Bête de sexe

 

La bête peut se faire animale mais encore peut se dire de celui ou celle qui manque totalement d’intelligence, d’à-propos pour un sujet donné. Chose certaine, au sens où on l’entend généralement, il existe près de zéro possibilité de s’appeler Lionel Sicotte et d’être une bête de sexe à la fois. Zéro. Zéro avec une barre.

Curieux tout de même à quel point avec l’usure du temps le corps peut prendre la forme de nos activités, mimétisme débile. Lionel Sicotte enseignait depuis plus de quinze ans les sciences paléographiques-épigraphiques à l’UBAV, l’université de Barraute à Val d’Or. S’il était davantage sorti en plein jour au grand soleil, peut-être n’aurait-il pas eu ce teint verdâtre et le corps couvert d’une étrange peau blanche comme les insectes luisants qu’on déniche sous les pierres. S’il n’avait pas passé ses soirées une loupe à la main devant des plaquettes de pierre couvertes d’hiéroglyphes cunéiformes sumériens ou précolombiens en bouffant de la scrap arrosée de Pepsi, ses yeux ne seraient pas toujours aussi plissés et ses poignées d’amour auraient pu faire place à un beau rack d’abdominaux. S’il s’était donné la peine de fréquenter la race humaine autrement que devant une salle de classe, il saurait comment les humains se coiffent, s’habillent, causent entre eux et toute cette sorte de choses, comment ils font la chasse aux pellicules et utilisent les anti-sudorifiques.

Mais le mystère est partout, sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus, préférablement s’il y a une femme pas loin, une belle on s’entend.

 

 

L’intérêt des petits cégépiens et des petites cégépiennes pour les sciences paléographiques-épigraphiques avaient connu un petit creux cet-automne-là. Dur, dur de rivaliser avec les folies que ramenait l’air du temps dans nos jadis sérieuses institutions, construction de sites web, jeux numériques, écoles d’humour et quoi d’autre encore étaient au programme. Lionel Sicotte s’était ramassé avec un seul groupe et beaucoup, beaucoup de temps à sa disposition, beaucoup plus que nécessaire. De longues soirées qui ramenaient à l’avant-plan de ses pensées sa grande solitude. Et elle lui pesait. En bon scientifique qu’il était, il savait que le corps humain devait exulter, condition nécessaire à toute vie ainsi qu’à bien meubler les samedis soirs qui mouillent. Et que la pratique individuelle c’était un peu comme le hockey, à un seul joueur ça vient long.

Chaque fois que de longues périodes sans paléographie épigraphique se présentaient, il tentait de se convaincre de partir à la chasse mais l’angoisse finissait toujours par le prendre aux couilles et le ramenait toujours derrière sa loupe et ses tablettes de pierre. Son fast-food gras salé micro-ondé compensait alors pour la solitude lancinante. Jamais, jamais dans cent ans, aurait-il même songé faire affaire avec une discrète professionnelle qui pourrait venir à domicile lui offrir l’exultation si nécessaire à son corps, et ce aussi facilement et rapidement que se faire venir une bonne pizza Domino. Pas la peur de cette sorte de créature qui l’embêtait, l’idée même de payer pour obtenir ce genre de chose lui semblait horrible, méprisable. Lui, payer pour du sexe? Oh, que non. Un homme a son orgueil.

 

 

“Bon après-midi,” avait gentiment dit l’intervieweuse au drôle de petit monsieur de l’autre côté du comptoir.

“Bon après-midi,” avait répondu Lionel Sicotte.

Il y eût ensuite un léger moment d’inconfort que l’intervieweuse semblait savourer en observant les variations chromatiques qui affectaient le visage de Sicotte et une bonne partie de son cou.

“Je suis ici pour l’expérience,” avait mentionné Sicotte, “celle que vous mentionniez dans l’annonce du journal de l’UBAV.” Sicotte avait déplié devant ses yeux une copie de l’annonce qu’elle avait regardé furtivement.

“Ah oui, l’annonce,” avait-elle répondu.

“Euh…..euh…, je suis à la bonne place au moins?”

“Oh que oui, vous êtes à la bonne place.” avait dit l’intervieweuse qui semblait avoir toutes les difficultés du monde à retenir un sourire. “Vous voulez faire partie d’une des expériences de la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV?”

“Exact.”

“Êtes-vous étudiant ici, monsieur Sicotte?”

