Pour quelques téraoctets d’illusions

N’est-ce pas que le terme nuage (the cloud) est une bien mauvaise métaphore du phénomène internet parce qu’il nous fait croire que tout ceci est du monde immatériel, que ça flotte au monde des petits bébés pas baptisés, que sa présence n’a aucun impact physique réel sur la planète. Cette métaphore tend à cacher les forteresses armées abritant les serveurs dans nos campagnes profondes et dans le grand nord qui climatise à moindre coût les disques durs et tout le courant électrique que tout ceci suce goulûment pendant qu’on nous demande de faire nos lessives la nuit, le filet de câbles bientôt inextricables, macramé bâclé qui jonche les sols de nos océans et les opérations minières sans scrupules en Afrique ou ailleurs pour extraire les métaux rares et les profits gargantuesques qui tombent dans quelques poches avides de plus en plus garnies et puissantes. Ceci est l’internet, accidentelle et obligatoire mégastructure des besoins imposés à la masse pour la gloire de quelques puissants, elle est toute là, bien vraie, connectée par des câbles et des fils, de la dent bleue au wifi, par les routes et les routeurs et les bombardements d’ondes qui cuisent lentement nos carcasses, l’obsolescence qui empile aux dépotoirs les machines dépassées d’un progrès affamé.

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Lorsque j’utilise l’intelligence artificielle pour doper mes travaux d’illustration, je sens les montées de dopamine à mesure que de stupides images prennent vie devant mes yeux ébaubis. Mais encore, je peux aussi sentir s’ouvrir les abîmes caverneuses du vide sublimé lorsque, par un beau dimanche matin ensoleillé, je m’écrase sur mon divan en ricanant nerveusement à la moindre image niaise qui apparaît sur le petit écran de mon téléphone portable.

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Je me surprends parfois à m’assoir devant la télé en oubliant de fermer le podcast que j’écoutais et plusieurs minutes peuvent s’écouler avant que je ne réalise que j’écoute les deux simultanément. Je suis momentanément l’ado dans ces vidéos viraux dans lesquels les parents décident d’exposer à la planète entière la béate inertie de leur progéniture installée aux consoles, cellulaires et portables simultanément et ces mêmes parents qui reviennent frénétiquement à leur publication pour y surveiller l’évolution des like. Good job, papa.

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J’ignore ce dont je me rappelle le plus, le podcast que j’écoutais en préparant le dîner ou le dîner que j’ai préparé. Peut-être bien que préparer un dîner est devenu un acte destiné à être oublié. L’épisode du podcast était excellent toutefois, j’ai envoyé le lien à quelques amis. J’irai compter mes like tantôt.

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“Non, commence au début” “Ah… l’écran est noir ” “Oui, et?” “…il y a un son, comme de l’eau” “Oui, continue.” L’animateur du podcast nous fait raconter chaque scène. Il proclame qu’en notant systématiquement notre propre description des images, même les films les plus tordus se révèleront à nous. Et il avait raison. La simple transposition de l’écran vers un calepin de notes met à nu toutes ces métaphores cryptiques, ces scénarios obscurs, les intrigues opaques. La conclusion la plus probante de cet exercice c’est de réaliser que même au cinéma, le plus grand défi de l’existence consiste à se rappeler de rester présent. Dans le sens le plus profond de la présence.

Dévirtualiser la conscience.

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Dans le vidéo de présentation de l’Apple Vision Pro, on raconte que l’application nous aidera grandement à améliorer nos relations avec nos compagnons de travail, nos amis, notre famille. Il y a un vidéo d’un père qui porte le casque tout en observant bizarrement ses enfants qui jouent. De toute évidence, il filme un vidéo 3D dont Apple fait l’éloge en affirmant que le visionnement du vidéo sera tellement plus satisfaisant que de simplement regarder ses enfants jouer. Chaque fois que je déplace des tonnes d’images de mon portable ou du cloud vers un support archaïque, tentative d’exorciser la possibilité de tout perdre, je me rappelle que je ne regarde pratiquement jamais toutes ces images et ces vidéos.

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Au musée, un couple s’approche alors que je m’apprête à prendre en photo une toile pour la mettre sur ma page Instagram. Mes premières tentatives consistaient alors à me donner un air sérieux alors qu’à l’approche du couple, ce que je recherche réellement c’est le look « intéressé mais désintéressé ». Le type se met à expliquer au groupe réuni autour de la toile que plus personne ne ressent vraiment l’expérience de l’art et que son professeur au collège prétend que la seule façon de ressentir et de comprendre une œuvre d’art c’est d’en faire soi-même une esquisse au crayon. Lorsqu’il a fini d’élaborer là-dessus, toute la galerie se retourne et applaudit, des roses sont lancées, les regards admiratifs pleuvent, sa conjointe a les yeux pleins d’eau. Le curateur s’approche, lui serre la main, puis se penche et lui glisse à l’oreille, “Tout le monde ici abonde et reconnaît la justesse de votre propos mais ils acceptent tous la triste réalité, et la réalité c’est qu’il n’existe qu’une chose pire que de piquer des images pour les poster sur sa page Instagram.

Être cette prétentieuse personne avec un cahier d’esquisses sous le bras.

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Dessiner est probablement la forme d’art la plus persistante dans l’histoire. On aurait pu appeler les anciens hommes des chasseurs-cueilleurs-dessinateurs. Les sujets dans les cavernes anciennes sont presqu’aussi bien conservés que les pierres qui leur servent de substrat. Les hommes, les animaux, les outils – toutes des choses préservées dans une forme à peu près semblable à celle qu’elles prenaient il y a quarante-mille ans. La semaine dernière, en faisant du ménage, je suis tombé sur une boîte pleine à ras bord de disques souples de 9 pouces (floppy disks), autant de cavernes préhistoriques maintenant totalement inaccessibles.

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J’utilise encore un disque dur qui date de 2014. Il porte une égratignure et il contient le travail de toute une vie. Les lecteurs Flash – pour ceux qui s’en rappellent – ont cessé de fonctionner en 2020 rendant invisibles à peu près toutes les premières années de l’internet. Je fouille mon tiroir à la recherche d’un adaptateur USB-A à USB-C. Si les changements climatiques font fondre les bâtiments hébergeant les serveurs et font bouillir les câbles sous-marins ou si une super intelligence artificielle rendent l’internet complètement inutilisable, au moins on peut célébrer le retour des ports HDMI sur les MacBook et j’ai retrouvé mon adaptateur. Après tout, peut-être le soleil reviendra-t-il après la mort du nuage (cloud).

Ça ou l’ensemble de l’œuvre d’une partie de l’humanité sera effacée à tout jamais.

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Aujourd’hui, je vais placer ma main sur une feuille de papier appliquée sur mon écran et je vais tracer au crayon de plomb l’image qui transparaîtra pendant que le sang de l’homme préhistorique qui a posé sa main contre la paroi de sa grotte traversera la mienne comme une douce chaleur.

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Flying Bum

Batman, Robin, Woody Le Pic et toute cette sorte de sujets insignifiants

VÉRITÉ DE LA PALISSE (pour partir le bal)

Je parie un max que Batman et Robin ont de bien drôles de marques de bronzage.

C’EST LA FAMILLE QU’ON CHOISIT QUI COMPTE

Ce matin, j’ai trouvé un portefeuille qui contenait 400$, des cartes de crédit et quelques photos de famille – ma famille maintenant.

LA BELLE PENSÉE DU JOUR COMME LES MADAMES

J’ai pleuré parce que je n’avais pas de chaussures à mettre dans mes pieds jusqu’à ce que je rencontre un homme qui marmonnait continuellement “C’est ça qui est ça, stie!”

PAS FACILE L’ALIBI

Les quelques jours suivant l’événement étaient demeurés passablement flous pour Woody Le Pic. Il ne se souvenait plus très bien de son emploi du temps ou de la séquence des choses. Il tenait toujours son journal mais les entrées pour ces jours-là étaient peu fiables et disaient simplement,

“Ha ha ha Ha haaa, ha ha ha Ha haaa, héhéhéhéhéhéhéhéh!”

ÉCHANGISME

J’ai annoncé un palais à échanger sur HomeExchange. Quelle veine de cocu! Le roi Charles m’a fait parvenir les clés du palais de Buckingham en me précisant de ne pas me gêner dans son cabinet de Scotch et Whiskey. Pauvre lui – je n’ai même pas de château! Il a finalement dû coucher sur des banquettes de l’aéroport Trudeau, le con.

INTRIGUE-EXPRESS AU THÉÂTRE

L’HOMME

Après tout ce qu’on a vécu ensemble, crois-tu vraiment que c’est la fin? Je n’ose même pas croire que ce pourrait être la fin. Ne serait-ce pas plutôt le signe d’un nouveau départ?

LA FEMME

Aucune idée. (PAUSE) Je crois que nous ne le saurons jamais.

(RIDEAU)

COMMENT LUC-AURÈLE LEBOM PASSE SES DIMANCHES

Le poète et auteur de “L’inconfulgurabilité subséquentielle” aime bien marcher toujours dans la même direction (nord) le matin puis dans l’autre direction (sud) le soir. Il y a, raconte-t-il, des trottoirs sur lesquels il faut totalement s’abstenir de marcher. “On se doit d’épargner un héritage digne de ce nom pour les générations futures,” affirme-t-il.

