, continue le beau travail, fais pas le fou, là.” Mais ces bons mots se transformaient vite en lettres mortes.

Épuisé, Léon Santerre a pris une longue sabbatique histoire de recharger ses batteries mais il semble qu’il n’y soit jamais parvenu. Pendant une certaine période, son chef de pupitre l’appelait dans l’espoir que l’inspiration lui reviendrait. Puis, ses appels sont passés à une fois semaine, puis de retour à trois jours semaine avant de diminuer au point de devenir une occasionnelle carte d’anniversaire signée par ses confrères et consoeurs du journal qui se rappelaient encore de lui, des rigolotes et des plus classiques dans la facture terne des cartes de souhait bon marché.

Des guerres éclataient, des dictateurs frustrés lançaient des missiles au hasard, des désastres naturels emportaient des villes entières, la bourse s’égrenait en petite monnaie, les politiciens suçaient l’os des contribuables jusqu’à la moelle, les riches se levaient toujours aussi tard et Léon Santerre, lui, reprenait lentement sa sombre place dans la noirceur totale de l’anonymat, bien que parfois il paressait sous la lumière éblouissante d’un soleil de plomb, couché sur le dos sur la clôture de sa cour.


Flying Bum

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Les amitiés égrenées

Le 1er mars à Brighton au Royaume-Uni, Céline est décédée. Je ravale ma salive. J’essaie de comprendre ce qui me trouble autant. La choquante proximité d’un nom que je connais si bien avec les mots “est décédée” tout juste à côté.  Tomber face à face avec la mort sur un ridicule écran de téléphone me désoriente totalement, même si je sais que personne n’est éternel. Personne. Et ces amis surgis du passé qui se rappellent soudain à moi dans la même tristesse paralysante.

Cela ressemble en tous points à une violente réaction viscérale à la fin d’un film lorsque tout se dévoile ou bien meurt. Céline adorait les films. Et les violentes réactions viscérales.

***

C’est en lisant un poème d’Anna de Noailles, J’écris pour que le jour, il y a moins d’un an, que j’ai repensé à elle, allez savoir pourquoi, et je l’ai contactée. Et j’ai appris ébaubi sa fin imminente.

J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,

Parce que l’eau, la terre et la montante flamme

En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,

D’un cœur pour qui le vrai ne fût point trop hardi,

Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,

Pour être, après la mort, parfois encore aimée,

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,

Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,

Ayant tout oublié des épouses réelles,

M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

***

Je ressens une bonne part de culpabilité quand je réalise que je ne savais même pas si elle était toujours vivante tout ce temps-là. Que cette éternelle amitié promise, comme tous les serments des anciens amants, s’égrenait lentement dans l’air du temps. Après quarante ans et le plus grand des océans, pourquoi, comme une éternelle muse, se rappelait-elle toujours à mes pensées.

And you call me up again just to break me like a promise

So casually cruel in the name of being honest

I’m a crumpled up piece of paper lying here

’Cause I remember it all, all, all too well.

Taylor Swift, Red.

***

Il existe une multitude de raisons pour lesquelles tout peut aller de travers. Tourner à la catastrophe, au drame, ou pire dans l’oubli, que la fin se fait un devoir de devenir inévitable. Il y avait un grand vide. Cela l’effrayait; elle tentait de le remplir. Elle semble avoir réussi au-delà de ses propres espérances, comme elle me le racontait récemment. Mais pour moi c’est comme si le temps révolu n’était que la réaction de toute cette sorte de choses qu’on peut lancer dans ce vide pour le remplir et qu’on devient les victimes collatérales de cette injuste fausseté. Mais encore, il existe une mince chance que c’était la bonne chose à faire, la parfaite solution, l’œuvre impeccable, et si, oui mais si, mais encore . . . on se perd.

Espérer se retrouver dans celui qu’on était avant de rencontrer celle qui nous a jadis élevé le coeur et l’a tenu au bout de ses bras pour un moment c’est comme espérer comme un vrai fou la machine à voyager dans le temps. Le passage du temps réécrit le passé et nous tentons désespérément de blanchir nos âmes au passage, mais le mieux que l’on puisse faire c’est de les effacer encore un peu plus.

Céline est décédée et déjà son silence transforme les mots qu’elle m’a inspirés. Leur donne une force nouvelle et une parcelle d’éternité inespérée.

Elle a été une Isabelle, quelques Adéline, une rare Marie-Luce et des fragments d’elle colorent bien des personnages, dans d’autres de mes récits, comme toute bonne muse s’amuse à se cacher partout.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en creusant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait; lui, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

Extrait de : La comète aussi mourra, qu’on peut lire ici :

***

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous. . . le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka.

Extrait de : La théorie des olives, qu’on peut lire ici :

***

Isabelle était belle comme ses quatorze ans et elle savait se faire plus belle que les plus belles actrices françaises avec des fringues payées à la livre dans les sous-sols d’église. Il m’arrivait de squatter son petit logis lorsqu’englouti dans l’instant présent je manquais le dernier autobus du soir. Isabelle et moi dormions alors serrés l’un contre l’autre entraînés dans les angles inconfortables d’un divan-lit bancal, elle en vêtements de nuit, moi dans mes bobettes de coton blanc. Je ne savais jamais si elle fréquentait sérieusement quelqu’un ou non et cela n’avait alors aucune espèce d’importance pour moi. Nos corps se laissaient volontairement s’emboîter immobiles dans la même chaleur réconfortante sans s’inventer d’autres histoires et nous trouvions le sommeil ainsi. Nous pouvions alors devenir à nouveau ces enfants qui se cachaient toujours quelque part dans un recoin de nous.

Extrait de : Les mal partis, qu’on peut lire ici :

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Le long de la 117 dans le parc de La Vérendrye, sur les parois rocheuses, des initiales souventes fois gravées ou peintes deux par deux, des prénoms, des coeurs et des flèches, des chiffres pour des années, le temps qui est, le temps qui passe, le temps qui fût. Sur les arbres, les bancs, la pierre, de tout temps les amoureux ont laissé des traces de leur histoire. Cela donne à l’imagination du passant le plaisir de deviner bien des histoires qui sont mortes et enterrées depuis belle lurette. Les âmes immortelles des amoureux rôdent toujours pas tellement loin de ces marques, on peut parfois les sentir. Mais bien d’autres ont pris des chemins différents et trouvé d’autres compagnons de route ailleurs et parcouru leur propre destin sous d’autres cieux. Des décennies peuvent s’écouler, mais des siècles ne sauraient effacer les puissants instants et les sentiments profonds qui furent jadis et qui unirent les êtres pour un moment et rien ne devrait nous soustraire à la joie de leur offrir de temps à autres une forme ou une autre de souvenir, de célébration.

Extrait de : Le grand remous, qu’on peut lire ici :

***

Elle rejoint aujourd’hui l’imaginaire où elle a toujours été chez elle, comme dans la noirceur d’une salle de cinéma, fillette sur un quai de la Châteauguay, sous la triste pluie de Brighton ou sur la grève du Grand-Remous, dans un chiche studio de Rosemont ou ailleurs. C’est là qu’elle demeure désormais. Elle demeure ailleurs et un peu à tous ces endroits à la fois.

