Dans une aube

Sagesse obligée

Petits rangs bien alignés

Vin rouge, pain blanc, rose pilule

Petits cratères percés

Rebords d’acier déchirés

Nuit après nuit la chair maculent

Déconstruction assumée

Ventre sur lui-même retourné

En eaux de bain souillées bascule

Des mots vides à prononcer

Les bras se taisent sans bouger

Tortue chavirée qui jamais ne gesticule

Les deux poings levés

Cent coupures de papier

Transpirent un sang qui brûle

Anomalies démembrées

Grandes danseuses emballées

À petits pas aveugles démantibulent

Une maison à réinventer

Par-dessus l’or la belle idée

Aux tréfonds de la mine bascule

Grotte pierre désaffectée

Habite au lieu d’héberger

Dans une aube un crépuscule


Flying Bum

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Quatre heurts du matin

Dans le cycle infini de la nuit et du jour chevauchés, il est cet instant impensé et impensable où les esprits, les mauvais comme les bons, visitent les rares vivants encore debout. Le peuple du jour, besogneux, inlassable et bien-pensant s’accroche désespérément à son ultime moment de jouissif sommeil. Les fêtards de la nuit ont tous déjà regagné leur lit, l’esprit ivre et engourdi. Un grand silence règne sur le mouvement interrompu de toutes choses. Il existe cet instant de trève silencieuse dans le passage d’hier à demain où les esprits circulent librement. Comme on pourrait allègrement danser nus sans aucune pudeur dans un doux moment sans musique et sans yeux pour nous voir faire. Trop tard pour se coucher tôt, trop tôt pour se lever tard. L’heure de la pénombre violette et bleue, la mort du vent doux et la bruine des fraîches rosées qui tombent. L’heure sublime où ça et là par les rues désertes, seuls les fous promènent leur chien imaginaire en parlant à leurs propres reflets dans les vitrines éteintes. L’heure aussi des plus grandes craintes.

Adéline et Armand

Armand ne sait toujours pas qui est Adéline, pas vraiment, mais il en rêve toujours. Elle lui était apparue comme une vision dans la nuit. Au bonheur d’une insomnie, Armand avait entendu des pas dans le couloir. Il avait enfilé son poing américain et s’était approché de la porte sur la pointe des pieds. Il avait ouvert la porte d’un grand coup sec et elle était là, debout directement devant lui, calme et souriante, le poing fermé bien haut, figée dans son mouvement, elle s’apprêtait à frapper à sa porte. Elle s’était présentée et s’enquérait aussitôt du prix du loyer dans la pitoyable maison de chambres où Armand faisait office de concierge. Il savait qu’elle venait du Nouveau-Brunswick rien qu’à l’accent à couper au couteau, qu’elle portait très bien sa trentaine, qu’elle était aussi désirable qu’intrigante. Une très belle femme.

Tu parles d’une heure, avait simplement pensé Armand rompu aux travers de la race humaine, avant de lui proposer d’entrer. Armand avait dans les soixante ans, ex-bagnard maintenant tranquille, il vivait seul dans sa chambrette d’un quartier définitivement pauvre dans une ville de province. Il avait jadis tué de ses blanches mains le pauvre homme qui avait, un soir bien arrosé, emprunté la femme de sa vie sous ses yeux. Il aurait pu difficilement ne pas ressentir les sentiments troublants qui s’étaient mis à l’envahir en la présence d’une femme aussi inspirante qu’inattendue, des grands morceaux de lui-même depuis trop longtemps réprimés se rappelaient à lui avec violence. Adéline avait pour tout bagage un énorme sac à main en bandoulière. Armand qui ne buvait plus d’alcool depuis la fameuse nuit lui avait offert un café qu’elle avait accepté. Ils avaient jasé de choses et d’autres après que les négociations avaient été conclues pour le prix de la chambre. Elle n’avait pas l’argent pour la première semaine mais Armand semblait enjôlé, avait fait abstraction de ses règles habituellement les plus strictes. Elle lui avait demandé une journée ou deux prétextant des problèmes d’accès à ses comptes bancaires à Bathurst. Il était monté avec elle à l’étage et lui avait montré la chambre chichement meublée qu’elle avait regardée bien distraitement. Elle avait remercié Armand qui avait compris qu’elle désirait maintenant aller se reposer un peu et il avait regagné ses quartiers non sans éprouver un certain dépit et s’était mis au lit lui aussi. Puis il était lentement tombé dans les bras de Morphée.

Il était passé quatre heures du matin, peut-être même près de cinq heures, il faisait encore bleu sombre dehors. Une heure à laquelle on ne sait jamais à quoi s’attendre dans les pas beaux quartiers. Armand s’était réveillé en sursaut, un bruit suspect dans le couloir. Puis un cognement tenace se faisait entendre dans sa porte, à peine audible mais qui ne cessait pas. Armand avait entrouvert la porte laissant prudemment la chaîne en place. Adéline était là, debout avec son sac sur l’épaule, les cheveux en broussaille, essoufflée, tout habillée comme tantôt mais la robe passablement froissée, déboutonnée assez loin pour laisser entrevoir la dentelle de son soutien-gorge et la rondeur ragoûtante de sa poitrine. –“Laisse-moi entrer, j’ai peur. Je suis en train de chier carrément dans mes culottes de peur, toute seule en haut.” Et Armand l’avait fait entrer. Elle l’avait trop facilement convaincu de la laisser passer le reste de la nuit chez lui. Après une brève conversation, ils s’étaient mis au pieu tous les deux dans le seul lit disponible. Armand avait toujours son pantalon de pyjama, elle avait enlevé sa robe et ses bas de nylon et n’avait gardé que son slip et son soutien-gorge. Elle était superbement belle, Armand croyait littéralement rêver et cachait très mal son désir maintenant aussi évident que hors de contrôle. –“Je ne te connais pas encore beaucoup,” avait-elle dit à Armand en se faufilant sous les draps à ses côtés, “mais tu m’as l’air d’un bon Jack, il y a au moins une chose que je pourrais faire pour toi, pour ne pas te laisser “amanché” de même, pauvre toé.” Elle l’avait libéré de la prison de coton de son pyjama maintenant à l’étroit et avait entrepris de faire pour lui, de la plus suave façon, ce que les hommes peuvent très bien se faire eux-mêmes lorsqu’ils s’ennuient un peu trop. Armand ébaubi et ravi l’avait docilement laissé opérer avant que les deux singuliers tourtereaux ne s’endorment du sommeil du juste. Lorsqu’Armand s‘était réveillé au petit matin, elle était disparue.

Cabaret Flamingo, Saint-Hyacinthe. Madeleine sort et descend sur le trottoir pour attraper un taxi sur la rue. Ils ne sont pas trop nombreux les soirs de semaine à l’heure de fermeture des bars. Elle est perchée sur des talons aiguilles et elle ne porte qu’une robe qui détaille avec une efficacité redoutable les belles rondeurs que Dame Nature lui a offertes. Les taxis se font extrêmement rares. Elle voit venir une grosse Cadillac par le pont qui vient du quartier Saint-Joseph de l’autre côté de la Yamaska. Quand la voiture passe devant elle, elle fait aller ses bras comme si c’était un véritable taxi. Le chauffeur croit bien avoir la berlue, n’est pas certain de ce qu’il voit dans le bleu violacé de la nuit, à travers une brume légère qui s’évade lentement de la rivière pour envahir les rues. La voiture s’arrête, le chauffeur baisse sa fenêtre. Un homme dans la cinquantaine, veston-cravate, bijoux clinquants et coiffure à la Elvis. La négociation est brève, Madeleine monte avec l’inconnu. –“T’es pas de par ici, toi, je ne t’ai jamais vue à Saint-Hyacinthe,” demande l’homme curieux et définitivement alangui. Ils sont rapidement rendus chez elle. Madeleine et l’homme descendent de voiture et elle l’accompagne en le tenant par le bras. Madeleine habite une chambre meublée de la rue Sicotte qui ne paye pas de mine, un quartier qui a connu des jours meilleurs. L’homme retire ses chaussures, lance son veston sur une chaise et s’assoit sur le bord du lit. Dans la pénombre, il observe le décor tellement pauvre et rudimentaire qu’on dirait que personne n’habite vraiment ici. Madeleine sort un dix-onces de vodka de son sac et trouve deux verres dépareillés dans l’armoire au-dessus du lavabo. Elle vient se planter debout devant l’homme et se tient entre ses deux jambes. Elle défait sa cravate qu’elle lance sur le veston et commence à déboutonner la chemise de l’homme. Puis, elle défait quelques boutons de sa robe et s’agenouille devant lui et s’attaque à son pantalon qui a vite fait d’aller rejoindre le reste. –“Non non non, tabarnak, pas trop frais ton affaire, tu vas aller prendre une douche si tu veux vraiment visiter le paradis à soir, mon homme.” Madeleine sort une serviette du tiroir, l’enroule autour de la taille de l’homme; elle ouvre la porte et lui pointe, plus loin dans le couloir, la salle de bains de l’étage. –“Envoye, je t’attends.” dit-elle à l’homme en poussant sur ses fesses. L’homme se précipite sur la pointe des orteils pressé de revenir exulter.

Madeleine referme la porte, se rhabille rapidement. Elle fouille le pantalon de l’homme pour en extraire le porte-monnaie. Soir de chance, bingo! une belle grosse liasse de billets qu’elle enfouit dans son sac et elle quitte les lieux en catimini. Quand l’homme revient frais et dispos et qu’il réalise sa propre stupidité, il est en furie. Il se rhabille et se précipite chez le concierge.

–“C’est qui la grande plotte rousse de la chambre 12, où est-ce qu’elle se cache, la tabarnak?” vocifère l’amant abandonné et dépoché.

–“La 12? Elle est même pas louée, la 12,” répond Armand toujours un peu endormi mais qui a toujours eu un esprit très vif. Adéline derrière avait levé le drap par-dessus sa tête.

Armand se demande toujours s’il ne l’a pas imaginée, si Adéline n’était pas qu’un esprit de la nuit particulièrement bien incarné. Il ne l’a jamais revue. Il en rêve toujours à ce jour et se la rejoue dans sa tête chaque fois qu’il s’ennuie un peu trop.


Gottfried et Waltrude

Pointe-aux-trembles, trois heures du matin. Léon Simard attendait au quai de chargement. Il avait attelé un quarante-deux pieds vide derrière son puissant camion-remorque noir métallique pimpé. La patience de Léon était durement éprouvée, le chargement ne se faisant pas à un rythme assez rapide à son goût. Il voulait absolument sortir de l’île avant l’heure de pointe et surtout avoir complètement franchi l’échangeur-monstre à l’ouest de l’île. On avait construit cette hallucinante jonction de plusieurs routes qui partaient en toutes directions et les camionneurs maudissaient les ingénieurs qui avaient conçu ce monstre d’asphalte et de béton. Il s’y tuait bon an mal an un bon lot de chauffeurs comme lui et de pauvres automobilistes pas de taille pour rivaliser avec les mastodontes. Un enchevêtrement de routes à niveaux multiples dont les courbes parfois trop serrées faisaient chavirer même les plus puissantes mécaniques. À vol d’oiseau en bonne altitude, on aurait presque pu confondre l’œuvre d’ingénierie avec une assiettée de spaghettis renversée au sol.

On raconte que toute la partie sud et ouest du plan d’eau constitué par le lac Saint-Louis, le lac des Deux-Montagnes et le versant sud de la rivière des Outaouais était autrefois un seul et unique territoire Kanien’kehaka (Mohawk ou Iroquois) qui englobait les actuelles réserves d’Akwaesasne, de Kahnawakee et tout ce qui se trouve entre les deux. L’échangeur serait d’ailleurs construit sur d’anciens cimetières amérindiens. On raconte aussi qu’Oranda veille toujours sur le repos des esprits des anciens. Oranda, le Grand Esprit Kanien’kehaka qui est à l’origine de l’univers et domine tout ce qu’il entoure est une entité abstraite dont les manifestations peuvent se multiplier dans le monde vivant sous différentes formes humaines ou animales. Plusieurs qui ont vu la mort de près dans le secteur préfèrent se taire sur certains phénomènes qu’ils auraient été à même d’y observer en état de mort imminente.

Léon Simard avait finalement pris la route. Avant les pépins de la circulation, vers 4h30 du matin, il était sorti de l’île et entrait maintenant dans la zone de jonction. Deux auto-patrouilles de la police amérindienne étaient stationnées en bordure de l’autoroute. –“Qu’est-ce qu’ils font ici ces hosties d’enfoirés-là, c’est pas leur territoire icitte,” pensait Léon en faisant partir une chorégraphie de lumières multicolores tout le tour de son mastodonte et un concert de klaxons. Mais la nuit, c’est bien connu, la police mohawk en mène beaucoup plus large que la couronne en demande et ce n’est pas la police provinciale qui va venir traîner dans le coin en pleine noirceur.

Bien installés sur la pente gazonnée d’un accotement d’autoroute, deux auto-stoppeurs entre deux occasions faisaient une pause forcée. À une certaine heure de la nuit, non seulement les occasions se font très peu nombreuses, la noirceur fait naître une certaine crainte à l’égard de cette race de voyageurs poilus qui traînent une réputation douteuse et on les laisse penauds sur le bord de la route le temps que la lumière du jour revienne. On en déposait là nuitamment, en plein milieu de nulle part, là où toutes les routes se croisaient et venaient mettre un terme aux alliances dont les trajets divergeaient précisément là, dans ce désert d’asphalte, de béton et de champs à perte de vue.

Lucien Santerre et Camil Grégoire, bien qu’encore adolescents, étaient de vieux compagnons de route. En destination de Chicago cette fois-ci, simplement pour découvrir la ville des vents mais aussi pour assister à un concert de Frank Zappa et ses “Mothers of Invention”. Habitués de voyager dans de telles conditions, ils dormaient à tour de rôle par mesure de sécurité. Camil avait étendu une toile imperméable, s’était englouti dans son sac de couchage déposé sur la toile et l’avait rabattue par-dessus pour se protéger de la rosée nocturne. Il ronflait comme un dix-roues. Lucien était assis sur sa toile, bien appuyé sur leurs deux sacs à dos, et fumait lentement à lui seul un long splif de hashish. Plaisir solitaire, Camil était incapable de l’accompagner sans subir à tout coup des psychoses troublantes mais heureusement plutôt brèves.

À cette heure morne et aplatie sous une lumière blafarde, aucun insecte, aucun batracien ne venait plus troubler le silence de la nuit. Pour maintenir la garde efficacement, Lucien gardait les yeux ouverts bien grands sur la voute étoilée et cherchait à percevoir le moindre bruit dans le grand silence de plomb tout en cogitant sur un millier de choses que le puissant narcotique offrait pêle-mêle à ses pensées. Il plissait les yeux serrés et observait les constellations se redessiner sur l’intérieur de ses paupières fermées, les rouvrait pour vérifier si les étoiles avaient gardé leur position, rechargeait l’image dans son cerveau puis refermait les yeux pour voir encore.

–“That’s a nice little game, man!” avait dit une voix près de lui. Lucien avait eu un sursaut nerveux spasmodique et puissant, il avait eu la chienne de sa vie, en fait, une chaleur intense avait traversé son corps des orteils au crâne aller-retour. Un grand et filiforme jeune homme blondinet était assis tout près de Lucien bien paisiblement. Lucien ne l’avait jamais entendu venir, ni s’installer pourtant tout près de lui. Maudite bonne dope, avait-il pensé.

