Eleonore, gee, I think you’re swell

Éléonore première

Un vieux film français nous a laissé l’expression: La vie comme un long fleuve tranquille. On a tous tendance à absorber béatement les dictons populaires à force de les entendre. Moi, je ne devais pas avoir les bonnes rames ou la bonne grandeur de chaloupe parce que la mienne a connu de la houle plus souvent qu’à son tour sur ce long fleuve pas si tranquille et je me suis mouillé le cul plus souvent qu’à mon tour. Écopé, dans tous les sens du verbe. Ça et la peur de sacrer le camp à l’eau. J’étais en plein dans une de ces tempêtes, à bout de forces et totalement perdu dans mon frêle esquif lorsque, comme aux marins pris de désespoir apparaît toujours une sirène, Éléonore m’apparut.

Non. Je la cherchais, je crois.

Elenore, gee, I think you’re swell . . . que je lui ai chanté dès les premières journées où je l’ai connue. Mais Éléonore était trop jeune pour connaître ce vieux hit des Turtles même si elle trippait profondément sur Elvis. Ça lui venait de son père. Un bon papa de campagne qui capote sur le king. La toune m’est restée comme un ver d’oreille pas tuable tout le long de cette brève mais tumultueuse relation.

Éléonore était ce genre de fille qu’on pourrait qualifier de ragoûtante. Vive et intelligente, belle grande fille de campagne aux allures saines et athlétiques, au sein bien rond et aux hanches généreuses, blonde comme les blés, armée d’un sourire meurtrier et d’un charme de sorcière, une fille avenante et bien d’adon. Dans de bien tristes circonstances, on m’avait par amour redonné la liberté de laisser le corps exulter à gré comme il se doit mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Sur un homme au corps abandonné à lui-même par une conjointe rachitique et mourante, le piège d’Éléonore s’est vite refermé.

Éléonore avait complété des études en graphisme pour se sortir de son milieu rural qui l’ennuyait profondément et s’était exilée en ville où la vie trépidante offrait toujours quelqu’occasion pour la fête. Nous avions une différence d’âge appréciable mais il était écrit d’avance, les cartes bien mises sur la table par tout un chacun, notre relation serait strictement hygiénique. Vive l’hygiène!

Hygiénique mais aussi infernale. Ma tempête n’était même pas proche de se calmer avec elle. Les eaux troubles d’Éléonore brassaient la chaloupe à tout rompre.

Il existait une autre Éléonore, Éléonore la noire, il suffisait d’être en situation intime avec elle pour qu’elle se révèle. Elle ne connaissait à peu près pas d’inhibitions. D’abord excitée comme une fillette devant son nouveau jouet, amusée, irrésistible et jouissive. Elle s’emportait jusqu’à l’épuisement puis elle révélait une nature étrange, difficile à comprendre ou à s’expliquer. Éléonore réclamait sa punition dans une sexualité débridée pour des fautes que j’ignore mais qui semblaient inavouables, impardonnables. Impossibles à assumer pour un seul homme dans une seule vie. Alors elle ne comptait plus ses bourreaux. Et j’en étais bien malgré moi, je m’en accommodais. No strings attached comme disent les chinois.

Immanquablement, au matin comme par magie, revenait à la vie une charmante Éléonore, souriante, avenante, ragoûtante et je sombrais à nouveau. La chanson repartait dans ma tête jusqu’à la prochaine furie des dieux. Et ce fut ainsi pour un temps, le temps qu’elle passe à d’autres projets et me jette comme un seau de pisse au caniveau sans aucune forme de procès. Ainsi Éléonore régnait. Mais on aurait pu sentir venir le décret gros comme le train de cinq heures.

La chair suffisamment rassasiée, repu, le fleuve semblait soudainement bien calme sous ma chaloupe. Enfin.

 

Éléonore deuxième

Quelles sont les chances? On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré que cette Éléonore me ferait le plus grand bien. La deuxième Éléonore tombait dans la catégorie des madames bien mises et bien conservées, si bien que son allure ne trahissait nullement sa décennie d’avance sur moi. Je dis décennie mais je n’ai jamais vraiment su, ce pourrait être bien davantage, la deuxième Éléonore était une femme coquette et discrète, tout de même.

De bonne descendance, elle était une femme très intelligente, instruite, soignée et articulée. Qu’importe l’âge qu’elle aurait pu avoir, elle ne les faisait pas. Elle recevait chez elle, toujours, à ses heures, à sa convenance. Elle était une femme mariée. Éléonore habitait un de ces bungalows cossus de Ville d’Anjou, dans le quartier qui faisait dire aux ti-culs de Rosemont qu’Anjou était une ville de riches. Large construction en plain-pied, de pierre et de parements de cèdre au toit peu pentu plantée sur un terrain de taille respectable à l’aménagement paysager époustouflant, la maison comptait bien une quinzaine de pièces.

Le mari d’Éléonore était chirurgien dans un hôpital de Montréal et y passait le plus clair de son temps, ses brefs passages à la maison familiale marqués de longues et silencieuses dégustations d’alcools fins en solitaire dans son bureau fermé. Éléonore, désoeuvrée, s’y ennuyait. Jadis professionnelle, après le départ de son dernier fils, elle avait repris du service à même un bureau aménagé dans sa maison d’Anjou. Le temps lui semblait moins long de la sorte, l’argent ne comptait pour rien dans ses calculs. Le bonhomme était bien plein, mais sa vie à elle totalement vide.