“Non, j’enseigne ici, les sciences paléographiques épigraphiques.”

“Ah, je vois,” avait-elle répondu en se pinçant la lèvre.

“Il reste des . . . ouvertures? Dans le programme, je veux dire,” avait demandé Sicotte.

“Dites-moi,” avait dit l’intervieweuse pendant qu’elle semblait s’adonner à quelque graffiti érotique sur une tablette juste sous ses yeux, “pourquoi vous portez-vous volontaire pour participer à une expérimentation sexuelle, je veux dire sexologique?”

“Quelle différence cela peut-il faire? D’un point de vue scientifique, je veux dire?”

“Je vous assure que nous ne voulons d’aucune façon tenter de pénétrer indûment votre intimité, exception faite évidemment si une partie de votre intimité était susceptible de nuire à notre projet. À cause de, ah, vous savez, la nature singulière de ces expérimentations, il nous faut un portrait exact de nos participants pour faire de ces expérimentations un processus scientifique valable.”

“Je vois.”

“Alors, maintenant, qu’est-ce qui vous a incité à poser votre candidature?”

“Euh . . . en dehors des intérêts strictement scientifiques et des bienfaits pour la progression de la sexologie clinique appliquée . . .”

“Bien sûr, monsieur Sicotte, mais encore?”

“Euh . . . honnêtement, je me considère comme . . . en quelque sorte, un très bon . . . euh . . . à tout le moins un amant très adéquat et . . .”

“Et . . .?”

“Et aussi, j’ai pensé euh . . .” puis il avait précipité la fin de sa réponse plongé dans la gêne et la confusion, “ce serait un bon moyen de rencontrer une bonne partenaire sexuelle.”

“Vous comprenez, monsieur Sicotte, que vous ne connaîtrez jamais l’identité de la jeune femme ou des jeunes femmes que vous pourrez . . . euh . . . rencontrer au fil de l’expérimentation.”

“Je comprends,” avait répondu Lionel Sicotte qui cachait mal sa déception.

 

 

Une plantureuse dame d’âge moyen dans un long sarrau blanc avait relevé la tête de derrière son clipboard et avait fait signe de la tête à Lionel Sicotte l’invitant à s’asseoir. Les cheveux sur la tête de la dame étaient courts, foncés, drus comme le poil pubien. Sicotte en était à se demander si par opposition son poil pubien était long, lisse et blond. La dame avait pointé sans dire un mot le formulaire que Sicotte tenait sur ses genoux. Il lui avait remis.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Barbara en ajustant ses lunettes et en parcourant distraitement mais professionnellement le formulaire.

“Exact,” avait simplement répondu Sicotte.

“Il est indiqué ici que vous êtes inscrit pour un coït hétéro-normal-un-homme-une-femme. C’est exact?”

“Euh . . . oui, c’est exact.”

“Vous n’avez pas d’intérêt pour des expérimentations plus . . . exotiques?”

“Qu’est-ce que vous entendez par là?”

“Ce que je veux dire c’est que nous sommes intéressés dans toutes nos expérimentations à la gamme complète des activités sexuelles humaines, pas seulement un petit segment. Comme vous le réalisez certainement, monsieur Sicotte, ce n’est pas donné à tout le monde de trouver son bonheur dans un simple coït hétéro-normal ni d’un contact avec une personne essentiellement de sexe opposé, ni d’une activité avec un partenaire unique ou d’un partenaire d’un autre genre que le genre humain.”

“Euh . . . naturellement,” répondait un Lionel Sicotte soudain cramoisi.

“Alors, ce que je vous demande c’est de me confirmer que vous êtes bien intéressé uniquement par un coït hétéro-normal avec une seule partenaire de sexe opposé.”

“Euh . . . oui, je pense que oui.”

“Très bien,” dit le docteur Barbara

“Au moins pour cette fois-ci,” avait rajouté Sicotte sans grande conviction et ne voulant pas passer pour un étroit d’esprit.

Le docteur Barbara avait placé ses lèvres en cœur et elle avait lentement introduit le bout de son crayon dans celles-ci, puis elle l’avait tout aussi lentement retiré en fixant Sicotte du regard.

“Vous réalisez qu’il y aura un certain nombre d’éléments de distraction au cours de ces expérimentations.”