Gottfried, puisque c’était son nom, était fraîchement débarqué d’Allemagne à l’aéroport de Mirabel. Il était lui aussi de la race des pouceux. Lui et Lucien jasaient à voix basse pour ne pas réveiller Camil qui dormait toujours. Lucien qui avait l’esprit déjà fortement engourdi par le puissant hashish avait tout de même roulé un autre splif histoire de fraterniser en bonne et due forme avec son nouvel ami allemand. C’était presqu’un rituel à l’époque. Gottfried parlait aussi français, bien qu’il ait eu un accent à chier qui le rendait difficile à saisir.

Gottfried était passionnément amoureux de Waltrude depuis six mois bien que celle-ci se soit aussi amourachée de Hermann entre-temps. Waltrude et Hermann s’étaient enfuis au Canada pour échapper aux manœuvres persistantes de Gottfried qui cherchait à récupérer sa belle Waltrude à tout prix malgré les scrupules de la belle et contre l’injonction formelle de la cour. Lucien écoutait le récit de son nouvel ami malgré la fatigue, son état de confusion narcotique et une capacité de concentration avoisinant celle d’un escargot, lent d’esprit de surcroît. Gottfried avait ajouté qu’il avait pris le premier et le moins dispendieux des vols pour le Canada dès qu’il avait su. Chez elle, on disait qu’elle devait se trouver dans les environs de Vancouver. –“Calvaire, Gottfried, t’as pas regardé une mappe avant de partir, tu as 4,500 kilomètres de pouce à faire, y’as-tu pensé?” Gottfried avait regardé Lucien dans les yeux un long moment, la face soudainement deux fois plus longue et les paupières barrées en position d’ouverture maximale. Il ne pouvait plus reculer. C’était hors de question. Lorsque Gottfried avait surpris Hermann bien en selle sur sa belle Waltrude, ses yeux avaient viré au blanc. Il gardait un vague souvenir de ce qu’il avait offert comme traitement au pauvre Hermann mais il revoyait très clairement l’image de sa belle Waltrude debout dans toute la splendeur de sa nudité divine, carabine bien en main, qui lui vidait le chargeur de quatre balles en pleine poitrine. Gottfried déballait l’histoire tout en déboutonnant sa chemise pour montrer les trous de balle à Lucien dont c’était maintenant le tour de s’ébaubir dans une stupeur catatonique.

En voyant dans la zone du coeur les perforations purulentes à demi coagulées dans la chair de Gottfried, Lucien pris d’un puissant haut-le-coeur, s’était retourné rapidement de l’autre côté pour vomir puissamment ses deux dernières visites au McDo. Longtemps aux prises avec ses derniers spasmes du coeur, après s’être essuyé la bouche sur le revers de ses manches et après avoir repris son souffle, Lucien s’était relevé et s’était retourné vers Gottfried. Sur l’espace qu’il occupait, l’herbe n’était même pas un peu aplatie, aucune trace de pas ne paraissait dans l’herbe de l’accotement, rien. Lucien avait bondi sur ses deux pattes scrutant les alentours, en se tordant le cou dans toutes les directions et en visant aussi le plus loin possible sur l’autoroute qui se fondait au loin dans la noirceur. Gottfried, volatilisé.

Lucien s’était littéralement rué sur le pauvre Camil qui n’avait rien vu de tout ça.

–“Réveille-toi, Camil, ciboire, envoye, c’est à mon tour, faut que je me couche, j’suis plus capable.”

Les affaires étaient sous contrôle pour Léon Simard. La ville derrière lui, il roulait à bonne vitesse dans l’immense échangeur qui distribuait les véhicules vers différentes routes secondaires, d’autres autoroutes qui partaient vers le sud rejoindre la Montérégie, Chateauguay ou Toronto, d’autres vers l’Ontario, Ottawa, Gatineau. Il amorçait la montée d’une longue bretelle en épingle qui lui permettrait d’aller se connecter à la 401 lorsqu’un auto-stoppeur qu’il ne se rappelait même pas avoir fait monter revenait de la couchette derrière en se contorsionnant entre les deux bancs. En total déséquilibre, le jeune homme avait plongé d’un genou entre la console et le banc, s’était accroché désespérément à deux mains au volant faisant cambrer l’énorme machine. La remorque chargée à bloc oscillait dans toute sa longueur de gauche à droite dans la grande courbe et Léon Simard malgré ses bras puissants ne parvenait plus à reprendre le plein contrôle. La remorque a grimpé sur le parapet, s’est détachée de sa charge avant de plonger seule, sur ses flancs cinquante pieds plus bas. La carlingue déglinguée surfait en se dandinant mollement sur une hallucinante vague d’étincelles. Au bout de sa longue acrobatie, versée sur l’accotement en angle, une explosion était venue mettre un terme au spectacle désolant. Avaient été épargnés de justesse par une destinée particulièrement clémente et généreuse deux auto-stoppeurs allongés tout près dans l’herbe de l’accotement.

Camil s’était précipité le premier, Lucien peinant à s’extirper de son sac de couchage dans l’instant paniquant. Au péril de sa vie Camil avait grimpé, s’était approché de la cabine tordue en proie aux flammes et avait réussi à agripper un des deux occupants et par la puissance de l’adrénaline le hisser hors de son éventuel cercueil. L’homme semblait toutefois avoir déjà rendu l’âme. Lorsque Lucien est finalement arrivé, il était tombé bêtement sur ses deux genoux, livide devant le cadavre. –“Qu’est-ce que t’as, tu le connais?” avait demandé Camil.

–“Calvaire … c’est Gottfried!”

Oranda le Grand Esprit avait marqué le territoire, affirmé cruellement sa domination sur les esprits du territoire Kanien’kehaka.


Tom, Dick et Harry

Chaque jour qui se ramène sur terre, de jeunes esprits aventuriers venus des campagnes profondes, des objecteurs de conscience de tout acabit, des cœurs blessés, des âmes en peine ou en détresse se présentent en ville avec leur jeune vie et leur rêve de jours meilleurs comme seul bagage. Vieille gare Windsor, gare Centrale, terminus d’autobus les voient débarquer les yeux remplis d’espoirs mais aussi d’incertitudes. Il n’est même plus caricatural d’imaginer le regard de lynx des rabatteurs à l’affût d’une nouvelle proie pour les proxénètes qui rôdent sur les quais de débarquement à les attendre, des proies toutes jeunes, fraîches et tellement innocentes. Pour les garçons, c’est moins pire quand même.

Tout ce que le jeune Ludovic Sirois avait retenu de la conversation avec son vieux voisin d’autobus, une série de conseils paternalistes et boboches.

–“Don’t you ever go near Square St-Louis, never give a dime to any of all those hoboes, don’t you ever trust the first Tom, Dick and Harry to show up.

Ludovic marchait depuis quelques heures déjà, une vague impression de tourner en rond dans une ville dont il ne connaissait à peu près rien. L’autobus qui l’avait ramassé dans le fin fond de l’Abitibi l’avait déposé au terminus Berri un peu avant minuit. Il avait longuement arpenté quelques rues insignifiantes d’un patelin pas très riche ni sympathique avant de revenir presqu’à son point de départ. Il visait maintenant vers le nord. L’ascension de la côte Sherbrooke rappelait à ses épaules endolories et à ses jambes fatiguées le poids de son bagage. Une belle nuit de juillet qui était particulièrement douce. Quatre heures trente du matin, la ville était profondément endormie sous un ciel d’un bleu mauve profond qui volait bas. Pas d’âme qui vive, une rare voiture descendait lentement St-Denis avec un conducteur à deux têtes magasinant un gîte bon marché pour aller consommer son amourette du jour, un autobus presque vide montait de l’autre côté, à bord quelque bag lady en mal de promenade avait déposé son fatras pour un moment, se reposait les bras et regardait dehors. Ludovic sentait le besoin de prendre une pause, reposer ses jambes un peu, fumer une bonne clope, réfléchir à cette nouvelle vie à imaginer de toutes pièces, finir de digérer tranquille celle qu’il avait définitivement laissée derrière. Un grand îlot de verdure se présentait fort commodément à lui. Un parc qui faisait bien comme deux pâtés de maison, un sentier de fin gravier qui ceinturait des pelouses en manque d’amour, des ormes et des frênes majestueux qui construisaient des tunnels sombres sous leurs énormes panaches, des bancs de bois comme une dentelle tout le tour des chemins et d’autres le long des sentiers qui convergeaient en étoile vers le centre du parc où une fontaine au repos accueillait les matinales ablutions des moineaux et des pigeons. Un panneau en bordure de trottoir annonçait : Carré Saint-Louis.

–“Don’t you ever go near Square St-Louis.

Une rangée de triplex du début du vingtième, peut-être même fin dix-neuvième siècle faisait face au parc. De superbes édifices qui avaient déjà dû, à une autre époque, loger la crème de la bourgeoisie de Montréal. Des constructions encore bien droites toutes mitoyennes avec quelques portes cochères qui perçaient le large front de façades en pierres taillées grises coiffées de prestigieuses corniches en zinc à motifs embossés. De vastes fenêtres et de larges portes de bois doubles, la plupart encore ornées de vitraux rivalisant de couleurs et de motifs, de grands escaliers, certains en colimaçons, s’accrochaient aux maisons et aux balcons pour atterrir directement sur les larges trottoirs. Dans son coin, Ludovic n’avait jamais vu de telles maisons. L’Abitibi rurale était plutôt le pays de la tuile d’amiante, du papier-brique, le festival de la cabane qui tient de peur. Les rares lampadaires de rues s’étaient éteints vers les cinq heures excités par une blafarde lumière qui n’avait été que passagère. Une couverture nuageuse épaisse s’était hypocritement hissée au-dessus de la ville. Aucune maison n’affichait la moindre lumière, aucun lampe allumée ne se laissait deviner à travers les grandes fenêtres aux rideaux tirés, une lourde pénombre régnait spécialement sous le banc qu’avait choisi Ludovic campé sous la chevelure dense et gigantesque d’un arbre plus que centenaire. La ville était éteinte, un calme presqu’effrayant régnait sur les lieux et Ludovic, clope à la bouche, sur son banc de bois songeait car que faire seul sur un banc de bois que l’on n’y songe (…). Une première et timide volée de quelques pigeons était passée devant lui pour aller se poser sur le dossier d’un banc un peu plus loin où reposait une masse sombre que Ludovic n’avait pas vue encore. La bonne odeur du tabac que lui apportait le vent doux et le battement des ailes de pigeons avaient probablement réveillé l’itinérant. Le mouvement de l’homme qui se dépliait péniblement avait attiré l’attention de Ludovic. L’homme était finalement parvenu à se remettre sur ses deux pieds et approchait lentement vers Ludovic. –Heille, c’es-tu toé qui sent bon de même, t’aurais-tu une cigarette à me donner?” avait dit l’homme sur un ton des plus posé. –Assoyez-vous, je vais vous en rouler une, en voulez-vous une pour la route aussi?” avait demandé Ludovic pour s’assurer que l’homme ne s’incruste. Mais après une brève et courtoise conversation, dès que la première fut allumée, l’autre accrochée sur son oreille, l’itinérant avait poliment fait ses remerciements et tourné les talons. Ludovic l’avait longuement observé s’éloigner d’un pas de promeneur du dimanche. L’itinérant était entré un instant dans une cabine téléphonique à dix cennes puis Ludovic l’avait regardé se fondre dans la noirceur au bout d’une rue étroite passé le parc.

–“Never give a dime to any of all those hoboes.” N’importe quoi, avait pensé Ludovic.

La lourdeur des choses laissées derrière ne sera donc jamais inversement proportionnelle à la distance de la fuite, pensait Ludovic assailli par quelques passagères mais douloureuses angoisses qui lui traversaient le ventre. Ou Montréal ne sera jamais assez loin de Barraute, faut croire. Après quelques autres clopes fumées seul avec lui-même et les éventuels esprits du carré St-Louis, la tabatière se faisait plus vide qu’elle ne l’avait déjà été. Facile d’imaginer la prochaine grande étape de sa nouvelle vie. Trouver du tabac. Assailli par une lassitude de plus en plus affligeante, Ludovic était maintenant tenté de faire comme le seul montréalais qu’il avait connu et de s’allonger sur le banc. Il avait placé son sac à dos à l’extrémité pour lui servir d’oreiller et tout juste avant de s’allonger, son attention avait été attirée de l’autre côté de la rue.

Une lumière jaune venait de s’allumer d’un deuxième étage. Le rideau de la porte avait bougé laissant une craque derrière laquelle Ludovic distinguait un visage qui l’épiait. Rien pour diminuer son angoisse. Puis le rideau s’était replacé et le visage disparu derrière. La lumière du portique s’était rallumée avant que la porte ne s’ouvre finalement. Un petit homme plutôt obèse, court sur pattes, de toute évidence en robe de chambre s’était avancé jusqu’à la balustrade et son regard avait visé directement vers Ludovic après avoir longuement parcouru l’ensemble du parc. Il était rentré chez lui mais les lumières étaient restées allumées. La curiosité de Ludovic bien allumée elle aussi, il ne lâchait pas cette porte du regard. Après un bref moment, la porte s’était rouverte sur l’homme. Après avoir déposé quelque chose au sol, l’homme maintenant sur le balcon avait refermé la porte derrière lui. Il avait ramassé ce qui semblait être un cabaret et descendait maintenant prudemment les marches. Il semblait définitivement s’en venir vers Ludovic, qui d’autre? À mesure que l’homme s’avançait, Ludovic distinguait maintenant deux tasses, de café, fort probablement, transportées dans un petit cabaret. Il salivait déjà. L’homme rond portait bien une robe de chambre en soie d’une autre époque, élimée avec des fils qui pendouillaient ici et là, une soie bon marché où sur un fond noir grouillait une orgie de motifs paysley bleu marine foncé et cyan. Dans ses pieds des pantoufles de cuir roux avec un rouleau de mouton blanc qui ceinturait la cheville. Un nez de brandy craquelé au milieu d’un visage trop rouge, une barbe poivre et sel de deux nuits, des mèches de cheveux en anarchie partaient d’un côté de son crâne et tentaient de rejoindre l’autre côté pour essayer de camoufler le crâne aussi rose que chauve. Des épais sourcils en broussaille hébergeaient des flocons blancs sur un fond de gale rose. Des petits yeux qu’un verre trop épais transformait en deux ridicules et minuscules billes noires. –“Ch’peux-tu m’assir, veux-tu du café?” avait débité l’homme sur un ton saccadé et rapide, “Ch’sais ce que c’est, t’sais, t’aurais dû me voir quand chu t’arrivé en ville, shit de marde, veux-tu une cigarette?” Il avait déposé un café près de Ludovic. –“Il me reste du tabac, merci,” Ludovic avait-il répondu poliment. –“Envoye donc, tiens, une bonne toute faite,” avait répondu l’homme en sortant d’une petite boîte dorée et en lui tendant une cigarette longue et fine comme celles que les matantes fument habituellement. L’homme avait pris une pose distinguée, les fesses sur le bout du banc et les pattes croisées une pantoufle par-dessus l’autre. Il sapait bruyamment de petites gorgées de café brûlant du bout de la gueule. Ne serait-ce du carré Saint-Louis, on se serait cru dans un salon privé. En soulevant sa tasse, Ludovic en mode alerte avait bien cru avoir vu le rideau se tirer encore une fois dans la porte chez l’homme. Il avait remercié l’homme pour le café et la cigarette, puis lui avait demandé ce qu’il faisait debout à une heure pareille. –“Tu verras ben be’tôt, ça dort pas les vieux crisses comme moé.” Ludovic avait esquissé un sourire. “T’sais, t’es pas obligé de me conter ta vie, gars. Bois ton café, fume ta cigarette. J’sais c’que c’est, t’sais,” répétait l’homme en faisant des efforts évidents pour que ses dentiers restent en place. –“Après, j’vas te faire des toasts, as-tu faim? Aimes-tu ça des toasts, mon fré a faite des bons cretons.” Au moment même où le café faisait gargouiller l’estomac creux de Ludovic. C’est comme si ses borborygmes répondaient pour lui. –“On va monter manger des bonnes toasts, après on jasera, si tu veux. Comment tu t’appelles? Moé c’est Tom, Tom Faucher,” avait dit l’homme en tendant sa petite main forte et trappue.