Nous avions de longues conversations de salon comme dans les films français, évaporées comme dans les bandes dessinées de Régis Franc. Au début je me sentais véritablement observé, questionné, sous enquête. Éléonore avait vu neiger, elle devait savoir à qui elle avait affaire avant toute chose. Je crois bien que mon charme opérait subtilement. La plupart du temps, elle était suspendue à mes lèvres, écoutait et buvait la moindre de mes paroles. Après un temps, je ne voyais plus du tout la différence d’âge, j’observais les efforts qu’elle mettait à ses tenues pour offrir juste ce qu’il faut au regard, je l’observais croiser et décroiser ses jambes dans un frissonnement de nylon et je sentais les titillements m’envahir.

Entre quatre murs, seuls un homme et une femme. Un homme dans la force de l’âge comme moi à l’époque, après trois-quatre-cent jours sans sexe, je commençais à ressentir de sérieuses difficultés à bien entendre de l’oeil gauche. Normal. La madame devenait tout à fait acceptable, tout à fait désirable même.

Puis vint un temps où elle se mit à parler longuement d’elle. Enfance au couvent, élevée par des nourrices, des nonnes et des bonnes, elle ignorait tout de la véritable chaleur humaine. Ça n’annonçait rien de bon. Elle s’était jetée corps et âme dans de longues études. Presqu’offerte en mariage forcé au docteur chose, elle avait accepté l’union voyant là une forme d’affection de la part d’un homme qui lui était d’autre part totalement inconnu. Une vie sexuelle moche, trois enfants, un gros bungalow et une vie mondaine ennuyante à entretenir et nous en étions là.

Elle à me raconter sa triste histoire en long et en large en moult détails et moi à ravaler la mienne en dépression sévère à l’écouter patiemment en hochant discrètement de la tête de temps en temps pour faire semblant que j’écoutais. Je me faisais violence pour retenir les baillements. Le monde à l’envers.

On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré qu’elle me ferait le plus grand bien, j’ai tout juste fait le sien.

La deuxième Éléonore était ma psychologue.

Elenore, gee!

 

Flying Bum

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Flo & Eddie, Mark Volman et Howard Kaylan anciennement membres des Turtles, ont ensuite été connus sous le nom de Phlorescent Leech and Eddie alors qu’ils ont poursuivi leur carrière comme vocalistes pour Frank Zappa et les Mothers of Invention. Elenore a été écrite par Howard comme une parodie à la chanson des Turtles So happy together, bien qu’Elenore ait atteint la sixième position du célèbre Billboard américain.

Version studio de Flo & Eddie:

 

Cochon qui s’en dédit

Je boirais bien un petit porto avec cette époustouflante pyramide de biscuits secs nappés de ces merveilleux cretons bien gras et salés, gorgés d’ail, recette héritée de ma tante Colombe. Je me demande comment toutes ces biscottes peuvent tenir en équilibre dans un si petite assiette. Je ramasse tout cela et je vais m’asseoir dans mon adirondak dehors sur le prolongement de la slab de béton, face au sud, et je dépose la tour de Babel sur la petite table. La bouteille de porto au complet avec.

Je me sens si bien dans la douceur de cette nuit d’été, comme le marin qui rentre au port après une mer particulièrement houleuse et inhospitalière et qui lève son verre à la terre ferme retrouvée, à la vie, bien installé sur la terrasse d’un bar de port de mer. Le porto valse dans sa bouteille et l’empilade de biscottes vascille le temps que la dalle se soulève lentement, élevant avec elle la maison de pierres jusqu’à la hauteur de la cime des arbres. Petite singularité qui tranche avec l’ordinaire de ces soirées d’été. Mais le lent mouvement de l’édifice n’a pas réveillé la douce qui ronfle à l’intérieur, alors tout baigne.

D’un verre à l’autre, le goût du porto semble se dénaturer. Les cretons, assurément les cretons à l’ail. Pas le meilleur agencement vin-mets de ma carrière. Étrange, tout de même, le goût varie vraiment beaucoup. De l’excellent tawny au ridicule goût de Grapette de mon enfance, suspect tout ça.

Le dessus de la forêt lanaudoise s’étend à l’infini sous la maison qui tangue mais très doucement au rythme de la brise d’été. La cime des arbres danse avec le vent comme une mer tranquille à mes pieds. Les îles de l’Épiphanie, Saint-Alexis, Saint-Jacques, toutes portées disparues, nouvelles Atlantides de Lanaudière. Parties avec ma raison? Suis-je embarqué pour voguer à la rencontre de ma propre folie? Moi, éternel rêveur, est-ce la façon que le destin a choisi pour venir me cueillir? Autrement, un phénomène paranormal sans précédent se produit-il devant mes yeux ébaubis et soudainement aveuglés? Droit devant, un phare sorti de nulle part lance sa lumière crue formant une brume théâtrale avec la rosée qui tombe. Vais-je perdre la raison entre un verre de porto et une poignées de biscottes aux cretons à l’ail?

Ciboire.