ÉGOS-VEDETTES

J’ai expliqué à Bugs Bunny que l’utilisation de cette invention,  le trou noir flexible portatif, était un délit au sens de l’éthique et ce, qu’Elmer Fudd tombe dedans ou non. Le foutu lapin a bien essayé de s’en sortir en répliquant que Wile E. Coyote, lui, il peint toujours des entrées de tunnel à la peinture noire sur les parois de canyons. Je maintiens que l’équivalence est douteuse. Aucun tribunal ne va tomber dans ce faux piège.

DANS MA BIBLIOTHÈQUE

Je finis tout juste l’oeuvre incroyablement prémonitoire de Georges Bataille “Zéro viande, Le Burger Impossible”.

PETIT LAPSUS

Il ne faut vraiment pas grand chose pour éveiller la suspicion malsaine de ma douce. Des broutilles trouvées au fond de mes poches lorsqu’elle prépare la lessive, mon historique de recherches, mes algorythmes ou parfois un tout petit, tout petit lapsus à table lorsqu’au lieu de lui demander “Me passerais-tu le sel, ma chérie?” je lui dis… “T’as ruiné ma vie, grosse vache.”

VERSION NUMÉRIQUE

Parfois lorsque je lis “À l’est d’Éden” version numérique sur ma tablette, des choses d’un tout autre genre apparaissent subrepticement dans le texte, sorties de nulle part – comme des robots venus des confins de l’univers, une cow-girl à demi-nue en cavale dans un coucher de soleil, probablement parce que je n’ai pas payé pour la version sans publicités. Je tenais à vous le mentionner. Le grand public a le droit de savoir. (Loi sur La Protection du Consommateur, article 782)

SURFAITES CES ANNÉES SOIXANTE!

Dans les années soixante près de la moitié de la population nord-américaine a été dévorée par les hippies.

FIN DE MANDAT

À la fin du mandat des caquistes, chaque citoyen s’est vu remettre un assortiment de petites excuses dans un joli emballage-cadeau pour rapporter à la maison. Dississile de faire mieux.

ÉGO-VEDETTES (2)

Lassie a été finalement retirée des ondes à cause de sa grosse tête. Parfois elle exigeait une réécriture des scripts avec des punch plus percutants ici et là. Elle faisait toujours la fine gueule à la cantine exigeant à hauts cris la même gamelle que les acteurs bipèdes. Ou elle appelait la maquilleuse ou la coiffeuse à tout propos pour des retouches. Ou elle insistait pour qu’une chienne-cascadeuse soit appelée en renfort lorsque la mine au fond de laquelle Timmy était tombé semblait trop dangereuse.

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

“Un réfrigérateur intelligent est loin d’être uniquement un gadget, vous savez,” dit le vendeur un brin suffisant.

“C’est quoi d’autre, alors?”

“C’est une composante indispensable à la parfaite maison intelligente!”

“Ah bon.”

“Pensez-y!”

“Sans faute, dès ce soir j’en discute avec ma chiotte intelligente.”

RICHE TERRE

C’est rien que moi ou quelqu’un d’autre a ressenti l’expansion de l’univers vers 5 heures et quart ce matin?

POÉSIE MARXISTE-NIHILISTE

Faisons payer les chiches
 
La bohème avalée
Que savourer de mieux
À la petite cuillère dorée
Des aïeux besogneux
 
Ré ré ré, révolution
Belle militante de salon
Pa pa pa, papa de Ouestemont
So so so, so-li-de motton
 
Et moi et moi, moi
Qui mangeais mes bas
Les propres en premier
Les dépareillés pour souper
 

OH! NANISME! (POUR EN FINIR)

Lorsque les nains naissent, ils ont une taille parfaitement normale. C’est lorsqu’ils grandissent qu’ils rapetissent.

Je vous laisse là-dessus.


Flying Bum

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“Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification…”

  – Cioran Emil Michel, De l’inconvénient d’être né.

Un ciel noir et blanc à la Hitchcock

Dans le wagon de métro, on a l’air bien au-dessus de nos affaires en manteaux d’hiver beaucoup trop minces et en petits souliers, déconnant et presque saouls. Ton maquillage est charmant, dans ma tête nous sommes des amoureux.

Dans ma tête.

Tu es un petit ourson appuyé sur mon épaule. C’est un samedi soir dans le bas de la ville mais ce pourrait bien être la fin du monde pour tous les autres passagers, va savoir et on s’en fout. Nous marchons comme des clowns sur la céramique glissante du quai mouillé dans nos petites semelles bien lisses les mains au fond de nos poches pour ne pas perdre nos paquets de cigarettes, nos briquets, nos clés. Quittes à perdre pied. Vivons dangereusement.

Tu t’accroches à mon bras dans les escaliers mobiles et nous sortons envahir la noirceur alentour de la station Saint-Laurent. Tu es plus petite que moi, plus frêle, alors je sens que c’est moi le plus menaçant pour les ombres mobiles que l’on soupçonne davantage qu’on ne les voit. Et puis ce puissant sentiment en moi, une addiction, cette indécrottable envie, être à quatre pattes au-dessus ton corps qui repose tranquille sur son dos nu.

Ce soir ce ciel menaçant, noir et blanc à la Hitchcock, les étoiles comme des millions de crocs acérés. Tu dis te rappeler où est située la galerie. Encore quelques pâtés, passé ces devantures d’anciens commerces juifs de guenilles convertis en bars, quelques quidams déguisés en artistes bière à la main sur les paliers, brûlent des clopes, maniérés. Le cheveu se porte long ces temps-ci. C’est le nec plus ultra de ne pas porter de manteau ni de bottes. D’agiter la tête pour ramener la chevelure à l’ordre.

Ton petit ami est dehors à nous attendre. Je le regarde et je me souviens d’un autre temps, de lui et moi, quidams à clopes à notre tour, attendant que tu arrives, il zieute les filles qui passent devant nous, émet des sons douteux à leur passage. Je ne peux m’empêcher de penser que dans pas long tu t‘apercevras qu’il est infidèle, qu’il est laid derrière sa peau de beau gosse. Je retiens mes pensées, souvenirs des nuits que tu as passées à mon appartement. Il te demande si tu veux une bière. Je vous suis tous les deux à l’intérieur. Des coups de basse comme des battements de coeur sortent d’un haut-parleur quelque part plus loin. C’est une galerie-loft à deux planchers, des gens en bas, des gens en haut. Ses photos sont sur tous les murs. Il me montre sa préférée, la photographie d’une grosse pieuvre en plein milieu d’une rue de pavés, quelque part dans le vieux port. Le corps de la pauvre bête est argenté et mouillé, incongru, comme pas à sa place, comme une erreur de pensée, aplati, agonisant.

Le fleuve s’est gonflé, elle s’est échouée au retrait des eaux, me dit-il.

Je brûle d’envie de lui demander comment cette pieuvre a bien pu remonter jusqu’à Montréal mais je ne veux aucunement engager la conversation avec lui – tu l’as achetée à la poissonnerie, p’tit con. Je déteste l’intimité de son regard, l’idée que l’humain en moi se connecte à l’humain en lui me donne des haut-le-coeurs. Je veux continuer à le détester tranquille.

Et après? que je demande sans lever les yeux de la bière que je tète lentement.

Il regarde sa photo, ses doigts dessinent, contournent le corps de la pieuvre.

Elle est morte. On raconte qu’un restaurateur a ramassé le cadavre. Des gens l’ont mangée grillée. Avec beaucoup d’ail.

Je pense à toute cette vie qui bat sous l’eau, à la fluidité, la noirceur, à des mâchoires puissantes. Je pense aux désastres, au caractère inévitable, imprévisible des tempêtes. Avec quelle facilité on peut sombrer dans les pires emmerdes. Les tristesses les plus souffrantes.  

Dommage, une vraie honte, dis-je. Ce sont des créatures fascinantes, intelligentes. Personne ne peut même comprendre comment elles se reproduisent. Créatures magiques.

Il hausse les épaules.

Ce ne sont rien que des poissons.

Tu nous observes, assise sur une banquette, ton manteau sur les genoux et tes deux mains dessus.

Elle est belle, celle-là, hein, la pieuvre? tu m’interpelles à travers une foule de couples déambulants, de ménages à trois et plus, des gens qui jacassent fort. Ton petit ami a l’air totalement suffisant les yeux fixés sur sa pieuvre. Il ne s’est même pas retourné.

***

Des années plus tard, tu m’invites au premier anniversaire de ta fille. Il y a un lapin blanc sur le carton et je t’imagine jeune, informe et douce dans ta peau de lapin. Je me dis que le voyage en train est rendu hors de prix, ne vaut certainement pas le voyage, les heures interminables entre chez moi et ton pavillon de banlieue presqu’une vie perdue.

