Caps Lock

 

La touche caps lock était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires. Dans les circonstances, le budget résiduel pour le remplacement d’un clavier était à peu près nul. Lorsqu’il envoyait des courriels à ses amis, ils lui répondaient, non sans exprimer une certaine forme de frustration, qu’il n’avait pas besoin de crier après eux tout le temps. Tout le monde est tellement fuck’n rhétorique ces jours-ci. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

On lui a demandé souvent c’était quoi son problème au juste. (Simple pourtant, son problème : accroc aux délicieuses branlettes de deux bachelières homosexuelles et une foutue touche caps lock collée au fond). Il a bien essayé de leur expliquer que la majuscule ne représentait en rien une forme de sentiment ou une autre, que c’était là le boulot de la ponctuation, que s’il était fâché vraiment il abuserait volontiers de points d’exclamation en lieu et place de majuscules. Leurs réponses tièdes et sèches se faisaient toutefois unanimes : il devrait cesser de dépenser tout son argent chez ses sulfureuses bachelières et faire réparer son clavier. De quoi se mêle-t-on, merde. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Ce n’était pas exactement une épiphanie mais : il avait découvert qu’il pourrait utiliser une taille de caractère plus petite pour réfuter, à tout le moins contrecarrer l’impression qu’il crie constamment après eux. Il est passé au 7 points mais c’était tout simplement trop petit pour la moyenne des ours. Les dieux sont ligués contre moi, pensa-t-il. À force d’essais-erreurs, il avait fini par convenir que le 9 points faisait très bien l’affaire. On pouvait aisément lire du 9 points, fût-il majuscule, sans se sentir engueulé, il s’en était vaguement convaincu.

Les bachelières habitaient une maisonnette, presqu’une cabane, couverte d’un horrible papier-brique vert-mousse, dans le coin de Jacola. Elles lui prenaient cinquante balles à chaque fois, ce qui peut sembler un peu cher, jusqu’à ce que vous preniez en considération la prospérité économique sans pareille qui s’abattait sur Val d’Or et toutes les villes minières en général. L’Abitibi était maintenant hors de prix. Abitibi, Californie, enfin unies –par le coût de la vie. Tout est cher, de la saucisse locale, les fruits et légumes bio, les deux par quatre en épinette, les branlettes, name it. Pas trop abordable d’être un sincère épicurien comme Léon dans une région aussi empestée par l’odeur de la piastre. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Adéline lui avait fait remarquer que si son caps lock était effectivement collé au fond, toute cette histoire aurait vraisemblablement dû RESSEMBLER À CECI. Adéline était professeur de français à la polyvalente, elle lisait autant Céline que Marguerite Duras et possédait tous les Larousse, les Robert et les Grévisse de ce monde alors on ne pouvait rien lui passer. Adéline était aussi celle qui avait loué une chambre à Léon le temps d’assumer sa charge de cours en littérature à l’université de Barraute à Val d’Or (UBAV). Elle et lui s’étaient en quelque sorte “acoquinés” avec le temps.

–“Écoute, ma chouchoune,” Adéline détestait ce sobriquet, “les bachelières c’est juste bon pour les petites branlettes innocentes. Tu le sais que tu es la seule que j’apprécie vraiment.”

Et voilà Marie, la sœur d’Adéline, qui s’invitait toujours dans les pires moments : –“Léon est le genre d’homme à lire et surtout vénérer Bukowski. Comme lui, il passe son temps chez les putes et finit par bander mou après trois verres de rouge quand c’est à ton tour à toi d’exulter. Je me demande ce que tu fais avec lui,” qu’elle disait à Adéline sans aucune pudeur, comme si Léon n’était même pas là à les écouter.

–“Léon est un écrivain exceptionnel, un professeur de littérature apprécié, tu es dure avec lui,” que répond une Adéline sans trop de conviction, “et un coloc presque parfait qui serait bien difficile à remplacer.”

Ainsi vont tranquillement toutes choses et toujours est-il que les deux bachelières finirent par décrocher leurs diplômes. Apparemment, cette fois-là, ce serait son ultime exultation avec elles, avaient-elles annoncé à un Léon aussi triste qu’ébaubi. Un moment, comme une borne cruelle le long d’une destinée déjà sinueuse. Les deux bachelières avaient même laissé à Léon l’impression d’avoir le coeur un peu gros, sans affecter toutefois la qualité de leur exquise pratique et elles lui avaient finalement consenti un escompte d’adieu sur leur tarif régulier. Leurs études étaient maintenant payées, après tout. Ensuite, Léon avait lentement remonté son pantalon, littéralement bu des yeux tout ce qu’il pouvait de la scène offerte par les deux jeunes femmes qui se rhabillaient lentement devant lui pour une dernière fois. Il a marché jusqu’à la fenêtre, triste. Il avait cru entendre un chant d’oiseau bucolique, un bruant possiblement, mais il n’avait vu aucun oiseau se promener dans le décor désolant de Jacola. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

À la fin du semestre, Adéline et lui se sont quittés, plus précisément : Adéline a largué Léon. Elle avait simplement allégué que ce qui qualifiait le mieux l’amour de Léon pour elle était sa flaccidité. Quatre Robert, six Larousse et c’est le seul mot qu’elle avait trouvé. À son départ pour son retour à Montréal, avant de monter dans l’autobus, il avait ouvert sur une page au hasard les “Souvenirs d’un pas grand-chose”, il aurait voulu monter dans l’autobus et coller le livre ouvert sur la fenêtre pour qu’elle s’approche et vienne, appâtée par la curiosité, lire le passage pas choisi du tout. Il ne voulait que la voir de près une ultime fois. Se faire un cinéma. Il aurait juste voulu lui dire : DÉSOLÉ DE N’ÊTRE RIEN D’AUTRE QUE CE QUE JE SUIS. Une Adéline aux sentiments confus se disait, elle, dans sa tête : JE SUIS DÉSOLÉE DE M’ÊTRE SENTIE AUSSI SEULE QUE ÇA AVEC TOI. Mais aux premiers ronronnements du diésel, le climatiseur déposait déjà une buée dense sur la fenêtre de l’autocar et il était totalement hors de question que Léon y mouille son édition originale des “Souvenirs d’un pas grand-chose”.

Après son premier roman ”Au large du Cap Lock”, un peu à la Hemmingway, écrit et livré tout en majuscules et qui avait connu un succès mitigé, Léon avait finalement changé son vieux clavier. C’était pour un modèle nec plus ultra, du type ergonomique, sans fil et hors de prix, avec une légère incurvation qui lui rappelait tristement la courbure de l’horizon de cette foutue planète où il se faisait toujours autant chier à vivre de même.

Les yeux dans le vague et le vague dans l’âme, Léon pianotait distraitement, testait à répétition le mécanisme du caps lock de son nouveau clavier –barre-débarre, barre-débarre, barre-débarre; il se remémorait avec une poignante nostalgie les deux superbes jeunes femmes de Jacola qui l’avaient jadis tellement mais tellement ébranlé, presqu’autant que branlé.


New_pieds_ailés_pitonMauve

Flying Bum

5 réflexions sur “Caps Lock

  1. Un ami à moi écrit souvent en majuscule. Je vais lui demander s’il ne connaîtrait deux branleuses dans son quartier.
    Il risque de me regarder avec un regard étrange.

    Merci pour cet excellent récit.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s