Ah la vache.

Très généralement je dirais, je me couche je m’endors et pas toujours dans cet ordre-là.

Mais là, j’écris un scénario de film au complet, j’apprends les textes, je le tourne, je joue dedans, je fais le montage, j’organise la distribution, vous voyez le genre. J’essaie de voir combien de mes humeurs humides peuvent absorber mes draps-santé avant d’être malades. Et je tourne un petit tour à gauche, un petit tour à droite. Zéro dodo.

Toutes ces bêtes qui errent dans la nuit, j’aurais dû m’habituer à leur présence depuis le temps. Je n’entends plus que ça. Old MacDonald had a farm hi-han-hi-han-yo. Évidemment, passer de la basse-cour la poche sous le bras à la cour de l’état le lendemain matin les poches sous les yeux, ça porte à l’insomnie quelque peu. On est toujours moins beau avec des grosses poches sous les yeux. Le juge jugera, on le paie pour ça. And a kwak kwak here and a kwak kwak there. Comment je me suis ramassé là?

Qui aurait pu prévoir le terrible coup d’état, toutes ses conséquences sur nos vies? Ces gens avaient l’air tellement “flower power” pis toute. Des méditators en transe et en sandales. On ne fait pas bobo aux bozanimos, on les aime on les mange pas, on ne mange pas leurs oeufs, on ne boit pas leur lait, on ne tricote pas leur laine, on ne se fait pas de linge avec, rien. Quelques vitrines de boucheries peinturées tout au plus. Personne n’a pu voir venir, même pas eux finalement.

Mon sub-pœna sur le chevet est on ne peut plus clair, en lettres mauves à l’encre de betterave sur papier de soya, j’ai terrorisé un individu volatile en le pourchassant cruellement dans toute la cour, séquestration sous une chaudière de plastique avec un orifice pour ne passer que la tête, homicide volontaire et prémédité par décapitation à la machette, outrage à un cadavre déplumé, dépossession de viscères et grillé sans pitié au piment d’espelette. Et finalement, jouissive ingestion par la bouche du corps démembré d’une de nos soeurs les poules. Qu’est-ce qui m’a pris?

Mon avocat informé de mes pépins et vert d’inquiétude m’invective de ses paroles acides acétiques, qu’ai-je fait au ciel pour mériter cet avocat-vinaigrette? Ma pire sentence pour l’heure c’est l’éveil. Vais-je seulement y parvenir? Dormir, dormir, est-ce que je peux juste dormir un peu?

Sur le patio un couple de coyotes dévore goulûment une pauvre chèvre ou est-ce qu’ils la sautent? Rien n’est moins sûr juste au son. Je me masturbe un p’tit coup en plissant fort les yeux et en me jouant les images fantasmatiques d’une boule de cretons à l’ail enroulée dans une tranche de bacon frite dans la graisse de rôti. Je viens et vite de surcroît, j’en reviens pas. Mais rien à faire, l’homme comblé dégonflé et repu ne tombe toujours pas endormi.

Il y aura bientôt quatre ans, le 15 novembre 2026, cinquante ans bien sonnés après l’élection du gouvernement Lévesque, le groupe révolutionnaire anti-spécisme, le GRAS, jusque là à peu près inconnu, a pris le contrôle du gouvernement dans un spectaculaire coup d’état armé qui a pris tout le pays par surprise, les véganes comme les méchants carnassiers. Les Landry, les Leblanc et tous les autres producteurs laitiers dans le rang chez nous, pris de peur ont libéré toutes les bêtes et ont fui demander l’asile politique en Suisse.

Les vachères parties les vaches errent partout, broutent mes pelouses, mon jardin, mes plates-bandes fleuries. Les écuyers écoeurés les écuries évacuées, les moutons blancs au diable vert, and a oink oink here and a oink oink there les porcs courent partout, chez eux comme autrui. Et ça se reproduit à une vitesse folle toutes ces bêtes maintenant libres et sans aucune contrainte, les prédateurs du coup se multiplient comme les petits pains aux noces de Cana. Et le gros rouge, à grandes gueules dans le buffet. On s’enfarge dans les carcasses, partout on frappe un os.