“Je comprends très bien le travail de laboratoire et toute l’instrumentation de contrôle et de mesure que cela sous-entend.”

“Alors, monsieur Sicotte, croyez-vous que nos instruments et l’observation par des tiers pourraient nuire d’une quelconque façon à vos fonctions, votre activité coïtale?”

“J’en doute,” avait répondu Sicotte du tac au tac avec une belle assurance. “J’ai déjà été observé dans le passé.”

“Oh!?”

“Je veux dire, j’ai vécu cinq ans en résidence à l’université.”

 

 

À huite heures trente du soir un samedi d’automne très frisquet, Lionel Sicotte se présentait à la faculté de sexologie clinique appliquée de l’UBAV pour une douzième et espérait-il dernière rencontre préliminaire. Après avoir attendu une dizaine de minutes sur une chaise pliante au beau milieu d’une salle autrement totalement déserte et très peu meublée, de derrière la porte qui indiquait Personnel autorisé seulement était sortie une jeune infirmière dans son costume impeccable qui lui adressait un sourire agréable mais des plus superficiels et professionnels à la fois.

“Nous sommes prêts à vous recevoir, monsieur Sicotte,” avait-elle dit.

Lionel Sicotte avait pénétré dans la grande pièce au centre de laquelle se trouvait une estrade sur laquelle était posée une grande table rembourrée de cuir brun.

“Est-ce que vous serez vêtu Préliminaires, Semi-habillé ou Complètement nu? Lui avait demandé la jeune infirmière.

“Pardon?”

L’infirmière consultait son clipboard. “Sicotte,” avait-elle lu à voix haute. “Ah oui, vous serez Semi-habillé. S’il vous plaît, enlevez votre veston, cravate, chemise, souliers et pantalons, ensuite vous me suivrez dans l’autre pièce.

“Mais, j’ai déjà passé le médical trois fois plutôt qu’une,” Sicotte gueulait presque de frustration craignant une quelconque erreur bureaucratique. “Quelle sorte d’examen allez-vous me faire encore?”

“Ohhhh, mais vous ne passerez aucun examen cette fois-ci.” avait répondu l’infirmière, “Ce soir c’est Broadway!”

“C’est quoi?”

“C’est le soir, le grand soir, tonight’s the night,” lui avait-elle répondu en multipliant les clins d’œil grivois.

“Ce soir? Je n’en avais aucune idée, personne ne m’a averti.”

“C’est comme cela qu’ils opèrent maintenant. On se dépêche un peu, donnez-moi vos effets. Ils vous attendent de l’autre côté et ils ont déjà un petit retard sur la cédule.”

 

 

Lionel Sicotte avait passé la porte en bobettes et avait été accueilli par deux hommes et une femme d’âge moyen, tous portant lunettes, clipboards en aluminium et de longs sarraus blancs. Sicotte avait reconnu le docteur Barbara. Le plus âgé des deux hommes lui avait été présenté comme le docteur Fortin qui assisterait docteur Barbara, le deuxième homme, plus jeune, apparemment un technicien sans nom. À l’autre bout de la pièce, une empilade d’appareils couverts de cadrans, de boutons et de filage. Dans le milieu de la pièce se trouvait un lit king avec le couvre-lit et les draps repliés comme le font les femmes de chambres d’hôtel. Une petite table de nuit avec un napperon crocheté sur laquelle reposaient deux verres, deux débarbouillettes et un pichet de ce qui semblait être de l’eau froide comme si on avait tenté de mettre une touche de domesticité sur le décor autrement scientifique et froid.

“Sicotte?” avait demandé le docteur Fortin

“Oui, monsieur.”

“Bon. Garde, allez chercher mademoiselle notre autre participante.”

Une belle jeune fille mi-vingtaine était entrée avec un aplomb surprenant dans les circonstances, avait pensé Lionel. Une longue chevelure soyeuse mais d’un brun sans nom, elle ne portait qu’une mini-culotte bikini, une brassière noire et des lunettes. Elle avait regardé Sicotte bizarrement.

“J’ai pris la liberté de lui demander d’enlever les bas filetés et le porte-jarretelles, pour sauver du temps,” avait dit l’infirmière. Se retournant vers Sicotte, maintenant anxieuse, “À moins que cela ne vous excite?”

“Les bas? Non, ça va aller de même.”

“D’accord,“ dit le docteur Fortin, “Si vous voulez bien vous avancer tous les deux vers le lit.”