Mais j’achète le billet quand même. On ne s’est pas vus depuis sept ou huit ans mais on s’envoie régulièrement des photos, des images-témoins qui illustrent où en sont nos vies – de ton bébé lorsqu’il est né, couleur foie, lisse et sans défauts, les fleurs que je réussis à garder en vie dans mon jardin, des petits animaux qui s’aventurent furtivement sur ta pelouse. Des couchers de soleil extraordinaires. Notre proximité a jadis été comme une bombe; après ce n’était plus que poussière tombante et une forte odeur de soufre suspendue dans l’air. Nous avons été puis nous n’avons plus été. Un jour nous avons cessé de nous rejoindre, cessé de faire le pied-de-grue sur un quai de métro à s’attendre. Accommodés de déambuler seul dans les rues les nuits noir et blanc à la Hitchcock à se contenter de se texter les idées sombres et les urgences, les détails niaiseux, les angoisses, à combien de rues es-tu, je passe mon temps le nez collé aux fenêtres.

J’ai vu le nom de ton petit ami dans les magazines, les éloges de ses photos de musiciens à la mode, de starlettes populaires aux épaules d’ailes de poulet les seins à l’air, des vieillards sympathiques dans des accoutrements rigolos. J’ai bien essayé d’être heureux d’être content pour toi mais mon esprit reste paralysé dans sa propre amertume, peut-être parce que je suis encore seul et quand je pense à toi, avec lui, j’apprécie un peu mieux mon célibat. Notre habitude l’un de l’autre qui se guérit lentement d’elle-même à la potion de l’absence. Mais il subsiste un lien ténu. Des textos innocents, une poignée de photos d’une nouvelle maison, une vidéo muette d’un séjour de vacances quelque part avec la mention tu aimerais ça ici. Et maintenant, ton enfant qui grandit, l’extension de toi dont je me sentais un peu propriétaire parce que je t’avais aimé si farouchement. Je ne t’ai jamais dit que j’en avais envie moi aussi. 

Je prends un Uber de la gare de banlieue à ta maison, un coquet bungalow au fond d’une rue, cour clôturée, le flanc gauche de la propriété directement au bord de l’eau. Tu réponds à la porte avec ta fille dans les bras. Je ne peux m’empêcher de voir des petites pattes d’oie chaque côté de tes yeux, quelques plis sur ton front mais tu es encore superbe. J’attrape une sévère motte sur le coeur lorsque tu mets la petite dans mes bras en toute confiance comme si on s’était vus hier. Il y a des gens à la cuisine, des enfants qui se pourchassent à travers un immense salon rempli de ballons. Ses cousins-cousines, tu dis. Je tiens ta fille dans mes bras et je te suis jusqu’à la cuisine, au frigo. 

Une bière? que tu me demandes.

Mes yeux scrutent l’espace, je le cherche.

Je n’ai jamais pris de ses nouvelles, je ne t’ai jamais questionné à propos d’un éventuel mariage, peut-être était-ce déjà fait. Mais enfant il y a, il doit bien y avoir un père aussi. 

Où est Daniel? je demande.  

Tu observes la petite qui a l’air de s’y plaire dans mes bras. 

Nous nous sommes séparés il y a quelques mois, c’est juste plus facile comme ça, tu sais, toutes ces filles, les mensonges, c’est laid. 

Je suis vraiment désolé pour toi. 

Tu m’observes avec tes yeux de faucon. Je me sens brûlant, je me sens délivré. 

Arrête, tu n’es pas désolé, tu dis. 

Je change le bébé de côté sur ma poitrine. Je la tiens comme une mère-louve love ses petits. Je vous tiendrais toutes les deux comme une mère-louve devant le prédateur. 

Je ne suis pas désolé, tu as raison. 

Tu souris.  

Je te suis au salon. Je peux entendre la pluie qui commence à frapper fort contre les grandes fenêtres, contre la toiture. Les cousines fuient, leurs marmailles sous le manteau, sous un ciel noir et blanc à la Hitchcock qui se déchaîne pour la circonstance. 

Je sais que la rivière va se gonfler, la grève va perdre son chemin, se déplacer.  

Elle sera toujours revenue là, à peine souillée, lorsque l’eau se sera retirée.

Il y a de ces choses comme celle-là qui ne changeront jamais.   


Flying Bum

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“Quand on revoit quelqu’un après de longues années, il faudrait s’asseoir l’un en face de l’autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu’à la faveur du silence la consternation puisse se savourer elle-même.”

     – Cioran Emil Michel, De l’inconvénient d’être né.

Le dernier Noël du poète de la chambre 102

C’est tout ce que nous aimons qui nous détruit avec le plus d’efficience.

Adéline gardait le poète de la chambre 102 pour la fin de sa liste de visite, pour pouvoir lui consacrer un peu plus de temps. Les autres infirmières et même les infirmiers appréciaient les journées où Adéline était de service parce que le poète n’aime personne, il insulte souvent le personnel, leur sacre après et tente même de piquer leurs mains avec un couteau à beurre.

Est-ce que tu es ma douce? dit-il, dévorant Adéline du regard comme si elle était Miss Univers.

Non, je suis votre infirmière, monsieur Léon. Et elle place son stéthoscope sur la poitrine du poète comme pour appuyer sa réponse, elle enroule la courroie de l’appareil à pression autour de son bras et pompe la poire avec vigueur.

Il fait la moue et lui dit qu’elle est beaucoup trop jeune pour lui de toutes façons. Il détourne le regard vers une photo déposée sur son chevet. Une vielle photo sépia de la mère de Léon, elle avait trente-trois ans, comme le christ, c’était l’année avant son décès. Puis, son regard se porte à nouveau sur l’infirmière.

Dis donc, est-ce que tu ne serais pas ma douce, toi?

 

***

De toutes ces joies

Ne restent que les petits pipis

Qu’on échappe parfois

Lorsqu’un rare bonheur enfume l’esprit

***

 

Ensemble, ils colorient des images au feutre pour Noël à la grande table, une vieille endormie dans sa chaise près d’eux pisse la bave sur son tablier et ronfle comme un dix-roues. Léon couvre sa bouche avec une main, se penche vers Adéline et murmure à son oreille.

Non mais regarde la vieille, qu’est-ce qu’ils attendent pour la placer dans un hospice?

***

La première fois qu’Adéline a visité le poète de la chambre 102, il était étendu dans son lit et fixait le plafond. Il ne répondait pas à son propre nom, deux grands yeux bleus vitreux et striés de glu. Alors Adéline avait fait jouer “You’ve got a friend” version James Taylor sur son cellulaire approché de l’oreille de Léon qui devait bien avoir 20 ans dans les années soixante-dix, alors il connaîtrait, avait-elle pensé. L’intro terminée, aux premières paroles de la chanson, son regard avait changé, se retournant vers la chambre avec ses rideaux comme divisions et son mobilier de bois éculé. La fenêtre, les champs dehors, le froid. Adéline près de lui. Un ange dans le froid.

***

Je m’en vais de l’autre bord, lui avait-il dit un jour après que les signes vitaux et le diamètre de ses plaies avaient été bien consignées. Mais il s’inquiétait, disait-il, que bien du monde ne voudrait pas le voir là.

Tout le monde est bienvenu de l’autre bord, répond Adéline, on peut s’imaginer un grand arbre avec sa famille, ses amis assis en-dessous qui bondissent sur leurs pieds et qui se jettent sur nous lorsqu’ils nous voient, qu’ils nous prennent dans leurs bras.

Je ne sais pas, dit Léon, examinant ses mains noueuses. Je ne sais pas.

Adéline se l’imagine jeune, portant un beau jeans bleu et une belle chemise carreautée, souliers de suède brun rouille et une ceinture de cuir noir, comme ses petits amis portaient à l’école, comme son père portait lorsqu’il emmenait Adéline se gâter au nouveau centre d’achats. Ou qu’ils descendaient ensemble la rue principale et entraient au restaurant où les locaux se sustentaient dans les cabines. Il prenait une bière au bar pendant que ses semblables lançaient des dards plus loin et qu’elle mangeait une frite-vinaigre. Qu’il l’emmenait faire un tour de camion dans son pick-up rouge, son fameux pick-up qu’il aimait plus que tout au monde.

Ou qu’il la battait.

La femme dans la salle voisine qui crie au meurtre chaque fois qu’elle voit Léon. Qui oublie qu’il vit ici et qu’elle n’y peut rien. Il enlève sa ceinture de cuir noir et la frappe et la frappe et la frappe encore.

***

La spaghettification ça existe mais ce n’est pas ce qu’on croit, dit Léon. L’inconfulgurabilité, toute cette sorte de choses que racontent Léon lorsqu’il ne parle pas de sa dernière œuvre, les choses qu’il griffonne nuitamment dans ses calepins, des histoires croisées dans le noir qui forcent à changer de trottoir, les appelle-t-il.

On est ici dans un entre-deux, entre nulle part et quelque part, c’est comme cinq heures moins quart du matin, la nuit, dit Léon un jour qu’il se souvenait de son nom. Il observe les autres chaises roulantes qui pointent les unes vers la télé, les autres la table à cartes, d’autres les fenêtres, roulées dans toutes les directions comme un rack de boules de billard éparses après la casse. Nous ne vivons pas et en même temps nous ne sommes pas morts, ici-d’dans, dit-il, c’est ça l’affaire.

