Outrer Bukowski

(Défi littéraire)

Hank était sorti du champ de courses de Los Alamitos affamé ou peut-être que de trop nombreux apéritifs avaient creusé son estomac et ravivé ses vieux ulcères. Il s’était arrêté au premier casse-croûte crasseux sur sa route. Les chevaux n’avaient pas vraiment couru pour lui, pas de steak-frites hors de prix pour lui ce soir, encore moins un bon scotch. Quand Hank avait tenté de se commander deux hot-dogs fromage-bacon, le jeune hurluberlu derrière le comptoir qui avait l’air d’avoir consommé beaucoup trop de substances lui avait gueulé :

T’es ben pareil comme toutes les autres, toé, christ. Mangeux de bacon.

Hank agacé, on le serait à moins, lui avait demandé sur un ton baveux ce qu’il voulait dire au juste.

Une fois j’avais un cochon, j’étais tout petit. Les yeux du commis s’étaient fermés un long moment et ses paupières vibraient. J’ai jamais joué au baseball de toute ma christ de vie, avait-il platement conclu.

Ses yeux brillaient comme des diamants mais ses deux mains n’étaient que d’horribles tenailles de chair. Il devait avoir mis ses mains là où elles n’avaient pas d’affaire, il n’avait qu’un long doigt par main avec un moignon de pouce juste en-dessous, des boursoufflures colorées plein les paumes.

Hank lui avait demandé son nom. Il avait répondu : Toutça. Hank lui avait demandé s’il aimait ça se faire chier à griller des saucisses et des boulettes de viande à la journée longue.

Une fois j’avais faim, avait-il répondu, j’étais tout jeune. Son regard était parti voir ailleurs un bref moment puis était revenu mine de rien. –J’ai trouvé un serpent sur le bord du chemin. J’ai essayé de l’attraper pour me le faire cuire. Mais il était plein de bébés-serpents, alors je l’ai laissé tranquille.

Toutça était monté dans la bagnole de Hank et ils avaient filé sur Los Angeles. Toutça aurait bien aimé se taper une prostituée de la ville. Hank tournait systématiquement à gauche chaque fois qu’un type louche ou un pusher se trouvait devant lui et de fil en aiguille ils s’étaient retrouvés encerclés par les hôtels miteux et les maisons de chambres bon marché, des petits groupes de femmes mal fagotées en talons hauts avec des bleus pleins les bras arpentaient les trottoirs avec nonchalance.

Hank avait dit : – On devrait probablement se trouver un quartier plus sympathique qu’icitte.

Toutça avait dit : – Non, non, c’est bon ici.

Es-tu certain?

Il avait dit : – Oui, regarde la grande avec les gros tétons flasques à moitié à l’air, elle ressemble à ma mère.

Hank s’était garé en double. Drôle de hasard quand même, c’était la mère de Toutça. Alors au lieu de négocier le tarif des pipes et des services complets, Hank lui avait offert un lift.

Elle s’appelait Simone. Hank les avait conduits à un Best Western et ils avaient loué une chambre où Hank n’avait pas tardé à entamer le minibar. Rien de bon ne jouait à la télé alors tout le monde n’avait gardé que ses sous-vêtements et ils étaient descendus ainsi à la piscine de l’hôtel. Simone et Toutça essayaient bien de se remémorer leurs bons vieux jours mais à les écouter parler on aurait dit qu’ils n’avaient jamais habité sur la même planète.

Après un long moment, Toutça était tombé comme en transe. Ressuscitant très lentement comme s’il revenait du Pérou précolombien il disait : –Arrête un peu, toé là, là. Ma mère s’appelle Nancy.

Simone s’était soudain rappelé que son fils était à moitié américain, à moitié portoricain et qu’elle l’avait vu il n’y a pas si longtemps et qu’il était toujours aussi beau. Toutça était blanc comme de la mie de pain et pas vraiment joli.

Le bonus c’est qu’ils pourraient maintenant se taper une bonne baise. Au lieu de remonter à la chambre, Toutça et Simone s’étaient mis à se peloter gaiment dans la section peu profonde de la piscine. Hank s’était longuement demandé s’il devrait mais il s’était finalement joint à eux. Ils formaient un drôle de triangle dans l’eau se pressant les joues les unes contre les autres. Leurs langues se mêlaient dans l’ordre et dans le désordre, chacun les mains explorant la petite culotte de son voisin. Hank avait Toutça dans les mains et n’y allait pas de main morte. Toutça prenait des proportions démesurées qui surprirent Hank qui s’était alors demandé s’il ne lui masturbait pas la cuisse. Puis une mère avec ses deux petits était arrivée sur le bord de la piscine. Elle avait crié à l’assassinat en apercevant la scène étrange et en moins d’une minute le manager de l’hôtel était apparu et leur ordonnait de quitter les lieux sinon il allait appeler la police. Hank, Simone et Toutça étaient déjà considérablement allumés mais personne ne voulait vraiment faire un tour de panier à salade. Ils s’étaient rués à la chambre se rhabiller puis empilés dans la voiture pour se rendre à un autre hôtel.

Leur nouvel hôtel était beaucoup plus joli mais la carte de crédit de Hank avait été rejetée après deux-trois tentatives humiliantes. Hank demandait à ses deux amis si l’un d’eux avait de l’agent comptant. Toutça s’était alors mis à sortir de ses poches des liasses et des liasses de billets. Hank surpris lui avait demandé comment se faisait-il qu’il y avait tant de fric empilé dans les amples poches de ses pantalons en coton ouaté.

Une fois quand j’étais petit j’étais dans le bois, avait-il d’abord répondu. Puis ses yeux avaient fait un grand tour dans le vide comme une grande roue vide sans passagers. –Les pic-bois se sauvaient en me voyant, j’avais lentement poussé un crayon jusqu’au fond d’un trou dans un arbre, rajoutait-il en mimant le mouvement les yeux fixés au bout du crayon imaginaire malhabilement coincé dans ses pinces de crabe, et je pense bien que tout ce fric est ma récompense.

Les grands yeux de Hank pissaient l’incompréhension et la suspicion mais tout cela lui importait très peu parce que Toutça avait amplement de quoi payer la chambre qui avait, oh joie, son propre Jacuzzi.

Dans un empressement sauvage, aussitôt la porte barrée, rien n’aurait pu les empêcher de se faire mutuellement la grâce de leurs totales et singulières nudités. Hank devait bien faire cent cinquante livres de trop, les seins flasques de Simone tombaient sur une grande cicatrice qui lui traversait tout l’abdomen et son bras gauche portait les couleurs d’une fraîche infection aux staphylocoques. Toutça maigre et d’un blanc presque bleu portait à l’entre-jambe ce qui semblait bien être un pénis de 17 pouces de long. Ils avaient tous sauté dans le Jacuzzi bien qu’aucun d’eux ne savait vraiment comment ça fonctionnait.

Une fois quand j’étais petit, avait dit Toutça, j’avais sauté en bas d’un pont dans une rivière glacée et je n’en suis jamais ressorti vivant. Il avait ensuite roulé les yeux par en haut ne laissant parfois voir que deux globes blancs terrifiants et s’était mis à pousser tous les boutons, tourné toutes les valves et la température de l’eau avait monté jusqu’à 150 degrés. Ils avaient tous lentement commencé à mourir ébouillantés. Ils avaient bondi hors de l’eau, atterris la face aplatie dans le tapis. Simone suppliait personne en particulier de lui donner un dernier verre d’eau froide avant de crever la langue sèche.

Toutça venait tout juste de se rappeler que sa grand-mère était morte et lui avait laissé une quantité impressionnante de fric mais il n’avait pas de compte de banque. Le notaire lui avait remis la somme en argent liquide et il avait rembourré ses culottes en coton ouaté avec les liasses et il était reparti comme ça, l’air du bonhomme Michelin. Hank considérait que c’était la première chose sensée qui sortait de la bouche de Toutça et il était inquiet. Il examinait Toutça de la tête aux pieds. L’eau bouillante avait-elle provoqué du dommage à son cerveau? Hank se consolait en se disant que Toutça n’en avait pas de cervelle de toutes façons, mais il avait un pénis de 17 pouces alors Hank avait recommencé à jouer avec.

Toutça regardait Hank manœuvrer sa machinerie lourde, d’abord complètement ébaubi puis totalement indifférent.

Des fois quand j’étais petit, avait commencé à raconter Toutça, ma mère me chantait Rocky Raccoon quand elle me mettait au lit. Les yeux de Toutça étaient encore partis quelque part au Delaware pour un long moment. –Je donnerais bien tout ce qui reste dans mes cotons ouatés pour l’entendre chanter encore une seule fois. Puis il s’était rappelé que sa mère était mourante, gisant sur le tapis à ses côtés et elle gémissait, le suppliait pour avoir un peu d’eau froide. Il avait alors demandé sur un ton suppliant :

Maman, chante-moi Rocky Raccoon.

Simone comprenait que dalle à ce qui se passait là et elle était complètement muette, dangereusement déshydratée. Hank avait abandonné le gigantesque pénis de Toutça et était allé chercher de l’eau pour la pauvre femme. Il la versait directement sur sa bouche entrouverte et la langue de Simone s’agitait dans tous les sens sur ses lèvres rougies et en recrachait la moitié du bout de la gueule comme un bébé qui recrache sa compote de pommes. Hank inquiet lui demandait si ça allait. Les premiers mots de Simone avaient été : –Est-ce que c’est mon fils, ce fils de pute, oui ou merde?

Ça dépend, avait dit Hank. –Pour un moment j’ai cru que oui, puis j’ai cru que non. Maintenant on dirait que oui, encore. Elle avait acquiescé de la tête comme si l’histoire se mettait tout d’un coup à se tenir debout. Elle avait agrippé Toutça par les cheveux et lui avait donné un énorme baiser gluant sur le nez et elle s’excusait de n’avoir jamais su faire des biscuits pour lui et d’être une triste junkie et de ne jamais l’avoir conduit à ses pratiques de baseball ou d’avoir fait toutes ces choses que les mères sobres font usuellement à leurs garçons. Toutça braillait comme un veau et Simone le berçait dans ses bras.

Hank était à peu près certain d’assister à quelque chose de troublant, d’émouvant.

À peu près.

Puis il s’était rappelé combien il était devenu raide et excité plus tôt dans la piscine et jusqu’à quel point il avait eu une cruelle envie d’avoir du sexe odieux avec ces deux hurluberlus. Alors il s’était mis à passer ses doigts dans les cheveux de Toutça et avant longtemps tout le monde avait des doigts dans les cheveux de tout le monde et Hank chantait :

And Rocky Raccoon

Checked into his room

Only to find Gideon’s bible

But Rocky had come equipped with a gun

To shoot off the legs of his rival

Une fois quand j’étais petit, s’était confié Toutça, ses grands yeux voyageant entre les fesses de Hank et la vulve de Simone, j’avais planté une banane dans le silencieux de la bagnole de mon père.

Quand il est rentré le soir il l’a enlevée et il l’a mangée. Savez-vous quoi, avait-il finalement confessé, je n’ai jamais su lire ni écrire.

Je te jure que je vais te montrer un jour, avait dit Hank pendant que Toutça commençait à gosser après le pénis de Hank avec ses tenailles de crevette. Hank se vengeait sur l’énorme queue de Toutça pendant que Simone explorait des doigts l’anus de Hank et pour la première fois de sa vie Hank comprenait pourquoi tous ces foutus hippies scandaient toujours peace and love, brother, love.

Bien des choses s’ensuivirent, des choses plutôt juteuses, des choses inutiles à raconter comme à quoi pouvaient ressembler les sensations dans le vagin de Simone, quel pauvre orifice avait finalement hérité de Toutça et ce qui était advenu quand les pattes du lit avaient lâché et que tout le monde avait foutu le camp. Lequel avait crié : –Je pense que je viens de me casser une jambe? Des souvenirs si précieux que Hank tremblait d’extase juste à apprécier l’énorme chance qu’il avait eue de venir au monde juste pour voir tout ça.

La rumba congolaise avait bien duré quatre ou cinq jours. Hank avait mis un temps fou à dégriser. Finalement Hank et Toutça avaient contracté une sale hépatite. Dans la confusion, Simone s’était gonflé les veines à en crever avec des centaines et des centaines de dollars d’héroïne pigés dans le coton ouaté de Toutça qui finalement n’avait jamais pris la moindre dope de sa vie. Apparemment, il souffrait d’une maladie mentale rare et on avait dû l’interner pour un moment.

Hank voyait maintenant un psy pour démêler tout ça. Et un bon avocat aussi. Où se situait sa responsabilité, comment se portait sa conscience dans tout ça? La mort ne l’effrayait sûrement pas. Il savait qu’en rentrant au paradis tout le fric de Toutça serait encore là, qu’un énorme Jacuzzi l’attendrait, Simone serait assise sur le bol de toilette, se ferait un beau petit fix d’héroïne tranquille et Toutça serait à genoux à ses pieds le suppliant de lui chanter un petit bout de Rocky Raccoon et que quand Simone en aurait fini avec sa seringue et son garrot ils formeraient encore un triangle dans l’eau et la queue de Hank recevrait sa récompense pour tout le bien qu’il avait fait sur la terre comme ne jamais avoir jugé trop vite les paumés et de les avoir aimés de la seule façon qu’il savait le faire.

Le vieux Flying Bum dégueulasse

vieux crisse

L’idée était de tenter d’outrer celui qui a outré la prude Amérique toute sa vie.

Dimanche tu’seul dans l’bois

Deux pieds gisent sans bottes ni bas

douceurs du lycopode des bois.

Qui sait jusqu’où courent en vraies folles

ses racines vasculaires en tout sens s’étiolent.

De par la Gaspésie et dans toute l’Abitibi

comme si les pieds touchaient ici à tout un pays.

 

Mon cellulaire enfin utile, complice à kidnapper

traîner dans l’bois avec moé la belle Salomé.

