Le bon père

Dans les années soixante, les enfants de mon Abitibi natale, qui comme moi, avaient un père prospecteur bénéficiaient de deux périodes dans l’année où ils avaient le bonheur d’avoir leurs pères à la maison. Sans compter la période des fêtes, évidemment. À la fin de l’hiver, lorsque les lacs étaient sur le point de caler, ils devaient sortir du bois avant que ni les hydravions ni les snowmobiles puissent venir les ramener ou aller les ravitailler. Et à l’automne de même, le temps que les lacs finissent de prendre, une autre semblable trève. Nos pères prenaient le bord du bois la plupart du temps le reste de l’année. J’attendais toujours fébrilement ces périodes bénies où toute la famille était enfin réunie et que mon père était à la maison pour un moment.

Quelquefois trop de désir ou d’attentes, d’images idéalisées, de rêves d’enfant ou simplement la nature profonde des pères de cette génération, une désillusion venait immanquablement jeter un voile gris sur ces périodes tant espérées. Mon père captif de sa propre maison prenait les allures d’un ours en cage, un ours bourru qui plus est. Il ne possédait aucun talent pour amuser, faire rire les enfants ou il l’avait peut-être tout épuisé sur les trois plus vieux. Un désintéressement total qui le poussait en ville presque tous les jours qu’il passait hors du bois. Il partait sous tous les prétextes, organiser son prochain claim, courir les fournisseurs et remplir le garage de matériel, aller boursicoter avec ses amis prospecteurs à la petite bourse de Val d’Or, déposer ses dernières carottes de minérai au Assay Office de monsieur Jehnsen pour les faire analyser et toute cette sorte de choses que devaient faire les prospecteurs entre deux expéditions. Sinon, on le retrouvait au café Windsor où avait l’habitude de se rencontrer toute la confrérie des prospecteurs de Val d’Or. Étrange confrérie par intermittence qui n’existait qu’en ville et qui redevenait aussitôt une rivalité féroce quand tous ces gens retournaient dans le bois. Chacun s’y lançait dans une course pour toucher le coeur de la faille de Cadillac où se terrait dans leurs rêves tout l’or du monde, celui de l’Abitibi du moins. Et ils discutaient des heures durant, chacun s’épiant, cherchant dans les propos de l’autre des mots-clés, des indices de stratégie, où s’en allaient celui-ci et celui-là pour leurs prochains claims. On faisait boire les plus faibles pour leur délier la langue, on se collait aux plus forts pour arriver au filon à leurs côtés, mieux, les y devancer. Et mon père ne rentrait à la maison que pour se précipiter dans son bureau au sous-sol, y passer de longues heures à étendre sur une grande table de bois ses immenses cartes géologiques de l’Abitibi et cogiter à la lumière de toutes les informations glanées dans la journée, noter des choses à la mine de plomb en codage illisible, en cas, rêver encore et encore au métal jaune et à la meilleure route à prendre pour s’y rendre.

Ma mère n’était pas insensible aux grandes déceptions que nous vivions dans ces moments-là. Elle forçait quelque peu le destin pour le mettre en notre présence. “Les petits ont besoin d’une coupe de cheveu, peux-tu les amener chez Boucher?” lui disait-elle en lui tendant la somme pour acquitter le barbier. Ou encore, ils vont avoir besoin de linge pour l’école, les emmènerais-tu chez Paul Quesnel? Et toujours, il nous déposait ici ou là pour venir nous y reprendre plus tard ayant toujours quelque chose de plus important à faire entre-temps. Et c’est le barbier Boucher qui nous faisait rigoler ou nous envoyait acheter quelques bonbons chez Marchildon à côté le temps qu’il revienne, ou la cousine Jacqueline qui travaillait à la mercerie de Paul Quesnel qui appelait maman en consultation et qui choisissait les vêtements pour nous. Avec le temps je m’étais résigné en croyant que c’était ainsi dans toutes les autres maisons, que tous les pères agissaient ainsi. Mais ça ne se passait pas exactement comme ça chez les Berthier de l’autre bord de la rue.

Monsieur Berthier avait beau avoir des airs sévères, il passait tout l’hiver à la maison avec sa famille, lui. À toutes les Pâques ou dans les environs, madame Berthier aussi régulière qu’un angélus lui pondait un nouveau petit Berthier ou une nouvelle petite fille. Ils en étaient à cinq filles toutes semblables avec leurs queues de cheval, leurs frickles et leurs grands yeux piteux comme les minous aux grands yeux ronds, peints sur du velours noir qu’on pouvait voir dans la vitrine du Kresge. Si on n’avait pas su la chance qu’elles avaient d’avoir un père aussi assidu à sa descendance, on aurait pu facilement croire qu’elles étaient profondément malheureuses. Fallait-il qu’il aime les enfants pour en faire un nouveau tous les printemps, brave homme. Heureusement que les allocations familiales et l’aide sociale soutenaient les louables efforts de l’homme à peupler Bourlamaque.