Adéline a vérifié chez elle le soir, la spaghettification ça existe pour vrai mais ce n’est pas ce qu’on croit. Elle passe ses journées à aider d’autres gens seuls à mourir, une photo d’un proche près d’eux, des mères, des pères, des enfants, un conjoint, trois injections. Jusqu’à ce que ce soit à son tour à lui et ils s’assoient près de la fenêtre tous les deux. Adéline a dit à son conjoint qu’elle était tombée en amour avec son patient le poète. Ou de tout ce mystère qui l’entoure, toutes ces histoires, ces mots, son regard? Son conjoint a souri.

***

Elle a mis son plus bel uniforme. Est-ce que tu viens avec moi? avait-il demandé à Adéline un jour qu’ils étaient assis bien tranquilles au bord de la fenêtre près d’une photo de sa mère, de la panoplie d’euthanasie déposée là. Nous serons des beaux oiseaux jaunes qu’on ne voit pas encore et nous nous envolerons au-dessus des champs, de la rivière.

J’ai une famille, lui rappelle Adéline. Je suis une mère moi aussi, je dois rester.

Dommage, grogne-t-il en se remémorant, je suis beaucoup trop vieux pour toi de toutes façons.

Ils l’ont enterré dans un petit cimetière perdu entre deux champs de soja. Son GPS lui a promis de la conduire mais il n’a pas tenu parole alors elle est descendue chez un fermier pour demander.

Vous êtes une de ses proches? l’homme demande-t-il. J’étais son infirmière, répond Adéline se remémorant les injures, les attaques au couteau à beurre, la femme qui hurle rien qu’à voir le poète s’approcher d’elle. Mais plein de belles choses aussi.

Ils l’ont mis dans une boîte de bois avec des fleurs rouges et blanches dessus et quelques proches sont là, deux ou trois, des porteurs. Le couvercle a l’air massif et les poignées en laiton ont l’air gelées. Adéline ne peut s’approcher suffisamment pour appliquer une dernière pommade sur ses bras, prendre sa pression, lui apporter une orangeade Crush, l’écouter réciter des vers étranges ou choisir une chanson qu’ils puissent marmonner tous les deux.

Pas un arbre en vue, pas de neige non plus, triste veille de Noël sous la pluie. Le vent et la pluie font danser en tous sens le canevas de l’abri de fortune au-dessus de la fosse où Adéline et les autres sont entassés comme des sardines dans une promiscuité tragique et silencieuse. Le célébrant lit quelques mots de la bible, la nativité, innocent. Ils descendent la boîte dans le fond de son trou pendant qu’Adéline regarde au loin dans l’étendue de résidus de soja pourri, deux oiseaux jaunes qu’elle n’avait pas vus encore, qui s’envolent en faisant des spirales dans le vent.

***

Une lumière blanche et crue, aveuglante, perce à travers les fenêtres givrées. Les préposés font place pour le prochain patient, défont le lit, installent des couvertures propres, retirent les effets du poète de la chambre 102. Adéline les interrompt. Elle récupère les calepins, la photo sépia de la mère de Léon, étrangement elle se sent liée à elle de façon indéfinissable, avec elle qu’elle a appris ce que cela pouvait signifier de vivre exactement trente-quatre ans, cinquante-deux ou quatre-vingt-sept et de s’arrêter là, précisément, brusquement, au grand buffet des plus belles années qu’on a tous bouffées goulûment, réalisant à mesure que la table se vide, grand bien nous fasse, que nous ne serons jamais vraiment rassasiés.


Flying Bum

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Avec tous mes voeux !

à Robert Bourgoin

Blues pour un geai bleu

J’aurais tellement aimé que tu m’accompagnes alors j’ai demandé deux coupes lorsque j’ai commandé la bouteille de vin et j’ai planté la tienne dans l’herbe près de moi. Plus tard, je prétendrai m’être fait poser un lapin, mais qui est-ce que j’essaie de berner ici? J’ai commandé toute une bouteille juste pour moi parce qu’ils ne vendent pas le vin au verre, ici, dans ce jardin fleuri derrière le café des poètes où je ne connais personne et où je me sens terriblement mal à l’aise.

J’aurais tellement aimé que tu m’accompagnes parce que ce malaise puissant est une brume si épaisse qu’elle colle à toutes choses et je ne puis dire d’où elle vient. Est-ce qu’elle transpire de mon propre corps comme le sexe, comme la peur? Ou peut-être est-ce une transpiration collective, une sudation générale comme un effet de serre d’une collectivité de gens socialement anxieux qui respirent à la beauté des mots et qui expirent une halitose aux relents de maquereau? 

J’aurais tellement aimé que tu m’accompagnes, mais tu dis que tu détestes la poésie. Dans le sens que tu aimes tellement la poésie qu’aucun poème que tu écris n’atteint ton inaccessible idéal. Aucun. Et je ne t’ai jamais vue en reciter, en écouter réciter. Même en écrire, je ne t’ai jamais vue.

De toutes manières, j’aurais aimé que tu sois là parce que ce soir de juin se fait doucereux et le ciel porte une robe lilas et corail et que je me suis mis beau mais pas trop beau, mes cheveux hirsutes disparus dans un chignon propret et mes manches habilement relevées comme un intellectuel négligé et tout ce bel effet gaspillé avec ces filles aux jeans de môman qui pochent de partout et leurs chevelures déglinguées par la brise qui tourne interminablement dans ce jardin enclavé, avec leurs bottes de travail impeccables ou leurs sandales d’artisanat hors de prix et leurs fourre-tout en canevas recyclé.

Je sais que tu adores le mépris à peine déguisé avec lequel je décris parfois les gens.

J’aurais aimé que tu sois là parce que cette poésie est mauvaise. Mauvaise comme les traits étranges que la lumière des IPhone dessine sur le visage des gens qui y lisent leur prose. Mauvaise comme le ton monocorde dans lequel elle est livrée. Mauvaise comme tout poème récité sans âme qui se termine par le même “voilà c’est tout” et je suis désolé mais ajouter ce “voilà c’est tout” après le poème c’est comme te demander après “si tu es venue”. Un véritable climax doit s’affirmer par lui-même et résonner dans tous les os du corps. Le tien comme le mien.

Je sape mon vin de façon subtile prenant grand soin de n’émettre aucun son parce qu’à plus d’une occasion je me suis senti observé au moindre sapement et alors je tourne la tête pour regarder les martinets ramoneurs gazouiller et rouler en tous sens. Je me rappelle être grimpé sur ce toit du bas de la ville pour observer les martinets rejoindre leurs nids en volant en spirales pendant que la sauce des burgers nous coulait de chaque côté de la bouche, longtemps avant que l’on se soit fait souffrir l’un et l’autre. J’observe un couple de corneilles qui vont de branche en branche dans le merisier par-dessus la tête du poète. Ils aiguisent leur bec luisant contre l’écorce de l’arbre, s’ébouriffent les plumes du cou et les lissent à nouveau et je prie que les poèmes qui viennent soient moins mauvais. Mais ça continue pareil.

Lorsque je reviens vers ma voiture à l’entracte, elle était là, dans le paillis. Une explosion de bleu. Les plumes de geai bleu comme une pluie d’échardes tombée du ciel, une bonne poignée de plumes, perdues en plein combat, arrachées par les pointes acérées de la mort incarnée dans un prédateur.

Je les ramasse et je tente de recoller leurs barbules, frottant et frottant les lignes noires et bleues entre elles, tâche ardue voire impossible. Penché au-dessus de la plate-bande fleurie, avec zèle et haletant. Bénis soient les corvidés qui s’en branlent là-haut, corbeaux, corneilles et geais de tout acabit. Audacieux comme durs à cuire. Bénie soit l’impudence.

Et le poète ultime s’amène, celle que je suis venue entendre, et sa peau est fleurie de tatouages, et sa tête la crinière rouge d’un feu de forêt. Elle lit, au bout de son souffle, quelque chose qui parle de son origine amérindienne, la sagesse, sa sexualité queer. Partout les doigts se resserrent autour des bouteilles de kombucha, les orteils qui retroussent des sandales commencent à se tortiller dans le trèfle. La brume s’épaissit et je montre des dents de joie en entendant son chant strident je sais, la sagesse, mon amour, la sagesse, tourne-moi, la sagesse, roule-moi, la sagesse, baise moi, la sagesse . . . baise-moi comme une . . .   baise-moi comme une . . .   baise-moi comme une . . .

 

J’aurais aimé que tu sois là parce que je peux sentir quelque chose scintiller dans un endroit mort depuis longtemps et ça brûle comme un tison et cela ne m’effraie pas et je crois que tu ne m’auras jamais vu aussi brave parce que ces choses-là ne se produisent que lorsque je suis seul. J’aurais aimé que tu sois là parce que cette poétesse brouillonne est aussi vraie qu’une baise sauvage et ses mots qui pourraient atteindre ton inaccessible idéal vers lequel je ne saurais jamais t’élever.

La voix de la poétesse prend du coffre et je peux sentir le piquant des plumes transpercer ma paume là où je les serre si fort et c’est fini et je tape ma cuisse trop fort de ma main libre, mes os résonnent, et je peux sentir les yeux pivoter sur moi et s’éloigner. La poétesse amérindienne à la chevelure de feu replace le micro, toute son énergie dépensée. La foule se lève synchro et un océan de mains s’élève et entonne un interminable alléluia.