–“Don’t you ever trust the first Tom, Dick and Harry to show up!”

Ludovic suivait derrière l’homme le long d’un corridor sombre qui n’en finissait plus. De chaque coté, tout le long, des portes fermées. Il devait bien y avoir sept ou huit pièces. Une persistante odeur de vieux garçon imprégnait toutes choses. Au loin devant, ce qui semblait être une cuisine, d’où émanaient des volutes de fumée et une forte odeur de tabac et de vieux cendrier. Arrivé à destination, Ludovic faillit avoir un choc vagal. Jamais de mémoire n’avait-il vu autant de laideur dans un seul homme que celle qu’il avait vue dans Tom Faucher. Elle était maintenant triplée. Deux autres hommes étaient déjà attablés devant leur café et des cendriers débordants. Sous la lumière faiblotte des pilotes du poêle à gaz qui dessinaient des formes dansantes sur les murs jaunis, il distinguait les mêmes robes de chambre, les mêmes grosses faces rondes et rouges avec un nez de brandy, les mêmes lunettes épaisses devant des petits yeux noirs qui le dévisageaient de la tête aux pieds, les mêmes comb-over ridicules. –“Ça donne un christ de coup, hein, quand tu le sais pas,” disait Tom en riant et en donnant des grands coups de coude dans les flancs du pauvre Ludovic, “c’est mes frés, on est des jumeaux pareils mais trois, des triplés, on a jamais été capable de vivre séparés, on voit tu’suite que c’est pas normal, je’l’sais, capote pas, on est juste nés de même,” avait dit Tom pendant que ses deux frères se bidonnaient un grand coup. Leurs rires n’avaient pas détendu l’atmosphère, pas suffisamment au goût de Ludovic. “Lui, c’est Dick, lui c’est Harry, pour ce que ça vaut, dans cinq minutes tu distingueras pus parsonne ici-d’dans, on est pareil-pareil, on s’arrange encore pareils, on aime les mêmes affaires,” avait continué Tom, “lui, c’est Ludovic,” avait-il adressé à ses frères qui examinaient toujours leur invité de façon fort malaisante de la tête aux pieds.

Tom s’affairait à sortir les choses, un grille-pain sur le comptoir, un pain blanc tranché du commerce sorti d’une boîte à pains en tôle brune, des cretons dans un plat même pas couvert sorti du frigo brun rouille.

–“Assis-toé là,” disait Tom à Ludovic en lui tirant une chaise. Ludovic n’était plus certain mais l’odeur de pain grillé le désarçonnait. Une assiette était apparue devant lui flanquée d’un couteau étrange, on aurait dit un vieux couteau de chasse, le plat de cretons avait suivi et dégageait une affolante odeur de porc grillé et d’ail. Tom faisait un boucan terrible en brassant les ustensiles d’acier dans un tiroir où tout était pêle-mêle. Il finit par trouver trois autres couteaux semblables qu’il avait répartis sur la table en avant de ses frères et devant la place inoccupée. –“Pis le pic, y’est où le pic, Dick? Y’est où le ciboire de pic? C’es-tu toé qui l’a pris, Harry, c’est qui qui l’a pris la dernière fois?” demandait-il en continuant de brasser frénétiquement les ustensiles dans le tiroir. –Ahhhhh, les v’là,” dit-il en brandissant une queue-de-rat sur laquelle il faisait monter et descendre un petit pic d’acier avec un manche de bois en forme de poire. Et les deux frères faussement accusés souriaient débilement en regardant Tom aiguiser le pic. Les tranches de pain avaient bondi du grille-pain et Tom les déposait dans l’assiette de Ludovic. Les autres n’avaient pas d’assiette. Tom s’était excusé, devant déranger Ludovic pour passer derrière sa chaise coincée dans la cuisine étroite.

Quand Tom était passé derrière lui pour aller rejoindre sa place, Ludovic avait à peine ressenti un pincement dans le haut du dos puis la froideur du métal de la garde du pic enfoncé dans sa colonne. Il était totalement conscient mais incapable de parler ou de bouger quoi que ce soit. Paralysé.

Quand Tom, Dick et Harry l’avaient soulevé à trois pour le hisser sur la table, Ludovic avait clairement entendu Tom proclamer fièrement : “C’est moé qui l’a attrapé, celui-là, c’est moé qui mange les couilles.”


Flying Bum

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Café Caprice

Pour un soir, tu passes à l’ouest. Ta gang de l’est sont tous partis dans le Vieux. La routine. Un fond chez Paul, la nuit chez Queux. Dans l’ouest ils ont davantage de filles, net avantage. Tu vérifies un peu parano si le petit ziplok de mescaline à Tarzan est toujours à sa place dans ta poche. Le pire c’est que la gang de l’ouest est juste plus à l’ouest, pas vraiment dans l’ouest. Laurier, Henri-Julien, encore dans l’est. Et c’est ta fête, mine de rien.

Tu n’es pas nécessairement à ta place dans un endroit comme celui-ci à cette heure-ci. Mais, hé, tu es bien là même si tu n’es pas un cotisant au loyer de la piaule. La soirée a été baptisée et publicisée comme un party alors tout le monde peut être là. La fête de leur gourou tombe la même soirée que la tienne, c’est bien d’adon. Tu es dans un party à te parler tout seul à la deuxième personne, à parler à une fille aussi.

Une belle fille avec des yeux comme si elle venait tout juste de se réveiller, les cheveux en broussaille et un jeans ajusté qu’on peut se demander comment elle a pu entrer dedans. Ou si elle est simplement née dedans. Sandale-orteil afghane de l’Import Bazaar. Blouse indienne blanche qui ne cache aucunement deux mamelons à l’aise là-dedans, bien libres. Tu découvres une O’Keefe bien froide apparue de nulle part dans ta main mais la bière c’est pas vraiment ton truc. Ton esprit reste maladivement fixé au petit ziplok de mescaline et tes doigts hypocrites vont prendre les présences. Il est toujours là. Il attend bien sagement.

Comment tu t’es ramassé là? Ton pote Michel T qui a ses entrées autant à l’est qu’à l’ouest comme un agent double et beau gosse de sa personne. L’autobus 47 Masson direct. Mais il s’est fondu dans la foule, invisible depuis un certain temps. T’inquiètes, il n’est jamais très loin quand il sait que tu as un plein ziplok de la mescaline à Tarzan vu qu’il connaît ton grand coeur.

Tu peux soupçonner qu’il est parti, qu’il a suivi une belle grande rousse avec une robe de hippie que personne ne connaissait vraiment qui s’est faufilée à travers le hangar derrière pour aller prendre l’air dans les marches d’escalier. T a sa réputation à ce sujet. Essayer de charmer les nouvelles avant tout le monde.

Ce genre de fête cumule tout ce que tu haïs dans une fête. Beaucoup trop de Rolling Stones beaucoup trop fort, trop de recoins où ça joue aux échecs, la foule compacte ramassée dans la cuisine à jouer au capitaine Paf, dans un long salon-double à écouter le gourou de la place élaborer un monde meilleur à une foule estudiantine éblouie.

La fille dans les jeans serrés jase en se payant la tronche des Gaulois de Rosemont incapables de battre le CEGEP Maisonneuve. Ses yeux sont maintenant brillants et bleus avec un genre de halo brun tout le tour. Elle parle vaguement d’un quart-arrière à faire mouiller une Saharienne en pleine sécheresse et tu lèves la tête mine de rien et tu te mires hypocritement dans la craque de sa chemise indienne.

Tu te dis fuck, pas d’autre place à aller, tu vas rester un bout de temps, voir. Tu fais le tour, tu regardes dans les alentours, partout. La piaule aurait besoin d’amour, planchers qui craquent, la peinture est due depuis l’expo 67, quelques Picasso de l’ouest ont commis quelques œuvres étranges qui ornent les murs, des draps rigolos qui servent de rideaux sont presque plus beaux que leurs tableaux. Le mobilier, tu passes. Dans un autre salon-double, des gars regardent le Canadien sur une douze-pouces noir et blanc en buvant de la grosse à même les bouteilles vertes. Deux antennes écartillées avec des laines d’acier à chaque extrémité nous relient à l’univers.

Une autre angoisse passe. Tu passes deux doigts dans ta poche, ziplok présent, toujours. Tu te demandes si ça pourrait intéresser la fille dans les jeans serrés. Tu ne connais pas vraiment les habitudes dans l’ouest, difficulté à cerner tout un chacun, les habitudes, les goûts, la consommation, toute cette sorte de choses. Tu prends une gorgée de O’Keefe et tu vérifies le niveau dans la bouteille, elle est encore bonne pour te donner de la contenance pour un temps. Tu ne comprends plus du tout ce que la fille raconte, tout commence tranquillement à avoir l’air d’un Fellini ici, tu te rappelles les deux caps avalés en cachette dans la 47. En fait, ce sont eux qui se rappellent à toi sans trop prévenir.

La fille s’excuse, elle passe ses deux mains sur le haut de ton torse et tu sens passer une chaleur. Elle aimerait vraiment ça s’accrocher les pieds ici encore un peu mais elle doit absolument partir trouver la rousse pour lui dire qu’elle est rien qu’une pute et un trou-de-cul rose de rousse. Les filles sont dures entre elles. La fille avait un plan cul avec T? Pas original. Tu esquisses un sourire pour vérifier si elle niaise mais rien n’indique la moindre intention de rigoler dans son visage maintenant semblable à celui d’une chasseresse à l’affût d’une pauvre biche.

Il doit bien être onze heures, on n’entend plus le hockey. Si tu étais dans le Vieux avec tes potes de l’est, ce serait la dernière heure avant le last-call des brasseries, bientôt le temps de descendre chez Queux en profitant de la marche pour allumer un splif ou deux.

La O’Keefe a toujours une fin. Tu te faufiles cherchant le frigo ou une glacière et tu croises la fille en jeans trop serré dans le passage –en train de serrer dans ses bras une autre fille– avec un coton ouaté beaucoup trop grand pour elle et les mêmes jeans que l’autre. Enfin, les Rolling Stones ont fini de me casser les oreilles, on est rendus à Shawn Philipps. Le gourou semble plus allumé, il fait du lip-sync sur Woman au milieu d’un cercle d’adeptes avec à la main un pilon de poulet frit Kentucky en guise de micro. Tu te demandes où il a pris ça avant de réaliser que tout le monde a un morceau quelconque de poulet à la main, toutes les faces sont ravies et graisseuses, les regards comme des enfants abandonnés dans un magasin de bonbons. Les munchies font du ravage.

Ce qui te ramène à Tarzan. Tu te faufiles dans la salle de bains. Tu sors du ziplok deux capsules et tu te dis, fuck, pas le temps d’attendre le buzz.  Tu les casses en deux comme des œufs minuscules. Tu étales la poudre sur le bord du lavabo, sort un deux piastres de tes poches, tu le roules et tu aspires au plaisir tarzanesque et mexicain. Vlan dans le nez. Ça cogne instantanément par-dessus le vieux buzz pourtant encore bien présent. Mais tu trouves tout de même comment débarrer la porte et retourner dans le party. Pas facile.

T est devant la porte, deux bières dans ses mains. –“T’as envie, quoi? T’attendais-tu après la toilette? T’étais où, cou’donc?”– T répond, –“Je te conte ça en chemin, amène tes fesses je connais une bonne place pas loin pour aller finir ça.” Il t’en tend une bien froide, tu la cales en te frayant un chemin à travers la marée humaine en goguette psychédélique. Tu mets la bouteille vide dans la boîte à malle en passant.

L’air frais te fait du bien et tu en as vraiment besoin, Tarzan ne vend pas de la crotte de chameau pilée, oh que non. T et toi descendez Saint-Denis jusqu’à temps qu’à Gilford, une craque dans l’espace-temps laisse passer une odeur de smoked meat. T veut t’en payer un pour ta fête. –“T’es-tu fou, j’aurais beaucoup plus besoin de boire quelque chose.”

Tu reprends la route vers le sud, le trottoir semble un peu mou sous ton pas incertain. Tu lèves les genoux plus haut, ça règle le problème. T te dit : –“Pas tous les soirs qu’un gars pogne dix-huit ans, on s’en va au Café Caprice.” Tu vas avoir dix-sept ans mais pas du tout le genre à décevoir un ami. Tu n’as jamais été là, mais va pour le Café Caprice.

–“Michel! Michel!” que ça crie derrière nous, une petite voix stridente. Au loin, une grande rousse court en tenant le bas de sa robe hippie d’une main, ses babouches de l’autre, et les mamelles font une chorégraphie de l’enfer dans le mince tissu de la robe. T s’arrête, tu fais quelques pas, la fille le rejoint. Première chose que tu réalises, elle tient T sous le bras et vous marchez à nouveau.

Quelques mononcles Roger font la queue devant le Caprice. Ils se sont vraiment mis beaux! Impossible de voir en dedans, les vitrines ont été remplacées par un revêtement d’aluminium où l’on peut voir icitte et là des trous de balle. Je m’ennuie des Rolling Stones, un disco infernal gagne le trottoir lorsque les portes s’ouvrent pour laisser entrer les prochains mononcles Roger de la file.

Tu te dis que si tu n’entres pas t’asseoir là-dedans bientôt c’est dans la quatrième dimension que tu vas te ramasser. Tu passes deux doigts dans ta poche, inquiet. Le petit ziplok répond : –“Présent!”

C’est ton tour, la porte s’ouvre sous l’habile manœuvre d’un homme énorme en complet trois pièces. Je vois T qui brandit un billet de 10 bien haut pour les grosses paluches de l’homme gigantesque qui le gobe à la volée. Le salaire minimum est à deux piastre et vingt.

–“Installe-le ringside, je te l’abandonne, fais-y attention, c’est sa fête,” que T raconte au doorman qui répond d’un clin d’oeil en mettant le 10 dans sa poche, ”bonne fête Ti-Lou, on s’appelle.” que T te dit rapidement avant de s’engouffrer dans un taxi où la fille rousse est déjà installée. T’as rien vu venir.

Tu fêtes tout seul finalement, une table de deux pieds par deux pieds, trois chaises vides comme compagnons de beuverie. Tu regardes les gens alentour, tu te sens tellement dépareillé, quoi de neuf, mal assorti à cette sous-race de voyeurs endimanchés mais finalement, tu les encules du premier au dernier, assis le premier en avant. Juste à côté de toi une énorme coupe en plexiglass remplie d’un liquide bleu qui ressemble à du windshield washer. L’éclairage change boute pour boute, la musique part.