Hier, les sirènes des troupes du général DeMontigny ont retenti dans la nuit. Plus loin vers l’Épiphanie, l’ancienne porcherie Au Porc Sain a été prise d’assaut au bélier. Une quarantaine de sales spécistes cachés là y avaient installé un méchoui et grillaient tranquillement trois fesses de porc bien rondes salivant sans bon sens. Un massacre sans nom s’ensuivit et les sales spécistes empalés sur de longues broches ont été exposés dans le parking du supermarché pour faire peur aux autres.

J’ai du sable dans les yeux mais rien à faire, le sommeil ne vient pas. J’entends les loups qui piaffent et hurlent en encerclant les quelques vaches et leurs beus à l’heure bleue qui pacageaient tranquillement entre la piscine et le cabanon. Leurs beuglements désespérés percent dans la nuit au-dessus des cris de toutes les autres bêtes hébétées. En panique totale elles coupent de leurs sabots le cordon de loup et se précipitent directement sur la fenêtre de ma chambre qui vole en éclats.

Les ruminants sont partout, immenses et malodorants, les yeux exorbités. Je saute de panique hors du lit sauver mon cul vite encerclé de grosses langues roses et blanches aux relents fétides qui s’agitent partout sur mon corps nu. Impossible de rejoindre la machette que je garde toujours sous mon lit, le Manitoba ne répond plus. La lutte serait vaine et ennuyeuse. Je me fraye la fuite rampant à travers la forêt des minces pattes de bovidés et je cours à la cuisine, mais rien à faire elles m’y suivent des babines.

D’effroi et sans y ruminer davantage, je vide et me cache dans une armoire à Tupperware. Un gros mâle m’a senti, mal m’en prît, il frappe et frappe de ses cornes sur la frêle porte d’armoire qui part en morceaux pas plus gros que des cure-dents. Il se recule pour mieux revenir, tête basse et cornes devant.

Je me réveille à côté du lit carrément encastré dans ma table de chevet. Jamais plus les boules de cretons à l’ail enroulées dans le bacon et frites dans la graisse de rôti avant d’aller me coucher.

Je vire végane, moé s’tie.

Flying Bum

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Vendredi de rire

Petit tutti frutti tout petit tout petit

Le clown en en-tête est une photographie originale de Pavel Krivtsov (a sad holiday new year in a psychiatric hospital). J’avoue qu’elle n’est pas drôle.

Marina, aqua Marina!

J’en ai déjà eu une pareille. Pareille pareille.

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Même couleur, toute. Une fois le radiateur a sauté sur Bellechasse et j’ai été obligé d’arrêter en face de la polyvalente Père-Marquette et naturellement tous les ados en récré se payaient ma gueule. Je leur ai dit qu’elle s’ennuyait de son Angleterre natale et qu’elle se faisait une petite brume londonienne nostalgique tout simplement, le temps que je grille une clope. P’tits morveux.  Je vous raconte cela maintenant parce que dans ce temps-là, Facebook n’existait pas. Vous l’auriez jamais su.

Je n’ai jamais rasé votre femme

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J’ai toujours adoré les pastiches, ma belle-mère en portait des sublimes comme Jinny  mon fantasme adolescent sans nombril. (On lui dissimulait avec de la putty et du maquillage pour ne pas trop exciter les petits garçons. Ce fut, croyez-moi, peine perdue).

Si vous voulez voir d’autres pastiches de votre super-héros sous la plume de Kerry Allen, il y en a plein ici: Super Antics by Kerry Allen

Nostalgie quand tu nous tiens

(lâche-nous pas trop vite, avertis)

MissLSD

Je me souviens comme si c’était hier, hier je n’avais rien à faire. Une longue marche sur une plage sauvage et déserte des Seychelles, main dans la main avec une femme merveilleuse et presque nue, à l’heure bleue du petit matin qui laisse naître les rêves les plus fous malade-mental. Les papillons dans le ventre, les Sweet Caporal qui retroussent du Speedo. Nous avons tant et tant marché au soleil levant sur un sable blanc de plus en plus chaud jusqu’à ce que les pieds me brûlent, l’acide redescende et que je réalise que je traînais un mannequin volé, en plein jour au gros soleil dans le parking en asphalte d’un Zeller’s.

