François d’Assise 2.0

Ça court dans la famille, il y a des précédents. Une relation spéciale que certaines gens entretiennent avec les bêtes qui laisse tout le monde pantois. Comme un don ou un talent. Ne pas craindre les coyotes, se faire un devoir de laisser filer couleuvres et crapauds en tondant le gazon quitte à y mettre l’après-midi, parler aux poules et aux oies, caresser les chats errants que personne ne peut généralement approcher, pleurer lorsqu’on ne croise pas chaque matin notre troupeau de dindes sauvages. Et les bêtes reconnaissent les gens comme nous, on dirait, elles nous écoutent.

J’avais laissé la porte d’en avant débarrée, stupide négligence, et je suppose que c’est par là qu’il est entré. Vraiment étrange, je n’ai jamais entendu la porte s’ouvrir (on serait porté à croire qu’un raton laveur ne peut pas entrer par effraction sans faire de bruit), mais bête de même, il était là, bien installé sur une chaise près de la fenêtre, il inspectait l’intérieur d’un œil quasi intéressé. Il n’a même pas bronché quand je suis arrivé près de lui. –“Je peux te servir quelque chose à boire?” que je lui ai demandé tout bonnement.

On aurait dit que le raton laveur a fait signe que oui de la tête, un mouvement de la lèvre supérieur et du museau qui ont fait brièvement vibrer ses moustaches.

–“Bois-tu ton bourbon dans un verre à cognac?” que je lui ai demandé, mais j’étais déjà à lui verser le sien dans un verre à cocktail très ordinaire en cherchant de l’œil une canette de Canada Dry et des limes.

Lorsque j’ai placé son verre devant lui, il a bien tenté de l’attraper avec ses petites pattes pour le porter à sa bouche mais c’était trop difficile pour lui. À la place, il a approché la tête et plongé son museau dans le long verre et sa langue atteignait tout juste le breuvage dans un sapement excité et bruyant qui provoquait des joyeux tintements de glaçons contre le verre. L’idée m’est venue de lui demander si la langue des ratons laveurs s’était génétiquement adaptée, comme celle des chiens, maintenant merveilleusement bien adaptée pour laper des liquides dans des bols de fabrication humaine, mais j’ai eu peur de paraître grossier. Ce raton laveur n’était probablement pas rendu à l’étape de tenir des conversations de salon à propos de l’évolution des espèces.

Je l’ai laissé finir tranquillement son Kentucky mule, puis je lui en ai versé un autre.

–“Écoute,” que j’ai commencé à lui dire mais j’ai changé d’idée en chemin de peur de dire la mauvaise chose, ou dire des niaiseries. Tout ce qu’on peut raconter à un raton laveur qui boit un Kentucky mule dans votre cuisine est suspect, en partant. Faut trouver les bons mots. À la place, je suis allé aller chercher mon haut-parleur bluetooth et je lui ai fait jouer Rocky Raccoon, pensant lui faire plaisir. La chanson l’avait définitivement plongé dans une humeur triste et maussade, ses yeux étaient devenus humides et fixaient dans le vide. J’ai refermé Spotify.

–“Écoute,” que je commence encore, espérant lui dire quelque chose susceptible de l’intéresser, “je pense que je sais pourquoi tu es ici.”

Les yeux du raton laveur étaient luisants et sombres comme la nuit, parfaitement ronds comme des billes comme les animaux dans les dessins animés, deux trous noirs.

Je ne savais pas vraiment pourquoi il était là, pourquoi j’étais là moi-même. Pourquoi quiconque boirait un bourbon-gingembre avec un raton laveur un mercredi soir? On se regardait encore dans les yeux et moi j’attendais simplement qu’il me réponde quelque chose.

Le raton n’a rien dit, mais il a tendu ses petites mains ouvertes vers moi, et le temps d’un flash, il ressemblait à un enfant suppliant qu’on le prenne dans nos bras. Je me suis approché de lui mais il a sifflé et laissé sortir un grognement à peine perceptible, maintenant debout sur sa chaise sur ses deux pattes d’en arrière. Étirant son corps pour paraître plus grand, il entretenait probablement l’espoir stupide de m’effrayer.

Prudemment, j’ai pris du recul en me demandant si cela avait été la meilleure idée du monde de lui avoir offert deux verres de Kentucky mule. Pris de remords, j’ai décidé de lui offrir des bretzels trempés dans le beurre d’arachides pour absorber un peu le bourbon, que sa femelle ne s’aperçoive de rien à son retour. Je lui ai présenté dans une belle soucoupe à motifs de roses un peu chippée sur son contour. Il est resté bien tranquille lorsque j’ai déposé la soucoupe sur sa chaise et que je l’ai poussée délicatement vers lui. Il a bien mis une minute avant de s’intéresser à sa collation, avant d’attraper le bretzel dans ses petites mains, il le retournait en tous sens, sentait l’odeur salée en le portant à son nez. Il a hésité la gueule ouverte puis il l’a frotté contre une de ses aisselles, parfaite source additionnelle de sel pour son petit goûter. Qui eût cru que leur nom venait de leur façon de nettoyer leur nourriture qui m’apparaissait pour le moins dégoûtante.

Le raton-laveur voulait quelque chose, ou cherchait quelque chose. Il le fallait. Autrement pourquoi moi? Pourquoi ouvrir ma porte, s’installer sans crainte à la cuisine comme s’il y était chez lui? Et si c’était le même raton qui est venu farfouiller dans mes poubelles il y a quelques nuits de cela. Ou celui qui avait vandalisé mes mangeoires à oiseaux. Est-ce qu’il avait découvert des choses dans la poubelle qui l’auraient incité à en savoir davantage sur moi? Je ne me rappelle plus exactement ce que j’avais mis dans cette poubelle, des factures? des lettres intimes? des contenants de take-out? Rien dans mon souvenir pour justifier une entrée par effraction de ce raton sans-gêne.

Mais encore, peut-être quelque raison plus profonde, quelque chose de difficile à découvrir dans mes poubelles de quelques jours, mais quelque chose de plus essentiellement incorrect ou incongru dans ma vie. Quelque chose de louche. Les ratons laveurs passent leur vie à manger ce que d’aucuns ne désirent plus vraiment, peut-être mon tour était-il venu, tout simplement. Peut-être était-ce la finalité de toute créature devenue indésirable d’être dépecée et dévorée sur le prélart de sa cuisine par un raton laveur vengeur en état d’ébriété?

J’ai été pris d’un frisson mais avant de pouvoir lui exprimer quelqu’argument pour sauver ma peau, le raton s’est mis à fouiller partout dans les replis de sa fourrure et il en a tiré un petit objet brillant. Lorsqu’il a réussi à bien le serrer dans ses petites griffes et qu’il l’a déposé devant lui, qu’il l’a poussé vers moi, j’ai pu clairement constater que c’était une pièce de vingt-cinq cents. Son regard était vissé dans le mien. De légers petits hochements de sa tête, il avait l’air de me dire, tiens, c’est pour toi et il est demeuré de même tant que je n’ai pas ramassé la pièce et que je l’aie glissé dans ma poche. Son ardoise apparemment réglée, l’animal s’est glissé en bas de sa chaise lourdement et s’est dandiné tranquillement vers la porte. Après s’être péniblement hissé sur ses pattes d’en arrière pour rejoindre la poignée de porte, il a très lentement retourné sa tête et même si j’ai bien cru avoir la berlue, il m’a vraiment adressé un long clin d’œil nonchalant pendant que son autre œil louchait de toute évidence, probablement l’effet des deux bourbons.


Flying Bum

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