Le prix de l’insoumission

Institut National de Réingénierie de la Pensée*, Joutel, Québec, janvier 2027.

Le quatrième mandat auto-proclamé par Trump en 2024 et le nouveau gouvernement du Québec, coalition de l’extrême gauche avec l’extrême droite qui dirige maintenant le Québec depuis l’élection de 2022 auraient dû m’alerter. J’aurais dû prévoir tout ceci il y a bien des années. Quand le bouffon de Bourassa, marionnette insignifiante de l’establishment anglophone qui régnait alors en roi et maître sur le Québec, promulgua sa fameuse loi 22 en 74.

Jeune tête chaude vaguement sympathisant du FLQ, militant de l’indépendance, mes héros s’appelaient le Che, Fidel, Pierre Bourgault, René Lévesque et aussi secrètement Pierre Vallières, Paul Rose, j’étais de toutes les luttes pour sauver le français et j’allais même jusqu’à imprimer gracieusement des affiches pour Reggie Chartrand et ses chevaliers de l’indépendance. Tout ça c’est de la faute à Bourrassa. De sa loi maudite contre laquelle la manifestation avait été organisée. L’enseignement de l’histoire maintenant banni avait fait de moi un jeune et innocent militant, j’avais investi mes petites économies d’étudiant pour apporter ma contribution toute spéciale pour la grande manif.

leszétats

Une quinzaine de dollars pour le grand morceau de vinyle bleu aux couleurs du fleur-de-lysée, une autre dizaine de dollars pour la peinture aérosol, les cordes. Et une touche d’humour, “les zétats aux étaliens”. À cette époque la cause était noble, le Québec devait se libérer du joug de l’establishment anglophone qui voyait le peuple “canadien-français” comme des insoumis incapables d’accepter la conquête, une race inférieure, conquise, à assimiler. Ils contrôlaient l’état en lui parlant avec la langue de l’argent essentiellement.

Le Québec aux québécois était clâmé haut et fort avec enthousiasme à toutes les manifestations par toutes les bonnes gens, à toutes les Saint-Jean du parc Lafontaine ou du Vieux-Montréal où la police du pouvoir des riches tabassait tous les poilus séparatistes comme moi. Et à la lumière du mouvement St-Léonard français, “les zétats aux étaliens” était une blague de bon aloi, c’était avant la Proclamation du Sérieux National de 2024 qui interdit à quiconque de faire de l’humour avec la politique sous peine d’être envoyé à l’Institut de Joutel*.

Lorsque j’ai revu ma bannière au bulletin télévisé, à la manifestation de Québec en 2017, j’ai failli m’évanouir. Quel espèce de romantique fou avait bien pu conserver mon oeuvre pendant toutes ces années? Quelle idée stupide lui avait-il pris de la ressortir et de l’accrocher au vu et au su de tous?

La presse braillait haut et fort sous la plume de Hassein Ben-Ameur (Journal Métro, 27 novembre 2017) :

«Le Québec aux Québécois.» La banderole hissée sur les remparts du Vieux-Québec samedi ne laissait aucune place à l’interprétation. Il fallait bien lire ceci: le Québec aux Québécois blancs, français, hétéros, «de souche». Nous sommes au-delà du discours nationaliste et de la pensée réactionnaire et identitaire de base. Sur les premiers murs du Québec et sur les fondements de son histoire, nous avons regardé s’exhiber les signes patents d’un fascisme d’un autre temps, absolu, hégémonique et laid. Très laid. Ça vous rappelle les pires abominations de l’histoire humaine? Ça vous fait peur? Ça vous dégoûte, vous révolte, vous décourage? Tout ça à la fois? Vous avez raison.

Ishhhhh, tant qu’à écrire, man, vas-y à fond.

Étais-je devenu un mécréant de la pire espèce, avais-je vraiment peint cette bannière avec toute la mauvaise foi qu’on prêtait maintenant à son message somme toute assez banal? Étais-je donc un fasciste laid, très laid? Qui n’a pas déjà chanté Le Québec aux québécois au moins une fois dans sa vie avec des motivations nobles, le rêve d’un pays indépendant où on parle le français? On ne parle pas encore ici de manger des femmes voilées sur la broche pour voir si ça goûte fort les épices.

Quand j’ai vu la police d’état descendre la bannière et partir avec, je savais que mes heures étaient comptées. On voit nettement l’esquisse du Flying Bum dans le coin en bas, les initiales F.B., j’ai blogué assez longtemps sur les internettes, ils vont me retracer, ce n’est qu’une question de temps, pensais-je alors.

De la fenêtre de ma cellule glaciale, je ne suis plus qu’un vieil homme captif et blessé qui regarde à l’horizon la vaste étendue boréale encore vierge que la neige de janvier balaie. Une rumeur circule entre les murs que les Anishnabe de l’établissement Joulac appuyés par les troupes de Pikogan seraient en route pour prendre l’Institut d’assaut et venir nous libérer. J’attends, feignant la soumission, qu’on vienne me chercher pour aller en classe, continuer la réingénierie de mes pensées. J’investis toutes les heures de solitude qu’on me laisse à me remémorer tous les morceaux de ma vie passée dans le vague espoir que la puce sous-cutanée que les médecins de l’état m’ont installée, enregistre mes pensées avant que la réingénierie ne les efface de mon cerveau biologique, pour la gloire de mes enfants, leurs enfants à leur suite. Mais, honnêtement, je commence à en perdre des grands bouts. Que le diable m’emporte.

Flying Bum

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*Fondée en 1965, Joutel a été une ville-champignon qui a poussé au nord du 49ème parallèle en Abitibi, isolée dans la toundra entre Amos, Matagami et la Baie James. Elle a connu au cours de son histoire l’ouverture et la fermeture de quatre mines : la mine de Poirier, Joutel Copper Mine, la mine Agnico et les mines Selbaie. Au cours des années 80 et 90, la petite localité va atteindre 1200 habitants. Mais comme bien des villes minières, l’épuisement des ressources viendra forcer la fermeture de la ville le 1er septembre 1998. Toutes les constructions et les infra-structures furent démantelées et il n’y avait plus qu’une tour de retransmission par micro-ondes pour signaler le site. En 2024, le gouvernement Massé-Nadeau-Dubois décida de réhabiliter le site en y faisant construire l’Institut National de Réingénierie de la Pensée et les facilités pour y accueillir tout le personnel nécessaire à son bon fonctionnement. Après des débuts modestes, on y compte aujourd’hui au-delà de 2,500 usagers en bonne voie de récupérer la capacité de vivre dans la nouvelle pensée correcte, extrême gauche-droitiste coalitionniste et multiculturaliste.

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