Sa poésie rustique qui réveille bête les esprits endormis,

cruelle guitare électrique terrorise chevreuils et pauvres perdrix.

 

Au bord d’aucun lac du tout,

le cœur après se recoller

tire et pompe un dernier grand coup

de phéromone des forêts enchantées.

 

Se relèvent se rechaussent et partent regaillardis

vieille carcasse et ce qui lui reste d’heureux génie.

 

Flying Bum

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(Live dans le bois, vive la techno)

 

Amours débiles

 

Nous n’avions rien à foutre d’une chambre.

Nous nous plaisions bien l’un et l’autre et nous étions si jeunes et c’était tout ce dont nous avions besoin.

Nous étions ce que nous voulions bien être et l’instant suivant quelque chose d’autre, une mise en scène imprévisible, un casting improvisé.

Deux étrangers dans un bar quelque part puis deux amants fiévreux ailleurs n’importe où. Une salle de bain. Un divan-lit dans une maison de chambres bon marché. Endroits étranges ou familiers. Souvent même pas à moitié déshabillés. Empressés et nerveux. Excités. Aucun effort réel de se cacher, l’ombre d’un escalier au bout d’un couloir désert, murmures à peine étouffés, aucune pudeur.

Les gros mots tabous, amour, engagement, personne ne croyait plus à rien. C’était comme ça. Le temps d’une libération dont nous étions tous acteurs et prisonniers, libération obligée que traînait dans son sillon l’air du temps qui se prenait pour un vent nouveau.

Le commis était plutôt costaud, bien mis, poli. Un porte-nom trahissait son anonymat. Un livre de science-fiction à la couverture plutôt horrible cachait encore pour un moment la moitié de son visage. Des muscles énormes. Nous n’étions nullement nerveux, pas impressionnés. J’ai regardé partout, personne dans le petit lobby. Quelques voitures dans le stationnement. On a payé comptant. Chacun notre part. Monsieur et madame John Smith, naturellement, pour le jeu.

Il nous a tendu les clés, le check-out, c’est comme vous voulez, avait-il simplement dit. On s’est regardés dans les yeux, on a souri.

Encore un jeu et le jeu nous excitait. On apprenait encore à se connaître malgré qu’on pensait bien avoir fait le tour de la question, instinctivement sans plus. Nous nous édifions l’un sur l’autre à tâtons, comme deux jeunes botanistes qui chercheraient en retournant délicatement une à une les feuilles d’un plant, sans gants et scrupuleusement, espérant découvrir une nervure jamais vue, un insecte nouveau, s’émerveillant sur la complexité de nos natures, la beauté des anatomies, les opportunités infinies.

Nous avions décidé de prendre la route après avoir vu l’annonce dans un petit journal jaune tout juste à côté d’une publicité qui faisait miroiter un compagnonnage amoureux parfait, des rabais substantiels sur les massages sensuels. Nous étions attablés depuis un bon moment dans ce café quand son doigt avait atterri directement sur l’annonce où l’on pouvait voir la photo d’un bain tourbillon, un lit aux dimensions démesurées, des robes de nuit déposées galamment sur un fauteuil crapaud aux couleurs vives. Ce serait rigolo, non?

On a ramassé nos choses dans l’auto. Le motel avait l’air d’un petit complexe immobilier bon marché. Juste en-dehors de la ville. Modeste, même s’il semblait avoir jadis eu de grandes prétentions de luxe clinquant. La peinture blanche cloquée sur les volutes du fer forgé des garde-fous laissait voir la rouille qui rongeait le métal. Un alignement approximatif de climatiseurs dépareillés qui râlaient dans la nuit en pissant leurs condensations sans façon sur les balcons de ciment.

Elle riait. Elle disait qu’elle s’y plaisait. Ce sera notre place maintenant, disait-elle.

J’ai lancé la clé sur le chevet près du lit. On a scanné la place des yeux, tout le tour, en bas, en haut.

Check ça! C’est débile.

Sur le plafond au-dessus du lit étaient collées des tuiles de miroir d’un pied carré chaque. Un vieux téléviseur à tube sur un rack de métal doré, de fausses aquarelles d’une autre époque, des sous-verres en acrylique chamoiré, deux bouteilles de Moscato bon marché dans le mini-bar, une carpette lettrée qui nous souhaitait la bienvenue.

Comme un vieux casse-tête usé, les craques entre les tuiles de miroir étaient inégales et dans les plus profondes on pouvait voir les splash de colle qui maintenaient l’ensemble de l’œuvre au-dessus du grand lit. À leurs surfaces, une réflexion distordue du couvre-lit, du tapis avec ses marques de pas gravées par l’usure, le cercle irrégulier de lumière venue d’une lampe de chevet, son aura de lumière jaunâtre là pour révéler l’action, encercler les limites de l’imagination.

Nous observions le cou cassé, fascinés comme si nous découvrions une nouvelle planète dans le ciel.

Totalement débile, avais-je dit.

Qu’est-ce qui est débile?

Tu es débile!

Non, ça c’est débile, check.

Elle se regardait se déhancher sur le lit agitant son bassin dans tous les sens. J’ai fait pareil. Débile.

Notre haleine sentait les chips au ketchup.

Le sorbet arc-en-ciel.

La vodka.

Méchant mélange.

La chambre sentait trop fort le désodorisant commercial, parfum de fleurs impossibles et écoeurantes. L’humidité. La cigarette et quoi encore. Trop de sexe.

Autour du lavabo dans un bol peu profond, une empilade de savonnettes en forme de coeur. Une chaîne au-dessus du loquet, un téléphone à cadran dans le même turquoise que le couvre-lit râpé, des menthes en cellos dans un bol de verre ciselé.

Étendus nus sur le dos, nous faisions des faces pour le damier de miroirs. Nous faisions ceci, nous faisions cela.

Sa jambe reposait sur la mienne. Existait-t-il quelque chose d’aussi agréable que le poids chaud d’une jambe de femme sur la mienne? Nous avons cherché les robes de chambre en vain, putain de publicité. Il n’y avait que deux serviettes de bain trop petites pour faire le tour de nos tailles. Trop petites et trop rugueuses comme deux vieux linges à vaisselle.

Nous nous tenions debout dans le bain tourbillon qui se remplissait, à travers le bruit des jets nous écoutions les tic-tics des lampes solaires qui se réchauffaient lentement. Les nombreuses buses du bain rose, autant de yeux robotiques et indécents fixés sur nous se régalant de nos blanches nudités. Une vapeur nouvelle s’était élevée à mesure que les lampes solaires chauffaient la surface de l’eau.

Elle avait fabriqué un contenant en tordant une cannette de Pepsi, rinçait ses cheveux empilés sur le dessus de sa tête.

Nous avions ramassé des condoms en sachets au look vintage dans une distributrice des toilettes d’un garage sur la route. Elle avait toujours son petit flacon de Spanish Fly qui arborait un dessin au trait qui représentait le diable qui faisait un clin d’œil grivois et le texte en-dessous qui disait : Being bad never felt so good, des TicTac aux bananes, un reste de jus d’ananas dans un pot de verre, une vodka bon marché.

Comme un spleen soudain et puissant, je ne trouvais plus rien de bien excitant dans ce jeu insignifiant. Je me voyais ailleurs que là, en bien d’autres lieux, seul, tranquille.

J’ai tout de même pu parvenir à une érection à peu près potable mais nos ébats avaient déjà connu des jours meilleurs. Je me demandais si tout cela n’était pas soudainement devenu totalement débile. Loin de l’aventure romantique, loin du tressaillement, prisonnier dans un baise-o-drome de pacotille.

Nous nous étions réveillés avant l’aube. Elle avait tiré le rideau gris et usé. Écartillé deux doigts entre deux lattes du store. Un ciel glauque qui ne se rappelait plus s’il était là pour la fin de la nuit ou le début du lendemain. Un lointain couinage d’oiseaux. Le ronronnement du mini-frigo et les tintements de métal des calorifères électriques surpris par la fraîcheur du matin comme de longues et tristes complaintes.

Ses deux fesses bien blanches éclairaient la pénombre, sur la pointe des orteils elle avait tiré la corde du store, la draperie tenue sur ses seins pendait jusqu’à ses genoux. Les voitures luisaient sous la rosée du matin frais. Un panneau vert blessé de quelques trous de balle annonçait l’autoroute plus loin. Le noir de l’asphalte se confondait au brun profond des terres. Comme s’il n’y avait plus rien entre le motel et le champ de maïs fraîchement fauché, envahi par un murmure d’étourneaux cherchant leur pitance dans les grains échappés par les moissonneuses.

Des milliers, des tribizillions d’étourneaux. Chacun leur petit couinage additionné composait un concert sinistre.

Dans le reflet de la fenêtre, je devinais un sourire amusé sur son visage fasciné.

Check, check les oiseaux, viens voir.

C’est débile tout ça.

 

C’est exactement ce que je m’étais dit.

 

Flying Bum

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L’amour est dans le foin

 

Des lointains étés remontent confus

Souvenirs troublants de dos qui pique

De cachettes chaudes, d’innocences perdues

De joues en feu et de génie qui abdique

 

Beau garçon rare visite, un petit rat des villes

Belle cousine, boucles d’or et rate des champs

Dans un jeu innocent sans fin se tournillent

L’un sur l’autre crinières folles aux quatre vents

 

Sous le toit brûlant de si grands bâtiments

Évachés dans les premiers foins de l’été empilés

S’alanguissent sans rien y comprendre vraiment

Démissionnent les yeux ébaubis et les cœurs hébétés

 

Divines dentelles du dimanche décousues

Aux plus grandes envies prêtent enfin la vie

Dans nos si lointaines enfances perdues

Que de secrètes tasseries se sont faites paradis

 

Flying Bum

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Un dernier tour

 

Je ne viens plus faire mon tour en ville comme je le faisais avant, pour le seul plaisir de la chose. Montréal qui essaie tant bien que mal de se refaire une beauté par en-dedans après tant d’années de négligence est devenue un vaste foutoir pour l’automobiliste que je suis toujours. Je ne ressens plus le besoin de ces longs “melancoly tours” que je venais y faire de temps à autres. J’aime encore pourtant cette ville exceptionnelle malgré tout. Malgré qu’elle fût pour moi presqu’essentiellement un long purgatoire entre une enfance lumineuse dans la vastitude de l’Abitibi et le calme enfin revenu au bout d’un long parcours sur la grosse gravelle où je me suis ouvert les côtes et râpé le cœur à vif plus souvent qu’à mon tour. J’y ai énormément aimé et terriblement souffert. Je m’y suis souvent investi à fond et j’y ai touché le fond de temps en temps. J’y ai vu mes fistons naître et grandir et j’en conserve toujours quelques passagères éternelles, des femmes que j’y ai trouvées et que j’ai fait monter à bord de mon cœur pour le reste du voyage. Ce sont encore les plus puissants liens qui subsistent entre cette ville et moi. M’y revoici encore pour quelques jours par affaires, la tête maintenant bien blanche, attablé à la foire alimentaire d’un salon au centre-ville où je tiens un kiosque. Je prends la pause en grignotant, sirotant un café, en lisant par moments, en relisant devrais-je dire un Steinbeck que j’affectionne particulièrement. Et aussi, je l’avoue bien humblement, en regardant furtivement les femmes alentour.

Le Montréal de mon adolescence était une ville toute en patelins, en faubourgs, en petites patries tricotées serrées, comme un énorme village avec aussi quelques petites bourgades peuplées principalement d’italiens, d’haïtiens, de grecs, un minuscule Chinatown. J’observe alentour aujourd’hui des gens venus de toutes les parties du monde, africains, européens, orientaux, latins et magrébins, que de belles femmes! Montréal au grand cœur accueille encore et encore tous ces gens comme elle avait accueilli le gamin que j’étais, débarqué de sa lointaine Abitibi natale à dix ans.

Mon regard se fixe sur une femme de mon âge assise un peu plus loin, superbe tête avec sa chevelure poivre et sel exceptionnelle, tout noir ou tout blanc sans compromis. Méditerranéenne, italienne? Ou grecque fort probablement. Je crois qu’elle me regarde aussi, furtivement, les yeux par-dessus son bouquin. Et la chaîne débarque et mon esprit part pédaler dans le vide pour un long moment.

 


 

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles”, avais-je lancé d’une seule traite. La jeune fille assise sur son tabouret derrière la console du petit manège pour enfants était profondément absorbée par la lecture de son bouquin, À l’est d’Éden de Steinbeck. Elle avait semblé un peu surprise mais n’avait pas sursauté autant que j’aurais pu l’espérer. En général, pour un lecteur – ou une lectrice en l’occurrence – rien n’est plus désagréable que de connaître un détail capital avant d’avoir lu toute l’œuvre. Elle avait relevé la tête bien calmement et elle m’avait répondu avec un sourire radieux : “Je sais, c’est la troisième fois que je le lis, ce livre me fascine.” Et elle m’avait observé un moment. J’avais senti son regard se promener sur moi de la tête aux pieds aller-retour. Un jeune blanc-bec de quinze ans qui avait l’air de s’y connaître dans l’œuvre de Steinbeck semblait une chose bien incongrue pour elle. Je me sentais un peu comme un objet de curiosité mais mon jeune égo venait de prendre des dimensions inter-galactiques. Elle avait pourtant quinze ans elle aussi mais un port de tête haut et fier qui lui venait de ses origines grecques lui donnait les allures d’une jeune femme accomplie, beaucoup plus mature. Malgré la laideur repoussante d’un uniforme jaune et brun caca d’opératrice de manège, on pouvait deviner une silhouette à faire rêver un jeune homme comme moi. Et aussi son prénom brodé sur la poche, Corinna. Des beaux grands yeux noirs qui ne parvenaient tout de même pas à donner un air sévère à un visage somme toute délicat, une belle peau de pêche et une chevelure lisse, brun chocolat au lait avec des reflets couleur cuivre, toutes choses qui avaient eu l’heur de me ravir carrément. Et parce qu’elle lisait Steinbeck, ma curiosité n’en avait été qu’exacerbée.

