Les feluettes et les toffes

Dans ces moments-là, le temps s’arrêtait, s’écrasait sur nous comme une masse molle, lourde et étouffante. Un éclair de chaleur partait du haut de la colonne, descendait jusqu’aux orteils puis remontait jusqu’à la boîte crânienne et restait emprisonné là, nous pompait le pouls, des coups de couteau frappés aveuglément partout sur nos petites carcasses. Toutes les têtes de tous les élèves se tournaient synchro comme un banc de sardines sans cervelles vers les appelés, les condamnés, les pestiférés. Leurs visages rouges ou blancs, allumés qui de stupeur, qui de terreur, qui d’admiration secrète.

Ça sentait la strap, la drill après les heures de classe dans la grande salle avec le bonhomme Rheault, professeur de gymnastique autoritaire comme un colonel frustré. Rond et court sur pattes, physique de petit baril; plus vite sauter par-dessus que d’en faire le tour; éternel insatisfait toujours à s’époumoner dans son sifflet ou de gueuler après les enfants qui désynchronisaient leur mouvement dans les rangs d’oignons qui se devaient d’être cordés bien droits. N’empêche qu’on le craignait comme la peste, Wro-wro l’appelait-on entre nous en imitant le jappement du berger allemand. Rosaire Rheault, Wro-wro, camp des toffes.

L’institutrice était soudain frappée d’apoplexie, comment cela pouvait-il se passer dans sa classe à elle? Qu’est-ce que le principal allait penser d’elle? Ne savait-elle que produire des cancres sans génie qu’on appelait au micro tout le temps? Cette fois-là cependant, ses traits exprimaient l’ébaubissement le plus total. L’incompréhension envahissait sa cervelle qui soudainement tiltait pathétiquement. La voix sévère du principal qui crépitait dans le petit haut-parleur de la classe n’avait pas appelé cette fois-ci le nom d’un cancre, d’un petit toffe ou d’une tête heureuse. Il appelait non pas un seul mais bien deux noms, deux de ses premiers de classe.

– St-Pierre, Gingras, au bureau. St-Pierre, Gingras, au bureau IMMÉDIATEMENT.

 

J’aurais bien changé de place avec elle. La pauvre petite souris était partie vers des contrées lointaines dans la nacelle faite de broche à poule accrochée à sa montgolfière de polythène. Mon frère Doris avait aussi inséré une note dans une éprouvette de fortune avec quelques explications. Et notre adresse aussi pour éventuellement avoir des nouvelles d’elle, pauvre petite rongeuse pionnière du ciel d’Abitibi bien malgré elle. Mon frère Doris avait minutieusement aménagé un attirail pour gonfler d’air ou de je ne sais quoi une énorme balloune faite de ces grands sacs de plastique minces et légers dans lesquels nous revenait le nettoyage à sec. Suspendue au-dessus d’un entonnoir à l’envers sous lequel un liquide étrange bouillonnait par lui-même dans un erlenmeyer monté sur une brique ou deux. De l’eau, du Drano, des petits carrés d’aluminium découpés dans des assiettes à tarte composaient si mon souvenir est bon cette soupe chimique qui se cuisait toute seule en émettant une vapeur maladorante qui montait gonfler le ballon.

Je devais avoir six ou sept ans, huit peut-être. Doris était de dix ans mon aîné, troisième d’une fratrie de cinq garçons qui avaient tous fréquenté l’école primaire St-Joseph de Bourlamaque, tous des premiers de classe. Un seul dans l’histoire de la fratrie n’avait pas eu son numéro 1 avec le petit “er” collé dessus écrit avec la belle main d’écriture toute fignolée de la maîtresse d’école dans la petite case qui disait rang. Aucun sur l’ensemble de tous les bulletins scolaires de toute la fratrie, aucun sur un seul trimestre d’un seul bulletin sauf un, une fois. Et de gêne il avait maladroitement falsifié le 2 en 1, une fille l’avait coiffé rajoutant l’injure à l’insulte. Doris, tout comme moi, était définitivement dans le camp des feluettes. Jamais l’idée de lancer une souris dans l’espace n’aurait effleuré l’esprit des petits toffes qui s’intéressaient généralement au football, aux mauvais coups, au coltaillage et toute cette sorte de choses. Nos têtes de feluette s’ouvraient sur bien des choses de l’esprit, rarement sur les dadas typiques de l’hommerie frondeuse, un peu bébête parfois.