Bien loin tout ça. Aujourd’hui le LSD ne m’est plus d’aucune utilité. Je n’ai qu’à me lever un peu vite et je vois des mouches en masse.

Je l’avais dit. Tout petit tout petit.

Flying Bum

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Un jour l’asile

Aller-simple pour nulle part où aller

Laissez-passer gravé sur un trésor oublié,

Poches bombées de cailloux jalousement choisis

Carnets de mots doux mon enfance fossilisée

À la barre des mes jours impunis

 

Ténu baluchon d’un ciel court et avare

Un lit défait mer calme en une piaule perdue

De mille automnes au coeur suspendus

De mes mains ballotantes sur un quai de gare

Adieux tremblants spasmes sans muscles ni corps

 

Ma piste défoncée dans le dense tissage des aulnes

La palme écrasante de mes pieds nus la verte mousse violée

Dans l’orée sublime par-devant si le temps attendait arrêté

Agitant ses pieds de grue sous un ardent soleil jaune

Sans cri sans douleur à la danse de ton corps retrouvée

 

Mais un octobre trop pressé saute en fou sur l’hiver

Deux lièvres encore gris d’effroi sur la blancheur précipités

Un vent fou court s’empaler aux branches dénudées

Vole et virevolte mon corps déporté éphémère

Tes tristes poussières éparpillées souffle au diable vert

 

Je sème à tout ce vent fou mes beaux cailloux chamoirés

Débusquant gélinotte et hibou qui emportent à grandes becquées

Nos mémoires nos amours le chemin du retour

Je marche à la poste restante des meilleurs jours

Déposer la paire d’elle qui poussait à mes pieds

 

Sur mes genoux à la douane ultime revendiquent

Mes pieds meurtris la grâce le repos l’asile poétique.

 

Flying Bum

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Un l’d’jieuvre, un argnal, un pacte.

Bien peu de créatures ne sont aussi mal situées dans la chaîne alimentaire que le pauvre lièvre. À peu près tout carnivore qui se déplace à deux ou à quatre pattes dans nos forêts s’en régalera, sans compter quelques très grands oiseaux de temps en temps. Si je m’amuse à faire un LaFontaine de moi et considérant le régime de l’orignal, essentiellement végétarien, je pourrais vous raconter la fable du pacte entre le lièvre et l’orignal. J’y reviendrai.

Aujourd’hui le mot à la mode est le pacte. Quelque quatre-cent artistes québécois nous invitaient à signer le “Pacte pour la transition”, grandes manoeuvres des temps nouveaux qui appelle déjà de son appellation dilluée un acte tout sauf guerrier, une “transition”. Il me vient des odeurs de comités ad hoc chargés d’étudier la question et de faire rapport. Et dans le détail cela consiste essentiellement à faire d’abord son mea culpa par rapport à nos comportements privés en matière d’écologie. Ensuite exprimer, de façon à peine plus compliquée qu’un bon vieux “like” de réseau so-so, nos espoirs collectifs d’un monde meilleur, une belle planète qu’on demandera au bon gouvernement de peinturer verte et bleue. Fuck.

Bébé-boumeur parano et fatigué, j’entends ad nauseam les accusations pointées directement au visage de notre génération, de ma génération, individu par individu, qu’on accuse d’avoir cochonné la place pour les générations futures. Re-fuck.

Allumez grandes vos lumières fluoro-compactes mes petits X, Y, Z, artistes et millénaires confondus. On ne peut jamais pactiser avec l’ennemi, le capital, la grande et magnanime industrie, bouffeurs de ressources affamés du fric à tout prix qui à eux seuls sont responsables à quatre-vingt-dix-neuf point plusieurs décimales pourcent du grand dégât. Avez-vous seulement déjà couru sur un désert de slam de mine à perte de vue à en perdre le souffle, de vos yeux vu une forêt pleumée sans arbres, enfants se dépêcher à se baigner dans la rivière l’Assomption entre un déversement de petits pois verts des aliments Carrière et un voyage de marde de la ville de Joliette, l’avez-vous déjà vu le tuyau d’où sortait toute la marde du monde? Les dompes à ciel ouvert comme des océans de vidange? Des dortoirs peuplés d’enfants difformes après Tchernobyl? À combien estimez-vous la part de votre paille en plastique dans l’ampleur du dégât? À combien devriez-vous vous mettre, combien de vies entières pour maganer la planète autant que les pesticides ne le réalisent en un seul épandage empoisonné sur de la nourriture qu’on nous destine?