Et si elle revenait, comme pour tous mes vieux amis, la conversation reprendrait exactement où elle avait été laissée. Les mots se rabouteraient nonobstant le temps qui coupe les phrases en deux. Ces conversations magiquement ressuscitées sont autant de grimaces de singe lancées à la face même du temps. Peu de gens peuvent vraiment comprendre ce mystère. Un moment indéfini d’absence devient comme un signet, planté dans un livre, l’histoire de deux vies qui revit dès qu’on tire le signet et qu’on retrouve la trame, les personnages, le plaisir, aussi fort, puissant. C’est le langage des vrais amitiés.

Et lorsque survient la mort qui vient nous prendre par surprise, crétins que nous sommes, la ligne est coupée sec et nous restons coincés dans le sombre silence de nos seuls mots. L’amitié devient alors une histoire que l’on se raconte maintenant tout seul avec soi-même la plupart du temps.

Et nous regrettons.


 

Flying Bum

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À Céline, avec mes plus vives sympathies à sa fratrie, Bernard que j’ai un peu connu, Ronald, Sylvie et tous ceux qui devront se parler d’elle tout seuls maintenant.

L’homme à la coupe Longueuil

Sur le bureau de l’homme à la coupe Longueuil, une plaque de laiton sur laquelle est gravée la seule règle qu’il connait : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil.

Bien enfoncé dans sa chaise qui craque et qui couine, sur fond de compilation Classic Rock, les yeux rivés sur sa cliente, une femme mi-quarantaine à la chevelure blond miel. Elle prend tout le temps qu’il faut pour bien examiner la splendeur indéfinissable de la coupe Longueuil de l’homme à la coupe Longueuil devant elle. Puis elle s’écrie tout d’un trait : “Ma fille est disparue depuis six mois, elle n’a que seize ans !” Elle tend à l’homme une photo d’une fillette au visage envahi de taches de rousseur dans son habit d’écolière. Puis elle lui tend une autre photo de la même fille, seulement accroupie de dos ne portant qu’un g-string avec un serpent tatoué sur la colonne. Ramassés dans un coin de la photo, des mots griffonnés : “Hé, m’man ! J’me débrouille pas pire, t’inquiètes!” et c’est signé Adéline, xoxo.

L’homme à la coupe Longueuil trouve la photo en g-string et tatouage beaucoup plus belle que l’autre mais là n’est pas la question, il accepte le cas de toutes façons. Il aime les cas, n’importe quel cas, il adore son boulot. Il adore, vénère peut-être, sa coupe Longueuil également. Sa coupe Longueuil le fait se sentir bien, se sentir masculin et sexy et il se fout totalement de l’opinion que les gens se font des autres gens qui portent la coupe Longueuil. Les gens n’y comprennent que dalle à la coupe Longueuil, le devant court pour le bureau, le derrière long pour la fête, pas besoin d’avoir inventé le bouton à quatre trous pour comprendre. Il parle toujours d’une grosse voix empruntée et boit sa bière à même la cannette, porte un gros ceinturon noir, la clope au coin de la gueule. Sa Corvette est montée sur des blocs derrière chez lui mais un jour, il finira de la remonter, un jour, parce qu’il aime sa voiture comme sa propre mère. On est comme on est, se dit-il, et il se charge de l’apprendre à tout le monde qu’il croise, je suis l’homme à la coupe Longueuil.

***

L’homme à la coupe Longueuil lance négligemment sa carte d’affaires sur le bar. C’est écrit L’homme à la coupe Longueuil, détective privé et dessous, en plus petit Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. La barmaid plutôt ragoûtante a les cheveux courts, roux, un perçage au coin d’un œil. Ses bras sont couverts de tatouages et de bracelets; une superbe fille, superbe lesbienne. Son enquête l’avait conduit là, à Montréal, rue St-André au sud de Sainte-Catherine. Toutes les jeunes filles en fugue se ramassent à Montréal, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb. Mais cette ville n’est pas la ville de l’homme à la coupe Longueuil. Il se faisait regarder bizarrement, du coin de l’œil, à la minute même qu’il avait traversé le pont Jacques-Cartier parce que s’il y a une chose que les freaks de Montréal ont en sainte horreur c’est un homme à la coupe Longueuil. Il avait dû plus d’une fois affirmer à son corps défendant son mot d’ordre menaçant : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. Il se retient de l’invoquer à l’instant même. La lesbienne lui offre un sourire douteux en continuant de tourner un chiffon dans un verre, comme si de rien n’était.

“Avez-vous vu cette fille?” Il brandit la photo devant le nez de la barmaid.

“C’est quoi ta coupe Longueuil, un fantasme ou quoi?” qu’elle réplique.

“Rien. C’est rien que des cheveux.”

La barmaid lui lance un regard de feu. “C’est pas rien que des cheveux. C’est une fuck’n coupe Longueuil.”

T’as l’air d’une vraie rebelle, toi,” dit-il, “c’est quoi d’abord ta jupette aux motifs d’Hello Kitty?”

“Bah, une mode. Je trouve ça drôle, un peu stupide.”

L’homme à la coupe Longueuil mâchouille un cure-dents. “tu veux dire que tu aimes ça parce que c’est un peu stupide?”

“J’aime ça et je pense que c’est stupide.”

“Moi je l’aime ma coupe Longueuil, elle fait partie de moi.” Il se penche vers la barmaid. “Ne me joue pas cette carte stupide, ne joue pas l’amour-haine-amour avec moi parce que tu n’aimes pas la coupe Longueuil, pas cette sorte de jeu. Je suis un homme de passion. Je suis moi et 100% moi-même et je suis . . . l’homme à la coupe Longueuil.

Du coup, un Tennessee on the rocks atterrissait devant lui.

***

L’homme à la coupe Longueuil se réveille au petit matin dans le lit de la barmaid, tout emberlificoté dans ses draps en tempête, une bouteille de whiskey sur le plancher. La barmaid dort, pâle et nue, c’est donc vrai, pense-t-il, que les rousses sont si blanches avec tous les petits accessoires de nuit roses comme de la gomme balloune. Une constellation de perçages qui scintillent ici et là sur son corps dans le soleil levant qui entre par la craque des rideaux. L’homme à la coupe Longueuil sort du lit, s’étire voluptueusement.

Un truc attire son regard sur la commode : une publicité pour un club de danseuses nues. Et là, sur la photo du prospectus, enroulée dans un poteau de laiton, les cheveux défaits, un serpent qui se tortille sur sa colonne avec elle, Adéline dans son plus beau costume d’Ève. Une autre pépite qui tombera sous peu dans les goussets de l’homme à la coupe Longueuil. Qui peut cacher quoi que ce soit à l’homme à la coupe Longueuil? Sûrement pas une Adéline de seize ans ou une barmaid probablement bi-sexuelle finalement.

À ce moment précis un clic retentit du radio-réveil et l’air de Whole lotta love envahit la pièce. L’homme à la coupe Longueuil lance ses cheveux derrière sa tête d’un mouvement théâtral, les peigne vite vite avec ses doigts, fait de grands cercles avec ses bras avant de les positionner pour la meilleure toune jamais composée pour le air guitar. À l’autre bout de la chambre, la barmaid maintenant à moitié réveillée est assise au bord du lit et observe l’homme à la coupe Longueuil dans sa magistrale nudité – qu’il a fort probablement oubliée – qui se fait aller dans un ébaubissant solo de guitare invisible sur la musique de Led Zeppelin, la quéquette qui suit la danse.

“Tabarnak,” pense-t-elle, “Veux-tu bien me dire quelle sorte de bozo j’ai ramené à la maison hier soir? C’est qui ce gars-là?”