On dirait que l’écurie voisine a attelé dix chevaux derrière une diligence à la Lucky Luke. Elle est apparue suspendue dans les airs devant moi dans une éclaircie de la brume, ne touche même pas à l’eau . . . aux arbres? Les pattes des chevaux piétinent sur place dans le vide, timidement. Le cocher, un clown moyenâgeux, en descend et s’approche de moi, un sourire débile sur sa longue face blanche. Mais sur quoi tient-il? On dirait qu’il me connaît. Il agit tout comme. Je me retiens de toutes mes forces aux bras de l’adirondak de peur de chier dans mon froque, une teinte verdâtre au visage trahit mon angoisse profonde, un désir irrépressible de Pepto Bismol m’envahit.

“Et bien, mon Flying Bum, ça n’a pas l’air d’aller ton affaire à souère, t’es vert.”

En réalisant que la slab n’est plus là, la maison non plus, que seul l’adirondak m’empêche de sombrer au fond des bois, je lui dis qu’effectivement je ne suis pas tout à fait dans mon assiette tout d’un coup. Puis je vois du coin de l’oeil la petite table qui flotte près de moi, la bouteille de porto, et une pile improbable de biscottes aux cretons de deux-trois pieds de haut qui ondule désespérément pour garder son équilibre.

“J’te comprends, me dit l’étrange troubadour, je suis passé par là aussi.”

“Voulez-vous bien me dire ce qui se passe icitte à souère? Par où ça que vous êtes passé?”

“Mais . . . par la mort, cher ami, par la mort. Tu viens juste de mourir à l’instant. Monte, les chevaux s’impatientent.”

En descendant de l’adirondak, docile et résigné, mes pieds ont rencontré le vide et j’ai pris une méchante débarque en bas . . . de mon lit.

Ma douce s’est réveillée en hurlant.

C’est la dernière fois de ma vie que je mange des cretons à l’ail avant de me coucher!

Cochon qui s’en dédit.

 

Flying Bum

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À la douce mémoire du dessinateur dont on ne sait toujours pas s’il est canadien ou américain Winsor McCay, auteur des Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester, une série de comic strips parue à l’origine dans l’Evening Telegram à partir de 1904 sous le titre Dreams of the Rarebit Fiend, en même temps que Little Nemo in Slumberland, autre série de l’auteur, plus célèbre celle-là. Dans chaque strip, l’homme qui ne peut se retenir d’abuser de la fondue au Chester avant d’aller au lit se réveille inévitablement au terme de cauchemars tous plus dantesques les uns que les autres.

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La parade des affligées

Le long des grabataires la mort sur les lèvres,

promènent leur affliction bien travaillée;

belles affligées aux manières mièvres,

au grand jamais ne mourraient de pitié.

 

Qui d’un enfant, d’un frère, d’une pauvre soeur,

au chevet épanchent de grands yeux de biche.

Contre celle pour qui sonne la dernière heure,

leurs propres frayeurs sans fin pleurnichent.

 

Fussent leurs larmes un tant soit peu lénifiantes,

la crainte de la mort s’en eût évanouie dans sa fuite;

leurs tremblantes mains soudain utiles et aidantes,

avec elles repoussés les marchands de mort subite.

 

Au soignant impuissant toute leur insolence,

que ne la fait-il revivre, triste insignifiant?

Pauvre messager qui annonce la sentence,

qu’il crève lentement au bout de son propre sang!

 

À boire avant que leur épanchement ne les draine,

qu’on les nourisse tant qu’à courir aux cuisines;

autant de pauvres petites créatures en peine,

vite qu’on drape leur courroux d’une douce veloutine.

 

Contristées et abattues toujours elles viennent parader,

à tout autres qu’elles la morne litanie des nécessités;

puis s’approche l’ombre de la mort en échappade,

donnant enfin le juste relief à leur triste couillonnade.

 

Le long des draps sur le visage relevés,

ramènent leur affliction bien travaillée;

belles affligées aux manières arrangées,

au grand jamais ne mourraient de pitié.

 

Le Flying Bum

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Les mouches du temps

Time flyes, disent les chinois. Et moi, je ne fais que passer.

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Je ne fais que passer le temps de vous dire qu’entre les mandats à finir, la canicule qui rend vache et un petit aller-retour au fabuleux royaume du Saguenay, le temps d’écrire perd hélas son tour et je vous laisse avec pas grand-chose de nouveau pour vous mettre sous la dent. Ou sous les yeux. Ou les lunettes, c’est selon.

Pour vous permettre de garder la bonne habitude de lire ce blogue, je ne saurais trop vous recommander une mignonne petite lecture d’été toute “quioûte”, ou re-lecture pour les mordus, qui vous transportera dans l’Abitibi des années soixante. Je vous garantis personnellement que les mouches noires ne viennent pas avec l’histoire, juste le tout petit moi en culottes courtes et une riche petite fille russe de Toronto à laquelle j’ai dû servir de jouet l’espace d’un été mémorable.

Cliquer ici: Va pour Loretka!

Et bonne lecture en attendant que je m’y remette.

Flying Bum

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Le scénario

Léonard Simoneau fréquentait depuis bientôt dix ans un groupe de soutien organisé par le centre communautaire local. Il y rencontrait d’autres personnes qui comme lui avaient à soigner un proche aux prises avec de graves maladies. Léonard n’en manquait jamais une et s’y impliquait avec un rare zèle. L’intervenante qui animait le groupe avait vu neiger avant lui. Elle voyait dans son attitude le déni caractéristique de l’aidant naturel se croyant invincible.

