Écritures

La machine à écrire, son cliquetis et ses accessoires, l’effaceur, le stencil et le carbone, nous paraissaient relever d’une époque lointaine, impensable. Pourtant quand on se revoyait quelques années plus tôt, en train de téléphoner dans la cabine du café, de taper une lettre sur l’Olivetti, il fallait bien reconnaître que l’absence de portable et de mail ne tenait aucune place dans le bonheur ou la souffrance de la vie.

Les Années, Annie Ernaux

Oui, j’écris un blogue, mais encore?

Ne suis-je pas graphiste? Lorsque l’ordinateur a envahi les ateliers de graphisme, les pupitres des typographes, les tables lumineuses des pelliculeurs, soudainement nous sommes tous devenus des infographistes. Et ceci est une calamité à mon sens. Les comptables, d’autre part, les demi-lunettes rivées sur leurs PC ne sont pourtant pas devenus des infocomptables, à ce que j’en sache, pas davantage que n’existent des insignifiances comme des infobibliothécaires ou des infopompiers.

Alors, je n’écris pas un blogue. J’écris, point. Pour faire joli et contemporain, on pourrait dire que je tiens un cybercarnet, cela fait beaucoup plus français. Mais encore, le carnet existait bien avant mon ordinateur, qu’y a-t-il de si cybernétique dans un carnet? Plusieurs d’entre nous ont lu les Carnets du Major Thompson, les plus vieux ont suivi les étranges et mystérieux Carnets du Major Plum Pouding à la télévision, les plus intellos auront lu Les carnets du sous-sol de Dostoïevski et combien d’autres carnets encore. Alors oui, j’écris, tout simplement. Et depuis longtemps.

Dans ma toute petite enfance, deux de mes cousines qui fréquentaient le cours commercial, deux superbes filles dans les yeux d’un ti-cul de cinq, six ans, deux soeurs qu’on avait baptisées gentiment les pépées, venaient régulièrement à la maison. Elles venaient pour y pratiquer leur méthode sur la dactylo dans le bureau de mon père au sous-sol, elles n’en avaient pas à la maison. Nous ne devions les déranger sous aucun prétexte. Il n’y avait pas de fille dans notre maison, outre notre mère. Je me cachais et j’observais ces deux divinités concentrées sur leur ouvrage et le cliquetis de la machine devenait pour moi comme une musique de déesses.

Sur le chemin dans les bois parmi les arbres verts, se trouve une vieille cabane faite de terre et de bois où habite un garçon de la campagne appelé Johnny B. Goode qui n’a jamais appris à lire ou à écrire très bien encore, mais il peut jouer de la guitare aussi juste qu’une cloche carillonnant.

traduction libre, chanson de Chuck Berry

Et je rêvais du jour où, comme les pépées, je ferais en inventant des mots, la même musique qu’elles. Dans ma petite tête d’enfant, tous les grands écrivains étaient des gens déjà morts. La musique, les chanteurs et leurs chansons, c’était tout le contraire, même morts, ils sont encore vivants, leur son résonne toujours. Il me restait donc à écrire comme on chante.

mardimardi

De ma première machine à écrire, une vieille Remington achetée dans un bazar de sous-sol d’église, mon premier véritable texte poétique, à quatorze ans, en neuf mots. Outre de pouvoir bien saisir lors de quel jour de la semaine cette prose a été commise, de comprendre aussi que le garde-manger de l’auteur était probablement vide comme son estomac, existe un plus grand vide encore entre les deux groupes de mots, comme un long silence, un remarquable témoin de la nécessité d’avoir quelque chose à dire avant de pouvoir noircir du papier. La musique de ma Remington ne suffirait pas. Bien qu’il ne faudrait pas sous-estimer le poids du sens de ces neuf simple mots.

Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes – j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne jamais que la grande mesure du silence.

Agua viva, Clarice Lispector

Une histoire qu’on m’a racontée un jour et dont j’ignore complètement l’origine ni même si elle est vraie, la voici tout de même. Un jour, un haut-fonctionnaire désirant évaluer les soins dispensés aux patients de l’aile psychiatrique d’un hôpital, eût une idée. Il instruisit un anthropologue de son plan et l’homme fut admis à l’urgence à l’insu de tout le personnel de l’hôpital. Il devait se faire l’observateur à l’interne se faisant passer pour une personne en proie à une maladie mentale. Son séjour avait été prévu pour une dizaine de jours, le temps de vivre un ensemble de situations, de faire le tour du personnel soignant. À mesure que l’expérience avançait, l’anthropologue s’isolait occasionnellement, le plus à l’abri des regards que sa situation lui permettait de le faire afin de sortir un cahier et un crayon et il notait les détails de son hospitalisation, ses observations. Lorsqu’on l’y prenait, on l’invitait calmement à ranger ses choses et à rejoindre le groupe des patients dans les activités de routine. Jamais on n’a jugé bon, utile ou nécessaire de lire ce que l’homme écrivait dans son cahier mais jamais non plus ne lui a-t-on retiré son cahier. À la fin de l’expérience, on a pu lire au dossier du faux patient : Le patient X a apparemment développé une symptomatique comportementale d’écriture.

J’ai toujours vu l’écriture comme un geste inévitable. Pourtant, je ne connais pas d’activité plus sotte pour la pensée humaine que de se mettre le coeur à la gêne de la sorte, la cervelle aux quatre vents. Pour écrire dix beaux mots où deux banalités auraient suffi. Traiter son propre coeur comme un chien qu’on enchaîne et fausser jusqu’aux pleurs qu’on a dans les yeux. De le faire complètement seul, hormis le fantôme étrange perché sur mon épaule qui m’accable tout le temps que claquète mon clavier. Se demander qui aurait avantage ou un peu de plaisir à lire ceci, à dévierger la blanche case commentaires, relier d’un court trait les points entre deux univers. On n’écrit toujours que pour soi sans jamais se demander à quoi bon, jusqu’au jour où un lecteur, une lectrice ne vienne nous affirmer au contraire que ce n’est que pour elle qu’on l’a fait cette fois-là. On n’écrit pas uniquement pour ça, mais on écrit quand même beaucoup pour ça, sinon faut être un peu fou quand même. Ou avoir développé une symptomatique comportementale d’écriture.

Ça doit être ça que j’ai.

Flying Bum

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2 réflexions sur “Écritures

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