Mon dernier polar

Évidemment, une grosse lune striée de nuages sinistres jette une blafarde lumière bleue sur la nuit, dans la forêt noire c’est soir de représentation, les chauve-souris sont en pleine chorégraphie, on approche les quatre heures du matin, serait-on dans un polar sinon?

“Hier au soir . . . elle est partie . . . la perruque noire . . . avec ma belle prothèse neuve. . . ”

Voilà les dernières  paroles de la grosse femme qui gisait. Dans mon livre à moi, la pauvre femme couchée là, sur le dos au bord de l’allée, en aurait eu besoin d’une autre de ces prothèses. Un beau moignon bien propre et rose un peu plus haut que le genou sur une de ses jambes, découverte sous une délicate robe d’été relevée en haut du nombril. Des marques subtiles sur la peau, seules traces de là où la prothèse était attachée. L’autre jambe fraîchement arrachée pas très proprement. Aucune prothèse, aucune jambe en vue. Mais le besoin pour la deuxième prothèse est parti de facto avec le dernier souffle qu’elle venait de pousser à l’instant, là devant moi, sa vie est partie. Je le crois à tout le moins, dans le bleu pourpre de cette fin de nuit, tout ce qui peut se confondre en profite pour nous confondre avec. Machinalement, j’ai poussé deux doigts sur sa carotide entre son menton 4 et son menton 5. Aucun mouvement, aucun pouls. La pauvre femme vient de gagner le paradis, je l’espère pour elle secrètement. Quelqu’un quelque part s’est dit: “Tu ne marcheras plus jamais toé, ma grosse torche.” et a pris les moyens pour tenir sa promesse.

Je ne suis pas de la police ni même un détective privé. J’aime seulement me mêler de ce qui ne me regarde pas de temps en temps. J’ai beaucoup de temps à tuer. Je prends nuitamment cette petite marche tranquille, histoire de faire passer les fourmis qui m’assaillent la jambe et m’empêchent de dormir et me voilà tenant compagnie à ce cadavre encore chaud là ou l’allée mitoyenne qui mène chez ma voisine et la mienne se rencontrent. Je suis à peu près certain que la femme habitait une de ces cabanes rafistolées dans le petit lot faisant enclave directement sur la route devant le terrain de ma voisine et entourée d’un fouillis total. Je sais qu’à une époque pas si lointaine il s’y faisait un petit trafic de cigarettes de contrebande, du temps où ses fils vivaient encore avec elle. Mais depuis quand tue-t-on pour quelques clopes? On arrache pas la jambe d’une pauvre vieille pour si peu. Je ne l’avais aperçue qu’une fois ou deux depuis que le diabète avait gangrené sa jambe et je ne fume plus depuis au moins cinq ans, je n’avais plus rien à faire là.

D’après sa position, le cadavre appartient davantage à la voisine qu’à moi. Ce n’est pas grave, j’ai un droit de passage notarié et je sais que personne ne viendra réclamer le corps. Je ne connais qu’une seule personne dans les alentours susceptible d’être appelée “la perruque noire”. Si en plus, je trouve une prothèse de jambe dans sa maison, Bingo mon Colombo! Une affaire réglée vite faite.

Ma douce qui fait toujours des énigmes à tout propos sur le dos de notre singulière voisine va se régaler la machine à potins demain matin. Je retourne m’équiper un peu mieux. Et je refais le grand tour par le chemin, obsédé à l’idée de repasser devant le corps, m’assurer que je n’ai pas eu un coup de berlue, halluciné gaiment sur le dos d’un pauvre chevreuil frappé par une voiture ou quelque chose du genre. Mais non, le macchabée en robe fleurie sans jambes décore encore la croisée des chemins. Une histoire qui ne tient pas debout.

Voilà que moi je suis maintenant debout devant le mur à cossins qui sert de devanture à la maison de la voisine, il est quatre heures pile, je n’ai pas niaisé. J’examine toutes ces choses accrochées là au hasard cherchant sans le savoir une prothèse de jambe ou de quelqu’autre membre, on ne sait jamais. Vieilles théières en fer blanc, une planche à laver des temps anciens, des vieilles raquettes en babiche, des vieux fanals qui n’allument plus et un tutti frutti de patentes entremêlées dans le lierre quasi-centenaire qui enrobe la petite demeure tapie au fond de son bois.

Je n’ai pas pris de chance, j’ai apporté la barre à clous que je garde généralement sous mon lit, on ne sait jamais. L’endroit est propice à croiser la mort subite en personne, à faire des rencontres susceptibles de mal tourner. Ne pas se faire prendre au dépourvu est toujours un bon plan, serait-ce par une septuagénaire perruquée de noir. Aucune lumière ne transperce les rares fenêtres et ma lampe de poche est braquée sur la porte d’entrée sans carreaux. La petite lueur de la lampe explore la serrure, la poignée, la peinture craquelée qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre et  . . . les grandes marques encore humides de doigts et de mains rouge-sang. Ça n’annonce rien de bon.

Mes propres sangs se figent dans mes veines, je n’ose plus bouger. Un ou deux craquements, un étrange souffle ou serait-ce un sifflement, je plisse les oreilles pour mieux entendre. La quincaillerie de la porte s’anime hypocritement par en-dedans, une suée me trempe le corps de bord en bord. Je me rue carrément, je tourne le coin de la maison et je me ramasse dans un fracas d’objets dans un cagibi ouvert qui longe le côté de la maison. Le vacarme que j’ai fait! Et mes tremblements incontrôlables qui continuent de faire clinquer tout ce bazar.