Mais dans le fond d’elle-même, elle sait. Tout le monde le sait.

C’est l’homme à la coupe Longueuil.


Flying Bum

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Madame Clémence

Madame Clémence aime bien les fleurs coupées, les voitures mauves et les hexagones, particulièrement les hexagones. Elle traîne en permanence un compas de métal, un œillet séché mauve et blanc et un rapporteur d’angles en plastique dans son sac. Madame Clémence a longtemps été l’institutrice crainte autant qu’adorée de bien des générations d’enfants qu’elle a eus sous sa férule.

Aujourd’hui madame Clémence regarde passer ses journées à l’ombre d’un chêne dans la cour intérieure de son complexe résidentiel, elle surveille les écureuils et les geais bleus se disputer les arachides et les grains de maïs séchés. Elle cogite sur la congruence des triangles et les angles obtus bissecteurs, mais elle en parle rarement avec quiconque vient s’assoir près d’elle. Elle est épuisée du regard condescendant que portent les plus jeunes sur les vieilles comme elle, leurs hochements de tête ridicules comme s’ils se préoccupaient d’elle ou même s’ils savaient de quoi elle parlait.

Le fils de madame Clémence et ses petites-filles lui apportent des casse-têtes et des livrets de sudoku, essaient de la convaincre de vendre sur Ebay sa copie impeccable des Éléments d’Euclide dans une édition ancienne. Ça vaut une fortune, mamie, mais leur intérêt s’arrête là. Madame Clémence n’est pas certaine de ce qu’est Ebay au juste, mais elle s’est procuré une lourde armoire métallique et un cadenas hors de prix pour conserver et surtout protéger tous ses trésors incompris. Plus de vingt ans après sa retraite, madame Clémence rêve encore de géométrie.

De jeunes gens passent leur chemin, mais ne s’arrêtent pas. Dans sa tête, elle a envie de leur crier : N’oubliez pas vos postulats ! Récitez vos théorèmes !

Madame Clémence observe longuement un rosier hybride qui fleurit en plein soleil, elle fait un bref aller-retour sur la lune, replace son sac à mains sur ses cuisses.

***

Samedi, Léon le fils de madame Clémence est venu la visiter. Il lui a apporté deux sacs d’épicerie et une pile de magazines. Madame Clémence ne porte pas le moindre intérêt aux magazines à potins des deux ou trois derniers mois mais elle s’abstient de le mentionner. Elle lui a souri tout simplement lorsque Léon lui a fait une bise sur le front.

“Est-ce qu’on devrait aller au parc, aujourd’hui?” lui demande-t-il.

“Je veux un tableau,” répond Clémence, “un tableau noir et des craies.”

Léon dispose méticuleusement les boîtes de soupe dans le garde-manger. Il s’arrête, soupire. “Un tableau, veux-tu bien me dire ce que tu vas faire d’un tableau?”

“Ça te dérange en quoi? Je ne te demande pas de le payer. C’est une demande assez simple quand même.”

Léon termine son petit travail d’étalagiste et plie le sac de papier brun contre son abdomen.

“Tu n’as même pas encore touché au livre de cryptogrammes que je t’ai apporté la dernière fois.”

“Je n’aime pas tous ces casse-têtes. Je n’ai jamais demandé un livre de cryptogrammes.”

Léon disparaît dans la chambre de madame Clémence. Elle entend des sons de draps qui claquent dans les airs. Léon est un ingénieur, il travaille pour une compagnie d’ordinateurs sur le design de quelque chose qui s’appelle un chip. Madame Clémence aurait bien aimé comprendre son travail mais Léon a toujours été chiche sur les détails. Madame Clémence voyait dans ses explications vaseuses un manque d’intérêt de Léon pour le métier qu’il pratiquait, cela la préoccupait. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément.

Léon était divorcé; madame Clémence voyait ses filles plus souvent que lui. Cela la préoccupait également, mais ses petites-filles étaient de bonnes filles. Elles lui apportaient des tablettes de papier quadrillé et des crayons de plomb.

Adéline avait à peine vingt ans et étudiait la psychologie à l’université. Elle avait les mathématiques en sainte horreur mais elle pouvait écouter patiemment madame Clémence lui en parler pendant des heures en conservant le sourire.

Marie-Luce avait seize ans et elle peignait des formes géométriques abstraites avec de l’acrylique fluo; elle aimait discuter, philosophiquement on s’entend, de la représentation spatiale, de la haute-dimensionalité des formes. Madame Clémence n’avait rien à redire sur les centres d’intérêt de ses petites-filles, bien qu’elle aurait grandement apprécié connaître une jeune personne capable de voir clair dans le théorème de Pythagore.

***

Léon réapparaît au salon avec en mains le beau cardigan bleu marine de madame Clémence.

“Allez, on va au parc,” dit-il.

“Tu ne me feras pas porter ce foutu chandail. On est encore en plein été.”

***

Lundi, les côtes de madame Clémence ont commencé à la faire souffrir, elle avait aussi développé de lancinantes démangeaisons et une toux sèche. En agrippant fermement le bord de son lit pour se lever, elle avait ressenti une sensation de vrombissement dans ses oreilles; elle a transféré son poids sur ses hanches et des éclairs blancs venaient perturber sa vision périphérique lorsque ses pieds ont touché le sol. En s’appuyant sur les murs, elle s’est lentement glissée jusqu’à la salle de bains.

Elle ne ressentait aucune envie de s’habiller ni de manger; même respirer lui demandait de consentir trop d’efforts pour rien. Elle est restée dans sa robe de chambre, s’est installée sur le divan au salon, rideaux tirés. Lorsque la fatigue s’est faite un peu trop lourde, elle a fermé ses yeux.

***

Madame Clémence se tenait debout devant sa classe. Un paquet de jeunes frimousses dans leurs chemises blanches propres et bien repassées, la regardaient en lui souriant. Yvan Chamberland avait levé la main avec tant de vigueur s’agrippant de l’autre main sur le côté de son pupitre.

Madame Clémence s’est avancée vers lui et lui a remis la craie puis s’est placée sur le côté du tableau.

Chamberland debout perpendiculairement au tableau, d’une parfaite rotation de son bras traçait un cercle parfait; il y a ensuite tracé un triangle-rectangle parfaitement inscrit dans le cercle. Pendant qu’il écrivait le nom de toutes les composantes de son graphique, madame Clémence s’est assise sur le petit pupitre, le premier en avant. Puis elle s’est mise à pleurer.

Les enfants se sont réunis alentour d’elle pour la consoler.

“Ça va aller, madame Clémence,” disaient-ils, “On aime ça la géométrie, nous, vous savez.”

Madame Clémence a levé les yeux sur Éliane Fortin, ses deux tout petits yeux perdus derrière d’épaisses lentilles et ses queues de cheval bien égales de chaque côté de son visage, puis elle dit, “Je sais que vous aimez la géométrie, les enfants, je le sais.”

***

Madame Clémence s’est réveillée dans une pièce blanche et froide. À première vue, cela lui semblait être un hôpital, mais il n’y avait ni médecins, ni infirmières, ni machines. Elle était assise dans une bergère aux motifs dorés; un bouquet de glaïeuls et des roses irisées baignaient dans un vase de cristal sur un comptoir de tuiles blanches au dessus en acier inoxydable étincelant.