Pour ceux de mon âge qui n’épandent rien et qui s’accommodent de ce que la nature offre comme verte couverture au sol parce qu’on puise l’eau qu’on boit sous nos pelouses, ce n’est pas de l’implication sociale, c’est juste logique. Qu’on réduise ce qui entre d’un bord pour réduire ce qui ressort de l’autre, simple mathématique. Composter pour jardiner, nul besoin d’une maîtrise en agronomie. Bien manger pour mieux vivre, ça dit ce que ça a à dire, mieux vivre. Pas besoin d’un bac en économie pour savoir que la nourriture la plus chère est celle qu’on gaspille. Et parlant de bac, beau geste que d’y placer tout ce qui est recyclable, bel acte de contrition quand on sait très bien que la plupart de son contenu ne sera pas recyclé parce que le recyclage de tel ou tel matériau n’est pas rentable ou qu’on ne trouve plus personne pour trier au salaire minimum et que toutes nos bonnes intentions ne font que se promener en camion-diésel d’une place à l’autre finalement.

Et l’écologie sociale, moi qui ne mange plus de chocolat Cadbury depuis qu’ils ont sauvagement déménagé l’usine de la rue Masson en Ontario en 76 pour faire un pied-de-nez à Lévesque et aux méchants séparatistes qui venaient de prendre le pouvoir, moi qui ne mange plus de farine Robin Hood depuis que des agents de sécurité ont abattu un travailleur dans le stationnement de la minoterie pour avoir tenté d’empêcher un scab de passer et la liste de mes entêtements serait longue. Je me force, j’achète local, provincial au pire, canadien en dernière instance, j’ai acheté six arpents de forêt que je laisse pousser tranquille, je paie les taxes, et au fond de moi j’achète mon pardon à l’atmosphère pour la voiture que je suis obligé d’utiliser encore. Mes arbres nettoient pour moi les émissions de Co2 de ma bagnole. J’admets totalement que mon petit système de purification home made est un luxe qui comporte ses limites à l’échelle planétaire.

Oui j’en conviens, chacun de nous doit se servir de sa tête pour autre chose que de promener sa tuque. Il faut connaître la portée de nos gestes et agir en conséquence. Se comporter en être civilisé et conséquent. Compenser pour l’inertie de nos compatriotes moins conscients, les éduquer patiemment sans leur crier à la gueule. De là à mettre le genou au sol, confesser nos gros péchés de négligence écologique personnelle en s’en excusant pieusement avec les beaux artistes de la tivi en espérant que le bon gouvernement fera pareil? Fuck. C’est l’ennemi qu’il faut regarder en pleine face, pas le bon gouvernement qui est essentiellement sa marionnette, l’affronter, lui dire haut et fort:  -Toé, mon hostie, t’as fini de faire ton ravage icitte.-

La subversion doit retrouver sa place, la lutte ses lettres de noblesse. Les sociologues évaluent qu’il suffit de 3.5% de la population engagée à fond dans une lutte déterminée pour virer la girouette du gouvernement de bord. Oui slaquer sur le pétrole, oui des chars électriques Manon, plein de chars électriques et des autobus gratis, du monde qui mange à sa faim, qui couche pas dehors, qui retrouve le bonheur de s’instruire, de lire, d’écrire, de chanter et de s’amuser entre eux autres sans être obligé de ramener un char de bébelles du Walmart ou du Costco qui vont finir dans le bac dans le temps de le dire.

Je l’ai signé pareil le fameux pacte, vieux réflexe hippie, mon côté rêveur, sans réfléchir. Mais hé, il n’est jamais trop tard pour mal faire.