Je fréquentais alors des hommes un peu bizarres
Aussi légers que la cendre de leurs cigares*

À travers le liquide bleu, tu vois une sculpturale brunette qui s’avance sur la scène juste derrière la coupe géante. Nue comme un ver. Elle agrippe le bord de la coupe, passe une jambe bien haut, tu vois sa vulve bien taillée dans son mouvement pour embarquer. Son trou-de-cul javellisé brille sous les projecteurs une fraction de seconde. Une autre jambe, la fille est toute là, elle se dandine langoureusement dans le windshield washer. Ça siffle et ça hurle partout. Ce n’est pas la première fois que tu crois voir des choses selon les substances et les dosages, mais cette fois-ci tout a l’air totalement réel. Fou malade mais vrai.

Tournée sur le ventre, les mains appuyées sur le bord, la fille te regarde droit dans les yeux. Ses roses mamelons écrasés contre la paroi aussi. Tu lui lèves ton verre, tu le cognes sur l’immense coupe en plexiglass en plein sur un mamelon puis sur l’autre en faisant tchin sur un, tchin sur l’autre.

La fille lèche lentement l’intérieur de la coupe directement devant ta face rouge et ébaubie. Avant qu’elle ne reprenne ses ablutions cochonnes pour la foule alanguie, ses yeux toujours noyés dans les tiens, ses lèvres miment distinctement:

–“Bonne fête, Ti-Lou.”

 


Flying Bum

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*Chanson Femme avec toi, Nicole Croisille.

Deux poèmes

Capture d’écran, le 2021-03-09 à 09.53.36

Envol


Mon beau pays des merveilles

wonderland débile et sans plan

sous un ciel noirci de corneilles

de mémoires ramenées par le vent


S’écrit en une longue cicatrice

l’image imprimée dans la peau

le temps perdu en sacrifices

en vains espoirs tombés de haut


Mon refuge vide se remplit de vents

comme la maison de ma mère hélas

l’univers un espace bêtement vacant

qui lui vaut bien son nom d’espace


Un de ces bons matins le passé

vient affadir tous les jours à venir

lance de grands doigts à l’éternité

son dos portera seul mon devenir


Futile de changer toutes choses

trop facile de changer les mots

charabia traduit en belle prose

partir serein ou bien mourir idiot


Je suis d’une société secrète aux dieux

réunie nuitamment avec deux planètes

n’en devient pas membre qui le veut

que les têtes en sempiternelle tempête


Quand le jour fini ronfle bien endormi

la lune voudrait bien veiller encore un peu

à l’heure bleue viennent flotter les esprits

tendent les mains qu’on se joigne à eux


La séance ajournée au soleil levé

leur appel dans le silence perd la voix

toujours au sol mes pieds bien arrimés

l’envol sera pour une prochaine fois.


1024px-Theo-Koster-terre-brulee-1067x800

Terre brûlée


Ma terre brûlée est une amie

une mer pleine d’enfants sans père

des hommes que jamais je ne verrai

filles demoiselles ou glorieuses chipies

amies fidèles ou amours délétères

derrière cendre et suie abandonnées


Au nom du drame ou de la vétille

compagnes de chasse aux moulins à vent

dompteuses de rêves et de chimères

belles reines aux royaumes de pacotille

qu’il fallut bien venu le bon moment

le coeur en combat laisser derrière


Ma terre brûlée est un homme

un père fils un frère ou tout comme

joyeux luron ou compagnon d’infortune

parti pour une vie ou sur une autre saturne

sans rancœur chacun avalé droit devant

et plein d’âmes emportées par le vent


Une rivière sans pont sur ma terre brûlée

sur ses grèves traîtres et trahis confondus

se roulent de contrition dans les galets de misère

dans la cuve profonde d’un méandre glacé

amitiés mortes entre deux eaux suspendues

jamais ne seront dignement mises en bière


Belle terre brûlée ultimement mon bûcher

déceptions érigées comme bonheurs empilés

au jour annoncé sous mes pieds s’enflamment

le temps des adieux veau vache cochon couvée

pour des acres et des arpents de terre brûlée

qu’une fumée dense et noire emporte mon âme


Flying Bum

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Deux oeufs retournés quelque part

Un mardi matin. Tôt. Je me torture toujours pour y arriver, quelque part, rien que quelque part. Je me torture quand j’y arrive, quelque part, parce qu’il y a nulle part où aller vraiment après qu’on soit rendu. À tant essayer de ramener mon esprit dans mon corps, je me suis embarré dehors. J’haïs le mardi. J’haïs ceux qui haïssent le lundi, la vraie marde c’est le mardi.

J’étais immobilisé, cataleptique, l’autre mardi, dans ce décor vintage que je connaissais pourtant. Désorienté, certes, mais pas vraiment certain où j’étais. Pas où je me situais par rapport à une maison normale, j’étais debout dans une cuisine, aucune erreur possible là-dessus. Je me tenais sur un horrible prélart brun rouille avec un motif de cercles concentriques étourdissants, une tapisserie où pendouillaient dans le désordre des aubergines, des potirons et des casseroles de laiton entre lesquelles se faufilaient des lisières de lierre sans début ni fin, des surfaces de travail en faux-marbre hallucinant d’invraisemblance, une cuisinière électrique bon marché vert avocat avec des éléments ronds en spirales boudinées, un énorme frigo dans la même teinte de vert haut-le-coeur. Une vague et distraite odeur de vidanges oubliées. Évident que je me tenais dans une cuisine. Mais quel jour, dans quel temps, quelle année j’étais, si ma douce était là, pas là, pas loin ou nulle part ailleurs.

***

Un jour un peu trop excitée, elle s’était brûlé le dessus des deux mains en tirant du four un pouding-chômeur bouillant. C’est le prélart qui s’était régalé et les cicatrices sont restées là des jours, des mois, des années. Boursoufflures sur ses mains, sur le prélart gondolé. Avant qu’elle ne parte – pour quelque part, loin, quelque part, c’est tout ce qu’elle avait dit, comme si je ne pouvais pas ouvrir le journal et lire les rubriques nécrologiques, des chiens perdus et des cœurs à prendre– elle m’avait fait cuire deux œufs miroir, elle ne savait pas les tourner sans risque alors elle les regardait se figer, immobile, une spatule en plastique noir à la main. Un mardi matin. Vague et brumeux. Les Boomtown Rats dans la radio insistaient : “I don’t like Mondays, tell me why, I don’t like Mondays, tell me why.” Complètement dans le champ, la chanson. Pourquoi moi j’haïs tant le mardi?

Va savoir.

***

–“Tu vas faire attention à toi?” avait-elle dit, avant de partir quelque part.

–“J’vas être correct,” que j’ai dit, “je suis un grand garçon maintenant.”

Pas longtemps après, ou une semaine ou dix ans, deux hommes se sont présentés, deux grands garçons propres, bien rasés. Les uniformes impeccables et tout : vestons bleus, cravates noires. Chaussures astiquées au crachat. Un cognement creux dans une porte creuse, un courant d’air, le fond de l’air incertain de mars qui se faufilait entre eux bien droits sur le balcon, passait entre leurs jambes de pantalons emportés dans une danse débile comme des publicités gonflées de concessionnaires automobiles.

–“Quelle brave personne.” dit le premier. L’autre enchaînait : –“Vous pouvez dormir tranquille, monsieur, ses récompenses seront infinies et éternelles.” Képis en mains, la neige commençait à s’empiler sur le dessus de leur tête court-rasée. Ils ne bronchaient pas d’une coche. Je ne me rappelais pas avoir déjà dormi tranquille pour quoi que ce soit, récemment du moins. –“Elle aura le Mérite, le Grand Mérite, l’Hostie de Gros Mérite, l’Étoile d’Or, la Croix Jaune-Orange, le Coeur Violet, le Pouce Vert, la Tête Rousse . . .

Je n’y arrivais toujours pas. À me rentrer dedans je veux dire, toujours embarré en-dehors de moi-même.

***

Elle était là, maintenant, dans la cuisine. Debout devant la cuisinière électrique vert avocado. Ishhhhhh.

–“Qu’est-ce qui te serait arrivé si j’étais restée partie trop longtemps?” qu’elle demandait simplement, comme si elle m’avait demandé si la Chevrolet partirait quand même si je n’avais jamais plus mis d’essence dedans. Elle ignorait que la Chevrolet était partie depuis longtemps, la peinture toute craquelée par le soleil, la carcasse toute rongée, par la rouille, sa beauté disparue avec les années. –“De toutes façons,” avait-elle continué, “j’ai entendu dire que les choses ne se passaient très bien par ici.” Elle tenait la spatule noire dans sa main, m’a souri tendrement, m’a pris brièvement dans ses bras mais ne m’a pas préparé deux œufs miroir sur la cuisinière électrique vert à chier. Avant de s’en retourner quelque part.

J’avais faim, moi. Fait chier.

***

L’autre mardi, je me suis réveillé et elle était à côté de moi dans mon lit, sur le dos, les yeux fermés, pas le moindre ronflement. Pourtant, oh! qu’elle ronflait avant. Le son d’un dix-roues. Dans un instant particulièrement intense, je me rappelle lui avoir dit : –“Je pensais que quelqu’un était passé par la fenêtre et tentait de t’étrangler à mort et que tu râlais un grand râlement comme ton dernier grand râlement.”

J’haïs les mardis qui commencent de même.

***

Lorsqu’elle était partie quelque part, elle avait apporté sa sœur Adéline avec elle. Il devait bien en rester encore sept ou huit dans la maison familiale qui commençait à se faire encombrée quelque peu au goût des parents. Une sœur de plus ou une sœur de moins, de moins ce serait mieux, s’était-elle probablement dit. Cela m’avait ébaubi de voir arriver Adéline avec ma douce, un de ces mardis matins. Je ne l’avais pas vue depuis un sacré bout de temps et elle n’avait absolument pas changé, toujours aussi chiante. –“Pourquoi êtes-vous si belles et rayonnantes ce matin,” avais-je demandé, “et pourquoi moi, j’ai l’air d’un cadavre ambulant?” Elles n’ont rien répondu. –“Après tout, c’est vous autres qui êtes parties quelque part depuis longtemps.”

Le monde allant mal, le monde allant vert.

***

Il n’y a pas si longtemps, ma douce et ses sœurs se pourchassaient encore dans le grand logement familial se disputant les plus beaux morceaux de vêtement qui étaient classés par ordre de taille et par ordre alphabétique ou par couleur sans notion de propriété privée aucune. Il n’y a pas si longtemps, ma douce et ses sœurs se disputaient le choix des disques à faire jouer sur le vieux stéréo familial.

–“On écoutes-tu de la musique?” demandait l’une. Elle flippait un à un les microsillons debout dans leur présentoir. –“Les Doors?”

–“Non, j’haïs ça les Doors!” disait Adéline. –“J’haïs ça, moi?” ajoutait-elle soudainement incertaine. Et ma douce disait –“Oh, que oui, tu haïs ça.”

–“En tous cas, moi je suis affamée,” clamait Adéline, “on manges-tu des bons œufs tournés?”

–“Yes!” dit ma douce, “des bons œufs tournés de mon chum.”

–“Je pensais que les œufs c’est tout ce que tu savais faire dans une cuisine.” que j’ai protesté.

–“Oui,” rajoutait sa sœur, “c’est toi qui les faisais pour toutes les sœurs quand on habitait encore chez papa, c’était ta spécialité.”

–“Ah oui, trop vrai.” répondait ma douce. “Même les tournés?” s’interrogeait-elle, angoissée. Pour un moment on aurait dit qu’elle stagnait comme moi entre deux temps, embarrée en-dehors de sa tête loin de cette cuisine. Et le fil des choses lui est lentement revenu. –“Mais j’en ai tellement fait, des calvaires d’œufs, des œufs, des œufs, encore des calvaires d’œufs, cette maudite cuisine jaunie a l’air d’un immense jaune d’œuf éclaté partout sur les murs et regarde-moi cette cuisinière horriblement verte comme aucun avocat aurait l’audace de choisir comme couleur.” finit-elle en pointant l’horrible électroménager de sa spatule noire en plastique.

–“Oublie ça, les oeufs.”

***

Il n’y a pas si longtemps, leur mère était celle qui cuisait les œufs, elle qui était en charge, c’était sa seule spécialité, la seule chose qu’elle pouvait cuisiner de façon un peu potable, c’est elle qui me l’avait enseigné avant d’annoncer un beau mardi matin qu’elle s’en allait quelque part pour de bon elle aussi.

Que j’aurais maintenant besoin de savoir comment m’en faire tout seul, m’occuper de la famille tout seul.

–“Est-ce que tout va bien aller pour toi?” Adéline avait demandé à sa sœur, ma douce, avant de s’en retourner quelque part. –“Numéro un.” avait répondu ma douce en pointant les deux pouces par en haut avant de repartir, elle aussi, pour quelque part mais peut-être pas pour de bon quand on y repense ou qu’on se relit.

–“Bye bye, douce.”

***

Je ne suis toujours pas certain où je suis. Si je suis toujours embarré en-dehors de moi-même. Ça ressemble à une cuisine, oui, mais encore? Le temps, les années et toute cette sorte de choses. Où? Pas lundi, toujours?

Je commence à douter d’eux aussi par moments, les lundis. Mais j’haïs par-dessus tout le mardi.

J’haïs ceux qui haïssent le lundi, la vraie marde c’est le mardi.


Flying Bum

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La déprise

Le ciel était toujours incertain comme toute chose cherche toujours ses certitudes quand la nuit est particulièrement sombre. Sombre et violet et quelques éclairs de chaleurs ressuscitaient des images de Montréal pendant de brefs moments, comme des flashes, des photos instantanées qui venaient se superposer sur ses souvenirs flous du passé.

Il déambulait avenue du Mont-Royal à la recherche d’une porte encore ouverte à cette heure-là. En gardant le portable toujours dans sa main, il se disait qu’il ne l’ouvrirait pas, avec une sorte de conviction molle et fuyante comme une promesse d’ivrogne. Il ne voulait surtout pas l’indisposer en la textant à une heure pareille même s’il fallait lui en soustraire quelques-unes. Elle était quelque chose comme trois mille kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest du plateau Mont-Royal, quatre-mille-huit-cents par le plancher des vaches.

La montagne approchait, un peu avant l’avenue du Parc il s’engouffrait dans le seul café ouvert 24 heures par jour, un insignifiant café de bannière populaire. Avant d’y pénétrer, il s’était reculé jusqu’en bordure du trottoir pour observer l’édifice de trois étages, de haut en bas, essayant de se l’imaginer sans cette bannière criarde de lumière. Belle architecture d’origine qu’on pouvait à peine distinguer à travers des années de négligence et de rénovations au goût douteux effectuées au petit bonheur des vocations successives de l’édifice. Où se cachent tous ces urbanistes enquiquineurs quand on en a vraiment besoin, se demandait-il.

Il était à peu près convaincu que c’était là dans une de ces strates d’histoire que s’était jadis trouvé le Café Valentin, il devait bien y avoir quarante ans de cela, là qu’il avait vu à travers un nuage de fumée opaque un Lewis Furey s’adonner à son art sur un vieux piano à queue pendant qu’une Carole Laure presqu’encore adolescente chantait les créations de Furey avec un filet de voix sensuel et presqu’inaudible dans le tapage des conversations qui n’arrêtaient jamais.