La famille était complétée par trois garçons dont Éloi qui était mon ami, nous avions le même âge. Il était un garçon plutôt timide et très discret, un peu nerveux mais habile en toutes choses et un admirable camarade dans les jeux et les sports. Nous n’avions jamais le droit d’entrer dans sa maison, pour ne pas déranger son père, mais leur petit garage était souvent le refuge de nos jeux d’enfant. Il fallait y faire très attention aux choses de son père qui méritait qu’on respecte ses choses religieusement aux dires même d’Éloi et il me le rappelait plus souvent qu’autrement, pour être bien sûr que rien de fâcheux ne survienne. Vivait dans ce garage un raton laveur qu’ils avaient ramené tout petit bébé d’un voyage aux bleuets et qu’ils avaient nourri au biberon, domestiqué et finalement ils s’y étaient attachés et l’avaient gardé. Éloi disait que c’était un immense cadeau que leur père leur avait fait lui qui n’avait pas toujours les moyens et qui ne faisait jamais de cadeaux à toute cette trolley d’enfants. Quel père admirable. Et quand venaient les grandes vacances d’été, il fallait se lever avant les poules pour les voir partir toute la famille ensemble dans le vieux pick-up de monsieur Berthier. Madame Berthier à ses côtés avec un poupon sur les genoux, un autre dans son panier et tous les autres bien cordés dans la boîte du camion en arrière. Comme je les trouvais chanceux de partir ainsi avec leur père pour de longues journées en famille.

Dès la Saint-Jean-Baptiste, tous les enfants et la mère à quatre pattes au chaud soleil de juin cueillaient ensemble la petite fraise des champs ou l’ail des bois à l’ombre des épinettes, au grand plaisir des mouches noires et des brulots qui venaient de gagner tout plein d’enfants à dévorer. Et le bon papa que le tour de camion avait probablement fatigué s’en remettait en jetant sa ligne à l’eau et en taquinant le poisson dans les cachettes qu’il avait découvertes à force d’emmener ses enfants partout avec lui. Et quand ils rentraient à Bourlamaque juste avant le souper, il arrêtait chez Germain Houde pour lui vendre toute la cueillette du jour. De toutes façons les enfants pourraient en manger amplement le lendemain des petites fraises, le bon père leur promettait de les ramener en cueillir tant qu’il y en aurait. Même chose pour les framboises. Il connaissait des talles impressionnantes dans des swompes à mouche noire le long des chemins de pénétration des compagnies de bois où les enfants pouvaient en ramasser tant qu’ils voulaient à travers les épines qui finissaient par leur percer la peau et leur faire pisser le sang. Ils avaient tout juillet pour en profiter avec leur père. Et lui faisait sa job de père avec un zèle admirable. Il prenait sa petite bière tranquille, assis dans sa chaise pliante à côté de son camion, chapeau de paille bien calé sur le front, avec sa 30-30 appuyée au sol au cas où un ours viendrait menacer la famille qui cueillait gaiment le petit fruit.

Puis, le mois d’août venu, c’est aux bleuets que le père invitait tous ses enfants. Le bonhomme connaissait les plus belles talles d’Abitibi et les plus populeux ruisseaux à truite, mais les enfants étaient tenus de garder tout ça avec les autres secrets. Ils partaient à l’heure bleue en famille armés de leurs tapettes à bleuet et ne revenaient qu’en fin d’après-midi. En cueillant à la tapette, ils ramenaient des quantités impressionnantes de bleuets mais ils attrapaient aussi des feuilles et des bleuets blancs du même coup. Alors le bon père avait patenté une vanneuse dans son garage. Pendant que la mère était libérée pour aller faire à souper, le père dirigeait de main de maître sa petite équipe dans le garage. Ludger, le plus vieux des garçons, lui amenait une à une les chaudières de bleuets que le père faisait descendre sur une chute de tôle. En tombant d’un pied ou deux sur un tapis roulant, un ventilateur placé derrière la chute soufflait au loin les feuilles et les petites filles cordées de chaque côté du tapis roulant enlevaient à la main les petits bleuets pas assez bleus ou toutes les autres cochonneries qui auraient pu se trouver là. Mon ami Éloi se tenait à l’autre bout et veillait à ce que les bleuets ainsi nettoyés tombent dans la chaudière placée au bout du tapis et transvidait les fruits dans les paniers de balsa.