Madame Clémence n’a que cligné des yeux, lui avait-il semblé, et Léon était là, comme une apparition, traînant un grand tableau noir sur roulettes. Il l’a installé près des fleurs, tiré les freins, puis il a disparu comme il était venu.

Madame Clémence s’est réchauffé les mains, les frottant l’une avec l’autre, elle entendait des voix étouffées.

“Fais-lui la lecture,” disait une voix douce mais presqu’inaudible, “lis-lui un beau théorème, elle les aime tellement.”

Madame Clémence aurait bien aimé avoir une craie à ce moment-là et sur ce, Marie-Luce est apparue. Elle lui tendait un long bâton de craie jaune tout neuf. Madame Clémence l’a cassé en deux comme elle l’avait fait systématiquement pendant toutes ces années, presque quarante ans, puis elle a marché lentement jusqu’au tableau.

Définition numéro un, disait une des voix étouffées. “ Le point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même.

Madame Clémence a frappé le tableau d’un seul coup sec du bout de la craie puis elle a souri.

Définition numéro deux : “La droite est une longueur sans largeur.”

Madame Clémence trace une ligne, ses doigts tenant la craie bien serrée, d’un seul trait, le dos bien droit, d’un bout à l’autre du tableau. En regardant la belle ligne jaune, fière d’elle, madame Clémence a plissé les yeux et elle a vu jaune. De belles grosses fleurs de tournesol. Plein.

Sa sœur Joséphine courait loin devant elle entre deux rangs de tournesol, ses cahiers dansaient en tous sens dans un sac d’école en coton cousu par leur mère à même un sac de semences.

“Essaie de m’attraper, Clémence,” que Joséphine criait.

“Cours, Clémence, cours, cours …”

Clémence a déposé la pile de livres qu’elle tenait entre son avant-bras et sa poitrine et s’est mise à courir le plus rapidement qu’elle pouvait. Mais Joséphine n’a jamais ralenti. Elle était plus vieille du haut de ses dix ans, si forte et compétitive.

La petite voix étouffée de fille s’est fait entendre à nouveau.

Postulat numéro un : “Un segment de droite est une ligne qui relie deux points.”

Madame Clémence cherchait le tableau dans la brume dense et jaune qui avait envahi la pièce.

Postulat numéro deux : “Un segment de droite peut être étendu à l’infini de chaque côté des deux points d’origine.”

Madame Clémence a repris son souffle un moment. Elle s’est placée devant le tableau. Elle a placé la pointe de sa craie directement sur une des extrémités du segment de droite. Puis elle a tracé.

Jusqu’à l’infini.


Flying Bum

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À la mémoire de Clémence Blais, bien qu’il ne s’agisse pas d’elle vraiment, sauf pour les émotions, les miennes, qui m’ont servi de matière première.

35 millions de minutes

C’est lors de la septième étude clinique que je suis mort, ou que je crois être mort – je veux dire que je suis probablement mort. Si je n’étais pas mort cette fois-là, il y aurait eu tout un chiard de procédures ou de poursuites légales, ça se serait su et je n’ai entendu parler de rien à ce jour. Va savoir, un juge m’aurait peut-être octroyé plein de fric et je n’aurais plus jamais besoin de m’inscrire à toutes ces études cliniques rien que pour payer les factures et rembourser les dettes. Et acheter mes pilules. La vie de cobaye pour trois jours, 250 balles, une bagatelle de 4,320 minutes sur les 35 millions de minutes que constitue ma vie à ce jour. Cinq cennes la minute pour lentement avaler leur cigüe.

Je n’ai pas déclaré aux chercheurs que je prenais des pilules par crainte qu’ils m’excluent des études, et sans les études je meurs – autrement, c’est tout. Si j’avais le plus petit doute que ces gens-là possèdent la moindre forme de compassion et qu’ils me diraient simplement, “Hé oui, ce sont des choses qui arrivent, on comprend ces choses-là,” alors j’aurais joué franc jeu au départ – je suis une bonne personne, seulement mon corps est parti en mode trahison, en perpétuelle dépression et en proie à des douleurs sévères.

Oui, je suis une bonne personne ! Je fais de mon mieux, vraiment. Mais qu’est-ce qu’un gars peut faire quand son propre corps le tue? Que je leur aurais demandé. Et détruit son esprit aussi? Si tu es bon, si tu as bien mémorisé toutes les règles, tu vas voir le médecin. Le médecin te prescrit la pilule et tu redeviens à peu près humain pour un autre mois, 40,000 minutes au bas mot. Mais bientôt l’état ou la compagnie d’assurances ou peu importe le rond-de-cuir qui demande au médecin de cesser de distribuer les bonnes cures (excepté entre eux, j’imagine, ou à leur courtier en bourse, une maîtresse pas trop farouche, ou au sénateur local ou à l’homme de la compagnie d’assurances qui rend la pleine jouissance du corps et de la vie impossibles à quiconque sauf aux copains).

Alors là, tu t’écrases au fond d’un cagibi grand comme ta gueule pour 50 balles payées pour une étude ou une recherche quelconque – une étude sur comment votre cerveau se bouffe lui-même lorsqu’on ne lui offre rien de mieux à festoyer, présumément déduit, s’ils osent t’avouer ce qu’ils étudient vraiment, ce qui ruinerait les choses pour eux et pour toi – tu gardes tes questions, juste que tu puisses recevoir les 50 balles et stopper la misère pour un jour ou deux. Deux-trois mille minutes.

“Avez-vous déjà souffert d’une dépression ou avez-vous été diagnostiqué de dépression chronique ?

“Non.”

“Avez-vous déjà été pris d’attaques de panique ou avez-vous déjà eu un diagnostic de troubles anxieux ?”

“Non.”

“Existe-t-il une raison quelconque pour que vous consentiez à vous écraser au fond d’un cagibi grand comme votre gueule pour 50 misérables balles le temps qu’on découvre ce qui peut bien arriver à un être humain abandonné dans le noir à lui-même pour 50 tristes balles contre 5,000 minutes de sa vie ?”

“Aucune, absolument aucune raison. Pourquoi existerait-il une bonne raison ?”

La septième fois, ils m’ont scellé de la même façon que toutes les fois avant, avec l’étudiante en stage et ses quatres billes d’argent piquées sur l’oreille et qui te dit, “On se revoit de l’autre côté !” à mesure qu’elle enfonce le piston de la seringue. Je m’installe comme d’habitude, rien que moi et mon esprit. C’est une chose terrible d’avoir rien d’autre à faire que de comprendre ce qui se passe dans votre esprit. La plupart du temps, lorsque je n’étais pas encore dans le cagibi, j’avais un plan : internet, la télé, des petits jeux idiots sur mon petit écran de téléphone avec d’autres esprits que je connais sur internet. Adieu, dès lors, mon esprit à moi ! Mais ils confisquent les portables, les rats. J’aimais quand même être vivant à cette époque singulière lorsque j’étais toujours vivant. J’aimais cela, vraiment – j’aimais comment on était presque une nouvelle race d’humains, vivant à la troisième personne. Imaginez s’assoir tout seul à la chandelle en ne faisant rien d’autre que de penser toute la nuit, ou à raccommoder des chaussettes, ou boire du porto, ou pleurer votre quatrième enfant mort-né. Dès que je m’imagine faire partie de l’ancienne race d’humains, mon esprit s’interrompt abruptement. Il y a toujours d’autres esprits dans lesquels s’emmêler, les esprits de mes ami(e)s, les esprits étrangers, les sections commentaires d’articles qui n’intéressent vraiment personne, leurs répliques dont je me bats les couilles vivement, où la masse d’esprits confédérés qui se rassemblent pour s’exprimer tout haut, pour n’avoir pas à se parler les uns les autres directement. Face à face.