Mon ami Gingras aussi, camp des feluettes. Il ne lui manquait que l’arithmétique pour me dépasser au bulletin mais il était par sa nature introvertie, très fort en philosophie bien que nous n’avions aucune idée de ce que pouvait être la philosophie à l’époque. Birds of a feather disent les chinois, flock together. Nous étions souvent ensemble, toujours pour ainsi dire à cette époque, souvent aussi victimes des râleries des toffes de la classe qui n’en manquaient jamais une pour tenter de nous intimider, de bardasser un peu. Plusieurs des toffes fréquentaient les cadets qui se réunissaient régulièrement le soir dans la grande salle de l’école pour s’entraîner sous la férule rigide de monsieur Wro-wro lui-même en personne, roitelet incontesté de tous les petits toffes de l’école. Comme le grand vizir Iznogoude, Wro-wro fromentait lentement son grand coup. Il voulait devenir calife à la place du calife. Remplacer le principal Deschênes dont le règne achevait. Juste le nom de monsieur Deschênes nous foutait des maux de ventres violents tellement nous, les feluettes, on en avait peur. Petit homme éternellement sérieux bien rasé et bien peigné, dans un complet trois-pièces impeccable, soit, mais il ne fallait apparemment pas réveiller l’ours caché sous ce sobre habit.

Il faudrait bien un jour faire basculer la peur dans le camp des toffes, c’est ce que Gingras et moi pensions. La vengeance mijotait lentement sur le rond d’en-arrière. Mon frère, dans ses nombreuses expériences, avait réussi, outre faire voler des souris, faire décoller des fusées d’acier faites de bouts de tuyaux, bourrées avec une poudre de perlinpinpin de son cru et mises à feu avec des bouts de mèches à dynamite. Notre père, prospecteur, en laissait toujours traîner dans le garage. J’avais fini par mettre la main sur les ingrédients secrets de sa poudre magique en fouillant dans ses affaires en cachette. Gingras et moi, on avait longuement expérimenté pour trouver les bonnes proportions et les bons dosages pour produire la fameuse poudre. Salpêtre, souffre qu’on pouvait innocemment acheter à la pharmacie, du sucre, oui oui du simple sucre et finalement de la poudre de carbone qu’on fabriquait en pulvérisant des briquettes de charbon de bois à coups de marteau. À deux petites têtes fortes de feluettes, la formule gagnante a vite été trouvée.

Gingras habitait juste en face de l’école, de la partie neuve de l’école au sous-sol de laquelle se trouvait la grande salle, là où se tenaient les réunions de cadets. Les fenêtres de la grande salle faisaient face à la rue et aucune fenêtre ne donnait côté cour. Sept ou huit fenêtres côte à côte à ras le sol qui, vues de l’intérieur étaient collées au plafond de la salle. Comme les hommes de Mission Impossible engagés dans un mission clandestine, nous nous étions habillés de couleurs sombres. Nous avions attendu que la noirceur tombe avant d’aller mettre notre plan à exécution. Les petits toffes de monsieur Wro-wro allaient avoir toute une frousse, nous allions faire descendre l’enfer sur la terre juste pour eux.

On dit que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, le nôtre ce matin-là était simplement constitué de marches d’escalier en terrazzo. Gingras et moi dans un état de semi-conscience paniquée et le visage livide nous grimpions lentement et une à une les marches de l’escalier qui menait chez Lucifer en personne. La peur s’emparait du camp des feluettes peu enclines à la délinquance et peu habituées à ce genre de supplice. Le bureau du principal était situé tout en haut d’un grand escalier qui montait en tournant vers l’étage de la section neuve de l’école. En bas, le grand hall vitré d’où on pouvait à l’extrême gauche voir la maison des Gingras au coin du boulevard Dennison jusqu’à l’extrême droite la maison de monsieur Synotte, le concierge de l’école. L’envie de fuir ne nous a pas manqués mais à mi-course, Wro-wro se trouvait déjà au pied de l’escalier qu’il entreprenait d’un pas militaire nous coupant toute chance de fuite. Du corridor de l’étage qu’on entrevoyait déjà au haut des marches, les pantalons beiges et les bottines jaunes de monsieur Synotte qui s’avançait vers nous. On était cuits, cernés de toutes parts.