D’une certaine manière il trouvait le hasard intéressant, mais pas si intéressant que ça, finalement. Il n’était jamais retourné au Valentin depuis, même si les invitations n’avaient pas manqué. Il pensait aussi à cette fois, il y a vingt ans de cela, lorsqu’un ami, une sorte d’ami parce qu’il était plutôt du genre solitaire, l’avait invité à une soirée d’impro dans ce même quartier, une nuit glaciale de février. Dans ce même édifice peut-être ou pas bien loin. Il y repensait pour aucune raison particulière sinon pour occuper son esprit, pour éviter qu’il ne s’attarde à l’idée d’ouvrir son portable et de la texter. Il détestait les soirées d’impro. Et oui, c’était un phénomène qui avait atteint Montréal, peut-être né ici, même. Personne ne sait vraiment comment ces phénomènes peuvent se produire. On dirait que ces phénomènes trouvent toujours le moyen de se produire. Les gens ont une étrange soif insatiable qui les empêche de discerner l’insignifiance sous les allures clinquantes de la nouveauté.

Ailleurs, comme chez elle, il ne se passait jamais rien de nouveau.

À Montréal ou à New York, même à Val d’Or, n’importe quelle ville digne de ce nom, les choses ne pouvaient être aussi différentes que sur les grèves du Grand Lac des Esclaves, à Fort Résolution, où elle avait repris le seul vieux motel de la place, celui qui avait appartenu à son père après la mort de sa mère dépressive et suicidaire. Motel Beaulieu. Elle était là, bien éveillée, elle entrait et sortait de la conversation selon son humeur, vautrée sur un long canapé avec ses trois chats, ses lectures, ses aquarelles en plan sur la table de salon, ses limes à ongles et un grand bol de nachos encerclé de cannettes de bière vides, des nachos d’une saveur qui fait puer de la gueule . Leur conversation était une lente chorégraphie de mots insignifiants avec de grands silences entre eux qui lui laissait l’impression cruelle d’être seule avec elle-même, même si leurs mots volaient par-dessus presqu’un continent avant de venir se rejoindre. Cette danse lente et difforme des mots la tuait. Pourquoi s’être amourachée d’un écrivain, la grande question.

Lui aussi, ça le tuait.

Elle flattait langoureusement le plus petit, un chat gris souris, songeuse, pendant qu’elle attendait qu’il lui demande des nouvelles de sa journée. Il lui demandait toujours comment sa journée s’était passée mais ce soir, il tardait à lui écrire. Désoeuvrée, elle avait décidé de demander à voix haute au chat gris souris comment s’était passée sa journée à lui, mais le petit bâtard s’en foutait royalement et faisait comme si elle n’avait rien dit. Elle s’est retournée vers Netflix pour lui tenir compagnie, pour compenser le peu d’attention que le chat lui portait. Le motel était désert à cette période-ci de l’année. Il y a toujours un temps, puis un autre où la ville se résout à redevenir tristement fantôme. Un temps d’automne que le grand lac prenait pour geler dur et un temps de printemps, que ses glaces calent et fondent au fond. Sinon, quelques rares amants maudits bien au chaud dans le motel du fond.

Il se terrait dans la pénombre lambrissée du café, discrètement propice, quasiment désert. Ce n’était pas l’heure, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs il n’attendait personne. Il y était entré peut-être pour évoquer bien à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le sien, fort probablement. Peut-être aussi juste le désir d’éprouver son existence, la mettre à l’épreuve du temps, la ressentir encore. Il croyait sincèrement que l’écriture et la chaleur de sa douce suffiraient à le retenir esclave du Grand Lac, résolu de vivre béat dans la grande résolution de Fort Résolution.

“Hé, como va, bella,” lui avait-il finalement écrit. Aucune volonté. Il savait que ces salutations en baragouinage mi-espagnol mi-italien l’agaçaient au plus haut point, mais bon, c’était plus fort que lui.

Elle regardait distraitement ses chats, à la télé une grande saga historico-romantique ou dans le ciel, à travers la grande vitrine du salon, des mouvements chromatiques en verts métallisés impossibles, quand son portable avait vibré.

Ses doigts taponnaient délicatement le petit appareil, “Sur le divan, j’essaie de m’endormir mais je n’y arrive pas, ou très peu, toi?”

“Dans un café très quelconque, quelque part, occupé à ne parler à personne.”

“Il y a des nuits comme ça… c’est ça l’Afrique,” avait-elle écrit de ses lointains territoires du nord-ouest.

Leur messagerie se prolongeait de façon décontractée, faible, anémique par moments, limite pathétique. Elle était écrasée profondément dans les coussins de son divan, seule à l’autre bout de l’univers, totalement consciente de l’inutilité, de la vacuité de leur conversation. Son regard passait d’un œil distrait de la saga historico-romantique à son portable à la saga historico-romantique.

Elle se questionnait en silence parce qu’elle savait fort bien que les chats n’en avaient rien à branler et ronflaient les uns fondus dans les autres. Elle refermait le portable, pas certaine, ou attendait –espérait?– qu’il cesserait d’écrire, de répondre, qu’elle cesse la première?

Elle avait éteint le téléviseur, elle s’était rassise bien droite, dans le silence, pendant de longues minutes fixant le portable immobile et sans lumière sur la table de salon. Sans utilité aucune, sans aucune nécessité objective. Des envies lui venaient. L’envie tenace et omniprésente de défénestrer, passer à travers la grande baie vitrée rejoindre les eaux paisibles du lac, claquer violemment des portes immenses, en claquer sur sa propre gueule maintenant vieille et fatiguée, maintenant que la dernière porte allait bientôt se claquer sur elle et qu’elle serait claquée définitivement. Quand chaque heure passée là n’est plus qu’une heure de moins dans le cercueil déjà ouvert.

L’appareil a comme laissé un temps, laissé passer l’interférence des songes bourrés de statique avant de vibrer à nouveau.

“As-tu pensé à ce qu’on pourrait écrire sur ce qu’une personne soi-disant saine d’esprit pouvait ressentir dans l’éventualité d’une auto-défénestration?” avait-t-il écrit, en écrivain ordinaire qui se sent obligé de faire intéressant.

Elle a lu la question d’un oeil morne, elle a mis son portable en mode muet, s’est rallongée sur le divan en prenant grand soin de ne pas réveiller ses chats, elle s’est couverte d’une grande doudou, bien déterminée à trouver le sommeil.

Il n’y aura jamais assez de café dans l’univers entier pour la tenir éveillée, pour que cette conversation vaille un tant soit peu la peine d’être continuée. Ni cette nuit, ni jamais.


Flying Bum

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L’enfant de la misère

Le pauvre garçon était né pauvre de même et continuait fort bien de l’être tout autant en grandissant. Il ne pouvait à lui seul mettre un terme à la pauvreté infectieuse qui accablait sa famille depuis plus de 300 ans. Une bien mauvaise lignée, pensait-il, une famille de quêteux et de miséreux, une longue descendance de cireux de bottines et de ramasseurs de bouteilles vides, de malpropres et de malodorants.

–“Prends une douche,” lui répétait son père, “ça pourrait décrasser la pauvreté.”

Ils n’avaient pas de douche mais ils avaient une vieille chaudière et il y avait une rivière pas très loin de leur maison. Alors, il allait remplir une chaudière d’eau qu’il laissait tiédir un long moment au soleil, se la versait ensuite sur la tête avant de réaliser à chaque fois que cela ne le rendait plus riche d’aucune façon.

Son père était un crétin couvert de tétines et de taches de vin poilues de toutes sortes et sa mère était maigre et muette et passait ses entières journées à faire semblant de tricoter. Ils vivaient à l’extrême limite d’une petite ville dans une cabane où tout était particulièrement inconfortable.

–“Pourquoi ma taie d’oreiller est-elle pleine d’os de poulet?”

–“Parce que,” répondait son père, “C’est moins cher que les plumes.”

Les canards n’existaient pas dans ce coin-là et l’enfant de la misère était résigné à dormir la tête appuyée sur des os de poulet pour le restant de sa vie.

–“Quelqu’un a jeté un mauvais sort sur ma vie,” racontait l’enfant de la misère au vent, sur le chemin de l’école.

Bien sûr, il allait à l’école dans une école de pauvres où tous les autres enfants pauvres allaient aussi. Des enfants qui utilisaient des mots pas jolis comme vagin ou pénis et qui disaient de bien vilaines choses comme suce ma queue, grosse plotte!

Évidemment, il était plus vieux que le reste des enfants. Il avait dix-sept ans, des joues flasques et ballotantes, de longs bras, et il transpirait exagérément du pubis. Il avait plein de petits points noirs sur le front et de la couperose plein le cou. Pas très joli, l’enfant de la misère.

–“Prostitue-toi,” lui avait dit son père une fois, si t’en as plein le cul d’être pauvre.

Sa mère avait aussitôt interrompu son stupide tricot imaginaire.

–“Ah, ah, ah, se prostituer. Il ne serait pas foutu de se faire zigner par un chien enragé en chaleur.” avait griffonné sa mère malhabilement sur un bout de carton sale.

C’était vrai, pensait l’enfant de la misère, il faisait partie de la catégorie des êtres particulièrement repoussants.

–“Mais tu as un grand coeur, par exemple,” lui avait une fois dit une fillette de six ans, en lui tendant un beau collier tricoté avec des pissenlits fanés, “mais tu as la face pareille comme un trou de cul.” avait-elle conclu.

–“Oh, merci,” avait répondu l’enfant de la misère en flagellant violemment le visage de la fillette avec le collier de pissenlits fanés.

–“Je ne suis qu’un monstre!” se disait-il. L’enfant de la misère était rentré chez lui et s’était versé quantité de chaudières d’eau sur la tête. Si je deviens riche, pensait-il tout haut, je serais moins laid. Et si j’étais moins laid, je pourrais vivre une bonne vie, plus simple qu’une vie d’enfant de la misère.

Son père qui était dehors, creusant de petits trous partout et remplissant des petits plats de terre pour aucune raison apparente, l’avait bien entendu.

–“Mais il faut que je te dise quelque chose,” dit le père en brassant un petit plat de terre de ses mains, “les gens riches et heureux sont gras et gros. Et tu n’es ni gras ni gros.”

–“C’est vrai,” griffonnait la mère muette avant de montrer son carton au garçon.

–“Peut-être qu’il faudrait que tu manges davantage en plus de prendre des douches,” dit le père.

L’enfant de la misère était bien confus tout d’un coup. –“Mais on n’a rien à manger,” dit-il. “Qu’est-ce que je pourrais bien manger alors?”

–“N’importe quoi qui te ferait engraisser.”

Le soir dans son lit, l’enfant de la misère avait mangé un des poteaux de sa tête de lit. Le bois était mou et pourri et descendait lentement dans son gosier. Il sentait le bois s’accumuler dans son estomac et il s’imaginait pouvoir manger le lit en entier. Peut-être que le pauvre estomac n’était pas fait pour digérer le bois, mais qu’il se ramasserait là, qu’il se rassemblerait et qu’il aurait finalement un lit complet dans son estomac et toutes ses rages intérieures iraient s’y allonger et dormir tranquille nuit et jour.

Le lendemain, il errait par les ruelles lorsqu’il est tombé sur un rat mort. Il l’a mâchouillé jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des petits os qu’il garda pour ajouter à son oreiller. Il a mangé la bourrure d’une chaise de cuisine et plusieurs pages du journal. Il s’est introduit dans la maison d’un pauvre vieux et a bouffé un frigidaire entier d’abricots.

–“Il n’y a plus de place pour un lit dans mon estomac, maintenant, papa!” dit-il, en passant devant son père. Mais cela avait laissé son père béat de confusion et d’incompréhension.

Plusieurs mois avaient passé et l’enfant de la misère n’était ni plus riche ni plus heureux. Il était finalement parti se coucher. Son père et sa mère avaient décidé de veiller plus tard et s’étaient fait un feu dehors avec des rebuts divers. Ils se regardaient mutuellement et souriaient. Leurs sourires faisaient apparaître des millions de rides sur la peau sèche de leurs visages et se raboudinaient de chaque côté sur leurs tempes osseuses.

L’enfant de la misère s’est réveillé en sursaut comme si on lui avait déchargé un défibrillateur cardiaque sur le torse.  Dehors, une légère couche de neige tapissait le sol. Il avait bondi de son lit, enfin ce qu’il en restait, un tas de débris avec deux oreillers pleins d’os de poulet et il s’était précipité dans l’air plutôt frisquet de ce qu’il croyait être un dimanche soir.

–“Papa,” criait-il fébrile en proie à une épiphanie, “papa, si l’eau était froide au point d’être douloureuse, est-ce que ça ferait une différence?”

–“Bien sûr,” répondit le père, “faudrait peut-être que je l’essaye après toi, moi aussi j’en ai plus que soupé de la misère.”

L’enfant de la misère avait couru vers la rivière avec sa chaudière et avait cassé un trou dans la glace et commencé à se verser de l’eau glacée sur la tête à profusion. Elle était tellement froide qu’elle brûlait la peau et son coeur avait presque cessé de battre mais l’enfant de la misère continuait avec frénésie. Soudain, la tête gelée, il pouvait deviner un grand château et une grande pièce remplie à ras bord de lingots d’or et de pierres précieuses et de femmes à la beauté divine presque nues. Il versait des chaudières glacées sur son torse, sur ses organes génitaux aussi, et sur sa tête encore et encore, et un froid paralysant se répandait partout dans son corps.

–“Maman, j’ai senti un changement,” avait-il dit au souper ce soir-là. Ils se partageaient en famille une pomme de terre bouillie accompagnée d’un plat rempli de terre du jardin que son père prévoyant avait récolté avant l’hiver.

–“Oui,” avait-elle finalement répondu comme si elle n’avait jamais été muette, “tu as l’air définitivement différent.”

Plus bleu, pensait-elle dans son for intérieur en se pinçant les lèvres pour ne pas s’étouffer de rire.

Elle avait ensuite donné un baiser au creux de sa main et pour une première fois de sa vie l’avait soufflé vers l’enfant de la misère qui l’avait habilement attrapé au vol avant de le glisser dans sa poche, heureux enfin.


Flying Bum

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Une vieille chanson que me chantait ma tante Colombe pour me narguer si je me plaignais de mon sort.

Rebelles sans cause 2.0

Pour des raisons évidentes, ce texte a été réécrit en français fonctionnel.

Le mouvement du JCFSP (Jeunesse contre un futur sans pizza), cellule de décrocheurs précoces forcés à de sales petits boulots dans le secteur des services dont personne ne veut et à d’interminables nuits à gamer, le mouvement, disais-je, tournait en rond. Il nous avait fallu passer à l’action.

Lorsque nous avons réalisé la situation dans laquelle nous nous étions retrouvés, nous avons dû conclure après discussions qu’il était probablement le temps de dresser la liste de nos revendications, définir ce à quoi nous nous attendions comme rançon. Nous avons discuté la chose entre nous et, en bons altermondialistes adolescents et démocratiques, nous avons décidé d’inclure les otages dans notre processus décisionnel. Nous avons formé le comité ad hoc de l’élaboration des demandes et revendications ici même dans le Pizza Hut barricadé. Les otages étaient enthousiastes et ravis que nous les invitions au processus. Je crois cependant qu’ils ont légèrement surestimé leur importance réelle. Une fâcheuse tendance qu’ont les gens à croire qu’ils valent mieux que les autres. Dans la situation plus qu’improbable que vous vous retrouviez un jour dans la peau d’un otage et que vous soyez invité à participer à la rédaction de la demande de rançon, il vous serait désavantageux de sur-estimer votre valeur de façon à gonfler vos chances d’obtenir sans effusions de sang ladite rançon et que tout se termine dans l’ordre. Le phénomène est une énigme psychologique difficile à résoudre pour l’otage-type; probablement un manque de délicatesse de notre part de leur avoir offert une telle opportunité. Il était trop tard pour reculer.