J’ai un jour été invité à une noce Anishnabe en plein bois au nord du 50ème parallèle. Plein de volontaires avaient cuisiné des plats de toutes sortes et se tenaient fièrement debout derrière leurs mets à les servir. De grandes tables alignées où les convives étaient appelés à passer selon un ordre bien précis. Les ainés en premier qui avaient le privilège de ramasser les quelques babines d’orignal, puis en ordre de générations et de liens parenté avec les époux. À la fin de la file évidemment, je suivais mon frère qui vit toujours en Abitibi et qui connaissait la plupart de ces gens. Nous montions nos assiettes lorsque nous nous sommes arrêtés devant une superbe femme au moins octogénaire sinon plus. Elle avait préparé un ragoût de lièvre et d’orignal qui sentait divinement bon. Mon frère salua la dame et tout en jasant avec elle goûta au ragoût dont elle ne semblait pas peu fière. Un peu mal à l’aise, il lui mentionna que le ragoût (ce n’est pas pour chiâler) goûtait beaucoup plus l’orignal que le lièvre. La dame lui répondit calmement avec un petit sourire en coin. C’est la recette de mes ancêtres, de ma grand-mère et de ma mère avant moi et je respecte la recette à la lettre. Moitié lièvre, moitié orignal. J’y mets des patates, des oignons, des carottes, un lièvre et un orignal.

Nous tous qui sommes tellement mal placés dans la grande hiérarchie sauvage, on aura beau se nourrir des plus tendres pousses, de s’abreuver aux sources les plus claires, de respirer la divine phéromone des bois, de fondre nos graisses dans la joyeuse gambade forestière, d’aller chier directement dans la boîte à compost s’il le faut, nous ne serons toujours que le lièvre qui cherche à goûter plus fort que l’orignal. Va falloir être une christ de gang à prendre le ragoût d’assaut.

Et tenir tête.

Flying Bum

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L’absente.

Un superbe texte qui effraie comme quand on surprend sa propre image le soir dans un miroir inattendu.

Lire dit-elle

images

Ne m’appelez pas

je n’ai pas de réponse aux pourquoi des saisons

les montres pendent à ma pensée perdue

et vous me dérangeriez tout au plus.

Je n’ai pas mis le pied dans le sabot du jour

je ne suis pas là où l’on me voit

à l’empreinte de mille directions

flottante au seuil des alentours

Ne m’appelez pas

je dors dans le pouls d’ une autre ville

dont les avenues me parcourent en espaces de silence

et la proximité reste le leurre de la distance

à ma voix suspendue

Ne m’appelez pas

Montrez-vous sage

Je suis simplement de passage

entre la réalité

le songe

et la page

Barbara Auzou.

Voir l’article original

Ô tempora, ô mores!

On dit toujours qu’où il y a des hommes, il y a de l’hommerie. Imaginez une contrée entière peuplée essentiellement d’hommes. Dans les tout débuts de la colonisation de l’Abitibi on dit qu’il y avait une femme vertueuse pour dix prostituées. Et aux quinze jours, les jours de paye, on devait importer des prostituées de Montréal pour contenir l’exultation. Il existait même une ville, Roc d’Or, dite Putainville où toutes les maison ou à peu près étaient des “lieux de débauche”.

Putainville

En image-titre : La rue principale de Roc d’Or, alias Putainville, dans les années 1930. Les jours de paie, des prostituées de Montréal arrivaient en train afin de prêter main forte à leurs collègues abitibiennes.

 

Quelquefois, les différents corps policiers unissaient leurs efforts pour faire des “clean-up” et les descentes donnaient lieu à des procès de groupe qu’on devait tenir ailleurs que dans les petits tribunaux si tribunal il y avait dans la ville.