Léonard s’était amaigri dernièrement, son état d’épuisement devenait évident, ses propos avaient récemment pris une coloration nouvelle, ambigüe. Il cachait mal son visage émacié derrière une barbe maintenant négligée et parlait désormais très peu lors des rencontres.

Des odeurs de médecine, des fumets d’incontinence y flottant dans l’air en permanence, la maison de Léonard était depuis des lunes devenue une triste clinique, son lit conjugal un lit de mort. Sa conjointe se perdait lentement dans la démence, grabataire. Le temps était administré au compte-gouttes à la pauvre femme.

L’intervenante sut bien lire tous les signaux et interpella Léonard au sortir d’une rencontre.

–Avez-vous un petit moment, monsieur Simoneau, j’aurais des gens à vous présenter.–

Surpris, Léonard acquiesça et la suivit docilement. Dans une salle de conférence l’attendaient un superbe plateau de viennoiseries, une cafetière fumante et autour d’une table trois personnes déjà bien installées. L’intervenante fit les présentations, une travailleuse sociale, une psychologue, un médecin. Léonard pris d’angoisse leur demanda d’entrée de jeu s’il était arrivé quelque malheur à sa conjointe.

–Non, monsieur Simoneau, n’ayez crainte, assoyez-vous–, lui dit l’intervenante le prenant délicatement par les épaules pour le guider vers sa chaise.

Après le service du café et des pâtisseries suivit une réelle inquisition au bout de laquelle la question du suicide fut abordée. Léonard se sentait traqué par le panel.

–Avez-vous déjà ressenti des pensées suicidaires, monsieur Simoneau?– lui demanda la psychologue pressée d’en venir aux faits pendant que le médecin épiait les moindres gestes de Simoneau.

–Qui n’en aurait pas, au moins sporadiquement, avec la vie que je mène?– répliqua-t-il.

–À quelle fréquence?– s’enquérait-elle aussitôt.

–Juste de temps en temps.– répliqua Léonard assez sèchement.

–Monsieur Simoneau, c’est sérieux tout cela, faites un petit effort.– rajouta le médecin fronçant du sourcil.

–Est-ce qu’en pensée ou autrement, vous envisagez, vous préparez ou vous vous imaginez des scénarios de suicide, un scénario en particulier?–

Un bagage pas tellement élaboré dans un petit sac déposé directement sur le siège passager annonçait un voyage plutôt bref. Pourtant, Léo Simon avait vidé son compte courant en échange d’argent liquide, une somme respectable tout de même. Il s’affairait un peu à la manière d’un automate à préparer sa maison pour une longue absence. Il revenait de la cuisine tenant un boîtier de bois exotique et se dirigeait vers la chambre à coucher au bout d’un long corridor. Il déposa le boîtier sur le chevet et se dirigea vers la fenêtre pour dérouler lentement le store et tira ensuite les draperies avec le même zèle. Il retourna vers le chevet et fit pivoter la chevillette plaquée d’or qui servait de fermoir au boîtier, souleva son couvercle. L’écrin contenait un superbe couteau japonais Shan Zu. Léo Simon, amateur de cuisine japonaise à ses heures, n’avait jamais osé utiliser ce formidable outil sur de vulgaires pièces de viande de supermarché. Léo accusa un soubresaut en voyant apparaître clairement l’image de son propre visage dans l’acier de Damas d’une exceptionnelle qualité. Le frisson n’eut qu’un temps.

On percevait à peine le faible râle de la pauvre femme allongée les yeux clos. Dans une chorégraphie longuement répétée en songes, il fit valser la lame d’un mouvement assuré, digne des plus grands samuraïs, d’un bord à l’autre du cou de la pauvre femme, la glissant lentement, aussi facilement que ce l’eût été dans une tomate bien mûre, jusqu’à sentir les vertèbres du cou stopper la course de la lame. À peine les genoux de la femme se soulevèrent puis retombèrent mollement, elle n’émit aucun son. Sa chienne de vie la quittait enfin, emportée dans les flots rouges d’une lente rivière de sang.

Buena notte el mio amore.

Il replaça la lame minutieusement nettoyée au creux de l’écrin puis referma le couvercle. Il leva le drap sur le visage de la pauvre femme et partit sans se retourner.

Superbe édifice art déco érigé en 1858 dans le coeur de la vieille ville de Québec auquel fut greffée en 1927 une marquise art déco qui s’intégrait admirablement bien à la géométrie des portes d’entrée art nouveau. Le Clarendon constituait aux yeux de Léo Simon la plus exquise combinaison de styles architecturaux jamais vue. Il avait rêvé toute sa vie de loger dans cet hôtel mythique. Cuisine cinq étoiles et un bar-spectacle qui recevait discrètement les amateurs de jazz fortunés des quatres coins du monde. Il immobilisa un luxueux coupé sport devant la marquise, il avait abandonné sa vieille Chevrolet dans le stationnement d’un bureau de location à Montréal. Il remit les clés au valet et prit soin lui-même de son petit bagage. Le portier posa sur lui un regard intrigué.

–Un bagagiste pour monsieur?–

Léo Simon esquissa un sourire poli, s’approcha de l’homme dans son bel uniforme et tendit à sa main gantée un billet de vingt dollars en le remerciant. Le portier apprécia la somme sans même avoir à regarder le billet qui venait de glisser gracieusement dans la poche avant de sa redingote. Les portiers ont ce don spécial de savoir sans regarder.