Je me collais quelquefois le nez au châssis du garage et je les regardais faire. Comme je les trouvais chanceux de travailler ainsi en famille sous le regard sévère de leur père qui d’une seule claque sur le grand dalot de tôle faisait sursauter de peur sa marmaille et ramenait à leur concentration ceux que la lassitude avait transportés dans la lune un moment et qui auraient pu laisser passer un bleuet blanc. Les plus indisciplinés se faisaient rougir une fesse, les tapettes à bleuet ne servaient pas qu’aux bleuets. J’imagine la peine que devait ressentir le pauvre père à devoir les remettre au pas ainsi.

Mais, aussitôt le souper englouti, le bon père laissait sortir les garçons assez grands pour se joindre aux enfants de la huitième qui profitaient de la clarté des soirs d’été pour jouer une partie de curbitch en plein milieu de la rue. Mais jamais ses filles. Elles étaient la prunelle de ses yeux de toute évidence.

Cette année-là, les lacs avaient calé dans la dernière semaine de mai. Dès les premiers jours de juin mon père avait repris le bord du bois, nous abandonnant à nos affaires d’enfant pour un long moment. Il restait encore une bonne vingtaine de jours avant que l’école ne finisse et que je perde à toutes fins pratiques mon ami Éloi dont le père s’occuperait bien pendant les journées d’été. Le vendredi, sur le chemin de retour de l’école, mon ami Normand, Éloi et moi avions convenu de partir le samedi et d’aller au quai du lac Blouin en bicycle à pédales essayer d’attraper du brochet qui s’approchait du rivage le printemps, affamé et à l’affût des première grenouilles à émerger de la vase. Naturellement, Éloi devait obligatoirement avoir l’aval de son père qui ne pouvait pas être partout pour protéger ses enfants le pauvre homme. En bon père qu’il était, il donna la permission à Éloi de nous accompagner à condition que son frère Ludger, plus vieux et pas mal plus costaud que nous, vienne lui aussi au brochet avec nous autres. C’est donc bien gréés et avec un lunch pour le dîner que nous avons tous enfourché nos bicycles à pédale le samedi matin de bonne heure et que nous avons pris le chemin du lac Blouin.

C’était quand même une bonne promenade entre Bourlamaque et le quai du lac Blouin. Quand nous sommes arrivés, quelques petits bums de Val d’Or étaient déjà installés sur le bout du quai mais la carrure de Ludger Berthier nous offrait une assurance-paix contre les petits baveux. Nous nous sommes donc installés en toute tranquillité et nous avons commencé à préparer nos agrès. Nos gréements de pêche étaient somme toute assez rudimentaires et c’est à se demander s’ils auraient pu réellement survivre à la morsure d’un gros brochet. Mais Ludger, lui, avait une vraie ligne à pêche, cadeau de son parrain disait-il. Et quand il sortit son agrès de son petit coffre de pêche, Éloi faillit s’étouffer. “T’es malade, Ludger, c’est à papa ce rapala-là! S’il apprend ça, il va te tuer, il est flambant neuf dans sa boîte!”.

Ludger lui expliqua qu’il le nettoierait après et qu’il le remettrait dans sa petite boîte de plastique transparent avec le petit carton illustré minutieusement repositionné là où il était, qu’il le remettrait exactement là où il l’avait pris. “Papa n’y verra que du feu, t’inquiètes”. Le père Berthier était maniaque avec ses agrès de pêche, personne n’avait même le droit de regarder dans son coffre, ni même de penser s’imaginer avoir l’idée de regarder dedans. Et si son père venait à le savoir, continua Ludger, c’est juste Éloi qui aurait pu bavasser et ça, entre frères, c’était un crime sans nom et punissable des pires sévices. Éloi est venu blanc comme un drap. Mais la pêche a commencé quand même.

Les trois plus jeunes, nous pêchions avec un simple hameçon appâté d’un ver de terre, une pesée et une balloune rouge et blanche comme flotteur. Ludger faisait son frais chié en lançant au loin le superbe rapala armé de petits tripodes argentés piquants comme les aiguilles de la garde Dupuis. Et il ramenait son appât en faisant des manèges et des simagrées pour avoir l’air d’un vrai. L’eau du lac était encore proche du point de congélation, nous étions convaincus que le brochet viendrait se réchauffer au bord dans les eaux moins profondes et mordrait à nos vers bien avant de sauter sur le rapala de Ludger. Rien ne nous aurait satisfait davantage que de lui faire ravaler ses grandes manières.

