Maudit moron

Pas chanceux le maudit moron. Il fait les allées dans les rayons du saisonnier et il taponne les boyaux d’arrosage à la recherche de la flexibilité parfaite, l’épaisseur indestructible. La verte semble lui plaire mais encore la noire en caoutchouc naturel ferait bien son affaire. Impossible de faire un choix. Ce sera les deux modèles, finalement. Avec des bagues pour les accoupler. Deux arrosoirs circulaires l’intéressent également. On prend les deux. Il a les bras bien pleins, une montagne chambranlante. Il quitte le rayon du saisonnier, passe devant la zone animaux de compagnie, la pharmacie, la longue lignée de paniers de broches regorgeant de bidules de toutes sortes qui font semblant d’être en solde. Le maudit moron passe par une caisse fermée et continue vers la sortie comme si de rien n’était. Il passe devant l’homme avec le veston et le chapeau pleins de pins qui quête les piastres Canadian Tire aux clients qui n’en ont rien à branler. L’homme le salue vaguement, lève vers lui une main arthritique et veineuse.

Le maudit moron, c’est Lucien Sévigny, quarantenaire. Lucien voudrait bien se faire attraper. Le maudit moron réalise que se faire attraper c’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Il rentre chez lui penaud avec le matériel qu’il n’a jamais payé.

Il y a deux mois de cela, Lucien a passé sur le corps de la fille d’un voisin, une fillette de sept ans, avec son gros pick-up. Il reculait dans son driveway, son café en équilibre d’une main, tenant le volant de l’autre. Il regardait dans ses miroirs avec beaucoup d’attention parce que même un moron sait que c’est lorsqu’on recule qu’on bute des objets ou des gens. Mais pas cette fois. Il était fort occupé à siphonner une lapée de café bouillant et pensait à ce qu’il allait manger pour dîner lorsque c’était arrivé. Le moron s’était précipité derrière son camion pour voir s’il l’avait endommagé ou sali et il était resté très surpris de la taille de l’enfant. Elle était si petite, des petites jambes tout en tendons, en os et en peau. Un genou râpé à l’os et l’autre jambe déboîtée, quelque chose ne semblait plus vraiment à sa place sous la peau de la jambe qui prenait une coloration bizarre soudainement.

C’était en avril. Après il y eut les visites à l’hôpital, les graffitis et les signatures sur le plâtre, les excuses interminables. Lucien dans le salon de ses voisins tenant une carte, un énorme bouquet de fleurs mélangées, une boîte de fraises et d’ananas plongés dans le chocolat. La mère de la petite qui disait : –“On a été bénis des dieux.” Le mari qui réplique : –“Ça aurait pu être bien pire que ça.” Il regardait le moron avec des yeux attendris. –“On n’est pas fâchés. Ça aurait pu être n’importe qui –un stupide ado à casquette à l’envers, la pédale au fond qui aurait fui la scène après nous l’avoir tuée”– Le mari hochait de la tête, sa femme déposait affectueusement sa main sur celle de son mari. –“On est contents que ce soit toi, vraiment contents. Merci, Lucien.”

Le moron a longtemps attendu que la culpabilité embarque, mais elle n’est pas venue. Il se sentait un peu au milieu de nulle part, désemparé, vide. Les soirs de semaine, il s’écrasait tout habillé dans son lazy-boy, la télé allumée pas de son. D’autres fois, assis dans son gazébo, il fixait longuement le ciel gris sombre foncir tranquillement au-dessus de sa maison. Sa femme venait le chercher. –“C’est de ça que tu as l’air  toé aussi, un gros blob gris qui noircit tranquillement au-dessus de la maison, reprends-toé, chose, s’coue-toé!” râlait la femme. “Reviens-en, ciboire!”

Lucien était allé voir sur Google Les dix indicateurs de la psychopathie et des comportements psychopathiques. Parmi ceux-ci, l’absence de culpabilité ou de remords. C’était peut-être lui, ça. Un parfait démon moron qui se tapissait dans l’ombre tout ce temps à planifier son coup, attendait la bonne opportunité et s’était finalement emparé de son esprit.