–Merci infiniment, monsieur. Si je peux faire quoi que ce soit d’autre pour vous, ce sera mon plus grand plaisir.– répondit l’homme en exprimant un regard à la fois complice et ringard.

Léo savait que les portiers de métier possédaient tout le savoir que la pudeur des guides officiels cachait au commun des bons chrétiens qui visitaient la ville. Quelques billets suffisaient. Les célèbres after-hour où l’on pouvait boire à gré toute la nuit, les bonnes tables de jeu où les plus riches allaient jouer le fric sifflé aux impôts, les hommes d’état leurs pots-de-vin; l’art de trouver la femme de circonstance. Leur bottin secret classé de truculences en succulences y allait pour l’appréciation de tout un chacun. Léo remit la main dans sa poche, s’approcha de l’homme et lui répondit:

Justement …

Il se noyait littéralement dans les yeux d’une ravissante rouquine qui chantait les grands standards accompagnée sobrement mais efficacement par un duo piano-contrebasse. Le garçon s’approcha de Léo Simon, se pencha vers lui et lui souffla à l’oreille:

–Monsieur, on m’avise que votre invitée attend au lobby, voulez-vous que j’aille la chercher pour vous?– proposa le garçon.

–Non, répondit Simon en lui tendant un billet, je m’en occupe, merci.–

La femme était assise bien droite sur une banquette du grand hall. Il la reconnût de loin. Une femme d’une grande beauté et d’une grande classe. Une robe de bonne fabrique découpait les rondeurs harmonieuses de la femme sans la moindre vulgarité. Une longue chevelure noire comme la nuit cachait dans son dos la blancheur de sa peau offerte au regard par une longue échancrure de la robe qui tombait comme une grande goutte jusqu’à la commissure de ses fesses. Il s’approcha d’un pas assuré, se plaça devant elle. Elle le reconnût également, comme par une sorte de magie singulière, l’oeil depuis longtemps rompu à ces choses-là. Il l’examina dissimulant adroitement son ébaubissement. Il attrapa poliment la main qu’elle lui tendait, protocole obligé avant qu’elle ne se relève de la banquette.

–Bonsoir monsieur Simon, je suis …–

Mais avant qu’elle n’ait pu terminer sa phrase, il déposa délicatement son index sur les pulpeuses lèvres de la femme en soufflant un shttt à peine audible.

–Vous vous appellerez mademoiselle Roberge ce soir, cela vous convient-il?–

Et la belle dame acquiesça d’un ravissant sourire, nullement surprise de la proposition. Elle passa sa main sous son bras et ils quittèrent le lobby pour se rendre au bar-spectacle où le champagne et la voix chaude de la grande rouquine les attendaient. Ils prirent place, se firent verser la veuve Cliquot et portèrent un toast machinal en silence à je ne sais quoi en se regardant droit dans les yeux.

Léo lui exprima en quelques mots bien choisis le bonheur de se trouver à la même table qu’une femme aussi exceptionnelle et le bonheur supplémentaire qu’il éprouverait à poursuivre cette rencontre avec le moins de mots possibles. La femme avait nettement connu pire comme scénario et se plia de bonne grâce au petit jeu, raffinant ses plus belles mimiques en lieu et place des mots. Avant même que le champagne ne soit entièrement sifflé, Léo se leva, tendit la main à sa compagne.

–Si mademoiselle Roberge veut bien me suivre, le souper sera bientôt servi à la chambre.–

La femme suivit docilement Léo et exprima d’un coquin sourire son plaisir évident à jouer cette comédie romantique sans texte pour elle. Dans l’ascenseur seul avec elle, Léo pensait pour lui-même: le vieux portier avait dit vrai. Mademoiselle Roberge était loin d’être une blondasse duchesse de carnaval, elle était vraiment le nec plus ultra de Québec.

Une grande fenêtre au bout de la chambre au sixième, juste sous les mansardes. Orientée directement vers l’ouest, elle proposait le point de vue par excellence pour regarder le soleil descendre sur les montagnes au loin. La représentation était d’ailleurs commencée. Debout, Léo regardait l’éclairage métamorphoser lentement les rues de Limoilou et de la basse-ville. Le soleil amorçait sa descente. Une chaise inclinable de cuir bourgogne commodément placée là pour les contemplatifs, une petite table de salon tout juste à côté où Léo avait fait déposer un plein décanteur du meilleur porto de la maison. Mademoiselle Roberge était partie se rafraîchir après un fort agréable et délicieux repas. Léo Simon adepte de cuisine japonaise, faisant fi du menu proposé, exigea que le chef leur prépare un tataki de thon et un assortiment de makis. Il n’était assurément pas le premier à faire des caprices dans ce genre d’hôtel où toute chose a toujours son prix.

Il se laissa caler dans le fauteuil et sautilla deux-trois coups du fessier pour en apprécier la mollesse. Il servit le porto dans les deux verres de cristal, les abandonna sur la table attenante et attendit, galanterie oblige. Lorsque mademoiselle Roberge sortit de la salle de bain, elle arborait une tout autre tenue, le genre de tenue qui pouvait très bien tenir dans un minuscule sac à main sans qu’il n’y paraisse. Léo la regardait maintenant immobile devant lui. Il cherchait son air.

Mademoiselle Roberge était la raison même pourquoi l’enfer existe.