Je suis tombé par hasard sur une vieille coupure de journal du Val d’Or News qui relate en détail un de ces procès pour lequel on a dû réquisitionner le théâtre Princess. Le Val d’Or News était publié en anglais. J’ai mis tous les efforts dans ma traduction pour conserver le style d’écriture saccadé des reporters, trouver des équivalences aux termes de l’époque. Notez le manque de rectitude du journalisme de ces années-là. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte qui m’a fait littéralement fait voyager dans le temps. On ne parle pas ici du far-west mais bien du far north-west. J’ai joint une copie numérique de l’article pour ceux qui aimeraient mieux le lire dans la langue de Shakespeare.

article

Jour de procès à Val d’Or

Le jeudi 5 décembre 1935, à travers une foule nombreuse et bigarrée, le Val d’Or News s’est rendu au théâtre Princess à Val d’Or pour une séance prévue à 2h. L’attraction principale n’étant pas “Boucles d’Or” mettant en vedette Shirley Temple mais bien les têtes frisées de différents prévenus accusés d’avoir enfreint le code moral ainsi que d’une bande de crânes chauves, de têtes grises et de têtes chaudes soupçonnées de complicité dans l’immoralité.

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Suite à un “clean-up” opéré à Val d’Or par la police provinciale assistée par la police locale, une quarantaine de mécréants seront présentés à la barre de justice. Le tribunal agira en ses pouvoirs, en toute conformité avec la loi. Des tables et des chaises avaient d’abord été placées sur la scène mais on les a plus tard déplacées au niveau du sol de façon à ce que la cour soit plus proche des prévenus. Le théâtre était complet, près de 400 personnes s’étaient déplacées. Les sièges des premiers rangs de l’allée centrale étaient réservés pour les accusés. Ceux-ci furent amenés. En conformité avec l’étiquette, les femmes furent placées les premières. Dans la seconde rangée on pouvait apercevoir Bill. Il semblait embarrassé. Était-ce parce qu’on l’avait placé au second rang? où était-ce parce qu’il devait comparaître sur un siège de théâtre alors que d’autres villes disposaient de véritables box d’accusés? Peu importe la raison, Bill frétillait, se tortillait sur place et son visage luisait dans toutes ses rougeurs.

Soudainement, une cruche noire qui devait contenir une bonne pinte s’est échappée de sa cachette dans la grande froque de Bill, s’est mise à rouler au sol dans un cliquetis incommodant pour se déplacer complètement hors de la portée de Bill. Avant qu’il n’ait pu s’élancer pour la récupérer, l’oreille vigilante d’un policier l’a fait se précipiter sur la cruche avant Bill. La cruche a été placée au pied de la scène derrière les magistrats bien à la vue de toute l’assistance.

La Madelon.jpg

La cour était déjà convoquée avec les magistrats Germain et Hewlett comme juges. La première manoeuvre fut un caucus autour de la table entre les policiers, les avocats, le procureur et le greffier; long démêlage de paperasses, concert d’éclaircissements de gorges.

Une après l’autre, sept filles se sont levées et ont plaidé coupable à l’accusation d’avoir dévié de l’étroit et droit chemin de la vertu. Un autre caucus s’ensuivit. Escortées par des policiers, les filles ont été conduites là où un médecin pouvait les examiner. Elles sont plus tard revenues avec l’air ragaillardi et heureuses. Même si leur moralité avait souffert, leur condition physique était convenable. On les a mises à l’amende, on les a exhortées et dûment mises en garde. Elles se sont retirées montrant des signes évidents de soulagement de n’avoir finalement pas connu pire comme destin.

Quatre hommes ont ensuite été appelés, deux têtes grises et deux jeunes frisés, tous accusés de s’être nourri du fruit défendu. Heureux de tourner dos à l’audience, les hommes arboraient des visages cramoisis. La cour fût brièvement ajournée. Les magistrats, les policiers, les avocats et le greffier s’engouffrèrent dans une petite pièce derrière la scène.

Quelqu’un jetait-il des regards discrets et envieux sur la cruche? Toujours est-il qu’on “l’ajourna” elle aussi la déplaçant bien à l’abri de l’assistance. La cour ne voulait pas exacerber l’état de besoins dans lequel sombraient les hommes à la seule vue d’une cruche. Vingt-cinq minutes plus tard, la cour revenait – mais pas la cruche – et la cause de Bill fût appelée. La police lui récita la mise en accusation en français. Son avocat a plaidé la clémence demandant l’indulgence pour son client prétextant que celui-ci avait été récemment mis à l’amende pour une autre offense et que sa fortune y était passée. Bill s’est avancé devant la cour et a demandé si dans une cour sous les auspices de sa majesté le roi d’Angleterre il lui serait possible d’entendre sa mise en accusation en anglais. Il craignait d’être accusé sous la foi de simples ouïe-dires et de commérages. Il demandait à la barre un policier avec qui il avait fait l’armée dans le passé pour dire à la cour tout le bien qu’il savait de lui. Le magistrat mit fin aux incessantes récriminations de Bill en lui rappelant qu’il avait plaidé coupable.