Ce qu’ils firent en se regardant avec une certaine gêne.

“Je suppose qu’on doit s’asseoir, ou quelque chose du genre?” Sicotte avait-il adressé à mademoiselle Tremblay nerveusement.

Ils se sont assis non sans avoir eu de la difficulté à se décider quant à la proximité exacte qu’ils devaient observer. Pour se donner un peu de contenance Sicotte avait distraitement poffé un des oreillers.

Docteur Barbara s’approchait maintenant d’eux avec un assortiment de fils métalliques, du ruban adhésif et un petit flacon de liquide clair.

“Ne vous occupez pas de moi,” avait-elle dit, “vous pouvez procéder.”

“Qu’est-ce que c’est que tout ce bazar?” avait questionné Sicotte pendant que docteur Barbara lui installait une électrode sur le coin de la bouche.

“Différents capteurs pour mesurer les réponses physiologiques. Ne faites pas attention à moi, allez-y, amusez-vous.”

“Écoutez, là, tous ces bidules vont être dans le chemin un moment donné ou un autre,” se plaignait Sicotte pendant que docteur Barbara lui en collait une autre sous les aisselles.

“Cela ne devrait pas vous nuire,” disait docteur Barbara qui lui en collait maintenant une sur la poitrine.

“Je ne suis pas convaincu du tout que j’apprécie tous ces bidules.”

“Alors pourquoi ne lancez-vous pas le bal, vous?” dit-elle s’adressant à mademoiselle Tremblay, “ça va donner une chance à monsieur Sicotte de s’enhommir.”

Et mademoiselle Tremblay n’avait pas eu besoin de se faire répéter la consigne. Elle avait attrapé Sicotte par le cou et l’attirait sur elle en s’allongeant. Assez miraculeusement, Sicotte semblait commencer à se trouver dans un état d’excitation certain.

“Hé bien, bonsoir mademoiselle,” avait-il blagué tout en restant convaincu qu’ils auraient pu être présentés l’un à l’autre, au moins par des surnoms.

“Bonsoir monsieur,” avait-elle murmuré tout en lui mordillant un lobe d’oreille.

“Pourriez-vous me débarrasser de ce soutien-gorge,” clamait docteur Barbara, “j’ai une électrode à mamelons à poser.”

“OK,” avait répondu Sicotte en s’attaquant non sans difficultés aux agrafes de la chose. Elle en a des superbes, pensait-il en lui-même tout en expérimentant sur les rondeurs de mademoiselle Tremblay pour son propre compte.

“Si ce n’est pas trop vous demander, monsieur Sicotte, livrez-vous à vos expériences sur le gauche, le droit est à moi,” avait insisté docteur Barbara électrode à la main.

“Excusez-moi,” avait répondu Sicotte avant de procéder à deux mains sur la mamelle gauche.

“Mmmmmmm,” marmonait mademoiselle Tremblay

“J’ai une lecture de trois point deux,” avait alors déclaré le technicien qui était resté muet jusque là. “On peut considérer ce score comme excellent.”

“OK, on s’active ici un peu,” insistait le docteur Fortin, “docteur Barbara j’ai besoin de la fourche maintenant.”

Lionel Sicotte avait ressenti une grande frustration lorsqu’il avait senti les mains de docteur Barbara guider les siennes vers le slip de mademoiselle Tremblay dont c’était la fin de l’aventure. Une haine de longue date pour les petits boss de bécosses. Il tira la culotte au loin. Une pointe d’excitation supplémentaire avait surgi. Sicotte activait sa langue dans le cou de mademoiselle Tremblay puis suivait son chemin vers le sein gauche puis vers la région pubienne.

“Excusez-moi,” docteur Barbara intervenait excédée, “ mes deux petits tourtereaux pensent peut-être qu’ils ont toute la nuit mais nous avons un horaire strict à respecter ici.” Et sans plus de cérémonie elle arracha la bobette de Lionel. Les deux “tourtereaux” s’observaient maintenant dans toute leur nudité pendant que docteur Barbara entreprenait ses dernières installations dans des régions délicates. Pendant que la doctoresse travaillait à ses trucs Sicotte avait demandé à mademoiselle Tremblay : “Venez-vous souvent ici?” puis réalisait immédiatement l’ineptie de sa question.