Cette année-là à l’école, on nous avait invités aux matinées étudiantes de la pièce Des souris et des hommes et cela avait été pour moi une révélation. J’avais dévoré comme un vrai boulimique la presque totalité de l’œuvre de Steinbeck. À l’est d’Éden était de loin mon titre favori. Quel hasard exceptionnel pour le petit charmeur en herbe que j’étais.

Elle avait déposé son livre et elle s’était levée. La météo n’annonçait rien de bon et les enfants se faisaient rares alentour des manèges du Monde des petits. Corinna soutenait contre le mien un regard pétillant, sans gêne, naturel. Elle s’était avancée près de la barrière métallique. Je m’étais approché et je me suis alors présenté en bonne et due forme. Elle m’avait répondu avec un sourire frondeur : “Si tu sais lire du Steinbeck, tu dois bien avoir vu que je m’appelle Corinna”, en se touchant la poitrine là où se trouvait l’écusson brodé de son prénom. “Rémi te l’avait probablement dit, je t’ai vu jaser longuement avec lui.” Elle s’était avancée sans gêne par-dessus la barrière et m’avait présenté ses joues à baiser, chose que je m’étais empressé de faire en touchant délicatement ses deux épaules.

 

Je n’avais pas eu la berlue, elle avait rougi. Moi aussi fort probablement. Les oreilles me brûlaient.

 


 

En 1972, mon père tenait un des tout premiers commerces de type “dépanneur” dans un quartier populaire de Montréal où un ixième déménagement familial nous avait emportés après un exil de l’Abitibi. Les bonnes vieilles “épiceries licenciées” disparaissaient lentement à mesure que s’implantaient les grandes chaînes d’alimentation. Ces petits commerces familiaux ont eu leur moment de gloire à Montréal et fermaient maintenant un à un. Mon père en avait acheté un, vivotant, pour une bouchée de pain et l’avait transformé selon ce nouveau modèle de commerce qu’il avait pu observer lors d’un séjour en Floride. J’allais devoir passer l’été à travailler pour lui à faire mille et une petites besognes et aussi des livraisons à bicyclette. Fraîchement débarqué dans un quartier ouvrier tissé serré, je ne m’étais jamais vraiment adapté à ce quartier. Pourtant, les jeunes de mon âge y abondaient, je fréquentais une école secondaire qu’on avait aménagée en vitesse dans une ancienne usine pour accommoder cette affluence de jeunes, ressac du baby-boom. Quartier définitivement ouvrier, blanc, tricoté extrêmement serré où pour les nouveaux-venus il n’était pas facile de s’intégrer. Heureusement, j’avais gardé contact avec des amis qui vivaient dans d’autres quartiers que nous avions habités depuis notre arrivée à Montréal. Dans cette nouvelle école, je n’avais qu’un véritable ami, Rémi, mais on se fréquentait très peu en-dehors de l’école, des conversations le long du parcours pour aller et revenir de l’école, des niaiseries dans les périodes de battements et de récréations. Deux seuls garçons parmi une trentaine de filles dans la classe de physique et de chimie, le rapprochement avait été quasi inévitable. Mais lorsque mon père avait finalement terminé de convertir l’épicerie en dépanneur et que le commerce avait été ouvert, il venait occasionnellement m’y saluer et faire jasette quand j’étais au poste, au grand dam de mon père pour qui la business passait avant tout. Rémi se cherchait un travail d’été mais mon père avec son épouse, mon frère et moi suffisions amplement aux besoins du petit commerce, au moins pour l’été. Je lui avais donné le nom d’une amie de Rosemont dont le père acoquiné au parti du maire Drapeau avait obtenu la concession de quelques manèges dans le Mondes des petits à La Ronde, parc d’attractions alors encore propriété de la ville. Elle m’avait offert ce poste mais mon père l’aurait très mal pris. Rémi avait été embauché.

Il me parlait tout le temps d’une jeune fille, opératrice du manège voisin du sien, d’une race qu’il ne pouvait pas définir avec précision mais qui était soi-disant d’une grande beauté et d’une gentillesse extrême. Et elle parlait français “comme toé pis moé malgré sa race”, disait-il. Rémi était un garçon très timide et dès qu’une fille s’approchait de lui il rougissait, développait des tics et il bégayait misérablement. Un peu comme s’il voulait me remercier pour lui avoir obtenu son boulot d’été, il m’avait talonné pendant un bon bout de temps : “Tu devrais venir la voir, ce serait ton genre, tu viens me voir, on fait semblant de rien, et quand ça tombe tranquille à son manège, tu vas la voir.” Il insistait vraiment. De guerre lasse, je m’étais présenté à La Ronde dans les dernières journées du mois d’août.

 


 

On dit que les premiers grecs sont arrivés à Montréal aussi tôt qu’en 1850. Tous ces grecs qui sont arrivés au pays ont travaillé très fort. Ils ont construit des églises, ils ont ouvert des restaurants. La communauté s’est d’abord développée en vase clos, recréant à Montréal le même mode de vie que celui de son pays d’origine. Il y a eu deux grandes vagues d’immigration, celle des années 1920, où des voyageurs croyant mettre le cap sur New York, se sont retrouvés à Halifax malgré eux, puis celle des années 1950 et 1960, après la seconde guerre mondiale. Pendant les années 1950, la plupart des immigrants se sont installés dans les quartiers Parc Extension et Avenue du Parc. Au début, c’était tout à fait possible de mener sa vie sans parler ni anglais, ni français. Toute la population était d’origine grecque, du médecin au marché du coin. La majorité des enfants de la communauté fréquentent alors les écoles anglophones protestantes, un peu par obligation. Car, à cette époque, le système francophone ne permet pas aux personnes d’origine grecque appartenant à l’Église orthodoxe d’intégrer ses écoles catholiques. Mais la communauté grecque est tout de même la première communauté culturelle à être passée du système anglophone au système francophone, avant la loi 101 et la loi 22, avant tous les débats autour de la langue. La famille de Corinna faisait partie de cette vague plus récente. Fille unique, elle était née à Montréal et elle avait toujours fréquenté l’école française si bien qu’elle avait parlé la langue de Molière bien longtemps avant son père qui avait toujours travaillé en cuisine pour d’autres grecs qui tenaient des restaurants de qualité extrêmement variable. Le type de resto qu’on baptise avec dédain des greasy spoons. Georges, comme plusieurs de ses compatriotes, pourvoyait aux besoins de sa petite famille bien modestement et il était resté attaché aux valeurs traditionnelles grecques avec un zèle probablement plus vif que celui des grecs restés en Grèce. À force de travail, il était maintenant cuisinier au chic Zorba le Grec. Corinna, elle, baignait avec un plaisir coupable dans la culture d’Amérique, du Québec qui était alors encore sur la lancée de sa révolution tranquille et de sa nouvelle modernité post-Expo67. Pour ma part, mes origines abitibiennes m’avaient déjà rompu à la vie cosmopolite avec toutes les diverses nationalités qui peuplaient mon patelin natal. L’idée même que Corinna était grecque m’indifférait totalement. Je pissais déjà un sang d’amour, l’hameçon de ses charmes planté douloureusement dans mon palais.

 


 

Après avoir fait le tour du sujet littéraire qui nous avait réunis, j’avais ramassé tous mes sens et osé demander à Corinna à quelle heure elle quittait son poste. Notre conversation était continuellement interrompue par des petits groupes d’enfants joyeux qui se présentaient avec leurs parents, excités à l’idée de monter à bord du petit train. Toujours avec une patience d’ange et un sourire radieux, elle s’occupait de les placer consciencieusement chacun dans leur petit wagon coloré sous l’œil attendri des parents puis elle lançait l’équipée sur les rails. Entre deux équipages, elle m’avait demandé si je connaissais Rémi depuis longtemps. Elle avait cru observer un certain intérêt de mon ami pour elle mais ça lui était extrêmement difficile de connaître le fin mot de l’histoire avec la grande timidité de Rémi. Elle ne voulait surtout pas créer un inconfort quelconque entre lui et moi. Je l’avais rassurée en lui disant que Rémi lui-même m’avait longuement parlé d’elle, en bien évidemment, et que c’était lui qui m’avait invité à venir me faire une opinion sur place, par moi-même.

“Si tu me demandes à quelle heure je finis, c’est sûrement parce que ton opinion est déjà faite alors, non?”, Corinna m’avait-elle demandé avec un air espiègle. Des mots comme une bombe, il m’aurait vraiment fallu un flegme exceptionnel à ce moment-là mais encore une fois j’avais les oreilles en feu et elle devait bien le voir. J’étais peu habitué à ce genre d’opération charme. Alors la contre-attaque m’a semblé la meilleure défensive. “Si tu me l’dis, ça voudrait dire que tu me laisserais peut-être te raccompagner chez toi, non?”

Un wagon de gamins entrait en gare à un moment des plus opportuns, j’avais vu ses joues commencer à rosir avant qu’elle ne s’élance vers le petit débarcadère délivrer les enfants de leurs ceintures de sécurité et les aider à descendre. Puis elle était revenue vers moi. “Aussi charmant sois-tu, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle lancé comme un verdict final à mon baratin malhabile – ça ou une bonne tape sur la gueule – “mais si ça te tente de venir faire un tour en ville avec moi, je finis dans une heure à peine, si tu veux bien être assez patient.”, avait-elle conclu non sans mesurer ses effets.

 

Je ne lui avais pas dit mais je l’aurais attendu, planté là jusqu’aux premières neiges si elle me l’avait demandé.

 


 

Notre lieu de rencontre était derrière une énorme vache de fibre de verre mécaniquement patentée pour faire semblant d’emboutir chaque petit wagon qui se présentait devant elle en émettant un grand meuhhhh, puis elle se retirait vers son point de départ en attendant le prochain wagon. Corinna devait passer au bureau administratif des concessionnaires déposer le coffre de billets, les clés du manège et passer au vestiaire se changer. Il m’avait fallu un bon moment pour réaliser que c’était bien elle la superbe jeune fille qui descendait le trottoir et qui se dirigeait vers moi. Elle était méconnaissable. L’horrible uniforme brun caca et jaune disparu, la toque défaite, ses cheveux soyeux dansaient dans le vent des îles. Elle portait des sandales afghanes, un capri bleu en denim très ajusté, une blouse indienne en lin blanc qui donnait un éclat exceptionnel à toute sa peau aux teintes méditerranéennes, un sac en cuir souple sur le dos. J’étais ébaubi, flabergasté par tant de grâce.

Le temps virait et nous nous sommes dépêchés de rejoindre la station de métro. En approchant de la sortie à la station Berri, j’apercevais déjà une pluie torrentielle qui s’abattait sur un centre-ville assombri. Quelle merde, notre premier “tour en ville” comme elle avait nommé la chose, cancellé pour cause météo. J’avais carrément le goût de brailler comme un veau. J’avais alors senti sa main toute chaude s’emparer de la mienne et la tirer vers elle. “Pas grave, monsieur, viens on va faire les fourmis.” Et elle m’avait fait faire demi-tour et entraîné vers les galeries souterraines du métro. Elle m’avait appelé monsieur. Quand le coeur s’emballe, faut croire que quelquefois le génie manque d’air un peu. “J’te suis, madame.”, avais-je répondu tout spontanément pour jouer le petit jeu avec elle.

Corinna lâchait rarement ma main et quand les regards se tournaient vers nous, une sensation grisante m’envahissait, mélange de fierté et de bravade pour ces pauvres bougres solitaires qui la zieutaient maladivement. Nous avions parcouru de longs tunnels de céramique ornés de grandes publicités, de longues galeries de boutiques hors de prix pour nos jeunes budgets où nous nous contentions de lécher les vitrines; nous nous étions amusés un moment dans un magasin de farces et attrapes, puis nous avions longuement bouquiné au Parchemin, première libraire digne de ce nom dans le Montréal souterrain. Puis la faim la tenaillant nous nous étions installés dans un des rares restaurants à la portée de nos bourses où le poulet frit au miel constituait l’essentiel du menu.

Nous avions jasé et jasé de nos vies respectives, nos intérêts, nos goûts. Corinna était une petite intellectuelle comme moi avec des résultats scolaires bien au-dessus de la moyenne. Une bolée, seulement dans un corps de déesse grecque. Nous avions énormément de goûts en commun côté lecture et cinéma. Elle écoutait à peu près les mêmes choses que mes amies québécoises “de souche”, Claude Gauthier, Ferland, Dubois, Charlebois mais aussi Donovan, Cat Stevens, Shawn Phillips.

Je me croyais soudainement béni des dieux. Le temps filait à la vitesse de l’éclair en sa compagnie. Nos conversations étaient intarissables et c’était la face longue d’une serveuse excédée qui nous lavait maintenant les orteils avec sa serpillère qui avait mis fin à ce “tour en ville” mémorable. Corinna quittait sur la ligne orange vers le nord, moi sur la verte vers l’est. Après s’être bien promis de remettre ça, nous nous étions quittés après avoir jasé encore et encore sur un banc du quai de la ligne orange laissant passer deux ou trois rames pour étirer le moment. Quand la rame ultime s’était présentée, nous nous sommes levés. Elle s’était approchée de moi. Je l’avais prise par les épaules et j’ai baisé doucement ses joues une après l’autre. Elle avait ensuite pris ma tête entre ses mains et elle avait collé ses lèvres chaudes sur les miennes un petit moment, un baiser bien prude mais oh combien agréable. “Bonsoir monsieur”, avait-elle lancé avant que les portes du wagon ne se referment sur elle. “Bonsoir madame”, avais-je répondu la main la saluant bien haut. Derrière la vitre des portes fermées elle m’avait soufflé un autre petit baiser des mains. Je regardais le coeur gros le sombre tunnel avaler la rame qui l’amenait au loin. Cette nuit-là, le sommeil avait eu grand peine à venir m’étreindre.