Je rends la coupe sale, la coupe propre et je plante le liège sur la bouteille, je murmure “elle n’a pas pu venir” à la fille qui me l’a vendue et je me vois, euphorique, tourner le dos et marcher, lancer au ciel la poignée de plumes bleues. Et je pense, la sagesse . . .

. . . la sagesse est le prix à payer pour l’avoir perdue.


Flying Bum

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Luc-Aurèle Lebom persiste et signe

St-Jacques, le 13 juillet 2023

Cher éditeur de fiction,

Le texte que je vous soumets ici s’intitule “Cher éditeur de fiction”, une histoire qui prend la forme d’une fictionnelle missive adressée à un journal littéraire fictif comme lettre de présentation pour un texte soumis sous le titre ci-haut cité. Je voudrais seulement tenter de dissiper toute confusion que pourrait soulever cette lettre fictive vue la présente lettre qui vous est adressée pour vrai qui est aussi introduite avec une intro qui dit “Cher éditeur de fiction”. Vous seriez autorisé à y voir là une blague de mauvais goût ou y reconnaître le germe d’un doute bien justifié.

L’idée m’est venue lors d’une des marches en forêt que j’effectue tous les jours généralement vers les quinze heures, histoire d’absorber les quantités de phéromone des bois nécessaires à mon équilibre mental. Je dis “vers” les quinze heures et j’ose espérer qu’aucun horloger n’osera régler ses montres sur l’heure de mes marches, j’avoue ne pas avoir la belle ponctualité d’un Kant, par exemple, et je doute qu’il subsiste encore un horloger dans les environs de St-Jacques, laissant gros Jean comme devant les pauvres habitants du secteur qui possèderaient une montre défectueuse. Contrairement à Kant, je ne suis pas un philosophe, bien que je ne répugne aucunement une occasionnelle lecture d’œuvres philosophiques, je crois fermement qu’en tant qu’écrivain de fiction, je me dois d’en savoir autant que faire se peut sur à peu près tout parce qu’en ma qualité d’écrivain de fiction je peux potentiellement écrire sur à peu près n’importe quoi, alors au fil des ans j’ai accumulé dans ma tête une multitude d’informations (d’aucuns diront que tout cela est bien trivial, peut-être bien) –  je m’imagine souvent dans la peau d’un participant à Génies en herbe lors de mes marches en forêt et je réponds correctement à toutes les questions, dans ma tête. Et justement, parmi les choses dont j’ai farci ma tête, se trouve la philosophie, et une des choses dont j’ai farci mon esprit en matière de philosophie est une déclaration surprenante de Kant : “Le plus grand problème de philosophie qui afflige les philosophes est de démontrer sans l’ombre d’un doute l’existence du monde extérieur.”

Mais pour les besoins de la cause, la mienne autant que la vôtre, prétendons tous deux que cette lettre adressée à vous ainsi que vous-mêmes existez et que l’histoire qui suit est la réelle histoire qui suit cette lettre de présentation, une véritable lettre de présentation pour une histoire fictive.

Maintenant que le consensus est bien établi à propos de ce qui est bien réel et ce qui l’est moins et que maintenant, j’ose l’espérer, vous comprendrez bien la démarche et que vous ne serez pas confus par la nature confuse du texte soumis (texte qui suit), je peux vous fournir du même souffle quelque peu d’information sur ma personne.

Mon nom est Luc-Aurèle Lebom et je suis un écrivain de fiction de St-Jacques pas encore publié, la fiction de St-Jacques n’existe pas comme telle cependant, autrement que comme une vue de l’esprit ou d’une phrase mal tournée. Je crains que je ne sois un écrivain non publié encore parce que les éditeurs de fiction comme vous ont été confus sur le pourquoi. Pourquoi ont-ils reçu une lettre de présentation sans texte proposé, méprenant la proposition pour une simple lettre de présentation et comme je l’ai longuement expliqué ci-haut et je tiens à vous le rappeler encore que cette lettre de présentation est la lettre de présentation et le texte qui suit qui s’intitule Cher éditeur de fiction est bien le texte soumis – j’ai considéré un moment de changer la fonte du texte soumis (Cher éditeur de fiction) pour le différencier de la lettre de présentation comme telle – mais j’imagine que cela puisse vous indisposer, vous l’éditeur de fiction et votre beau magazine littéraire, et je crois me rappeler que Steinbeck avait tenté de soumettre À l’est d’Éden utilisant différentes couleurs de fontes pour les différents personnages pour faciliter la compréhension mais que l’idée n’a pas eu l’heur de plaire à son éditeur. Et lui était John Steinbeck et non pas juste un autre auteur de fiction non publié comme moi.

Je me rappelle avoir lu un article sur l’utilité d’une lettre de présentation et on y dénombrait deux fonctions principales : dire “Un beau bonjour, là!” et pour affirmer “Je suis loin d’être cinglé.” Alors, pour conclure,

“Un beau bonjour, là”

Luc-Aurèle Lebom

***

Cher éditeur de fiction,

Je vous soumets une histoire de fiction qui s’intitule “Cher éditeur de fiction”. Elle contient deux parties, chacune rédigée sous la forme d’une lettre de présentation à un éditeur de fiction. Dans la première lettre de présentation, il est affirmé clairement que la première lettre de présentation ne fait pas partie du texte soumis, mais laissez-moi vous rassurer, elle fait assurément partie de la soumission peu importe l’énergie avec laquelle le texte affirme ne pas en faire partie et n’en être que la lettre de présentation, alors que la seconde lettre consiste essentiellement à expliquer le contraire. Je tiens à vous expliquer, vous, éditeur de fiction, que l’ensemble du document ici soumis est le texte soumis et qu’il ne contient absolument aucune lettre de présentation.

Je comprends le peu de professionnalisme que suppose le fait de vous soumettre un texte sans lettre de présentation qui contient deux lettres de présentation et je sous-estime probablement la confusion que cela puisse semer, même chez un éditeur de fiction et j’en conclus que cette confusion des éditeurs de fiction constitue la cause même des rejets à répétition de cette proposition par la majorité des éditeurs de fiction.

J’en conviens mais je persiste et je signe, le rejet constituant pour moi une forme de motivation excitante à poursuivre les efforts pour en venir à faire publier ces deux lettres de présentation, qui constituent le texte soumis intégralement, sans lettre de présentation le précédant.

D’aucuns pourraient argumenter qu’après une centaine de rejets, un auteur de fiction devrait considérer que toute cette histoire de deux lettres de présentation sans lettre de présentation n’est tout simplement pas intéressante pour un éditeur de fiction mais je maintiens fermement que le texte vaut son pesant d’or et que la confusion seule engendre son rejet, aussi confuse la situation puisse-t-elle être pour vous mais ô combien claire pour moi.

En effet, des camarades écrivains de fiction me demandent pourquoi je ne soumets pas un autre genre de proposition aux éditeurs de fiction. J’ai écrit bien d’autres textes que cette lettre de présentation qui contient deux lettres de présentation, sans fournir de lettre de présentation comme telle, et je leur réponds que cela fait partie d’un plan beaucoup plus grand. Ce grand plan sera révélé aux lecteurs de fiction lorsque j’enverrai ma prochaine proposition aux éditeurs de fiction qui sera l’histoire de la difficulté rencontrée par un auteur de fiction fictif à faire publier une histoire à un éditeur de magazine de fiction fictif, sans lettre de présentation mais qui contient deux lettres de présentation contradictoires, et qui sera enfin publiée. Je crois que vous, cher réel éditeur de fiction, vous comprendrez mon intérêt à faire publier cette histoire avant de publier ma troisième fiction qui traitera de comment vous avez finalement consenti à publier cette première histoire qui est, dois-je vous le rappeler, celle à propos de deux lettres de présentation contradictoires sans véritable lettre de présentation.

“Un beau bonjour, là”

Luc-Aurèle Lebom


Flying Lebom Léon-Chose

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“Il y a une force intérieure, je suppose, un courage et une intégrité, à simplement admettre que vous êtes cette présence malveillante qui rôde dans les ruelles sombres de votre propre vie.”

– Luc-Aurèle Lebom

Le périmètre du royaume

 

Dehors pour sa marche matinale en croquant la pomme qui lui sert de déjeuner, Léon se fout que les ombrages au sol ne proviennent d’un animal, d’un minéral ou d’un végétal, ou d’un sale braconnier perdu dans le bois. L’orignal, encore? Difficile à discerner. Il descend sa calotte directement sur la ligne de ses sourcils. Canté, le soleil d’un bébé juin est tout de même brillant, mais la tête de Léon est une chambre blanche, vide, des insignifiances cachées dans des petites boîtes de métal imprimé. Lâche ça! crie-t-il à son vieux cabot, un springer anglais qui mange des crottes de lièvre. Léon observe la crique et il souhaite secrètement qu’elle soit plus large, profonde, qu’il puisse y coucher sa douce sur le dos – Odile – et qu’elle se déporte, flottant, passé les fermes abandonnées. Jusqu’à l’océan où elle pourrait se faire, pour d’autres enfants, trésors de verre d’océan vert océan, un bec de pélican, la tête d’une vague qui s’abat sur la grève.