Internet Internet Internet ! Pilules Pilules Pilules ! 

Je me demande souvent, du fond de mon cagibi, qu’est-ce qui peut bien se passer ailleurs. Je sens mon esprit qui me boxe depuis l’intérieur, mes reins, mon pouls, mes récepteurs d’opioïdes. J’observe alors le fin cadre de lumière qui fait le tour de la porte, toute la vie qui tente de s’infiltrer à travers ce halo ridiculement ténu et je me dis tout bas : “Je croyais pourtant vouloir profiter de ce moment pour améliorer mon esprit !” Méditation, la pleine conscience, la visualisation et toute cette sorte de choses. Avec 50 balles ou sans 50 balles, les pilules et la sainte paix mises à part, je croyais que ce serait bêtement lénifiant pour moi de passer un moment avec moi-même dans ce cagibi. J’ai souvent lu à propos de ces gens qui se sont installés seuls en forêt hostile pour effacer la société de leur esprit, des gens qui ont franchi les pôles en raquettes, des gens qui ont marché à travers les déserts avec rien d’autre qu’un sac à dos et une certaine fureur de vivre – vraiment vivre, calvaire ! – et je ressens parfois de la honte de ne pas être un de ces gens, même si ces gens finissent toujours par revenir au bercail et lancer un blogue, une page web, ou écrire un livre à propos de leur quête, une série-télé, ouvrir une chaîne de boutiques de raquettes ou de sacs à dos, toutes sortes de variantes de société, regardez-moi ! qui me fait me demander si quelqu’un maîtrise vraiment son propre esprit ici-bas. Ou c’est rien que moi. Une véritable maîtrise, on s’entend. 

Toutes ces choses circulaient dans mon esprit dans le cagibi étroit lorsque je suis assurément tombé raide mort. Ce n’était guère différent des fois précédentes – ils avaient commencé à fermer toutes les lumières à l’extérieur à partir de la cinquième étude, alors le halo n’existait plus, fini aussi le ronronnement du climatiseur.

“À quoi est-ce que je pensais là ? Pense pas à la mort. Pense surtout pas à la mort.”

Et si la mort n’était rien d’autre que ce cagibi ? Calme et paisible, pour que tu saches à tout moment que là-bas, au-delà d’où tu ne pourrais plus jamais aller à nouveau, ni en revenir, se trouverait toujours cette autre chose beaucoup moins calme et paisible, cette chose qu’on dit importante, où tu dois toujours être agréable et sympathique mais serait-ce tout cela bien mieux que d’être tout court ? À quoi bon n’être qu’être, alors que je pourrais à ce moment précis être occupé à améliorer mon score au Tétris, mais en lieu et place, je suis mort.

Je ne sais pas qui ni pourquoi serait-on est revenu me chercher. Qu’essaie-t-on de prouver ? Pour la science, je veux dire. Peut-être ne voulaient-ils que faire un autre exemple de l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Cette inhumanité est toutefois démontrée et revalidée depuis des lunes par des cohortes de scientifiques, et la stagiaire aux nombreux perçages d’oreille me semblait pourtant tout à fait humaine, à sa façon. Qui connait les rondeurs que peut dissimuler un long et ample sarrau ? Je n’apprécie guère son patron, le chercheur en chef qui ne lève jamais les yeux de son Ipad, mais je pensais à lui encore et encore lorsque j’attendais de sentir la poignée de porte enfin tourner. Qu’est-ce qu’il peut bien regarder maintenant ? Mon esprit, mon âme qui se projetait, ou ma pleine conscience, ou ce qui restait de moi et de mon âme alors, tout en moi se demande s’il est occupé à finir un mot croisé, s’il photographie son souper pour le publier en ligne, est-ce que dans mon nouvel état je suis capable de pénétrer son esprit, comme un fantôme, au moins assez longtemps pour aller dans son Ipad voir si j’ai reçu des courriels ou pour faire mes adieux à d’autres esprits que j’aimais bien. Bizoux à ma douce. Au début, j’ai pensé écrire des petits mots d’esprit ultimes à tout un chacun et je sentais mon esprit faire des efforts pour réussir : Bonsoir, je suis dans un cagibi avec mes deux genoux imprimés dans le front ! 

Une haleine pâteuse de drogue, #çametue #enviedepisser #hashtagsurmondown. Puis je me suis mis à me demander si une catastrophe ne s’était pas abattue sur la terre, m’ont-ils vraiment oublié ici ? Est-ce qu’une guerre nucléaire a été déclenchée ? Je n’ai ni faim, ni froid et je ne me désintègre pas sous la force des rayons gamma. Je ne fais que respirer, je suis seulement pleinement conscient de ma respiration, seul avec ma respiration, et puis on aurait dit que je me retirais, et je me retirais, puis j’ai été retiré, ou retenu c’est pareil, puis j’ai eu une pensée profonde et puissante pour une croustille de maïs, une salsa bien épicée et un verre de porto,

 

et ensuite j’étais libre.


Flying Bum

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En en-tête, Office in a small city, Edward Hoooer, 1953

Un jardin dans ma tête

Il est minuit. On est couchés. On vient d’écouter Star Académie en reprise et j’entends le verglas grésiller contre la cheminée de tôle, son cliquetis contre les grandes fenêtres. Dehors le vent gronde, les grands bancs de beige se transforment en patinoires. La météo annonce qu’une vingtaine de centimètres de neige se déposeront au courant de la nuit après la pluie et le verglas. Je ferme les yeux et dès lors je suis dans mon jardin sous un soleil ardent, on peut rêver. D’abord, j’étale toutes les enveloppes de semence sur la table et je vois déjà les rangs bien droits de tomates, de betteraves, d’oignons, de carottes, de boc choï et de belles salades de toutes les couleurs. Je prépare les semis. Ma boîte d’herbes et d’épices. Toutes ces variétés de fleurs. Toute la terre du jardin retournée prête à accueillir les semences et les plants. Le tout nouveau jardin de fraises, quatre rangs de vingt-quatre pieds chacun à détourber, toute la terre à tourner, à engraisser, amender, tant de travail à la bèche, à la pelle, à la fourche. Pas trop forçant, tout de même, bien emmitouflé dans mes couvertures prêt à tomber dans les bras de Morphée.

***

Il est minuit. J’ai abandonné le lit conjugal et je suis sorti de la maison, je creuse un autre rang de trous en forme d’étoile pour les nouveaux fraisiers. Les derniers trous n’étaient pas assez profonds. Les fraises ne faisaient que siffler au lieu de chanter comme elles auraient dû – comme c’était écrit sur les enveloppes de semence. Même que dans les journées particulièrement chaudes et sèches, elles ne faisaient que murmurer. Siffler ou murmurer c’est déjà bien assez impressionnant pour un fruit, mais pour ma douce c’était devenu une source de frustration, grande amateur de chanson et fan finie de Star Académie. Elle regardait les rangs de fraisiers par la fenêtre de cuisine et me servait perpétuellement son long soupir comme si un poids énorme s’écrasait sur elle forçant tout l’air à sortir de ses poumons. J’ai déjà eu un fauteuil de cuir qui faisait le même bruit toutes les fois où je m’assoyais dedans; elle m’a demandé de m’en débarrasser.