 


 

La seconde fois, le soleil était au rendez-vous. Nous avions planifié rien de moins que de monter St-Denis de la station Berri jusqu’au boulevard Saint-Joseph. J’avais décidé qu’on commencerait par faire un croche sur Sainte-Catherine vers l’ouest jusque chez Omer deSerres coin Sanguinet. Je m’y étais offert quelques crayons sanguines en lui expliquant que je ne parvenais jamais à tracer un portrait d’elle à mon goût avec la noirceur des fusains. Elle avait alors insisté pour voir les résultats dans les brun-rouge de la sanguine le moment venu. Dans le quartier latin de l’époque qui se résumait à un petit bout de la rue Saint-Denis entre de Maisonneuve et Ontario, nous déambulions lentement en salivant d’envie devant toutes ces belles gens qui sirotaient bières et sangrias attablés aux terrasses des cafés en refaisant le monde entre deux éclats de rire. Nous n’avions que quinze ans. Nous nous étions arrêtés au café Soma plus loin, seul endroit qui ne servait pas d’alcool et qui pouvait donc nous accueillir et nous servir. L’endroit était idéal pour se tremper dans le Montréal alternatif de l’époque. La musique allait du protest song ou du folk américain à la Dylan ou J.J. Cale aux chansonniers québécois en passant par la musique indienne de Ravi Shankar. Un serveur chevelu comme Lady Godiva souvent pieds nus nous proposait des thés et des cafés de divers pays, des tisanes, une alimentation alternative qui incluait des pousses germées de toutes sortes, salade de pissenlit, purées de pois chiches ou fromage de chèvre cru sur croûtons de pain noir, couscous aux fruits et toute cette sorte de choses qu’on découvrait, ravis de toutes ces nouvelles saveurs. Des chansonniers venaient s’y sustenter après leurs tours de chant et pouvaient y siroter un java bien tapé toute la nuit en jouant aux échecs ou au backgammon. Les artisans et les poètes du magazine Mainmise qui avait ses bureaux en haut du café descendaient aussi à toute heure du jour et de la nuit y casser la croûte ou fumer du haschich à la pipe dans l’embrasure de la porte d’en arrière qui donnait sur un triste jardin de béton. On y croisait les Pierrot-le-fou, Patrick Straram, Jean Basile, Denis Vanier, Claude Péloquin et bien d’autres.

Corinna avait adoré ce lieu tout comme moi je l’aimais. Nous sentions que nous faisions partie de ce nouveau Montréal, alternatif, créatif, tourné vers un futur humaniste et pacifique où tous les humains de toutes les races et de toutes les religions avaient leur place. Nous nous y sommes barrés les pieds un long moment prisonniers de notre propre ravissement d’être simplement là, à voir naître entre nous des sentiments troublants jusqu’alors inconnus. Nous avions tant et tellement traîné que le plan de base avait dû être amendé. Corinna devait rentrer avant que son père Georges ne rentre de son travail chez Zorba le Grec.

Plus haut sur Saint-Denis, en haut de la côte Sherbrooke nous avions sauté dans le métro et monté jusqu’à la station Laurier. De retour sur Saint-Denis, coin Saint-Joseph, il fallait conclure cette soirée assis serrés l’un contre l’autre sur le banc de bois de l’arrêt d’autobus. J’avais passé mon bras sur ses épaules, sa tête reposait sur la mienne, sa main chaude sur ma cuisse et nous étirions le temps à tenter de s’inventer une vie.

“Aussi charmant sois-tu, monsieur, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle repris comme une rengaine. Je n’avais pas insisté davantage. Elle s’était levée, j’avais eu droit à un autre baiser des lèvres, long, chaud et encore aussi prude. Et elle avait lentement disparu marchant d’un bon pas sur le boulevard Saint-Joseph vers l’ouest. Je ne pouvais simplement pas m’en aller tant et aussi longtemps que son image perdurait dans mon champ de vision. À l’œil, elle s’était rendue jusqu’à L’Esplanade avant de disparaître, comme si un morceau de mon coeur s’arrachait.

Bonsoir madame.

 


 

C’était devenu une guerre de tous les instants entre mon père et moi. Je me tenais informé auprès de Rémi des horaires de travail de Corinna. Chaque fois que je savais qu’elle était là, à faire tourner son manège, moi j’étais prisonnier là, dans ce foutu dépanneur, à tourner comme un ours en cage. Ma belle-mère, l’épouse de mon père, voyait ces choses-là. Elle savait. Il fallait qu’une jeune fille torture mon coeur pour justifier mes comportements soudainement hirsutes, agressifs, envers mon père. Elle tentait tant bien que mal de le convaincre d’embaucher un commis-livreur tout de suite au lieu d’attendre que l’école soit déjà commencée et qu’ils risquent d’assumer le commerce à deux toute la journée. Il pourrait alléger nos horaires à mon frère et à moi et nous permettre de vivre un été un peu plus normal, comme les autres “enfants”, disait-elle. Mais mon père était aussi têtu que chiche.

Le lendemain c’était la fête du travail mais il avait été impossible de convaincre le paternel de fermer son commerce pour une fois. Un dépanneur, disait-il, ça dépanne surtout quand tout le reste ferme. À cette époque, La Ronde fermait ses portes définitivement ce fameux lundi. C’était là ma dernière chance de revoir Corinna qui n’avait toujours pas voulu me donner son numéro de téléphone. C’était encore le temps béni où les téléphones étaient vissés au mur. Elle disait qu’il ne faudrait pas déranger son père Georges qui pouvait aussi bien dormir ses nuits en plein jour. Elle disait aussi que le téléphone n’était pas très commodément placé pour des conversations de la nature de celles que nous entretenions. J’avais alors littéralement planifié une évasion. À l’heure où je devais me présenter au dépanneur, j’étais déjà embarqué dans la 85 en direction du métro Frontenac pour aller rejoindre Corinna à La Ronde.

Heureusement, Le Monde des Petits fermait plus tôt que le reste du parc. Corrina qui avait semblé heureuse de me voir arriver avait accepté avec joie de passer la dernière soirée sur place avec moi. Nous pourrions faire quelques manèges pour une rare fois, bouffer les cochonneries typiques de la place et rester pour le grand feu d’artifices de la fin de saison. C’était dans la descente verticale au coeur du volcan du Gyrotron que la terreur l’avait fait s’accrocher à moi. À l’abri du regard des autres sièges c’était là qu’on s’était véritablement embrassés pour la première fois, comme sur une poussée incontrôlable, instinctive et torride. Plus tard, allongés sur l’herbe dans un coin retiré, nous avions regardé le feu d’artifices serrés l’un contre l’autre la tête appuyée sur nos sacs à dos. À un moment, je m’étais redressé sur les coudes, je regardais comme en contemplation lascive son visage harmonieux et heureux et je pouvais voir la finale spectaculaire des feux dans le noir profond de ses yeux. Le comité de rédaction s’affairait dans les recoins de ma cervelle à revoir les mots, leur séquence, le phrasé exact du texte que je m’apprêtais à livrer fébrilement pour une première fois à une jeune fille, à la jeune fille devant moi. On aurait dit que d’instinct elle avait su. Sa main était venue se déposer sur ma bouche tout doucement. “Pas ici, pas maintenant, pas comme ça”, m’avait-elle dit tout juste avant que ses mains viennent attirer ma tête vers elle. “Si tu veux monsieur, tu viendras me reconduire chez moi tantôt. Ma mère doit se morfondre d’inquiétude et mon père fait la fermeture chez Zorba et rentrera très tard, aucune chance qu’on ne le croise.”, m’avait-elle chuchoté à l’oreille avant que ses lèvres viennent rejoindre les miennes. Ce baiser-là avait véritablement eu le goût de l’amour.

 

Je ne lui avais pas dit mais j’aurais été la reconduire sur mes épaules, à pieds, eût-elle habité la Saskatchewan.

 


 

Une foule compacte et empressée avait pris d’assaut le chemin menant à la station de métro. Corinna n’était pas vraiment à l’aise dans ces attroupements. Nous étions restés confortablement installés sur un banc à la sortie de La Ronde et nous avions longuement attendu que le troupeau passe. Puis, elle avait choisi de prendre l’autobus 45 à la place du Métro. J’avais horreur de cette idée. La distance que franchissait l’autobus entre la terre ferme et la bretelle du pont était une spirale de court rayon qui montait trois-quatre tours en tire-bouchons et cela me foutait un vertige monstre. Corinna s’était payé ma gueule tout le long de la montée. Dans la folie des soirs de feux, le retour en ville des promeneux de la longue fin de semaine, le trajet entre La Ronde et la station Papineau avait pris une éternité, le pont était totalement bouchonné. Il restait encore tout le trajet vers Saint-Joseph plus au nord où à cette heure-là les autobus se faisaient plutôt rares. Profitant de cette belle nuit claire de fin d’été, nous avions marché lentement tout le trajet entre Papineau et l’Esplanade en jasant tout le long main dans la main. J’avais bien jugé la distance, elle habitait bien près de l’Esplanade.

Nous avions grimpé le long escalier qui menait au deuxième et Corinna avait tourné la clé tout doucement au cas où sa mère se serait endormie. En entrant, comme bien des grands logements du boulevard, un long corridor se présentait devant nous, plein de portes de chaque côté, désert. Corinna me faisait signe, l’index devant la bouche commandant le silence. “Juste pour mal faire, ma chambre est tout au fond”, m’avait-elle chuchoté. Puis, une femme en robe de nuit était apparue, sortie d’une des nombreuses portes. Le visage livide de la femme était totalement déconstruit par l’angoisse. Ses bras s’agitaient dans le vide désespérément à faire des signes étranges et ses lèvres mimaient des mots incompréhensibles. J’avais senti Corrina se raidir.

Puis, lui est sorti. Georges, un homme costaud et sombre aux allures du vrai Zorba. Pieds nus, un pantalon blanc souillé qui empestait le gras de cuisine, une camisole blanche, le visage cramoisi de rage traversé par un seul et épais sourcil noir. Il avait hurlé un long laïus à Corinna en grec en pointant la chambre du fond. Lorsque la pauvre fille était passée nerveusement à côté de lui le dos arqué la tête entre les jambes, il l’avait poussée dans le dos de sa grosse paluche comme pour accélérer son pas. Sa mère l’avait attrapée par les épaules et l’avait conduite à sa chambre. Corrina ne s’était jamais retournée. Du vestibule, je pouvais entendre les pleurs des deux femmes. Puis, l’imposante pièce d’homme s’était retournée vers moi. Les yeux rouges de furie et l’écume à la bouche il criait en s’avançant dans ma direction dans un français totalement massacré. Pas encore assez massacré pour que je ne comprenne pas le message. Il faudrait un jeune homme grec de bonne famille pour oser venir lui demander la main de son unique fille, sûrement pas un p’tit christ de french canadian pea soup comme moi avec ses ridicules bouclettes blondes et ses petits yeux bleus d’agneau sur la broche. Faudrait que je lui passe sur le corps avant. Lorsque son bras menaçant s’était levé et que son énorme index pointait mon nez, j’ai préféré de loin retrouver mon chemin du côté opposé et vite avant que je me mette à me chier dessus. J’ai descendu les marches quatre par quatre et j’ai couru sans arrêt jusqu’à Saint-Denis. Je n’ai pas touché terre plus que dix fois en chemin.

 


 

Des applaudissements et une forte odeur d’agneau flambé étaient venus ramener sur terre mon esprit parti scier du bois sur la lune pendant je ne sais combien de temps. Ces longues journées de congrès me sucent l’énergie. Un chef costaud aux traits sévères méditerranéens tout de blanc vêtu redescendait de la scène centrale de la foire alimentaire sous les derniers applaudissements qui s’estompaient, se creusait un chemin à travers la foule qui commençait à se disperser lentement. L’éclairage de scène blêmissait peu à peu. Plus loin la belle dame à la chevelure poivre et sel rapaillait ses effets, se levait et partait à ses devants. Le chef l’avait prise par les épaules comme s’il avait peur qu’un chinois ne la lui vole.

En s’approchant dans l’allée j’ai eu comme une épiphanie. J’ai cru reconnaître la belle dame. Un porte-nom suspendu à son cou par un ruban multicolore disait : Corinna Tsibucas.

Bouleversé et calculant très mal mes réactions, j’ai vite retourné le mien pour cacher mon nom et j’ai monté mon bouquin à la hauteur de mon nez pour dissimuler une partie de mon visage. Jamais elle ne me reconnaîtrait après toutes ces années. Dans un brouhaha soudain, une poignée d’admirateurs qui venaient en sens inverse monopolisaient l’attention du chef. Il avait échappé la belle dame dans la confusion du moment. Le temps que les admirateurs ne laissent le chef poursuivre sa route et qu’il ne la récupère au vol, elle avait eu à peine le temps de s’approcher de moi. C’était maintenant un regard furtif, nerveux et triste qu’elle portait sur le mien complètement ahuri. Elle avait eu tout juste le temps pour s’approcher de mon oreille et d’y murmurer tout bas :

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles.

Puis ils sont disparus tous les deux dans la foule compacte.

 


 

Ces salons commerciaux m’épuisent de plus en plus avec l’âge. Longues journées debout ou rien que sur une fesse à faire le beau pour les clients qui payent une visite, à se mettre en mode putain pour charmer les clients potentiels. En quittant le Palais des Congrès, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Rejoindre ma douce dans la petite percée de la forêt lanaudoise où j’habite. Ouvrir une bonne bouteille de rouge, m’installer près d’elle et voir venir lentement la nuit en observant la lumière des mouches à feu dans ma forêt, admirer les chorégraphies malhabiles et saccadées des chauve-souris qui chassent leur pitance dans le ciel bleu-mauve profond au-dessus de nos têtes et écouter au loin les coyotes prendre leur shift de nuit.

