Une balle dans le dos

On racontait au petit Albert Plouffe que son père avait été un joueur de baseball dans une obscure ligue de la côte est américaine. C’est pour cela qu’il était rarement à la maison. En réalité, le père d’Albert était un petit mafieux de peu d’envergure et lorsqu’il fut abattu d’une balle dans le dos, sa mère lui avait simplement dit que le pauvre homme s’était suicidé. D’une balle dans le dos.

Première manche :

Albert savait très bien qu’il n’irait jamais bien loin dans le baseball avec un nom pareil. Albert Plouffe. Il se faisait donc appeler Burt, comme Burt Reynolds, fais-moi peur shérif.  Burt rêvait de ce moment depuis sa tendre enfance. Toute sa vie ne tenait qu’à son rêve. Un rêve ambitieux pour un petit québécois francophone, orphelin qui plus est.

Il y était maintenant, après des tribizillions d’heures de pratique, dehors l’été dans les mouches, en gymnase l’hiver, des parties jouées sous le soleil brûlant, sous le vent cinglant, des camps d’entraînement, des écoles spécialisées, des sacrifices sans nom, des muscles endoloris, des os brisés. Un joueur régulier blessé au jeu lui avait valu de monter dans le grand club, sa première présence au bâton dans les séries mondiales enfin! Il était plus que prêt, il connaissait chaque lancer de son adversaire par cœur, avait tout étudié, mémorisé, toutes ses balles, ses tactiques, comme une chanson à son oreille, une douce musique.

Deuxième manche :

Score nul, deux retraits, trois hommes sur les coussins, si cette balle était frappée, cela pourrait bien être la balle de sa vie. Première sensation, une bête féroce et bien équipée côté dentition venait de le mordre sournoisement dans le bas du dos. Il n’avait eu que le temps d’exécuter une rotation rapide du bassin en légitime défense. Il tentait de se tordre le cou suffisamment pour voir là où dans son dos la balle l’avait frappé. En se retournant, il avait aperçu l’arbitre maniéré qui lui indiquait le chemin du premier coussin d’un grand geste qui ressemblait à celui de son père qui jadis l’envoyait réfléchir au petit coin. La foule n’avait guère applaudi, Burt était dans le camp visiteurs. Il se disait qu’il aurait bien d’autres chances de s’essayer sur la redoutable balle rapide du lanceur. Marcher gratis au premier coussin c’était quand même bon pour lui, utile dans le calcul de sa moyenne au bâton. Les buts déjà bien pleins, le coureur au troisième avait donc ramené un point au marbre avec lui. Ce point qui s’avéra être le point victorieux. Son point produit à lui, se disait Burt, lui et son dos souffrant.

Troisième manche :

Il ne l’avait appris que le printemps suivant, comme tout le monde, au bulletin télévisé. Le jeu avait été arrangé par des preneurs aux livres mafieux acoquinés à quelques joueurs avides et sans scrupules. Son équipe n’avait pas vraiment remporté les séries mondiales, on leur avait donné en cadeau. En lui servant une balle dans le dos, à lui.

Burt ne savait pas par quel bout absorber l’information après avoir ressenti les grands frissons de la victoire. Tous les joueurs de son équipe l’avaient soulevé dans les airs et longuement exhibé à une foule littéralement emportée par la joie. La cuite qui s’ensuivit dura des jours et des jours. Les filles de son bled natal s’étaient jetées à ses pieds, et pas que les moches. Comment serait-ce possible de dé-ressentir, effacer de son esprit ces sensations enivrantes, d’admettre l’inadmissible?

Quatrième manche :

La saison qui suivit, Burt avait accumulé les contre-performances. On l’avait retourné dans les mineures pour un temps, ensuite dans une ligue AA sur la côte ouest, puis plus rien. Il ne se présenterait plus jamais au bâton en séries mondiales. Il ne connaîtrait jamais plus la sensation que procure le statut de jouer avec les meilleurs, d’être le meilleur joueur au monde.

Cinquième manche :

Burt était rentré à St-Henri, le seul endroit au monde qui voulait un peu dire maison pour lui. Il avait ouvert un petit magasin d’articles sportifs. Il y vendait des gants de baseball à des ribambelles de petits garçons avec des flammèches dans les yeux, la carte de baseball de sa seule saison en séries mondiales laminée au comptoir.

– C’est tu vous ça, monsieur? demandaient les petits garçons.  Il leur disait oui, oui c’est bien moi. – Vous êtes allés aux séries mondiales pour vrai?  Il leur disait oui, oui, j’y suis allé pour de vrai.

– Avez-vous gagné?

Il leur disait non.

Sixième manche :

Burt avait toujours la pince à cravate. La stupide pince à cravate. Il avait été tellement excité de la tenir dans sa main à l’époque. Il l’avait portée une fois au mariage d’un ami et l’avait ensuite laissée traîner négligemment sur le manteau de la cheminée. Maintenant, ce sont des bagues qu’on offre aux vainqueurs. C’est une bonne chose pensait Burt. Une bague, ça se porte bien tous les jours. Pas qu’il la porterait, lui. Il en avait presque honte. Il avait finalement eu la trouille que le commissaire du baseball majeur ne leur demande de retourner les épingles à cravate, il avait déposé la sienne dans un coffret de sûreté, paniqué.

Pause sixième.

All I need is just one chance
I could hit a home run
There isn’t anyone else like me
Maybe I’ll go down in history
And it’s root, root, root
For the home team
Here comes fortune and fame
‘Cause I know
That
I’ll be the star
At the old
Ball
Game

 

Septième manche :

Ce qui ravivait ses meilleurs souvenirs hormis la pince à cravate, des insupportables douleurs chroniques au dos qu’il traînait depuis cette fameuse série mondiale et qui avaient probablement gâché son jeu, sa carrière. La douleur s’amplifiait d’année en année. Comme une douleur articulaire vive et brûlante qu’il éprouvait par-dessus celles d’avoir monté et descendu sur ses genoux au moins 100,000 fois dans sa courte carrière de receveur. La douleur logeait exactement là où la balle l’avait frappé. La douleur le suivait partout comme si des fantômes sadiques s’amusaient à lui tirer des balles dans le dos, toujours à ce même maudit endroit. Comme si un esprit pervers le narguait tout le temps sans relâche.

Septième manche qui s’étire et qui s’étire :

Le reste de sa vie, Burt avait porté fièrement des uniformes pourtant insignifiants, rouges, bleus, blancs, jaunes, verts, dans toutes les palettes, avec comme logo une abeille, une otarie, un moineau quelconque, un bretzel, une face d’indien, un nom de brasserie ou de débosseur de char. Ces froques avaient été toute sa vie, la seule substance dont il était fait.

Huitième manche :

Quand Burt pensait à cette chose-là, et il y pensait souvent, il préférait ne pas y penser comme on pense à un vrai suicide.

Ce ne sera pas un suicide, pas exactement, se disait-il à lui-même, un pistolet dormant à ses côtés, chargé, tout le temps. Ce serait davantage comme frapper la balle de sa vie. Et Burt savait très bien ce que c’était d’avoir ne serait-ce qu’une toute petite chance de frapper la balle de sa vie.

Lorsque que ça fait mal de partout et que tu tires la balle de ta vie et que tu ne perds pas vraiment. Parce que personne ne gagne à la fin non plus.

Neuvième manche :

 

 

 

 

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s