La chambre d’amis

Quand le temps ne veut plus dire grand-chose. L’heure à laquelle on se lève, on se couche, ce qui se passe entre les deux. Les rêveries réconfortantes qui nous ramènent à une enfance lumineuse, un élancement douloureux dans les jambes qui nous ramène à cet âge certain qui nous afflige, tout ce qui s’est passé entre les deux instants. La singulière puissance du confinement et de l’oisiveté soudaine qui effacent lentement le besoin impérieux qu’on éprouvait encore hier à faire ce qu’il y avait à faire, ce qu’on croyait bon et essentiel de faire et toute cette sorte de choses.

Du fond de son fauteuil favori, il examinait minutieusement la liste de ses contacts, il se rappelait avoir encore essayé il n’y avait pas si longtemps. Une perche tendue dans l’infini interneto-galactique. Il s’écoulait maintenant des jours, des semaines avant que le petit témoin n’apparaisse. Puis il s’était fait une raison. Le petit témoin qui disait qu’un ami avait bien lu son message ne s’allumait plus. Jamais. On ne le lisait plus. L’appareil remis sur le chevet avec dépit, décevante chose, tuante. Déjà lourd, le temps semblait se pétrifier, puis s’égrener, et partir en couilles dans un courant d’air, les bons amis comme le reste.

Une dernière pensée pour eux, lentement endormie dans le dortoir à souvenirs.

La télé avait récupéré sa nature originelle, un électroménager comme tant d’autres. Pas davantage captivante que d’observer une brassée de couleurs tourbillonner dans la sécheuse. Comme esclave d’une fascination hypnotique, il avait rattrapé le retard de sept ou huit épisodes du Mystère d’Oak Island. Une télé-série où deux frères américains obsédés s’acharnent à retrouver un trésor inestimable sur un ilet au large de la Nouvelle-Écosse. Huit ou dix hommes attablés dans leur cabane de chantier concluent la saison en s’échangeant tour à tour et fascinés un fragment d’os humain gros comme un trente sous, un bout de bois pourri qu’ils se portaient au nez tour à tour comme pour le jauger savamment à l’odeur et une pièce espagnole du 8ème siècle qu’ils ont récupérés à 45 mètres de profondeur à travers trente tonnes de terre remontée à la surface du fond d’un puits creusé avec une foreuse d’un mètre, toute cette terre tamisée à la main. Plein d’hommes embauchés, des vieux shnouks pittoresques qui ont déjà flairé l’odeur de l’or pour faire plus épique, des tribillions de tonnes de machinerie lourde, des millions et des millions de dollars US gaspillés, une île jadis bucolique ravagée et éventrée, huit heures rivé à l’écran pour en arriver là. Un bout d’os, un bout de bois pourri et un vieil écu espagnol.

La télécommande était partie rejoindre le cellulaire sur le chevet.

Il avait longuement jonglé aux innombrables façons de prendre tout son temps, de perdre tout son temps. Un recoin rebelle de son esprit semblait encore occupé à faire un inventaire des choses utiles auxquelles il pourrait s’activer utilement. La vieille nature est forte. Une chose devant précéder l’autre dans le bon ordre, pas facile avec les contraintes, l’impossibilité de sortir courir les quincailleries. Plus facile de trouver des excuses et des défaites. Tout foirait dans le cul-de-sac de ses prérogatives maladives. Tout semblait se dérober à l’analyse, au gros bon sens qu’il tentait sans grand succès de réanimer enlisé dans sa belle béatitude.

Toujours un bon plan que de ressentir un besoin criant dans ces circonstances-là. Une marche à la cuisine, une tisane bien chaude, une tranche de pain aux bananes maison. Bien éphémère interlude, l’assiette et la fourchette trop vite parties accompagner la télécommande et le cellulaire sur le chevet des choses faites et bien finies. Rechute émotive et ridicule vers la messagerie, pas davantage de petit témoin de message lu. Le virus, le désastre, le temps qui court et qui gazéifie les vieux amis et les emporte en l’air lointain, les pousse au loin vers le pays des petits bébés pas baptisés.

Une subite envie de s’y remettre lui chatouillait le derrière des rotules, sensation des plus inconfortables impossible à aller grattouiller. Des images de plans prenaient forme timidement dans son esprit pour s’évanouir aussitôt dans un beau flou artistique. Une lubie de perfection expédiait les projets les plus simples du revers de la main et le ramenait à sa béatitude. La vulnérabilité veillait pas tellement loin, toujours. Évidemment l’idée de flirter avec le délire semblait avoir conservé son éternelle et potentielle place comme saveur du jour, un instant dépressif icitte et là. Prescription du docteur Bum, un autre voyage à la cuisine. Une pleine bolée de raisins frais bien rincés, quelques biscuits aux carottes. Lorsqu’il aurait récupéré le plein droit de sortir de là, il ne passerait plus dans la porte, c’est certain.

La douce attablée et hypnotisée par la lumière de son téléphone intelligent finissait son ixième café. L’ultime café, la cafetière était vide, une odeur rance de collé au fond le confirmait. Il retournait à la cuisine fermer l’électro-ménager coupable. Son génie avait encore des soubresauts de vie insoupçonnée.

– Viens donc t’asseoir avec moi deux minutes, dit-elle, en laissant tomber le cellulaire.