J’avais abandonné la voiture dans le stationnement incitatif de la station Radisson, maintenant l’avant-dernière station de la ligne verte, la plus à l’est de l’île. Je ne voulais pas me taper le foutoir des travaux de construction omniprésents. Une rarissime balade en métro pour moi maintenant.

Entre deux stations, les yeux à moitié fermés, l’odeur du caoutchouc surchauffé mélangée à celle de la forte humidité des tunnels, la pénombre, le tangage du wagon, cette rencontre fortuite, tout me ramenait plus de quarante ans en arrière.

Ce soir-là dans la pénombre du métro, une des passagères de mon coeur, assurément une des plus jeunes et des plus ravissantes, venait de faire un dernier tour. Sa belle jeunesse quittait lentement son corps de déesse grecque, abandonnait son visage radieux à la peau de pêche, sa belle chevelure couleur chocolat au lait aux reflets cuivrés virait inexorablement au poivre et sel. Sur ses beaux grands yeux noirs, deux paupières fatiguées descendaient comme une dernière tombée de rideau sur ce regard pétillant, sans gêne, naturel, dans lequel le mien s’était jadis littéralement noyé.

 

 

Flying Bum

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Boinsoir madame

Jean-Pierre Ferland

 

(Chanson-génèse du Flying Bum première mouture)

 

 

Mort digne dingue

Mardi, j’ai assassiné un petit matou.

Mardi, j’ai assassiné un petit matou et mercredi matin j’étais au travail comme si de rien n’était, je n’ai rien dit à personne, je bricolais innocemment des emballages sur ma table à dessin. “Voulez-vous votre logo sur les quatre faces?” ou “Est-ce qu’un fond noir vous intéresserait, c’est tendance?” ou encore “Est-ce que je positionne le code à barres en-dessous ou sur un côté?” Jamais je ne leur aurais dit que j’avais assassiné un petit matou. Je ne l’aurais jamais dit à personne, point à la ligne. Ils auraient été profondément choqués de mon geste ou alors totalement indifférents. Les deux possibles réactions m’auraient plongé dans un profond malaise.

Dans le fond, techniquement parlant, je n’ai pas assassiné le petit matou. Ce n’est pas moi qui tenais la seringue.

Mais je tenais le petit matou. Pas tellement longtemps avant, je tenais la plume. Quelle est la différence, vraiment, entre la plume et la seringue? Les deux ont une extrémité pointue. Les deux peuvent administrer des substances cruciales. Poison létal. Encre. Mots. Mises à mort. Mon geste était un peu de tout, un peu de rien, et après je n’ai que signé mon nom et tenu le petit matou.

Pendant que j’attendais l’arrivée du vétérinaire, il m’est venu à l’esprit la possibilité de repasser la porte, fuir la lumière crue des lampes au-dessus de la table d’opération, traverser la salle d’attente et m’en retourner dehors avec le petit matou. Dans les derniers éclairs de ses tristes yeux vitreux et les soubresauts de son corps squelettique, j’étais son unique port d’attache dans ce lieu mystérieux et épeurant pour lui, mes bras son seul réconfort. J’aurais pu me lever et repartir avec lui, mais je suis resté là avec le petit matou dans mes bras. Je l’ai tenu. La chaleur de mes bras et sa confiance en moi le gardaient immobile davantage que mes mains, pendant qu’elle l’emplissait de poison et ma main flattait sa petite tête noire et blanche et je murmurais des mots ridicules et inutiles à son oreille avec une voix d’église.

Le petit matou avait un nom.

Le petit matou avait un nom, mais j’aime mieux le taire. Son nom est encore vivant dans mon esprit et l’exposer au grand air risquerait de le voir se désintégrer et tomber en poussière comme une momie déterrée trop vite. Je vais plutôt vous parler de Paul.

Je vous parle de Paul et je vois une immense pile de magazines périmés dans une salle d’attente d’un hôpital. Les odeurs d’éther me montent au nez. Un Maclean par-dessus un Actualités par-dessus un Maclean, racornis. Les images sont en noir et blanc tellement ça date. Je vous parle de Paul et je me vois moi-même épuisé, écrasé au fond d’un vieux fauteuil en vinyle gris à dévisager les faces longues, livides et luisantes autour de moi, mes deux mains moites exsangues agrippant les appuie-bras. Sa femme à côté de moi stoïque, silencieuse. Je me revois à cet endroit où mon esprit retourne quelques fois comme un éternel prisonnier de ces instants pénibles et il crie toujours les mêmes mots. Ceci se produit réellement – ceci ne peut pas se produire réellement – ceci ne devrait jamais se produire – ceci se produit réellement – il n’y a pas d’issue – aucune lumière au bout d’aucun tunnel. Tous les mots qui s’entrechoquent dans mon esprit noient une à une les rares options heureuses que ma raison propose. Qui va le secourir, guérir mon père, ou le tuer? . . . maintenant? . . . ou quand? . . . mes frères? . . . moi?

Là où je ne voulais jamais me trouver, là où personne ne veut se trouver, c’est de se ramasser les pensées coincées dans une trappe infernale à se dire peut-être que le petit matou aurait survécu. Quelques jours, quelques semaines de plus… ce que j’en sais c’est qu’il restait au petit matou, à ma connaissance, au moins trois ou quatre vies sur les neuf qui lui étaient imparties par une stupide légende. Il aurait pu devenir un vieux patriarche obèse enroulé sur lui-même sur une étagère, immobile comme un chapeau de poil . . . non.

Aussi bien assumer qu’il serait mort de toutes façons. Autant assumer qu’il aurait cherché péniblement son souffle, qu’il aurait souffert sa vie les viscères rongés par le cancer si je ne l’avais pas assassiné.

Techniquement parlant, ce n’était pas un meurtre.

Il y a toutes sortes de mots. D’autres mots. Compassion, pitié, laisser partir, un choix difficile, cela fait partie de la vie, parti au paradis, dire au revoir. Tellement de beaux mots sirupeux à la texture de sables mouvants. Assassinat est un mot fait de pierre et d’acier. J’aime mieux me considérer comme un assassin plutôt que de m’enfoncer dans les vases mouvantes de la rectitude.

Si mon esprit revient dans cette salle d’attente un long moment, mes mains moites agrippées aux appuie-bras de cette chaise bancale en vieux vinyle gris, le décor glauque en noir et blanc d’une autre époque, éventuellement mon corps s’appuie sur les bras de la chaise, se lève et marche le long du corridor sans fin, rejoindre Paul. Et je croise un médecin et je lui parle encore avec ce que mon père appelait une petite voix d’église, une voix basse et hésitante, étouffée au fond de la gorge. Je lui parle de morphine et de dosages, on jase, là. Je lui parle de mesures extraordinaires et de souffrance ordinaire, cruelle, inutile, sans retour. De prescription revue sous le coup de la fatigue, sa femme qui croit encore, en vain, à bout de force et de prières. Il m’écoute. Il sort un carnet de sa poche de sarrau.

Une plume.

Je reprends mes esprits un long moment devant la porte de sa chambre. Je me rends à son chevet et mes doigts effleurent le peu de cheveux qui ornent toujours sa tête blanche, je sais que je ne dois attendre aucune réaction, ses yeux ne s’ouvrent même pas un peu, qu’un souffle rauque et mécanique, malaisant, je lui dis tout de même que j’ai offert à son épouse d’aller se reposer un peu et je lui explique aussi simplement avec une voix d’église comment je viens juste de l’assassiner.

Mais peut-être que cette fois-ci je vais me laisser aller à le toucher. Peut-être cette fois-ci il se redresserait dans son lit, qu’il respirerait avec ses propres poumons, que ses yeux s’ouvriraient et qu’il me regarderait comme un père regarde un fils et qu’il me dirait fais-toi-z-en pas, tu te rappelles combien j’en ai gazé avec le muffler de mon char des portées de petits chats enfermés dans une caisse de beurre en bois, c’est vraiment pas tous les chats qui ont droit à neuf vies.

Et on essaierait d’en rire ensemble. Pour un instant je ne serais plus autant un assassin. Et je sortirais la planche de cribble et les cartes, et les 15-2, 15-4, 15-6 joyeux résonneraient dans la chambre jusqu’à ce que la toux le reprenne et les cartes sautilleraient, glisseraient partout d’un bord et de l’autre sur le drap recouvrant ses jambes décharnées. On en rirait. On passerait tout le paquet de cartes deux-trois fois plutôt qu’une et ce serait une partie mémorable.

Et on prendrait tous les deux le temps en otage, entre la plume et la seringue de trop et quelque part le petit matou serait encore en vie.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

Incongruités d’été

Un cheval dont je ne connaissais pas le nom sans que cela soit nécessairement un cheval sans nom, ni un cheval dans le désert et j’ai finalement choisi la chaise.

GIG_3

J’avais trouvé un cheval dans ma cour – pas exactement ma cour, l’endroit derrière mon quatre-et-demi. La bête souriait. Le cheval était gris-souris. Je n’avais jamais vu un cheval gris-souris avant. Ni sourire. J’essayais de récapituler l’ensemble des connaissances que j’avais accumulées à propos de la race équine, ça pourrait devenir utile dans les circonstances. Je me rappelais que le cheval blanc de Napoléon était blanc – à moins que mon oncle Preston ne m’ait mené en bateau toutes ces années. Je savais qu’il y en avait des bruns, des noirs. Zorro en avait un noir, là-dessus je suis formel.

Le cheval mangeait les fleurs que le concierge avait plantées là. Je ne sais pas pourquoi il avait planté des fleurs dans ce recoin singulier derrière mon quatre-et-demi. Le cheval ne se nourrissait pas du tout des détritus alentour des poubelles dans l’espace étrange derrière mon quatre-et-demi – il n’était que de couleur gris-souris, pas le même régime alimentaire qu’elles. Aussi bien appeler ce lieu ma cour, parce qu’en toute honnêteté le lieu ressemblait à une cour. Seulement, ce n’était pas la mienne. Pas incluse au bail si ma mémoire valait encore ce qu’elle a déjà value. Je croyais que le cheval était celui du concierge.

La liste des choses à vérifier s’allongeait sans fin sur le rond d’en arrière de mon cerveau en surchauffe – est-ce qu’un cheval pouvait être gris-souris et j’en doutais car on aurait eu à vivre avec l’idée de voir des souris gris-cheval du même coup. Est-ce que le cheval appartenait vraiment au concierge? Était-ce tout de même ma cour si je n’étais que locataire du quatre-et-demi mitoyen? Et alors qu’est-ce que le cheval gris-souris du concierge faisait dans ma cour à moi? Est-ce que j’aurais pu planter ces fleurs moi-même? Est-ce que je pouvais quand même faire un tour de cheval sur le cheval que j’avais trouvé dans la cour? (comme un sentiment de déjà vu : est-ce que je pouvais utiliser la chaise que j’avais trouvée dans la cour, avais-je demandé au concierge il y a quelques mois de cela et la réponse avait été oui, je pouvais utiliser la chaise.) Mais une chaise n’est pas un cheval même si on peut s’asseoir sur les deux et ça venait épaissir l’intrigue d’une coche.

Le cheval s’était appliqué consciencieusement. Toutes les fleurs avaient été broutées à ras le sol. Une sensation pour le moins inconfortable m’avait alors envahi. Et si c’était le cheval qui m’avait trouvé. Peut-être que le cheval avait un plan en ce qui me concerne. Peut-être que le cheval s’attendait à ce que je fasse . . . quelque chose.

Ou encore . . . rien du tout.

Je ne pouvais plus évaluer les choses de façon vraiment efficace. Ni intelligente. Je me sentais tellement fatigué. Brûlé. Ratché comme on dit en Beauce. Je suis allé m’étendre sur le divan un moment. Je m’étais réveillé en sursaut assez rapidement. Le concierge était dans la cour et il parlait maintenant avec le cheval gris-souris qui souriait. Un drôle de sourire. Il pointait du doigt vers moi à travers la fenêtre tout en parlant au cheval avec une grande volubilité et le cheval gris-souris écoutait comme si ça l’intéressait. Le cheval gris-souris s’était retourné vers moi, il me regardait d’un air indéfinissable. J’ai sauté me cacher derrière le divan. Le cheval m’inquiétait sérieusement. L’attitude. Ce que le concierge pouvait bien raconter au cheval m’inquiétait encore davantage.

J’étais monumentalement déprimé et je le serais encore pendant de longues heures – ce n’était là qu’une seule terrible angoisse parmi tant d’autres, des milliers d’autres cette journée-là.

S’asseoir sur la chaise? Monter le cheval? J’avais décidé de ne rien provoquer, l’heure était à la prudence. L’attitude du cheval. Le concierge m’avait déjà confirmé que je le pouvais, il y avait quelques mois de cela.

J’ai monté la chaise.


 

29

Tout tourne alentour des bananes.

Je prends une photographie d’une banane à moitié épluchée. J’envoie la photographie à ma douce. Ma douce épluche à moitié une banane, place le bout de sa langue sur le bout du fruit, prend un selfie et me l’envoie. Nous sommes tous les deux en présence d’une banane de toute évidence et je déteste profondément le goût de la banane, depuis toujours. La texture. Je pourrais aller sur internet m’acheter un billet d’avion pour le Manitoba où je serais fort probablement encore en présence d’une banane. La plupart des gens ont des bananes à la maison, au bureau, dans leur boîte à lunch, pourquoi pas au Manitoba? Ma douce pourrait m’envoyer autant de photos de bananes qu’elle veut sans frais d’interurbain, des bananes qu’elle éplucherait lentement et qu’elle mangerait devant la caméra en se faisant tout un cinéma aguichant, porno à la limite. Ma douce sait qu’elle peut me provoquer des érections rien qu’à lécher stupidement une banane devant moi. Elle se sert régulièrement d’une banane juste pour m’exciter. Lorsque sa libido à elle est au top, elle m’envoie une photo d’elle qui fait son truc avec la banane. C’est la seule fois que j’adore la banane, j’ai profondément horreur des bananes, comprenez-moi bien. Je regarde le prix d’un billet d’avion pour le Manitoba. Je magasine solide. Trivago, Blablago, Hôtelàgogo. Je suis la seule personne au monde que ma douce attire avec une banane aussi loin qu’au Manitoba. Aussi simple que ça, une banane, un numéro burlesque. Je suis peut-être le seul à qui elle provoque une érection monstre juste à lécher une stupide banane. Triste addiction, je suis esclave de la banane. Ce n’était pas aboli, ça, l’esclavage, dans le plus beau pays du monde? Je sors ma carte de crédit et j’achète un billet pour le Manitoba. Je renvoie à ma douce sa photo d’elle qui fait son cinéma à une banane et une photo de mon érection côte-à-côte.