“On a payé une petite fortune pour ces fraisiers chantants,” qu’elle me dit, par la fenêtre grande ouverte. À ce moment précis, les fraisiers sifflaient l’air d’Il était une fois dans l’ouest. C’était bien quand même. De belles harmonies, une ou deux fraises à peine sur le lot sifflaient peut-être un quart de ton à côté, la perfection n’est pas de ce monde faut croire. “Des fraisiers chantants, pas des fraisiers qui sifflent . . . ou qui murmurent. Si j’avais voulu entendre siffler, j’aurais acheté des foutus pinsons,” vocifère-t-elle.

“On aurait pu s’acheter un perroquet,” que je lui réponds, “on aurait pu lui apprendre les paroles d’une chanson ou deux.”

“La publicité promettait qu’elles chanteraient,” dit-elle sur un ton qui semblait vouloir mettre un terme aux discussions.

***

Alors m’y voici et il est toujours minuit. Sous la lumière de la pleine lune, armé d’une pelle bénie par un chanoine et un arrosoir en forme d’éléphant remplie du sang d’une brebis. Tout était clairement spécifié dans les instructions sur les sachets de semence. Même le sang de brebis, incontournable. Comme les trous en forme d’étoiles. Heureusement, les arrosoirs en forme d’éléphant étaient en solde au Tigre Géant.

Cette-fois-ci, je creuse les trous un peu plus profonds. Pas mal plus profonds qu’initialement et c’était presque l’aube lorsque j’ai complété les travaux. J’entendais déjà les oiseaux se racler la gorge dans le bois en préparation de leur concert casse-oreilles matinal, comme s’ils se levaient irritables, sur un lendemain de cuite avec des querelles et des argumentations à finir. Je m’imagine toutes les sortes de drames usuels à leur 5 à 7 de la veille qui finissait toujours tard, avec des papas oiseaux qui passent beaucoup trop de temps à la table de la ravissante sœur de l’hôte – une femelle au plumage éloquent et à la poitrine aux couleurs vives. Et le matin suivant, les plus nerveux qui vont d’une branche à l’autre en se gazouillant des explications vaseuses et des excuses douteuses.

Lorsque j’ai eu fini de transplanter les fraisiers, je les ai arrosés avec le sang de brebis puis avec un peu d’eau pour faire descendre le sang magique. Je suis resté là un bon moment à regarder fièrement le travail fini, espérant secrètement que les plants me remercieraient en chantant une belle chanson. Le soleil atteignait déjà la cime des arbres, et les oiseaux en étaient maintenant à l’étape de s’en aller silencieusement vaquer chacun à ses petites affaires en s’évitant systématiquement du regard les uns les autres.

Aucune chanson venue des fraises, toutefois. Le traumatisme de la transplantation était encore tout récent; une chose bien peu plaisante, que l’on raconte, d’être déraciné puis replanté plus creux.

Je suis rentré sur la pointe des pieds, je me suis débarrassé de tous mes vêtements de travail et je me suis installé au lit malgré mes odeurs de sueur, de terre et de sang de brebis. Ma douce a bougé un peu puis elle s’est roulée légèrement histoire de me concéder un pouce ou deux de plus sur le matelas. Je me suis installé sur le dos au-dessus des couvertures fixant le plafond du regard. Le soleil était déjà trop vif pour que je m’endorme alors j’ai attendu jusqu’à ce que me vienne la lassitude à force d’attendre rien du tout.

C’est à ce moment-là qu’il m’a vraiment pris le goût que les fraisiers commencent à chanter quelque chose. Une attaque aussi soudaine que sournoise. Quelque chose de triste et de poignant, de leurs belles petites voix bien rouges de fraises qui pénétrerait par la fenêtre de la chambre comme une brise musicale qui atteindrait mes oreilles, étendu sur le lit avec ma douce qui ronfle à mes côtés et le soleil qui continue à grimper dans le ciel, sa chaleur qui se ferait de plus en plus sentir – celle du soleil, pas de ma douce. Ça aurait été bien que cela finisse par une chanson. Je pense, mais il était encore trop tôt pour ça.

Je me suis levé et je me suis dirigé vers la cuisine, j’ai préparé du café, puis j’ai attendu qu’il se passe peu importe ce qui devait se passer ce jour-là.

Ensuite, je me suis réveillé.

L’hiver est toujours là.


Flying Bum

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En en-tête : Coin jardin papillon, Vincent van Gogh, 1887

Championne sauteuse

Saute, saute, saute, tape des pieds.

Crème glacée, limonade sucrée.

Comment sera ton cavalier?

Gros, grand, gras, riche à craquer.

La mère d’Adéline lui garantit que ça ne coûte pas trente sous de plus en efforts d’aimer un homme riche plutôt qu’un homme pauvre. Elle dit aussi qu’une fille doit se servir de sa tête parce que tout ce qu’un homme veut, ce sont toutes les autres parties de son corps. “Alors pas de danger pour Adéline-la-pas-fine,” que réplique sa sœur Marie-Luce en piquant l’épaule d’Adèline de son index pointu, “parce qu’elle n’a pas d’autres parties, elle. Rien qu’une tête d’épouvantail montée au bout d’une perche, ah, ah, ah !”

“Au moins, j’ai pas cinq mentons et la panse qui pend par en avant comme Marie-Suce la cochonne.”

Le crêpage de chignon finit d’une claque. La lèvre inférieure de Marie-Luce vibre, ses joues s’enflamment, ses yeux se plissent. Adéline sait qu’elle ne devrait pas parler de son ventre qui s’est mis à enfler l’été dernier et comment il pend misérablement maintenant, comme une poche vide. Pas supposée de parler du garçon non plus, Gérald Laflamme, ni du pauvre bébé, bien que tout le monde sait très bien qu’elle l’a perdu, du moins c’est ce qu’on raconte comme si Marie-Luce l’avait “perdu” dans le fond de l’armoire à balais et qu’elle ne s’en était plus jamais inquiétée. Difficile de se retenir tout de même pour Adéline lorsque Marie-Luce la traite de pattes d’autruche ou d’enfant sauvage capturée au Bornéo. Parfois, elle n’essaie même pas de se retenir, les mots partent tout seuls pour aller blesser sa soeur .

Un, deux, trois, devinez

Qui est là à se bécoter

C’est Gérald et Marie-Luce Côté

D’abord les baisers ensuite les bébés.

Marie-Luce s’élance la paume grande ouverte, assurée d’atteindre Adéline en pleine face mais la fille est svelte et rapide comme une belette. Elle se pousse et claque la porte assez fort pour qu’elle ouvre maintenant des deux bords et Adéline ne se retourne même pas pour voir. Une fois en sécurité dans la rue, elle bat des bras jouant l’oiseau de toutes les couleurs, un geai bleu peut-être. Elle entend déjà les slip-slap de la corde à danser au loin. Elle dandine la tête en entonnant déjà la comptine.

En Ontario aho, aho

Quand il fait chaud aho, aho

On se déshabille ahille, ahille

On saute à l’eau aho, aho

Mon chien m’a vu ahu, ahu

Il m’a mordu ahu, ahu

Je lui réponds ahon, ahon

À la maison ! ahon, ahon

Le lendemain ahin, ahin

Sur le chemin ahin, ahin

J’ai rencontré, ahé, ahé

Elvis Presley ahé, ahé

Il m’a d’mandé ahé, ahé

De l’épouser ahé, ahé

Je lui réponds ahon, ahon

Mon effronté, toé

Ahé, ahé, toé !