En juin, la sécheresse s’était installée. Le gazon de Lucien jaunissait à vue d’œil. Lorsqu’il marchait dessus, nu-pieds, une étrange sensation de marcher dans un énorme bol de croustilles. Mais il marchait et marchait partout sur son gazon jaune et mourant. Sa femme disait qu’il avait un désordre affectif saisonnier.

–“C’est pour l’automne et l’hiver ça, on est en été, calvaire.” que répondait le moron.

Elle rajoutait : –“On ne sait pas, peut-être ce soleil qui n’arrête jamais jamais.”

Debout dans son driveway, nu pieds, il disait à sa femme se sentir exactement comme ça en pointant de la main l’immense pelouse brûlée, les arbustes décrépits de sa haie mourante, l’horizon poussiéreux d’une banlieue déprimée.

Pour reprendre du moral un brin, le moron se pointe au Walmart, allée des valises. Il s’en choisit une belle grosse sur roulettes. Lucien savoure le doux roulement à billes sur le plancher de terrazo. Il passe par le rayon des vêtements pour hommes. Il ramasse quantité de bermudas aux couleurs ridicules, des bobettes, des chaussettes aux motifs incroyables, des t-shirts avec des messages irrévérencieux et il remplit la grosse valise à ras bord. Il se dirige vers la caisse, embarque la valise sur le tapis roulant et examine la caissière à peine pubère qui sue à tourner la valise dans tous les sens pour trouver le code-barre. La jeune fille dit :

–“Elle m’a l’air pas mal pesante.”

–“Effectivement,” ajoute le moron en souriant.

–“Monsieur, je vais devoir l’ouvrir pour voir.”

–“Paye-toi la traite, jeune fille.”

La caissière dézippe la valise et l’ouvre. Elle regarde le contenu et après un grand respir théâtral elle dit : –“Attendez une minute, monsieur, je vais devoir appeler un gérant.”

Le fille lui fait des grands yeux de truite morte et une moue de diva contrariée. Lucien reste bien planté là. Il se décroche et s’ouvre un sac de croustilles devant les yeux ébaubis de la duchesse de la caisse 6. Après quelques croustilles, il pousse son haleine de Doritos directement vers le nez de la caissière qui fait maintenant des faces de princesse offensée. Quand le gérant arrive, il sourit à Lucien et lui dit : –“Je suis désolé, monsieur. Ça arrive souvent ces choses-là. Les enfants qui s’amusent à bourrer les valises avec n’importe quoi. Je suis vraiment désolé pour les inconvénients,” dit-il tout en vidant la valise. “Allez, scanne la valise pour le monsieur, Carolane.” Dans toute l’histoire du Walmart, on aura jamais vu une valise se faire scanner avec plus de dégoût que ça.

Le moron se rappelle de son larcin. Il se dirige au cabanon et revient avec les boyaux, les adaptateurs, les arrosoirs. Il examine l’état lamentable de son gazon jaune et sec, des grandes plaies brunes ici et là où toute trace de végétation est complètement disparue. La sécheresse ne va qu’en s’aggravant, des restrictions s’appliquent, pas d’arrosage entre 7 heures du matin et 7 heures du soir. Mais le moron n’a rien à cirer des stupides règlements, il y va de la vie de son gazon. Il déroule les boyaux, les étale, les connecte, place ses deux arrosoirs de façon stratégique. Il place le débit des arrosoirs à maximum et ouvre le robinet. Rien de moins que les fontaines de Bellagio qui s’agitent dans le ciel de la banlieue. Un pur ravissement pour l’œil.

Le voisin se pointe. –“Tu sais qu’on est en pleine sécheresse, hein?”

–“Ça m’a tout l’air.”

–“Vas-tu vraiment… je veux dire, tu ne vas pas attendre à sept heures? C’est quoi ton plan, exactement?”