Gingras et moi avions patiemment testé et re-testé toutes les composantes de notre coup de Jarnac. Bien concentré les bons éléments pour que la flamme dure le plus longtemps possible. Partant chacun de notre extrémité, nous avions coulé des lignes de poudre tout le long des assises en brique de chacune des fenêtres du sous-sol de l’école. Nous avions préalablement longuement étudié et essayé les différentes longueurs de mèches qui feraient s’enflammer simultanément toutes les lignes de poudre. Puis, revenant chacun à notre extrémité, nous avions allumé les mèches une à une. La joie débile et profonde qui nous avait envahie lorsque béats nous regardions s’enflammer en parfaite synchronisation tous les beaux rideaux de flamme orangée qui grimpaient aux fenêtres. Nous avions bien planifié la fuite derrière la haie chez Gingras de l’autre côté de la rue mais il nous fallait encore goûter la divine saveur de la vengeance jusqu’à sa lie. Nous étions restés le temps de bien voir les petits toffes se mettre à pleurer et courir dans tous les sens comme des poules pas de tête malgré les grands cris et le sifflet de Wro-wro qu’on entendait jusqu’au-dehors. La peur qu’ils avaient dû enfin ressentir de s’imaginer que les flammes de l’enfer étaient descendues embraser toute l’école. Nous étions même convaincus que certains avaient pu oser chier dans leurs belles culottes kaki de cadets.

En parlant de chier dans ses culottes, notre fuite s’était arrêtée des plus brusquement. Une silhouette sombre tapie dans le noir alertée par la lumière vive des flammes se tenait là, les bras en croix. Se retournant pour prendre nos jambes à nos cous, l’étau puissant des bras tendus de monsieur Synotte s’est refermé sur nous comme un piège à ours, les pieds nous avaient levé de terre dans la puissance de l’impact.

–Mes deux têtes heureuses, vous autres, vous allez passer au bureau demain.

Rien n’était un hasard. Wro-wro et le bonhomme Synotte avaient été convoqués comme nous au bureau de monsieur Deschênes. L’affaire prenait des airs de véritable procès. Le concierge avait longuement déposé son témoignage en se forçant d’utiliser des beaux mots savants qui sonnaient tout drôle dans sa bouche. Synotte devait avoir trop écouté d’épisodes de Perry Mason. Et surtout il mettait un peu trop jouissivement l’emphase sur ce qu’aurait été le sort de l’école, de la commission scolaire, de toute l’Abitibi s’il n’avait pas eu la vigilance (la chance?) de nous avoir aperçus depuis l’autre bord de la rue puis capturés. Monsieur Deschênes l’écoutait patiemment sans sourciller.

–Vous calculez combien de dommage, demandait-il à son concierge tout en s’emparant d’un calepin et d’un crayon pour noter.

 –Pas ça qui compte, monsieur le principal, c’est le méfait. C’est le méfait qui compte.

 –Combien? j’ai demandé, répliquait monsieur Deschênes.

 –Pas grand-chose, rien en fait. Les deux petites crapules ont bien pris soin de déposer leur combustible sur la brique. Un petit coup de brosse d’acier et un coup de chiffon sur les vitres. Comptez une heure ou deux gros max.

Puis s’adressant à nous, il nous pria d’expliquer notre geste. Ce que je fis en long et en large en tentant désespérément de garder mon flegme. Gingras avec le cœur en arrière des genoux et qui perdait lentement ses couleurs se tenait bien droit. Il avait cependant conclu avec aplomb notre plaidoyer, rien ne m’eût moins surpris de celui qui fera une brillante carrière d’avocat plus tard.

–Ces petits crétins, monsieur le principal, se prennent pour le nombril de la nation dans leurs petits uniformes militaires taille-enfant. Tous les jours ils nous endèvent et nous embêtent et nous font vivre dans l’angoisse et la peur juste pour s’amuser. Cette fois-ci, la peur a changé de camp. Une bonne chose qu’ils y goûtent à leur tour.

Le principal Deschênes, toujours imperturbable se tourna ensuite vers Wro-wro.

 –Alors, comment vont vos petits toffes ce matin, monsieur Rheault s’en sont-ils remis, reste-t-il des séquelles?