Adéline doutait de rencontrer Elvis un jour, mais elle était prête à sauter. Elle tourne le coin et dit Hé! Puis elle s’appuie sur le mur de briques chaudes et attend avec les suivantes. Les jumelles Higgins pompent leurs genoux haut dans les airs à l’unisson entre les cordes doubles. Leurs têtes tournent une fraction de seconde vers Adéline et elles la saluent d’un même Hé!  Puis elles crient aux tourneuses de cordes “Plus vite, plus vite!”. Petites vedettes pompeuses, pense Adéline mais elle garde son sang-froid, son visage au neutre, sinon les deux petites frais-chiées n’appelleront jamais son nom.

C’est Laurence Beaudet avec ses aisselles poilues et sa cousine Nicole qui tournent les cordes. Adéline pense que Laurence devrait commencer à porter des chandails à manches longues parce que tout ce poil est dégueu, ça ferait mieux à son chien qu’à elle. Ça donne le goût de regarder ailleurs comme quand la mère d’Adéline lui parle des parties du corps. Comme les parties du corps de Frankenstein? Elle n’a jamais osé demander à sa mère de quelles parties exactement elle parlait mais Adéline se doute que ce sont des seins qu’elle parle. En fait, toutes les filles parlent de cela, tout bas en se collant le visage les unes contre les autres – quand est-ce que ça commence à pousser, vont-ils être aussi gros que celle-ci ou celle-là, sinon, s’il vous plaît beau petit Jésus, qu’ils soient parfaits, de même taille et bien ronds.

Janette Higgins ne saute pas si vite qu’elle le prétend, elle se prend souvent les pieds en se retournant pour voir l’effet que sa longue chevelure au vent produit sur les garçons qui passent sur le trottoir, examine leurs visages hébétés lorsque sa jupette relève et les laisse voir les rayures colorées de ses petites culottes.

Adéline, elle, pourrait sauter éternellement. Elle pourrait sauter sur tous les rythmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, en souhaitant qu’il y ait des cordes aux cieux et des anges pour les faire tourner. Lorsqu’elle s’insère entres les cordes, tout change. Elle se l’explique difficilement mais même l’oxygène qu’elle respire est différent dans le tourbillon des cordes. Le slip-slap des cordes contre le ciment des trottoirs la transporte dans la transe des cordes. Elle pénètre comme si de rien n’était dans les cordes en mouvement, les bras pendants contre son corps et sa tête qui fixe le passage des cordes au sol en se dandinant de haut en bas comme un bubble-head. Lorsque la transe embarque, ses pieds prennent la relève des commandes, les cordes donnent le rythme, dictent la hauteur des sauts.

Sa mère dit qu’elle va abandonner la corde un jour ou l’autre. Elle l’affirme avec une voix sirupeuse en regardant par la fenêtre au-dessus du lavabo, les deux mains dans l’eau de vaisselle et le regard comme dans le vide. Elle parle pareil lorsqu’elle parle de p’pa. Adéline et Marie-Luce n’ont aucun souvenir de lui. Il avait le corps perpétuellement agité et des pieds à l’avenant, disait la mère. Il ne pouvait tenir en place bien longtemps et il était parti pour nulle part sans demander son reste lorsqu’Adéline est née. Adéline se rappelle alors que sa mère est vieille, bientôt trente-huit ans. “Je ne suis pas prête d’arrêter de sauter,” qu’Adéline dit à sa mère, “peut-être quand j’aurai – elle allait dire 38 – “Adéline! Allez, fille, c’est ton tour, t’as été nommée. Il y a la lune mais il y a les cordes aussi. Saute !”

Adéline saute, elle baisse la tête, se roule l’épaule et embarque avec la remontée des cordes. Un, deux, trois. Elle prend position avec grâce, comme un couteau chaud dans du beurre mou. Tout son corps bouge gracieusement dans le vortex des cordes, un ballet de trottoir. Plus rien à l’extérieur des cordes ne la touche, Elvis en personne, les parties du corps ou même les aisselles poilues de Laurence Beaudet. Dans le tunnel en mouvement, plus rien n’existe.

Je suis une princesse hollandaise

Tout de bleu vêtue de laine

Les choses qui me plaisent . . .

La réglisse et les bonbons

Les olives les cornichons

Gomme balloune et beaux garçons

Beaux comme un grand capitaine

Saluer sa mère la reine

Partir dans son grand bateau

Avec lui un long tango-oho

Danser une belle polka-aha

Juste comme ça aha-ha

(Pas de polka sous les cordes)

Slip-slap, slip-slap

Slip-slap, slip-slap

Je suis une princesse hollandaise . . .

Adéline ressent les grésillements dans ses pieds qui sautent, elle croit sincèrement que ses pieds sont ses meilleures parties. Pas question de les abandonner, de s’en départir, de les perdre dans l’armoire à balais avec les bébés perdus ou de les coincer dans des souliers à talons hauts avec les bouts en pointes de pizza comme ceux de Marie-Luce. Sa mère dit qu’elle est folle. Marie-Luce dit qu’elle est folle. Adéline dit que sauter c’est mieux que des bébés perdus dans le bide ou des yeux perdus dans le vide. Dans un tourbillon de cordes, les seules règles qui s’appliquent sont le rythme et les cordes et la vitesse du coeur qui bat lorsque vos genoux s’élancent vers le ciel avant que vos pieds les propulsent à nouveau. Si elle cessait, elle ne se reconnaîtrait plus elle-même. Quelque chose en elle s’effriterait et elle mourrait égrenée sur le trottoir comme une statue de sel bulldozée. Elle ne peut pas finir de même. Elle ne veut pas. Jamais dans cent ans.

Je suis la reine de la corde

La meilleure de tous les trottoirs

Je peux sauter jusqu’à la lune

Sauter sur un seul pied

Ou sauter sur deux pieds

Un kangourou en Australie

Ou sauter jusqu’à Paris

Crier oui, oui, oui

Aller toucher aux étoiles

Retomber sur un nuage

Où personne peut venir toucher

Les parties de mon corps

Même pas Elvis Presley

 

Même pas la peine d’essayer.


Flying Bum

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Un mardi au lac

Adéline attend pendant que son Jules tatillonne avec les agrès et les appâts dans la boîte du camion. Il tatillonne éternellement avec les choses, toutes les choses. Toujours. Elle entend un bruit vague au loin, une sorte de musique, cela vient des beaux terrains de pique-nique plus haut sur la côte derrière eux, mais elle n’écoute plus vraiment de musique autre que celle que Jules lui joue sur sa guitare. Une part du prix à payer pour s’être mariée, la perte d’une partie d’elle-même, sa musique. Celle qu’elle aimait avant. Elle avait remarqué cela et bien d’autres choses encore depuis qu’elle s’était installée avec son Jules.