Banana dick split pic. (ouf)

Je reçois un courriel aussitôt. Un reçu et mon billet d’avion pour le Manitoba. J’imprime le billet d’avion et le reçu. Je regarde la paperasse de la compagnie d’aviation et je lis ébaubi “Aéroport de Pinniweg, Baminota”. Je n’ai pas encore trouvé le piton OFF sur l’auto-correcteur. Ma douce ne répond pas à mon dernier message. Je n’ai aucune espèce d’idée ou peut bien se trouver le Baminota. J’appelle un taxi et je me dirige vers l’aéroport. Ma douce me renvoie une photo, je ne regarde pas la photo, je ne lis pas le texto, rien – pas commode se présenter aux douanes avec une érection monstre. J’embarque dans l’avion et je m’envole vers le Baminota. J’espère tellement qu’ils ont des bananes au Baminota.

 

Flying Buffle

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(du Baminota)

 

 

Zac aux clés

Lui, on l’appelait Zac. C’était avant qu’on connaisse les autres, ses frères, qu’une étrange condition* rendait tous semblables les uns aux autres comme s’ils étaient des jumeaux de différents âges différenciés seulement par leur taille. Même les plus jeunes avaient déjà des visages de vieux. On les avait finalement tous baptisés Zac, les frères Zac.

Zac le plus petit, Zac le boiteux, Zac aux clés. Un grand tata comme on en croisait tant dans les quartiers populaires de Montréal des années 60. Quand on ne plaçait pas encore les enfants trop différents. Deux petits yeux noirs comme des billes tout-petites, sourcils épais, cheveux noirs tout autant. Une façon plutôt gauche de marcher, de bouger en général. Des doigts étranges. Aucun des Zac ne semblait capable de sourire. Zac aux clés ne souriait jamais, on aurait dit que la gueule lui pendait toujours comme un dogue entre deux joues molasses et ça ne faisait qu’en rajouter à son air pas tellement allumé. Ça et un début de moustache rare et échevelée qui semblait faire toute sa fierté.

Zac jouait un rôle du matin au soir, tous les jours que le bon dieu ramenait. Il se prenait pour un agent de sécurité. Il ne parlait jamais au je, il disait Zac. Zac a chaud, Zac a faim, Zac a fait ci, Zac a fait ça. Il portait un vieux képi de taxi mais Zac ne savait pas lire, alors pour lui c’était bonnet blanc, blanc bonnet. Un pantalon gris usé à la corde avec justement un petit cordon rouge tout le long de chaque jambe qui tenait de peur par endroits. Des bottillons noirs toujours brillants, bien cirés. Une chemise bleue comme la police mais probablement trouvée au sous-sol de l’église, une cravate de la ville de Montréal qu’un pompier de la caserne 3 en face du Perrette lui avait offert, une veste sans manches presque du même gris que les pantalons.

Solidement accroché à sa ceinture, un énorme ramassis de clés glanées icitte et là pendaient au bout du fil d’un porte-clé à poulie rétractable en tous points identique à ceux des vrais agents de sécurité. Quand Zac n’avait pas de petit change à brasser dans ses poches, il branlait son trousseau. On l’entendait toujours venir de loin aux tintements de métal. Zac n’avait pas d’amis mais ça l’arrangeait. Il disait que les vrais agents de sécurité n’ont jamais d’amis. Tout le monde est suspect quand on est un agent de sécurité qui connait vraiment son affaire, disait-il. Un métier pour les grands solitaires comme lui, Zac.

De bonne heure le matin, Zac entreprenait sa route. Il n’avait qu’un pas à faire de la ruelle de la 2ème avenue où il habitait, vers la rue Masson plus bas qu’il arpentait un coin de rue vers l’ouest. Il s’arrêtait un moment à l’échoppe de monsieur Gachon, ancien champion cycliste du tour de France immigré à Montréal qui tenait un commerce de vente et de réparation de vélos. Monsieur Gachon, maintenant un vieillard fortement scoliosé, accueillait toujours Zac avec une certaine grâce dans les circonstances. Zac, en bon agent de sécurité s’enquérait auprès du vieil homme à chacune de ses runs.

“Toute vas-tu ben icitte, monsieur Gachon?” Et le bonhomme le remerciait à tout coup de sa bienvaillance.

Puis Zac continuait vers la première avenue et faisait une autre halte au Perrette. Il ne disait pas aux employés du Perrette qu’il surveillait les lieux et les protégeait malgré eux. Il avait été trop souvent humilié par les propos malicieux des jeunes employés du commerce. Il s’y procurait un Sipsac, petit sac de plastique contenant des jus de toutes les couleurs les plus improbables provenant de fruits frais sortis d’un laboratoire. Une petite paille enfoncée dans le sac permettait de boire le liquide. Mais Zac attendait avant de le boire. Son jus lui donnait de la contenance et une bonne raison pour s’arrêter faire la pause en face de chez Monique Lanouette plus haut sur la première avenue. Zac devenait tout chose lorsqu’il apercevait Monique qui passait l’essentiel de ses journées à se bercer sur son balcon. Monique était une jeune fille à peu près de l’âge de Zac, elle était un peu simplette mais très grassette. Zac ne se lassait jamais de la complimenter sur sa vaste collection de pantalons en fortrel dans tous les possibles carreautés dans toutes les palettes, serrés aux cuisses avec des belles pattes d’éléphant dans le bas. Ses minces tricots synthétiques du jaune moutarde aux violets salon funéraire qui épousaient parfaitement les ceinturons de petits bourrelets qui faisaient le tour de sa taille et qui se déposaient en cascades les uns sur les autres, le tissu stretchy qui moulait comme une seconde peau deux énormes mamelles bien rondes au centre desquelles un zipper à moitié descendu révélait un grand canyon de chair blanche. Quand les yeux de Zac s’y égaraient, il cherchait ses mots pour un long moment et bégayait lamentablement. Il grimpait hypocritement sur la pointe de ses bottines pour avoir une meilleure vue mais jamais il n’aurait osé ouvrir la porte de la petite clôture de fer forgé qui fermait l’accès au trottoir. Dès que la mère de Monique entendait le son de la petite clanche de métal, elle accourait aussitôt. Elle n’appréciait pas particulièrement les assiduités de Zac auprès de sa fi-fille. La plupart du temps, il évoquait une soi-disant pause syndicale des agents de sécurité et buvait son Sipsac sur place en jasant de balivernes avec Monique qui n’avait pas beaucoup de conversation en-dehors des frasques de Freddy Washington qu’elle répétait inlassablement en émettant un rire étrange qui ressemblait au grognement d’une jeune truie. Zac observait son bercement incessant imprimer des ondulations à sa généreuse poitrine. Lorsqu’il avait siphonné sa dernière goutte de jus, Zac soufflait dans la paille, gonflait à bloc le petit sac, pinçait l’ouverture entre ses doigts puis le plaçait sous le talon de sa bottine. Il faisait éclater le petit sac qui faisait un son de pétard et Monique sursautait à tout coup sur sa chaise berçante, ses tétons se mettaient à balloter dans les airs et rebondissaient deux-trois coups sous le choc. Au plus grand plaisir de Zac hypnotisé par tant de beauté.

Zac saluait Monique puis reprenait sa run vers le nord. À mi-chemin, occasionnellement, un petit espiègle s’amusait à lui rappeler la présence de l’arbre à cennes.

Envoye, Zac, brasse-lé celui-là, la ville vient juste de le planter, c’est un arbre à cennes. Brasse-lé puis les cennes vont tomber.”

Zac n’avait peut-être pas inventé le bouton à quatre trous mais il savait bien qu’un arbre de même ça n’existe pas. Mais dès que le petit garnement allait rejoindre ses amis sur le balcon du deuxième, c’était plus fort que lui. Zac s’approchait, se plaçait sous l’arbre et essayait de voir les cennes à travers le feuillage. Puis, non sans avoir regardé à gauche et à droite voir si quelqu’un l’observait, il brassait le petit arbre. Les enfants sur le balcon laissaient alors tomber quelques cennes noires sur le dessus de l’arbre et se bidonnaient à regarder Zac à quatre pattes ramasser fébrilement les cennes une à une au sol. Quand la source était tarie, Zac se relevait, essuyait les genoux de son beau pantalon d’agent de sécurité et reprenait sa run, fier d’avoir de quoi se racheter un autre Sipsac à cinq cennes à son prochain passage au Perrette. Outre son autre petit revenu d’appoint, il inspectait chaque poubelle publique à la recherche d’une ou deux précieuses bouteilles vides.

Plus loin, il présentait son grand nez à la petite fenêtre de service de chez Betty au coin de Dandurand. La fenêtre s’ouvrait et Betty lui disait : “Non, elle est pas commencée encore la crème à glace molle, passe par la grande porte, je vais te faire un cornet à deux boules ordinaire.” Chaque fois Zac répondait : “Non merci, j’en veux pas, je faisais juste vérifier en cas que quelqu’un me le demande.” Mais Betty savait bien que Zac avait rarement le trente sous pour une bonne molle. Parfois quand il faisait très chaud, elle le prenait en pitié. Elle lui demandait de descendre trois-quatre caisses de bouteilles vides dans la cave et quand il remontait elle lui présentait un beau cornet de crème à glace molle, gratis! Il le mangeait assis dans la petite marche devant le commerce pour que tout le monde voie bien qu’il avait les moyens de s’en acheter de la molle, lui aussi.

Zac repartait sur Dandurand vers la deuxième, passait devant le barbier Lalonde. Les journées tranquilles, le barbier en faisant claquer les lames de ses ciseaux lui lançait : “Viens icitte mon grand Zac aux clés, j’vas te l’arranger la moustache. . . gratis!”  Zac en avait peur, il tournait le coin au pas de course la main sur la bouche pour cacher sa moustache ridicule. Il avait à peine le temps de sentir la bonne odeur de patates frites de l’autre bord de la rue. Puis il redescendait la deuxième vers Masson et bouclait sa run en repassant devant chez lui au coin de la ruelle. On aurait pu croire qu’il avait 17 ou 18 ans mais jamais dans sa tournée d’agent de sécurité il ne traversait une rue. Les petits bums du coin le savaient. Parfois ils déposaient pour lui un popsicle sur le trottoir de l’autre côté de la rue et lui criaient : “Viens le chercher Zac, c’est juste pour toé, vite avant qu’il fonde!” et Zac se tenait sur son trottoir de l’autre côté et regardait le popsicle fondre, démoli, pendant que les p’tits christ léchaient goulûment le leur en le regardant et en le narguant. Gnagnagnagna-gna. Jamais il n’aurait mis le pied sur l’asphalte de la rue. Une machine serait venue le frapper et le tuer, comme son petit frère l’été d’avant.

Assez souvent surtout en été, les fenêtres ouvertes, en passant devant chez lui il entendait sa mère crier ou hurler comme un loup et il se dépêchait de faire le dernier bout entre la ruelle et Masson. Surtout les débuts de mois et les jours de paye, les clients du Lanterne visitaient son lit chacun leur tour. Zac tournait le coin en vitesse, là où le trafic et l’activité de la rue commerciale venaient enterrer le son sa mère. Il passait devant le magasin de télévision sans s’arrêter et entrait ensuite chez monsieur Gachon voir si tout était OK. Quand le vieux cycliste était occupé dans son arrière-boutique, Zac regardait longuement sur le mur derrière le comptoir les photos, les médailles, les trophées. Un monsieur Gachon tout jeune en culottes courtes serrées qui remportait le grand tour de France. Zac ne comprenait pas très bien tout ça mais il savait que monsieur Gachon avait réalisé des grandes choses. Lui, Zac, il ne faisait que le grand tour du bloc, jour après jour. Descendre la 2, un p’tit bout sur Masson, monter la 1, un petit bout sur Dandurand, descendre la 2 again and again.

Ce matin-là, Zac avait les cennes de l’arbre à cennes pour arrêter encore une fois au Perrette s’acheter un Sipsac. Il aurait encore une bonne excuse pour s’arrêter devant le balcon de Monique Lanouette. L’école était finie depuis quelques jours et il était certain de la trouver là sur sa chaise berçante. Monique, depuis le temps, connaissait la run de Zac, elle savait à peu près quand il tournait le coin avec son sac de jus à la main. Sa mère était bien contente du bulletin scolaire de l’école “spéciale” de sa fi-fille. Aussitôt que le facteur l’avait livré, elle était allée lui acheter un bolo chez Golden’s. Monique était surexcitée, pour la première fois elle était capable de jouer pour vrai avec son bolo. Sa mère l’avait laissée descendre sur le trottoir pour jouer, une fois n’est pas coutume.

En tournant le coin Zac l’avait aussitôt vue, au beau milieu du trottoir, à sa hauteur à lui pour une fois. Il pensait bien avoir une vision. Elle était beaucoup petite qu’il pensait. Elle frappait et frappait la petite balle en sautillant et sa poitrine sautait avec elle dans toutes les directions, on aurait dit que les deux mamelles blanches voulaient sortir du mince tricot jaune moutarde. Zac accélérait le pas en marmonnant : “Monique? Monique, c’est toé Monique?”, comme s’il croyait qu’elle n’existait pas vraiment en-dehors de sa chaise berçante.