–“Mon plan, c’est le grand plan miracle de la pluie artificielle. Mon offrande personnelle à la nature.”

Bellagio a continué d’opérer sa magie toute la journée, toute la nuit. Le lendemain matin, le moron réalise que certaines parties hors d’atteinte ne sont pas arrosées. Il se précipite au centre d’achats. Ça vient tout juste d’ouvrir. Lucien se prend une de ces plate-formes roulantes, se précipite dans la section saisonnier et empile. Trois rouleaux de boyaux de cent pieds, des boîtes de valves et de coupleurs de toutes sortes, des contrôleurs de débit, des arrosoirs en jets en acier inoxydable, des arrosoirs rotatifs, des arrosoirs pivotants. La caisse libre-service est libre; l’ado boutonneux en charge regarde ailleurs, il discute avec un autre ado d’un lézard fraîchement tatoué sur l’avant-bras de celui-ci. Lucien ressent un petit creux, ramasse au passage une boîte complète de chocolats fourrés au beurre d’arachides. En passant la porte coulissante, l’alarme sonne. Une voix robotique le somme de s’arrêter et d’attendre un préposé. Le moron s’arrête un moment, grignote un morceau de chocolat fourré au beurre d’arachides, personne ne vient. Un client s’apprête à entrer, entend l’alarme.

–“C’est là qu’on te pogne, hein?” dit-il en souriant et en continuant son chemin.

Le moron pousse le chariot jusqu’à son pick-up, décharge son voyage et entre tranquillement à la maison. Sa femme se tient dans le driveway avec la belle grosse valise de Walmart. Elle ouvre le coffre de sa voiture et y hisse péniblement la valise.

–“Je serai au Holiday Inn sur Taschereau si jamais tu retrouves tes esprits un jour.”

Le moron assemble son système d’irrigation nouveau et amélioré bien calmement. Des heures de plaisir intense sous le soleil de plomb. Tout est là, méchante plomberie qui jonche le parterre. Il crinque la pression au maximum, observe ravi les jets d’eau qui fusent en tous sens, il sent une fraîche brume partout sur son corps et son visage et il est heureux. L’orgie d’eau, un ballet détraqué de jets qui dansent dans le ciel, c’est de toute beauté de voir ça. Il s’imagine maintenant le scénario. Il opère les gicleurs jour et nuit. Le terrain sera marécageux par endroits mais le gazon redeviendra vert, majestueux à travers la désolation de la banlieue. Un appel anonyme sera reçu aux services des travaux publics de la ville. Le Walmart constatera un gouffre immense dans ses inventaires de matériel d’arrosage. Les pièces du casse-tête vont se mettre à s’emboîter.

Le moron entend presque les sirènes au loin qui s’approchent de sa maison où la police lui passera bientôt les menottes. Ils le placeront dans une pièce sombre au sous-sol du poste de police et le feront suer abondamment sous deux énormes projecteurs. Le moron leur exprimera toute l’insignifiance de son existence, la misère profonde des êtres comme lui et les démons qui envahissent leurs esprits perdus, la triste vacuité de leur vie et toute cette sorte de choses –les flics ne goberont rien de toute cette merde– ils vont le sonner, le frapper, lui tordre le cou jusqu’aux aveux, le traiter de maudit moron et le laisser pourrir dans une cellule froide et humide pour dix ans minimum.

Deux agents en bicyclette arrivent finalement sans tambour ni trompette devant la maison du moron, un jeune homme et une jeune femme en tenues impeccables malgré les ridicules culottes courtes. Ils lui demandent poliment de couper l’eau et rédigent en silence un constat d’infraction de 500 dollars. Ils lui remettent en mains propres en le remerciant de sa collaboration, le moron dit merci en souriant.

Dès que les policiers tournent le coin, les fontaines repartent de plus belle, Lucien Sévigny rentre son pick-up dans le garage, ferme la porte derrière lui et laisse tourner le moteur, maudit moron.


Flying Bum

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