“Je t’ai apporté des trucs pour passer le temps.” Jules agite devant les yeux d’Adéline un CD fraîchement gravé avant de l’insérer dans le lecteur du camion. Elle a mis un moment à comprendre, un riff de guitare rockabilly saccadé davantage que rythmé, comme une litanie de spasmes, que les haut-parleurs du camion projettent en craquelant et en grinchant jusqu’à l’autre côté du lac. Idée horrible. Avec un peu de chance, quelqu’un attendrait qu’ils soient sur le lac et viendrait éteindre le lecteur – ou le détruire à coups de bâton de baseball. Adéline observe Jules dans son jeans coupé juste en bas des genoux pendant qu’il descend péniblement la chaloupe sur la rampe de mise à l’eau vers les eaux plus profondes. Elle maintient l’embarcation sur place en tenant une rame appuyée au fond du lac. “Tabarnak, avais-tu vraiment besoin de le laisser descendre aussi loin,” que Jules lui crie. Il s’est hissé à bord avec la grâce d’une ballerine de 100 kilos mais le bateau a dangereusement calé sous son poids, est devenu instable pour un moment.

“Je n’ai rien fait, moi. Le bateau est exactement là où tu m’as dit de le stopper. Il a juste bougé un peu à cause de son air d’aller.” Adéline s’est appuyée sur la rame plus fortement pour stabiliser l’embarcation. Léon Santerre était quelque part pas loin, elle le savait. Ils l’avaient vaguement planifié, Jules serait tellement préoccupé par la pêche, elle se mettrait à avoir chaud soudainement, à se sentir mal, à devoir retourner au bord où Léon l’attendrait. Déjà, elle sentait presque le regard de Léon venu de quelque part dans la pinède au bord du lac, Adéline se demandait combien de temps encore elle attendrait avant de forcer son Jules à la ramener au bord, elle attendait que son stress culmine suffisamment pour qu’elle passe à l’acte.

Jules maniait les rames et les amenait lentement de l’autre côté du lac, un endroit à l’ombre des grands pins ou disait-il, se trouvait la belle grosse truite. Adéline ne savait pas si cela était vrai ou non – qui peut affirmer vraiment savoir où se trouvent les belles grosses truites – mais elle savait que la peau de Jules ne supportait pas le soleil, alors un coin à l’ombre semblait une chose sensée. Alors qu’elle se sentait mal pour lui, cela ne la préoccupait guère que dans une demi-heure à peine elle s’offrirait une petite douceur bien dissimulée dans la fraîcheur de la pinède avec Léon. Jules et elle avaient fait le tour de la question depuis longtemps, toute cette sorte de choses, que ferais-tu pour moi, pourquoi ne ferais-tu pas cela, changerais-tu cela pour moi, les choses ne devraient pas se passer ainsi et ils semblaient s’entendre sur cet équilibre précaire dans lequel Jules ne poserait pas trop de questions et en retour Adéline s’occuperait de Kevin, Émile et Adèle comme toute bonne mère le ferait. Occasionnellement, mais très occasionnellement, elle ouvrait ses cuisses et laissait Jules s’y insinuer et y tatillonner sans fin à sa façon. Elle prétendait sourire lorsque Jules lui écrivait une chanson d’amour et la lui jouait sur sa vieille guitare usée. Mais l’amour de Jules était maintenant comme un virus qu’elle craignait attraper à nouveau et retransmettre comme une vulgaire grippe, une maladie d’amour transmise subtilement.

Jules a relevé les rames et laisse dériver la chaloupe qui tangue fortement, les vagues giflent puissamment les côtés du bateau dans une parodie de tranquillité, et Adéline ne peut penser à autre chose que Léon qui la pénètre avec force en immobilisant ses poignets derrière sa tête. Jules jette l’ancre, attrape sa ligne à pêche et l’appâte, la jette à l’eau et commence à attendre patiemment que ça morde. Jules ne la prendrait jamais de la sorte, d’aucune façon qui implique la force ou une virilité bien assumée – beaucoup trop gentil de nature – et c’est une chose qu’elle avait réalisée assez vite, un besoin extrêmement difficile à lui exprimer, bien que pour elle il aurait pu essayer, rien que pour elle, mais le fantasme aurait perdu sa magie. Adéline le savait. L’expliquer à Jules aurait été aussi futile que lassant, troublant comme l’idée même qu’elle pourrait obtenir la chose qui lui semble la plus satisfaisante de l’homme à qui elle fait confiance plutôt que d’un homme dont elle n’était certaine de rien. Peut-être tout cela faisait-il partie de l’excitation particulière de son fantasme. Toute une affaire, cette chose pour Léon Santerre, passionnée et à la limite violente, comme les vagues qui s’écrasent violemment contre le roc, quelque chose comme un roman à trente sous vendu sous le comptoir, excepté en vrai.

Adéline pense vite et prend une décision intempestive, elle se lève et plonge à l’eau, dans la profondeur des courants froids à la limite de capacité de ses poumons, puis elle arque son corps comme un boomerang et refait surface pour entendre Jules qui lui crie : “Adéline, tabarnak, what the fuck? Voulais-tu nous faire chavirer? ”

“J’ai chaud. Ce foutu mardi de pêche était ton idée.” Elle replace ses cheveux pendant qu’elle se maintient en surface.

“Je voulais juste passer du temps avec toi,” que Jules répond.

“Pêche Jules, pêche. Attrape quelque chose, attrape n’importe quoi. Je vais aller faire une sieste dans le camion maintenant que je suis rafraîchie.” Adéline commence à nager à grandes brassées rapides vers la rive sans attendre ce que Jules pourrait rajouter, en s’en foutant royalement. Lorsqu’elle atteint la rampe de mise à l’eau, qu’elle y grimpe et qu’elle remonte, Léon était déjà assis derrière le camion à l’abri du regard de Jules, il attendait Adéline. Elle regarde furtivement par-dessus son épaule, là où Jules, comme d’habitude, fait comme elle le lui a demandé – la laisser aller se rafraîchir, pensait-il – et il pêche en pensant à ce qu’il avait bien pu faire pour mériter un sort pareil. Il n’était plus qu’un petit reflet pâle sur la grande masse verte du lac, les yeux fixés sur les ronds que sa ligne traçait dans l’eau.

“Mmmmmm,” dit Léon Santerre en étirant le bras pour fermer la musique débile. Léon passe son nez dans le décolleté d’Adéline, puis sa langue. “Mmmmmm, huile de coco et merde de poissons.”

“Ta gueule, Léon, ne parle pas.” Adéline le prend par la main, l’entraîne vers la boîte du camion et l’aide à enjamber, le tire vers elle. Elle peut entendre les bruits de métal qui résonnent un moment dans la boîte et lorsqu’elle s’étend, elle s’imagine Jules qui revient et qui les prend sur le fait; il y aurait meurtre peut-être, comme dans les films, le craquement des pas dans le gravier, la montée d’adrénaline, le coeur parti en fou, le sang qui gicle partout. Elle s’imagine les choses les plus affreuses même lorsque Léon tire ses deux poignets et les tient serrés contre un pneu de secours pendant qu’il la pénètre sans plus de cérémonie; elle ferme ses yeux et oublie ses pensées paranoïaques, elle tortille son bassin sentant un écrou – ou va savoir quoi – coincé sous elle, qui l’agresse. Léon Santerre grogne, lui raconte quelque chose à l’oreille d’une voix gutturale et malgré elle, elle ne peut s’empêcher de penser à Jules qui pêche à l’ombre de la pineraie, perdu totalement et insignifiant dans ce décor vert immense.

Et du bien que l’amour pourrait lui faire si c’était puissant et régulier comme la force de la vague qui gifle le bateau, violente, incessante, éternelle.

Mais déjà là, en grommelant un long borborygme, Léon Santerre lui étend une belle petite crêpe de sperme sur le ventre.


Flying Bum

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