Mais notre objectif est toujours de préserver les libertés individuelles de tout un chacun, de leur donner une réelle chance de contrôler leur destinée tout en procédant de façon sécuritaire et raisonnable. Bien sûr, ils sont toujours nos otages et nous allons le leur rappeler dès que nécessaire mais nous vous assurons que tout le monde est bien confortable, qu’il y a assez de pizza pour tout le monde, et des breuvages en fontaine à volonté, les banquettes sont parfaites pour faire la sieste si un otage avait un petit coup de fatigue et que nous avons débarré Miss Pacman, Street Fighter et la machine à mâchoires afin que tout le monde puisse s’amuser sans chercher des trente sous partout. Cette dernière mesure semble particulièrement adéquate pour décontracter nos otages les plus jeunes et presque tous les autres passent un moment agréable à se détendre sur les banquettes ou à se délecter de la pizza à volonté, une opportunité que la vaste majorité d’entre eux avait jusqu’à ce jour considéré comme un fantasme aussi secret que ridicule, n’avaient jamais eu le courage d’envisager la chose comme une possibilité et qu’ils la vivaient en tant qu’otages en plus, ce qui pourrait fort bien être un autre fantasme secret de certains d’entre eux.

Je crois que les plus enveloppés du groupe iraient jusqu’à envisager de s’extraire péniblement de leur prison de vinyle rouge (banquette) et de s’attaquer une fois pour toutes à un autre fantasme qu’ils chérissent secrètement depuis longtemps : mort par pizza, par un curieux dérèglement métabolique ou par simple gloutonnerie. Ces otages en particulier semblent prêts à manger à mort, se noyer dans des rivières de fromage et de sauce tomate plus qu’heureux d’avoir une prise d’otage comme excuse tombée du ciel.

Si ce n’était des armes à feu piquées à nos pères amateurs de chasse, cette prise d’otages aurait tous les airs d’un party de fête. Tous ces cris de joie des fillettes qui se disputent la manette pour aller capturer une fée des neiges en peluche, les fumeurs rassemblés dans un coin toussant en coeur, comme si tout le monde était juste là, façon de parler, pour se payer du bon temps, savourer un peu de pizza, heureux, jusqu’à ce que nous apercevions tous ce type, seul dans son coin, casquette de baseball orange, t-shirt sans manches avec une face de loup, hygiène douteuse. Il est assis bien tranquille sans bouger depuis le début et tout d’un coup il se met à agir de façon totalement bizarre. Son système sudoripare est hors de contrôle, il marmonne sans arrêt, il est en proie à des tics incontrôlables. Finalement, au moment où il devenait prévisible qu’il se passerait quelque chose de stupide, il se rue sur le bar à salades où nous avions installé notre cellule de crise et bondit sur nous poignard à la main et nous avons dû l’abattre en plein vol et surtout en pleine légitime défense. Des taches de sang incrustées dans le tapis nous rappellent le triste incident sinon rien, le corps a été placé dans un congélateur du back-store, les traces de sang sur la céramique moppées avec zèle par notre camarade Léo-Gabriel.

Nous avons aussi dû procéder à l’évacuation d’un otage en prise à un delirium tremens et qui foutait une frousse monstre aux autres en tremblant, en criant, en évoquant la possibilité que les rats se mettraient à sortir de partout et du plafond en particulier.

Résumé, un otage tué, un otage libéré.

Nous sommes sérieux mais aussi raisonnable. On essaie de rester civilisé ici. Nous maintenons un inventaire complet dans le bar à salade et au risque de se répéter, l’arcade gratuite, la pizza et la fontaine à breuvage à volonté le tout parfaitement aux normes HCCAP, ISO 4001-R et toutes les normes de salubrité municipale, provinciale et fédérale et ce, pour s’assurer d’influencer positivement la qualité de réponse des autorités à nos demandes. Nous vous assurons et même jurons sur la tête de nos mères qu’aussitôt nos demandes positivement acquiescées par les autorités compétentes, tous les otages seront libérés sans autre condition et que cette charmante succursale de Pizza Hut pourra retourner à ses opérations régulières.

Parlant de nos demandes, il serait temps que nous parlions de nous afin d’offrir un peu de contexte à nos revendications. Nous ne sommes pas des méchants. Nous ne nous sentons pas méchants. Comme vous, nous avons des amis; nous faisons toutes sortes d’affaires dans la vie, comme vous. Peut-être qu’on a moins d’amis que vous finalement, qui sait? Quelquefois, nous avons le goût d’aller là où nous ne sommes jamais allés, parfois simplement aller dans des lieux familiers. Nous vivons tous quelque part et nous tentons tous de payer notre loyer le premier du mois et quelquefois, ça foire et la plupart du temps le propriétaire ne veut rien faire pour nous débarrasser des coquerelles et des punaises de lit. Quelquefois, la vaisselle sale s’empile et un fond de macaroni-fromage qui traîne depuis quinze jours qu’on a mangé parce qu’on ne peut pas se payer autre chose et qu’il n’y avait rien d’autre dans le garde-manger a commencé à se fusionner avec le fond du chaudron et nous aurions besoin de recourir à la dynamite pour le récupérer. Mais tout ce que l’on peut faire, vraiment, c’est d’y verser un pouce d’eau et du savon et espérer que demain ça va décoller tout seul. Et le lendemain ça ne fonctionne pas, même avec de la laine d’acier ou en grattant avec des cuillères en métal alors nous versons un pouce d’eau et du savon à vaisselle et nous espérons que demain sera la bonne journée, enfin. Et les jours se succèdent ainsi sans que jamais rien ne décolle vraiment.

Quelquefois, nous partons à brailler quand notre paye est déposée, et nous non plus on ne sait pas trop pourquoi. Peut-être parce que nous savons très bien que l’argent est déjà tout dépensé sur les comptes qui attendent et que tout ceci est un facteur aggravant côté tristesse. C’est difficile d’encaisser un salaire de Pizza Hut, je ne sais pas pour vous, vous sentez-vous triste aussi lorsque vous encaissez votre salaire?

Quelquefois on boit trop. Quelquefois, on a des petits surplus mais le bon gouvernement a légalisé le cannabis pour absorber. Quelquefois on s’étouffe en mangeant parce qu’on est trop excités, ça fait trop longtemps qu’on a mangé quelque chose de bon. Quelquefois le sexe n’est pas terrible, je sais, mais ça va. Des choses qui arrivent. Carences de vitamines? Quelquefois on se sent mal de se sentir comme ça et qu’on ne sait vraiment pas pourquoi, dans le fond.

Lorsqu’on a mis sur pied notre comité ad hoc de l’élaboration des demandes et revendications, on a vite frappé un mur. Réunis en table de concertation autour du bar à salade, nous avons échoué à rédiger une liste de demandes. Quelqu’un à crié –De la pizza! Mais nous en avions déjà suffisamment. Quelqu’un a crié –Lamborghinni! Actrices porno! Mais un hors-d’ordre a aussitôt été appelé là-dessus. Dans l’imbroglio, des otages ont réclamé leur libération, d’autres non. Nous étions tous passablement déboussolés et c’est assurément parce que nous étions déboussolés que nous avions pris le Pizza Hut en otage dans un premier temps. La vieille histoire de la saucisse Hygrade. Nous réalisons maintenant que nous n’étions motivés par aucune raison en particulier, juste déboussolés par rapport à nos vies mornes et apparemment sans issue.

Nous ne sommes pas certains, au moment où je vous parle, que les autorités compétentes qui encerclent le Pizza Hut puissent faire quoi que ce soit pour nous sans une liste en bonne et due forme. Nous aurions peut-être besoin de soins dentaires hors de prix, de faire vérifier des tétines au comportement évasif par un dermatologue compétent et disponible. Un asile politique à Bangkok? Nous ne sommes plus vraiment en bons termes avec la famille, les parents. Nous aimerions seulement que ça aille mieux. Pas nécessairement avoir la vie plus facile mais de faire quelque chose de mieux que d’opérer des Pizza Hut et des McDo, des centres d’appels irritants ou faire du nettoyage après sinistre ou quoi d’autre? Tout semblerait mieux. Nous avons déjà eu ça, des rêves, par le passé mais il semble qu’ils soient devenus bien difficiles à apercevoir à travers les vitrines placardées de publicités d’un Pizza Hut.

Que reste-t-il à espérer ici? Si vous étiez une autorité compétente, vraiment compétente, de l’autre côté de ces vitrines, et que vous aviez le moindre sens du timing, ne serait-il pas maintenant venu le temps où vous éclatez ces vitrines et vous foncez en tirant de la mitraillette dans le Pizza Hut?

Flying Bum

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La femme au sol

Léo Simon est couché sur le ventre, épuisé. Épuisé mais heureux comme un italien. Une belle grande rousse allongée près de lui compte méticuleusement les éphélides dans son dos en appuyant délicatement du bout des doigts sur chacune d’elles. Elle perd le compte et recommence à la base de son cou et redescend à nouveau sur son dos, lentement, d’une tache à l’autre. Puis, elle abandonne son drôle d’inventaire.  –“Impossible d’y arriver, tu as une véritable constellation d’étoiles dans le dos, dis donc!”, lui dit la jeune femme tout en cherchant ses vêtements partout dans le bordel des draps et en se rhabillant lentement à mesure de ses trouvailles. Léo Simon a dix-sept ans, la rousse peut-être vingt-cinq. –“Qu’est-ce que tu es venue faire dans mon lit au juste, penses-tu revenir un de ces quatre?” demande Léo.

Léo Simon. Une longue chevelure blonde et bouclée, imberbe, de grands yeux bleus. Un baby-face adorable. Il inspire tout sauf la crainte. Aucune femme n’a réellement peur de lui. De bien belles créatures insécures abusent nuitamment de son lit. Mais cette rousse-là, elle, ne promet pas de revenir. L’allure de chérubin de Léo Simon est devenue son fonds de commerce pour attirer la gente féminine comme le miel attire les mouches.

D’autres viendront, se dit Léo, en regardant un brin morose la rousse passer la porte.

Et il en venait toujours une autre. Et une autre.

***

Elle propose de monter sur le toit où tout doit être infiniment plus tranquille qu’ici, et Léo Simon accepte machinalement comme si aucune autre option n’était envisageable. Bien qu’il sache très bien que son but n’est absolument pas de poursuivre la conversation loin du bruit de la fête. Léo Simon sait exactement ce qu’elle veut. Les choses n’ont pas changé. Il y a vingt ans, lorsqu’il s’était sérieusement amouraché d’elle et qu’elle l’avait largué sans pitié, c’était toujours la même histoire. Lorsqu’elle lui proposait d’aller quelque part, ce qu’elle voulait dire vraiment c’était d’aller dans un bon endroit pour baiser. Elle ne disait jamais les mots, viens me baiser, viens on va baiser, je veux que tu me baises. Mais c’était évident, direct, convenu, alors Léo ne pouvait jamais l’accuser d’avoir abusé de ses bonnes grâces. Ou lui reprocher de disparaître illico par la suite.

Outremont, petit édifice à condos luxueux d’à peine cinq étages. Une vue panoramique sur le centre-ville illuminé pour la nuit. Léo Simon et Adéline admirent la vue appuyés, le dos résolument penché, sur un parapet si bas que toute chute serait d’office considérée accidentelle, bien qu’il ne pensait pas vraiment à cela. Depuis toutes ces années, Léo n’avait toujours pas appris à se méfier des femmes. Ni songé à se débarrasser subtilement de l’une d’entre elles si la situation se présentait. Il souriait. Un bien singulier sourire.

–“Ça fait quand même un bail,” dit-il, “je dirais vingt ans, au moins. Tu n’as pas vraiment changé, les années t’ont épargnée.” conclut-il. Mais Léo mentait. Il le savait très bien et le cachait tout aussi bien. Elle avait pris un peu de poids, ses chairs semblaient plus blanches et plus flasques. Ses cheveux maintenant courts lui donnaient des airs de madame. Son style avait changé. Pas nécessairement pour le mieux. Léo Simon, lui, tenait toujours la forme, pas de bide, tous ses cheveux, la barbe toujours aussi rare complètement disparue après un bon rasage. Le cheveu plus court qu’à l’adolescence mais toujours bouclé et blond.

Elle était maintenant propriétaire d’une école de danse à Boston, Léo était en ville seulement pour cette soirée de retrouvailles organisée par un ami commun. –“Alors, tu es un artiste reconnu, maintenant, à ce qu’on m’a dit,” Adéline dit-elle. Puis après avoir examiné Léo Simon de la tête aux pieds, poursuivant avec un sourire beaucoup trop ringard : “J’ai toujours su que tu avais beaucoup de talent.”

Adéline se rapproche sournoisement de Léo. Leurs coudes s’embrassent. La chaleur peut passer entre les deux. Une manœuvre rapide et sournoise et le tour serait joué. Elle s’écrase cinq étages plus bas dans le noir sur le bitume du stationnement ou peut-être y a-t-il un arbre mal placé, au feuillage particulièrement dense. Les gens se tirent des pires pièges et survivent des plus étranges façons parfois. Et ce serait Léo qui aurait l’air fou. Pathétique, même. Mais l’idée est là.

Adéline pointe du doigt vers la ville, à gauche, à droite, vers toutes ces choses qui n’existaient pas encore dans le temps. Des édifices, un pont, des banlieues entières ont émergé. Avec la belle assurance d’un guide touristique. Comme si c’était elle qui avait toujours habité ici. Comme si elle n’avait jamais planté Léo là sans pitié, un Léo pathétiquement épris d’elle, il y a vingt ans pour suivre une stupide troupe de danse aux États-Unis. La même assurance de la superbe jeune femme vers qui, à l’époque, les regards de tous les garçons se précipitaient comme des mouches aveugles sur les pare-brises d’auto. L’objet de tous leurs fantasmes.

Aucune étoile ne se laisse voir dans le ciel. Occasionnellement, un avion traverse le ciel, se retourne mollement vers l’aéroport et disparaît derrière eux. Léo Simon tient son verre de porto au-dessus du vide devant lui, considérant un test de gravité en laissant s’échapper un peu du divin tawny. Le suivre des yeux et le voir se perdre dans le néant de la noirceur.

–“Quelle chance, quand même, je ne t’avais pas vu depuis la fête que les copains avaient organisée avant mon départ en tournée, quelle fête cela avait été!”, Adéline raconte. Léo la regarde, reprend son sourire de tueur en puissance. Rien de tout cela n’est vrai. Léo ne s’est jamais présenté à cette soirée d’adieu. Ce soir-là, il était beaucoup trop occupé à ramasser les morceaux de sa vie, seul, ratatiné sur lui-même, le coeur au vif. Adéline continue sur le même souffle avec la suite des choses, sa tournée – spectaculaire, il va sans dire – ses apparitions à la télé américaine, ses débuts comme enseignante de danse, l’achat de son école à Boston, sa rencontre inoubliable avec ce jeune premier au talent exceptionnel qu’elle fit son époux malgré la décennie qu’elle lui concédait, ou serait-ce deux. Ils sont probablement divorcés maintenant, Léo conclut-il en observant hypocritement ses doigts sans alliance. Ou elle l’avait laissé à Boston et elle était venue seule à Montréal.

