De l’oxymoron à la pouding au pain perdu

Je révisais bien tranquillement des textes au milieu de mes dictionnaires et de mes grammaires en savourant distraitement un bon bol de pouding au pain perdu, nappé de bonne crème, lorsque ce que je soupçonne être un raisin sec réhydraté en révolte contre ce cruel procédé qui le fait passer interminablement d’un taux d’humidité à un autre ne vienne intoxiquer ma concentration un moment, vengeance du fruit cette fois-ci et non fruit de la vengeance comme c’est généralement le cas. Mon esprit bifurqua sur le triste sort de ces fruits de la vigne et réalisa soudain que le raisin sec réhydraté devenait alors, par la magie de l’oxymoron, un raisin sec bien juteux. En rhétorique, un oxymoron est une figure de style qui vise à rapprocher deux termes que leurs sens devraient pourtant éloigner, dans une formule en apparence contradictoire, comme chez Pierre Corneille — cette obscure clarté qui tombe des étoiles — ou encore chez Baudelaire — un silence assourdissant—; chez Camus — une oublieuse mémoire —, chez le Flying Bum — un raisin sec bien juteux—. Mais le mot oxymoron est lui-même composé de deux mots aux significations diamétralement opposées, d’abord du grec oxy — òξύμωρος — aigu, spirituel, fin et de môros — μωρός — niais, stupide. Donc un stupide niais à l’esprit aigu et fin.

L’oxymoron n’est plus qu’affaire de poêtes en mal de figures de style, il est de retour en force comme les plus précieux éléments de langage de nos politiciens insignifiants et repris par les analystes et journalistes qui n’y voient froidement que du feu. On a pu ainsi récemment voir apparaître les fascinantes discrimination positive et croissance négative, sans oublier l’épatante TVQ sociale et autres guerre propre, espace carcéral ou deshérence sociale. Il est vrai que si l’oxymoron n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer, pour rendre compte de façon élégante d’une nouvelle forme de vérité. Celle qui, d’une contradiction dans les termes, entend faire un nouveau concept. En bref, l’oxymoron a la capacité charmante de brouiller les évidences, surtout quand elles sont désagréables pour le bon concitoyen, pour créer un objet flou mais lénifiant. Bien sûr, la réalité colle toujours aux choses comme une tache de graisse et la croissance négative a fini par être démasquée et se révéler sous son vrai jour, juste un beau petit nom doux pour le mot récession et cette manipulation verbale n’est plus juste une astuce de mots, elle est aussi une entreprise d’inversion des valeurs, sinon d’effacement du sens. Et en cela l’oxymoron alimente le cynisme et l’apathie repue de tous ces bons concitoyens et qui leur fait dire, comme le rappelait Cornelius Castoriadus: “Tout se vaut, tout est vu, tout est vain.” Et c’est là le plus bel exemple d’oxymoron, c’est là que la désillusion vient nous mystifier.

Le mot oxymoron est donc un autologisme puisqu’il est lui-même un oxymoron, l’autologisme étant le mot qui se définit en lui-même et par lui-même. Si vous êtes soudainement pris d’un vertige lexicologique ou sémantique, il n’y a rien comme un bon vieil exemple. Essayez d’imaginer où on aurait bien pu retrouver le pain nécessaire à fabriquer une bonne pouding dite au pain perdu et du coup penser que la dite pouding aurait tôt fait de se perdre elle-même, oubliée trop longtemps sur un comptoir de cuisine par exemple. Une pouding au pain perdu perdue, et vérifiez l’orthographe tant que vous le voulez. Toute chose héberge son propre paradoxe ici-bas, même l’autologisme de l’oxymoron trouve son Waterloo dans son hétérologisme qui est totalement la même chose comme phénomène sauf que c’est tout à fait le contraire dans le sens.

Le paradoxe de Grelling-Nelson est un paradoxe sémantique formulé en 1908 par Kurt Grelling qui repose justement sur la définition du terme hétérologique (du grec ancien hétéro, différent, et logos, langage) qui s’applique à un mot qui ne se décrit pas ou ne se définit pas lui-même. Par exemple long est un adjectif hétérologique en ceci que le mot n’est pas long puisqu’il est composé de seulement quatre lettres. De même, le mot illisible peut parfaitement être lu, il est donc hétérologique lui aussi. Selon sa définition, le paradoxe de Grelling-Nelson vient du fait que l’adjectif hétérologique est lui-même hétérologique si et seulement si il ne l’est pas. Qui veut une aspirine? De plus, les substantifs et les verbes ne peuvent être ni autologiques ni hétérologiques à l’exception, parce qu’il y en a toujours au moins une, du verbe existe parce qu’il est indéniable que ce mot existe.

Comme le pouding au pain perdu existe parce qu’il est clair qu’on a dû le retrouver avant qu’il n’existe. Le pain, bien sûr.

Flying Bum

pieds-ailes

 

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