Faut-il qu’ils s’aiment pas rien qu’un peu tous ces vieux couples qui se sont retrouvés confinés de force. Le moindre tic ou petit toc de l’un ou de l’autre peuvent prendre les allures d’un supplice insupportable. Le moindre mot mal choisi, l’injure suprême. L’isolement comme une grosse loupe sur toutes les petites bibittes de tout un chacun et qui peut tout enflammer d’une seule claque pyromaniaque. Une innocente invitation à venir s’asseoir peut s’avérer dans un tel cas un traquenard sans nom.

– On devrait vider le garde-robe de la grande chambre, dit la douce.

Ça y était. Le sort le frappait sournoisement. Elle avait tiré un plan diabolique, c’est sûr. Ce cagibi renfermait des vêtements d’une autre époque que personne n’avait portés depuis la disparition de l’ami Jean-Paul qui lui avait donné toutes ces fringues, des boîtes et des boîtes de la vieille lubie de la douce, des choses associées à Winnie the Pooh qu’elle avait jadis collectionnées en groupie boulimique finie, des boîtes de médailles et de trophées sportifs que les enfants n’avaient jamais voulu récupérer (autant encombrer le paternel), d’autres cartons qui avaient survécu à trois déménagements sans être ouverts et qui renfermaient dieu sait quoi, partout des traces évidentes que le lieu avait servi de refuge tranquille aux souris entre leurs courses vers la gamelle de la chatte maintenant trop vieille pour les attraper toutes. Ces corvées domestiques et ces fouilles archéologiques dans les choses du passé semblaient avoir quelque chose de si sympathiquement emballants pour elle. Lui, quelque chose lui échappait la-dedans. Encore et toujours. La nostalgie des vieux jours était de retour en force sur la planète confinée. Photos d’enfance comme des chaînes de lettre sur les internettes, on refaisait les recettes de nos mères, le goût de se remettre à faire soi-même son pain, de s’ennuyer de la famille, des câlins sociaux et toute cette sorte de choses. Dans le fin fond, au lieu de paranoïer sur ses intentions, il devait tenter de collaborer, y trouver une sorte de joie. Qui sait, de retrouver des textes adolescents de son cru, des photos de famille, de frères qu’il jurait avoir eus, des images des temps heureux, des petites choses qui ont le don de faire revenir aux narines le parfum des gens, des vieux amours, le sourire des bons amis du bon vieux temps qui se sont éteints dans les méandres de l’oubli. Une dernière chose, pour finir de se rassurer :

– Pourquoi tu veux vider ce garde-robe-là, ici, maintenant, là, là? osait-il demander.

Parce qu’on va pouvoir ensuite déménager dans ce garde-robe tout ce qui est dans l’arrière-cuisine mais qui n’a pas d’affaire là. On pourra sortir tout ce qui traîne dans la bibliothèque qui trouverait davantage sa place dans l’arrière-cuisine libérée. On pourra trier ton énorme pile de boîtes de livres, brûler ce qui est sans valeur, aller porter à Jonathan le libraire ceux qui pourraient encore faire le bonheur de quelqu’un et classer les autres dans la bibliothèque fraîchement libérée. Le lit de la grande chambre partira pour le bureau après l’avoir démonté parce qu’il ne passe pas dans la porte, toutes les bébelles qui traînent dans la dînette qu’on aura triées et bien nettoyées s’en iront dans la grande chambre où on aménagera une salle de jeux pour les petits-enfants. On pourra aller porter toutes les guenilles dans les bulles de charité et vider ton ancien bureau de tous les pots de conserves que je garde là qui trouveront leur place là où ça leur convient dans l’arrière-cuisine. Le bureau libéré, on pourra réparer les trous laissés là par le démantèlement de tes étagères de bureau, tout repeindre et en faire une chambre d’amis avec le lit de la grande chambre qu’on aura remonté.

Ensuite, après le dîner, on trouvera bien quelque chose d’autre pour s’occuper.

Tout d’un coup, le menton pendant, bang! Sa béatitude lui claquait la porte dessus en vraie sauvage. Peut-être qu’une fois que son cerveau aurait absorbé l’ensemble du cahier de charges surhumain il resterait plus que jamais seul avec lui-même, profondément déçu de sa propre faiblesse, son innocence à tomber dans un piège à cons aussi évident, juste vider un garde-robe mon cul. Pourquoi n’avait-il donc pas fait la sourde oreille, prétexté ad libidum une activité hypothétique quelconque mais prioritaire, poursuivi sa route vers sa chaise préférée avec sa pleine bolée de raisins bien frais bien égouttés et ses biscuits aux carottes, s’évader de cette fatalité qui venait de le frapper de plein fouet.

La lassitude extrême d’un mononucléosé qui s’emparait de lui était aussi ravageuse que la bête fabuleuse en lui qu’il n’avait jamais arrêté de traquer tout en la fuyant désespérément.

On était bel et bien encore samedi. Il n’était même pas encore dix heures du matin. Les mots ne lui venaient plus avec toute l’aisance des beaux jours dans sa cervelle sonnée raide. Une démission du génie. Sourcils froncés, elle le fixait droit dans les yeux cherchant d’un regard coupant et inquisiteur une certaine forme de vie ou une autre dans le fond de son regard soudain semblable à celui de la truite morte.

Une chambre d’amis?

La paix contre une chambre d’amis?

J’en ai même pu d’amis.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

2 réflexions sur “La chambre d’amis

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s