Elle enfila lentement une longue jambe sculpturale à la peau parfaitement lisse entre les deux siennes et descendit lentement sur la cuisse de Léo. Elle s’installa voluptueusement sur lui. Elle lui passa son verre de porto, prit le sien, et encore une fois ils se saluèrent de la coupe et de l’oeil et trempèrent tout deux leurs lèvres dans le divin tawny.

De grandes stries d’un sombre violet allumées de longs barbouillages jaunes vifs et de bleus clairs décoraient le ciel. Les couleurs de la fin d’un temps et celles du début de quelque chose de grand s’entremêlaient dans ce sublime tableau. Comme si tout avait été pensé. L’odeur de la femme eût été à elle seule le plus céleste des parfums; la tendresse de ses chairs lui ramenait tous ses rêves d’enfant et de vieil homme réunis en une même chaleur bénie, enveloppante. Le ton changeait sournoisement, l’astre du jour partait s’offrir à l’ouest laissant derrière lui une oeuvre chromatique spectaculaire. Les mains se faisaient moites et partaient en reconnaissance, les odeurs exquises de chairs surchauffées et de parfums artificiels s’emmêlaient les unes aux autres.

Léo sentit une vigueur oubliée s’emparer de parties de lui depuis trop longtemps condamnées au repos forcé. Mademoiselle Roberge sût bien lire le scénario charnel et comprit que le temps des consignes était venu. Elle se leva, se dirigea vers le grand lit et en revint avec un large coussin qu’elle déposa aux pieds de Léo pour offrir un peu de confort à ses genoux. Y descendant entreprendre ce pour quoi elle avait été choisie, elle se mit consciencieusement à son affaire. Léo fixait au loin les dernières éclaboussures de couleur dansante se perdre dans la masse sombre comme la mort de la nuit annoncée. Il n’avait plus peur de manquer de temps, le temps manquerait désormais de lui. Il n’avait plus peur de la mort, la mort aurait peur de lui maintenant.

Mademoiselle Roberge se déchaînait, sa longue chevelure noire se répandait en anarchie partout sur Léo, son visage angélique enseveli sous cette mouvante masse noire. Léo sentait aboutir le temps et de désespoir lui volait chaque nano-seconde qu’il était en son pouvoir d’arracher à l’échéance ultime. La félicité devenait douleur en attente d’exploser dans cette sombre tempête affalée sur lui.

Il tendit le bras, à tâtons tourna la chevillette dorée de l’écrin déposé sur le chevet et en sortit la longue lame Shan Zu.

Sa limite était atteinte. Mademoiselle Roberge était d’une efficacité redoutable. Lorsqu’elle se mit à conclure en crescendo son exquise pratique, en même temps qu’explosait en elle toute l’essence d’une triste vie tirée d’une seule et puissante salve, Léo Simon posa le cran de la lame sur son propre cou et tira un grand coup vers sa droite. Et son ciel s’éteignit d’une seule claque.

Dire que la pauvre mademoiselle Roberge en avait pris plein la gueule serait un euphémisme.

–Monsieur Simoneau? ça va?– répétait le médecin. Léonard était livide. Une absence avait volé tout son teint, étourdissement soudain, coup de chaleur, choc vagal? L’intervenante inquiète revenait avec des serviettes imbibées d’eau fraîche. Elle en enveloppait doucement le visage de Léonard.

–Tout va bien, ça va aller– marmonnait Simoneau alors qu’il reprenait progressivement ses esprits.

–Ça doit être vos pâtisseries, trop riches, ou l’air vicié de la bâtisse.– ajouta-t-il.

Sans réelle compassion, le médecin machinal et imperturbable reprenait son interrogatoire exactement où il l’avait laissé.

–Alors monsieur Simoneau?– demanda-t-il.

–Alors quoi?– répondit Simoneau plus qu’impatient alors que l’intervenante lançait au médecin des regards de feu.

–Un scénario de suicide en particulier, monsieur Simoneau?–

–Non. Pas vraiment, non.– répondit Simoneau très sèchement.

En longeant le corridor qui menait au lobby, l’intervenante soutenait Léonard sous le bras. Elle semblait sincèrement inquiète pour lui. On finit par s’attacher aux gens même si l’éthique l’interdit.

–Vous me le diriez à moi, si vous aviez des idées sombres?–

–Bien sûr qu’à vous je le dirais, mais devant tout ce panel, je n’aurais pas su.–

L’intervenante toujours préoccupée en remettait. –Et si nous marchions tranquillement jusque chez vous, on pourrait jaser un peu.–

Simoneau ravi, son visage reprenait lentement ses couleurs.

–Et vous pourriez rester à souper, mademoiselle Roberge. Je pourrais vous taillader un tartare que vous ne serez pas prête d’oublier.–

 

Flying Bum

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Pas dans ma cour!

Le beau temps semble s’installer et enfin je vais pouvoir m’installer dans ma cour et en jouir quelque peu dans une des multiples patentes conçues exprès pour se reposer le fessier dedans, mais dehors. Hamac, chaises longues, chaises adirondak, chaises berçantes, coulissantes, balançoires, chaises de patio. . .