La première fois qu’ils s’étaient vus, Léo avait dix-huit ans. La piaule des copains était pleine à ras bord mais elle l’avait détecté à travers tous ces étudiants en goguette. Elle était apparue devant lui, lui avait pris sa bière des mains et l’avait poussé sans façon sur le divan. Elle s’était installée en se creusant une place à ses côtés en frappant le voisin à coups de hanche. Elle lui avait remis sa bière et avait promptement glissé sa main entre les cuisses de Léo avant de lui entreprendre tout un bagou. Il avait tellement rougi qu’il avait eu peur de luire dans la pénombre de la petite fête. Son égo venait de prendre au moins dix kilos. Léo ne portait plus à terre jusqu’à ce que son copain Charles lui souffle à l’oreille : – “Tu ne la connais pas elle, tu t’embarques dans un énorme paquet de trouble. Lève-toi, il parait que le party est pris solide au 5116, on y va.”

Léo s’était trouvé une excuse pour partir. Il l’avait recroisée plus tard le même soir à sa grande surprise au 5116 mais son copain Charles était parti se coucher. Les filles les plus folles ont ce don de ne jamais disparaître aussi facilement.

Adéline, elle, lorsqu’elle avait eu ce qu’elle cherchait, disparaissait ni vue ni connue. Ce genre de fille. Elle réapparaissait de nulle part un bon soir et faisait croire à Léo qu’il était la seule chose au monde pour elle. Elle le tirait par le bras et le traînait sur la piste de danse pour les plus longs slows et se frottait et se frottait contre lui jusqu’à ce que son génie disparaisse totalement. Elle se ramenait chez Léo et s’installait quelques jours, dispersait des choses à elle chez Léo pour les fois où il ne voudrait plus la voir, elle avait des prétextes, des excuses, toujours une ruse ou une autre.

Un fond d’air frais descend lentement sur la belle nuit d’été, dehors sur le toit. Adéline est maintenant complètement collée sur Léo et l’entoure de ses bras. Il faut agir avant que le froid ne les ramène au coeur de la fête dans le condo plus bas ou que Léo lui-même ne refroidisse. On ne sait jamais à quoi s’attendre d’une femme comme Adéline lorsqu’elle vous prend comme cible, même après vingt ans, elle maîtrise toutes les ruses de sioux, elle peut très bien être venue jusqu’ici avec cette seule idée derrière la tête, elle peut avoir enfilé exprès cette sorte de robe qui vous parle, qui vient carrément vous dire “baise-moi, ici, maintenant”, déterminée et sûre d’elle, totalement prête, son esprit en toute assurance et en plein contrôle qui domine outrageusement sa proie penchée sur le parapet.

Pauvre elle qui pensait se faire envoyer en l’air.

 

Flying Bum

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Zolachelaga

Elle auraît du s’appeler Gervaise mais sa pauvre mère pas instruite écrivait comme elle parlait. On l’avait alors baptisé Jarvaise et le bon curé qui n’avait probablement pas inventé le bouton à quatre trous a copié bêtement Jarvaise sans poser plus de questions.

* * *

À soir, Jarvaise, songeuse, se demande si ça existe, ça, la perception extra-sensorielle. Elle pense que quand une personne est en train de fourrer, son cerveau s’ouvre, comme, et tout le monde se met à entendre tout ce que vous pensez, et la personne entend tout ce que les autres personnes pensent. C’est comme ça que Lanthier la contrôle. Oui, monsieur. C’est comme ça.

–“Ça n’a pas l’air de bien aller,” lui dit sa travailleuse sociale.

–“Mpfff,” que Jarvaise pouffe, dans le téléphone.

–“Je pense qu’on est dues pour se voir, passe au bureau.”

–“Ok d’abord.”

* * *

Jarvaise a été rentrée, comme un char qui marche mal, encore. Pas grand-chose à faire pour elle ici. Marcher dans le corridor. Dormir. Jarvaise est bonne là-dedans. Mais Jarvaise dort trop.

–“Plus tu dors, pauvre chouette, plus tu veux dormir,” dit le docteur, et le docteur lui donne d’autres sortes de pilules pour la tenir plus réveillée. Tout ce que ça lui fait, c’est de l’inquiéter, la stresser. Mais elle en parle pas parce que le docteur va lui donner d’autres pilules pour ça et ça va être l’enfer de démêler ses pilules.

Est-ce que tout le monde qui l’aime sont fâchés parce qu’elle ne file jamais vraiment bien? Qui ça, qui l’aime? Elle ferme ses yeux et les plisse du plus fort qu’elle peut, jusqu’à temps qu’elle sente son crâne au complet picoter. Elle les rouvre grand et voit plein de belles couleurs.

* * *

C’est la Saint-Valentin. Lanthier a décidé de venir la voir. Il est en train d’apprendre à se torcher tout seul, qu’il dit. Le lavage, la vaisselle, le balloney, le Kraft Dinner, la saucisse bon marché. Jarvaise pense pour elle dans sa tête aux beaux repas santé qu’elle pourrait préparer pour Lanthier si elle retournait à la maison. “Je suis un mangeux de viande,” que Lanthier répond sans même que ses lèvres bougent un peu ou que sa face change.

De toutes façons, pense Jarvaise, il y a juste de l’hostie de marde à manger au Tigre Géant.

* * *

On ne veut pas qu’elle boive du Mountain Dew Diète, mais le SevenUp, c’est correct.

–“C’est quoi leur hostie de problème?” Le problème c’est que Jarvaise est du genre Mountain Dew Diète, calvaire, c’est pas dur à comprendre. Dans une journée, elle peut descendre tout un deux-litres, des fois deux, mais elle sait que ça ne peut pas être santé tant que ça, c’est jaune fluo, calvaire. Lanthier, lui, la seule liqueur qu’il boit c’est du Pepsi.

Des fois Jarvaise se demande bien d’où ça vient sa maladie mentale. Son père (le tabarnak)? Sa mère? Le père de sa mère (le vieux câlisse)? Le bon dieu lui-même, comme une punition?

Des fois, elle se dit qu’elle n’est pas malade. Juste un peu trop susceptible. Trop prime.

–“Je ne veux pas te mettre la grosse pression, ma belle,” lui dit sa travailleuse sociale, “mais tu devrais socialiser un peu plus, ça te ferait du bien.”

Jarvaise aimerait bien ça que sa tête se calme. –“Jarvaise a trois sœurs pour socialiser en masse,” que Jarvaise répond à la travailleuse sociale.

–“Hmpff, tu dissocies, encore là, Jarvaise.”

Jarvaise sait que c’est pas toutes les voix avec qui elle parle qui sont du vrai monde.

–“Bon,” dit la travailleuse sociale un peu blasée, “c’est quand la dernière fois que tu as jasé avec tes trois sœurs?

Il y en a deux qui sont mortes, Jarvaise oublie toujours. Il reste rien que Rachel.

* * *

Sortie, enfin à la maison, son chat chasse le laser comme un malade. Grimpe sur les murs pour tuer l’hostie de picot rouge. Ses griffes arrangent la tapisserie comme c’est pas croyable. Le téléphone sonne. Jarvaise court.

–“Ils t’ont pris!” la travailleuse sociale lui annonce en grandes pompes.

–“Bon.” répond Jarvaise en enfouissant le laser dans une craque du vieux divan.

–“T’es pas plus excitée que ça?

–“Ben, oui.

Jarvaise va avoir son chèque de paye à elle, son escompte d’employée, toute. Elle est tout le temps rendue là, elle connait le magasin par coeur. Où les affaires vont. Combien ça coûte. Le magasin vend des produits pour faire le ménage, des Kotex, du manger en cannes, des cigarettes, des 6/49, presque n’importe quoi. Depuis quinze jours, Jarvaise se pratiquait dans sa tête à dire 6 mots. –“Bonjour et bienvenue au Tigre Géant.”

Là, elle va pouvoir commencer à se pratiquer à le dire tout haut, pour de vrai.

L’aide sociale a placé Lanthier dans une banque alimentaire. Il décharge et charge des boîtes dans un camion. Il y en a des pesantes, c’est dur pour Lanthier. Il porte un corset pour le bas de son dos.

Surprise! Lanthier a trouvé une belle causeuse neuve pas chère, il l’a achetée. C’est nouveau ça. Deux payes, c’est pas pareil. Tout d’un coup, ils s’en vont de la cave du père de Lanthier et se prennent leur propre logement. Jarvaise aime bien son petit quatre-et-demi avec un châssis à chaque bout et un autre petit dans les toilettes, mais pourquoi qu’elle peut pas garder son chat? Lanthier lui a fait la job, au chat. 

* * *

À leur premier vendredi soir dans le quatre-et-demi, un iceberg a englouti complètement le sac de patates frites congelées. Pas capable de le sortir de là. Pas grave, Lanthier est allé en chercher au coin, sont bien meilleures. Lanthier et Jarvaise sont assis dans la belle causeuse et écoutent La Poule aux Œufs d’Or ensemble. Lanthier tient Jarvaise par la main. Jarvaise aime Lanthier, Lanthier aime Jarvaise. Ça et une bonne patate, c’est pas la grosse vie sale, ça, non? Ils ont gagné un billet gratis à La Poule en plus.

* * *

Jarvaise se sent obligée de socialiser quand la voisine de palier lui paie une visite. Sa travailleuse serait contente de voir ça. Elle élève 5 enfants toute seule dans son quatre-et-demi, elle. Trois pères différents. Ça lui fait des grosses allocations, par exemple. Jarvaise avait déjà entendu dire que le gouvernement stérilisait de force le monde comme elle et comme sa voisine. Elle se demande s’ils font encore ça, inquiète.

La bible dit qu’une femme gagne son ciel rien qu’à faire et à élever des enfants.

La travailleuse sociale, elle, dit : –“Veux-tu vraiment faire des enfants qui vont passer par où t’es passée?”

“Ben, non,” que Jarvaise répond, “Voyons donc.”

Est-ce que ça veut dire que Jarvaise aura jamais sa place au ciel? qu’elle se demande angoissée.

* * *

Ce soir, l’ambulance est venue chercher Lanthier. Ses idées et ses angoisses se couraient après dans sa tête. Le docteur avait changé ses pilules. Parce que Lanthier a déjà eu des gros problèmes de consommation. Et puis les pilules pour dormir sont dures sur le foie. Et puis Lanthier a des problèmes avec son foie aussi. Tout ça pris ensemble, Lanthier ne va pas bien. Il ne peut pas s’habiller tout seul. Ni se laver. Il pisse dans un vieux deux-litres de Pepsi parce qu’il ne peut pas marcher jusqu’aux toilettes, quand il essaie, il tombe.

Il perd connaissance. Il revient. Il perd connaissance encore.

C’est plate, ils étaient supposés aller fêter la fête de Jarvaise en faisant le grand tour de l’étang au Jardin Botanique, lancer du pain aux canards. Des fois, Jarvaise voit des vrais cygnes blancs, elle capote.

* * *

Jarvaise replace les affaires sur les tablettes dans le congélateur pour que sa gérante trouve que c’est bien organisé. Ses doigts restent tout le temps pris après les boîtes de jus congelé.

“Toute un spécial!”

“Quoi?” demande Jarvaise en se tournant trop vite vers trois femmes qui tenaient des cocos de Pâques pleins leurs bras.

–“J’ai dit toute un spécial.” répondent les trois femmes habillées pareilles en parfaite synchro, les trois femmes sniffent du nez super fort en même temps, se démorvent en se passant le revers de la main sur leurs nez avant de se refondre en une seule et unique femme mais embrouillée un peu.

Quand Jarvaise se réveille, les paramédics lui disent : –“Relaxez, madame, toute va ben été.”

Qu’est-ce que Jarvaise avait mangé pour déjeuner?

Une toast à rien.

“Si Jarvaise mange pas plus que ça, tes anti-dépresseurs vont te faire perdre connaissance de même.”

Un des paramédics a ramassé un sac de réglisse noire sur une tablette et lui a donné.

“Ouin, mais rien qu’un sac, OK?” braillait sa gérante dans tous ses états.

“Non, merci, Jarvaise veut pas y aller à l’hôpital,” que Jarvaise disait un peu confuse, “Jarvaise elle veut juste être une bonne fille qui fait une bonne job au Tigre Géant.”

Pour dîner, Jarvaise a mangé une lasagne congelée –mais elle l’a fait chauffer avant– une grosse canne de blé d’inde en grains à même la canne et une bouteille de Mountain Dew Diet. On ne prend plus de chance.

* * *

Sur les petits chemins d’asphalte alentour de l’étang, Jarvaise et Lanthier sucent des bonbons sans-sucre tombés dans le panier à moitié prix au Tigre. Prends ton temps, on achève le paquet.

Sur la promenade, les gens viennent et les gens vont, en skateboard, en rollerblade, à pied. Sur l’étang, Jarvaise regarde les canards, quelques oies et un vrai couple de vrais cygnes tout blancs. Elle capote.

Quand il se met à faire noir, le stade et sa grande tour penchée s’illuminent. Jarvaise les regarde, ébaubie, changer en toutes sortes de couleurs de lumière, ça l’étourdit. Jarvaise est obligée de s’asseoir une minute dans le gazon.

Une chance que la côte est toujours plus facile à descendre qu’à remonter.

* * *

“Papa est mort,” que sa soeur Rachel lui dit, au téléphone.

“OK.” Jarvaise répond, dans le téléphone.

Jarvaise ne pleure pas, n’est pas troublée du tout. Son père était une mauvaise personne et elle se demande si elle pourrait, ou si elle devrait, le blâmer pour toutes les mauvaises affaires qui lui arrivent tout le temps dans la vie, à elle. Au moins en grande partie. Mais encore, elle se questionne à savoir si elle devrait se sentir mal de ne pas se sentir mal et de ne pas brailler pour lui, l’enfant de chienne.

Jarvaise s’inquiète pour sa sœur Rachel. Vraiment. C’est pas mal elle qui s’en occupe depuis un certain temps.

“Dans mon groupe,” Jarvaise dit à Rachel en se forçant pour articuler savamment, “l’animatrice dit que le suicide est une solution temporaire à un problème permanent et moi je crois à ça, pas toi?”

“As-tu eu des nouvelles de quelqu’un dernièrement?” demande Rachel dépitée. “Maman, quec’chose?”

* * *

Lanthier s’est organisé avec ça mais ça va prendre un certain temps avant que l’Hydro les rebranche. Chaque fois que l’hiver finit, ça les prend par surprise. L’électricité leur est coupée.

Essaie de ne pas trop ouvrir le frigidaire, mais le iceberg a fondu, le plancher de la cuisine est tout trempe. La bonne nouvelle, les patates frites sont dépris.

* * *

À soir, Lanthier s’est fait pogner. Qu’il dit. Un grand morveux lui a fait les poches à la pointe du couteau. Mais Jarvaise se demande bien ce que Lanthier faisait alentour de l’étang du parc Lafontaine. Avec tout son chèque de paye changé en plus. Mais Lanthier ne file pas pour parler. Il veut rien qu’écouter des vidéoclips avec Jarvaise dans la causeuse et se taire. Lanthier pense à tenir la main de Jarvaise pour faire baisser son stress à elle.

Ça la dérange pas de faire des ménages le soir en plus de sa job de jour, même s’il fait chaud l’été. Parce que Jarvaise se demande bien comment ils vont payer le loyer emmanché de même.

Le lendemain matin, Jarvaise frappe dans le cadre du moustiquaire chez la voisine. Les enfants sont assis par terre dans le salon en petits caleçons. Ils mangent des céréales direct à terre.

“M’mannnnnnnn,” crie un des garçôns à tue-tête. La télé est trop forte. “M’man, es-tu sourde calvaire, ça cogne?”