 –Ils ont eu une saprée frousse, pauvres petits. Mettez-vous à leur place. Ils pensaient que le tout Bourlamaque passait au feu comme Pascalis en 44. Les deux têtes fortes à St-Pierre et Gingras mériteraient une punition exemplaire si vous voulez mon avis.

J’ai cru pour un moment avoir vu monsieur Deschênes se pincer les lèvres.

 –Vous avez donc lamentablement échoué vote mission d’inculquer à votre poignée de petits toffes les qualités nécessaires pour faire face à tous les dangers qui les attendent si jamais ils poursuivent leur parcours militaire, les qualités de sang-froid devant le danger, le contrôle de leurs émotions au profit de réactions utiles et appropriées.

 Wro-wro rosissait à vue d’oeil à mesure que ses grosses joues semblaient se gonfler et que son souffle raccourcissait. On aurait dit qu’il nous préparait sournoisement une sérieuse phlébite. Avant même qu’il n’ait pu émettre un son, le principal concluait.

–Retournez chacun à vos affaires, je prends la chose en délibéré et je ne veux sous aucun prétexte que cette histoire sorte d’ici. J’aviserai.

Je n’en ai plus jamais entendu parler. Je ressens encore une forme de paix intérieure après toutes ces années à l’idée que jamais plus tous ces petits toffes n’ont assisté à une autre drill avec Wro-wro sans ressentir une petite peur au fond du ventre rien qu’à regarder vers les fenêtres.

Wro-wro, frustré, était sorti du bureau le premier le menton bien haut, Synotte suivait derrière, la tête entre les deux jambes. Gingras et moi suivions côte à côte, solidaires. Le principal fermait la marche en nous raccompagnant vers la sortie. Nous avions très bien ressenti Gingras et moi, en passant la porte, la main de monsieur Deschênes atterrir doucement sur nos épaules et y appliquer une légère pression. On ne s’était jamais retournés, au cas.

Monsieur Camil Deschênes, principal d’école craint et respecté, camp des feluettes.

Définitivement.

 

Flying Bum

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Les noms ont peut-être été changés pour protéger la réputation des innocents, peut-être pas non plus.

Lexique pour mes ami(e)s de la francophonie hors-Québec.

Toffe : de l’anglais tough qui veut dire endurci, insensible à la douleur, résistant. Dans le langage populaire, un petit toffe est un dur-à-cuir, costaud, pas nécessairement le plus allumé.

Feluette : déformation langagière du terme fluet qui veut dire mince et d’apparence frêle, mot souvent associé aux enfants plutôt intellectuels que sportifs. Feluette est exactement dans le langage populaire l’opposé de toffe.

Strap : directement de l’anglais. Courroie, ceinture. On disciplinait jadis les enfants en leur servant des coups de strap soit sur les mains, soit sur les fesses.

Drill : dans le langage populaire, exercices physiques imposés, répétitifs et exténuants.

Drano : marque de commerce d’un composé corrosif pour déboucher les tuyaux.

3 réflexions sur “Les feluettes et les toffes

  1. Petit bonheur que de te lire. Du cinéma cette fois encore. Pis j’ai eu un même sourire tendre étampé dans la face presque tout le long.
    Ça me donne envie de te raconter deux petits souvenirs qui sont remontés en te lisant. Si tu permets… Le premier vient rendre hommage aux directeurs intelligents.
    Secondaire V. Ce jour-là, je venais de dire ma façon de penser au prof de chimie devant plein d’étudiants dans le corridor parce qu’il avait refusé d’approuver le changement de cours auquel j’avais encore droit vu que la période d’essai de quelques semaines n’était pas écoulée. Bref, on s’est retrouvés lui et moi au bureau du principal. Je me souviens du regard plutôt tendre et complice du principal. Je n’ai pas fait de chimie cette année-là.
    Ton récit m’a aussi ramenée au jour de ma 6e année où la bully de Lucie Tremblay a décidé que c’était mon tour de manger une volée, pis qu’on s’est retrouvées sur la patinoire de l’école, elle et moi, entourées d’autres filles. Ce jour-là, mes grandes jambes pis mes batailles fréquentes avec mes soeurs m’ont bien servie. Quand une prof est arrivée, je tenais encore mon bout. La Tremblay s’est plus jamais essayée.
    Bref, merci pour ce voyage dans le passé.
    Du cinéma, vraiment. C’est comme ça que je le vis.
    Bonne fin de semaine, Luc.

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