Quand Monique l’a aperçu, la face longue incapable de sourire comme d’habitude, elle criait son nom. “Zac, Zac, check ça, Zac, chu capable, viens voir!”. Et elle se donnait avec cœur sur la petite balle au bout de son élastique. Zac était maintenant tout près d’elle, il pouvait la sentir, voir de près ses chairs molles s’agiter dans tous les sens. Des hordes de fourmis piquantes et brûlantes avaient envahi tous les sangs du pauvre Zac qui n’avait plus assez de ses deux yeux noirs pour zieuter toutes ces chairs dansantes. Monique poussait la machine à fond et frappait la petite balle de plus en plus fort, de plus en plus haut. Et ainsi sautaient les mamelles. Et ce qui devait arriver arriva finalement. L’élastique a cédé et la petite boule est partie par-dessus les autos rebondir au loin dans la rue. Monique désespérée criait : “Ah Nonnnnnnnnn, ciboire, ma p’tite boule”.

Sans réfléchir davantage, Zac s’est élancé au secours de la petite boule, il s’est faufilé comme une flèche entre deux voitures stationnées et le camion de Kik Cola qui descendait la première avenue n’a jamais pu s’arrêter à temps.

Monique criait son nom, elle s’est précipitée au chevet de Zac encore conscient, étendu sur l’asphalte sa tête se vidait lentement de son sang. Elle a vite enlevé son tricot jaune moutarde, l’a plié trois-quatre fois. Elle portait une énorme brassière blanche en-dessous. Les badauds qui commençaient à accourir de partout avaient de quoi se rincer l’oeil. Elle s’est penchée sur lui et en lui soulevant sa tête d’une main, elle a placé le chandail sous la tête de Zac. En moins de deux, le chandail jaune moutarde avait tellement imbibé de sang qu’il était maintenant tout rouge. La foule commençait à s’amonceler alentour d’eux.

Elle l’avait relevée à deux mains puis serrait la tête de Zac fort contre son buste emporté par les secousses intempestives de ses pleurs, Zac avait son nez enfoncé dans l’énorme canyon de chair blanche. Elle le suppliait :

“Meurs pas, Zac, fais pas le fou, là, meurs pas.”

Les yeux de Zac se sont ouverts une dernière fois, un énorme sourire lui est apparu dans le visage puis ses deux petites billes noires se sont figées dans le vide pour toujours. Monique sanglotante a tenu le visage de Zac enfoncé serré au creux de ses seins avec l’énergie du désespoir jusqu’à ce que les secouristes viennent lui arracher Zac des mains, de force, à deux hommes.

Sur la poche de la veste que Zac avait trouvée à la Saint-Vincent-de-Paul, un écusson où était brodé un prénom, Jack. Mais Zac n’avait jamais su prononcer les j.

Quand on lui demandait son nom, il disait toujours : “Zac y s’appelle Zac.”

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

*Avec le recul, on peut croire que Zac était victime du syndrome Rubinstein-Taybi qui frappe généralement toute la fratrie d’une même famille.

 

La Paloma adieu

Pourquoi tu t’es inscrite ici, je lui avais demandé comme je demandais à tous les autres étudiants présents à l’ouverture. Elle m’avait répondu : “Ton atelier sentait la liqueur aux raisins lorsqu’on a visité en début de session.”

Elle avait tout faux. On avait une petite rigolote, ici, définitivement. L’endroit sentait perpétuellement un mélange de diluant à laque et de cannabis. Belle époque. Elle accusait un surplus de poids important mais, comme un vieux cliché tenace, elle avait un visage radieux, elle était superbement belle. Elle se fringuait d’une façon particulièrement originale. Les autres petites cégépiennes qui fréquentaient l’atelier avaient l’air de fillettes mal dégrossies à côté d’elle. À l’heure des présentations, elle m’avait dit : “Appelle-moi simplement La Paloma, mon autre nom ne me fait plus ni chaud ni froid, il ne m’a jamais vraiment convenu de toutes façons.”

Le collège n’avait aucun programme dans le domaine des arts visuels, que des techniques lancinantes et un peu bêtes. L’atelier était un petit extra que la direction offrait gracieusement aux étudiants, un loisir. J’avais décroché le poste malgré mon jeune âge, j’étais à peine plus vieux que les étudiants qui fréquentaient l’atelier. La Paloma était davantage le type de personne qu’on aurait pu retrouver au collège du Vieux-Montréal où la majorité des inscrits étaient davantage du type bohème, du type à faire un DEC en illustration ou en poterie, à s’habiller comme des romanichels de 5-10-15.

Au début, j’étais toujours curieux de cerner le talent de tout un chacun. Première journée, j’installais une tête de plâtre sur une table (la tête peinte était fendue en deux, conséquence d’un malheureux incident) et j’invitais toutes les personne présentes à l’utiliser comme sujet de nature morte. À la fin de la séance, chacun retournait son chevalet pour révéler le fruit de son travail au groupe. La Paloma était vraiment trop forte pour le groupe d’aspirants-comptables ou de futurs inhalothérapeutes.

C’était une semaine avant qu’elle ne reçoive l’appel de son oncologue. Elle avait décroché le téléphone d’une main pendant qu’elle se versait des Corn Puffs dans un bol de l’autre main.

L’appel lui avait coupé l’appétit.

Ce matin-là, assise derrière un chevalet comme si de rien n’était, elle avait peint cinq jeunes enfants qui se tenaient en rang comme si la cloche d’école venait de sonner la fin de la récréation. Les pauvres avaient tous le visage éteint, ronchonné, des rides tout le tour des yeux. “La Paloma, ciboire, c’est wack, ton truc à matin”, lui avais-je dit. Nous étions seuls dans l’atelier. Elle n’en avait parlé à personne encore.

D’autres étudiants arrivaient, commençaient à s’installer. Elle s’était emparée d’une spatule et avait entièrement recouvert le visage des cinq enfants d’une pâte grise, lisse et épaisse. Des traits gauche-droite, en bas-en haut, en diagonale qui donnaient un mouvement, une vie, aux visages maintenant sans expression. “C’est encore plus wack…”, avais-je bêtement commenté, “…mais je trouve ça encore plus beau, puissant.”

Fermeture de l’atelier. La Paloma tendait sa toile vers moi. “Comme tu la trouves puissante, je te la donne. Attention, elle n’est pas encore sèche.”  J’ai agrippé la toile sans rechigner, un peu ébaubi. La Paloma avait tourné les talons tellement vite que je n’ai jamais eu le temps de rien dire.

De retour chez moi, je l’ai couchée méticuleusement sur le bois franc de ma chambre loin du trafic. J’étais seul dans mon petit quatre-et-demi ce soir-là. J’ai lancé une lasagne congelée dans le micro-ondes. Assis sur le bord de mon lit, je l’ai mangée directement dans la boîte. Tout le long je ne pouvais pas abandonner du regard ces enfants et je tentais désespérément de ressentir le même mouvement de leurs visages que j’avais ressenti plus tôt. Leurs visages demeuraient immobiles, figés. La peinture avait commencé à rider en séchant.

La journée suivante, La Paloma ne m’avait pas adressé la parole une seule fois. J’avais gaffé, ma gueule prolifique venait encore une fois de me jouer un sale tour. Je n’avais probablement pas trouvé les bons mots. J’avais laissé aller les mots sans les réévaluer en chemin, spontanément, comme un petit premier de classe qui répond avant tout le monde avant même que l’institutrice n’ait fini de poser la question. Je n’ai jamais été capable de simplement sourire, comme mes camarades, de faire semblant de savoir et de sourire stupidement en attendant que les vrais bons mots me viennent.

Après l’atelier, je suis rentré à pied comme je le faisais toujours, en passant par le stationnement derrière le collège. J’ai vu La Paloma assise dans sa voiture, presque couchée le siège replié vers l’arrière. Les fenêtres de la vieille Corolla défraîchie étaient baissées. Elle m’avait invité à monter. La chose la plus étrange c’est que je ne sentais rien d’étrange à monter dans la voiture d’une inconnue. J’étais tout à fait confortable à l’idée, heureux même. Je n’avais jamais eu de voiture, j’étais fier quand j’avais trouvé du premier coup la manette pour rabaisser mon siège, me retrouver à son niveau. Je voyais bien juste à la regarder, je lui ai tout de go demandé ce qui n’allait pas. Nous fixions tous les deux une déchirure au vinyle blanc jauni du plafond de la cabine. La déchirure et les lambeaux qui pendouillaient ressemblaient à une grande colombe les ailes horriblement déchirées. Sa main brûlante s’était déposée calmement sur mon avant-bras, sa tête tournée vers moi. “Je suis ce qui ne va pas, ce qui ne va  plus.” m’avait elle dit avant de m’expliquer exactement comment elle n’allait plus.

Récemment j’ai fait des rêves où les paroles sont en sous-titres. Jamais les mots écrits ne correspondent vraiment aux mots prononcés. Dans un de ces rêves je lui disais : “Tu me manques parfois, La Paloma, dieu sait ce qui aurait pu se passer.”  Mais les sous-titres disaient tout le temps : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.”

Des fois dans ma vraie vie qui a fait un bon bout de chemin depuis, je suis encore comme le ti-cul qui répond trop vite à la maîtresse, les gens écoutent ce que je dis puis me regardent comme si mon cul était en train de leur pondre un œuf. Comme si les mots en passant de ma tête de linotte à ma langue traversaient des zones de turbulence. C’est une chose que j’appréciais de La Paloma. Elle écoutait tous ces mots sans rapport avec un sourire, elle savait. On aurait dit qu’elle entendait les bons mots, ceux qui auraient dû être entendus. Comme cette fois-là dans une Corolla défraîchie quand les seuls stupides mots qui étaient sortis de ma bouche avaient été : “Ben voyons donc, tu vas être correct.” Elle ne m’avait pas regardé avec la face ébaubie d’une personne qui lirait un sous-titre sans aucun lien avec les vrais mots. Elle avait souri, elle avait ri, même. Si j’avais connu le diable en personne, je l’aurais regardé en plein dans sa grosse face rouge, je l’aurais agrippé par les cornes et je lui aurais proposé un deal. “Prends ma stupide langue, prends mon âme si tu veux. Épargne La Paloma, de grâce.”

Les cinq enfants ont brûlé avec bien d’autres choses dans l’incendie du hangar derrière mon petit quatre-et-demi un beau soir d’été des années soixante-dix mais ils avaient survécu à leur mère un bon bout de temps tout de même.

Chaque fois que je regardais cette toile je me disais à moi-même : “J’ai horreur des huîtres, dieu s’est gouré pas à peu près là-dessus.” Et je fixais désespérément la pâte grise, maintenant toute fripée et épaisse qui recouvrait le visage des cinq enfants dans l’espoir un peu fou que la peinture grise s’égrène et tombe en poussière. Que les enfants puissent enfin respirer, retrouver le droit de devenir vieux par eux-mêmes, tranquilles.

À un de ces quatre, La Paloma.

 

Flying Bum

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Paloma : mot espagnol qui désigne la colombe.

 

 

Oh toi ma douloureuse

Léopold Simoneau n’était plus l’ombre de lui-même. Il avait atteint les bas-fonds, amaigri, épuisé, déprimé. C’était à se demander s’il avait encore toute sa tête. Il dormait sur le divan du salon par brefs épisodes seulement d’un sommeil agité, toute la quincaillerie médicale qui avait lentement envahi le lit conjugal ne lui laissait guère le choix maintenant. Dolorès Boilard était maintenant grabataire depuis plus de dix ans. Une terrible maladie l’avait lentement immobilisée, presque totalement paralysée, aphone et abandonnée aux douloureux spasmes musculaires que son immobilité engendrait. Léopold Simoneau devait pourvoir à ses moindres besoins et la tâche ne s’était qu’amplifiée à mesure que la maladie progressait. Il devait la nourrir, faire sa toilette, changer ses couches, voir aux pansements de ses plaies de lit les jours que l’infirmière ne passait pas. Sans compter tout l’ordinaire de la maison. Des interventions médicales au cerveau l’avaient laissée dans un état mental lamentable où les émotions n’existaient plus. Sauf une, un petit rire narquois lancinant, malaisant, qui était sa réponse à toute stimulation fût-elle tragique ou comique et qui était devenu pour Léopold pire qu’un supplice chinois. Ça et aussi un petit râlement très caractéristique dans lequel Léopold reconnaissait encore son nom, râlement qu’elle faisait à répétition lorsqu’elle l’appelait pour une chose ou une autre mais la vaste majorité du temps pour une chose bien précise. Elle réclamait sa dose de cannabis que Léopold devait lui faire fumer, la seule chose qui calmait encore ses spasmes musculaires et qui semblait lui procurer un certain plaisir. Léopold savait fort bien que dans l’état où il se trouvait maintenant, il aurait dû s’abstenir de fumer l’herbe avec elle mais ce partage était tout ce qui restait de leur relation. Dolorès était, avant la maladie, une femme superbe, d’une vivacité d’esprit et d’une intelligence bien au-delà de la moyenne des ours. Elle était cadre supérieur dans une grande institution technologique. Elle avait un charme fou qui passait par un regard très singulier, direct, franc, qui pénétrait ses interlocuteurs comme un laser, ils tombaient alors sous son charme un après l’autre. Si cette Dolorès des beaux jours existait toujours, elle était maintenant la prisonnière d’un corps inerte et douloureux, tapie en silence quelque part dans un minuscule recoin de sa tête.