“Je pense bien que c’est ma douzième fois,” avait-elle quand même répondu.

“Moi, c’est pareil, qu’est-ce qui vous a convaincu de vous porter vol… Heille!” s’était-il écrié d’un coup sec, “qu’est-ce que vous êtes en train de me coller là?”

“C’est une petite caméra intra-utérine de rien du tout, ne vous tracassez pas avec ça.”

“Comment voulez-vous que je conserve la machine en opération avec une caméra collée sur la bite?”

“Avez-vous ou n’avez-vous pas déclaré que vous étiez doté de pouvoirs de concentration au-dessus de la moyenne?” ironisait docteur Barbara.

“Oui, mais il y a toujours une limite à toute.”

Sicotte avait senti deux mains chaudes et rassurantes sur ses épaules.

“C’est correct, ne t’inquiète pas,” avait dit la jeune femme. Elle arborait le plus délicieux sourire. “Allez, on le fait pareil. Je vais t’aider.”

“Lionel Sicotte l’avait regardé avec gratitude. Elle avait fermé les yeux. Vu qu’ils en étaient maintenant au tutoiement, il en avait profité pour l’embrasser pour la première fois. Elle était douée pour le baiser, vraiment douée. Si bien que Sicotte se demandait s’il n’était pas en train de tomber en amour.

 

 

“Tu sais, tu es vraiment mignonne,” lui avait-il dit. Ses mains se promenaient partout sur les courbes affriolantes de mademoiselle Tremblay.

“Toi aussi tu es mignon, dans ton genre, finalement.

“Ta peau est adorable,” avait-il ajouté.

“Ta poitrine est très . . . branchée,” avait blagué la jeune femme.

“On a de la statique sur le circuit oro-auditif,” avait alors déclaré le technicien.

“Écoute, mademoiselle, ton visage ne m’est pas tout à fait inconnu, es-tu certaine que nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ce soir?” avait demandé Sicotte.

“J’en doute, je n’oublie jamais un visage.”

“C’est toutes ces niaiseries qu’ils se racontent qui produisent de la statique,” avait répondu le docteur Fortin au technicien. “Voulez-vous bien cesser tout ce babillage tout de suite.”

“Si on se fie au sécrétiomètre, elle semble perdre son excitation originelle, elle ne me semble plus du tout aussi excitée tout d’un coup,” se plaignait Fortin.

Sicotte maintenant irrité s’était mis à accélérer la cadence pour assurer. Avec une belle constance, un rythme étudié, il travaillait sa partenaire au corps jusqu’à ce qu’environ cinq minutes plus tard, elle reprenne les gémissements. Pour un moment, il avait oublié toute la quincaillerie dans son entrain retrouvé.

“Contact,” avait crié quelqu’un à l’autre bout de la pièce mais ni lui ni elle ne prêtaient plus attention à tout ce bazar. Dans une rythmique opérée de main de maître, Sicotte la faisait grimper plus haut et plus haut encore, de plus en plus près du sommet.

“Aimes-tu ça, comme ça?” avait-il murmuré à la jeune femme.

“Ah oui, j’aurais jamais pensé que ça aurait pu être comme ça.”

“Vraiment, tu me trouves si bon que ça?”

“Merveilleux, the best!”

“Vraiment?”

“Merveilleux,” grognait-elle, “simplement merveilleux”, probablement ma deuxième meilleure expérience à vie. Ouch! Qu’est-ce tu fais là?”

“C’était qui, l’autre?”

“Quoi?”

“Tu m’as dit deuxième meilleure expérience, c’était qui le premier?”

“Ça te dérange en quoi? Un gars d’Alma, je ne me rappelle même plus de son nom.”

 

 

Sait-on jamais que peut-il se cacher dans le caleçon des Lionel Sicotte de ce monde, probablement enfoui sous une épaisse et drue broussaille frisée? Une machine de sexe redoutable peut toujours sortir de n’importe où, malines machines de plexus qui carburent à l’orgueil. Des monstres jamais vaincus.

 

 

L’heure de la maline machine était venue.

“Ouhhhhhhh,” s’était-elle mise à crier, “qu’est-ce qui arrive tout d’un coup? Ahhhhhhhh!”, se lamentait la pauvre mademoiselle Tremblay.