-Est-ce que votre cruche contenait de l’alcool?- demandait le juge. Ayant répondu de bonne foi, Bill n’a finalement reçu qu’une petite amende et un sermon.

-La prochaine fois, ni votre dossier de guerre, ni votre tête grise ou vos fréquentations ne vous épargneront un séjour derrière les barreaux, tant que je serai juge ici, je ferai mon boulot avec tout le zèle nécessaire.- dit le juge.

Bill, vous devriez être un politicien; trop tard pour élaborer là-dessus mais je me demande encore si la cruche vous a échappée ou si vous l’avez laissé tomber par exprès.– conclut-il.

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Le théâtre Princess en 1957.

Dix-sept autres garçons qui prétextaient n’avoir que profité de l’hospitalité et du gros poêle à bois de Bill par une glaciale nuit d’hiver tout en relaxant autour d’une partie de poker ont finalement eu à payer une amende et les frais pour s’être trouvé là où la vertu des jeunes filles avait connu sa perte.

Tout avait été dit. Tout le monde satisfait. Les magistrats heureux d’avoir accompli leur tâche avec justice et miséricorde en cette saison où la charité devait être offerte à tous les hommes de bonne volonté.

Les policiers le torse bombé de la fierté du devoir accompli et les poches débordantes du fruit des amendes perçues démontraient leur satisfaction d’avoir encore pu maintenir l’ordre.

Les accusés satisfaits de pouvoir demeurer à l’intérieur des limites de l’hospitalière ville de Val d’Or et la foule des bonnes gens satisfaits que pour une fois aucun prix d’entrée n’a été encaissé par le théâtre Princess pour un spectacle fort apprécié. Le public eût été davantage ravi que l’argent des amendes serve à construire l’école tant attendue pour bien éduquer les jeunes générations.

Là-dessus la cour a été ajournée.

Longue vie au Roi!

Traduction du Flying Bum

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Val d'Or 1936

Troisième avenue, Val d’Or en 1936

L’underground est mort, vive l’underground!

Pour ceux qui me connaissent bien, c’est devenu un lancinant running gag lorsqu’on parle de consommation de cannabis. J’affirme tout de go que je n’en ai fumé que deux fois dans toute ma vie. Puis je rajoute : quinze ans chaque fois.

Journée historique au Canada, le 17 octobre 2018, la vente et la consommation du cannabis sont maintenant légales tant soit-il qu’on assimile et qu’on respecte une bordélique série de réglementations fédérales, provinciales, municipales, syndicales, locales, régionales, cataméniales, bicipitales, bilatérales, cérébrospinales et abysalles. On jurerait que le père de la légalisation, fils du tristement célèbre rapatrieur de constitution qui n’appréciait guère les chiens chauds, en a fumé du bon en écrivant sa loi, pissant de joie entre deux Kit Kat en pensant à ceux qui auraient à l’administrer. Je le soupçonne d’avoir concocté sa loi uniquement pour s’affranchir lui-même de ses plaisirs coupables exception faite de l’idée d’enrichir la famille libérale soudainement éprise de vertes cultures et d’une soudaine averse de verts billets.

Je me rappelle de la lointaine époque où j’avais encore des genoux (pour marcher vers un Québec libre) et que je devais me lever la nuit pour pouvoir détester Trudeau le père suffisamment à mon goût, je ne fumerai certainement pas un gros spliff à la gloire de son fils. Après que le père ait à toutes fins pratiques enterré le Québec libre, son fils prodigue et innocent (innocent dans la définition de ma tante Colombe) vient d’envahir et de brûler toutes les terres du pays aujourd’hui imaginaire qu’ont habité tous les vieux hippies et les grisonnants freaks de mon âge : l’underground.