 

Quelquefois, lorsqu’ils tiraient un joint ensemble, il prenait à Léopold des étranges envies. Lorsque l’herbe avait fait tout son effet, il lui arrivait maintenant régulièrement de se détacher de son corps et de devenir comme une masse gazeuse, un spectateur flottant au-dessus de la scène. Il se voyait se lever, lui mettre un oreiller sur le visage et de pousser. D’autres fois, aller à la cuisine chercher son plus tranchant couteau japonais et de revenir lui trancher la gorge d’un seul trait de lame. Ou encore jouer un peu avec le dosage de ses médicaments, toute cette sorte de choses. Puis presqu’à tout coup, une lueur insolite s’allumait dans le regard de Dolorès et elle fixait directement le regard du corps invisible de Léopold qui planait au-dessus de la scène et Léopold regagnait sans résister son corps physique comme un enfant pris les doigts dans les confitures. En proie à des berlues sans nom, il la bordait, replaçait ses couvertures, lui faisait boire à la paille une bonne lampée d’eau vitaminée puis il embrassait son front et repartait dormir sur son divan. Lorsqu’il quittait la pièce, Dolorès émettait un grognement guttural qui lui glaçait le sang.

 

 

Une Triumph Spitfire décapotable. Dolorès en avait rêvé depuis le premier jour où elle s’était inscrite à son cours de conduite automobile. La journée où elle avait été promue directrice de la recherche du département des sciences cognitives et neuro-psychiques, elle avait ordonné à Léopold de la conduire chez le concessionnaire sur-le-champ et elle avait jeté son dévolu sur une 5 vitesses manuelle d’un rouge flamboyant avec l’intérieur en cuir de chevreau au chic fini crème. Le soir même où la voiture avait été enfin prête et qu’ils en avaient pris possession, ils avaient longuement roulé en ville, poussé des pointes sur l’autoroute pour apprécier la vitesse du petit bolide. Elle était encore passablement gauche mais elle s’en était tout de même bien sortie pour une débutante.  Ce soir-là, elle avait garé son nouveau bébé dans le garage et elle l’avait longuement frotté pour effacer toute trace de saleté même là où il n’y en avait pas. Puis elle avait déballé et déplié une housse neuve, taillée sur mesure, et l’avait méticuleusement déployée sur la voiture.

Léopold se souvenait encore de l’intensité de leurs rapports sexuels ce soir-là mais se questionnait toujours sur sa contribution véritable aux puissants orgasmes qu’elle semblait avoir eus cette nuit-là. C’était quelque chose.

Le lendemain matin, toute fière et vêtue comme une star british, elle avait déballé la Spitfire et était partie au travail au volant de son nouveau trésor. Après sa journée de travail, elle avait dû se résigner à appeler Léopold Simoneau au secours. Elle était décontenancée, ébaubie. Complètement incapable de ramener la voiture sport à la maison. Son pied ne lui obéissait plus, avait-elle simplement expliqué. Simoneau était sauté dans un taxi. Il l’avait ramenée à la maison en conduisant lui-même, une Dolorès stoïque à ses côtés. Ils l’ont entrée au garage, Léopold avait installé la housse dessus et c’était là la dernière fois que Dolorès était montée dans la voiture de ses rêves. Dans la semaine, le terrible diagnostic était tombé.

 

 

Une énorme lune d’automne laissait une lumière vascillante et bleutée pénétrer le salon et chamoirer l’allure de toutes choses. Sous un vent tenace, les branches des lilas de chaque côté fouettaient les fenêtres de la baie vitrée. Léopold n’arrivait jamais à trouver le repos dans tout ce bazar infernal. Il avait atteint un état presque second mais jamais l’état de sommeil dont il avait cruellement besoin. Il s’était promis plusieurs fois d’abattre ces maudits lilas mais n’avait jamais vraiment trouvé le temps pour le faire. La scie à chaîne ramassait la poussière au pied de la porte du vestibule. Ses yeux brûlants s’étaient mis à peser une tonne et semblaient enfin vouloir le livrer aux bras de Morphée lorsque le râlement s’était fait entendre again and again. Résigné, Simoneau s’était levé et se dirigeait vers la chambre où Dolorès se mourait pour un bon joint. Dans sa tête de linotte endormie, il avait tracé son plan. Je vais lui en rouler un tellement gros, avait-il pensé, qu’elle ne râlera plus avant demain midi. Il avait mal évalué les effets que ce monstre aurait sur lui aussi immanquablement.

 

 

Un homme était assis sur une chaise près du lit d’une femme grabataire. Léopold Simoneau désubstantié était protégé d’être absorbé par le cosmos par le plafond de plâtre de la chambre et il observait la scène de haut. Lentement, les choses lui revenaient. Il avait reconnu Dolorès Boilard, dans son lit en bas. Il se voyait lui-même assis sur la chaise près d’elle, c’était bien lui, son corps à tout le moins. Le pétard trop longuement maintenu dans sa bouche, une énorme bouffée de cannabis avait fait tousser violemment Dolorès. Presqu’étouffée, un regard vert, lumineux et violent était sorti de ses yeux comme des lasers et était venu le frapper et lui coller les épaules au plafond, lui chauffer les sangs par en-dedans, sensation de brûlure insupportable par tout son corps.

 

Léopold était convaincu que le temps était venu d’abréger les souffrances de la pauvre femme parce que la souffrance de Dolorès coulait maintenant dans son propre sang, ne faisait qu’une avec la sienne. Il observait son corps physique sur la chaise plus bas, il se voyait prendre une bouffée ultime, écraser le reste du joint dans le cendrier. En se mouvant comme une lente volute de fumée il avait suivi du regard son corps physique se relever de la chaise, sortir de la chambre puis revenir une scie à chaîne à la main. Il évitait comme la peste le regard de Dolorès qui avait toujours le pouvoir de le ramener habiter son corps de viande qui crinquait la scie à chaîne près d’elle. Le regard de lumière de Dolorès s’était posé sur l’homme à la scie qui avait été comme transformé en statue de marbre avant même de venir à bout de partir la scie qui s’était écrasée au sol.

 

Simoneau était en état de panique. Comment pourrait-il regagner son corps si ce corps était maintenant une masse inerte? C’était lui maintenant qui cherchait désespérément le regard de Dolorès et il ne fût pas décu. Le puissant regard s’était rallumé, se portait sur lui, faisait lentement disparaître la douleur des brûlures qui couraient dans son sang. Il sentait qu’il en était à se réduire à rien, une chose gazeuse minuscule pas plus grosse qu’une bille qui redescendait lentement vers son corps physique. Il se voyait maintenant prisonnier dans la zone cerveau d’une statue de pierre raide et froide. Puis, très graduellement, le corps physique reprenait sa chaleur mais sans toutefois se soumettre au contrôle du cerveau de Léopold. Pas encore, du moins.

 

La sensation d’un pied lui était revenue. Un pied mais au niveau des hanches. À l’intérieur de la hanche. Et ce pied maintenant dans un mouvement gauche et saccadé cherchait son chemin à l’intérieur de sa jambe vers le bas, comme un pied chercherait son chemin dans un pantalon. Sans qu’il puisse faire quoi que ce soit, un autre pied avait trouvé son chemin intérieur vers le bas, prendre la place de l’autre côté. Les doigts engourdis de deux poings fermés s’agitaient dans ses épaules et poussaient avec force tenter de rejoindre les extrémités de ses bras, comme des mains cherchant leur route dans les manches d’un chandail trop serré. Une puissante pulsion envahissait son cou, la gorge de Simoneau se serrait et gonflait l’étouffer comme un enfant allergique aux arachides. Ses mains ne répondaient pas, ne pouvaient rien pour lui. Une explosion s’est produite dans cette gorge maintenant démesurément enflée et les fluides ont fini par passer leur chemin vers sa tête qui se sentait maintenant soulagée comme une dam de castor qui s’éventre, un abcès qui crève, quand la tête finit par nous passer dans le col trop court d’un chandail trop petit. Un choc vagal était venu porter le coup fatal à sa conscience des événements.

 

 

 

La lumière violente des néons du garage agressait ses yeux. La housse enlevée et pliée soigneusement, il ne restait plus qu’à espérer que la Spitfire roule toujours. La voiture avait été descendue de ses blocs. La clé de contact tournée, le moteur était parti comme si la voiture n’avait jamais été entreposée de sa vie. Simoneau avait fait une belle job d’entretien. Un grand rire de bonheur s’était fait entendre dans le garage malgré le vrombissement de la Spitfire. Léopold Simoneau n’aurait jamais imaginé qu’un jour il remonterait dans cette voiture. De son propre chef à tout le moins. C’était Dolorès Boilard qui commandait, Simoneau n’était plus qu’une bulle gazeuse d’à peine un centimètre prisonnière dans un recoin de la cervelle de Dolorès qui se promenait maintenant avec le corps de Léopold. Impossible de communiquer avec elle autrement que par un faible râlement désagréable qu’elle avait tôt fait d’étouffer. La porte électrique du garage s’ouvrait derrière elle, lui, eux? Puis ils avaient pris la route. Dix ans couchée sur le dos n’avaient rien amélioré à son talent de chauffeur, pensait Simoneau dans sa tête à elle. Dolorès s’offrait un trajet nostalgique de toute évidence. Elle était passée par la maison familiale qui l’avait vue grandir, sa petite école, l’Institut des sciences cognitives et neuro-psychiques où elle avait fait une brève mais brillante carrière, la piaule où elle et Simoneau étaient tombés dans les bras l’un de l’autre la première fois, l’église où ils s’étaient mariés. On la klaxonnait à l’occasion devant l’incongruité de sa conduite. Puis elle était sortie de la ville, histoire de pousser la machine.

 

Et elle la poussait la machine, à fond sur une route secondaire à deux voies. Léopold tapi sur le bord du nerf optique, impuissant, observait.

 

“Tu voulais m’achever, mon beau Léopold, attache ta tuque avec trois tours de broche, mon nounou!”

 

Un camion se présentait sur la voie opposée, elle a tourné le volant et embouti la minuscule voiture dans le mastodonte dans un fracas hallucinant.

 

 

Heure de l’impact : 3h33.

Une lumière puissante et verte l’avait ramené à la conscience. Simoneau était prisonnier d’un amas de tôle froissée, tranché en deux presque bord en bord de l’abdomen. Au lieu de saigner comme un cochon à l’abattoir, une masse gazeuse lumineuse et verte comme le regard de Dolorès s’échappait de la plaie ouverte, se répandait lentement au fond de la carcasse de la Spitfire méconnaissable. Il ressentait les choses à nouveau. Il avait recommencé à ressentir la douleur partout sur son corps tout en ecchymoses. Avant que les services d’urgence n’arrivent, la masse gazeuse s’était totalement volatilisée et la plaie s’était refermée sans laisser de trace ni la moindre cicatrice. Ébranlé, lorsque les ambulanciers avaient installé Simoneau sur la civière il délirait totalement selon le rapport.

“Trouvez-là, elle doit être quelque part pas loin. Cherchez les lumières vertes.” Les ambulanciers suspectaient une commotion pour le moins sévère.

 

 

On lui avait donné son congé de l’hôpital le jour même. Léopold Simoneau avait été une intrigue pour tout le personnel hospitalier, il n’avait absolument rien d’autre que quelques ecchymoses. On l’avait mis dans un taxi pour qu’il rentre chez lui.

Une ambulance bloquait l’entrée, plusieurs voitures étaient stationnées dans tous les sens, fait assez inhabituel. Des feux clignotaient partout comme un grand soir d’artifice sur le petit bout de rue. Le taxi avait dû le faire descendre à l’intersection.

“T’étais où mon hostie de sans-cœur,” lui criait une des sœurs de Dolorès lorsqu’il avait franchi la porte de son bungalow. Toute sa famille était là dans le salon, éplorée, pendant qu’un va-et-vient sans pareil animait la place et que les autorités occupaient la chambre où le corps inanimé de Dolorès Boilard était examiné. “On l’a trouvée toute agitée comme emportée dans un cauchemar, puis soudainement elle s’est immobilisée sec, elle est morte tout d’un coup. Si on n’avait pas été là, elle mourait toute seule comme un chien pas de médaille, maudit écoeurant.”

Le rapport parlait de mort probablement naturelle.

Heure du décès : 3h33.

 

 

Léopold Simoneau avait été tenu à l’écart des activités entourant son service funèbre. Il avait quand même eu l’occasion de la voir un bref moment avant que son corps ne pénètre le four crématoire. Il avait fortement insisté auprès du directeur des funérailles. Il l’avait touchée une dernière fois pour bien se rassurer que ses chairs étaient rigides et froides, que ses yeux étaient bien éteints.

 

 

Beaucoup de temps s’était écoulé, beaucoup trop de temps avant que toute la poussière ne retombe. La vie retrouve toujours son cours soi-disant normal peu importe la force de la houle ou celle du vent qui nous frappe de front. Il était plus que temps de retourner à une certaine forme de normalité si une telle chose était toujours possible dans les circonstances, reprendre la routine quitte à en crever d’ennui, back to business, comme disent les chinois, remettre le collier, retourner au travail.

 

 

Les portes automatiques du bureau s’étaient ouvertes dès que sa carte d’accès avait été plantée dans le lecteur. On aurait dit que tout le monde était encore à sa place comme si de rien n’était, on aurait pu croire qu’ils n’avaient pas bougé tout ce temps. Seul le décor semblait maintenant aseptisé, le mobilier plus moderne, l’éclairage plus cru. On aurait aussi pu croire qu’ils avaient tous pris de l’âge d’une certaine manière. Toutes les têtes s’étaient relevées en parfaite synchro. Tous les regards s’étaient retournés vers la porte qui s’ouvrait lentement, plusieurs s’étaient levés, surpris. Deux ou trois femmes aux premiers rangs aussitôt debout s’écrasaient mollement sur leurs bureaux encombrés, inconscientes. Une autre qui perdait lentement ses couleurs s’était exclamée, ébaubie :

“Qu’est-ce tu fais icitte, Dolorès?”

 

 

 

Flying Bum

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