Beaudet avait déjà attrapé deux crapets-soleil, mais ça ne comptait pas vraiment. Et Ludger était toujours là, à l’extrémité du quai, à lancer patiemment et avec grand style le beau rapala de son père dans les eaux plus profondes.

Après un moment, le cri est parti, “Tabarnak de câlisssss” criait un Ludger désespéré qui venait d’accrocher le rapala de son père dans le fond du lac. “Venez m’aider, bande de petits morveux, au lieu de me regarder de même”, dit-il en nous regardant découragé. Éloi pris de panique accourait vers son frère en criant : “Je te l’avais dit, je te l’avais dit, papa va te tuer, maudite tête heureuse!”.

Les frères finirent par se calmer et après avoir analysé la situation Ludger demanda à Éloi de tenir la ligne pendant qu’il enlevait ses bottes, ses bas et sa chemise ne gardant que son jeans. Devinant le plan de Ludger, nous lui disions tous de ne pas sauter, l’eau était beaucoup trop froide, c’était trop dangereux. La peur l’emporta sur la raison, sans compter l’orgueil de l’aîné. Pour toute réponse il nous demanda si nous avions une meilleure idée et il s’élança dans l’eau tenant le fil passé dans un anneau formé de son pouce et son index pour trouver son chemin vers le rapala perdu dans les eaux opaques du lac. Les petits bums de Val d’Or sont accourus à nos côtés questionnant à grands cris : “Il a pas vraiment sauté, l’innocent?, il a pas vraiment sauté?”

Nous n’étions plus qu’un rang cordé bien serré de statues de sel fixant la surface du lac. Les dernières ondes laissées par son plongeon totalement absorbées par le flot monotone du lac, on entendit au loin partir l’angelus du clocher de l’église Saint-Sauveur. Comme si le bon dieu offrait à la remontée de Ludger un solennel compte à rebours.

Après que les dernières résonances du douzième coup de cloche se soient perdues dans le silence pesant, toutes nos longues faces blêmes se sont retournées d’instinct vers le pauvre Éloi. Catatonique et livide, un murmure à peine audible sortit du bout de la gueule du pauvre enfant qui scrutait fixement l’opacité des eaux :

“Ludger . . . viens-t’en là . . . papa va nous tuer.”

Plus tard dans l’après-midi, il est enfin remonté. Le corps raide et bleu comme ses jeans au bout du long grappin des pompiers de Val d’Or. Bien piqué dans le creux de sa main droite, le beau rapala argenté de monsieur Berthier.

Son père devait être tellement fier de lui.

Flying Bum

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(Adapté librement) En mémoire d’un ami d’enfance.

 

11 réflexions sur “Le bon père

  1. Merci. Il y a des passages délectables! La narration est construite d’abord avec la représentation ironique – et des plus justes – de l’admiration des ti-culs que nous étions envers les pères silencieux et lointains. Une admiration qui littéralement se poursuit jusqu’à la mort dans le cas de Ludger et qui offre une chute troublante au récit.

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  2. Mon vieux chum, que tu nommes Ludger, est bien décédé en tentant de récupérer un leurre « pogné » au fond. Le méchant fond dont il est question est bien sûr celui du lac Malartic. La famille, père en tête, avait alors quitté Bourlamaque depuis peu pour Malartic. Au moment du tragique accident, Ludger pêchait en chaloupe sur le lac avec Éloi. Si je me rappelle, nous vivions alors à Montréal, c’est Claude ou Pierre Gingras avec qui je correspondais par emails en papier, qui m’avait appris la triste nouvelle… Merci pour les souvenirs.

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  3. Toujours aussi bien écrit. Je me rappelle ce printemps-là, on se préparait pour la communion solennelle. Mademoiselle Roberge, nous avait dit que: « Ludger » ne voulant pas la faire, voilà le sort des enfants obstinés. J’avais le bras droit cassé, et grâce à cette malchance tournant à mon avantage, c’est avec le gauche que j’ai fait le serment, en ayant le sentiment de l’avoir un peu vengé. La despote était en sacrement…

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    • Merci pour le beau commentaire. Je ne savais pas que tu connaissais “Ludger”, la révolte de Ludger était probablement tout ce qui lui restait après la peur. Merci de l’avoir vengé en esprit, ma despotique amie.

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