Sera-t-il toujours aussi jouissif pour les jeunes générations montantes de fumer l’herbe enivrante dès lors qu’elle n’est plus qu’un objet de consommation taxé comme tous les autres sous le contrôle du “pouvoir” et que même un quidam bien cravaté peut maintenant se procurer dans un légal petit magasin ayant pignon sur rue sans être suspecté d’être un nark? Ne vont-ils pas tout simplement passer à autre chose tellement la chose sera devenue banale et à la portée de tous les mononcles et toutes les matantes en goguette?

Mes sangs s’échauffent encore juste à me remémorer les frousses qu’on éprouvait à aller faire nos petites emplettes, nos deals, dans tous ces clubs louches aux serveuses court-vêtues, tous les JJ Pub et les Chez Roger de ce monde. Ces rendez-vous noirs dans des recoins malfamés et peu fréquentés où chaque fois on se demandait si ce n’était pas plutôt la police qui viendrait nous surprendre. La totale paranoïa qui envahissait mon petit deux-et-demi et ses quarante-deux occupants pas toute là du samedi soir pendant que je laissais Tarzan venir y diviser ses livres en beaux quart-d’onces ou caper sa mescaline. Notre bohème à nous un peu tout cela, salut Charles, snif snif !

Qui voudrait mettre au chômage son fidèle pusher vieillissant après tant d’années de bons services. Dans les bons jours comme les mauvais, de la bonne dope et de la moins bonne, il est devenu pour plusieurs au fil du temps un ami, un membre de la famille qui sert aujourd’hui avec le même zèle nos enfants devenus des hommes. Le pauvre homme va se ramasser à la rue, qu’est-ce que le gouvernement va faire pour lui?

Trudeau le fils prive les générations futures de bien grands frissons et sa loi, par la bande, de toute la culture underground qui venait avec. Comme la publicité sur l’alcool et le tabac, l’image de la feuille de cannabis elle-même est maintenant bannie et soustraite à l’oeil public. Il n’y a qu’un pas avant que les grands apôtres de la contre-culture soient mis à l’index, retirés des rayons pour toujours.

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On ne le réalise peut-être pas encore mais Freewheelin Frank, Phineas et Fat Freddy, les Fabulous Freak Brothers, sont maintenant persona non grata au Canada. Comme on a échangé la clope de Lucky Luke pour un brin d’herbe dans la foulée de la mise au ban de la publicité sur le tabac, qu’adviendra-t-il des Freak Brothers? Si on retire de leurs albums tout ce qui fait l’étalage ou l’éloge de la dope, il ne restera plus qu’une grosse touffe de poils au bas de chaque page de leurs péripéties illustrées.

Phineas, le grand poète des trois frères, a laissé pour la postérité un bijou de la poésie contre-culturelle que je cite ici :

“La dope va vous faire traverser les mauvais jours sans argent beaucoup mieux que l’argent les jours sans dope.”   – Phineas

Mettre cette citation sur une enseigne aujourd’hui au Canada dans une pub pour la dope vous mènerait directement en prison. Que dire de cette autre célèbre citation de Fat Freddy celle-là, un avertissement à ceux qui seraient tentés par les drogues dures :

“Keed spills! . . . Pill skeeds! . . . Skill peeds! . . . ? . . .”   – Fat Freddy

. . . direct l’asile.

Il subsiste tout de même une lueur d’espoir pour l’underground. Le serpent finit toujours par croquer sa propre queue un jour ou l’autre. La loi, en interdisant la diffusion des images de la contre-culture associée à la consommation de cannabis, la fera renaître de ses cendres comme le phényx, fera reprendre le feu de plus belle comme une énorme lampée d’huile jetée sur un papier à rouler.

Pour les nostalgiques, avant que ma collection ne soit saisie ou que mes fils en déclinent l’héritage par peur de la répression, je vous laisse sur quelques images que je suspecte être devenues totalement illégales aujourd’hui. Tant qu’à être dans l’ambiance, écoutez celle-là en même temps:

Frissonnez, voyeurs hors-la-loi.

Flying Bum

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