 

***

 

Pas un écureuil noir ni un siffleux. Pas le chat miteux de la voisine cul-terreuse. Peut-être rien que des branches qui projettent une ombre qui ressemble à s’y méprendre à une grosse tête d’orignal, le panache comme des racines dans l’herbe et son gros museau en forme d’arachide géant. Quand Léon avait-il vu un orignal pour la première fois? En chaloupe sur le lac Tiblemont avec son père, la seule fois où il est monté en chaloupe avec son père? Sur un road trip au Maine avec sa fille Charlie lorsqu’elle avait dix ans. Elle avait mangé tellement de sucre d’érable en forme de petite maison qu’elle avait dégueulé sur le siège arrière alors que Léon conduisait pendant des heures pour être certain qu’ils ne manqueraient rien sur leur liste et que Charlie éventait son visage rosi de coups de soleil avec la carte routière fripée.

 

***

 

Provoquant Léon, le chien entre et sort sans cesse du sous-bois tentant de sauter juste assez haut pour faire descendre les nuages encore plus bas. Des nuages jaunis par le soleil matinal qui s’appuient les uns sur les autres dans tous les angles possibles. La chemise de flanelle de Léon – froissée parce qu’Odile a cessé de repasser les vêtements de tous les jours l’année passée – est rentrée dans ses pantalons kaki retenus par une ceinture bien serrée. Les jambes du pantalon juste assez courtes pour éviter que la rosée ne s’y imbibe, qu’elle ne s’accroche qu’à ses godasses imperméables pas assez longues pour cacher ses bas qu’il changera dès qu’il rentrera, de toutes façons. Si la bande de sa calotte était assez large, il pourrait la replier au-dessus de ses yeux.

 

***

 

À travers une fenêtre ouverte il entend Odile parler au téléphone, elle rit fort fort. Une corneille ou un geai bleu. Il pense encore à la crique, sa douce emportée par les flots couchée sur le dos. Pas pour mourir, dit Léon à voix haute. Pas pour mourir. Ou voler, bien que Léon sache que c’est ce que les corneilles et les geais bleus font de mieux. Dans son dos, l’orignal acquiesce de la tête dans le fond de la cour. Le chien est maintenant une tache noire et blanche qui se confond dans le gravier de l’allée. Léon ouvre la porte d’en avant, un couloir en feuilles de platane. Du sable sur le sol en ardoise de la cuisine. L’odeur sucrée du pain, un pain cuit dix minutes de trop.

 

***

 

Odile partait ses dimanches avec des copeaux de fromage qu’elle coupait à même la meule avec son canif, une bière glacée. Elle en offre une à Léon. Trop de bonne heure pour moi. Ensuite, il croise le regard de Charlie avant qu’elle ne parte vers la terrasse délavée par les soleils de trop d’étés et que Léon n’avait jamais reteinte, elle descend les marches aussi grises et part jouer dans la crique près de là où les vaches perdues viennent s’abreuver. Attention aux marches, Odile crie-t-elle à la fillette et Charlie s’arrête, délace ses chaussures et les dépose l’une près de l’autre, un bas flanqué dans chacune – comme si elle les rangeait dans une garde-robe – avant de poursuivre son chemin les pieds dans le trèfle violet humide.

 

***

 

Maintenant au sous-sol, assis à son ordinateur, Léon ouvre un fichier. Une photographie de sa douce. Il trace un petit rectangle alentour du visage d’Odile et fait disparaître tout le tour, les sœurs alentour. Toutes ces femmes. De la fenêtre, Léon voit l’orignal en mouvance dans le soleil. Il se souvient d’une femme avec laquelle il avait voyagé, elle était un parfum en soi, elle portait des escarpins blancs et se drapait les épaules de petits chandails roses déposés directement sur sa chevelure. Sa douce sentait le céleri, portait des talons plats et ne possédait aucun vêtement pastel, ni brillant à lèvres. Elle adorerait la crique. Odile adorait se laisser aller, lentement.

 

***

 

Bien cadré, l’orignal était maintenant indéniable, épormyable. Alors le seul fond d’écran que Léon sauvegardait sur son bureau était celui qui confinait l’orignal dans le coin, et non en plein centre, de la cour. Dans le disque dur, une lettre tendre, vieille comme la terre, de son frère qui venait de tomber en amour avec une danseuse; un avis disciplinaire de son superviseur lorsque Léon avait commencé à entrer tard et à partir tôt, sans raison; une lettre de démission épique. Un poème à sa mère, aussi. Quelque chose de bien, de bien triste. Un disque dur le coeur gros de mots tendres.

 

***

 

À un courriel, Léon joint la photographie d’Odile. Le visage a tellement de choses à raconter, des messages que seule sa fille peut déchiffrer. Sur le manteau du foyer, près d’une vieille bouteille brune trouvée dans le bois qui tient trois branches de saule bourgeonnées, un portrait de sa fille, Charlie, ramasse la poussière avec la bouteille. Une photographie qui date de l’année de sa graduation du secondaire. La lumière qui frappe son écran, son visage en reflet recouvre parfaitement celui d’Odile sur la photo. Elle porte la moustache de trois jours de Léon, deux yeux gris sur deux yeux gris qui se font noirs. Léon porte les boucles d’oreille d’Odile. Elles me font bien, pense Léon. Mieux qu’à toi, dit-il au visage inerte d’Odile. À travers la fenêtre, Léon observe l’ombre de l’orignal qui s’allonge. Il y a des lunes et des lunes, Léon entretenait des aquarium remplis de poissons tropicaux, jusqu’à ce que Charlie se mette à frapper les vitres, semant la panique chez les pauvres poissons, faisant crier Odile.

 

***

 

Tôt le soir. Il marche dehors avec le chien, la bête file directement vers la crotte de lièvre fraîche. Odile est au téléphone, encore. Même s’il n’a pas plu cette semaine, la crique semble bien haute aux yeux de Léon. Dans sa partie la plus profonde, l’orignal est revenu, son museau large plongé dans les roseaux. Léon sort de sa poche une photographie de Charlie, petit carré de papier usé et décoloré. Il se rappelle une carte topographique qu’il avait aidé Charlie à fabriquer pour un projet scolaire. Comment des boules de ouate qui devaient donner une idée de l’élévation avaient finalement ressemblé à des nuages qui se seraient écrasés au sol. On jurerait entendre un orignal mastiquer.

 

Léon, lentement, marche la tête basse, observe l’herbe en chemin. Herbe, trèfle, rhubarbe du diable, violettes sauvages, fraises des champs et tutti frutti. Un rond d’herbe brûlée, jaune, chien stupide. Une tondeuse à gazon au loin commence son tintamarre de moteur à deux temps. Et c’est presque l’heure de souper.

 


Flying Bum

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Le diable est dans ses chaleurs

Un soleil rose dans un ciel jaune de fumée, les flammes menacent le nord-ouest.

Le matcimanito, le mauvais esprit terré au creux des eaux du lac superbe, le Madji Manidô Sagahigan (le mauvais esprit en langues crie et innu) ce diable lui-même a chaud aujourd’hui. Les feux de forêt avancent faisant une bouchée des jardins de deux par quatre, monocultures plantées par les compagnies de bois avec les montagnes de branchage et tous les bulldozages abandonnés derrière l’exploitation qui gavent les brasiers. Mon pays brûle et mon coeur saigne.

“Matcimanito terré dans son trou savourait les divines saveurs nouvelles que le flot lui ramenait. À travers le prisme des eaux claires et tranquilles, il zieutait au loin le corps superbe de cette créature des dieux mi-femme mi-reptile. De l’autre côté du Matchi-Manitou, au pied de la montagne du diable, était apparu de nulle part un orignal gigantesque et majestueux qui descendait avec grâce vers les eaux peu profondes du lac, prendre tranquillement le déjeuner aux herbes d’eau.”

Extrait de Le matcimanito qu’on peut lire ici.

Je lance des ondes de courage et d’espoir, des espoirs de pluies abondantes, pour les gens qui habitent tous ces lieux menacés, Chapais, Clova (que notre premier ministre Legault a déclaré vouloir laisser brûler), Normétal, Lebel-sur-Quévillon, lac Matchi-Manitou, lac Guéguen, lac Tiblemont, rivière Pascalis et les communautés autochtones du lac Simon.


Flying Bum

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Comme un fantôme

 

La première fois qu’Adéline a rencontré Léon, dans une danse à l’école secondaire, il sniffait du protoxyde d’azote à même la bonbonne. Il en avait absorbé une grande lampée devant elle avant de s’écrouler au sol. Adéline paniquée croyait dur comme fer que quelqu’un devrait lui administrer le bouche-à-bouche. Elle avait longuement observé ses lèvres étonnamment rose bonbon sans pour autant aller jusqu’à s’exécuter. Ses cheveux étaient orange néon, rasés à un quart-de-pouce du scalp. Adéline se l’imaginait très bien dans un film à scénario dystopique où tout le décor tenait de la peinture en aérosol, du papier mâché et du ruban à masquer. Elle se rappelait l’avoir trouvé suspect, dangereux, pas du tout son genre à elle.