Mais il m’apparaît soudainement évident que je ne serai pas le premier à en profiter. Je m’enfarge dans les trous laissés par les mouffettes qui chassent nuitamment le ver blanc, les longs tunnels creusés par les taupes qui ne regardent définitivement pas où elles vont, les trous de siffleux, les innombrables monticules de sable érigés par les fourmis, les nids de guêpe dans les poteaux de piscine, les nids de suisses, les trous de crapauds, les crottes de raton-laveur, les tas de rippe de bois arrachée aux arbres par les grands pics. Ça va faire! C’est qui qui paye les taxes ici? Ne devrait-il pas y avoir une loi contre toutes ces calamités? Je pense que je vais joindre le célèbre mouvement des NIMBY – Not In My Back Yard (pas dans ma cour), un groupe de citoyens quelque peu désoeuvrés mais bien intentionnés et organisés qui s’opposent aux choses qui pourraient se passer dans leur cour et préféreraient grandement que ça se passe dans la vôtre, spécialement si elle est assez loin de la leur. Ou les cervelles totalement flambées qui se sont regroupées récemment en Colombie-Britannique sous le nom des BANANA – Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anything … or Anyone (Ne construisez rien près de quoi que ce soit ou de qui que ce soit). J’hésite entre les deux mouvements.

Je ne suis pas certain de ce qu’on pourrait venir installer dans ma cour inopinément sans que je m’en aperçoive, je vis dans un trou perdu et je suis loin de la rue quand même, mais force est-il d’admettre qu’un rien risquerait d’enflammer ma dissension sociale, d’allumer le NIMBY ou le BANANA en moi. Je ne parle pas ici des horribles statues de jardins qu’on tente de nous imposer dans les grandes surfaces, des classiques flamants roses en plastique ou des petits nègres qui pêchent dans le gazon, des marguerites illuminées nuitamment au solaire, des faces d’hurluberlus à coller au tronc des arbres, des petites fontaines qui ont de féériques petites lumières de toutes sortes de couleurs en alternance le soir, tout ceci est à la limite acceptable et inoffensif.

Non, je pense plutôt à de gros ouvrages, des lignes à haute tension, des tours à micro-ondes, une autoroute à 12 voies, des sites d’enfouissement de vidanges toxiques, des parcs d’éoliennes, un Wal-Mart et toute cette sorte de choses. Premièrement ma cour est grande mais pas tant que ça et deuxièmement quelle partie de ma propre cour chèrement gagnée devrait être sacrifiée au progrès qui améliorera la vie des jeunes générations à venir au détriment de la mienne finalement? Qu’ils s’en trouvent un bon spot pour planter leur pompe à gaz de schiste, petits morveux.

J’utilise ma cour à son plein potentiel déjà, n’en jetez plus la cour est pleine, mes trois cabanons refoulent et on sous-estime toujours l’espace que peut utiliser une piscine hors-terre quand on compte toutes les gogosses qui viennent avec. Je dispose d’installations en bois traité icitte et là, des pierres et des dalles, je plante des choses qu’on mange ou qu’on ne fait qu’admirer ou désherber, je tonds des choses, j’en brûle dans le poêle qui chauffe la piscine ou dans un de mes deux pottes à feu en vieille brique recyclée, je me bats contre les maringouins ou contre la famille et les amis aux couilles, aux washers et aux fers, je ramasse les branches qui tombent, je regarde aller et venir des petites bêtes et les petits oiseaux et même des assez gros parfois.

Je n’ai entendu parler de rien de précis à date mais je reste à l’écoute. Ça arrive à bien d’autres si on se fie aux nouvelles en continu ou au fil Facebook, ça pourrait fort bien m’arriver dans ma cour à moi aussi. La prudence et la vigilance ne sont jamais vaines. Vais-je aller jusqu’à m’armer? Un bon matin je pourrais me lever, saper bruyamment ma première gorgée de café trop chaud pour ne pas me brûler les babines, paisiblement et sans méfiance regarder distraitement vers la porte patio pour m’apercevoir que BOUM, pendant la nuit un salaud a construit son usine d’engrais chimiques directement sur ma belle plate-bande d’hostas! Ah, non, pas dans ma cour!?! Et quand c’est bien planté une usine d’engrais chimique, on ne se débarrasse pas de ça si facilement, c’est pas des pissenlits. Il n’est jamais trop tôt pour se préparer à la guerre si on veut la christ de paix dans notre propre cour.

Je me demande si le NIMBY ou les BANANA vendent des cartes de membres, ou des beaux fanions colorés à leur effigie pour planter de chaque côté tout le long du driveway, ce serait cool.

 

Flying Bum

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Les déboîtés

Le vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure, nuit sans lune sur Montréal. Des nuées de feuilles se soulevaient comme des volées d’étourneaux et tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie en rase-mottes zigzagant. Ou collaient sur les pare-brises, lui offrant une autre chance par-dessus la buée des fenêtres de ne pas être vu, reconnu. Le vieil homme avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur, félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: “Madame, madame, madame, madame, . . .” à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait davantage de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement installé. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie. Ou la police. La police verrait peut-être la boîte, la fouillerait qui sait? Poserait des questions. Il était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur a pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue.

