Dans tes dents!

La perspicacité peut devenir parfois une lame à deux tranchants. Je parle ici par rapport aux grandes vérités de la vie. Le silence vaut-il vraiment son pesant d’or lorsque nos yeux tombent sur un détail incongru qui vient briser la belle image de nos interlocuteurs?

Comme par exemple, comment je dois réagir correctement à la vue d’un petit bout de chemise blanche qui retrousse par le trou béant laissé par le zipper ouvert de votre pantalon. Vous mentionner le détail équivaut à avouer que je regardais par là, alors le silence s’impose. Ou quels mots prendre pour dire que vous avez une belle guédille verte qui vous colle aux côtés de la narine gauche. Je ne peux  tout simplement pas y aller rondement et vous révéler toutes ces choses juste comme ça! Ça demande réflexion. Même pas en privé, ce serait “so gauche” comme disent les chinois.

Le motif de votre pyjama Spiderman est visible à travers le tissu de votre chemise griffée, artistiquement frippée, celle-là même qui porte deux grands ronds de sueur aux aisselles, je dois garder ça pour moi. Je dois envisager la possibilité de vous causer un embarras personnel profond en vous révélant les effluves de poisson mort que dégage votre haleine, aucune chance à prendre ici. Peut-être ne mangez-vous pas vraiment de poisson pourri mais vous êtes plutôt affligé d’une grave et rare infection buccale résistante au Listerine, comment pourrais-je savoir? Ça expliquerait les taches vertes sur vos dents, n’est-ce pas? On pourrait sur-le-champ innocenter les épinards que vous avez mangés hier au souper. Et c’est bien de vos affaires si votre coiffure me fait imaginer que vous vous seriez fait lécher longuement la tête par une vache affectueuse. Et c’est encore moins de mes affaires si vous traînez un bout de papier-cul qui vous retrousse dans le dos, c’est peut-être là un signe de sénilité précoce qu’il n’est pas de mon ressort de vous annoncer.

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Personnellement, je trouve plus qu’astucieux que vous ayez conservé la moitié de votre petit déjeuner dans votre barbe, un petit creux dans le milieu de l’avant-midi ne vous prendra jamais au dépourvu au moins. Je ne commenterai donc aucunement. Votre belle frugalité vous honore. Et toutes ces traces de relish, de moutarde et de ketchup se mêlent admirablement bien aux motifs de votre cravate, en passant. Mais encore là, peut-être que votre pauvre femme a été occupée avec un bébé malade toute la nuit et s’est assoupie quelques minutes avant votre réveil et que vous avez dû vous habiller dans le noir et piger par erreur dans le panier à linge sale au lieu du panier de linge propre, ce qui expliquerait également vos bas dépareillés, dont un qui est à l’envers.

Vous devez probablement assumer que parce que dans le passé je vous ai déjà dit certaines petites choses (entre autres comment le problême de spot mouillé sur votre pantalon serait miraculeusement résolu par le simple port d’une couche pour adultes) que je devrais toujours vous révéler tous ces petits détails qui vous affligent et que ma perspicacité capte toujours avec acuité. Encore un fois, le silence est la meilleure tactique à privilégier. Jamais ne devrais-je vous avertir à voix haute devant des gens importants parce que peut-être le prendriez-vous mal. Peut-être que ce serait la goutte. Peut-être tomberiez-vous en mille miettes, vous écrouleriez-vous, seriez-vous même totalement détruit.  Que votre famille vous dépossèderait et vous finiriez dans le caniveau aux côtés d’un type amical et malodorant connu sous le seul nom de Mike, qui prêterait un regard attendrissant de son seul oeil qui marche sur un restant de Doritos pris dans vos rebords de pantalon.

Et si jamais je vous mentionnais quoi que ce soit qui aurait comme conséquence de vous tirer du terrible embarras que causent toujours ces petites choses-là, peut-être aurais-je enfin trouvé un sens utile à ma vie. Et je devrais vous en remercier personnellement et éternellement. Peut-être que vous aussi pourriez découvrir une toute nouvelle signification à votre propre existence, si vous étiez impeccable, une sorte de résurrection, de rebirth (pour les maniaques de pop-psycho).  Les gens s’exclameraient “Wow, vous avez l’air merveilleusement bien attriqué, votre grâce serait-elle par hasard aussi contagieuse qu’admirable, voici un tas de petite monnaie, en cas.”  Et vous partiriez motivé, sauver la planète de toutes ses tares et tous ses tarés et vous ramasser au passage un César, un Oscar, un Pulitzer, un Nobel de la paix, qui sait?

Et je resterais là à me questionner à savoir si j’ai vraiment bien agi en vous indiquant ces petites choses gênantes qui ruinaient votre image parce que vous seriez maintenant devenu un frais chié pompeux et insupportable.

Non, je ne peux pas vous faire ça. Je vous aime bien tel quel.

Flying Bum

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