“Heil, je t’ai dit de jamais me parler de même, p’tit christ!”

Elle accroche deux chaises et va rejoindre Jarvaise sur la galerie.

Est bien fine, pense Jarvaise, élever ses petits morveux et me prêter de l’argent de ses allocations. Y’a du bon monde, pareil.

* * *

L’autre jour, ils ont fait un traitement à Lanthier, ça s’appelle élastication, quelque chose de même.

–“C’est-tu grave?” demande la voisine.

–“Ça doit, c’est deux jours payés,” répond Jarvaise.

Les hémorrhoïdes sont attachées serrées avec des élastiques pour couper le sang. Ils s’étouffent, sèchent et finissent par tomber dans le fond de ses culottes. Je sais pas pourquoi mais Lanthier ne pouvait pas respirer par les narines, ils ont pas pu l’anasthésier. Ils lui ont rien donné pour la douleur non plus, mais il dit que ça lui a rien fait. Un vrai dur. D’un autre côté, le docteur était pas sûr pour la grosse bosse sur sa gorge.

“Inquiète toi pas pour ça, il est pas tuable, Lanthier,” répond la voisine, mais pas trop convaincante pareil.

* * *

La semaine prochaine, Lanthier a sa chimio. Demain, tous les patients en chimio s’en vont voir une partie de baseball gratis en groupe. Jarvaise est contente parce que Lanthier est content. Mais rendus à leurs bancs, Lanthier s’est mis à saigner du nez sévère. Jarvaise court les napkins partout.

C’est long. Jarvaise plisse des yeux pour essayer de voir si les culottes du lanceur lui font des belles fesses. Jarvaise ne connaît rien au baseball, elle observe les mouettes s’entretuer pour des restants de saucisses à hot dog. Elle ne savait pas que c’étaient des mangeux de viande eux autres avec.

“À quelle heure, les lumières de la tour?” que Jarvaise demande à l’autre cancéreux à côté d’elle. –“Y’en aura pas, la partie finit vers 4 heures.”

–“Câlissss.”

* * *

Jarvaise essaie d’aller voir Lanthier à l’hôpital tous les jours, sauf le dimanche. Les autobus sont trop slow. Elle serait supposée aller à la messe. Elle aime mieux dormir tard. Elle adore se lever tard.

* * *

Bonne fête! C’est ça que la carte de sa mère dit. Désolée d’être si en retard, tu sais comment ce que c’est!

Jarvaise part chez la voisine lui donner l’argent de la carte pour rembourser une partie du loyer emprunté avant que Lanthier pogne l’argent avant elle.

* * *

Lanthier est revenu mais il n’est plus pareil. Le docteur a encore changé ses pilules à cause du cancer. Lanthier passe ses journées longues dans son lazy-boy. Il écoute de la musique forte ou écoute des vidéos de fesses, Jarvaise mange ses bas.

* * *

À date, cette année, Jarvaise et Lanthier ont eu trois Noël. Dans son groupe, à la banque alimentaire de Lanthier et un petit souper tranquille chez eux. À soir, avec le frère de Lanthier qui a un bungalow sur St-Clément, ils vont souper chez le grec. La femme raconte qu’ils se sont fendus le coeur pis l’cul pour faire un trois-et-demi dans le sous-sol mais les locataires finissent toujours par se pousser sans payer les derniers mois. Si Jarvaise et Lanthier prenaient le loyer et payaient à date, leur maison serait claire en moins de 15 ans. On a jacké la maison, en bas il fait clair, il y a des grands châssis. Ce serait un peu plus petit mais pas mal moins cher que votre quatre-et-demi, c’est certain.

Dans un tirage, dans la fête de Noël des patients en oncologie, Jarvaise a gagné un beau porte-monnaie. Vide. Ça fait réfléchir.

Avant la Saint-Valentin, Jarvaise bien installée dans le bungalow de son beau-frère regarde passer les machines sur St-Clément par la grande fenêtre d’en avant. Dans son lazy-boy dans le salon, Lanthier regarde bien tranquille ses vidéos porno à la journée longue.

* * *

Au Tigre Géant sur Ontario, Jarvaise vient encore tout étourdie des fois. Là, elle est assise sur le cul au beau milieu de l’allée du manger en cannes et les clientes doivent faire le tour avec leurs paniers.

La gérante arrive et lui dit : –“Je veux te voir dans mon bureau.”

Jarvaise relève la tête mais le corps ne veut pas suivre. Ses yeux ne visent nulle part non plus. Elle a de la réglisse noire plein les dents mais ça n’a pas marché. Elle pointe du doigt bien haut vers la gérante. –“Dans moins de quinze ans, elle, j’va avoir ma propre maison, toé, tu vas voir,” qu’elle gueule.

“OK, désolée, Jarvaise, mais il va falloir que je te laisse partir.”

“OK,” que Jarvaise répond, “mais où, ça?”

* * *

Sur son rayon-X, les intestins de Jarvaise sont complètement bouchés. Le docteur se demande depuis combien de temps elle n’a pas chié. Ses médicaments peuvent faire ça. Jarvaise s’en rappelle pas de la dernière fois. Elle a lâché le Mountain Dew Diète et s’est mise à l’eau de champlure. Ses intestins ont slaqué mais le docteur en a juste profité pour augmenter ses pilules. Les étourdissements peuvent aussi venir du stress, dit le docteur.

Une chance qu’elle a l’étang. Le soir, elle et Lanthier font un tour, des fois deux quand Lanthier est en forme. Elle peut aller voir ses oies, ses canards.

Le dernier cygne est mort depuis un bout.

* * *

À soir Lanthier voulait de l’argent pour de la coke et Jarvaise ne voulait pas lui en donner. Il en restait juste assez pour la dernière grocerie avant le prochain chèque. Ils étaient assis dehors dans la cour du bungalow de son frère. Le trouble a pogné d’aplomb. Le voisin a entendu les cris de Jarvaise qui pissait le sang des jambes. –“J’vas appeler la police si tu la lâches pas!” criait le voisin à travers sa porte-moustiquaire.

Jarvaise est maintenant en sécurité dans le refuge pour femmes.

Des fois, elle se demande où est rendu Lanthier, s’il prend ses médicaments comme il faut.

Jarvaise se rappelle qu’il y a bien longtemps de ça, son père la traitait de connasse, de grosse nulle à chier même pas bonne à baiser et comment ces choses-là l’affectaient.  Alors quand Lanthier parlait de combien il avait été négligé dans sa jeunesse, elle savait de quoi il parlait. Mais Lanthier avait aussi admis lui avoir fait la sacoche sans lui dire, ni même la rembourser, pour aller se faire sucer la graine chez les putes sur Sainte-Catherine. Et que la seule fois où il était allé la voir à l’hôpital, c’était encore pour lui faire la sacoche, pour sa coke. Jarvaise ne savait même pas qu’il était retombé là-dedans.

Des fois, quand ils baisaient, elle lui disait que ça lui faisait mal mais Lanthier disait :

“Ben, non, ça fait pas mal, endure-toé, calvaire.”

Depuis qu’ils habitaient le bungalow, Lanthier regardait toujours ses vidéos de cul et essayait tout le temps d’intéresser Jarvaise à les regarder avec lui. Il se masturbait sans arrêt et quand Jarvaise lui a demandé d’en parler au docteur, il a refusé. Il blâmait tous les problèmes de femme qu’il avait connus dans ses anciennes relations et Jarvaise était convaincue qu’il la blâmait elle aussi.

Lanthier l’avait ramassée, aidée quand elle était dans la rue. Il l’avait rencontrée pas de place à aller, à la clinique externe de Louis-Hippolyte et l’avait ramenée dans le sous-sol de son père. Mais après, il l’avait toujours traitée comme son propre père la traitait. Qu’est-ce que tu veux de plus?

* * *

Ça ne se fait plus à pied de là où elle habite maintenant à l’étang, mais il y a une église et une bibliothèque pas loin. Jarvaise est en train de lire un livre qu’elle a trouvé là, c’est long, il n’y a pas d’images, mais elle aime ça. Elle se force.

* * *

Jarvaise visite Lanthier à la prison.

Il a arrêté sa médication, est tombé dans la meth bon marché et un soir il a poignardé une pauvre pute dans une ruelle derrière la rue Sainte-Catherine, elle en est morte pauvre fille. Elle ne voulait pas lui faire une pipe gratis.

Elle lui en avait fait une pas plus tard que la veille au soir, c’est choquant.

* * *

Aujourd’hui, c’est dimanche, Jarvaise marche jusqu’à l’église. Son linge fait dur mais ses jambes vont mieux. Elle marche maintenant avec ses muscles au lieu de rien qu’avec ses os. Le couteau de Lanthier a fait des gros dégâts.

Demain, c’est son groupe. Elle va être capable d’aller au Jardin Botanique avec les autres femmes. Ça fait tellement longtemps.

* * *

Aujourd’hui, le père et le frère de Lanthier sont venus visiter le nouvel appartement de Jarvaise et lui rapporter la causeuse. Ils lui ont dit que la cour avait fait une offre à Lanthier. Plaider coupable et poigner 13 ans au lieu de 20, mais il a refusé. Il veut plaider la démence.

* * *

Jarvaise s’est mise sur une diète végane-suicide, elle essaie de manger le moins possible, de toute, mais surtout pas de la viande. Elle a aussi décidé d’abandonner totalement le Mountain Dew Diète. Ou tous les breuvages semblables. Les bulles semblent complètement détraquer sa mémoire, qu’elle pense. La bière, c’est moins pire.

* * *

Depuis quelque temps, un chat rôde alentour de chez Jarvaise. Ça lui fait penser à son ancien chat à elle. Celui que Lanthier a égorgé sur la galerie. Elle se demande quel nom lui donner. Quand elle était petite, elle se rappelle avoir écouté une émission qui s’appelait Félix le chat, un chat noir qui se pavanait en tuxedo noir aussi. Me semble. C’est dur à dire dans une télévision noir et blanc.

* * *

Jarvaise a commencé à jouer au bowling des fois, avec le groupe. Elle joue à peine pour 80. Un des hommes du groupe qui est supposé être rien que son ami n’arrête pas de passer son bras par-dessus ses épaules, profite de l’étroitesse des bancs au bout de l’allée de quilles pour la coller. Il lui demande toujours –“Es-tu chatouilleuse, coudonc?” parce qu’elle tortille à tout coup.

“Pis, toé, coudonc, t’es-tu sensible?” que lui a répondu Jarvaise une fois en lui pinçant un testicule de toutes ses forces comme une malade. Ils se sont mis à deux hommes pour lui arracher la couille du pauvre gars des mains. L’homme criait au meurtre. Le propriétaire du bowling avait jamais vu ça, il a appelé la police. Il a eu vraiment peur de perdre sa couille le gars, la travailleuse l’a convaincu de ne pas porter plainte. Là, Jarvaise, elle ne joue plus au bowling.

* * *

Lanthier a pogné 20 ans ferme. Jarvaise a de la misère à démêler ses sentiments par rapport à la sentence mais elle aurait bien aimé qu’on lui demande son avis. Il aurait séché là plus longtemps.

* * *

Jarvaise essaie de rappeler sa soeur Rachel encore une fois, une autre fois, encore une autre fois et elle tombe toujours sur le répondeur. Elle se demande bien comment se débrouille sa soeur Rachel, elle l’appelle. Elle rappelle. Rappelle.

Le téléphone sonne, Jarvaise court. C’est pas Rachel, c’est la bibliothèque. Son livre est trente-trois jours en retard. La chicane pogne au téléphone, Jarvaise leur raccroche la ligne au nez.

–“Ils mettront pas la police après moé pour trente-trois cennes, calvaire!”

Ce serait plate de leur rapporter, Jarvaise a onze pages de lues.

* * *

Jarvaise se ramasse à l’hôpital en convulsion beaucoup trop souvent. Jarvaise désorganise, défoule, refoule, dissocie, décompense, tout ce que tu voudras. On dirait que ses pilules marchent jamais. Sa travailleuse sociale la déménage dans un centre soi-disant pour personnes en perte d’autonomie. Quand ils sont venus la chercher, elle se laissait mourir depuis un bon bout de temps, dans la cave en dessous de la cage d’escalier. Elle ne voulait pas y aller. Viens donc, Jarvaise, tu vas voir, tu vas être bien, là.

Elle a jamais été bien quelque part, pourquoi qu’elle commencerait ça là, là.

* * *

Ça arrive que les repas sont bons mais ça change tout le temps au moins. On dirait qu’ils nous maintiennent dans le doute pour qu’on apprécie la nourriture quand elle arrive. Mais Jarvaise croit qu’une bonne routine de manger ce serait mieux pour des personnes prises avec des maladies mentales de même. Ça nous prendrait peut-être un peu moins de manger pis un p’tit peu plus de cigarettes.

* * *

La compagne de chambre de Jarvaise est une personne très réconfortante. Elle laisse Jarvaise parler, pas comme le paquet de pies qui restent là, pas moyen de placer un mot. Le pire, c’est qu’elle l’écoute en plus. Il y aurait tellement de choses qu’il faudrait qu’elle dise mais le plus souvent, Jarvaise se contente de répondre : –“Han-han, han-han.”

Sa compagne de chambre a 86 ans et elle a toujours un chapelet emmêlé dans ses vieux doigts croches. Elle part à brailler des fois et Jarvaise est obligée de lui démancher le chapelet des doigts. Elle ne se rappelle pas des choses qui ont fait sa journée ou les dernières cinq minutes, juste les vieilles affaires du passé. Il y a beaucoup de vieilles comme ça ici. Les plus jeunes ont toutes des maladies mentales. Quelquefois, Jarvaise pense qu’elle est une malade mentale elle aussi, mais des fois elle pense qu’elle est juste pas capable de se défendre contre les docteurs. Sa vieille compagne la rassure en lui disant que rien de tout ça n’est réel dans le fond. Y’a pas de danger. Toute est dans sa tête. 

* * *

Ah, les beaux dimanches.

C’est dimanche, Rachel est pas venue, finalement. Ça a l’air moins fou, les autres femmes en ont pas de visite non plus.

Dans la grande salle à dîner de l’institut, elles attendent, excitées comme des fillettes, toutes fébriles, pour un morceau de gâteau qui est à veille de s’en venir. Il y a même quelques pipis de joie qui se font, ça sent. Le jeune musicien lâche enfin de gratter sa guitare plate, la couche sur le dos dans sa boîte, referme le couvercle et clanche les barrures dorées.

Par les châssis, les belles lumières aux couleurs changeantes qui frappent les bâtisses annoncent l’arrivée d’une nouvelle ambulance. Ils les allument pas quand tu sors. –“Tu sors d’icitte rien qu’une fois.”

“Quand je restais dans Hochelaga,” Jarvaise racontait, “une fois j’ai eu comme une vision. Le pignon rond de la drôle de petite tour en brique dans la cour de l’institut, ça s’ouvrait, ça, comme un couvert de pot. C’était une porte d’entrée pour l’enfer, direct. C’est par là qu’ils venaient vous charcher.”

“Ben, non, voyons donc,” répond la vieille co-chambreuse calme et sûre d’elle, “les voies du seigneur trouvent toujours leur chemin à travers les dicaments, c’est clair. C’est fini ça, les hosties pis toute, le bon dieu travaille avec des pilules à c’t’heure, des belles pilules toutes sortes de couleurs.”

Jarvaise n’était plus vraiment certaine tout d’un coup si elle croyait encore à ça ou non, elle, le bon dieu.


Flying Bum

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