“Wo! Arrêtez ça monsieur Sicotte, tout de suite, peu importe ce que peut être la chose que vous faites actuellement, arrêtez ça!” gueulait docteur Fortin. “Vous êtes inscrits pour un coït hétéro-normal, tous les instruments s’affolent, vous êtes maintenant hors-catégorie.”

“Nonnnnn, arrête pas ça,” criait mademoiselle Tremblay qui avait commençé à tourner des yeux. “Arrête pas, non, non!”

“Arrêtez ça tout de suite, monsieur Sicotte,” criaient en choeur docteurs et techniciens ébaubis.

“Est-ce que je suis encore numéro deux maintenant?”, demandait Lionel, “hein, est-ce que je suis encore numéro deux?”

“Nonnnnn, nonnnnn, arrête pas, arrête pas, arrête pas!, t’es le fuck’n best de tous les temps, fuck’n best numéro un toutes galaxies confondues!” avait-elle eu le temps de crier avant de sombrer dans un orgasme cataclysmique qui faillit mettre le feu aux appareils de docteur Barbara.

 

 

Docteur Fortin et docteur Barbaba ébaubis en avaient perdu leur latin, échappé leurs beaux clipboards en aluminium.

“Nous ne sommes pas équipés pour monitorer des phénomènes semblables, une chance que vous avez arrêté cette chose que vous lui faisiez. Vous risquiez de perdre la généreuse compensation financière qu’on verse aux participants si notre matériel avait été détruit en conséquence de ce phénomène qu’on s’explique mal.

Sicotte n’écoutait même pas ce que les docteurs disaient. Il passait gentiment une débarbouillette d’eau froide sur le visage de mademoiselle Tremblay.

“Est-ce qu’on va se revoir?” lui avait-il demandé.

“C’est formellement interdit,” criait docteur Barbara, vous avez signé les documents.

“Ah oui, ah oui,” répondait mademoiselle Tremblay, “c’est quand tu veux.”

“Et tu ne verras plus ton gars d’Alma, promis? demandait-il pendant que le technicien lui arrachait les électrodes de partout sans qu’apparemment il ne le ressente.

“Désolé, monsieur, j’ai besoin de récupérer la caméra intra-utérine, voudriez-vous l’enlever vous-même, personne ici ne veut toucher à votre . . . chose.”

“Non, je ne verrai plus que toi maintenant, promis.” criait-elle pendant qu’ils l’emportaient derrière une porte et que lui tentait d’en finir avec la caméra intra-utérine pour courir la rattraper.

Deux autres techniciens sortis de nulle part l’avaient solidement retenu pour l’empêcher de partir après elle.

 

 

Après avoir été payé, une somme coquette quand même, conduit au vestiaire et s’être rhabillé, Lionel Sicotte était sorti et l’avait attendue une bonne heure sur le perron au sortir de la faculté. Par dépit, il s’était finalement fait à l’idée. Ils avaient dû la faire sortir par une autre porte et elle était tout simplement repartie.

Rentré chez lui, Sicotte avait fait quelques recherches avec des bribes que le docteur Barbara avait échappées dans un moment de panique. Il croyait bien avoir entendu Tremblay et avait supposé qu’elle était d’Alma. Ça lui faisait une belle jambe. Il ne pouvait tout de même pas composer tous les numéros de tous les Tremblay d’Alma et demander s’il y avait là une brunette dans la mi-vingtaine pour ensuite lui demander si elle s’était faite baiser par un phénomène paranormal dernièrement. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Elle était probablement dérangée émotionnellement de toutes façons et une bien mauvaise candidate à la vie de couple ordinaire. Peut-être ne prenait-elle son pied qu’à faire l’amour devant des observateurs, de là les expériences à la faculté. Lionel se voyait mal faire le bottin des voyeurs pour en embaucher deux ou trois à toutes les fois qu’il aurait voulu la baiser. Non, il serait beaucoup mieux sans elle. En fait, il se sentait même un peu soulagé d’être débarrassé d’elle.

La joie des sciences paléographiques-épigraphiques l’attendait depuis trop longtemps déjà. Ça et un bon double-quart-de-livre-fromage-frites.

De toutes façons, on le sait, comment pourrait-il, lui, s’acoquiner avec une fille qui acceptait une rémunération pour du sexe? Oh que non, un homme a son orgueil tout de même.

 

 

Flying Bum

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En couverture: The Marilyn Trip, sérigraphie de Bert Stern, 1962

 

 

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