 

Adéline affectionnait particulièrement les garçons blonds bouclés au teint de pêche et qui ne l’aimaient pas en retour (des points-bonis s’ils jouaient d’un instrument de musique).

 

Avance rapide sur l’été de son impéritie, sa sombre période d’insuffisance. Adéline vient d’obtenir son bac en rédaction française mais personne ne veut l’embaucher mis à part un magazine de décoration intérieure soupirant péniblement les derniers râles du journalisme imprimé. Pour treize balles de l’heure, elle écrit des histoires de chaises en lexan et s’interroge publiquement sur la raison pour laquelle des gens paient des enfants chinois rien que pour produire des cailloux de verre coloré pour emplir des vases horribles.

 

Adéline craquait pour un garçon qui avait jadis habité sa rue, qui s’appelait Léopold – teint de pêche, blond bouclé, joueur de batterie. Après quelques rondes de messages-textes vaguement suggestifs, elle avait conduit trois heures pour aller le voir en pleine nuit. Sur la route, Adéline avait fantasmé sur une scène de rapprochements brûlants et de longues conversations nourries au vin rouge à propos de combien ils étaient faits l’un pour l’autre. Lorsqu’elle était finalement arrivée à son appartement, il était totalement inconscient après avoir abusé d’hydrocodone. Il a à peine eu la force d’ouvrir la porte à Adéline avant de revenir à son coma profond et à ses ronds de bave sur son oreiller. Curieusement, cet affront n’a fait qu’accroitre l’intérêt d’Adéline pour Léopold. Avant de quitter en catimini, elle a abandonné au sol une petite culotte string en dentelle rose à froufrous comme une façon de lui dire de la rappeler (chose qu’il n’a pas faite).

 

Alors que le garçon qui avait habité sur sa rue alimentait encore ses fantasmes, un soir qu’elle était concentrée sur un article de fond à propos de la tapisserie métallisée, Adéline reçoit un message sur Facebook. Un message de Léon – est -ce qu’on peut se voir?

 

Adéline ignore le message de Léon. Elle discute avec sa co-locataire de la fois où il s’était effondré devant elle suite à une énorme aspiration de protoxyde d’azote. “Non merci, Léon,” dit-elle en effectuant ses plus belles grimaces de dédain – je crois que la consommation abusive de gaz hilarant de Léon est tout à fait inacceptable, que dire de la consommation d’opioïdes de Léopold, pensa-t-elle alors. Tout ça se vaut bien.

 

De toutes façons, elle voyait cet autre type, Léonard (blond-roux frisé, guitariste, teint de pêche). Léonard et elle s’étaient rencontrés dans un bar de l’avenue du Parc. Elle avait tenté de lui faire glisser de bord en bord du bar encombré une bouteille de Bud Light et à sa grande surprise, la bouteille s’était faufilée entre tous les obstacles pour atterrir directement dans la main de Léonard, comme si elle s’y était magiquement téléportée. Événement miraculeux s’il en est un, compte tenu de la coordination yeux-mains d’Adéline qui frôle le zéro pourcent. Adéline a immédiatement vu là une preuve par A plus B égale X qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, tout comme cette bouteille qui avait parfaitement épousé la main de Léonard. Mais ils ont passé l’essentiel de leur brève relation à se remémorer ce fait d’armes somme toute assez insignifiant. Quelques rencontres consommées, après qu’ils se soient mis à poil pour la première fois (Adéline a vu son tatouage de Frank Zappa; Léonard a vu sa tache de naissance à la forme similaire aux contours de l’Australie), Léonard a cessé de répondre à ses textos. Apparemment ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre tant que ça.

 

Alors qu’Adéline se promenait sans beaucoup d’entrain dans une exposition de meubles antiques pour son magazine, son téléphone se met à vibrer. Léon qui tente de la contacter. Tellement d’eau qui est passée sous le pont. Le secondaire comme au siècle dernier. Cette fois-là, il propose à Adéline d’aller boire un pot avec lui. Ou, pourquoi pas un sandwich?

 

Elle regarde son profil Facebook, curieuse. Sur les photographies, il porte encore ses petits cheveux raides et drus. Orange fluo. Sur l’une d’elles, il est sur une rue au Costa Rica avec des pics de cheveux roux bien érectiles et il tend à un singe une tranche de mangue. Sur une autre, il est quelque part qui peut ressembler à l’Afghanistan, un désert, il porte des vêtements camouflage. Une cigarette lui pendouille au bout de la gueule, sa peau est rose comme si on l’avait frottée et frottée avec du sable. Ses dents s’illuminent dans un sourire bien senti, ses dents blanchies par un soleil bien cru. Sur d’autres photos, il se tient dans une parade nuptiale dans une chapelle qui a connu de meilleurs jours, la clim est définitivement en panne, des perles de sueur décorent le visage de toute la procession mais il sourit tout de même sous un faux-arbre plein de fleurs artificielles roses et bleues.

 

Il n’était pas blond, n’avait pas un teint de pêche et ne semblait guère du genre à jouer d’un instrument de musique. Mais il y avait un petit quelque chose à propos de lui. Et aucune trace visible de protoxyde d’azote.

 

Adéline a accepté de le rencontrer.

 

Elle était assise, seule, à une table de bistro bancale à siphonner lentement une eau minérale. Léon est entré et elle a été surprise de le voir portant une barbe épaisse et une longue chevelure bouclée en lieu et place de la coupe au rasoir qu’elle s’attendait à revoir. Il avait également grandi quelque peu depuis l’école secondaire. Il était costaud mais il se déplaçait à la manière d’un dandy.

 

Adéline se sentait surprise. Se sentait petite. Attirée. Elle s’est extirpée de sa chaise chambranlante et lui a fait un câlin de côté plutôt malhabile. C’est vrai qu’il avait maintenant une bonne taille. Elle a commandé un truc sans gluten avec des germes de graines quelconques. En prenant des bouchées bien calculées, elle tentait de mastiquer de façon mignonne et distinguée comme si elle était une créature trop dentue, comme si elle pouvait l’impressionner avec la seule grâce de sa mâchoire. Mais tout cela importait peu. Parce que Léon, lui, a embouti son burger à la vitesse grand V, faisant gicler la moutarde sur son menton, l’essuyant en souriant sans s’en excuser le moindrement.

Une facilité se déployait sur leur rencontre. Parler avec Léon était comme une balade familière. Une sorte de muscle de la mémoire qui reprendrait sa forme sans douleur. Elle ne voulait absolument pas interrompre cette conversation. Elle a elle-même proposé de continuer devant un verre.

 

Elle a fini par le ramener chez elle. En sifflant lentement une bouteille de rouge bon marché, Léon lui a raconté ses études avortées, sa mission avec les forces armées. Comment ils ont si bien contribué en construisant une école pour filles. Comment les Talibans l’avaient promptement fait sauter le jour même de son inauguration. Comment le désert est devenu une vaste plantation de cannabis et d’opium grâce à de la mousse de tourbe importée du Canada. Le contraste débile entre des rangées et des rangées de fleurs d’opium rouge vif et les uniformes kaki foncé des jeunes hommes à peine pubères qui en arpentaient les rangs, kalashnikov à l’épaule. Il lui a parlé des enfants afghans qui pensaient que les militaires canadiens étaient des sortes de fantômes. Il a lui-même pensé, pour un moment, qu’il avait été un fantôme. Peut-être en était-il encore un. Peut-être sera-t-il un fantôme pour toujours. Il a aussi parlé de la forme des trous de balles qui décoraient son bras et son épaule. Lui a montrés.

 

Adéline se sentait petite. Elle ne ressentait pas le besoin ni vraiment l’envie, elle ne savait surtout pas comment lui répondre. Ils ont écouté Otis Redding. Et ils étaient tranquilles, en paix. Et c’était bien. Le silence s’est éventuellement fait confortable. Si confortable, qu’ils se sont mis à chantonner ensemble les chansons d’Otis Redding.

 

Léon a dit à Adéline qu’elle conduisait toujours comme au secondaire et elle a trouvé cela étrange. Elle essayait de se souvenir comment elle conduisait alors – trop vite assurément. Il lui partageait des souvenirs d’elle, des souvenirs dont elle ne se rappelait pas. Des souvenirs d’elle pourtant.

 

“Te souviens-tu lorsque nous allions chez Corneli manger de la pizza avec les amis après être sortis en ville et toi tu ne mangeais que leur tarte au chocolat? Tu capotais sur leur tarte au chocolat.”

 

Non, je ne m’en souviens pas, pensait Adéline. Mais elle appréciait, étrangement flattée. Comme si c’était un compliment. Mais très différent des compliments qu’elle avait l’habitude de recevoir.

 

“Est-ce que je peux t’embrasser?” Léon lui a-t-il demandé. Elle a hoché de la tête et ils se sont embrassés. Puis elle l’a repoussé. Il s’est dit désolé. Mais il n’avait pas vraiment à être désolé.

 

C’est elle. Elle ne voulait pas s’embarquer dans une autre brouette émotive. Elle ne voulait pas être dompée de la brouette encore une fois. Et elle le lui a dit. Simplement.