Cherchant désespérément mon air, je respire trop fort pour sentir le froid métal du canon d’un douze qu’on me colle dans le derrière du cou. “Tu cherches quoi, mon gars?” dit une grosse voix féminine qui se la joue comme un homme. “Je cherche ma chatte.”, que je lui réponds en insignifiant, pour reprendre un vieux truc de ma douce qui aimait aller fouiller dans ses bâtiments quand elle croyait que la voisine n’y était pas. “Il est quatre heures du matin” reprit la grosse voix que je ne reconnaissais pas comme celle de la voisine, “Tu me prends pour la conne du shift de nuit ou quoi?”

Je sens le bout de son canon faire son chemin dans mes chairs. “On pourrait placoter ailleurs que dans votre garde-robe à cochonneries” que je lui dis. “On jasera une autre fois, t’as quinze secondes pour faire disparaître ton cul dans le noir avant qu’il vire rouge sang.”

Mais Allah est grand, j’entends soudainement la petite voix tremblotante de la voisine, petite madame toute délicate dans les soixante-dix ans avancés, le dos arqué mais la tête bien relevée qui lance un regard perçant sorti d’en-dessous du toupet désorganisé de sa perruque noire comme le charbon. “C’est monsieur St-Pierre, le voisin, Ginette, baisse ton gun!” ordonna-t-elle à la grosse fi-fille au physique de videur de club. Et la grosse fi-fille obéit.

“On l’a vue, nous autres aussi, la morte, on a quasiment chié dans nos culottes. Entrez, on va jaser.” De toute évidence, elles ne pouvaient pas avoir vu la “morte”. La “morte” parlait encore quand je l’ai trouvée.

Dans toutes ces années, je n’étais jamais entré chez elle, jamais été invité. Ni même aperçu à travers les fenêtres ce que l’intérieur pouvait avoir l’air avec un extérieur de même. Il y a toujours un début mais ce soir précisément, l’invitation était louche un peu.

“Venez vous asseoir.” me dit-elle me tirant une chaise devant la table. Et les deux femmes prirent place. Je sentais que la grosse fi-fille me regardait avec des yeux particuliers, inquisiteurs, la confiance n’était pas encore installée tout à fait. Lorsqu’elle tira le bas de sa robe vers le haut pour s’asseoir écartillée comme un homme, les deux grosses jambes poilues de chaque côté de la chaise, j’ai bien vu entre le haut de ses bottes de rubber et le bas de sa robe qu’elle avait le bas de la jambe toute noire, comme gangrenée.

La voisine déposa une tasse de thé devant moi. Je pouvais à peine distinguer le décor dans la pénombre. Seule une petite veilleuse éclairait l’aire ouverte encombrée au possible. “Tiens, goûtez à ça.” me dit-elle en nous déposant chacun une assiette et une fourchette, à moi, à elle et à la grosse fi-fille. Puis elle nous trancha chacun un morceau de gâteau. “C’est aux pacanes et aux ananas avec un beau crémage au fromage, vous m’en donnerez des nouvelles.”

Apparemment, ça ne pressait pas tant que ça de discuter du cadavre qui ornait le croisement de nos allées de gravier, un détail banal. Je les laissais mener le bal mondain à leur guise, le douze était encore pompé à côté de fi-fille. “J’en ai vu des choses dans ma vie d’infirmière, vous savez, monsieur St-Pierre. Toutes sortes de morceaux de corps d’hommes, de femmes et même d’enfants découpés sans façon, dans les salles d’opération où j’ai travaillé pendant plus de 40 ans. Mais comme ça dans le bois, devant chez nous, ça frappe hein? c’est pas pareil.”

J’ai pris une bouchée polie de son gâteau, il était divinement bon, mais on dirait que sa descente dans l’oesophage était pénible, un haut-le-coeur m’est venu. J’ai pris une grande lampée de thé chaud pour le faire passer en espérant que rien n’avait paru. La grosse fi-fille mangeait le sien goulument en me fixant toujours avec un sourire débile en coin.

“Une fois, c’était une petite fille, de douze-treize ans, continua la voisine le regard placide me fixant droit dans le blanc des yeux, en sautant debout dans la tasserie de foin, elle s’était empalée l’entre-jambes sur un piquet. Ils l’ont coupé et ils nous ont amené la petite de même, le piquet planté là.”

“Calvaire.” pensais-je tout bas, en détournant le regard.

La vue maintenant un peu mieux adaptée à la noirceur, en tournant la tête pour ne plus voir la voisine en pleine face, je voyais sur le comptoir près du lavabo, la vaisselle bien propre qui séchait dans le rack à vaisselle. Une collection de longs couteaux en inox et une prothèse en plastique couleur chair qui achevait de s’égoutter les faux orteils en l’air.

Un étrange vertige m’a pris, du jamais vu, jamais ressenti avant. Ma tête atterrissait de côté au ralenti, mon oreille s’est collée sur le crémage doux et chaud, le gâteau me servait maintenant d’oreiller. Le décor noir blanchissait.

J’ai senti les doigts de la grosse fi-fille pousser fort sur ma carotide. “Il commence à être temps, je pensais qu’il tomberait jamais ton hostie de senteux de voisin.” dit la grosse fi-fille.

Et ma voisine, toute calme:

“Commence à le découper, Ginette, je vais aller mettre de la chaux dans le bain.”

 

Flying Bum

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