Tellement de temps avait passé par là depuis, souvent sur les paumes endolories, les coudes râpés, sur des fesses échauffées, le temps de tout oublier. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame était pénétrée trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix. Vingt ans, c’est long. Le jour “J” était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de drame aura toujours sa place. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte qu’il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’un dollar ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retira les clefs du volant, tout s’éteignit, sons et lumières. Il prit la boîte de Black Magic avec lui et quitta la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur celui-ci. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. Il monta les marches comme si elles étaient de fines tablettes de cristal en s’agrippant systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait complètement pour mettre sa deuxième main sur la boîte de chocolats Black Magic, en cas. Sur la dernière marche, il examina longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur fit un tour supplémentaire quand il se rendit compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il vit, et se calma les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approcha à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage devant la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il ouvrit le couvercle de la boîte à pentures en s’assurant de le placer entre le vent du nord et les billets. À la première tentative, une bourrasque bien placée le fit paniquer et il referma le couvercle prestement. Puis s’y remit une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets pour s’assurer qu’ils étaient tous passés et il observait la pluie de billets se déposer éparse sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent. Au diable, pensa-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré, et rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange l’envahit tout de même, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il leva légèrement les yeux et vit une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partit du cou, descendit tout le long de sa colonne puis remonta prestement à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

La ville avait aménagé ce petit parc suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, vespasienne condamnée depuis belle lurette, offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’itinérante était installée là, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient lui offrir un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait l’accompagnement tout bas. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, allumées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie. Venus d’on ne sait où, deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Jamais. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. Il y a de très grosses blessures dans le fond de ce sac-là, laisse ça là. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus.” J’étais hors de moi.

Bon, des menaces!” répliqua Olivette, la bag lady qui squatte mon génie.

“Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on te reconnaît. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, c’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non?”

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie, depuis qu’il avait enterré son père en fait, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques à Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus un peu sur le tard. À l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de bien des choses déjà inventoriées dans la liste des pas jo-jo. Et lourdes quelquefois même. Quasi impossibles à réparer. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Ni l’un ni l’autre. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tout deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout se comprend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les mettait dehors, que les gars de banlieue couraient après les taxis désespérément sur Pie-IX, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde de but en blanc ou plus bêtement finir les bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un vieux divan dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où était l’autre.

Il était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent peut engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. Lui, il aurait voulu se trouver nimporte où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller faire la seule chose qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus. Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du volant et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’est davantage un automate qui ouvrit la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sauta à la gorge, contraste sauvage avec la cabine climatisée, et les genoux lui fléchirent. Le tunnel superbe manquait d’air, il étouffait. Il appuya ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs.

Il reprenait encore lentement ses forces, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait eu raison de sa conjointe qui avait toujours administré le ménage, lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accomoder, s’était-il dit, une fois de plus, bien que l’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Il traversa le long tunnel désert, repéra la bonne adresse civique et regarda par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprit l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il se rendit à la porte, il tourna la bobinette d’un autre âge et l’autre l’attendait déjà au bout du son de la cloche mécanique. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à la table devant chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles et depuis l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui et il vivait maintenant seul à nouveau, sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, il devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté des délires voir s’il s’y trouvait encore.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. De bière en bière, ils en ont sifflé quelques-unes à la vie dont celle de trop. L’alcool transformait l’autre à la vitesse grand V, le crâne rose et nu et le front lui perlaient à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long de son appendice nasal impressionnant et luisant de sébum, la bouche s’était empâtée, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours. Il savait d’instinct que la situation embarassait l’autre autant que lui. Au bout d’un moment, l’autre sortit sa ridicule sacoche de gars, en sortit un chéquier et se mit à griffonner, les yeux exhorbités, excédé. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour lui pesait le poids d’une maison, il lui beugla: “Tiens, je t’en donne rien que la moitié, prends ça puis va-t-en. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, tu ne me rembourseras jamais.”

Et lui est reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait tué. Avait tout tué.

Il avait longuement déambulé dans la chaleur torride de ce maudit après-midi cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre, une autre moitié de somme à trouver et cela pesait huit tonnes sur ses épaules. Ça ou le poids d’une maison. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un paquet de sacs dans un pousse-pousse de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux. “Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!” lui dit-elle.

“Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?”  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui?, qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans le cash?, la dette avait-elle été remboursée?, les amis s’étaient-ils retrouvés? 

“Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça sûrit, ça caille, ça finit par sentir mauvais, ça blesse les gens pour toujours. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, pas encore du moins, encore moins la fin. Il faut savoir lire entre les lignes, démêler le vrai du fantasme. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.”

Mais elle rongeait son frein solide. “Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ.” Elle était déchaînée. Vues les circonstances particulières j’ai quelque peu renié mes propres règles. “OK, d’abord, tu veux une fin? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dedans, de rattacher le sac après et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.” Un gros YES, répondit-elle le sourire large comme un truck. “Promis juré?”  Et elle faillit me cracher sur le pied.

Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

Un long et malaisant silence a immobilisé la scène un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipatemment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: “Fuck, tasse-toé, le cash s’envole!”, en le contournant et en chassant désespérément le dollar comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie à la Béjart. Lui s’enfuit dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas: “T’es qui toé, c’est quoi cet argent-là? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?”

Lui s’est immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face. Il regarda l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui dit simplement: “Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé! Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe chez Ogilvy, des beaux souliers à talons hauts qu’on rie un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode et hors de prix sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les conteneurs de restaurant. Offre-lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir. Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis sauve-toé.”

Ah ça c’est chien Luc St-Pierre, t’es rien qu’un si pis un ça!”, bougonnait Olivette en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile comme promis.

Ben bon pour toé, Olivette.

 

Flying Bum

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