 

Léon a dit qu’il était maintenant temps, qu’il rentrait chez lui. Il lui a dit qu’il comprenait. Adéline s’est mise à pédaler à reculons. Elle lui dit qu’il était tard, qu’il pouvait rester, elle lui offrait le divan. Qu’il pourrait partir demain matin. Oui il était tard. Il a accepté, ils se sont fait un câlin poli et se sont dit bonne nuit.

 

Adéline s’est réveillée le lendemain – quelque part vers midi – avec un mal de bloc et la gueule pleine de sable, le vin rouge. Léon dormait toujours sur le divan, ses pieds dépassaient sur les appui-bras, un petit ronflement sifflé qui s’échappait de sa bouche. Ses bas étaient ratatinés, descendus vers ses pieds, probablement d’avoir frotté les appui-bras du divan toute la nuit.

 

Il s’est réveillé, a replacé ses bas et commencé à enfiler ses godasses, il semblait s’apprêter à partir pour vrai. Vrai comme lorsque la rencontre se termine. Vrai comme s’ils ne se reverraient plus. Vrai comme un adieu. Adéline a bien vu ses choix. Continuer à texter des blonds bouclés au teint de pêche, préférablement musiciens avec des sentiments plutôt volatiles ou creuser un peu plus profondément dans ce Léon nouveau.

 

“Aimes-tu les crêpes?” s’est-elle entendu dire, ébaubie d’elle-même.

 

Bien sûr que Léon aime les crêpes. Ils sont allés ensemble au Miss Masson et se sont commandé des crêpes avec du queso et un pichet de jus d’orange. Et lorsqu’il a accroché la carafe avec son coude, que la table est devenue orange, et qu’il a torché le jus avec sa serviette de table, puis celle d’Adéline, puis ses manches de chandail, elle avait souri. Un curieux petit animal tapi au plus creux d’Adéline venait de lui confirmer qu’elle ne ferait pas rien qu’un bref tour de brouette cette fois-ci. Qu’elle venait de trouver quelqu’un avec qui s’assoir, avec qui chanter, avec qui échapper du jus d’orange, torcher les dégâts, ou avec qui simplement savourer le silence.

 

Qu’elle venait de trouver quelqu’un qui savait vraiment ce que c’était de toujours se sentir comme un fantôme.


Flying Bum

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Oh she may be wearyThem young girls they do get weariedWearing that same old shaggy dress,
But when she gets wearyTry a little tenderness.
 

Une question innocente, juste de même

Le vendredi, on dirait qu’on a le droit de rigoler davantage que les autres jours de la semaine. Un vendredi matin comme tant d’autres, bien écrasé au fond d’un fauteuil IKEA, pour éteindre un silence qui devient malaisant, je demande à ma psy si parmi ses patientes, il s’en trouve qui fantasment à l’idée de recevoir une éjaculation sur la poitrine.

“Est-ce que c’est quelque chose qu’on peut considérer comme commun?”

(que j’ai demandé, les bras croisés, mettant un soupçon de feutré dans ma voix qui, je le crois, feignait très bien une sorte de curiosité très ordinaire et banale.)

“Je le demande simplement parce qu’il me semble – du moins je le pense – que c’est le genre de chose que les filles racontent sans gêne, un fantasme somme toute innocent et facilement avoué et qui risque d’allumer aisément le type à qui on le raconte.”

“Est-ce que vous pensez que les femmes vous mènent parfois en bateau?” ma thérapeute me demande-t-elle de sa manière niaise et habituelle en m’observant par-dessus ses lunettes de sœur grise.

“Je crois qu’elles adorent cela si c’est une personne célèbre, une vedette,” dis-je ignorant complètement sa question, “un chanteur populaire et beau gosse, par exemple, sur lequel elles fantasment déjà.”

Elle me demande à quelle sorte de réaction je m’attendais en lui posant la question.

Qu’est-ce que j’aurais voulu qu’elle me dise?

Que lui demandais-je vraiment? Elle semblait ébaubie.

Je poursuis, imperturbable, “Je suis venu sur les – célèbres – seins d’Adéline Rozon, dans une pièce en retrait, lors d’un cinq à sept à la résidence de son agent, un ami commun. Elle dit avoir aimé, pensez-vous qu’elle a menti? Est-ce qu’une majorité de femmes rêve de se faire gicler dessus au niveau de la poitrine? Sérieusement? Et que dire de l’aspect gluant de la chose qui la rend difficile à essuyer surtout lors de batifolages improvisés?

Bref silence.

Enfin, pas aussi bref que lourd.

“Ce ne sont pas là de véritables questions,” dit-elle en faisant tournoyer distraitement son bracelet-montre alentour de son poignet. Une chose hors de prix sans aiguille au cadran, incapable de donner l’heure, seulement la suggérer. “Vous semblez particulièrement stressé ce matin,”

“Non, non! Ce sont là de véritables questions, plus vraies que vraies. Sérieusement. Combien de gens viennent vous voir pour vous avouer avoir rêvé de sexe? Ou d’éjaculation? D’éjaculation sur des poitrines? Ou de la vie sexuelle de Bart Simpson? Ou de telle ou telle vedette qui sort sa bite et l’affiche en public?

Pour un moment, j’ai cru qu’elle aurait pu rire.

Mais elle n’a pas ri.

Elle a seulement discrètement soupiré. Puis elle m’a regardé comme si je devais poursuivre, comme si je devais finir d’exprimer mes petites pensées stupides pour en libérer ma tête une fois pour toutes. Qu’on en finisse.

J’ai ravalé.

Puis j’ai tourné le fer dans la plaie.

“Est-ce que les femmes sont capables d’imaginer. . .” je dis, démarrant lentement en joignant mes deux mains entre mes genoux comme un bon écolier, “. . . comme un King Kong qui se lance en bas d’un édifice, pris d’une rage d’aller baiser. Un jour de pluie. Dehors, tout est collant. Et gluant. Et oui, c’est une de ces soirées de ciel rose-mauve comme New York sait siiiiiiii bien les faire. Et le Kong arrache la statue de la liberté de son socle et la ramène vers la ville. Et les poils de pubis de King Kong sont pleins d’éclisses vertes du cuivre de la statue qui lui taille toute une pipe. Et – boum – Kong lui soulève la robe de cuivre, haut au-dessus de sa tête et les flashes des caméras des touristes japonais illuminent la scène. Et sa pauvre bite est blessée par des éclats de métal mais il poursuit, inlassablement. Évidemment la foule hurle, Vas-y Kong! Baise-là fort! Et la police de New York arrive et les agents tirent des balles de joie sur les lumières des affiches de Broadway! Et la liberté hurle son plaisir. Tous les tam-tameurs se mettent au rythme des coups de bassin de King Kong ! Et les touristes –ah, les touristes– dans leurs ridicules t-shirts j’aime New York. Ils tapent et ils tapent en cadence et ils sautent sur place en proie à de gênantes érections. Et Kong explose sur les seins verts et parfaits de madame Liberté! Il gueule comme un gorille! Et puis et puis! Toute la ville émerge des sorties de secours et des balcons sortant tout ce qu’ils ont de bruyant sous la main, téléviseur, boom-box, casseroles, juste pour amplifier le bruit ambiant! Un énorme CRASH! Un cri inhumain! La ville se fait animale! Se transforme en mini-Kongs qui retournent à l’état sauvage parce que tout le monde veut s’identifier au moment magique, tout le monde veut en être, tout le monde s’encanaille les uns avec les autres! Même le King qui persiste et signe, visitant de la queue la vallée des seins de madame Liberté y tartinant sa semence généreuse, et ah que les gens veulent être là, non? Assister au moment, faire partie du monde! D’un moment de grâce dans l’histoire de l’humanité! Alors maintenant, dites-moi honnêtement, combien de fois vos patientes vous parlent-elles d’éjaculation sur leurs seins?

Pour un moment, elle est demeurée silencieuse.

Vraiment silencieuse.

Son calepin de notes à la main, elle observe sans fin mes orteils qui sortent du bout de mes sandales.

Une automobile klaxonne sur la rue.

Une pièce plus loin, un micro-ondes bippe.

Quelqu’un a oublié sa tisane à la lavande.

Je craque chaque jointure de chacun de mes doigts.

On entend l’horloge au mur.

Et pour couper dans l’air du temps qui s’épaissit à vue d’oeil, j’essaie le small talk, je lui demande si elle est déjà allée à New York. “Non,” dit-elle stoïque, “et vous?”

“Peut-être une fois, enfant, avec mes parents,” que je lui réponds.

“Intéressant,” marmonne-t-elle.

bzzzzzzzzzzzzz…. fait la mouche qui vole.

“Est-ce que cela vous plongerait dans les embrouilles si l’idée me prenait de me suicider en sortant d’ici?”

Elle a pris une sapée de sa tasse et s’est calée dans sa chaise.

Tout en replaçant sa tasse sur la table d’appoint, ramassant son stylo-bille – clic – appuyant sur le bouton à ressort du stylo, elle se met à écrire pour moi le nom d’un autre psy qui se trouve à l’autre bout de la ville.

“Non, pas exactement des embrouilles,” dit-elle, “mais nous aurions beaucoup, beaucoup trop d’explications à fournir, vous comprenez?”


Flying Bum

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